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Rôle des Nzabi dans la traite esclavagiste

Le document traite du rôle des Nzabi dans le commerce précolonial, spécifiquement la traite à la fin du XIXe siècle entre le Gabon et le Congo. Les Nzabi, une société lignagère, participaient à un système complexe d'échanges interethniques qui impliquait la circulation de produits locaux et européens, y compris des esclaves. La traite, bien que vue comme une activité économique par les Européens, était profondément intégrée aux structures politiques et sociales des sociétés africaines, influençant leur organisation et leur dynamique interne.

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Rôle des Nzabi dans la traite esclavagiste

Le document traite du rôle des Nzabi dans le commerce précolonial, spécifiquement la traite à la fin du XIXe siècle entre le Gabon et le Congo. Les Nzabi, une société lignagère, participaient à un système complexe d'échanges interethniques qui impliquait la circulation de produits locaux et européens, y compris des esclaves. La traite, bien que vue comme une activité économique par les Européens, était profondément intégrée aux structures politiques et sociales des sociétés africaines, influençant leur organisation et leur dynamique interne.

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GEORGES DUPRP

Ofice de la Recherche Scientifique et Technique Outre-Mer

'
Le commerce entre sociétés lignagères :
les Nzabi dans la traite à la fin du X I X ~siècle
(Gabon-Congo)*

Les Nzabi, évalués à 60 000,se r6partissent actuellement sur un vaste


territoire (32 o00 km2) de part et d'autre de la frontière Gabon-Congo.
Cet habitat, qui est au cœur du massif Du Chaillu, est pour l'essentiel
le domaine de la grande forêt équatoriale. Occupant une position centrale
entre le Niari et l'Ogooué, les Nzabi côtoient un grand nombre de popu-
lations. A l'ouest, en allant du nord au sud-ouest, ils sont les voisins des
Wandji, Pubi, Asango, Akélé, Tsogho et Punu. A l'est, ils rencontrent
successivement, du nord au sud, les Duma, Ngomo, Shamaï, Kota,
Wumbu, Akaniki et Tékk-Tsaayi. Enfin, au sud, ils sont en contact sur
la moyenne Louessé et la moyenne Nyanga avec les Punu et les Tsaangi.
Le système de production est axé autour des deux branches domi-
nantes de la chasse au filet et d'une agriculture itinérante. Le type
d'organisation sociale qui prévaut chez les Nzabi peut les faire ranger
de façon globale parmi les sociétés lignagères. Le pouvoir ne fait pas
l'objet de chefferie; il est détenu par les aînCs dans leur ensemble, et
exercé sur les femmes et les cadets.
Les Nzabi, du fait de leur grande dispersion, comportent plusieurs
groupes régionaux : les Ngugela, les Pèti, les Nzèbi, les Miyongo, etc.
Par ailleurs, on y rencontre deux tribus : les Tsengi autrefois métallur-
gistes, au nord-est de l'habitat, et les Nzabi stricto sensu, numériquement
plus importants.

I. - L A TRAITE

C'est par le terme de traite que sera désigné le commerce précolonial


qui A, partir des côtes pénétrait dans l'intkrieur jusque vers les popula-
tions productrices. Ce commerce donnait lieu à une circulation de mar-
chandises européennes vers l'intérieur et de produits locaux vers la côte,
* Cet article est extrait d'un travail d'ensemble sur les Nzabi de la République
Populaire du Congo portant sur l'anthropologie Bconomique et politique.
RÔLE DES NZABI DANS LA TRAITE - FIN X I X ~SIÈCLE 617
mettant en jeu une suite d'ethnies qui se relayaient les unes les autres
entre les producteurs et les commerçants européens. Cette terminologie
n'est pas en accord avec celle que préconise H.Brunschwig puisque,
d'après les définitions qu'il propose pour le commerce de l'Europe avec
les pays d'outre-mer, c'est plutôt le terme de troque qui devrait être
employé ;la troque étant (( tout système d'échange commercial entre l'Eu-
rope et les côtes africaines au cours de la période libérale du X I X ~siècle ))
[ll,p. 3411. La principale difficulté à suivre cette terminologie tient à ce
que la distinction entre troque et traite repose sur des caractères qui ne
concernent que le côté européen de l'échange ; à l'incertitude de la troque
est opposée la stabilité de la traite quant aux lieux, aux produits, aux
monnaies de compte et à l'organisation commerciale. Ces définitions, par
faute d'une documentation suffisante sur les circuits commerciaux pro-
prement africains, demeurent extérieures à ce qui est étudié ici, à savoir
le système des rapports interethniques auxquels ce commerce donnait lieu.
I1 se trouve, par ailleurs, que le commerce précolonial est, pour des
raisons tenant aux limites de la documentation écrite et de la mémoire
sociale, celui de la deuxième moitié du X I X ~siècle. Ce commerce avait
pour objet des produits de l'agriculture ou de la cueillette, mais aussi des
esclaves. 11 serait difficile de parler, comme le veut un usage bien établi,
de traite des esclaves et de troque de l'ivoire ou du caoutchouc, alors que
les esclaves, l'ivoire et le caoutchouc étaient véhiculés par les mêmes
chaînes d'échanges interethniques. La suppression de l'esclavage et le
remplacement des hommes par des produits de traite ne changea fonda-
mentalement ni les partenaires de l'échange ni les rapports entre les
populations qui participaient à ce commerce. D'ailleurs H. Brunschwig
fait àjuste titre remarquer que (( lorsque les produits de traite apparurent
dans les régions où la contrebande esclavagiste sévissait encore, ce furent
les mêmes courtiers noirs -un roi du Dahomey, un roitelet du Gabon, etc.
- qui se livrèrent au nouveau commerce sans abandonner l'ancien ))
[11,p. 3423. C'est ce qui se produisit aussi dans le commerce de l'OgoouC
et du Niari forestier.
Enfin la traite s'oppose au système concessionnaire qui lui succéda
et avec lequel commenCa la période coloniale. Ce système, mis en place
d'abord dans l'Afrique de l'Ouest avec la création par Goldie en 1882
de l'United African Company, fut préconisé par Brazza et se dCveloppa
au Congo et au Gabon à partir de 1898 et 1899, dates des décrets portant
création des compagnies concessionnaires et définissant leurs statuts et
attributions. Le système concessionnaire entra en lutte avec la traite
dont il différait profondément par le monopole du commerce accordé aux
sociétés concessionnaires et par l'implantation dans l'intérieur des terres
d'un appareil administratif colonial.
618 GEORGES DUPRÉ

II. - LA VISION MARCHANDE DE LA TRAITE

Le système de la traite mettait en relation les sociétCs africaines avec


les marchands européens. I1 s’agissait pour l’Europe d‘une activité pure-
ment économique qui trouvait sa justification et sa raison d‘être dans
les profits substantiels retirés de l’échange de marchandises contre les
produits de la chasse, de la cueillette et de l’agriculture. Par la traite,
les sociétés africaines acquéraient des produits manufacturés qu’elles
n’étaient pas en mesure de produire, introduisant ainsi en leur sein des
biens rares. I1 importait alors pour elles, afin de se maintenir dans une
relative intégrité, de contrôler ces nouvelles raretCs, tout comme elles
contrôlaient les raretés qui tenaient à leur propre système de production.
Aussi la traite, qui se présentait du côté européen comme une activité
purement économique, mettait directement en jeu le système politique
des sociétés africaines et les mécanismes par lesquels ce système s’assurait
le contrôle de l’économie.
Cette double rkalité de la traite, mettant en relation l’économie des
sociétés capitalistes avec les systèmes politiques des sociétés africaines,
pose le problème de l’utilisation conjointe des documents écrits de sources
européennes et des informations orales recueillieslocalement. Ce problème
qui apparaît, ainsi qu’on vient de le voir, dès qu’il s’agit de trouver un
terme pour d6signer les Cchanges entre l’Europe et l’Afrique,se fait beau-
coup plus aigu lorsqu’on passe à l’interprétation des documents écrits.
Tous les observateurs européens - qu’ils aient été commeqants,
savants ou missionnaires - ne donnent de la traite qu’une vision mar-
chande et globale axée essentiellement sur l’échange. Leurs descriptions
concernent les taux d‘échange, la nature des biens échangés, les courants
d’échange, la fiabilité des partenaires commerciaux, alors que rien ou
presque ne concerne les mCcanismes par lesquels les biens échangés sont
produits et contrôlés.
La vision marchande est centrée sur le taux d’échange et sur sa dimi-
nution progressive en allant de la côte B l’intérieur. Après Du Chaillu,
M. Kingsley avait remarqué :
(( Dans les tribus telles que les Adoumas, les détenteurs de marchandises partent

en voyage parmi les nombreuses tribus de la brousse et payent à leur tour à leurs
partenaires d‘échange, si bien que lorsque les marchandises atteignent les derniers
producteurs, il n’en reste plus qu’une toute petite partie et leur prix est devenu
nécessairement plus élevé. Mais il serait absurde qu’un voyageur blanc, à supposer
qu’il arrive au terme d’une voie commerciale, dénonce avec vigueur le faible prix
que le collecteur (souvent faussement appelé producteur) reqoit pour ses produits
comparé au prix qu’ils atteignent en Europe. Car avant même qu’ils arrivent aux
factoreries de la cbte, ces produits doivent faire vivre toute une série de commer-
Fants )) [26,pp. 254-2551.

Brazza à son tour note chez les Fang Makey : (( Les marchandises
reqnes en Cchange prennent le même chemin en sens inverse, mais elles
RÔLE DES NZABI DANS LA TRAITE - FIN X I X ~SIÈCLE 619
diminuent tellement de main en main, qu'à peine le premier expéditeur,
après un an d'attente, reGoit quelques bribes de ce que le commerqant
a donné au dernier commissionnaire )) [12, p. 1291. De même L. Guiral
indique à propos des commeqants : Bien qu'ils payent très cher les
((

marchandises des factoreries, ils feraient rapidement fortune grâce au


bas prix des produits qu'ils achètent sur place chez les peuples du Haut-
Ogooué ou du Haut-Ngounié [22, p. 171.
))

I1 existe une dissymétrie entre la circulation et la répartition des


produits et celles des marchandises. Alors que les produits, résultant de
l'activité d'une minorité de peuples de l'intérieur, atteignent dans leur
totalité les marchands europCens, les marchandises sont réparties entre
tous ceux qui participent à la traite : courtiers, commerqants et produc-
teurs. De ce fait, le flux de marchandises diminue d'ethnie en ethnie
pour devenir extrêmement réduit chez les producteurs, là o Ù il est préci-
sément confronté à une grande quantité de produits locaux. I1 s'ensuit
que les producteurs doivent donner une grande quantité de leur pro-
duction pour ne recevoir en échange que peu de marchandises.
Aussi les producteurs de l'intérieur sont-ils décrits par les observateurs
européens comme nécessairement acculés, pour acquérir des marchan-
dises, à vendre des esclaves ; d'où l'appellation, qui a fait fortune, de
K peuples-réservoirs 1).

L'approche globale des observateurs européens aboutit à classer les


différentes populations qui participent à la traite selon un gradient écono-
mique duquel on serait tenté de conclure à une cascade de dominations
de la côte à l'intérieur, des intermédiaires côtiers aux peuples commer-
Gants et de ceux-ci aux producteurs. Et cela d'autant plus que les
conimerqants et les producteurs de l'int6rieur étaient, dans la généralité
des cas, organisés sur le mode segmentaire et n'avaient qu'un système
politique diffus à opposer au pouvoir relativement centralisé des peuples
côtiers. En fait, ce classement n'établit que des supériorités ou des hié-
rarchies entre les différentes populations qui participent à la traite,
c'est-à-dire des rapports quantitatifs ou qualitatifs qui peuvent servir de
base à l'établissemnent de processus de domination, mais qui ne les impli-
quent pas nécessairement.
Aussi pour se dégager de l'approche globale et marchande de la traite,
tout en utilisant les informations qu'elle apporte, et pour définir l'impact
de la traite sur une société donnée, il faut savoir quel rôle elle y jouait.
I1 faut ensuite connaître la destination des biens qui y étaient introduits
et les répercussions de cette introduction sur la structure sociale. De
même, il faut connaître la nature et les modalités de production des biens
qui en sortaient. A ces conditions seulement on sera en mesure d'évaluer
les répercussions de la traite sur une ethnie, c'est-à-dire de savoir quelles
parties de la formation sociale ont été mises en jeu par la traite et de
quelle faqon celle-ci les a modifiées.
La réalité africaine de la traite, pour être comprise, doit être conque
comme un système complexe politico-économique mettant en rapport les
620 GEORGES DUPRÉ

systèmes politiques des ethnies ou des groupes d'ethnies avec leur rôle
dans les échanges et avec leur propre système de production. A l'intérieur
de ce système, la situation d'une ethnie doit être définie par la plus ou
moins grande dépendance imposCe aux différentes reproductions : repro-
duction du pouvoir politique, reproduction physique, reproduction démo-
graphique qui concourent à la reproduction globale de sa formation
sociale et lui confèrent son dynamisme interne. I1 est impossible, si l'on
veut se tenir en dehors des reconstructions hypothétiques, de décrire la
façon dont le système s'est m i s en place. Ce qu'on peut décrire, c'est son
fonctionnement tel qu'il est connu par les documents écrits et la tradition
orale. Si l'on n'est pas en mesure de décrire de façon satisfaisante la genèse
du système, on connaît assez bien, par contre, un certain nombre de cas
où le système, à la suite de circonstances diverses, a 6té localement détruit.
Ainsi les informations sont suffisantes pour connaitre les effets de la
coupure du Haut-Ogooué par les Fang vers les années 1865 ou ceux de
l'interruption des Cchanges durant la période 1914-1918entre la haute
Louessé et le bassin de la Nyanga, à la suite de l'insoumission des Nzabi
à l'administration coloniale. Ces avatars historiques jouent à leur manière
le rôle d'une expérimentation sur le système de la traite et en révèlent
des aspects qui, dans le fonctionnement normal, seraient passés inaperçus.

II. - COURTIERS,COMMER~ANTS ET PRODUCTEURS

La traite se produit dans un cadre g6ographique orienté. La côte oh


arrivent les marchandises est, pour les échanges et les populations, un
pôle d'attraction. Les ethnies peuvent être définies dans la traite par leur
situation géographique, par la distance qui les sépare de la source de
marchandises.
Tous les explorateurs du X I X ~siècle s'accordent à diviser les peuples
qui participent A Ia traite en trois groupes. I1 y a ceux qui, immédiate-
ment en contact avec les marchands européens, sur les côtes du Loango,
dans le Fernan-Vaz ou dans l'estuaire du Gabon, détiennent le monopole
des échanges avec les maisons de commerce. Parmi eux, il faut citer les
Mpongwè, les Nkomi, les Orungu, les Lumbu et les Vili. Derrière eux,
dans l'intérieur, se trouvent les peuples commerçants dont la principale
activité est l'échange et le transport des produits et des marchandises.
Entre la côte et les producteurs, il y a généralement plusieurs populations
de commerqants qui se relaient les unes les autres sur des territoires bien
délimités. C'est le cas, sur l'Ogooué, des Inenga, des Galoa, des Okanda et
des Aduma, et dans les pays de la Nyanga et du Niari, des Punu, Kunyi,
Tsaangi et Yaka. Les peuples de l'intérieur se trouvent à l'aboutissement
des chaînes d'échange qu'ils alimentent en hommes et en produits ; c'est
le cas des Nzabi, des Téké Tsaayi et de la plupart des groupes Kota ou
voisins des Kota (Obamba, Wumbu, Ndasa).
RÔLE DES NZABI DANS LA TRAITE - FIN X I X ~SIÈCLE 621
Le lieutenant Demars décrit les échanges qui, entre Ngounié et
Ogooué, liaient les ethnies les unes aux autres, de la faqon suivante :
u Le mode de transport, qui peut se comparer aux chocs successifs d'une série
de boules de billard, a le gros avantage de ne rien coater. L'indigène va, en se jouant,
de son village au village voisin, et, n'ayant pas la notion du temps, ne songe pas
It réclamer le paiement du temps qu'il a perdu ; il Bchange là sa marchandise, troc
pour troc I) [16, p. gf.

s
Les hommes, les produits et les marchandises étaient loin de circuler
aussi librement que pourrait le faire croire cette plaisante et mercantile
fason de voir. Chaque ethnie avait dans la traite un champ d'action bien
déterminé, limité par des barrières de tous ordres. Des péages existaient
* sur la plupart des rivières importantes ; ainsi Lamy dut, pour passer le
pont de liane de la Nyanga sur la piste qui va actuellement de Dziba-
Dziba 8. Divénié, payer un droit de deux pièces d'étoffe [33, p. 2601.
D'autres fois la limitation était beaucoup plus impérative et prenait la
forme de troupes armées disposées aux points stratégiques et bloquant
toute circulation. Beaucoup de limitations étaient d'ordre magique ; il
pouvait s'agir de rochers ou d'arbres fétiches, comme en signale Brazza,
qui marquaient les limitations de déplacement d'une ethnie. Plus subtiles
&aient ces limites intériorisées sous forme de croyances, comme celles
qui avaient cours dans tout le Niari forestier et selon lesquelles tous les
peuples producteurs - Téké, Kota et Nzabi - devaient mourir à la
seule vue de la mer.

IV. - LA SITUATION DES NZABI DANS LES ÉCHANGES

La limite nord de l'habitat des Nzabi a été bien décrite par J. Berton
en 1890~; elle passe un peu au sud des confluents de la Lolo et de la
Bouenguédi, et de la Lombo et de la Lébiyou. A l'est, les Nzabi, repré-
sentés surtout par les Tsengi installés sur la Lébombi, arrivent au voisi-
nage du haut Ogooué et de la Baniaka. A l'ouest, l'aire nzabi s'étend sur
i la haute Lolo et la haute Ngounié et émet un prolongement en direction
du sud-ouest jusqu'à la Douaï, affluent de la Ngounié (mission Gendron).
Au sud, les Nzabi sont sur la haute Louessé lors du passage de Mizon
entre 1881 et 1883. Ils occupent à la même époque les sources de la
I Nyanga, de la Loambitchi et de la Bibaka.
Les Nzabi, habitant le cœur du massif Du C h d u , se trouvaient en
position centrale dans l'ensemble géographique qui va de l'Ogooué au
Kouilou Niari. Cette situation leur valait d'être, en tant que producteurs,
à la source de la plupart des courants commerciaux qui existaient dans
cette région à l'époque prdcoloniale. Ces échanges véhiculaient, soit par
622 GEORGES DUPRÉ

I. Les voies de l'Ogooué


Les explorateurs du X I X ~siècle, qui tentèrent de trouver une voie de
communication commode entre la côte et le Haut-Ogooué, suivirent la
plupart des grandes directions de commerce. L'Ogooué était vers 1860
la plus importante des voies commerciales de la région. La navigation en
pirogue s'y faisait de faGon saisonnière, afin de franchir en hautes eaux
les nombreux rapides et d'éviter les échouages sur les bancs de sable qui
se forment pendant la saison sèche. Malgré ces restrictions, la navigation
sur l'Ogooué permettait au commerce de s'affranchir des limites de
charge que lui imposait le portage par voie terrestre. De ce fait, et aussi
parce qu'il drainait par ses affluents des deux rives un important arrière-
pays, le commerce de l'Ogooué dépassait de loin par son volume celui
des voies terrestres. Les Nzabi participaient de plusieurs façons au
commerce de l'Ogooué (cf. carte I).
Au nord, sur la Lolo et ses affluents, les Nzabi &changeaientavec les
commerçants duma directement ou le plus souvent par l'intermédiaire
des Wandji. Les Duma (( faisaient jadis un commerce très étendu, envoyant
leurs convois de pirogues jusqu'à Lopé en aval, jusqu'à la chute de
Poubara en amont )) [3, p. 3751. Ces échanges concernaient non seulement
les Nzabi du Nord et du Nord-Est mais devaient drainer aussi une partie
du Sud et même du Sud-Ouest, gr%ce à une voie qui traversait tout
l'habitat des Nzabi selon une direction S.W.-N.E. et atteignait Molondo,
l'actuel Lastourville : (( La grande voie de circulation du pays des Band-
jabis, venus de la Boumi, atteint la Lolo près de Konana DembC et suit
ensuite cette rivière dans la direction de Lastourville )) [25, p. 1881.
Par ailleurs, le nord-est du pays Nzabi était atteint par la route des
Banpvé, ethnie proche des Akélé, qui doublait la voie fluviale, depuis
le haut fleuve, traversait la Lolo et l'offoué pour atteindre l'Ogooué
à Samkita. R.Avelot, dans le Haut-Ogood, avait soupçonne l'existence
de cette route : K Les Bakalais m'ont prétendu qu'ils envoyaient égale-
ment des caravanes par terre jusqu'à Samkita, et j'ai suivi moi-même
pendant quelque temps le sentier dit des M'adouma, mais je n'ai pu
vérifier autrement ce fait qui paraît bien invraisemblable [3, p. 3751.
Brazza, à partir de Samkita, confirme son existence : (( Les Bangoué,
à leur tour, commercent avec les tribus du sud-est du pays des Ossyeba
et des Adouma, en passant au sud du territoire des Ossyeba ; ils semblent
s'arrêter la, bien que plus loin on rencontre encore des Bangoué et des
Bakalais )) [12,p. 1291.
Enfin, une autre voie descendant le haut Offoué se subdivisait en
deux courants ; l'un suivait l'offoué jusque chez les Okanda, l'autre
divergeait à l'ouest à partir du moyen Offoué en direction de Samkita
et de Lambaréné.
Le village de Moutamba (Simba) est un important marché de caoutchouc et
d'esclaves qui s'approvisionne dans les contrées peuplkes de l'est et du sud, par
l'intermédiaire des Ongomas et des Bapoubis ; les Okandais viennent y chercher
624 GEORGES DUPRÉ

leurs esclaves et le caoutchouc qu’ils vont vendre à Ndjolé ; les Bakalais, à travers
la région presque déserte qui s’étend entre l’offoué et Ngounié, font des caravanes
nombreuses, des convois d’esclaves destinés aux Gallois, aux Ivilis, à toute la
région voisine de la cate oìì les bateaux des traitants portugais venaient autrefois
les chercher dans les lagunes )) [5, p. 1721.

2. Les voies de I’Ouest


A l’ouest aussi, les routes qui relient les Nzabi A la côte sont multiples.
(I Cette riche marchandise vivoire] voit probablement son courant s’infléchir
vers le sud-ouest dans la direction du fleuve Nyanga qu’elle traverse pour arriver
ensuite à la côte de l’Atlantique, par l’intermédiaire des Bayakasl, chez les BaIum-
bus et les Bavilis qui peuplent les districts de Mayumba et de Loango. Le caoutchouc
ne descend pas si bas vers le sud. Arrivé au Ngounié, son trajet se divise. La partie
la plus considérable du stock continue à l’ouest, par le fleuve Rembu Ncomi et le
Fernan-Vaz ; une lég&refraction remonte jusqu’aux comptoirs de Lambaren6 en
passant par Samba. Enfin la meilleure qualité s’écoule vers les établissements de
Nyanga en descendant le fleuve de ce nom 1) [S, pp. 214-215).

Comme le fait remarquer J. Berton, une très faible partie seulement


des produits nzabi est dirigée sur Lambaréné par la Ngounié. C.ela tient
à l’occupation vers 1863 de la basse Ngounié par les Akélé qui essayèrent
par la force de s’assurer une position avantageuse dans la traite, en s’in-
terposant entre les Galoa et les Inenga de la région de Lambaréné et les
Eschira et les Apindji, commeqants de la moyenne Ngounié. Par ces
procédés, ils ne s’assurèrent le contrôle que d‘une faible partie des pro-
duits de l’intérieur. En fait, ils ne réussirent qu’à détourner la circulation
venant de la haute Ngounié vers l’ouest et le sud-ouest. A l’ouest, les
échanges s’accrurent sur la voie ancienne, empruntée par Du Chaillu
pour arriver jusqu’au mont Birogou, qui atteignait l’Atlantique au
Fernan-Vaz. Au sud-ouest, les échanges se ramifiaient pour arriver à la
côte entre Setté-Cama et l’embouchure du Kouilou-Niari [25, p. 185,et
27, p. 1941. Dans ces échanges, les Punu étaient les intermédiaires entre
les Nzabi et les peuples côtiers Lumbu et Vili.

3. Les échanges des Nxabi de d’Est


Les Nzabi de la région de Franceville étaient dans une position par-
ticulière dans le commerce précolonial. Ils étaient l’aboutissement de trois
courants commerciaux : celui de l’Ogooué; celui du sud qui par les
Tsaangi, Punu et Kunyi, allait vers les côtes du Loango ; et celui du sud-
est qui atteignait par les Téké-Lali, les Yaka et les Kunyi, la vallée du
Niari pour se diriger sur les côtes du Loango et sur les maisons de com-
merce établies plus au sud. Cette situation du Haut-OgoouB sur les
confins de plusieurs courants d’kchange a été bien observée par Brazza.
Sur la rive gauche, c’est au niveau de l’île des Awandji, près du confluent

I. Les Yaka dont il est question ici sont connus aujourd‘hui sous le nom de Punu.
RÔLE DES NZABI DANS LA TRAITE - FIN X I X ~SIBCLE 625
de la Lékoni, (( que s'arrête le commerce qui, par la rive du fleuve, s'avance
dans l'intérieur ; à Poubara même on ne reSoit plus de marchandises
provenant du bas-Ogooué. Les Adouma répandent leurs marchandises au
sud dans le pays des Aouangi et au nord-est dans le pays des Sèbé ))

[12, p. 1281. Sur la rive droite de l'Ogooué, près de la Lékoni, Brazza est
passé dans les villages jusqu'oh arrivaient, venant du sud, les caravanes
de Téké-Lali [12, pp. 174 et 1911.Enfin les Tsaangi et les Punu remon-
taient dans le Haut-Ogooué après avoir traversé sur plus de IOO kilo-
mètres une région à peu près inhabitée, oh les porteurs risquaient à tout
instant de se faire assaillir et dévaliser par des groupes Kota (les T'vumbu,
Ngomo et Obamba) qui, faute d'avoir pu trouver une place dans les
échanges commerciaux, en tiraient parti par un pillage systématique.
b
La situation des Nzabi à l'extrémité de la plupart des voies commer-
ciales était atténuée par la diversité des partenaires avec lesquels ils
pouvaient traiter. Selon la situation géographique, les marchandises
étaient obtenues à des conditions plus ou moins avantageuses. I1 y avait
une différence appréciable entre le Haut-Ogoou4, o Ù les marchandises
parvenaient après un long trajet sur lequel de multiples ethnies se
relayaient, et la région de la DOUGet de la Bumi, relativement près des
côtes et où les Nzabi n'avaient comme seul intermédiaire entre eux et
les courtiers lumbu que les commeqants punu. Ce n'est pas un hasard
si cette région, oh les niarchandises arrivaient en passant par un minimum
d'intermédiaires et par conséquent en plus grandes quantités et à
des taux d'échange plus favorables pour les producteurs, connut la
plus importante avancée nzabi, orientant tout l'habitat selon une
bande N.E.-S.W. De plus, une grande voie axiale permettait aux Nzabi
du Haut-Ogooué de venir à l'extrémité ouest de l'habitat et d'échanger
avec les Nzabi de la Douaï leurs produits contre des marchandises venant
7 des Punu.

V. - LES NZABI PRODUCTEURS

L Toutes les sources écrites (explorateurs, missionnaires, premiers


administrateurs) sont unanimes à décrire les Nzabi, partout où ils sont
rencontrés, comme un peuple industrieux et prospère, qui participe de
faGon intense au commerce précolonial en échangeant ses productions
variées contre des marchandises de traite. Quelques extraits de ces rela-
tions doivent être faits pour rendre compte de l'accord des différentes
observations.
J. Berton, en 1890 sur la haute Lo10 et sur la Lébiyou, décrit les Nzabi (( comme
une grande et belle tribu C.] Ces Njavis sont doux, hospitaliers, gais parce qu'ils
sont riches [...I. Détenteurs et fermiers d'un commerce d'échange très fructueux ))
[S, p. 2151. (( Sauf chez les N'javis et les Massangos, nous avons eu affaire à des
races foncièrement pauvres et fainéantes 1) [S, p. 2171. (( Le caoutchouc abonde dans
cette forêt continue, mais il semble n'être sérieusement exploité qu'A partir de la
rive gauche de l'offoué. De même, l'ivoire, très commun chez les N'javis, se fait
7
626 GEORGES D U P R ~ ~

rare à partir du pays des Massangos, pour disparaître complètement chez les
Mitsos )) [S, p. 2141.
E. Jobit, sur la haute Louessé en 1899,écrit : (( Avec la vallée de la LouBtié
commence le pays des Bandjabis, peuplade vigoureuse, intelligente, qui habite une
grande partie du Massif central du Congo-Franqais. C'est par excellence, le peuple
producteur du caoutchouc; il travaille sans répugnance, chasse, cultive la banane
et l'arachide, mais non le manioc1. La brigade trouva en eux des auxiliaires précieux
et d'excellents porteurs tant qu'elle eut assez d'étoffes, de matchettes et de perles
pour payer leurs services [...I. Lc sommet de ces mamelons est fertile, et cultivé
sur une grande étendue. La terre noire et meuble rappelle notre terre de bruyère,
elle est très propice à la culture de l'arachide, de la canne à sucre, et des patates II
[25, p. 1867.
Le R.P. Le Mintier de la mission de Mayoumba en 1897 signale que u ce sont
des gens industrieux et travailleurs qui fabriquent des poteries et forgent eux-mêmes
leurs armes avec des cercles de barriques qu'ils troquent contre des pistaches ))e
[15, p. 3611.
Dans la région de Mayoko, le gérant de la société concessionnaire de l'Ongomo
écrit en 1911 et 1912 : u Le tabac est cultivé un peu partout ; chaque village est
entouré de quelques pieds de tabac. Mais seuls les Bandzabi en font une véritable
exploitation. Ils l'bchangent contre des étoffes ou de la verroterie avec les Batéké
et les Batchangui. )I3 (( Chaque village possède quelques moutons, cabris, 'porcs et
animaux de basse-cour, mais on ne peut pas dire que l'élevage est pratiqué. Seule
une race semble pratiquer un embryon d'élevage, ce sont les Ba-Nzabi. Ils possèdent
de superbes moutons et des cabris; la plupart des mâles sont châtrés et sont, de ce
fait, de superbes bêtes. ~4 Ceci est à mettre en rapport avec l'assertion de Jacques
qui décrit les Nzabi comme (( un peuple de pasteurs )) (23,p. 1961.

L'administrateur de Mossendjo écrit en 1913 : (( La région banzabi


est plus riche que la région bakota. On y trouve de belles plantations de
manioc et d'arachide. 1)s Ces arachides étaient échangées avec les commer-
Cants. Actuellement on retrouve des traces de ce commerce ancien de
l'arachide jusque dans la vallée du Niari où l'arachide ngubn za m i m z b i ,
cultivée en petite quantit6 par les Bakamba, proviendrait, selon G. Saut-
ter, des Nzabi [34, p. 761.
Enfin, il convient d'ajouter les graines de citrouilles cultivées qui
constituaient et constituent encore une nourriture lipidique recherchée,
et la teinture de paddouck, produit de cueillette, qui revêtait une grande
importance à l'époque oil un grand nombre d'ethnies l'utilisait comme
colorant corporel ou à des fins rituelles. De plus le sel végétal, très impor-
tant chez les Nzabi, était conditionné en ballots de tailles diverses et
ensuite échangé.

I. Cette assertion est fausse. L'impression qu'a eue Jobit en traversant le


pays Nzabi est due au fait que les champs d'arachides et les plantations de manioc
sont dans des situations topographiquesdifférentes. Alors que les premiers occupent
les plateaux, les secondes sont le plus souvent sur les pentes. De plus, les chemins
suivent les plateaux et ne descendent dans les thalwegs que pour couper les rivières ;
c'est probablement pour cette raison que les champs de manioc sont passés ina-
p e r p s de Jobit.
2. Il s'agit en fait d'arachide. Le mot de pistache est encore couramment utilisé
par les Nzabi de l'Ouest pour désigner l'arachide.
3. Rapport de l'Ongomo, 1911 : Archives du district de Mossendjo.
4, Ibid., 1912.
5. Rapport mensuel de juin 1913 : Archives du district de Mossendjo.
RÔLE DES NZABI DANS LA TRAITE - FIN XIF SIÈCLE 627

VI. - LES MODALITÉS DE L’ÉCHANGE

Dans le climat d‘hostilité latentel qui prévalait entre les ethnies à la


période précoloniale, le mininiuni de sécurité nécessaire au fonctionne-
ment régulier des échanges et à la libre circulation des hommes, des
produits et des marchandises était assuré à la fois par la parenté inter-
ethnique et par la camaraderie de commerce. Ces deux institutions
complémentaires permettaient par ailleurs aux classes dirigeantes des
sociétés segmentaires entre lesquelles ces échanges se produisaient de
contrôler les biens rares qui entraient dans leur société, tout comme elles
contrôlaient les biens rares issus de leur propre système de production.

I. La parenté i9zteretlaniqide

Chez les Nzabi, le clan représente la plus grande extension de la


parenté qui, dépassant le cadre étroit et local des lignages en se fondant
sur une mythologie généalogique, assure sur tout le territoire occupé par
leur ethnie le libre déplacement des aînés et la possibilité, pour eux, de
participer effectivement partout oh leur ethnie se trouve au procès
d’échange qui les fonde politiquement en tant que classe. C’est ce système
de parenté maximal qui, prolongé d‘une ethnie à l’autre, permettait aux
aînés de circuler librement partout oh les appelaient les nécessités du
commerce et leur assurait de trouver sur leur passage assistance et pro-
tection. La mise en relation des systèmes claniques propres à chacune
des ethnies en contact commercial se faisait par une série de correspon-
dances clan à clan et par la reconnaissance d‘une identité entre clans
correspondants. Le tableau I donne quelques-unes de ces correspondances
pour les ethnies du Niari forestier. Mais ce système dépassait ce cadre
régional et s’&tendaitau moins au Gabon et au Congo actuel. A. Walker
[38, p. 451 signale qu’ (( un Mpongoué de l’Estuaire se rendant au Fernan-
Vaz dans 1’0gowé ou dans la Ngounié, ne manquera pas de trouver chez
I. Mary Kingsley, dans un de ses récits, donne une idée de cette hostilité et de
la façon dont elle était surmontée par les relations instaurées par le commerce.
Alors que la route de Lambaréné à la Remboué est coupée par les Fang, un pagayeur
de M. Kingsley, surnommé Païen, va à la recherche d’un camarade de commerce
fang qui habite une île du lac Nconi. M. Kingsley décrit la scène de la façon sui-
vante : (( Les Fangs s’approchèrent à quelque vingt pas de nous, silencieux. Païen
et Chemise Grise [ses deux guides] qui m’avaient rejointe tendirent leurs mains
vides et crièrent le nom du Fang avec qui, disaient-ils, ils étaient en termes d‘amitié :
’ Kiva, Kiva ! ’ Les Fangs s’immobilisèrent et parlèrent entre eux avec colère
pendant quelque temps [...I. Une minute plus tard, le groupe s’ouvrit pour laisser
passer un bel homme entre deux âges, vêtu seulement d‘un chiffon sale autour
des reins et d’un ensemble de queues de léopard et de chat sauvage attaché à une
épaule par un lambeau de peau de léopard. Païen se précipita vers lui comme s’il
allait le serrer sur sa vaste poitrine, mais il ne fit qu’effleurer l’épaule du Fang du
bout du doigt, à la faGon habituelle, tout en disant en fang : ‘ Ne, me reconnais-tu
pas, mon cher Kiva, tu n’as sûrement pas oublié ton vieil ami ? Kiva poussa un
grognement dectueux, leva ses mains et en effleura Païen et nous pûmes respirer
à nouveau n [26, p. 1861.
638 GEORGES DUPRÉ

les Nkomi, les Galoa, les Eschira ou les Mitsogo, un clan se disant appa-
renté au sien 1). Ce système de correspondances répandu sur une aussi
vaste surface permettait théoriquement d'étendre indéfiniment le clan
ainsi que le dit le proverbe : ibaizdn pa+zge vé (( le clan n'a pas de limite )).

I. - QUELQUESCORRESPONDANCES ENTRE
TABLEAU CLANS
DES ETHNIES DU NIARI FORESTIER

Basanga Buyala Buyala Buyala Basanga


Mwanda Mwanda Mwanda Didyaba
lV'akhamba Bumuè16 Bumubli Bumukl6
Bavonda Punda Dibamba
Isakha Isakha
Basumba Mbuyu
Makanda Makana Makanda
Ingungu Ingungu
Ipèna Tsundi
Mikèli Mikali
TsongÔ Kyongo
Mululu Tsuini

On peut s'interroger ici sur les fondements objectifs de ces corres-


pondances qui instituaient à travers la multitude des ethnies une même
stratification. Nombreux sont les proverbes qui font remonter les ethnies
concerndes, tout au moins celle du réseau commercial allant du Haut-
Ogooué à la côte atlantique entre Loango et Settb-Cama, à une ancêtre
commune Ngunu ou Ngundu. Bien entendu, il ne peut s'agir là, étant
donné la diversité d'origine des populations en cause, que de la justifica-
tion après coup d'un état de fait qui ne peut tenir lieu d'explication
objective. Ce n'est pas le nom de clan qui servait à fonder en général le
rapport d'identité, puisque les clans correspondants pouvaient avoir le
même nom, mais aussi des noms digérents. I1 semble, par contre, que ce
qui permettait aux aînés d'ethnies différentes de se reconnaître une
communauté clanique était la même interdiction, pzgidi, de consommer
l'animal totémique attaché à leur clan. La similitude des organisations
sociales de sociétés toutes segmentaires, la générafité de l'animal toté-
mique associé d'une faCon ou d'une autre au clan, le caractère uniforme
sur de vastes surfaces de la faune de référence, ainsi que les choix limités
parmi cette faune peuvent seuls, pour l'instant, rendre compte du système
de correspondances claniques entre les ethnies. L'adoption par les clans
des ethnies en jeu d'un nombre fini d'animaux totémiques est le seul fait
présentant une généralité suffisante pour avoir pu servir de base au
système ; l'animal totémique était le moyen objectif de la reconnaissance
d'identité et jouait le rôle de signe de ralliement d'une ethnie à l'autre.
L'usage de ces correspondances interethniques était limité au com-
merce et à la circulation des aînés. Les disparités d'une ethnie à l'autre
RôLE DES NZABI DllNS LA TRAITE - FIN SIXe SIÈCLE 629
entre les organisations internes des clans, les mythologies de fondation
et les règles d'alliance rendaient impossible l'utilisation générale de ces
correspondances à des fins matrimoniales et ne permettaient pas de réa-
liser, malgré leur grande extension, une sorte de vaste fédération de
sociétés segmentaires, participant toutes à la reproduction d'une structure
sociale unique. Si par endroit - comme cela semble avoir été le cas pour
les Punu, Kunyi et Tsaangi et aussi, comme on le verra dans la suite de
ce travail, pour les Nzabi et les Tsengi -il y a entre populations voisines
une stratification clanique commune participant réellement à une orga-
nisation sociale relativement unifiée, cette stratification n'est pas liée
directement à ces correspondances mais résulte essentiellement des
échanges commerciaux interethniques qui les utilisaient. De plus, cette
stratification est limitée à des populations géographiquement voisines.

2. La ccznawaderie de cominevce
Les échanges de marchandises européennes contre les produits locaux
se produisaient entre deux aînés qui étaient Sun pour l'autre ?nil&aFLgtJ
ou nzzdtètel, c'est-à-dire camarades de commerce. Le plus souvent les
échanges étaient différés ;l'un des partenaires apportait à l'autre ce qu'il
avait, sans forcément en recevoir immédiatement la contrepartie. L'exis-
tence d'un courant commercial continu de l'intérieur à la côte résultait
de la suite d'échanges réalisés entre paires de camarades de commerce.
I1 y avait une contradiction formelle entre la structure ouverte et linéaire
de cette chaîne d'échanges et le fait que les échanges partiels entre paires
d'aînés, qui constituaient cette structure, pouvaient se suffire à eux-
mêmes, puisque la réprocité restreinte que ces échanges mettaient en jeu
pouvait être satisfaite entre deux partenaires seulement. Cette contra-
diction, qui risquait de mettre en cause la continuité dans le temps et
dans l'espace des courants commerciaux, éttait résolue par la forme
agonistique que revêtaient les échanges entre camarades de commerce.
Chaque partenaire était tenu de fournir à l'autre plus que celui-ci ne lui
avait donné. Ainsi au lieu que l'échange entre deux partenaires satisfasse
immédiatement la réciprocité restreinte, il donnait lieu à une surenchère
sans fin garantissant la pérennité de la relation commerciale. Les Nzabi
eux-mêmes caractérisent la camaraderie de commerce par cette (( lutte ))
qui, disent-ils, &ait nécessaire pour (( ne pas briser la relation n. Comme
la parenté interethnique, la camaraderie de commerce semble avoir joué
sur une vaste étendue un rôle essentiel dans les échanges commerciaux
précoloniaus, et ce sont des rapports semblables qui r4gissaient les
échanges b h b a parmi les populations du Sud-Cameroun et d'une partie
du Gabon [39, 21, 4, pp. 503-5131.
La parenté permettait d'établir le contact commercial et d'amorcer
la camaraderie. C'était par un homme de son clan qu'un aîné hors

I. Le terme de ittt&e s'applique aussi B la charge du porteur.


630 GEORGES DUPRÉ

de son ethnie était mis en relation avec celui qui était susceptible de lui
fournir ce qu’il désirait et de devenir un partenaire de commerce durable.
Une fois la relation commerciale instaurée, la parent4 était utilis6e par-
tout où passait l’aîné avec sa caravane afin de recevoir nourriture et
couvert et d’échapper à l’hostilité ambiante ; elle concernait surtout le
transport des produits et des marchandises sur de longues distances alors
que la camaraderie se produisait entre deux partenaires bien d6finis et
se limitait à l’échange proprement dit.
A la mort d’un partenaire, la relation commerciale continuait avec le
successeur du défunt. Les camarades de commerce venaient assister aux
cérémonies funéraires en son honneur. A cette occasion, le neveu utérin
qui lui succCdait à la tête du lignage leur était présenté, tout comme il
était présent4 aux aînés de sa propre société au cours de la cér4monie du
renouvellement de l’alliance. Ainsi le successeur était introduit en tant
qu’aîné, à la fois dans les circuits matrimoniaux internes àla sociét4 nzabi
et dans les circuits d’échange commerciaux.

VII. -
LES ÉCHANGES
ET LE PROCESSUS DE HIERARCHISATION

Théoriquement tous les aînés étaient capables de participer aux


relations commerciales avec l’extérieur, cependant tous n’y participaient
pas également. D’une part, ceux des Nzabi qui étaient en contact direct
avec les populations commerçantes assuraient l’essentiel des échanges.
D’autre part, dans la zone de contact avec les commerçants, on ne
rencontrait que quelques aînés par village ayant des camarades dans les
ethnies voisines. Ces aînés étaient c e u qui, à la tête de lignages nom-
breux, avaient un grand nombre de dépendants susceptibles de leur
fournir un surplus important et d’assurer sur de longues distances le
transport des biens échangés. La position de ces aìnés pouvait être ren-
forcée s’ils appartenaient à un clan important et largement répandu.
Ces relations claniques étaient alors utilisées par ces aînés pour accroître
le surplus issu de leur propre lignage. La capacité des aîn6s à intervenir
dans les échanges commerciaux interethniques dépendait donc de leur
situation géographique et aussi, et très directement, du nombre de leurs
ddpendants lignagers et claniques.
Le commerce interethnique introduisait donc des disparités entre les
aînés. Pour en apprécier l’ampleur et les répercussions, il faut suivre la
circulation des marchandises dans la société nzabi. A partir des aînés qui,
en nombre restreint, entretenaient des relations commerciales avec
l’extérieur, les marchandises européennes étaient véhiculées de plusieurs
façons.
Tout d’abord la camaraderie de commerce, qui existait dans la société
nzabi de la même faqon qu’entre les Nzabi et les autres ethnies, per-
mettait aux aînés de se procurer des marchandises, à condition que leurs
RÔLE DES NZAEI DANS LA TRAITE - FIN X I X ~SIÈCLE 631
dépendants soient en nombre suffisant pour produire des biens échan-
geables. Cette camaraderie de commerce permettait d'amortir dans une
certaine mesure les disparités tenant à la localisation géographique.
Par ailleurs, toutes les marchandises qui entraient dans la société
nzabi, afin d'y être contrôlées par les aînés, étaient introduites, à côté
des biens locaux (tels que les masses en fer, les haches et les chèvres),
dans les échanges matrimoniaux et circulaient exclusivement entre les
aînés. L'usage des marchandises devenant général parmi les aînds, alors
que tous n'en disposaient pas également, permettait aux disparités nées
du commerce avec les autres ethnies de se répercuter au cœur même de
la société et de s'y inscrire de faGon durable. Les aînés qui n'avaient point
ou peu de marchandises à introduire dans les échanges matrimoniaux,
* soit parce que leur lignage et leur clan étaient peu nombreux, soit parce
qu'ils se situaient à la fin des courants conunerciaux, se trouvaient placés
sous la dépendance des aînés plus favorisés qui, par l'importance de leur
lignage et des biens matrimoniaux qu'ils détenaient, faisaient figure
d'hommes riches, iskza. Ces hommes riches, dans les transactions sociales
((( dot )), amende d'adultère, remboursement de (( dot 1) et prix du sang),
étaient en mesure d'imposer leurs conditions et d'acquérir parmi les
aînés une position dominante. Les aînés pauvres, pour acquitter leurs
dettes, n'avaient d'autres ressources que de livrer un de leurs dépendants,
homme ou femme, à leur créancier. Souvent l'homme n'était cédé qu'à
titre de gage en attendant de réunir les marchandises nécessaires à sa
libération. I1 devenait Rodi, allait s'installer chez son nouveau maître et
travaillait pour lui. Si l'aîné débiteur parvenait avec des marchandises
à faire face à ses obligations, l'homme qu'il avait cédé lui revenait. Cela
semblait assez rare et le plus souvent l'homme-gage devenait un iwuvigu,
c'est-à-dire un esclave. Les hommes riches pouvaient aussi se substituer
à ceux qui ne pouvaient pas acquitter leur dette et recevaient d'eux en
contrepartie un esclave. La transformation en esclave était irréversible ;
I
le mtviga perdait son nom et son clan. Son maître lui donnait un nouveau
nom marquant son origine et l'intégrait dans son clan.
I' Ainsi les disparités démographiques entre les clans et les lignages,
aléatoires à l'origine, en se répercutant sur les échanges entre les aînés
étaient reproduites et renforcées socialement. La faiblesse démographique
originelle était accentuée par l'esclavage qui amenait, par le jeu des
transactions sociales, les lignages peu nombreux à s'affaiblir encore au
profit des lignages receveurs d'esclaves.
L'esclave était dans le lignage du maître en état de dépendance défi-
nitive. Cette dépendance se traduisait pour un homme par l'impossibilité
d'accéder à l'aînesse1 et de jouer un rôle actif dans la vie publique, autre-
ment dit dans les échanges entre aînés, I1 était marié à une femme du
clan de son maître, à l'accroissement duquel ses descendants contri-
I. La seule occasion qu'avait l'esclave d'accéder à la vie publique se produisait
lorsque à la mort du maître ses descendants étaient trop jeunes pour lui succéder
et que l'esclave était le seul B pouvoir prendre la t6te du lignage.
632 GEORGES DUPRÉ

buaient. La femme esclave en étant mariée à un homme du clan était


à l'origine, dans celui-ci, d'une section de clan ddpendante appelée FZZO
wzz~vigu,dont les femmes ne circulaient pas entre les clans et constituaient
une réserve matrimoniale pour le clan de leur maître. L'esclavage amenait
ainsi les clans dominants à une certaine endogamie qui les affranchissait
pour une part de la réciprocité matrimoniale et qui donnait un statut
social et durable à leur supériorité démographique.
A l'intérieur de la société nzabi, la traite en se fondant sur les inéga-
lités ddmographiques fut donc à l'origine d'un processus de hiérarchisa-
tion entre les clans et à l'intérieur des clans. Cependant ce processus
pouvait exister indépendamment de la traite et se suffire des seules
conditions internes à la société nzabi. La cession d'un dépendant par un
aîné et sa mise en esclavage apparaissaient toujours comme un moyen
de contrôle. Seuls devenaient esclaves les producteurs, hommes ou
femmes, qui par des délits répétés (adultère, vol, etc.) s'opposaient
à l'autorité des aînés. E n plus de l'esclavage, les aînés disposaient d'un
autre moyen de contrôle, beaucoup plus radical celui-là, qui amenait la
suppression physique de l'homme ou de la femme qui contrevenait de
faqon caractérisée à leur autorité. Ce type de contrôle qui intervenait ,

dans le cadre des sociétés secrètes, le Mudyi, le Mungala ou le Ngoye, était


coûteux démographiquement, et il est certain que, durant la pdriode oÙ
les Nzabi participèrent activement à la traite, l'esclavage, qui permettait
d'exploiter avec plus de profit social le potentiel dkmographique, lui fut
préfdré. Ce qu'on peut dire c'est que la traite, en favorisant l'esclavage
aux dépens des moyens suppressifs, a probablement accéldré le rythme
du processus de hiérarchisation.

VIII. - LA HIÉRARCHISATION
ET LA DOMINATION DES SOCIÉTÉS PAR LA TRAITE

Ce processus de hiérarchisation politique sous l'action de la traite,


général parmi les sociétés segmentaires du Niari forestier, était cependant
plus avancd dans les populations qui consacraient (tels les Tsaangi, Punu
et Kunyi) l'essentiel de leur activitd au commerce ou parmi les populations
de la côte, directement en contact avec les marchands européens. A tel
point que, dans ces dernières populations comme chez les Vili, les rap-
ports de domination entre clans, qui restent encore dominés chez les
Nzabi par le procès de réciprocité entre aînés, en arrivent à être dominants
et à produire un pouvoir politique relativement centralisé. Dans ce cas,
le contrôle du commerce échappait aux aînés pour être exercé par une
véritable administration. C'est ainsi que A. Bastian rapporte l'existence
au royaume de Loango d'une (( barrière de bois entre les rivières Guéna
et Quillu pour indiquer la frontière avec la région forestière du Mayombe
qui permettait le passage à trois portes seulement; à chacune de ces
portes est nommé un mafouc qui pergoit les impôts sur toutes les mar-
RôLE DES NZABI DANS LA TRAITE - FIN XIXe SIÈCLE 633
chandises importées ou exportées [6, p. 2561. Ces (( mafoucs )) étaient
))

de véritables fonctionnaires des douanes qui, bien que ne participant


pas directement au commerce, avaient pouvoir de contrôle, du fait de
leur appartenance à un clan dominant, sur toutes les transactions com-
merciales se produisant sur le territoire du royaume de Loangol.
L'accélération croissante du processus de hiérarchisation, que l'on
constate en passant des producteurs de l'intérieur aux commerçants et
enfin aux courtiers de la côte, tient à une ancienneté plus grande des
contacts des populations avec les marchandises européennes. Sur la côte
même, les marchands européens favorisèrent directement la mise en
place des chefferies. La présence en face des marchands europdens d'un
petit nombre de partenaires possédant une autorité bien établie garan-
tissait en effet la régularité et la permanence des échanges. C'est ainsi
que chez les Mpongwé, (( les fils des chefs confiés par leurs parents aux
marchands européens, avaient fait un tour au BrCsil, d'où ils avaient
rapporté une certaine teinte de civilisation )) [37,p. 961. Au X V I I ~siècle,
dans la région du cap Lopez, (( les principaux nègres prennent le titre
de princes, de ducs, d'amiraux et d'autres noms empruntés de l'Europe 1)
[Bosman in 36, p. 1501. Dans le même ordre d'idée, Du Chaillu raconte
que chez les Orungu, le (( roi )) Pascal a importé, à la suite de son voyage
à Lisbonne, une organisation de sa K cour )) selon le modèle portugais,
introduisant en particulier la dignité de (( Mafouga )) qui se retrouve par
ailleurs sous le nom de (( mafouc )) au royaume de Loango [18, p. 381.
La hiérarchisation politique croissante de l'intérieur à la côte corres-
pondait à un assujettissement croissant au commerce européen qui confé-
rait une grande f r a a t é aux sociétés intensément engagées dans la traite.
Les petits royaumes côtiers ne se relevèrent pas de la fin de la traite.
On voit, par exemple, apparaître chez les Mpongwé puis chez les Orungu
et les Nkomi des chefs importants que les Européens s'empressèrent
d'affubler du titre de (( roi N. Nés de la traite, ces royaumes s'effondrèrent
dès que la traite cessa. L'exemple des Nkomi du Fernan-Vaz est à cet
égard significatif. Après 1815 et la prohibition de l'esclavage au Congrès
de Vienne, la traite esclavagiste était encore tolérée au sud de l'équateur.
L'estuaire du Gabon et le Fernan-Vaz, situés immédiatement au sud de
l'équateur dans la cartographie de l'époque, connurent un regain de la
traite portugaise. Cette période vit la prospérité des Nkomi et l'appari-
tion chez eux d'un chef important, le (( roi Regundo. La mort de Regundo
))

vers 1840 coïncida avec les premiers traités passés par la marine franqaise
avec les chefs mpongwè et orungu qui mirent fin à la traite esclavagiste
dans cette région. Après Regundo, les Nkomi ne connurent plus de

I. En plus de ces taxes douanières qui fournissaient une part importante des
))

revenus du Ma-Loango, le roi de Loango, un impôt quotidien en nature, le tsimé-


mhzt?&-tsi Mu-Loango, était prhlevh sur tous les sujets et sur tous les commersants
installés dans le royaume. Impôts et taxes permettaient au Ma-Loango de repro-
duire sa domination sur ses vassaux en utilisant ces revenus pour des dons et pour
la réception des familles nobles, affirmation de la génhrosité propre à son rang.
634 GEORGES DUPRÉ

chefferie importante, et toute espèce de traite cessa presque totalement


sur leur territoire. Du Chaillu qui visita les Nkomi en 1856 relate ainsi
ces événements :
(( Il y a vingt ans, le roi Regundo y régnait sur une population de près de
3 o00 âmes ; c'était une place renommée pour ses marchés d'esclaves, comme pour
l'ivoire et les autres produits de l'Afrique C..]. Après sa mort, les principaux per-
sonnages du pays se divisèrent en familles rivales, la ville fut détruite, et peu A peu
la tribu se dissBmina sur la surface du pays. La mort de leur roi avait porté un coup
fatal à leur prospérité. Depuis cette époque, le nombre des factoreries s'est réduit ;
et ce peu même a fini par disparaître ; car les indigènes ne remboursaient pas les
avances qu'on leur faisait et comme ils n'avaient plus ni roi ni chef on ne pouvait
pas se faire rendre justice. Les blancs ont enfin cessé de les visiter )) [lS, p. 224].

Le système politique des populations commerqantes de l'intérieur


était lui aussi assujetti très Ctroitement à l'Europe, puisque tous les
biens véhiculés par les échanges sociaux entre les aînés étaient des mar-
chandises européennes. De plus l'accroissement démographique en était
venu chez les commerçants à dépendre plus de l'esclavage que du procès
de rdciprocité entre les clans. La fin de la traite chez ces populations
marqua une grave crise à la fois politique et démographique. Ainsi en
témoigne E. Berthelot du Chesnay au début du siècle, qui montre les
Kunyi de la region de Makabana incapables de résister à la pression
guerrière des groupes Kota en migration vers le sud. Et les informations
de l'administrateur de Mallembé de décembre 1913 et décembre 1914~
relatent la grande détresse où se trouvent les Kun$ et les Punu à la
suite de l'arrêt du commerce avec les Nzabi, alors en pleine insoumission.
De la même faqon sur le haut Ogooué, les commeqants duma traversèrent
une période très difficile lorsque la coupure de l'Ogooué par les Fang les
empêchèrent de continuer leur trafic, et ils ne durent d'échapper à l'ex-
termination par les populations voisines que grâce à l'installation des
Francais [3, pp. 374-3751.
Chez les Nzabi, les répercussions de la traite furent plus faibles.
Malgré l'esclavage, l'accroissement démographique des clans et des
lignages continua à être assuré pour l'essentiel par le procès de réciprocitC
entre les aînés. Par ailleurs, les Nzabi n'étaient que partiellement tribu-
taires des marchandises européennes pour la reproduction de leur système
politique, puisqu'ils conservèrent pour les transactions sociales un grand
nombre de biens qu'ils produisaient eux-mêmes, du petit bétail et surtout
des objets de fer, les masses-enclumes et les haches.

IX. - LES NZARIPRODUCTEURS DE FER

Aussi c'est vers la production du fer, vers son contrôle et vers les
échanges dont le fer était l'objet chez les Nzabi et les populations voisines,
que l'attention doit maintenant se porter. Cela rendra la description des
I. Archives du district de Kibangou.
RôLE DES NZABI DANS LA TRAITE - FIN XIXe SIÈCLE 635
répercussions de la traite, qui vient d'être faite, plus complexe et aussi
plus conforme à la réalité. E n effet, c'est seulement aux yeux des anciens
voyageurs que la traite présentait dans une société donnée un caractère
uniforme. Les Nzabi étaient répandus sur un vaste territoire dont toutes
les parties n'étaient pas également atteintes par la traite, phénomène
économique et politique avant tout orienté. De plus, il existait une
diversification des productions selon les régions. L'analyse des transac-
tions et du contrôle dont le fer était l'objet sera l'occasion de rendre
6 compte de ces variations régionales, puisque le fer n'était pas produit
par tous les Nzabi, mais seulement par la tribu Tsengi, située sur la
bordure orientale de l'habitat, à la fin des circuits de traite. On verra
comment la traite, du fait de l'usage social du fer chez les Nzabi, au lieu
c de présenter une orientation simple, donne lieu à une bipolarisation entre
l'Ouest et l'Est, entre la zone de contact avec les ethnies commercantes
et la région métallifère, et comment cette bipolarisation géographique
se réfléchit dans la double composition des biens sociaux constitués par
des marchandises et par des produits métallurgiques, tous également
nécessaires aux transactions sociales.

I. Le fer .~zzabidans les cixacits de traite


Parmi les productions que les Nzabi introduisaient dans les circuits
de traite, le fer tenait une place privilégiée. Rares et indispensables à
toutes les productions, les produits métallurgiques des Nzabi alimen-
taient une grande partie des populations du Gabon et du sud du Congo.
Les Nzabi étaient avec les Téké-Tsaayi et les Kota un des rares groupes
-producteurs de fer de la région; mais il semble, d'après les récits des
voyageurs et les informations orales, que leurs productions aient été plus
e
largement diffusées que celles des deux autres groupes producteurs. Par
les Duma, le fer brut descendait l'Ogooué et alimentait les populations
riveraines [31, p. 2053. Le €er des Nzabi descendait la Nyanga et la
Ngounié, et Du Chaillu signale chez les Punu des bords de la Ngounié
<( de grandes enclumes, très bien faites 11, les m ~ z d u qui
, venaient de chez
&

les (( Adombosl et les N'javis I) [U, pp. 212 et 2131. Chez les Massango,
Du Chaillu constate
que toutes les enclumes que j'avais vues venaient [du pays des Aschanguis] ;que
.((

leurs sabres eux, leurs piques, les pointes de leurs flèches, enfin toutes leurs armes,
tous leurs ustensiles coupants, piquants ou tranchants, étaient forgés avec le metal
de ce m&mepays ;car le fer du commerce de la côte ne pénètre pas si avant chez ces
tribus de l'intérieur 1) [19, p. 2561.

Au sud et au sud-ouest, on retrouvait les produits des Nzabi chez les


Punu et les Tsaangi et jusque sur le Niari chez les Kunyi; il semble
même qu'ils atteignaient les côtes du Loango. Les Nzabi continuèrent,

I. Il s'agit probablement des Kota-Wumbu.


636 GEORGES DUPRB
malgré l'introduction du fer1 et d'outils européens, B fournir une grande
partie du métal utilisé de l'Ogoou6 au Niari, et cela jusqu'à ce que la
pacification franyaise mette brutalement fin à leur industrie.

2. Le monopole des Tseltgi


Les Tsengi étaient les seuls des Nzabi à produire du fer. Cette exclusi-
vité constituait en fait un v6ritable monopole que les Tsengi maintenaient
par l'occupation de la plus grande partie de la zone métallurgique et aussi
et surtout par le contrôle qu'ils exerçaient sur la formation des metallur-
gistes et des forgerons. I1 existait une hi6rarchie des travailleurs du fer.
Au sommet se trouvaient les m6tallurgistes qui produisaient le fer, les
nzmeizgi ;ensuite venaient les nzitkzcbzt m z w w z d z ~qui fabriquaient l'ou-
tillage du forgeron et les masses-enclumes ou a m z d u utilisées dans toutes
les transactions sociales ; puis les mzekz.tbu, wza$ibi produisant la plupart
des outils courants et les fers de hache, pibi, utilisés aussi pour les tran-
sactions sociales. Enfin les K petits forgerons I), nzzrkz.tbu bnknsn2, qui se
cantonnaient dans le petit outillage, occupaient le bas de la hiérarchie.
Les m6tallurgistes et toutes les sortes de forgerons se trouvaient chez
les Tsengi. Par contre, on ne rencontrait chez les Nzabi sh. s. que les
deux sortes de forgerons au bas de la hiérarchie. Les Nzabi, puisqu'ils
ne possédaient ni métallurgistes ni forgerons de 9zz~~xdzt, dépendaient
donc pour le fer brut et pour les "mides Tsengi.
Cette situation rdsultait du contrhle qu'exerçaient les Tsengi sur
l'apprentissage. Chacun des degrCs de la hidrarchie des forgerons consti-
tuait une étape de l'apprentissage caractérisée par la possession de pou-
voirs magiques spécifiques, tout autant que par la connaissance des
techniques. La plupart des forgerons de la tribu Nzabi allaient chez les
maîtres tsengi faire leur apprentissage. Lorsqu'un aîné nzabi désirait
qu'un de ses neveux ut6rins devienne forgeron, il le confiait à un forgeron
tsengi avec lequel il était en relation de camaraderie. Pendant tout le
temps de l'apprentissage, le jeune homme travaillait pour son maître.
I1 participait pour lui à la fabrication du charbon de bois, au transport
des outils d'un village à un autre ; dans les débuts de son apprentissage,
il actionnait les soufflets jusqu'à ce que le maître lui confie une partie
du travail proprement métallurgique. En plus de cela, il participait à
l'abattage des plantations du maître et lui apportait des cadeaux de vin
de palme, de viande de chasse, etc. Ces prestations de biens et de services
de l'apprenti au maître étaient la condition de la poursuite de l'enseigne-
ment qui, de toute fayon, n'était jamais mené jusqu'à son terme, puisque
l'apprenti, disent les Nzabi sir. s., ne poursuivait pas plus loin ses 6tudes ;

I. Les porteurs qui partaient de la cate charges des marchandises emportaient


des plaquettes de fer ou taku qui leur servaient, chemin faisant, de moyen d'échange
pour obtenir de la nourriture (information de FranGois Pambou à Tchibamba, près
de Pointe-Noire).
2. Litteralement : forgerons des femmes.
RÔLE DES NZABI DANS LA TRAITE - FIN X I X ~SIÈCLE 637
jamais il ne devenait un mdkubzt m,awwzdzh. Cela tenait au fait que les
maîtres tsengi n’apprenaient pas à leurs élèves nzabi la technique de
fabrication du ~zzuifzd~, mais aussi et surtout qu’ils ne leur transmet-
taient pas les pouvoirs magiques pour mener à bien cette fabrication.
Lorsque l’apprenti était devenu forgeron, c’est-à-dire lorsqu’il était
en mesure magiquement et techniquement de produire des outils gr&ce
aux pouvoirs magiques que lui transmettait le maître et aux connais-
sances techniques acquises, il retournait dans son village pour y exercer
son métier. A la fin de l’apprentissage, le maître forgeron recevait de
l’aîné dont d6pendait le nouveau forgeron une prestation consistant en
une ou deux chèvres et en marchandises venant de la côte. Les services
rendus par le maître sous fome d’enseignement entraient donc dans le
cadre des échanges commerciaux qui à l’intérieur de la société nzabi
mettaient en relation les Nzabi sty. s., et les Tsengi. Ces échanges de biens
et de services rendaient les Nzabi à même d‘obtenir à la fois les outils
de fer et les biens sociaux dont ils avaient besoin. Mais il faut bien remar-
quer que les Nzabi étaient doublement tributaires des Tsengi : d‘abord
économiquement puisqu’ils dépendaient d‘eux pour le fer et pour leurs
moyens de production, ensuite politiquement puisque les principaux
biens de fer, les n.z”iJ véhiculés par les échanges sociaux entre aînés
leur venaient nécessairement des Tsengi. En admettant que les Nzabi
aient eu accès à une autre source de fer, au fer européen par exemple, ils
demeuraient encore tributaires des Tsengi pour la reproduction et le
fonctionnement de leur système politique. Aussi, comme on le verra plus
loin, les Nzabi dans leurs migrations de la fin du X I X ~siècle essayèrent
de se soustraire à ce monopole.

3. L e s échmges em%e Nzabi et Tsetzgi


Tous les aînés nzabi n’étaient pas en relation commerciale avec les
Tsengi. Seuls un petit nombre d’entre eux, des forgerons pour la plupart
(le plus souvent formés par les Tsengi), reprenaient à leur compte après
leur apprentissage les relations de camaraderie qui liaient leurs oncles
aux métallurgistes et aux fabricants de .Izz.u.lzd~u.En général, chacun de
ces aînés assurait l’approvisionnement d‘un groupe de trois ou quatre
villages en fer brut et en ?z.zzmda. Ces aînés, introducteurs de biens rares
et socialement valorisés, faisaient figure d’hommes riches, tout comme
les aînés qui, en relation avec les ethnies commerqantes, importaient des
marchandises européennes. C’est seulement les aînés des clans nombreux
et largement répandus, on l’a vu, qui prenaient une part active au
commerce en direction de la côte ; ce sont aussi ces mêmes aînés, et pour
les mêmes raisons, qui participaient aux échanges de fer avec les Tsengi.
Le plus souvent d’ailleurs, les forgerons nzabi étaient eux-mêmes en

I. Les %z~zt?tdz~
entraient dans la constitution de la u dot n, dans le paiement des
amendes d’adultère, dans le prix du sang, etc.
638 GEORGES D U P R ~

relation avec les commeqants et échangeaient les produits métallur-


giques venant des Tsengi contre les marchandises européennes. I1 est
significatif à cet égard que sur dix-huit forgerons nzabi sty. s. recensés
entre 1880 et 1915, neuf appartenaient aux deux clans nombreux et
largement répandus des Basanga et des Mululu. Tout comme la cama-
raderie de commerce, le métier de mttkubu mapz'bi et, à un degré moindre,
celui de muku bzt baknsa se transmettaient à l'intérieur du clan, de l'oncle
au neveu pour les clans strictement exogames et aussi du père au fils
pour les clans dominants parvenus à une certaine endogamie.

4. La hit!rarclzisation des Tsengi


Chez les Tsengi, un processus de hiérarchisation identique à celui qui
a été décrit chez les Nzabi à propos des marchandises existait pour les
échanges du fer. Un kilogramme de fer prêt être travaillé par les forge-
rons nécessitait, pour être produit, une dizaine de journées de travail ;
le m z t d u , qui pesait environ six kilos, représentait un peu plus de
soixante journCes de travail. Cette très faible productivitC des techniques
métallurgiques nécessitait l'utilisation d'un personnel abondant, spéciale-
ment pour les travaux préparatoires à la fonte, le ramassage, le concas-
sage, le triage du minerai et pour la fabrication du charbon de bois. Et
cela d'autant plus que les besoins étaient importants puisqu'une (( dot ))
comportait au moins vingt-cinq kilos de fer, auxquels il faut ajouter tout
le métal utilisé pour la fabrication des outils. Aussi la capacité à produire
du fer ou à en obtenir en recourant aux services d'un forgeron était-elle
directement fonction du nombre de dépendants qu'un aîné était capable
de réunir autour de lui pour effectuer les travaux préliminaires à la fonte.
Les disparités démographiques entre les lignages et les clans, jointes aux
besoins importants en personnel de la métallurgie, amenaient les aînés
favorisés démographiquement à acquérir une position dominante. Les
métallurgistes et les producteurs de ruwizdzt étaient des hommes riches ;
cela se reconnaissait à leur village regorgeant de moutons, de porcs et de
chèvres r e p en échange du fer et à la nombreuse descendance que leur
donnaient leurs femmes et leurs esclaves.
Selon le rapport mensuel d'août 1916 du poste de Tsinguédi, (( Koumbi
était un centre de transactions de l'esclavage, c'est là que l'on dirigeait
vers leurs destinations les captifs faits dans les différentes régions 9.
I1 est vrai qu'à Koumbi, très grand centre métallurgique, les esclaves
étaient nombreux. Les informations recueillies à l'actuel Koumbi2 sur
les métallurgistes donnent une idée assez précise du nombre de leurs
esclaves. Sur les neuf métallurgistes sur lesquels il a Cté possible d'obtenir
des informations assez précises, quatre n'avaient pas d'esclaves, un n'en
avait que deux, un en avait trois, un en avait quatre et deux en avaient
I.Archives du district de Mossendjo.
2.Le village actuel de Koumbi est situe au Gabon sur la route de Rrl'Binda
à Bakoumba à une trentaine de kilomètre de MBinda.
RÔLE DES NZABI DANS LA TRAITE - FIN X I X ~SIÈCLE 639
cinq, chiffre qui semble avoir été un maximum. Ces esclaves n'étajent
pas, en géneral, obtenus directement contre du fer ou contre des mzbndu,
mais toujours à l'occasion d'une transaction sociale. Ainsi le père d'Ivola1,
métallurgiste à Musihi près de Koumbi, avait obtenu un esclave lors d'un
remboursement de (( dot n, l'autre lui avait été donn&pour une amende
d'adultère. Ces esclaves venaient soit des Ngomo, groupe Kota, soit des
Miyongo, groupe régional Nzabi avec lesquels les Tsengi étaient en relations
matrimoniales. Ngomo et Miyongo, ne produisant pas de fer et, vivant
t
dans une région où les marchandises européennes étaient rares, n'avaient
d'autre recours pour obtenir fer et marchandises que de donner en
manage des femmes aux Tsengi. Ces relations matrimoniales étaient à
sens unique puisque les Tsengi ne leur donnaient pas de femmes en
?
retour. De plus, dans tous les litiges mettant en jeu des biens sociaux, les
Tsengi leur imposaient leurs conditions et obtenaient d'eux des esclaves.
La production et l'échange du fer amenaient donc, tout comme
l'kchange de marchandises, une hiérarchisation des clans et des lignages.
Des aînés riches bien pouivus en dépendants, on passait à des clans et
des lignages dominants, par l'intermédiaire de l'esclavage et d'un pro-
cessus identique à celui qui a été décrit à propos de l'introduction de
marchandises. Et ce n'est pas par hasard si, parmi les métallurgistes
anciens recensés, six sur vingt et un appartiennent au clan des Bavonda,
nombreux, hiérarchisé et pour une part endogame. On voit donc que
l'impact des marchands européens n'était pas nécessaire à la hiérarchisa-
tion de la société. De la mkme faCon, à l'autre extrémité des chaînes
d'gchanges, sur la côte, on peut penser que, dans des sociétés côtières
comme les Vili ou les Orungu, détenant le monopole de la production du
sel très exigeante en main-d'œuvre, une certaine hiérarchisation politique
a pu se produire, abstraction faite de tout contact avec l'Europe.
I

5. L e s Tsepzgi et In titaite
Dans le cas nzabi, l'existence de deux pôles de hiérarchisation ren-
4 dait la situation plus complexe. Si le monopole de la production de fer
et d'une partie des biens sociaux assurait, chez les Tsengi, une position
privilégiée aux hommes riches et aux clans et lignages dominants, il
limitait en même temps et de plusieurs faCons leur participation à la
traite. La localisation géographique de la zone métallifère fixait les
Tsengi au sol et restreignait leur déplacement vers l'ouest à la recherche
de contacts avec les ethnies conimergantes. De telle sorte que tous les
Nzabi sty. s., plus libres dans leurs déplacements, en se portant vers les
commerCants et spécialement vers les Punu de la Ngounié, formaient
un écran entre eux et les marchandises et devenaient des intermédiaires
nécessaires entre les métallurgistes tsengi et les ethnies commeqantes
de l'Ouest.

I. Ivola est un informateur, résidant à Minganaga, près de Mayoko.


640 GEORGES DUPRÉ

Les Tsengi étaient en contact direct avec des commerqants : au nord


avec les Aduma et avec le circuit de l'Ogooué, au sud avec les Punu et les
Tsaangi et les Cchanges vers la Nyanga et Loango. Cependant il faut
remarquer que les Tsengi étaient placés tout à fait à l'extrémité des
circuits de l'Ogooué, en une région où les marchandises, après avoir
remonté le fleuve, s'étaient considérablement raréfiées au passage chez
les riverains. A partir de 1870, avec l'irruption des Fang sur le fleuve,
ce trafic cessa presque complètement. Le commerce avec les Punu et
les Tsaangi, jusque vers 1880, et l'expansion des Nzabi vers le sud resta
assez faible. De plus, les caravanes de porteurs, allant chez les mCtallur-
gistes tsengi ou se rendant dans la région de Mossendjo, avaient à tra-
verser un territoire d'une centaine de kilomètres, peuplé de groupes
Kota épars qui y faisaient rCgner une insécurité constante. Si bien que
la plus grande partie des marchandises arrivant chez les Tsengi leur
venait par la grande s7oie axiale de la Ngounié au Haut-OgoouC, sur
laquelle les Nzabi str. s. étaient des intermédiaires nécessaires.
Les marchandises venues de la côte, au lieu d'imposer aux échanges
interethniques une orientation simple de l'ouest A l'est, composaient avec
les produits métallurgiques pour définir une double polarit6. A la rareté
des marchandises importées pour la plus grande partie par les Nzabi sty. s.,
rCpondait la rareté du métal produit exclusivement par les Tsengi.
L'utilisation des marchandises et du fer, comme biens les plus valorisés
circulant uniquement entre les aînés, qui consacrait socialement cette
bipolarité, permettait aux aînés dominants ? chacun
i des pôles, tout en
contrôlant ces raretés, d'acquérir pour eux, leurs lignages et leurs clans
une position dominante. Mais en même temps cette utilisation entraînait
pour les aînés dominants de chacun des pôles une limitation réciproque
de leur domination, puisqu'ils étaient tributaires les uns des autres pour
les marchandises ou pour le fer.

6. Hypothèse szw In f o m n t i o n de l'ethnie Nznbi


Cette bipolarité permet, en l'absence de données historiques précises,
de formuler un certain nombre d'hypothèses propres à rendre compte
à la fois de l'unité des Nzabi et des différences existant entre Nzabi s k . s.
et Tsengi. Les Tsengi ont eté distingu6s comme une tribu au sein des
Nzabi, à la différence des Pèti, Ngugela, Miyongo, etc. qui ne constituent
que des groupes régionaux. Cette distinction est fondCe sur des faits lin-
guistiques et sociaux. Nzabi et Tsengi ont des langues différentes quoique
proches ; de plus tous les clans Nzabi ne se trouvent pas présents chez
les Tsengi et réciproquement. Certains seulement des clans, toujours des
clans importants, se retrouvent dans les deux tribus avec cependant une
inégale extension dans l'une et dans l'autre. Ainsi le clan des Basanga,
très important chez les Nzabi stv. s., n'a qu'une section de clan chez les
Tsengi ;le clan des Bavonda, au contraire, très nombreux chez les Tsengi,
n'est que faiblement représenté chez les Nzabi sir. s.
RÔLE DES NZABI DANS LA TRAITE - FIN X I X ~SIÈCLE 641
Ces différences laissent à penser que les Nzabi et les Tsengi, qui
relèvent actuellement d‘une même formation sociale, constituaient il y a
encore peu de temps deux entités ethniques distinctes. On peut avancer
l’hypothhe selon laquelle, à un moment qu’il est difficile de déterminer,
tous les Nzabi à la suite de migrations s’installèrent sur une partie du
pays des Tsengi qu’ils débordèrent à l’ouest, et lièrent avec eux des
relations commerciales sur la base d‘échanges de fer et de marchandises.
Cette installation des Nzabi sur un territoire tsengi est attestée histori-
R quement dans la région de Ngoubou-Ngoubou habitée actuellement par
les Nzabi-Miyongo, où l’on peut observer de nombreux restes de bas-four-
neaux tsengi. Dans la même région, mais un peu plus au sud, au niveau
du village de Lebégni, on peut voir au vallon de Minganga un chaos
* rocheux où, selon le mythe d‘origine, aurait été conclu entre les héros
fondateurs des Tsengi et ceux des Nzabi un accord mettant fin à des
hostilités, et à partir duquel les Nzabi se seraient installés sur les terres
des Tsengi et auraient contracté avec eux des alliances matrimoniales. On
peut penser que les échanges commerciaux entre les aînés dominants des
deux tribus, s’étendant aux femmes, permirent la généralisation de l’usage
des marchandises chez les Tsengi et du fer chez les Nzabi comme biens
sociaux. Partant de là, le processus d‘unification des Tsengi et des Nzabi
a pu se poursuivre sans cependant aller jusqu’à faire disparaître les traces
des anciens clivages. Le mythe d’origine comporte la dualité Nzabi-
Tsengi sous forme des lignées de Nzèbi et de Mbèlil qui sont les héros
fondateurs respectifs des Nzabi et des Tsengi ; mais ce qui concerne les
Tsengi est manifestement ajouté à un récit centré essentiellement sur les
Nzabi. Dans les alliances matrimoniales, les mêmes clivages se mani-
festent dans le fait que seuls les clans dominants se retrouvent dans les
deux tribus ; ce qui est en accord avec l’interprétation de leur unification
b
par des échanges limités d’abord aux clans dominants et témoigne en
faveur d‘une date assez récente du processus, puisque le jeu des alliances
n’a pas encore pu s’étendre à tous les clans de l’ensemble Nzabi-Tsengi.

X. - L’ESCLAVAGE

I1 est difficile d’évaluer la part que prirent les Nzabi dans le trafic
esclavagiste qui fournissait aux planteurs des Amériques une main-
d‘œuvre à bon marché. Les informations orales, aussi bien celles venant
des ethnies commeqantes voisines que des Nzabi eux-mêmes, sont sujettes
à caution ; les Tsaangi et les Punu ont tendance, pour se donner le beau
rôle et affirmer une domination avant tout idéologique, à gonfler déme-
surément le nombre des esclaves qu’ils obtenaient des Nzabi, de la même
faqon qu’ils passent volontiers sous silence la dépendance très réelle dans
laquelle les tenaient les Nzabi pour leur alimentation et pour les produits

I. Mbèli est aussi connu sous le nom de Bangala.


8
642 GEORGES DUPRÉ

métallurgiques. Les Nzabi, par contre, et on le comprend aisément, ne


sont pas très bavards sur ce chapitre. Les documents écrits qui sortent
des généralités sur l'origine des esclaves et permettent d'identifier avec
précision les Nzabi parmi les esclaves vendus sur la côte sont rares. Parmi
eux, il faut citer le R.P. Sublet, missionnaire à Setté-C.ama, qui décrit,
en 1833, alors que la traite était officiellement prohibée, la mort des
petits esclaves, pour la plupart nzabi, rachetés par la mission, (( absolu-
ment réfractaires à toute autre alimentation que la terre qu'ils mangent
pleines mains. Enfermés dans l'infirmerie, ils se couchent à plat ventre,
lèchent la poussiere du parquet et finissent par mourir de convulsions
proches de l'épilepsie [15, p. 28gl. L'autre indication, qui concerne la
))

présence d'esclaves nzabi chez les populations commerqantes, est donnée


par Du Chaillu. Celui-ci signale chez les Punu des bords de la Ngounié
un endroit appelé N'javi, (( probablement parce que les esclaves qui
travaillent sur la plantation étaient tirés du pays qui porte ce nom D
[19, p. 2161.
Des informations plus intéressantes sont fournies par les décomptes
de Koelle, portant sur l'origine des esclaves libérés et établis en Sierra
Leone, après l'abolition officielle par l'Angleterre, en 1808, de la traite
esclavagiste. Ces décomptes ne portent que sur de très petits nombres,
mais la période 1815-1840 où ils sont faits est celle où le Gabon et le Congo
connurent une recrudescence de la traite esclavagiste. De plus les chiffres
donnés pour un certain nombre d'ethnies voisines permettent des compa-
raisons. Le groupe Mbédé qui, outre les Nzabi, regroupe les Aduma, les
Wandji et les Ndumu n'est que très faiblement représenté, beaucoup
moins que certains peuples commerqants, tels que les Orungu de l'em-
bouchure de l'Ogooué, beaucoup moins aussi que la plupart des peuples
de l'intérieur : Obamba, Akélé ou Téké-Tsaayi (tabl. II).
Les peuples de l'intérieur comme les Nzabi sont globalement désignés
dans la littérature du nom de (( peuples-réservoirs )) ; cette appellation

TABLEAU II. - ORIGINE DES ESCLAVES DE LA ZONE GABON-CONGO


SELON (( POLYGLOTTAAFRICANA 1) DE KOELLE( D ' A P R ~ S [13])
I

I Nombre d'esclaves libérés présents en Sierra Leone


II Date de capture du bateau négrier

Ethiaies
d'origiwe I II
- - -
Ndasa I 1838
Vili 2 1819
Mbédé 4 I822
Obamba II 1835
Orungu II 1819et 1831
Yombé I3 I822
AkéM I7 1831
Téké-Tsaayi 21 1832
Sundi 50 1840
RÔLE DES NZABI DANS LA TRAITE - FIN X I X ~S I ~ C L E 643
sous-entend qu'ils ont alimenté de fason importante la traite esclavagiste.
L'on peut constater avec H. Deschamps que
(( la traite, dans ces memes régions [le massif Du Chaillu], ne semble pas avoir

anéanti les peuples comme on le croit généralement. Les populations les plus
atteintes par la traite, les Mitsogho, les Massango, les Banzabi, véritables réservoirs
d'esclaves, sont parmi les plus florissantes du Gabon. Paradoxalement, ce sont les
marchands d'esclaves côtiers : les Mpongd, les Oroungou qui ont diminué jusqu'à
presque disparaitre )) [17,pp. 38 et 391.
I1 ne faudrait pas tirer de cette constatation, qui correspond bien
à la réalité des faits, des conclusions optimistes sur les conséquences de
la traite esclavagiste. Celle-ci apparaît au contraire à la lueur des chiffres
dont on dispose comme une ponction démographique qui, affectant les
tranches $Ages de jeunes, a eu des conséquences catastrophiques pour
les sociétés africaines. Par contre, il ne faudrait pas perdre de vue que
lorsque les peuples de l'intérieur apparaissent comme des réservoirs
d'esclaves, la traite est déjà en action depuis plusieurs siècles. Et on a tout
lieu de penser avec P. Alexandre [l, p. 5341 que c'est seulement après
avoir épuisé le potentiel humain des zones côtières et sub-côtières que la
traite esclavagiste s'étendit à l'intérieur du pays et que ce furent d'abord
les peuples dits commerqants qui fournirent les premiers contingents
d'esclaves à destination du Nouveau Monde. La traite progressant à l'in-
térieur, cette hémorragie démographique tendit à être compensée par
des esclaves de l'arrière-pays qui furent intégrés aux sociétés commer-
Gantes. Ainsi en témoignent les Punu, les Tsaangi et surtout les Kunyi,
chez lesquels un grand nombre de lignages sont constitués par les descen-
dants d'esclaves venant des ethnies voisines qui, au lieu d'être acheminés
vers la côte pour y être vendus, demeuraient à l'intérieur de l'ethnie pour
participer à la reproduction démographique. Selon les conclusions que
L
P. D. Curtin et J. Vansina tirent de l'inventaire de Koelle, aussi bien
pour l'Afrique occidentale que pour l'Afrique centrale, il semble que K le
nombre des esclaves introduits dans les circuits de traite allait en décrois-
sant de la côte à l'intérieur [13,p. 1881.
))

L L'on peut, en partant de ce que l'on connaît par ailleurs des Nzabi et
de leur rôle dans la traite, essayer de rechercher les raisons pour lesquelles,
d'après les informations dont on dispose, ils n'ont que peu participé à la
ponction démographique résultant du commerce des esclaves.
La traite a porté toutes les productions des Nzabi (métallurgie, agri-
culture, chasse et cueillette) à un niveau qui n'a jamais été égalé depuis.
Cet effort de production, reconnu par tous les voyageurs, devait nécessai-
rement résulter, dans un système de production aux possibilités d'évolu-
tion extrêmement limitées, de la mobilisation de toutes les forces de
production. I1 y a, par conséquent, une contradiction entre le fait d'être
de grands producteurs et celui d'être fournisseurs d'esclaves.
Cette contradiction est générale dans le système de la traite ; elle se
manifeste par l'opposition de deux sortes d'esclaves : l'esclave bien
d'échange et l'esclave moyen de production. Ces deux sortes d'esclaves
644 GEORGES DUPRÉ

se rencontraient au sein de la plupart des ethnies courtières ou commer-


Gantes du Bas-Ogooué, de l'estuaire ou de la côte gabonaise. Ainsi les
Inenga, grands trafiquants, faisaient-ils cultiver leurs plantations par
des esclaves qui n'entraient jamais dans les circuits d'échanges et qui
étaient réservés uniquement à la production. Cette distinction qui se
retrouve aussi chez les Nkomi a ét6 décrite par Du Chaillu :
(( Le roi des Commis possède des esclaves regroupés en villages ; tous les esclaves

qui demeuraient Ià, pour etre employés aux travaux de plantation du roi, étaient
tir& de onze tribus diff6rentes [...I. Lorsque j'arrivais, un négrier portugais venait
précisément de quitter la cate pour se rendre à l'île Saint-Thomas, ayant à bord
78 esclaves. Cependant ni le roi, ni les chefs, ni leurs sujets ne vendent les esclaves
dont ils sont propriétaires par h6ritage II [19, p. 451.

La présence d'esclaves producteurs était absolument indispensable


à la subsistance alimentaire des ethnies pour lesquelles le commerce était
la principale activité économique et qui ne se livraient que peu ou pas
B la production.
Pour Brazza l'opposition entre la production et la traite esclavagiste
conditionne l'évolution du commerce dans l'Ogooué. Selon lui, c'est dans
la mesure oh se développeront les activités productrices pourvoyeuses de
matières premières que l'esclavage disparaîtra. Dans le Haut-Ogooué, il
note l'accroissement de la production de caoutchouc, bien que le commerce
des esclaves soit encore très développé. I1 y voit un indice annonciateur
de l'époque (( où l'ivoire et le caoutchouc commenceront à remplacer les
esclaves sur les marchés du pays [12, p. 671 et o h les gens (( sauront
))

apprécier les services que peut rendre un homme 11 [la, p. 1301.


Cette opposition entre les deux utilisations de l'esclave, l'échange et
la production, se retrouve dans les rapports entre les Nzabi et leurs
voisins commeqants - les Punu, Tsaangi et Kunyi - pour lesquels le
transport et l'échange étaient les principales activités économiques. Ne
produisant que très peu, ils avaient recours pour assurer leur alimentation
aux productions agricoles des Nzabi dont ils étaient complètement
dépendants. L'administrateur de Mallembé en 1913 et 1914 décrivait la
I
situation catastrophique dans laquelle se trouvaient les Lumbu, Kunyi
et Punu de sa subdivision, qui, du fait de l'insoumission des Nzabi, ne
pouvaient plus se procurer chez eux, comme ils en avaient l'habitude, le
caoutchouc objet de leur activité commerciale, mais aussi l'arachide et
le petit bétail nécessaire à leur alimentation1.
Les deux sortes d'esclaves, l'esclave bien d'échange et l'esclave
moyen de production, ne sont pas dissociables ; c'est, en effet, la capacité
I
de production qui fonde en définitive la valeur d'échange de l'esclave.
Les journaux de bord des capitaines négriers font état des prix des
(( pièces d'Inde n proportionnels à 1'8ge, sexe, robustesse, état de santé :

tous indices de leur capacité de production. De plus, à l'issue du voyage,


sur les côtes d'Amérique ou des Antilles, si on laisse les esclaves se reposer I
I. Archives du district de Kibangou. I
RÔLE DES NZABI DANS LA TRAITE - FIN X I X ~SIÈCLE 645
pour qu'ils se remettent des fatigues de la traversée, ce n'est pas tant
par souci philanthropique, qu'afin d'être présentés plus K frais 1) pour la
vente [30, p. 1141.L'esclave dans la traite n'est vendu que s'il est à même
de fournir du travail, et son prix est en rapport avec la capacité de pro-
duction qui lui est supposée.
Du fait de la spécialisation des ethnies qui participent à la traite,
du fait que certaines d'entre elles délaissent pratiquement la production
pour se consacrer entièrement au commerce, il devient nécessaire, en
terre africaine, que d'autres ethnies - comme les Nzabi - compensent
ce manque en se sptkialisant dans la production. Aussi il est difficilement
pensable que les Nzabi, grands pourvoyeurs de la traite aussi bien en
matières premières qu'en produits alimentaires, aient été de grands four-
nisseurs d'esclaves ; la sortie d'esclaves de la société amoindrissait, en
effet, son potentiel de production. Socialement, l'esclave ne se définit
que par la dépendance dans laquelle le tient son maitre, et dont celui-ci
tire parti pour accroître démographiquement son lignage et la production
du groupe de résidence à la tête duquel il se trouve. On peut, à l'appui
de cela, faire &at de la concordance des informations qui sont explicites
sur l'utilisation domestique de l'esclave dans la production. A nos propres
informations venant des Nzabi du Congo, il faut ajouter celles de
H.Deschamps recueillies à Mbigou et à Koulamoutou qui signalent que
(( l'esclave, possédé par un chef de famille, était employé par lui aux

plantations et à la chasse [l?, p. 531. Enfin S.Jean, dans la région de


))

Lébamba, note qu' (( autrefois, les maîtres devaient fournir à leurs servi-
teurs, le logement et la nourriture en contrepartie du travail fourni sur
les plantations )) [24, p. 161. Ces deux fonctions, reproduction démogra-
phique et production, sont évidemment en contradiction, au niveau d'un
aîné particulier, avec la mise en circulation de l'esclave et, au niveau de
l'ethnie, avec son introduction dans les circuits de traite qui aboutissaient
à la côte. La mise en circulation du imhviga à l'intérieur de l'ethnie
nécessitait des conditions bien précises ; elle sanctionnait l'insoumission
d'un m m i g a récalcitrant et intervenait dans les cas de meurtres ou
d'accidents oh il fallait payer le prix du sang ; le .tPzzcviga était alors cédé
de préférence à un membre à part entière du lignage. Introduire l'esclave
dans les circuits de traite revenait pour les Nzabi à se priver d'un poten-
tiel démographique et productif. C'était laisser aux planteurs des Indes
Occidentales le soin de réaliser la valeur d'usage de l'esclave, ce qui était
en contradiction avec l'effort de production qai plapit les Nzabi parmi
les grands fournisseurs en matières premières et en produits alimentaires
de la traite entre l'Ogooué et le Niari.

XI. - LES MIGRATIONS

Partant du Haut-Ogooué et du mont Birogou, les Nzabi, vers 1880


environ, migrèrent en direction du sud et du sud-ouest, pour atteindre
646 GEORGES DUPRÉ

dès le début du siècle les limites qu’on leur connaît actuellement et qui
résultent avant tout de l’action stabilisatrice de l’administration fraqaise.

I. L’allure ghzérale des migrations


Venant du nord et du nord-est, la migration nzabi (cartes z et 3)
s’est produite en partie dans un couloir nord-sud, limité à l’est par la
Louessé et à l’ouest par la Nyanga. La migration tardive de la tribu
Tsengi, au nord de Mayoko, se déroula pour l’essentiel à l’est de la Louessé,
tandis que les Miyongo débordèrent très largement B l’ouest de la Nyanga
jusqu’aux rivières Loambitchi et Bibaka qu’ils descendirent depuis leurs
sources. Cette bande de terrain délimitée par les deux fleuves était, avant
l’arriv6e des Nzabi, une sorte de no man’s land. Seuls s’y trouvaient
quelques groupes dispersés de Pygmées et de rares villages habités par
des ethnies relevant du groupe Kota. Lorsqu’en 1883 L. Mizon traversa
le pays, les villages nzabi les plus méridionaux qu’il rencontra sur son
parcours étaient des villages tsengi qui se situaient auprès de la rivière
Mambom, cartographiée actuellement sous le nom de Bambomo, coulant
au nord-est de Mbinda en direction de la Louessé. A partir de cette
rivière et jusqu’aux rivières Molo et Bakoulou au niveau des villages
actuels de Doumanga et Mougoundou-Sud, quelques villages seulement
sont indiqués appartenant aux Ngomo, Mbamba et Tumbidi.
Le couloir Nyanga-Louessé, qui servait de cadre naturel A. la partie
est de la migration nzabi, était habité sur son bord oriental par les T&é-
Tsaayi. Ceux-ci constituaient l’extrême avancée vers l’ouest des groupes
Téké qui occupaient en continuité le territoire compris entre les plateaux
Batéké et la rivière Mandolo. Ces Téké ne passèrent jamais sur la rive
droite de la Louessé et, lorsque les premiers groupes Nzabi arrivèrent
à Lékumu, les Téké s’en étaient déjà retirés pour aller sur les bords de la
Mandolo, alors que plus au sud ils progressaient vers l’ouest et dépassaient
la Sinaga.
Au sud, la migration nzabi buta sur les Punu et les Tsaangi. L’habitat
des Tsaangi commenpit immédiatement au sud des rivières Molo et Bakou-
lou. Sur ce point, l’itinéraire de L. Mizon ne fait que confirmer les
informations recueillies dans les villages. Les Tsaangi débordaient la
Nyanga à l’ouest pour faire place aux Punu établis sur la basse Loambitchi
et la basse Bibaka. Au sud, les Tsaangi descendaient jusqu’à la rive
gauche de l’Itsibou, au-delà de laquelle commensait le territoire des Kunyil.

2. Les migmtions et lu truite


Les migrations nzabi apparaissent très nettement en corrélation avec
l’interruption du commerce fluvial dans le Haut-Ogooué. Sous la pression
des Fang qui atteignirent l’Ogooué dans la région de Lopé vers 1865, les

I. Sur ce point aussi la carte de L. Mizen est conforme aux informations orales.
R ~ L EDES NZABI DANS LA TRAITE - FIN X I X ~SIÈCLE 647
Okanda durent se replier sur la rive gauche. La présence des Fang, établis
sur la rive droite, créait un climat permanent d'insécurité, peu propice
à la circulation sur le fleuve et aux relations commerciales que les Okanda
entretenaient avec les Aduma. De plus, vers 1869selon R. Avelot [3,p. 3751,
un groupe de Fang, les Osyebal, coupèrent l'Ogooué vers l'embouchure
de l'Ivindo rendant tout trafic impossible, Sur le haut fleuve, le commerce
était, toujours selon R. Avelot, perturbé depuis 1865 par le soulèvement
des Andjiani qui refusaient de se plier plus longtemps aux conditions
draconiennes que leur imposaient les cominersants duma. Dès lors les
marchandises furent acheminées par les voies de terre qui, partout de
Mayoumba ou de Loango, atteignaient le Haut-Ogooué par le sud et
l'ouest. Brazza mentionne tout spécialement la voie de Mayoumba :
(( Ces marchandises, principalement le sel, n'arrivant plus par cette voie

[par voie fluviale] dans le Haut-Ogooué, un nouveau courant commercial


s'établit faisant venir les produits de la côte de Mayounibé 1) [12, p. 1151.
E n fait, cette voie existait déjà et correspondait au commerce que les
Nzabi faisaient avec les Punu. De plus, une autre voie de commerce que
ne mentionne pas Brazza passait entre la haute Nyanga et la haute
Louessé et se subdivisait en deux branches, l'une allant vers la côte au
sud de Mayoumba, l'autre atteignant la région de Loango2.
En 1878,Brazza, grâce au prestige dont il jouissait parmi les popula-
tions du fleuve, rétablit le trafic en remontant avec des Okanda jusque
chez les Aduma. Cependant, après cette rupture symbolique du blocus
fang, le trafic sur le haut fleuve n'atteignit jamais, à cause de l'insécurité
qui persistait, le niveau qu'il avait eu vers 1860. C'est une des raisons
pour lesquelles L. Mizon rechercha entre 1881 et 1883 la meilleure voie
de terre pour atteindre le Haut-Ogooué à partir de la côte au sud de
Mayoumba. J. Berton en 1890 rechercha, pour les mêmes raisons, des
voies terrestres entre Lastourville et Samba sur la Ngounié. I1 résume
ainsi ses conclusions :
U Cette pénible exploration aura eu, pour la colonie du Congo Frangais, ce double
résultat pratique de montrer :
10 Qu'il desiste pas actuellement de route directe et commerciale allant de
Lastourville ou de Franceville aux établissements européens du Ngounié ;
20 Que les relations des populations riveraines du moyen et du haut Ogôoué
avec les populations côtières de l'Atlantique ont lieu soit par le fleuve Nyanga,
soit par le Renibo "Comi et le Fernan-Vaz, soit enfin par Loudima et le Niari
Quillu ; et non pas du tout, comme on semblait le croire jusqu'à ce jour, par le
bas "Gounié, l'ogôoué inférieur, le cap Lopez ou la baie de Nazareth )) [ S , p. 2181.

En 1900,E. Jobit signale que la station de FranceviUe est dans un


état (( d'abandon complet )) et que les (( indigènes, à deux jours de là,
ignorent presque qu'il y a des Blancs. Le caoutchouc qu'ils font va tou-

r. Les Osyeba, ou plus correctement les Asyeba, seraient soit un clan (nyoy)
des Fang-Mëke, soit l'ensemble des Fang-Mëke [l,p. 5071.
2. Après la coupure du trafic dans le Haut-Ogooué, une autre voie de terre,
celle de Bangoué, connut probablement aussi un regain d'activité.
648 GEORGES DUPRÉ

L' EX PANSI ON N Z A Bi
il'

I\

,- Expansion N z a b i

.....x......
).
Migrations des Akdlé,

Guerre Km 30 15
N g o m o , W u m b u , N d a s a , Mbamba.

O 30 60 90km

CARTE 2
RÔLE DES NZABI DANS LA TRAITE - FIN X I X ~SIÈCLE 649

CEXPANSION DES NZAQI


NTRE NYANGA E T LOUESSE

e c M i n ~ sd u l e r

CARTE3
650 GEORGES DUPRÉ

jours à la Nyanga, alors qu’autrefois un courant commercial important


suivait le cours de l’Ogooué, malgré ses rapides 1) [25, p. 1881.Les raisons
de cet abandon sont à attribuer selon E. Jobit à l’hostilité des riverains
entre Lastourville et Franceville.
En se déplayant vers le sud et le sud-ouest, en descendant la Louessé,
la Nyanga, la Loambitchi et la Bibaka, les Nzabi ne faisaient que se
rapprocher des commerqants punu, tsaangi et tékk-tsaayi, avec lesquels
les échanges s’étaient intensifiés depuis la coupure de l’Ogooué. Ce
rapprochement géographique ne pouvait qu’être bCnéfique au développe-
ment des échanges, d‘autant plus qu’en migrant vers le sud, les Nzabi
s’assurèrent par un peuplement relativement dense le contrôle du no
man’s land d’une centaine de kilomètres qui, jusque vers 1880,les sépa-
rait des commeryants - no man’s land dans lequel la sécurité du
commerce était rendue prkcaire par la présence de groupes d‘Akélé, de
Ngomo et de Wumbu.
Si l’on observe d’un peu plus près les déplacements des Nzabi, on se
rend compte que ces migrations correspondent à une expansion qui a pour
effet d‘accroître, vers le sud, leur territoire. Si les Nzabi viennent, A partir
de 1880,peupler le no man’s land qui s’étend au sud de leur habitat, ils
n’abandonnent pas pour autant ce qui apparaît comme le point de départ
des migrations, à savoir le Haut-Ogooué et les sources des rivières et
fleuves qui descendent le versant sud des monts Birogou. De plus
l’occupation du pays entre Nyanga et Loues& est relativement dense.
L‘enquête sur les migrations dans cette région1 met en evidence une
occupation serrée du territoire par des villages distribués sur un réseau
de pistes extrêmement ramifié. Peu avant la pacification franqaise, au
moment où les Nzabi commencent à mordre sérieusement sur les terres
tek4 et tsaangi, on peut estimer par défaut à soixante-treize le nombre
des villages disposés entre Nyanga et Louessé, au sud de Mayoko. Ce
nombre se répartit comme suit entre les différents courants migratoires :
Nzèbi, 49 ; Ngugela, 15 ; Pèti, IO ; et Miyongo, 4. I1 s’agit donc d’une
migration massive2 qui, en une trentaine d‘années environ, a permis aux
Nzabi d‘agrandir leur territoire en contrôlant complètement, par une
occupation dense, l’espace qui s’étendait entre eux et les commeryants
du Sud. Ceci n’a été rendu possible que grâce à la souplesse de l’organisa-
tion segmentaire ; le régime disharmonique a favorisé le maintien, entre
les diffCrents groupes en mouvement vers le sud, de rapports étroits qui
ont conféré 8. l’expansion nzabi sa force et son caractère monolithique.
Cette migration massive est à opposer aux migrations des différents
groupes Kota. Partis un peu avant les Nzabi, et sensiblement des mêmes
endroits, les Kota pénétrèrent plus au sud chez les peuples commerqants.

I. L’enquête sur les migrations a porté presque uniquement sur cette région gui
est donc la seule oh les déplacements soient connus de faqon précise.
2. A Mbigou, la région de Mossendjo est désignée par le terme Lake-Lake,
c’est-à-dire marche forcée. Peut-être faut-il voir 1A un rapport avec la rapidité de
la migration nzabi ?
RÔLE DES NZABI DANS LA TRAITE - FIN X I X ~S I ~ C L E 651
Leur migration fut beaucoup plus rapide, puisqu’ils arrivèrent sur la
basse Louessé et le Niari vers 1900 [?]. Ces migrations-éclairs, qui ne
mirent en jeu que des groupes démographiquement limités, amenèrent
les Kota à rompre avec leurs pays de départ et à ne contrôler que faible-
ment les territoires sur lesquels ils s’avancèrent1. C’est probablement une
des raisons pour lesquelles, dans la région au nord de Mossendjo, les Kota
ne sont pas reconnus comme les véritables habitants du pays bien qu’ils
aient souvent, par petits groupes il est vrai, devancé les Nzabi. Cette
comparaison avec les Kota amène à préciser les fondements de l’expan-
sion des Nzabi et à éclairer leur situation dans la traite. L‘attrait des
marchandises est le mobile principal des migrations kota. SituCs sur les
voies commerciales, les Kota se procurent le plus souvent les marchan-
dises en attaquant les porteurs et en terrorisant les comnierGants. Les
souvenirs de cette époque o h les Kota K faisaient mangwa.lzda 11, c’est-à-dire
le brigandage, sont si vivants qu’ils comptent pour beaucoup dans la
répulsion et dans la mise à l’écart dont ils sont encore l’objet de la part
des populations du Niari forestier. Lorsque Baratier, en remontant le
Kouilou en 1896, rencontre les Kota, il signale qu’ils marchent vers le sel
et la côte, afin d‘être à la source même des marchandises. Sur la basse
Louessé et le Niari en 1900, les Ndasa et les Mbamba dbcimèrent les
commeqants kunyi et ceux-ci, incapables de résister à la pression guer-
rière, ne durent le maintien sur leur territoire qu’à l’arrivée des Franqais.
Les Kota sont essentiellement des contestataires qui remettent en cause
le système de la traite. Ils n’essaient pas par leurs migrations d’améliorer
leur situation dans la traite en diminuant le nombre des intermédiaires ;
ils ne se plient pas aux règles de la traite. Ils font tout, au contraire, pour
détruire par la force un système dans lequel ils sont entièrement dominés.
La situation des Nzabi est tout autre, leur expansion est dans l’en-
semble pacifique. S’ils améliorent en migrant leur situation dans la traite,
ils n’entrent pas de faSon violente en lutte avec les commerqants. C’est en
producteurs qu’ils s’installèrent chez les Tsaangi, les Punu et les Téké, et
les seuls conflits ouverts et durables qu’ils eurent au cours de leur expan-
sion les opposèrent aux producteurs avec lesquels ils étaient en concur-
rence directe. C’est au nord-ouest de leur habitat, avec les Masango, que
les Nzabi eurent les seuls conflits importants au cours de leur expansion.
Ces guerres, qui cessèrent seulement vers 1930, avaient pour objet la
possession des forêts que les Nzabi utilisaient pour la chasse et pour
l’agriculture. De leur côté, les Masango, grands chasseurs, étaient surtout
préoccupés de conserver le potentiel cynégétique de leur territoire. L’autre
conflit plus localisé dans le temps, qui opposa les Nzabi métallurgistes
aux Ngomo, producteurs de fer eux aussi, eut pour objet la possession
et l’exploitation du mont Lèkumu. Et l’on retrouve là leur rôle de grands

I. Les caractéristiques des migrations kota sont certainement à mettre en


rapport avec un régime harmonique, patrilocal et patrilinéaire qui favorisait l’au-
tonomie des groupes en dkplacement. Cette remarque vaut au moins pour les Kota
de YIvindo [32], et les Ndasa et Mbamba [2].
652 GEORGES DUPRÉ

producteurs dont il faut tenir compte pour expliquer l'expansion des


Nzabi. C'est autant pour trouver de nouvelles terres à cultiver que pour
améliorer leur situation dans le commerce que les Nzabi migrèrent. La
région du Haut-Ogooué connaît depuis longtemps une occupation inten-
sive du fait de la présence de gisements de fer plus propres à fixer au sol
les populations que l'agriculture. Les savanes de cette région, bien qu'en
équilibre avec le substrat géologique, ont certainement une origine
anthropique et attestent d'une occupation ancienne et intensive de cette
région1. De plus l'importance de la migration nzabi laisse à penser qu'à
cette époque les Nzabi connaissaient une démographie assez florissante.

3 . Les différel.tts cowaizts migratoires


La fin des échanges par l'Ogooué et l'augmentation corrélative du
commerce par les voies de terre de l'Ouest et du Sud eurent pour effet
de remettre en cause l'équilibre précaire qui existait au sein des Nzabi,
entre les Nzabi sty. s. et les Tsengi. Chacune des deux tribus, chacun des
groupes régionaux essayèrent dans cette situation nouvelle d'améliorer
leurs positions dans la traite, soit en se rapprochant des commerqants
du Sud et en s'installant chez eux, soit en venant exploiter les gisements
métallifères les plus méridionaux. Aussi les différents courants migra-
toires sont-ils à analyser en fonction de la bipolarité fer/marchandises
et par rapport à leurs deux objectifs principaux : les gisements de fer
de la région de Mayoko et les voies commerciales allant des côtes du
Loango au Niari forestier. Cette étude de détail est l'occasion de cerner
d'assez près la réalité des différents groupes Nzabi et de les définir par
leurs relations aux deux pôles d'attraction de la migration : le fer et les
circuits de traite. Dans cette migration, la zone métallifère apparaît
comme un point fixe. Du mont Makengi, gisement le plus méridional, elle
s'étend jusqu'à l'ouest de Ngoubou-Ngoubou, sans atteindre la Nyanga,
et remonte jusqu'à Moanda et Franceville. Elle a conditionné étroitement
différents courants migratoires qui ont pour objectif une partie de la
zone minière ou qui contournent cette zone à l'ouest et au sud, pour
se mettre en relation directe avec les Téké et les Tsaangi.
Les Tsengi, Nzèbi, Ngugela, Miyongo et Pèti migrèrent par groupes
de villages ; mais ces différents courants migratoires s'interpénètrent sur
leurs bords. Aussi les flèches de la carte 2 ne représentent qu'une situation
moyenne pour chacun des groupes, puisque la représentation de tous les
anciens villages avec tous leurs déplacements aurait rendu toute lecture
impossible.
La migration tsengi est la plus courte ; elle s'est produite entièrement
à l'intérieur de la zone métallifère, elle n'a pas dépassé, au sud, Mayoko
et le mont Lékumu et, à l'ouest, la Misembi, affluent de la rive droite de
la Louessé.
I. D'après Miletto [28], les Nzabi, Wandji et Aduma seraient depuis deux sibcles
dans le Haut-Ogooué.
RÔLE DES NZABI DANS LA TRAITE - FIN X I X ~SIÈCLE 653
La migration nzèbi est la plus nombreuse et celle qui a connu la plus
grande extension. C'est à quarante-neuf au minimum que s'élevait le
nombre de villages nzèbi au sud de Mayoko, peu avant l'intervention
française. A l'est, la nzigration nzèbi occupe une partie de la zone minière,
et la plupart des mines de la rive droite de la Louessé ont été exploitées
par les Nzèbi ; à l'ouest, elle deborde la Moussondji, mais n'atteint pas
la Nyanga. Par contre au sud, elle s'élargit en contournant la zone
minière et entre à la fois en contact avec des T&é et les Tsaangi.
La migration ngugela occupe une position voisine de la Myanga
qu'elle semble avoir suivie sur les deux rives. Au sud, elle s'élargit et entre
en contact avec les Téké, les Tsaangi et les Punu à l'ouest de la Nyanga.
Les Miyongo constituent le courant migratoire le plus occidental et
le plus récent. Seule une petite partie de cette migration se produisit sur
la rive gauche de la Nyanga, derrière les Nzèbi et les Ngugela. Les
Miyongo entrèrent en contact avec les Punu sur la basse Bibaka et la
basse Loambitchi.
Enfin les Pèti forment un courant beaucoup moins individualisé, pris
dans les migrations nzèbi, ngugela et miyongo.
a) L e s migratio?zs d u m In zone m4iallzbrgiqzAe
- L e s gisements de lu rive gauche de la Loitessé
La région de Mayoko et le gisement de Lèkumu en particulier avaient
déjà connu une occupation téké lorsque les Nzèbi et les Tsengi s'y instal-
lèrent. Les Téké, qui y vinrent probablement au début du YIF siècle,
le quittèrent pour se retirer vers l'ouest en direction de la Mandolo et
vers le sud au contact des Tsaangi.
Sur la carte dressée par L. Mizon, aucun village n'est indiqué au niveau
des rivières Légala, Lkkumu et Léyou que L. Mizon traversa en venant
du nord. A cet endroit, figurent seulement les indications de Ngomo et
de Ntomboulil. Après le départ des Tdké, ce sont, en effet, des Ngomo
qui exploitèrent pendant quelque temps Lékumu. Puis les Nzabi-Nzèbi
arrivèrent à Lékuniu et, avec l'aide des WumwuzI, en chassèrent les
Ngomo. Le fondeur nzèbi Pfumbolo, du clan Mwanda, exploitait le fer
de Léltumu en collaboration avec les Wumwu, lorsque les Tsengi du
clan Basanga, venant de Kumbi et de la région de Moanda, s'y instal-
lèrent après en avoir évincé les occupants. Ceci se passait au début du
siècle, avant l'installation française, après laquelle les Tsengi arrivèrent
nombreux.
- Les gisetlzents de lu rive droite de lu Loztessé
Téké et Nzabi s'accordent à reconnaître que les Téké, bien que
proches, n'ont jamais exploité le mont Makengi et que l'avancde tt5ké
I. Ngomo : groupe Kota. Ntombouli : probablement Ntumbidi, autre groupe
Kota.
2. 'S'vumwu : groupe Kota.
654 GEORGES DUPRÉ

vers l’ouest ne traversa jamais la Louessé. Les Nzabi-Nzèbi arrivèrent


probablement au mont Malrengi vers 1885 ;tout autour du mont Makengi
se trouvaient des villages nzèbi et ngugela. Et c’est seulement peu de
temps avant l’arrivée des Franqais, a u s alentours de 1900,que les Nzabi-
Tsengi vinrent y chercher du fer. Au nord du mont Makengi, les gisements
de Mavendi, Ngongo, Lebanga, Mbuyo ont été exploités par les Nzèbi e t
plus marginalement par les Tsengi à partir de 1900.
- La cowi@ti’tition @ o w le f e r
Le principal intérêt de ces informations est de montrer que les
Nzabi sfr. s. saisirent l’occasion que leur offrait la réorientation des
échanges pour s’affranchir du monopole de la production du fer que
détenaient les Tsengi. Les informations sont sur ce point concordantes ;
d‘une part le recensement des métallurgistes vivant entre 1880 et 1915
révèle l’existence, parmi les ZI métallurgistes rencontrés, de 6 métallur-
gistes appartenant à la tribu Nzèbi, d’autre part l’inventaire des anciens
villages montre qu’un certain nombre de villages nzèbi, installés près des
gisements de la rive droite de la Louessé, produisaient du fer. L‘acqui-
sition par les Nzèbi, groupe régional Nzabi, de la technique de fonte
semble résulter de leur migration vers le sud et de leurs contacts avec les
TéIré-Tsaayi. Selon deux informateurs, ce sont les Téké-Tsaayi qui
apprirent a u s Nzèbi la technique de la fonte ; ce qui est fort probable,
étant donné que le fer chez les Téké n’avait qu’un usage technique et que,
depuis leur départ du mont Lèkumu, leur production de métal avait
pratiquement cessé. I1 n’a pas été possible de savoir si les Nzabi possé-
daient des fabricants de mztndzt. Mais il est probable qu’ils n’en avaient
pas et qu’ils étaient encore tributaires pour cela des Tsengi ; ce qui ten-
drait à montrer que si le monopole des Tsengi avait été brisé économi-
quement, il n’avait pu l’être politiquement.
b) Les contacts avec les comnterpznts du Sud
L’installation des Nzabi chez les peuples commerqants, que ce soit chez
les Téké ou chez les Tsaangi, se fit selon les mêmes modalités. L’arrivde
des Nzabi chez les peuples commeqants &ait rarement un premier
contact. Dans la généralité des cas, l’installation d’un groupe Nzabi s u r
des terres téké ou tsaangi résultait de relations commerciales. Un homme
venait avec son groupe de r6sidence s’installer dans le village de son
partenaire de commerce. Puis ce groupe de résidence s’agrandissant par
le jeu des relations d‘alliance ou de filiation, les Nzabi se constituaient en
un village qui, assez souvent, prenait le nom du village téké ou tsaangi
auprès duquel il était installé. Ainsi se mettaient en place dans les zones
de contact des villages mixtes1 nzabi-téké ou nzabi-tsaangi.
I. Ces modalités d‘installation des Nzabi chez les peuples voisins semblent
avoir été tres générales, puisque Du Chaillu signale chez les Masango la présence
de villages mixtes : I1 est curieux de voir la rue de ce village, habitée d‘un cat&
((
RÔLE DES NZABI DANS LA TRAITE - FIN XIP SIÈCLE 655
- Le contact Nzabi-Téké
La zone oh se produisirent les contacts entre les Nzabi et les Téké se
situe à l'ouest de la Louessé entre le mont Lèkumu au nord et la Sinaga
au sud. L'enquête a dénombré une quinzaine de villages nzabi établis
sur des terres téké. Le nombre réel est probablement plus important du
fait que beaucoup de villages téké et nzabi ont été anéantis ou dispers&
au moment de la guerre avec les Français et que pour cette raison les
C
informateurs font défaut. Partout les Nzabi payèrent un droit d'installa-
tion, le pakha, constitué d'une ou deux chèvres, de volailles, de vin
de palme et de tabac. Ce fut le cas en particulier du village nzabi-nzèbi
de Bugungu près de la Sinaga, qui dut payer le pakha à Matèné, chef du
? village teké de Mambanda. I1 en fut de même pour les villages nzabi-
ngugela de Bungomo, Nzuku-Nzuku et Bumbéré qui s'installèrent peu
avant la guerre avec les FranFais sur une terre téké et payèrent le pakha.
Sur la rive gauche de la Sinaga, les Nzabi-Pèti du village de Niongo
payèrent le droit d'installation en 'izz.2mdi~,poules et graines de courge,
à des Wumbu qui avaient eux-mêmes payé aux Téké pour s'installer.
Au nord, les villages de Tsinguédi, Dumagni, Pudandjioka, Bandzokha,
Lebigha, Malambani, etc., s'établirent de la même façon sur les terres téké.
- Le contact Nzabi-Tsaangi
Avant l'arrivée des Nzabi sur leurs terres, les Tsaangi établis au sud
de la Molo remontaient entre Nyanga et Louessé pour se procurer du
caoutchouc chez les Nzabi qui, à leur tour, allaient chez leurs partenaires
de commerce tsaangi chercher des marchandises. Musolo est le premier
village nzabi à s'être installé vers 1895 au sud de la Molo. Lorsque Ngula-
Nzali est venu avec les gens de Musolo auprès de Lihahi, il a offert le
$akJza à Busiengé, son camarade de commerce. Le nouveau village prit
le nom de Lihahi.
De la même façon Ndombo, du village nzabi de Doumanga, a payé
le pakJza à son camarade de commerce, Bungwandza, pour pouvoir
s'installer sur les terres du village tsaangi de Matoto. Mutodi, dit Bubanga,
du clan Mbundu, a payé, pour pouvoir installer son village entre la Molo
et la Bibondokho, à trois de ses camarades de commerce tsaangi : Maniudu
du village Vondzo, Mungara de Mukima et Mukèmo de Muduma.
Par la suite, les autres villages nzabi qui passèrent au sud de la Molo
payèrent le $akha aux villages nzabi déja installés, près desquels ils
venaient s'établir. Ainsi Lebamba du clan Makanda a offert le pakha
8. Ndombo pour installer Mugundu, son village, près de Dumanga.
Les Nzabi n'avaient aucune difficulté à s'installer chez les Téké et
chez les Tsaangi. Ceux-ci ne cultivant que très peu laissèrent les Nzabi

par les Ashangos et de l'autre par des nègres de la tribu des N'javis. II paraît que
ceux-ci auraient Bté chassQ Q l'ouest par les hostilités d'une tribu puissante, les
Ashanguis, leurs voisins de l'est 1) [19,p. 2491.
656 GEORGES DUPRÉ

nouvellement arrivés choisir les terrains qui leur convenaient. Cependant


l’arrivée des Nzabi chez leurs partenaires de commerce du Sud modifia
sensiblement leur position dans la traite. Arrivés d‘abord en petit nombre,
les Nzabi, une fois pourvus de terres, constituèrent des points d‘attraction
pour ceux qui se trouvaient derrière eus dans la migration. Aussi par le
jeu des relations de parenté et d’alliance, les petits établissements nzabi
en vinrent à grossir et à devenir majoritaires dans les villages mixtes.
Assez souvent mis en minorité sur leurs propres terres, les Tsaangi et les
Téké préféraient abandonner leurs villages pour se retrouver entre eux,
plus au sud, & quelque distance de là. En arrivant au contact des commer-
Fants, les Nzabi se mirent à assurer eux-m&mesune partie des transactions
effectuées auparavant par les Téké et les Tsaangi. Pratiquement tout le
commerce avec les métallurgistes tsengi du Nord passa aux mains des
Nzabi. Une des conséquences de la mise en place de ces nouvelles relations,
qui désavantageaient tout autant les mktallurgistes tsengi que les com-
merqants tsaangi, fut la migration individuelle, dans les villages nzabi
situés dans la zone de contact, de nombreux forgerons tsengi qui contour-
naient ainsi l’écran que la migration nzabi aurait imposé entre eus et
les commerqants, en produisant des outils de fer et en prenant eux-
mêmes une part très active dans les échanges de métal entre le Nord et
le Sud.
Envahis de faqon insidieuse et dépossédés des avantages qu’ils reti-
raient autrefois de leur situation commerciale, les Tsaangi et les TCké
essayèrent de les regagner en maintenant les Nzabi dans une dépendance
matrimoniale et territoriale. Très souvent les Nzabi, pour affermir leur
installation chez les commerqants, renforqaient les relations de camara-
derie par des alliances matrimoniales, en donnant des femmes en mariage
aux commerqants chez lesquels ils s’installaient.
Sitôt Ctablis au Sud et sur les meilleures terres, les Nzabi se mirent
Q produire; et leurs productions, résultant de l’agriculture et de la
cueillette, incomparablement plus importantes que celles des commer-
çants, étaient échangées & des conditions plus avantageuses qu’aupara-
vant. Ce qui, joint à l’arrivée continuelle de nouveaux émigrants, était
une menace sCrieuse pour les commerqants. Les Téké et les Tsaangi
réagirent par un contrôle de la terre et des productions. Cependant leur
faiblesse numérique qui ne leur permettait pas de repousser les nouveaux
arrivants les conduisit Q utiliser des techniques magiques. Périodique-
ment les Nzabi, après une bonne récolte, voyaient leurs champs et leurs
plantations dépérir. Les féticheurs consultés concluaient à des sorts jetés
par les Tsaangi ou les Téké. Ceux-ci promettaient alors de mettre fin à
leur sorcellerie, moyennant des prestations d‘arachides, de tabac, de
graines de courge, et de bétail. Pour éviter de telles crises, les Nzabi en
étaient venus A. donner préventivement une redevance annuelle en nature
aux commerqants chez lesquels ils étaient installés.
Cependant ce contrôle de la terre par la magie apparaît comme
l’ultime recours des commerçants pour faire face au grignotage de leurs
RÔLE DES NZABI DANS LA TRAITE - FIN X I X ~SIÈCLE 657
positions, qui s’accentuait de jour en jour avec l’arrivée de nouveaux
6migrants. II est fort probable que sans l’installation de l’administration
et des forces coloniales, les Tsaangi auraient été contraints 8 une migra-
tion massive vers le Sud. Les Tsaangi, en jouant le jeu du colonisateur
(en se soumettant à sa force, en envoyant leurs enfants dans ses écoles,
en travaillant pour l’administration nouvellement installée), s’assurèrent
pour plus d‘un lustre le maintien d’une supériorité qui était alors en
déclin. Au contraire, les TékB, insoumis et battus par les forces coloniales
aidées localement par les Nzabi, subirent un écrasement démographique
et politique dont ils sont, encore aujourd‘hui, loin d’être remis.

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48

Volume XII MCMLXXII 4" Cahier

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