FICHE PROFESSEUR
Séance 5 : Étude transversale
Pouvoir, manipulation et soumission du peuple
Objectifs :
• Comparer La Ferme des animaux à d’autres œuvres critiquant le pouvoir.
• Analyser les formes de révolte et de manipulation du langage.
Supports / Activités:
Etape 1: ( oral)
Lecture des extraits
La Fontaine, Le Pouvoir des fables
Activité :
• Comment la fable montre-t-elle le pouvoir de la parole et de la
manipulation ?
Zola, Germinal - Scène de révolte des mineurs (Chapitre 5)
Activité :
• Relever les indices de l’oppression et de la contestation.
• Comparer la révolte des mineurs avec celle des animaux.
Orwell, 1984, Chapitre 5
Activité :
• Comment la réduction du langage empêche-t-elle la pensée critique ?
• Faire le parallèle avec la réécriture des Commandements dans La Ferme
des animaux.
La Boétie, Discours de la servitude volontaire
Activité :
• Analyse du concept de soumission volontaire.
• En quoi cette idée éclaire-t-elle la passivité des animaux face à
Napoléon ?
Etape 2 : (écriture)
1) Tableau comparatif à compléter.
2) Comparez les extraits en montrant comment le langage et la manipulation
des masses permettent aux dirigeants de maintenir le pouvoir. Analysez les
similitudes entre les différents textes.
FICHE ELEVE
Séance 5 : Étude transversale
Pouvoir, manipulation et soumission du peuple
Texte 1 : Le pouvoir des fables
Deuxième partie de la fable
Dans Athène1 autrefois, peuple vain et léger,
Un orateur, voyant sa patrie en danger,
Courut à la tribune ; et d'un art tyrannique,
Voulant forcer les cœurs dans une république,
Il parla fortement sur le commun salut.
On ne l'écoutait pas. L'orateur recourut
A ces figures violentes
Qui savent exciter les âmes les plus lentes :
Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu'il put.
Le vent emporta tout, personne ne s'émut ;
L'animal aux têtes frivoles,
Étant fait à ces traits, ne daignait l'écouter ;
Tous regardaient ailleurs ; il en vit s'arrêter
A des combats d'enfants et point à ses paroles.
Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour.
« Céres2, commença-t-il, faisait voyage un jour
Avec l'anguille et l'hirondelle ;
Un fleuve les arrête, et l'anguille en nageant,
Comme l'hirondelle en volant,
Le traversa bientôt. » L'assemblée à l'instant
Cria tout d'une voix : « Et Céres, que fit-elle ?
- Ce qu'elle fit ? Un prompt courroux
L'anima d'abord contre vous.
Quoi ? de contes d'enfants son peuple s'embarrasse !
Et du péril qui la menace
Lui seul entre les Grecs il néglige l'effet !
Que ne demandez-vous ce que Philippe3 fait ? »
A ce reproche l'assemblée,
Par l'apologue réveillée,
Se donne entière à l'orateur :
Un trait de fable en eut l'honneur.
Nous sommes tous d'Athènes en ce point, et moi-même,
Au moment que je fais cette moralité,
Si Peau d'Âne4 m'était conté,
J'y prendrais un plaisir extrême.
Le monde est vieux, dit-on : je le crois ; cependant
Il le faut amuser encor comme un enfant.
Jean de la Fontaine - Les Fables
Texte 2 :Les mineurs se rendent à la fosse voisine pour tenter d'y étendre la grève.
Sur leur chemin se trouvent l'ingénieur de la mine (Négrel), sa fiancée (Cécile), sa
maitresse (Madame Hennebeau) et deux amies (Lucie et Jeanne). Effrayés, ces
bourgeois se cachent dans une grange. À travers les fentes de la porte, ils regardent
passer la foule.
Prenez vos flacons, la sueur du peuple qui passe ! murmura Négrel, qui,
malgré ses convictions républicaines1, aimait à plaisanter la canaille2 avec les
dames.
Mais son mot spirituel3 fut emporté dans l'ouragan des gestes et des cris. Les
femmes avaient paru, près d'un millier de femmes, aux cheveux épars,
dépeignés par la course, aux guenilles4 montrant la peau nue, des nudités de
femelles lasses d'enfanter des meurt-de-faim. Quelques-unes tenaient leur
petit entre les bras, le soulevaient, l'agitaient, ainsi qu'un drapeau de deuil et
de vengeance. D'autres, plus jeunes, avec des gorges gonflées de guerrières,
brandissaient des bâtons ; tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort,
que les cordes de leurs cous décharnés semblaient se rompre. Et les hommes
déboulèrent ensuite, deux mille furieux, des galibots, des haveurs, des
raccommodeurs5, une masse compacte qui roulait d'un seul bloc, serrée,
confondue, au point qu'on ne distinguait ni les culottes6 déteintes, ni les tricots
de laine en loques, effacés dans la même uniformité terreuse. Les yeux
brûlaient, on voyait seulement les trous des bouches noires, chantant La
Marseillaise7, dont les strophes se perdaient en un mugissement confus,
accompagné par le claquement des sabots sur la terre dure. Au-dessus des
têtes, parmi le hérissement des barres de fer, une hache passa, portée toute
droite ; et cette hache unique, qui était comme l'étendard de la bande, avait,
dans le ciel clair, le profil aigu d'un couperet de guillotine.
– Quels visages atroces ! balbutia Madame Hennebeau.
Négrel dit entre ses dents :
– Le diable m'emporte si j'en reconnais un seul ! D'où sortent-ils donc, ces
bandits-là ?
Et, en effet, la colère, la faim, ces deux mois de souffrance et cette débandade
enragée au travers des fosses, avaient allongé en mâchoires de bêtes fauves
les faces placides des houilleurs de Montsou. À ce moment, le soleil se
couchait, les derniers rayons, d'un pourpre sombre, ensanglantaient la plaine.
Alors, la route sembla charrier du sang, les femmes, les hommes continuaient
à galoper, saignants comme des bouchers en pleine tuerie.
– Oh ! Superbe ! dirent à demi-voix Lucie et Jeanne, remuées dans leur goût
d'artistes par cette belle horreur.
Elles s'effrayaient pourtant, elles reculèrent près de Madame Hennebeau, qui
s'était appuyée sur une auge. L'idée qu'il suffisait d'un regard, entre les
planches de cette porte disjointe, pour qu'on les massacrât la glaçait. Négrel se
sentait blêmir, lui aussi, très brave d'ordinaire, saisi là d'une épouvante
supérieure à sa volonté, une de ces épouvantes qui soufflent de l'inconnu.
Dans le foin, Cécile ne bougeait plus. Et les autres, malgré leur désir de
détourner les yeux, ne le pouvaient pas, regardaient quand même.
C'était la vision rouge de la révolution qui les emporterait tous, fatalement, par
une soirée sanglante de cette fin de siècle. Oui, un soir, le peuple lâché,
débridé, galoperait ainsi sur les chemins ; et il ruissellerait du sang des
bourgeois.
Émile Zola, Germinal, Partie V, chapitre 5, 1885.
1. Il a des opinions favorables au peuple.
2. À se moquer du peuple.
3. Fin et drôle.
4. Vieux vêtements déchirés.
5. Trois métiers de la mine.
6. Pantalons.
7. Chanson révolutionnaire interdite sous le Premier et le Second Empire (Germinal se passe
durant le Second Empire), elle devient l'hymne national de la République française en 1879.
Texte 3 :
1984 de George Orwell est un roman dystopique décrivant une société totalitaire où Big
Brother surveille tout et impose une pensée unique. Le régime utilise la novlangue pour limiter
la pensée et la propagande pour asservir la population.
– Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites
de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée
car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. Tous les concepts nécessaires seront
exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera délimité. Toutes les
significations subsidiaires1 seront supprimées et oubliées. Déjà, dans la onzième
édition, nous ne sommes pas loin de ce résultat. Mais le processus continuera encore
longtemps après que vous et moi nous serons morts. Chaque année, de moins en
moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint.
La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. Le novlangue est l’angsoc2
et l’angsoc est le novlangue. Vous est-il jamais arrivé de penser, Winston, qu’en
l’année 2050, au plus tard, il n’y aura pas un seul être humain vivant capable de
comprendre une conversation comme celle que nous tenons maintenant ?
– Sauf..., commença Winston avec un accent dubitatif, mais il s’interrompit.
Il avait sur le bout de la langue les mots : « Sauf les prolétaires », mais il se maîtrisa.
– Les prolétaires ne sont pas des êtres humains, dit Syme négligemment.
Vers 2050, toute connaissance de l’ancienne langue aura disparu. Toute la littérature
du passé aura été détruite. Chaucer, Shakespeare, Milton, Byron3 n’existeront plus
qu’en versions novlangue. Ils ne seront pas changés simplement en quelque chose de
différent, ils seront changés en quelque chose qui sera le contraire de ce qu’ils étaient
jusque-là. Même les slogans du Parti changeront. Comment pourrait-il y avoir une
devise comme « La liberté, c’est l’esclavage4 », alors que le concept même de liberté
aura été aboli ?
Orthodoxie signifie non-pensant, qui n’a pas besoin de pensée. L’orthodoxie, c’est
l’inconscience.
Georges Orwell, 1984, “ la novlangue” (Chapitre 5), (1ère édition française 1950)
1 = secondaires
2= L’Angsoc désigne le régime de l’Océania. L’Océania est l’un des trois blocs qui
constituent le monde décrit dans le roman. Les deux autres sont l’Eurasia et l’Estasia
3= Écrivains anglais extrêmement célèbres : Geoffrey Chaucer (1340-1400) / William
Shakespeare (1564-1616) / John Milton (1608-1674) / George Byron (1788-1824)
4= Une des devises fameuses du régime avec « La guerre, c’est la paix. » et « L’ignorance,
c’est la force. »
Texte 4 :
La Boétie s’interroge sur les raisons qui poussent les peuples à accepter la tyrannie
sans se révolter. Il explique que le pouvoir d’un tyran repose uniquement sur la
soumission volontaire du peuple, qui pourrait retrouver sa liberté en cessant d’obéir.
L’habitude et la manipulation maintiennent cette soumission, malgré l’aspiration
naturelle des hommes à la liberté.
Il est incroyable de voir comme le peuple, dès qu’il est assujetti, tombe
soudain dans un tel oubli de sa liberté qu’il lui est impossible de se réveiller
pour la reconquérir ; il sert si bien et si volontiers qu’on dirait, en le voyant,
qu’il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude. Pourtant, il n’y a rien
de si contraire à la nature, rien qui lui semble plus insupportable que de perdre
sa liberté. Ainsi, que peut-il arriver qui explique que le peuple accepte de vivre
dans la servitude, s’il ne se trouve trompé ? Il ne se rend pas compte qu’il
obéit à un seul homme qui n’a de pouvoir que celui qu’on veut bien lui donner.
Ce tyran, d’où tient-il tous ces pouvoirs ? Si ce n’est de ceux qui l’adorent !
Comment ose-t-il attaquer le peuple, sinon parce que le peuple lui prête la
main ? D’où prend-il ces yeux qui l’espionnent, sinon du peuple lui-même qui
s’offre à lui ? D’où tient-il son pouvoir, sinon de ceux qui acceptent d’être ses
serviteurs ? Si les hommes cessaient de lui obéir, sans même avoir besoin de le
combattre, il serait aussitôt renversé. »
La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1576
FICHE ELEVE
Séance 5 : Étude transversale
Pouvoir, manipulation et soumission du peuple
1) Complétez le tableau :
Critères La Zola , Orwell , La Boétie , Lien avec
Fontaine, Germinal 1984 Discours de La Ferme
"Le Pouvoir la servitude des
des fables" volontaire animaux
Thème
principal
Genre
Moyen de
contrôle du
peuple
Critique du
pouvoir
2) Comparez les extraits en montrant comment le langage et la
manipulation des masses permettent aux dirigeants de maintenir le
pouvoir. Analysez les similitudes entre les différents textes.
FICHE PROFESSEUR
Critères La Fontaine, Zola , Orwell , La Boétie , Lien avec
"Le Pouvoir Germinal 1984 Discours de La Ferme
des fables" la servitude des
volontaire animaux
Thème Le pouvoir de La révolte La La soumission Dénonciation
principal la parole et de ouvrière et la manipulation volontaire au de la
la fable pour violence du langage pouvoir. manipulation et
influencer le sociale. pour contrôler de la
peuple. la pensée. soumission.
Genre Fable Roman Roman Essai politique Roman
naturaliste dystopique allégorique
Moyen de Indifférence du Oppression Novlangue, Illusion du Propagande
contrôle du peuple, sociale et surveillance, consentement, des cochons,
peuple nécessité du économique, propagande. habitude de réécriture de
récit pour pauvreté. l’obéissance. l’histoire,
capter soumission des
l’attention. animaux.
Critique du Critique de la Dénonciation Mise en garde Critique du Dénonciation
pouvoir difficulté à de contre les consentement à des
sensibiliser le l’exploitation régimes la tyrannie. mécanismes de
peuple aux capitaliste et totalitaires et la la dictature et
dangers des injustices propagande. de la trahison
politiques. sociales. des idéaux.
2) Comparez les extraits en montrant comment le langage et la
manipulation des masses permettent aux dirigeants de maintenir le
pouvoir. Analysez les similitudes entre les différents textes. Votre
paragraphe fera environ 8 lignes.
d
Dans La Ferme des animaux, Orwell met en scène une révolution qui, comme
dans Germinal, est motivée par l’injustice et l’oppression. Mais cette révolte est
vite récupérée par une nouvelle élite (les cochons) qui manipule les masses
par le langage (1984 et la Novlangue). Le peuple, habitué à obéir (La Boétie),
accepte cette nouvelle tyrannie sans se révolter. Finalement, comme chez La
Fontaine, les discours et les récits sont des outils de manipulation : les cochons
transforment peu à peu l’histoire de la révolution pour asseoir leur pouvoir.