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Matérialisme Dialectique - Wikipédia

Le matérialisme dialectique, développé par Marx et Engels, combine la méthode dialectique hégélienne avec une approche matérialiste pour analyser la réalité historique et sociale. Cette méthode vise à comprendre les évolutions des sociétés humaines en tenant compte des conditions matérielles qui influencent les relations de production et les idéologies. Bien que récupéré par le stalinisme comme doctrine, le matérialisme dialectique a été critiqué et remis en question dans le contexte de la déstalinisation et du déclin de l'idéologie communiste.

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Matérialisme Dialectique - Wikipédia

Le matérialisme dialectique, développé par Marx et Engels, combine la méthode dialectique hégélienne avec une approche matérialiste pour analyser la réalité historique et sociale. Cette méthode vise à comprendre les évolutions des sociétés humaines en tenant compte des conditions matérielles qui influencent les relations de production et les idéologies. Bien que récupéré par le stalinisme comme doctrine, le matérialisme dialectique a été critiqué et remis en question dans le contexte de la déstalinisation et du déclin de l'idéologie communiste.

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Matérialisme dialectique

Le matérialisme dialectique, ou dialectique matérialiste, ou diamat, est l'emploi, dans la pensée


marxiste, de la méthode dialectique pour analyser la réalité à travers le prisme du matérialisme.
L'élaboration matérialiste de la dialectique se situe dans le prolongement du matérialisme
historique, conçu par Karl Marx et Friedrich Engels sous le nom de conception matérialiste de
l'histoire pour aboutir à une « connaissance scientifique de l'histoire », soit une évaluation
objective des formations de la conscience en les rapportant à leur fondement réel et social1. La
dialectique marxiste unifie deux éléments que Marx trouve séparés dans la vie intellectuelle de
son époque : le matérialisme philosophique fondé sur la science de la nature d'une part, et la
dialectique de Hegel, soit la théorie des contradictions (thèse-antithèse-synthèse), d'autre part2.
Appliquant au processus historique les lois de la nature, le matérialisme dialectique vise à
analyser les évolutions des sociétés humaines, y compris les périodes révolutionnaires où
l'évolution naturelle s'accélère3.

Cours de matérialisme dialectique à


l'université de médecine et pharmacie
Victor Babeș, République populaire
roumaine, 1951.

L'expression « matérialisme dialectique » n'apparaît cependant jamais chez Marx1 ; Engels lui-
même n'utilise le terme qu'en 18864. Le concept de matérialisme dialectique semble avoir été
ensuite forgé par Joseph Dietzgen et Gueorgui Plekhanov, afin de développer l'idée d'un
matérialisme ayant su assimiler et intégrer les enseignements de la dialectique idéaliste de
Hegel. A posteriori, l'expression a parfois été utilisée pour désigner dans son ensemble la
dimension philosophique du marxisme1,5.

Dans l'optique du matérialisme historique, les conditions matérielles déterminent les relations de
production — soit la technologie, les inventions, les formes de propriété — lesquelles déterminent
à leur tour les philosophies, les formes de gouvernement, les lois, la culture et les principes
moraux des organisations sociales. L'évolution quantitative des conditions matérielles conduit à
des évolutions qualitatives : le matérialisme dialectique, se présentant comme prolongation du
matérialisme historique, consiste à étendre la méthode dialectique au-delà de l'étude de la
société, pour l'appliquer à celle de la nature6. La pensée matérialiste de Marx et Engels
s'approprierait la « forme » de la dialectique de Hegel, mais en la dépouillant de son
« idéalisme » : alors que la dialectique hégélienne consistait en une dialectique de la pure pensée,
Marx et Engels aspirent à une connaissance scientifique de la réalité, leur conception de la
dialectique devant représenter le mouvement du réel dans son développement immanent. Pour le
philosophe Henri Lefebvre, le terme de matérialisme dialectique englobe la conception marxiste
du monde prise dans toute son ampleur2.
Récupéré par le stalinisme et érigé en philosophie fondamentale et obligatoire pour tout
communiste7, le matérialisme dialectique est ensuite utilisé dans les régimes communistes, non
plus comme une méthode d'analyse, mais comme une doctrine à laquelle sont subordonnées les
sciences dans leur ensemble. La déstalinisation, puis le déclin de l'idéologie communiste,
entraînent un discrédit progressif du matérialisme dialectique, remis en cause jusque dans les
écrits d'intellectuels marxistes ou marxiens contemporains8,9.

La dialectique marxiste

Influence initiale de Hegel

Dérivée de l'œuvre de Georg Wilhelm Friedrich Hegel, la philosophie marxiste est à la fois une
stricte application de la méthode de ce dernier, et une réaction radicale contre la pensée
hégélienne10. Hegel conçoit la dialectique comme l'enchaînement des contradictions qui
engendrent l'histoire de l'humanité : celle-ci est une suite logique de forces qui se combattent
pour en faire surgir de plus grandes. Il s'agit donc, pour Hegel, d'étudier la logique du réel en
évitant de se perdre dans un monde d'abstractions. Le sens du mot dialectique évolue dès lors, et
cesse de désigner uniquement une simple dispute d'idées comme dans la philosophie classique,
pour s'étendre à une logique de forces, plus précisément un conflit de puissances évoluant à
travers le temps. Toute existence, idée ou institution suit une démarche en trois étapes, soit
affirmation, négation et négation de la négation, résumée généralement par la « triade » thèse /
antithèse / synthèse11 d'après la formulation donnée par Fichte dans Doctrine de la science (1794)
et non par Hegel qui l'exprime autrement12.

Karl Marx, tout en étant fidèle à la méthode de Hegel, s'oppose diamétralement au fond de sa
pensée. Hegel, en effet, est un idéaliste en ce qu'il considère qu'Histoire et idée se confondent, le
développement de l'une n'étant que l'épanouissement de l'autre. L'Idée, expression de la divinité,
existe de toute éternité (thèse), mais s'« aliène » à un moment donné pour s'incarner dans la
nature (antithèse), la conscience de l'homme, spontanée d'abord et réfléchie ensuite fournissant
la synthèse. Marx reproche à Hegel d'avoir maintenu l'idée du mouvement dans les bornes de la
pensée philosophique pure, soit d'avoir fait de l'Esprit l'origine de la nature et de l'homme, niant
ainsi l'être objectif de l'homme, à savoir ses rapports de dépendance à l'égard de la matière13.
Pour Marx, au contraire, l'Histoire n'est pas le seul produit de l'humanité pensante, mais en
premier lieu celui des forces matérielles. Le retournement opéré par Marx se fonde sur le
matérialisme de Ludwig Feuerbach, hégélien « de gauche » qui, en élaborant la théorie de
l'aliénation religieuse, fait évoluer l'hégélianisme vers l'athéisme. Marx et Engels adoptent dès
lors l'athéisme humaniste de Feuerbach14 : le matérialisme de ce dernier leur apparaît cependant
incomplet, car il interprète la connaissance d'après le critère immuable d'une nature primordiale,
déterminée de manière abstraite15. Marx et Engels entreprennent de dépasser le naturalisme de
Feuerbach en élaborant un matérialisme nouveau, à la fois « dialectique » et « évolutionniste »,
tirant ses sources à la fois de la méthode de Hegel et des théories de Charles Darwin14, ainsi que
des matérialismes du xviiie siècle comme celui d'Holbach, et des matérialismes antiques
présents chez Démocrite et Épicure. Ils se livrent néanmoins à une critique des pensées antiques
– Marx reproche ainsi à Épicure sa vision « tautologique » de l'origine du monde – et modernes –
pour Marx et Engels, le matérialisme du XVIIIe a le tort de ne représenter le mouvement que
comme une suite rigide de causes et d'effets16. Pour Marx, il s'agit de s'appuyer sur un « nouveau
matérialisme », qui exprimerait et organiserait la transformation du monde, soit de la réalité
naturelle et sociale15.

Dialectique et matérialisme chez Marx et Engels

L'Idéologie allemande, rédigé entre 1845 et 1846, utilise et revendique les concepts de
« matérialisme » et de « dialectique »17. L'évolution de sa pensée conduit Marx à rejeter la
dialectique hégélienne. Misère de la philosophie, publié en 1847, contient des textes très durs
contre la méthode hégélienne qui réduit « par abstraction et par analyse, toute chose à l'état de
catégorie logique » : pour Marx, la méthode de Hegel supprime purement et simplement le
contenu en l'absorbant dans l'Esprit et la Raison pure18. Marx et Engels, dont les écrits sont alors
principalement de nature empirique, semblent donc condamner la dialectique : la théorie des
contradictions sociales impliquée dans le Manifeste du Parti communiste est moins inspirée de la
logique hégélienne que de l'humanisme et de l'aliénation au sens matérialiste du mot. Le concept
de « dialectique matérialiste » n'existe alors pas encore, pas plus que l'expression « matérialisme
dialectique ». Dans la théorie du matérialisme historique, le mouvement du contenu – historique,
social, économique, humain et pratique – implique une certaine dialectique : à savoir celle de
l'opposition des classes, de la propriété et de la privation, et du dépassement de cette privation. À
cette époque, la théorie économique de Marx n'est pas encore complètement élaborée. Il faut
attendre 1858 pour que revienne, sous la plume de Marx, une mention non péjorative de la
dialectique, alors qu'il mène les travaux préparatoires de la Critique de l’économie politique et du
Capital : il ressort de sa correspondance avec Engels que c'est à cette époque que Marx retrouve
et réhabilite la méthode dialectique. En élaborant les catégories économiques et leurs
connexions internes, Marx dépasse l'empirisme et en vient à redécouvrir la dialectique : en la
débarrassant de son idéalisme, Marx vise à en faire la forme juste du développement des idées.
La dialectique marxiste est élaborée en partant des déterminations économiques, ce qui permet
de dépasser l'abstraction pour unir la dialectique au matérialisme18. En employant la méthode
dialectique, Marx vise à étudier une réalité objective déterminée, en analysant les aspects et les
éléments contradictoires de cette réalité : le but étant de retrouver la réalité dans son unité, soit
dans l'ensemble de son mouvement19.

La méthode dialectique constitue, pour Marx comme pour Engels, la garantie d'une démarche
matérialiste véritable ; elle est destinée à les distinguer du strict « matérialisme évolutionniste »
qu'Engels qualifie de « vulgaire » et qui consiste en une simple intelligence de la nature. Engels et
Marx reprochent aux matérialistes comme Büchner ou Vogt de se limiter à la conception
matérialiste de la nature, issue notamment des théories de Darwin, et de traiter le monde
physique comme une totalité suffisante, en rejetant ainsi en bloc toute la philosophie. Marx
condamne notamment le fait que ces auteurs traitent Hegel en « chien crevé », négligeant les
apports de sa méthode. Pour lui, appliquer à l'étude de l'organisation sociale la méthode des
sciences de la nature, comme le font les évolutionnistes, conduit à légitimer l'ordre existant, ou
bien à demeurer dans une impasse réformatrice20.

Une fois formé, le matérialisme historique de Marx et Engels s'est retourné contre la philosophie
contemplative. L'universalité véritable et concrète est en effet fondée sur la praxis : la conception
matérialiste de l'histoire consiste, en partant de la production matérielle de la vie immédiate, à
développer le processus réel, soit « la forme des rapports reliés au mode de production et créés
par lui » comme « base de l'histoire », et à expliquer à partir d'elle les produits et formes de la
conscience, ainsi que l'action politique. Pour Marx et Engels, le milieu forme les hommes et les
hommes forment le milieu21. L'adoption, par Marx et Engels, d'une méthode dialectique
renouvelée, va leur permettre de compléter le matérialisme historique : si la méthode hégelienne
leur paraît inutilisable telle quelle sous sa forme spéculative, elle est également le seul élément
valable du matériel logique existant, à condition de l'utiliser pour analyser les faits et non les
idées. La méthode dialectique vient donc s'adjoindre au matérialisme historique et à l'analyse du
contenu économique. Utilisée en partant des déterminations économiques, la dialectique permet
de réunir idéalisme et matérialisme, mais aussi de les transformer et de les dépasser. Le
matérialisme consiste en effet à déterminer les rapports pratiques inhérents à toute existence
humaine organisée, et à les étudier en tant que conditions concrètes d'existence des styles de vie
et des cultures : Henri Lefebvre souligne que, contrairement à une interprétation répandue, la
dialectique matérialiste ne se limite donc pas à un strict économisme, mais analyse les rapports
et les réintègre dans le mouvement total22. Les lois de la dialectique sont vues comme
universelles, car s'appliquant à tous les niveaux de la réalité : nature, histoire et pensée.
Cependant, leur universalité ne découle pas de principes a priori, mais est extraite de la réalité
elle-même, dont elle exprime les différents aspects23.

En s'inspirant de Hegel, la méthode marxiste affirme que l'analyse suffisamment approfondie de


toute réalité atteint des éléments contradictoires : le positif et le négatif, le prolétariat et la
bourgeoisie, l'être et le néant ; cette importance des contradictions, reprise de Hegel, est
appliquée par Marx à l'analyse de la réalité sociale et économique. La méthode marxiste insiste
par ailleurs sur le fait que la réalité à atteindre par analyse, et à reconstituer par exposition
synthétique, est une réalité en mouvement. Marx évite l'abstraction hégelienne en affirmant que
la méthode ne dispense pas de saisir la réalité de chaque objet : elle ne fait que fournir un
cadrage général pour la raison dans la connaissance de chaque réalité. Dans chaque réalité, il
faut appréhender des contradictions propres et son mouvement propre : la méthode permet d'en
aborder efficacement l'étude en saisissant l'aspect le plus général de chaque réalité étudiée, mais
sans remplacer la recherche scientifique par une construction abstraite24. Marx et Engels
distinguent trois « lois de la dialectique », à savoir le passage de la quantité à la qualité, la
négation de la négation et l'unité des contraires23.

Chez Marx, la méthode dialectique ne prend pas abstraitement des éléments obtenus par
l'analyse, mais considère qu'ils ont, en tant qu'éléments, un sens concret et une existence
concrète. Pour lui, l'aliénation de l'homme ne se définit pas religieusement, métaphysiquement ou
moralement, mais en fonction d'éléments concrets, présents dans les domaines de la vie
pratique : le travail exploitant, la vie sociale dissociée par les classes, et les produits de l'homme
échappant à son contrôle en prenant des formes abstraites, celles de l'argent et du capital25.
L'analyse du capital atteint ainsi un élément primordial, celui de la valeur, à savoir que du fait de
l'échange, les produits prennent une valeur distincte de leur valeur d'usage. La méthode
dialectique retrouve les conditions concrètes de cette détermination et les restitue dans le
mouvement historique, soit en l'occurrence le contexte de l'existence de la valeur d'échange
comme catégorie réelle et dominante se situant aux origines historiques du capital commercial,
depuis l'Antiquité. L'analyse dialectique permet d'embrasser le mouvement réel dans son
ensemble, et d'exposer et comprendre, par la force des interactions et des contradictions, la
structure économique et sociale. La connaissance de cette totalité, à travers ses mouvements
historiques et son devenir, s'appuie sur l'étude des faits, des expériences et des documents et
non sur une reconstruction abstraite26. La loi d'équilibre de la société marchande est issue de la
contradiction générale entre les producteurs, soit de la concurrence : le processus qui dédouble
la valeur en valeur d'usage et valeur d'échange dédouble également le travail humain, qui devient
à la fois travail des individus et travail social. La valeur d'échange et le travail social font passer le
développement économique à un degré supérieur, et entrer l'histoire dans une nouvelle phase. La
société étant mue par des relations vivantes entre individus vivants, qui s'enchevêtrent en un
résultat global – la moyenne sociale – la marchandise, une fois lancée dans l'existence,
bouleverse les rapports sociaux en ce que les hommes ne sont plus mis en relation que par
l'intermédiaire des produits, des marchandises et de la monnaie. L'étude des phénomènes
économiques n'est pas empirique et repose sur le mouvement dialectique des catégories :
chaque catégorie vient à sa place dans un ensemble explicatif, qui aboutit à la reconstitution de
la totalité concrète donnée, soit de la réalité du monde. Le processus historique se construit ainsi
de manière contradictoire, par la séparation de la valeur d'échange et de la valeur d'usage, soit de
la production et de la consommation : les deux éléments du processus économique divergent
jusqu'à entrer en contradiction ; ainsi, les conditions sociales du capitalisme moderne reposent
sur un retournement dialectique de la propriété, droit qui n'est plus fondé sur le travail personnel,
mais sur le droit, pour ceux qui détiennent les moyens de production, de s'approprier la plus-
value27.

Dès lors, la dialectique matérialiste se pose comme une analyse du mouvement du contenu de la
réalité, et une reconstruction du mouvement total. Elle se veut une méthode d'analyse pour
chaque degré et chaque totalité concrète, et pour chaque situation historique originale et, en
même temps, une méthode synthétique se donnant pour objectif la compréhension du
mouvement total, en n'obéissant pas à des axiomes ou à de simples analogies, mais à des lois de
développement. Elle vise ainsi à être à la fois une science et une philosophie, soit une analyse
causale et une vision générale, avec pour objectifs une prise de conscience du monde donné, et
une transformation de ce monde. Le rapport des éléments contradictoires est analysé comme
une lutte et un rapport conflictuel d'énergies qui produisent la société moderne28.

La loi du passage de la quantité à la qualité signifie que tout changement qualitatif a pour base
objective une modification quantitative de la réalité dont il est le résultat ; d'autre part, toute
transformation matérielle s'accompagne d'une rupture qualitative. La loi de la négation de la
négation considère que le développement de toute réalité s'explique par le mouvement de ses
contradictions internes. Enfin, la loi de l'unité des contraires signifie qu'aucune contradiction ne
se ramène à une opposition mécanique : la lutte des classes n'est donc pas l'affrontement de
groupes sociaux autonomes, mais de contraires objectifs – la bourgeoisie et le prolétariat unis
par leur appartenance commune au système capitaliste23.

Les choses puisent ainsi leurs différences, ou leurs déterminations, non pas dans une
transcendance, mais dans le développement de leurs contradictions au sein d'un même
mouvement : la dialectique marxiste se veut donc une philosophie de l'émancipation sociale : en
analysant comment la production des moyens d'existence a bouleversé la place de l'homme dans
la nature, Marx et Engels déterminent l'origine de la domination sociale, qui ne saurait avoir qu'un
temps. La division de l'humanité en dominants et dominés, en fonction du jeu des contradictions,
ne manquera pas de se changer en son contraire29. Le matérialisme dialectique rejoint le schéma
de la lutte des classes, que Marx et Engels voient comme la clé de l'économie politique : à la
thèse du communisme primitif succède l'antithèse de la société marchande mue par la lutte des
classes, qui devra elle-même faire place à la synthèse d'une société sans classes, qui deviendra
le nouveau communisme30. Marx théorise ainsi l'effondrement du capitalisme par son
mouvement dialectique et l'accumulation de ses contradictions : la thèse – l'accumulation
primitive du capital – est contrebalancée par l'antithèse – une prolétarisation et une
paupérisation croissantes. L'éclatement des contradictions du capitalisme – la baisse
tendancielle du taux de profit, le dynamisme anarchique du régime capitaliste, le désordre des
marchés – conduira à un effondrement généralisé du capitalisme, accompagné d'une révolution
prolétarienne31.

Évolutions

Premiers continuateurs de Marx

Karl Marx lui-même ne donne pas suite à son projet d'exposition de sa méthodologie dialectique ;
à la fin de sa vie, les éléments de sa pensée sont cependant ceux qu'exprimera par la suite le
terme de « matérialisme dialectique », qu'il n'a lui-même jamais employé. Après s'être réapproprié
la méthode hégelienne, c'est avec une certaine « coquetterie » – selon ses propres termes – qu'il
accentue, dans Le Capital, la forme dialectique de son exposé économique32. À compter des
années 1870, l'allemand Joseph Dietzgen s'approprie la dialectique marxiste dont il propose une
interprétation personnelle en lui donnant une coloration immanentiste, et en l'identifiant au
monisme33. Friedrich Engels se lance par ailleurs à partir de 1873, avec l'accord de Marx puis
après la mort de ce dernier, dans des travaux sur la science de la nature : Engels vise à résoudre
le conflit entre l'« idéalisme » de la philosophie de la nature et le « matérialisme vulgaire » de la
science de la nature, en s'appuyant sur les convergences entre les connaissances scientifiques.
Appliqué à la nature, le terme « dialectique » signifie une synthèse des connaissances de celle-ci,
rapportée au concept philosophique d'unité de la nature, et ce pour supprimer la séparation,
qu'Engels juge artificielle, entre la nature et l'histoire. Les travaux d'Engels restent cependant
inachevés, sans que leur auteur ait pu résoudre le problème de sa « théorie générale du
mouvement », censée fournir la base d'une science générale de la nature, et qui se rapporte dans
les faits à une forme de philosophie de la nature34.

En 1886, Engels, dans son Ludwig Feuerbach, emploie l'expression « dialectique matérialiste » une
seule fois35, mais pas « matérialisme dialectique ». Celui-ci est utilisé l'année suivante par
Dietzgen dans son ouvrage Incursions d'un socialiste dans la région de la connaissance. Aux yeux
de Dietzgen, être un « social-démocrate », c'est être « un matérialiste dialectique »4. Pour lui,
l'origine du monde réel ne dépasse ni l'entendement humain, ni le monde matériel, le
développement de toutes choses ne s'expliquant qu'au dedans d'elles-mêmes et par l'union des
contraires. L'italien Antonio Labriola, à son tour, associe la philosophie marxiste au monisme, en
ce qu'elle n'est qu'un développement formel des connaissances établies par les sciences, soit un
discours critique sur l'état des savoirs : il ne s'agit pas, selon Labriola, de présenter le principe
universel de toutes choses, mais de montrer comment les phénomènes sont reliés entre eux
dans un même mouvement. L'essence dialectique du matérialisme marxiste tient ainsi en ce qu'il
est non pas un système métaphysique, mais une synthèse temporaire, qui doit en permanence se
mettre en adéquation avec la connaissance empirique. Le russe Gueorgui Plekhanov poursuit
l'interprétation moniste du matérialisme, en s'inspirant probablement de Dietzgen : pour lui, la
matière engendre et détermine la pensée, le matérialisme étant ainsi caractérisé par la primauté
de l'être matériel. À la fin du xixe siècle, les « révisionnistes », comme Eduard Bernstein,
reprochent à Marx de méconnaître la différence entre la réalité et les idées et de prétendre à
atteindre l'essence de toutes choses, ce qui revient à faire du matérialisme une idéologie partiale,
voire une métaphysique qui déborde la sphère valide des phénomènes : contre les révisionnistes,
Plekhanov se livre à une défense du matérialisme dialectique, et dénonce le « retour au
kantisme », en soutenant que cette remise en cause revient à nier les lois des contradictions
dans les phénomènes économiques, donc la perspective d'un renversement révolutionnaire du
capitalisme. La défense de la « dialectique » s'identifie donc, chez Plekhanov, à un combat contre
le réformisme33.

Les travaux de Plekhanov contribuent à former une génération de militants russes, parmi
lesquels Lénine. En 1909, dans un contexte où il doit rivaliser, à l'intérieur du courant bolchevik,
avec la tendance de Bogdanov et avec les « gauchistes » partisans du boycott de la Douma,
Lénine publie l'ouvrage Matérialisme et empiriocriticisme36. Dans ce livre, destiné à engager le
combat avec ses adversaires sur le terrain des idées, Lénine expose sa vision du matérialisme
dialectique et sa théorie de la connaissance : pour Lénine, qui à la suite de Plekhanov s'oppose à
l'introduction d'une forme de kantisme dans le marxisme, la dialectique est une conclusion
énoncée à la fin de l'étude concrète du mouvement historique et social. Elle n'est pas une autorité
suprême, mais une synthèse générale du travail empirique et théorique, et une méthode
permettant de penser l'indépendance du réel, fondé sur une idée universelle du mouvement37.
Des trois « lois » de la dialectique – lui-même préférant parler de « principes », Lénine ne retient
qu'un seul élément fondamental : celui du dédoublement de l'un et de l'unité des contraires38.
Lénine s'en prend notamment au positivisme scientifique d'Ernst Mach, dont Bogdanov se
réclame : pour ce faire, il ne procède pas à une analyse conceptuelle, mais oppose à une série de
citations et de résumés d'autres citations et des allusions à Marx et Engels. Il s'en prend, de
manière violente et sommaire, aux théories d'Ernst Mach et affirme la nécessité de « l'esprit de
parti en philosophie », ce qui implique de choisir forcément son camp entre « droite » et
« gauche ». L'idée fondamentale de Lénine est que, selon le matérialisme dialectique, la
représentation en général est un reflet de la réalité objective, et que la pensée humaine est
capable de donner « la vérité absolue qui n'est qu'une somme de vérités relatives ». Dans cette
optique, le développement des sciences ne peut que confirmer le matérialisme, le « génie » de
Marx ayant été d'appliquer le matérialisme aux sciences sociales, ce qui permet de balayer
« impitoyablement, comme des ordures » toute forme d'idéalisme et les nouvelles tendances en
philosophie36. En prônant une philosophie marxiste « coulée dans un seul bloc d'acier », Lénine
transpose sur le terrain philosophique sa conception de la raison politique, basée sur la
séparation en deux camps et sur une stricte discipline du camp révolutionnaire39.

Léninisme, marxisme-léninisme, stalinisme…

Après la révolution d'Octobre et l'arrivée au pouvoir des bolcheviks en Russie, le matérialisme


dialectique, s'il demeure un élément essentiel de la pensée marxiste, est l'objet de débats
théoriques entre les « mécanistes », qui souhaitent subordonner la dialectique aux résultats des
sciences, et les « dialecticiens », qui conçoivent la dialectique comme une méthode générale,
valide pour les sciences naturelles et humaines40. Les travaux inachevés d'Engels sur la science
de la nature sont publiés par l'Institut Marx-Engels de Moscou, sous le titre de Dialectique de la
nature, provoquant une polémique entre les marxistes qui adhèrent à l'idée d'une loi dialectique
régissant les mouvements de la nature et ceux qui s'y opposent34.

Les idées exposées par Lénine dans Matérialisme et empiriocriticisme sont considérées, au sein
de l'Internationale communiste, comme fondatrices du matérialisme dialectique. Au sein du
courant conseilliste, Anton Pannekoek critique les idées de Lénine comme celles non pas d'un
« matérialiste historique », mais d'un « matérialiste bourgeois » prisonnier dans son analyse des
conditions particulières de la Russie. Pour Karl Korsch, Lénine a avant tout voulu ramener la
philosophie à une époque prékantienne, ce qui fait que son matérialisme reste théorique et que le
matérialisme l'y emporte sur la dialectique41.

Progressivement, les débats philosophiques sont éliminés en URSS et les théoriciens sont
contraints de se conformer à la ligne officielle ; certains meurent en déportation. Le matérialisme
dialectique devient dès lors un élément de la pensée stalinienne40. Toute liberté philosophique
disparaît en URSS dans les années 1930 ; en 1938, Staline lui-même publie Histoire du Parti
communiste (bolchevik) de l'URSS : le quatrième chapitre, Le Matérialisme dialectique et le
matérialisme historique, qui constitue le noyau conceptuel de l'orthodoxie stalinienne, est
également publié en ouvrage à part. L'interprétation de Staline, qui fige le léninisme en une série
de formules répétitives, devient la norme au sein de l'Internationale communiste et de l'idéologie
officielle de celle-ci, qui utilise désormais le nom de marxisme-léninisme : pour Staline, le
matérialisme dialectique donne à tous les savoirs une méthode absolue, et la philosophie
matérialiste consiste en un ensemble de principes universels. Le Matérialisme dialectique et le
matérialisme historique, qui a pour objet de rassembler en une série de propositions l'essence du
marxisme-léninisme, érige le diamat au rang de doctrine philosophique fondamentale du
communisme. La philosophie est dès lors conçue comme étant à l'origine des sciences ; le
matérialisme historique comme une application des principes du matérialisme dialectique à la
vie sociale ; et la dialectique comme une méthode d'investigation utilisée pour juger si telle ou
telle science respecte ses principes. Les rapports entre les concepts sont mus par une causalité
mécanique, la dialectique n'étant plus qu'un développement continu de choses, sans que les
notions de contradiction et de renversement n'y figurent plus42,7. Staline écarte notamment la
notion de négation de la négation, d'inspiration trop directement hégelienne38. Toute une
littérature orthodoxe se développe pour commenter cette conception du matérialisme dialectique
ou « diamat », supposée constituer un ensemble de principes suprêmes à l'origine de tout savoir.
La vision codifiée par Staline du matérialisme dialectique domine en URSS – puis après 1945
dans les pays du bloc de l'Est – la globalité de la philosophie : ses spécialistes accèdent à un
statut académique et occupent des postes importants dans les institutions savantes. La
conception stalinienne continue de dominer la vision du matérialisme dialectique jusqu'à la mort
du dirigeant soviétique, et se retrouve dans les œuvres de scientifiques communistes ou
sympathisants : l'idée que le matérialisme dialectique commande la marche des sciences est
ainsi reprise par Marcel Prenant dans Biologie et marxisme (1936) et par Georges Teissier dans
Matérialisme dialectique et biologie (1946)43.

En dehors de l'URSS, le matérialisme dialectique continue de constituer, dans l'entre-deux-


guerres, un élément de l'idéologie trotskiste, Trotski lui-même le considérant comme un
fondement essentiel de l'analyse marxiste6. En Italie, Antonio Gramsci, isolé du reste du
mouvement communiste par son incarcération, élabore une « philosophie de la praxis », qui vise à
unifier l'histoire, la politique et l'économie en une seule théorie. Pour Gramsci, la dialectique doit
être elle-même unifiée à travers la réunion de ces trois concepts : il n'y a pas d'un côté une
science de l'histoire, et de l'autre une conception philosophique générale des choses. Au
contraire, les catégories de l'histoire s'imprègnent dans la totalité de la pensée et modifient la
subjectivité philosophique44. En Chine, Mao Zedong publie en 1937 deux textes, De la pratique et
De la contradiction. Pour Mao, le matérialisme dialectique, conception mise « au service du
prolétariat », est l'union du savoir et du militantisme, permettant de transformer le monde et
d'atteindre ainsi de nouvelles connaissances : la conscience est dès lors un réceptacle qui
enregistre les changements pratiques et les traduit à chaque étape. Mao considère la
contradiction comme une catégorie universelle et absolue, mais se divise dans tout processus en
une contradiction « principale » et d'autres contradictions, dites « particulières ». Le dirigeant
chinois use ainsi des arguments dialectiques pour décrire et structurer les aspects pratiques de
sa politique, menée dans un contexte de guerre : le matérialisme dialectique perd ainsi sa
dimension de « doctrine de la classe ouvrière » pour devenir l'idéologie du patriotisme chinois45.

Au sein du courant communiste libertaire, plusieurs tentatives de réhabilitation et d'utilisation du


matérialiste dialectique ont lieu. Dans un premier temps en 1926, la publication de la Plate-forme
d’organisation des communistes libertaires propose une grille de lecture se reposant sur le
matérialisme et la lutte des classes comme moteur de l’histoire46. Dans les années 1960-1970,
Daniel Guérin tente l'élaboration d'un courant qualifié de « marxiste libertaire », cherchant à faire
la synthèse entre anarchisme et marxisme. Il s'agit pour l'anarchisme de se réapproprier la
conception matérialiste de l'histoire, et pour le marxisme majoritaire de se débarrasser de visées
étatistes et autoritaires47. Finalement, plutôt qu'une synthèse, le courant communiste libertaire
préfère un prélèvement de concept marxiste : la méthode dialectique en premier lieu. C'est ce
qu'on retrouve en 1986 dans le Projet communiste libertaire de l'Union des travailleurs
communistes libertaires48.

Après-guerre, des théoriciens continuent de mener avec une certaine indépendance des travaux
sur la dialectique : c'est le cas du hongrois Georg Lukács, pour qui la dialectique marxiste
embrasse la totalité des formes de l'être, et non uniquement de l'être social, la conception
historique de Marx valant également pour l'être organique49. Après la mort de Staline, les écrits
des philosophes accèdent à une plus grande liberté : différentes écoles usent du matérialisme
dialectique, que l'on retrouve en Italie dans les travaux de Galvano Della Volpe, Ludovico
Geymonat, Lucio Colletti ou Sebastiano Timpanaro, en Angleterre dans ceux de Maurice
Cornforth, Alex Callinicos ou Roy Bhaskar50 et en France dans ceux de Roger Garaudy ou Louis
Althusser. L'œuvre d'Althusser exprime un certain embarras vis-à-vis de la notion de dialectique :
pour lui, Marx n'a pas « renversé » la dialectique de Hegel, mais produit quelque chose de neuf,
car ses idées ne sauraient venir d'une simple négation de l'idéalisme hégelien. Althusser, à la
suite de Mao, relève plusieurs niveaux de contradictions au sein du matérialisme marxiste où
l'économie est un facteur qui surdétermine l'ensemble politique, juridique et idéologique. La
dialectique devient en conséquence, chez lui, une forme d'évolutionnisme, car du fait de la
surdétermination, une contradiction prime sur les autres et induit un rapport de causalité
mécanique : la causalité économique commandant le mouvement de toute réalité humaine,
l'histoire est considérée comme mue par un schéma unilatéral de détermination51. Certains
auteurs tentent par ailleurs de marier le matérialisme dialectique avec d'autres disciplines : pour
Tran Duc Thao, il peut constituer une solution aux problèmes de la phénoménologie, le
matérialisme élevant le pur donné sensible à un niveau supérieur, celui du devenir dans la nature
et dans la société52.

Critiques et déclin

Du vivant même de Karl Marx et de Friedrich Engels, la dialectique matérialiste fait l'objet de
remises en cause, y compris au sein du mouvement socialiste : Eugen Dühring, notamment,
entend dépasser à la fois le matérialisme et la dialectique, en proposant une « philosophie
réelle » fondée sur la connaissance des catégories logiques, pour parvenir à une « science
générale et adéquate du monde ». Pour Dühring, l'usage par Marx de la dialectique, empruntée à
la pensée d'inspiration religieuse de Hegel, est un non-sens : Marx ne peut en effet prouver la
nécessité d'une révolution sociale autrement qu'en invoquant les concepts de l'hégelianisme,
pour qui la dialectique doit accomplir le christianisme. Marx a donc commis un contresens
majeur, en plaquant son idéalisme sur une œuvre qui en est l'inverse. Engels répond à Dühring en
1878 par l'essai Monsieur E. Dühring bouleverse la science – plus connu sous le titre de Anti-
Dühring – dans lequel il défend la conception marxiste du monde et associe le « matérialisme
moderne » et la dialectique17.

Au xxe siècle, Max Adler, représentant de l'austromarxisme, rejette en 1925 l'ontologie


matérialiste car il considère le marxisme avant tout comme une sociologie53. Au sein du
mouvement trotskiste, le concept de matérialisme dialectique est à l'origine d'une polémique au
cours des années 1920 et surtout 1930 : le militant trotskiste américain Max Eastman remet en
cause, en 1927, la croyance marxiste en la validité du matérialisme dialectique comme loi du
mouvement de l'histoire, qui lui paraît relever davantage de la foi « religieuse » que de la
« science ». Eastman, décidé à dénoncer la dialectique d'inspiration hégelienne comme une
escroquerie pseudo-scientifique, publie dans cette optique l'essai Marx and Lenin: The Science of
Revolution, qui provoque une vive controverse au sein du courant trotskiste. Trotski lui-même
prend part à la controverse et accuse les écrits d'Eastman de révisionnisme petit-bourgeois. La
polémique s'étend au-delà du mouvement trotskiste quand différents intellectuels marxistes ou
marxisants américains prennent leurs distances avec la dialectique. Le philosophe et militant
trotskiste Sidney Hook, après avoir initialement condamné Eastman, considère finalement la
dialectique comme relevant de la mythologie. En dehors de la mouvance communiste, des
intellectuels comme Edmund Wilson ou John Dewey réfutent à la même époque l'usage marxiste
de la dialectique, qu'ils considèrent comme un « mythe », ou un concept de type théologique. En
1939, Max Shachtman et James Burnham, dirigeants du Parti socialiste des travailleurs, publient
un article dans lequel ils prennent leurs distances avec le matérialisme dialectique, dont ils
considèrent qu'il n'est en rien indispensable à la théorie ou à la pratique marxistes ; Trotski se
montre particulièrement irrité de voir des cadres trotskistes de premier plan prendre de telles
positions. En 1939-1940, les polémiques alimentées par Trotski lui-même autour du matérialisme
dialectique – un concept que de nombreux militants de la Quatrième Internationale avouent ne
pas comprendre – contribuent à jeter le trouble au sein du mouvement trotskiste, s'ajoutant à la
controverse autour du refus de Trotski de condamner l'invasion soviétique de la Finlande. Une
grande partie des cadres trotskistes, déconcertés par les positions de Trotski sur les questions
internationales, le sont encore plus de le voir consacrer un temps précieux, dans un contexte de
guerre mondiale, à des polémiques autour d'un concept intellectuel pointu : l'ensemble de ces
controverses conduit en 1940 à la scission du mouvement trotskiste américain6.
S'agissant de la vision stalinienne du matérialisme dialectique, le politologue Dominique Colas
qualifie l'œuvre doctrinale de Staline de « meilleur des manuels pour apprendre la « langue de
bois » », et la résume à la construction d'une doxa grâce à laquelle le n°1 soviétique pouvait
s'ériger en gardien de l'orthodoxie7. Pascal Charbonnat, auteur d'un ouvrage sur l'histoire des
philosophies matérialistes, juge qu'il s'agit là d'un outil idéologique d'auto-justification de la
dictature : pour Staline, les processus de la connaissance sont un « rapport hiérarchique entre
différentes instances », qui aboutit à ce que les sciences soient soumises à un « centre de
commandement unique », rôle que Staline confie au matérialisme dialectique. Pour Charbonnat,
la pensée stalinienne constitue une « dénaturation » du matérialisme dialectique, le dirigeant
soviétique faisant preuve « d'une surdité complète vis-à-vis de la conception dialectique de Marx
et d'Engels » : dans la conception de Staline, la philosophie dirige unilatéralement la marche des
sciences, avec pour conséquence notable des travaux pseudo-scientifiques comme ceux de
Lyssenko54. En appliquant la dialectique aux sciences de la nature et en tentant de démontrer
celle-là par celles-ci, Lyssenko donne en effet naissance à un courant — le « lyssenkisme » — qui
relève du charlatanisme, fait régner la terreur dans le milieu de la biologie en URSS et impose,
dans les milieux scientifiques soviétiques, un véritable « culte de la personnalité » autour de lui55.
En Chine, Mao fait du matérialisme dialectique un outil au service de son propre dirigisme, et
destiné à justifier les variations opportunistes de sa politique. Dès lors, au sein du marxisme
stalinien ou maoïste, « il n'y a plus de débat, mais un long commentaire des concepts et des
œuvres philosophiques, oscillant entre les limites tracées par les chefs »54.

Plus généralement, certains marxologues et marxistes jugent que l'expression « matérialisme


dialectique » est étrangère à la pensée de Marx, et donc au marxisme56 : pour Cyril Smith, c'est
une « caricature », symbolisée en particulier par son utilisation par le stalinisme57 ; pour André
Tosel, « la détermination du marxisme comme matérialisme dialectique et matérialisme
historique oublie que l'innovation essentielle dont est porteuse la théorie marxiste, celle des
rapports sociaux de production, fait de la philosophie avant tout une théorie de l'histoire, non pas
un système se comprenant à partir d'un camp théorique déjà déterminé par toute l'histoire
théorique passée » : à ses yeux, le concept de matérialisme dialectique est avant tout une théorie
léniniste, empruntée à Plekhanov et « issue d'une certaine lecture d'Engels »58.

Le philosophe Julien Benda critique fortement le matérialisme dialectique dans la préface de


1946 à son ouvrage La Trahison des Clercs : il argue qu’en se référant à des lois supposées de
l’histoire, il s’oppose en tout point à la démarche rationnelle qui devrait être celle des clercs. Pour
Benda, « cette position [le matérialisme dialectique] n’est aucunement, comme elle le prétend,
une nouvelle forme de la raison, le « rationalisme moderne » ; elle est la négation de la raison,
attendu que la raison consiste précisément, non pas à s’identifier aux choses, mais à prendre, en
termes rationnels, des vues sur elles. Elle est une position mystique ». C’est un principe d’action
et non de raison pour Benda, un principe de révolutionnaire : « C’est pourquoi elle est d’une valeur
suprême dans l’ordre pratique, dans l’ordre révolutionnaire, et donc tout à fait légitime chez des
hommes dont tout le dessein est d’amener le triomphe temporel d’un système politique,
exactement économique, alors qu’elle est une flagrante trahison chez ceux dont la fonction était
d’honorer la pensée précisément en tant qu’elle se doit étrangère à toute considération pratique.
(…) J'attends que l'on me cite un seul résultat dû à la méthode du matérialisme dialectique et non
à l'application du rationalisme tel que tout le monde l'entend, encore que souvent
particulièrement nuancé ». Il va plus loin dans sa critique, accusant expressément les tenants de
cette doctrine de ne la défendre que pour faciliter les ralliements à leur cause (dans un contexte
où le stalinisme est dominateur) : « Si l’on demande quel est le mobile de ceux qui brandissent
cette méthode, la réponse est évidente : il est celui d’hommes de combat, qui viennent dire aux
peuples : « Notre action est dans la vérité puisqu’elle coïncide avec le devenir historique ;
adoptez-la. » »59. Raymond Aron, qui considère comme très surfaite la place tenue par le
marxisme dans la pensée occidentale, juge qu'« on chercherait vainement un notable historien
dont l'œuvre découlerait du matérialisme dialectique »60. Aux yeux de Nicolas Berdiaev, le
concept de matérialisme dialectique relève de l'absurdité; pour lui, Marx n'est pas un matérialiste
mais un idéaliste extrême, pour qui ce n'est plus l'être qui détermine la conscience, mais la
conscience qui détermine l'être, en l'occurrence le prolétariat déterminé par la conscience de
Marx. En conséquence, la classe sociale, prise comme totalité organique, n'existe qu'en pensée et
non dans l'être : « concevoir quoi que ce soit comme totalité organique n'est pas propre à l'option
matérialiste. Et si les marxistes disent que c'est propre au matérialisme dialectique, que leur
matérialisme est dialectique et non mécaniste, ils affirment la monstruosité logique de la
combinaison de la dialectique avec le matérialisme. Hegel se retournerait dans sa tombe… Non,
si vous êtes matérialistes, vous n'êtes aucunement dialecticiens. Vous êtes de vulgaires enfants
de Helvetius et de Holbach, et les frères de Buchner et de Moleschott. Le matérialisme
dialectique est fait pour la démagogie et non pour l'utilisation philosophique »61. Alexandre
Zinoviev juge quant à lui que la transformation du marxisme en idéologie officielle conduit à faire
de la dialectique « non plus un instrument de connaissance des réalités complexes, mais un
moyen d'abrutissement et d'escroquerie idéologique »62.

Le déclin de l'orthodoxie marxiste après la déstalinisation favorise les interprétations


hétérodoxes du marxisme, dont certaines présentent de nouvelles interprétations du
matérialisme dialectique, quand elles ne le réfutent pas8. La critique du matérialisme dialectique
se retrouve dans un ouvrage comme le Dictionnaire critique du marxisme, qui souligne qu'en
considérant la « négation de la négation » (la synthèse) comme associée à une conception
téléologique du réel, soit une interprétation de l'histoire à partir de sa fin où toutes les
contradictions seront censément résolues, le marxisme risque d'être réduit à « un banal
prophétisme »1.

Les travaux de Denis Collin ramènent la pensée de Marx à sa dimension historique et sociale,
tandis que Lucien Sève réfute les thèses d'Engels dans Dialectique de la nature, qu'il juge issues
d'une « réflexion en partie immature ». Lucio Colletti se livre à une analyse comparable, jugeant
que l'analyse de la société capitaliste par Marx est en contradiction avec la vision « naïve » des
sciences de la nature par Engels, qui aurait eu le tort de chercher à bâtir une totalité universelle
compréhensive, aboutissant dans les faits à une « métaphysique de la dialectique ». Alfred
Schmidt reproche quant à lui à Engels d'être allé au-delà du matérialisme de Marx, en défendant
une métaphysique dogmatique qui prétend connaître le monde objectif. Alain Badiou reproche
également au matérialisme dialectique d'englober la nature et l'histoire, alors que ces deux
réalités sont irréductiblement distinctes. Dominique Lecourt distingue la portée ontologique des
lois de la dialectique et leur réalité logique : pour lui, ces lois ne sont pas une description de l'être
des choses mais une condition pour leur connaissance. Dans les années 1980, dans un contexte
général de déclin du communisme, les exégètes du marxisme tendent à s'accorder dans leur
ensemble pour rejeter le matérialisme dialectique, en interprétant le matérialisme de Marx dans
sa seule perspective historique et sociologique, et non comme une conception générale du
monde8.
Les scientifiques Richard C. Lewontin ou Richard Levins – ouvertement marxistes – continuent
de se référer explicitement au matérialisme dialectique en tant que méthode d'étude de la nature
et de l'évolution63. Les militants trotskistes Alan Woods et Ted Grant considèrent quant à eux que
le matérialisme dialectique demeure un outil méthodologique valable pour la recherche
scientifique, mais reconnaissent que même les chercheurs qui, selon eux, usent dans leurs
travaux de méthodes dialectiques, sont pour la plupart réticents à employer l'expression
« matérialisme dialectique », du fait du discrédit idéologique désormais rattaché à ce concept64.

Notes et références

1. Labica et Bensussan 1982, p. 568-570.

2. Lefebvre 1948, p. 21.

3. David Priestland, The Red Flag : Communism and the making of the modern world, Allen Lane /
Penguin Books, 2009, p. 39-40

4. Charbonnat 2007, p. 462

5. Lefebvre 1948, p. 23

6. Bertrand M. Patenaude, Trotsky : Downfall of a revolutionary, Harper Perennial, 2010, pages 218-
228

7. Colas 1987, p. 110-111

8. Charbonnat 2007, p. 531-535

9. Eftýchios Bitsákis (2001). La nature dans la pensée dialectique (p. 244). L'Harmattan (ouverture
philosophique) :
« … il y a des marxiste qui n'acceptent l'existence que de dialectiques concrètes, régionales dans
les domaines spécifiques du réel. D'autres n'acceptent qu'une dialectique de l'histoire. Les uns et
les autres n'acceptent pas la légitimité de la dialectique de la nature, et plus généralement du
matérialisme dialectique, qu'ils considèrent comme une addition "idéologique" à la connaissance
positive du marxisme : de la science marxiste, identifiée au matérialisme historique. »

10. Piettre 1966, p. 11

11. Piettre 1966, p. 16-17

12. Émile Jalley, Critique de la raison philosophique , éd. L'Harmattan, 2017, vol. 5 (La preuve par le
discours médiatique), p. 241

13. Charbonnat 2007, p. 450

14. Piettre 1966, p. 19-23

15. Labica et Bensussan 1982, p. 569

16. Charbonnat 2007, p. 455-460

17. Charbonnat 2007, p. 463

18. Lefebvre 1940, p. 73-76

19. Lefebvre 1948, p. 27

20. Charbonnat 2007, p. 467-469


21. Lefebvre 1940, p. 66-68

22. Lefebvre 1940, p. 77-80

23. Labica et Bensussan 1982, p. 570-571

24. Lefebvre 1948, p. 29-31

25. Lefebvre 1948, p. 39-40

26. Lefebvre 1948, p. 34-35

27. Lefebvre 1940, p. 84-94

28. Lefebvre 1940, p. 97-100

29. Charbonnat 2007, p. 477

30. Piettre 1966, p. 30

31. Piettre 1966, p. 64-78

32. Piettre 1966, p. 79

33. Charbonnat 2007, p. 478-490

34. Labica et Bensussan 1982, p. 262-264

35. (de) Marx Engels Werke, vol. 21, Dietz, 1962, p. 293.

36. Colas 1987, p. 32

37. Charbonnat 2007, p. 548-558

38. Labica et Bensussan 1982, p. 571

39. Colas 1987, p. 33

40. Charbonnat 2007, p. 558-561

41. Colas 1987, p. 32-33

42. Charbonnat 2007, p. 518-520

43. Charbonnat 2007, p. 524

44. Charbonnat 2007, p. 523-524.

45. Charbonnat 2007, p. 521

46. Guillaume Davranche, « 1927 : Avec la Plate-forme, l’anarchisme tente la rénovation », Alternative
libertaire,‎décembre 2007 (ISSN 1157-8661 ([Link] lire en ligne (http
s://[Link]/?1927-Avec-la-Plate-forme-l) [archive]).

47. Daniel Guérin, Pour le communisme libertaire, 2003, Éditions Spartacus (ISBN 2902963467) (lire en
ligne ([Link] [archive] [PDF]).

48. « L'« autre communisme » reste d'actualité ([Link]


munisme-reste-d-actualite) [archive] », sur Union communiste libertaire, 8 mai 2024 (consulté le

8 mai 2024).

49. Charbonnat 2007, p. 561-566


50. William Outwaithe, The Blackwell Dictionary of Modern Socialist Thought ([Link]
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r&pg=PA162#v=onepage&q&f=false) [archive], p. 162.

51. Charbonnat 2007, p. 525-528

52. Charbonnat 2007, p. 531-532

53. Charbonnat 2007, p. 530

54. Charbonnat 2007, p. 518-532

55. Labica et Bensussan 1982, p. 536

56. The Myth of Dialectical Materialism ([Link] [archive], chapitre IV des mythes et

légendes sur Marx.

57. Cyril Smith, "How the “Marxists” Buried Marx : The Philosophy of Thuggery" ([Link]
[Link]/reference/archive/smith-cyril/works/millenni/[Link]) [archive], sur [Link]

58. André Tosel, L'esprit de scission: études sur Marx, Gramsci, Lukács, Presses universitaires franc-
comtoises, 1991, p. 153-158.

59. Julien Benda, La Trahison des clercs ([Link]


4&dq=#v=onepage&q&f=false) [archive], Grasset, édition de 1975

60. Raymond Aron, L'Opium des intellectuels, Calmann-Lévy, 1955, p. 115

61. Marko Markovic, La philosophie de l'inégalité et les idées politiques de Nicolas Berdiaeff, Nouvelles
Éditions latines, 2000, p. 149-150.

62. Alexandre Zinoviev, Les confessions d'un homme en trop, Folio, 1991, p. 324

63. Michael R. Redclift et Graham Woodgate, International Handbook of Environmental Sociology,


Edward Elgar Publishing Ltd, 2010, page 115

64. Alan Woods, Ted Grant, Reason in Revolt: Dialectical Philosophy and Modern Science, Algora
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dialectique, Paris, Delga, 2016, 496 p. (ISBN 978-2-37607-104-4)
Tome I : Philosophie et matérialisme dialectique (508 p.)

Tome II : Une approche dia-matérialiste de la connaissance (306 p.)

Tome III : Sciences et matérialisme dialectique (510 p.)

Tome IV : Pour une approche marxiste de l'homme (496 p.)

Voir aussi

Articles connexes
Marxisme, Socialisme, Léninisme, Marxisme-léninisme, Communisme, Histoire du communisme, Stalinisme,
Trotskisme, Maoïsme

Matérialisme, Matérialisme historique, Socialisme scientifique, Économie marxiste

Science de la nature, Sciences humaines et sociales

Réalisme épistémologique, Abstraction (philosophie), Consilience

Liens externes

Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes : Britannica ([Link]


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k_materialisme) [archive] · Universalis ([Link]


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Notices d'autorité : BnF ([Link]


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Japon ([Link] ·
Espagne ([Link] ·
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