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LE STATUT DE LA CPI Et Le Droit Constitutionnel Français

Le Statut de la Cour pénale internationale, adopté en 1998, établit un mécanisme international pour juger les crimes les plus graves, affectant le droit constitutionnel français. La France a ratifié ce Statut après une révision constitutionnelle nécessaire pour garantir sa conformité avec la Constitution, notamment en ce qui concerne les immunités des hauts responsables. Ce développement marque une évolution significative du droit international, en intégrant des principes de justice pénale qui transcendent la souveraineté des États.

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LE STATUT DE LA CPI Et Le Droit Constitutionnel Français

Le Statut de la Cour pénale internationale, adopté en 1998, établit un mécanisme international pour juger les crimes les plus graves, affectant le droit constitutionnel français. La France a ratifié ce Statut après une révision constitutionnelle nécessaire pour garantir sa conformité avec la Constitution, notamment en ce qui concerne les immunités des hauts responsables. Ce développement marque une évolution significative du droit international, en intégrant des principes de justice pénale qui transcendent la souveraineté des États.

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LE STATUT

DE LA COUR PÉNALE INTERNATIONALE


ET LE DROIT CONSTITUTIONNEL FRANÇAIS

La consécration, par le Statut de la Cour pénale internationale du


18 juillet 1998, d’un mécanisme international de répression des
crimes les plus graves, capable de transcender la compétence des
Etats en matière pénale, traditionnellement reconnue comme une
compétence régalienne, constitue un développement du droit inter-
national aux répercussions notables sur notre ordre juridique
interne, notamment pour ce qui est du droit constitutionnel.
Le Statut de la Cour pénale internationale a été adopté le 17 juil-
let 1998 par 120 Etats dans le cadre de la conférence diplomatique
réunie à Rome sous l’égide des Nations Unies ( 1). Il fut immédiate-
ment signé par la France, dès l’ouverture à la signature le 18 juillet
1998 et ratifié le 9 juin 2000 ( 2). La Cour ne pouvant entrer en fonc-
tion qu’après que son Statut soit ratifié par 60 Etats, on peut esti-
mer qu’elle sera en activité dans les premières années du troisième
millénaire, même si certaines puissances, comme les Etats-Unis et la
Chine, demeurent réticentes quant à sa création.
Plusieurs aspects du Statut intéressent le constitutionnaliste et
doivent être passés en revue brièvement ( 3).
Tout d’abord, ce Statut, qui comporte 128 articles, est à bien des
égards un texte de compromis. Les négociateurs ont cherché à don-
ner des prérogatives suffisantes à la Cour tout en essayant d’éviter
de trop porter atteinte à la souveraineté des Etats. Les principes de

(1) Cote du traité : A/Conf. 183/9.


(2) Il s’agit de la date de dépôt des instruments de ratification auprès des Nations
Unies après l’autorisation du Parlement (Loi n o 2000 — 282 du 30 mars 2000 autori-
sant la ratification de la Convention portant statut de la Cour pénale internationale,
J.O. 31 mars 2000, p. 4950).
(3) Sur la Cour pénale internationale voy. notamment P. Weckel, « La Cour
pénale internationale, présentation générale », R.G.D.I.P., 1993 n o 4, pp. 983-993 ; P.-
M. Martin, « La Cour pénale internationale : quel avenir pour une illusion? », D.,
1998, chron. pp. 337 et s. ; P. Tavernier, « La création de la Cour pénale internatio-
nale (entre le rêve et la réalité) », A.R.E.S., n o 23, vol. XVII, fasc. 3, juillet 1999,
pp. 71-93 ; M.H. Arsanjani, « The Rome Status of the International Criminal
Court », A.J.I.L., 1999, vol. 93, n o 1, pp. 22-42 ; Kai Ambos, « Les fondements juridi-
ques de la Cour pénale internationale », cette Revue, 1999, p. 739.
650 Rev. trim. dr. h. (2000)

droit pénal et la procédure pénale sont inspirés des traditions juridi-


ques tant anglo-saxonnes que romano-germaniques.
La Cour est compétente pour les crimes de génocide, les crimes
contre l’humanité, les crimes de guerre et les crimes d’agression,
commis après son entrée en fonction ( 4). La définition de ces crimes
est précisée dans le Statut, sauf pour le crime d’agression lequel,
faute d’accord entre les négociateurs, doit voir sa définition exami-
née à la prochaine conférence de révision qui aura lieu sept ans
après l’entrée en vigueur du Statut, la Cour ne pouvant exercer sa
compétence pour ce crime tant qu’une définition n’aura pas été
adoptée ( 5). Les crimes pour lesquels la Cour est compétente sont
imprescriptibles et peuvent être retenus à l’encontre d’une personne
quelles que soient sa qualité et les immunités qui lui sont conférées
en droit interne, fût-ce par la Constitution ( 6). Tout Etat partie est
tenu d’accepter que la Cour puisse éventuellement poursuivre un de
ses nationaux ou toute personne dont le comportement en cause
s’est produit sur son territoire, sur un de ses navires ou sur un de
ses aéronefs, mais la compétence de la Cour pour les crimes de
guerre peut être refusée par cet Etat pendant une période de sept
ans après l’entrée en vigueur du Statut ( 7). La France qui est à l’ori-
gine de l’introduction de cette possibilité de dérogation, s’en est pré-
value lors du dépôt de ses instruments de ratification afin d’empê-
cher d’éventuelles plaintes abusives qui seraient dirigées contre son
personnel militaire déployé sur des théâtres extérieurs et qui ne
viseraient qu’à gêner une action internationale de maintien de la
paix, ceci en attendant de vérifier que les garanties du Statut contre
les plaintes abusives sont appliquées efficacement ( 8) La Cour peut

(4) Statut de la Cour pénale internationale (ci-après Statut C.P.I.) articles 5 et 24.
La France a assorti sa ratification d’une déclaration interprétative quant à la défini-
tion du crime de guerre. Celle-ci donne une interprétation plus ou moins restrictive
de certaines expressions contenues dans la définition qui pourraient être instrumen-
talisées afin de nuire aux intérêts de la France en matière de défense et d’interven-
tion militaire sous l’égide des Nations Unies ainsi qu’en matière de politique inté-
rieure (voy. 2 e annexe au projet de loi autorisant la ratification de la Convention por-
tant statut de la Cour pénale internationale, 10 février 2000, A.N., Doc. parl., XI e lé-
gislature, n o 2065). Cette déclaration interprétative est sans incidence directe pour la
présente étude.
(5) Statut CPI, articles 5 à 8.
(6) Statut CPI, articles 27 à 29.
(7) Statut CPI, articles 12 et 124.
(8) A propos des débats parlementaires déclenchés par la volonté du gouverne-
ment de recourir à cette faculté de dérogation limitée voy. S. Maupas, « L’Assemblée
nationale française adopte le projet de loi portant ratification de la Convention de

Rev. trim. dr. h. (2000) 651

être saisie par le Conseil de sécurité des Nations Unies, par un Etat
partie ou encore par le Procureur près la Cour, agissant de sa propre
initiative après avoir obtenu l’autorisation d’une chambre prélimi-
naire chargée des questions d’instruction ( 9).
Les rapports entre un Etat partie et la Cour pénale internationale
sont régis par les principes de complémentarité et de coopération.
Le principe de complémentarité consiste en ce qu’une affaire ne
peut être déclarée recevable par la Cour que si celle-ci a jugé que
le ou les Etats compétents n’ont pas pu ou pas voulu traiter cette
affaire avec l’efficacité et l’objectivité requises ( 10). Le principe de
coopération amène tout Etat partie à devoir coopérer pleinement de
façon générale, avec la Cour et son Procureur dans les enquêtes et
poursuites menées. Ceci implique notamment l’arrestation et la
remise des personnes recherchées par la Cour, la participation au
rassemblement des preuves, ainsi que l’assistance au Procureur près
la Cour dans ses enquêtes in loco, voire l’acceptation que dans cer-
taines circonstances ce dernier puisse se substituer, du moins pour
partie, aux autorités judiciaires nationales ( 11).
Il en ressort ainsi que le Statut de la Cour pénale internationale
permet une ingérence certaine dans des affaires qui relevaient habi-
tuellement de la seule compétence des Etats.
L’idée d’une justice pénale internationale n’est pas nouvelle en
soi. Les tribunaux de Nuremberg et de Tokyo au lendemain de la
Seconde Guerre mondiale, puis le Tribunal pénal international pour
l’ex-Yougoslavie créé en 1993 et le Tribunal pénal international
pour le Rwanda créé en 1994, sont autant de précédents. Il s’agit
là, cependant, de tribunaux ad hoc non permanents, mis en place à
la suite de circonstances exceptionnelles et aux compétences stricte-
ment ciblées sur les évènements en cause. Les tribunaux pour l’ex-
Yougoslavie et le Rwanda ont été créés par des résolutions du
Conseil de sécurité des Nations Unies, procédé qui sur un plan juri-
dique a pu être contesté. Dans cette optique, la création d’une Cour
pénale internationale permanente dans le cadre d’un traité multila-
téral à vocation universelle, constitue un saut qualitatif considé-
rable.


Rome », Diplomatie judiciaire (site Internet), http://www.diplomatiejudiciaire.com/
CPI/CP16.htm, février 2000.
(9) Statut CPI, article 13.
(10) Statut CPI, articles 17 à 20.
(11) Statut CPI, chapitre IX.
652 Rev. trim. dr. h. (2000)

Le projet de création d’un tel tribunal permanent était


ancien ( 12). La Convention pour la répression du crime de génocide
du 9 décembre 1948 fut le premier acte de droit international qui
prévoyait la possibilité de saisir la « cour criminelle internationale »
lorsque celle-ci serait mise en place. Reste que les négociations, qui
avaient été entamées alors sous l’égide de l’Assemblée générale des
Nations Unies au sujet de la création d’une telle juridiction, furent
ajournées dans les années 50. Le climat de guerre froide, des désac-
cords persistants sur la nature des crimes qui devaient relever de la
compétence d’un tel tribunal, ainsi que la réticence de nombreux
Etats à la création d’une juridiction pénale internationale pleine-
ment indépendante, furent la cause de cet échec et allaient expli-
quer l’absence de tout progrès pendant plusieurs décennies. Ce n’est
qu’en 1992 que la question de la création d’un tribunal pénal inter-
national fut véritablement remise à l’ordre du jour, lorsque l’Assem-
blée générale des Nations Unies chargea la Commission du droit
international d’achever en priorité un projet de Statut. Ce projet
ayant été finalisé en 1994, des négociations concrètes ont pu se
poursuivre sur cette base dans le cadre d’un comité ad hoc, devenu
ensuite comité préparatoire, pour aboutir lors de la Conférence de
Rome du 15 juillet au 18 juillet 1998. La fin de l’antagonisme Est-
Ouest, les évènements en Yougoslavie et au Rwanda furent des
catalyseurs essentiels pour la reprise et la réussite des négociations.
La création de la Cour pénale internationale s’inscrit dans la
volonté de construire peu à peu un nouvel ordre juridique interna-
tional qui soit assis sur des valeurs morales communes. Elle traduit
la conviction que certains crimes, de par leur gravité et leur atro-
cité, ne sauraient relever de la compétence exclusive des Etats, mais
intéressent, au contraire, la société des hommes dans son ensemble,
car portant atteinte, en quelque sorte, aux principes primordiaux de
l’Humanité. Cette Cour peut être perçue comme l’émanation d’une
conscience de la communauté mondiale.
Une telle évolution du droit international ne peut qu’affecter les
systèmes juridiques nationaux, en particulier leur droit constitu-
tionnel. Les notions et problèmes de souveraineté, de compétences
réservées, de respect des droits constitutionnellement garantis et de
place du traité dans la hiérarchie des normes, sont naturellement en
cause. En droit constitutionnel français, les questions qu’a suscité et

(12) Pour une étude approfondie sur les négociations et l’évolution du droit pénal
international voy. L.S. Langa, The emerging System of International Criminal Law.
Developments in Codification and Implementation, Kluwer, La Haye, 1997, 486 pp.
Rev. trim. dr. h. (2000) 653

que suscite toujours le Statut de la Cour pénale internationale, peu-


vent s’articuler autour de deux thèmes : la révision de la Constitu-
tion et la possible constitutionnalisation du Statut. La confronta-
tion du Statut à la Constitution a révélé qu’une modification de
cette dernière était nécessaire pour permettre sa ratification. Mais
lorsque celui-ci sera en vigueur, son intégration au bloc de constitu-
tionnalité pourrait devenir envisageable.
On s’intéressera donc à la révision constitutionnelle nécessitée par
le Statut (I), puis à la question de l’intégration du Statut au bloc
de constitutionnalité (II).

I. — La révision constitutionnelle
nécessitée par le Statut

Le 24 décembre 1998, par une lettre signée conjointement par le


Président de la République et le Premier ministre, le Conseil consti-
tutionnel fut saisi, sur la base de l’article 54 de la Constitution, de
la question de la conformité à la Constitution du Statut de la Cour
pénale internationale. Selon l’article 54, tout engagement interna-
tional comportant une ou plusieurs dispositions déclarées contraires
à la Constitution par le Conseil, ne peut faire l’objet d’une autorisa-
tion de ratification qu’après une révision appropriée de celle-ci.
Dans une décision du 22 janvier 1999 le Conseil constitutionnel,
ayant relevé plusieurs contrariétés, décida de la nécessité d’une révi-
sion constitutionnelle (A) avant l’autorisation de ratification du
Statut.
Un projet de loi constitutionnelle fut dès lors présenté à l’Assem-
blée nationale par le Premier ministre au nom du Président de la
République, le 11 mars 1999. Le recours à la procédure allégée de
l’article 89 de la Constitution (vote en termes identiques par les
deux assemblées, puis approbation à la majorité des trois cin-
quièmes par le Parlement convoqué en Congrès) permit l’adoption
du projet le 8 juillet 1999, aboutissant ainsi à la révision de la
Constitution (B).

A. — La nécessité d’une révision constitutionnelle

Les motifs de non-conformité relevés par le Conseil constitution-


nel (1) qui rendaient une révision constitutionnelle nécessaire, s’ins-
crivent dans une déclaration de non-conformité limitée (2) tradui-
654 Rev. trim. dr. h. (2000)

sant, sans doute, une volonté de poser le moins d’obstacles possible


à la mise en place d’une instance internationale chargée de juger les
atteintes les plus graves aux droits fondamentaux de la personne
humaine.

1. Les motifs de non-conformité relevés par le Conseil constitutionnel

Trois motifs de non-conformité figurent dans la décision du


22 janvier 1999. ( 13) Ceux-ci ayant été largement commentés en doc-
trine ( 14), on ne les reprendra que succinctement à seule fin de com-
prendre les raisons de la révision constitutionnelle.
Le premier motif de non-conformité avait trait à l’article 27 du
Statut de la Cour pénale internationale qui édicte que le Statut
s’applique à tous de manière égale, sans distinction fondée sur la
qualité officielle : chef d’Etat, membres d’un gouvernement, parle-
mentaires, etc. Les immunités qui peuvent s’attacher à ces qualités
n’empêchent pas la Cour d’exercer sa compétence. Cette disposition
était contraire, selon le Conseil constitutionnel, aux articles 68, 68-1
et 26 de la Constitution ( 15).
Il existait, tout d’abord, une double contrariété avec l’article 68 :
d’une part, en ce que celui-ci établit l’irresponsabilité pénale du Pré-
sident de la République pour les actes liés à l’exercice de ses fonc-
tions, hormis le cas de haute trahison, d’autre part, en ce que ce
même article reconnaît, selon la lecture du Conseil, un privilège de
juridiction, qui fait que durant l’exercice de ses fonctions le Prési-
dent de la République ne peut être traduit que devant la Haute
Cour de Justice.

(13) Décision n o 98-408 DC, J.O. 24 janvier 1999, p. 1317.


(14) Sur cette décision du Conseil constitutionnel voy. note S. Sciortino-Bayart,
L. Favoreu et M. Troper, R.F.D. const., 1999, n o 38, pp. 317-328 ; note J.-
E. Schoettl, A.J.D.A., 1999, n o 3, pp. 230-235 ; B. Genevois, « Le Conseil constitu-
tionnel et le droit pénal international », R.F.D. adm., 1999, n o 15 (2), pp. 285-307 ;
F. Luchaire, « La cour pénale internationale et la responsabilité du chef de l’Etat
devant le Conseil constitutionnel », R.D. publ., 1999, n o 2, pp. 457-470 ; J. Gautron
et P.-Y. Monal, « La décision 98-408 du Conseil constitutionnel relative au Statut de
la Cour pénale internationale : un soutien juridique aux réticences nationales ? »,
R.R.J., 1999 n o 4, pp. 1207-1235 ; E. Dezeuze, « Un éclairage nouveau sur le statut
pénal du Président de la République : sur la décision n o 98-408 DC du 22 janvier
1999 du Conseil Constitutionnel », Rev. sc. crim., 1999, n o 3, pp. 497-517 ; B. Taxil,
« La Cour pénale internationale et la Constitution française », Actualité et Droit
International (site Internet), http://www.ridi.org/adi, février 1999.
(15) Considérants n os 15 à 17.
Rev. trim. dr. h. (2000) 655

La contrariété avec l’article 68-1 s’explique par l’immunité de


juridiction que cet article consacre pour les membres du Gouverne-
ment, en édictant que ceux-ci ne peuvent être jugés que par la Cour
de justice de la République pour les crimes et délits commis dans
l’exercice de leurs fonctions. Le Conseil décelait également une
contrariété avec l’article 26 qui exige, en dehors des cas de flagrant
délit, l’autorisation du bureau de l’Assemblée pour que puissent être
prises à l’égard d’un parlementaire des mesures privatives ou res-
trictives de liberté, et qui consacre l’immunité des parlementaires à
l’occasion des opinions et votes émis dans l’exercice de leurs fonc-
tions.
Outre la non-conformité aux articles 68, 68-1 et 26, le Conseil a
relevé deux atteintes occasionnées par le Statut aux « conditions
essentielles d’exercice de la souveraineté nationale ». Cette notion,
d’origine jurisprudentielle, permet au Conseil de déclarer inconstitu-
tionnel un engagement international qui est à la source d’un empiè-
tement ou d’une dépossession d’une compétence essentielle de
l’Etat, alors même que la souveraineté ne reçoit pas de définition
dans la Constitution ( 16). Dans une décision du 22 mai 1985, le
Conseil a estimé que ces conditions sont respectées lorsque l’engage-
ment international « n’est pas incompatible avec le devoir pour
l’Etat d’assurer le respect des institutions de la République, la
continuité de la vie de la nation et la garantie des droits et libertés
des citoyens » ( 17). Le respect des conditions d’exercice de la souve-
raineté nationale a été souvent mis en question à propos des traités
communautaires (notamment les traités de Maastricht et d’Amster-
dam) ( 18).
En l’occurrence, le Conseil constatait l’existence d’une atteinte à
ces conditions d’exercice par le biais des effets combinés des
articles 17 et 20 du Statut ( 19). Ceux-ci consacrent le principe de
complémentarité de la Cour pénale internationale avec les juridic-
tions nationales, en précisant que la Cour ne peut connaître d’une
affaire qui fait l’objet d’une enquête ou de poursuites de la part
d’un Etat ayant compétence en l’espèce, ni d’une affaire pour
laquelle, après enquête, l’Etat compétent a décidé de ne pas pour-

(16) Voy. J. Mekhantar, Droit politique et constitutionnel, Editions ESKA, Paris,


1997, pp. 336-337.
(17) Décision n o 85-188 DC, Protocole additionnel à la Convention européenne des
droits de l’homme sur l’abolition de la peine de mort, J.O., 23 mai 1985.
(18) Décision n o 92-308 DC, 9 avril 1992, Maastricht I, Rec., p. 55 ; décision n o 97-
394 DC, 31 décembre 1997, Amsterdam, Rec., p. 344.
(19) Considérants n os 29 à 34.
656 Rev. trim. dr. h. (2000)

suivre, ni, enfin, d’une affaire ayant déjà été jugée par une juridic-
tion nationale. Néanmoins, ces mêmes articles prévoient que la Cour
peut être saisie d’une affaire dans les cas envisagés, notamment s’il
lui apparaît que l’Etat n’a pas eu la volonté de mener véritablement
à bien les enquêtes ou les poursuites ou s’il ressort que le jugement
rendu au niveau national avait pour but de soustraire la personne
concernée à sa responsabilité pénale. Le Conseil a estimé que les dis-
positions du Statut pourraient permettre à la Cour de se considérer
valablement saisie de faits couverts, selon la loi française, par l’am-
nistie ou la prescription ( 20), et pourrait conduire la France à devoir,
malgré tout, arrêter et remettre la ou les personnes concernées ; ce
qui constituerait alors une atteinte aux conditions essentielles
d’exercice de la souveraineté nationale. La Cour pourrait, en effet,
interpréter l’amnistie et la prescription comme étant l’expression
d’une volonté de faire échapper une personne à sa responsabilité
pénale.
Une atteinte aux conditions essentielles d’exercice de la souverai-
neté nationale a également été dénoncée par le Conseil constitution-
nel à propos des pouvoirs d’enquête du Procureur près la Cour
pénale internationale ( 21). L’article 99, paragraphe 4 du Statut per-
met au Procureur d’intervenir directement sur le territoire français,
hors la présence des autorités judiciaires nationales, pour procéder
à des actes d’enquête, comme l’audition de personnes agissant de
leur plein gré ou l’inspection de lieux publics, tant qu’il n’y a pas
recours à des mesures de contrainte. La mise en œuvre de ce pou-
voir n’étant pas subordonnée à l’existence de circonstances excep-
tionnelles, le Procureur peut donc en user de façon plus ou moins
discrétionnaire.
En estimant que l’article 99, paragraphe 4 du Statut était
contraire à la Constitution, le Conseil a confirmé une jurisprudence
fondée sur une décision du 17 juillet 1980 ( 22), selon laquelle la règle

(20) Contrairement au Statut qui précise que tous les crimes de la compétence de
la Cour pénale internationale sont imprescriptibles (art. 29), le Code pénal français
reconnaît l’imprescriptibilité des seuls crimes contre l’humanité et crimes de génocide
(CP, art. 211 à 213). La Cour pourrait donc revendiquer sa compétence pour certains
crimes prescrits en droit français. On note cependant que la ratification du Statut
par la France doit s’accompagner à terme d’un toilettage législatif tendant à rendre
le Code pénal et le Code de procédure pénale plus compatibles avec les exigences de
ce Statut. Une modification des règles de prescription n’est notamment pas à
exclure.
(21) Considérant n o 38.
(22) Décision n o 80-116 DC, Convention franco-allemande d’entraide judiciaire,
Rec., p. 36.
Rev. trim. dr. h. (2000) 657

de la compétence exclusive des autorités judiciaires françaises pour


accomplir en France, dans les formes prescrites par la loi, les actes
qui peuvent être demandés par une autorité étrangère au titre de
l’entraide judiciaire, découlait du principe de souveraineté. Le
Conseil avait adopté une telle position dans sa décision du
31 décembre 1997 sur le Traité d’Amsterdam ( 23), en jugeant impli-
citement que les investigations de la Cour des comptes européenne
sur le territoire national ne portaient pas atteinte aux conditions
essentielles de l’exercice de la souveraineté nationale, dès lors que
les magistrats de cette Cour étaient toujours accompagnés de leurs
homologues français.
Au total donc, le Conseil constitutionnel décelait trois motifs de
contrariété avec la Constitution ; pour le reste cependant la décision
du 22 janvier 1999 témoigne plutôt de l’attachement du Conseil à
la mise en place d’une justice pénale internationale.

2. Une déclaration de non-conformité limitée


Le Conseil constitutionnel a, tout d’abord, admis que la création
d’une Cour pénale internationale n’était pas, en tant que telle,
contraire à la Constitution. Cette prise de position de principe figure
dans le douzième considérant de la décision du 22 janvier 1999,
selon lequel le respect de la souveraineté nationale ne fait pas obs-
tacle à ce que « la France puisse conclure des engagements interna-
tionaux en vue de favoriser la paix et la sécurité du monde et d’as-
surer le respect des principes généraux du droit public internatio-
nal; que les engagements souscrits à cette fin peuvent en particulier
prévoir la création d’une juridiction internationale permanente des-
tinée à protéger les droits fondamentaux appartenant aux per-
sonnes humaines, en sanctionnant les atteintes les plus graves qui
leur seraient portées, et compétente pour juger les responsables des
crimes d’une gravité telle qu’ils touchent l’ensemble de la commu-
nauté internationale ».
En analysant plus avant le Statut de la Cour pénale internatio-
nale, le Conseil a conclu à la conformité de celui-ci avec les principes
constitutionnels applicables au droit pénal et à la procédure pénale :
légalité des délits et des peines, non-rétroactivité de la loi pénale
plus sévère, présomption d’innocence, respect des droits de la
défense, indépendance de l’autorité judiciaire, etc. Le Conseil a éga-
lement estimé qu’à l’exception de quelques contrariétés ponctuelles,

(23) Décision n o 97-394 DC, préc.


658 Rev. trim. dr. h. (2000)

que l’on a évoquées plus haut, le principe de complémentarité entre


la Cour et les juridictions nationales, ainsi que le principe de coopé-
ration étatique et les pouvoirs du Procureur près la Cour, étaient
globalement conformes à la Constitution. L’exécution des peines
prononcées par la Cour n’a pas été non plus considérée comme une
source de contrariété avec la Constitution.
Sur certains de ces aspects, cependant, le raisonnement qui a été
tenu par le Conseil prête à la discussion.
Ainsi, le principe de l’imprescriptibilité des crimes relevant de la
compétence de la Cour, stipulé à l’article 29 du Statut, a été accepté
au motif « qu’aucune règle, ni aucun principe de valeur constitution-
nelle, n’interdit l’imprescriptibilité des crimes les plus graves qui
touchent l’ensemble de la communauté internationale » ( 24). Cette
affirmation n’a rien d’évident. Dans un avis rendu le 29 février 1996
sur le projet du Statut négocié au sein de la Commission du droit
international, le Conseil d’Etat avait estimé, quant à lui, que
« l’existence d’une règle de prescription qui est un principe fonda-
mental reconnu par les lois de la République exige que, pour les
crimes dont la nature n’est pas d’être imprescriptible, un délai de
prescription soit fixé dans le Statut, en fonction de la gravité des
crimes commis » ( 25). Soulignons en effet que le Code pénal français,
dans sa rédaction actuelle, n’admet l’imprescriptibilité que pour les
crimes contre l’humanité et les crimes de génocide ( 26), alors que
l’article 29 du Statut étend l’absence de prescription aux crimes de
guerre ainsi qu’aux crimes d’agression. Ces derniers crimes, qui ne
correspondent a priori à aucune qualification du droit pénal fran-
çais, ne seront définis, pour relever de la compétence de la Cour,
qu’ultérieurement, au plus tôt sept ans après l’entrée en vigueur du
Statut, grâce à un amendement à ce dernier ( 27).
A propos du principe de légalité des peines, le Conseil a conclu
que l’article 77 du Statut, qui traite des peines applicables, n’encou-
rait aucune critique d’inconstitutionnalité. Pourtant cet article sti-
pule qu’outre des peines d’emprisonnement, la Cour peut décider
d’une amende « fixée selon les critères prévus par le règlement de
procédure et de preuve ». L’article 51 du Statut se borne à préciser
qu’un tel règlement doit être adopté à la majorité des deux tiers par
l’Assemblée des Etats parties. Il apparaît dès lors que la peine

(24) Considérant n o 20.


(25) EDCE, n o 48, p. 277.
(26) Code pénal, art. 211 à 213, voy. cependant la note 20.
(27) Statut CPI, art. 5, 121 et 123.
Rev. trim. dr. h. (2000) 659

d’amende n’est pas déterminée par le Statut et que le règlement


interne à la Cour chargé de procéder à cette détermination échap-
pera logiquement à tout contrôle du Conseil constitutionnel.
Le Conseil a également accepté, en dehors des cas particuliers de
l’amnistie et de la prescription, que la Cour puisse être saisie d’une
affaire pendante ou déjà examinée au niveau national dans la
mesure où elle estime que l’Etat en question fait preuve de mau-
vaise volonté ou se trouve dans l’incapacité de traiter l’affaire
convenablement — cas de figure rencontré en période de troubles
graves ou lors de l’effondrement de l’appareil judiciaire ( 28). La
capacité pour la Cour de se reconnaître compétente pour une affaire
en raison de la mauvaise volonté de l’Etat, découlait, selon le
Conseil, du principe « Pacta sunt servanda », en vertu duquel tout
traité en vigueur lie les parties et doit être exécuté de bonne foi. Les
dispositions du Statut fixant limitativement et objectivement les
hypothèses dans lesquelles la Cour pourra se déclarer compétente, le
Conseil n’y a vu aucune atteinte aux conditions essentielles d’exer-
cice de la souveraineté nationale ( 29). La faculté d’intervention de la
Cour pour cause d’incapacité de l’Etat compétent ne constituait pas
non plus une telle atteinte aux yeux du Conseil, qui en l’espèce
cependant n’a pas justifié sa position ( 30).
Quant aux pouvoirs d’enquête du Procureur près la Cour, le
Conseil a jugé, également sans donner d’explication, que n’affectait
pas les conditions essentielles d’exercice de la souveraineté natio-
nale ( 31) la compétence du Procureur de prendre « certaines mesures
d’enquête » sur le territoire d’un Etat, sans s’assurer de la coopéra-
tion de celui-ci, dans le cas où la Cour a déterminé que cet Etat
était manifestement incapable de donner suite à une demande de
coopération en raison de l’indisponibilité de son appareil judi-
ciaire — hypothèse de l’effondrement des institutions — et où elle
a donné son autorisation pour les mesures en question ( 32).
Concernant ces pouvoirs de circonstance octroyés à la Cour et à
son Procureur, il peut paraître surprenant que le Conseil constitu-
tionnel ne se soit pas arrêté outre mesure au fait que le Statut
confiait unilatéralement à la Cour la compétence pour apprécier la
situation et se prononcer sur l’éventuelle substitution aux autorités

(28) Statut CPI, art. 17 et 20.


(29) Considérant n o 32.
(30) Considérant n o 33.
(31) Considérant n o 38.
(32) Statut CPI, art. 54, paragraphe 3d.
660 Rev. trim. dr. h. (2000)

nationales. Consacrer le principe d’une telle substitution en cas de


mauvaise volonté ou d’indisponibilité de l’Etat est une chose. Mais,
octroyer à la Cour, une instance internationale, la compétence unila-
térale pour apprécier la volonté de la France et le fonctionnement
de ses institutions, ainsi que pour décider de la substitution éven-
tuelle aux autorités françaises, sans que la France ait un quelconque
droit d’opposition, en est une autre qui aurait pu être considérée
comme une atteinte aux conditions essentielles d’exercice de la sou-
veraineté nationale ( 33).
Le raisonnement du Conseil constitutionnel pour ce qui est de
l’exercice de la grâce présidentielle peut également ne pas emporter
pleinement l’adhésion. A la question de savoir si le Président de la
République pourra exercer le droit de grâce prévu à l’article 17 de
la Constitution pour les personnes condamnées par la Cour pénale
internationale et purgeant leur peine de prison sur le territoire fran-
çais ou si ce droit serait entamé par le Statut, le Conseil a répondu
que ce dernier ne portait pas atteinte aux conditions essentielles
d’exercice de la souveraineté nationale, non plus qu’à l’arti-
cle 17 ( 34). Le Conseil a invoqué l’article 103 du Statut qui précise
qu’un Etat qui se déclare disposé à recevoir des personnes condam-
nées par la Cour peut assortir son acceptation de « conditions » qui
doivent être agréées par la Cour. Il en a déduit que la France pourra
subordonner son acceptation à la reconnaissance de l’exercice du
droit de grâce et qu’il n’y avait dès lors aucun motif de contrariété
avec la Constitution.
Le Conseil semble avoir laissé de côté, dans son argumentation,
une stipulation importante de l’article 103 du Statut, selon laquelle
les « conditions » à une acceptation doivent être « conformes aux dis-
positions du présent chapitre ». Or, l’article 110 qui figure dans ce
chapitre dispose que « l’Etat chargé de l’exécution ne peut libérer la
personne détenue avant la fin de la peine prononcée par la Cour »
et que cette dernière « a seule le droit de décider d’une réduction de
peine ». Il est donc à penser qu’il n’est pas licite pour la France, au
regard du Statut, de subordonner son acceptation à la reconnais-
sance de l’exercice du droit de grâce ( 35). Une telle interdiction ne
constitue-t-elle pas précisément une atteinte à ce droit constitution-
nel?

(33) Sur la question voy. F. Luchaire, op. cit., pp. 478-479.


(34) Considérant n o 40.
(35) S. Sciortino-Bayart, L. Favoreu et M. Troper, op. cit., p. 321.
Rev. trim. dr. h. (2000) 661

La décision du 22 janvier 1999 apparaît ainsi, à bien des égards,


comme une décision « minimaliste » ( 36) dans le cadre de laquelle on
a pris le parti d’une lecture passablement conciliante avec la Consti-
tution des dispositions du Statut de la Cour pénale internationale.
En ne retenant qu’un nombre restreint de motifs de contrariété
avec la Constitution, cette décision avait pour effet de faciliter la
révision constitutionnelle en n’obligeant celle-ci à porter que sur
quelques points limités.

B. — La révision de la Constitution
La révision constitutionnelle qui a fait suite à la décision du
Conseil s’avère d’une nature sommaire. On s’intéressera au caractère
de cette révision (1) avant d’en analyser les faiblesses (2).

1. Le caractère de la révision
Le projet de loi constitutionnelle présenté à l’Assemblée nationale
par le Premier ministre au nom du Président de la République, le
11 mars 1999, prévoyait l’insertion au titre VI de la Constitution
sur les traités et accords internationaux d’un nouvel article 53-2 sti-
pulant :
« La République peut reconnaître la juridiction de la Cour
pénale internationale dans les conditions prévues par le traité
signé le 18 juillet 1998 » ( 37).
La procédure de révision se déroula sans obstacle et le projet de
loi ne donna lieu à aucun débat réel, même si certaines réserves ont
été formulées. Il fut adopté dès la première lecture, et sans change-
ment, par l’Assemblée nationale à l’unanimité moins une abstention
le 6 avril 1999, puis par le Sénat par 309 voix contre 3 le 29 avril.
Le Congrès du Parlement, réuni le 28 juin, vota définitivement la
révision constitutionnelle par 856 voix contre 6 ( 38). En approuvant
le projet du Gouvernement tel quel à la quasi unanimité, les parle-
mentaires ont donné le témoignage fort d’un attachement à la créa-

(36) Ibid., p. 317.


(37) Projet de loi constitutionnelle insérant au titre VI de la Constitution un
article 53-2 et relatif à la Cour pénale internationale, 11 mars 1999, AN, Doc. parl.,
XI e législature, n o 1462.
(38) Loi constitutionnelle n o 99-568 du 8 juillet 1999 insérant au titre VI de la
Constitution un article 53-2 et relative à la Cour pénale internationale, J.O., 9 juillet
1999, p. 10175.
662 Rev. trim. dr. h. (2000)

tion d’une juridiction pénale internationale qui transcende les cli-


vages politiques.
Il fut donc ainsi procédé à l’introduction dans la Constitution
d’une disposition de portée générale, tendant à couvrir l’ensemble
des motifs de contrariété avec la Constitution que le Conseil consti-
tutionnel avait décelés. Un tel choix peut s’expliquer.
On aurait pu, certes, envisager une révision constitutionnelle pro-
cédant à des modifications ponctuelles pour chaque motif de contra-
riété retenu par le Conseil. En particulier pour les articles 68, 68-1
et 26, pouvait-on penser que la référence expresse qui leur était faite
dans la décision du Conseil invitait le Constituant à devoir les modi-
fier. Une telle révision, point par point, aurait néanmoins présenté
quelques inconvénients.
En premier lieu, la révision des articles 68, 68-1 et 26, qui ont
trait aux immunités du chef de l’Etat, des membres du Gouverne-
ment et des parlementaires, se serait probablement avérée difficile.
L’introduction de nouvelles rédactions dans des dispositions qui
portent sur des sujets politiquement sensibles aurait, sans doute,
suscité des débats complexes. Il est à rappeler, par ailleurs, que le
régime des immunités avait déjà été réaménagé substantiellement,
il y a à peine quelques années. C’est ainsi que fut créée en 1993 la
Cour de justice de la République, grâce aux nouveaux articles 68-1,
68-2 et 68-3, et que les immunités parlementaires furent profondé-
ment modifiées en 1995 par l’introduction d’une nouvelle rédaction
pour les trois derniers alinéas de l’article 26.
De plus, l’adaptation de la Constitution aux règles de compétence
de la Cour, susceptibles de priver de leurs effets les lois d’amnistie
et les régimes de prescription, ainsi qu’à certains pouvoirs déroga-
toires du Procureur près la Cour aurait, en tout état de cause, néces-
sité l’insertion dans la Constitution d’au moins un article nouveau,
ces questions ne faisant l’objet d’aucune disposition constitution-
nelle préexistante.
Le recours à un article 53-2 unique de portée générale a paru fina-
lement la solution la plus facile.
Elle n’était pas sans précédent. Les révisions constitutionnelles
préalables à la ratification des traités de Maastricht, puis d’Amster-
dam, avaient déjà incorporé dans la Constitution des dispositions de
portée générale qui dispensèrent d’avoir à procéder à des modifica-
tions plus amples et très difficiles, du texte constitutionnel. Ainsi
l’article 88-2 de la Constitution, tel qu’issu des lois constitution-
Rev. trim. dr. h. (2000) 663

nelles du 25 juin 1992 et du 25 janvier 1999, dispose que « la France


consent aux transferts de compétences nécessaires à l’établissement
de l’Union économique et monétaire européenne » et que « peuvent
être consentis les transferts de compétences nécessaires à la détermi-
nation des règles relatives à la libre circulation des personnes et aux
domaines qui lui sont liés ».
Le choix opéré, pour l’article 53-2, d’une formule potestative,
« La République peut reconnaître » la juridiction de la Cour, plutôt
que d’une formule impérative, « La République reconnaît », vise à
tenir compte du fait que la révision, selon l’article 54 de la Constitu-
tion, a seulement pour objet de rendre possible la ratification du
traité, et que l’autorisation et la décision de cette ratification relè-
vent d’autres procédures, ces opérations étant indépendantes de la
révision ( 39). Une telle approche a également été retenue avec la
révision constitutionnelle du 25 janvier 1999 tendant à rendre pos-
sible la ratification du Traité d’Amsterdam. Les dispositions de l’ar-
ticle 88-2 de la Constitution qui résultent de cette révision pré-
voient, en effet, comme on l’a vu, que les transferts des compétences
liées à la libre circulation des personnes « peuvent être consentis ».
L’introduction de l’article 53-2 est donc le fruit d’une volonté
d’éviter des modifications trop importantes du texte constitutionnel
et de respecter pleinement la distinction entre la révision de la
Constitution et la ratification du traité, à proprement parler. Mais,
le résultat de la révision du 11 juillet 1999 n’est pas exempt de fai-
blesses.

2. Les faiblesses de la révision


Une première réserve concerne la référence faite par le nouvel
article 53-2 à la « juridiction » de la Cour pénale internationale plu-
tôt qu’à sa « compétence ».
Le rapport établi sur le projet de révision au nom de la commis-
sion des lois de l’Assemblée nationale révèle que l’utilisation du
terme « compétence » avait été jugée trop restrictive par le Gouver-
nement, lors de l’élaboration du projet de loi constitutionnelle. Si
l’expression « reconnaître la compétence de la Cour » permettait de
lever l’inconstitutionnalité de la compétence de la Cour à l’égard du

(39) A. Vidalie, rapport au nom de la commission des lois, relatif à la Cour


pénale internationale, 31 mars 1999, AN, Doc. parl., XI e législature, n o 1501, p. 39 ;
R. Badinter, rapport au nom de la commission des lois, relatif à la Cour pénale
internationale, 28 avril 1999, Sénat, Doc. parl., 1998-1999, n o 318, p. 16.
664 Rev. trim. dr. h. (2000)

Président de la République, des ministres et des parlementaires


ainsi qu’à l’égard des faits prescrits ou amnistiés par la loi française,
elle ne couvrait pas, cependant, selon le Gouvernement, la question
des pouvoirs d’enquête du Procureur près la Cour ( 40). L’expression
« reconnaître la juridiction de la Cour » est apparue comme une for-
mule plus large réglant l’ensemble des problèmes de contrariété avec
la Constitution ( 41).
Il semble donc que le terme « juridiction » doit recevoir à l’ar-
ticle 53-2 un sens assez diffus, proche de celui du mot anglais « juris-
diction », pour désigner, de façon assez générale, une forme d’auto-
rité ( 42). Néanmoins, l’emploi de ce terme est discutable car le sens
qu’il reçoit normalement en droit international public, quand on
parle de la « juridiction » d’un tribunal international est plus restric-
tif. La juridiction d’une cour est alors comprise comme étant le pou-
voir de cette cour de dire le droit entre les parties ( 43), le pouvoir
de connaître de certaines affaires ( 44). Dans cette optique, recon-
naître la juridiction d’une cour revient à reconnaître son pouvoir de
juger, l’expression est d’ailleurs consacrée ( 45). La formule, en
revanche, ne vise pas vraiment le pouvoir d’enquêter.
La rédaction de l’article 53-2 n’est donc pas très heureuse. Une
solution plus satisfaisante aurait consisté, à notre sens, non pas à
abandonner le terme de « compétence » au profit de celui de « juri-
diction », mais à dissocier la Cour et le Procureur dans la rédaction
de l’article 53-2 en stipulant, par exemple, que la « République peut
reconnaître la compétence de la Cour pénale internationale et du
Procureur près la Cour ». La solution était d’autant plus envisa-
geable que le Statut de la Cour pénale internationale fait du Procu-
reur une entité dotée d’une capacité d’initiative et de réels pouvoirs
propres ( 46).

(40) A. Vidalie, rapport préc., pp. 40-41.


(41) Ibid.
(42) Voy. ce terme dans R. Guillien et J. Vincent, Lexique de termes juridiques,
Dalloz, Paris, 1999, 12 e ed.
(43) J. Combacau et S. Sur, Droit international public, Montchrestien, Paris,
1997, 3 e éd., p. 569.
(44) Voy. le terme « juridiction » dans J. Basdevant, Dictionnaire de la terminolo-
gie du droit international, Sirey, Paris, 1960.
(45) Voy. par exemple le Statut de la Cour internationale de justice, article 36,
paragraphe 2 : « Les Etats parties au présent Statut pourront, à n’importe quel
moment, déclarer reconnaître [...] la juridiction de la Cour sur tous les différends
d’ordre juridique ayant pour objet... ».
(46) Statut CPI, art. 15.
Rev. trim. dr. h. (2000) 665

Le nouvel article 53-2 manque également de clarté sur le point de


savoir s’il a pour effet de couvrir et de rendre conforme à la Consti-
tution les modifications futures du Statut de la Cour pénale interna-
tionale. L’article prévoit la reconnaissance de la juridiction de la
Cour « dans les conditions prévues par le traité signé le 18 juillet
1998 ». Or, deux lectures de ce passage sont possibles. On peut com-
prendre que l’article 53-2 permet de reconnaître la juridiction de la
Cour uniquement telle qu’elle ressort du Statut à la date du 18 juil-
let 1998. Dans ce cas l’article 53-2 ne couvrirait pas les futures
modifications de celui-ci. Mais on peut également estimer que, puis-
que le Statut consacre des procédures d’amendement, la reconnais-
sance de la juridiction de la Cour « dans les conditions prévues par
le traité signé le 18 juillet 1998 », rend nécessairement conformes à
la Constitution les futurs amendements qui seront adoptés dans les
conditions prévues par le Statut, tout au moins si ces amendements
ne dépassent pas par leur portée le champ d’application attribué à
la notion de juridiction de la Cour à l’article 53-2.
Le Statut de la Cour pénale internationale établit deux procé-
dures d’amendement. La première concerne les amendements
mineurs « de caractère exclusivement institutionnel » ( 47). Ces propo-
sitions d’amendement sont communiquées à chaque Etat partie et
doivent être, en principe, adoptées par consensus. Si celui-ci fait
défaut l’adoption peut se faire à la majorité des deux tiers, dans le
cadre de l’Assemblée des Etats parties ou d’une conférence spéciale
de révision. La portée uniquement technique de ces amendements
ne devrait pas poser de problèmes de contrariété avec la Constitu-
tion. L’autre procédure est la procédure normale d’amendement,
qui ne pourra d’ailleurs être mise en œuvre qu’à l’expiration d’une
période de sept ans après l’entrée en vigueur du Statut ( 48). Elle pré-
voit la communication à chaque Etat partie des propositions
d’amendement ainsi que leur adoption, au sein de l’Assemblée des
Etats parties ou d’une conférence de révision, par consensus ou un
vote à la majorité des deux tiers. Cependant, une étape supplémen-
taire est ici ajoutée à la procédure, la proposition adoptée devant
ensuite être ratifiée par chaque Etat et ne pouvant entrer en
vigueur qu’après avoir été ratifiée par les sept huitièmes des Etats
parties. On note que le Statut prévoit expressément la réunion
d’une conférence de révision sept ans après son entrée en vigueur

(47) Statut CPI, art. 122.


(48) Statut CPI, art. 121.
666 Rev. trim. dr. h. (2000)

pour examiner et adopter une définition du crime d’agression ainsi


que tout autre amendement nécessaire ( 49).
La question de la possible inconstitutionnalité d’un amendement
adopté par le biais de cette dernière procédure pourrait se poser et
faire l’objet d’une saisine du Conseil constitutionnel, sur la base de
l’article 54 de la Constitution, avant que la France ne procède à sa
ratification. En effet, certains Etats souhaiteraient, par exemple,
que la prochaine conférence de révision du Statut ait pour résultat
de ne permettre à la Cour de condamner un accusé pour crime
d’agression que si le Conseil de sécurité des Nations Unies a
constaté préalablement l’existence d’un acte d’agression ( 50). Or un
tel choix pourrait porter atteinte à plusieurs principes constitution-
nels, applicables au droit pénal et à la procédure pénale. Dans la
mesure où la définition du crime d’agression introduit dans le Sta-
tut, devrait reposer pour partie sur des constatations subséquentes
d’un organe au caractère politique prononcé qu’est le Conseil de
sécurité, la question du respect de la règle « Nullum crimen sine
lege » pourrait se poser. L’application du principe de non-rétroacti-
vité de la loi pénale pourrait même être mise en cause, si on envi-
sage qu’une personne pourrait être accusée devant la Cour de crime
d’agression pour des faits commis avant que n’ait eu lieu la consta-
tation d’agression par le Conseil de sécurité, alors même que cette
constatation participerait de la définition de ce crime. Enfin, le res-
pect de la présomption d’innocence serait également discutable
puisque dès avant le commencement du procès de l’accusé devant
la Cour pour crime d’agression, le Conseil de sécurité aurait déjà
établi l’existence de cette agression.
La portée du nouvel article 53-2 de la Constitution par rapport
aux futurs amendements concernant le Statut de la Cour pénale
internationale, est donc un enjeu non négligeable.
Au moment de la révision de la Constitution pour procéder à l’in-
troduction du nouvel article 53-2, les rapports sur le projet de loi
constitutionnelle, établis au nom de la commission des lois de l’As-
semblée nationale ainsi qu’au nom de la commission des lois du
Sénat, ont clairement pris position pour une interprétation restric-
tive du texte allant même jusqu’à présenter cette lecture comme

(49) Statut CPI, art. 123.


(50) Voy. B. Genevois, op. cit., p. 290 ; voy. aussi B. Rudolf, « Considérations
constitutionnelles à propos de l’établissement d’une justice pénale internationale »,
R.F.D. const., 1999, n o 39, pp. 465-466.
Rev. trim. dr. h. (2000) 667

résultant d’une volonté délibérée du Gouvernement ( 51). Les rappor-


teurs ont réaffirmé cette interprétation lors de la discussion du pro-
jet de loi devant leur chambre respective, sans qu’elle n’ait jamais
été contestée ( 52). On peut donc en déduire que, dans l’optique du
constituant, la rédaction du nouvel article 53-2 n’a pas pour effet de
rendre automatiquement conforme à la Constitution les futurs
amendements au Statut et que ceux-ci nécessiteront, le cas échéant,
une nouvelle révision de la Constitution avant que l’on puisse procé-
der à leur ratification.
Cependant, le véritable problème est de savoir quelle sera l’inter-
prétation de l’article 53-2 retenue par le Conseil constitutionnel s’il
devait être saisi, sur la base de l’article 54 de la Constitution, d’un
amendement au Statut. Sans doute l’interprétation du constituant
dérivé devrait avoir un impact déterminant sur la lecture qu’aura
le Conseil de cet article, mais on sait également que ce dernier a ten-
dance à ne pas s’estimer formellement lié par les travaux prépara-
toires de cette nature et qu’il est particulièrement attaché à sa
capacité de mener une politique jurisprudentielle autonome ( 53). On
rappellera ici que selon la tradition juridique française la valeur
constitutionnelle est accordée aux textes adoptés et non aux inten-
tions de ses auteurs. En l’occurrence, les intentions du constituant
ne sauraient rencontrer complètement l’ambiguïté de la rédaction
du nouvel article 53-2. Un élément d’incertitude demeure donc
quant à la lecture que le Conseil constitutionnel retiendra en défini-
tive de cet article.
On note enfin un problème général de lisibilité quant à la révision
constitutionnelle opérée. La phrase selon laquelle « La République
peut reconnaître la juridiction de la Cour pénale internationale dans
les conditions prévues par le traité signé le 18 juillet 1998 », renvoie
à un texte externe à la Constitution. La portée du nouvel article 53-
2 est ainsi directement conditionnée par le contenu du Statut de la
Cour pénale internationale, alors même que le Statut n’est en
aucune manière annexé à la Constitution. Il est pour le moins diffi-
cile de déduire de la rédaction laconique du nouvel article 53-2 que

(51) A. Vidalie, rapport préc., p. 40; R. Badinter, rapport préc., p. 16.


(52) Intervention du rapporteur Alain Vidalie, 2 e séance du 6 avril 1999, J.O.
AN [CR] n o 32, p. 3301 ; intervention du rapporteur Robert Badinter, séance du
29 avril 1999, J.O. Sénat [CR] n o 38, p. 2570.
(53) Pour une étude sur la prise en compte par le Conseil constitutionnel des tra-
vaux préparatoires des lois constitutionnelles récentes voy. P. Josse, Le rôle de la
notion de travaux préparatoires dans la jurisprudence du Conseil constitutionnel,
L.G.D.J., Paris, 1998, pp. 56-66.
668 Rev. trim. dr. h. (2000)

les articles 26, 68 et 68-1 sur les immunités sont implicitement


modifiés, que le dessaisissement de certaines compétences de l’auto-
rité judiciaire au profit du Procureur près la Cour est autorisé et
que les principes de la prescription et de l’amnistie sont en partie
réaménagés.
Sans doute l’article 53-2 n’est-il pas seul en cause. L’article 88-2,
tel qu’issu des lois constitutionnelles du 25 juin 1992 et du 25 jan-
vier 1999, pourrait faire l’objet de critiques similaires. Il autorise
« les transferts de compétences nécessaires à l’établissement de
l’Union économique et monétaire européenne » selon « les modalités
prévues par le traité sur l’Union européenne signé le 7 février 1992 »,
ainsi que « les transferts de compétences nécessaires à la détermina-
tion des règles relatives à la libre circulation des personnes et aux
domaines qui lui sont liés » selon « les modalités prévues par le traité
instituant la Communauté européenne, dans sa rédaction résultant
du traité signé le 2 octobre 1997 ».
Il y a, selon l’expression du sénateur Patrice Gélard, « un vrai
problème de démocratisation de notre droit » ( 54), dans la mesure où
la Constitution devient de moins en moins accessible au citoyen
français. Confronté au développement du droit international et
européen, qui nécessite des adaptations plus fréquentes de la Consti-
tution, les constituants semblent préférer les révisions a minima qui
permettent de dénaturer le moins possible le texte constitutionnel.
Reste que l’inconvénient de telles révisions laconiques et générales,
qui renvoient pour une grande partie à des textes externes à la
Constitution, est que le texte constitutionnel devient difficilement
compréhensible. Les rapports entre le droit constitutionnel et le
droit international risquent de s’avérer de plus en plus problémati-
ques au fur et à mesure de l’édification de ce dernier.

II. — La question de l’intégration du Statut


au bloc de constitutionnalité

L’incorporation du Statut de la Cour pénale internationale dans


notre ordre juridique interne par la voie de la ratification, amène à
s’interroger sur son éventuelle intégration dans le bloc de constitu-
tionnalité, une fois son entrée en vigueur acquise. La révision de la
Constitution et un changement dans la jurisprudence du Conseil

(54) Intervention du sénateur Patrice Gelard, séance du 29 avril 1999, J.O.


Sénat [CR] n o 38, p. 2573.
Rev. trim. dr. h. (2000) 669

constitutionnel sont, en effet, de nature à relancer le débat sur l’ex-


tension du bloc de constitutionnalité ( 55). La question est d’autant
plus fondée que l’intégration du Statut présenterait des virtualités
intéressantes.
Le Statut précise que la Cour pénale internationale est « complé-
mentaire des juridictions criminelles nationales » ( 56), ce qui impli-
que que ces dernières ont une responsabilité première pour réprimer
les crimes énumérés dans le Statut. Plus généralement, le préambule
du Statut affirme dans son quatrième alinéa, que « les crimes les
plus graves qui touchent l’ensemble de la communauté internatio-
nale ne sauraient rester impunis et que leur répression doit être effec-
tivement assurée par des mesures prises dans le cadre national [c’est
nous qui soulignons] et par le renforcement de la coopération inter-
nationale ». Ne faut-il pas interpréter cette disposition comme signi-
fiant que la mise en place d’un dispositif répressif international ne
saurait dispenser les Etats d’accompagner cet effort par une politi-
que juridique nationale qui soit volontaire et effective ? Dans le
cadre du contrôle de constitutionnalité des lois qu’il exerce et dans
la mesure où le Statut se verrait reconnaître une valeur constitu-
tionnelle, le Conseil constitutionnel ne pourrait-il s’appuyer sur les
dispositions mentionnées pour développer une jurisprudence
constructive ? Celle-ci consisterait, par exemple, à s’assurer que les
lois dont il est saisi ne sont pas directement ou indirectement
incompatibles avec les qualifications des crimes relevant de la com-
pétence de la Cour pénale internationale ou avec le principe d’im-
prescriptibilité de ces crimes contenu dans le Statut, ceci au nom
d’une exécution effective et réellement de bonne foi des obligations
contractées par la France ( 57). En vertu du même principe de la

(55) Dans sa décision IVG du 15 janvier 1975 (décision n o 74-54, DC, Rec., p. 19),
le Conseil constitutionnel a posé le principe de l’exclusion des traités internationaux
du bloc de constitutionnalité. Ce bloc, tel qu’issu de la jurisprudence du Conseil com-
porte, pour l’instant, la Constitution de 1958, le préambule de la Constitution de
1946, la Déclaration de 1789, les principes fondamentaux reconnus par les lois de la
République et d’autres principes à valeur constitutionnelle.
(56) Statut CPI, préambule, paragraphe 10 et article premier.
(57) On note que le Code pénal français peut apparaître, dans sa rédaction
actuelle, plus restrictif que le Statut de la Cour pénale internationale, en particulier
pour ce qui est de la définition du crime contre l’humanité et de l’application du
principe d’imprescriptibilité qui ne s’étend pas aux crimes de guerre. Voy. cependant
la note 20. Le contrôle de constitutionnalité par voie d’action a priori qui est exercé
par le Conseil constitutionnel ne peut porter sur ces dispositions légales en vigueur.
Cependant, il n’est pas inenvisageable que les juges judiciaires et administratifs puis-
sent décider de les écarter au profit des stipulations du Statut en vertu du principe

670 Rev. trim. dr. h. (2000)

bonne foi, le Conseil pourrait également exercer un contrôle sur les


lois d’amnistie afin de vérifier que celles-ci ne portent pas, fût-ce
involontairement, sur des crimes visés par le Statut. De même, puis-
que l’article 86 du Statut fait peser sur tout Etat partie une obliga-
tion générale de coopérer avec la Cour dans les enquêtes et pour-
suites qu’elle mène et que l’article 88 édicte que les Etats parties
« veillent à prévoir dans leur législation nationale les procédures qui
permettent la réalisation de toutes les formes de coopération », le
Conseil pourrait décider de censurer toute loi soumise à son examen
qui, selon lui, méconnaîtrait ou serait contraire à cette exigence de
coopération.
La question de l’extension du bloc de constitutionnalité n’est
donc pas purement théorique et c’est pourquoi il convient de l’envi-
sager. La mention explicite du Statut dans la Constitution (A) grâce
au nouvel article 53-2 et l’abandon partiel par le Conseil constitu-
tionnel, dans sa décision du 22 janvier 1999, de la condition de réci-
procité prévue à l’article 55 (B) fixant la primauté du traité sur la
loi, sembleraient ouvrir deux voies pour une telle extension.

A. — La mention explicite du Statut


dans la Constitution
Certains ont affirmé que le nouvel article 53-2, par sa référence
expresse au Statut de la Cour pénale internationale, aura pour effet
de constitutionnaliser celui-ci, dès son entrée en vigueur acquise ( 58).
Des arguments doctrinaux (1) généraux peuvent venir étayer une
telle assertion, mais ils sont à confronter à une jurisprudence oppo-
sée (2) du Conseil constitutionnel.

1. Les arguments doctrinaux


Le raisonnement selon lequel tout texte externe à la Constitution,
lorsque celle-ci en fait explicitement mention, doit être considéré


de primauté du traité sur la loi, issu de l’article 55 de la Constitution, et au regard
du principe de bonne foi tel qu’il peut paraître se dégager du Statut. En tous cas,
la déclaration interprétative jointe par le gouvernement français à la ratification et
qui porte sur la définition du crime de guerre contenue dans le Statut, devrait lier
tant le Conseil constitutionnel que les juridictions judiciaires et administratives.
(58) Voy. B. Tabaka, « Ratification du Statut de la Cour Pénale Internationale :
La révision constitutionnelle française et rapide tour du monde des problèmes
posés », La jurisprudence française (site Internet), http://jurisweb.citeweb.net/
articles/17051999.htm, 17 mai 1999.
Rev. trim. dr. h. (2000) 671

comme constitutionnalisé et donc intégré au bloc de constitutionna-


lité, peut être présenté comme une volonté de prolongement et
d’élargissement de la jurisprudence du Conseil constitutionnel par
laquelle ce dernier a précisément créé le bloc de constitutionnalité.
Les arguments invoqués peuvent se résumer comme suit. Le pre-
mier alinéa du préambule de la Constitution prévoyant que « Le
peuple proclame solennellement son attachement aux droits de
l’homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu’ils ont
été définis par la Déclaration de 1789, confirmés et complétés par
le préambule de la Constitution de 1946 », le Conseil a estimé devoir
constitutionnaliser la Déclaration de 1789, le préambule de la
Constitution de 1946 ainsi qu’indirectement les principes fondamen-
taux reconnus par les lois de la République que le préambule de la
Constitution de 1946 mentionne sans les énumérer. Dès lors, ce qui
a été fait avec le préambule de la Constitution devrait l’être a for-
tiori avec la Constitution elle-même. Toute référence explicite dans
la Constitution à un texte externe, sans même qu’il soit repris in
extenso, devrait aboutir à l’incorporation de ce dernier dans le bloc
de constitutionnalité. Eventuellement, tout renvoi opéré par ce
texte externe à d’autres textes pourrait amener ces derniers, par un
effet de ricochet, à intégrer à leur tour le bloc de constitutionnalité.
La notion de Constitution recevrait ainsi une définition uniquement
formelle. Un texte acquiert une valeur constitutionnelle non pas
parce qu’il traite de l’organisation des pouvoirs publics ou garantit
certains droits fondamentaux, mais parce qu’il a été clairement
adopté par le Constituant, adoption qui peut se traduire par un ren-
voi explicite à ce texte.
Cette argumentation a été utilisée par certains auteurs à propos
du Traité de Maastricht ( 59). Il a été affirmé que puisque le
titre XIV de la Constitution mentionne à plusieurs reprises ce
Traité, celui-ci devrait être intégré au bloc de constitutionnalité. Le
titre XIV comporte l’article 88-1 qui précise que « La République
participe aux Communautés et à l’Union européenne ». Les
articles 88-2 et 88-3 de ce même titre stipulaient ne s’appliquer que
« sous réserve de réciprocité et selon les modalités prévues par le
traité sur l’Union européenne signé le 7 février 1992 », mais cette sti-
pulation ne concerne plus maintenant que certaines dispositions ( 60).

(59) Voy. D. Rousseau, Droit du contentieux constitutionnel, Montchrestien, Paris,


1995, 4 e ed., p. 106 ; voy. aussi E. Picard, « Vers l’extension du bloc de constitution-
nalité au droit européen? », R.F.D. adm., 1993, n o 9 (1), pp. 52-54.
(60) L’article 88-2 a été modifié par la loi constitutionnelle du 25 janvier 1999,
adoptée pour permettre la ratification du Traité d’Amsterdam.
672 Rev. trim. dr. h. (2000)

Il a été soutenu également que l’intégration du Traité de Maastricht


au bloc de constitutionnalité devrait entraîner indirectement l’inté-
gration de la Convention européenne des droits de l’homme puisque
les articles F, paragraphe 2, ainsi que K 2, du Traité de Maastricht
s’y réfèrent et affirment l’attachement de l’Union européenne à son
contenu ( 61).
On pourrait donc penser, dans une même logique, que la stipula-
tion du nouvel article 53-2 selon laquelle « La République peut
reconnaître la juridiction de la Cour pénale internationale dans les
conditions prévues par le traité signé le 18 juillet 1998 », devrait
entraîner l’incorporation du Statut dans le bloc de constitutionna-
lité, dès que son entrée en vigueur sera acquise. Mais on note, à ce
stade, que la jurisprudence du Conseil constitutionnel semble rester
peu réceptive à ce genre de raisonnement.

2. Une jurisprudence opposée


Le fait que le Traité de Maastricht, n’est toujours pas intégré glo-
balement par le Conseil constitutionnel aux normes de référence à
valeur constitutionnelle est la preuve, si besoin en est, que les argu-
ments doctrinaux en faveur de l’incorporation dans le bloc de
constitutionnalité de tout texte auquel la Constitution fait une réfé-
rence explicite, n’ont pas été reçus, dans leur portée générale, sur le
plan jurisprudentiel. Cependant, certains ont vu dans les développe-
ments récents du droit constitutionnel un infléchissement de la posi-
tion du Conseil dans certaines circonstances ponctuelles, spécifique-
ment visées par la Constitution. Se pourrait-il qu’il s’agisse de pre-
mières brèches laissant augurer un ralliement à terme du Conseil
aux arguments doctrinaux évoqués plus haut, ralliement qui ouvri-
rait le chemin à la constitutionnalisation du Statut de la Cour
pénale internationale ? L’examen des cas particuliers en cause
conduit, nous semble t-il, à une réponse plutôt négative.
Le premier cas de figure invoqué est lié à l’article 88-3 de la
Constitution. Introduit par la loi constitutionnelle du 25 juin 1992,
cet article prévoit qu’une loi organique devra fixer le droit de vote
et d’éligibilité aux élections municipales des ressortissants de
l’Union européenne résidant en France. Mais il précise que la recon-
naissance de ce droit de vote et d’éligibilité doit se faire « sous
réserve de réciprocité et selon les modalités prévues par le traité sur
l’Union européenne signé le 7 février 1992 ». Le Conseil constitution-

(61) E. Picard, op. cit., p. 53.


Rev. trim. dr. h. (2000) 673

nel en a déduit, dans une décision du 2 septembre 1992 ( 62), que la


loi organique devra non seulement respecter la Constitution mais
également l’article 8B, paragraphe 1 er du Traité de Maastricht sur le
droit de vote et d’éligibilité, et en particulier les normes de droit
communautaire dérivé que cet article appelle expressément pour sa
mise en œuvre ( 63). Adoptée en 1998, la loi organique concernée fut
soumise au contrôle de constitutionnalité du Conseil conformément
au premier alinéa de l’article 61 de la Constitution. Le Conseil, dans
sa décision du 20 mai 1998 ( 64), exerça son contrôle, comme il l’avait
annoncé, non seulement au regard de la Constitution mais aussi par
rapport à l’article 8 B, paragraphe 1 er du Traité de Maastricht et à
la directive communautaire qui portait application de cet
article ( 65).
L’attitude du Conseil amena certains à penser qu’il avait opté
pour l’introduction ponctuelle dans le bloc de constitutionnalité de
l’article 8 B, paragraphe 1 er et de la directive communautaire en
question, du fait que l’article 88-3 de la Constitution y renvoyait
clairement ( 66). D’aucuns estimèrent aussi que cet exemple de
constitutionnalisation pourrait servir de prémisse à une politique
générale d’extension du bloc de constitutionnalité qui suivrait une
logique similaire ( 67).
C’est là, nous semble t-il, une vision discutable des choses. On
notera, tout d’abord, qu’au regard de la formulation spécifique de
l’article 88-3, le Conseil ne pouvait faire autrement que de prendre
en compte certains aspects du droit communautaire dans le cadre
du contrôle qu’il exerçait. Sa situation était très particulière, l’ar-
ticle 88-3 ne faisant pas simplement une référence explicite au droit
communautaire mais rendant littéralement sa prise en compte obli-
gatoire, nuance importante qui limite la portée du précédent. Sur-
tout, le Conseil constitutionnel n’a pas, selon nous, reconnu une
valeur constitutionnelle au droit communautaire dont il a fait
usage. Cela ressort du dernier considérant de la décision du 20 mai

(62) Décision n o 92-312 DC, Maastricht II, Rec., p. 76.


(63) Considérant n o 28.
(64) Décision n o 98-400 DC, Loi organique relative à l’exercice par les citoyens de
l’Union européenne résidant en France, autres que les ressortissants français, du
droit de vote et d’éligibilité aux élections municipales, J.O., 26 mai 1998, p. 8003.
(65) Considérant n o 4.
(66) Voy. E. Picard, op. cit., pp. 48-50; voy. aussi B. Genevois, « Le droit de
vote des citoyens de l’Union européenne aux élections municipales : un contrôle à
quadruple détente ? », RFD adm., 1998, n o 14 (4), p. 675.
(67) Voy. E. Picard, op. cit., pp. 52-54.
674 Rev. trim. dr. h. (2000)

1998 selon lequel « le texte examiné n’est contraire à aucun principe


ni à aucune norme constitutionnelle, non plus qu’à aucune des
normes communautaires de référence applicables en l’espèce ». La
dissociation des normes communautaires par rapport aux normes
constitutionnelles indique bien, nous semble t-il, que les premières
ne relèvent pas des secondes. Il n’y a donc pas eu, à proprement
parler, d’extension, même ponctuelle, du bloc de constitutionnalité.
Il est d’autres dispositions de la Constitution dont le Conseil
constitutionnel a eu à connaître, qui ont, elles aussi, été source de
conclusions prêtant à controverse.
La loi constitutionnelle du 20 juillet 1998 a introduit sous le
titre XIII de la Constitution, qui porte désormais sur la Nouvelle-
Calédonie, deux articles 76 et 77. Le premier prévoit l’organisation
d’une consultation des populations de Nouvelle-Calédonie sur l’ac-
cord de Nouméa du 5 mai 1998 qui concerne l’évolution politique et
juridique de cette collectivité de la République. La consultation eut
lieu le 8 novembre 1998 et a abouti à l’approbation par les popula-
tions de l’accord de Nouméa. L’article 77 entrait alors en jeu. Il sti-
pule, notamment, qu’une loi organique assurant l’évolution institu-
tionnelle et politique du territoire doit être adoptée « dans le respect
des orientations définies » par l’accord de Nouméa, et « selon les
modalités nécessaires à sa mise en œuvre ». Une fois adoptée, cette
loi organique fut soumise au contrôle de constitutionnalité du
Conseil, prévu au premier alinéa de l’article 61. Dans une décision
du 15 mars 1999 ( 68), le Conseil contrôla cette loi par rapport à la
Constitution et également au regard « des orientations définies par
l’accord de Nouméa, lequel déroge à un certain nombre de règles ou
principes de valeur constitutionnelle » ( 69). Cette loi organique fut
même déclarée « contraire à la Constitution », notamment parce
qu’elle ne respectait pas une des orientations de cet accord de Nou-
méa ( 70).
Suite à cette décision d’aucuns affirmèrent que le Conseil consti-
tutionnel avait ainsi incorporé au bloc de constitutionnalité un
texte externe à la Constitution, en l’occurrence l’accord de Nouméa,
parce que l’article 77 y renvoyait expressément et qu’une telle déci-
sion traduisait une véritable consécration du principe de constitu-

(68) Décision n o 99-410 DC, Loi organique relative à la Nouvelle-Calédonie, J.O.,


21 mars 1999, p. 4234.
(69) Considérant n o 3.
(70) Cf. dispositif de la décision.
Rev. trim. dr. h. (2000) 675

tionnalisation des textes auxquels il était fait référence explicite


dans la Constitution ( 71).
Cette lecture ne saurait complètement convaincre. Dans ce cas
également, le Conseil se trouvait dans une situation où il s’est vu
contraint, en l’occurrence par la rédaction de l’article 77, de se réfé-
rer à un texte externe à la Constitution. Il y avait là, en effet, plus
qu’une simple référence explicite à l’accord de Nouméa. La solution
retenue en l’espèce ne peut donc avoir une signification de portée
générale. Qui plus est, le Conseil, à nouveau, n’a pas octroyé, selon
nous, une valeur constitutionnelle au texte en question. S’il admet
que le non-respect de l’accord de Nouméa entraîne bien une contra-
riété avec la Constitution, le 52 e considérant de sa décision devrait
lever l’ambiguïté. Celui-ci précise qu’en ayant ignoré certaines sti-
pulations de l’accord de Nouméa, un alinéa de la loi « a méconnu
l’obligation que faisait au législateur organique l’article 77 de la
Constitution de respecter les orientations définies par l’accord de
Nouméa et de fixer les modalités nécessaires à sa mise en œuvre ».
En somme, l’inconstitutionnalité ne résulte pas per se du non-res-
pect de l’accord de Nouméa, mais bien du non-respect de l’article 77
de la Constitution qui y renvoie. Le détour par l’article 77, qui est
ainsi opéré par le Conseil, démontre que l’accord de Nouméa ne
reçoit pas en lui-même de valeur constitutionnelle. On notera, par
ailleurs, que, globalement dans la décision du 15 mars 1999, le res-
pect de l’accord de Nouméa est présenté comme une exigence de
l’application de l’article 77 de la Constitution.
En résumé, les enseignements de l’analyse de la jurisprudence qui
précède permettent de dégager trois points :
— Premièrement, le Conseil constitutionnel ne tient pas compte, en
principe, dans le cadre du contrôle de constitutionnalité des lois
qu’il exerce, des textes externes à la Constitution auxquels celle-
ci fait référence, même explicitement. Il ne le fait que de
manière ponctuelle, dans les seuls cas où cela correspond à la
volonté clairement exprimée du constituant.
— Deuxièmement, de tels cas demeurent exceptionnels dans la
Constitution et sont très strictement circonscrits. A l’évidence, le
nouvel article 53-2 sur la Cour pénale internationale, de par sa
formulation, n’entre pas dans ces cas de figure.

(71) O. Gohin, « L’évolution institutionnelle de la Nouvelle-Calédonie », A.J.D.A.,


1999, n o 6, pp. 503-504.
676 Rev. trim. dr. h. (2000)

— Troisièmement, dans les circonstances où le Conseil est amené à


tenir compte de tels textes externes dans le contrôle de constitu-
tionnalité qu’il exerce, ces derniers ne se voient pas reconnaître
une valeur constitutionnelle.
La jurisprudence du Conseil constitutionnel est, en fait, restée
imperméable aux arguments doctrinaux en faveur de l’extension du
bloc de constitutionnalité aux textes mentionnés explicitement par
la Constitution. On ne saurait voir dans les décisions récentes un
infléchissement, de sorte que l’intégration, par ce biais, du Statut de
la Cour pénale internationale au bloc de constitutionnalité semble
illusoire.
Une telle intégration peut-elle se faire par d’autres voies ? L’aban-
don partiel par le Conseil constitutionnel de la réserve de réciprocité
de l’article 55 de la Constitution permettrait peut-être de l’envisa-
ger.

B. — L’abandon partiel de la réserve


de réciprocité de l’article 55
L’abandon partiel par le Conseil, dans sa décision du 22 janvier
1999 sur la Cour pénale internationale, du principe selon lequel la
supériorité du traité sur la loi, prévue à l’article 55, ne vaut que
« sous réserve, pour chaque accord ou traité, de son application par
l’autre partie », conduit à la remise en cause possible d’une jurispru-
dence établie (1) depuis la décision IVG de 1975 qui excluait les
traités du bloc de constitutionnalité. Malgré tout, une extension de
ce bloc demeure très incertaine (2).

1. La remise en cause possible d’une jurisprudence établie


La décision IVG du 15 janvier 1975 ( 72) avait été l’occasion pour
le Conseil constitutionnel de prendre une position de principe sur
son aptitude à vérifier la conformité d’une loi par rapport à un
traité. Schématiquement, le Conseil avait alors estimé que si l’ar-
ticle 55 fixait le principe de supériorité du traité sur la loi, il n’im-
pliquait pas que le respect de ce principe devait être assuré dans le
cadre du contrôle de conformité des lois à la Constitution. Ceci
parce qu’il existe une différence de nature entre le contrôle de
constitutionnalité des lois, lequel présente un caractère « absolu et
définitif », une déclaration d’inconstitutionnalité empêchant de

(72) Décision 74-54 DC, préc.


Rev. trim. dr. h. (2000) 677

façon générale et irrémédiable la promulgation de la loi en question,


et le principe de supériorité du traité sur la loi, posé à l’article 55,
lequel revêt « un caractère à la fois relatif et contingent » ( 73). Rela-
tif, parce que la primauté du traité ne s’impose que dans les limites
de son champ d’application ; contingent, puisque le respect du traité
est subordonné à la condition de réciprocité de l’article 55, dont la
réalisation peut varier selon le comportement des Etats signataires
du traité et le moment où doit s’apprécier le respect de cette condi-
tion. Le Conseil avait conclu son raisonnement en affirmant qu’il ne
lui appartient pas « lorsqu’il est saisi en application de l’article 61 de
la Constitution d’examiner la conformité d’une loi aux stipulations
d’un traité ou d’un accord international » ( 74).
La décision IVG a été le fondement, jusqu’à maintenant, de la
jurisprudence du Conseil sur l’exclusion des traités du bloc de
constitutionnalité ( 75). Mais la décision sur le Statut de la Cour
pénale internationale pourrait aboutir à sa remise en question.
Dans le douzième considérant de la décision du 22 janvier 1999,
le Conseil précise, en effet, que « les obligations nées de tels engage-
ments [les engagements prévoyant la création d’une juridiction
internationale permanente destinée à protéger les droits fondamen-
taux appartenant à toute personne humaine et compétente pour
juger les responsables de crimes d’une gravité telle qu’ils touchent
l’ensemble de la communauté internationale] s’imposent à chacun
des Etats parties indépendamment des conditions de leur exécution
par les autres Etats parties ; qu’ainsi, la réserve de réciprocité men-
tionnée à l’article 55 de la Constitution n’a pas lieu de s’appliquer ».
En adoptant une telle position, le Conseil semble prendre en
compte l’article 60 de la Convention de Vienne du 23 mai 1969 sur
le droit des traités, qui, bien que non ratifiée par la France, reprend,
sauf exception, les règles du droit international coutumier que la
France reconnaît par le biais du quatorzième alinéa du préambule
de la Constitution de 1946 ( 76). Cet article 60 édicte que la violation

(73) Considérant n o 4.
(74) Considérant n o 7.
(75) Sur cette décision fondamentale du Conseil constitutionnel voy. note L. Fa-
voreu et L. Philip, Les grandes décisions du Conseil constitutionnel, Sirey, Paris,
1997, 9 e ed., pp. 310-331 ; note J. Rivero, A.J.D.A., 1975 n o 3, pp. 134-138 ; note
A. Pellet, Gaz. Pal., 14-15 janvier 1976, n os 14-15, pp. 25-28 ; note D. Ruzié,
J.D.I., 1975 n o 1, pp. 249 et s.; note L. Hamon, D., 24 septembre 1975, J., pp. 529-
532; note E.M. Bey, J.C.P., 1975, II, n o 180030.
(76) « La République française, fidèle à ses traditions, se conforme aux règles de
droit public international ».
678 Rev. trim. dr. h. (2000)

substantielle d’un traité par un Etat partie peut entraîner la sus-


pension ou l’extinction de ce traité pour les autres parties, sauf pour
ce qui est des dispositions relatives à la protection de la personne
humaine contenues dans les traités humanitaires. Certes, le rejet de
la réserve de réciprocité de l’article 55 est formulé en des termes
plus généraux que l’exception de l’article 60 de la Convention, mais
on ne peut s’empêcher de voir une corrélation entre l’attitude du
Conseil et l’état du droit international.
En tout état de cause, ce rejet pourrait servir d’argument en
faveur de l’intégration du Statut de la Cour pénale internationale
au bloc de constitutionnalité. Le fait que la réserve de réciprocité
de l’article 55 ne soit plus applicable au Statut, aboutit à ce que la
supériorité de ce traité sur la loi n’ait plus de caractère « contin-
gent », au sens où l’envisage le Conseil, puisque pour celui-ci cette
contingence résultait précisément du respect de la condition de réci-
procité. Le verrou essentiel du raisonnement de la jurisprudence
IVG a donc sauté. Reste l’argument basé sur le caractère « relatif »
de la supériorité du traité sur la loi. Mais celui-ci ne saurait s’appli-
quer au cas du Statut de la Cour pénale internationale. Lorsque ce
Statut sera entré en vigueur pour la France, la Cour pourra
connaître des faits commis par des personnes de nationalité fran-
çaise, où qu’elles se trouvent, ainsi que des faits commis sur le terri-
toire français ou à bord d’un navire ou d’un aéronef battant pavil-
lon français ou immatriculé en France ( 77). Le champ d’application
du Statut et du mécanisme de répression internationale des crimes
les plus graves qu’il consacre, est donc aussi général que celui de la
Constitution elle-même. Ainsi l’argumentation développée par le
Conseil dans sa décision IVG de 1975 cesse de porter en ce qui
concerne le Statut de la Cour pénale internationale.
Pour autant, il serait hasardeux d’affirmer que l’extension du
bloc de constitutionnalité à ce Statut va se réaliser.

2. Une extension du bloc de constitutionnalité qui demeure très


incertaine
On note tout d’abord, l’existence d’une possible objection à l’ex-
tension du bloc de constitutionnalité au Statut de la Cour pénale
internationale. Elle consisterait à remarquer que même en cas de
rejet de la réserve de réciprocité de l’article 55, la supériorité du
traité sur la loi préserve son caractère contingent du fait qu’un

(77) Statut CPI, article 12.


Rev. trim. dr. h. (2000) 679

traité peut cesser de s’appliquer pour la France à la suite d’une


simple dénonciation par le pouvoir exécutif ( 78). Le Statut ne fixe
aucune condition particulière quant au retrait d’un Etat et exige
seulement une notification au Secrétaire général des Nations
Unies ( 79). Malgré l’abandon de la réserve de réciprocité de l’ar-
ticle 55, il existerait donc toujours une différence de nature entre le
contrôle de constitutionnalité exercé par le Conseil et la supériorité
du traité sur la loi, différence qui empêcherait l’extension du bloc
de constitutionnalité.
Il nous faut également constater que la constitutionnalisation du
Statut ne serait pas sans entraîner quelques bouleversements.
C’est en premier lieu la question de son amendement qui retient
l’attention. On sait qu’une conférence de révision devra se réunir
sept ans après l’entrée en vigueur du Statut pour examiner, entre
autres, la définition du crime d’agression, aux fins de son incorpora-
tion dans ce Statut par un amendement ( 80). Si le Statut devait être
considéré comme une norme constitutionnelle, sa révision pourrait
s’avérer problématique.
Il faudrait ainsi admettre qu’une norme constitutionnelle peut
être modifiée par le biais d’une procédure distincte de celles prévues
à cet effet par les articles 89 et éventuellement 11 de la Constitu-
tion. Il faudrait accepter que des instances internationales et des
Etats étrangers peuvent participer, en vertu d’une procédure inter-
nationale, à la révision d’une norme constitutionnelle française. Il
faudrait surtout accepter qu’une telle révision ne peut pas se faire
par la seule volonté du Constituant français et sans un assentiment
au niveau international. La chose ne va pas de soi. L’ingérence
étrangère dans la révision d’une norme de droit constitutionnel
français pose inéluctablement le problème de l’atteinte à la souve-
raineté nationale. Le Conseil constitutionnel a estimé qu’une telle
atteinte existait si des citoyens de l’Union européenne pouvaient
participer, même indirectement, à l’élection du Sénat, dans la
mesure où celui-ci, en tant que détenteur du pouvoir législatif, par-
ticipait à l’exercice de la souveraineté nationale ( 81). Serait-ce pour

(78) Voy. L. Favoreu et L. Philip, op. cit., p. 319 (note sur la décision IVG du
15 janvier 1975). Les auteurs estiment qu’un tel pouvoir de dénonciation est une
illustration du caractère contingent de la supériorité du traité sur la loi.
(79) Statut CPI, article 127.
(80) Statut CPI, article 123.
(81) Décision 92-308 DC, 9 avril 1992, préc.
680 Rev. trim. dr. h. (2000)

admettre ensuite que, de facto, le pouvoir constituant dérivé réside


pour partie dans les mains de puissances étrangères ?
Par ailleurs, le contrôle de la conformité à la Constitution des
amendements importants au Statut, sur la base de l’article 54,
consisterait en définitive, pour le Conseil constitutionnel, à devoir
examiner la constitutionnalité d’une révision constitutionnelle. Une
telle opération n’est envisageable qu’en distinguant des normes
constitutionnelles de « premier rang » et de « second rang ». Or le
Conseil s’est toujours opposé à toute forme de hiérarchisation tran-
chée des normes du bloc de constitutionnalité.
Il convient aussi de prévoir que l’extension du bloc de constitu-
tionnalité au Statut de la Cour pénale internationale du fait de
l’abandon de la réserve de réciprocité de l’article 55, ouvrirait logi-
quement la porte à des extensions similaires aux autres traités pour
qui la réserve serait également écartée. Or on voit mal comment le
Conseil, qui a abandonné cette réserve dans le cas du Statut de la
Cour pénale internationale au motif qu’il met en place une juridic-
tion « destinée à protéger les droits fondamentaux appartenant à
toute personne humaine », pourrait durablement maintenir cette
même réserve pour la Convention européenne des droits de l’homme
et pour les traités humanitaires auxquels la France est partie. La
configuration du bloc de constitutionnalité pourrait donc, à terme,
être profondément bouleversée, en raison du précédent que consti-
tuerait l’incorporation du Statut de la Cour pénale internationale.
Ce bouleversement, qui aboutirait à une augmentation importante
des normes reconnues de valeur constitutionnelle, provoquerait un
assujettissement direct et substantiel du Parlement au droit inter-
national ( 82). Qui plus est, il rendrait la mission de contrôle de
constitutionnalité qui incombe au Conseil certainement plus difficile
à réaliser sur le plan matériel, dans la mesure où celui-ci examine
toujours la conformité des lois à l’ensemble des normes du bloc de
constitutionnalité.
Finalement, il se pourrait bien que l’incorporation du Statut de
la Cour pénale internationale au bloc de constitutionnalité pose plus
de problèmes qu’elle n’en résout, ceci à cause des transformations
de notre droit constitutionnel qu’elle entraînerait dans son sillage.
Le Conseil constitutionnel ne devrait pas manquer d’en tenir
compte pour l’avenir et un maintien du principe de la jurisprudence

(82) Voy. L. Favoreu, et L. Philip, op. cit., p. 319.


Rev. trim. dr. h. (2000) 681

IVG, même reformulé ou motivé différemment, pourra être préféré


au franchissement de ce pas.

Jocelyn CLERCKX
Docteur en droit
Attaché temporaire d’enseignement
et de recherche à l’Université du Havre

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