Couvent des Carmélites en Espagne
Couvent des Carmélites en Espagne
À Frantz Listz.
Il existe dans une ville espagnole située sur une île de la Méditerranée,
un couvent de Carmélites Déchaussées où la règle de l’Ordre institué par
sainte Thérèse s’est conservée dans la rigueur primitive de la réformation
due à cette illustre femme. Ce fait est vrai, quelque extraordinaire qu’il
puisse paraître. Quoique les maisons religieuses de la Péninsule et celles du
Continent aient été presque toutes détruites ou bouleversées par les éclats
de la révolution française et des guerres napoléoniennes, cette île ayant
été constamment protégée par la marine anglaise, son riche couvent et ses
paisibles habitants se trouvèrent à l’abri des troubles et des spoliations
générales. Les tempêtes de tout genre qui agitèrent les quinze premières
années du dix-neuvième siècle se brisèrent donc devant ce rocher, peu
distant des côtes de l’Andalousie. Si le nom de l’empereur vint bruire
jusque sur cette plage, il est douteux que son fantastique cortège de gloire
et les flamboyantes majestés de sa vie météorique aient été compris par les
saintes filles agenouillées dans ce cloître. Une rigidité conventuelle que rien
n’avait altérée recommandait cet asile dans toutes les mémoires du monde
catholique. Aussi, la pureté de sa règle y attira-t-elle, des points les plus
éloignés de l’Europe, de tristes femmes dont l’âme, dépouillée de tous liens
humains, soupirait après ce long suicide accompli dans le sein de Dieu.
Nul couvent n’était d’ailleurs plus favorable au détachement complet des
choses d’ici-bas, exigé par la vie religieuse. Cependant, il se voit sur le
Continent un grand nombre de ces maisons magnifiquement bâties au gré de
leur destination. Quelques-unes sont ensevelies au fond des vallées les plus
solitaires ; d’autres suspendues au-dessus des montagnes les plus escarpées,
ou jetées au bord des précipices ; partout l’homme a cherché les poésies
de l’infini, la solennelle horreur du silence ; partout il a voulu se mettre
au plus près de Dieu : il l’a quêté sur les cimes, au fond des abîmes, au
bord des falaises, et l’a trouvé partout. Mais nulle autre part que sur ce
rocher à demi européen, africain à demi, ne pouvaient se rencontrer autant
d’harmonies différentes qui toutes concourussent à si bien élever l’âme, à
en égaliser les impressions les plus douloureuses, à en attiédir les plus vives,
à faire aux peines de la vie un lit profond. Ce monastère a été construit à
l’extrémité de l’île, au point culminant du rocher, qui, par un effet de la
grande révolution du globe, est cassé net du côté de la mer, où, sur tous
5
les points, il présente les vives arêtes de ses tables légèrement rongées à la
hauteur de l’eau, mais infranchissables. Ce roc est protégé de toute atteinte
par des écueils dangereux qui se prolongent au loin, et dans lesquels se joue
le flot brillant de la Méditerranée. Il faut donc être en mer pour apercevoir
les quatre corps du bâtiment carré dont la forme, la hauteur, les ouvertures
ont été minutieusement prescrites par les lois monastiques. Du côté de la
ville, l’église masque entièrement les solides constructions du cloître, dont
les toits sont couverts de larges dalles qui les rendent invulnérables aux
coups de vent, aux orages et à l’action du soleil. L’église, due aux libéralités
d’une famille espagnole, couronne la ville. La façade hardie, élégante, donne
une grande et belle physionomie à cette petite cité maritime. N’est-ce pas
un spectacle empreint de toutes nos sublimités terrestres que l’aspect d’une
ville dont les toits pressés, presque tous disposés en amphithéâtre devant
un joli port, sont surmontés d’un magnifique portail à triglyphe gothique,
à campaniles, à tours menues, à flèches découpées ? La religion dominant
la vie, en en offrant sans cesse aux hommes la fin et les moyens, image
tout espagnole d’ailleurs ! Jetez ce paysage au milieu de la Méditerranée,
sous un ciel brûlant ; accompagnez-le de quelques palmiers, de plusieurs
arbres rabougris, mais vivaces qui mêlaient leurs vertes frondaisons agitées
aux feuillages sculptés de l’architecture immobile ? Voyez les franges de
la mer blanchissant les récifs, et s’opposant au bleu saphir des eaux ;
admirez les galeries, les terrasses bâties en haut de chaque maison et
où les habitants viennent respirer l’air du soir parmi les fleurs, entre la
cime des arbres de leurs petits jardins. Puis, dans le port, quelques voiles.
Enfin, par la sérénité d’une nuit qui commence, écoutez la musique des
orgues, le chant des offices, et les sons admirables des cloches en pleine
mer. Partout du bruit et du calme ; mais plus souvent le calme partout.
Intérieurement, l’église se partageait en trois nefs sombres et mystérieuses.
La furie des vents ayant sans doute interdit à l’architecte de construire
latéralement ces arcs-boutants qui ornent presque partout les cathédrales,
et entre lesquels sont pratiquées des chapelles, les murs qui flanquaient les
deux petites nefs et soutenaient ce vaisseau, n’y répandaient aucune lumière.
Ces fortes murailles présentaient à l’extérieur l’aspect de leurs masses
grisâtres, appuyées, de distance en distance, sur d’énormes contreforts. La
grande nef et ses deux petites galeries latérales étaient donc uniquement
éclairées par la rose à vitraux coloriés, attachée avec un art miraculeux
au-dessus du portail, dont l’exposition favorable avait permis le luxe des
dentelles de pierre et des beautés particulières à l’ordre improprement
nommé gothique. La plus grande portion de ces trois nefs était livrée
aux habitants de la ville, qui venaient y entendre la messe et les offices.
Devant le chœur, se trouvait une grille derrière laquelle pendait un rideau
6
brun à plis nombreux, légèrement entrouvert au milieu, de manière à ne
laisser voir que l’officiant et l’autel. La grille était séparée, à intervalles
égaux, par des piliers qui soutenaient une tribune intérieure et les orgues.
Cette construction, en harmonie avec les ornements de l’église, figurait
extérieurement, en bois sculpté, les colonnettes des galeries supportées par
les piliers de la grande nef. Il eût donc été impossible à un curieux assez hardi
pour monter sur l’étroite balustrade de ces galeries de voir dans le chœur
autre chose que les longues fenêtres octogones et coloriées qui s’élevaient
par pans égaux, autour du maître-autel.
Lors de l’expédition française faite en Espagne pour rétablir l’autorité
du roi Ferdinand VII, et après la prise de Cadix, un général français, venu
dans cette île pour y faire reconnaître le gouvernement royal, y prolongea
son séjour, dans le but de voir ce couvent, et trouva moyen de s’y introduire.
L’entreprise était certes délicate. Mais un homme de passion, un homme
dont la vie l’avait été, pour ainsi dire, qu’une suite de poésies en action, et
qui avait toujours fait des romans au lieu d’en écrire, un homme d’exécution
surtout, devait être tenté par une chose en apparence impossible. S’ouvrir
légalement les portes d’un couvent de femmes ? À peine le pape ou
l’archevêque métropolitain l’eussent-ils permis. Employer la ruse ou la
force ! en cas d’indiscrétion, n’était-ce pas perdre son état, toute sa fortune
militaire, et manquer le but ? Le duc d’Angoulême était encore en Espagne,
et de toutes les fautes que pouvait impunément commettre un homme aimé
par le généralissime, celle-là seule l’eût trouvé sans pitié. Ce général avait
sollicité sa mission afin de satisfaire une secrète curiosité, quoique jamais
curiosité n’ait été plus désespérée. Mais cette dernière tentative était une
affaire de conscience. La maison de ces Carmélites était le seul couvent
espagnol qui eût échappé à ses recherches. Pendant la traversée, qui ne dura
pas une heure, il s’éleva dans son âme un pressentiment favorable à ses
espérances. Puis, quoique du couvent il n’eût vu que les murailles, que de
ces religieuses il n’eût pas même aperçu les robes, et qu’il n’eût écouté que
les chants de la Liturgie, il rencontra sous ces murailles et dans ces chants
de légers indices qui justifièrent son frêle espoir. Enfin, quelque légers que
fussent des soupçons si bizarrement réveillés, jamais passion humaine ne fut
plus violemment intéressée que ne l’était alors la curiosité du général. Mais
il n’y a point de petits évènements pour le cœur ; il grandit tout ; il met dans
les mêmes balances la chute d’un empire de quatorze ans et la chute d’un
gant de femme, et presque toujours le gant y pèse plus que l’empire. Or,
voici les faits dans toute leur simplicité positive. Après les faits viendront
les émotions.
Une heure après que le général eut abordé cet îlot, l’autorité royale y fut
rétablie. Quelques Espagnols constitutionnels, qui s’y étaient nuitamment
7
réfugiés après la prise de Cadix, s’embarquèrent sur un bâtiment que le
général leur permit de fréter pour s’en aller à Londres. Il n’y eut donc là
ni résistance ni réaction. Cette petite Restauration insulaire n’allait pas sans
une messe, à laquelle durent assister les deux compagnies commandées
pour l’expédition. Or, ne connaissant pas la rigueur de la clôture chez
les Carmélites Déchaussées, le général avait espéré pouvoir obtenir, dans
l’église, quelques renseignements sur les religieuses enfermées dans le
couvent, dont une d’elles peut-être lui était plus chère que la vie et plus
précieuse que l’honneur. Ses espérances furent d’abord cruellement déçues.
La messe fut, à la vérité, célébrée avec pompe. En faveur de la solennité, les
rideaux qui cachaient habituellement le chœur furent ouverts, et en laissèrent
voir les richesses, les précieux tableaux et les châsses ornées de pierreries,
dont l’éclat effaçait celui des nombreux ex-voto d’or et d’argent attachés par
les marins de ce port aux piliers de la grande nef. Les religieuses s’étaient
toutes réfugiées dans la tribune de l’orgue. Cependant, malgré ce premier
échec, durant la messe d’actions de grâces, se développa largement le drame
le plus secrètement intéressant qui jamais ait fait battre un cœur d’homme.
La sœur qui touchait l’orgue excita un si vif enthousiasme qu’aucun des
militaires ne regretta d’être venu à l’office. Les soldats même y trouvèrent
du plaisir, et tous les officiers furent dans le ravissement. Quant au général,
il resta calme et froid en apparence. Les sensations que lui causèrent les
différents morceaux exécutés par la religieuse sont du petit nombre de
choses dont l’expression est interdite à la parole, et la rend impuissante, mais
qui, semblables à la mort, à Dieu, à l’Éternité, ne peuvent s’apprécier que
dans le léger point de contact qu’elles ont avec les hommes. Par un singulier
hasard, la musique des orgues paraissait appartenir à l’école de Rossini, le
compositeur qui a transporté le plus de passion humaine dans l’art musical,
et dont les œuvres inspireront quelque jour, par leur nombre et leur étendue,
un respect homérique. Parmi les partitions dues à ce beau génie, la religieuse
semblait avoir plus particulièrement étudié celle du Mose, sans doute parce
que le sentiment de la musique sacrée s’y trouve exprimé au plus haut degré.
Peut-être ces deux esprits, l’un si glorieusement européen, l’autre inconnu,
s’étaient-ils rencontrés dans l’intuition d’une même poésie. Cette opinion
était celle de deux officiers, vrais dilettanti, qui regrettaient sans doute en
Espagne le théâtre Favart. Enfin, au Te Deum, il fut impossible de ne pas
reconnaître une âme française dans le caractère que prit soudain la musique.
Le triomphe du Roi Très Chrétien excitait évidemment la joie la plus vive
au fond du cœur de cette religieuse. Certes elle était Française. Bientôt le
sentiment de la patrie éclata, jaillit comme une gerbe de lumière dans une
réplique des orgues où la sœur introduisit des motifs qui respirèrent toute la
délicatesse du goût parisien, et auxquels se mêlèrent vaguement les pensées
8
de nos plus beaux airs nationaux. Des mains espagnoles n’eussent pas mis,
à ce gracieux hommage fait aux armes victorieuses, la chaleur qui acheva
de déceler l’origine de la musicienne.
– Il y a donc de la France partout ? dit un soldat.
Le général était sorti pendant le Te Deum, il lui avait été impossible de
l’écouter. Le jeu de la musicienne lui dénonçait une femme aimée avec
ivresse, et qui s’était si profondément ensevelie au cœur de la religion et
si soigneusement dérobée aux regards du monde, qu’elle avait échappé
jusqu’alors à des recherches obstinées adroitement faites par des hommes
qui disposaient et d’un grand pouvoir et d’une intelligence supérieure. Le
soupçon réveillé dans le cœur du général fut presque justifié par le vague
rappel d’un air délicieux de mélancolie, l’air de Fleuve du Tage, romance
française dont souvent il avait entendu jouer le prélude dans un boudoir
de Paris à la personne qu’il aimait, et dont cette religieuse venait alors de
se servir pour exprimer, au milieu de la joie des triomphateurs, les regrets
d’une exilée. Terrible sensation ! Espérer la résurrection d’un amour perdu,
le retrouver encore perdu, l’entrevoir mystérieusement, après cinq années
pendant lesquelles la passion s’était irritée dans le vide, et agrandie par
l’inutilité des tentatives faites pour la satisfaire !
Qui, dans sa vie, n’a pas, une fois au moins, bouleversé son chez-soi,
ses papiers, sa maison, fouillé sa mémoire avec impatience en cherchant un
objet précieux, et ressenti l’ineffable plaisir de le trouver, après un jour ou
deux consumés en recherches vaines ; après avoir espéré, désespéré de le
rencontrer ; après avoir dépensé les irritations les plus vives de l’âme pour
ce rien important qui causait presque une passion ? Eh ! bien, étendez cette
espèce de rage sur cinq années ; mettez une femme, un cœur, un amour à
la place de ce rien ; transportez la passion dans les plus hautes régions du
sentiment ; puis supposez un homme ardent, un homme à cœur et face de
lion, un de ces hommes à crinière qui imposent et communiquent à ceux qui
les envisagent une respectueuse terreur ! Peut-être comprendrez-vous alors
la brusque sortie du général pendant le Te Deum, au moment où le prélude
d’une romance jadis écoutée avec délices par lui, sous des lambris dorés,
vibra sous la nef de cette église marine.
Il descendit la rue montueuse qui conduisait à cette église, et ne s’arrêta
qu’au moment où les sons graves de l’orgue ne parvinrent plus à son oreille.
Incapable de songer à autre chose qu’à son amour, dont la volcanique
éruption lui brûlait le cœur, le général français ne s’aperçut de la fin du Te
Deum qu’au moment où l’assistance espagnole descendit par flots. Il sentit
que sa conduite ou son attitude pouvaient paraître ridicules, et revint prendre
sa place à la tête du cortège, en disant à l’alcade et au gouverneur de la
ville qu’une subite indisposition l’avait obligé d’aller prendre l’air. Puis,
9
afin de pouvoir rester dans l’île, il songea soudain à tirer parti de ce prétexte
d’abord insouciamment donné. Objectant l’aggravation de son malaise, il
refusa de présider le repas offert par les autorités insulaires aux officiers
français ; il se mit au lit, et fit écrire au major-général pour lui annoncer la
passagère maladie qui le forçait de remettre à un colonel le commandement
des troupes. Cette ruse si vulgaire, mais si naturelle, le rendit libre de tout
soin pendant le temps nécessaire à l’accomplissement de ses projets. En
homme essentiellement catholique et monarchique, il s’informa de l’heure
des offices et affecta le plus grand attachement aux pratiques religieuses,
piété qui, en Espagne, ne devait surprendre personne.
Le lendemain même, pendant le départ de ses soldats, le général se
rendit au couvent pour assister aux vêpres. Il trouva l’église désertée
par les habitants qui, malgré leur dévotion, étaient allés voir sur le port
l’embarcation des troupes. Le Français, heureux de se trouver seul dans
l’église, eut soin d’en faire retentir les voûtes sonores du bruit de ses
éperons ; il y marcha bruyamment, il toussa, il se parla tout haut à lui-
même pour apprendre aux religieuses, et surtout à la musicienne, que, si les
Français parlaient, il en restait un. Ce singulier avis fut-il entendu, compris ?
… le général le crut. Au Magnificat, les orgues semblèrent lui faire une
réponse qui lui fut apportée par les vibrations de l’air. L’âme de la religieuse
vola vers lui sur les ailes de ses notes, et s’émut dans le mouvement des
sons. La musique éclata dans toute sa puissance ; elle échauffa l’église. Ce
chant de joie, consacré par la sublime liturgie de la Chrétienté Romaine pour
exprimer l’exaltation de l’âme en présence des splendeurs du Dieu toujours
vivant, devint l’expression d’un cœur presque effrayé de son bonheur, en
présence des splendeurs d’un périssable amour qui durait encore et venait
l’agiter au-delà de la tombe religieuse où s’ensevelissent les femmes pour
renaître épouses du Christ.
L’orgue est certes le plus grand, le plus audacieux, le plus magnifique
de tous les instruments créés par le génie humain. Il est un orchestre entier,
auquel une main habile peut tout demander, il peut tout exprimer. N’est-ce
pas, en quelque sorte, un piédestal sur lequel l’âme se pose pour s’élancer
dans les espaces lorsque, dans son vol, elle essaie de tracer mille tableaux,
de peindre la vie, de parcourir l’infini qui sépare le ciel de la terre ? Plus
un poète en écoute les gigantesques harmonies, mieux il conçoit qu’entre
les hommes agenouillés et le Dieu caché par les éblouissants rayons du
Sanctuaire les cent voix de ce chœur terrestre peuvent seules combler les
distances, et sont le seul truchement assez fort pour transmettre au ciel
les prières humaines dans l’omnipotence de leurs modes, dans la diversité
de leurs mélancolies, avec les teintes de leurs méditatives extases, avec
les jets impétueux de leurs repentirs et les mille fantaisies de toutes les
10
croyances. Oui, sous ces longues voûtes, les mélodies enfantées par le génie
des choses saintes trouvent des grandeurs inouïes dont elles se parent et se
fortifient. Là, le jour affaibli, le silence profond, les chants qui alternent
avec le tonnerre des orgues, font à Dieu comme un voile à travers lequel
rayonnent ses lumineux attributs. Toutes ces richesses sacrées semblèrent
être jetées comme un grain d’encens sur le frêle autel de l’Amour à la
face du trône éternel d’un Dieu jaloux et vengeur. En effet, la joie de
la religieuse n’eut pas ce caractère de grandeur et de gravité qui doit
s’harmonier avec les solennités du Magnificat ; elle lui donna de riches, de
gracieux développements, dont les différents rythmes accusaient une gaieté
humaine. Ses motifs eurent le brillant des roulades d’une cantatrice qui tâche
d’exprimer l’amour, et ses chants sautillèrent comme l’oiseau près de sa
compagne. Puis, par moments, elle s’élançait par bonds dans le passé pour
y folâtrer, pour y pleurer tour à tour. Son mode changeant avait quelque
chose de désordonné comme l’agitation de la femme heureuse du retour de
son amant. Puis, après les fugues flexibles du délire et les effets merveilleux
de cette reconnaissance fantastique, l’âme qui parlait ainsi fit un retour
sur elle-même. La musicienne passant du majeur au mineur, sut instruire
son auditeur de sa situation présente. Soudain elle lui raconta ses longues
mélancolies et lui dépeignit sa lente maladie morale. Elle avait aboli chaque
jour un sens, retranché chaque nuit quelque pensée, réduit graduellement
son cœur en cendres. Après quelques molles ondulations, sa musique prit, de
teinte en teinte, une couleur de tristesse profonde. Bientôt les échos versèrent
les chagrins à torrents. Enfin tout à coup les hautes notes firent détonner un
concert de voix angéliques, comme pour annoncer à l’amant perdu, mais
non pas oublié, que la réunion des deux âmes ne se ferait plus que dans les
cieux : touchante espérance ! Vint l’Amen. Là, plus de joie ni de larmes dans
les airs ; ni mélancolie, ni regrets. L’Amen fut un retour à Dieu ; ce dernier
accord fut grave, solennel, terrible. La musicienne déploya tous les crêpes
de la religieuse, et, après les derniers grondements des basses, qui firent
frémir les auditeurs jusque dans leurs cheveux, elle sembla s’être replongée
dans la tombe d’où elle était pour un moment sortie. Quand les airs eurent,
par degrés, cessé leurs vibrations oscillatoires, vous eussiez dit que l’église,
jusque-là lumineuse, rentrait dans une profonde obscurité.
Le général avait été rapidement emporté par la course de ce vigoureux
génie, et l’avait suivi dans les régions qu’il venait de parcourir. Il
comprenait, dans toute leur étendue, les images dont abonda cette brûlante
symphonie, et pour lui ces accords allaient bien loin. Pour lui, comme pour
la sœur, ce poème était l’avenir, le présent et le passé. La musique, même
celle du théâtre, n’est-elle pas, pour les âmes tendres et poétiques, pour
les cœurs souffrants et blessés, un texte qu’elles développent au gré de
11
leurs souvenirs ? S’il faut un cœur de poète pour faire un musicien, ne
faut-il pas de la poésie et de l’amour pour écouter pour comprendre les
grandes œuvres musicales ? La Religion, l’Amour et la Musique ne sont-
ils pas la triple expression d’un même fait, le besoin d’expansion dont est
travaillée toute âme noble ? Ces trois poésies vont toutes à Dieu, qui dénoue
toutes les émotions terrestres. Aussi cette sainte Trinité humaine participe-
t-elle des grandeurs infinies de Dieu, que nous ne configurons jamais sans
l’entourer des feux de l’amour, des sistres d’or de la musique, de lumière et
d’harmonie. N’est-il pas le principe et la fin de nos œuvres ?
Le Français devina que, dans ce désert, sur ce rocher entouré par la
mer, la religieuse s’était emparée de la musique pour y jeter le surplus de
passion qui la dévorait. Était-ce un hommage fait à Dieu de son amour, était-
ce le triomphe de l’amour sur Dieu ? questions difficiles à décider. Mais,
certes, le général ne put douter qu’il ne retrouvât en ce cœur mort au monde
une passion tout aussi brûlante que l’était la sienne. Les vêpres finies, il
revint chez l’alcade, où il était logé. Restant d’abord en proie aux mille
jouissances que prodigue une satisfaction longtemps attendue, péniblement
cherchée, il ne vit rien au-delà. Il était toujours aimé. La solitude avait
grandi l’amour dans ce cœur, autant que l’amour avait été grandi dans le sien
par les barrières successivement franchies et mises par cette femme entre
elle et lui. Cet épanouissement de l’âme eut sa durée naturelle. Puis vint
le désir de revoir cette femme, de la disputer à Dieu, de la lui ravir, projet
téméraire qui plut à cet homme audacieux. Après le repas, il se coucha pour
éviter les questions, pour être seul, pour pouvoir penser sans trouble, et resta
plongé dans les méditations les plus profondes, jusqu’au lendemain matin.
Il ne se leva que pour aller à la messe. Il vint à l’église, il se plaça près de
la grille ; son front touchait le rideau ; il aurait voulu le déchirer, mais il
n’était pas seul : son hôte l’avait accompagné par politesse, et la moindre
imprudence pouvait compromettre l’avenir de sa passion, en ruiner les
nouvelles espérances. Les orgues se firent entendre, mais elles n’étaient plus
touchées par les mêmes mains. La musicienne des deux jours précédents ne
tenait plus le clavier. Tout fut pâle et froid pour le général. Sa maîtresse était-
elle accablée par les mêmes émotions sous lesquelles succombait presque
un vigoureux cœur d’homme ? Avait-elle si bien partagé, compris un amour
fidèle et désiré, qu’elle en fût mourante sur son lit dans sa cellule ? Au
moment où mille réflexions de ce genre s’élevaient dans l’esprit du Français,
il entendit résonner près de lui la voix de la personne qu’il adorait, il en
reconnut le timbre clair. Cette voix, légèrement altérée par un tremblement
qui lui donnait toutes les grâces que prête aux jeunes filles leur timidité
pudique, tranchait sur la masse du chant, comme celle d’une prima donna
sur l’harmonie d’un finale. Elle faisait à l’âme l’effet que produit aux yeux
12
un filet d’argent ou d’or dans une frise obscure. C’était donc bien elle !
Toujours Parisienne, elle n’avait pas dépouillé sa coquetterie, quoiqu’elle
eût quitté les parures du monde pour le bandeau, pour la dure étamine des
Carmélites. Après avoir signé son amour la veille, au milieu des louanges
adressées au Seigneur, elle semblait dire à son amant : – Oui, c’est moi, je
suis là, j’aime toujours ; mais je suis à l’abri de l’amour. Tu m’entendras,
mon âme t’enveloppera, et je resterai sous le linceul brun de ce chœur d’où
nul pouvoir ne saurait m’arracher. Tu ne me verras pas.
– C’est bien elle ! se dit le général en relevant son front, en le dégageant de
ses mains, sur lesquelles il l’avait appuyé ; car il n’avait pu d’abord soutenir
l’écrasante émotion qui s’éleva comme un tourbillon dans son cœur quand
cette voix connue vibra sous les arceaux, accompagnée par le murmure des
vagues. L’orage était au dehors, et le calme dans le sanctuaire. Cette voix
si riche continuait à déployer toutes ses câlineries, elle arrivait comme un
baume sur le cœur embrasé de cet amant, elle fleurissait dans l’air, qu’on
désirait mieux aspirer pour y prendre les émanations d’une âme exhalée avec
amour dans les paroles de la prière. L’alcade vint rejoindre son hôte, il le
trouva fondant en larmes à l’Élévation, qui fut chantée par la religieuse, et
l’emmena chez lui. Surpris de rencontrer tant de dévotion dans un militaire
français, l’alcade avait invité à souper le confesseur du couvent, et il en
prévint le général, auquel jamais nouvelle n’avait fait autant de plaisir.
Pendant le souper, le confesseur fut l’objet des attentions du Français, dont le
respect intéressé confirma les Espagnols dans la haute opinion qu’ils avaient
prise de sa piété. Il demanda gravement le nombre des religieuses, des détails
sur les revenus du couvent et sur ses richesses, en homme qui paraissait
vouloir entretenir poliment le bon vieux prêtre des choses dont il devait être
le plus occupé. Puis il s’informa de la vie que menaient ces saintes filles.
Pouvaient-elles sortir ? les voyait-on ?
– Seigneur, dit le vénérable ecclésiastique, la règle est sévère. S’il faut
une permission de Notre Saint-Père pour qu’une femme vienne dans une
maison de Saint-Bruno, ici même rigueur. Il est impossible à un homme
d’entrer dans un couvent de Carmélites Déchaussées, à moins qu’il ne
soit prêtre et attaché par l’archevêque au service de la Maison. Aucune
religieuse ne sort. Cependant LA GRANDE SAINTE (la mère Thérèse)
a souvent quitté sa cellule. Le Visiteur ou les Mères Supérieures peuvent
seules permettre à une religieuse, avec l’autorisation de l’archevêque, de
voir des étrangers, surtout en cas de maladie. Or nous sommes un Chef
d’Ordre, et nous avons conséquemment une Mère Supérieure au Couvent.
Nous avons, entre autres étrangères, une Française, la sœur Thérèse, celle
qui dirige la musique de la Chapelle.
13
– Ah ! répondit le général en feignant la surprise. Elle a dû être satisfaite
du triomphe des armes de la maison de Bourbon ?
– Je leur ai dit l’objet de la messe, elles sont toujours un peu curieuses.
– Mais la sœur Thérèse peut avoir des intérêts en France, elle voudrait
peut-être y faire savoir quelque chose, en demander des nouvelles ?
– Je ne le crois pas, elle se serait adressée à moi pour en savoir.
– En qualité de compatriote, dit le général, je serais bien curieux de la
voir… Si cela est possible, si la Supérieure y consent, si…
– À la grille, et même en présence de la Révérende Mère, une entrevue
serait impossible pour qui que ce soit ; mais en faveur d’un libérateur du
trône catholique et de la sainte religion, malgré la rigidité de la Mère, la règle
peut dormir un moment, dit le confesseur en clignant les yeux. J’en parlerai.
– Quel âge a la sœur Thérèse ? demanda l’amant qui n’osa pas
questionner le prêtre sur la beauté de la religieuse.
– Elle n’a plus d’âge, répondit le bonhomme avec une simplicité qui fit
frémir le général.
Le lendemain matin, avant la sieste, le confesseur vint annoncer au
Français que la sœur Thérèse et la Mère consentaient à le recevoir à la grille
du parloir, avant l’heure des vêpres. Après la sieste, pendant laquelle le
général dévora le temps en allant se promener sur le port, par la chaleur
du midi, le prêtre revint le chercher et l’introduisit dans le couvent ; il le
guida sous une galerie qui longeait le cimetière, et dans laquelle quelques
fontaines, plusieurs arbres verts et des arceaux multipliés entretenaient une
fraîcheur en harmonie avec le silence du lieu. Parvenus au fond de cette
longue galerie, le prêtre fit entrer son compagnon dans une salle partagée
en deux parties par une grille couverte d’un rideau brun. Dans la partie en
quelque sorte publique, où le confesseur laissa le général, régnait, le long
du mur, un banc de bois ; quelques chaises également en bois se trouvaient
près de la grille. Le plafond était composé de solives saillantes, en chêne
vert, et sans nul ornement. Le jour ne venait dans cette salle que par deux
fenêtres situées dans la partie affectée aux religieuses, en sorte que cette
faible lumière, mal reflétée par un bois à teintes brunes, suffisait à peine
pour éclairer le grand Christ noir, le portrait de sainte Thérèse et un tableau
de la Vierge qui décoraient les parois grises du parloir. Les sentiments du
général prirent donc, malgré leur violence, une couleur mélancolique. Il
devint calme dans ce calme domestique. Quelque chose de grand comme la
tombe le saisit sous ces frais planchers. N’était-ce pas son silence éternel,
sa paix profonde, ses idées d’infini ? Puis, la quiétude et la pensée fixe du
cloître, cette pensée qui se glisse dans l’air, dans le clair-obscur, dans tout, et
qui, n’étant tracée nulle part, est encore agrandie par l’imagination, ce grand
mot : la paix dans le Seigneur, entre, là, de vive force, dans l’âme la moins
14
religieuse. Les couvents d’hommes se conçoivent peu ; l’homme y semble
faible : il est né pour agir, pour accomplir une vie de travail à laquelle il se
soustrait dans sa cellule. Mais dans un monastère de femmes, combien de
vigueur virile et de touchante faiblesse ! Un homme peut être poussé par
mille sentiments au fond d’une abbaye, il s’y jette comme dans un précipice ;
mais la femme n’y vient jamais qu’entraînée par un seul sentiment : elle
ne s’y dénature pas, elle épouse Dieu. Vous pouvez dire aux religieux :
Pourquoi n’avez-vous pas lutté ? Mais la réclusion d’une femme n’est-elle
pas toujours une lutte sublime ? Enfin, le général trouva ce parloir muet et
ce couvent perdu dans la mer tout pleins de lui. L’amour arrive rarement
à la solennité ; mais l’amour encore fidèle au sein de Dieu, n’était-ce pas
quelque chose de solennel, et plus qu’un homme n’avait le droit d’espérer au
dix-neuvième siècle, par les mœurs qui courent ? Les grandeurs infinies de
cette situation pouvaient agir sur l’âme du général, il était précisément assez
élevé pour oublier la politique, les honneurs, l’Espagne, le monde de Paris,
et monter jusqu’à la hauteur de ce dénouement grandiose. D’ailleurs, quoi
de plus véritablement tragique ? Combien de sentiments dans la situation
des deux amants seuls réunis au milieu de la mer sur un banc de granit, mais
séparés par une idée, par une barrière infranchissable ! Voyez l’homme se
disant : – Triompherai-je de Dieu dans ce cœur ? Un léger bruit fit tressaillir
cet homme, le rideau brun se tira ; puis il vit dans la lumière une femme
debout, mais dont la figure lui était cachée par le prolongement du voile plié
sur la tête : suivant la règle de la maison, elle était vêtue de cette robe dont la
couleur est devenue proverbiale. Le général ne put apercevoir les pieds nus
de la religieuse, qui lui en auraient attesté l’effrayante maigreur ; cependant,
malgré les plis nombreux de la robe grossière qui couvrait et ne parait plus
cette femme, il devina que les larmes, la prière, la passion, la vie solitaire
l’avaient déjà desséchée.
La main glacée d’une femme, celle de la Supérieure sans doute, tenait
encore le rideau ; et le général, ayant examiné le témoin nécessaire de cet
entretien, rencontra le regard noir et profond d’une vieille religieuse, presque
centenaire, regard clair et jeune, qui démentait les rides nombreuses par
lesquelles le pâle visage de cette femme était sillonné.
– Madame la duchesse, demanda-t-il d’une voix fortement émue à la
religieuse qui baissait la tête, votre compagne entend-elle le français ?
– Il n’y a pas de duchesse ici, répondit la religieuse vous êtes devant la
sœur Thérèse. La femme, celle que vous nommez ma compagne, est ma
mère en Dieu, ma Supérieure ici-bas.
Ces paroles, si humblement prononcées par la voix qui jadis s’harmoniait
avec le luxe et l’élégance au milieu desquels avait vécu cette femme, reine
15
de la mode à Paris, par une bouche dont le langage était jadis si léger, si
moqueur, frappèrent le général comme l’eût fait un coup de foudre.
– Ma sainte mère ne parle que le latin et l’espagnol, ajouta-t-elle.
– Je ne sais ni l’un ni l’autre. Ma chère Antoinette, excusez-moi près
d’elle.
En entendant son nom doucement prononcé par un homme naguère si dur
pour elle, la religieuse éprouva une vive émotion intérieure que trahirent les
légers tremblements de son voile, sur lequel la lumière tombait en plein.
– Mon frère, dit-elle en portant sa manche sous son voile pour s’essuyer
les yeux peut-être, je me nomme la sœur Thérèse…
Puis elle se tourna vers la mère, et lui dit, en espagnol, ces paroles que
le général entendait parfaitement ; il en savait assez pour le comprendre, et
peut-être aussi pour le parler :
– Ma chère mère, ce cavalier vous présente ses respects, et vous prie de
l’excuser de ne pouvoir les mettre lui-même à vos pieds ; mais il ne sait
aucune des deux langues que vous parlez…
La vieille inclina la tête lentement, sa physionomie prit une expression
de douceur angélique, rehaussée néanmoins par le sentiment de sa puissance
et de sa dignité.
– Tu connais ce cavalier ? lui demanda la Mère en lui jetant un regard
pénétrant.
– Oui, ma mère.
– Rentre dans ta cellule, ma fille ! dit la Supérieure d’un ton impérieux.
Le général s’effaça vivement derrière le rideau, pour ne pas laisser
deviner sur son visage les émotions terribles qui l’agitaient ; et dans l’ombre,
il croyait voir encore les yeux perçants de la Supérieure. Cette femme,
maîtresse de la fragile et passagère félicité dont la conquête coûtait tant de
soins, lui avait fait peur, et il tremblait, lui qu’une triple rangée de canons
n’avait jamais effrayé. La duchesse marchait vers la porte, mais elle se
retourna : – Ma Mère, dit-elle d’un ton de voix horriblement calme, ce
Français est un de mes frères.
– Reste donc, ma fille ! répondit la vieille femme après une pause.
Cet admirable jésuitisme accusait tant d’amour et de regrets, qu’un
homme moins fortement organisé que ne l’était le général se serait senti
défaillir en éprouvant de si vifs plaisirs au milieu d’un immense péril, pour
lui tout nouveau. De quelle valeur étaient donc les mots, les regards, les
gestes dans une scène où l’amour devait échapper à des yeux de lynx, à des
griffes de tigre ! La sœur Thérèse revint.
– Vous voyez, mon frère, ce que j’ose faire pour vous entretenir un
moment de votre salut, et des vœux que mon âme adresse pour vous chaque
jour au ciel. Je commets un péché mortel. J’ai menti. Combien de jours de
16
pénitence pour effacer ce mensonge ! mais ce sera souffrir pour vous. Vous
ne savez pas, mon frère, quel bonheur est d’aimer dans le ciel, de pouvoir
s’avouer ses sentiments alors que la religion les a purifiés, les a transportés
dans les régions les plus hautes, et qu’il nous est permis de ne plus regarder
qu’à l’âme. Si les doctrines, si l’esprit de la sainte à laquelle nous devons cet
asile ne m’avaient pas enlevée loin des misères terrestres, et ravie bien loin
de la sphère où elle est, mais certes au-dessus du monde, je ne vous eusse
pas revu. Mais je puis vous voir, vous entendre et demeurer calme…
– Eh ! bien, Antoinette, s’écria le général en l’interrompant à ces
mots, faites que je vous voie, vous que j’aime maintenant avec ivresse,
éperdument, comme vous avez voulu être aimé par moi.
– Ne m’appelez pas Antoinette, je vous en supplie. Les souvenirs du passé
me font mal. Ne voyez ici que la sœur Thérèse, une créature confiante en
la miséricorde divine. Et, ajouta-t-elle après une pause, modérez-vous, mon
frère. Notre Mère nous séparerait impitoyablement, si votre visage trahissait
des passions mondaines, ou si vos yeux laissaient tomber des pleurs.
Le général inclina la tête comme pour se recueillir. Quand il leva les
yeux sur la grille, il aperçut, entre deux barreaux, la figure amaigrie, pâle,
mais ardente encore de la religieuse. Son teint, où jadis fleurissaient tous
les enchantements de la jeunesse, où l’heureuse opposition d’un blanc mat
contrastait avec les couleurs de la rose du Bengale, avait pris le ton chaud
d’une coupe de porcelaine sous laquelle est enfermée une faible lumière. La
belle chevelure dont cette femme était si fière avait été rasée. Un bandeau
ceignait son front et enveloppait son visage. Ses yeux, entourés d’une
meurtrissure due aux austérités de cette vie, lançaient, par moments, des
rayons fiévreux, et leur calme habituel n’était qu’un voile. Enfin, de cette
femme il ne restait que l’âme.
– Ah ! vous quitterez ce tombeau, vous qui êtes devenue ma vie ! Vous
m’apparteniez, et n’étiez pas libre de vous donner, même à Dieu. Ne m’avez-
vous pas promis de sacrifier tout au moindre de mes commandements ?
Maintenant vous me trouverez peut-être digne de cette promesse, quand
vous saurez ce que j’ai fait pour vous. Je vous ai cherchée dans le
monde entier. Depuis cinq ans, vous êtes ma pensée de tous les instants,
l’occupation de ma vie. Mes amis, des amis bien puissants, vous le savez,
m’ont aidé de toute leur force à fouiller les couvents de France, d’Italie,
d’Espagne, de Sicile, de l’Amérique. Mon amour s’allumait plus vif à
chaque recherche vaine ; j’ai souvent fait de longs voyages sur un faux
espoir, j’ai dépensé ma vie et les plus larges battements de mon cœur autour
des murailles noires de plusieurs cloîtres. Je ne vous parle pas d’une fidélité
sans bornes, qu’est-ce ? un rien en comparaison des vœux infinis de mon
17
amour. Si vous avez été vraie jadis dans vos remords, vous ne devez pas
hésiter à me suivre aujourd’hui.
– Vous oubliez que je ne suis pas libre.
– Le duc est mort, répondit-il vivement.
La sœur Thérèse rougit.
– Que le ciel lui soit ouvert, dit-elle avec une vive émotion, il a été
généreux pour moi. Mais je ne parlais pas de ces liens, une de mes fautes a
été de vouloir les briser tous sans scrupule pour vous.
– Vous parlez de vos vœux, s’écria le général en fronçant les sourcils. Je
ne croyais pas que quelque chose vous pesât au cœur plus que votre amour.
Mais n’en doutez pas, Antoinette, j’obtiendrai du Saint-Père un bref qui
déliera vos serments. J’irai certes à Rome, j’implorerai toutes les puissances
de la terre ; et si Dieu pouvait descendre, je le…
– Ne blasphémez pas.
– Ne vous inquiétez donc pas de Dieu ! Ah ! j’aimerais bien mieux savoir
que vous franchiriez pour moi ces murs ; que, ce soir même, vous vous
jetteriez dans une barque au bas des rochers. Nous irions être heureux je ne
sais où, au bout du monde ! Et, près de moi, vous reviendriez à la vie, à la
santé, sous les ailes de l’Amour.
– Ne parlez pas ainsi, reprit la sœur Thérèse, vous ignorez ce que vous
êtes devenu pour moi. Je vous aime bien mieux que je ne vous ai jamais
aimé. Je prie Dieu tous les jours pour vous, et je ne vous vois plus avec
les yeux du corps. Si vous connaissiez, Armand, le bonheur de pouvoir
se livrer sans honte à une amitié pure que Dieu protège ! Vous ignorez
combien je suis heureuse d’appeler les bénédictions du ciel sur vous. Je ne
prie jamais pour moi : Dieu fera de moi suivant ses volontés. Mais vous,
je voudrais, au prix de mon éternité, avoir quelque certitude que vous êtes
heureux en ce monde, et que vous serez heureux en l’autre, pendant tous
les siècles. Ma vie éternelle est tout ce que le malheur m’a laissé à vous
offrir. Maintenant, je suis vieillie dans les larmes, je ne suis plus ni jeune ni
belle ; d’ailleurs vous mépriseriez une religieuse devenue femme, qu’aucun
sentiment, même l’amour maternel, n’absoudrait pas… Que me direz-vous
qui puisse balancer les innombrables réflexions accumulées dans mon cœur
depuis cinq années, et qui l’ont changé, creusé, flétri ? J’aurais dû le donner
moins triste à Dieu !
– Ce que je dirai, ma chère Antoinette ! je dirai que je t’aime ; que
l’affection, l’amour, l’amour vrai, le bonheur de vivre dans un cœur tout à
nous, entièrement à nous, sans réserve, est si rare et si difficile à rencontrer,
que j’ai douté de toi, que je t’ai soumise à de rudes épreuves ; mais
aujourd’hui je t’aime de toute les puissances de mon âme : si tu me suis dans
18
la retraite, je n’entendrai plus d’autre voix que la tienne, je ne verrai plus
d’autre visage que le tien…
– Silence, Armand ! Vous abrégez le seul instant pendant lequel il nous
sera permis de nous voir ici-bas.
– Antoinette, veux-tu me suivre ?
– Mais je ne vous quitte pas. Je vis dans votre cœur, mais autrement que
par un intérêt de plaisir mondain, de vanité, de jouissance égoïste ; je vis
ici pour vous, pâle et flétrie, dans le sein de Dieu ! S’il est juste, vous serez
heureux…
– Phrases que tout cela ! Et si je te veux pâle et flétrie ? Et si je ne puis
être heureux qu’en te possédant ? Tu connaîtras donc toujours des devoirs
en présence de ton amant ? Il n’est donc jamais au-dessus de tout dans ton
cœur ? Naguère, tu lui préférais la société, toi, je ne sais quoi ; maintenant,
c’est Dieu, c’est mon salut. Dans la sœur Thérèse, je reconnais toujours la
duchesse ignorante des plaisirs de l’amour, et toujours insensible sous les
apparences de la sensibilité. Tu ne m’aimes pas, tu n’as jamais aimé…
– Ha, mon frère…
– Tu ne veux pas quitter cette tombe, tu aimes mon âme, dis-tu ? Eh !
bien, tu la perdras à jamais cette âme, je me tuerai.
– Ma mère, cria la sœur Thérèse en espagnol, je vous ai menti, cet homme
est mon amant !
Aussitôt le rideau tomba. Le général, demeuré stupide, entendit à peine
les portes intérieures se fermant avec violence.
– Ah ! elle m’aime encore ! s’écria-t-il en comprenant tout ce qu’il y avait
de sublime dans le cri de la religieuse. Il faut l’enlever d’ici…
Le général quitta l’île, revint au quartier-général, il allégua des raisons
de santé, demanda un congé et retourna promptement en France.
Voici maintenant l’aventure qui avait déterminé la situation respective
où se trouvaient alors les deux personnages de cette scène.
Ce que l’on nomme en France le faubourg Saint-Germain n’est ni un
quartier, ni une secte, ni une institution, ni rien qui se puisse nettement
exprimer. La place Royale, le faubourg Saint-Honoré, la Chaussée-d’Antin
possèdent également des hôtels où se respire l’air du faubourg Saint-
Germain. Ainsi, déjà tout le faubourg n’est pas dans le faubourg. Des
personnes nées fort loin de son influence peuvent la ressentir et s’agréger
à ce monde, tandis que certaines autres qui y sont nées peuvent en être à
jamais bannies. Les manières, le parler, en un mot la tradition faubourg
Saint-Germain est à Paris, depuis environ quarante ans, ce que la Cour
y était jadis, ce qu’était l’hôtel Saint-Paul dans le quatorzième siècle, le
Louvre au quinzième, le Palais, l’hôtel Rambouillet, la place Royale au
seizième, puis Versailles au dix-septième et au dix-huitième siècle. À toutes
19
les phases de l’histoire, le Paris de la haute classe et de la noblesse a eu
son centre, comme le Paris vulgaire aura toujours le sien. Cette singularité
périodique offre une ample matière aux réflexions de ceux qui veulent
observer ou peindre les différentes zones sociales ; et peut-être ne doit-on
pas en rechercher les causes seulement pour justifier le caractère de cette
aventure, mais aussi pour servir à de graves intérêts, plus vivaces dans
l’avenir que dans le présent, si toutefois l’expérience n’est pas un non-
sens pour les partis comme pour la jeunesse. Les grands seigneurs et les
gens riches, qui singeront toujours les grands seigneurs, ont, à toutes les
époques, éloigné leurs maisons des endroits très habités. Si le duc d’Uzès
se bâtit, sous le règne de Louis XIV, le bel hôtel à la porte duquel il mit
la fontaine de la rue Montmartre, acte de bienfaisance qui le rendit, outre
ses vertus, l’objet d’une Vénération si populaire que le quartier suivit en
masse son convoi, ce coin de Paris était alors désert. Mais aussitôt que
les fortifications s’abattirent, que les marais situés au-delà des boulevards
s’emplirent de maisons, la famille d’Uzès quitta ce bel hôtel, habité de
nos jours par un banquier. Puis la noblesse, compromise au milieu des
boutiques, abandonna la place Royale, les alentours du centre parisien,
et passa la rivière afin de pouvoir respirer à son aise dans le faubourg
Saint-Germain, où déjà des palais s’étaient élevés autour de l’hôtel bâti par
Louis XIV au duc du Maine, le Benjamin de ses légitimés. Pour les gens
accoutumés aux splendeurs de la vie, est-il en effet rien de plus ignoble
que le tumulte, la boue, les cris, la mauvaise odeur, l’étroitesse des rues
populeuses ? Les habitudes d’un quartier marchand ou manufacturier ne
sont-elles pas constamment en désaccord avec les habitudes des Grands ?
Le Commerce et le Travail se couchent au moment où l’aristocratie songe
à dîner, les uns s’agitent bruyamment quand l’autre se repose ; leurs calculs
ne se rencontrent jamais, les uns sont la recette, et l’autre est la dépense.
De là des mœurs diamétralement opposées. Cette observation n’a rien de
dédaigneux. Une aristocratie est en quelque sorte la pensée d’une société,
comme la bourgeoisie et les prolétaires en sont l’organisme et l’action. De
là des sièges différents pour ces forces ; et, de leur antagonisme, vient une
antipathie apparente que produit la diversité de mouvements faits néanmoins
dans un but commun. Ces discordances sociales résultent si logiquement de
toute charte constitutionnelle, que le libéral le plus disposé à s’en plaindre,
comme d’un attentat envers les sublimes idées sous lesquelles les ambitieux
des classes inférieures cachent leurs desseins, trouveraient prodigieusement
ridicule à monsieur le prince de Montmorency de demeurer rue Saint-
Martin, au coin de la rue qui porte son nom, ou à monsieur le duc de Fitz-
James, le descendant de la race royale écossaise, d’avoir son hôtel rue Marie-
Stuart, au coin de la rue Montorgueil. Sint ut sint, aut non sint, ces belles
20
paroles pontificales peuvent servir de devise aux Grands de tous les pays.
Ce fait, patent à chaque époque, et toujours accepté par le peuple, porte en
lui des raisons d’état : il est à la fois un effet et une cause, un principe et
une loi. Les masses ont un bon sens qu’elles ne désertent qu’au moment où
les gens de mauvaise foi les passionnent. Ce bon sens repose sur des vérités
d’un ordre général, vraies à Moscou comme à Londres, vraies à Genève
comme à Calcutta. Partout, lorsque vous rassemblerez des familles d’inégale
fortune sur un espace donné, vous verrez se former des cercles supérieurs,
des patriciens, des première, seconde et troisième sociétés. L’égalité sera
peut-être un droit, mais aucune puissance humaine ne saura le convertir en
fait. Il serait bien utile pour le bonheur de la France d’y populariser cette
pensée. Aux masses les moins intelligentes se révèlent encore les bienfaits
de l’harmonie politique. L’harmonie est la poésie de l’ordre, et les peuples
ont un vif besoin d’ordre. La concordance des choses entre elles, l’unité,
pour tout dire en un mot, n’est-elle pas la plus simple expression de l’ordre ?
L’architecture, la musique, la poésie, tout dans la France s’appuie, plus
qu’en aucun autre pays, sur ce principe, qui d’ailleurs est écrit au fond
de son clair et pur langage, et la langue sera toujours la plus infaillible
formule d’une nation. Aussi, voyez-vous le peuple y adoptant les airs les
plus poétiques, les mieux modulés ; s’attachant aux idées les plus simples ;
aimant les motifs incisifs qui contiennent le plus de pensées. La France est
le seul pays où quelque petite phrase puisse faire une grande révolution. Les
masses ne s’y sont jamais révoltées que pour essayer de mettre d’accord les
hommes, les choses et les principes. Or, nulle autre nation ne sent mieux
la pensée d’unité qui doit exister dans la vie aristocratique, peut-être parce
que nulle autre n’a mieux compris les nécessités politiques : l’histoire ne la
trouvera jamais en arrière. La France est souvent trompée, mais comme une
femme l’est, par des idées généreuses par des sentiments chaleureux dont la
portée échappe d’abord au calcul.
Ainsi déjà, pour premier trait caractéristique le faubourg Saint-Germain a
la splendeur de ses hôtels, ses grands jardins, leur silence, jadis en harmonie
avec la magnificence de ses fortunes territoriales. Cet espace mis entre
une classe et toute une capitale n’est-il pas une consécration matérielle
des distances morales qui doivent les séparer ? Dans toutes les créations,
la tête à sa place marquée. Si par hasard une nation fait tomber son chef
à ses pieds, elle s’aperçoit tôt ou tard qu’elle s’est suicidée. Comme les
nations ne veulent pas mourir, elles travaillent alors à se refaire une tête.
Quand la nation n’en a plus la force, elle périt, comme ont péri Rome,
Venise et tant d’autres. La distinction introduite par la différence des
mœurs entre les autres sphères d’activité sociale et la sphère supérieure
implique nécessairement une valeur réelle, capitale, chez les sommités
21
aristocratiques. Dès qu’en tout État, sous quelque forme qu’affecte le
Gouvernement, les patriciens manquent à leurs conditions de supériorité
complète, ils deviennent sans force, et le peuple les renverse aussitôt. Le
peuple veut toujours leur voir aux mains, au cœur et à la tête, la fortune,
le pouvoir et l’action ; la parole, l’intelligence et la gloire. Sans cette
triple puissance, tout privilège s’évanouit. Les peuples, comme les femmes,
aiment la force en quiconque les gouverne, et leur amour ne va pas sans
le respect ; ils n’accordent point leur obéissance à qui ne l’impose pas.
Une aristocratie mésestimée est comme un roi fainéant, un mari en jupon ;
elle est nulle avant de n’être rien. Ainsi, la séparation des Grands, leurs
mœurs tranchées ; en un mot, le costume général des castes patriciennes est
tout à la fois le symbole d’une puissance réelle, et les raisons de leur mort
quand elles ont perdu la puissance. Le faubourg Saint-Germain s’est laissé
momentanément abattre pour n’avoir pas voulu reconnaître les obligations
de son existence qu’il lui était encore facile de perpétuer. Il devait avoir
la bonne foi de voir à temps, comme le vit l’aristocratie anglaise, que les
institutions ont leurs années climatériques où les mêmes mots n’ont plus
les mêmes significations, où les idées prennent d’autres vêtements, et où
les conditions de la vie politique changent totalement de forme, sans que le
fond soit essentiellement altéré. Ces idées veulent des développements qui
appartiennent essentiellement à cette aventure, dans laquelle ils entrent, et
comme définition des causes, et comme explication des faits.
Le grandiose des châteaux et des palais aristocratiques, le luxe de
leurs détails, la somptuosité constante des ameublements, l’aire dans
laquelle s’y meut sans gêne, et sans éprouver de froissement, l’heureux
propriétaire, riche avant de naître ; puis l’habitude de ne jamais descendre
au calcul désintérêts journaliers et mesquins de l’existence, le temps dont
il dispose, l’instruction supérieure qu’il peut prématurément acquérir :
enfin les traditions patriciennes qui lui donnent des forces sociales que ses
adversaires compensent à peine par des études, par une volonté, par une
vocation tenaces ; tout devrait élever l’âme de l’homme qui, dès le jeune
âge, possède de tels privilèges, lui imprimer ce haut respect de lui-même
dont la moindre conséquence est une noblesse de cœur en harmonie avec
la noblesse du nom. Cela est vrai pour quelques familles. Çà et là, dans
le faubourg Saint-Germain, se rencontrent de beaux caractères, exceptions
qui prouvent contre l’égoïsme général qui a causé la perte de ce monde à
part. Ces avantages sont acquis à l’aristocratie française, comme à toutes
les efflorescences patriciennes qui se produiront à la surface des nations
aussi longtemps qu’elles assiéront leur existence sur le domaine, le domaine-
sol comme le domaine-argent, seule base solide d’une société régulière ;
mais ces avantages ne demeurent aux patriciens de toute sorte qu’autant
22
qu’ils maintiennent les conditions auxquelles le peuple les leur laisse. C’est
des espèces de fiefs moraux dont la tenure oblige envers le souverain, et
ici le souverain est certes aujourd’hui le peuple. Les temps sont changés,
et aussi les armes. Le Banneret à qui suffisait jadis de porter la cotte
de maille, le haubert, de bien manier la lance et de montrer son pennon,
doit aujourd’hui faire preuve d’intelligence ; et là où il n’était besoin que
d’un grand cœur, il faut, de nos jours, un large crâne. L’art, la science et
l’argent forment le triangle social où s’inscrit l’écu du pouvoir, et d’où doit
procéder la moderne aristocratie. Un beau théorème vaut un grand nom. Les
Fugger modernes sont princes de fait. Un grand artiste est réellement un
oligarque, il représente tout un siècle, et devient presque toujours une loi.
Ainsi, le talent de la parole, les machines à haute pression de l’écrivain,
le génie du poète, la constance du commerçant, la volonté de l’homme
d’état qui concentre en lui mille qualités éblouissantes, le glaive du général,
ces conquêtes personnelles faites par un seul sur toute la société pour lui
imposer, la classe aristocratique doit s’efforcer d’en avoir aujourd’hui le
monopole, comme jadis elle avait celui de la force matérielle. Pour rester à
la tête d’un pays, ne faut-il pas être toujours digne de le conduire ; en être
l’âme et l’esprit, pour en faire agir les mains ? Comment mener un peuple
sans avoir les puissances qui font le commandement ? Que serait le bâton
des maréchaux sans la force intrinsèque du capitaine qui le tient à la main ?
Le faubourg Saint-Germain a joué avec des bâtons, en croyant qu’ils étaient
tout le pouvoir. Il avait renversé les termes de la proposition qui commande
son existence. Au lieu de jeter les insignes qui choquaient le peuple et de
garder secrètement la force, il a laissé saisir la force à la bourgeoisie, s’est
cramponné fatalement aux insignes, et a constamment oublié les lois que lui
imposait sa faiblesse numérique. Une aristocratie, qui personnellement fait à
peine le millième d’une société, doit aujourd’hui, comme jadis, y multiplier
ses moyens d’action pour y opposer, dans les grandes crises, un poids égal
à celui des masses populaires. De nos jours, les moyens d’action doivent
être des forces réelles, et non des souvenirs historiques. Malheureusement,
en France, la noblesse, encore grosse de son ancienne puissance évanouie,
avait contre elle une sorte de présomption dont il était difficile qu’elle se
défendît. Peut-être est-ce un défaut national. Le Français, plus que tout autre
homme, ne conclut jamais en dessous de lui, il va du degré sur lequel il
se trouve au degré supérieur : il plaint rarement les malheureux au-dessus
desquels il s’élève, il gémit toujours de voir tant d’heureux au-dessus de
lui. Quoiqu’il ait beaucoup de cœur, il préfère trop souvent écouter son
esprit. Cet instinct national qui fait toujours aller les Français en avant, cette
vanité qui ronge leurs fortunes et les régit aussi absolument que le principe
d’économie régit les Hollandais, a dominé depuis trois siècles la noblesse,
23
qui, sous ce rapport, fut éminemment française. L’homme du faubourg
Saint-Germain a toujours conclu de sa supériorité matérielle en faveur de
sa supériorité intellectuelle. Tout, en France, l’en a convaincu, parce que
depuis l’établissement du faubourg Saint-Germain, révolution aristocratique
commencée le jour où la monarchie quitta Versailles, le faubourg Saint-
Germain s’est, sauf quelques lacunes, toujours appuyé sur le pouvoir, qui
sera toujours en France plus ou moins faubourg Saint-Germain ; de là sa
défaite en 1830. À cette époque, il était comme une armée opérant sans avoir
de base. Il n’avait point profité de la paix pour s’implanter dans le cœur de
la nation. Il péchait par un défaut d’instruction et par un manque total de vue
sur l’ensemble de ses intérêts. Il tuait un avenir certain, au profit d’un présent
douteux. Voici peut-être la raison de cette fausse politique. La distance
physique et morale que ces supériorités s’efforçaient de maintenir entre elles
et le reste de la nation, a fatalement en pour tout résultat, depuis quarante
ans, d’entretenir dans la haute classe le sentiment personnel en tuant le
patriotisme de caste. Jadis, alors que la noblesse française était grande, riche
et puissante, les gentilshommes savaient, dans le danger, se choisir des chefs
et leur obéir. Devenus moindres, ils se sont montrés indisciplinables ; et,
comme dans le Bas-Empire, chacun d’eux voulait être empereur ; en se
voyant tous égaux par leur faiblesse, ils se crurent tous supérieurs. Chaque
famille ruinée par la révolution, ruinée par le partage égal des biens, ne
pensa qu’à elle, au lieu de penser à la grande famille aristocratique, et
il leur semblait que si toutes s’enrichissaient, le parti serait fort. Erreur.
L’argent aussi n’est qu’un signe de la puissance. Composées de personnes
qui conservaient les hautes traditions de bonne politesse, d’élégance vraie,
de beau langage, de pruderie et d’orgueil nobiliaires, en harmonie avec leurs
existences, occupations mesquines quand elles sont devenues le principal
d’une vie de laquelle elles ne doivent être que l’accessoire toutes ces familles
avaient une certaine valeur intrinsèque, qui, mise en superficie, ne leur laisse
qu’une valeur nominale. Aucune de ces familles n’a eu le courage de se
dire : Sommes-nous assez fortes pour porter le pouvoir ? Elles se sont jetées
dessus comme firent les avocats en 1830. Au lieu de se montrer protecteur
comme un Grand, le faubourg Saint-Germain fut avide comme un parvenu.
Du jour où il fut prouvé à la nation la plus intelligente du monde, que la
noblesse restaurée organisait le pouvoir et le budget à son profit, ce jour,
elle fut mortellement malade. Elle voulait être une aristocratie quand elle
ne pouvait plus être qu’une oligarchie, deux systèmes bien différents, et
que comprendra tout homme assez habile pour lire attentivement les noms
patronymiques des lords de la chambre haute. Certes, le gouvernement royal
eut de bonnes intentions ; mais il oubliait constamment qu’il faut tout faire
vouloir au peuple, même son bonheur, et que la France, femme capricieuse,
24
veut être heureuse ou battue à son gré. S’il y avait eu beaucoup de ducs
de Laval, que sa modestie a fait digne de son nom, le trône de la branche
aînée serait devenu solide autant que l’est celui de la maison de Hanovre. En
1814, mais surtout en 1820, la noblesse française avait à dominer l’époque
la plus instruite, la bourgeoisie la plus aristocratique, le pays le plus femelle
du monde. Le faubourg Saint-Germain pouvait bien facilement conduire
et amuser une classe moyenne, ivre de distinctions, amoureuse d’art et de
science. Mais les mesquins meneurs de cette grande époque intelligentielle
haïssaient tous l’art et la science. Ils ne surent même pas présenter la
religion, dont ils avaient besoin, sous les poétiques couleurs qui l’eussent
fait aimer. Quand Lamartine, La Mennais, Montalembert et quelques autres
écrivains de talent doraient de poésie, rénovaient ou agrandissaient les
idées religieuses, tous ceux qui gâchaient le gouvernement faisaient sentir
l’amertume de la religion. Jamais nation ne fut plus complaisante, elle était
alors comme une femme fatiguée qui devient facile ; jamais pouvoir ne fit
alors plus de maladresses : la France et la femme aiment mieux les fautes.
Pour se réintégrer, pour fonder un grand gouvernement oligarchique, la
noblesse du faubourg devait se fouiller avec bonne foi afin de trouver en elle-
même la monnaie de Napoléon, s’éventrer pour demander aux creux de ses
entrailles un Richelieu constitutionnel ; si ce génie n’était pas en elle, aller le
chercher jusque dans le froid grenier où il pouvait être en train de mourir, et
se l’assimiler, comme la chambre des lords anglais s’assimile constamment
les aristocrates de hasard, puis, ordonner à cet homme d’être implacable,
de retrancher les branches pourries, de recéper l’arbre aristocratique. Mais
d’abord, le grand système du torysme anglais était trop immense pour de
petites têtes ; et son importation demandait trop de temps aux Français,
pour lesquels une réussite lente vaut un fiasco. D’ailleurs, loin d’avoir cette
politique rédemptrice qui va chercher la force là où Dieu l’a mise, ces
grandes petites gens haïssaient toute force qui ne venait pas d’eux ; enfin,
loin de se rajeunir, le faubourg Saint-Germain s’est avieilli. L’étiquette,
institution de seconde nécessité, pouvait être maintenue si elle n’eût paru que
dans les grandes occasions ; mais l’étiquette devint une lutte quotidienne,
et au lieu d’être une question d’art ou de magnificence, elle devint une
question de pouvoir. S’il manqua d’abord au trône un de ces conseillers
aussi grands que les circonstances étaient grandes, l’aristocratie manqua
surtout de la connaissance de ses intérêts généraux, qui aurait pu suppléer
à tout. Elle s’arrêta devant le mariage de monsieur de Talleyrand, le seul
homme qui eût une de ces têtes métalliques où se forgent à neuf les systèmes
politiques par lesquels revivent glorieusement les nations. Le faubourg se
moqua des ministres qui n’étaient pas gentilshommes, et ne donnait pas de
gentilshommes assez supérieurs pour être ministres ; il pouvait rendre des
25
services véritables au pays en ennoblissant les justices de paix, en fertilisant
le sol, en construisant des routes et des canaux, en se faisant puissance
territoriale agissante ; mais il vendait ses terres pour jouer à la Bourse.
Il pouvait priver la bourgeoisie de ses hommes d’action et de talent dont
l’ambition minait le pouvoir, en leur ouvrant ses rangs ; il a préféré les
combattre, et sans armes ; car il n’avait plus qu’en tradition ce qu’il possédait
jadis en réalité. Pour le malheur de cette noblesse, il lui restait précisément
assez de ses diverses fortunes pour soutenir sa morgue. Contente de ses
souvenirs, aucune de ces familles ne songea sérieusement à faire prendre
des armes à ses aînés, parmi le faisceau que le dix-neuvième siècle jetait sur
la place publique. La jeunesse, exclue des affaires, dansait chez Madame,
au lieu de continuer à Paris, par l’influence de talents jeunes, consciencieux,
innocents de l’Empire et de la République, l’œuvre que les chefs de chaque
famille auraient commencée dans les départements en y conquérant la
reconnaissance de leurs titres par de continuels plaidoyers en faveur des
intérêts locaux, en s’y conformant à l’esprit du siècle, en refondant la caste
au goût du temps. Concentrée dans son faubourg Saint-Germain, où vivait
l’esprit des anciennes oppositions féodales mêlé à celui de l’ancienne cour,
l’aristocratie, mal unie au château des Tuileries, fut plus facile à vaincre,
n’existant que sur un point et surtout aussi mal constituée qu’elle l’était
dans la Chambre des Pairs. Tissue dans le pays, elle devenait indestructible ;
acculée dans son faubourg, adossée au château, étendue dans le budget, il
suffisait d’un coup de hache pour trancher le fil de sa vie agonisante, et
la plate figure d’un petit avocat s’avança pour donner ce coup de hache.
Malgré l’admirable discours de monsieur Royer-Collard, l’hérédité de la
pairie et ses majorais tombèrent sous les pasquinades d’un homme qui se
vantait d’avoir adroitement disputé quelques têtes au bourreau, mais qui
tuait maladroitement de grandes institutions. Il se trouve là des exemples et
des enseignements pour l’avenir. Si l’oligarchie française n’avait pas une
vie future, il y aurait je ne sais quelle cruauté triste à la géhenner après son
décès, et alors il ne faudrait plus que penser à son sarcophage ; mais si le
scalpel des chirurgiens est dur à sentir, il rend parfois la vie aux mourants.
Le faubourg Saint-Germain peut se trouver plus puissant persécuté qu’il ne
l’était triomphant, s’il veut avoir un chef et un système.
Maintenant il est facile de résumer cet aperçu semi-politique. Ce défaut
de vues larges et ce vaste ensemble de petites fautes ; l’envie de rétablir
de hautes fortunes dont chacun se préoccupait ; un besoin réel de religion
pour soutenir la politique ; une soif de plaisir, qui nuisait à l’esprit religieux,
et nécessita des hypocrisies ; les résistances partielles de quelques esprits
élevés qui voyaient juste et que contrarièrent les rivalités de cour ; la
noblesse de province, souvent plus pure de race que ne l’est la noblesse de
26
cour, mais qui, trop souvent froissée, se désaffectionna ; toutes ces causes
se réunirent pour donner au faubourg Saint-Germain les mœurs les plus
discordantes. Il ne fut ni compacte dans son système, ni conséquent dans
ses actes, ni complètement moral, ni franchement licencieux, ni corrompu
ni corrupteur ; il n’abandonna pas entièrement les questions qui lui nuisaient
et n’adopta pas les idées qui l’eussent sauvé. Enfin, quelques débiles que
fussent les personnes, le parti s’était néanmoins armé de tous les grands
principes qui font la vie des nations. Or, pour périr dans sa force, que faut-
il être ? Il fut difficile dans le choix des personnes présentées ; il eut du
bon goût, du mépris élégant ; mais sa chute n’eut certes rien d’éclatant ni
de chevaleresque. L’émigration de 89 accusait encore des sentiments ; en
1830, l’émigration à l’intérieur n’accuse plus que des intérêts. Quelques
hommes illustres dans les lettres, les triomphes de la tribune, monsieur
de Talleyrand dans les congrès, la conquête d’Alger, et plusieurs noms
redevenus historiques sur les champs de bataille, montrent à l’aristocratie
française les moyens qui lui restent de se nationaliser et de faire encore
reconnaître ses titres, si toutefois elle daigne. Chez les êtres organisés il se
fait un travail d’harmonie intime. Un homme est-il paresseux, la paresse se
trahit en chacun de ses mouvements. De même, la physionomie d’une classe
d’hommes se conforme à l’esprit général, à l’âme qui en anime le corps.
Sous la Restauration, la femme du faubourg Saint-Germain ne déploya ni
la fière hardiesse que les dames de la cour portaient jadis dans leurs écarts,
ni la modeste grandeur des tardives vertus par lesquelles elles expiaient
leurs fautes, et qui répandaient autour d’elles un si vif éclat. Elle n’eut rien
de bien léger, rien de bien grave. Ses passions, sauf quelques exceptions,
furent hypocrites ; elle transigea pour ainsi dire avec leurs jouissances.
Quelques-unes de ces familles menèrent la vie bourgeoise de la duchesse
d’Orléans, dont le lit conjugal se montrait si ridiculement aux visiteurs du
Palais-Royal ; deux ou trois à peine continuèrent les mœurs de la Régence,
et inspirèrent une sorte de dégoût à des femmes plus habiles. Cette nouvelle
grande dame n’eut aucune influence sur les mœurs : elle pouvait néanmoins
beaucoup, elle pouvait, en désespoir de cause, offrir le spectacle imposant
des femmes de l’aristocratie anglaise ; mais elle hésita niaisement entre
d’anciennes traditions, fut dévote de force, et cacha tout, même ses belles
qualités. Aucune de ces Françaises ne put créer de salon où les sommités
sociales vinssent prendre des leçons de goût et d’élégance. Leur voix, jadis
si imposante en littérature, cette vivante expression des sociétés, y fut tout
à fait nulle. Or, quand une littérature n’a pas de système général, elle ne fait
pas corps et se dissout avec son siècle. Lorsque, dans un temps quelconque, il
se trouve au milieu d’une nation un peuple à part ainsi constitué, l’historien y
rencontre presque toujours une figure principale qui résume les vertus et les
27
défauts de la masse à laquelle elle appartient : Coligny chez les Huguenots,
le Coadjuteur au sein de la Fronde, le maréchal de Richelieu sous Louis XV,
Danton dans la Terreur. Cette identité de physionomie entre un homme et
son cortège historique est dans la nature des choses. Pour mener un parti
ne faut-il pas concorder à ses idées, pour briller dans une époque ne faut-il
pas la représenter ? De cette obligation constante où se trouve la tête sage et
prudente des partis d’obéir aux préjugés et aux folies des masses qui en font
la queue dérivent les actions que reprochent certains historiens aux chefs de
parti, quand, à distance des terribles ébullitions populaires, ils jugent à froid
les passions les plus nécessaires à la conduite des grandes luttes séculaires.
Ce qui est vrai dans la comédie historique des siècles est également vrai
dans la sphère plus étroite des scènes partielles du drame national appelé
les Mœurs.
Au commencement de la vie éphémère que mena le faubourg Saint-
Germain pendant la Restauration, et à laquelle, si les considérations
précédentes sont vraies, il ne sut pas donner de consistance, une jeune femme
fut passagèrement le type le plus complet de la nature à la fois supérieure
et faible, grande et petite, de sa caste. C’était une femme artificiellement
instruite, réellement ignorante ; pleine de sentiments élevés, mais manquant
d’une pensée qui les coordonnât ; dépensant les plus riches trésors de l’âme
à obéir aux convenances ; prête à braver la société, mais hésitant et arrivant
à l’artifice par suite de ses scrupules ; ayant plus d’entêtement que de
caractère, plus d’engouement que d’enthousiasme, plus de tête que de cœur ;
souverainement femme et souverainement coquette, Parisienne surtout ;
aimant l’éclat, les fêtes ; ne réfléchissant pas, ou réfléchissant trop tard ;
d’une imprudence qui arrivant presque à de la poésie ; insolente à ravir, mais
humble au fond du cœur ; affichant la force comme un roseau bien droit,
mais, comme ce roseau, prête à fléchir sous une main puissante ; parlant
beaucoup de la religion, mais ne l’aimant pas, et cependant prête à l’accepter
comme un dénouement. Comment expliquer une créature véritablement
multiple, susceptible d’héroïsme, et oubliant d’être héroïque pour dire une
méchanceté ; jeune et suave, moins vieille de cœur que vieillie par les
maximes de ceux qui l’entouraient, et comprenant leur philosophie égoïste
sans l’avoir appliquée ; ayant tous les vices du courtisan et toutes les
noblesses de la femme adolescente ; se défiant de tout, et néanmoins se
laissant parfois aller à tout croire ? Ne serait-ce pas toujours un portrait
inachevé que celui de cette femme en qui les teintes les plus chatoyantes se
heurtaient, mais en produisant une confusion poétique, parce qu’il y avait
une lumière divine, un éclat de jeunesse qui donnait à ces traits confus
une sorte d’ensemble ? La grâce lui servait d’unité. Rien n’était joué.
Ces passions, ces demi-passions, cette velléité de grandeur, cette réalité de
28
petitesse, ces sentiments froids et ces élans chaleureux étaient naturels et
ressortaient de sa situation autant que celle de l’aristocratie à laquelle elle
appartenait. Elle se comprenait toute seule et se mettait orgueilleusement
au-dessus du monde, à l’abri de son nom. Il y avait du moi de Médée dans
sa vie, comme dans celle de l’aristocratie, qui se mourait sans vouloir ni
se mettre sur son séant, ni tendre la main a quelque médecin politique, ni
toucher, ni être touchée, tant elle se sentait faible ou déjà poussière. La
duchesse de Langeais, ainsi se nommait-elle, était mariée depuis environ
quatre ans quand la Restauration fut consommée, c’est-à-dire en 1816,
époque à laquelle Louis XVIII, éclairé par la révolution des Cent-Jours,
comprit sa situation et son siècle, malgré son entourage, qui, néanmoins,
triompha plus tard de ce Louis XI moins la hache, lorsqu’il fut abattu par la
maladie. La duchesse de Langeais était une Navarreins , famille ducale, qui,
depuis Louis XIV, avait pour principe de ne point abdiquer son titre dans
ses alliances. Les filles de cette maison devaient avoir tôt ou tard, de même
que leur mère, un tabouret à la cour. À l’âge de dix-huit ans, Antoinette
de Navarreins sortit de la profonde retraite où elle avait vécu pour épouser
le fils aîné du duc de Langeais. Les deux familles étaient alors éloignées
du monde ; mais l’invasion de la France faisait présumer aux royalistes le
retour des Bourbons comme la seule conclusion possible aux malheurs de la
guerre. Les ducs de Navarreins et de Langeais, restés fidèles aux Bourbons,
avaient noblement résisté à toutes les séductions de la gloire impériale, et,
dans les circonstances où ils se trouvaient lors de cette union, ils durent
naturellement obéir à la vieille politique de leurs familles. Mademoiselle
Antoinette de Navarreins épousa donc, belle et pauvre, monsieur le marquis
de Langeais, dont le père mourut quelques mois après ce mariage. Au
retour des Bourbons, les deux familles reprirent leur rang, leurs charges,
leurs dignités à la cour, et rentrèrent dans le mouvement social, en dehors
duquel elles s’étaient tenues jusqu’alors. Elles devinrent les plus éclatantes
sommités de ce nouveau monde politique. Dans ce temps de lâchetés et de
fausses conversions, la conscience publique se plut à reconnaître en ces deux
familles la fidélité sans tache, l’accord entre la vie privée et le caractère
politique, auxquels tous les partis rendent involontairement hommage. Mais,
par un malheur assez commun dans les temps de transaction, les personnes
les plus pures et qui, par l’élévation de leurs vues, la sagesse de leurs
principes, auraient fait croire en France à la générosité d’une politique neuve
et hardie, furent écartées des affaires, qui tombèrent entre les mains des
gens intéressés à porter les principes à l’extrême, pour faire preuve de
dévouement. Les familles de Langeais et de Navarreins restèrent dans la
haute sphère de la cour, condamnées aux devoirs de l’étiquette ainsi qu’aux
reproches et aux moqueries du libéralisme, accusées de se gorger d’honneurs
29
et de richesses, tandis que leur patrimoine ne s’augmenta point, et que
les libéralités de la Liste Civile se consumèrent en frais de représentation,
nécessaires à toute monarchie européenne, fût-elle même républicaine. En
1818, monsieur le du de Langeais commandait une division militaire, et la
duchesse avait, près d’une princesse, une place qui l’autorisait à demeurer
à Paris, loin de son mari, sans scandale. D’ailleurs, le duc avait outre son
commandement, une charge à la cour, où il venait, en laissant, pendant son
quartier, le commandement à un maréchal-de-camp. Le duc et la duchesse
vivaient donc entièrement séparés de fait et de cœur, à l’insu du monde. Ce
mariage de convention avait eu le sort assez habituel de ces pactes de famille.
Les deux caractères les plus antipathiques du monde s’étaient trouvés
en présence, s’étaient froissés secrètement, secrètement blessés, désunis à
jamais. Puis, chacun d’eux avait obéi à sa nature et aux convenances. Le
duc de Langeais, esprit aussi méthodique que pouvait l’être le chevalier
de Folard, se livra méthodiquement à ses goûts, à ses plaisirs, et laissa sa
femme libre de suivre les siens, après avoir reconnu chez elle un esprit
éminemment orgueilleux, un cœur froid, une grande soumission aux usages
du monde, une loyauté jeune, et qui devait rester pure sous les yeux des
grands-parents, à la lumière d’une cour prude et religieuse. Il fit donc à froid
le grand seigneur du siècle précédent, abandonnant à elle-même une femme
de vingt-deux ans, offensée gravement, et qui avait dans le caractère une
épouvantable qualité, celle de ne jamais pardonner une offense quand toutes
ses vanités de femme, quand son amour-propre, ses vertus peut-être, avaient
été méconnus, blessés occultement. Quand un outrage est public, une femme
aime à l’oublier, elle a des chances pour se grandir, elle est femme dans sa
clémence ; mais les femmes n’absolvent jamais de secrètes offenses, parce
qu’elles n’aiment ni les lâchetés, ni les vertus, ni les amours secrètes.
Telle était la position, inconnue du monde, dans laquelle se trouvait
madame la duchesse de Langeais, et à laquelle ne réfléchissait pas cette
femme, lorsque vinrent des fêtes données à l’occasion du mariage du duc
de Berri. En ce moment, la cour et le faubourg Saint-Germain sortirent de
leur atonie et de leur réserve. Là, commença réellement cette splendeur
inouïe qui abusa le gouvernement de la Restauration. En ce moment, la
duchesse de Langeais, soit calcul, soit vanité, ne paraissait jamais dans le
monde sans être entourée ou accompagnée de trois ou quatre femmes aussi
distinguées par leur nom que par leur fortune. Reine de la mode, elle avait ses
dames d’atours, qui reproduisaient ailleurs ses manières et son esprit. Elle
les avait habilement choisies parmi quelques personnes qui n’étaient encore
ni dans l’intimité de la cour, ni dans le cœur du faubourg Saint-Germain, et
qui avaient néanmoins la prétention d’y arriver ; simples Dominations qui
voulaient s’élever jusqu’aux environs du trône et se mêler aux séraphiques
30
puissances de la haute sphère nommée le petit château. Ainsi posée, la
duchesse de Langeais était plus forte, elle dominait mieux, elle était plus en
sûreté. Ses dames la défendaient contre la calomnie, et l’aidaient à jouer le
détestable rôle de femme à la mode. Elle pouvait à son aise se moquer des
hommes, des passions, les exciter, recueillir les hommages dont se nourrit
toute nature féminine, et rester maîtresse d’elle-même. À Paris et dans la
plus haute compagnie, la femme est toujours femme ; elle vit d’encens, de
flatteries, d’honneurs. La plus réelle beauté, la figure la plus admirable n’est
rien si elle n’est admirée : un amant, des flagorneries sont les attestations
de sa puissance. Qu’est un pouvoir inconnu ? Rien. Supposez la plus jolie
femme seule dans le coin d’un salon, elle y est triste. Quand une de ces
créatures se trouve au sein des magnificences sociales, elle veut donc régner
sur tous les cœurs, souvent faute de pouvoir être souveraine heureuse dans
un seul. Ces toilettes, ces apprêts, ces coquetteries étaient faites pour les
plus pauvres êtres qui se soient rencontrés, des fats sans esprit, des hommes
dont le mérite consistait dans une jolie figure, et pour lesquels toutes les
femmes se compromettaient sans profit, de véritables idoles de bois doré qui,
malgré quelques exceptions, n’avaient ni les antécédents des petits-maîtres
du temps de la Fronde, ni la bonne grosse valeur des héros de l’empire, ni
l’esprit et les manières de leurs grands-pères, mais qui voulaient être gratis
quelque chose d’approchant ; qui étaient braves comme l’est la jeunesse
française, habiles sans doute s’ils eussent été mis à l’épreuve, et qui ne
pouvaient rien être par le règne des vieillards usés qui les tenaient en lisière.
Ce fut une époque froide, mesquine et sans poésie. Peut-être faut-il beaucoup
de temps à une restauration pour devenir une monarchie.
Depuis dix-huit mois, la duchesse de Langeais menait cette vie creuse,
exclusivement remplie par le bal, par les visites faites pour le bal, par des
triomphes sans objet, par des passions éphémères, nées et mortes pendant
une soirée. Quand elle arrivait dans un salon, les regards se concentraient sur
elle, elle moissonnait des mots flatteurs, quelques expressions passionnées
qu’elle encourageait du geste, du regard, et qui ne pouvaient jamais aller
plus loin que l’épiderme. Son ton, ses manières, tout en elle faisait autorité.
Elle vivait dans une sorte de fièvre de vanité, de perpétuelle jouissance qui
l’étourdissait. Elle allait assez loin en conversation, elle écoutait tout, et
se dépravait, pour ainsi dire, à la surface du cœur. Revenue chez elle, elle
rougissait souvent de ce dont elle avait ri, de telle histoire scandaleuse dont
les détails l’aidaient à discuter les théories de l’amour qu’elle ne connaissait
pas, et les subtiles distinctions de la passion moderne, que de complaisantes
hypocrites lui commentaient ; car les femmes, sachant se tout dire entre elles,
en perdent plus que n’en corrompent les hommes. Il y eut un moment où
elle comprit que la créature aimée était la seule dont la beauté, dont l’esprit
31
pût être universellement reconnu. Que prouve un mari ? Que, jeune fille,
une femme était ou richement dotée, ou bien élevée, avait une mère adroite,
ou satisfaisait aux ambitions de l’homme ; mais un amant est le constant
programme de ses perfections personnelles. Madame de Langeais apprit,
jeune encore, qu’une femme pouvait se laisser aimer ostensiblement sans
être complice de l’amour, sans l’approuver, sans le contenter autrement que
par les plus maigres redevances de l’amour, et plus d’une Sainte-n’y-touche
lui révéla les moyens de jouer ces dangereuses comédies. La duchesse eut
donc sa cour, et le nombre de ceux qui l’adoraient ou la courtisaient fut
une garantie de sa vertu. Elle était coquette, aimable, séduisante jusqu’à la
fin de la fête, du bal, de la soirée ; puis, le rideau tombé, elle se retrouvait
seule, froide, insouciante, et néanmoins revivait le lendemain pour d’autres
émotions également superficielles. Il y avait deux ou trois jeunes gens
complètement abusés qui l’aimaient véritablement, et dont elle se moquait
avec une parfaite insensibilité. Elle se disait : – Je suis aimée, il m’aime !
Cette certitude lui suffisait. Semblable à l’avare satisfait de savoir que ses
caprices peuvent être exaucés, elle n’allait peut-être même plus jusqu’au
désir.
Un soir elle se trouva chez une de ses amies intimes, madame la
vicomtesse de Fontaine, une de ses humbles rivales, qui la haïssaient
cordialement et l’accompagnaient toujours : espèce d’amitié armée dont
chacun se défie, et où les confidences sont habilement discrètes, quelquefois
perfides. Après avoir distribué de petits saluts protecteurs, affectueux ou
dédaigneux de l’air naturel à la femme qui connaît toute la valeur de ses
sourires, ses yeux tombèrent sur un homme qui lui était complètement
inconnu, mais dont la physionomie large et grave la surprit. Elle sentit en le
voyant une émotion assez semblable à celle de la peur.
– Ma chère, demanda-t-elle à madame de Maufrigneuse, quel est ce
nouveau venu ?
– Un homme dont vous avez sans doute entendu parler, le marquis de
Montriveau.
– Ah ! c’est lui.
Elle prit son lorgnon et l’examina fort impertinemment, comme elle eût
fait d’un portrait qui reçoit des regards et n’en rend pas.
– Présentez-le-moi donc, il doit être amusant.
– Personne n’est plus ennuyeux ni plus sombre, ma chère, mais il est à
la mode.
Monsieur Armand de Montriveau se trouvait en ce moment, sans le
savoir, l’objet d’une curiosité générale, et le méritait plus qu’aucune de ces
idoles passagères dont Paris a besoin et dont il s’amourache pour quelques
jours, afin de satisfaire cette passion d’engouement et d’enthousiasme
32
factice dont il est périodiquement travaillé. Armand de Montriveau était
le fils unique du général de Montriveau, un de ces ci-devant qui servirent
noblement la République, et qui périt, tué près de Joubert, à Novi. L’orphelin
avait été placé par les soins de Bonaparte à l’école de Châlons, et mis,
ainsi que plusieurs autres fils de généraux morts sur le champ de bataille,
sous la protection de la République française. Après être sorti de cette
école sans aucune espèce de fortune, il entra dans l’artillerie, et n’était
encore que chef de bataillon lors du désastre de Fontainebleau. L’arme à
laquelle appartenait Armand de Montriveau lui avait offert peu de chances
d’avancement. D’abord le nombre des officiers y est plus limité que dans les
autres corps de l’armée ; puis, les opinions libérales et presque républicaines
que professait l’artillerie, les craintes inspirées à l’Empereur par une réunion
d’hommes savants accoutumés à réfléchir, s’opposaient à la fortune militaire
de la plupart d’entre eux. Aussi, contrairement aux lois ordinaires, les
officiers parvenus au généralat ne furent-ils pas toujours les sujets les
plus remarquables de l’arme, parce que, médiocres, ils donnaient peu de
craintes. L’artillerie faisait un corps à part dans l’armée, et n’appartenait
à Napoléon que sur les champs de bataille. À ces causes générales, qui
peuvent expliquer les retards éprouvés dans sa carrière par Armand de
Montriveau, il s’en joignait d’autres inhérentes à sa personne et à son
caractère. Seul dans le monde, jeté dès l’âge de vingt ans à travers cette
tempête d’hommes au sein de laquelle vécut Napoléon, et n’ayant aucun
intérêt en dehors de lui-même, prêt à périr chaque jour, il s’était habitué
à n’exister que par une estime intérieure et par le sentiment du devoir
accompli. Il était habituellement silencieux comme le sont tous les hommes
timides ; mais sa timidité ne venait point d’un défaut de courage, c’était
une sorte de pudeur qui lui interdisait toute démonstration vaniteuse. Son
intrépidité sur les champs de bataille n’était point fanfaronne ; il y voyait
tout, pouvait donner tranquillement un bon avis à ses camarades, et allait
au-devant des boulets tout en se baissant à propos pour les éviter. Il était
bon, mais sa contenance le faisait passer pour hautain et sévère. D’une
rigueur mathématique en toute chose, il n’admettait aucune composition
hypocrite ni avec les devoirs d’une position, ni avec les conséquences d’un
fait. Il ne se prêtait à rien de honteux, ne demandait jamais rien pour lui ;
enfin, c’était un de ces grands hommes inconnus, assez philosophes pour
mépriser la gloire, et qui vivent sans s’attacher à la vie, parce qu’ils ne
trouvent pas à y développer leur force ou leurs sentiments dans toute leur
étendue. Il était craint, estimé, peu aimé. Les hommes nous permettent bien
de nous élever au-dessus d’eux, mais ils ne nous pardonnent jamais de ne
pas descendre aussi bas qu’eux. Aussi le sentiment qu’ils accordent aux
grands caractères ne va-t-il pas sans un peu de haine et de crainte. Trop
33
d’honneur est pour eux une censure tacite qu’ils ne pardonnent ni aux vivants
ni aux morts. Après les adieux de Fontainebleau, Montriveau, quoique noble
et titré, fut mis en demi-solde. Sa probité antique effraya le Ministère de
la Guerre, où son attachement aux serments faits à l’aigle impériale était
connu. Lors des Cent-Jours il fut nommé colonel de la garde et resta sur le
champ de bataille de Waterloo. Ses blessures l’ayant retenu en Belgique,
il ne se trouva pas à l’armée de la Loire ; mais le gouvernement royal ne
voulut pas reconnaître les grades donnés pendant les Cent-Jours, et Armand
de Montriveau quitta la France. Entraîné par son génie entreprenant, par
cette hauteur de pensée que, jusqu’alors, les hasards de la guerre avaient
satisfaite, et passionné par sa rectitude instinctive pour les projets d’une
grande utilité, le général Montriveau s’embarqua dans le dessein d’explorer
la Haute-Égypte et les parties inconnues de l’Afrique, les contrées du
centre surtout, qui excitent aujourd’hui tant d’intérêt parmi les savants. Son
expédition scientifique fut longue et malheureuse. Il avait recueilli des notes
précieuses destinées à résoudre les problèmes géographiques ou industriels
si ardemment cherchés et il était parvenu, non sans avoir surmonté bien
des obstacles, jusqu’au cœur de l’Afrique, lorsqu’il tomba par trahison au
pouvoir d’une tribu sauvage. Il fut dépouillé de tout, mis en esclavage
et promené pendant deux années à travers les déserts, menacé de mort
à tout moment et plus maltraité que ne l’est un animal dont s’amusent
d’impitoyables enfants. Sa force de corps et sa constance d’âme lui firent
supporter toutes les horreurs de sa captivité ; mais il épuisa presque toute
son énergie dans son évasion, qui fut miraculeuse. Il atteignit la colonie
française du Sénégal, demi-mort, en haillons, et n’ayant plus que d’informes
souvenirs. Les immenses sacrifices de son voyage, l’étude des dialectes
de l’Afrique, ses découvertes et ses observations, tout fut perdu. Un seul
fait fera comprendre ses souffrances. Pendant quelques jours les enfants du
scheik de la tribu dont il était l’esclave s’amusèrent à prendre sa tête pour
but dans un jeu qui consistait à jeter d’assez loin des osselets de cheval,
et à les y faire tenir. Montriveau revint à Paris vers le milieu de l’année
1818, il s’y trouva ruiné, sans protecteurs, et n’en voulant pas. Il serait mort
vingt fois avant de solliciter quoi que ce fût, même la reconnaissance de
ses droits acquis. L’adversité, ses douleurs avaient développé son énergie
jusque dans les petites choses, et l’habitude de conserver sa dignité d’homme
en face de cet être moral que nous nommons la conscience, donnait pour
lui du prix aux actes en apparence les plus indifférents. Cependant ses
rapports avec les principaux savants de Paris et quelques militaires instruits
firent connaître et son mérite et ses aventures. Les particularités de son
évasion et de sa captivité, celles de son voyage attestaient tant de sang-froid,
d’esprit et de courage, qu’il acquit, sans le savoir, cette célébrité passagère
34
dont les salons de Paris sont si prodigues, mais qui demande des efforts
inouïs aux artistes quand ils veulent la perpétuer. Vers la fin de cette année,
sa position changea subitement. De pauvre, il devint riche, ou du moins
il eut extérieurement tous les avantages de la richesse. Le gouvernement
royal, qui cherchait à s’attacher les hommes de mérite afin de donner de la
force à l’armée, fit alors quelques concessions aux anciens officiers dont la
loyauté et le caractère connu offraient des garanties de fidélité. Monsieur de
Montriveau fut rétabli sur les cadres , dans son grade, reçut sa solde arriérée
et fut admis dans la Garde royale. Ces faveurs arrivèrent successivement
au marquis de Montriveau sans qu’il eût fait la moindre demande. Des
amis lui épargnèrent les démarches personnelles auxquelles il se serait
refusé. Puis, contrairement à ses habitudes, qui se modifièrent tout à coup,
il alla dans le monde, où il fut accueilli favorablement, et où il rencontra
partout les témoignages d’une haute estime. Il semblait avoir trouvé quelque
dénouement pour sa vie ; mais chez lui tout se passait en l’homme, il n’y
avait rien d’extérieur. Il portait dans la société une figure grave et recueillie,
silencieuse et froide. Il y eut beaucoup de succès, précisément parce qu’il
tranchait fortement sur la masse des physionomies convenues qui meublent
les salons de Paris, où il fut effectivement tout neuf. Sa parole avait la
concision du langage des gens solitaires ou des sauvages. Sa timidité fut
prise pour de la hauteur et plut beaucoup. Il était quelque chose d’étrange
et de grand, et les femmes furent d’autant plus généralement éprise de ce
caractère original, qu’il échappait à leurs adroites flatteries, à ce manège
par lequel elles circonviennent les hommes les plus puissants, et corrodent
les esprits les plus inflexibles. Monsieur de Montriveau ne comprenait
rien à ces petites singeries parisiennes, et son âme ne pouvait répondre
qu’aux sonores vibrations des beaux sentiments. Il eût promptement été
laissé là, sans la poésie qui résultait de ses aventures et de sa vie, sans les
prôneurs qui le vantaient à son insu, sans le triomphe d’amour-propre qui
attendait la femme dont il s’occuperait. Aussi la curiosité de la duchesse
de Langeais était-elle vive autant que naturelle. Par un effet du hasard,
cet homme l’avait intéressée la veille, car elle avait entendu raconter la
veille une des scènes qui, dans le voyage de monsieur de Montriveau,
produisaient le plus d’impression sur les mobiles imaginations de femme.
Dans une excursion vers les sources du Nil, monsieur de Montriveau eut
avec un de ses guides le débat le plus extraordinaire qui se connaisse dans
les annales des voyages. Il avait un désert à traverser, et ne pouvait aller
qu’à pied au lieu qu’il voulait explorer. Un seul guide était capable de l’y
mener. Jusqu’alors aucun voyageur n’avait pu pénétrer dans cette partie de
la contrée, où l’intrépide officier présumait devoir trouver la solution de
plusieurs problèmes scientifiques. Malgré les représentations que lui firent
35
et les vieillards du pays et son guide, il entreprit ce terrible voyage. S’armant
de tout son courage aiguisé déjà par l’annonce d’horribles difficultés à
vaincre, il partit au matin. Après avoir marché pendant une journée entière,
il se coucha le soir sur le sable, éprouvant une fatigue inconnue, causée par
la mobilité du sol, qui semblait à chaque pas fuir sous lui. Cependant il savait
que le lendemain il lui faudrait, dès l’aurore, se remettre en route ; mais son
guide lui avait promis de lui faire atteindre, vers le milieu du jour, le but
de son voyage. Cette promesse lui donna du courage, lui fit retrouver des
forces, et, malgré ses souffrances, il continua sa route, en maudissant un peu
la science ; mais honteux de se plaindre devant son guide, il garda le secret
de ses peines. Il avait déjà marché pendant le tiers du jour lorsque, sentant
ses forces épuisées et ses pieds ensanglantés par la marche, il demanda s’il
arriverait bientôt. – Dans une heure, lui dit le guide. Armand trouva dans
son âme pour une heure de force et continua. L’heure s’écoula sans qu’il
aperçût, même à l’horizon, horizon de sables aussi vaste que l’est celui de la
pleine mer, les palmiers et les montagnes dont les cimes devaient annoncer
le terme de son voyage. Il s’arrêta, menaça le guide, refusa d’aller plus
loin, lui reprocha d’être son meurtrier, de l’avoir trompé ; puis des larmes
de rage et de fatigue roulèrent sur ses joues enflammées ; il était courbé
par la douleur renaissante de la marche, et son gosier lui semblait coagulé
par la soif du désert. Le guide, immobile, écoutait ses plaintes d’un air
ironique, tout en étudiant, avec l’apparente indifférence des Orientaux, les
imperceptibles accidents de ce sable presque noirâtre comme est l’or bruni.
– Je me suis trompé, reprit-il froidement. Il y a trop longtemps que j’ai fait
ce chemin pour que je puisse en reconnaître les traces, nous y sommes bien,
mais il faut encore marcher pendant deux heures. – Cet homme a raison,
pensa monsieur de Montriveau. Puis il se remit en route, suivant avec peine
l’Africain impitoyable, auquel il semblait lié par un fil, comme un condamné
l’est invisiblement au bourreau. Mais les deux heures se passent, le Français
a dépensé ses dernières gouttes d’énergie, et l’horizon est pur, et il n’y voit
ni palmiers ni montagnes. Il ne trouve plus ni cris ni gémissements, il se
couche alors sur le sable pour mourir ; mais ses regards eussent épouvanté
l’homme le plus intrépide, il semblait annoncer qu’il ne voulait pas mourir
seul. Son guide, comme un vrai démon, lui répondait par un coup d’œil
calme, empreint de puissance, et le laissait étendu, en ayant soin de se
tenir à une distance qui lui permît d’échapper au désespoir de sa victime.
Enfin monsieur de Montriveau trouva quelques forces pour une dernière
imprécation. Le guide se rapprocha de lui, le regarda fixement, lui imposa
silence et lui dit : – N’as-tu pas voulu, malgré nous, aller là où je te mène ?
Tu me reproches de te tromper ; si je ne l’avais pas fait, tu ne serais pas
venu jusqu’ici. Veux-tu la vérité, la voici. Nous avons encore cinq heures de
36
marche, et nous ne pouvons plus retourner sur nos pas. Sonde ton cœur, si tu
n’as pas assez de courage, voici mon poignard. Surpris par cette effroyable
entente de la douleur et de la force humaine, monsieur de Montriveau ne
voulut pas se trouver au-dessous d’un barbare ; et puisant dans son orgueil
d’Européen une nouvelle dose de courage, il se releva pour suivre son guide.
Les cinq heures étaient expirées, monsieur de Montriveau n’apercevait rien
encore, il tourna vers le guide un œil mourant ; mais alors le Nubien le prit
sur ses épaules, l’éleva de quelques pieds, et lui fit voir à une centaine de pas
un lac entouré de verdure et d’une admirable forêt, qu’illuminaient les feux
du soleil couchant. Ils étaient arrivés à quelque distance d’une espèce de
banc de granit immense, sous lequel ce paysage sublime se trouvait comme
enseveli. Armand crut renaître, et son guide, ce géant d’intelligence et de
courage, acheva son œuvre de dévouement en le portant à travers les sentiers
chauds et polis à peine tracés sur le granit. Il voyait d’un côté l’enfer des
sables, et de l’autre le paradis terrestre de la plus belle oasis qui fût en ces
déserts.
La duchesse, déjà frappée par l’aspect de ce poétique personnage, le
fut encore bien plus en apprenant qu’elle voyait en lui le marquis de
Montriveau, de qui elle avait rêvé pendant la nuit. S’être trouvée dans les
sables brûlants du désert avec lui, l’avoir eu pour compagnon de cauchemar,
n’était-ce pas chez une femme de cette nature un délicieux présage
d’amusement ? Jamais homme n’eut mieux qu’Armand la physionomie de
son caractère, et ne pouvait plus justement intriguer les regards. Sa tête,
grosse et carrée, avait pour principal trait caractéristique une énorme et
abondante chevelure noire qui lui enveloppait la figure de manière à rappeler
parfaitement le général Kléber auquel il ressemblait par la vigueur de son
front, par la coupe de son visage, par l’audace tranquille des yeux, et par
l’espèce de fougue qu’exprimaient ses traits saillants. Il était petit, large de
buste, musculeux comme un lion. Quand il marchait, sa pose, sa démarche,
le moindre geste trahis sait et je ne sais quelle sécurité de force qui imposait,
et quelque chose de despotique. Il paraissait savoir que rien ne pouvait
s’opposer à sa volonté, peut-être parce qu’il ne voulait rien que de juste.
Néanmoins, semblable à tous les gens réellement forts, il était doux dans son
parler, simple dans ses manières, et naturellement bon. Seulement toutes ces
belles qualités semblaient devoir disparaître dans les circonstances graves où
l’homme devient implacable dans ses sentiments, fixe dans ses résolutions,
terrible dans ses actions. Un observateur aurait pu voir dans la commissure
de ses lèvres un retroussement habituel qui annonçait des penchants vers
l’ironie.
La duchesse de Langeais, sachant de quel prix passager était la conquête
de cet homme, résolut, pendant le peu de temps que mit la duchesse de
37
Maufrigneuse à l’aller prendre pour le lui présenter, d’en faire un de ses
amants, de lui donner le pas sur tous les autres, de l’attacher à sa personne,
et de déployer pour lui toutes ses coquetteries. Ce fut une fantaisie, pur
caprice de duchesse avec lequel Lope de Véga ou Calderon a fait le Chien du
jardinier. Elle voulut que cet homme ne fût à aucune femme, et n’imagina
pas d’être à lui. La duchesse de Langeais avait reçu de la nature les qualités
nécessaires pour jouer les rôles de coquettes, et son éducation les avait
encore perfectionnées. Les femmes avaient raison de l’envier, et les hommes
de l’aimer. Il ne lui manquait rien de ce qui peut inspirer l’amour, de ce qui
le justifie et de ce qui le perpétue. Son genre de beauté, ses manières, son
parler, sa pose s’accordaient pour la douer d’une coquetterie naturelle, qui,
chez une femme, semble être la conscience de son pouvoir. Elle était bien
faite, et décomposait peut-être ses mouvements avec trop de complaisance,
seule affectation qu’on lui pût reprocher. Tout en elle s’harmoniait, depuis
le plus petit geste jusqu’à la tournure particulière de ses phrases, jusqu’à la
manière hypocrite dont elle jetait son regard. Le caractère prédominant de
sa physionomie était une noblesse élégante, que ne détruisait pas la mobilité
toute française de sa personne. Cette attitude incessamment changeante
avait un prodigieux attrait pour les hommes. Elle paraissait devoir être
la plus délicieuse des maîtresses en déposant son corset et l’attirail de sa
représentation. En effet, toutes les joies de l’amour existaient en germe
dans la liberté de ses regards expressifs, dans les câlineries de sa voix,
dans la grâce de ses paroles. Elle faisait voir qu’il y avait en elle une
noble courtisane, que démentaient vainement les religions de la duchesse.
Qui s’asseyait près d’elle pendant une soirée, la trouvait tour à tour gaie,
mélancolique, sans qu’elle eût l’air de jouer ni la mélancolie ni la gaieté. Elle
savait être à son gré affable, méprisante, ou impertinente, ou confiante. Elle
semblait bonne et l’était. Dans sa situation, rien ne l’obligeait à descendre
à la méchanceté. Par moments, elle se montrait tour à tour sans défiance et
rusée, tendre à émouvoir, puis dure et sèche à briser le cœur. Mais pour la
bien peindre ne faudrait-il pas accumuler toutes les antithèses féminines ;
en un mot, elle était ce qu’elle voulait être ou paraître. Sa figure un peu trop
longue avait de la grâce, quelque chose de fin, de menu qui rappelait les
figures du Moyen Âge. Son teint était pâle, légèrement rosé. Tout en elle
péchait pour ainsi dire par un excès de délicatesse.
Monsieur de Montriveau se laissa complaisamment présenter à la
duchesse de Langeais, qui, suivant l’habitude des personnes auxquelles
un goût exquis fait éviter les banalités, l’accueillit sans l’accabler ni de
questions ni de compliments, mais avec une sorte de grâce respectueuse qui
devait flatter un homme supérieur, car la supériorité suppose chez un homme
un peu de ce tact qui fait deviner aux femmes tout ce qui est sentiment. Si
38
elle manifesta quelque curiosité, ce fut par ses regards ; si elle complimenta,
ce fut par ses manières ; et elle déploya cette chatterie de paroles, cette fine
envie de plaire qu’elle savait montrer mieux que personne. Mais toute sa
conversation ne fut en quelque sorte que le corps de la lettre, il devait y
avoir un post-scriptum où la pensée principale allait être dite. Quand, après
une demi-heure de causeries insignifiantes, et dans lesquelles l’accent, les
sourires, donnaient seuls de la valeur aux mots, monsieur de Montriveau
parut vouloir discrètement se retirer, la duchesse le retint par un geste
expressif.
– Monsieur, lui dit-elle, je ne sais si le peu d’instants pendant lesquels j’ai
eu le plaisir de causer avec vous vous a offert assez d’attrait pour qu’il me
soit permis de vous inviter à venir chez moi ; j’ai peur qu’il n’y ait beaucoup
d’égoïsme à vouloir vous y posséder. Si j’étais assez heureuse pour que vous
vous y plussiez, vous me trouveriez toujours le soir jusqu’à dix heures.
Ces phrases furent dites d’un ton si coquet, que monsieur de Montriveau
ne pouvait se défendre d’accepter l’invitation. Quand se rejeta dans les
groupes d’hommes qui se tenaient à quelque distance des femmes, plusieurs
de ses amis le félicitèrent, moitié sérieusement, moitié plaisamment, sur
l’accueil extraordinaire que lui avait fait la duchesse de Langeais. Cette
difficile, cette illustre conquête, était décidément faite, et la gloire en avait
été réservée à l’artillerie de la Garde. Il est facile d’imaginer les bonnes et
mauvaises plaisanteries que ce thème, une fois admis, suggéra dans un de
ces salons parisiens où l’on aime tant à s’amuser, et où les railleries ont si
peu de durée que chacun s’empresse d’en tirer toute la fleur.
Ces niaiseries flattèrent à son insu le général. De la place ou il s’était mis,
ses regards furent attirés par mille réflexions indécises vers la duchesse ; et
il ne put s’empêcher de s’avouer à lui-même que, de toutes les femmes dont
la beauté avait séduit ses yeux, nulle ne lui avait offert une plus délicieuse
expression des vertus, des défauts, des harmonies que l’imagination la
plus juvénile puisse vouloir en France à une maîtresse. Quel homme,
en quelque rang que le sort l’ait placé, n’a pas senti dans son âme une
jouissance indéfinissable en rencontrant, chez une femme qu’il choisit,
même rêveusement, pour sienne, les triples perfections morales, physiques
et sociales qui lui permettent de toujours voir en elle tous ses souhaits
accomplis ? Si ce n’est pas une cause d’amour, cette flatteuse réunion est
certes un des plus grands véhicules du sentiment. Sans la vanité, disait un
profond moraliste du siècle dernier, l’amour est un convalescent. Il y a
certes, pour l’homme comme pour la femme, un trésor de plaisirs dans la
supériorité de la personne aimée. N’est-ce pas beaucoup pour ne pas dire
tout, de savoir que notre amour-propre ne souffrira jamais en elle ; qu’elle est
assez noble pour ne jamais recevoir les blessures d’un coup d’œil méprisant,
39
assez riche pour être entourée d’un éclat égal à celui dont s’environnent
même les rois éphémères de la finance, assez spirituelle pour ne jamais être
humiliée par une fine plaisanterie, et assez belle pour être la rivale de tout son
sexe ? Ces réflexions, un homme les fait en un clin d’œil. Mais si la femme
qui les lui inspire lui présente en même temps, dans l’avenir de sa précoce
passion, les changeantes délices de la grâce, l’ingénuité d’une âme vierge,
les mille plis du vêtement des coquettes, les dangers de l’amour, n’est-ce
pas à remuer le cœur de l’homme le plus froid ? Voici dans quelle situation
se trouvait en ce moment monsieur de Montriveau, relativement à la femme,
et le passé de sa vie garanti en quelque sorte la bizarrerie du fait. Jeté jeune
dans l’ouragan des guerres françaises, ayant toujours vécu sur les champs de
bataille, il ne connaissait de la femme que ce qu’un voyageur pressé, qui va
d’auberge en auberge, peut connaître d’un pays. Peut-être aurait-il pu dire de
sa vie ce que Voltaire disait à quatre-vingts ans de la sienne, et n’avait-il pas
trente-sept sottises à se reprocher ? Il était, à son âge, aussi neuf en amour
que l’est un jeune homme qui vient de lire Faublas en cachette. De la femme,
il savait tout ; mais de l’amour, il ne savait rien ; et sa virginité de sentiment
lui faisait ainsi des désirs tout nouveaux. Quelques hommes, emportés par
les travaux auxquels les ont condamnés la misère ou l’ambition, l’art ou la
science, comme monsieur de Montriveau avait été emporté par le cours de
la guerre et les évènements de sa vie, connaissent cette singulière situation,
et l’avouent rarement. À Paris, tous les hommes doivent avoir aimé. Aucune
femme n’y veut de ce dont aucune n’a voulu. De la crainte d’être pris pour un
sot, procèdent les mensonges de la fatuité générale en France, où passer pour
un sot, c’est ne pas être du pays. En ce moment, monsieur de Montriveau fut
à la fois saisi par un violent désir, un désir grandi dans la chaleur des déserts,
et par un mouvement de cœur dont il n’avait pas encore connu la bouillante
étreinte. Aussi fort qu’il était violent, cet homme sut réprimer ses émotions ;
mais, tout en causant de choses indifférentes, il se retirait en lui-même, et
se jurait d’avoir cette femme, seule pensée par laquelle il pouvait entrer
dans l’amour. Son désir devint un serment fait à la manière des Arabes avec
lesquels il avait vécu, et pour lesquels un serment est un contrat passé entre
eux et toute leur destinée, qu’ils subordonnent à la réussite de l’entreprise
consacrée par le serment, et dans laquelle ils ne comptent même plus leur
mort que comme un moyen de plus pour le succès. Un jeune homme se
serait dit : – Je voudrais bien avoir la duchesse de Langeais pour maîtresse !
un autre : – Celui qui sera aimé de la duchesse de Langeais sera un bien
heureux coquin ! Mais le général se dit : – J’aurai pour maîtresse madame
de Langeais. Quand un homme vierge de cœur, et pour qui l’amour devient
une religion, conçoit une semblable pensée, il ne sait pas dans quel enfer il
vient de mettre le pied.
40
Monsieur de Montriveau s’échappa brusquement du salon, et revint chez
lui dévoré par les premiers accès de sa première fièvre amoureuse. Si, vers
le milieu de l’âge, un homme garde encore les croyances, les illusions,
les franchises, l’impétuosité de l’enfance, son premier geste est pour ainsi
dire d’avancer la main pour s’emparer de ce qu’il désire ; puis, quand il
a sondé les distances presque impossibles à franchir qui l’en séparent, il
est saisi, comme les enfants, d’une sorte d’étonnement ou d’impatience qui
communique de la valeur à l’objet souhaité, il tremble ou il pleure. Aussi
le lendemain, après les plus orageuses réflexions qui lui eussent bouleversé
l’âme, Armand de Montriveau se trouva-t-il sous le joug de ses sens,
que concentra la pression d’un amour vrai. Cette femme si cavalièrement
traitée la veille était devenue le lendemain le plus saint, le plus redouté des
pouvoirs. Elle fut dès lors pour lui le monde et la vie. Le seul souvenir
des plus légères émotions qu’elle lui avait données faisait pâlir ses plus
grandes joies, ses plus vives douleurs jadis ressenties. Les révolutions les
plus rapides ne troublent que les intérêts de l’homme, tandis qu’une passion
en renverse les sentiments. Or, pour ceux qui vivent plus par le sentiment
que par l’intérêt, pour ceux qui ont plus d’âme et de sang que d’esprit et de
lymphe, un amour réel produit un changement complet d’existence. D’un
seul trait, par une seule réflexion, Armand de Montriveau effaça donc toute
sa vie passée. Après s’être vingt fois demandé, comme un enfant : – Irai-je ?
N’irai-je pas ? il s’habilla, vint à l’hôtel de Langeais vers huit heures du soir,
et fut admis auprès de la femme, non pas de la femme, mais de l’idole qu’il
avait vu la veille, aux lumières, comme une fraîche et pure jeune fille vêtue
de gaze, de blondes et de voiles. Il arrivait impétueusement pour lui déclarer
son amour, comme s’il s’agissait du premier coup de canon sur un champ
de bataille. Pauvre écolier ! Il trouva sa vaporeuse sylphide enveloppée
d’un peignoir de cachemire brun habilement bouillonné, languissamment
couchée sur le divan d’un obscur boudoir. Madame de Langeais ne se leva
même pas, elle ne montra que sa tête, dont les cheveux étaient en désordre,
quoique retenus dans un voile. Puis d’une main qui, dans le clair-obscur
produit par la tremblante lueur d’une seule bougie placée loin d’elle, parut
aux yeux de Montriveau blanche comme une main de marbre, elle lui fit
signe de s’asseoir, et lui dit d’une voix aussi douce que l’était la lueur : – Si
ce n’eût pas été vous, monsieur le marquis, si c’eût été un ami avec lequel
j’eusse pu agir sans façon, ou un indifférent qui m’eût légèrement intéressée,
je vous aurais renvoyé. Vous me voyez affreusement souffrante.
Armand se dit en lui-même : – Je vais m’en aller.
– Mais, reprit-elle en lui lançant un regard dont l’ingénu militaire attribua
le feu à la fièvre, je ne sais si c’est un pressentiment de votre bonne visite
41
à l’empressement de laquelle je suis on ne peut pas plus sensible, depuis un
instant je sentais ma tête se dégager de ses vapeurs.
– Je puis donc rester, lui dit Montriveau.
– Ah ! je serais bien fâchée de vous voir partir. Je me disais déjà ce
matin que je ne devais pas avoir fait sur vous la moindre impression ;
que vous aviez sans doute pris mon imitation pour une de ces phrases
banales prodiguées au hasard par les Parisiennes, et je pardonnais d’avance
à votre ingratitude. Un homme qui arrive des déserts n’est pas tenu de savoir
combien notre faubourg est exclusif dans ses amitiés.
Ces gracieuses paroles, à demi murmurées, tombèrent une à une, et furent
comme chargées du sentiment joyeux qui paraissait les dicter. La duchesse
voulait avoir tous les bénéfices de sa migraine, et sa spéculation eut un
plein succès. Le pauvre militaire souffrait réellement de la fausse souffrance
de cette femme. Comme Crillon entendant le récit de la passion de Jésus-
Christ, il était prêt à tirer son épée contre les vapeurs. Eh ! comment alors
oser parler à cette malade de l’amour qu’elle inspirait ? Armand comprenait
déjà qu’il était ridicule de tirer son amour à brûle-pourpoint sur une femme
si supérieure. Il entendit par une seule pensée toutes les délicatesses du
sentiment et les exigences de l’âme. Aimer, n’est-ce pas savoir bien plaider,
mendier, attendre ? Cet amour ressenti, ne fallait-il pas le prouver ? Il se
trouva la langue immobile, glacée par les convenances du noble faubourg,
par la majesté de la migraine, et par les timidités de l’amour vrai. Mais
nul pouvoir au monde ne put voiler les regards de ses yeux dans lesquels
éclataient la chaleur, l’infini du désert, des yeux calmes comme ceux des
panthères, et sur lesquels ses paupières ne s’abaissaient que rarement. Elle
aima beaucoup ce regard fixe qui la baignait de lumière et d’amour.
– Madame la duchesse, répondit-il, je craindrais de vous me dire la
reconnaissance que m’inspirent vos bontés. En ce moment je ne souhaite
qu’une seule chose, le pouvoir de dissiper vos souffrances.
– Permettez que je me débarrasse de ceci, j’ai maintenant trop chaud, dit-
elle en faisant sauter par un mouvement plein de grâce le coussin qui lui
couvrait les pieds, qu’elle laissa voir dans toute leur clarté.
– Madame, en Asie, vos pieds vaudraient presque dix mille sequins.
– Compliment de voyageur, dit-elle en souriant.
Cette spirituelle personne prit plaisir à jeter le rude Montriveau dans
une conversation pleine de bêtises, de lieux communs et de non-sens, où
il manœuvra, militairement parlant, comme eût fait le prince Charles aux
prises avec Napoléon. Elle s’amusa malicieusement à reconnaître l’étendue
de cette passion commencée, d’après le nombre de sottises arrachées à ce
débutant, qu’elle amenait à petits pas dans un labyrinthe inextricable où
elle voulait le laisser honteux de lui-même. Elle débuta donc par se moquer
42
de cet homme, à qui elle se plaisait néanmoins à faire oublier le temps.
La longueur d’une première visite est souvent une flatterie, mais Armand
n’en fut pas complice. Le célèbre voyageur était dans ce boudoir depuis une
heure, causant de tout, n’ayant rien dit, sentant qu’il n’était qu’un instrument
dont jouait cette femme, quand elle se dérangea, s’assit, se mit sur le cou le
voile qu’elle avait sur la tête, s’accouda, lui fit les honneurs d’une complète
guérison, et sonna pour faire allumer les bougies du boudoir. À l’inaction
absolue dans laquelle elle était restée, succédèrent les mouvements les plus
gracieux. Elle se tourna vers monsieur de Montriveau, et lui dit, en réponse
à une confidence qu’elle venait de lui arracher et qui parut la vivement
intéresser : – Vous voulez vous moquer de moi en tâchant de me donner à
penser que vous n’avez jamais aimé. Voilà la grande prétention des hommes
auprès de nous. Nous les croyons. Pure politesse ! Ne savons-nous pas à
quoi nous en tenir là-dessus pour nous-mêmes ? Où est l’homme qui n’a
pas rencontré dans sa vie une seule occasion d’être amoureux ? Mais vous
aimez à nous tromper, et nous vous laissons faire, pauvres sottes que nous
sommes, parce que vos tromperies sont encore des hommages rendus à la
supériorité de nos sentiments, qui sont tout pureté.
Cette dernière phrase fut prononcée avec un accent plein de hauteur et de
fierté qui fit de cet amant novice une balle jetée au fond d’un abîme, et de
la duchesse un ange revolant vers son ciel particulier.
– Diantre ! s’écriait en lui-même Armand de Montriveau, comment s’y
prendre pour dire à cette créature sauvage que je l’aime ?
Il l’avait déjà dit vingt fois, ou plutôt la duchesse l’avait vingt fois
lu dans ses regards, et voyait, dans la passion de cet homme vraiment
grand, un amusement pour elle, un intérêt à mettre dans sa vie sans intérêt.
Elle se préparait donc déjà fort habilement à élever autour d’elle une
certaine quantité de redoutes qu’elle lui donnerait à emporter avant de lui
permettre l’entrée de son cœur. Jouet de ses caprices, Montriveau devait
rester stationnaire tout en sautant de difficultés en difficultés comme un
de ces insectes tourmenté par un enfant saute d’un doigt sur un autre en
croyant avancer, tandis que son malicieux bourreau le laisse au même point.
Néanmoins, la duchesse reconnut avec un bonheur inexprimable que cet
homme de caractère ne mentait pas à sa parole. Armand n’avait, en effet,
jamais aimé. Il allait se retirer mécontent de lui, plus mécontent d’elle
encore ; mais elle vit avec joie une bouderie qu’elle savait pouvoir dissiper
par un mot, d’un regard, d’un geste.
– Viendrez-vous demain soir ? lui dit-elle. Je vais au bal, je vous attendrai
jusqu’à dix heures.
Le lendemain Montriveau passa la plus grande partie de la journée assis
à la fenêtre de son cabinet, et occupé à fumer une quantité indéterminée
43
de cigares. Il put atteindre ainsi l’heure de s’habiller et d’aller à l’hôtel
de Langeais. C’eût été grande pitié pour l’un de ceux qui connaissaient la
magnifique valeur de cet homme, de le voir devenu si petit, si tremblant,
de savoir cette pensée dont les rayons pouvaient embrasser des mondes, se
rétrécir aux proportions du boudoir d’une petite-maîtresse. Mais il se sentait
lui-même déjà si déchu dans son bonheur, que, pour sauver sa vie, il n’aurait
pas confié son amour à l’un de ses amis intimes. Dans la pudeur qui s’empare
d’un homme quand il aime, n’y a-t-il pas toujours un peu de honte, et ne
serait-ce pas sa petitesse qui fait l’orgueil de la femme ? Enfin ne serait-ce
pas une foule de motifs de ce genre, mais que les femmes ne s’expliquent
pas, qui les porte presque toutes à trahir les premières le mystère de leur
amour, mystère dont elles se fatiguent peut-être ?
– Monsieur, dit le valet de chambre, madame la duchesse n’est pas
visible, elle s’habille, et vous prie de l’attendre ici.
Armand se promena dans le salon en étudiant le goût répandu dans les
moindres détails. Il admira madame de Langeais, en admirant les choses
qui venaient d’elle et en trahissaient les habitudes, avant qu’il pût en saisir
la personne et les idées. Après une heure environ, la duchesse sortit de
sa chambre sans faire de bruit. Montriveau se retourna, la vit marchant
avec la légèreté d’une ombre, et tressaillit. Elle vint à lui, sans lui dire
bourgeoisement : – Comment me trouvez-vous ? Elle était sûre d’elle, et
son regard fixe disait : – Je me suis ainsi parée pour vous plaire. Une vieille
fée, marraine de quelque princesse méconnue, avait seule pu tourner autour
du cou de cette coquette personne le nuage d’une gaze dont les plis avaient
des tons vifs que soutenait encore l’éclat d’une peau satinée. La duchesse
était éblouissante. Le bleu clair de sa robe, dont les ornements se répétaient
dans les fleurs de sa coiffure, semblait donner, par la richesse de la couleur,
un corps à ses formes frêles devenues tout aériennes ; car, en glissant avec
rapidité vers Armand, elle fit voler les deux bouts de l’écharpe qui pendait
à ses côtés, et le brave soldat ne put alors s’empêcher de la comparer aux
jolis insectes bleus qui voltigent au-dessus des eaux, parmi les fleurs, avec
lesquelles ils paraissent se confondre.
– Je vous ai fait attendre, dit-elle de la voix que savent prendre les femmes
pour l’homme auquel elles veulent plaire.
– J’attendrais patiemment une éternité, si je savais trouver la Divinité
belle comme vous l’êtes ; mais ce n’est pas un compliment que de vous
parler de votre beauté, vous ne pouvez plus être sensible qu’à l’adoration.
Laissez-moi donc seulement baiser votre écharpe.
– Ah, fi ! dit-elle en faisant un geste d’orgueil, je vous estime assez pour
vous offrir ma main.
44
Et elle lui tendit à baiser sa main encore humide. Une main de femme,
au moment où elle sort de son bain de senteur, conserve je ne sais quelle
fraîcheur douillette, une mollesse veloutée dont la chatouilleuse impression
va des lèvres à l’âme. Aussi, chez un homme épris qui a dans les sens autant
de volupté qu’il a d’amour au cœur ce baiser, chaste en apparence, peut-il
exciter de redoutables orages.
– Me la tendrez-vous toujours ainsi ? dit humblement le général en
baisant avec respect cette main dangereuse.
– Oui ; mais nous en resterons là, dit-elle en souriant.
Elle s’assit et parut fort maladroite à mettre ses gants, en voulant en faire
glisser la peau d’abord trop étroite le long de ses doigts, et regarder en même
temps monsieur de Montriveau, qui admirait alternativement la duchesse et
la grâce de ses gestes réitérés.
– Ah ! c’est bien, dit-elle, vous avez été exact, j’aime l’exactitude. Sa
Majesté dit qu’elle est la politesse des rois ; mais, selon moi, de vous à nous,
je la crois la plus respectueuse des flatteries. Eh ? n’est-ce pas ? Dites donc.
Puis elle le guigna de nouveau pour lui exprimer une amitié décevante, en
le trouvant muet de bonheur, et tout heureux de ces riens. Ah ! la duchesse
entendait à merveille son métier de femme, elle savait admirablement
rehausser un homme à mesure qu’il se rapetissait, et le récompenser par de
creuses flatteries à chaque pas qu’il faisait pour descendre aux niaiseries de
la sentimentalité.
– Vous n’oublierez jamais de venir à neuf heures.
– Oui, mais irez-vous donc au bal tous les soirs ?
– Le sais-je ? répondit-elle en haussant les épaules par un petit geste
enfantin comme pour avouer qu’elle était toute caprice et qu’un amant devait
la prendre ainsi. – D’ailleurs, reprit-elle, que vous importe ? vous m’y
conduirez.
– Pour ce soir, dit-il, ce serait difficile, je ne suis pas mis convenablement.
– Il me semble, répondit-elle en le regardant avec fierté, que si quelqu’un
doit souffrir de votre mise, c’est moi. Mais sachez, monsieur le voyageur,
que l’homme dont j’accepte le bras est toujours au-dessus de la mode,
personne n’oserait le critiquer. Je vois que vous ne connaissez pas le monde,
je vous en aime davantage.
Et elle le jetait déjà dans les petitesses du monde, en tâchant de l’initier
aux vanités d’une femme à la mode.
– Si elle veut faire une sottise pour moi, se dit en lui-même Armand, je
serais bien niais de l’en empêcher. Elle m’aime sans doute, et, certes, elle
ne méprise pas le monde plus que je ne le méprise moi-même ; ainsi va pour
le bal !
45
La duchesse pensait sans doute qu’en voyant le général la suivre au bal
en bottes et en cravate noire, personne n’hésiterait à le croire passionnément
amoureux d’elle. Heureux de voir la reine du monde élégant vouloir se
compromettre pour lui, le général eut de l’esprit en ayant de l’espérance. Sûr
de plaire, il déploya ses idées et ses sentiments, sans ressentir la contrainte
qui, la veille, lui avait gêné le cœur. Cette conversation substantielle,
animée, remplie par ces premières confidences aussi douces à dire qu’à
entendre, séduisit-elle madame de Langeais, ou avait-elle imaginé cette
ravissante coquetterie ; mais elle regarda malicieusement la pendule quand
minuit sonna.
– Ah ! vous me faites manquer le bal ! dit-elle en exprimant de la surprise
et du dépit de s’être oubliée. Puis, elle se justifia le changement de ses
jouissances par un sourire qui fit bondir le cœur d’Armand.
– J’avais bien promis à madame de Beauséant, ajouta-t-elle. Ils
m’attendent tous.
– Eh ! bien, allez.
– Non, continuez, dit-elle. Je reste. Vos aventures en Orient me charment.
Racontez-moi bien toute votre vie. J’aime à participer aux souffrances
ressenties par un homme de courage, car je les ressens, vrai ! Elle jouait avec
son écharpe, la tordait, la déchirait par des mouvements d’impatience qui
semblaient accuser un mécontentement intérieur et de profondes réflexions.
– Nous ne valons rien, nous autres, reprit-elle. Ah ! nous sommes d’indignes
personnes, égoïstes, frivoles. Nous ne savons que nous ennuyer à force
d’amusements. Aucune de nous ne comprend le rôle de sa vie. Autrefois, en
France, les femmes étaient des lumières bienfaisantes, elles vivaient pour
soulager ceux qui pleurent, encourager les grandes vertus, récompenser les
artistes et en animer la vie par de nobles pensées. Si le monde est devenu
si petit, à nous la faute. Vous me faites haïr ce monde et le bal. Non, je ne
vous sacrifie pas grand-chose. Elle acheva de détruire son écharpe, comme
un enfant qui, jouant avec une fleur, finit par en arracher tous les pétales ;
elle la roula, la jeta loin d’elle, et put ainsi montrer son cou de cygne. Elle
sonna. – Je ne sortirai pas, dit-elle à son valet de chambre. Puis elle reporta
timidement ses longs yeux bleus sur Armand, de manière à lui faire accepter,
par la crainte qu’ils exprimaient, cet ordre pour un aveu, pour une première,
pour une grande faveur. – Vous avez eu bien des peines, dit-elle après une
pause pleine de pensées et avec cet attendrissement qui souvent est dans la
voix des femmes sans être dans le cœur.
– Non, répondit Armand. Jusqu’aujourd’hui, je ne savais pas ce qu’était
le bonheur.
– Vous le savez donc, dit-elle en le regardant en dessous d’un air
hypocrite et rusé.
46
– Mais, pour moi désormais, le bonheur, n’est-ce pas de vous voir, de
vous entendre… Jusqu’à présent je n’avais que souffert, et maintenant je
comprends que je puis être malheureux…
– Assez, assez, dit-elle, allez-vous-en, il est minuit, respectons les
convenances. Je ne suis pas allée au bal, vous étiez là. Ne faisons pas causer.
Adieu. Je ne sais ce que je dirai, mais la migraine est bonne personne et ne
nous donne jamais de démentis.
– Y a-t-il bal demain ? demanda-t-il.
– Vous vous y accoutumeriez, je crois. Eh ! bien, oui, demain nous irons
encore au bal.
Armand s’en alla l’homme le plus heureux du monde, et vint tous les soirs
chez madame de Langeais à l’heure qui, par une sorte de convention tacite,
lui fut réservée. Il serait fastidieux et ce serait pour une multitude de jeunes
gens qui ont de ces beaux souvenirs une redondance que de faire marcher
ce récit pas à pas, comme marchait le poème de ces conversations secrètes
dont le cours avance ou retarde au gré d’une femme par une querelle de mots
quand le sentiment va trop vite, par une plainte sur les sentiments quand
les mots ne répondent plus à sa pensée. Aussi, pour marquer le progrès de
cet ouvrage à la Pénélope, peut-être faudrait-il s’en tenir aux expressions
matérielles du sentiment. Ainsi, quelques jours après la première rencontre
de la duchesse et d’Armand de Montriveau, l’assidu général avait conquis
en toute propriété le droit de baiser les insatiables mains de sa maîtresse.
Partout où allait madame de Langeais, se voyait inévitablement monsieur de
Montriveau, que certaines personnes nommèrent, en plaisantant, le planton
de la duchesse. Déjà la position d’Armand lui avait fait des envieux, des
jaloux, des ennemis. Madame de Langeais avait atteint à son but. Le marquis
se confondait parmi ses nombreux admirateurs, et lui servait à humilier ceux
qui se vantaient d’être dans ses bonnes grâces, en lui donnant publiquement
le pas sur tous les autres.
– Décidément, disait madame de Sérizy, monsieur de Montriveau est
l’homme que la duchesse distingue le plus.
Qui ne sait pas ce que veut dire, à Paris, être distingué par une femme ?
Les choses étaient ainsi parfaitement en règle. Ce qu’on se plaisait à raconter
du général le rendit si redoutable, que les jeunes gens habiles abdiquèrent
tacitement leurs prétentions sur la duchesse, et ne restèrent dans sa sphère
que pour exploiter l’importance qu’ils y prenaient, pour se servir de son
nom, de sa personne, pour s’arranger au mieux avec certaines puissances
du second ordre, enchantées d’enlever un amant à madame de Langeais.
La duchesse avait l’œil assez perspicace pour apercevoir ces désertions et
ces traités dont son orgueil ne lui permettait pas d’être la dupe. Alors elle
savait, disait monsieur le prince de Talleyrand, qui l’aimait beaucoup, tirer
47
un regain de vengeance par un mot à deux tranchants dont elle frappait
ces épousailles morganatiques. Sa dédaigneuse raillerie ne contribuait pas
médiocrement à la faire craindre et passer pour une personne excessivement
spirituelle. Elle consolidait ainsi sa réputation de vertu, tout en s’amusant
des secrets d’autrui, sans laisser pénétrer les siens. Néanmoins, après deux
mois d’assiduités, elle eut, au fond de l’âme, une sorte de peur vague
en voyant que monsieur de Montriveau ne comprenait rien aux finesses
de la coquetterie Faubourg-Saint-Germanesque, et prenait au sérieux les
minauderies parisiennes. – Celui-là, ma chère duchesse, lui avait dit le vieux
vidame de Pamiers, est cousin-germain des aigles, vous ne l’apprivoiserez
pas, et il vous emportera dans son aire, si vous n’y prenez garde. Le
lendemain du soir où le rusé vieillard lui avait dit ce mot, dans lequel
madame de Langeais craignit de trouver une prophétie, elle essaya de se faire
haïr, et se montra dure, exigeante, nerveuse, détestable pour Armand, qui la
désarma par une douceur angélique. Cette femme connaissait si peu la bonté
large des grands caractères, qu’elle fut pénétrée des gracieuses plaisanteries
par lesquelles ses plaintes furent d’abord accueillies. Elle cherchait une
querelle et trouva des preuves d’affection. Alors elle persista.
– En quoi, lui dit Armand, un homme qui vous idolâtre a-t-il pu vous
déplaire ?
– Vous ne me déplaisez pas, répondit-elle en devenant tout à coup douce
et soumise ; mais pourquoi voulez-vous me compromettre ? Vous ne devez
être qu’un ami pour moi. Ne le savez-vous pas ? Je voudrais vous voir
l’instinct, les délicatesses de l’amitié vraie, afin de ne perdre ni votre estime,
ni les plaisirs que je ressens près de vous.
– N’être que votre ami ? s’écria monsieur de Montriveau à la tête de
qui ce terrible mot donna des secousses électriques. Sur la foi des heures
douces que vous m’accordez, je m’endors et me réveille dans votre cœur ; et
aujourd’hui, sans motif, vous vous plaisez gratuitement à tuer les espérances
secrètes qui me font vivre. Voulez-vous, après m’avoir fait promettre tant de
constance, et avoir montré tant d’horreur pour les femmes qui n’ont que des
caprices, me faire entendre que, semblable à toutes les femmes de Paris, vous
avez des passions, et point d’amour ? Pourquoi donc m’avez-vous demandé
ma vie, et pourquoi l’avez-vous acceptée ?
– J’ai eu tort, mon ami. Oui, une femme a tort de se laisser aller à de tels
enivrements quand elle ne peut ni ne doit les récompenser.
– Je comprends, vous n’avez été que légèrement coquette, et…
– Coquette ?… je hais la coquetterie. Être coquette, Armand, mais c’est
se promettre à plusieurs hommes et ne pas se donner. Se donner à tous est du
libertinage. Voilà ce que j’ai cru comprendre de nos mœurs. Mais se faire
mélancolique avec les humoristes, gaie avec les insouciants, politique avec
48
les ambitieux, écouter avec une apparente admiration les bavards, s’occuper
de guerre avec les militaires, être passionnée pour le bien du pays avec les
philanthropes, accorder à chacun sa petite dose de flatterie, cela me paraît
aussi nécessaire que de mettre des fleurs dans nos cheveux, des diamants,
des gants et des vêtements. Le discours est la partie morale de la toilette, il se
prend et se quitte avec la toque à plumes. Nommez-vous ceci coquetterie ?
Mais je ne vous ai jamais traité comme je traite tout le monde. Avec vous,
mon ami, je suis vraie. Je n’ai pas toujours partagé vos idées, et quand
vous m’avez convaincue, après une discussion, ne m’en avez-vous pas vue
tout heureuse ? Enfin je vous aime, mais seulement comme il est permis
à une femme religieuse et pure d’aimer. J’ai fait des réflexions. Je suis
mariée, Armand. Si la manière dont je vis avec monsieur de Langeais me
laisse la disposition de mon cœur, les lois, les convenances m’ont ôté le
droit de disposer de ma personne. En quelque rang qu’elle soit placée, une
femme déshonorée se voit chassée du monde, et je ne connais encore aucun
exemple d’un homme qui ait su ce à quoi l’engageaient alors nos sacrifices.
Bien mieux, la rupture que chacun prévoit entre madame de Beauséant
et monsieur d’Ajuda, qui, dit-on, épouse mademoiselle de Rochefide, m’a
prouvé que ces mêmes sacrifices sont presque toujours les causes de votre
abandon. Si vous m’aimiez sincèrement, vous cesseriez de me voir pendant
quelque temps ! Moi, je dépouillerai pour vous toute vanité ; n’est-ce pas
quelque chose ? Que ne dit-on pas d’une femme à laquelle aucun homme
ne s’attache ? Ah ! elle est sans cœur, sans esprit, sans âme, sans charme
surtout. Oh ! les coquettes ne me feront grâce de rien, elles me raviront les
qualités qu’elles sont blessées de trouver en moi. Si ma réputation me reste,
que m’importe de voir contester mes avantages par des rivales ? elles n’en
hériteront certes pas. Allons, mon ami, donnez quelque chose à qui vous
sacrifie tant ! Venez moins souvent, je ne vous en aimerai pas moins.
– Ah ! répondit Armand avec la profonde ironie d’un cœur blessé,
l’amour, selon les écrivassiers, ne se repaît que d’illusions ! Rien n’est plus
vrai, je le vois, il faut que je m’imagine être aimé. Mais, tenez, il est des
pensées comme des blessures dont on ne revient pas : vous étiez une de mes
dernières croyances, et je m’aperçois en ce moment que tout est faux ici-bas.
Elle se prit à sourire.
– Oui, reprit Montriveau d’une voix altérée, votre foi catholique à
laquelle vous voulez me convertir est un mensonge que les hommes se font,
l’espérance est un mensonge appuyé sur l’avenir, l’orgueil est un mensonge
de nous à nous, la pitié, la sagesse, la terreur sont des calculs mensongers.
Mon bonheur sera donc aussi quelque mensonge, il faut que je m’attrape
moi-même et consente à toujours donner un louis contre un écu. Si vous
pouvez si facilement vous dispenser de me voir, si vous ne m’avouez ni pour
49
ami, ni pour amant, vous ne m’aimez pas ! Et moi, pauvre fou, je me dis
cela, je le sais, et j’aime.
– Mais, mon Dieu, mon pauvre Armand, vous vous emportez.
– Je m’emporte ?
– Oui, vous croyez que tout est en question, parce que je vous parle de
prudence.
Au fond, elle était enchantée de la colère qui débordait dans les yeux
de son amant. En ce moment, elle le tourmentait ; mais elle le jugeait, et
remarquait les moindres altérations de sa physionomie. Si le général avait
eu le malheur de se montrer généreux sans discussion, comme il arrive
quelquefois à certaines âmes candides, il eût été forbanni pour toujours,
atteint et convaincu de ne pas savoir aimer. La plupart des femmes veulent
se sentir le moral violé. N’est-ce pas une de leurs flatteries de ne jamais
céder qu’à la force ? Mais Armand n’était pas assez instruit pour apercevoir
le piège habilement préparé par la duchesse. Les hommes forts qui aiment
ont tant d’enfance dans l’âme !
– Si vous ne voulez que conserver les apparences, dit-il avec naïveté, je
suis prêt à…
– Ne conserver que les apparences, s’écria-t-elle en l’interrompant, mais
quelles idées vous faites-vous donc de moi ? Vous ai-je donné le moindre
droit de penser que je puisse être à vous ?
– Ah çà, de quoi parlons-nous donc ? demanda Montriveau.
– Mais, monsieur, vous m’effrayez. Non, pardon, merci, reprit-elle d’un
ton froid, merci, Armand : vous m’avertissez à temps d’une imprudence
bien involontaire, croyez-le, mon ami. Vous savez souffrir, dites-vous ! Moi
aussi, je saurai souffrir. Nous cesserons de nous voir ; puis, quand l’un et
l’autre nous aurons su recouvrer un peu de calme, eh ! bien, nous aviserons à
nous arranger un bonheur approuvé par le monde. Je suis jeune, Armand, un
homme sans délicatesse ferait faire bien des sottises et des étourderies à une
femme de vingt-quatre ans. Mais, vous ! vous serez mon ami, promettez-
le-moi.
– La femme de vingt-quatre ans, répondit-il, sait calculer. Il s’assit sur le
divan du boudoir, et resta la tête appuyée dans ses mains. – M’aimez-vous,
madame ? demanda-t-il en relevant la tête et lui montrant un visage plein de
résolution. Dites hardiment : oui ou non.
La duchesse fut plus épouvantée de cette interrogation qu’elle ne l’aurait
été d’une menace de mort, ruse vulgaire dont s’effraient peu de femmes
au dix-neuvième siècle, en ne voyant plus les hommes porter l’épée au
côté ; mais n’y a-t-il pas des effets de cils, de sourcils, des contractions dans
le regard, des tremblements de lèvres qui communiquent la terreur qu’ils
expriment si vivement, si magnétiquement ?
50
– Ah ! dit-elle, si j’étais libre, si…
– Eh ! n’est-ce que votre mari qui nous gêne ? s’écria joyeusement le
général en se promenant à grands pas dans le boudoir. Ma chère Antoinette,
je possède un pouvoir plus absolu que ne l’est celui de l’autocrate de toutes
les Russies. Je m’entends avec la Fatalité ; je puis, socialement parlant,
l’avancer ou la retarder à ma fantaisie, comme on fait d’une montre. Diriger
la Fatalité, dans notre machine politique, n’est-ce pas tout simplement en
connaître les rouages ? Dans peu, vous serez libre, souvenez-vous alors de
votre promesse.
– Armand, s’écria-t-elle, que voulez-vous dire ? Grand Dieu ! croyez-
vous que je puisse être le gain d’un crime ? voulez-vous ma mort ? Mais vous
n’avez donc pas du tout de religion ? Moi, je crains Dieu. Quoique monsieur
de Langeais m’ait donné le droit de le haïr, je ne lui souhaite aucun mal.
Monsieur de Montriveau, qui battait machinalement la retraite avec ses
doigts sur le marbre de la cheminée, se contenta de regarder la duchesse
d’un air calme.
– Mon ami, dit-elle en continuant, respectez-le. Il ne m’aime pas, il n’est
pas bien pour moi, mais j’ai des devoirs à remplir envers lui. Pour éviter les
malheurs dont vous le menacez, que ne ferais-je pas ?
Écoutez, reprit-elle après une pause, je ne vous parlerai plus de
séparation, vous viendrez ici comme par le passé, je vous donnerai toujours
mon front à baiser ; si je vous le refusais quelquefois, c’était pure coquetterie,
en vérité. Mais, entendons-nous, dit-elle en le voyant s’approcher. Vous me
permettrez d’augmenter le nombre de mes poursuivants, d’en recevoir dans
la matinée encore plus que par le passé : je veux redoubler de légèreté, je
veux vous traiter fort mal en apparence, feindre une rupture ; vous viendrez
un peu moins souvent ; et puis, après…
En disant ces mots, elle se laissa prendre par la taille, parut sentir,
ainsi pressée par Montriveau, le plaisir excessif que trouvent la plupart des
femmes à cette pression, dans laquelle tous les plaisirs de l’amour semblent
promis ; puis, elle désirait sans doute se faire faire quelque confidence, car
elle se haussa sur la pointe des pieds pour apporter son front sous les lèvres
brûlantes d’Armand.
– Après, reprit Montriveau, vous ne me parlerez plus de votre mari : vous
n’y devez plus penser.
Madame de Langeais garda le silence.
– Au moins, dit-elle après une pause expressive, vous ferez tout ce que
je voudrai, sans gronder, sans être mauvais, dites, mon ami ? N’avez-vous
pas voulu m’effrayer ? Allons, avouez-le !… vous êtes trop bon pour jamais
concevoir de criminelles pensées. Mais auriez-vous donc des secrets que je
ne connusse point ? Comment pouvez-vous donc maîtriser le sort ?
51
– Au moment où vous confirmez le don que vous m’avez déjà fait de votre
cœur, je suis trop heureux pour bien savoir ce que je vous répondrais. J’ai
confiance en vous, Antoinette, je n’aurai ni soupçons, ni fausses jalousies.
Mais, si le hasard vous rendait libre, nous sommes unis…
– Le hasard, Armand, dit-elle en faisant un de ces jolis gestes de tête qui
semblent pleins de choses et que ces sortes de femmes jettent à la légère,
comme une cantatrice joue avec sa voix. Le pur hasard, reprit-elle. Sachez-le
bien : s’il arrivait, par votre faute, quelque malheur à monsieur de Langeais,
je ne serais jamais à vous.
Ils se séparèrent contents l’un et l’autre. La duchesse avait fait un pacte
qui lui permettait de prouver au monde, par ses paroles et ses actions,
que monsieur de Montriveau n’était point son amant. Quant à lui, la rusée
se promettait bien de le lasser en ne lui accordant d’autres faveurs que
celles surprises dans ces petites luttes dont elle arrêtait le cours à son gré.
Elle savait si joliment le lendemain révoquer les concessions consenties la
veille, elle était si sérieusement déterminée à rester physiquement vertueuse,
qu’elle ne voyait aucun danger pour elle à des préliminaires redoutables
seulement aux femmes bien éprises. Enfin, une duchesse séparée de son mari
offrait peu de chose à l’amour, en lui sacrifiant un mariage annulé depuis
longtemps. De son côté, Montriveau, tout heureux d’obtenir la plus vague
des promesses, et d’écarter à jamais les objections qu’une épouse puise dans
la foi conjugale pour se refuser à l’amour, s’applaudissait d’avoir conquis
encore un peu plus de terrain. Aussi, pendant quelque temps, abusa-t-il des
droits d’usufruit qui lui avaient été si difficilement octroyés. Plus enfant
qu’il ne l’avait jamais été, cet homme se laissait aller à tous les enfantillages
qui font du premier amour la fleur de la vie. Il redevenait petit en répandant
et son âme et toutes les forces trompées que lui communiquait sa passion sur
les mains de cette femme, sur ses cheveux blonds dont il baisait les boucles
floconneuses, sur ce front éclatant qu’il voyait pur. Inondée d’amour,
vaincue par les effluves magnétiques d’un sentiment si chaud, la duchesse
hésitait à faire naître la querelle qui devait les séparer à jamais. Elle était plus
femme qu’elle ne le croyait, cette chétive créature, en essayant de concilier
les exigences de la religion avec les vivaces émotions de vanité, avec
les semblants de plaisir dont s’affolent les Parisiennes. Chaque dimanche
elle entendait la messe, ne manquait pas un office ; puis, le soir, elle se
plongeait dans les enivrantes voluptés que procurent des désirs sans cesse
réprimés. Armand et madame de Langeais ressemblaient à ces faquirs de
l’Inde qui sont récompensés de leur chasteté par les tentations qu’elle leur
donne. Peut-être aussi, la duchesse avait-elle fini par résoudre l’amour dans
ces caresses fraternelles, qui eussent paru sans doute innocentes à tout le
monde, mais auxquelles les hardiesses de sa pensée prêtaient d’excessives
52
dépravations. Comment expliquer autrement le mystère incompréhensible
de ses perpétuelles fluctuations ? Tous les malins elle se proposait de fermer
sa porte au marquis de Montriveau ; puis, tous les soirs, à l’heure dite,
elle se laissait charmer par lui. Après une molle défense, elle se faisait
moins méchante ; sa conversation devenait douce, onctueuse ; deux amants
pouvaient seuls être ainsi. La duchesse déployait son esprit le plus scintillant,
ses coquetteries les plus entraînantes ; puis, quand elle avait irrité l’âme et
les sens de son amant, s’il la saisissait, elle voulait bien se laisser briser et
tordre par lui, mais elle avait son nec plus ultrà de passion ; et, quand il
en arrivait là, elle se fâchait toujours si, maîtrisé par sa fougue, il faisait
mine d’en franchir les barrières. Aucune femme n’ose se refuser sans motif
à l’amour, rien n’est plus naturel que d’y céder ; aussi madame de Langeais
s’entoura-t-elle bientôt d’une seconde ligne de fortifications plus difficile
à emporter que ne l’avait été la première. Elle évoqua les terreurs de la
religion. Jamais le Père de l’Église le plus éloquent ne plaida mieux la cause
de Dieu ; jamais les vengeances du Très Haut ne furent mieux justifiées
que par la voix de la duchesse. Elle n’employait ni phrases de sermon, ni
amplifications de rhétorique. Non, elle avait son pathos à elle. À la plus
ardente supplique d’Armand elle répondait par un regard mouillé de larmes,
par un geste qui peignait une affreuse plénitude de sentiments ; elle le faisait
taire en lui demandant grâce ; un mot de plus, elle ne voulait pas l’entendre,
elle succomberait, et la mort lui semblait préférable à un bonheur criminel.
– N’est-ce donc rien que de désobéir à Dieu ! lui disait-elle en
retrouvant une voix affaiblie par des combats intérieurs sur lesquels cette
jolie comédienne paraissait prendre difficilement un empire passager . Les
hommes, la terre entière, je vous les sacrifierais volontiers ; mais vous êtes
bien égoïste de me demander tout mon avenir pour un moment de plaisir.
Allons ! voyons, n’êtes-vous pas heureux ? ajoutait-elle en lui tendant la
main et se montrant à lui dans un négligé qui certes offrait à son amant des
consolations dont il se payait toujours.
Si, pour retenir un homme dont l’ardente passion lui donnait des émotions
inaccoutumées, ou si, par faiblesse, elle se laissait ravir quelque baiser
rapide, aussitôt elle feignait la peur, elle rougissait et bannissait Armand de
son canapé au moment où le canapé devenait dangereux pour elle.
– Vos plaisirs sont des péchés que j’expie, Armand ; ils me coûtent des
pénitences, des remords, s’écriait-elle.
Quand Montriveau se voyait à deux chaises de cette jupe aristocratique,
il se prenait à blasphémer, il maugréait Dieu. La duchesse se fâchait alors.
– Mais, mon ami, disait-elle sèchement, je ne comprends pas pourquoi
vous refusez de croire en Dieu, car il est impossible de croire aux hommes.
53
Taisez-vous, ne parlez pas ainsi ; vous avez l’âme trop grande pour épouser
les sottises du libéralisme, qui a la prétention de tuer Dieu.
Les discussions théologiques et politiques lui servaient de douches pour
calmer Montriveau, qui ne savait plus revenir à l’amour quand elle excitait
sa colère, en le jetant à mille lieues de ce boudoir dans les théories de
l’absolutisme qu’elle défendait à merveille. Peu de femmes osent être
démocrates, elles sont alors trop en contradiction avec leur despotisme
en fait de sentiments. Mais souvent aussi le général secouait sa crinière,
laissait la politique, grondait comme un lion, se battait les flancs, s’élançait
sur sa proie, revenait terrible d’amour à sa maîtresse, incapable de porter
longtemps son cœur et sa pensée en flagrance. Si cette femme se sentait
piquée par une fantaisie assez incitante pour la compromettre, elle savait
alors sortir de son boudoir : elle quittait l’air chargé de désirs qu’elle y
respirait, venait dans son salon, s’y mettait au piano, chantait les airs les
plus délicieux de la musique moderne, et trompait ainsi l’amour des sens,
qui parfois ne lui faisait pas grâce, mais qu’elle avait la force de vaincre.
En ces moments elle était sublime aux yeux d’Armand : elle ne feignait pas,
elle était vraie, et le pauvre amant se croyait aimé. Cette résistance égoïste
la lui faisait prendre pour une sainte et vertueuse créature, et il se résignait,
et il parlait d’amour platonique, le général d’artillerie ! Quand elle eut assez
joué de la religion dans son intérêt personnel, madame de Langeais en joua
dans celui d’Armand : elle voulut le ramener à des sentiments chrétiens,
elle lui refit le Génie du Christianisme à l’usage des militaires. Montriveau
s’impatienta, trouva son joug pesant. Oh ! alors, par esprit de contradiction,
elle lui cassa la tête de Dieu pour voir si Dieu la débarrasserait d’un homme
qui allait à son but avec une constance dont elle commençait à s’effrayer.
D’ailleurs, elle se plaisait à prolonger toute querelle qui paraissait éterniser
la lutte morale, après laquelle venait une lutte matérielle bien autrement
dangereuse.
Mais si l’opposition faite au nom des lois du mariage représente l’époque
civile de cette guerre sentimentale, celle-ci en constituerait l’époque
religieuse, et elle eut, comme la précédente, une crise après laquelle sa
rigueur devait décroître. Un soir, Armand, venu fortuitement de très bonne
heure, trouva monsieur l’abbé Gondrand, directeur de la conscience de
madame de Langeais, établi dans un fauteuil au coin de la cheminée, comme
un homme en train de digérer son dîner et les jolis péchés de sa pénitente. La
vue de cet homme au teint frais et reposé, dont le front était calme, la bouche
ascétique, le regard malicieusement inquisiteur, qui avait dans son maintien
une véritable noblesse ecclésiastique, et déjà dans son vêtement le violet
épiscopal, rembrunit singulièrement le visage de Montriveau qui ne salua
personne et resta silencieux. Sorti de son amour, le général ne manquait pas
54
de tact ; il devina donc, en échangeant quelques regards avec le futur évêque,
que cet homme était le promoteur des difficultés dont s’armait pour lui
l’amour de la duchesse. Qu’un ambitieux abbé bricolât et retînt le bonheur
d’un homme trempé comme l’était Montriveau ? cette pensée bouillonna sur
sa face, lui crispa les doigts, le fit lever, marcher, piétiner ; puis, quand il
revenait à sa place, avec l’intention de faire un éclat, un seul regard de la
duchesse suffisait à le calmer. Madame de Langeais, nullement embarrassée
du noir silence de son amant, par lequel toute autre femme eût été gênée,
continuait à converser fort spirituellement avec monsieur Gondrand sur la
nécessité de rétablir la religion dans son ancienne splendeur. Elle exprimait
mieux que ne le faisait l’abbé pourquoi l’Église devait être un pouvoir à
la fois temporel et spirituel, et regrettait que la chambre des Pairs n’eût
pas encore son banc des évêques, comme la chambre des Lords avait le
sien. Néanmoins l’abbé, sachant que le carême lui permettait de prendre sa
revanche, céda la place au général et sortit. À peine la duchesse se leva-t-
elle pour rendre à son directeur l’humble révérence qu’elle en reçut, tant elle
était intriguée par l’attitude de Montriveau.
– Qu’avez-vous, mon ami ?
– Mais j’ai votre abbé sur l’estomac.
– Pourquoi ne preniez-vous pas un livre ? lui dit-elle sans se soucier d’être
ou non entendue par l’abbé qui fermait la porte.
Montriveau resta muet pendant un moment, car la duchesse accompagna
ce mot d’un geste qui en relevait encore la profonde impertinence.
– Ma chère Antoinette, je vous remercie de donner à l’Amour et pas sur
l’Église ; mais, de grâce, souffrez que je vous adresse une question.
– Ah ! vous m’interrogez. Je le veux bien, reprit-elle. N’êtes-vous pas
mon ami ? je puis, certes, vous montrer le fond de mon cœur, vous n’y verrez
qu’une image.
– Parlez-vous à cet homme de notre amour ?
– Il est mon confesseur.
– Sait-il que je vous aime ?
– Monsieur de Montriveau, vous ne prétendez pas, je pense, pénétrer les
secrets de ma confession ?
– Ainsi cet homme connaît toutes nos querelles et mon amour pour
vous…
– Un homme, monsieur ! dites Dieu.
– Dieu ! Dieu ! je dois être seul dans votre cœur. Mais laissez Dieu
tranquille là où il est, pour l’amour de lui et de moi. Madame, vous n’irez
plus à confesse, ou…
– Ou ? dit-elle en souriant.
– Ou je ne reviendrai plus ici.
55
– Partez, Armand. Adieu, adieu pour jamais.
Elle se leva et s’en alla dans son boudoir, sans jeter un seul regard à
Montriveau, qui resta debout, la main appuyée sur une chaise. Combien
de temps resta-t-il ainsi, jamais il ne le sut lui-même. L’âme a le pouvoir
inconnu d’étendre comme de resserrer l’espace. Il ouvrit la porte du boudoir,
il y faisait nuit. Une voix faible devint forte pour dire aigrement : – Je n’ai
pas sonné. D’ailleurs pourquoi donc entrer sans ordre ? Suzette, laissez-moi.
– Tu souffres donc ? s’écria Montriveau.
– Levez-vous, monsieur, reprit-elle en sonnant, et sortez d’ici au moins
pour un moment.
– Madame la duchesse demande de la lumière, dit-il au valet de chambre,
qui vint dans le boudoir y allumer les bougies.
Quand les deux amants furent seuls, madame de Langeais demeura
couchée sur son divan, muette, immobile, absolument comme si Montriveau
n’eût pas été là.
– Chère, dit-il avec un accent de douleur et de bonté sublime, j’ai tort. Je
ne te voudrais certes pas sans religion…
– Il est heureux, répliqua-t-elle sans le regarder et d’une voix dure, que
vous reconnaissiez la nécessité de la conscience. Je vous remercie pour Dieu.
Ici le général, abattu par l’inclémence de cette femme, qui savait devenir
à volonté une étrangère ou une sœur pour lui, fit, vers la porte, un pas
de désespoir, et allait l’abandonner à jamais sans lui dire un seul mot. Il
souffrait, et la duchesse riait en elle-même des souffrances causées par une
torture morale bien plus cruelle que ne l’était jadis la torture judiciaire. Mais
cet homme n’était pas maître de s’en aller. En toute espèce de crise, une
femme est en quelque sorte grosse d’une certaine quantité de paroles ; et
quand elle ne les a pas dites, elle éprouve la sensation que donne la vue d’une
chose incomplète. Madame de Langeais, qui n’avait pas tout dit, reprit la
parole.
– Nous n’avons pas les mêmes convictions, général, j’en suis peinée.
Il serait affreux pour la femme de ne pas croire à une religion qui permet
d’aimer au-delà du tombeau. Je mets à part les sentiments chrétiens, vous
ne les comprenez pas. Laissez-moi vous parler seulement des convenances.
Voulez-vous interdire à une femme de la cour la sainte table quand il est reçu
de s’en approcher à Pâques ? mais il faut pourtant bien savoir faire quelque
chose pour son parti. Les Libéraux ne tueront pas, malgré leur désir, le
sentiment religieux. La religion sera toujours une nécessité politique. Vous
chargeriez-vous de gouverner un peuple de raisonneurs ! Napoléon ne l’osait
pas, il persécutait les idéologues. Pour empêcher les peuples de raisonner, il
faut leur imposer des sentiments. Acceptons donc la religion catholique avec
toutes ses conséquences . Si nous voulons que la France aille à la messe, ne
56
devons-nous pas commencer par y aller nous-mêmes ? La religion, Armand,
est, vous le voyez, le lien des principes conservateurs qui permettent aux
riches de vivre tranquilles. La religion est intimement liée à la propriété.
Il est certes plus beau de conduire les peuples par des idées morales que
par des échafauds, comme au temps de la Terreur, seul moyen que votre
détestable révolution ait inventé pour se faire obéir. Le prêtre et le roi, mais
c’est vous, c’est moi, c’est la princesse ma voisine ; c’est en un mot tous
les intérêts des honnêtes gens personnifiés. Allons, mon ami, veuilles donc
être de votre parti, vous qui pourriez en devenir le Sylla, si vous aviez la
moindre ambition. J’ignore la politique, moi, j’en raisonne par sentiment ;
mais j’en sais néanmoins assez pour deviner que la société serait renversée
si l’on en faisait mettre à tout moment les bases en question…
– Si votre cour, si votre gouvernement pensent ainsi, vous me faites pitié,
dit Montriveau. La Restauration, madame, doit se dire comme Catherine
de Médicis, quand elle crut la bataille de Dreux perdue : – Eh ! bien, nous
irons au prêche ! Or, 1815 est votre bataille de Dreux. Comme le trône de ce
temps-là, vous l’avez gagnée en face mais perdue en droit. Le protestantisme
politique est victorieux dans les esprits. Si vous ne voulez pas faire un Édit
de Nantes ; ou si, le faisant, vous le révoquez ; si vous êtes un jour atteints et
convaincus de ne plus vouloir de la Charte, qui n’est qu’un gage donné au
maintien des intérêts révolutionnaires, la Révolution se relèvera terrible, et
ne vous donnera qu’un seul coup ; ce n’est pas elle qui sortira de France ; elle
y est le sol même. Les hommes se laissent tuer mais non les intérêts… Eh !
mon Dieu, que nous font la France, le trône, la légitimité, le monde entier ?
Ce sont des billevesées auprès de mon bonheur. Régnez, soyez renversés
peu m’importe. Où suis-je donc ?
– Mon ami, vous êtes dans le boudoir ne madame la duchesse de
Langeais.
– Non, non, plus de duchesse, plus de Langeais, je suis près de ma chère
Antoinette !
– Voulez-vous me faire le plaisir de rester où vous êtes, dit-elle en riant
et en le repoussant, mais sans violence.
– Vous ne m’avez donc jamais aimé ? dit-il avec une rage qui jaillit de
ses yeux par des éclairs.
– Non, mon ami.
– Ce non valait un oui.
– Je suis un grand sot, reprit-il en baisant la main de cette terrible reine
redevenue femme.
– Antoinette, reprit-il s’appuyant la tête sur ses pieds, tu es trop
chastement tendre pour dire nos bonheurs à qui que ce soit au monde.
57
– Ah ! vous êtes un grand fou, dit-elle en se levant par un mouvement
gracieux quoique vif. Et sans ajouter une parole, elle courut dans le salon.
– Qu’a-t-elle donc ? demanda le général, qui ne savait pas deviner
la puissance des commotions que sa tête brûlante avait électriquement
communiquées des pieds à la tête de sa maîtresse.
Au moment où il arrivait furieux dans le salon, il y entendit de célestes
accords. La duchesse était à son piano. Les hommes de science ou de poésie
qui peuvent à la fois comprendre et jouir sans que la réflexion nuise à
leurs plaisirs, sentent que l’alphabet et la phraséologie musicale sont les
instruments intimes du musicien, comme le bois ou le cuivre sont ceux de
l’exécutant. Pour eux, il existe une musique à part au fond de la double
expression de ce sensuel langage des âmes. Andiamo mio ben peut arracher
des larmes de joie ou faire rire de pitié, selon la cantatrice. Souvent, çà et là,
dans le monde, une jeune fille expirant sous le poids d’une peine inconnue,
un homme dont l’âme vibre sous les pincements d’une passion, prennent un
thème musical et s’entendent avec le ciel, ou se parlent à eux-mêmes dans
quelque sublime mélodie, espèce de poème perdu. Or, le général écoutait
en ce moment une de ces poésies inconnues autant que peut l’être la plainte
solitaire d’un oiseau mort sans compagne dans une forêt vierge.
– Mon Dieu, que jouez-vous donc là ? dit-il d’une voix émue.
– Le prélude d’une romance appelée, je crois, Fleuve du Tage.
– Je ne savais pas ce que pouvait être une musique de piano, reprit-il.
– Eh, mon ami, dit-elle en lui jetant pour la première fois un regard de
femme amoureuse, vous ne savez pas non plus que je vous aime, que vous
me faites horriblement souffrir, et qu’il faut bien que je me plaigne sans trop
me faire comprendre, autrement je serais à vous… Mais vous ne voyez rien.
– Et vous ne voulez pas me rendre heureux !
– Armand, je mourrais de douleur le lendemain.
Le général sortit brusquement ; mais quand il se trouva dans la rue, il
essuya deux larmes qu’il avait eu la force de contenir dans ses yeux.
La religion dura trois mois. Ce terme expiré, la duchesse, ennuyée de ses
redites, livra Dieu pieds et poings liés à son amant. Peut-être craignait-elle,
à force de parler éternité, de perpétuer l’amour du général en ce monde et
dans l’autre. Pour l’honneur de cette femme, il est nécessaire de la croire
vierge, même de cœur autrement elle serait trop horrible. Encore bien loin
de cet âge où mutuellement l’homme et la femme se trouvent trop près
de l’avenir pour perdre du temps et se chicaner leurs jouissances, elle en
était, sans doute, non pas à son premier amour, mais à ses premiers plaisirs.
Faute de pouvoir comparer le bien au mal, faute de souffrances qui lui
eussent appris la valeur des trésors jetés à ses pieds, elle s’en jouait. Ne
connaissant pas les éclatantes délices de la lumière, elle se complaisait à
58
rester dans les ténèbres. Armand, qui commençait à entrevoir cette bizarre
situation, espérait dans la première parole de la nature. Il pensait, tous les
soirs, en sortant de chez madame de Langeais, qu’une femme n’acceptait
pas pendant sept mois les soins d’un homme et les preuves d’amour les plus
tendres, les plus délicates, ne s’abandonnait pas aux exigences superficielles
d’une passion pour la tromper en un moment, et il attendait patiemment
la saison du soleil, ne doutant pas qu’il n’en recueillît les fruits dans leur
primeur. Il avait parfaitement conçu les scrupules de la femme mariée et
les scrupules religieux. Il était même joyeux de ces combats. Il trouvait la
duchesse pudique là où elle n’était qu’horriblement coquette ; et il ne l’aurait
pas voulue autrement. Il aimait donc à lui voir inventer des obstacles ;
n’en triomphait-il pas graduellement ? Et chaque triomphe n’augmentait-il
pas la faible somme des privautés amoureuses longtemps défendues, puis
concédées par elle avec tous les semblants de l’amour ? Mais il avait si
bien dégusté les menues et progressives conquêtes dont se repaissent les
amants timides, qu’elles étaient devenues des habitudes pour lui. En fait
d’obstacles, il n’avait donc plus que ses propres terreurs à vaincre ; car
il ne voyait plus à son bonheur d’autre empêchement que les caprices de
celle qui se laissait appeler Antoinette. Il résolut alors de vouloir plus,
de vouloir tout. Embarrassé comme un amant jeune encore qui n’ose pas
croire à l’abaissement de son idole, il hésita longtemps, et connut ces
terribles réactions de cœur, ces volontés bien arrêtées qu’un mot anéantit,
ces décisions prises qui expirent au seuil d’une porte. Il se méprisait de
ne pas avoir la force de dire un mot, et ne le disait pas. Néanmoins un
soir il procéda par une sombre mélancolie à la demande farouche de ses
droits illégalement légitimes. La duchesse n’attendit pas la requête de son
esclave pour en deviner le désir. Un désir d’homme est-il jamais secret ? les
femmes n’ont-elles pas toutes la science infuse de certains bouleversements
de physionomie ?
– Eh quoi ! voulez-vous cesser d’être mon ami ? dit-elle en l’interrompant
au premier mot et lui jetant des regards embellis par une divine rougeur qui
coula comme un sang nouveau sur son teint diaphane. Pour me récompenser
de mes générosités, vous voulez me déshonorer. Réfléchissez donc un peu.
Moi, j’ai beaucoup réfléchi ; je pense toujours à nous. Il existe une probité
de femme à laquelle nous ne devons pas plus manquer que vous ne devez
faillir à l’honneur. Moi, je ne sais pas tromper. Si je suis à vous, je ne
pourrai plus être en aucune manière la femme de monsieur de Langeais.
Vous exigez donc le sacrifice de ma position, de mon rang, de ma vie, pour
un douteux amour qui n’a pas eu sept mois de patience. Comment ! déjà
vous voudriez me ravir la libre disposition de moi-même. Non, non, ne me
parlez plus ainsi. Non, ne me dites rien. Je ne veux pas, je ne peux pas
59
vous entendre. Là, madame de Langeais prit sa coiffure à deux mains pour
reporter en arrière les touffes de boucles qui lui échauffaient le front, et
parut très animée. – Vous venez chez une faible créature avec des calculs
bien arrêtés, en vous disant : Elle me parlera de son mari pendant un certain
temps, puis de Dieu, puis des suites inévitables de l’amour ; mais j’userai,
j’abuserai de l’influence que j’aurai conquise ; je me rendrai nécessaire ;
j’aurai pour moi les liens de l’habitude, les arrangements tout faits par le
public ; enfin, quand le monde aura fini par accepter notre liaison, je serai
le maître de cette femme. Soyez franc, ce sont là vos pensées… Ah ! vous
calculez, et vous dites aimer, fi ! Vous êtes amoureux, ha ! je le crois bien !
Vous me désirez, et voulez m’avoir pour maîtresse, voilà tout. Eh ! bien,
non, la duchesse de Langeais ne descendra pas jusque-là. Que de naïves
bourgeoises soient les dupes de vos faussetés ; moi, je ne le serai jamais.
Rien ne m’assure de votre amour. Vous me parlez de ma beauté, je puis
devenir laide en six mois, comme la chère princesse ma voisine. Vous êtes
ravi de mon esprit, de ma grâce ; mon Dieu, vous vous y accoutumerez
comme vous vous accoutumeriez au plaisir. Ne vous êtes-vous pas habitué
depuis quelques mois aux faveurs que j’ai eu la faiblesse de vous accorder ?
Quand je serai perdue, un jour, vous ne me donnerez d’autre raison de votre
changement que le mot décisif : Je n’aime plus. Rang, fortune, honneur,
toute la duchesse de Langeais se sera engloutie dans une espérance trompée.
J’aurai des enfants qui attesteront ma honte, et… mais, reprit-elle en laissant
échapper un geste d’impatience, je suis trop bonne de vous expliquer ce
que vous savez mieux que moi. Allons ! restons-en là. Je suis trop heureuse
de pouvoir encore briser les liens que vous croyez si forts. Y a-t-il donc
quelque chose de si héroïque à être venu à l’hôtel de Langeais passer tous
les soirs quelques instants auprès d’une femme dont le babil vous plaisait,
de laquelle vous vous amusiez comme d’un joujou ? Mais quelques jeunes
fats arrivent chez moi, de trois heures à cinq heures, aussi régulièrement que
vous venez le soir. Ceux-là sont donc bien généreux. Je me moque d’eux,
ils supportent assez tranquillement mes boutades, mes impertinences, et me
font rire ; tandis que vous, à qui j’accorde les plus précieux trésors de mon
âme, vous voulez me perdre, et me causez mille ennuis. Taisez-vous, assez,
assez, dit-elle en le voyant prêt à parler, vous n’avez ni cœur, ni âme, ni
délicatesse. Je sais ce que vous voulez me dire. Eh ! bien, oui. J’aime mieux
passer à vos yeux pour une femme froide, insensible, sans dévouement, sans
cœur même, que de passer aux yeux du monde pour une femme ordinaire,
que d’être condamnée à des peines éternelles après avoir été condamnée à
vos prétendus plaisirs, qui vous lasseront certainement. Votre égoïste amour
ne vaut pas tant de sacrifices…
60
Ces paroles représentent imparfaitement celles que fredonna la duchesse
avec la vive prolixité d’une serinette. Certes, elle put parler longtemps,
le pauvre Armand n’opposait pour toute réponse à ce torrent de notes
flûtées qu’un silence plein de sentiments horribles. Pour la première fois, il
entrevoyait la coquetterie de cette femme, et devinait instinctivement que
l’amour dévoué, l’amour partagé ne calculait pas, ne raisonnait pas ainsi
chez une femme vraie. Puis il éprouvait une sorte de honte en se souvenant
d’avoir involontairement fait les calculs dont les odieuses pensées lui étaient
reprochées. Puis, en s’examinant avec une bonne foi tout angélique, il ne
trouvait que de l’égoïsme dans ses paroles, dans ses idées, dans ses réponses
conçues et non exprimées. Il se donna tort, et, dans son désespoir, il eut
l’envie de se précipiter par la fenêtre. Le moi le tuait. Que dire, en effet,
à une femme qui ne croit pas à l’amour ? – « Laissez-moi vous prouver
combien je vous aime. » Toujours moi. Montriveau ne savait pas, comme
en ces sortes de circonstances le savent les héros de boudoir, imiter le rude
logicien marchant devant les Pyrrhoniens, qui niaient le mouvement. Cet
homme audacieux manquait précisément de l’audace habituelle aux amants
qui connaissent les formules de l’algèbre féminine. Si tant de femmes, et
même les plus vertueuses, sont la proie des gens habiles en amour auxquels
le vulgaire donne un méchant nom, peut-être est-ce parce qu’ils sont de
grands prouveurs, et que l’amour veut, malgré sa délicieuse poésie de
sentiment, un peu plus de géométrie qu’on ne le pense. Or, la duchesse et
Montriveau se ressemblaient en ce point qu’ils étaient également inexperts
en amour. Elle en connaissait très peu la théorie, elle en ignorait la pratique,
ne sentait rien et réfléchissait à tout. Montriveau connaissait peu de pratique,
ignorait la théorie, et sentait trop pour réfléchir. Tous deux subissaient donc
le malheur de cette situation bizarre. En ce moment suprême, ses myriades
de pensées pouvaient se réduire à celle-ci : « Laissez-vous posséder. » Phrase
horriblement égoïste pour une femme chez qui ces mots n’apportaient aucun
souvenir et ne réveillaient aucune image. Néanmoins, il fallait répondre.
Quoiqu’il eût le sang fouetté par ces petites phrases en forme de flèches,
bien aiguës, bien froides, bien acérées, décochées coup sur coup, Montriveau
devait aussi cacher sa rage, pour ne pas tout perdre par une extravagance.
– Madame la duchesse, je suis au désespoir que Dieu n’ait pas inventé
pour la femme une autre façon de confirmer le don de son cœur que d’y
ajouter celui de sa personne. Le haut prix que vous attachez à vous-même
me montre que je ne dois pas en attacher un moindre. Si vous me donnez
votre âme et tous vos sentiments, comme vous me le dites, qu’importe
donc le reste ? D’ailleurs, si mon bonheur vous est un si pénible sacrifice,
n’en parlons plus. Seulement, vous pardonnerez à un homme de cœur de se
trouver humilié en se voyant pris pour un épagneul.
61
Le ton de cette dernière phrase eût peut-être effrayé d’autres femmes ;
mais quand une des porte-jupes s’est mise au-dessus de tout en se laissant
diviniser, aucun pouvoir ici-bas n’est orgueilleux comme elle sait être
orgueilleuse.
– Monsieur le marquis, je suis au désespoir que Dieu n’ait pas inventé
pour l’homme une plus noble façon de confirmer le don de son cœur que
la manifestation de désirs prodigieusement vulgaires. Si, en donnant notre
personne, nous devenons esclaves, un homme ne s’engage à rien en nous
acceptant. Qui m’assurera que je serai toujours aimée ? L’amour que je
déploierais à tout moment pour vous mieux attacher à moi serait peut-être
une raison d’être abandonnée. Je ne veux pas faire une seconde édition de
madame de Beauséant. Sait-on jamais ce qui vous retient près de nous ?
Notre constante froideur est le secret de la constante passion de quelques-uns
d’entre vous ; à d’autres, il faut un dévouement perpétuel, une adoration de
tous les moments ; à ceux-ci, la douceur ; à ceux-là, le despotisme. Aucune
femme n’a encore pu bien déchiffrer vos cœurs. Il y eut une pause, après
laquelle elle changea de ton. – Enfin, mon ami, vous ne pouvez pas empêcher
une femme de trembler à cette question : Serai-je aimée toujours ? Quelque
dures qu’elles soient, mes paroles me sont dictées par la crainte de vous
perdre. Mon Dieu ! ce n’est pas moi, cher, qui parle, mais la raison ; et
comment s’en trouve-t-il chez une personne aussi folle que je le suis ? En
vérité, je n’en sais rien.
Entendre cette réponse, commencée par la plus déchirante ironie, et
terminée par les accents les plus mélodieux dont une femme se soit servie
pour peindre l’amour dans son ingénuité, n’était-ce pas aller en un moment
du martyre au ciel ? Montriveau pâlit, et tomba pour la première fois de sa
vie aux genoux d’une femme. Il baisa le bas de la robe de la duchesse, les
pieds, les genoux ; mais, pour l’honneur du faubourg Saint-Germain, il est
nécessaire de ne pas révéler les mystères de ses boudoirs, où l’on voulait
tout de l’amour, moins ce qui pouvait attester l’amour.
– Chère Antoinette, s’écria Montriveau dans le délire où le plongea
l’entier abandon de la duchesse qui se crut généreuse en se laissant adorer ;
oui, tu as raison, je ne veux pas que tu conserves de doutes. En ce moment,
je tremble aussi d’être quitté par l’ange de ma vie, et je voudrais inventer
pour nous des liens indissolubles.
– Ah ! dit-elle tout bas, tu vois, j’ai donc raison.
– Laisse-moi finir, reprit Armand, je vais d’un seul mot dissiper toutes tes
craintes. Écoute, si je t’abandonnais, je mériterais mille morts. Sois toute à
moi, je te donnerai le droit de me tuer si je te trahissais. J’écrirai moi-même
une lettre par laquelle je déclarerai certains motifs qui me contraindraient
à me tuer ; enfin, j’y mettrai mes dernières dispositions. Tu posséderas ce
62
testament qui légitimerait ma mort, et pourras ainsi te venger sans avoir rien
à craindre de Dieu ni des hommes.
– Ai-je besoin de cette lettre ? Si j’avais perdu ton amour, que me ferait
la vie ? Si je voulais te tuer, ne saurais-je pas te suivre ? Non, je te remercie
de l’idée, mais je ne veux pas de la lettre. Ne pourrais-je pas croire que tu
m’es fidèle par crainte, ou le danger d’une infidélité ne pourrait-il pas être
un attrait pour celui qui livre ainsi sa vie ? Armand, ce que je demande est
seul difficile à faire.
– Et que veux-tu donc ?
– Ton obéissance et ma liberté.
– Mon Dieu, s’écria-t-il, je suis comme un enfant.
– Un enfant volontaire et bien gâté, dit-elle en caressant l’épaisse
chevelure de cette tête qu’elle garda sur ses genoux. Oh ! oui, bien plus
aimé qu’il ne le croit, et cependant bien désobéissant. Pourquoi ne pas rester
ainsi ? pourquoi ne pas me sacrifier des désirs qui m’offensent ? pourquoi
ne pas accepter ce que j’accorde, si c’est tout ce que je puis honnêtement
octroyer ? N’êtes-vous donc pas heureux ?
– Oh ! oui, dit-il, je suis heureux quand je n’ai point de doutes. Antoinette,
en amour, douter, n’est-ce pas mourir ?
Et il se montra tout à coup ce qu’il était et ce que sont tous les hommes
sous le feu des désirs, éloquent, insinuant. Après avoir goûté les plaisirs
permis sans doute par un secret et jésuitique oukase, la duchesse éprouva
ces émotions cérébrales dont l’habitude lui avait rendu l’amour d’Armand
nécessaire autant que l’étaient le monde, le bal et l’Opéra. Se voir adorée
par un homme dont la supériorité, le caractère inspirent de l’effroi ; en faire
un enfant ; jouer, comme Poppée, avec un Néron ; beaucoup de femmes,
comme firent les épouses d’Henri VIII, ont payé ce périlleux bonheur de
tout le sang de leurs veines. Eh ! bien, pressentiment bizarre ! en lui livrant
les jolis cheveux blanchement blonds dans lesquels il aimait à promener ses
doigts, en sentant la petite main de cet homme vraiment grand la presser, en
jouant elle-même avec les touffes noires de sa chevelure, dans ce boudoir
où elle régnait, la duchesse se disait : – Cet homme est capable de me tuer,
s’il s’aperçoit que je m’amuse de lui.
Monsieur de Montriveau resta jusqu’à deux heures du matin près de
sa maîtresse, qui, dès ce moment, ne lui parut plus ni une duchesse, ni
une Navarreins : Antoinette avait poussé le déguisement jusqu’à paraître
femme. Pendant cette délicieuse soirée, la plus douce préface que jamais
Parisienne ait faite pour ce que le monde appelle une faute, il fut permis au
général de voir en elle, malgré les minauderies d’une pudeur jouée, toute
la beauté des jeunes filles. Il put penser avec quelque raison que tant de
querelles capricieuses formaient des voiles avec lesquels une âme céleste
63
s’était vêtue, et qu’il fallait lever un à un, comme ceux dont elle enveloppait
son adorable personne. La duchesse fut pour lui la plus naïve, la plus ingénue
des maîtresses, et il en fit la femme de son choix ; il s’en alla tout heureux de
l’avoir enfin amenée à lui donner tant de gages d’amour, qu’il lui semblait
impossible de ne pas être désormais, pour elle, un époux secret dont le
choix était approuvé par Dieu. Dans cette pensée, avec la candeur de ceux
qui sentent toutes les obligations de l’amour en en savourant les plaisirs,
Armand revint chez lui lentement. Il suivit les quais, afin de voir le plus
grand espace possible de ciel, il voulait élargir le firmament et la nature
en se trouvant le cœur agrandi. Ses poumons lui paraissaient aspirer plus
d’air qu’ils n’en prenaient la veille. En marchant, il s’interrogeait, et se
promettait d’aimer si religieusement cette femme qu’elle pût trouver tous
les jours une absolution de ses fautes sociales dans un constant bonheur.
Douces agitations d’une vie pleine ! Les hommes qui ont assez de force pour
teindre leur âme d’un sentiment unique ressentent des jouissances infinies
en contemplant par échappées toute une vie incessamment ardente, comme
certains religieux pouvaient contempler la lumière divine dans leurs extases.
Sans cette croyance en sa perpétuité, l’amour ne serait rien ; la constance le
grandit. Ce fut ainsi qu’en s’en allant en proie à son bonheur, Montriveau
comprenait la passion. – Nous sommes donc l’un à l’autre à jamais ! Cette
pensée était pour cet homme un talisman qui réalisait les vœux de sa vie. Il
ne se demandait pas si la duchesse changerait, si cet amour durerait ; non,
il avait la foi, l’une des vertus sans laquelle il m’y a pas d’avenir chrétien,
mais qui peut-être est encore plus nécessaire aux Sociétés. Pour la première
fois, il concevait la vie par les sentiments, lui qui n’avait encore vécu que
par l’action la plus exorbitante des forces humaines, le dévouement quasi-
corporel du soldat.
Le lendemain, monsieur de Montriveau se rendit de bonne heure au
faubourg Saint-Germain. Il avait un rendez-vous dans une maison voisine
de l’hôtel de Langeais, où, quand ses affaires furent faites, il alla comme on
va chez soi. Le général marchait alors de compagnie avec un homme pour
lequel il paraissait avoir une sorte d’aversion quand il le rencontrait dans
les salons. Cet homme était le marquis de Ronquerolles, dont la réputation
devint si grande dans les boudoirs de Paris ; homme d’esprit, de talent,
homme de courage surtout, et qui donnait le ton à toute la jeunesse de Paris ;
un galant homme dont les succès et l’expérience étaient également enviés,
et auquel ne manquaient ni la fortune, ni la naissance, qui ajoutent à Paris
tant de lustre aux qualités des gens à la mode.
– Où vas-tu ? dit monsieur de Ronquerolles à Montriveau.
– Chez madame de Langeais.
64
– Ah ! c’est vrai, j’oubliais que tu t’es laissé prendre à sa glu. Tu perds
chez elle un amour que tu pourrais bien mieux employer ailleurs. J’avais à
te donner dans la Banque dix femmes qui valent mille fois mieux que cette
courtisane titrée, qui fait avec sa tête ce que d’autres femmes plus franches
font…
– Que dis-tu là, mon cher, dit Armand en interrompant Ronquerolles, la
duchesse est un ange de candeur.
Ronquerolles se prit à rire.
– Puisque tu en es là, mon cher, dit-il, je dois t’éclairer. Un seul mot !
entre nous, il est sans conséquence. La duchesse t’appartient-elle ? En ce
cas, je n’aurai rien à dire. Allons, fais-moi tes confidences. Il s’agit de ne
pas perdre ton temps à greffer ta belle âme sur une nature ingrate qui doit
laisser avorter les espérances de ta culture.
Quand Armand eut naïvement fait une espèce d’état de situation dans
lequel il mentionna minutieusement les droits qu’il avait si péniblement
obtenus, Ronquerolles partit d’un éclat de rire si cruel, qu’à tout autre
il aurait coûté la vie. Mais à voir de quelle manière ces deux êtres se
regardaient et se parlaient seuls au coin d’un mur, aussi loin des hommes
qu’ils eussent pu l’être au milieu d’un désert, il était facile de présumer
qu’une amitié sans bornes les unissait et qu’aucun intérêt humain ne pouvait
les brouiller.
– Mon cher Armand, pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu t’embarrassais
de la duchesse ? je t’aurais donné quelques conseils qui t’auraient fait
mener à bien cette intrigue. Apprends d’abord que les femmes de notre
faubourg aiment, comme toutes les autres, à se baigner dans l’amour ;
mais elles veulent posséder sans être possédées. Elles ont transigé avec la
nature. La jurisprudence de la paroisse leur a presque tout permis, moins le
péché positif. Les friandises dont te régale ta jolie duchesse sont des péchés
véniels dont elle se lave dans les eaux de la pénitence. Mais si tu avais
l’impertinence de vouloir sérieusement le grand péché mortel auquel tu dois
naturellement attacher la plus haute importance, tu verrais avec quel profond
dédain la porte du boudoir et de l’hôtel te serait incontinent fermée. La tendre
Antoinette aurait tout oublié, tu serais moins que zéro pour elle. Tes baisers,
mon cher ami, seraient essuyés avec l’indifférence qu’une femme met aux
choses de sa toilette. La duchesse épongerait l’amour sur ses joues comme
elle en ôte le rouge. Nous connaissons ces sortes de femmes, la Parisienne
pure. As-tu jamais vu dans les rues une grisette trottant menu ? sa tête vaut
un tableau : joli bonnet, joues fraîches, cheveux coquets, fin sourire, le reste
est à peine soigné. N’en est-ce pas bien le portrait ? Voilà la Parisienne,
elle sait que sa tête seule sera vue ; à sa tête, tous les soins, les parures, les
vanités. Eh ! bien, ta duchesse est tout tête, elle ne sent que par sa tête, elle
65
a un cœur dans la tête, une voix de tête, elle est friande par la tête. Nous
nommons cette pauvre chose une Laïs intellectuelle. Tu es joué comme un
enfant. Si tu en doutes, tu en auras la preuve ce soir, ce matin, à l’instant.
Monte chez elle, essaie de demander, de vouloir impérieusement ce que l’on
te refuse ; quand même tu t’y prendrais comme feu monsieur le maréchal
de Richelieu, néant au placet.
Armand était hébété.
– La désires-tu au point d’en être devenu sot ?
– Je la veux à tout prix, s’écria Montriveau désespéré.
– Eh ! bien, écoute. Sois aussi implacable qu’elle le sera, tâche de
l’humilier, de piquer sa vanité ; d’intéresser non pas le cœur, non pas l’âme,
mais les nerfs et la lymphe de cette femme à la fois nerveuse et lymphatique.
Si tu peux lui faire naître un désir, tu es sauvé. Mais quitte tes belles idées
d’enfant. Si ; l’ayant pressée dans ses serres d’aigle, tu cèdes, si tu recules,
si l’un de tes sourcils remue, si elle croit pouvoir encore te dominer, elle
glissera de tes griffes comme un poisson et s’échappera pour ne plus se
laisser prendre. Sois inflexible comme la loi. N’aie pas plus de charité que
n’en a le bourreau. Frappe. Quand tu auras frappé, frappe encore. Frappe
toujours, comme si tu donnais le knout. Les duchesses sont dures, mon cher
Armand, et ces natures de femmes ne s’amollissent que sous les coups ;
la souffrance leur donne un cœur, et c’est œuvre de charité que de les
frapper. Frappe donc sans cesse. Ah ! quand la douleur aura bien attendri
ces nerfs, ramolli ces fibres que tu crois douces et molles ; fait battre un
cœur sec, qui, à ce jeu, reprendra de l’élasticité ; quand la cervelle aura cédé,
la passion entrera peut-être dans les ressorts métalliques de cette machine
à larmes, à manières, à évanouissements, à phrases fondantes ; et tu verras
le plus magnifique des incendies, si toutefois la cheminée prend feu. Ce
système d’acier femelle aura le rouge du fer dans la forge ! une chaleur
plus durable que tout autre, et cette incandescence deviendra peut-être de
l’amour. Néanmoins, j’en doute. Puis, la duchesse vaut-elle tant de peines ?
Entre nous, elle aurait besoin d’être préalablement formée par un homme
comme moi, j’en ferais une femme charmante, elle a de la race ; tandis
qu’à vous deux, vous en resterez à l’A B C de l’amour. Mais tu aimes,
et tu ne partagerais pas en ce moment mes idées sur cette matière. – Bien
du plaisir, mes enfants, ajouta Ronquerolles en riant et après une pause. Je
me suis prononcé, moi, en faveur des femmes faciles ; au moins, elles sont
tendres, elles aiment au naturel, et non avec les assaisonnements sociaux.
Mon pauvre garçon, une femme qui se chicane, qui ne veut qu’inspirer de
l’amour ? eh, mais il faut en avoir une comme on a un cheval de luxe ; voir,
dans le combat du confessionnal contre le canapé, ou du blanc contre le noir,
de la reine contre le fou, des scrupules contre le plaisir, une partie d’échecs
66
fort divertissante à jouer. Un homme tant soit peu roué, qui sait le jeu, donne
le mat en trois coups, à volonté. Si j’entreprenais une femme de ce genre,
je me donnerais pour but de…
Il dit un mot à l’oreille d’Armand et le quitta brusquement pour ne pas
entendre de réponse.
Quant à Montriveau, d’un bond il sauta dans la cour de l’hôtel de
Langeais, monta chez la duchesse : et, sans se faire annoncer, il entra chez
elle, dans sa chambre à coucher.
– Mais cela ne se fait pas, dit-elle en croisant à la hâte son peignoir,
Armand, vous êtes un homme abominable. Allons, laissez-moi, je vous prie.
Sortez, sortez donc. Attendez-moi dans le salon. Allez.
– Chère ange, lui dit-il, un époux n’a-t-il donc aucun privilège ?
– Mais c’est d’un goût détestable, monsieur, soit à un époux, soit à un
mari, de surprendre ainsi sa femme.
Il vint à elle, la prit, la serra dans ses bras : – Pardonne, ma chère
Antoinette, mais mille soupçons mauvais me travaillent le cœur.
– Des soupçons, fi ! Ah ! fi, fi donc !
– Des soupçons presque justifiés. Si tu m’aimais, me ferais-tu cette
querelle ? N’aurais-tu pas été contente de me voir ? n’aurais-tu pas senti je ne
sais quel mouvement au cœur ? Mais moi qui ne suis pas femme, j’éprouve
des tressaillements intimes au seul son de ta voix. L’envie de te sauter au
cou m’a souvent pris au milieu d’un bal.
– Ah ! si vous avez des soupçons tant que je ne vous aurai pas sauté au
cou devant tout le monde, je crois que je serai soupçonnée pendant toute ma
vie ; mais, auprès de vous, Othello n’est qu’un enfant !
– Ha ! dit-il au désespoir, je ne suis pas aimé.
– Du moins, en ce moment, convenez que vous n’êtes pas aimable.
– J’en suis donc encore à vous plaire ?
– Ah ! je le crois. Allons, dit-elle d’un petit air impératif, sortez, laissez-
moi. Je ne suis pas comme vous, moi : je veux toujours vous plaire…
Jamais aucune femme ne sut, mieux que madame de Langeais, mettre
tant de grâce dans son impertinence ; et n’est-ce pas en doubler l’effet ?
n’est-ce pas à rendre furieux l’homme le plus froid ? En ce moment ses
yeux, le son de sa voix, son attitude attestèrent une sorte de liberté parfaite
qui n’est jamais chez la femme aimante, quand elle se trouve en présence
de celui dont la seule vue doit la faire palpiter. Déniaisé par les avis du
marquis de Ronquerolles, encore aidé par cette rapide intussusception dont
sont doués momentanément les êtres les moins sagaces par la passion, mais
qui se trouve si complète chez les hommes forts, Armand devina la terrible
vérité que trahissait l’aisance de la duchesse, et son cœur se gonfla d’un
orage comme un lac prêt à se soulever.
67
– Si tu disais vrai hier, sois à moi, ma chère Antoinette, s’écria-t-il, je
veux…
– D’abord, dit-elle en le repoussant avec force et calme, lorsqu’elle le vit
s’avancer, ne me compromettez pas. Ma femme de chambre pourrait vous
entendre. Respectez-moi, je vous prie. Votre familiarité est très bonne, le
soir, dans mon boudoir ; mais ici, point. Puis, que signifie votre je veux ?
Je veux ! Personne ne m’a dit encore ce mot. Il me semble très ridicule,
parfaitement ridicule.
– Vous ne me céderiez rien sur ce point ? dit-il.
– Ah ! vous nommez un point, la libre disposition de nous-mêmes : un
point très capital, en effet ; et vous me permettrez d’être, en ce point, tout
à fait la maîtresse.
– Et si, me fiant en vos promesses, je l’exigeais ?
– Ah ! vous me prouveriez que j’aurais eu le plus grand tort de vous faire
la plus légère promesse, je ne serais pas assez sotte pour la tenir, et je vous
prierais de me laisser tranquille.
Montriveau pâlit, voulut s’élancer ; la duchesse sonna, sa femme de
chambre parut, et cette femme lui dit en souriant avec une grâce moqueuse :
– Ayez la bonté de revenir quand je serai visible.
Armand de Montriveau sentit alors la dureté de cette femme froide et
tranchante autant que l’acier, elle était écrasante de mépris. En un moment,
elle avait brisé des liens qui n’étaient forts que pour son amant. La duchesse
avait lu sur le front d’Armand les exigences secrètes de cette visite, et avait
jugé que l’instant était venu de faire sentir à ce soldat impérial que les
duchesses pouvaient bien se prêter à l’amour, mais ne s’y donnaient pas,
et que leur conquête était plus difficile à faire que ne l’avait été celle de
l’Europe.
– Madame, dit Armand, je n’ai pas le temps d’attendre. Je suis, vous
l’avez dit vous-même, un enfant gâté. Quand je voudrai sérieusement ce
dont nous parlions tout à l’heure, je l’aurai.
– Vous l’aurez ? dit-elle d’un air de hauteur auquel se mêla quelque
surprise.
– Je l’aurai.
– Ah ! vous me feriez bien plaisir de le vouloir. Pour la curiosité du fait,
je serais charmée de savoir comment vous vous y prendriez…
– Je suis enchanté, répondit Montriveau en riant de façon à effrayer la
duchesse, de mettre un intérêt dans votre existence. Me permettrez-vous de
venir vous chercher pour aller au bal ce soir ?
– Je vous rends mille grâces, monsieur de Marsay vous a prévenu, j’ai
promis.
Montriveau salua gravement et se retira.
68
– Ronquerolles a donc raison, pensa-t-il, nous allons jouer maintenant
une partie d’échecs.
Dès lors il cacha ses émotions sous un calme complet. Aucun homme
n’est assez fort pour pouvoir supporter ces changements, qui font passer
rapidement l’âme du plus grand bien à des malheurs suprêmes. N’avait-il
donc aperçu la vie heureuse que pour mieux sentir le vide de son existence
précédente ! Ce fut un terrible orage ; mais il savait souffrir, et reçut l’assaut
de ses pensées tumultueuses, comme un rocher de granit reçoit les lames de
l’Océan courroucé.
– Je n’ai rien pu lui dire ; en sa présence, je n’ai plus d’esprit. Elle ne
sait pas à quel point elle est vile et méprisable. Personne n’a osé mettre cette
créature en face d’elle-même. Elle a sans doute joué bien des hommes, je
les vengerai tous.
Pour la première fois peut-être, dans un cœur d’homme, l’amour et la
vengeance se mêlèrent si également qu’il était impossible à Montriveau
lui-même de savoir qui de l’amour, qui de la vengeance l’emporterait. Il
se trouva le soir même au bal où devait être la duchesse de Langeais, et
désespéra presque d’atteindre cette femme à laquelle il fut tenté d’attribuer
quelque chose de démoniaque : elle se montra pour lui gracieuse et pleine
d’agréables sourires, elle ne voulait pas sans doute laisser croire au monde
qu’elle s’était compromise avec monsieur de Montriveau. Une mutuelle
bouderie trahit l’amour. Mais que la duchesse ne changeât rien à ses
manières, alors que le marquis était sombre et chagrin, n’était-ce pas faire
voir qu’Armand n’avait rien obtenu d’elle ? Le monde sait bien deviner le
malheur des hommes dédaignés, et ne le confond point avec les brouilles
que certaines femmes ordonnent à leurs amants d’affecter dans l’espoir de
cacher un mutuel amour. Et chacun se moqua de Montriveau, qui, n’ayant
pas consulté son cornac, resta rêveur, souffrant ; tandis que monsieur de
Ronquerolles lui eût prescrit peut-être de compromettre la duchesse en
répondant à ses fausses amitiés par des démonstrations passionnées. Armand
de Montriveau quitta le bal, ayant horreur de la nature humaine, et croyant
encore à peine à de si complètes perversités.
– S’il n’y a pas de bourreaux pour de semblables crimes, dit-il en
regardant les croisées lumineuses des salons où dansaient, causaient et
riaient les plus séduisantes femmes de Paris, je te prendrai par le chignon
du cou, madame la duchesse, et t’y ferai sentir un fer plus mordant que ne
l’est le couteau de la Grève. Acier contre acier, nous verrons quel cœur sera
plus tranchant.
Pendant une semaine environ, madame de Langeais espéra revoir le
marquis de Montriveau ; mais Armand se contenta d’envoyer tous les matins
sa carte à l’hôtel de Langeais. Chaque fois que cette carte était remise à la
69
duchesse, elle ne pouvait s’empêcher de tressaillir, frappée par de sinistres
pensées, mais indistinctes comme l’est un pressentiment de malheur. En
lisant ce nom, tantôt elle croyait sentir dans ses cheveux la main puissante
de cet homme implacable, tantôt ce nom lui pronostiquait des vengeances
que son mobile esprit lui faisait atroces. Elle l’avait trop bien étudié pour
ne pas le craindre. Serait-elle assassinée ? Cet homme à cou de taureau
l’éventrerait-il en la lançant au-dessus de sa tête ? la foulerait-il aux pieds ?
Quand, où, comment la saisirait-il ? la ferait-il bien souffrir, et quel genre
de souffrance méditait-il de lui imposer ? Elle se repentait. À certaines
heures, s’il était venu, elle se serait jetée dans ses bras avec un complet
abandon. Chaque soir, en s’endormant, elle revoyait la physionomie de
Montriveau sous un aspect différent Tantôt son sourire amer ; tantôt la
contraction jupitérienne de ses sourcils, son regard de lion, ou quelque
hautain mouvement d’épaules, le lui faisaient terrible. Le lendemain, la carte
lui semblait couverte de sang. Elle vivait agitée par ce nom, plus qu’elle ne
l’avait été par l’amant fougueux, opiniâtre, exigeant. Puis ses appréhensions
grandissaient encore dans le silence, elle était obligée de se préparer, sans
secours étranger, à une lutte horrible dont il ne lui était pas permis de parler.
Cette âme, fière et dure, était plus sensible aux titillations de la haine qu’elle
ne l’avait été naguère aux caresses de l’amour. Ha ! si le général avait pu
voir sa maîtresse au moment où elle amassait les plis de son front entre ses
sourcils, en se plongeant dans d’amères pensées, au fond de ce boudoir où
il avait savouré tant de joies, peut-être eût-il conçu de grandes espérances.
La fierté n’est-elle pas un des sentiments humains qui ne peuvent enfanter
que de nobles actions ? Quoique madame de Langeais gardât le secret de ses
pensées, il est permis de supposer que monsieur de Montriveau ne lui était
plus indifférent. N’est-ce pas une immense conquête pour un homme que
d’occuper une femme ? Chez elle, il doit nécessairement se faire un progrès
dans un sens ou dans l’autre. Mettez une créature féminine sous les pieds
d’un cheval furieux, en face de quelque animal terrible ; elle tombera, certes,
sur les genoux, elle attendra la mort ; mais si la bête est clémente et ne la tue
pas entièrement, elle aimera le cheval, le lion, le taureau, elle en parlera tout
à l’aise. La duchesse se sentait sous les pieds du lion : elle tremblait, elle
ne haïssait pas. Ces deux personnes, si singulièrement posées l’une en face
de l’autre, se rencontrèrent trois fois dans le monde devant cette semaine.
Chaque fois, en réponse à de coquettes interrogations, la duchesse reçut
d’Armand des saluts respectueux et des sourires empreints d’une ironie si
cruelle, qu’ils confirmaient toutes les appréhensions inspirées le matin par
la carte de visite. La vie n’est que ce que nous la font les sentiments, les
sentiments avaient creusé des abîmes entre ces deux personnes.
70
La comtesse de Sérizy, sœur du marquis de Ronquerolles, donnait au
commencement de la semaine suivante un grand bal auquel devait venir
madame de Langeais. La première figure que vit la duchesse en entrant fut
celle d’Armand, Armand l’attendait cette fois, elle le pensa du moins. Tous
deux échangèrent un regard. Une sueur froide sortit soudain de tous les pores
de cette femme. Elle avait cru Montriveau capable de quelque vengeance
inouïe, proportionnée à leur état ; cette vengeance était trouvée, elle était
prête, elle était chaude, elle bouillonnait. Les yeux de cet amant trahi lui
lancèrent les éclairs de la foudre et son visage rayonnait de haine heureuse.
Aussi, malgré la volonté qu’avait la duchesse d’exprimer la froideur et
l’impertinence, son regard resta-t-il morne. Elle alla se placer près de la
comtesse de Sérizy, qui ne put s’empêcher de lui dire : – Qu’avez-vous, ma
chère Antoinette ? Vous êtes à faire peur.
– Une contredanse va me remettre, répondit-elle en donnant la main à un
jeune homme qui s’avançait.
Madame de Langeais se mit à valser avec une sorte de fureur et
d’emportement que redoubla le regard pesant de Montriveau. Il resta debout,
en avant de ceux qui s’amusaient à voir les valseurs. Chaque fois que sa
maîtresse passait devant lui, ses yeux plongeaient sur cette tête tournoyante,
comme ceux d’un tigre sûr de sa proie. La valse finie, la duchesse vint
s’asseoir près de la comtesse, et le marquis ne cessa de la regarder en
s’entretenant avec un inconnu.
– Monsieur, lui disait-il, l’une des choses qui m’ont le plus frappé dans
ce voyage…
La duchesse était tout oreilles.
… Est la phrase que prononce le gardien de Westminster en vous
montrant la hache avec laquelle un homme masqué trancha, dit-on, la tête
de Charles Ier en mémoire du roi qui les dit à un curieux.
– Que dit-il ? demanda madame de Sérizy.
– Ne touchez pas à la hache, répondit Montriveau d’un son de voix où
il y avait de la menace.
– En vérité, monsieur le marquis, dit la duchesse de Langeais, vous
regardez mon cou d’un air si mélodramatique en répétant jette vieille
histoire, connue de tous ceux qui vont à Londres, qu’il me semble vous voir
une hache à la main.
Ces derniers mots furent prononcés en riant, quoiqu’une sueur froide eût
saisi la duchesse.
– Mais cette histoire est, par circonstance, très neuve, répondit-il.
– Comment cela ? je vous prie, de grâce, en quoi ?
– En ce que, madame, vous avez touché à la hache, lui dit Montriveau
à voix basse.
71
– Quelle ravissante prophétie ! reprit-elle en souriant avec une grâce
affectée. Et quand doit tomber ma tête ?
– Je ne souhaite pas de voir tomber votre jolie tête, madame.
Je crains seulement pour vous quelque grand malheur. Si l’on vous
tondait, ne regretteriez-vous pas ces cheveux si mignonnement blonds, et
dont vous tirez si bien parti…
– Mais il est des personnes auxquelles les femmes aiment à faire de ces
sacrifices, et souvent même à des hommes qui ne savent pas leur faire crédit
d’un mouvement d’humeur.
– D’accord. Eh ! bien, si tout à coup, par un procédé chimique , un plaisant
vous enlevait votre beauté, vous mettait à cent ans, quand vous n’en avez
pour nous que dix-huit ?
– Mais, monsieur, dit-elle en l’interrompant, la petite-vérole est notre
bataille de Waterloo. Le lendemain nous connaissons ceux qui nous aiment
véritablement.
– Vous ne regretteriez pas cette délicieuse figure qui…
– Ha, beaucoup ; mais moins pour moi que pour celui dont elle
ferait la joie. Cependant, si j’étais sincèrement aimée, toujours, bien, que
m’importerait la beauté ? Qu’en dites-vous, Clara ?
– C’est une spéculation dangereuse, répondit madame de Sérizy.
– Pourrait-on demander à sa majesté le roi des sorciers, reprit madame
de Langeais, quand j’ai commis la faute de toucher à la hache, moi qui ne
suis pas encore allée à Londres…
– Non so, fit-il en laissant échapper un rire moqueur.
– Et quand commencera le supplice ?
Là, Montriveau tira froidement sa montre et vérifia l’heure avec une
conviction réellement effrayante.
– La journée ne finira pas sans qu’il vous arrive un horrible malheur…
– Je ne suis pas un enfant qu’on puisse facilement épouvanter, ou plutôt
je suis un enfant qui ne connaît pas le danger, dit la duchesse, et vais danser
sans crainte au bord de l’abîme.
– Je suis enchanté, madame, de vous savoir tant de caractère, répondit-il
en la voyant aller prendre sa place à un quadrille.
Malgré son apparent dédain pour les noires prédictions d’Armand, la
duchesse était en proie à une véritable terreur. À peine l’oppression morale
et presque physique sous laquelle la tenait son amant cessa-t-elle lorsqu’il
quitta le bal. Néanmoins, après avoir joui pendant un moment du plaisir
de respirer à son aise, elle se surprit à regretter les émotions de la peur,
tant la nature femelle est avide de sensations extrêmes. Ce regret n’était
pas de l’amour, mais il appartenait certes aux sentiments qui le préparent.
Puis, comme si la duchesse eût de nouveau ressenti l’effet que monsieur
72
Montriveau lui avait fait éprouver, elle se rappela l’air de conviction avec
lequel il venait de regarder l’heure, et, saisie d’épouvante, elle se retira.
Il était alors environ minuit. Celui de ses gens qui l’attendait lui mit sa
pelisse et marcha devant elle pour faire avancer sa voiture ; puis, quand
elle y fut assise, elle tomba dans une rêverie assez naturelle, provoquée par
la prédiction de monsieur de Montriveau. Arrivée dans sa cour, elle entra
dans un vestibule presque semblable à celui de son hôtel ; mais tout à coup
elle ne reconnut pas son escalier ; puis au moment où elle se retourna pour
appeler ses gens, plusieurs hommes l’assaillirent avec rapidité, lui jetèrent
un mouchoir sur la bouche, loi lièrent les mains, les pieds, et l’enlevèrent.
Elle jeta de grands cris.
– Madame, nous avons ordre de vous tuer si vous criez, lui dit-on à
l’oreille.
La frayeur de la duchesse fut si grande, qu’elle ne put jamais s’expliquer
par où ni comment elle fut transportée. Quand elle reprit ses sens, elle se
trouva les pieds et les poings liés, avec des cordes de soie, couchée sur le
canapé d’une chambre de garçon. Elle ne put retenir un cri en rencontrant les
yeux d’Armand de Montriveau, qui, tranquillement assis dans un fauteuil,
et enveloppé dans sa robe de chambre, fumait un cigare.
– Ne criez pas, madame la duchesse, dit-il en s’ôtant froidement son
cigare de la bouche, j’ai la migraine. D’ailleurs je vais vous délier. Mais
écoutez bien ce que j’ai l’honneur de vous dire. Il dénoua délicatement les
cordes qui serraient les pieds de la duchesse. – À quoi vous serviraient vos
cris ? personne ne peut les entendre. Vous êtes trop bien élevée pour faire
des grimaces inutiles. Si vous ne vous teniez pas tranquille, si vous vouliez
lutter avec moi, je vous attacherais de nouveau les pieds et les mains. Je
crois que, tout bien considéré, vous vous respecterez assez pour demeurer
sur ce canapé, comme si vous étiez chez vous, sur le vôtre : froide encore,
si vous voulez… Vous m’avez fait répandre, sur ce canapé, bien des pleurs
que je cachais à tous les yeux.
Pendant que Montriveau lui parlait, la duchesse jeta autour d’elle ce
regard de femme, regard furtif qui sait tout voir en paraissant distrait. Elle
aima beaucoup cette chambre assez semblable à la cellule d’un moine.
L’âme et la pensée de l’homme y planaient. Aucun ornement n’altérait
la peinture grise des parois vides. À terre était un tapis vert. Un canapé
noir, une table couverte de papiers, deux grands fauteuils, une commode
ornée d’un réveil, un lit très bas sur lequel était jeté un drap rouge bordé
d’une grecque noire annonçaient par leur contexture les habitudes d’une vie
réduite à sa plus simple expression. Un triple flambeau posé sur la cheminée
rappelait, par sa forme égyptienne, l’immensité des déserts où cet homme
avait longtemps erré. À côté du lit, entre le pied que d’énormes pâtes de
73
sphinx faisaient deviner sous les plis de l’étoffe et l’un des murs latéraux de
la chambre, se trouvait une porte cachée par un rideau vert à franges rouges
et noires que de gros anneaux rattachaient sur une hampe. La porte par
laquelle les inconnus étaient entrés avait une portière pareille, mais relevée
par une embrasse. Au dernier regard que la duchesse jeta sur les deux rideaux
pour les comparer, elle s’aperçut que la porte voisine du lit était ouverte,
et que les lueurs rougeâtres allumées dans l’autre pièce se dessinaient sous
l’effilé d’en bas. Sa curiosité fut naturellement excitée par cette lumière
triste, qui lui permit à peine de distinguer dans les ténèbres quelques formes
bizarres ; mais, en ce moment, elle ne songea pas que son danger pût venir
de là, et voulut satisfaire un plus ardent intérêt.
– Monsieur, est-ce une indiscrétion de vous demander ce que vous
comptez faire de moi ? dit-elle avec une impertinence et une moquerie
perçante.
La duchesse croyait deviner un amour excessif dans les paroles de
Montriveau. D’ailleurs, pour enlever une femme, ne faut-il pas l’adorer ?
– Rien du tout, madame, répondit-il en soufflant avec grâce sa dernière
bouffée de tabac. Vous êtes ici pour peu de temps. Je veux d’abord vous
expliquer ce que vous êtes, et ce que je suis. Quand vous vous tortillez sur
votre divan, dans votre boudoir, je ne trouve pas de mots pour mes idées.
Puis chez vous, à la moindre pensée qui vous déplaît, vous tirez le cordon de
votre sonnette, vous criez bien fort et mettez votre amant à la porte comme
s’il était le dernier des misérables. Ici, j’ai l’esprit libre. Ici, personne ne
peut me jeter à la porte. Ici, vous serez ma victime pour quelques instants,
et vous aurez l’extrême bonté de m’écouter. Ne craignez rien. Je ne vous ai
pas enlevée pour vous dire des injures, pour obtenir de vous par violence
ce que je n’ai pas su mériter, ce que vous n’avez pas voulu m’octroyer de
bonne grâce. Ce serait une indignité. Vous concevez peut-être le viol ; moi,
je ne le conçois pas.
Il lança, par un mouvement sec, son cigare au feu.
– Madame, la fumée vous incommode sans doute ?
Aussitôt il se leva, prit dans le foyer une cassolette chaude, y brûla
des parfums, et purifia l’air. L’étonnement de la duchesse ne pouvait se
comparer qu’à son humiliation. Elle était au pouvoir de cet homme, et cet
homme ne voulait pas abuser de son pouvoir. Ces yeux jadis si flamboyants
d’amour, elle les voyait calmes et fixes comme des étoiles. Elle trembla. Puis
la terreur qu’Armand lui inspirait fut augmentée par une de ces sensations
pétrifiantes, analogues aux agitations sans mouvement ressenties dans le
cauchemar. Elle resta clouée par la peur, en croyant voir la lueur placée
derrière le rideau prendre de l’intensité sous les aspirations d’un soufflet.
Tout à coup les reflets devenus plus vifs avaient illuminé trois personnes
74
masquées. Cet aspect horrible s’évanouit si promptement qu’elle le prit pour
une fantaisie d’optique.
– Madame, reprit Armand en la contemplant avec une méprisante
froideur, une minute, une seule me suffira pour vous atteindre dans tous les
moments de votre vie, la seule éternité dont je puisse disposer, moi. Je ne
suis pas Dieu. Écoutez-moi bien, dit-il, en faisant une pause pour donner de
la solennité à son discours. L’amour viendra toujours à vos souhaits ; vous
avez sur les hommes un pouvoir sans bornes ; mais souvenez-vous qu’un
jour vous avez appelé l’amour : il est venu pur et candide, autant qu’il peut
l’être sur cette terre ; aussi respectueux qu’il était violent ; caressant, comme
l’est l’amour d’une femme dévouée, ou comme l’est celui d’une mère pour
son enfant ; enfin, si grand, qu’il était une folie. Vous vous êtes jouée de cet
amour, vous avez commis un crime. Le droit de toute femme est de se refuser
à un amour qu’elle sent ne pouvoir partager. L’homme qui aime sans se faire
aimer ne saurait être plaint, et n’a pas le droit de se plaindre. Mais, madame
la duchesse, attirer à soi, en feignant le sentiment, un malheureux privé de
toute affection, lui faire comprendre le bonheur dans toute sa plénitude,
pour le lui ravir ; lui voler son avenir de félicité ; le tuer non seulement
aujourd’hui, mais dans l’éternité sa vie, en empoisonnant toutes ses heures
et toutes ses pensées, voilà ce que je nomme un épouvantable crime !
– Monsieur…
– Je ne puis encore vous permettre de me répondre. Écoutez-moi donc
toujours. D’ailleurs, j’ai des droits sur vous ; mais je ne veux que de ceux
du juge sur le criminel, afin de réveiller votre conscience. Si vous n’aviez
plus de conscience, je ne vous blâmerais point ; mais vous êtes si jeune !
vous devez vous sentir encore de la vie au cœur, j’aime à le penser. Si je
vous crois assez dépravée pour commettre un crime impuni par les lois, je
ne vous fais pas assez dégradée pour ne pas comprendre la portée de mes
paroles. Je reprends.
En ce moment, la duchesse entendit le bruit sourd d’un soufflet, avec
lequel les inconnus qu’elle venait d’entrevoir attisaient sans doute le feu dont
la clarté se projeta sur le rideau ; mais le regard fulgurant de Montriveau la
contraignit à rester palpitante et les yeux fixes devant lui. Quelle que fût sa
curiosité, le feu des paroles d’Armand l’intéressait plus encore que la voix
de ce feu mystérieux.
– Madame, dit-il après une pause, lorsque, dans Paris, le bourreau devra
mettre la main sur un pauvre assassin, et le couchera sur la planche où la
loi veut qu’un assassin soit couché pour perdre la tête… Vous savez, les
journaux en préviennent les riches et les pauvres, afin de dire aux uns de
dormir tranquilles, et aux autres de veiller pour vivre. Eh ! bien, vous qui
êtes religieuse, et même un peu dévote, allez faire dire des messes pour
75
cet homme : vous êtes de la famille ; mais vous êtes de la branche aînée.
Celle-là peut trôner en paix, exister heureuse et sans soucis. Poussé par
la misère ou par la colère, votre frère de bague n’a tué qu’un homme ; et
vous ! vous avez tué le bonheur d’un homme, sa plus belle vie, ses plus
chères croyances. L’autre a tout naïvement attendu sa victime ; il l’a tuée
malgré lui, par peur de l’échafaud ; mais vous !… vous avez entassé tous
les forfaits de la faiblesse contre une force innocente ; vous avez apprivoisé
le cœur de votre patient pour en mieux dévorer le cœur ; vous l’avez appâté
de caresses ; vous n’en avez omis aucune de celles qui pouvaient lui faire
supposer, rêver, désirer les délices de l’amour. Vous lui avez demandé mille
sacrifices pour les refuser tous. Vous lui avez bien fait voir la lumière avant
de lui crever les yeux. Admirable courage ! De telles infamies sont un luxe
que ne comprennent pas ces bourgeoises desquelles vous vous moquez.
Elles savent se donner et pardonner ; elles savent aimer et souffrir. Elles
nous rendent petits par la grandeur de leurs dévouements. À mesure que
l’on monte en haut de la société, il s’y trouve autant de boue qu’il y en
a par le bas ; seulement elle s’y durcit et se dore. Oui, pour rencontrer la
perfection dans l’ignoble, il faut une belle éducation, un grand nom, une
jolie femme, une duchesse. Pour tomber au-dessous de tout, il fallait être au-
dessus de tout. Je vous dis mal ce que je pense, je souffre encore trop des
blessures que vous m’avez faites ; mais ne croyez pas que je me plaigne !
Non. Mes paroles ne sont l’expression d’aucune espérance personnelle, et ne
contiennent aucune amertume. Sachez-le bien, madame, je vous pardonne,
et ce pardon est assez entier pour que vous ne vous plaigniez point d’être
venue le chercher malgré vous… Seulement, vous pourriez abuser d’autres
cœurs aussi enfants que l’est le mien, et je dois leur épargner des douleurs.
Vous m’avez donc inspiré une pensée de justice. Expiez votre faute ici-bas,
Dieu vous pardonnera peut-être, je le souhaite ; mais il est implacable, et
vous frappera.
À ces mots, les yeux de cette femme abattue, déchirée, se remplirent de
pleurs.
– Pourquoi pleurez-vous ? Restez fidèle à votre nature. Vous avez
contemplé sans émotion les tortures du cœur que vous brisiez. Assez,
madame, consolez-vous. Je ne puis plus souffrir. D’autres vous diront que
vous leur avez donné la vie, moi je vous dis avec délices que vous m’avez
donné le néant. Peut-être devinez-vous que je ne m’appartiens pas, que je
dois vivre pour mes amis, et qu’alors j’aurai la froideur de la mort et les
chagrins de la vie à supporter ensemble. Auriez-vous tant de bonté ? Seriez-
vous comme les tigres du désert, qui font d’abord la plaie, et puis la lèchent ?
La duchesse fondit en larmes.
76
– Épargnez-vous donc ces pleurs, madame. Si j’y croyais, ce serait pour
m’en défier. Est-ce ou n’est-ce pas un de vos artifices ? Après tous ceux que
vous avez employés, comment penser qu’il peut y avoir en vous quelque
chose de vrai ? Rien de vous n’a désormais la puissance de m’émouvoir.
J’ai tout dit.
Madame de Langeais se leva par un mouvement à la fois plein de noblesse
et d’humilité.
– Vous êtes en droit de me traiter durement, dit-elle en tendant à cet
homme une main qu’il ne prit pas, vos paroles ne sont pas assez dures encore,
et je mérite cette punition.
– Moi, vous punir, madame ! mais punir, n’est-ce pas aimer ? N’attendez
de moi rien qui ressemble à un sentiment. Je pourrais me faire, dans ma
propre cause, accusateur et juge, arrêt et bourreau ; mais non. J’accomplirai
tout à l’heure un devoir, et nullement un désir de vengeance. La plus cruelle
vengeance est, selon moi, le dédain d’une vengeance possible. Qui sait ! je
serai peut-être le ministre de vos plaisirs. Désormais, en portant élégamment
la triste livrée dont la société revêt les criminels, peut-être serez-vous forcée
d’avoir leur probité. Et alors vous aimerez !
La duchesse écoutait avec une soumission qui n’était plus jouée ni
coquettement calculée ; elle ne prit la parole qu’après un intervalle de
silence.
– Armand, dit-elle, il me semble qu’en résistant à l’amour, j’obéissais à
toutes les pudeurs de la femme, et ce n’est pas de vous que j’eusse attendu de
tels reproches. Vous vous armez de toutes mes faiblesses pour m’en faire des
crimes. Comment n’avez-vous pas supposé que je pusse être entraînée au-
delà de mes devoirs par toutes les curiosités de l’amour, et que le lendemain
je fusse fâchée, désolée d’être allée trop loin ? Hélas ! c’était pécher par
ignorance. Il y avait, je vous le jure, autant de bonne foi dans mes fautes
que dans mes remords. Mes duretés trahissaient bien plus d’amour que n’en
accusaient mes complaisances. Et d’ailleurs, de quoi vous plaignez-vous ?
Le don de mon cœur ne vous a pas suffi, vous avez exigé brutalement ma
personne…
– Brutalement ! s’écria monsieur de Montriveau. Mais il se dit à lui-
même : – Je suis perdu, si je me laisse prendre à des disputes de mots.
– Oui, vous êtes arrivé chez moi comme chez une de ces mauvaises
femmes, sans le respect, sans aucune des attentions de l’amour. N’avais-je
pas le droit de réfléchir ? Eh ! bien, j’ai réfléchi. L’inconvenance de votre
conduite est excusable : l’amour en est le principe ; laissez-moi le croire
et vous justifier à moi-même. Eh bien ! Armand, au moment même où ce
soir vous me prédisiez le malheur, moi je croyais à notre bonheur. Oui,
j’avais confiance en ce caractère noble et fier dont vous m’avez donné tant
77
de preuves… Et j’étais toute à toi, ajouta-t-elle en se penchant à l’oreille de
Montriveau. Oui, j’avais je ne sais quel désir de rendre heureux un homme
si violemment éprouvé par l’adversité. Maître pour maître, je voulais un
homme grand. Plus je me sentais haut, moins je voulais descendre. Confiante
en toi, je voyais toute une vie d’amour au moment où tu me montrais la
mort… La force ne va pas sans la bonté. Mon ami, tu es trop fort pour te
faire méchant contre une pauvre femme qui t’aime. Si j’ai eu des torts, ne
puis-je donc obtenir un pardon ? ne puis-je les réparer ? Le repentir est
la grâce de l’amour, je veux être bien gracieuse pour toi. Comment moi
seule ne pouvais-je partager avec toutes les femmes ces incertitudes, ces
craintes, ces timidités qu’il est si naturel d’éprouver quand on se lie pour la
vie, et que vous brisez si facilement ces sortes de liens ! Ces bourgeoises,
auxquelles vous me comparez, se donnent, mais elles combattent. Eh ! bien,
j’ai combattu, mais me voilà… – Mon Dieu ! il ne m’écoute pas ! s’écria-t-
elle en s’interrompant. Elle se tordit les mains en criant : – Mais je t’aime !
mais je suis à toi ! Elle tomba aux genoux d’Armand. – À toi ! à toi, mon
unique, mon seul maître !
– Madame, dit Armand en voulant la relever, Antoinette ne peut plus
sauver la duchesse de Langeais. Je ne crois plus ni à l’une ni à l’autre. Vous
vous donnerez aujourd’hui, vous vous refuserez peut-être demain. Aucune
puissance ni dans les cieux ni sur la terre ne saurait me garantir la douce
fidélité de votre amour. Les gages en étaient dans le passé ; nous n’avons
plus de passé.
En ce moment, une lueur brilla si vivement, que la duchesse ne put
s’empêcher de tourner la tête vers la portière, et revit distinctement les trois
hommes masqués.
– Armand, dit-elle, je ne voudrais pas vous mésestimer. Comment se
trouve-t-il là des hommes ? Que préparez-vous donc contre moi ?
– Ces hommes sont aussi discrets que je le serai moi-même sur ce qui va
se passer ici, dit-il. Ne voyez en eux que mes bras et mon cœur. L’un d’eux
est un chirurgien…
– Un chirurgien, dit-elle. Armand, mon ami, l’incertitude est la plus
cruelle des douleurs. Parlez donc, dites-moi si vous voulez ma vie : je vous
la donnerai, vous ne la prendrez pas…
– Vous ne m’avez donc pas compris ? répliqua Montriveau. Ne vous
ai-je pas parlé de justice ? Je vais, ajouta-t-il froidement, en prenant un
morceau d’acier qui était sur la table, pour faire cesser vos appréhensions,
vous expliquer ce que j’ai décidé de vous.
Il lui montra une croix de Lorraine adaptée au bout d’une tige d’acier.
– Deux de mes amis font rougir en ce moment une croix dont voici le
modèle. Nous vous l’appliquerons au front, là, entre les deux yeux, pour
78
que vous ne puissiez pas la cacher par quelques diamants, et vous soustraire
ainsi aux interrogations du monde. Vous aurez enfin sur le front la marque
infamante appliquée sur l’épaule de vos frères les forçats. La souffrance est
peu de chose, mais je craignais quelque crise nerveuse, ou de la résistance…
– De la résistance, dit-elle en frappant de joie dans ses mains, non, non,
je voudrais maintenant voir ici la terre entière. Ah ! mon Armand, marque,
marque vite ta créature comme une pauvre petite chose à toi ? Tu demandais
des gages à mon amour ; mais les voilà tous dans un seul. Ah ! je ne vois
que clémence et pardon, que bonheur éternel en ta vengeance… Quand tu
auras ainsi désigné une femme pour la tienne, quand tu auras une âme serve
qui portera ton chiffre rouge, eh ! bien, tu ne pourras jamais l’abandonner,
tu seras à jamais à moi. En m’isolant sur la terre, tu seras chargé de mon
bonheur, sous peine d’être un lâche, et je te sais noble, grand ! Mais la
femme qui aime se marque toujours elle-même. Venez, messieurs, entrez et
marquez, marquez la duchesse de Langeais. Elle est à jamais à monsieur de
Montriveau. Entrez vite, et tous, mon front brûle plus que votre fer.
Armand se retourna vivement pour ne pas voir la duchesse palpitante,
agenouillée. Il dit un mot qui fit disparaître ses trois amis. Les femmes
habituées à la vie des salons connaissent le jeu des glaces. Aussi la duchesse,
intéressée à bien lire dans le cœur d’Armand, était tout yeux. Armand, qui
ne se défiait pas de son miroir laissa voir deux larmes rapidement essuyées.
Tout l’avenir de la duchesse était dans ces deux larmes. Quand il revint
pour relever madame de Langeais, il la trouva debout, elle se croyait aimée.
Aussi, dut-elle vivement palpiter en entendant Montriveau lui dire avec cette
fermeté qu’elle savait si bien prendre jadis quand elle se jouait de lui : – Je
vous fais grâce, madame. Vous pouvez me croire, cette scène sera comme
si elle n’eût jamais été. Mais ici, disons-nous adieu. J’aime à penser que
vous avez été franche sur votre canapé dans vos coquetteries, franche ici
dans votre effusion de cœur. Adieu. Je ne me sens plus la foi. Vous me
tourmenteriez encore, vous seriez toujours duchesse. Et… mais adieu, nous
ne nous comprendrons jamais. Que souhaitez-vous maintenant ? dit-il en
prenant l’air d’un maître de cérémonies. Rentrer chez vous, ou revenir au
bal de madame de Sérizy ! J’ai employé tout mon pouvoir à laisser votre
réputation intacte. Ni vos gens, ni le monde ne peuvent rien savoir de ce
qui s’est passé entre nous depuis un quart d’heure. Vos gens vous croient au
bal ; votre voiture n’a pas quitté la cour de madame de Sérizy votre coupé
peut se trouver aussi dans celle de votre hôtel. Où voulez-vous être ?
– Quel est, votre avis, Armand ?
– Il n’y a plus d’Armand, madame la duchesse. Nous sommes étrangers
l’un à l’autre.
79
– Menez-moi donc au bal, dit-elle curieuse encore de mettre à l’épreuve
le pouvoir d’Armand. Rejetez dans l’enfer du monde une créature qui
y souffrait, et qui doit continuer d’y souffrir, si pour elle il n’est plus
de bonheur. Oh ! mon ami, je vous aime pourtant, comme aiment vos
bourgeoises. Je vous aime à vous sauter au cou dans le bal, devant tout le
monde, si vous le demandiez. Ce monde horrible, il ne m’a pas corrompue.
Va, je suis jeune et viens de me rajeunir encore. Oui, je suis une enfant, ton
enfant, tu viens de me créer. Oh ! ne me bannis pas de mon Éden !
Armand fit un geste.
– Ah ! si je sors, laisse-moi donc emporter d’ici quelque chose, un rien !
ceci, pour le mettre ce soir sur mon cœur, dit-elle en s’emparant du bonnet
d’Armand, qu’elle roula dans son mouchoir…
– Non, reprit-elle, je ne suis pas de ce monde de femmes dépravées ; tu ne
le connais pas, et alors tu ne peux m’apprécier ; sache-le-donc ! quelques-
unes se donnent pour des écus ; d’autres sont sensibles aux présents ; tout
y est infâme. Ah ! je voudrais être une simple bourgeoise, une ouvrière,
si tu aimes mieux une femme au-dessous de toi, qu’une femme en qui le
dévouement s’allie aux grandeurs humaines. Ah ! mon Armand, il est parmi
nous de nobles, de grandes, de chastes, de pures femmes, et alors elles sont
délicieuses. Je voudrais posséder toutes les noblesses pour te les sacrifier
toutes ; le malheur m’a faite duchesse ; je voudrais être née près du trône,
il ne manquerait rien à te sacrifier. Je serais grisette pour toi et reine pour
les autres.
Il écoutait en humectant ses cigares.
– Quand vous voudrez partir, dit-il, vous me préviendrez…
– Mais je voudrais rester…
– Autre chose, ça ! fit-il.
– Tiens, il était mal arrangé, celui-là ! s’écria-t-elle en s’emparant d’un
cigare, et y dévorant ce que les lèvres d’Armand y avaient laissé.
– Tu fumerais ? lui dit-il.
– Oh ! que ne ferais-je pas pour te plaire !
– Eh ! bien, allez-vous-en, madame…
– J’obéis, dit-elle en pleurant.
– Il faut vous couvrir la figure pour ne point voir les chemins par lesquels
vous allez passer.
– Me voilà prête, Armand, dit-elle en se bandant les yeux.
– Y voyez-vous ?
– Non.
Il se mit doucement à ses genoux.
– Ah ! je t’entends, dit-elle en laissant échapper un geste plein de
gentillesse en croyant que cette feinte rigueur allait cesser.
80
Il voulut lui baiser les lèvres, elle s’avança.
– Vous y voyez, madame.
– Mais je suis un peu curieuse.
– Vous me trompez donc toujours !
– Ah ! dit-elle avec la rage de la grandeur méconnue, ôtez ce mouchoir
et conduisez-moi, monsieur, je n’ouvrirai pas les yeux.
Armand, sûr de la probité en en entendant le cri, guida la duchesse qui,
fidèle à sa parole, se fit noblement aveugle ; mais, en la tenant paternellement
par la main pour la faire tantôt monter, tantôt descendre, Montriveau étudia
les vives palpitations qui agitaient le cœur de cette femme si promptement
envahie par un amour vrai. Madame de Langeais, heureuse de pouvoir lui
parler ainsi, se plut à lui tout dire, mais il demeura inflexible ; et quand
la main de la duchesse l’interrogeait, la sienne restait muette. Enfin, après
avoir cheminé pendant quelque temps ensemble, Armand lui dit d’avancer,
elle avança, et s’aperçut qu’il empêchait la robe d’effleurer les parois d’une
ouverture sans doute étroite. Madame de Langeais fut touchée de ce soin,
il trahissait encore un peu d’amour ; mais ce fut en quelque sorte l’adieu
de Montriveau, car il la quitta sans lui dire un mot. En se sentant dans une
chaude atmosphère, la duchesse ouvrit les yeux. Elle se vit seule devant
la cheminée du boudoir de la comtesse de Sérizy. Son premier soin fut de
réparer le désordre de sa toilette ; elle eut promptement rajusté sa robe et
rétabli la poésie de sa coiffure.
– Eh ! bien, ma chère Antoinette, nous vous cherchons partout, dit la
comtesse en ouvrant la porte du boudoir.
– Je suis venue respirer ici, dit-elle, il fait dans les salons une chaleur
insupportable.
– L’on vous croyait partie ; mais mon frère Ronquerolles m’a dit avoir
vu vos gens qui vous attendent.
– Je suis brisée, ma chère, laissez-moi un moment me reposer ici.
Et la duchesse s’assit sur le divan.
– Qu’avez-vous donc ? vous êtes toute tremblante.
Le marquis de Ronquerolles entra.
– J’ai peur, madame la duchesse, qu’il ne vous arrive quelque accident.
Je viens de voir votre cocher gris comme les Vingt-Deux Cantons.
La duchesse ne répondit pas, elle regardait la cheminée, les glaces, en
y cherchant les traces de son passage ; puis, elle éprouvait une sensation
extraordinaire à se voir au milieu des joies du bal après la terrible scène qui
venait de donner à sa vie un autre cours. Elle se prit à trembler violemment.
– J’ai les nerfs agacés par la prédiction que m’a faite ici monsieur de
Montriveau. Quoique ce soit une plaisanterie, je vais aller voir si sa hache de
81
Londres me troublera jusque dans mon sommeil. Adieu donc, chère. Adieu,
monsieur le marquis.
Elle traversa les salons, où elle fut arrêtée par des complimenteurs
qui lui firent pitié. Elle trouva le monde petit en s’en trouvant la reine,
elle si humiliée, si petite. D’ailleurs, qu’étaient les hommes devant celui
qu’elle aimait véritablement et dont le caractère avait repris les proportions
gigantesques momentanément amoindries par elle, mais qu’alors elle
grandissait peut-être outre mesure ? Elle ne put s’empêcher de regarder celui
de ses gens qui l’avait accompagnée, et le vit tout endormi.
– Vous n’êtes pas sorti d’ici ! lui demanda-t-elle.
– Non, madame.
En montant dans son carrosse, elle aperçut effectivement son cocher dans
un état d’ivresse dont elle se fût effrayée en toute autre circonstance ; mais
les grandes secousses de la vie ôtent à la crainte ses aliments vulgaires.
D’ailleurs elle arriva sans accident chez elle ; mais elle s’y trouva changée
et en proie à des sentiments tout nouveaux. Pour elle il n’y avait plus qu’un
homme dans le monde, c’est-à-dire que pour lui seul elle désirait désormais
avoir quelque valeur. Si les physiologistes peuvent promptement définir
l’amour en s’en tenant aux lois de la nature, les moralistes sont bien plus
embarrassés de l’expliquer quand ils veulent le considérer dans tous les
développements que lui a donnés la société. Néanmoins il existe, malgré les
hérésies des mille sectes qui divisent l’église amoureuse, une ligne droite et
tranchée qui partage nettement leurs doctrines, une ligne que les discussions
ne courberont jamais, et dont l’inflexible application explique la crise dans
laquelle, comme presque toutes les femmes, la duchesse de Langeais était
plongée. Elle n’aimait pas encore, elle avait une passion.
L’amour et la passion sont deux différents états de l’âme que poètes et
gens du monde, philosophes et niais confondent continuellement. L’amour
comporte une mutualité de sentiments, une certitude de jouissances que rien
n’altère, et un trop constant échange de plaisirs, une trop complète adhérence
entre les cœurs pour ne pas exclure la jalousie. La possession est alors un
moyen et non un but ; une infidélité fait souffrir, mais ne détache pas ; l’âme
n’est ni plus ou moins ardente ou troublée, elle est incessamment heureuse ;
enfin le désir étendu par un souffle divin d’un bout à l’autre sur l’immensité
du temps nous le teint d’une même couleur : la vie est bleue comme l’est un
ciel pur. La passion est le pressentiment de l’amour et de son infini auquel
aspirent toutes les âmes souffrantes. La passion est un espoir qui peut-être
sera trompé. Passion signifie à la fois souffrance et transition ; la passion
cesse quand l’espérance est morte. Hommes et femmes peuvent, sans se
déshonorer, concevoir plusieurs passions ; il est si naturel de s’élancer vers le
bonheur ! mais il n’est dans la vie qu’un seul amour. Toutes les discussions,
82
écrites ou verbales, faites sur les sentiments, peuvent donc être résumées
par ces deux questions : Est-ce une passion ? Est-ce l’amour ? L’amour
n’existant pas sans la connaissance intime des plaisirs qui le perpétuent, la
duchesse était donc sous le joug d’une passion ; aussi en éprouva-t-elle les
dévorantes agitations, les involontaires calculs, les desséchants désirs, enfin
tout ce qu’exprime le mot passion : elle souffrit. Au milieu des troubles
de son âme, il se rencontrait des tourbillons soulevés par sa vanité, par
son amour-propre, par son orgueil ou par sa fierté : toutes ces variétés de
l’égoïsme se tiennent. Elle avait dit à un homme : Je t’aime, je suis à toi ! La
duchesse de Langeais pouvait-elle avoir inutilement proféré ces paroles ?
Elle devait ou être aimée ou abdiquer son rôle social. Sentant alors la solitude
de son lit voluptueux où la volupté n’avait pas encore mis ses pieds chauds,
elle s’y roulait, s’y tordait en se répétant : – Je veux être aimée ! Et la foi
qu’elle avait encore en elle lui donnait l’espoir de réussir. La duchesse était
piquée, la vaniteuse Parisienne était humiliée, la femme vraie entrevoyait le
bonheur, et son imagination, vengeresse du temps perdu pour la nature, se
plaisait à lui faire flamber les feux inextinguibles du plaisir. Elle atteignait
presque aux sensations de l’amour ; car, dans le doute d’être aimée qui la
poignait, elle se trouvait heureuse de se dire à elle-même : – Je l’aime ! Le
monde et Dieu, elle avait envie de les fouler à ses pieds. Montriveau était
maintenant sa religion. Elle passa la journée du lendemain dans un état de
stupeur morale mêlé d’agitations corporelles que rien ne pourrait exprimer.
Elle déchira autant de lettres qu’elle en écrivit, et fit mille suppositions
impossibles. À l’heure où Montriveau venait jadis, elle voulut croire qu’il
arriverait, et prit plaisir à l’attendre. Sa vie se concentra dans le seul sens
de l’ouïe. Elle fermait parfois les yeux et s’efforçait d’écouter à travers les
espaces. Puis elle souhaitait le pouvoir d’anéantir tout obstacle entre elle et
son amant afin d’obtenir ce silence absolu qui permet de percevoir le bruit à
d’énormes distances. Dans ce recueillement, les pulsations de sa pendule lui
furent odieuses, elles étaient une sorte de bavardage sinistre qu’elle arrêta.
Minuit sonna dans le salon.
– Mon Dieu ! se dit-elle, le voir ici, ce serait le bonheur. Et cependant
il y venait naguère, amené par le désir. Sa voix remplissait ce boudoir. Et
maintenant, rien !
En se souvenant des scènes de coquetterie qu’elle avait jouées, et qui
le lui avaient ravi, des larmes de désespoir coulèrent de ses yeux pendant
longtemps.
– Madame la duchesse, lui dit sa femme de chambre, ne sait peut-être pas
qu’il est deux heures du matin, j’ai cru que madame était indisposée.
83
– Oui, je vais me coucher ; mais rappelez-vous, Suzette, dit madame de
Langeais en essuyant ses larmes, de ne jamais entrer chez moi sans ordre,
et je ne vous le dirai pas une seconde fois.
Pendant une semaine, madame de Langeais alla dans toutes les maisons
où elle espérait rencontrer monsieur de Montriveau. Contrairement à ses
habitudes, elle arrivait de bonne heure et se retirait tard ; elle ne dansait plus,
elle jouait. Tentatives inutiles ! elle ne put parvenir à voir Armand, de qui
elle n’osait plus prononcer le nom. Cependant un soir, dans un moment de
désespérance, elle dit à madame de Sérizy, avec autant d’insouciance qu’il
lui fut possible d’en affecter : – Vous êtes donc brouillée avec monsieur de
Montriveau ? je ne le vois plus chez vous.
– Mais il ne vient donc plus ici ? répondit la comtesse en riant. D’ailleurs,
on ne l’aperçoit plus nulle part, il est sans doute occupé de quelque femme.
– Je croyais, reprit la duchesse avec douceur, que le marquis de
Ronquerolles était un de ses amis…
– Je n’ai jamais entendu dire à mon frère qu’il le connût.
Madame de Langeais ne répondit rien. Madame de Sérizy crut pouvoir
alors impunément fouetter une amitié discrète qui lui avait été si longtemps
amère, et reprit la parole.
– Vous le regrettez donc, ce triste personnage. J’en ai ouï dire des choses
monstrueuses : blessez-le, il ne revient jamais, ne pardonne rien ; aimez-
le, il vous met à la chaîne. À tout ce que je disais de lui, l’un de ceux qui
le portent aux nues me répondait toujours par un mot : Il sait aimer ! On
ne cesse de me répéter : Montriveau quittera tout pour son ami, c’est une
âme immense. Ah, bah ! la société ne demande pas des âmes si grandes. Les
hommes de ce caractère sont très bien chez eux, qu’ils y restent, et qu’ils
nous laissent à nos bonnes petitesses. Qu’en dites-vous, Antoinette ?
Malgré son habitude du monde, la duchesse parut agitée, mais elle dit
néanmoins avec un naturel qui trompa son amie : Je suis fâchée de ne plus
le voir, je prenais à lui beaucoup d’intérêt, et lui vouais une sincère amitié.
Dussiez-vous me trouver ridicule, chère amie, j’aime les grandes âmes. Se
donner à un sot, n’est-ce pas avouer clairement que l’on n’a que des sens ?
Madame de Sérizy n’avait jamais distingué que des gens vulgaires, et se
trouvait en ce moment aimée par un bel homme, le marquis d’Aiglemont.
La comtesse abrégea sa visite, croyez-le. Puis madame de Langeais
voyant une espérance dans la retraite absolue d’Armand, elle lui écrivit
aussitôt une lettre humble et douce qui devait le ramener à elle, s’il aimait
encore. Elle fit porter le lendemain sa lettre par son valet de chambre, et,
quand il fut de retour, elle lui demanda s’il l’avait remise à Montriveau lui-
même ; puis, sur son affirmation, elle ne put retenir un mouvement de joie.
Armand était à Paris, il y restait seul, chez lui, sans aller dans le monde !
84
Elle était donc aimée. Pendant toute la journée elle attendit une réponse,
et la réponse ne vint pas. Au milieu des crises renaissantes que lui donna
l’impatience, Antoinette se justifia ce retard : Armand était embarrassé, la
réponse viendrait par la poste ; mais, le soir, elle ne pouvait plus s’abuser.
Journée affreuse, mêlée de souffrances qui plaisent, de palpitations qui
écrasent, excès de cœur qui usent la vie. Le lendemain elle envoya chez
Armand chercher une réponse.
– Monsieur le marquis a fait dire qu’il viendrait chez madame la
duchesse, répondit Julien.
Elle se sauva afin de ne pas laisser voir son bonheur, elle alla tomber sur
son canapé pour y dévorer ses premières émotions.
– Il va venir ! Cette pensée lui déchira l’âme. Malheur, en effet, aux
êtres pour lesquels l’attente n’est pas la plus horrible des tempêtes et
la fécondation des plus doux plaisirs, ceux-là n’ont point en eux cette
flamme qui réveille les images des choses, et double la nature en nous
attachant autant à l’essence pure des objets qu’à leur réalité. En amour,
attendre n’est-ce pas incessamment épuiser une espérance certaine, se livrer
au fléau terrible de la passion, heureuse sans les désenchantements de
la vérité ! Émanation constante de force et de désirs, l’attente ne serait-
elle pas à l’âme humaine ce que sont à certaines fleurs leurs exhalations
parfumées ? Nous avons bientôt laissé les éclatantes et stériles couleurs du
choréopsis ou des tulipes, et nous revenons sans cesse aspirer les délicieuses
pensées de l’oranger ou du volkameria, deux fleurs que leurs patries ont
involontairement comparées à de jeunes fiancées pleines d’amour, belles de
leur passé, belles de leur avenir.
La duchesse s’instruisit des plaisirs de sa nouvelle vie en sentant avec
une sorte d’ivresse ces flagellations de l’amour ; puis, en changeant de
sentiments, elle trouva d’autres destinations et un meilleur sens aux choses
de la vie. En se précipitant dans son cabinet de toilette, elle comprit ce que
sont les recherches de la parure, les soins corporels les plus minutieux, quand
ils sont commandés par l’amour et non par la vanité ; déjà, ces apprêts lui
aidèrent à supporter la longueur du temps. Sa toilette finie, elle retomba dans
les excessives agitations, dans les foudroiements nerveux de cette horrible
puissance qui met en fermentation toutes les idées, et qui n’est peut-être
qu’une maladie dont on aime les souffrances. La duchesse était prête à deux
heures de l’après-midi ; monsieur de Montriveau n’était pas encore arrivé
à onze heures et demie du soir. Expliquer les angoisses de cette femme,
qui pouvait passer pour l’enfant gâté de la civilisation, ce serait vouloir
dire combien le cœur peut concentrer de poésies dans une pensée ; vouloir
peser la force exhalée par l’âme au bruit d’une sonnette, ou estimer ce
85
que consomme de vie l’abattement causé par une voiture dont le roulement
continue sans s’arrêter.
– Se jouerait-il de moi ? dit-elle en écoutant sonner minuit.
Elle pâlit, ses dents se heurtèrent, et elle se frappa les mains en bondissant
dans ce boudoir, où jadis, pensait-elle, il apparaissait sans être appelé. Mais
elle se résigna. Ne l’avait-elle pas fait pâlir et bondir sous les piquantes
flèches de son ironie ? Madame de Langeais comprit l’horreur de la destinée
des femmes, qui, privées de tous les moyens d’action que possèdent les
hommes, doivent attendre quand elles aiment. Aller au-devant de son aimé
est une faute que peu d’hommes savent pardonner. La plupart d’entre eux
voient une dégradation dans cette céleste flatterie ; mais Armand avait une
grande âme, et devait faire partie du petit nombre d’hommes qui savent
acquitter par un éternel amour un tel excès d’amour.
– Eh ! bien, j’irai, se dit-elle en se tournant dans son lit sans pouvoir y
trouver le sommeil, j’irai vers lui, je lui tendrai la main sans me fatiguer de
la lui tendre. Un homme d’élite voit dans chacun des pas que fait une femme
vers lui des promesses d’amour et de constance. Oui, les anges doivent
descendre des cieux pour venir aux hommes, et je veux être un ange pour lui.
Le lendemain elle écrivit un de ces billets où excelle l’esprit des dix
mille Sévignés que compte maintenant Paris. Cependant, savoir se plaindre
sans s’abaisser, voler à plein de ses deux ailes sans se traîner humblement,
gronder sans offenser, se révolter avec grâce, pardonner sans compromettre
la dignité personnelle, tout dire et ne rien avouer, il fallait être la duchesse de
Langeais et avoir été élevée par madame la princesse de Blamont-Chauvry,
pour écrire ce délicieux billet. Julien partit Julien était, comme tous les valets
de chambre, la victime des marches et contremarches de l’amour.
– Que vous a répondu monsieur de Montriveau ? dit-elle aussi
indifféremment qu’elle le put à Julien quand il vint lui rendre compte de sa
mission.
– Monsieur le marquis m’a prié de dire à madame la duchesse que c’était
bien.
Affreuse réaction de l’âme sur elle-même ! recevoir devant de curieux
témoins la question du cœur, et ne pas murmurer, et se voir forcée au silence.
Une des mille douleurs du riche !
Pendant vingt-deux jours madame de Langeais écrivit à monsieur de
Montriveau sans obtenir de réponse. Elle avait fini par se dire malade pour
se dispenser de ses devoirs, soit envers la princesse à laquelle elle était
attachée, soit envers le monde. Elle ne recevait que son père, le duc de
Navarreins, sa tante la princesse de Blamont-Chauvry, le vieux vidame
de Pamiers, son grand-oncle maternel, et l’oncle de son mari, le duc de
Grandlieu. Ces personnes crurent facilement à la maladie de madame de
86
Langeais, en la trouvant de jour en jour plus abattue, plus pâle, plus amaigrie.
Les vagues ardeurs d’un amour réel, les irritations de l’orgueil blessé, la
constante piqûre du seul mépris qui pût l’atteindre, ses élancements vers des
plaisirs perpétuellement souhaités, perpétuellement trahis ; enfin, toutes ces
forces inutilement excitées, minaient sa double nature. Élie payait l’arriéré
de sa vie trompée. Elle sortit enfin pour assister à une revue où devait se
trouver monsieur de Montriveau. Placée sur le balcon des Tuileries, avec la
famille royale, la duchesse eut une de ces fêtes dont l’âme garde un long
souvenir. Elle apparut sublime de langueur, et tous les yeux la saluèrent
avec admiration. Elle échangea quelques regards avec Montriveau, dont la
présence la rendait si belle. Le général défila presque à ses pieds dans toute la
splendeur de ce costume militaire dont l’effet sur l’imagination féminine est
avoué même par les plus prudes personnes. Pour une femme bien éprise, qui
n’avait pas vu son amant depuis deux mois, ce rapide moment ne dut-il pas
ressembler à cette phase de nos rêves où, fugitivement, notre vue embrasse
une nature sans horizon ? Aussi, les femmes ou les jeunes gens peuvent-
ils seuls imaginer l’avidité stupide et délirante qu’exprimèrent les yeux de
la duchesse. Quant aux hommes, si, pendant leur jeunesse, ils ont éprouvé,
dans le paroxysme de leurs premières passions, ces phénomènes de la
puissance nerveuse, plus tard ils les oublient si complètement, qu’ils arrivent
à nier ces luxuriantes extases, le seul nom possible de ces magnifiques
intuitions. L’extase religieuse est la folie de la pensée dégagée de ses liens
corporels ; tandis que, dans l’extase amoureuse, se confondent, s’unissent
et s’embrassent les forces de nos deux natures. Quand une femme est en
proie aux tyrannies furieuses sous lesquelles ployait madame de Langeais,
les résolutions définitives se succèdent si rapidement, qu’il est impossible
d’en rendre compte. Les pensées naissent alors les unes des autres, et courent
dans l’âme comme ces nuages emportés par le vent sur un fond grisâtre
qui voile le soleil. Dès lors, les faits disent tout. Voici donc les faits.
Le lendemain de la revue, madame de Langeais envoya sa voiture et sa
livrée attendre à la porte du marquis de Montriveau depuis huit heures du
matin jusqu’à trois heures après midi. Armand demeurait rue de Seine, à
quelques pas de la chambre des pairs, où il devait y avoir une séance ce
jour-là. Mais longtemps avant que les pairs ne se rendissent à leur palais,
quelques personnes aperçurent la voiture et la livrée de la duchesse. Un
jeune officier dédaigné par madame de Langeais, et recueilli par madame
de Sérisy, le baron de Maulincour, fut le premier qui reconnut les gens. Il
alla sur-le-champ chez sa maîtresse lui raconter sous le secret cette étrange
folie. Aussitôt, cette nouvelle fut télégraphiquement portée à la connaissance
de toutes les coteries du faubourg Saint-Germain, parvint au château, à
l’Élysée-Bourbon, devint le bruit du jour, le sujet de tous les entretiens,
87
depuis midi jusqu’au soir. Presque toutes les femmes niaient le fait, mais
de manière à le faire croire ; et les hommes le croyaient en témoignant à
madame de Langeais le plus indulgent intérêt.
– Ce sauvage de Montriveau a un caractère de bronze, il aura sans doute
exigé cet éclat, disaient les uns en rejetant la faute sur Armand.
– Eh ! bien, disaient les autres, madame de Langeais a commis la plus
noble des imprudences ! En face de tout Paris, renoncer, pour son amant,
au monde, à son rang, à sa fortune, à la considération, est un coup d’état
féminin beau comme le coup de couteau de ce perruquier qui a tant ému
Canning à la Cour d’Assises. Pas une des femmes qui blâment la duchesse
ne ferait cette déclaration digne de l’ancien temps. Madame de Langeais est
une femme héroïque de s’afficher ainsi franchement elle-même. Maintenant,
elle ne peut plus aimer que Montriveau. N’y a-t-il pas quelque grandeur chez
une femme à dire : Je n’aurai qu’une passion ?
– Que va donc devenir la société, monsieur, si vous honorez ainsi le vice,
sans respect pour la vertu ? dit la femme du procureur-général, la comtesse
de Grandville.
Pendant que le château, le faubourg et la Chaussée-d’Antin
s’entretenaient du naufrage de cette aristocratique vertu ; que d’empressés
jeunes gens couraient à cheval s’assurer, en voyant la voiture dans la rue de
Seine, que la duchesse était bien réellement chez monsieur de Montriveau,
elle gisait palpitante au fond de son boudoir. Armand, qui n’avait pas couché
chez lui, se promenait aux Tuileries avec monsieur de Marsay. Puis, les
grands-parents de madame de Langeais se visitaient les uns les autres en
se donnant rendez-vous chez elle pour la semondre et aviser aux moyens
d’arrêter le scandale causé par sa conduite. À trois heures, monsieur le
duc de Navarreins, le vidame de Pamiers, la vieille princesse de Blamont-
Chauvry et le duc de Grandlieu se trouvaient réunis dans le salon de
madame de Langeais, et l’y attendaient. À eux, comme à plusieurs curieux,
les gens avaient dit que leur maîtresse était sortie. La duchesse m’avait
excepté personne de la consigne. Ces quatre personnages, illustres dans la
sphère aristocratique dont l’almanach de Gotha consacre annuellement les
révolutions et les prétentions héréditaires, veulent une rapide esquisse sans
laquelle cette peinture sociale serait incomplète.
La princesse de Blamont-Chauvry était, dans le monde féminin, le
plus poétique débris du règne de Louis XV, au surnom duquel, durant
sa belle jeunesse, elle avait dit-on, contribué pour sa quote-part. De ses
anciens agréments, il ne lui restait qu’un nez remarquablement saillant,
mince, recourbé comme une lame turque, et principal ornement d’une figure
semblable à un vieux gant blanc ; puis quelques cheveux crêpés et poudrés ;
des mules à talons, le bonnet de dentelles à coques, des mitaines noires
88
et des parfaits contentements. Mais, pour lui rendre entièrement justice,
il est nécessaire d’ajouter qu’elle avait une si haute idée de ses ruines,
qu’elle se décolletait le soir, portait des gants longs, et se teignait encore
les joues avec le rouge classique de Martin. Dans ses rides une amabilité,
redoutable, un feu prodigieux dans ses yeux, une dignité profonde dans
toute sa personne, sur sa langue un esprit à triple dard, dans sa tête une
mémoire infaillible faisaient de cette vieille femme une véritable puissance.
Elle avait dans le parchemin de sa cervelle tout celui du cabinet des chartes
et connaissait es alliances des maisons princières, du cales et comtales de
l’Europe, savoir où étaient les derniers germains de Charlemagne. Aussi
nulle usurpation de titre ne pouvait-elle lui échapper. Les jeunes gens qui
voulaient être bien vus, les ambitieux, les jeunes femmes lui rendaient de
constants hommages. Son salon faisait autorité dans le faubourg Saint-
Germain. Les mots de ce Talleyrand femelle restaient comme des arrêts.
Certaines personnes venaient prendre chez elle des avis sur l’étiquette ou
les usages, et y chercher des leçons de bon goût. Certes, nulle vieille
femme ne savait comme elle empocher sa tabatière ; et elle avait, en
s’asseyant ou en se croisant les jambes, des mouvements de jupe d’une
précision, d’une grâce qui désespérait les jeunes femmes les plus élégantes.
Sa voix lui était demeurée dans la tête pendant le tiers de sa vie, mais
elle n’avait pu l’empêcher de descendre dans les membranes du nez, ce
qui la rendait étrangement significative. De sa grande fortune il lui restait
cent cinquante mille livres en bois, généreusement rendus par Napoléon.
Ainsi, biens et personne, tout en elle était considérable. Cette curieuse
antique était dans une bergère au coin de la cheminée et causait avec le
vidame de Palmiers, autre ruine contemporaine. Ce vieux seigneur, ancien
Commandeur de l’Ordre de Malte, était un homme grand, long et fluet,
dont le col était toujours serré de manière à lui comprimer les joues qui
débordaient légèrement la cravate et à lui maintenir la tête haute ; attitude
pleine de suffisance chez certaines gens, mais justifiée chez lui par un
esprit voltairien. Ses yeux à fleur de tête semblaient tout voir et avaient
effectivement tout vu. Il mettait du coton dans ses oreilles. Enfin sa personne
offrait dans l’ensemble un modèle parfait des lignes aristocratiques, lignes
menues et frêles, souples et agréables, qui, semblables à celles du serpent,
peuvent à volonté se courber, se dresser, devenir coulantes ou roides.
Le duc de Navarreins se promenait de long en large dans le salon avec
monsieur le duc de Grandlieu. Tous deux étaient des hommes âgés de
cinquante-cinq ans, encore verts, gros et courts, bien nourris, le teint un peu
rouge, les yeux fatigués, les lèvres inférieures déjà pendantes. Sans le ton
exquis de leur langage, sans l’affable politesse de leurs manières, sans leur
aisance qui pouvait tout à coup se changer en impertinence, un observateur
89
superficiel aurait pu les prendre pour des banquiers. Mais toute erreur devait
cesser en écoutant leur conversation armée de précautions avec ceux qu’ils
redoutaient, sèche ou vide avec leurs égaux, perfide pour les inférieurs que
les gens de cour ou les hommes d’état savent apprivoiser par de verbeuses
délicatesses et blesser par un mot inattendu. Tels étaient les représentants de
cette grande noblesse qui voulait mourir ou rester tout entière, qui méritait
autant d’éloge que de blâme, et sera toujours imparfaitement jugée jusqu’à
ce qu’un poète l’ait montrée heureuse d’obéir au roi en expirant sous la hache
de Richelieu, et méprisant la guillotine de 89 comme une sale vengeance.
Ces quatre personnages se distinguaient tous par une voix grêle,
particulièrement en harmonie avec leurs idées et leur maintien. D’ailleurs,
la plus parfaite égalité régnait entre eux. L’habitude prise par eux à la cour
de cacher leurs émotions les empêchait sans doute de manifester le déplaisir
que leur causait l’incartade de leur jeune parente.
Pour empêcher les critiques de taxer de puérilité le commencement de la
scène suivante, peut-être est-il nécessaire de faire observer ici que Locke se
trouvant dans la compagnie de seigneurs anglais renommés pour leur esprit,
distingués autant par leurs manières que par leur consistance politique,
s’amusa méchamment à sténographier leur conversation par un procédé
particulier, et les fit éclater de rire en la leur lisant, afin de savoir d’eux
ce qu’on en pouvait tirer. En effet, les classes élevées ont en tout pays un
jargon de clinquant qui, lavé dans les cendres littéraires ou philosophiques,
donne infiniment peu d’or au creuset. À tous les étages de la société, sauf
quelques salons parisiens, l’observateur retrouve les mêmes ridicules que
différencient seulement la transparence ou l’épaisseur du vernis. Ainsi,
les conversations substantielles sont l’exception sociale, et le béotianisme
défraie habituellement les diverses zones du monde. Si forcément on parle
beaucoup dans les hautes sphères, on y pense peu. Penser est une fatigue,
et les riches aiment à voir couler la vie sans grand effort. Aussi est-ce en
comparant le fond des plaisanteries par échelons, depuis le gamin de Paris
jusqu’au pair de France, que l’observateur comprend le mot de monsieur
de Talleyrand : Les manières sont tout, traduction élégante de cet axiome
judiciaire : La forme emporte le fond. Aux yeux du poète, l’avantage restera
aux classes inférieures qui ne manquent jamais à donner un rude cachet de
poésie à leurs pensées. Cette observation fera peut-être aussi comprendre
l’infertilité des salons, leur vide, leur peu de profondeur, et la répugnance
que les gens supérieurs éprouvent à faire le méchant commerce d’y échanger
leurs pensées.
Le duc s’arrêta soudain, comme s’il concevait une idée lumineuse , et dit
à son voisin : – Vous avez donc vendu Tornthon ?
90
– Non, il est malade. J’ai bien peur de le perdre, et j’en serais désolé ;
c’est un cheval excellent à la chasse. Savez-vous comment va la duchesse
de Marigny ?
– Non, je n’y suis pas allé ce matin. Je sortais pour la voir, quand vous
êtes venu me parler d’Antoinette. Mais elle avait été fort mal hier, l’on en
désespérait, elle a été administrée.
– Sa mort changera la position de votre cousin.
– En rien, elle a fait ses partages de son vivant et s’était réservé une
pension que lui paye sa nièce, madame de Soulanges, à laquelle elle a donné
sa terre de Guébriant à rente viagère.
– Ce sera une grande perte pour la société. Elle était bonne femme. Sa
famille aura de moins une personne dont les conseils et l’expérience avaient
de la portée. Entre nous soit dit, elle était le chef de la maison. Son fils,
Marigny, est un aimable homme ; il a du trait ; il sait causer. Il est agréable,
très agréable ; oh ! pour agréable, il l’est sans contredit ; mais… aucun esprit
de conduite. Eh bien ! c’est extraordinaire, il est très fin. L’autre jour, il
dînait au Cercle avec tous ces richards de la Chaussée-d’Antin, et votre oncle
(qui va toujours y faire sa partie) le voit. Étonné de le rencontrer là, il lui
demande s’il est du Cercle. – « Oui, je ne vais plus dans le monde, je vis
avec les banquiers. » Vous savez pourquoi ? dit le marquis en jetant au duc
un fin sourire.
– Non.
– Il est amouraché d’une nouvelle mariée, cette petite madame Keller, la
fille de Grandville, une femme que l’on dit fort à la mode dans ce monde-là.
– Mais Antoinette ne s’ennuie pas, à ce qu’il paraît, dit le vieux vidame.
– L’affection que je porte à cette petite femme me fait prendre en ce
moment un singulier passe-temps, lui répondit la princesse en empochant
sa tabatière.
– Ma chère tante, dit le duc en s’arrêtant, je suis désespéré. Il n’y avait
qu’un homme de Bonaparte capable d’exiger d’une femme comme il faut de
semblables inconvenances. Entre nous soit dit, Antoinette aurait dû choisir
mieux.
– Mon cher, répondit la princesse, les Montriveau sont anciens et fort bien
alliés, ils tiennent à toute la haute noblesse de Bourgogne. Si les Rivaudoult
d’Arschoot, de la branche Dulmen, finissaient en Gallicie, les Montriveau
succéderaient aux biens et aux titres d’Arschoot ; ils en héritent par leur
bisaïeul.
– Vous en êtes sûre ?…
– Je le sais mieux que ne le savait le père de celui-ci, que je voyais
beaucoup et à qui je l’ai appris. Quoique chevalier des ordres, il s’en moqua ;
91
c’était un encyclopédiste. Mais son frère en a bien profité dans l’émigration.
J’ai ouï dire que ses parents du nord avaient été parfaits pour lui…
– Oui, certes. Le comte de Montriveau est mort à Pétersbourg où je l’ai
rencontré, dit le vidame. C’était un gros homme qui avait une incroyable
passion pour les huîtres.
– Combien en mangeait-il donc ? dit le duc de Grandlieu.
– Tous les jours dix douzaines.
– Sans être incommodé ?
– Pas le moins du monde.
– Oh ! mais c’est extraordinaire ! Ce goût ne lui a donné ni la pierre, ni
la goutte, ni aucune incommodité ?
– Non, il s’est parfaitement porté, il est mort par accident.
– Par accident ! La nature lui avait dit de manger des huîtres, elles lui
étaient probablement nécessaires ; car, jusqu’à un certain point, nos goûts
prédominants sont des conditions de notre existence.
– Je suis de votre avis, dit la princesse en souriant.
– Madame, vous entendez toujours malicieusement les choses, dit le
marquis.
– Je veux seulement vous faire comprendre que ces choses seraient très
mal entendues par une jeune femme, répondit-elle.
Elle s’interrompit pour dire : – Mais ma nièce ! ma nièce !
– Chère tante, dit monsieur de Navarreins, je ne peux pas encore croire
qu’elle soit allée chez monsieur de Montriveau.
– Bah ! fit la princesse.
– Quelle est votre idée, vidame ? demanda le marquis.
– Si la duchesse était naïve, je croirais…
– Mais une femme qui aime devient naïve, mon pauvre vidame. Vous
vieillissez donc ?
– Enfin, que faire ? dit le duc.
– Si ma chère nièce est sage, répondit la princesse, elle ira ce soir à la
Cour, puisque, par bonheur, nous sommes un lundi, jour de réception ; vous
verrez à la bien entourer et à démentir ce bruit ridicule. Il y a mille moyens
d’expliquer les choses ; et si le marquis de Montriveau est un galant homme,
il s’y prêtera. Nous ferons entendre raison à ces enfants-là…
– Mais il est difficile de rompre en visière à monsieur de Montriveau,
chère tante, c’est un élève de Bonaparte, et il a une position. Comment donc !
c’est un seigneur du jour, il a un commandement important dans la Garde,
où il est très utile. Il n’a pas la moindre ambition. Au premier mot qui lui
déplairait, il est homme à dire au roi : – Voilà ma démission, laissez-moi
tranquille.
– Comment pense-t-il donc ?
92
– Très mal.
– Vraiment, dit la princesse, le roi reste ce qu’il a toujours été, un jacobin
fleurdelisé.
– Oh ! un peu modéré, dit le vidame.
– Non, je le connais de longue date. L’homme qui disait à sa femme,
le jour où elle assista au premier grand couvert : « Voilà nos gens ! »
en lui montrant la cour, ne pouvait être qu’un noir scélérat. Je retrouve
parfaitement MONSIEUR dans le Roi. Le mauvais frère qui votait si mal
dans son bureau de l’Assemblée constituante doit pactiser avec les Libéraux,
les laisser parler, discuter. Ce cagot de philosophie sera tout aussi dangereux
pour son cadet qu’il l’a été pour l’aîné ; car je ne sais si son successeur
pourra se tirer des embarras que se plaît à lui créer ce gros homme de petit
esprit ; d’ailleurs il l’exècre, et serait heureux de se dire en mourant : Il ne
régnera pas longtemps.
– Ma tante, c’est le Roi, j’ai l’honneur de lui appartenir, et…
– Mais, mon cher, votre charge vous ôte-t-elle votre franc-parler ! Vous
êtes d’aussi bonne maison que les Bourbons. Si les Guise avaient eu un peu
plus de résolution, Sa Majesté serait un pauvre sire aujourd’hui. Je m’en
vais de ce monde à temps, la noblesse est morte. Oui, tout est perdu pour
vous, mes enfants, dit-elle en regardant le vidame. Est-ce que la conduite
de ma nièce devrait occuper la ville ? Elle a eu tort, je ne l’approuve pas,
un scandale inutile est une faute ; aussi douté-je encore de ce manque aux
convenances, je l’ai élevée et je sais que…
En ce moment la duchesse sortit de son boudoir. Elle avait reconnu la
voix de sa tante et entendu prononcer le nom de Montriveau. Elle était dans
un déshabillé du matin, et, quand elle se montra, monsieur de Grandlieu,
qui regardait insouciamment par la croisée, vit revenir la voiture de sa nièce
sans elle.
– Ma chère fille, lui dit le duc en lui prenant la tête et l’embrassant au
front, tu ne sais donc pas ce qui se passe ?
– Que se passe-t-il d’extraordinaire, cher père ?
– Mais tout Paris te croit chez M. de Montriveau.
– Ma chère Antoinette, tu n’es pas sortie, n’est-ce pas ? dit la princesse
en lui tendant la main que la duchesse baisa avec une respectueuse affection.
– Non, chère mère, je ne suis pas sortie. Et, dit-elle en se retournant
pour saluer le vidame et le marquis, j’ai voulu que tout Paris me crût chez
monsieur de Montriveau.
Le duc leva les mains au ciel, se les frappa désespérément et se croisa
les bras.
– Mais vous ne savez donc pas ce qui résultera de ce coup de tête ? dit-
il enfin.
93
La vieille princesse s’était subitement dressée sur ses talons, et regardait
la duchesse qui se prit à rougir et baissa les yeux ; madame de Chauvry
l’attira doucement et lui dit : – Laissez-moi vous baiser, mon petit ange.
Puis, elle l’embrassa sur le front fort affectueusement, lui serra la main et
reprit en souriant : – Nous ne sommes plus sous les Valois, ma chère fille.
Vous avez compromis votre mari, votre état dans le monde ; cependant, nous
allons aviser à tout réparer.
– Mais, ma chère tante, je ne veux rien réparer. Je désire que tout Paris
sache ou dise que j’étais ce matin chez monsieur de Montriveau. Détruire
cette croyance, quelque fausse qu’elle soit, est me nuire étrangement.
– Ma fille, vous voulez donc vous perdre, et affliger votre famille ?
– Mon père, ma famille, en me sacrifiant à des intérêts, m’a, sans le
vouloir, condamnée à d’irréparables malheurs. Vous pouvez me blâmer d’y
chercher des adoucissements, mais certes vous me plaindrez.
– Donnez-vous donc mille peines pour établir convenablement des filles !
dit en murmurant monsieur de Navarreins au vidame.
– Chère petite, dit la princesse en secouant les grains de tabac tombés sur
sa robe, soyez heureuse si vous pouvez ; il ne s’agit pas de troubler votre
bonheur, mais de l’accorder avec les usages. Nous savons tous, ici, que le
mariage est une défectueuse institution tempérée par l’amour. Mais est-il
besoin, en prenant un amant, de faire son lit sur le Carrousel ? Voyons, ayez
un peu de raison, écoutez-nous.
– J’écoute.
– Madame la duchesse, dit le duc de Grandlieu, si les oncles étaient
obligés de garder leurs nièces, ils auraient un état dans le monde ; la société
leur devrait des honneurs, des récompenses, des traitements comme elle en
donne aux gens du Roi. Aussi ne suis-je pas venu pour vous parler de mon
neveu, mais de vos intérêts. Calculons un peu. Si vous tenez à faire un éclat,
je connais le sire, je ne l’aime guère. Langeais est assez avare, personnel en
diable ; il se séparera de vous, gardera votre fortune, vous laissera pauvre
et conséquemment sans considération. Les cent mille livres de rentes que
vous avez héritées dernièrement de votre grand-tante maternelle payeront
les plaisirs de ses maîtresses, et vous serez liée, garrottée par les lois, obligée
de dire amen à ces arrangements-là. Que monsieur de Montriveau vous
quitte ! Mon Dieu, chère nièce, ne nous colérons point, un homme ne vous
abandonnera pas jeune et belle ; cependant nous avons vu tant de jolies
femmes délaissées, même parmi les princesses, que vous me permettrez une
supposition presque impossible, je veux le croire ; alors que deviendriez-
vous sans mari ? Ménagez donc le vôtre au même titre que vous soignez
votre beauté, qui est après tout le parachute des femmes, aussi bien qu’un
mari. Je vous fais toujours heureuse et aimée ; je ne tiens compte d’aucun
94
évènement malheureux. Cela étant, par bonheur ou par malheur vous aurez
des enfants ? Qu’en ferez-vous ? Des Montriveau ? – Eh ! bien, ils ne
succéderont point à toute la fortune de leur père. Vous voudrez leur donner
toute la vôtre et lui toute la sienne. Mon Dieu, rien n’est plus naturel. Vous
trouverez les lois contre vous. Combien avons-nous vu de procès faits par
les héritiers légitimes aux enfants de l’amour ! J’en entends retentir dans
tous les tribunaux du monde. Aurez-vous recours à quelque fidéicommis : si
la personne en qui vous mettrez votre confiance vous trompe, à la vérité la
justice humaine n’en saura rien ; mais vos enfants seront ruinés. Choisissez
donc bien ! Voyez en quelles perplexités vous êtes. De toute manière vos
enfants seront nécessairement sacrifiés aux fantaisies de votre cœur et privés
de leur état. Mon Dieu, tant qu’ils seront petits, ils seront charmants ; mais
ils vous reprocheront un jour d’avoir songé plus à vous qu’à eux. Nous
savons tous cela, nous autres vieux gentilshommes. Les enfants deviennent
des hommes, et les hommes sont ingrats. N’ai-je pas entendu le jeune de
Horn, en Allemagne, disant après souper : – Si ma mère avait été honnête
femme, je serais prince régnant. Mais ce SI, nous avons passé notre vie à
l’entendre dire aux roturiers, et il a fait la révolution. Quand les hommes ne
peuvent accuser ni leur père, ni leur mère, ils s’en prennent à Dieu de leur
mauvais sort. En somme, chère enfant, nous sommes ici pour vous éclairer.
Eh ! bien, je me résume par un mot que vous devez méditer : une femme ne
doit jamais donner raison à son mari.
– Mon oncle, j’ai calculé tant que je n’aimais pas. Alors je voyais comme
vous des intérêts là où il n’y a plus pour moi que des sentiments, dit la
duchesse.
– Mais, ma chère petite, la vie est tout bonnement une complication
d’intérêts et de sentiments, lui répliqua le vidame ; et pour être heureux,
surtout dans la position où vous êtes, il faut tâcher d’accorder ses sentiments
avec ses intérêts. Qu’une grisette fasse l’amour à sa fantaisie, cela se
conçoit ; mais vous avez une jolie fortune, une famille, un titre, une place à
la cour, et vous ne devez pas les jeter par la fenêtre. Pour tout concilier, que
venons-nous vous demander ? De tourner habilement la loi des convenances
au lieu de la violer. Eh, mon Dieu, j’ai bientôt quatre-vingts ans, je ne me
souviens pas d’avoir rencontré, sous aucun régime, un amour qui valût le
prix dont vous voulez payer celui de cet heureux jeune homme.
La duchesse imposa silence au vidame par un regard ; et si Montriveau
l’avait pu voir, il aurait tout pardonné…
– Ceci serait d’un bel effet au théâtre, dit le duc de Grandlieu, et ne
signifie rien quand il s’agit de vos paraphernaux, de votre position et de
votre indépendance. Vous n’êtes pas reconnaissante, ma chère nièce. Vous
ne trouverez pas beaucoup de familles où les parents soient assez courageux
95
pour apporter les enseignements de l’expérience et faire entendre le langage
de la raison à de jeunes têtes folles. Renoncez à votre salut en deux minutes,
s’il vous plaît de vous damner ; d’accord ! Mais réfléchissez bien quand il
s’agit de renoncer à vos rentes. Je ne connais pas de confesseur qui nous
absolve de la misère. Je me crois le droit de vous parler ainsi ; car, si vous
vous perdez, moi seul je pourrai vous offrir un asile. Je suis presque l’oncle
de Langeais, et moi seul aurai raison en lui donnant tort.
– Ma fille, dit le duc de Navarreins en se réveillant d’une douloureuse
méditation, puisque vous parlez de sentiments, laissez-moi vous faire
observer qu’une femme qui porte votre nom se doit à des sentiments autres
que ceux des gens du commun. Vous voulez donc donner gain de cause aux
Libéraux, à ces jésuites de Robespierre qui s’efforcent de honnir la noblesse.
Il est certaines choses qu’une Navarreins ne saurait faire sans manquer à
toute sa maison. Vous ne seriez pas seule déshonorée.
– Allons, dit la princesse, voilà le déshonneur. Mes enfants, ne faites pas
tant de bruit pour la promenade d’une voiture vide, et laissez-moi seule avec
Antoinette. Vous viendrez dîner avec moi tous trois. Je me charge d’arranger
convenablement les choses. Vous n’y entendez rien, vous autres hommes,
vous mettez déjà de l’aigreur dans vos paroles, et je ne veux pas vous voir
brouillés avec ma chère fille. Faites-moi donc le plaisir de vous en aller.
Les trois gentilshommes devinèrent sans doute les intentions de la
princesse, ils saluèrent leurs parentes ; et monsieur de Navarreins vint
embrasser sa fille au front, en lui disant : – Allons, chère enfant, sois sage.
Si tu veux, il en est encore temps.
– Est-ce que nous ne pourrions pas trouver dans la famille quelque bon
garçon qui chercherait dispute à ce Montriveau ? dit le vidame en descendant
les escaliers.
– Mon bijou, dit la princesse, en faisant signe à son élève de s’asseoir
sur une petite chaise basse, près d’elle, quand elles furent seules ; je ne
sais rien de plus calomnié dans ce bas monde que Dieu et le dix-huitième
siècle, car, en me remémorant les choses de ma jeunesse, je ne me rappelle
pas qu’une seule duchesse ait foulé aux pieds les convenances comme vous
venez de le faire. Les romanciers et les écrivailleurs ont déshonoré le règne
de Louis XV, ne les croyez pas. La Dubarry, ma chère, valait bien la veuve
Scarron, et elle était meilleure personne. Dans mon temps, une femme savait,
au milieu de ses galanteries, garder sa dignité. Les indiscrétions nous ont
perdues. De là vient tout le mal. Les philosophes, ces gens de rien que
nous mettions dans nos salons, ont eu l’inconvenance et l’ingratitude, pour
prix de nos bontés, de faire l’inventaire de nos cœurs, de nous décrier en
masse, en détail, et de déblatérer contre le siècle. Le peuple, qui est très
mal placé pour juger quoi que ce soit, a vu le fond des choses, sans en
96
voir la forme. Mais dans ce temps-là, mon cœur, les hommes et les femmes
ont été tout aussi remarquables qu’aux autres époques de la monarchie.
Pas un de vos Werther, aucune de vos notabilités, comme ça s’appelle,
pas un de vos hommes en gants jaunes et dont les pantalons dissimulent la
pauvreté de leurs jambes, ne traverserait l’Europe, déguisé en colporteur,
pour aller s’enfermer, au risque de la vie et en bravant les poignards du
duc de Modène dans le cabinet de toilette de la fille du régent. Aucun de
vos petits poitrinaires à lunettes d’écaille ne se cacherait comme Lauzun,
durant six semaines, dans une armoire pour donner du courage à sa maîtresse
pendant qu’elle accouchait. Il y avait plus de passion dans le petit doigt de
monsieur de Jaucourt que dans toute votre race de disputailleurs qui laissent
les femmes pour des amendements ! Trouvez-moi donc aujourd’hui des
pages qui se fassent hacher et ensevelir sous un plancher pour venir baiser
le doigt ganté d’une Konismark ? Aujourd’hui, vraiment, il semblerait que
les rôles soient changés, et que les femmes doivent se dévouer pour les
hommes. Ces messieurs valent moins et s’estiment davantage. Croyez-moi,
ma chère, toutes ces aventures qui sont devenues publiques et dont on s’arme
aujourd’hui pour assassiner notre bon Louis XV, étaient d’abord secrètes.
Sans un tas de poétriaux, de rimailleurs, de moralistes qui entretenaient nos
femmes de chambre et en écrivaient les calomnies, notre époque aurait eu
littérairement des mœurs. Je justifie le siècle et non sa lisière. Peut-être y
a-t-il eu cent femmes de qualité perdues ; mais les drôles en ont mis un
millier, ainsi que font les gazetiers quand ils évaluent les morts du parti battu.
D’ailleurs, je ne sais pas ce que la Révolution et l’Empire peuvent nous
reprocher : ces temps-là ont été licencieux, sans esprit, grossiers, fi ! tout
cela me révolte. Ce sont les mauvais lieux de notre histoire ! Ce préambule,
ma chère enfant, reprit-elle après une pause, est pour arriver à te dire que
si Montriveau te plaît, tu es bien la maîtresse de l’aimer à ton aise, et tant
que tu pourras. Je sais, moi, par expérience (à moins de t’enfermer, mais on
n’enferme plus aujourd’hui), que tu feras ce qui te plaira ; et c’est ce que
j’aurais fait à ton âge. Seulement, mon cher bijou, je n’aurais pas abdiqué
le droit de faire des ducs de Langeais. Ainsi comporte-toi décemment. Le
vidame a raison aucun homme ne vaut un seul des sacrifices par lesquels
nous sommes assez folles pour payer leur amour. Mets-toi donc dans la
position de pouvoir, si tu avais le malheur d’en être à te repentir, te trouver
encore la femme de monsieur de Langeais. Quand tu seras vieille, tu seras
bien aise d’entendre la messe à la cour et non dans un couvent de province,
voilà toute la question. Une imprudence, c’est une pension, une vie errante,
être à la merci de son amant ; c’est l’ennui causé par les impertinences des
femmes qui vaudront moins que toi, précisément parce qu’elles auront été
très ignoblement adroites. Il valait cent fois mieux aller chez Montriveau,
97
le soir, en fiacre, déguisée, que d’y envoyer ta voiture en plein jour. Tu es
une petite sotte, ma chère enfant ! Ta voiture a flatté sa vanité, ta personne
lui aurait pris le cœur. Je t’ai dit ce qui est juste et vrai, mais je ne t’en veux
pas, moi. Tu es de deux siècles en arrière avec ta fausse grandeur. Allons,
laisse-nous arranger tes affaires, dire que le Montriveau aura grisé tes gens,
pour satisfaire son amour-propre et te compromettre…
– Au nom du ciel, ma tante, s’écria la duchesse en bondissant, ne le
calomniez pas.
– Oh ! chère enfant, dit la princesse dont les yeux s’animèrent, je voudrais
te voir des illusions quine te fussent pas funestes, mais toute illusion doit
cesser. Tu m’attendrirais, n’était mon âge. Allons, ne fais de chagrin à
personne, ni à lui, ni à nous. Je me charge de contenter tout le monde ; mais
promets-moi de ne pas te permettre désormais une seule démarche sans me
consulter. Conte-moi tout, je te mènerai peut-être à bien.
– Ma tante, je vous promets…
– De me dire tout…
– Oui, tout, tout ce qui pourra se dire.
– Mais, mon cœur, c’est précisément ce qui ne pourra pas se dire que je
veux savoir. Entendons-nous bien. Allons, laisse-moi appuyer mes lèvres
sèches sur ton beau front. Non, laisse-moi faire, je te défends de baiser mes
os. Les vieillards ont une politesse à eux… Allons, conduis-moi jusqu’à mon
carrosse, dit-elle après avoir embrassé sa nièce.
– Chère tante, je puis donc aller chez lui déguisée ?
– Mais, oui, ça peut toujours se nier, dit la vieille. La duchesse n’avait
clairement perçu que cette idée dans le sermon que la princesse venait de
lui faire. Quand madame de Chauvry fut assise dans le coin de sa voiture,
madame de Langeais lui dit un gracieux adieu, et remonta chez elle tout
heureuse.
– Ma personne lui aurait pris le cœur ; elle a raison, ma tante, un homme
ne doit pas refuser une jolie femme, quand elle sait se bien offrir.
Le soir, au cercle de madame la duchesse de Berri, le duc de Navarreins,
monsieur de Pamiers, monsieur de Marsay, monsieur de Grandlieu, le
duc de Maufrigneuse démentirent victorieusement les bruits offensants qui
couraient sur la duchesse de Langeais. Tant d’officiers et de personnes
attestèrent avoir vu Montriveau se promenant aux Tuileries pendant la
matinée, que cette sotte histoire fut mise sur le compte du hasard, qui prend
tout ce qu’on lui donne. Aussi le lendemain la réputation de la duchesse
devint-elle, malgré la station de sa voiture, nette et claire comme l’armet de
Mambrin après avoir été fourbi par Sancho. Seulement à deux heures, au
bois de Boulogne, monsieur de Ronquerolles passant à côté de Montriveau
dans une allée déserte, lui dit en souriant : – Elle va bien, ta duchesse ! –
98
Encore et toujours, ajouta-t-il en appliquant un coup de cravache significatif
à sa jument qui fila comme un boulet.
Deux jours après son éclat inutile, madame de Langeais écrivit à
monsieur de Montriveau une lettre qui resta sans réponse comme les
précédentes. Cette fois elle avait pris ses mesures, et corrompu Auguste, le
valet de chambre d’Armand. Aussi, le soir, à huit heures, fut-elle introduite
chez Armand, dans une chambre tout autre que celle où s’était passée la
scène demeurée secrète. La duchesse apprit que le général ne rentrerait pas.
Avait-il deux domiciles ? Le valet ne voulut pas répondre. Madame de
Langeais avait acheté la clef de cette chambre, et non toute la probité de
cet homme. Restée seule, elle vit ses quatorze lettres posées sur un vieux
guéridon ; elles n’étaient ni froissées, ni décachetées : elles n’avaient pas été
lues. À cet aspect, elle tomba sur un fauteuil, et perdit pendant un moment
toute connaissance. En se réveillant, elle aperçut Auguste, qui lui faisait
respirer du vinaigre.
– Une voiture, vite, dit-elle.
La voiture venue, elle descendit avec une rapidité convulsive, revint chez
elle, se mit au lit, et fit défendre sa porte. Elle resta vingt-quatre heures
couchée, ne laissant approcher d’elle que sa femme de chambre qui lui
apporta quelques tasses d’infusion de feuilles d’oranger. Suzette entendit
sa maîtresse faisant quelques plaintes, et surprit des larmes dans ses yeux
éclatants mais cernés. Le surlendemain, après avoir médité dans les larmes
du désespoir le parti qu’elle voulait prendre, madame de Langeais eut une
conférence avec son homme d’affaires, et le chargea sans doute de quelques
préparatifs. Puis elle envoya chercher le vieux vidame de Pamiers. En
attendant le commandeur, elle écrivit à monsieur de Montriveau. Le vidame
fut exact. Il trouva sa jeune cousine pâle, abattue, mais résignée. Il était
environ deux heures après-midi. Jamais cette divine créature n’avait été plus
poétique qu’elle ne l’était alors dans les langueurs de son agonie.
– Mon cher cousin, dit-elle au vidame, vos quatre-vingts ans vous valent
ce rendez-vous. Oh ! ne souriez pas, je vous en supplie, devant une pauvre
femme au comble du malheur. Vous êtes un galant homme, et les aventures
de votre jeunesse vous ont, j’aime à le croire, inspiré quelque indulgence
pour les femmes.
– Pas la moindre, dit-il.
– Vraiment !
– Elles sont heureuses de tout, reprit-il.
– Ah ! Eh ! bien, vous êtes au cœur de ma famille : vous serez peut-
être le dernier parent, le dernier ami de qui j’aurai serré la main ; je puis
donc réclamer de vous un bon office. Rendez-moi, mon cher vidame, un
service que je ne saurais demander à mon père, ni à mon oncle Grandlieu, ni
99
à aucune femme. Vous devez me comprendre. Je vous supplie de m’obéir, et
d’oublier que vous m’avez obéi, quelle que soit l’issue de vos démarches. Il
s’agit d’aller, muni de cette lettre, chez monsieur de Montriveau, de le voir,
de la lui montrer, de lui demander, comme vous savez d’homme à homme
demander les choses, car vous avez entre vous une probité, des sentiments
que vous oubliez avec nous, de lui demander s’il voudra bien la lire, non
pas en votre présence, les hommes se cachent certaines émotions. Je vous
autorise, pour le décider, et si vous le jugez nécessaire, à lui dire qu’il s’en
va de ma vie ou de ma mort. S’il daigne…
– Daigne ! fit le commandeur.
– S’il daigne la lire, reprit avec dignité la duchesse, faites-lui une dernière
observation. Vous le verrez à cinq heures, il dîne à cette heure, chez lui,
aujourd’hui, je le sais ; eh ! bien, il doit, pour toute réponse, venir me voir. Si
trois heures après, si à huit heures, il n’est pas sorti, tout sera dit. La duchesse
de Langeais aura disparu de ce monde. Je ne serai pas morte, cher, non ; mais
aucun pouvoir humain ne me retrouvera sur cette terre. Venez dîner avec
moi, j’aurai du moins un ami pour m’assister dans mes dernières angoisses.
Oui, ce soir, mon cher cousin, ma vie sera décidée ; et quoi qu’il arrive, elle
ne peut être que cruellement ardente. Allez, silence, je ne veux rien entendre
qui ressemble soit à des observations, soit à des avis. – Causons, rions,
dit-elle en lui tendant une main qu’il baisa. Soyons comme deux vieillards
philosophes qui savent jouir de la vie jusqu’au moment de leur mort. Je me
parerai, je serai bien coquette pour vous. Vous serez peut-être le dernier
homme qui aura vu la duchesse de Langeais.
Le vidame ne répondit rien, il salua, prit la lettre et fit la commission.
Il revint à cinq heures, trouva sa cousine mise avec recherche, délicieuse
enfin. Le salon était paré de fleurs comme pour une fête. Le repas fut exquis.
Pour ce vieillard, la duchesse fit jouer tous les brillants de son esprit, et se
montra plus attrayante qu’elle ne l’avait jamais été. Le commandeur voulut
d’abord voir une plaisanterie de jeune femme, dans tous ces apprêts ; mais,
de temps à autre, la fausse magie des séductions déployées par sa cousine
pâlissait. Tantôt, il la surprenait à tressaillir émue par une sorte de terreur
soudaine ; et tantôt elle semblait écouter dans le silence. Alors, s’il lui disait :
– Qu’avez-vous ?
– Chut ! répondait-elle.
À sept heures elle le quitta, revint promptement, mais habillée comme
aurait pu l’être sa femme de chambre pour un voyage. Elle réclama le bras
du vieillard qu’elle voulut pour compagnon, se jeta dans une voiture de
louage, et tous deux furent, vers les huit heures moins un quart, à la porte
de monsieur de Montriveau.
Armand, lui, pendant ce temps, avait médité la lettre suivante :
100
« Mon ami, j’ai passé quelques moments chez vous, à votre insu ; j’y ai repris
mes lettres. Oh ! Armand, de vous à moi, ce ne peut être indifférence, et la haine
procède autrement. Si vous m’aimez, cessez un jeu cruel. Vous me tueriez. Plus
tard, vous en seriez au désespoir, en apprenant combien vous êtes aimé. Si je vous
ai malheureusement compris, si vous n’avez pour moi que de l’aversion, l’aversion
comporte et mépris et dégoût ; alors, tout espoir m’abandonne : les hommes ne
reviennent pas de ces deux sentiments. Quelque terrible qu’elle puisse être, cette pensée
apportera des consolations à ma longue douleur. Vous n’aurez pas de regrets un jour.
Des regrets ! ah, mon Armand, que je les ignore, si je vous en causais un seul ?… Non
je ne veux pas vous dire quels ravages il ferait en moi. Je vivrais et ne pourrais plus
être votre femme. Après m’être entièrement donnée à vous en pensée, à qui donc me
donner ?… à Dieu. Oui, les yeux que vous avez aimés pendant un moment, ne verront
plus aucun visage d’homme ; et puisse la gloire de Dieu les fermer ! Je n’entendrai
plus de voix humaine, après avoir entendu la vôtre, si douce d’abord, si terrible hier,
car je suis toujours au lendemain de votre vengeance ; puisse donc la parole de Dieu
me consumer ! Entre sa colère et la vôtre, mon ami, il n’y aura pour moi que larmes et
que prières. Vous vous demanderez peut-être pourquoi vous écrire ? Hélas ! ne m’en
voulez pas de conserver une lueur d’espérance, de jeter encore un soupir sur la vie
heureuse avant de la quitter pour un jamais. Je suis dans une horrible situation. J’ai
toute la sérénité que communique à l’âme une grande résolution, et sens encore les
derniers grondements de l’orage. Dans cette terrible aventure qui m’a tant attachée
à vous, Armand, vous alliez du désert à l’oasis, mené par un bon guide. Eh ! bien,
moi, je me traîne de l’oasis au désert, et vous m’êtes un guide sans pitié. Néanmoins,
vous seul, mon ami, pouvez comprendre la mélancolie des derniers regards que je
jette au bonheur, et vous êtes le seul auquel je puisse me plaindre sans rougir. Si vous
m’exaucez, je serai heureuse ; si vous êtes inexorable, j’expierai mes torts. Enfin, n’est-
il pas naturel à une femme de vouloir rester dans la mémoire de son aimé, revêtue de
tous les sentiments nobles ? Oh ! seul cher à moi ! laissez votre créature s’ensevelir
avec la croyance que vous la trouverez grande. Vos sévérités m’ont fait réfléchir ; et
depuis que je vous aime bien, je me suis trouvée moins coupable que vous ne le pensez.
Écoutez donc ma justification, je vous la dois ; et vous, qui êtes tout pour moi dans le
monde, vous me devez au moins un instant de justice.
J’ai su, par mes propres douleurs, combien mes coquetteries vous ont fait souffrir ;
mais alors, j’étais dans une complète ignorance de l’amour. Vous êtes, vous, dans le
secret de ces tortures, et vous me les imposez. Pendant les huit premiers mois que vous
m’avez accordés, vous ne vous êtes point fait aimer. Pourquoi, mon ami ? Je ne sais
pas plus vous le dire, que je ne puis vous expliquer pourquoi je vous aime. Ah ! certes,
j’étais flattée de me voir l’objet de vos discours passionnés, de recevoir vos regards
de feu ; mais vous me laissiez froide et sans désirs. Non, je n’étais point femme, je ne
concevais ni le dévouement ni le bonheur de notre sexe. À qui la faute ! Ne m’auriez-
vous pas méprisée, si je m’étais livrée sans entraînement ? Peut-être est-ce le sublime
de notre sexe, de se donner sans recevoir aucun plaisir ; peut-être n’y a-t-il aucun mérite
à s’abandonner à des jouissances connues et ardemment désirées ? Hélas ! mon ami,
je puis vous le dire, ces pensées me sont venues quand j’étais si coquette pour vous ;
mais je vous trouvais déjà si grand, que je ne voulais pas que vous me dussiez à la
pitié… Quel mot viens-je d’écrire ! Ah ! j’ai repris chez vous toutes mes lettres, je
les jette au feu ! Elles brûlent. Tu ne sauras jamais ce qu’elles accusaient d’amour,
101
de passion, de folie… Je me tais, Armand, je m’arrête, je ne veux plus rien vous dire
de mes sentiments. Si mes vœux n’ont pas été entendus d’âme à âme, je ne pourrais
donc plus, moi aussi, moi la femme, ne devoir votre amour qu’à votre pitié. Je veux
être aimée irrésistiblement ou laissée impitoyablement. Si vous refusez de lire cette
lettre, elle sera brûlée. Si, l’ayant lue, vous n’êtes pas trois heures après, pour toujours
mon seul époux, je n’aurai point de honte à vous la savoir entre les mains : la fierté
de mon désespoir garantira ma mémoire de toute injure, et ma fin sera digne de mon
amour. Vous-même, ne me rencontrant plus sur cette terre, quoique vivante, vous ne
penserez pas sans frémir à une femme qui, dans trois heures, ne respirera plus que pour
vous accabler de sa tendresse, à une femme consumée par un amour sans espoir, et
fidèle, non pas à des plaisirs partagés, mais à des sentiments méconnus. La duchesse
de Lavallière pleurait un bonheur perdu, sa puissance évanouie ; tandis que la duchesse
de Langeais sera heureuse de ses pleurs et restera pour vous un pouvoir. Oui, vous me
regretterez. Je sens bien que je n’étais pas de ce monde, et vous remercie de me l’avoir
prouvé. Adieu, vous ne toucherez point à ma hache ; la vôtre était celle du bourreau, la
mienne est celle de Dieu ; la vôtre tue, et la mienne sauve. Votre amour était mortel, il
ne savait supporter ni le dédain ni la raillerie ; le mien peut tout endurer sans faiblir, il
est immortellement vivace. Ah ! j’éprouve une joie sombre à vous écraser vous qui vous
croyez si grand, à vous humilier par le sourire calme et protecteur des anges faibles qui
prennent, en se couchant aux pieds de Dieu, le droit et la force de veiller en son nom sur
les hommes. Vous n’avez eu que de passagers désirs ; tandis que la pauvre religieuse
vous éclairera sans cesse de ses ardentes prières, et vous couvrira toujours des ailes de
l’amour divin. Je pressens votre réponse, Amand, et vous donne rendez-vous… dans
le ciel. Ami, la force et la faiblesse y sont également admises ; toutes deux sont des
souffrances. Cette pensée apaise les agitations de ma dernière épreuve. Me voilà si
calme, que je craindrais de ne plus t’aimer, si ce n’était pour toi que je quitte le monde.
ANTOINETTE. »
– Mon cher cousin, dit la duchesse en arrivant à la maison de Montriveau,
faites-moi la grâce de demander à la porte s’il est chez lui.
Le commandeur, obéissant à la manière des hommes du dix-huitième
siècle, descendit et revint dire à sa cousine un oui qui lui donna le frisson. À
ce mot, elle prit le commandeur, lui serra la main, se laissa baiser par lui sur
les deux joues, et le pria de s’en aller sans l’espionner ni vouloir la protéger.
– Mais les passants ? dit-il.
– Personne ne peut me manquer de respect, répondit-elle.
Ce fut le dernier mot de la femme à la mode et de la duchesse. Le
commandeur s’en alla. Madame de Langeais resta sur le seuil de cette porte
en s’enveloppant de son manteau, et attendit que huit heures sonnassent.
L’heure expira. Cette malheureuse femme se donna dix minutes, un quart
d’heure ; enfin, elle voulut voir une nouvelle humiliation dans ce retard, et
la foi l’abandonna. Elle ne put retenir cette exclamation : – Ô mon Dieu !
puis quitta ce funeste seuil. Ce fut le premier mot de la carmélite.
Montriveau avait une conférence avec quelques amis, il les pressa de
finir, mais sa pendule retardait, et il ne sortit pour aller à l’hôtel de Langeais
qu’au moment où la duchesse, emportée par une rage froide, fuyait à pied
102
dans les rues de Paris. Elle pleura quand elle atteignit le boulevard d’Enfer.
Là, pour la dernière fois, elle regarda Paris fumeux, bruyant, couvert de
la rouge atmosphère produite par ses lumières ; puis elle monta dans une
voiture de place, et sortit de cette ville pour n’y jamais rentrer. Quand le
marquis de Montriveau vint à l’hôtel de Langeais, il n’y trouva point sa
maîtresse, et se crut joué. Il courut alors chez le vidamé, et y fut reçu au
moment où le bonhomme passait sa robe de chambre en pensant au bonheur
de sa jolie parente. Montriveau lui jeta ce regard terrible dont la commotion
électrique frappait également les hommes et les femmes.
– Monsieur, vous seriez-vous prêté à quelque cruelle plaisanterie ?
s’écria-t-il. Je viens de chez madame de Langeais, et ses gens la disent sortie.
– Il est sans doute arrivé, par votre faute, un grand malheur, répondit le
vidame. J’ai laissé la duchesse à votre porte…
– À quelle heure ?
– À huit heures moins un quart.
– Je vous salue, dit Montriveau qui revint précipitamment chez lui pour
demander à son portier s’il n’avait pas vu dans la soirée une dame à la porte.
– Oui, monsieur, une belle femme qui paraissait avoir bien du
désagrément. Elle pleurait comme une Madeleine, sans faire de bruit, et se
tenait droit comme un piquet. Enfin, elle a dit un : Ô mon Dieu ! en s’en
allant, qui nous a, sous votre respect, crevé le cœur à mon épouse et à moi,
qu’étions là sans qu’elle s’en aperçût.
Ce peu de mots fit pâlir cet homme si ferme. Il écrivit quelques lignes à
monsieur de Ronquerolles, chez lequel il envoya sur-le-champ, et remonta
dans son appartement.
Vers minuit, le marquis de Ronquerolles arriva.
– Qu’as-tu, mon bon ami ? dit-il en voyant le général.
Armand lui donna la lettre de la duchesse à lire.
– Eh ! bien ? lui demanda Ronquerolles.
– Elle était à ma porte à huit heures, et à huit heures un quart elle a disparu.
Je l’ai perdue, et je l’aime ! Ah ! si ma vie m’appartenait, je me serais déjà
fait sauter la cervelle !
– Bah ! bah ! dit Ronquerolles, calme-toi. Les duchesses ne s’envolent
pas comme des bergeronnettes. Elle ne fera pas plus de trois lieues à l’heure ;
demain, nous en ferons six, nous autres.
– Ah ! peste ! reprit-il, madame de Langeais n’est pas une femme
ordinaire. Nous serons tous à cheval demain. Dans la journée, nous saurons
par la police où elle est allée. Il lui faut une voiture, ces anges-là n’ont
pas d’ailes. Qu’elle soit en route ou cachée dans Paris, nous la trouverons.
N’avons-nous pas le télégraphe pour l’arrêter sans la suivre ? Tu seras
heureux. Mais, mon cher frère, tu as commis la faute dont sont plus ou moins
103
coupables les hommes de ton énergie. Ils jugent les autres âmes d’après la
leur, et ne savent pas où casse l’humanité quand ils en tendent les cordes.
Que ne me disais-tu donc un mot tantôt ? Je t’aurais dit : – Sois exact.
– À demain, donc, ajouta-t-il en serrant la main de Montriveau qui restait
muet. Dors, si tu peux.
Mais les plus immenses ressources dont jamais hommes d’État,
souverains, ministres, banquiers, enfin dont tout pouvoir humain se soit
socialement investi, furent en vain déployées. Ni Montriveau ni ses amis
ne purent trouver la trace de la duchesse. Elle s’était évidemment cloîtrée.
Montriveau résolut de fouiller ou de faire fouiller tous les couvents du
monde. Il lui fallait la duchesse, quand même il en aurait coûté la vie à toute
une ville. Pour rendre justice à cet homme extraordinaire, il est nécessaire de
dire que sa fureur passionnée se leva également ardente chaque jour, et dura
cinq années. En 1829 seulement, le duc de Navarreins apprit, par hasard,
que sa fille était partie pour l’Espagne, comme femme de chambre de lady
Julia Hopwood, et qu’elle avait quitté cette dame à Cadix, sans que lady
Julia se fût aperçue que mademoiselle Caroline était l’illustre duchesse dont
la disparition occupait la haute société parisienne.
Les sentiments qui animèrent les deux amants quand ils se retrouvèrent
à la grille des Carmélites et en présence d’une mère supérieure doivent être
maintenant compris dans toute leur étendue, et leur violence, réveillée de
part et d’autre, expliquera sans doute le dénouement de cette aventure.
Donc, en 1823, le duc de Langeais mort, sa femme était libre. Antoinette
de Navarreins vivait consumée par l’amour sur un banc de la Méditerranée ;
mais le pape pouvait casser les vœux de la sœur Thérèse. Le bonheur acheté
par tant d’amour pouvait éclore pour les deux amants. Ces pensées firent
voler Montriveau de Cadix à Marseille, de Marseille à Paris. Quelques mois
après son arrivée en France, un brick de commerce armé en guerre partit
du port de Marseille et fit route pour l’Espagne. Ce bâtiment était frété
par plusieurs hommes de distinction, presque tous Français qui, épris de
belle passion pour l’Orient, voulaient en visiter les contrées. Les grandes
connaissances de Montriveau sur les mœurs de ces pays en faisaient un
précieux compagnon de voyage pour ces personnes, qui le prièrent d’être
des leurs, et il y consentit. Le ministre de la guerre le nomma lieutenant-
général et le mit au comité d’artillerie pour lui faciliter cette partie de plaisir.
Le brick s’arrêta, vingt-quatre heures après son départ, au nord-ouest
d’une île en vue des côtes d’Espagne. Le bâtiment avait été choisi assez
fin de carène, assez léger de mâture pour qu’il pût sans danger s’ancrer
à une demi-lieue environ des récifs qui, de ce côté, défendaient sûrement
l’abordage de l’île. Si des barques ou des habitants apercevaient le brick
dans ce mouillage, ils ne pouvaient d’abord en concevoir aucune inquiétude.
104
Puis il fut facile d’en justifier aussitôt le stationnement. Avant d’arriver en
vue de l’île, Montriveau fit arborer le pavillon des États-Unis. Les matelots
engagés pour le service du bâtiment étaient américains et ne parlaient que
la langue anglaise. L’un des compagnons de monsieur de Montriveau les
embarqua tous sur une chaloupe et les amena dans une auberge de la petite
ville, où il les maintint à une hauteur d’ivresse qui ne leur laissa pas la
langue libre. Puis il dit que le brick était monté par des chercheurs de trésors,
gens connus aux États-Unis pour leur fanatisme, et dont un des écrivains de
ce pays a écrit l’histoire. Ainsi la présence du vaisseau dans les récifs fut
suffisamment expliquée. Les armateurs et les passagers y cherchaient, dit le
prétendu contremaître des matelots, les débris d’un galion échoué en 1778
avec les trésors envoyés du Mexique. Les aubergistes et les autorités du pays
n’en demandèrent pas davantage.
Armand et les amis dévoués qui le secondaient dans sa difficile entreprise
pensèrent tout d’abord que ni la ruse ni la force ne pouvaient faire réussir
la délivrance ou l’enlèvement de la sœur Thérèse du côté de la petite ville.
Alors, d’un commun accord, ces hommes d’audace résolurent d’attaquer le
taureau par les cornes. Ils voulurent se frayer un chemin jusqu’au couvent
par les lieux mêmes où tout accès y semblait impraticable, et de vaincre la
nature, comme le général Lamarque l’avait vaincue à l’assaut de Caprée.
En cette circonstance, les tables de granit taillées à pic, au bout de l’île,
leur offraient moins de prise que celles de Caprée n’en avaient offert
à Montriveau, qui fut de cette incroyable expédition, et les nonnes lui
semblaient plus redoutables que ne le fut sir Hudson-Lowe. Enlever la
duchesse avec fracas couvrait ces hommes de honte. Autant aurait valu faire
le siège de la ville, du couvent, et ne pas laisser un seul témoin de leur
victoire, à la manière des pirates. Pour eux cette entreprise n’avait donc que
deux faces. Ou quelque incendie, quelque fait d’armes qui effrayât l’Europe
en y laissant ignorer la raison du crime ; ou quelque enlèvement aérien,
mystérieux, qui persuadât aux nonnes que le diable leur avait rendu visite.
Ce dernier parti triompha dans le conseil secret tenu à Paris avant le départ.
Puis, tout avait été prévu pour le succès d’une entreprise qui offrait à ces
hommes blasés des plaisirs de Paris un véritable amusement.
Une espèce de pirogue d’une excessive légèreté, fabriquée à Marseille
d’après un modèle malais, permit de naviguer dans les récifs jusqu’à
l’endroit où ils cessaient d’être praticables. Deux cordes en fil de fer, tendues
parallèlement à une distance de quelques pieds sur des inclinaisons inverses,
et sur lesquelles devaient glisser les paniers également en fil de fer, servirent
de pont, comme en Chine, pour aller d’un rocher à l’autre. Les écueils
furent ainsi unis les uns aux autres par un système de cordes et de paniers
qui ressemblaient à ces fils sur lesquels voyagent certaines araignées, et
105
pas lesquels elles enveloppent un arbre ; œuvre d’instinct que les Chinois,
ce peuple essentiellement imitateur, a copiée le premier, historiquement
parlant. Ni les lames ni les caprices de la mer ne pouvaient déranger ces
fragiles constructions. Les cordes avaient assez de jeu pour offrir aux fureurs
des vagues cette courbure étudiée par un ingénieur, feu Cachin, l’immortel
créateur du port de Cherbourg, la ligne savante au-delà de laquelle cesse le
pouvoir de l’eau courroucée ; courbe établie d’après une loi dérobée aux
secrets de la nature par le génie de l’observation, qui est presque tout le
génie humain.
Les compagnons de monsieur de Montriveau étaient seuls sur ce
vaisseau. Les yeux de l’homme ne pouvaient arriver jusqu’à eux. Les
meilleures longues-vues braquées du haut des tillacs par les marins des
bâtiments à leur passage n’eussent laissé découvrir ni les cordes perdues
dans les récifs ni les hommes cachés dans les rochers. Après onze jours
de travaux préparatoires, ces treize démons humains arrivèrent au pied du
promontoire élevé d’une trentaines de toises au-dessus de la mer, bloc aussi
difficile à gravir par des hommes qu’il peut l’être à une souris de grimper
sur les contours polis du ventre en porcelaine d’un vase uni. Cette table de
granit était heureusement fendue. Sa fissure, dont les deux lèvres avaient
la roideur de la ligne droite, permit d’y attacher, à un pied de distance,
de gros coins de bois dans lesquels ces hardis travailleurs enfoncèrent des
crampons de fer. Ces crampons, préparés à l’avance, étaient terminés par une
palette trouée sur laquelle ils fixèrent une marche faite avec une planche de
sapin extrêmement légère qui venait s’adapter aux entailles d’un mât aussi
haut que le promontoire et qui fut assujettie dans le roc au bas de la grève.
Avec une habileté digne de ces hommes d’exécution, l’un d’eux, profond
mathématicien, avait calculé l’angle nécessaire pour écarter graduellement
les marches en haut et en bas du mât, de manière à placer dans son milieu le
point à partir duquel les marches de la partie supérieure gagnaient en éventail
le haut du rocher ; figure également représentée, mais en sens inverse, par les
marches d’en bas. Cet escalier, d’une légèreté miraculeuse et d’une solidité
parfaite, coûta vingt-deux jours de travail. Un briquet phosphorique, une
nuit et le ressac de la mer suffisaient à en faire disparaître éternellement les
traces. Ainsi nulle indiscrétion n’était possible, et nulle recherche contre les
violateurs du couvent ne pouvait avoir de succès.
Sur le haut du rocher se trouvait une plate-forme, bordée de tous côtés
par le précipice taillé à pic. Les treize inconnus, en examinant le terrain avec
leurs lunettes du haut de la hune, s’étaient assurés que, malgré quelques
aspérités, ils pourraient facilement arriver aux jardins du couvent, dont
les arbres suffisamment touffus offraient de sûrs abris. Là, sans doute, ils
devaient ultérieurement décider par quels moyens se consommerait le rapt
106
de la religieuse. Après de si grands efforts, ils ne voulurent pas compromettre
le succès de leur entreprise en risquant d’être aperçus, et furent obligés
d’attendre que le dernier quartier de la lune expirât.
Montriveau resta, pendant deux nuits, enveloppé dans son manteau,
couché sur le roc. Les chants du soir et ceux du matin lui causèrent
d’inexprimables délices. Il alla jusqu’au mur, pour pouvoir entendre la
musique des orgues, et s’efforça de distinguer une voix dans cette masse de
voix. Mais, malgré le silence, l’espace ne laissait parvenir à ses oreilles que
les effets confus de la musique. C’était de suaves harmonies où les défauts
de l’exécution ne se faisaient plus sentir, et d’où la pure pensée de l’art
se dégageait en se communiquant à l’âme, sans lui demander ni les efforts
de l’attention ni les fatigues de l’entendement. Terribles souvenirs pour
Armand, dont l’amour reflorissait tout entier dans cette brise de musique,
où il voulut trouver d’aériennes promesses de bonheur. Le lendemain de la
dernière nuit, il descendit avant le lever du soleil, après être resté durant
plusieurs heures les yeux attachés sur la fenêtre d’une cellule sans grille. Les
grilles n’étaient pas nécessaires au-dessus de ces abîmes. Il y avait vu de
la lumière pendant toute la nuit. Or, cet instinct du cœur, qui trompe aussi
souvent qu’il dit vrai, lui avait crié : – Elle est là !
– Elle est certainement là, et demain je l’aurai, se dit-il en mêlant
de joyeuses pensées aux tintements d’une cloche qui sonnait lentement.
Étrange bizarrerie du cœur ! il aimait avec plus de passion la religieuse
dépérie dans les élancements de l’amour, consumée par les larmes, les
jeûnes, les veilles et la prière, la femme de vingt-neuf ans fortement
éprouvée, qu’il n’avait aimé la jeune fille légère, la femme de vingt-
quatre ans, la sylphide. Mais les hommes d’âme vigoureuse n’ont-ils pas
un penchant qui les entraîne vers les sublimes expressions que de nobles
malheurs ou d’impétueux mouvements de pensées ont gravées sur le visage
d’une femme ? La beauté d’une femme endolorie n’est-elle pas la plus
attachante de toutes pour les hommes qui se sentent au cœur un trésor
inépuisable de consolations et de tendresses à répandre sur une créature
gracieuse de faiblesse et forte par le sentiment. La beauté fraîche, colorée,
unie, le joli en un mot, est l’attrait vulgaire auquel se prend la médiocrité.
Montriveau devait aimer ces visages où l’amour se réveille au milieu des
plis de la douleur et des ruines de la mélancolie. Un amant ne fait-il pas
alors saillir, à la voix de ses puissants désirs, un être tout nouveau, jeune,
palpitant, qui brise pour lui seul une enveloppe belle pour lui, détruite
pour le monde. Ne possède-t-il pas deux femmes : celle qui se présente
aux autres pâle, décolorée, triste ; puis celle du cœur que personne ne
voit, un ange qui comprend la vie par le sentiment, et ne paraît dans
toute sa gloire que pour les solennités de l’amour ? Avant de quitter
107
son poste, le général entendit de faibles accords qui partaient de cette
cellule, douces voix pleines de tendresse. En revenant sous le rocher au
bas duquel se tenaient ses amis, il leur dit en quelques mots, empreints de
cette passion communicative quoique discrète dont les hommes respectent
toujours l’expression grandiose, que jamais, en sa vie, il n’avait éprouvé de
si captivantes félicités.
Le lendemain soir, onze compagnons dévoués se hissèrent dans l’ombre
en haut de ces rochers, ayant chacun sur eux un poignard, une provision
de chocolat, et tous les instruments que comporte le métier des voleurs.
Arrivés au mur d’enceinte, ils le franchirent au moyen d’échelles qu’ils
avaient fabriquées, et se trouvèrent dans le cimetière du couvent. Montriveau
reconnut et la longue galerie voûtée par laquelle il était venu naguère au
parloir, et les fenêtres de cette salle. Sur-le-champ, son plan fut fait et adopté.
S’ouvrir un passage par la fenêtre de ce parloir qui en éclairait la partie
affectée aux carmélites, pénétrer dans les corridors, voir si les noms étaient
inscrits sur chaque cellule, aller à celle de la sœur Thérèse, y surprendre et
bâillonner la religieuse pendant son sommeil, la lier et l’enlever, toutes ces
parties du programme étaient faciles pour des hommes qui, à l’audace, à
l’adresse des forçats, joignaient les connaissances particulières aux gens du
monde, et auxquels il était indifférent de donner un coup de poignard pour
acheter le silence.
La grille de la fenêtre fut sciée en deux heures. Trois hommes se mirent
en faction au dehors, et deux autres restèrent dans le parloir. Le reste,
pieds nus, se posta de distance en distance à travers le cloître où s’engagea
Montriveau, caché derrière un jeune homme, le plus adroit d’entre eux,
Henri de Marsay, qui, par prudence, s’était vêtu d’un costume de carmélite
absolument semblable à celui du couvent. L’horloge sonna trois heures
quand la fausse religieuse et Montriveau parvinrent au dortoir. Ils eurent
bientôt reconnu la situation des cellules. Puis, n’entendant aucun bruit, ils
lurent, à l’aide d’une lanterne sourde, les noms heureusement écrits sur
chaque porte, et accompagnés de ces devises mystiques, de ces portraits de
saints ou de saintes que chaque religieuse inscrit en forme d’épigraphe sur
le nouveau rôle de sa vie, et où elle révèle sa dernière pensée. Arrivé à la
cellule de la sœur Thérèse, Montriveau lut cette inscription : Sub invocatione
sanctæ matris Theresæ ! La devise était : Adoremus in æternum. Tout à coup
son compagnon lui mit la main sur l’épaule, et lui fit voir une vive lueur
qui éclairait les dalles du corridor par la fente de la porte. En ce moment,
monsieur de Ronquerolles les rejoignit.
– Toutes les religieuses sont à l’église et commencent l’office des morts,
dit-il.
108
– Je reste, répondit Montriveau ; repliez-vous dans le parloir, et fermez
la porte de ce corridor.
Il entra vivement en se faisant précéder de la fausse religieuse, qui rabattit
son voile. Ils virent alors, dans l’antichambre de la cellule, la duchesse
morte, posée à terre sur la planche de son lit, et éclairée par deux cierges. Ni
Montriveau ni de Marsay ne dirent une parole, ne jetèrent un cri ; mais ils
se regardèrent. Puis le général fit un geste qui voulait dire : – Emportons-la.
– Sauvez-vous, cria Ronquerolles, la procession des religieuses se met
en marche, vous allez être surpris.
Avec la rapidité magique que communique aux mouvements un extrême
désir, la morte fut apportée dans le parloir, passée par la fenêtre et transportée
au pied des murs, au moment où l’abbesse, suivie des religieuses, arrivait
pour prendre le corps de la sœur Thérèse. La sœur chargée de garder la
morte avait eu l’imprudence de fouiller dans sa chambre pour en connaître
les secrets, et s’était si fort occupée à cette recherche qu’elle n’entendit
rien et sortait alors épouvantée de ne plus trouver le corps. Avant que ces
femmes stupéfiées n’eussent la pensée de faire des recherches, la duchesse
avait été descendue par une corde en bas des rochers et les compagnons de
Montriveau avaient détruit leur ouvrage. À neuf heures du matin, nulle trace
n’existait ni de l’escalier ni des ponts de cordes ; le corps de la sœur Thérèse
était à bord ; le brick vint au port embarquer ses matelots, et disparut dans la
journée. Montriveau resta seul dans sa cabine avec Antoinette de Navarreins,
dont, pendant quelques heures, le visage resplendit complaisamment pour
lui des sublimes beautés dues au calme particulier que prête la mort à nos
dépouilles mortelles.
– Ah ! çà, dit Ronquerolles à Montriveau quand celui-ci reparut sur le
tillac, c’était une femme, maintenant ce n’est rien. Attachons un boulet à
chacun de ses pieds, jetons-la dans la mer, et n’y pense plus que comme
nous pensons à un livre lu pendant notre enfance.
– Oui, dit Montriveau, car ce n’est plus qu’un poème.
– Te voilà sage. Désormais aie des passions ; mais de l’amour, il faut
savoir le bien placer, et il n’y a que le dernier amour d’une femme qui
satisfasse le premier amour d’un homme.
109
© Sercib-Ligaran 2021