Matérialisme Dialectique - Wikipédia
Matérialisme Dialectique - Wikipédia
L'expression « matérialisme dialectique » n'apparaît cependant jamais chez Marx1 ; Engels lui-
même n'utilise le terme qu'en 18864. Le concept de matérialisme dialectique semble avoir été
ensuite forgé par Joseph Dietzgen et Gueorgui Plekhanov, afin de développer l'idée d'un
matérialisme ayant su assimiler et intégrer les enseignements de la dialectique idéaliste de
Hegel. A posteriori, l'expression a parfois été utilisée pour désigner dans son ensemble la
dimension philosophique du marxisme1,5.
Dans l'optique du matérialisme historique, les conditions matérielles déterminent les relations de
production — soit la technologie, les inventions, les formes de propriété — lesquelles déterminent
à leur tour les philosophies, les formes de gouvernement, les lois, la culture et les principes
moraux des organisations sociales. L'évolution quantitative des conditions matérielles conduit à
des évolutions qualitatives : le matérialisme dialectique, se présentant comme prolongation du
matérialisme historique, consiste à étendre la méthode dialectique au-delà de l'étude de la
société, pour l'appliquer à celle de la nature6. La pensée matérialiste de Marx et Engels
s'approprierait la « forme » de la dialectique de Hegel, mais en la dépouillant de son
« idéalisme » : alors que la dialectique hégélienne consistait en une dialectique de la pure pensée,
Marx et Engels aspirent à une connaissance scientifique de la réalité, leur conception de la
dialectique devant représenter le mouvement du réel dans son développement immanent. Pour le
philosophe Henri Lefebvre, le terme de matérialisme dialectique englobe la conception marxiste
du monde prise dans toute son ampleur2.
Récupéré par le stalinisme et érigé en philosophie fondamentale et obligatoire pour tout
communiste7, le matérialisme dialectique est ensuite utilisé dans les régimes communistes, non
plus comme une méthode d'analyse, mais comme une doctrine à laquelle sont subordonnées les
sciences dans leur ensemble. La déstalinisation, puis le déclin de l'idéologie communiste,
entraînent un discrédit progressif du matérialisme dialectique, remis en cause jusque dans les
écrits d'intellectuels marxistes ou marxiens contemporains8,9.
La dialectique marxiste
Dérivée de l'œuvre de Georg Wilhelm Friedrich Hegel, la philosophie marxiste est à la fois une
stricte application de la méthode de ce dernier, et une réaction radicale contre la pensée
hégélienne10. Hegel conçoit la dialectique comme l'enchaînement des contradictions qui
engendrent l'histoire de l'humanité : celle-ci est une suite logique de forces qui se combattent
pour en faire surgir de plus grandes. Il s'agit donc, pour Hegel, d'étudier la logique du réel en
évitant de se perdre dans un monde d'abstractions. Le sens du mot dialectique évolue dès lors, et
cesse de désigner uniquement une simple dispute d'idées comme dans la philosophie classique,
pour s'étendre à une logique de forces, plus précisément un conflit de puissances évoluant à
travers le temps. Toute existence, idée ou institution suit une démarche en trois étapes, soit
affirmation, négation et négation de la négation, résumée généralement par la « triade » thèse /
antithèse / synthèse11 d'après la formulation donnée par Fichte dans Doctrine de la science (1794)
et non par Hegel qui l'exprime autrement12.
Karl Marx, tout en étant fidèle à la méthode de Hegel, s'oppose diamétralement au fond de sa
pensée. Hegel, en effet, est un idéaliste en ce qu'il considère qu'Histoire et idée se confondent, le
développement de l'une n'étant que l'épanouissement de l'autre. L'Idée, expression de la divinité,
existe de toute éternité (thèse), mais s'« aliène » à un moment donné pour s'incarner dans la
nature (antithèse), la conscience de l'homme, spontanée d'abord et réfléchie ensuite fournissant
la synthèse. Marx reproche à Hegel d'avoir maintenu l'idée du mouvement dans les bornes de la
pensée philosophique pure, soit d'avoir fait de l'Esprit l'origine de la nature et de l'homme, niant
ainsi l'être objectif de l'homme, à savoir ses rapports de dépendance à l'égard de la matière13.
Pour Marx, au contraire, l'Histoire n'est pas le seul produit de l'humanité pensante, mais en
premier lieu celui des forces matérielles. Le retournement opéré par Marx se fonde sur le
matérialisme de Ludwig Feuerbach, hégélien « de gauche » qui, en élaborant la théorie de
l'aliénation religieuse, fait évoluer l'hégélianisme vers l'athéisme. Marx et Engels adoptent dès
lors l'athéisme humaniste de Feuerbach14 : le matérialisme de ce dernier leur apparaît cependant
incomplet, car il interprète la connaissance d'après le critère immuable d'une nature primordiale,
déterminée de manière abstraite15. Marx et Engels entreprennent de dépasser le naturalisme de
Feuerbach en élaborant un matérialisme nouveau, à la fois « dialectique » et « évolutionniste »,
tirant ses sources à la fois de la méthode de Hegel et des théories de Charles Darwin14, ainsi que
des matérialismes du xviiie siècle comme celui d'Holbach, et des matérialismes antiques
présents chez Démocrite et Épicure. Ils se livrent néanmoins à une critique des pensées antiques
– Marx reproche ainsi à Épicure sa vision « tautologique » de l'origine du monde – et modernes –
pour Marx et Engels, le matérialisme du XVIIIe a le tort de ne représenter le mouvement que
comme une suite rigide de causes et d'effets16. Pour Marx, il s'agit de s'appuyer sur un « nouveau
matérialisme », qui exprimerait et organiserait la transformation du monde, soit de la réalité
naturelle et sociale15.
L'Idéologie allemande, rédigé entre 1845 et 1846, utilise et revendique les concepts de
« matérialisme » et de « dialectique »17. L'évolution de sa pensée conduit Marx à rejeter la
dialectique hégélienne. Misère de la philosophie, publié en 1847, contient des textes très durs
contre la méthode hégélienne qui réduit « par abstraction et par analyse, toute chose à l'état de
catégorie logique » : pour Marx, la méthode de Hegel supprime purement et simplement le
contenu en l'absorbant dans l'Esprit et la Raison pure18. Marx et Engels, dont les écrits sont alors
principalement de nature empirique, semblent donc condamner la dialectique : la théorie des
contradictions sociales impliquée dans le Manifeste du Parti communiste est moins inspirée de la
logique hégélienne que de l'humanisme et de l'aliénation au sens matérialiste du mot. Le concept
de « dialectique matérialiste » n'existe alors pas encore, pas plus que l'expression « matérialisme
dialectique ». Dans la théorie du matérialisme historique, le mouvement du contenu – historique,
social, économique, humain et pratique – implique une certaine dialectique : à savoir celle de
l'opposition des classes, de la propriété et de la privation, et du dépassement de cette privation. À
cette époque, la théorie économique de Marx n'est pas encore complètement élaborée. Il faut
attendre 1858 pour que revienne, sous la plume de Marx, une mention non péjorative de la
dialectique, alors qu'il mène les travaux préparatoires de la Critique de l’économie politique et du
Capital : il ressort de sa correspondance avec Engels que c'est à cette époque que Marx retrouve
et réhabilite la méthode dialectique. En élaborant les catégories économiques et leurs
connexions internes, Marx dépasse l'empirisme et en vient à redécouvrir la dialectique : en la
débarrassant de son idéalisme, Marx vise à en faire la forme juste du développement des idées.
La dialectique marxiste est élaborée en partant des déterminations économiques, ce qui permet
de dépasser l'abstraction pour unir la dialectique au matérialisme18. En employant la méthode
dialectique, Marx vise à étudier une réalité objective déterminée, en analysant les aspects et les
éléments contradictoires de cette réalité : le but étant de retrouver la réalité dans son unité, soit
dans l'ensemble de son mouvement19.
La méthode dialectique constitue, pour Marx comme pour Engels, la garantie d'une démarche
matérialiste véritable ; elle est destinée à les distinguer du strict « matérialisme évolutionniste »
qu'Engels qualifie de « vulgaire » et qui consiste en une simple intelligence de la nature. Engels et
Marx reprochent aux matérialistes comme Büchner ou Vogt de se limiter à la conception
matérialiste de la nature, issue notamment des théories de Darwin, et de traiter le monde
physique comme une totalité suffisante, en rejetant ainsi en bloc toute la philosophie. Marx
condamne notamment le fait que ces auteurs traitent Hegel en « chien crevé », négligeant les
apports de sa méthode. Pour lui, appliquer à l'étude de l'organisation sociale la méthode des
sciences de la nature, comme le font les évolutionnistes, conduit à légitimer l'ordre existant, ou
bien à demeurer dans une impasse réformatrice20.
Une fois formé, le matérialisme historique de Marx et Engels s'est retourné contre la philosophie
contemplative. L'universalité véritable et concrète est en effet fondée sur la praxis : la conception
matérialiste de l'histoire consiste, en partant de la production matérielle de la vie immédiate, à
développer le processus réel, soit « la forme des rapports reliés au mode de production et créés
par lui » comme « base de l'histoire », et à expliquer à partir d'elle les produits et formes de la
conscience, ainsi que l'action politique. Pour Marx et Engels, le milieu forme les hommes et les
hommes forment le milieu21. L'adoption, par Marx et Engels, d'une méthode dialectique
renouvelée, va leur permettre de compléter le matérialisme historique : si la méthode hégelienne
leur paraît inutilisable telle quelle sous sa forme spéculative, elle est également le seul élément
valable du matériel logique existant, à condition de l'utiliser pour analyser les faits et non les
idées. La méthode dialectique vient donc s'adjoindre au matérialisme historique et à l'analyse du
contenu économique. Utilisée en partant des déterminations économiques, la dialectique permet
de réunir idéalisme et matérialisme, mais aussi de les transformer et de les dépasser. Le
matérialisme consiste en effet à déterminer les rapports pratiques inhérents à toute existence
humaine organisée, et à les étudier en tant que conditions concrètes d'existence des styles de vie
et des cultures : Henri Lefebvre souligne que, contrairement à une interprétation répandue, la
dialectique matérialiste ne se limite donc pas à un strict économisme, mais analyse les rapports
et les réintègre dans le mouvement total22. Les lois de la dialectique sont vues comme
universelles, car s'appliquant à tous les niveaux de la réalité : nature, histoire et pensée.
Cependant, leur universalité ne découle pas de principes a priori, mais est extraite de la réalité
elle-même, dont elle exprime les différents aspects23.
Chez Marx, la méthode dialectique ne prend pas abstraitement des éléments obtenus par
l'analyse, mais considère qu'ils ont, en tant qu'éléments, un sens concret et une existence
concrète. Pour lui, l'aliénation de l'homme ne se définit pas religieusement, métaphysiquement ou
moralement, mais en fonction d'éléments concrets, présents dans les domaines de la vie
pratique : le travail exploitant, la vie sociale dissociée par les classes, et les produits de l'homme
échappant à son contrôle en prenant des formes abstraites, celles de l'argent et du capital25.
L'analyse du capital atteint ainsi un élément primordial, celui de la valeur, à savoir que du fait de
l'échange, les produits prennent une valeur distincte de leur valeur d'usage. La méthode
dialectique retrouve les conditions concrètes de cette détermination et les restitue dans le
mouvement historique, soit en l'occurrence le contexte de l'existence de la valeur d'échange
comme catégorie réelle et dominante se situant aux origines historiques du capital commercial,
depuis l'Antiquité. L'analyse dialectique permet d'embrasser le mouvement réel dans son
ensemble, et d'exposer et comprendre, par la force des interactions et des contradictions, la
structure économique et sociale. La connaissance de cette totalité, à travers ses mouvements
historiques et son devenir, s'appuie sur l'étude des faits, des expériences et des documents et
non sur une reconstruction abstraite26. La loi d'équilibre de la société marchande est issue de la
contradiction générale entre les producteurs, soit de la concurrence : le processus qui dédouble
la valeur en valeur d'usage et valeur d'échange dédouble également le travail humain, qui devient
à la fois travail des individus et travail social. La valeur d'échange et le travail social font passer le
développement économique à un degré supérieur, et entrer l'histoire dans une nouvelle phase. La
société étant mue par des relations vivantes entre individus vivants, qui s'enchevêtrent en un
résultat global – la moyenne sociale – la marchandise, une fois lancée dans l'existence,
bouleverse les rapports sociaux en ce que les hommes ne sont plus mis en relation que par
l'intermédiaire des produits, des marchandises et de la monnaie. L'étude des phénomènes
économiques n'est pas empirique et repose sur le mouvement dialectique des catégories :
chaque catégorie vient à sa place dans un ensemble explicatif, qui aboutit à la reconstitution de
la totalité concrète donnée, soit de la réalité du monde. Le processus historique se construit ainsi
de manière contradictoire, par la séparation de la valeur d'échange et de la valeur d'usage, soit de
la production et de la consommation : les deux éléments du processus économique divergent
jusqu'à entrer en contradiction ; ainsi, les conditions sociales du capitalisme moderne reposent
sur un retournement dialectique de la propriété, droit qui n'est plus fondé sur le travail personnel,
mais sur le droit, pour ceux qui détiennent les moyens de production, de s'approprier la plus-
value27.
Dès lors, la dialectique matérialiste se pose comme une analyse du mouvement du contenu de la
réalité, et une reconstruction du mouvement total. Elle se veut une méthode d'analyse pour
chaque degré et chaque totalité concrète, et pour chaque situation historique originale et, en
même temps, une méthode synthétique se donnant pour objectif la compréhension du
mouvement total, en n'obéissant pas à des axiomes ou à de simples analogies, mais à des lois de
développement. Elle vise ainsi à être à la fois une science et une philosophie, soit une analyse
causale et une vision générale, avec pour objectifs une prise de conscience du monde donné, et
une transformation de ce monde. Le rapport des éléments contradictoires est analysé comme
une lutte et un rapport conflictuel d'énergies qui produisent la société moderne28.
La loi du passage de la quantité à la qualité signifie que tout changement qualitatif a pour base
objective une modification quantitative de la réalité dont il est le résultat ; d'autre part, toute
transformation matérielle s'accompagne d'une rupture qualitative. La loi de la négation de la
négation considère que le développement de toute réalité s'explique par le mouvement de ses
contradictions internes. Enfin, la loi de l'unité des contraires signifie qu'aucune contradiction ne
se ramène à une opposition mécanique : la lutte des classes n'est donc pas l'affrontement de
groupes sociaux autonomes, mais de contraires objectifs – la bourgeoisie et le prolétariat unis
par leur appartenance commune au système capitaliste23.
Les choses puisent ainsi leurs différences, ou leurs déterminations, non pas dans une
transcendance, mais dans le développement de leurs contradictions au sein d'un même
mouvement : la dialectique marxiste se veut donc une philosophie de l'émancipation sociale : en
analysant comment la production des moyens d'existence a bouleversé la place de l'homme dans
la nature, Marx et Engels déterminent l'origine de la domination sociale, qui ne saurait avoir qu'un
temps. La division de l'humanité en dominants et dominés, en fonction du jeu des contradictions,
ne manquera pas de se changer en son contraire29. Le matérialisme dialectique rejoint le schéma
de la lutte des classes, que Marx et Engels voient comme la clé de l'économie politique : à la
thèse du communisme primitif succède l'antithèse de la société marchande mue par la lutte des
classes, qui devra elle-même faire place à la synthèse d'une société sans classes, qui deviendra
le nouveau communisme30. Marx théorise ainsi l'effondrement du capitalisme par son
mouvement dialectique et l'accumulation de ses contradictions : la thèse – l'accumulation
primitive du capital – est contrebalancée par l'antithèse – une prolétarisation et une
paupérisation croissantes. L'éclatement des contradictions du capitalisme – la baisse
tendancielle du taux de profit, le dynamisme anarchique du régime capitaliste, le désordre des
marchés – conduira à un effondrement généralisé du capitalisme, accompagné d'une révolution
prolétarienne31.
Évolutions
Karl Marx lui-même ne donne pas suite à son projet d'exposition de sa méthodologie dialectique ;
à la fin de sa vie, les éléments de sa pensée sont cependant ceux qu'exprimera par la suite le
terme de « matérialisme dialectique », qu'il n'a lui-même jamais employé. Après s'être réapproprié
la méthode hégelienne, c'est avec une certaine « coquetterie » – selon ses propres termes – qu'il
accentue, dans Le Capital, la forme dialectique de son exposé économique32. À compter des
années 1870, l'allemand Joseph Dietzgen s'approprie la dialectique marxiste dont il propose une
interprétation personnelle en lui donnant une coloration immanentiste, et en l'identifiant au
monisme33. Friedrich Engels se lance par ailleurs à partir de 1873, avec l'accord de Marx puis
après la mort de ce dernier, dans des travaux sur la science de la nature : Engels vise à résoudre
le conflit entre l'« idéalisme » de la philosophie de la nature et le « matérialisme vulgaire » de la
science de la nature, en s'appuyant sur les convergences entre les connaissances scientifiques.
Appliqué à la nature, le terme « dialectique » signifie une synthèse des connaissances de celle-ci,
rapportée au concept philosophique d'unité de la nature, et ce pour supprimer la séparation,
qu'Engels juge artificielle, entre la nature et l'histoire. Les travaux d'Engels restent cependant
inachevés, sans que leur auteur ait pu résoudre le problème de sa « théorie générale du
mouvement », censée fournir la base d'une science générale de la nature, et qui se rapporte dans
les faits à une forme de philosophie de la nature34.
En 1886, Engels, dans son Ludwig Feuerbach, emploie l'expression « dialectique matérialiste » une
seule fois35, mais pas « matérialisme dialectique ». Celui-ci est utilisé l'année suivante par
Dietzgen dans son ouvrage Incursions d'un socialiste dans la région de la connaissance. Aux yeux
de Dietzgen, être un « social-démocrate », c'est être « un matérialiste dialectique »4. Pour lui,
l'origine du monde réel ne dépasse ni l'entendement humain, ni le monde matériel, le
développement de toutes choses ne s'expliquant qu'au dedans d'elles-mêmes et par l'union des
contraires. L'italien Antonio Labriola, à son tour, associe la philosophie marxiste au monisme, en
ce qu'elle n'est qu'un développement formel des connaissances établies par les sciences, soit un
discours critique sur l'état des savoirs : il ne s'agit pas, selon Labriola, de présenter le principe
universel de toutes choses, mais de montrer comment les phénomènes sont reliés entre eux
dans un même mouvement. L'essence dialectique du matérialisme marxiste tient ainsi en ce qu'il
est non pas un système métaphysique, mais une synthèse temporaire, qui doit en permanence se
mettre en adéquation avec la connaissance empirique. Le russe Gueorgui Plekhanov poursuit
l'interprétation moniste du matérialisme, en s'inspirant probablement de Dietzgen : pour lui, la
matière engendre et détermine la pensée, le matérialisme étant ainsi caractérisé par la primauté
de l'être matériel. À la fin du xixe siècle, les « révisionnistes », comme Eduard Bernstein,
reprochent à Marx de méconnaître la différence entre la réalité et les idées et de prétendre à
atteindre l'essence de toutes choses, ce qui revient à faire du matérialisme une idéologie partiale,
voire une métaphysique qui déborde la sphère valide des phénomènes : contre les révisionnistes,
Plekhanov se livre à une défense du matérialisme dialectique, et dénonce le « retour au
kantisme », en soutenant que cette remise en cause revient à nier les lois des contradictions
dans les phénomènes économiques, donc la perspective d'un renversement révolutionnaire du
capitalisme. La défense de la « dialectique » s'identifie donc, chez Plekhanov, à un combat contre
le réformisme33.
Les travaux de Plekhanov contribuent à former une génération de militants russes, parmi
lesquels Lénine. En 1909, dans un contexte où il doit rivaliser, à l'intérieur du courant bolchevik,
avec la tendance de Bogdanov et avec les « gauchistes » partisans du boycott de la Douma,
Lénine publie l'ouvrage Matérialisme et empiriocriticisme36. Dans ce livre, destiné à engager le
combat avec ses adversaires sur le terrain des idées, Lénine expose sa vision du matérialisme
dialectique et sa théorie de la connaissance : pour Lénine, qui à la suite de Plekhanov s'oppose à
l'introduction d'une forme de kantisme dans le marxisme, la dialectique est une conclusion
énoncée à la fin de l'étude concrète du mouvement historique et social. Elle n'est pas une autorité
suprême, mais une synthèse générale du travail empirique et théorique, et une méthode
permettant de penser l'indépendance du réel, fondé sur une idée universelle du mouvement37.
Des trois « lois » de la dialectique – lui-même préférant parler de « principes », Lénine ne retient
qu'un seul élément fondamental : celui du dédoublement de l'un et de l'unité des contraires38.
Lénine s'en prend notamment au positivisme scientifique d'Ernst Mach, dont Bogdanov se
réclame : pour ce faire, il ne procède pas à une analyse conceptuelle, mais oppose à une série de
citations et de résumés d'autres citations et des allusions à Marx et Engels. Il s'en prend, de
manière violente et sommaire, aux théories d'Ernst Mach et affirme la nécessité de « l'esprit de
parti en philosophie », ce qui implique de choisir forcément son camp entre « droite » et
« gauche ». L'idée fondamentale de Lénine est que, selon le matérialisme dialectique, la
représentation en général est un reflet de la réalité objective, et que la pensée humaine est
capable de donner « la vérité absolue qui n'est qu'une somme de vérités relatives ». Dans cette
optique, le développement des sciences ne peut que confirmer le matérialisme, le « génie » de
Marx ayant été d'appliquer le matérialisme aux sciences sociales, ce qui permet de balayer
« impitoyablement, comme des ordures » toute forme d'idéalisme et les nouvelles tendances en
philosophie36. En prônant une philosophie marxiste « coulée dans un seul bloc d'acier », Lénine
transpose sur le terrain philosophique sa conception de la raison politique, basée sur la
séparation en deux camps et sur une stricte discipline du camp révolutionnaire39.
Les idées exposées par Lénine dans Matérialisme et empiriocriticisme sont considérées, au sein
de l'Internationale communiste, comme fondatrices du matérialisme dialectique. Au sein du
courant conseilliste, Anton Pannekoek critique les idées de Lénine comme celles non pas d'un
« matérialiste historique », mais d'un « matérialiste bourgeois » prisonnier dans son analyse des
conditions particulières de la Russie. Pour Karl Korsch, Lénine a avant tout voulu ramener la
philosophie à une époque prékantienne, ce qui fait que son matérialisme reste théorique et que le
matérialisme l'y emporte sur la dialectique41.
Progressivement, les débats philosophiques sont éliminés en URSS et les théoriciens sont
contraints de se conformer à la ligne officielle ; certains meurent en déportation. Le matérialisme
dialectique devient dès lors un élément de la pensée stalinienne40. Toute liberté philosophique
disparaît en URSS dans les années 1930 ; en 1938, Staline lui-même publie Histoire du Parti
communiste (bolchevik) de l'URSS : le quatrième chapitre, Le Matérialisme dialectique et le
matérialisme historique, qui constitue le noyau conceptuel de l'orthodoxie stalinienne, est
également publié en ouvrage à part. L'interprétation de Staline, qui fige le léninisme en une série
de formules répétitives, devient la norme au sein de l'Internationale communiste et de l'idéologie
officielle de celle-ci, qui utilise désormais le nom de marxisme-léninisme : pour Staline, le
matérialisme dialectique donne à tous les savoirs une méthode absolue, et la philosophie
matérialiste consiste en un ensemble de principes universels. Le Matérialisme dialectique et le
matérialisme historique, qui a pour objet de rassembler en une série de propositions l'essence du
marxisme-léninisme, érige le diamat au rang de doctrine philosophique fondamentale du
communisme. La philosophie est dès lors conçue comme étant à l'origine des sciences ; le
matérialisme historique comme une application des principes du matérialisme dialectique à la
vie sociale ; et la dialectique comme une méthode d'investigation utilisée pour juger si telle ou
telle science respecte ses principes. Les rapports entre les concepts sont mus par une causalité
mécanique, la dialectique n'étant plus qu'un développement continu de choses, sans que les
notions de contradiction et de renversement n'y figurent plus42,7. Staline écarte notamment la
notion de négation de la négation, d'inspiration trop directement hégelienne38. Toute une
littérature orthodoxe se développe pour commenter cette conception du matérialisme dialectique
ou « diamat », supposée constituer un ensemble de principes suprêmes à l'origine de tout savoir.
La vision codifiée par Staline du matérialisme dialectique domine en URSS – puis après 1945
dans les pays du bloc de l'Est – la globalité de la philosophie : ses spécialistes accèdent à un
statut académique et occupent des postes importants dans les institutions savantes. La
conception stalinienne continue de dominer la vision du matérialisme dialectique jusqu'à la mort
du dirigeant soviétique, et se retrouve dans les œuvres de scientifiques communistes ou
sympathisants : l'idée que le matérialisme dialectique commande la marche des sciences est
ainsi reprise par Marcel Prenant dans Biologie et marxisme (1936) et par Georges Teissier dans
Matérialisme dialectique et biologie (1946)43.
Après-guerre, des théoriciens continuent de mener avec une certaine indépendance des travaux
sur la dialectique : c'est le cas du hongrois Georg Lukács, pour qui la dialectique marxiste
embrasse la totalité des formes de l'être, et non uniquement de l'être social, la conception
historique de Marx valant également pour l'être organique49. Après la mort de Staline, les écrits
des philosophes accèdent à une plus grande liberté : différentes écoles usent du matérialisme
dialectique, que l'on retrouve en Italie dans les travaux de Galvano Della Volpe, Ludovico
Geymonat, Lucio Colletti ou Sebastiano Timpanaro, en Angleterre dans ceux de Maurice
Cornforth, Alex Callinicos ou Roy Bhaskar50 et en France dans ceux de Roger Garaudy ou Louis
Althusser. L'œuvre d'Althusser exprime un certain embarras vis-à-vis de la notion de dialectique :
pour lui, Marx n'a pas « renversé » la dialectique de Hegel, mais produit quelque chose de neuf,
car ses idées ne sauraient venir d'une simple négation de l'idéalisme hégelien. Althusser, à la
suite de Mao, relève plusieurs niveaux de contradictions au sein du matérialisme marxiste où
l'économie est un facteur qui surdétermine l'ensemble politique, juridique et idéologique. La
dialectique devient en conséquence, chez lui, une forme d'évolutionnisme, car du fait de la
surdétermination, une contradiction prime sur les autres et induit un rapport de causalité
mécanique : la causalité économique commandant le mouvement de toute réalité humaine,
l'histoire est considérée comme mue par un schéma unilatéral de détermination51. Certains
auteurs tentent par ailleurs de marier le matérialisme dialectique avec d'autres disciplines : pour
Tran Duc Thao, il peut constituer une solution aux problèmes de la phénoménologie, le
matérialisme élevant le pur donné sensible à un niveau supérieur, celui du devenir dans la nature
et dans la société52.
Critiques et déclin
Du vivant même de Karl Marx et de Friedrich Engels, la dialectique matérialiste fait l'objet de
remises en cause, y compris au sein du mouvement socialiste : Eugen Dühring, notamment,
entend dépasser à la fois le matérialisme et la dialectique, en proposant une « philosophie
réelle » fondée sur la connaissance des catégories logiques, pour parvenir à une « science
générale et adéquate du monde ». Pour Dühring, l'usage par Marx de la dialectique, empruntée à
la pensée d'inspiration religieuse de Hegel, est un non-sens : Marx ne peut en effet prouver la
nécessité d'une révolution sociale autrement qu'en invoquant les concepts de l'hégelianisme,
pour qui la dialectique doit accomplir le christianisme. Marx a donc commis un contresens
majeur, en plaquant son idéalisme sur une œuvre qui en est l'inverse. Engels répond à Dühring en
1878 par l'essai Monsieur E. Dühring bouleverse la science – plus connu sous le titre de Anti-
Dühring – dans lequel il défend la conception marxiste du monde et associe le « matérialisme
moderne » et la dialectique17.
Les travaux de Denis Collin ramènent la pensée de Marx à sa dimension historique et sociale,
tandis que Lucien Sève réfute les thèses d'Engels dans Dialectique de la nature, qu'il juge issues
d'une « réflexion en partie immature ». Lucio Colletti se livre à une analyse comparable, jugeant
que l'analyse de la société capitaliste par Marx est en contradiction avec la vision « naïve » des
sciences de la nature par Engels, qui aurait eu le tort de chercher à bâtir une totalité universelle
compréhensive, aboutissant dans les faits à une « métaphysique de la dialectique ». Alfred
Schmidt reproche quant à lui à Engels d'être allé au-delà du matérialisme de Marx, en défendant
une métaphysique dogmatique qui prétend connaître le monde objectif. Alain Badiou reproche
également au matérialisme dialectique d'englober la nature et l'histoire, alors que ces deux
réalités sont irréductiblement distinctes. Dominique Lecourt distingue la portée ontologique des
lois de la dialectique et leur réalité logique : pour lui, ces lois ne sont pas une description de l'être
des choses mais une condition pour leur connaissance. Dans les années 1980, dans un contexte
général de déclin du communisme, les exégètes du marxisme tendent à s'accorder dans leur
ensemble pour rejeter le matérialisme dialectique, en interprétant le matérialisme de Marx dans
sa seule perspective historique et sociologique, et non comme une conception générale du
monde8.
Les scientifiques Richard C. Lewontin ou Richard Levins – ouvertement marxistes – continuent
de se référer explicitement au matérialisme dialectique en tant que méthode d'étude de la nature
et de l'évolution63. Les militants trotskistes Alan Woods et Ted Grant considèrent quant à eux que
le matérialisme dialectique demeure un outil méthodologique valable pour la recherche
scientifique, mais reconnaissent que même les chercheurs qui, selon eux, usent dans leurs
travaux de méthodes dialectiques, sont pour la plupart réticents à employer l'expression
« matérialisme dialectique », du fait du discrédit idéologique désormais rattaché à ce concept64.
Notes et références
3. David Priestland, The Red Flag : Communism and the making of the modern world, Allen Lane /
Penguin Books, 2009, p. 39-40
5. Lefebvre 1948, p. 23
6. Bertrand M. Patenaude, Trotsky : Downfall of a revolutionary, Harper Perennial, 2010, pages 218-
228
9. Eftýchios Bitsákis (2001). La nature dans la pensée dialectique (p. 244). L'Harmattan (ouverture
philosophique) :
« … il y a des marxiste qui n'acceptent l'existence que de dialectiques concrètes, régionales dans
les domaines spécifiques du réel. D'autres n'acceptent qu'une dialectique de l'histoire. Les uns et
les autres n'acceptent pas la légitimité de la dialectique de la nature, et plus généralement du
matérialisme dialectique, qu'ils considèrent comme une addition "idéologique" à la connaissance
positive du marxisme : de la science marxiste, identifiée au matérialisme historique. »
12. Émile Jalley, Critique de la raison philosophique , éd. L'Harmattan, 2017, vol. 5 (La preuve par le
discours médiatique), p. 241
35. (de) Marx Engels Werke, vol. 21, Dietz, 1962, p. 293.
46. Guillaume Davranche, « 1927 : Avec la Plate-forme, l’anarchisme tente la rénovation », Alternative
libertaire,décembre 2007 (ISSN 1157-8661 ([Link] lire en ligne (http
s://[Link]/?1927-Avec-la-Plate-forme-l) [archive]).
47. Daniel Guérin, Pour le communisme libertaire, 2003, Éditions Spartacus (ISBN 2902963467) (lire en
ligne ([Link] [archive] [PDF]).
8 mai 2024).
56. The Myth of Dialectical Materialism ([Link] [archive], chapitre IV des mythes et
57. Cyril Smith, "How the “Marxists” Buried Marx : The Philosophy of Thuggery" ([Link]
[Link]/reference/archive/smith-cyril/works/millenni/[Link]) [archive], sur [Link]
58. André Tosel, L'esprit de scission: études sur Marx, Gramsci, Lukács, Presses universitaires franc-
comtoises, 1991, p. 153-158.
61. Marko Markovic, La philosophie de l'inégalité et les idées politiques de Nicolas Berdiaeff, Nouvelles
Éditions latines, 2000, p. 149-150.
62. Alexandre Zinoviev, Les confessions d'un homme en trop, Folio, 1991, p. 324
64. Alan Woods, Ted Grant, Reason in Revolt: Dialectical Philosophy and Modern Science, Algora
Publishing, 2003, p. 187-191
Bibliographie
Georges Politzer, Principes élémentaires de philosophie (préf. Maurice Le Goas, Georges Cogniot),
Paris, Les Éditions sociales, 1972, Réédition, Delga, 2009.
Henri Lefebvre, Le Matérialisme dialectique, Paris, Presses universitaires de France, 1940, 165 p.
(ISBN 2-13-043427-4). (réédition de 1990)
Pascal Charbonnat, Histoire des philosophies matérialistes, Paris, Syllepse, 2007, 650 p.
(ISBN 978-2-84950-124-5).
Pascal Charbonnat, Histoire des philosophies matérialistes, Paris, Kimé, 2013, 706 p.
(ISBN 978-2-84174-622-4) (nouvelle édition avec quelques modifications et suppléments de
références dont Simon Gouz sur J.B.S. Haldane, p. 616 et Patrick Tort qui concilie Marx et Darwin
par le concept de l'effet réversif de l'évolution, p. 655)
Bertell Ollman, La dialectique mise en œuvre - Le processus d'abstraction dans la méthode de Marx,
Syllepse, 2005 (mise en ligne par le CEIMSA de l'université Stendhal ([Link]
E/publications/Scholars/[Link]) [archive])
Tran Duc Thao Phénoménologie et matérialisme dialectique, éd. Minh-Tan, Paris, 1951.
Lucien Sève, Penser avec Marx aujourd'hui Tome III : « La philosophie » ?, Paris, La Dispute, 2014,
704 p. (ISBN 978-2-84303-256-1)
Voir aussi
Articles connexes
Marxisme, Socialisme, Léninisme, Marxisme-léninisme, Communisme, Histoire du communisme, Stalinisme,
Trotskisme, Maoïsme
Liens externes
Emmanuel Barot, Dialectique de la nature : l’enjeu d’un chantier (Éléments pour un passage au
concept) ([Link]
de-la-nature-lenjeu-dun-chantier-elements-pour-un-passage-au-concept&catid=56:epistemologie-a-hi
stoire-des-sciences&Itemid=79) [archive], site Marx au XXI, l'esprit et la lettre ([Link]
[Link]/) [archive].