Impossible de me rappeler comment nous avions
atterri dans ce cimetière. Je me souviens seulement
que le ciel s'était brusquement assombri... et que
nous nous étions retrouvés là.
J'étais avec ma sœur Susanne. Nous avancions le
long de vieilles pierres tombales craquelées, mous-
sues et délabrées. C'était l'été, mais un brouillard
gris et humide recouvrait tout et rendait l'air frisquet.
Je frissonnai et resserrai ma veste.
- Susanne, attends ! criai-je.
C o m m e d'habitude, elle marchait loin devant m o i .
E l l e raffole des cimetières.
- O ù es-tu ? hurlai-je encore.
En scrutant le brouillard, je finis par apercevoir sa
silhouette, qui s'arrêtait toutes les trois secondes
pour examiner les tombes. Une croix gisait à mes
pieds; j ' e n déchiffrai l'inscription :
EN MÉMOIRE DE JOHN,
FILS DE DANIEL ET DE SARAH KNAPP,
DÉCÉDÉ LE 25 MARS 1766
À L'ÂGE DE 12 ANS ET 22 JOURS.
« Curieux, pensai-je. Ce garçon avait à peu près mon
âge quand il est mort. J ' a i eu douze ans en février,
Susanne en a eu onze le même mois. »
Un vent mordant s'était levé. Je cherchai ma sœur
des yeux parmi les tombes, mais l'épais brouillard
l'avait à nouveau engloutie.
- Susanne ? Où es-tu ?
Sa voix me répondit, lointaine ; elle semblait flotter
dans les airs.
- J e suis là, Jerry.
-Où?
Je me frayai un chemin à travers les feuillages. Le
vent tourbillonnait autour de moi. On ne voyait rien à
plus de deux mètres.
Soudain, un long hurlement s'éleva, tout proche.
- Ce doit être un chien, murmurai-je.
J'essayai de me rassurer, mais je ne me sentais pas
tranquille.
- Jeeeerry !
La voix de Susanne me parut distante, à des milliers
de kilomètres.
J'avançai encore un peu, puis je pris appui sur une
pierre plus haute que les autres, espérant mieux dis-
tinguer ce qui m'entourait. Je mis mes mains en
porte-voix et l'appelai.
- Tu n'es pas dans la bonne direction, cria ma sœur.
Je suis par i c i .
- Super. M e r c i pour la précision, bougonnai-je.
Si seulement j'avais une sœur fana de foot ! Manque
de chance, elle se passionne pour les cimetières.
Le vent faisait un drôle de bruit, comme s ' i l aspirait
tout sur son passage. Un tourbillon de feuilles, de
poussière et de terre me gifla. Je fermai les yeux.
Quand je les rouvris, j'aperçus Susanne tranquille-
ment penchée sur une petite tombe.
- Il commence à faire nuit, dis-je. V i e n s ! On s'en
va !
Je tournai les talons et fis un pas, lorsque soudain
quelque chose agrippa ma cheville.
C'était une main. U n e main qui sortait de terre près
de la tombe.
Je glapis de terreur. Susanne se mit à hurler elle
aussi, tandis que d'un violent coup de pied je parvins
à me libérer.
- Fichons le camp ! ordonnai-je.
C'est alors que d'autres mains surgirent du sol de
tous côtés. Des mains vertes qui faisaient plop, plop,
plop ! Elles s'étiraient pour tenter de nous attraper.
J'obliquais sur la gauche, plop ! Je revenais sur la
droite, plop !
- Plus vite, Susanne ! Plus vite ! lançai-je à ma sœur.
J'entendais le bruit de ses pas derrière m o i , quand
tout à coup elle poussa un cri d'épouvante :
- Jerry ! Elles m'ont attrapée !
Je me retournai : deux grandes mains étaient nouées
autour de ses chevilles.
- J e r r y , je t'en supplie, viens m'aider ! E l l e s ne
veulent pas me lâcher !
J"inspirai à fond et me ruai vers elle.
- Accroche-toi à moi.
Je me mis à donner des coups de pied dans les mains,
aussi fort que je le pouvais, mais elles ne lâchaient
pas prise.
- Je ne peux pas bouger ! gémit ma sœur.
Brusquement, la terre se mit à trembler près de mes
pieds ; je regardai le sol et vis éclore d'autres mains.
J'agrippai la taille de Susanne.
- Remue-toi ! hurlai-je d'un ton frénétique.
- Je ne peux pas !
- S i , tu peux ! Accroche-toi à m o i !
À cet instant, je lâchai une plainte sourde : deux
autres m a i n s s'étaient nouées autour de m e s
chevilles.
Nous étions tous les deux pris au piège.
- J e r r y ! Qu'est-ce que tu as ? demanda Susanne.
Je clignai des yeux. Ma sœur se tenait près de m o i
sur un bout de plage rocailleux. Je regardai fixement
la calme étendue de l'océan qui nous faisait face et je
secouai la tête.
- O u h ! Quelle horreur... J ' a i refait le même cauche-
mar q u ' i l y a quelques mois. Ça se passait dans un
cimetière comme celui-là ! expliquai-je en montrant
du doigt celui que nous avions découvert à la lisière
du bois de pins. Dans mon rêve, des mains vertes
sortaient de terre pour attraper nos chevilles.
- Berk ! fit ma sœur.
Elle releva les mèches sombres qui tombaient sur son
visage.
Susanne et m o i , nous nous ressemblons beaucoup :
mêmes cheveux châtains, mêmes taches de rousseur
sur le nez, mêmes yeux noisette. Seule différence :
ma sœur a des fossettes quand elle sourit, pas moi.
Une chance !
- Peut-être que tu as refait ce rêve parce que tu n'es
pas rassuré, suggéra-t-elle d'un air pensif. Je veux
dire à l'idée de passer un mois entier loin de la
maison...
- C'est possible. N o u s ne sommes jamais partis si
longtemps. M a i s qu'est-ce qui pourrait bien nous
arriver i c i ? B r a d et Agatha sont vraiment super.
B r a d Sadler était un cousin éloigné. Plus exactement
un très vieux cousin éloigné. Papa nous avait dit que
B r a d et sa femme Agatha étaient déjà vieux quand il
était petit ! M a i s , malgré leur grand âge, ils étaient
restés tous les deux alertes et pleins d'énergie.
Quand ils nous avaient invités à passer le mois d'août
chez eux en Nouvelle-Angleterre, dans leur vieille
maison proche de la plage, Susanne et m o i avions
accepté avec enthousiasme.
Nous étions arrivés le matin même par le train. B r a d
et Agatha nous attendaient sur le quai. Ils nous
avaient ramenés chez eux en voiture à travers les
pinèdes. U n e fois dans la m a i s o n , nous avions
déballé nos affaires et bu de grands bols de soupe de
poisson. Agatha avait alors proposé gentiment :
- Si vous alliez jeter un coup d'œil aux alentours ? Il
y a des tas de choses à découvrir !
Voilà comment nous avions échoué là, histoire
d'explorer le coin.
Susanne attrapa mon bras.
- Hé ! Retournons en arrière pour visiter ce petit
cimetière ! suggéra-t-elle avec fougue.
- Je ne sais pas...
Le cauchemar était encore très présent à mon esprit.
- A l l e z , viens ! Il n'y aura pas de mains vertes, je te
le promets. Et je suis sûre que je vais trouver quel-
ques tombes superbes à décalquer.
Ma sœur s'intéresse à une foule de choses bizarres,
mais le décalquage des tombes est tout de même l'un
de ses dadas les plus étranges. E l l e pose une feuille
de papier de riz sur la pierre et frotte l'inscription
avec un crayon spécial, un pastel gras.
- V i e n s , Jerry ! répéta-t-elle. Ne sois pas poule
mouillée !
Je la suivis. Le cimetière se trouvait au milieu d'un
petit bois de pins, cerné par un mur de pierres à moi-
tié démoli. Une étroite ouverture permettait d'y
accéder. Susanne commença à inspecter les tombes.
- Ouah ! Il y a des inscriptions vraiment vieilles !
s'exclama-t-elle. Regarde celle-là !
E l l e me désigna une petite stèle sur laquelle était
gravé un crâne orné d'une paire d'ailes.
- C ' e s t une tête de mort. Plutôt macabre, non ?
E l l e lut l'inscription à voix haute :
- Ci-gît le corps de M. John Sadler, qui a quitté cette
vie le 18 mars 1642 dans sa trente-huitième année.
- Sadler, dis-je. C o m m e nous. M i n c e . . . Je me
demande si nous sommes parents.
J'effectuai quelques rapides calculs.
- Il est mort il y a trois cent cinquante-trois ans. Si
c'est un de nos ancêtres, ce serait notre arrière-
arrière-arrière-arrière-grand quelque chose.
Susanne était déjà passée à un autre groupe de
tombes.
- En voici une de 1647, et une autre de 1652. Je crois
bien que c'est la première fois que je vois des tombes
aussi vieilles.
E l l e s'accroupit derrière une haute pierre.
Je commençais à avoir ma dose de cimetières.
- V i e n s , allons nous promener sur la plage, dis-je.
Pas de réponse. Je regardai autour de m o i .
- Susanne ? Où es-tu passée ?
Je contournai la pierre derrière laquelle elle était un
instant plus tôt.
Personne.
Susanne avait disparu.
- Susanne ?
La brise venue de l'océan agitait doucement les
branches des pins au-dessus de m o i .
- Susanne, arrête tes blagues, d'accord ?
J'avançai de deux ou trois pas.
- Tu sais que je n'aime pas ça !
La tête de ma sœur surgit de derrière une stèle, à trois
mètres environ de l'endroit où j'étais.
- Pourquoi ? Tu as peur ?
Son sourire éclatant me déplut au plus haut point.
- M o i , peur ? Jamais ! répliquai-je.
- D ' a c c o r d , on s'en va, trouillard ! M a i s je te pré-
viens, je reviens demain.
E l l e me suivit hors du cimetière et je repris le chemin
de la plage.
Soudain, elle s'arrêta en s'exclamant :
- O h , regarde ça !
E l l e se baissa pour cueillir une minuscule fleur jaune
et blanc qui poussait entre deux rochers.
- C'est un œuf-au-plat. Drôle de nom pour une fleur
sauvage, hein ?
L e s fleurs sauvages sont le deuxième dada de
Susanne Sadler. E l l e adore les chercher et les faire
sécher dans son herbier. Je poussai un soupir.
Ma sœur me regarda et fronça les sourcils.
- Qu'est-ce qui ne va pas encore ?
- N o u s nous arrêtons tout le temps. J ' a i envie d'aller
à la petite plage. Celle dont Agatha nous a parlé.
Nous pourrons nous baigner.
- D'accord, on y va, répondit-elle en levant les yeux
au ciel.
Il ne nous fallut pas longtemps pour la trouver. En
guise de plage, il y avait en fait une étroite bande de
sable, plus gris que jaune. Je regardai en direction de
l'eau et aperçus une longue jetée rocheuse qui
s'avançait dans l'océan.
- Je me demande à quoi elle sert, dit Susanne.
- E l l e permet de protéger la plage.
J'allais me lancer dans une longue explication sur
l'érosion des rivages, quand Susanne poussa un cri.
- Hé, Jerry !
E l l e me désigna un énorme amoncellement de
rochers le long de la plage, juste après la jetée. Tout
en haut, sur une plate-forme, s'ouvrait une immense
grotte sombre.
- V i e n s ! On va l'explorer ! s'écria ma sœur, pleine
d'enthousiasme.
- N o n , attends !
Je venais de me rappeler ce que maman et papa
m'avaient dit ce matin quand nous montions dans le
train : « Garde un œil sur Susanne et empêche-la de
se lancer dans n'importe quoi.»
— Ça peut être dangereux, dis-je.
Après tout, je suis le grand frère et je suis censé être
le plus raisonnable.
E l l e fit une grimace.
- Fiche-moi la paix, bougonna-t-elle en se dirigeant
vers la grotte. Nous pouvons au moins aller voir de
plus près.
Cette grotte me paraissait impressionnante. Je n'en
avais jamais vu d'aussi grande, sauf dans un vieux
numéro de Géo.
- Je me demande si q u e l q u ' u n y habite, lança
Susanne, tout excitée. Tu sais, un vieil ermite ou
quelqu'un dans le genre...
E l l e mit ses mains en porte-voix et appela :
— Ou-ouuuuu !
Quelquefois, ma sœur est carrément débile. Franche-
ment, si vous étiez un vieil ermite vivant dans une
grotte, est-ce que vous répondriez à quelqu'un qui
vous appelle en criant « ou-ou » ?
Susanne recommença.
- Ou-ouuuuu !
- A l l o n s - y , dis-je.
Soudain, un long sifflement sourd se fit entendre.
Susanne me regarda, inquiète.
- Q u ' e s t - c e que c'était, à ton avis ? chuchota-t-elle.
Un hibou ?
J'avalai ma salive.
- Je ne crois pas. Les hiboux ne sont réveillés que la
nuit.
Le sifflement reprit. Le son était soutenu. On aurait
dit q u ' i l flottait vers nous depuis le fond de la grotte.
Susanne c o n t i n u a i t à m ' i n t e r r o g e r du r e g a r d .
Qu'est-ce que cela pouvait bien être ? Un loup ? Un
coyote ?
- Je parie que B r a d et Agatha doivent se demander
où nous sommes, murmura ma sœur. Nous devrions
peut-être rentrer.
Je ne pouvais être plus d'accord avec elle ! Je tournai
aussitôt les talons. Lorsque, tout à coup, j'entendis
comme un battement d'ailes qui semblait maintenant
venir de derrière la grotte. Je mis une main en visière
au-dessus de mes yeux et scrutai le ciel.
-Non!
J'agrippai Susanne par un bras. U n e ombre fondait
sur nous. C'était une énorme chauve-souris qui
piquait dans notre direction. Ses yeux rouges jetaient
des éclairs, ses dents pointues étincelaient, et elle sif-
flait méchamment.
E l l e allait nous attaquer.
Je m'aplatis sur le sol en recouvrant ma tête avec mes
mains. Susanne fit de même. La chauve-souris des-
cendit si bas que je pus sentir le déplacement d'air
provoqué par son vol. M o n cœur tambourinait dans
ma poitrine.
- Hé ! E l l e s'en va ! cria Susanne.
J'observai la chauve-souris et la vis s'élever en spi-
rale dans le ciel. Je la regardai glisser dans les airs,
puis plonger brusquement devant nous et tomber en
piqué. E l l e alla s'écraser sur les rochers tout proches.
J'aperçus une aile noire qui battait faiblement dans la
brise. A l o r s , lentement, je me remis debout. M o n
cœur allait éclater.
- Q u ' e s t - c e qui l'a fait tomber comme ça ? deman-
dai-je d'une voix blanche.
Je voulus m'élancer vers la chauve-souris, mais
Susanne me retint.
- Reste i c i . Ces bêtes-là peuvent transmettre la rage,
tu sais...
- Je ne veux pas m'approcher à ce point, répondis-je.
J'aimerais juste jeter un coup d'oeil. Je n'ai jamais vu
une vraie chauve-souris de près.
M o n dada à m o i , si l'on peut dire, serait plutôt la
zoologie. J'adore étudier les différentes espèces
animales.
- Par ici. V i e n s voir ! lançai-je en me mettant à gravir
les rochers lisses et gris.
- Fais attention, Jerry ! Si jamais tu attrapais la rage,
j'aurais des ennuis !
- M e r c i bien pour m o i ! marmonnai-je d ' u n ton
sarcastique.
Je m'arrêtai à un peu plus d'un mètre de la chauve-
souris.
- Ç a alors ! C'est incroyable ! m'écriai-je.
Susanne, qui m'avait rejoint, éclata de rire. Ce n'était
pas une chauve-souris, mais un cerf-volant !
Je fixai l'objet, stupéfait. Les deux yeux rouges qui
nous avaient paru si menaçants étaient dessinés sur
du papier. L e s ailes s'étaient déchiquetées en heur-
tant les rochers. Je me penchai pour examiner les
débris.
- Attention, il mord ! cria soudain une voix derrière
nous.
Surpris, Susanne et m o i fîmes un bond en arrière. Je
me retournai et découvris un garçon qui avait à peu
près notre âge ; il tenait une pelote de ficelle.
- H a , ha ! Très drôle ! lâcha sèchement ma sœur.
Le garçon nous décocha un grand sourire, mais ne
répondit pas. Je constatai q u ' i l avait comme m o i des
taches de rousseur sur le nez et des cheveux châtains.
- Vous pouvez sortir, maintenant ! cria-t-il en tour-
nant la tête.
Deux autres enfants, une fille qui avait aussi à peu
près notre âge et un petit garçon d'environ cinq ans,
apparurent derrière des rochers. Le gamin avait des
cheveux blonds très clairs, des yeux bleus et les
oreilles décollées. La fille était rousse et portait des
nattes. Tous les trois avaient les mêmes taches de
rousseur sur le nez.
- Salut ! Vous êtes de la même famille ? demanda
Susanne.
Le plus grand, celui qui était sorti le premier, hocha
la tête.
- O u i . Nous sommes tous des Sadler. Je suis Sam,
voici Louisa et N i c .
- Ç a a l o r s ! m ' e x c l a m a i - j e . N o u s a u s s i , nous
sommes des Sadler !
Je fis les présentations. Sam ne parut pas étonné.
- L e s Sadler, ce n'est pas ce qui manque par i c i ,
marmonna-t-il.
Il y eut un long moment d'observation. Les trois arri-
vants ne semblaient pas particulièrement sympa-
thiques. Pourtant, à ma grande surprise, Sam me
demanda si je voulais faire un concours de ricochets
avec l u i . J'acceptai bien volontiers et le suivis
jusqu'au bord de l'eau.
- Est-ce que vous habitez par ici ? demanda Susanne.
Louisa hocha la tête :
- O u i . Et vous, vous venez d'où ?
- O n habite Hoboken, dans le N e w Jersey. Nous
sommes en vacances pour un mois chez nos cousins,
expliqua Susanne. Ce sont des Sadler, eux aussi. Ils
habitent le petit cottage juste après le phare. Est-ce
que vous les connaissez ?
- B i e n sûr, répliqua L o u i s a sans sourire. Cet endroit
est grand comme un mouchoir de poche. Tout le
monde se connaît.
Je trouvai un galet lisse et plat et le lançai à la surface
de l ' e a u ; il rebondit trois fois. Ce n'était pas mal.
- Et vous ne vous ennuyez pas trop, par i c i ?
m'étonnai-je.
- N o n ! On cueille des mûres, on joue dans les bois
ou sur la plage, répondit L o u i s a , les yeux fixés sur
l ' e a u . Et vous ? Q u ' e s t - c e que vous avez fait,
aujourd'hui ?
- R i e n encore. On vient d'arriver. M a i s nous avons
déjà été attaqués par une chauve-souris géante, dis-je
avec une grimace faussement effrayée.
Ils se mirent à rire.
- M o i , je pense aller au cimetière pour relever des
empreintes de pierres tombales et ramasser des
fleurs pour mon herbier, déclara Susanne.
- Il y a de très jolis coins fleuris dans le bois, dit
Louisa.
Je regardai Sam lancer son galet ; il rebondit sept
fois. Le garçon se tourna vers m o i , tout sourire.
- Question d'entraînement...
- Pas facile de s'entraîner quand on habite dans un
appartement ! tentai-je de me justifier.
Susanne désigna la caverne derrière nous.
- E s t - c e que vous êtes déjà montés l'explorer ?
Nic étouffa un cri. Les visages de Sam et de L o u i s a
se crispèrent de surprise et d'effroi.
- Vous plaisantez ? lança Louisa.
- N o u s ne nous approchons jamais de cet endroit,
déclara Sam d'un ton plus doux tout en jetant un
coup d'oeil à sa sœur.
- J a m a i s ? insista Susanne.
Tous trois secouèrent la tête.
- P o u r q u o i ? s'étonna-t-elle. Qu'est-ce que cette
grotte a de si extraordinaire ?
J'intervins à mon tour :
- O u i , pourquoi n'allez-vous jamais par là-bas ?
Les yeux de Louisa s'élargirent de frayeur.
- Est-ce que vous croyez aux fantômes ? demanda-
t-elle tout à coup.
- C r o i r e aux fantômes ? s'exclama Susanne. Sûre-
ment pas !
Je restai silencieux. Je savais bien que les fantômes
n'existaient pas. M a i s si tous les scientifiques se
trompaient ? Il y a tant d'histoires de fantômes de par
le monde... C'est peut-être pour cela que j ' a i peur,
parfois, quand je me trouve dans des endroits
étranges. Finalement, je pense que j ' y crois un peu.
B i e n sûr, je ne l'avouerais jamais devant Susanne.
E l l e a un esprit tellement scientifique qu'elle se
moquerait de m o i du matin au soir !
Les trois enfants Sadler se serraient les uns contre les
autres.
- A l l e z . . . reprit Susanne. Est-ce que vous y croyez
vraiment, vous ?
L o u i s a s'avança d'un pas. Sam tenta de la retenir,
mais elle repoussa sa main.
- Si vous vous approchez de cette grotte, vous pour-
riez changer d'avis, dit-elle en plissant les paupières.
- T u veux dire q u ' i l y a des fantômes là-dedans ?
demandai-je. Qu'est-ce qu'ils font ? Est-ce qu'ils
sortent la nuit ?
L o u i s a allait répondre, mais Sam l'interrompit.
- On doit partir maintenant, déclara-t-il en poussant
sa sœur et son frère devant lui.
- E h , attendez ! protestai-je. On aimerait bien en
savoir plus !
M a i s ils s'éloignèrent à toute vitesse. Sam, furieux,
criait après sa sœur. Je suppose q u ' i l lui en voulait
d'avoir parlé des fantômes. Ils disparurent à l'autre
bout de la plage. À ce moment-là, le même siffle-
ment sourd retentit.
Susanne me regarda.
- C ' e s t le vent, dis-je sans y croire. Si nous inter-
rogions B r a d et Agatha au sujet de cette grotte ?
- Bonne idée, approuva Susanne.
Pour une fois, elle n'avait pas l'air trop rassurée.
La maison de Brad et Agatha n'est pas tout près de la
plage. E l l e se dresse toute seule à la lisière du bois de
pins, la façade tournée vers le phare.
Je courus jusqu'à la porte et entrai précipitamment.
Je jetai un coup d'œil dans le salon : personne.
Susanne me rejoignit.
- E s t - c e qu'ils sont ici ?
- Je ne crois pas, répondis-je en regardant autour de
moi.
Je passai dans la cuisine, petite et étroite. Au-delà se
trouvait l'ancien cagibi où je devais dormir. La
chambre de B r a d et Agatha était en haut, ainsi que
celle où ma sœur s'était installée. E l l e avait de la
chance : un petit escalier extérieur menait de sa pièce
au jardin situé derrière la maison.
Susanne regarda par la fenêtre.
- Ils sont là ! cria-t-elle. Dans le jardin !
J'aperçus B r a d courbé sur un plant de tomates. A g a -
tha, elle, étendait du linge. Ils avaient tous les deux
les cheveux très blancs, et leurs yeux pâles sem-
blaient fatigués. Ils étaient si frêles, si fragiles... À
eux deux, ils ne devaient pas peser plus de soixante
kilos.
- Où êtes-vous allés, tous les deux ? demanda A g a -
tha en nous voyant arriver.
- Nous avons exploré la plage, répondis-je.
Je m'agenouillai près de Brad. La première phalange
manquait à deux doigts de sa main gauche. Il nous
avait expliqué q u ' i l s'était fait prendre dans un piège
à loups quand il était jeune.
- Nous avons trouvé une vieille grotte au milieu des
rochers, racontai-je encore. E s t - c e que vous la
connaissez ?
B r a d poussa un grognement et continua à chercher
des tomates mûres.
- E l l e donne en plein sur la plage et la grande jetée
de rochers, ajouta Susanne. On ne peut pas la
manquer.
Les doigts d'Agatha frémirent sur la corde.
— Il est presque l'heure de dîner, dit-elle, ignorant
notre interrogatoire au sujet de la grotte. Si tu venais
m'aider, Susanne ?
Ma sœur me jeta un coup d'œil et haussa les épaules.
Je me tournai de nouveau vers Brad, prêt à lui poser
d'autres questions, mais il me tendit son panier rem-
pli de tomates.
- Porte ceci à Agatha, veux-tu ?
- B i e n sûr, répondis-je en suivant ma sœur à
l'intérieur.
Je posai le panier sur le petit comptoir de la cuisine.
Susanne disposa les couverts sur la table de la salle
de séjour et tout le monde s'installa pour dîner.
Pendant tout le repas, j'écoutai Agatha et Susanne
parler de fleurs des champs pour savoir si la question
de la grotte allait resurgir. M a i s non ! Pas un mot là-
dessus ! Je commençai à me demander pourquoi nos
vieux cousins refusaient d'aborder ce sujet.
Après le dîner, Brad prit un jeu de cartes et nous
montra comment jouer au whist. C'est un jeu très
démodé dont je n'avais jamais entendu parler.
Le vieil homme prit grand plaisir à nous enseigner
les règles. Je jouais avec l u i , contre A g a t h a et
Susanne. Chaque fois que je me mélangeais les
pédales, ce qui arrivait assez souvent, il pointait son
index vers m o i en signe d'avertissement ; je pense
que cela lui évitait d'avoir à parler.
Après la partie, tout le monde alla se coucher. Il était
encore tôt, mais je m'en moquais : la journée avait
été longue et j'étais heureux de pouvoir me reposer.
Le lit avait beau être dur, je m'endormis dès que ma
tête toucha l'oreiller.
Le lendemain matin, Susanne m'entraîna dans les
bois pour ramasser des plantes sauvages.
- Qu'est-ce que tu cherches, cette fois ? lui deman-
dai-je en écartant du bout du pied des tas de feuilles
sèches.
- D e s flûtes indiennes, répondit ma sœur. Ça res-
semble à des petits os d'un blanc rosé qui pointent
hors de la terre. On les appelle aussi plantes-aux-
cadavres, parce qu'elles poussent sur les restes
d'autres plantes mortes.
- Berk ! C'est dégoûtant, ton truc !
Ma sœur continua néanmoins son cours de sciences
naturelles.
- L e s flûtes indiennes ne poussent que dans des
endroits très sombres. Elles ressemblent plus à des
champignons qu'à des plantes.
E l l e chercha pendant quelques minutes, en faisant
des cercles de plus en plus grands.
- L e plus étrange, reprit-elle, c'est qu'en séchant
elles deviennent toutes noires. C'est pour cela que
j ' a i envie d'en mettre quelques-unes dans m o n
album.
Je continuai à écarter les feuilles. Je dois reconnaître
qu'elle avait réussi à m'accrocher, avec ses histoires.
J'adore les bizarreries de la nature.
J'aperçus un grand chêne tombé à terre, à quelques
mètres de nous.
- Je crois que je vais chercher par là ; il se peut q u ' i l
y ait des flûtes indiennes, puisqu'elles poussent sur
les «cadavres».
Je m'agenouillai près des racines de l'arbre mort, qui
ressemblaient à des serpents, et me mis à repousser
avec soin les feuilles. Pas de flûtes indiennes en vue ;
rien que des insectes et des vermisseaux. Vraiment
superbes...
Je jetai un coup d'œil à Susanne ; elle ne semblait pas
plus chanceuse. Et soudain, sur le côté, je remarquai
quelque chose de blanc qui sortait du sol. Je me ruai
dans cette direction pour voir ce que c'était.
U n e petite plante à la tige très courte sortait de la
terre meuble, entourée de feuilles mortes. Je tirai
dessus... elle ne vint pas.
Je tirai plus fort : la tige commença à émerger, entraî-
nant avec elle une touffe de terre. Je découvris alors
q u ' i l ne s'agissait pas d'une plante, mais plutôt
d'une sorte de racine. Une racine avec des feuilles ?
Bizarre...
Je tirai encore pour l'extraire du sol. E l l e était
longue, très longue. Je tirai de nouveau, chaque fois
un peu plus fort. Finalement, l'étrange racine céda
complètement, soulevant avec elle un gros paquet de
terre. Je me penchai sur le trou que j'avais fait... et
poussai un cri perçant. Puis, la gorge nouée, je par-
vins tant bien que mal à articuler :
- Susanne, viens voir ! J ' a i trouvé un squelette !
-Hein?
Ma sœur accourut et se figea. E l l e contempla la
«chose» en silence.
Le squelette découvert était couché sur le flanc,
chaque os bien à sa place. L'orbite vide, béante dans
le crâne gris, semblait nous fixer.
- C'est... c'est un humain ? balbutia Susanne dans un
souffle.
- L e s humains ont quatre pattes, d'après toi ?
Bouche bée, ma sœur regarda mieux.
- Q u ' e s t - c e que c'est, alors ?
- U n animal assez grand, répondis-je. Peut-être un
cerf.
Je me baissai pour étudier les ossements de près.
- N o n , ce n'est pas un cerf. Il n'a pas de sabots.
J'examinai le crâne, qui était assez volumineux et
présentait des incisives aiguisées. À neuf ans, j'avais
éprouvé une vraie passion pour les squelettes et
j'avais lu à peu près tous les livres qui leur étaient
consacrés.
- À mon avis, dis-je, il s'agit d'un chien.
- U n chien ? répéta Susanne. O h , pauvre petit tou-
tou ! Tu as une idée de la façon dont il est mort ?
- Peut-être qu'un autre animal l'a attaqué.
Susanne s'agenouilla près de moi.
- Quel animal pourrait avoir envie de manger un
chien ?
- I l s sont très riches en protéines, répondis-je en
plaisantant.
E l l e me donna une bourrade.
- Je suis sérieuse, Jerry ! Quel genre d'animal mange
des chiens par ici ?
- Peut-être un loup, ou un renard ?
- Tu ne penses pas qu'un loup ou un renard aurait
brisé les os entre ses dents et laissé un peu plus de
désordre ? Ce squelette est en parfait état.
- Il est peut-être mort de vieillesse, tout simplement.
Et quelqu'un a pu l'enterrer i c i , sous cette espèce de
racine.
- O u i . Peut-être que personne ne l'a attaqué, en fin
de compte.
Susanne retrouvait peu à peu ses couleurs.
Nous restions là, accroupis sans bouger, pensant à ce
chien. Soudain, le hurlement aigu d'un animal nous
fit bondir sur nos pieds. Son cri terrifiant emplissait
la forêt et se répercutait d'arbre en arbre.
- Q u . . . qu'est-ce que c'est ? Qui peut pousser un cri
aussi horrible ? demanda Susanne d'une petite voix
étranglée.
Je plongeai mes yeux dans les siens.
Je n'en savais rien.
Je savais seulement que le cri se rapprochait.
Les hurlements cessèrent aussi brutalement qu'ils
avaient commencé. J'inspectai les alentours pour
m'assurer que nous ne craignions rien. C'est alors
que je les vis.
Sam, Nic et Louisa étaient accroupis derrière un
arbre tout proche, et ils riaient.
Je les fusillai du regard : je venais de comprendre.
C'étaient eux qui avaient poussé ces cris. Pour qui se
prenaient-ils ?
Il leur fallut un bon moment pour se calmer. Com-
ment une blague aussi ridicule pouvait autant les
amuser ? Je regardai Susanne; elle était rouge de
colère et je crois bien que j'étais écarlate, m o i aussi.
Quand ils se turent enfin, je leur fis signe de venir
voir le squelette. Et là, leur joyeuse humeur se trans-
forma en stupéfaction. Sam ouvrit des yeux grands
comme des soucoupes, Louisa poussa un cri. Nic , le
plus jeune, s'agrippa à la manche de sa sœur en
pleurnichant.
Susanne fouilla les poches de son jean pour trouver
un mouchoir, puis se pencha vers le petit garçon.
- Ne t'inquiète pas, dit-elle en lui essuyant les joues.
Ce n'est pas le squelette d'un être h u m a i n ; c'est
juste celui d'un chien.
Au lieu de se calmer, les sanglots de Nic redou-
blèrent. Louisa passa un bras sur ses épaules.
- Chuuut... fit-elle. Ce n'est rien.
M a i s Nic semblait inconsolable.
- J e . . . je sais ce qui est arrivé à ce chien, lâcha-t-il
d'une voix saccadée. C'est un fantôme qui l'a tué.
Les chiens savent reconnaître les fantômes ; chaque
fois qu'ils en voient un, ils aboient pour prévenir.
- N i c . . . intervint Susanne d'une voix douce. Les fan-
tômes n'existent pas. Ce sont des histoires inventées
par des gens, c'est tout.
Sam s'avança en secouant la tête.
- Tu te trompes, dit-il à Susanne, la fixant entre ses
paupières mi-closes. Il y a beaucoup d'animaux
morts, dans ces bois. Et tous ont été tués par le fan-
tôme. Il nettoie soigneusement les os avant de les
replacer bien en ordre.
- A r r ê t e , S a m , riposta ma sœur. Est-ce que tu
cherches vraiment à nous faire croire q u ' i l y en a un
dans les environs ?
Sam la contempla fixement, sans répondre.
- A l o r s ? insista Susanne.
Soudain, l'expression de Sam changea. Ses yeux
s'agrandirent sous l'effet de la terreur.
- Attention ! Il est là ! hurla-t-il. Juste derrière toi !
Je lâchai un cri strident et attrapai le bras de ma sœur.
Puis je compris une fois de plus, j'étais tombé dans
le panneau ; quand cesserai-je de me laisser prendre
aux blagues ridicules de Sam ?
- Vous êtes faciles à berner, tous les deux, déclara-
t-il dans un grand sourire.
Susanne plaça ses mains sur ses hanches et fixa le
garçon d'un air furibond.
- Si on faisait une trêve, les gars ? C e s farces
commencent à devenir ennuyeuses.
Tous les yeux étaient fixés sur Sam.
- D'accord pour la trêve, dit-il.
M a i s son sourire jusqu'aux oreilles me laissait des
doutes sur ses intentions réelles.
- Sam, parle-nous un peu plus de ce fantôme, reprit
ma sœur. Tu étais sérieux quand tu disais q u ' i l a tué
le chien, ou c'était encore l'une de tes plaisanteries
géniales ?
Sam donna un coup de pied dans un tas de terre.
- U n e autre fois, peut-être, marmonna-t-il.
- Pourquoi pas tout de suite ? demandai-je.
Louisa parut sur le point de dire quelque chose, mais
son frère l'écarta sans ménagements.
- N i c , L o u i s a , on s'en va ! ordonna-t-il.
Il s'enfonça dans le bois d'un pas décidé, traînant sa
sœur derrière lui. N i e s'empressa de courir pour les
rejoindre.
- Au revoir ! cria Louisa. À plus tard !
- Tu as vu ça ? me lança Susanne. Ils croient vrai-
ment q u ' i l y a un fantôme ici. Et ils n'ont pas envie
d'en parler, apparemment.
J'examinai encore le squelette, couché si soigneuse-
ment et si proprement dans la terre.
Chacun de ses os avait été nettoyé à la perfection.
Nettoyé à la perfection par un revenant.
Ces mots ne cessaient de tourner dans ma tête.
Un instant encore je fixai les dents de l'animal
fichées dans le crâne pâle, puis je tournai les talons.
- Rentrons à la maison, murmurai-je.
Brad et Agatha étaient assis dans des fauteuils à bas-
cule, à l'ombre d'un arbre de leur jardin. Agatha
découpait des pêches dans un grand saladier en bois,
et B r a d la regardait faire.
- Est-ce que vous aimez la tarte aux pêches ? nous
demanda-t-elle.
Susanne lui assura que c'était l'une de nos préférées.
Agatha sourit.
- Nous la mangerons ce soir. Je ne sais pas si votre
père vous l'a dit, mais la tarte aux pêches est ma spé-
cialité. A l o r s , avez-vous trouvé des flûtes indiennes ?
- Pas exactement, répondis-je. Nous avons surtout
trouvé le squelette d'un chien.
Les gestes d'Agatha se firent plus rapides ; le cou-
teau glissait sur son pouce, les tranches de pêches
devenaient moins régulières.
- M o n Dieu..., marmonna-t-elle.
- Quel genre d'animal peut s'en prendre à un chien ?
demanda Susanne. Est-ce q u ' i l y a encore des loups
ou des coyotes, par ici ?
- J e n'en ai jamais v u , intervint B r a d d'un ton sec.
- A l o r s comment e x p l i q u e z - v o u s ce squelette ?
insistai-je. En plus, il est intact et les os sont d'une
propreté absolue.
Agatha et B r a d échangèrent un regard inquiet.
- Je ne sais pas, déclara Agatha, dont les gestes deve-
naient de plus en plus saccadés. A s - t u une idée,
Brad?
Son mari se balança une bonne minute dans son
fauteuil.
- J e n'en sais fichtre rien, bougonna-t-il enfin.
« Sympa, ça va beaucoup m'aider ! » pensai-je.
- Nous avons aussi revu Sam, Nic et Louisa, ajou-
tai-je. Ils ont dit qu'ils vous connaissaient.
- Ouais, répondit Brad. Ce sont des voisins.
- D'après eux, ce serait un fantôme qui aurait tué le
chien.
Agatha posa son couteau et s'appuya contre le dos-
sier de son fauteuil avec un petit rire nerveux.
- C ' e s t ce qu'ils vous ont dit ? M o n D i e u , m o n
Dieu... Ces gamins ont voulu vous faire marcher. Ils
adorent inventer des histoires de fantômes. Surtout
l'aîné, Sam...
- C ' e s t bien ce que je pensais, dit Susanne en me
jetant un coup d'oeil.
Agatha hocha la tête.
- Ce sont de gentils enfants. Vous devriez les inviter
à jouer avec vous de temps en temps. Vous pourriez
aller chercher des myrtilles ensemble !
B r a d se racla la gorge. Ses yeux pâles m'observaient.
- Vous êtes trop grands pour croire à des histoires de
fantômes, n'est-ce pas ?
-Oui,jesuppose...,répondis-jed'unevoix
incertaine.
Je passai le reste de l'après-midi à désherber le jardin
avec B r a d . Susanne nous aida un peu. Ce genre
d'exercice ne m'emballait pas vraiment, mais quand
il nous apprit à distinguer les bonnes plantes des
mauvaises, je pris plaisir à faire la chasse aux orties.
Ce soir-là, la tarte aux pêches eut un gros succès.
B r a d et Agatha nous posèrent une foule de questions
sur notre école et sur nos camarades ; ils voulaient
tout savoir. Après le repas, B r a d nous proposa une
autre partie de whist. Cette fois, je m'en tirai bien
mieux ; il ne me menaça de son index que deux ou
trois fois.
Plus tard, j ' e u s beaucoup de mal à m'endormir. La
fenêtre de ma petite chambre était voilée par de longs
rideaux blancs très légers. Ils ne parvenaient pas à
cacher la pleine lune qui m'éblouissait. J'avais
l'impression d'être face à un projecteur.
Je finis par tirer mon drap sur ma tête : c'était beau-
coup mieux. Je fermai les yeux, écoutant les criquets
qui faisaient un raffut de tous les diables.
S o u d a i n j ' e n t e n d i s u n bruit s o u r d , c o m m e s i
quelqu'un avait donné un coup dans le mur extérieur.
« Probablement une branche », me dis-je.
Il y eut un autre coup. U n e sourde inquiétude
commençait à me nouer l'estomac.
Au troisième coup je me dressai en jetant un regard
prudent tout autour de moi. Il n'y avait rien. Nada.
Zéro.
Je me remis au lit en me tournant vers la fenêtre.
Brusquement, mon cœur fit un bond dans ma poi-
trine : quelque chose venait de bouger derrière les
rideaux.
U n e chose pâle, fantomatique.
Le plancher craqua.
U n e silhouette blanche s'approchait de moi.
Terrifié, je voulus crier. Impossible ! Ma gorge était
prise comme dans un étau. A l o r s , je me cachai sous
mon drap et attendis, tremblant comme une feuille.
M a i s rien ne se produisit.
Où était passé le fantôme ?
Je jetai un coup d'oeil furtif... et vis ma sœur qui
émergeait des rideaux.
- Je t'ai eu, lança-t-elle à mi-voix.
- E s p è c e d'idiote ! Comment as-tu pu me faire une
chose pareille ?
- T r è s facilement, se moqua-t-elle avec un grand
sourire. Ces histoires de fantômes t'impressionnent,
non ?
Je ne répondis pas, me contentant d'un grognement
furieux.
Susanne s'assit sur le bord de mon lit et resserra son
peignoir autour de sa taille.
- Je n'ai pas pu résister, déclara-t-elle, toujours sou-
riante. J'étais juste descendue pour te parler, mais
quand je t'ai vu allongé dans ton lit, le drap sur la
tête, la tentation a été trop forte.
Je la fusillai du regard.
- J'avais le drap sur la tête parce que je n'arrivais pas
à dormir, c'est tout, lançai-je, furieux.
- M o i non plus, dit Susanne. M o n matelas est plein
de trous et de bosses. Et puis je pensais à ce fantôme,
ajouta-t-elle en regardant par la fenêtre.
- H é ! Il me semblait que tu n'y croyais pas !
- Je sais. Je ne crois pas du tout aux fantômes. M a i s
Sam, L o u i s a et Nic y croient, eux.
- Et alors ?
- A l o r s je veux savoir pourquoi. Pas toi ?
- Pas vraiment. Je me moque pas mal de revoir ces
débiles.
Susanne bâilla.
- L o u i s a semble gentille. E l l e est bien plus aimable
que Sam. Je pense qu'on pourrait la faire parler de ce
fantôme, si on l'interrogeait à part. E l l e a failli tout
nous dire aujourd'hui et...
- Je ne les crois pas, coupai-je. Tu as entendu A g a -
tha : Sam adore inventer des histoires.
- Je ne pense pas q u ' i l s'agisse d'une blague, cette
fois, répondit Susanne d'un air grave. Je sens q u ' i l se
passe quelque chose de bizarre dans le coin, Jerry.
Demain, je leur demanderai plus de détails au sujet
du fantôme.
- C o m m e n t sais-tu qu'ils seront là ?
Susanne sourit.
- I l s sont toujours là, non ? Tu n'as pas remarqué ?
Où que nous soyons, ils finissent toujours par se
montrer.
E l l e marqua une pause.
- Tu crois qu'ils nous suivent ?
- J'espère que non !
Ma sœur éclata de rire.
- Quelle mauviette tu fais !
Je repoussai mes couvertures, m'emparai de son bras
et le tordis en arrière, puis je me mis à lui chatouiller
le dos.
- Retire ce que tu as dit ! ordonnai-je.
- D ' a c c o r d , d'accord, cria-t-elle. Je ne le pensais
pas.
- E t tu ne m'appelleras plus jamais comme ça ?
- Plus jamais !
Dès que je lâchai son bras, elle courut vers la porte.
- À d e m a i n , mauviette ! l a n ç a - t - e l l e avec u n
sourire.
Puis elle disparut dans la cuisine.
Le lendemain matin, au petit déjeuner, Agatha
nous demanda si nous avions des projets pour la
journée.
- On a envie de se baigner, répondis-je en jetant un
coup d'œil à Susanne. On ira en bas, à la plage.
Agatha me tendit un seau en fer-blanc.
- Vous aurez peut-être aussi envie de ramasser des
oursins ou des étoiles de mer, dit-elle.
Quelques minutes plus tard, chargé du seau et de
deux serviettes de bain délavées, j'empruntai avec
Susanne le petit chemin tortueux qui descendait vers
le rivage.
Pour arriver près de la plage de sable et de la grotte, il
nous fallut escalader plein de rochers ; puis Susanne
s'arrêta devant un trou d'eau, laissé par la marée à un
mètre environ de la côte. Il avait la taille d'une pis-
cine d'enfant.
- O u a h , J e r r y ! s ' e x c l a m a - t - e l l e , j ' a p e r ç o i s des tonnes de
trucs, là-dedans !
E l l e plongea la main dans l'eau visqueuse et en retira
une étoile de mer.
- Oh ! Regarde ! E l l e fait à peine la moitié de ma
paume. C'est peut-être un bébé ?
À ce moment, Sam, Nic et Louisa arrivèrent, bondis-
sant d'un rocher à l'autre.
Susanne sourit en les voyant approcher. Je crois bien
qu'elle était assez contente de les voir.
- Regardez un peu ce que j ' a i trouvé ! s'écria-t-elle
en montrant sa pêche.
Tout le groupe s'accroupit pour mieux voir.
- T u ne trouves pas q u ' e l l e a de j o l i s pieds ?
d e m a n d a Susanne à N i c , q u i r é p o n d i t par un
gloussement.
Il commença alors à nous raconter tout ce q u ' i l savait
sur les étoiles ; au bout d'un moment, L o u i s a dut le
faire taire.
- Si on reparlait du fantôme ? déclara soudain ma
sœur, s'adressant à la petite fille.
- Il n'y a rien à en dire, répondit doucement celle-ci.
Elle lança un regard nerveux à Sam. L u i avait-il
recommandé de ne plus en discuter?
- Où est-ce q u ' i l vit ? insista Susanne. Dans la grotte
qui vous fait peur ?
Nic sursauta en regardant en direction de la caverne.
- C'est bien ce que je pensais, déclara Susanne. Il est
dans la grotte.
E l l e me sourit triomphalement, tandis que le petit
garçon se cachait derrière sa sœur.
Louisa lui caressa les cheveux et se tourna vers nous.
- Le fantôme est très vieux. Personne ne l'a jamais
vu sortir.
- L o u i s a ! la réprimanda Sam. Je pense que nous ne
devrions pas parler de tout ça.
- Pourquoi ? répliqua Louisa. Ils ont bien le droit de
savoir.
- Ils ne croient même pas aux fantômes ! insista
Sam.
- Peut-être que vous pourrez me faire changer
d'avis, riposta Susanne. Vous êtes certains q u ' i l y a
un fantôme ? Vous l'avez vu ?
- Nous avons vu les squelettes, déclara Louisa d'un
ton solennel.
La tête de N i e émergea de derrière la jambe de sa
sœur.
- Le fantôme sort les nuits de pleine lune, annonça-
t-il.
- N o u s n'en sommes pas sûrs, rectifia Louisa. Il a
toujours été dans cette grotte. Il y a des gens qui
disent q u ' i l est là-haut depuis trois cents ans.
- M a i s si vous ne l'avez pas v u , comment pouvez-
vous savoir q u ' i l est dans cette caverne ?
- On peut voir une lumière qui clignote, répondit
Sam.
- U n e lumière ? m'écriai-je. Attends un peu... Cette
lumière peut être n'importe quoi ! Par exemple : un
type avec une lampe de poche, tout simplement !
- Ce n'est pas ce genre de lumière, murmura Louisa
en secouant la tête. C'est autre chose.
Toute cette histoire commençait à m'énerver.
- É c o u t e z , dis-je. Une lumière qui clignote et un
squelette de chien, ce n'est pas assez pour me
convaincre. Je pense que vous essayez encore de
nous faire peur, comme hier. M a i s cette fois je ne me
laisserai pas piéger.
- Pas de problème, marmonna Sam en fronçant les
sourcils. Personne ne vous oblige à nous croire.
- Eh bien, je ne vous crois pas, répondis-je.
Sam haussa les épaules.
- Salut ! Amusez-vous bien, dit-il doucement.
Puis il entraîna son frère et sa sœur vers le bois.
Dès qu'ils furent hors de vue, Susanne me donna une
bourrade dans les côtes.
- Jerry ! Pourquoi tu as fait ça ? Je commençais juste
à leur soutirer des informations intéressantes !
Je secouai la tête.
- Tu ne vois pas qu'ils cherchent à nous effrayer ? Il
n'y a pas de fantôme. C'est encore une de leurs plai-
santeries fumeuses.
Susanne me regarda durement.
- Je n'en suis pas si sûre, murmura-t-elle.
Je levai les yeux vers le grand trou noir, béant, de la
caverne. En dépit de la chaleur qui régnait en cette
matinée, un frisson glacé me parcourut le dos.
O u i ou non, y avait-il un vieux fantôme là-dedans ?
Et surtout, avais-je vraiment envie de le savoir ?
En rangeant nos affaires, après le dîner, Agatha
remarqua :
- Jerry, il manque une serviette de bain. N ' e n avez-
vous pas emporté deux, ce matin ?
- On a dû la laisser sur la plage, répondit Susanne.
J'essayai de me souvenir.
- Je ne pense pas. M a i s je peux aller voir en vitesse.
-Nevousinquiétezpas,déclaraAgatha.Il
commence à faire nuit ; vous irez demain matin.
- C e l a ne m'ennuie pas du tout, insistai-je.
Je me ruai dehors avant qu'elle puisse me retenir.
J'étais heureux d'avoir un prétexte pour sortir.
J'avais envie de prendre l'air. Susanne est une sœur
géniale et nous nous entendons à merveille. M a i s
cela n'empêche pas que j ' a i m e être seul de temps en
temps.
Je retrouvai l'endroit où nous nous étions installés le
matin. Aucune trace de la serviette égarée. Sam
l'avait peut-être prise? Il projetait peut-être de la
mettre sur sa tête et de nous sauter dessus.
Machinalement je portai mon regard vers la caverne,
qui se découpait en noir sur le ciel bleu nuit.
- H e i n ? m'exclamai-je.
Je clignai des yeux et avançai d'un pas. Était-ce bien
une lumière que je voyais scintiller dans la grotte ?
Ou bien le reflet de la lune qui apparaissait derrière
les pins ?
Je fis un autre pas. M a i s non, ce n'était pas la lune.
J'avançai encore un peu. Je ne pouvais détacher les
yeux de cette lueur vacillante qui brillait dans
l'ouverture de la caverne, si pâle, d'une pâleur
« surnaturelle ».
« S a m !» me dis-je encore. O u i , c'était sûrement
Sam. Il était certainement là-haut, en train de gratter
des allumettes et d'espérer que je tomberais dans le
panneau. Devais-je grimper jusque-là ?
Je continuais à m'approcher, mes tennis s'enfonçant
dans le sable de la plage. La lumière brillait toujours.
E l l e semblait planer près de l'entrée et danser
lentement.
« Faut-il que je monte ? me demandai-je encore. Le
faut-il vraiment ? »
O u i . Il le fallait.
La lumière se faisait de plus en plus intense. On
aurait dit qu'elle m'appelait. J'inspirai profondé-
ment, et je commençai à monter.
La caverne se trouvait loin au-dessus de m o i , insérée
dans les blocs de pierre. Je prenais garde à ne pas
glisser sur les rochers humides. La lueur pâle de la
lune permettait d'y voir un peu. Qu'avait dit Nic à
propos de la lune, déjà ? Que les fantômes sortaient
quand elle était pleine ?
Tentant de chasser ces pensées, je continuai à mon-
ter. La lumière surnaturelle flottait toujours à l'entrée
de la grotte.
Soudain je sentis mes jambes vaciller : le terrain
s'était mis en branle sous mes pieds. Je dérapai sur
des cailloux qui commencèrent à rouler jusqu'au bas
de la pente.
Pris de court, j'attrapai une grosse racine qui pous-
sait entre les rochers et m ' y cramponnai le temps de
retrouver mon équilibre. Après quoi je me hissai
jusqu'à un gros bloc de pierre et regardai en direc-
tion de la caverne. E l l e était juste au-dessus de ma
tête, à présent. Je n'avais plus que trois ou quatre
mètres à gravir. Je me redressai et lâchai un cri
étouffé.
Qu'est-ce que c'était que ce bruit derrière m o i ?
Je me figeai, transi de peur, l'oreille aux aguets.
Y avait-il quelqu'un d'autre ?
Est-ce que c'était le fantôme ?
Je n'eus pas à attendre longtemps. Une main glacée
se noua autour de mon cou.
Je poussai un cri étranglé et me débattis. Les doigts
relâchèrent leur prise.
- C h u u u t . . . , murmura ma sœur. C'est m o i !
Cette fois, je lâchai un grognement furieux.
- Espèce d'idiote ! Qu'est-ce qui t'a pris, de faire
une chose pareille ?
— Tu peux parler ! Qu'est-ce qui t'a pris, toi, de venir
ici ?
— Je... je cherche la serviette de bain, balbutiai-je.
Susanne éclata de rire.
- Ce que tu cherches, c'est le fantôme, Jerry. Avoue-
le !
Je levai les yeux vers la caverne.
- Tu vois la lumière ? chuchotai-je.
- H e i n ? Quelle lumière ?
— Celle qui flotte dans la caverne ! répondis-je avec
impatience. Tu n'y vois pas clair, ou quoi ?
- Désolée, mais je ne vois rien du tout, répliqua ma
sœur.
Je fixai la caverne avec plus d'attention et n'aperçus
que le noir le plus complet.
Elle avait raison. La lumière vacillante avait disparu.
Allongé dans mon lit, cette nuit-là, je tentai de mettre
en pratique ce que M. Hendrickson, mon professeur
de sciences, appelle « l a réflexion critique». Cela
consiste à faire une liste de ce que l'on sait, récapi-
tuler ce que l'on ignore, et tirer une conclusion
logique.
Que savais-je donc au juste ?
Je savais que j'avais vu une lumière, et que cette
lumière s'était éteinte. Quelle pouvait être l'explica-
tion de ce phénomène ? Une illusion d'optique ?
M o n imagination ? Sam ?
Dehors, devant la fenêtre, un chien se mit à aboyer.
Curieux, remarquai-je en interrompant ma réflexion.
Je n'avais vu aucun chien dans les environs.
Les aboiements se firent plus forts, plus rageurs. On
aurait vraiment dit que cela venait de sous ma
fenêtre. Et soudain je me souvins de ce que Nic avait
dit : les chiens reconnaissent les fantômes.
Était-ce pour cela que ce chien aboyait avec une telle
fureur ? Est-ce qu'il avait localisé le fantôme ? Je
quittai mon lit en frissonnant et gagnai la fenêtre à
quatre pattes.
J'examinai les alentours : pas de chien. Je tendis
l'oreille : les aboiements s'étaient tus. Des criquets
chantaient. Les arbres murmuraient.
- Toutou ! appelai-je doucement. Ici, bon chien !
Pas de réponse. Je frissonnai de nouveau. À présent,
le silence était complet.
« Qu'est-ce qui se passe par ici ? » me demandai-je.
Le soleil matinal n'était encore qu'une boule rouge
très basse dans le ciel, et nous nous approchions, ma
sœur et moi, du nid de mouettes qu'elle avait repéré
la veille. Observer les oiseaux est le dada numéro
trois de Susanne Sadler.
Accroupis, nous regardions de tous nos yeux. À
quatre ou cinq mètres de nous, la mère mouette
s'efforçait de ramener ses trois petits dans le nid.
Elle criait bruyamment et les pourchassait d'abord
dans une direction, puis dans une autre.
- C e s bébés ne sont-ils pas mignons ? chuchota
Susanne. Avec leur duvet gris tout ébouriffé, on
dirait des peluches, tu ne trouves pas ?
- Ils me font plutôt penser à des rats !
Susanne me donna un coup de coude.
Après les avoir observés en silence pendant quelques
minutes, elle me demanda :
- Si tu me reparlais de ce chien qui aboyait la nuit
dernière ? Je n'arrive pas à croire que je ne l'aie pas
entendu.
- Il n'y a rien d'autre à dire, répondis-je d'un ton
crispé. Quand je me suis approché de la fenêtre, il
s'est tu.
Au bout de la plage, j'aperçus soudain les enfants
Sadler qui marchaient pieds nus au bord de l'eau.
D ' u n bond je me mis debout.
- Q u ' e s t - c e qu'il y a ? cria Susanne.
- Je veux leur parler de la lumière !
- Attends-moi ! glapit ma sœur en descendant tant
bien que mal derrière m o i .
En m'approchant, je vis que Sam portait deux ou
trois vieilles cannes à pêche, et Louisa un seau plein
d'eau.
- Salut ! nous lança-t-elle d'un ton chaleureux.
- V o u s avez pris quelque chose ? demandai-je.
- N o n , répondit S a m . N o u s n'avons pas encore
pêché.
- Q u ' y a-t-il dans votre seau, alors ?
Nic se glissa entre eux et tira de l'eau un petit pois-
son argenté.
- Du fretin, dit-il. On s'en sert pour appâter.
Je me penchai pour regarder dans le seau. Des
dizaines de petits poissons d'argent y grouillaient. Je
poussai un sifflement admiratif.
- Vous voulez venir avec nous ? demanda Louisa.
J'échangeai un regard avec Susanne. Voilà peut-être
une occasion de parler de la lumière que j'avais aper-
çue dans la caverne.
- B i e n sûr, répondis-je. Pourquoi pas ?
Nous longions un sentier sablonneux qui descendait
jusqu'à la mer.
- En général, par ici ça mord bien, déclara Sam.
Il sortit un petit poisson du seau, cala sa canne à
pêche contre sa jambe, accrocha l'appât à l'hameçon
avec une adresse d'expert et me tendit le tout. Le
poisson s'agitait désespérément.
- T u veux essayer ? me proposa-t-il.
Je me demandai pourquoi il se montrait aussi gentil
avec m o i , tout à coup. Louisa lui avait-elle fait la
leçon, ou me préparait-il une autre farce ?
- Je veux bien, répondis-je. Qu'est-ce que je dois
faire ?
Sam me montra comment lancer la ligne. M o n pre-
mier essai ne fut pas fantastique : elle atterrit à trente
centimètres du bord.
Sam rit et la lança une deuxième fois pour moi.
- N e t'inquiète pas, dit-il en me rendant la canne. Il
faut de la pratique pour arriver à bien lancer.
Ce Sam-là était bien différent du Sam que j'avais vu
jusqu'alors. Peut-être lui fallait-il simplement un peu
de temps pour se familiariser avec les gens.
- Et maintenant, qu'est-ce que je fais ? demandai-je.
- T u continues à jeter et à ramener, m'expliqua-t-il.
Et si tu sens que quelque chose tire, crie.
Sam se tourna vers Susanne.
- Tu veux essayer aussi ?
- B i e n sûr ! répondit-elle.
Sam s'apprêtait à accrocher l'appât à l'hameçon,
mais Susanne l'arrêta.
- Laisse ! dit-elle. Je peux me débrouiller seule.
Sam recula et céda la place à ma sœur. En fait, je
crois qu'elle bluffait. Je ne l'avais jamais vue empa-
ler quoi que ce soit de vivant sur un crochet, et elle
détestait tout ce qui était visqueux.
Susanne lança sa ligne sans aucune aide. J'allais
encore l'accuser de frimer, quand son fil s'emmêla
aux branches au-dessus de nos têtes. Le poisson-
appât se détacha de l'hameçon et tomba dans les che-
veux de ma sœur. Aussitôt elle poussa un cri strident,
battit des bras et expédia le poisson dans la mer.
Sam s'écroula de rire sur un rocher, et tout le monde
l'imita. C e l a semblait être l'occasion idéale pour
aborder le sujet de la caverne.
- Vous savez quoi ? lançai-je. La nuit dernière je suis
descendu à la plage et j ' a i vu dans la caverne cette
lumière vacillante dont vous nous avez parlé.
Le sourire de Sam disparut immédiatement.
— Tu l'as vue ?
Les yeux de Louisa s'agrandirent ; elle semblait très
inquiète.
- T u . . . tu n'es pas entré, n'est-ce pas ? Je t'en prie,
dis-moi que non.
- N o n , je ne suis pas entré, répondis-je.
- C ' e s t vraiment dangereux, reprit Louisa. Vous ne
devez pas essayer de grimper là-haut.
- O u i , vraiment, dit Sam.
Je jetai un coup d'œil à Susanne et devinai ses pen-
sées : ces trois enfants étaient terrifiés, la caverne les
terrorisait.
Pourquoi ? Je n'en savais rien.
Je n'étais sûr que d'une chose : il fallait que je
résolve ce mystère coûte que coûte.
Assis autour de la table ronde de la salle de séjour,
nous dînions en silence. Brad s'évertuait à dégager
de la pointe de son couteau les grains d'un épi de
maïs, pour les faire tomber dans son assiette et les
manger avec sa fourchette.
- Brad..., lançai-je en tripotant nerveusement mes
couverts. Euh... quelque chose m'intrigue à propos
de la grotte.
Susanne me donna un léger coup de pied sous la
table.
- Q u ' e s t - c e qui t'intrigue ? demanda-t-il.
- Eh bien... euh... nous avons vu une chose très
étrange, déclarai-je d'un ton hésitant.
Agatha se tourna vivement vers moi.
- Vous n'êtes pas entrés dans cette grotte, n'est-ce
pas ?
- N o n , répondis-je.
- Il ne faut pas y aller, insista-t-elle. C'est un endroit
dangereux.
- Justement, c'est de cela que je voulais vous parler,
repris-je.
Je m'aperçus que tout le monde avait cessé de man-
ger. Je continuai :
- La nuit dernière, quand je suis descendu chercher
la serviette de bain, une lumière bizarre clignotait à
l'intérieur de la caverne. Savez-vous ce que cela peut
être ?
B r a d m'observa, les paupières mi-closes.
- Ce n'est qu'une illusion d'optique, déclara-t-il
d'un ton bref.
Puis il reprit son épi et se remit à le triturer. Je déci-
dai d'insister.
- U n e illusion d'optique ? Je ne comprends pas. Que
voulez-vous dire ?
Patiemment, Brad posa son épi.
- J e r r y , as-tu déjà entendu parler des aurores
boréales ?
- B i e n sûr, répondis-je. Mais...
- Cette lumière clignotante n'était rien d'autre que
cela, coupa-t-il en terminant son repas.
Je me tournai vers Agatha, dans l'espoir qu'elle
ajoute quelque chose. E l l e répondit à mon attente.
- C e l a se produit à certaines époques de l'année,
expliqua-t-elle. Il y a de l'électricité dans l'air, et
le c i e l tout entier est p a r c o u r u de banderoles
lumineuses.
E l l e s'empara d'un plat et changea de sujet.
- Encore un peu de purée ?
- O u i , merci.
De nouveau, je sentis le pied de Susanne heurter le
mien sous la table. Je la regardai et secouai la tête.
Brad et Agatha se trompaient. C e l a ne pouvait pas
être une aurore boréale : la lumière venait de la
grotte, pas du ciel.
Étaient-ils vraiment sincères, ou nous mentaient-ils
délibérément ?
Après dîner, j ' a l l a i marcher sur la plage avec
Susanne. Des lambeaux de nuages gris flottaient
devant la pleine lune.
- Ils nous ont menti, dis-je, les mains enfoncées dans
les poches de mon bermuda. B r a d et Agatha nous
cachent quelque chose. Ils ne veulent pas que nous
sachions la vérité au sujet de la caverne.
- Ils s'inquiètent, c'est tout, répliqua ma soeur. Ils ne
veulent pas que nous risquions de nous blesser en
montant là-haut. Ils se sentent responsables, et...
- Susanne, regarde ! m'exclamai-je, le doigt tendu
vers la caverne.
Cette fois-ci, Susanne vit la lumière elle aussi. E l l e
vacillait à l'entrée de la grotte, tandis que les nuages
couvraient la lune et que le ciel s'obscurcissait.
- Ce n'est pas une aurore boréale, murmurai-je. Il y a
quelqu'un, là-haut.
- A l l o n s vérifier, chuchota Susanne.
Sans perdre un instant, nous nous mîmes à grimper
sur les rochers pour nous hisser vers la grotte. C'était
comme si un aimant nous attirait. Il fallait que nous
nous approchions assez près pour voir ce qui était à
l'origine de cette étrange lumière mouvante.
Derrière nous, les vagues de l'océan s'écrasaient sur
les rochers les plus bas et leur écume bondissait dans
toutes les directions. Nous étions presque au niveau
de l'entrée de la grotte : la plage était loin au-dessous
de nous. Et tout près, maintenant, la lumière vacillait
toujours, comme suspendue dans les airs.
Soudain, au moment où nous atteignions les derniers
rochers, elle disparut mystérieusement. La grotte
nous dominait, obscure.
Plissant les paupières pour essayer de distinguer
quelque chose, je crus voir une sorte de tunnel qui
partait sur le côté. J'avançai d'un pas. Susanne se
colla à moi. E l l e avait peur.
- A l o r s ? murmura-t-elle dans un souffle.
- Allons-y, répondis-je.
M o n cœur battait très fort pendant que nous nous
enfoncions dans les ténèbres. N o s tennis glissaient
sur le sol humide et lisse de la caverne.
Une forte odeur de moisi me prit à la gorge, m'empê-
chant presque de respirer.
- Hé ! criai-je quand Susanne attrapa mon bras.
- Regarde ! La lumière !
Elle vacillait à nouveau au fond de la grotte.
Serrés l'un contre l'autre, nous nous dirigeâmes dans
sa direction. L ' a i r se faisait plus chaud, plus acre.
- C ' e s t . . . c'est un tunnel, bégayai-je.
La grotte devenait étroite. Elle décrivait une sorte
de courbe. La lueur venait d'un point situé après le
tournant.
- A l l o n s juste un peu plus loin, chuchotai-je.
Susanne hésita.
- Ce tunnel me donne la chair de poule, avoua-t-elle.
- M o i aussi, mais puisque nous sommes venus
j u s q u ' i c i , autant continuer !
À ce moment précis, je crus entendre un bruit doux,
une sorte de frôlement. Susanne n'avait rien remar-
qué. Je serrai sa main pour me donner du courage.
Guidés par la lumière, nous avancions prudemment
dans le tunnel. N o n loin de nous, nous pouvions
entendre le bruit régulier de gouttes d'eau tombant
sur le sol. Il faisait de plus en plus chaud ; l'air sem-
blait saturé de vapeur.
Soudain le tunnel s'élargit brusquement en une salle
circulaire, très profonde. J'entendis plus distincte-
ment un frôlement assourdi qui ressemblait à un bat-
tement d'ailes. Il devenait de plus en plus fort.
- Q u ' e s t - c e que c'est ? demanda Susanne.
Sa voix aiguë résonna contre les parois de la grotte.
Avant que j ' a i e pu répondre, le frôlement s'amplifia
en un horrible grondement. Je ne pus m'empêcher de
crier, mais ma voix fut couverte par le vacarme
assourdissant.
Je levai les yeux, juste à temps pour voir le plafond
noir de la caverne se fissurer et nous tomber dessus.
-Noooon!
Je m'effondrai sur le sol de la grotte en me proté-
geant la tête de mes mains. J'attendais le choc final
qui allait m'écraser.
U n e espèce de cliquetis tourbillonna au-dessus de
m o i ; puis un sifflement très aigu s'éleva, dominant
l'autre son.
Le cœur battant, je levai les yeux et vis... les chauves-
souris. Il y en avait des milliers. Toutes noires, qui
battaient des ailes et traversaient la salle dans tous les
sens, d'abord en piqué, puis se redressant pour repar-
tir dans une autre direction.
Le plafond ne s'était pas écroulé.
En pénétrant dans leur domaine, Susanne et m o i
avions réveillé les chauves-souris, qui sifflaient
maintenant et chuintaient en dessinant des boucles
folles au-dessus de nos têtes.
- S... sortons d ' i c i ! criai-je en aidant ma sœur à se
remettre sur ses pieds.
- C ' e s t sûrement pour ça que Brad et Agatha nous
ont défendu de venir ici ! hurla-t-elle pour dominer le
grondement de ces milliers d'ailes qui battaient.
Nous allions rebrousser chemin, quand la lumière
qui brillait toujours au fond de la grotte me fit chan-
ger d'avis. Il suffisait de quelques pas... Quelques
pas de plus, et nous connaîtrions la clé de l'énigme.
- Viens ! ordonnai-je.
Prenant Susanne par la main, je baissai la tête et me
mis à courir. Au-dessus de nous, les chauves-souris
continuaient leur ballet. Arrivé au fond de la salle, il
nous fallut emprunter un autre tunnel étroit et tor-
tueux. Nous avancions maintenant prudemment, le
dos plaqué contre la paroi, sans nous lâcher la main.
La lueur se faisait de plus en plus vive.
Le tunnel débouchait sur une seconde salle, à peu
près aussi grande que la première.
Brusquement, la lumière nous aveugla. C'est alors
que je les vis.
Des bougies. Des centaines de bougies blanches
étaient posées autour de la salle, sur les replats de la
roche. Elles étaient toutes allumées, et éclairaient la
place d'une lumière intense.
- A h , c'était ça ! murmurai-je. Des flammes de
bougies.
- Ça n'explique rien du tout ! protesta Susanne, dont
le visage livide était parcouru d'ombres changeantes.
Q u i a disposé toutes ces bougies ici ?
Soudain, elle poussa un cri en pointant un doigt
tremblant devant elle. Un vieil homme, avec de longs
cheveux blancs hirsutes et un nez en forme de bec
d'oiseau, était assis, courbé sur une table en bois. Ses
yeux étaient fermés. Il était pâle et terriblement
maigre ; sa chemise usée flottait sur lui. Des ombres
jouaient sur sa silhouette, si bien q u ' i l semblait
s'allumer et s'éteindre comme les flammes qui
l'entouraient. Il paraissait faire partie de la lumière.
De cette lumière étrange.
Susanne et moi n'osions plus bouger. Nous avait-il
vus ? Était-il vivant ?
Était-ce... un fantôme ?
Il ouvrit les yeux, de grands yeux noirs profondé-
ment enfoncés dans leur orbite, puis il se tourna vers
nous et nous fixa d'un regard terrible. Lentement, il
leva une main et recourba son index osseux, tout
noueux.
- Venez ici...
Cet ordre était murmuré d'un ton très sec, aussi sec
que la mort.
Avant que nous ayons pu bouger, il se leva de sa
chaise et se dirigea vers nous.
J'aurais voulu m'enfuir, mais mes pieds semblaient
collés au sol, comme si la silhouette fantomatique
me retenait là, m'empêchant de bouger d'un pouce.
Susanne lâcha un cri sourd et me heurta par-derrière ;
elle avait dû trébucher, mais le choc eut pour résultat
de nous remettre en mouvement. Je pivotai, tout en
jetant un dernier coup d'œil à la pâle figure vacil-
lante ; sa silhouette squelettique brillait au milieu de
la lumière surnaturelle.
Il approchait toujours, la bouche tordue en un
étrange sourire. Ses yeux sombres nous fixaient,
aussi dénués d'expression que des billes d'acier.
Susanne se mit à courir. Je l'imitai. Elle s'engouffra
avant moi dans le tunnel, ses tennis dérapant sur le
sol humide. Je m'efforçai de rester à sa hauteur et de
ne pas glisser. M e s jambes semblaient peser des
tonnes. Le sang battait si fort à mes tempes que ma
tête paraissait sur le point d'exploser.
- Vite ! V i t e ! criai-je d'une voix saccadée.
En regardant par-dessus mon épaule, je vis que le
fantôme nous suivait. Jamais je n'aurais dû me
retourner.
Je trébuchai sur une pierre... et m'étalai de tout mon
long. Tentant de retrouver mon souffle, je tournai de
nouveau la tête : les mains osseuses du fantôme se
tendaient vers mon cou.
Je poussai un hurlement terrifié.
Tant bien que mal, je réussis à me remettre debout et
esquivai les mains décharnées qui cherchaient à
m'attraper. Susanne, pétrifiée, observait la scène la
bouche ouverte, les yeux agrandis par l'angoisse.
Le fantôme grognait derrière moi, les bras écartés. Je
ne sais comment, je retrouvai la force de courir. Je
suivis Susanne, retraversant à toute allure le tunnel
étroit et tortueux, puis la salle aux chauves-souris,
maintenant vide. E n f i n , l'entrée de la grotte nous
apparut. Il ne nous fallut que quelques instants pour
redescendre parmi les rochers et retrouver la plage
sablonneuse éclairée par la lune.
Je ne pus m'empêcher de me retourner une dernière
fois. L'entrée de la grotte était sombre maintenant.
À bout de souffle, nous atteignîmes enfin la maison
de nos vieux cousins. Je poussai la porte et entrai en
trombe, Suzanne sur mes talons. La voix d'Agatha
nous parvint de la cuisine :
- Susanne ? Jerry ? C'est vous ?
E l l e parut sur le seuil, s'essuyant les mains sur un
torchon à carreaux.
- E h bien ? lança-t-elle. L'avez-vous trouvé, cette
fois ?
Je la regardai, bouche bée, luttant encore pour re-
trouver mon souffle.
Trouvé quoi ? Le fantôme ? Était-ce ça qu'Agatha
nous demandait ?
- A l o r s , l'avez-vous trouvé ? répéta-t-elle. A v e z -
vous trouvé le drap de bain ?
Susanne et moi partîmes d'un grand éclat de rire,
tandis qu'Agatha nous contemplait avec stupeur.
Ce soir-là, à nouveau je n'arrivais pas à m'endormir.
Je ne cessais de revoir le fantôme avec ses longues
mèches blanches, ses yeux enfoncés et ses doigts
osseux qui se tendaient vers moi. Et je me demandais
si Susanne et moi avions bien fait de ne pas en parler
à Brad et Agatha.
- Si nous leur avouons que nous sommes allés dans
la grotte, nous risquons d'avoir des ennuis, avais-je
dit à ma sœur.
- Et de toute façon ils ne nous croiraient sûrement
pas, avait ajouté Susanne.
- P o u r q u o i les inquiéter ? Ils sont si gentils avec
nous ; ils ne comprendraient pas que nous leur ayons
désobéi.
Nous avions donc gardé le silence sur le fantôme qui
hantait cette épouvantable grotte. M a i s à présent que
je me retrouvais tout seul dans mon lit, à me tourner
et à me retourner, mon cerveau se contorsionnait lui
aussi, et je ne cessais de m'interroger : oui ou non,
devions-nous avouer à nos cousins ce que nous
avions vu ce soir-là ?
Malgré la chaleur de l'été, je tirai mes couvertures
jusqu'au menton et regardai du côté de la fenêtre
ouverte. Derrière les rideaux gonflés par la brise, la
lune d'un blanc pâle brillait, lumineuse. Ce clair de
lune ne me plaisait pas du tout : il me rappelait la
peau livide du fantôme.
Soudain, mes pensées furent interrompues par une
sorte de tapotement très léger.
Tap tap. Tap tap tap.
Je me redressai vivement. C e l a recommença.
Tap tap. Tap tap tap.
Puis j'entendis un chuchotement: « Viens ici. »
Tap tap tap. « Viens ici. »
A l o r s je compris que le fantôme m'avait s u i v i
jusqu'ici.
« Viens ici. »
A s s i s dans mon lit, raide de terreur, je fixais avec
impuissance la fenêtre illuminée par la lune. Une tête
s'y dessinait peu à peu : d'abord des cheveux clairs,
puis un grand front, puis une paire d'yeux sombres
qui luisaient dans la lumière nocturne.
C'était Nic !
Il me décocha un grand sourire.
- N i c , c'est toi ! m'écriai-je avec soulagement.
Je sautai au bas du lit et courus jusqu'à la fenêtre
ouverte.
Dehors, Nic était perché sur les épaules de Sam ;
L o u i s a , vêtue d'un short blanc et d'un grand pull
gris, se tenait près d'eux.
- Q u ' e s t - c e . . . qu'est-ce que vous faites ici ? balbu-
tiai-je. Vous m'avez fait une peur bleue.
- On ne voulait pas t'effrayer, répondit Sam. On t'a
vu courir sur la plage avec ta sœur, tout à l'heure, et
on s'est demandé ce qui se passait.
- Vous ne le croirez jamais ! m'exclamai-je.
Soudain, je me rendis compte que ma voix devait
porter jusqu'à la chambre de Brad et d'Agatha. Je ne
voulais pas les réveiller.
Je fis signe aux trois enfants.
- M o n t e z dans ma chambre. Ici, nous pourrons
parler.
Je les aidai tous les trois à enjamber la fenêtre, puis
ils s'installèrent sur mon lit. Très excité, je commen-
çai mon récit :
- Susanne et moi, nous sommes entrés dans la grotte.
Nous avons vu le fantôme. Il était assis dans une
salle illuminée de bougies.
La surprise se lisait sur leur visage.
- Il était très vieux et avait l'air terrifiant. Il ne mar-
chait pas, il semblait flotter. Quand il nous a vus, il a
essayé de nous poursuivre. À un moment, je suis
tombé et il a failli m'attraper, mais j ' a i réussi à
m'échapper.
- Mince..., marmonna Sam.
Les deux autres continuaient à me fixer d'un air
effaré.
- E t après ? demanda N i c .
- Après, nous sommes rentrés ici en courant aussi
vite que possible. Voilà, c'est tout.
Ils me regardèrent encore un long moment. J'essayai
de deviner ce qu'ils pensaient. Est-ce q u ' i l s me
croyaient ?
Tout à coup, S a m se leva et marcha j u s q u ' à la
fenêtre.
- On ne voulait pas que vous sachiez pour le fan-
tôme, dit-il doucement.
- Pourquoi ? demandai-je.
Sam hésita.
- On ne voulait pas vous faire peur.
Je lâchai un rire ironique.
- A h , oui ? Pourtant, vous avez essayé de nous
effrayer chaque fois que vous le pouviez !
- C'était juste pour s'amuser un peu, expliqua Sam.
M a i s nous savions bien que si vous découvriez le
fantôme... II ne finit pas sa phrase.
- E s t - c e que vous l'avez vu, vous aussi ? deman-
dai-je en les dévisageant à tour de rôle.
Ils hochèrent la tête tous les trois.
- Nous n'allons plus jamais par là-bas, déclara Nic
en se grattant le bras. Le fantôme nous fait trop peur.
- Il est vraiment dangereux, appuya Louisa. À mon
avis, il veut nous tuer tous.
E l l e me regarda droit dans les yeux.
- Même vous, Susanne et toi.
Un frisson d'horreur me parcourut.
- Pourquoi ? Nous ne lui avons rien fait.
- C e l a n'a pas d'importance. Personne n'est à l'abri,
reprit doucement Sam en jetant un coup d'œil ner-
veux vers la fenêtre. Vous avez vu le squelette dans le
bois, non ? C'est ce que le fantôme fera de vous s ' i l
vous attrape.
Je frémis encore. J'étais vraiment terrifié à présent.
- Il y a une solution pour se débarrasser de lui, inter-
vint Louisa.
E l l e croisait et décroisait nerveusement ses mains
posées sur ses genoux.
- M a i s on a besoin de votre aide, reprit-elle. On ne
peut pas y arriver sans ta sœur et toi.
J'avalai ma salive avec difficulté.
- N o u s ? Qu'est-ce qu'on peut faire ?
Avant qu'elle me réponde, le plancher craqua au-des-
sus de nos têtes. Il nous sembla entendre quelqu'un
parler. Avions-nous réveillé Brad et Agatha ?
Louisa et ses deux frères se ruèrent vers la fenêtre et
se laissèrent tomber de l'autre côté.
- Rendez-vous demain matin à la plage, lança Sam.
Debout près des rideaux, je les regardai disparaître
dans le bois. La pièce était redevenue silencieuse.
Les rideaux gonflaient doucement, et je fixai les pins
qui se balançaient avec douceur eux aussi.
« Comment Susanne et moi pouvons-nous les aider à
se débarrasser d'un vieux fantôme ? me deman-
dais-je. Que pouvons-nous faire ? »
Le lendemain matin, je fus éveillé par le bruit de la
pluie. Je sautai hors de mon lit et courus à la fenêtre :
le vent soufflait en bourrasques. Dans le jardin, de
minces ruisselets d'eau s'étaient formés entre les
rangées de légumes et coulaient dans la cour. Un
brouillard épais enveloppait les arbres.
- U n temps pareil en été, ce n'est vraiment pas de
veine ! lança Susanne en pénétrant dans ma chambre.
Je me retournai vivement vers elle.
- Susanne... écoute. J ' a i quelque chose à te dire.
Je lui racontai mon entretien de la veille avec les trois
Sadler. Quand j ' e u s fini, Susanne garda les yeux
fixés sur la fenêtre.
- Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ? demanda-t-elle.
Comment aller à la plage avec ces trombes d'eau ?
- C ' e s t impossible. Il faut attendre que la pluie
s'arrête.
En soupirant elle retourna dans sa chambre pour
s'habiller.
De mon côté, j ' e n f i l a i mon vieux jean déchiré aux
genoux et un pull gris, puis je m'empressai d'aller
rejoindre tout le monde pour le petit déjeuner. A g a -
tha nous prépara de la bouillie d'avoine avec de gros
morceaux de sucre brun et du beurre. Après le repas,
Brad alluma un bon feu dans la cheminée et Susanne
s'installa devant pour coller des fleurs séchées dans
son herbier. M o i , pendant ce temps-là, j'attendais
que la pluie cesse de tomber. Satanée pluie.
Le soleil n'apparut qu'au bout de deux heures. Sans
perdre de temps, j'entraînai ma sœur jusqu'à la
plage. Les Sadler n'y étaient pas. Je m'exerçai à faire
des ricochets, tandis que Susanne cherchait des
coquillages. Nous attendîmes une heure. En vain.
- Q u ' e s t - c e qu'on fait ? demandai-je en tapant du
pied dans un petit rocher.
La journée n'avait été qu'un beau gâchis.
- J ' a i emporté m o n matériel à dessin, répondit
Susanne. Si on allait au cimetière ?
Je la suivis à contrecœur. Encore une fois, l'ouver-
ture dans le mur nous permit d'entrer. J'inspectai les
alentours. Les pierres étaient si vieilles ! Plusieurs
avaient été renversées, d'autres étaient cassées ou
couvertes de mauvaises herbes.
Cette forêt qui commençait à envahir la place
m'impressionnait toujours autant : les racines de plu-
sieurs arbres recouvraient certaines tombes. Un
immense pin abattu par la foudre avait renversé p l u -
sieurs stèles.
- Je vais voir s'il y a quelque chose d'intéressant par
là, annonça Susanne.
Nous n'avions pas encore exploré le centre du cime-
tière. La dernière fois nous étions restés sur le côté.
Machinalement, je commençai à lire les noms gravés
sur les pierres. Sur la première, je lus :
« CI-GÎT LE CORPS DE MARTIN SADLER. »
« C'est curieux, pensai-je. Un autre Sadler. Sam nous
avait bien dit que Sadler était un nom très répandu
dans cette région. Peut-être que ce coin du cimetière
leur était réservé ? »
La tombe voisine de celle de Martin Sadler était celle
de M a r y Sadler, sa femme. Puis il y avait deux
enfants Sadler : Sarah et M i l e s . Je passai à la rangée
suivante et continuai à lire les inscriptions : un autre
Sadler prénommé Peter. Près de Peter se trouvait
M i r i a m Sadler.
Je commençais à avoir la chair de poule.
Je partis dans une autre direction, lisant toujours les
inscriptions. R i e n que des Sadler, là aussi. H i r a m ,
Margaret, Constance, Charity...
Est-ce que ce cimetière ne contenait que des Sadler ?
Est-ce q u ' i l n'y avait que les Sadler qui mouraient,
par ici ? Soudain, un cri perçant de Susanne traversa
les airs.
- Jerry ! Viens voir !
Je la retrouvai à quelques mètres du pin tombé. Son
visage exprimait la plus grande confusion.
- Regarde ! ordonna-t-elle en me désignant un
groupe de tombes.
Je baissai les yeux sur deux grandes pierres :
«THOMAS SADLER, MORT LE 18 FÉVRIER 1641, ET PRISCILLA
SADLER, ÉPOUSE DE THOMAS, MORTE LE 5 MARS 1641.»
- Je sais, dis-je. Le cimetière est rempli de Sadler. Ça
fait une drôle d'impression, hein ?
- M a i s non, ce n'est pas ça. Regarde les tombes des
enfants, répliqua Susanne d'un ton impatient.
Je vis alors trois petites pierres identiques qui s'ali-
gnaient près de celles des parents. Elles étaient bien
droites, propres et f a c i l e s à lire - c o m m e si
quelqu'un s'en occupait. Je me penchai pour lire les
noms.
« SAM SADLER, FILS DE THOMAS ET DE PRISCILLA. »
Je me redressai.
- E t alors ? demandai-je à Susanne.
- L i s la suivante, m'ordonna-t-elle encore.
Je me courbai pour la deuxième fois.
« LOUISA SADLER. »
- O h , oh, fis-je. Je parie que je peux deviner le troi-
sième nom.
- O u i , je crois que tu le peux, répondit ma sœur
d'une voix tremblante.
M e s yeux se posèrent sur la troisième pierre :
«CI-GÎT NIC SADLER, MORT DANS SA CINQUIÈME
ANNÉE. »
Je fixai les trois tombes jusqu'à ce que leur image se
brouille devant mes yeux.
Trois tombes. Trois enfants.
Sam, L o u i s a et N i c . Tous morts dans les années
1640.
- Je ne comprends pas, murmurai-je.
Je me remis debout. J'éprouvai une horrible sensa-
tion de vertige.
- Je ne comprends vraiment pas, répétai-je.
- Là, il faut absolument que nous en parlions à B r a d
et Agatha, déclara Susanne. Cette fois, c'est trop
bizarre !
Nous fîmes demi-tour et partîmes en courant. Je ne
pouvais m'empêcher de revoir ces trois tombes.
Sam, Louisa et N i c .
De retour à la maison, nous trouvâmes Brad et Aga-
tha dans le jardin, installés sous les arbres, dans leurs
fauteuils à bascule assortis.
- A h , les enfants... Ça court tout le temps. J'aimerais
avoir votre vitalité, dit joyeusement Agatha en nous
voyant arriver tout essoufflés.
- Nous étions au cimetière, lançai-je sans perdre un
instant. Nous avons quelque chose à vous demander.
Agatha leva les sourcils.
- Oh ! Vous vous êtes amusés à décalquer des pierres
tombales ?
- N o n ! répondit Susanne. On a juste lu les inscrip-
tions. Et il n'y a que des Sadler. Partout. Partout.
Agatha se balançait avec énergie sur son fauteuil.
Elle hocha la tête, mais ne dit rien.
- V o u s vous rappelez les trois enfants que nous
avons rencontrés sur la plage ? continuai-je à mon
tour. Eh bien nous avons trouvé des tombes portant
leurs noms : Sam, L o u i s a et Nic Sadler. Morts vers
1640 !
B r a d et Agatha se balançaient au même rythme.
D'arrière en avant, d'avant en arrière. Agatha me
sourit.
- Eh bien, Jerry, quelle est ta question ?
- Comment se fait-il q u ' i l y ait autant de Sadler dans
le cimetière ? Et comment se fait-il que ces tombes
portent les noms de nos amis ?
- B o n n e s questions, m a r m o n n a B r a d d ' u n ton
tranquille.
Agatha sourit de nouveau.
- Bravo ! Vous êtes très observateurs, c'est bien.
Asseyez-vous. C'est une assez longue histoire.
Susanne se laissa tomber dans l'herbe. Je l'imitai.
- Racontez-nous, demandai-je avec impatience.
Agatha prit une grande inspiration et commença.
- Voilà: au cours de l'hiver 1641, un groupe impor-
tant de Sadler a quitté l'Angleterre pour venir s'ins-
taller ici ; il y avait pratiquement toute la famille. Ils
venaient pour démarrer une nouvelle vie.
Elle jeta un coup d'oeil à Brad qui regardait dans le
vague, perdu dans ses pensées.
- Ce fut l'un des pires hivers de l'histoire, poursuivit
Agatha. Un hiver tragique et bien triste pour les
Sadler : ils n'étaient pas préparés à affronter un tel
froid et ils sont morts les uns après les autres. On les
a tous enterrés dans ce petit cimetière. En 1642, il
n'en restait presque plus.
Brad fit claquer sa langue et secoua la tête. Agatha,
qui se balançait toujours à un rythme soutenu,
continua :
- Vos amis Sam, Louisa et Nic sont vos cousins éloi-
gnés, comme Brad et moi. On leur a donné les noms
de leurs ancêtres, ces trois enfants enterrés dans le
cimetière. Nous aussi avons reçu les noms d'anciens
Sadler. Si vous cherchez bien, vous trouverez aussi
des tombes à notre nom.
- V r a i m e n t ? s'exclama Susanne.
Agatha acquiesça d'un air solennel.
- Vraiment. M a i s Brad et moi-même ne sommes pas
du tout pressés d'aller joindre nos squelettes à ceux
de nos ancêtres, n'est-ce pas, Brad ?
Brad secoua la tête.
- Sûrement pas, M ' d a m e !
Tout le monde éclata de rire. Nous étions soulagés !
J'étais tellement content de connaître la raison de ces
mystérieuses inscriptions. J'eus brusquement envie
de raconter à Brad et Agatha l'histoire du fantôme de
la grotte. M a i s Susanne se mit à parler de fleurs sau-
vages et je restai allongé dans l'herbe, gardant mes
pensées pour moi.
Le lendemain matin, nous retrouvâmes Sam, Louisa
et Nic sur la plage. Je les interpellai en courant vers
eux :
- Où étiez-vous passés hier ? Nous vous avons atten-
dus tout l'après-midi.
- Hé, lâchez-nous les baskets ! protesta Sam. Il pleu-
vait. On ne nous a pas permis de sortir.
- N o u s , nous sommes allés au petit cimetière,
annonça Susanne. Nous avons vu trois tombes qui
portent vos noms.
Louisa et Sam échangèrent un coup d'oeil.
- Ce sont nos ancêtres, dit Sam. On nous a donné
leurs noms.
- J e r r y m'a dit que vous aviez un plan pour vous
débarrasser du fantôme, intervint ma sœur qui ne
laisse jamais traîner les choses sérieuses.
- C ' e s t vrai, répondit Sam la mine soudain très
grave. Venez avec nous.
Il se dirigea à toute allure en direction de la grotte. Je
dus presser le pas pour le suivre.
- H é , où vas-tu comme ça ? m'écriai-je. Il n'est pas
question que je retourne dans cette grotte, sûrement
pas !
- M o i non plus, déclara Susanne. Avoir été poursui-
vie une fois par un fantôme me suffit.
Les yeux noisette de Sam se fixèrent sur les miens.
- Vous n'aurez pas à y retourner, je vous promets.
Il nous conduisit jusqu'aux rochers qui se trouvaient
juste au-dessous de la grotte. De jour, la caverne était
nettement moins impressionnante. La pierre brillait,
blanche et lisse. L'entrée paraissait moins profonde
et moins inquiétante.
Sam la désigna du doigt.
- Vous voyez ces gros rochers empilés là-haut ?
Je plissai les paupières.
- O u i , et alors ?
- Tout ce que vous aurez à faire, c'est grimper jusque
là et pousser ces rochers en bas. A i n s i , ils boucheront
l'entrée de la grotte et le vieux fantôme ne pourra
plus jamais sortir.
Susanne regarda les rochers avec des yeux ronds. Ils
étaient énormes.
- C ' e s t une blague, hein ? lançai-je, incrédule.
Louisa secoua la tête.
- N o u s sommes très sérieux, murmura-t-elle.
— Vous voulez que nous bouchions l'entrée avec ces
rochers? répétai-je, les yeux toujours rivés sur le
trou sombre qui semblait me fixer comme un œil
noir géant. Et vous croyez que le fantôme ne pourra
pas sortir ? Qu'est-ce qui l'empêchera de passer à
travers les blocs ? C'est un fantôme, ne l'oubliez pas.
- I l ne le pourra pas, déclara Louisa. Les vieilles
légendes disent que cet endroit est un sanctuaire.
Cela signifie que si une créature maléfique y est
coincée, elle ne peut plus s'en échapper. Le fantôme
sera enfermé là à tout jamais.
Susanne fronça les sourcils.
- Dans ce cas, pourquoi ne l'avez-vous pas fait vous-
mêmes ?
- N o u s avons trop peur, avoua Nic d'une v o i x
tremblante.
- Si nous ratons notre coup, le fantôme risque de
nous poursuivre, expliqua Sam. Nous habitons ici ; il
réussira sans peine à trouver notre maison et il se
vengera.
Louisa me regarda, les yeux suppliants.
- N o u s attendions que des étrangers puissent nous
aider, ajouta-t-elle. Des gens en qui nous ayons
confiance.
- E t nous ? rétorquai-je. Que va-t-il nous arriver si
nous échouons ? Est-ce que le fantôme ne va pas sor-
tir pour nous attraper ? Il nous reste encore trois
semaines à passer ici !
- Vous n'échouerez pas, affirma Sam d'un air solen-
nel. Nous vous aiderons. Si le fantôme sort, N i c ,
Louisa et moi, nous le distrairons. Nous l'empêche-
rons de vous poursuivre !
- V o u l e z - v o u s nous aider ? S ' i l vous plaît ! insista
Louisa. Ce vieux fantôme nous terrifie depuis si
longtemps !
- Si vous acceptez de le piéger avec nous, vous ren-
drez heureux tous les habitants, précisa Sam.
J'hésitais. Tant de choses pouvaient mal se passer...
Si les rochers refusaient de bouger ? Si le fantôme
sortait et nous surprenait là-haut, Susanne et moi ? Si
l'un de nous deux glissait et tombait de la hauteur de
la grotte ?
« N o n , pensai-je. Pas question. Nous ne pouvons pas
faire ça. C'est trop dangereux.»
Je me tournai, décidé à refuser, quand la voix de ma
soeur s'éleva, triomphante :
- D'accord ! On va vous aider !
- Rendez-vous ce soir, après le dîner, ici même !
déclara Sam, visiblement soulagé.
Et il s'éloigna avec son frère et sa sœur, tandis que
Susanne et moi retournions chez nos cousins.
L'après-midi fut consacrée à ramasser des myrtilles
avec Agatha, et à préparer des sorbets. Cette glace
fut la meilleure que j ' a i e jamais mangée. D'après
Agatha, c'était parce que nous avions cueilli nous-
mêmes les myrtilles.
Au fur et à mesure que le dîner approchait, je me sen-
tais de plus en plus nerveux. Allions-nous vraiment
prendre le fantôme au piège ce soir ?
L'heure du repas arriva e n f i n ; je mangeai à peine.
J'expliquai à Agatha que la glace aux myrtilles
m'avait coupé l'appétit.
Le dîner terminé, nous aidâmes Agatha à faire
la vaisselle. Brad insista ensuite pour m'expliquer
comment faire les nœuds de marins. M o n estomac
était p l u s noué que la corde q u i servait à la
démonstration !
Enfin, l'instant tant redouté arriva : Susanne annonça
que nous allions prendre l'air sur la plage, et nous
partîmes rejoindre nos trois amis, comme si de rien
n'était.
La nuit était claire, sans nuages. D e s m i l l i e r s
d'étoiles scintillaient au-dessus de nos têtes. La
pleine lune nous permettait d'y voir sans lampe de
poche.
Nous n'avions pas envie de parler. Je ne cessais de
p e n s e r à l ' a v e r t i s s e m e n t de nos p a r e n t s , q u i
m'avaient b i e n recommandé avant notre départ
d'empêcher Susanne de se mettre dans des situations
délicates.
« La situation délicate, nous y sommes en plein, pen-
sai-je. Nous y sommes même jusqu'au cou, et tous
les deux. Et peut-être tous les cinq. »
Sam, Louisa et Nic nous attendaient près du rivage.
Le clair de lune se réverbérait dans l'eau noire. Sou-
dain, je regrettai cette clarté. Ce que nous allions
faire exigeait l'obscurité la plus totale.
Quand je saluai nos amis, les nœuds de mon estomac
semblèrent se resserrer encore davantage. Sam posa
un doigt sur ses lèvres et nous fit signe de les suivre.
En silence, notre petit groupe se fraya un chemin à
travers les rochers.
- Hé, regardez là-haut ! chuchotai-je.
La lumière brillait, étincelante au fond de la grotte.
Le fantôme était là.
Contemplant la caverne, je calculai la meilleure
façon d ' y arriver.
« Nous devrions suivre le même chemin que la pre-
mière fois, pensai-je. M a i s au lieu d'y entrer, il fau-
drait continuer à grimper sur le côté pour arriver en
haut. »
Près de moi. je sentais Susanne nerveuse. Elle s'agi-
tait, fébrile.
- Prête ? lui demandai-je dans un souffle.
Elle hocha la tête, l'air grave.
- Nous allons attendre i c i , murmura Sam. Si le fan-
tôme sort, nous pourrons le distraire.
Ils se serrèrent tous les trois les uns contre les autres.
Leur visage exprimait la tension et la peur. Nic prit la
main de Louisa.
- À tout à l'heure, Susanne, souffla-t-il d'une petite
voix.
Je crois qu'il était un peu amoureux de ma sœur.
- O n n'en a que pour quelques minutes, lui chu-
chota-t-elle. Ne t'inquiète pas, N i c . On va vous
débarrasser de ce sale fantôme. Viens, Jerry !
J'avais les jambes en coton, mais je tenais tout de
même à passer devant. Nous grimpions avec pru-
dence, guettant le moindre signe de danger.
Je me retournai pour observer ma sœur, qui se trou-
vait à quelques pas au-dessous de moi. Elle avait le
souffle court et plissait les paupières pour mieux se
concentrer. La grotte nous apparut assez vite. À
l'intérieur, la lumière vacillait toujours. Je pointai
l'index vers la droite, montrant à ma sœur le côté par
lequel je comptais la contourner. Susanne acquiesça
et me suivit.
Les rochers étaient humides et glissants. Nous étions
obligés de grimper à quatre pattes ; la pente était plus
abrupte que je ne le pensais. Je luttais pour ne pas
trembler. Je savais que le moindre geste maladroit
pouvait provoquer la chute de plusieurs pierres. Le
fantôme découvrirait sans peine notre présence. Et
alors...
Nous progressions prudemment et régulièrement.
Je m'arrêtai un instant pour reprendre mon souffle et
regardai la plage en bas. Je commençais à avoir le
vertige. Nos amis n'avaient pas bougé.
J'atteignis le rocher lisse qui surplombait la grotte.
Puis je me retournai pour tendre une main à Susanne
et l'aider à prendre pied sur l'étroite plate-forme.
Je réfléchis un moment. L e s rochers que nous
devions faire rouler devant la grotte n'étaient pas
aussi gros que je l'avais pensé. Ils étaient empilés les
uns sur les autres et formaient une sorte de mur ; il ne
devait pas être trop difficile de passer derrière et de
les pousser.
C o m m e je commençais à m'en approcher, je jetai
machinalement un coup d'oeil à nos trois copains.
Quelle ne fut pas ma surprise de voir que Sam agitait
vigoureusement les deux bras et sautait sur place.
L o u i s a et N i c , eux a u s s i , faisaient des gestes
frénétiques.
- Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Qu'est-ce
qu'ils font ? demanda Susanne.
- Ils essaient sûrement de nous dire quelque chose,
répondis-je.
Un frisson de terreur me parcourut. Avaient-ils
aperçu le fantôme ? Étions-nous en danger ?
J'inspirai profondément en essayant de vaincre ma
peur. Je me penchai au-dessus du rebord pour voir
l'entrée de la grotte. Il n'y avait personne.
- Jerry, redresse-toi ! cria Susanne. Tu vas tomber !
Je me remis debout, et je vis alors nos trois amis qui
détalaient vers la forêt.
La panique me coupa le souffle.
- Quelque chose ne va pas, dis-je en me retournant
vers ma sœur. Filons !
C'est à cet instant que je vis le fantôme.
Il était juste derrière nous !
Son corps entier, très pâle, semblait briller sous la
lumière de la lune. Ses yeux enfoncés nous fixaient
d'un regard terrible. D'une main osseuse, il me saisit
à l'épaule, de l'autre il attrapa Susanne.
- Venez avec m o i , ordonna-t-il dans un bref mur-
mure, le murmure de la fatalité.
Il nous traîna jusqu'à la caverne avec une force sur-
prenante chez un vieillard d'apparence si frêle. Par
instants, le sol semblait se dérober sous mes pieds.
Impossible de crier : mon souffle restait coincé dans
la gorge. M o n épaule frotta contre la paroi rocheuse ;
cela me fit un mal de chien mais la peur me rendait
muet. Je tentai en vain de me libérer : le fantôme était
trop fort pour m o i .
Susanne sanglotait et s'agitait, elle aussi, dans tous
les sens pour lui échapper. En vain.
Il nous fit traverser les couloirs sombres et étroits où
nous étions déjà passés une fois. Devant nous, la
lumière devenait de plus en plus vive.
Le fantôme ne nous lâcha qu'une fois dans la salle
aux bougies. Il nous jeta un regard sévère, puis nous
fit signe de son doigt crochu de nous diriger jusqu'à
sa table.
- Q u ' e s t - c e . . . qu'est-ce que vous allez nous faire ?
parvint à balbutier Susanne.
Il ne répondit pas. Il écarta les longues mèches
blanches de son visage, puis il nous ordonna de nous
asseoir par terre. Je me laissai tomber sans aucune
résistance ; mes jambes ne me portaient plus. Je jetai
un coup d'œil à Susanne. Sa lèvre inférieure trem-
blait, elle tenait ses mains serrées sur ses genoux.
Le fantôme se racla la gorge et, s'appuyant lourde-
ment sur la table, dit d'une voix sourde :
- Vous n'auriez jamais dû faire ça...
- Nous... nous ne voulions rien faire de mal, lançai-je.
- Il est dangereux de fréquenter les fantômes,
reprit-il, ignorant mon piteux mensonge.
Je fis une tentative désespérée.
- Nous allons partir, dis-je. Nous ne reviendrons plus
jamais ici. C'est promis.
- N o u s n'avions pas l'intention de vous déranger,
Monsieur le fantôme, renchérit Susanne.
Soudain, les yeux enfoncés du fantôme s'agrandirent
de surprise.
- Me déranger ? M o i ?
Un curieux sourire passa sur son visage blafard.
- Nous ne dirons à personne que nous vous avons v u ,
affirmai-je.
Son sourire macabre s'élargit.
- M o i ? répéta-t-il.
Il se pencha, par-dessus la table.
- M a i s ce n'est pas m o i , le fantôme !
- Le fantôme, ce n'est pas moi ! répéta-t-il. Les fan-
tômes, ce sont vos trois amis.
- Q u o i ? criai-je, incrédule.
Le sourire du vieillard s'effaça.
- Je vous dis la vérité, affirma-t-il en se radoucissant.
- Vous essayez de nous tromper, répliqua Susanne.
Ces trois enfants...
- Ce ne sont pas des enfants, coupa le fantôme d'un
ton sec. Ils ont plus de trois cent cinquante ans !
J'échangeai un regard avec Susanne. Je ne savais
plus que penser.
- Permettez-moi de me présenter, reprit le vieillard.
Il s'assit sur le bord de la table ; les ombres tremblo-
tantes des bougies jouaient sur son visage ridé.
- Je suis Harrison Sadler, annonça-t-il.
- Encore un Sadler ! m'exclamai-je.
- Nous sommes aussi des Sadler ! s'écria Susanne.
- J e sais, dit-il.
Il se mit à tousser, d'une toux sèche et opiniâtre.
- Je suis arrivé d'Angleterre il y a un bon moment,
ajouta-t-il.
- E n 1641 ? murmurai-je.
Un frisson me parcourut. Ma question parut l'amuser.
- N o n ! C e l a ne fait quand même pas aussi long-
temps, répondit-il. Je suis venu ici chercher la trace
de mes ancêtres. Ce que j ' a i découvert a... boule-
versé ma vie. Depuis, j'étudie les sciences occultes
et je chasse les revenants.
Il soupira.
- C e n'est pas le travail qui manque, dans le coin.
Je le regardais fixement, observant son visage. Pou-
vait-il réellement dire la vérité ? Ou bien s'agissait-il
d'une mauvaise plaisanterie ? Ses yeux noirs ne tra-
hissaient rien.
- Pourquoi nous avez-vous traînés ici ? demandai-je
en me relevant.
- P o u r vous avertir, déclara Harrison Sadler. Pour
vous mettre en garde contre les fantômes. Vous êtes
en grand danger, par ici. Je les ai étudiés, je sais le
mal dont ils sont capables.
Susanne gémit. Je n'aurais su dire si elle le croyait ou
non. Pour m o i , son histoire ne tenait pas debout.
- Si vous êtes un scientifique qui étudie les sciences
occultes, pourquoi restez-vous dans cette caverne ?
Il leva lentement une main et indiqua le plafond de la
grotte.
- Cette grotte est un sanctuaire, murmura-t-il.
Un sanctuaire. C'était le terme que L o u i s a avait
utilisé.
- U n e fois dans ce lieu, expliqua-t-il, les fantômes ne
peuvent s'échapper à travers les parois rocheuses.
- Ce qui signifie que vous êtes coincé ici ? demanda
ma sœur.
Il cligna des yeux.
- Ce n'est pas moi qui suis coincé, rectifia-t-il sans
s'emporter. Je compte piéger les fantômes en les atti-
rant ici ; c'est pour cela que j ' a i entassé des rochers
au-dessus de l'entrée. Ils pourront me servir. U n e
fois prisonniers dans la grotte, ils n'en sortiront plus
jamais.
Je me tournai vers ma sœur ; elle contemplait H a r r i -
son d'un air pensif.
- M a i s vous, pourquoi vivez-vous ici ? demandai-je.
- J ' y suis en sécurité. Le sanctuaire me protège. Les
fantômes ne peuvent me surprendre en passant à tra-
vers les murs. C ' e s t pour cela q u ' i l s vous ont
envoyés ici au lieu de venir eux-mêmes.
- Ils nous ont envoyés parce que vous les terrifiez !
criai-je, oubliant ma propre peur. Et parce que c'est
vous qui êtes le fantôme !
Son expression changea. Son regard se fit plus dur. Il
s'écarta de la table et s'approcha vivement de nous.
Ses yeux enfoncés luisaient comme des braises.
- Qu'est-ce que vous allez faire ? criai-je.
Harrison avança encore d'un pas, menaçant.
- Vous ne me croyez pas, n'est-ce pas ?
Susanne et m o i étions trop t e r r i f i é s p o u r l u i
répondre.
- Q u ' e s t - c e . . . qu'est-ce que vous allez faire ? répé-
tai-je d'une toute petite voix.
Il nous foudroya du regard un long moment, les
flammes se reflétant toujours sur son visage émacié.
- Ce que je vais faire ? Je vais vous laisser partir,
répondit-il enfin.
Susanne poussa un cri de surprise. Je me mis à
reculer vers le tunnel.
- O u i , je vais vous laisser partir, répéta-t-il. Pour que
vous puissiez étudier le coin nord du vieux cimetière.
Il agita sa main noueuse.
- Allez-y. A l l e z - y tout de suite. A l l e z au cimetière.
-Vous...vousnouslaissezvraimentpartir?
balbutiai-je.
- Quand vous aurez vu le coin nord, vous reviendrez
i c i , r é p o n d i t - i l d ' u n ton mystérieux. O u i , vous
reviendrez.
« Sûrement pas, pensai-je, le cœur battant. Pas ques-
tion que je revienne dans les parages. »
- Filez ! cria le fantôme.
Nous quittâmes la grotte à toute allure, et descen-
dîmes à travers les rochers. Je ne pouvais oublier le
visage de Harrison : ses yeux luisants et méchants,
ses mèches blanches, ses dents jaunes. Je songeai en
frissonnant à la force dont il avait fait preuve pour
nous entraîner chez lui. Une force surnaturelle...
Je pensais aussi à Sam, Louisa et N i c . Impossible
qu'ils soient des fantômes : c'étaient nos copains. Ils
avaient cherché à nous avertir quand le fantôme avait
surgi derrière nous. Ils nous avaient dit que ce reve-
nant les avait terrifiés toute leur vie. Je me souvenais
aussi du visage de N i c , quand il nous avait avoué sa
peur des fantômes.
«Harrison Sadler est un menteur, pensai-je avec
amertume. Un fantôme-menteur de trois cent cin-
quante ans. »
Un arrêt en bas, sur la plage, nous permit de
reprendre notre souffle.
-II... il est vraiment épouvantable ! lança Susanne.
- J e n'arrive pas à croire q u ' i l nous ait libérés,
ajoutai-je.
le me penchai en avant, les mains sur les genoux,
ttendant que mon point de côté disparaisse. Je
cherchai des yeux nos trois amis, mais ils étaient
introuvables.
- On va au cimetière ? demanda Susanne.
- Je sais ce qu'il veut qu'on voie, répondis-je, jetant
un regard vers la grotte sombre. Je sais ce q u ' i l y a,
dans le coin nord : c'est là que se trouvent les tombes
de Sam, Louisa et N i c . Il ignore que nous les avons
déjà découvertes !
— Et alors ?
- Il essaie de nous faire peur, c'est tout. Il pense
sûrement q u ' e n voyant ces tombes nous serons
convaincus que ce sont des fantômes.
- M a i s il y a peut-être quelque chose qu'on a man-
qué ! protesta Susanne.
Je trouvais bien inutile de retourner là-bas, mais ma
soeur partit devant. Je la suivis, ne voulant pas la lais-
ser seule.
Après avoir quitté la plage, nous nous enfonçâmes
dans le bois. L ' a i r devenait plus frais, et les branches
au-dessus de nous dessinaient des ombres étranges
sur le chemin. Devant l'entrée du cimetière, Susanne
s'arrêta.
- On peut toujours aller vérifier, murmura-t-elle.
Je continuais à la suivre à travers le cimetière, trébu-
chant sur des pierres et des ronces, pour atteindre
enfin le fameux coin nord. Un pâle rayon de lune
jouait sur les trois tombes des enfants Sadler.
- Tu vois quelque chose de bizarre, toi ? me chuchota
Susanne.
Je jetai un regard circulaire autour de nous.
- R i e n du tout, répondis-je.
J'inspectai plus attentivement les tombes qui nous
faisaient face.
- Elles ont l'air comme hier, dis-je. B i e n propres,
bien carrées, bien... M i n c e !
Quelque chose venait d'attirer mon regard.
- Tu as un problème ? demanda Susanne.
Je m'efforçais de percer la pénombre.
- Je crois q u ' i l y a...
- Q u o i ? Qu'est-ce que tu as vu ?
- De la terre retournée. Dans le coin, derrière l'arbre
mort. On dirait une tombe neuve.
- I m p o s s i b l e , décréta Susanne. J ' a i déjà vérifié
toutes les tombes. Personne n'a été enterré ici depuis
cinquante ans.
E l l e fit encore deux ou trois pas en direction du coin
que j'avais désigné.
- Jerry ! s'écria-t-elle. Tu as raison, c'est une tombe !
Une nouvelle tombe !
E l l e enjamba le tronc de l'arbre en me faisant signe
de la suivre. Un rayon de lune, là aussi, jouait sur le
sol fraîchement retourné.
- I l y en a deux ! m'exclamai-je dans un souffle.
Deux tombes neuves avec une petite pancarte !
Je m'accroupis pour pouvoir lire l'inscription.
- Q u ' e s t - c e qui est écrit ? demanda Susanne.
J'avais la bouche sèche. Je ne pouvais lui répondre.
- J e r r y ? Tu n'arrives pas à lire ?
- S i , fis-je enfin. Ce sont nos noms, Susanne. L ' i n s -
cription dit: «JERRY SADLER ET SUSANNE SADLER».
- Q u ' e s t - c e . . . mais... qu'est-ce que ça veut dire ?
balbutiai-je.
- Qui a creusé ces tombes ? demanda Susanne. Q u i a
mis cette pancarte ?
- Filons d ' i c i , ordonnai-je d'un ton pressant. A l l o n s
en parler à Brad et Agatha.
Susanne marqua une hésitation.
J'insistai :
- Il le faut. Il faut tout leur raconter maintenant.
Nous aurions dû le faire depuis longtemps.
- D'accord..., dit-elle.
Je me retournai pour partir quand, soudain, j'aperçus
trois silhouettes qui nous fixaient dans l'ombre.
Sam sauta vivement par-dessus le tronc couché.
- Où allez-vous ? demanda-t-il. Qu'est-ce que vous
fabriquez ici ?
Louisa et Nic arrivèrent peu après.
- Nous... nous rentrons au cottage, répondis-je. Il est
tard, et...
- Est-ce que vous avez tué le fantôme ? demanda Nic
en s'approchant de moi.
Il me dévisageait avec espoir. Je passai une main
dans ses cheveux.
Ils étaient vrais, sa tête était chaude. Il n'avait pas du
tout l'air d'un fantôme. C'était un petit garçon en
chair et en os.
«Harrison Sadler est un fieffé menteur», pensai-je.
- Est-ce que vous avez tué le vieux fantôme ? répéta-
t-il d'un ton impatient.
- N o n , nous n'avons pas pu.
Nic poussa un soupir déçu.
- A l o r s comment avez-vous fait pour partir ? inter-
vint Sam, l'air soupçonneux.
- Nous nous sommes enfuis, répondit Susanne.
C'était presque vrai.
- M a i s vous, où étiez-vous ? lançai-je à mon tour.
- O u i , reprit Susanne d'une voix coupante. Vous
n'avez pas fait grand-chose pour le distraire !
- O n . . . on a essayé de vous faire des signes, dit
Louisa, triturant nerveusement une mèche de ses
longs cheveux roux. Après... on a eu peur et on a
couru se cacher dans les bois.
- On n'a pas vu tomber les rochers, dit Sam et on a
pensé que le fantôme vous avait attrapés. On crai-
gnait de ne plus vous revoir !
Nic eut un sanglot étouffé et prit la main de Louisa.
- Il faut tuer le fantôme, pleurnicha-t-il. Il le faut !
Sam et L o u i s a tentèrent de réconforter leur petit
frère. M o n regard tomba sur les deux tombes neuves.
Je frissonnai ; un vent frais faisait trembler et mur-
murer les feuilles des arbres.
J'allais demander à Sam ce qu'il en pensait, mais il
reprit la parole le premier.
- Essayons encore, dit-il en regardant ma sœur
avec insistance avant de se tourner vers moi, l'air
suppliant.
- P a s question ! m ' e x c l a m a i - j e . N o u s nous e n
sommes sortis une fois, ce n'est pas pour y retourner
et...
- M a i s au contraire, c'est le moment idéal ! appuya
Louisa. Il ne s'attend pas à ce que vous reveniez ce
soir. Nous allons le prendre par surprise !
- S ' i l vous plaît ! supplia Nic d'une toute petite voix.
J'étais interloqué. Je n'arrivais pas à croire qu'ils
nous demandent encore une chose pareille.
Susanne et moi avions risqué notre vie en grimpant
là-haut. Nous aurions pu être tués par ce vieux fan-
tôme-menteur. N o u s pourrions ressembler, en ce
moment, à cet horrible squelette de chien. Et ils
osaient nous supplier de recommencer ?
C'était une idée ridicule. «Jamais je n'accepterai de
le faire. Jamais ! », pensai-je.
- D'accord, déclara ma sœur. On va y retourner.
Louisa et ses frères laissèrent éclater des cris de joie.
Susanne m'avait refait le même coup, une deuxième
fois.
Sans m'attendre, Susanne partit vers la plage.
J'essayai péniblement de la rattraper, tandis que les
trois Sadler débattaient fébrilement de la tactique à
adopter.
Tout à coup, la nuit se fit plus sombre, comme si
quelqu'un avait voilé les lumières. Je levai les yeux
pour chercher la lune, et m'aperçus qu'elle avait dis-
paru derrière de gros nuages.
U n e goutte de pluie me tomba sur l'épaule, puis
une autre sur la tête. Le vent augmentait au fur
et à m e s u r e que n o u s nous r a p p r o c h i o n s de
l'océan.
- T u es devenue folle, ou quoi ? chuchotai-je à ma
sœur. Comment as-tu pu accepter ?
- Il faut résoudre ce mystère une fois pour toutes,
répliqua Susanne en levant les yeux vers la grotte qui
nous narguait dans le noir.
Il n'y avait plus aucune lumière. A u c u n signe non
plus du vieux fantôme.
- Arrête ! On n'est pas dans un de tes films ! ripos-
tai-je avec colère. C'est la vie réelle ! N o u s courons
un terrible danger !
- C'est peut-être déjà fait, répondit ma sœur d'un ton
énigmatique.
E l l e ajouta quelque chose, mais le vent qui venait de
l'océan emporta ses paroles. Les gouttes de pluie
commençaient à tomber, larges et lourdes.
- Ça suffit, Susanne, déclarai-je d'un ton impérieux.
Faisons demi-tour. D i s o n s - l e u r que nous avons
changé d'avis.
E l l e secoua la tête.
J'insistai :
- Retournons au moins au cottage pour avertir B r a d
et Agatha ! Nous attraperons ce fantôme demain.
Dans la journée, peut-être...
Susanne marchait toujours. E l l e accéléra son allure.
- N o u s devons résoudre ce mystère, Jerry, répéta-
t-elle. Ces deux nouvelles tombes m'ont épouvantée.
Il faut que je sache la vérité.
- M a i s , Susanne... la vérité, c'est que nous risquons
de mourir !
E l l e n e s e m b l a pas m ' a v o i r entendu. L e vent
déchaîné faisait tourbillonner la pluie autour de
nous.
Enfin nous arrivâmes au pied des rochers. La grotte
nous dominait, toujours plongée dans l'obscurité.
- N o u s allons vous attendre i c i , dit Sam, qui nous
avait rejoints.
Il ne quittait pas la caverne des yeux. De toute évi-
dence, il était mort de peur.
- Cette fois, nous nous débrouillerons mieux pour
distraire le fantôme s ' i l sort de son trou, ajouta-t-il.
- Il n'a pas intérêt à se montrer, marmonnai-je, bais-
sant la tête pour me protéger de la pluie.
Un éclair blanc déchiqueta le ciel. Je frissonnai.
- Venez avec nous, dit Susanne. Vous ne pouvez pas
nous aider d ' i c i .
Ils reculèrent. La terreur déformait leurs traits.
- Venez jusqu'à l'entrée de la grotte, répéta Susanne.
Vous pourrez toujours redescendre en courant si le
fantôme apparaît.
Louisa secoua la tête.
- N o n ! Nous avons trop peur, avoua-t-elle.
- On a besoin de votre aide, insista ma sœur. Il ne
faut pas q u ' i l sache que nous sommes au-dessus de
la grotte. Montez jusqu'à la plate-forme, et une fois
là-haut...
- N o n ! Il va nous faire du mal ! Il va nous manger !
cria N i c .
- Eh bien tant pis ! décréta Susanne avec fermeté.
Jerry et m o i , on ne montera que si vous venez avec
nous.
Louisa et Sam échangèrent des regards effrayés. Nic
se cramponnait à sa sœur, tremblant. La pluie était
devenue cinglante.
E n f i n , Sam acquiesça.
- D ' a c c o r d . On vous attendra devant l'entrée.
- Nous ne faisons pas semblant. Nous le craignons
vraiment, ajouta Louisa. Il nous fait peur depuis si
longtemps. II... il...
E l l e se tut. Susanne commença à grimper, et je l ' i m i -
tai. C'était beaucoup plus dur, cette fois. La lumière
de la lune nous manquait, la pluie ne cessait de me
couler dans les yeux, les rochers étaient mouillés et
glissants.
Je tombai deux fois, m'éraflai les genoux et les
coudes. Un autre éclair déchira le ciel, illuminant la
grotte au-dessus de nous. Notre petit groupe s'arrêta
devant l'entrée. Je tremblais des pieds à la tête. À
cause de la pluie, à cause du froid, à cause de la peur.
- Entrons nous abriter un instant, suggéra Susanne.
L e s trois Sadler se serrèrent les uns contre les autres.
- N o n , c'est impossible. N o u s avons trop peur,
répondit Louisa.
- J u s t e une seconde, insista Susanne. Le temps de
nous essuyer un peu. Regardez... Il fait noir : il doit
être dans le fond de la salle.
E l l e poussa énergiquement Louisa et ses frères dans
la caverne. N i e se mit à crier. Il s'accrochait toujours
à sa sœur.
Un grondement de tonnerre nous fit sursauter.
« C'est bien la pire des bêtises que j ' a i e jamais faite,
pensai-je, tremblant. Je ne le pardonnerai jamais à
Susanne. Jamais.»
À peine avions nous fait quelques pas que, soudain,
une lumière jaune surgit derrière nous, à l'entrée de
la grotte. Dans le cercle qu'elle dessinait, on pouvait
voir le vieux fantôme dont l'image semblait cligno-
ter. Il portait une torche, et un étrange sourire se des-
sinait sur son visage blafard.
- Eh bien, eh bien..., fit-il d'une voix juste assez
haute pour qu'on l'entende malgré la pluie. Nous
voilà enfin tous réunis...
-Noooon!
Nic lâcha un gémissement terrifié et chercha à
enfouir sa tête dans le T-shirt trempé de sa sœur. Sam
et Louisa se figèrent comme des statues.
La flamme vacillante de la torche révélait l'horreur
qui s'était peinte sur leur visage.
Harrison Sadler se tenait devant l'entrée, nous blo-
quant toute issue. Ses yeux noirs et perçants nous
fixaient l'un après l'autre. Derrière lui, la pluie
redoublait de violence.
Le fantôme concentra son attention sur Susanne
et moi.
- Vous m'avez donc amené les fantômes, dit-il.
- C ' e s t vous qui êtes le fantôme ! riposta vivement
Sam.
N i e pleurait, les bras serrés autour de la taille de
Louisa.
- Vous avez t e r r i f i é les gens assez longtemps,
déclara le vieil homme à nos amis effrayés. Depuis
plus de trois cents ans. Il est temps pour vous de quit-
ter définitivement cette terre et de vous reposer.
- Il est fou ! cria Louisa.
- N e l'écoutez pas ! Ne le laissez pas vous tromper,
ajouta Sam avec émotion. Regardez-le ! Regardez
ses yeux ! Regardez où il vit, tout seul dans cette
caverne ! C'est lui, le fantôme de trois cents ans. Il
ment !
- Ne nous faites pas de mal, pleurnicha N i c , toujours
collé à Louisa. S ' i l vous plaît, ne nous faites pas de
mal !
Soudain, la pluie s'arrêta. Dehors, l'eau cessa de cré-
piter sur les rochers. Seules quelques gouttes dégou-
linaient encore du haut de la grotte. Le tonnerre
grondait, mais il était plus lointain. L'orage s'en
allait vers le large.
Je me retournai et observai sur le visage de ma soeur
une expression étonnante : elle souriait.
E l l e surprit mon regard posé sur elle.
- L a solution..., m e souffla-t-elle.
C'est seulement là que je compris pourquoi elle avait
accepté de revenir dans cette grotte terrifiante et de
se retrouver à nouveau devant ce sinistre bonhomme.
Susanne voulait résoudre l'énigme. E l l e avait besoin
de savoir la vérité.
Q u i était le fantôme ? Était-ce Harrison Sadler ? Ou
bien nos trois amis ?
« M a sœur est f o l l e » , pensai-je en secouant la tête.
E l l e avait mis notre vie en péril pour le plaisir de
résoudre un mystère.
- Laissez-nous partir, dit Sam au vieillard, inter-
rompant le cours de mes pensées. Laissez-nous
partir et nous ne dirons à personne que nous vous
avons vu.
La flamme de la torche diminua soudain, soufflée
par une bourrasque de vent qui s'était introduite dans
la caverne.
Les yeux de Harrison semblèrent devenir plus noirs.
- Oh ! N o n ! J'ai trop attendu pour vous avoir i c i ,
répondit-il d'un ton déterminé.
Louisa tendit la main vers Susanne.
- Aidez-nous ! cria-t-elle. Vous nous croyez, n'est-ce
pas ?
- V o u s savez bien que nous sommes vivants, que
nous ne sommes pas des fantômes, insista Sam, qui
me regardait, implorant. Aidez-nous à le fuir. Il est
diabolique, Jerry. Nous avons eu à subir son œuvre
maléfique toute notre vie.
Je ne comprenais rien.
Je regardai Harrison, puis les trois enfants.
Q u i disait la vérité ? Q u i était vivant ? Q u i était mort
depuis plus de trois cents ans ?
Le visage de Harrison planait, lugubre, dans la
lumière de la torche malmenée par le vent. De sa
main libre, il écarta les longues mèches de son front.
Puis il pinça ses lèvres sèches et en émit un long sif-
flement très aigu.
M o n cœur manqua un battement. J'étouffai un cri.
Que faisait-il ? Pourquoi sifflait-il ainsi ?
Il s'arrêta, puis recommença.
J'entendis un bruit de pas. Un bruit de course réson-
nant sur le sol de la grotte... Et soudain une silhouette
basse et sombre surgit de l'obscurité et se dirigea
vers nous en grognant.
« U n monstre ! pensai-je. Un monstre-fantôme.»
Tandis qu'elle s'approchait, la bête faisait entendre
un grondement sourd et menaçant. E l l e gardait la
tête basse, et lorsqu'elle bondit dans le cercle illu-
miné par la torche, ses yeux rouges parurent prendre
feu.
Au même instant, je vis q u ' i l s'agissait d'un chien.
Un berger allemand long et efflanqué. Un « oh ! »
étonné s'échappa de mes lèvres.
Le chien s'arrêta devant nous, puis se tourna vers
Harrison et découvrit ses crocs en grognant de plus
belle. À présent, il semblait féroce.
Je me souvins alors de ce que l'on m'avait dit : les
chiens reconnaissent les fantômes.
Les chiens reconnaissent les fantômes.
Le berger allemand se tourna vers Louisa et ses
frères, et ses yeux rouges s'enflammèrent de nou-
veau. Puis il recula, tassé sur ses pattes arrière, et se
mit à hurler et à aboyer.
- Vous voyez ! s'écria Harrison Sadler d'un ton
triomphant, tandis q u ' i l désignait du doigt les trois
enfants. Les fantômes, ce sont eux !
À ce moment, le grand chien bondit sur Sam. Dans
un cri de terreur, le garçon leva les bras pour se pro-
téger et partit en courant vers le fond de la grotte,
suivi de Louisa et N i c . Le chien continua d'aboyer
rageusement, montrant ses crocs.
- V o u s . . . v o u s êtes v r a i m e n t des f a n t ô m e s ?
m'écriai-je.
L o u i s a lâcha un soupir douloureux et se mit à
pleurer.
- N o u s n'avons j a m a i s eu l ' o c c a s i o n de vivre !
g é m i t - e l l e . Ce p r e m i e r h i v e r a été t e l l e m e n t
abominable...
Des larmes roulaient sur ses joues. Nic pleurait aussi.
Le chien continuait à manifester sa fureur. Les trois
enfants reculèrent encore dans l'obscurité.
- N o u s sommes arrivés i c i en bateau avec nos
parents, expliqua Sam d'une voix tremblante. C'était
pour c o m m e n c e r une n o u v e l l e v i e , mais nous
sommes tous morts de froid. Ce n'était pas juste. Ce
n'était vraiment pas juste !
La pluie recommençait à tomber. Le vent poussait
des gerbes d'eau dans l'entrée de la grotte. La
flamme de la torche vacilla et faillit s'éteindre.
- N o u s n'avons jamais pu vivre ! répéta Louisa.
Le tonnerre grondait et résonnait dans toute la
caverne. Le chien manifestait sa hargne de plus belle.
Soudain, je vis les trois enfants se transformer.
Ce furent d'abord leurs cheveux qui tombèrent par
poignées, jonchant le sol de la grotte.
Puis leur peau se détacha par lambeaux, et bientôt
ce furent trois crânes de squelettes au sourire hideux
qui nous fixaient de leurs orbites vides.
- Venez avec nous, cousins ! murmura le crâne de
Louisa.
E l l e tendit vers nous ses doigts osseux.
- O u i , venez nous rejoindre ! renchérit Sam d'une
voix sifflante, tandis que ses mâchoires s'ouvraient
et se refermaient. Nous vous avons creusé de sssssi
jolies tombes, vous sssserez des nôtres !
- Jouez avec moi ! insista N i c . Restez et jouez avec
m o i ! Je ne veux pas que vous partiez, jamais !
L e s trois fantômes avancèrent vers nous, mena-
çants, leurs mains de squelettes tendues dans notre
direction.
Je vis encore que Harrison, terrifié, reculait lui aussi,
puis la torche s'éteignit.
L'obscurité totale m'arracha un nouveau cri. Autour
de m o i , je sentais des corps qui bougeaient, j'enten-
dais des pieds qui traînaient sur le sol humide de la
grotte. Et j'entendais aussi les murmures plaintifs
des trois fantômes.
- Ssssoyez des nôtres... Veeeenez...
Ils se rapprochaient, se rapprochaient de plus en
plus.
Tout à coup, une main glacée agrippa la mienne. Je
poussai un hurlement. U n e voix me chuchota :
— Jerry, courons !
Je compris que c'était Susanne !
Avant que j ' a i e pu reprendre mes esprits, ma sœur
me tirait déjà hors de la grotte obscure. Nous nous
retrouvâmes sous la pluie battante. D e s éclairs
zébraient le ciel.
- Cours ! Cours ! répéta ma sœur, le regard affolé, sa
main tenant toujours la mienne.
- Cours ! Cours !
C'était comme une espèce de chant désespéré.
- Cours ! Cours !
M a i s tandis que nous nous démenions dans le noir
pour descendre à travers les rochers, le grondement
du tonnerre couvrit la voix de Susanne.
Le sol trembla. M e s jambes fléchirent. Et soudain, je
me rendis compte que ce n'était pas le tonnerre qui
avait grondé; à demi aveuglé par la pluie, je me
retournai et vis les rochers qui s'écroulaient depuis le
sommet de la grotte.
Le vent et la pluie avaient dû les ébranler et mainte-
nant des blocs entiers de pierre tombaient, se heur-
tant les uns les autres, rebondissant et roulant. Roc
après roc, ils s'entassaient devant la grotte jusqu'à ce
que l'entrée soit définitivement bouchée.
Personne ne pouvait plus sortir, ni les enfants-
fantômes, ni le vieillard.
Harrison Sadler avait donné sa vie pour capturer les
petits revenants.
Un éclair illumina la grotte, qui parut toute blanche.
Susanne ne bougeait pas. Cette fois, ce fut moi qui
l'entraînai.
- Allons-y, dis-je d'un ton suppliant.
M a i s elle restait immobile. Elle contemplait la grotte
à travers les gouttes de pluie.
- Susanne, je t'en prie ! insistai-je en tirant sur sa
main. Partons, c'est fini, maintenant. Le mystère est
résolu. On n'a plus à avoir peur.
Quelques minutes plus tard, Agatha ouvrit brusque-
ment la porte d'entrée du cottage et se précipita à
notre rencontre.
- O ù étiez-vous ? s'écria-t-elle. Brad et moi étions
malades d'inquiétude !
Elle nous fit entrer en hochant la tête, visiblement
soulagée de nous voir sains et saufs. Puis elle nous
ordonna d'aller nous sécher et nous changer.
Le temps de rejoindre nos vieux cousins dans la cui-
sine pour y boire un bouillon brûlant, la pluie s'était
arrêtée. M a i s je pouvais voir par la fenêtre que le
vent soufflait toujours ; il secouait les arbres en fai-
sant tomber l'eau restée sur les feuilles.
- A présent, dites-nous ce qui vous est arrivé, dit
Brad. Agatha et moi étions si angoissés de vous
savoir dehors dans cette tempête.
- C ' e s t une longue histoire, déclarai-je en réchauf-
fant mes mains sur ma tasse. Je ne sais pas par où
commencer.
- Par le commencement, dit B r a d tranquillement. En
général, c'est le plus simple.
Aidé de Susanne, je fis de mon mieux pour tout leur
raconter, depuis les trois enfants-fantômes jusqu'au
vieillard, en passant par la terrifiante grotte. Tandis
que nous parlions, je me rendis compte que leur
expression changeait peu à peu.
Au début, je vis combien ils étaient soucieux, puis ils
devinrent mécontents d'apprendre que nous avions
négligé leurs avertissements et que nous étions
entrés dans la grotte.
Je terminai mon récit. Un silence pesant s'installa
dans la pièce. Brad, le visage tourné vers la fenêtre,
contemplait les dernières gouttes de pluie qui ruisse-
laient sur les vitres. Agatha se racla la gorge, mais ne
dit rien.
- N o u s sommes vraiment désolés, s'excusa Susanne,
rompant le silence. J'espère que vous ne nous en
voulez pas trop...
- Ce qui compte, c'est que vous soyez sains et saufs,
déclara Agatha.
E l l e se leva, s'avança vers ma sœur et la serra contre
elle. Au moment où elle s'approchait de m o i , les bras
ouverts, un bruit qui provenait du dehors la fit s'arrê-
ter. On entendait des aboiements. De forts aboie-
ments de chien.
Susanne se rua sur la porte du jardin et l'ouvrit.
- J e r r y , regarde ! s'exclama-t-elle. C'est le chien de
Harrison Sadler ! Il a dû sortir de la grotte avant
l'éboulement et il nous a suivis j u s q u ' i c i .
J'allai la rejoindre sur le seuil. Le chien était trempé,
sa fourrure grise était plaquée sur son dos. Nous
l'appelâmes doucement. À notre grande surprise, il
recula en grondant. Je tentai de le calmer.
- Sage, le chien ! Tu as dû avoir peur, hein ?
M a i s il continuait à gronder puis il se remit à aboyer.
Susanne se baissa et essaya de l'apaiser à son tour. Il
recula à nouveau, aboyant, cette fois, avec fureur.
- Eh bien ! m"écriai-je. Je suis ton ami, voyons !
Tu ne te souviens pas de moi ? Je ne suis pas un
fantôme !
Susanne se tourna vers moi, perplexe.
- Tu as raison, nous ne sommes pas des fantômes.
A l o r s pourquoi se comporte-t-il ainsi ?
Je haussai les épaules.
- Tout doux, mon vieux. Tout doux.
Le chien m'ignora. C o m m e je me retournais, j'aper-
çus Brad et Agatha qui se plaquaient contre le mur de
la cuisine, le visage crispé par la peur.
- Ce sont juste B r a d et Agatha, dis-je à l'animal. Ils
sont gentils, ils ne te feront pas de mal.
Etsoudainmagorgesenoua.Jevenaisde
comprendre pourquoi le chien aboyait ainsi. Il en
voulait à B r a d et Agatha.
Agatha gagna le seuil et agita un doigt menaçant en
direction de l'animal.
- Méchant chien ! cria-t-elle. Méchant chien ! Il a
fallu que tu révèles aussi notre secret !
Susannehurla.Àsontour,ellevenaitde
comprendre.
Agatha nous ramena dans la cuisine en nous tirant
par le collet. Puis elle claqua la porte et tira le verrou
avant de se tourner vers son mari.
- Quel dommage que ce chien nous ait trahis, sou-
pira-t-elle en hochant de la tête. Qu'allons-nous faire
de ces enfants maintenant, B r a d ? Qu'allons-nous
faire d'eux ?
FIN