Critique économique Critique économique
❏ Introduction à l’analyse des économies frontalières. Eléments pour un programme
de recherche transdisciplinaire
Noureddine El Aoufi et Michel Peraldi
Dixième année • Automne 2009
❏ Intégration productive transfrontalière ou reproduction d’un rapport de sous-traitance.
Les confectionneurs tangérois
Alain Piveteau
❏ De nouveaux lieux-frontières au Maroc. La production d'espaces compétitifs pour l'entreprise
Jean-Luc Piermay
❏ Le Souss, ou la marginalité utile. Réseaux et configuration territoriale
Sabine Planel
❏ Stratégies des firmes multinationales et logiques de mobilisation des ressources
Frontières profitables
en main-d’œuvre au Maroc
Dounia Rabhi
❏ La gestion de l’altérité dans le contexte des délocalisations au miroir de quelques histoires de vie
Les économies de
Brahim Labari
❏ Affranchissement et exception au cœur des frontières profitables. Le cas des zones franches
d’exportation industrielle en Amérique centrale
voisinage inégal
Delphine Mercier
❏ Les routes de la mondialisation ont aussi des frontières !
Critique économique
Olivier Pliez
Sous la direction de Noureddine El Aoufi
❏ Entre Nador et Melilla, une frontière européenne en terre marocaine.
et Michel Peraldi
Analyse des relations transfrontalières
Mimoun Aziza
❏ Oujda-Maghnia, au-delà des frontières politiques. La contrebande, un secteur économique
transnational
Nabila Moussaoui
❏ La contrebande transfrontalière féminine des marchandises entre le Cameroun et le Nigéria
Djanabou Bakary
❏ Des voisins très proches : le local et le global dans l’espace transfrontalier Mexique-Etats-Unis
Alfredo Hualde Alfaro
25
❏ Travailler à la frontière mexicaine : l’adaptation des ménages aux spécificités de l’emploi frontalier
Marie-Laure Coubès
❏ Tijuana, un pari sur la frontière. Note de terrain
25
Irina Georgieff
❏ Dix années à franchir les frontières : la région Tijuana-San Diego vue en perspective
Olga Odgers
Dixième année • Automne 2009 • 50 Dh
Critique économique
Revue trimestrielle
L’équipe Directeur
Noureddine El Aoufi
(elaoufi@[Link])
Comité de rédaction
Najib Akesbi
Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II, Rabat
([Link]@[Link])
Nadia Benabdeljlil
Université Mohammed V-Agdal, Rabat
(nadiab@[Link])
Mohamed Bougroum
Université Cadi Ayyad, Marrakech
(bougroum02@[Link])
Noureddine El Aoufi
Université Mohammed V-Agdal, Rabat
(elaoufi@[Link])
Driss Guerraoui
Université Mohammed V-Agdal, Rabat
(dguerraoui@[Link])
Saïd Hanchane
Instance nationale d’évaluation du système d’éducation
et de formation
(shanchane@[Link])
Redouane Taouil
Université Pierre Mendès-France, Grenoble, France
([Link]@[Link])
Pré-presse Diwan 3000
Impression Imprimerie Bidaoui
Couverture : Souad Benabdellah
Périodicité 4 numéros par an
Ce numéro a été publié avec le concours
du ministère de la Culture
N° 25 • Automne 2009
Numéro publié grâce au soutien de la direction générale de la
Recherche de la Commission européenne, dans le cadre du réseau
d’excellence RAMSES➁, sous la coordination du Centre national du
livre grec.
Le contenu des articles relève de la seule responsabilité de ses auteurs.
Critique économique n° 25 • Automne 2009
sommaire
Introduction à l’analyse des économies frontalières
Eléments pour un programme de recherche transdisciplinaire
Noureddine El Aoufi et Michel Peraldi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
Frontières profitables, frontières inégales
Intégration productive transfrontalière ou reproduction d’un
rapport de sous-traitance. Les confectionneurs tangérois
Alain Piveteau . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17
De nouveaux lieux-frontières au Maroc
La production d'espaces compétitifs pour l'entreprise
Jean-Luc Piermay . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 41
Le Souss, ou la marginalité utile. Réseaux et configuration
territoriale
Sabine Planel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55
Stratégies des firmes multinationales et logiques de mobilisation
des ressources en main-d’œuvre au Maroc
Dounia Rabhi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 71
La gestion de l’altérité dans le contexte des délocalisations au
miroir de quelques histoires de vie
Brahim Labari . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 91
Affranchissement et exception au cœur des frontières profitables.
Le cas des zones franches d’exportation industrielle en Amérique
centrale
Delphine Mercier . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 109
Les routes de la mondialisation ont aussi des frontières !
Olivier Pliez . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 133
Frontières informelles, frontières imaginaires
Entre Nador et Melilla, une frontière européenne en terre
marocaine. Analyse des relations transfrontalières
Mimoun Aziza . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145
Oujda-Maghnia, au-delà des frontières politiques. La contrebande,
un secteur économique transnational
Nabila Moussaoui . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 157
Critique économique n° 25 • Automne 2009 3
La contrebande transfrontalière féminine des marchandises entre
le Cameroun et le Nigéria
Djanabou Bakary . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 167
Des voisins très proches : le local et le global dans l’espace
transfrontalier Mexique-Etats-Unis
Alfredo Hualde Alfaro . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 177
Travailler à la frontière mexicaine : l’adaptation des ménages
aux spécificités de l’emploi frontalier
Marie-Laure Coubès . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 195
Tijuana, un pari sur la frontière. Note de terrain
Irina Georgieff . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 209
Dix années à franchir les frontières : la région Tijuana-San Diego
vue en perspective
Olga Odgers . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 219
4 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Introduction à l’analyse
des économies frontalières
Eléments pour un programme
de recherche transdisciplinaire
Même un non-spécialiste peut intuitivement comprendre qu’il n’y a rien Noureddine
d’aberrant à ce que des régions frontalières soient des régions El Aoufi
économiquement prospères, en raison même de leur statut frontalier, et (Université
ce quel que soit le type de relation que nourrissent les Etats concernés par Mohammed V, Rabat)
(elaoufi@[Link])
la frontalité, jusqu’à s’accommoder même d’une situation de tension, voire
de guerre. Les exemples fourmillent dans l’histoire de régions frontalières Michel Peraldi
qui ont prospéré en raison même de l’instauration d’un état de guerre. Centre Jacques Berque,
L’objectif de ce numéro n’est donc pas vraiment, ou pas seulement, de faire Rabat
(peraldi@[Link])
état de cet apparent paradoxe qui n’est en réalité qu’une occasion de plus
de vérifier les disjonctions entre territorialité politique et territorialité
économique et, plus globalement, les capacités de débranchement de l’une
sur l’autre. Les acteurs économiques savent en somme s’arranger, voire
prospérer sur les lieux mêmes où les politiques s’arrêtent, si l’on entend
du moins, dans une philosophie politique très classique, que la guerre est
justement l’échec ou l’ailleurs du politique.
L’histoire fourmille donc d’exemples de ces régions qu’un régime
frontalier, même tendu, a permis de développer et de faire prospérer. L’idée
et la question qui nous ont incité à rassembler les articles ici réunis portent
plutôt sur le régime et la nature de l’économie que cette situation permettent
de développer. Car que la frontière soit profitable est une chose peu
discutable, en revanche il est bien moins évident de comprendre pour quel
type d’acteur, d’entreprise, voire d’aventure économique, cette profitabilité
s’accomplit. Faut-il, pour le dire autrement, penser que la frontière profite
à tout type d’activité et de secteur dès lors que ses entrepreneurs acceptent
le risque inhérent à la « vulnérabilité » politique et sociale de ces bords d’Etat,
au sens plein du terme, ou bien peut-on au contraire avancer que le risque
ici joue les sélections naturelles et rend certains acteurs mieux à même que
d’autres de tirer parti de la situation ? Et pour avancer dans la réflexion, à
l’appui par exemple de ce que ne cessent de répéter les analystes des
maquiladoras mexicaines, ne peut-on faire l’hypothèse que ces régions
frontalières, parce qu’elle sont paradoxalement des lieux de « faiblesse » ou
Critique économique n° 25 • Automne 2009 5
Noureddine El Aoufi, Michel Peraldi
de « défaillance » de l’Etat, sont justement des lieux qui rendent possibles
des aventures commerciales et industrielles qu’un contrôle ou un
encastrement trop sévère rendraient impossibles ou non profitables… Une
parenthèse sur la « faiblesse » ou la « défaillance » de l’Etat. Le politologue
ou le juriste pensent à juste titre que les frontières sont généralement des
lieux de force et de manifestation de la puissance étatique.
Pour l’économiste, deux problématiques sont en jeu. Tout d’abord, la
théorie standard a tendance à limiter, au plan théorique et méthodologique,
le champ de l’économique à la dimension rationnelle des comportements
et des interactions, individuels et collectifs, des agents et à expulser du champ
des sciences économiques les croyances, les valeurs, l’éthique, le sacré, les
affects, sous prétexte que l’économie n’est pas une science morale (El Aoufi,
2008). Toutefois, les faits « irrationnels » sont têtus, comme en témoignent
aujourd’hui les « dérives du capitalisme financier » (Aglietta et Rebérioux,
2004).
Ensuite, l’espace des capitaux et des marchandises est, en dernière analyse,
un espace sans frontières, et lorsque celles-ci sont érigées par les Etats-nations
sous forme de droits de douane permettant de se protéger contre la
concurrence externe, le mouvement réel de l’économie finit par « doubler »,
pour ainsi dire, les institutions protectionnistes et imposer précisément aux
frontières des marchés parallèles ou informels qui, fonctionnant avec des
coûts de transaction réduits, finissent par créer des irréversibilités. Pris en
compte à la fois par la théorie standard et par les approches hétérodoxes,
ces processus économiques se jouant aux (se jouant des) frontières territoriales
donnent lieu, avec la globalisation, à une composante essentielle de la
dynamique économique, voire à l’émergence d’un « nouveau monde
industriel » (Veltz, 2000 ; Berger, 2006) à l’échelle mondiale (délocalisations,
sous-traitance, off-shoring, etc.).
Des avantages frontaliers ?
La mondialisation opère dans des territoires inscrits dans des trajectoires
économiques et institutionnelles spécifiques imprimant aux rapports
transnationaux des configurations différentes : mode de partenariat
multidimensionnel entre l’Union européenne et les pays du sud de la
Méditerranée, accord focalisé sur le commerce et l’échange financier entre
l’Amérique du Nord et le Mexique (IRD, 2007). Mais globalement, ces
accords sont sous-tendus par des situations structurelles asymétriques
renvoyant au procès historique de développement inégal et de dépendance
à l’échelle mondiale (flux de marchandises et de capitaux, mouvements
migratoires).
Les nouvelles transformations induites par la mondialisation ont trait
au système productif et aux modalités de redéploiement territorial et
d’insertion dans le régime international. Face à une polarisation
6 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Introduction à l’analyse des économies frontalières
commerciale et financière autour des Etats-Unis et de l’Europe, les pays
en voie de développement, y compris les pays dits émergents, sont contraints
de mettre en œuvre des stratégies d’adaptation fondées sur l’ouverture aux
flux de marchandises et de capitaux et sur les spécialisations territoriales
dans des segments correspondant aux délocalisations productives organisées
par les pays du centre et bénéficiant, outre de l’avantage salarial, des
opportunités de proximité (textile habillement et automobile au Maroc).
Mais, compte tenu de l’épuisement des gains spécifiques liés aux accords
classiques de libre-échange, l’extrapolation des préférences tarifaires à la
faveur des nouvelles règles de l’OMC tend à exacerber, à une échelle plus
élargie, la concurrence entre les pays en voie de développement,
notamment entre les pays « émergents », en faisant jouer pleinement, outre
les atouts de la proximité, d’autres modalités profitables centrées sur
« l’avantage frontalier » (voir Plan Emergence et Tanger Med au Maroc).
L’enjeu de ces processus devient dès lors moins la recherche des effets
d’intégration et de développement endogène des économies nationales que
l’attraction d’investissements directs étrangers et l’offre d’incitations aux
donneurs d’ordre dans les industries de main-d’œuvre comme le textile,
les équipementiers automobiles, les centres d’appel off-shore, etc.
Il convient d’analyser en profondeur les dynamiques liées à ces activités
d’off-shoring en termes de forme d’emploi et de sécurité économique et
de mesurer l’ampleur des investissements publics d’accompagnement de
telles dynamiques (infrastructures, aménagements d’espaces, etc.) et de
protection sociale contre la volatilité des marchés internationaux et
l’incertitude conjoncturelle.
Dans cette optique, les articles ici recueillis sur les « recompositions
productives » mettent en évidence deux conclusions essentielles : d’une part,
l’accroissement des formes de travail précaire et « indécent » contribue à
dilater les sphères de l’informel rendant problématique l’action de l’Etat
et limitant l’efficacité et la cohérence des politiques économiques. D’autre
part, les reconversions territoriales qui s’opèrent à proximité des zones
« ouvertes » ou « franches » donnent lieu à des fragmentations sociales et
à un approfondissement des conditions de la pauvreté, notamment en milieu
rural.
Par ailleurs, du point de vue de la théorie standard, l’exploitation
« rationnelle », au sens strict, des « opportunités frontalières » (Tanger-
Tétouan par rapport à Ceuta, Nador par rapport à Melilia, Oujda par rapport
à l’Algérie pour se limiter au cas marocain) n’est pas sans conduire à des
comportements, individuels ou collectifs, où l’informel et l’illégal peuvent
se confondre et s’auto-renforcer dans l’articulation du national avec le
transnational.
Au total, deux postures d’analyse peuvent être observées par rapport aux
« effets de frontières » de la mondialisation. La première posture, mettant
en évidence les dynamiques en termes d’investissements directs, de mobilité
Critique économique n° 25 • Automne 2009 7
Noureddine El Aoufi, Michel Peraldi
des capitaux, de création d’emplois, de transfert de technologie, etc., inscrit
les nouvelles trajectoires dans un processus évolutionniste autour des
territoires frontaliers et transfrontaliers présentant des avantages comparatifs
en termes d’ouverture et d’absence de barrière à l’entrée. La seconde posture
fait apparaître, en revanche, l’involution associée aux « irrationalités »
économiques auxquelles tend à conduire la « main invisible » car
« informelle », voire « illégale », qui agit et s’active dans les interstices d’une
mondialisation non arraisonnée.
Par rapport à ces deux approches divergentes, on suggère plus loin de
privilégier l’exploration des problématiques en creux et la description
compréhensive des situations à l’œuvre en recourant aux ressources offertes
par l’enquête de terrain et par le croisement pluridisciplinaire des théories.
Des irrationalités économiques ?
Depuis la décolonisation, les économies des pays du Maghreb étaient
grosso modo dominées par la contraposition d’un capitalisme que l’on
qualifiera de rentier parce que basé sur la répartition locale très inégale de
rentes nées de l’exploitation internationale de ressources locales (fer,
phosphate, pétrole) et d’une économie vivrière très largement dominée par
l’informalité, voire des formes sociales archaïques et premières (Ould Aoudia,
2006). Ce dualisme prend des formes très différentes socialement et
politiquement selon le type de ressources que mobilise le capitalisme rentier,
le type d’Etat qui en gère la répartition. Mais si ces nuances sont importantes,
elles sont d’une certaine façon historiquement « froides ». Car ce dualisme
semble bien près d’être battu en brèche par l’apparition de nouvelles activités
industrielles et commerciales qui, tout en relevant de l’informel au sens
ancien du terme, c'est-à-dire échappant peu ou prou à l’Etat et sans grande
mobilisation de technicité et de capital, produisent néanmoins des filières,
des dispositifs et des bénéfices qui ont dimension capitaliste ou du moins
transnationale.
C’est en effet le trait commun de la gamme hétérogène d’activités sur
laquelle nous avons commencé à travailler que de manifester cette articulation
entre informalité et transnationalisme. De la contrebande transfrontalière
aux ateliers et usines délocalisés de la filière textile, de l’industrialisation
de filières vivrières (poisson séché) au commerce à la valise, ces activités
combinent un degré plus ou moins élevé d’informalisation et de
transnationalisme, pour atteindre des seuils de rentabilité certes difficilement
appréciables et mesurables, mais qui dépassent largement les bénéfices locaux
de l’informel « traditionnel » pour concurrencer le niveau de bénéfice des
secteurs rentiers.
Et ces activités mettent alors en évidence un double dépassement des
anciens équilibres, avec, d’une part, l’apparition d’un capitalisme productif
et plus encore commercial très « virulent » et, d’autre part, la paradoxale
8 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Introduction à l’analyse des économies frontalières
émergence de l’informel sur le terrain transnational jusqu’alors réservé au
capitalisme rentier.
Cette question des bénéfices et de leur volume n’a du reste pas forcément
d’intérêt sociologique si elle s’arrête à l’évaluation des volumes d’activité
et des mobilisations matérielles. L’obsession de la mesure dans l’analyse
économique est bien aussi une manière de nier la consistance des faits sociaux.
Or la question des bénéfices des activités informelles transnationales prend
tout son sens si l’on comprend qu’il s’agit d’abord de reconnaître par là les
acteurs collectifs qui y prennent forme et position sociale dans les sociétés
qu’ils traversent. Aucune observation aujourd’hui ne permet de voir se
dessiner au Maghreb quelque chose de l’émergence d’une nouvelle élite
entrepreneuriale, capitaliste. C’est au contraire la capitalisation des anciennes
élites, en grande partie formées dans les sérails politiques, qui se
concrétise dans la continuité des grandes activités productives. C’est un
phénomène assez bien analysé sous le processus de « privatisation » des élites,
pour aller dans le sens des hypothèses proposées par certains politologues
(Bayart, 2004 ; Hibou, 1999 ; Catusse, 2008). Pour autant, on ne peut se
contenter d’approximations qui voient dans les nouvelles économies
informelles transnationales la marque de l’intelligence des « petits », la
débrouillardise d’aventuriers issus des plus basses positions. Aventuriers il
y a, pauvres ou précaires parfois, mais on voit aussi se manifester des acteurs
entrepreneurs clairement positionnés socialement au centre des mondes dont
ils sont originaires. Quelque chose en somme, et il faut le dire en forme
d’hypothèse, d’une classe moyenne mercantile pour ses valeurs et son éthique
économique, transnationale pour ses ancrages territoriaux et sa mobilité
sociale (Cohen, 2004).
Le rôle des migrants dans ces nouvelles économies est partout
stratégique sous deux formes au moins : on voit les migrants issus des pays
du Maghreb et les diasporas migrantes qu’ils ont constituées en Europe jouer
un rôle économique fondamental dans ces nouvelles économies, qu’il s’agisse
des commerces informels transfrontaliers ou des délocalisations industrielles
par exemple (Peraldi, 2002). Mais on voit aussi de nouveaux entrepreneurs
migrants, subsahariens au Maroc ou en Mauritanie, espagnols, italiens ou
français en Tunisie et au Maroc, prendre place dans ces économies et les
dynamiser.
Des activités obscures ?
Les activités économiques que nous analysons, outre qu’elles sont
nouvelles stricto sensu, parce qu’elles ne procèdent pas d’une logique évolutive
mais de processus éruptifs, sont des coins obscurs et de la théorie économique
et des approches en vigueur dans la sociologie économique. Car s’il est bien
un consensus aujourd’hui entre ces deux mondes pourtant difficiles à
réconcilier, c’est bien pour accepter tacitement comme économiques des
Critique économique n° 25 • Automne 2009 9
Noureddine El Aoufi, Michel Peraldi
activités qui ont toutes pour caractéristique d’être « vertueuses », soit qu’elles
correspondent à des finalités rationnelles organisées selon la rationalité
dominante pour les économistes (des entreprises avec siège social et des
formes productives de mise en œuvre du rapport salarial), soit qu’elles sont
susceptibles d’une relecture éthique et d’une conception morale alternative
pour une grande partie de la sociologie économique. En clair, entre
l’économie d’un côté, qui ne s’intéresse qu’aux formes les plus normées d’un
standard stabilisé dans la phase fordiste d’économie, et la sociologie qui
ne s’intéresse qu’au don, bien des activités sont oubliées, amnésies même
par l’analyse, sciences sociales comprises, de la chose économique. Celles
qui relèvent de formes violentes de mise en œuvre (razzia, extorsion, etc.),
d’une absence de normes formatées, celles enfin où s’expriment non pas
des formes d’équilibre mais des « conduites d’excès » : appât du gain,
comportements opportunistes, passager clandestin, manipulation, ruse ou
détournement.
Or, on peut faire un double constat empirique : la plupart des activités,
que nous avons élues parce que relevant de schémas transnationaux
d’activités, relèvent à plus ou moins haute dose de ces cadres non vertueux
de l’économie, qu’il s’agisse des plus classiquement désignées comme la
contrebande ou des plus actuellement stigmatisées comme les délocalisations
industrielles. Mais, deuxième constat, ces activités économiques sont
aujourd’hui celles qui ont le mieux forme émergente dans les pays du
Maghreb, si l’on entend par émergence non pas évidemment la
conformation aux standards d’un développement capitaliste contrôlé mais
tout simplement au sens historique du terme, dans une logique éruptive,
énigmatique au regard des contextes économiques et sociaux existants et
ainsi aux limites de l’irrationalité économique. L’irrationalité en la matière
tient au fait que ces phénomènes sont à la fois éminemment représentatifs
d’un capitalisme fondé sur des logiques d’accumulation privée des gains à
l’échelle mondiale (Wallerstein, 1984), sans pour autant correspondre aux
canons d’organisation et de rationalité aux formats desquels la théorie
standard prétend que le capitalisme est possible.
C’est, dès lors, un moment plutôt favorable pour repréciser, non tant
ce que par convention académique on pourrait appeler les cadres
théoriques communs aux recherches empiriques menées sur les différents
terrains, mais plus exactement les points de stabilité et d’équilibre à l’intérieur
des controverses et des débats où prennent place les problématiques qui
guident les investigations. Il faut bien constater en effet que les approches,
sociologique et anthropologique, des phénomènes économiques sont prises
au cœur d’une controverse permanente portant non pas sur des « détails »
méthodologiques et des affinements de problématisation, pas davantage
même sur des conceptions et des constructions divergentes. L’approche socio-
anthropologique de l’économie débat avant tout de sa possibilité et même
de sa pertinence à faire entendre quelque chose d’une autre intelligibilité
10 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Introduction à l’analyse des économies frontalières
des phénomènes économiques. D’un strict point de vue épistémologique,
en effet, les deux grands courants de l’analyse économique, libérale d’un
côté par la théorie de l’acteur rationnel, et marxiste de l’autre par le jeu de
l’historicité, nient radicalement toute possibilité d’une sociologie ou d’une
anthropologie économique, parce qu’elles nient la possibilité heuristique
de considérer les phénomènes économiques sous l’angle des dispositifs
relationnels qui les mettent en œuvre, des processus de socialisation dont
ils participent, sans parler des cadres imaginaires et symboliques qui en
constitueraient les socles culturels. Avec des effets assez paradoxaux et des
angles morts au cœur stratégique de la machine économique. L’entrepreneur
par exemple est sans nul doute l’un des personnages les plus mal connus
du théâtre social de l’économie. Or aujourd’hui, dans les terrains où nous
nous menons nos recherches (Catusse, 2008), de même que dans bon nombre
d’autres situations locales européennes ou américaines, l’entrepreneur revient
sur la scène économique comme structure et figure imaginaire autant que
comme nouvel acteur autour duquel viennent se concrétiser des
changements de statut ou des réaffectation de sens. Nous sommes tous des
entrepreneurs, clamaient les ouvriers rendus au statut de travailleur autonome
dans l’Italie post-fordiste des districts, avant de se délocaliser au Maghreb
ou en Europe de l’Est.
Si la possibilité de dire quelque chose sur les phénomènes économiques,
autrement que dans le cadre mineur des soutes de l’économie, est niée aux
sciences sociales, il relève encore plus de la prétention ou de la chimère de
vouloir interroger avec des catégories sociologiques ou anthropologiques
des phénomènes économiques en formation ou participant de recompositions
structurelles assez fondamentales.
Si la sociologie ou l’anthropologie se sont, d’ailleurs très récemment et
non sans batailler, ouvert un droit de regard sur les phénomènes
économiques, c’est à la condition de privilégier les routines aux révolutions
ou aux aberrations, les relations de travail hiérarchiques aux acteurs collectifs
dominants capables de stratégies, enfin les formes vernaculaires d’économies
hors champ du capitalisme mondial plus volontiers que les épicentres des
processus de destruction créatrice, enfin les travailleurs plus que les
« aventuriers » (Poutignat et Streiff-Fenart, 2006). Il est à ce titre très
significatif de constater que, lorsque des chercheurs, incontestablement
pionniers en la matière, s’intéressent à des formes modernes et singulières
d’initiatives économiques à l’échelle mondiale, c’est au prix d’une
minoration de la dimension strictement économique des phénomènes
invoqués (par exemple dans les travaux ayant pour objet les phénomènes
dits de « mondialisation par le bas » (Tarrius, 2002 ; Portes, 1999) ; la mise
en évidence de l’intelligence des « petits », une certaine fascination pour le
« métis » que mettent en œuvre des minorités ou des marginaux, les
compétences des acteurs individuels à mobiliser des ressources sociales ;
autant de postures manifestes dans la socio-anthropologie du commerce
Critique économique n° 25 • Automne 2009 11
Noureddine El Aoufi, Michel Peraldi
ethnique notamment, dont une certaine forme de réenchantement n’est
pas absente et qui prend le pas sur un décryptage du pragmatisme
économique qui est aussi au cœur des stratégies, des activités et des
comportements.
Une méthodologie compréhensive
Il ne s’agit évidemment pas de préconiser à nouveau une séparation des
genres et des rationalités entre économie et sociologie. Il est bien sûr très
clair aujourd’hui que toutes les activités économiques forment des complexes
où s’entremêlent des raisons économiques et des raisons sociales. Là n’est
pas l’enjeu théorique. La question est double : si complexe socio-économique
il y a, il faut bien admettre que cette « nature » complexe vaut pour toute
économie et que, par conséquent, il n’y aurait pas des économies plus
économiques ou à l’inverse des économies plus sociales que d’autres.
Deuxièmement, il faut prendre garde à ne pas catégoriser des formes de
rationalité qui sous le nom de sociale pour l’une et d’économique pour l’autre,
constituent en réalité des principes antagoniques d’organisation
sociopolitique. S’il est clair par exemple que la logique du don (Caillé, 2006 ;
Godbout, 1992) vaut encore dans nos sociétés pour ses capacités à organiser
un certain nombre d’activités, encore faut-il ne pas la penser comme
antinomique du « concert des convoitises » ou de « l’appât du gain », pour
nommer ainsi cet « esprit du capitalisme » dont la plupart de ceux qui
s’appuient sur Marcel Mauss pour réenvisager la sociologie économique
pensent qu’il est l’antithèse du don comme forme morale et sociale.
Si une posture méthodologique peut naître de ces attendus et
considérations, c’est peut-être de privilégier une approche descriptive et
compréhensive des phénomènes plus qu’une approche critique, si l’on veut
bien admettre que le jugement moral n’est jamais très loin derrière l’analyse,
économique ou pas, des phénomènes économiques, soit sous la prétention
de leur performation ou vision normative, soit sous la logique de
dénonciation et de critique des errements, déséquilibres ou déficits
structurels. Privilégier une posture descriptive, ce n’est évidemment pas
tomber dans l’illusion qu’une objectivation est possible par le seul exercice
du compte-rendu exhaustif des façons, des tâches ou des dispositifs. C’est
simplement avancer l’idée que même sous les plus banales mécaniques, les
plus routinières mises en œuvre de savoir faire, les déploiements de dispositifs,
doit être débusqué un radical énigmatique qui est pour l’essentiel ce par
quoi et pourquoi les acteurs sociaux interrompent des routines pour « faire
autrement » et rompent avec un « cours des choses ».
12 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Introduction à l’analyse des économies frontalières
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Rabat, 12 au 14 décembre (co-organisé avec
l’Université Mohammed V-Agdal et le Centre
Jacques Berque).
Critique économique n° 25 • Automne 2009 13
Frontières profitables,
frontières inégales
Intégration productive
transfrontalière ou reproduction
d’un rapport de sous-traitance
Les confectionneurs tangérois
Comme d’autres pays méditerranéens, le Maroc a fondé son décollage Alain Piveteau
industriel sur des activités de main-d’œuvre en s’appuyant sur des relations Université Montesquieu
productives et commerciales étroites avec le marché européen. A ce titre, Bordeaux IV, IRD/LEID
(Laboratoire Economie
le secteur du textile et de l’habillement a joué un rôle central depuis des Institutions et
l’implantation d’industriels français au Maroc dans les années 40. Dans Développement, Rabat)
une première phase d’ouverture sur le marché international, parallèle à la ([Link]@[Link])
stratégie nationale d’imports/substitutions, les activités vont se développer
en tirant parti des opportunités d’exportation vers les marchés des grandes
puissances voisines. Jusqu’en 1991, les investissements de délocalisation
représentent 30 % des investissements textiles au Maroc. Le développement
de ce secteur d’activités, essentiel pour sa contribution générale aux
exportations du pays et à l’emploi industriel, va s’appuyer très fortement
sur les marchés extérieurs. Alors qu’en 1985, 36 % de la production était
exportée, cette part s’élève à 66 % en 2006.
La présente réflexion consiste à analyser les modalités et les conditions
du maintien ou du redéploiement d’une industrie manufacturière d’un pays
du sud de la Méditerranée dont la croissance fut principalement fondée
sur les « délocalisations de sous-traitance » des industries européennes. Les
« trajectoires de localisation » dont il sera question sont donc étudiées sous
l’angle – finalement peu abordé dans les travaux sur les délocalisations –
de leurs effets, différenciés dans le temps et dans l’espace, sur une industrie
du Sud. Fondée initialement sur le démembrement de la production textile
en Europe, l’industrie marocaine du textile et de la confection voit
aujourd’hui les conditions de son développement bouleversées, sans pour
cela que ne soit remis en cause le rôle-clef des délocalisations. Ce fait de
long terme permet d’interroger empiriquement l’impact des délocalisations
sur l’industrialisation du pays d’accueil. La matière des réflexions provient,
en premier lieu, d’une exploitation des études macro-sectorielles et de
Critique économique n° 25 • Automne 2009 17
Alain Piveteau
l’ensemble de la documentation institutionnelle. Elle est aussi constituée
de résultats provisoires d’enquêtes menées dans le deuxième pôle de
concentration des activités textile-habillement du pays, Tanger. On pose
en effet l’hypothèse – à infirmer, nuancer ou confirmer – que les changements
en cours dans le secteur textile au Maroc sont le produit d’arrangements
nouveaux établis à des niveaux globaux/nationaux et à des niveaux locaux.
Ces changements constatés localement, évolutifs ou involutifs, ont
directement à voir avec la nature des liens productifs et organisationnels,
anciens ou nouveaux, établis avec les donneurs d’ordre situés principalement
en Europe. Il s’agit ici d’en caractériser la nature et les transformations
récentes, le débat sur le devenir des activités textiles au Maroc tournant
aujourd’hui autour de la capacité du pays à attirer de nouvelles vagues de
délocalisations plus en amont de la filière et, corrélativement, à s’inscrire
dans de nouveaux rapports de co-traitance.
L’enjeu économique et social est de taille pour le pays. Les activités du
textile et de l’habillement représentent, en 2005, 40 % des emplois et 30 %
des exportations du secteur manufacturier. Premier pourvoyeur d’emplois
industriels du pays, il s’agit également du premier pôle exportateur du pays.
Les 1 527 établissements enregistrés en 2006 représentent 20 % de l’ensemble
des unités industrielles et contribuent pour 15 % de la production du secteur
manufacturier, 18 % de la valeur ajoutée et 11 % des investissements annuels.
Mais les défis à relever sont tout aussi importants que les enjeux sociaux
et économiques qui viennent juste d’être soulignés. Les délocalisations
d’unités de confection de pays européens vers le Maroc et les activités de
négoce qui ont contribué à orienter l’industrie textile vers l’importation
de la matière première, la sous-traitance et la réexportation, sont mis en
cause par l’élargissement de l’Union européenne, l’entrée de la Chine à
l’OMC et par le passage progressif pour les donneurs d’ordre (en particulier
la grande distribution) vers le produit fini.
On reviendra dans un premier point sur les liens particuliers et historiques
dans ce secteur entre les industries européennes et les industries marocaines.
Le Trafic de perfectionnement passif (TPP) autorisé par la Communauté
européenne a ainsi très directement favorisé le développement d’une sous-
traitance européenne au sud de la Méditerranée puis à l’est de l’Europe,
l’amont de la filière restant dans les pays d’origine. De très nombreuses PME
marocaines ont profité de cette « aubaine » durant les années 80, marquant
même l’arrivée d’une nouvelle génération d’entrepreneurs dans le secteur
et entraînant des changements importants dans la structure des exportations
du pays. Au cours de cette période, une insertion internationale subordonnée
et limitée se dessine, dont le dépassement constitue aujourd’hui le but et
la principale difficulté de l’actuelle stratégie industrielle.
On précisera ensuite la nature et les effets des modifications radicales
et parfois brutales, bien qu’annoncées, des conditions productives
– innovations technologiques importantes dans la filière contribuant à
18 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Intégration productive transfrontalière ou reproduction d’un rapport de sous-traitance
changer l’organisation mondiale de la production – réglementaires et
économiques qui avaient permis l’émergence du secteur. Le positionnement
du pays sur les marchés internationaux est contesté au milieu des années 90
par le renforcement des positions compétitives des principaux concurrents.
Il l’est surtout par la généralisation progressive des préférences tarifaires
sur le marché européen et le démantèlement de l’Accord Textile Vêtement
(ATV signé en 1995 à Marrakech) au sein de l’OMC le 1er janvier 2005.
Les conditions d’accès aux marchés d’exportation sont modifiées. Le marché
européen cesse progressivement d’offrir les avantages préférentiels à l’abri
desquels les activités exportatrices du secteur s’étaient déployées.
L’Administration marocaine estime ainsi à 40 000 la perte d’emplois dans
le secteur depuis 2001. La signature de plusieurs accords de libre-échange
se substitue progressivement aux précédents accords internationaux. La
protection du marché intérieur se trouve remis en cause par ce train de
nouvelles dispositions et par les engagements du Maroc vis-à-vis de l’OMC.
Par exemple, le premier Free Trade Agreement conclu par un pays africain
va dans le sens d’une plus grande pénétration des importations sur le marché
domestique tout en positionnant favorablement le Maroc comme point
d’entrée de grands groupes internationaux vers le marché américain. Par
l’instauration d’une zone de libre-échange entre l’Union Européenne et 12
pays méditerranéens, le processus EUROMED prévoyait pourtant de
stabiliser le textile (emplois et production) en intégrant davantage les activités
entre elles et en valorisant les complémentarités entre les régions Nord et
Sud de la Méditerranée.
Face au risque de redéploiement géographique des investissements
étrangers vers des régions à plus faible coût de main-d’œuvre, en Asie en
particulier, on tentera enfin de qualifier la cohérence, d’une part, et la
pertinence, d’autre part, de la nouvelle stratégie industrielle du pays. Le
Livre blanc de l’industrie textile et de l’habillement en 2003, précédé en
2002 de la signature d’un contrat-programme entre l’AMITH (association
des professionnels du secteur) et l’Etat marocain, suivi en 2005 du plan
émergence pour la relance du secteur, rendent compte explicitement de cette
stratégie d’ensemble visant in fine à préserver les 200 000 emplois que
comptait le secteur en 2001. Elle consiste globalement à renforcer
l’attractivité du territoire marocain pour de nouvelles délocalisations, à
intégrer plus fortement la filière, à opérer une remontée des activités de
production vers l’amont à plus forte valeur ajoutée, à passer de la sous-
traitance à la co-traitance tout en réussissant la mise en conformité sociale
du secteur.
Le défi paraît toutefois difficile à relever. Il vise de nouvelles vagues de
délocalisations tout en cherchant à modifier les bases de la compétitivité
du secteur fondée, jusqu’à présent, sur le faible coût de la main-d’œuvre
et, dans une moindre mesure, sur la proximité du marché européen. Compte
tenu du faible niveau actuel d’intégration de la filière et d’une stratégie ayant
Critique économique n° 25 • Automne 2009 19
Alain Piveteau
reposé sur la sous-traitance dans un cadre régional, le Maroc demeure un
importateur de fils, fibres et tissus. Les intrants proviennent en très grande
partie du marché européen vers lequel le Maroc exporte en retour 95 % de
sa production (France, Angleterre, Espagne). En dépit du train de mesures
pris depuis le début des années 2000, contrairement à l’idée répandue d’une
mue réussie du secteur, manifestée par l’amélioration significative des
quantités exportées en 2007, les travaux d’enquête menés auprès des
entrepreneurs et autres acteurs du secteur permettent de mettre en lumière
la fragilité de ces « bons » résultats.
Les délocalisations de sous-traitance au Maroc :
fondement d’une insertion internationale limitée et
subordonnée
Le secteur textile se hisse en 2002 au troisième rang des échanges
commerciaux sectoriels internationaux, derrière l’électronique et
l’automobile. Il représente 5,6 % des exportations mondiales de
marchandises. Au cours des dernières décennies, le dynamisme du secteur
se traduit par une forte croissance des échanges internationaux qui passent
de 115 à 480 milliards de dollars américains entre 1980 et 2000 (OCDE,
2004). Moins qu’à une variation significative de la demande de produits
à l’échelle mondiale, le développement remarquable des échanges mondiaux
de produits finis et semi-finis renvoie davantage à une profonde réorganisation
des processus productifs sur laquelle se sont greffées les dynamiques
industrielles de pays présentant de faibles coûts de production, dont le Maroc.
L’industrie textile et de l’habillement épouse donc les contours d’une
nouvelle division internationale du travail permise, entre autres facteurs,
par le principe de modularité des produits présents dans de nombreux
secteurs industriels tels que l’automobile, l’électronique ou l’informatique.
On constate ainsi une grande mobilité des activités de production, une
segmentation des opérations de la production, un fractionnement de la chaîne
(1) En France par de valeur ajoutée qui modifient lourdement les logiques de localisation des
exemple, l’industrie
firmes (1). Les enjeux de ces localisations – délocalisations et relocalisations –
textile conçoit, importe et
distribue des produits sont à la fois économiques et territoriaux. Depuis une quinzaine d’années,
qu’elle ne fabrique plus ils se déploient sur et entre trois grands bassins de production et de
puisque leur production a consommation – la Triade Europe, Amérique du Nord et Japon – au travers
été confiée à des pays
proches où les coûts d’unions régionales et de partenariats de formes institutionnelles variées
relatifs sont plus faibles. élargis aux zones proches à bas salaires (Tlemçani et Tahi, 2002). Dans le
Cf. Ternaux 2006, « Le secteur textile, le commerce intra-régional le plus soutenu reste en 2003
textile-habillement : la fin
d’une époque », in Colletis le commerce intra-européen (y compris la Turquie, l’Afrique du Nord et
G., Lung Y. la France les PECO). Mais, on y reviendra, les conditions à la fois réglementaires et
industrielle en question. économiques qui ont permis cette répartition spatiale de l’organisation
Analyses sectorielles, Paris,
La documentation productive changent. D’aucuns prédisent un redécoupage de la carte
française, 37-53. mondiale du secteur avec l’arrivée de la Chine et de l’Inde sur le marché
20 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Intégration productive transfrontalière ou reproduction d’un rapport de sous-traitance
mondial. On brandit alors le risque des délocalisations pour des économies
comme la France, bien qu’il soit réalisé depuis plus de dix ans. On signale
moins souvent la menace pour les pays en développement qui justement
ont attiré ces premières vagues de délocalisations en adossant leur croissance
industrielle sur un avantage comparatif pour les activités de main-d’œuvre ;
dans le cas de l’Europe, les pays proches géographiquement, pays
méditerranéens puis PECO. Si le secteur textile continue d’occuper une
place particulière au sein des économies développées, ne serait-ce que parce
qu’il demeure l’une des plus anciennes activités industrielles, son poids a
décliné dans les industries nationales au fur à mesure qu’il augmentait dans
les pays à bas salaires ou nouvellement industrialisés.
L’émergence d’un secteur industriel exportateur
Le Maroc, comme d’autres pays méditerranéens, a fondé son décollage
industriel sur ces activités de main-d’œuvre en s’appuyant sur des relations
productives et commerciales avec le marché européen que l’on peut qualifier
de complémentaires. Depuis les années 70, le secteur textile est considéré
par l’État marocain comme le fer de lance industriel du pays. Les toutes
premières implantations d’entreprises remontent aux années 40. Quelques
industriels français attirés par une série d’avantages fiscaux cherchent à
profiter des bas coûts de main-d’œuvre.
Mais c’est après l’Indépendance, sous l’impulsion d’un Etat volontariste
et interventionniste, que naît véritablement une industrie. Une centaine
de grandes entreprises profite d’une protection douanière avantageuse
doublée d’un premier code des investissements favorable à une croissance
interne du secteur. La décennie 70 est l’occasion d’une première
ouverture sur le marché international en parallèle avec la stratégie
d’imports/substitutions affirmée par le second plan quinquennal. L’État
se charge d’édicter une série de mesures législatives, financières et
administratives pour améliorer l’environnement et les structures d’accueil
des investissements. Ces mesures font du Maroc une plate-forme
attractive pour la sous-traitance internationale et, surtout, européenne. A
travers l’ODI (Office de développement industriel), l’État s’implique
directement dans la création d’unités de production en partenariat avec
des industriels locaux et étrangers. Au cours de la première moitié des années
80, le développement des exportations se poursuit en même temps que
l’élargissement du marché local. (2) Selon les données de
A compter de 1986 s’ouvre une seconde phase de l’histoire du textile- la base annuelle du
ministère du Commerce
habillement marocain, marquée par une très forte accélération des et de l’Industrie pour les
investissements liée aux restructurations du secteur en Europe. Jusqu’en 1991, trois sous-secteurs 17, 18
les investissements de délocalisation représentent 30 % des investissements et 19 respectivement
industrie textile, industrie
textiles. Le développement des activités va alors principalement s’appuyer de l’habillement et des
sur le marché extérieur. Alors qu’en 1985, 36 % de la production était exportée, fourrures, industrie du
cette part s’élève à 65 % en 2000 et 66 % en 2006 (2) dont 95 % est absorbée cuir et de la chaussure.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 21
Alain Piveteau
(3) Les accords du GATT par l’Europe. Simple constatation statistique qui traduit l’orientation externe
confirmés par l’OMC
établissent qu’un pays
de la production marocaine et l’effet structurant des accords préférentiels,
membre se doit en particulier le Trafic de perfectionnement passif (TPP) autorisé par la
d’appliquer le même tarif Communauté européenne à partir de 1976. Cette clause tarifaire du régime
douanier à tous les pays
membres de douanier européen permet de bénéficier d’avantages fiscaux lorsqu’une firme
l’organisation. Des exporte dans un premier temps les composants (produits semis-finis) d’un
dérogations à cette règle produit final qu’elle réimporte. Les produits importés ne sont alors taxés que
dite de la nation la plus
favorisée sont possibles sur la base de leur valeur ajoutée, les inputs préalablement exportés dans les
dans le cadre d’un accord pays de délocalisation où se réalise la production n’étant pas taxés une seconde
préférentiel passé entre fois. Le trafic de perfectionnement passif établi avec les donneurs d’ordres
plusieurs pays, si cet
accord respecte des règles européens sur la base d’accords préférentiels assortis de règles d’origine a
précises de manifestement favorisé et orienté le développement d’une industrie de la
développement confection au Maroc ; développement qui s’opère dans un cadre régional et
économique des pays les
moins développés. Il doit sur la base de relations productives asymétriques.
non pas s’agir d’un Pour l’industrie européenne et, plus sûrement pour les productions
développement
exigeant beaucoup de main-d’œuvre, l’objectif du TPP consistait à profiter
commercial mais bien
d’activités de production. pour les tâches de production des avantages concurrentiels qu’offre la
Les accords concernant proximité d’une périphérie à bas coûts salariaux. La part des produits
l’Union européenne dans
le domaine du textile et
manufacturés dans les exportations marocaines passe de 23,3 % en 1980
plus encore de à 63,4 % en 1993. Sur la base de la comparaison de deux moyennes tri-
l’habillement s’inscrivent annuelles, 1988-1990 et 1998-2000, Péridy (2004) montre que la part
dans ces critères
préférentiels généraux.
des vêtements dans les exportations marocaines vers l’Union européenne
Dans l’accord préférentiel est passée de 25 % à 40 %. Les principaux produits concernés sont les
entre l’Union européenne pantalons de coton homme-femme, les chemises et chemisiers, les T-shirts
et le Maroc, les produits
du textile et de et les gilets pour femmes. Une telle augmentation des exportations de
l’habillement œuvrés dans vêtements du Maroc vers le marché européen est à mettre en relation avec
l’ensemble de cette zone l’accroissement tout aussi remarquable du nombre d’entreprises au cours
peuvent être mis à la
consommation sur le de la décennie 80. On assiste ainsi à l’émergence d’une industrie de prêt-
marché européen en à-porter constituée d’une multitude de PME tournée vers les marchés
franchise de droits de extérieurs sur la base des avantages compétitifs d’une main-d’œuvre bon
douane, à condition que
deux des trois stades de marché et d’une proximité géographique et culturelle de l’Europe. Entre
transformation retenus 1984 et 1993, le nombre d’entreprises de transformation soumises au régime
– filature, tissage et
du bénéfice net réel a été multiplié par deux, passant de 2 854 à 5 540
confection – aient été
effectués dans l’un des entreprises, dont un peu plus d’un tiers travaille dans la confection (Collectif,
marchés. Principe auquel 2006). Ce dynamisme de l’entrepreneuriat marocain, observable de façon
s’ajoute une clause de
draw back permettant à
encore plus nette dans les secteurs du commerce et des services, aura
des produits tiers à contribué de manière significative, à côté des grands groupes publics, à la
l’Union européenne et au transformation de la structure des exportations marocaines. Il aura aussi
Maghreb d’être intégrés
au produit final en
permis l’arrivée d’une nouvelle génération d’entrepreneurs, issus de couches
franchise de droits de sociales et d’activités professionnelles originelles diverses, dotée d’un « esprit
douane avant le retour du de concurrence plus agressif » sachant saisir les opportunités offertes par
produit fini dans l’Union
européenne. La
un accès ouvert au marché européen dans le cadre du régime de
multiplication des perfectionnement passif (3).
22 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Intégration productive transfrontalière ou reproduction d’un rapport de sous-traitance
Les différents segments du secteur textile-habillement- accords préférentiels
bilatéraux concernant le
confection Maroc provoque depuis
2004 une réflexion sur la
Au-delà du simple constat d’un rapport de causalité fort entre les nécessaire harmonisation
délocalisations de sous-traitance, organisées dans le cadre d’un régime des régimes douaniers, car
réglementaire préférentiel, et la constitution dans un temps très court d’une les situations de droits de
douanes différentiels en
industrie de l’habillement à vocation exportatrice au Maroc, il convient fonction de la provenance
de préciser un peu mieux la structure de ce que l’on considère jusqu’à présent du tissu demeurent
sans autre détail comme un secteur d’activités. La question de l’existence particulièrement
d’un véritable « secteur » reste d’ailleurs délicate. Elle dépend de l’existence complexes et, ce faisant,
ouvertes à certains
ou non d’une dynamique particulière et de dispositifs institutionnels propres dérapages.
qui, au-delà des nomenclatures statistiques, permettent de justifier
l’approche en termes de secteur.
Les activités textiles recouvrent en fait deux grands domaines aux
caractéristiques technico-économiques différentes. A l’amont, l’industrie
textile produit les tissus suivant en cela différentes étapes comme la
préparation des matières, la filature, le tissage ou le tricotage ou encore
l’ennoblissement. A l’aval, l’industrie de confection-habillement couvre la
production d’articles d’habillement, d’ameublement et de textiles à usages
techniques. Elle comprend également plusieurs étapes qui vont de la
recherche-développement à la finition en passant par la coupe et
l’assemblage-montage (4). Plus à l’aval de la filière, on trouve les distributeurs, (4) La confection est
grossistes, centrale d’achat, ventes au détail, tandis que les fournisseurs de parfois assimilée à
l’industrie de
matières premières (fibres naturelles, artificielles et synthétiques) sont tout l’habillement alors qu’une
à fait en amont. Traditionnellement taylorien, le secteur repose sur une partie de la production,
intensité en capital qui varie selon qu’on s’intéresse à l’industrie textile ou comme pour l’industrie
textile, est utilisée par
à la confection-habillement. La première est davantage automatisée (en d’autres industries
particulier dans le tissage et l’ennoblissement) et réclame des coûts comme c’est le cas pour la
d’investissement élevés. Elle a tendance à se localiser dans un environnement confection de linge de
maison, la fabrication de
industriel structuré et concentré et fait appel à une main-d’œuvre qualifiée. meubles, les revêtements
La confection-habillement supporte quant à elle des coûts d’investissement muraux, etc.
plus faibles et paraît, au moins pour ce qui relève de la production de masse,
très sensible aux coûts de la main-d’œuvre non qualifiée. Les innovations
technologiques y sont moins significatives que dans l’industrie textile et
les économies d’échelle ne jouent pas fortement. Les industries du textile-
habillement (ITH) au Maroc comprennent ces deux types d’activités mais
dans un rapport très inégal et avec un très faible degré d’intégration,
contrairement par exemple à la Turquie ou à la Chine, deux de ses principaux
concurrents qui possèdent un parc textile étendu et largement intégré à
l’amont. En 2003, les industries marocaines de filature, de tissage, de teinture
et de finissage (textile) représentent 26 % des 1 700 établissements recensés
et 19 % des emplois. L’amont de la filière ne contribue qu’à 24 % de la valeur
ajoutée, et 20 % seulement de la production est destinée à l’exportation.
C’est donc la confection et, plus exactement, les activités de bonneterie
(habillement) qui font le gros du secteur avec 64 % des établissements, plus
Critique économique n° 25 • Automne 2009 23
Alain Piveteau
de 80 % des emplois, une production annuelle de 16,6 milliards de dirhams
dont 86 % sont exportés. Cette industrie se compose de l’activité de « chaîne
et trame » (articles tissés) et de l’activité de maille. Le Maroc importe donc
fils, fibres et tissus. Ces intrants proviennent en très grande partie du marché
européen vers lequel, on l’a vu, il exporte une grande part de sa production
(France, Angleterre, Espagne).
Une autre distinction, suivant la nature de l’établissement et des
opérations réalisées, pousse à repérer des entreprises artisanales et des
entreprises industrielles. L’essentiel de l’enregistrement statistique, fondé
sur un acte déclaratif, ne traite que de cette seconde catégorie
d’établissement. Tournée essentiellement vers l’exportation, elle regroupe
les PME et les grandes entreprises dont il a été jusqu’à présent question.
Elles ont recours à une main-d’œuvre salariée et travaillent directement pour
des clients étrangers, les donneurs d’ordre qui assurent l’accès aux marchés
extérieurs. A l’inverse, les entreprises artisanales qui formait jusqu’à peu
l’essentiel du « secteur », se distinguent par la taille, la nature de l’emploi
(familial plutôt que salarial), la prise en charge par l’artisan de l’ensemble
des tâches allant de la conception à l’exécution, la mobilisation d’un savoir-
faire ancien, l’orientation quasi exclusive vers le marché local.
Enfin, autre élément de différenciation, le formel et l’informel. A partir
d’un critère simple d’enregistrement et de déclaration des emplois, le poids
de l’informel estimé au début des années 2000 reste très important. L’informel
amalgame là aussi des situations diverses qui vont de la petite unité artisanale
non déclarée, mobilisant un savoir-faire traditionnel et vendant ses produits
sur le marché local (tapis, tissage de laine peignée par ex.), aux emplois
non déclarés des grandes entreprises plus capitalistiques travaillant pour
des donneurs d’ordre étrangers, en passant par des unités de production
plus ou moins grandes travaillant occasionnellement ou exclusivement
comme sous-traitants de rang 2 des fournisseurs marocains ou des travailleurs
à domicile. Assise sur l’emploi contractuel et à temps plein dans les entreprises
formelles, la statistique officielle des emplois du « secteur » sous-estime très
largement la réalité des effectifs. Elle ne comptabilise effectivement qu’un
peu plus de 200 000 emplois, occupés à plus de 60 % par des femmes. Or,
le travail informel et les activités à domicile (à 90 % féminines), non
enregistrés, sont très nettement supérieurs aux effectifs industriels. Ils
représenteraient selon un récent rapport du BIT environ 70 % de l’emploi
total dans le secteur (Lahlou, 2005). En 2003, on peut donc estimer que
les ITH font travailler 7 actifs marocains sur 100, soit 700 000 personnes
sur une population active estimée à 10 000 000.
Cette rapide présentation des activités, réalités productives et salariales,
tirée du travail de S. Belghazi (2004), invite à quelques commentaires. En
premier lieu, l’existence même du secteur n’est pas avérée. Dans la plupart
des commentaires et analyses, il désigne les seules entreprises formelles
(déclarées et employant des salariés) dont rend compte la base de données
24 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Intégration productive transfrontalière ou reproduction d’un rapport de sous-traitance
du MCI. Certes le poids de l’AMITH (5) dans la régulation des rapports (5) L’Association
marocaine de l’industrie
avec l’Etat et l’Administration, dans les négociations d’échelle internationale du textile et de
et dans la promotion du secteur, atteste de la présence de dispositifs l’habillement (Amith)
institutionnels propres. Mais ce sont les articulations et les relations entre existe depuis près d’un
demi-siècle (1960). Elle
les différents segments constitutifs du secteur (textile/habillement, compte environ 880
artisanal/industriel, informel/formel) qui paraissent devoir jouer un rôle entreprises adhérentes,
dont les plus structurées
important dans la structuration de différents sous-secteurs (Courlet, 2006), et les plus performantes,
les systèmes d’organisation des relations entre entreprises définissant un représente ainsi 83 % du
champ des possibles stratégiques. Le rôle pivot des donneurs d’ordre chiffre d’affaires des
activités formelles, 93 %
européens semble à ce titre d’autant plus crucial que les fournisseurs de ses exportations et
marocains s’inscrivent dans une relation de sous-traitance classique qui réduit 80 % des emplois, ce qui
lui confère une forte
l’activité industrielle à la découpe, la couture et l’emballage de produits légitimité. Elle a signé
finis. Si, à défaut d’une montée en puissance, on perçoit une montée en avec le gouvernement
discours de la co-traitance, celle-ci reste le plus souvent très encadrée par l’accord cadre (2002-
2010) et fait pression
le client. Le TPP, tout en instaurant une relation de complémentarité à auprès du ministre de
l’origine du développement des activités exportatrices, par nature n’a pas l’Industrie pour que le
textile entre dans les
permis de transferts substantiels de connaissances et de technologie, limitant moteurs mondiaux de la
ainsi l’impact sur l’industrialisation du pays et contingentant la capacité croissance marocaine. On
de réaction des entreprises. notera d’ailleurs la
présence de liens étroits
C’est une des raisons avancées pour expliquer la baisse de la productivité entre le milieu industriel
du travail qui a accompagné le formidable dynamisme entrepreneurial signalé textilien et la régulation
étatique du secteur, Salah
plus haut. En 1990, elle est inférieure de 30 % à celle de 1986 (Collectif, Eddine Mezouar,
2006). Si les causes de cette baisse relèvent de facteurs internes à l’entreprise directeur de l’usine Tavex
(manque de formation du personnel, problème d’organisation, vétusté du de Settat et président de
l’Amith devenant en
matériel de production, etc.), elles sont à reliées à la forte pression maintenue 2004 ministre du
sur les coûts salariaux et à la rente procurée par le régime d’accès préférentiel Commerce et de
l’Industrie.
au marché européen.
Une résistance inattendue face au risque annoncé de
redéploiement géographique des donneurs d’ordre
La trajectoire de l’industrie textile-habillement au Maroc, fortement
dépendante des stratégies productives des acteurs européens, doit
aujourd’hui s’arranger d’importants changements dans les conditions d’accès
aux marchés de l’exportation, dans l’organisation mondiale de la
production et dans la régulation intérieure du pays. La perte relative de
compétitivité dont souffre aujourd’hui le secteur, le recul de sa position
concurrentielle sur certains de ces marchés historiques et la concurrence
Sud-Sud de plus en plus agressive que provoque la mondialisation des
organisations productives et les ouvertures économiques, ont poussé au début
des années 2000 la profession et les pouvoirs publics à mettre en place une
stratégie de relance du secteur.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 25
Alain Piveteau
(6) L’accord d’association Les nouvelles contraintes internationales de la dynamique des
signé avec l’Union
européenne en 1996 à industries du textile-habillement
Bruxelles et entré en
vigueur en 2000 vise à
Le positionnement du Maroc sur les marchés internationaux est contesté
établir une zone de libre- au milieu des années 90 avec le renforcement des positions compétitives
échange entre l’Europe et de concurrents comme la Tunisie, la Turquie, Maurice ou l’Égypte. La période
le Maroc d’ici 12 ans. En
qui s’ouvre depuis quelques années est marquée par une ambitieuse politique
2002, le Maroc poursuit
cette politique en signant d’ouverture. Elle donne lieu à la signature d’accords de libre-échange (6)
des accords de libre- qui se substituent progressivement aux précédents accords internationaux.
échange avec ses La généralisation progressive des préférences tarifaires sur le marché
principaux partenaires
méditerranéens (la européen et le démantèlement de l’Accord Textile Vêtement (7), modifient
Turquie, entré en vigueur les conditions d’accès aux marchés d’exportation. Le marché européen cesse
en 2005 ; la Tunisie, la progressivement d’offrir les avantages préférentiels à l’abri desquels les activités
Jordanie et l’Egypte
également en 2005) et exportatrices du secteur se sont déployées (8). Les observateurs constatent
avec les Etats-Unis. En d’ailleurs un effritement de la position du Maroc chez ses principaux clients
perspective, plusieurs même si, en 2003, la France demeure le principal débouché tandis que le
pays d’Amérique latine.
marché espagnol voit sa part augmenter avec le quart des exportations
(7) L’ATV (1995-2005),
issu de sept ans de
marocaines. Enfin, les délocalisations d’unités de confection de pays européens
négociations dans le cadre vers le Maroc et les activités de négoce qui ont contribué à orienter l’industrie
de l’Uruguay Round, textile vers l’importation de la matière première, la sous-traitance et la
succédait à l’Arrangement
multifibres (AMF 1974-
réexportation, sont mises en cause par l’élargissement de l’Union européenne
1994) en préparant et l’entrée de la Chine à l’OMC. Avec le redéploiement géographique des
l’intégration des produits investissements étrangers vers des régions à plus faible coût de main-d’œuvre,
textiles et habillement
c’est la question plus complexe de l’attractivité du territoire marocain qui
dans les règles générales
du GATT. L’AMF est posée (9) et celle de l’adaptation de la filière marocaine aux nouvelles
concluait donc plus de normes mondiales du commerce et de la production.
trente années d’une Quant à la protection du marché intérieur dont a bénéficié le secteur
réglementation
internationale fondée sur textile marocain, elle aussi se trouve remise en cause par un train de nouvelles
des régimes d’exception dispositions. En mars 2000, les modalités d’ouverture prévues dans le cadre
permettant d’imposer des de l’accord de libre-échange avec l’Union européenne entrent en vigueur.
restrictions quantitatives
à l’importation, par le Le Maroc se voit aussi contraint par ces engagements vis-à-vis de l’OMC.
biais d’accords bilatéraux La signature récente de l’accord de libre-échange américano-marocain, est
ou de mesures censé à son tour renforcer cette tendance à la pénétration des importations
unilatérales, lorsque des
menaces de sur le marché domestique tout en positionnant favorablement le Maroc
déstabilisation pesaient comme point d’entrée de grands groupes internationaux vers le marché
sur le marché. américain (10). Quant au processus Euromed lancé à Barcelone en 1995,
(8) En particulier, le ses conséquences sur la filière textile-confection pourraient être importantes.
Trafic de
Perfectionnement Passif
A côté de l’instauration d’une zone de libre-échange entre l’Union
(TPP). européenne et 12 pays méditerranéens, il prévoit de stabiliser ce secteur
(9) Signalons à ce propos (emplois et production) en intégrant davantage les activités entre elles et en
une obligation de valorisant les complémentarités entre les régions nord et sud de la
prudence. L’attractivité Méditerranée.
du territoire marocain
semble maintenu Parallèlement à l’ouverture des marchés et aux évolutions réglementaires,
contrairement aux des innovations technologiques importantes dans la filière contribuent à
26 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Intégration productive transfrontalière ou reproduction d’un rapport de sous-traitance
changer l’organisation de la production. Elles pèsent, à leur tour, sur les projections
catastrophistes parfois en
déterminants de la localisation géographique des firmes et sur le devenir de vigueur. Selon le rapport
cette industrie au Maroc. Certaines vont dans le sens d’un éloignement des de la CNUCED (2005)
activités de production du marché final. Dans la confection, par exemple, sur les IED en Afrique,
en 2003 le Maroc arrive
le développement de technologies permettant le transfert de données à distance au premier rang des
facilite le recours à une sous-traitance éloignée (11). A l’inverse, les technologies destinataires devant des
réduisant le recours à une main-d’œuvre non qualifiée et favorisant une pays pétroliers avec 2,2
milliards de dollars. Autre
organisation de la production en circuit court freinent le mouvement vers élément significatif, trois
les pays à bas coûts de production (12). Si l’organisation du travail reste groupes internationaux
séquentielle, la quasi-simultanéité de phases allant de la création au montage leader dans le domaine
du textile viennent
de prototypes et pouvant être automatisées contribue également à remettre d’annoncer trois projets
en question les précédentes spécialisations géographiques de l’industrie textile. d’investissement au
Maroc pour un montant
Seules les opérations de montage de vêtements continuent de faire appel à
global d’investissement
une main-d’œuvre nombreuse, les progrès techniques sur les machines à coudre de 300 millions de dollars
ne conduisant pas à supprimer le piquage et le contrôle de l’ouvrière (Hatem, en amont de la filière
textile. L’un des projets
2004). Des facteurs contradictoires, on le voit, jouent dans le sens d’un étant une délocalisation
éclatement ou d’un approfondissement de la division régionale du travail du groupe américain
au sein de laquelle l’industrie textile du Maroc a tissé des relations productives FOL (Fruit Of the Loom)
de la Chine vers le
étroites, a bâti jusqu’à présent sa compétitivité et réalise encore l’essentiel Maroc.
de ses échanges commerciaux. L’asymétrie constitutive de cette relation est (10) Le Vietnam a
bien mise en évidence par une enquête réalisée auprès de 81 donneurs d’ordre quadruplé en deux ans ses
européens entre 2002 et 2003. Elle révèle que le Maroc n’est généralement exportations
d’habillement vers les
pas un fournisseur majoritaire ou dominant chez ses clients. Il intervient Etats-Unis, premier
comme fournisseur complémentaire en ne représentant que 13 % des importateur mondial,
approvisionnements des donneurs d’ordre européens qui, a contrario, après avoir signé un
accord commercial
représentent 80 % de ses débouchés (Morand et al., 2003). (Business Trade
Deux facteurs non encore signalés mais tout aussi importants Agreement). Cf. Lettre du
influencent cette dynamique industrielle. La demande montante pour des CTCOE, n° 111, 2003.
produits personnalisés, les variations rapides de la mode et le renouvellement (11) L’échange de
données informatisées
accéléré des gammes font des délais de livraison un facteur au moins aussi (EDI) par
important que le coût. Dans ce cas, la proximité du Maroc avec le marché télétransmission permet
aux fabricants, façonniers
final européen joue dans un sens favorable au développement de cette
et donneurs d’ordre de
industrie pour peu que l’appareil productif parvienne à organiser une montée travailler en temps réel en
en gamme. Enfin, le pouvoir croissant des distributeurs dans la filière et réduisant les cycles de
conception-fabrication et
la concentration de la distribution en Europe ont des effets non en minimisant le niveau
négligeables. La grande distribution établit dorénavant des liens directs avec des stocks.
des fabricants et des façonniers, en privilégiant un approvisionnement en (12) En matière de
produit fini (le négoce) ou la co-traitance (13) transférant finalement le process toujours, on
songe au dessin, à la
risque financier et commercial de l’approvisionnement aux anciens sous- création et à la
traitants. La grande distribution orientant de plus en plus l’offre fabrication assistée par
industrielle, la maîtrise des réseaux de distribution devient un élément clef ordinateur (DAO, CAO
et FAO) qui donnent la
de la compétitivité ainsi que la maîtrise des fonctions et tâches associées à possibilité aux fabricants
un modèle d’approvisionnement par co-traitance. de faire des économies de
Critique économique n° 25 • Automne 2009 27
Alain Piveteau
matière première, La définition tardive d’une stratégie de relance des activités
d’augmenter la
productivité de la main- Face à l’accroissement de la pression concurrentielle, l’ouverture des
d’œuvre, d’améliorer le
contrôle qualité et de
marchés et la fin annoncée des quotas sur le marché européen, les constats
généraliser le circuit court alarmistes quant à la survie d’un secteur textile habillement au Maroc se
de production. sont multipliés. En 2003, le livre blanc de l’industrie textile et de
(13) On distingue quatre l’habillement remis à l’Amith concluait à la survie possible du secteur à
modes d’approvision- condition d’obtenir une nette amélioration de la productivité de 25 % en
nement : a) la production
propre où les vêtements moyenne entraînant de fait une réduction de l’emploi formel de l’ordre de
sont fabriqués en propre 50 000 d’ici 2006. Ce rapport, qui fonde avec les différentes études
dans l’entreprise ; b) la sectorielles qui lui sont associées le plan de relance du secteur textile-
sous-traitance, où le
donneur d’ordre achète habillement dénommé « Plan Emergence Textile-Habillement » (PTH),
des minutes de prolonge les deux grandes orientations stratégiques stipulées un an plus tôt
confection et fournit la dans l’accord-cadre 2002-2010 signé entre le gouvernement et l’Amith. Il
matière au
confectionneur ; c) la
s’agit, d’une part, de poursuivre et d’approfondir la « mise à niveau » des
co-traitance dans laquelle entreprises afin d’améliorer la position compétitive du secteur par un
le sous-traitant a la accroissement de la productivité et, d’autre part, d’améliorer l’attractivité
responsabilité de
l’approvisionnement en
du Maroc et des zones de concentration des activités textiles dans le but
tissu et peux aller de capter des investissements étrangers en amont de la filière. La vocation
jusqu’au produit fini, d) exportatrice du secteur et le recours aux délocalisations, dans le but cette
le modèle du négoce où le
fabricant a la
fois-ci d’intégrer plus fortement la filière, sont maintenues. Un engagement
responsabilité du modèle. est pris par l’Amith pour parvenir en 2010 à un volume d’exportations de
La co-traitance, mode 35 milliards de dirhams pour une production de 50 milliards de dirhams.
d’approvisionnement
montant depuis le début
L’annonce du maintien des emplois puis d’ici 2010 de la création de 100 000
des années 2000, va emplois nouveaux semble quelque peu illusoire mais politiquement
d’une exigence précise du incontournable. A travers le Fonds Hassan II pour le développement
donneur d’ordre qui
économique et social, le gouvernement s’engage de son côté à promouvoir
sélectionne directement le
fournisseur et la qualité l’investissement par une prise en charge de tout ou partie du coût du terrain
de tissu à une co- suivant le prix de cession au mètre carré, à veiller au maintien d’un dispositif
traitance « déléguée » à fiscal cohérent. Pour soutenir l’emploi, l’Etat prend également à sa charge
l’intérieur de laquelle le
fournisseur a la latitude 50 % des cotisations patronales à la CNSS pour les salaires inférieurs à 2 500
de sélectionner un dirhams par mois au prorata du chiffre d’affaires réalisé à l’exportation. Si
fournisseur et une cette mesure incite à la déclaration des effectifs salariés, elle favorise l’emploi
matière à partir de la
définition d’un cahier des peu qualifié alors même que la faible qualification de la main-d’œuvre pose
charges. Toutefois, les problème dans une stratégie qui vise d’une certaine façon une remontée
donneurs d’ordres ne dans la chaîne de valeur.
différencient pas toujours
facilement co-traitance et La stratégie industrielle du secteur est élaborée tardivement, entre 2003
négoce. Les départements et 2005, mais en étroite collaboration avec le principal représentant de la
achats des entreprises profession puis indirectement avec les partenaires européens (14). Compte
étant généralement
organisés en deux pôles : tenu de la nature de ces acteurs, il n’est pas étonnant de constater que la
le pôle façon et le pôle réalité artisanale et informelle d’un secteur très hétérogène n’est prise en
produits finis, qui compte qu’indirectement et à travers l’objectif de mise à niveau. Le plan
englobe les produits
achetés en co-traitance et
émergence du secteur s’inscrit dans les nouvelles orientations de la politique
le négoce. Dans les cas où industrielle marocaine dite « Programme Emergence ». La politique
28 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Intégration productive transfrontalière ou reproduction d’un rapport de sous-traitance
industrielle se propose de doter le pays de lieux stratégiques – identifiés les modèles sont
entièrement conçus par le
comme tels au terme d’une ingénierie fournie et maîtrisée par l’expertise – donneur d’ordres, la
de ressources et de facteurs de production suffisants pour en accroître distinction est claire.
l’attractivité. Des zones dédiées font l’objet d’une promotion « agressive » Mais dans la pratique, les
contributions relatives du
à l’échelle européenne. Le modèle industriel et économique contenu dans
donneur d’ordres et du
le Programme Emergence, qualifié par certains auteurs de modèle-IDE ou fournisseur dans la
de modèle plate-forme, accorde un rôle essentiel aux investissements directs conception du produit
étrangers, ceux des grands groupes, considérés comme les seuls capables sont plus floues.
de se positionner favorablement sur les marchés mondiaux. En dehors de (14) Cet accord-cadre
prévoit de confier à un
la création d’emplois, force est de constater qu’il ne pense, ne prévoit, ni bureau d’étude
n’organise, les effets d’entraînement d’investissements majeurs sur les réalités international spécialisé
économiques contiguës. une mission d’assistance
auprès de l’Etat et des
Ces constats d’ensemble sur la stratégie d’émergence marocaine professionnels afin de
(Piermay et Piveteau, 2009) restent valables pour le secteur textile habillement. dégager sur la base d’un
Le PTH se décline à travers un ensemble de dispositions d’ordre technique, diagnostic sectoriel en
référence aux expériences
industriel, financier et commercial visant l’amélioration de la compétitivité
étrangères une nouvelle
du secteur. Il s’agit d’appuyer les entreprises marocaines dans leurs efforts stratégie. Il est somme
d’amélioration des opérations industrielles, de les aider à évoluer vers le toute remarquable de
produit fini conformément aux récents modèles d’approvisionnement des noter que cette expertise
qui aboutira au Livre
clients européens, de renforcer leur capacité exportatrice, puis de développer blanc fut financée par la
l’amont du secteur et la maîtrise des différentes étapes du sourcing. En plus Commission européenne.
du maintien et du développement, dans certains cas, des précédentes mesures Pascal Morand, Professeur
associé en économie à
incitatives à l’investissement, préférentielles pour l’électricité, de l’ESCP-EAP et surtout
rationalisation de la chaîne transport et logistique nationale (réforme directeur général de
portuaire), de facilitation pour accéder au Fonds national de mise à niveau l’Institut français de la
mode (IFM) depuis 1987
(FOMAN) ou au Fonds de garantie de la restructuration financière, d’aide dirige l’ensemble de
à des actions marketing et commercial ainsi que de formation (gestion Rh l’étude en lien avec le
et alphabétisation), on note la mise en place d’une série de nouveaux dispositifs gouvernement et l’Amith.
Loin d’être anecdotique,
douaniers et tarifaires pour faciliter l’implantation de plates-formes cette remarque souligne
d’approvisionnement et de plates-formes d’exportation. une étonnante situation
de l’expertise
internationale qui se pose
Tableau 1 bien évidemment en
Réforme tarifaire du Plan Emergence Textile-Habillement conseil neutre de la
politique publique et de
Droits de Droit dans le cadre la stratégie sectorielle
Libellés Droits actuels la réforme des ZLE USA et UE marocaine mais se trouve
d’une certaine façon
Matières premières, 2,5 % à 50 % 2,5% 2,5 % représenter ailleurs les
accessoires et fournitures intérêts des textiliers
Filés et tissus écrus 32,5 % à 40 % 17,5 % 2,5 % français, ce qui rappelle si
besoin la force des
Tissus finis 40 % 25 % 10 % relations entre l’industrie
européenne, en
Tissus jacquards et voilage 40 % 32,5 % 10 %
l’occurrence française, et
pour rideaux
marocaine et suppose une
Produits finis 50 % 50 % 20 % grande convergence des
intérêts des deux
Source : Plan Emergence Textile Habillement, p. 4.
industries.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 29
Alain Piveteau
(15) « L’identification et la Ces deux composantes, considérées comme fondamentales par les acteurs
connaissance technique
des qualités en phase avec
de la profession, sont emblématiques de la stratégie sectorielle. La première
les attentes des clients et (tableau 1) parce qu’elle fournit aux entreprises de transformation un
des évolutions de la approvisionnement compétitif leur permettant de sortir du modèle classique
mode, le référencement de
matières dans les grands
de sous-traitance. L’intégration directe de cette fonction dans l’entreprise
salons professionnels, la supposant la maîtrise de plusieurs étapes et compétences (15), il s’agit à
construction de relations ce stade de favoriser l’implantation de plates-formes d’approvisionnement
de partenariat avec les en attirant de nouveaux investissements en provenance de pays plus
fournisseurs de référence
pour chaque famille de expérimentés dans le sourcing, comme la Turquie par exemple. Plus que
produits, la connaissance cela, le Maroc souhaite capter une nouvelle vague de délocalisations qui
précise du niveau de s’amorce en Europe dans l’industrie textile, à l’amont de la filière, et
prestation de service de
ces fournisseurs, la compenser ainsi les délocalisations vers des pays à coût de main-d’œuvre
connaissance des délais de plus bas, comme la Chine, le Vietnam ou l’Inde, auxquelles il est confronté
production et de mise à depuis la fin des années 90. Cette réforme tarifaire étend en l’inscrivant
disposition des pièces
types. Ces compétences dans un nouveau dispositif réglementaire un certain nombre d’avantages
en matière de sourcing accordés auparavant par le gouvernement dans le cadre d’une négociation
doivent être complétées directe avec les entreprises textiles manifestant l’intention d’investir au Maroc
par des compétences en
matière d’achat, de et bénéficiant in fine d’une convention d’investissement plus avantageuse
négociation des prix, de que ce que permettait le Fonds (16) Hassan II. La seconde composante
délais et l’élaboration de réaffirme quant à elle la vocation exportatrice du secteur en accordant aux
cahier des charges qualité.
Elles portent sur les
plates-formes d’exportations un rôle de locomotive pour le développement
achats de matières mais des exportations nationales. Il s’agit en fait d’un dispositif réglementaire
aussi sur les achats de adapté à l’installation de donneurs d’ordres sur le territoire marocain sans
fournitures, les étapes de
finitions et
que ceux-ci ne perdent l’avantage antérieur de la détaxation des
d’ennoblissement, importations temporaires pour perfectionnement. Cette mesure incitant
broderies, teintures, également au regroupement des entreprises exportatrices répond directement
délavages, éléments
aux sollicitations d’un groupe comme Décathlon conditionnant son
déterminants de la
dimension créative des investissement à Casablanca au maintien des avantages associés aux régimes
produits. » (Morand et al., préférentiels d’importations temporaires.
2003). Le tableau 2, établi sur la base des données annuelles fournies par le
(16) On songe par MCI, dévoile les mutations en cours dans le secteur textile-habillement-
exemple à la convention
d’investissement signée en cuir. Si sa contribution à la richesse industrielle du pays reste importante,
2004 avec le groupe elle baisse depuis le milieu des années 2000 pour atteindre en 2006 13 %
textile italien Legler. de la valeur ajoutée industrielle au bénéfice de l’agro-alimentaire et de
(17) Cette statistique nouvelles spécialisations productives comme l’automobile ou l’électronique.
diffusée par la presse
On a souligné à plusieurs reprises la dépendance considérable du textile-
concerne l’année 2001 et
provient d’une étude de habillement envers les marchés européens, tant pour leurs exportations qu’en
l’Administration du matière d’attraction des capitaux privés. Au plus fort du repositionnement
Royaume. Compte tenu des approvisionnements européens, en particulier vers l’Asie, le Maroc a
des données fournies dans
le même temps par le pu perdre 40 000 emplois en une seule année (17). Les évolutions des années
MCI, il s’agit 2005 et 2006 confirment la substitution des pays d’importation : les
essentiellement d’emplois importations de l’UE venant de Chine ont par exemple progressé de 45 %
non déclarés considérés
comme informels. pour les produits d’habillement entre 2004 et 2005, alors que dans le même
Précisons aussi la non temps les importations européennes étaient en recul en provenance de
30 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Intégration productive transfrontalière ou reproduction d’un rapport de sous-traitance
Roumanie (- 6 %), du Bangladesh (- 5 %), du Maroc (- 7 %), de la Tunisie exhaustivité de l’enquête
annuelle du MCI sur les
(- 6 %), la Turquie résistant encore à la pression chinoise, tout comme l’Inde. industries de
La baisse des parts de marché du Maroc en Europe est loin d’être compensée transformation.
par l’accès à de nouveaux marchés.
Pour autant, les scénarios et projections réalisés au début des années
2000 ne se sont pas pleinement réalisés. Par exemple, les experts du Livre
blanc annonçaient dans une prospective inquiète : « Le Maroc pâtit
explicitement de l’abolition des quotas et de l’entrée de la Chine dans l’OMC,
cela dans des proportions significatives. Ainsi, les exportations d’habillement
vers l’Europe diminuent sur le long terme de plus de 30 %, la production
d’habillement diminue de 18 %, la production textile de 7 %. » Tandis que
d’autres concluaient leur évaluation des conséquences de la fin de l’ATV
sur l’industrie marocaine par un constat alarmant : « Il est clair que l’avenir
d’une grande partie des entreprises marocaines du secteur est sérieusement
compromis (Aschy 2005). » Finalement, 2005, 2006 et 2007 auront été
des années plutôt fastes pour les industriels marocains du secteur.
Durant l’année 2007, les exportations du secteur vont même jusqu’à
atteindre 31 milliards de dirhams, soit une progression de 21 % depuis 2005.
Si de tels résultats sont indéniablement positifs, il est difficile dans un temps
aussi court d’en attribuer le bénéfice à la dynamique interne du secteur et
d’y voir les effets de la mise à niveau juste esquissée. Plusieurs autres facteurs
y ont concouru qui expliquent la relative stabilité du nombre d’emplois et
du nombre d’entreprises formels selon le MCI (cf. tableau 2). On rappellera
ici que devant la déferlante de produits chinois sur le marché européen en
2005, l’Union européenne prolonge sur de nouvelles bases le principe des
quotas jusqu’en 2008. La réduction des mesures de protection envers les
Tableau 2
Les entreprises du textile, habillement et cuir
dans le secteur industriel marocain
Industrie Importance
Degré Productivité Nombre Nombre
du textile- Part des ITH dans relative des
d'ouverture apparente du d'emplois d’entreprises
habillement et le PIB industriel entreprises
des ITH travail (Dh)
du cuir (17,18,19) ITH
1990 16,64 % 52,61 % 31,78 % 30 168 169 642 1 756
2000 17,47 % 66,17 % 27,20 % 43 856 218 706 1 988
2001 17,97 % 67,12 % 26,21 % 47 130 213 050 1 863
2002 18,12 % 64,76 % 27,04 % 47 134 226 199 2 054
2003 18,40 % 66,20 % 26,11 % 46 571 224 754 2 096
2004 17,83 % 68,00 % 24,70 % 46 780 218 559 2 020
2005 14,40 % 66,31 % 23,62 % 46 974 207 335 1 890
2006 13,95 % 65,78 % 22,85 % 46 009 207 649 1 767
Source : d’après les données annuelles du MCI sur les entreprises de transformation.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 31
Alain Piveteau
importations d’Asie était donc jusqu’à présent, et contrairement aux scénarios
envisagés, très largement incomplète. Les toute dernières statistiques
produites pour les quatre premiers mois de 2008 attestent de la persistance
des difficultés du secteur avec une baisse en glissement des exportations
marocaines sur le marché européen. Au-delà des explications conjoncturelles
(crise du marché britannique avec la dépréciation de la livre sterling, faible
niveau de la consommation en Europe lié à la baisse du pouvoir d’achat
et à un début de saison pluvieux), les professionnels pointent du doigt
l’attractivité de l’Egypte, proche et moins cher que la Chine, vers où se
dirigent de plus en plus de donneurs d’ordre européens, soulignant un
nouvelle fois la fragilité du secteur.
Les entreprises tangéroises face à l’incertitude : entre stratégie
et dépendance
L’évolution globale des formes de la concurrence et la structuration du
textile-habillement marocain invitent à étudier les stratégies des firmes
localement en partant des relations établies avec les travailleurs sur les grands
bassins d’emploi dont on a constaté plus avant le rôle régulateur. Mais on
le constate, compte tenu du positionnement de l’industrie marocaine dans
la chaîne de valeur, il convient de traiter avec le même intérêt les relations
avec les fournisseurs, avec les clients, avec les financeurs afin de
comprendre les combinaisons qui s’opèrent entre elles au sein des entreprises.
Les travaux d’enquêtes menés auprès des entrepreneurs et autres acteurs
du secteur permettent d’aller en ce sens.
Aujourd’hui, Tanger constitue un condensé des enjeux et contraintes
de la dynamique industrielle au Maroc. Prospère dans les années 40 et 50,
la ville n’a pas su rebondir après la perte de son statut international ni réussi
à se passer de l’absence d’une véritable volonté politique à son endroit sous
le règne de Hassan II. Depuis quelques années, la métropole tangéroise sort
d’une longue léthargie et devient un des pôles économiques parmi les plus
attractifs du pays, tiré en premier lieu par la croissance des activités
industrielles. Entre 1990 et 2006, la préfecture de Tanger-Asilah (qui
comprend la ville, ses environs, une bande de terre le long de la côte
atlantique, mais non la zone du nouveau port Tanger-med) est passée de
28 484 à 63 425 emplois industriels (+123 %) dont 60 % dans le secteur
du textile et de l’habillement. Progressant de 9,6 % à 15,7 % de l’emploi
industriel national, la région de Tanger-Tétouan conforte sa place de
deuxième pôle industriel du pays, toutefois loin derrière Casablanca qui,
avec une stagnation des emplois industriels à 220 000 et une part nationale
diminuant de 54,9 à 44 %, entame une reconversion vers des emplois
tertiaires caractéristiques d’une métropole. La croissance de Tanger est aussi
très visible dans d’autres domaines, en particulier dans celui de l’immobilier.
Bien située dans la ceinture de sous-traitance des économies européennes,
elle devient la cible de réorganisations européennes en cours, dans l’industrie
32 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Intégration productive transfrontalière ou reproduction d’un rapport de sous-traitance
textile espagnole on le verra, mais aussi et surtout dans le secteur automobile.
La nouveauté et la fragilité de ce dynamisme économique se laissent
appréhender lorsqu’on s’intéresse à l’univers diversifié des acteurs
économiques de la métropole, au tissu économique local tel qu’il se donne
à voir sur les espaces de concentration des activités économiques voulues
par la puissance publique.
Ces changements récents sont d’autant plus spectaculaires qu’ils
contrastent pour la ville avec une période préalable de délaissement. Ni la
zone franche portuaire ni l’instauration de mesures fiscales favorables à
l’investissement n’avaient conjuré la crise consécutive à l’abandon du statut
international (1956). La méfiance du roi Hassan II envers le Nord du pays
avait entraîné un retrait de l’Etat. Toutefois, l’importance de l’économie
illégale (contrebande, trafic du haschich) et des migrations internationales
ont provoqué un afflux d’argent, dont les villes ont été le réceptacle
(Berriane, 1998). Tanger a ainsi connu de forts taux de croissance
démographique mais aussi, à partir de 1983 (Sefrioui, 2003), une croissance
des investissements industriels, stimulés par l’économie illégale (Abdendi,
1988). La lutte contre celle-ci joue d’ailleurs un rôle dans les projets actuels.
Les perceptions citadines, empreintes de nostalgie, traduisent ce changement
rapide d’une ville en train de connaître un indéniable saut quantitatif et
qualitatif sur le plan économique. Une étude prospective du Conseil
d’amélioration de l’employabilité (CRAME) estime à 30 000 le nombre
de postes de travail à pourvoir d’ici 2010 dans les quatre nouvelles
spécialisations productives de la ville : logistique, tourisme, offshoring et
industrie automobile. Ce dernier secteur comptant pour plus de la moitié
des besoins d’emploi de la région.
Le Maroc possède cinq grands bassins d’activités de textile et
habillement : Casablanca, Tanger, Fès-Meknès, Rabat-Salé et Marrakech
(Belghazi, 2005). Ils se distinguent par l’importance relative des différents
segments repérés plus haut. Le marché de Casablanca, par exemple, est le
premier sur le formel et informel. Sans entrer dans le détail typologique
retenu dans le premier point, on peut schématiquement considérer à Tanger
la présence de trois principaux groupes d’entreprises distincts. Le groupe
des leaders comprend cinq grands groupes familiaux qui, au travers de
plusieurs établissements dirigés par des membres de la même famille,
possèdent environ 160 chaînes de montage. Chaque entreprise, de 150 à
plus de 500 employés, est relativement bien équipée en capital. Elle
fonctionne pour partie en réseau sur la base des relations familiales et pour
partie sur la base de décisions autonomes. Les grands groupes familiaux
ont des activités diversifiés (immobilières principalement mais aussi pêche
pour l’un d’entre eux) et le textile-habillement. Le second groupe est formé
d’entreprises également formelles qui ne dépassent pas 500 personnes. Le
troisième, qui selon certaine estimation peut assurer jusqu’à 60 % de la
production tangéroise (200 à 250 chaînes de montage), est constitué de
Critique économique n° 25 • Automne 2009 33
Alain Piveteau
plus petits établissements, non déclarés, travaillant le plus souvent comme
sous-traitants des entreprises des deux premiers groupes. Pour être complet,
Tanger accueille également quelques filiales de groupes étrangers et autres
entreprises à capitaux étrangers.
Les entretiens ont été menés auprès d’un échantillon de 15 entreprises
du premier et du second groupe installées sur les deux principales zones
industrielles de la ville où se concentre depuis quelques années un grand
nombre d’entreprises du textile et de l’habillement : Al Majd et Moghogha.
Toutes les entreprises visitées exportent la totalité de leur production et
importent l’ensemble des tissus et une très grande partie des petites
fournitures. Les délais de production, extrêmement courts, se situent entre
10 et 20 jours. Le plus souvent, chaque entreprise n’a à faire qu’à un petit
nombre de clients, plus de 60 % du chiffre d’affaires étant assuré par un
ou deux donneurs d’ordre. Menés en 2007, les entretiens ne révèlent pas
de changements productifs ou organisationnels importants en comparaison
du diagnostic sectoriel très détaillé fourni par C. Courlet (2006) et son équipe
sur la base d’enquêtes conduites à Tanger en 2000 et 2003. On relève au
contraire une grande stabilité du couple produit-marché, des technologies
de production et des relations inter-firmes au cours des cinq dernières années
caractéristiques d’un espace de production spécialisé, certes, mais peu
territorialisé, caractéristique d’un système classique de sous-traitance dans
lequel les industries sont liées aux donneurs d’ordre et restent soumises à
leur logique de localisation et de production (Courlet, 2006). Malgré une
grande proximité des situations et des contraintes partagées, en dépit d’une
forte concentration géographique au sein des deux zones partiellement ou
fortement spécialisées, les relations de coopération sont rares pour ne pas
dire absentes, qu’il s’agisse de la production, de la formation ou même du
transport des ouvrières des lieux d’habitation aux zones d’activités.
Le climat très individualiste et concurrentiel relevé par C. Courlet à
l’occasion son étude sur la réalité des systèmes productifs localisés (SPL)
au Maroc perdure. Les seules relations observables sont contractuelles et
verticales. Elles concernent sur le mode la sous-traitance les clients étrangers
et les fournisseurs. Dans aucun des cas rencontrés on ne s’approche de la
co-traitance, du produit fini, de la production de modèle. En dehors
d’activités de contrôle qualité qui semblent s’être développées, les tâches
réalisées dans les entreprises se limitent à la découpe et au montage de
modèles entièrement conçu par le client, adressés par voie informatique
lorsque l’équipement du fournisseur le permet. Dans la totalité des cas,
l’approvisionnement reste entièrement du ressort du client. Deux autres
éléments ne sont pas du tout maîtrisés par les entreprises : les prix de vente
et les délais. Tous nos interlocuteurs ont déclaré n’avoir aucune marge de
négociation sur les prix ou, dans le meilleur des cas, très peu. Les pratiques
peuvent être différentes selon la nature du produit concerné et le client.
Mais engagées pour la plupart dans une production de moyenne gamme
34 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Intégration productive transfrontalière ou reproduction d’un rapport de sous-traitance
en chaînes et trames, les entreprises tangéroises se font concurrence face à
un nombre restreint de clients, la diversité des clients observée il y a quelques
années ayant laissé place à un panel plus réduit.
C’est là une des évolutions significatives depuis le début des années 2000.
Tanger comme le reste du pays a subi en 2001 et 2002 des pertes considérables
d’emplois dans le secteur suite au départ de clients traditionnels attirés par
les moindres coûts en Asie. Si quelques-uns sont depuis revenus sur le marché
marocain sous-traiter une partie de leur production, peu satisfaits en Chine
par exemple par les délais de livraison et la qualité de la production, les
performances des entreprises tangéroises enregistrées au cours des trois
dernières années paraissent pour l’essentiel provenir et dépendre de la très
forte progression du Groupe Inditex distributeur des enseignes Zara, Pull
and Bear, Massimo Dutti, Bershka, Stradivarius, Oysho, Zara Home et
Kiddy’s Class. Depuis 2003, le groupe espagnol a multiplié par 5 ses
approvisionnements au Maroc (de 5 à 33 millions de pièces par an) dominant
alors la structure clientèle de la plupart des entreprises de confection de la
place de Tanger. A l’échelle nationale, il est devenu le premier client des
entreprises du textile et de l’habillement. Eu égard à la stratégie de
commercialisation (renouvellement fréquent des gammes) et de production
(à proximité des lieux de distribution et des points de vente pour assurer
en cas de succès le réassort immédiat du produit) bien connue de ce groupe,
cela peut surprendre. En effet, la réussite éclatante du fast fashion à travers
Zara (logistique sophistiquée et intégration verticale pour percevoir et
transmettre aussi vite que possible à la production les réactions de la demande)
semblait associée au maintien des circuits de fabrication et de distribution
en Europe (Veltz, 2008 : 71). En fait, avant qu’Inditex ne décide de sous-
traiter une partie de la production au Maroc suite à une politique
d’accroissement du nombre de points de vente, la coupe, la réalisation de
petites séries et la finition des vêtements se faisaient dans les usines de Zara
de la région de Galice. Les ateliers de production extérieurs au groupe, situés
principalement en Espagne et au Portugal, reçoivent les patrons, le tissu
et tous les éléments de détail comme les boutons. Le produit fini revient
dans les sites de l’entreprise où il est repassé et soumis à des contrôles de
qualité avant d’être distribué. Les usines de la péninsule ibérique
conservaient la fabrication des vêtements plus sophistiqués alors que les
produits plus basiques (le quart de la production) étaient fabriqués en Asie.
La grande proximité géographique du Maroc avec l’Europe et, dans le cas
présent, avec l’Espagne lui confère pour ce type d’organisation productive
et commerciale un avantage décisif à partir du moment où les entreprises
ont su s’adapter à des délais qui de la conception à la disponibilité en boutique
peuvent parfois ne prendre que de 10 à 14 jours.
Tous les responsables rencontrées soulignent l’aubaine que fut, dans une
phase délicate, l’arrivée d’Inditex sur Tanger. Il s’agit bien d’aubaine, car
un seul de nos interlocuteurs est en capacité d’aller au devant des clients.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 35
Alain Piveteau
La présence du groupe espagnol au Maroc résulte de contacts établis au
plus haut niveau par le gouvernement et son ministre du Commerce et de
l’Industrie et l’Amith. L’inquiétude manifeste exprimée par les responsables
d’entreprise provient du peu de visibilité à moyen terme des carnets de
commande, de la forte concurrence pour saisir les commandes des principaux
donneurs d’ordre et de la pression continue qu’exercent les clients et leurs
intermédiaires sur les prix. L’incertitude qui en résulte est peu propice aux
dépenses d’investissement et à la modernisation des équipements qu’exigent
pourtant la mise à niveau des entreprises ou le passage à la co-traitance.
Elle se double de tensions nouvelles sur la main-d’œuvre.
La sous-traitance en vigueur permet aux donneurs d’ordres, en plus d’une
diminution du coût de la main-d’œuvre, de reporter les risques liés à l’emploi
sur le fournisseur. Lui seul a à gérer les variations de la demande. Compte
tenu de la très forte saisonnalité de l’activité et du risque de non-reconduite
des contrats, du raccourcissement des délais, du risque de non-paiement
à temps des commandes, peu d’entrepreneurs parviennent à stabiliser la
main-d’œuvre. Les taux de turn over sont d’autant plus élevés que l’étroitesse
des marges pratiquées ne donne pas la possibilité d’agir sur les niveaux de
salaire pour fixer une main-d’œuvre aguerrie. La faiblesse du taux de
syndicalisation de la main-d’œuvre, jeune et féminine, opère dans le même
sens, de même l’absentéisme important au moment et autour des fêtes
religieuses à mettre en relation avec la provenance des employés, rarement
tangérois. Dans ces conditions, la plupart des employeurs mettent en place
des primes de rendement, collectives ou individuelles, en même temps que
perdurent dans les établissements visités des pratiques illégales d’embauche
et de paiement de la main-d’œuvre (signature simultanée d’un contrat
d’embauche et de démission, non-respect du temps de travail légal, signature
tardive du contrat de travail, absence de déclaration à la CNSS, etc.). Sous
la pression du consommateur final de produits textiles, Inditex impose
dorénavant des critères sociaux, fait procéder à des audits dans le cadre d’une
charte sociale permettant d’obtenir la certification « fibre citoyenne » sans
pour autant relâcher un peu de la pression mise sur les délais et les coûts.
C’est donc aux façonniers de solutionner cette injonction paradoxale des
donneurs d’ordre étrangers.
Trois entreprises sur les 15 rencontrées sont entrées dans un processus
de mise à niveau sociale. Comme de nombreux donneurs d’ordre, le groupe
Inditex exige dorénavant des façonniers qu’ils ne sous-traitent pas à leur
tour une partie de la commande obtenue, sauf dans un cadre contractuel
accepté par le client. La sous-traitance de rang 2 auprès d’entreprises et de
petits ateliers informels (groupe 3) est fréquemment considérée comme une
forme de concurrence déloyale. Tout en maintenant un coût-minute inférieur,
ces entreprises auraient la possibilité de mieux rétribuer leurs employés. A
la question de savoir si malgré les récentes injonctions sociales des donneurs
d’ordre, elles procèdent de temps à autre (volume de commandes
36 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Intégration productive transfrontalière ou reproduction d’un rapport de sous-traitance
supérieur à la capacité de production, par exemple) à de la sous-traitance
informelle, les 15 personnes rencontrées répondent négativement… en
précisant pour la moitié d’entre elles que leurs concurrents ne s’en privent
pas où refusent tout simplement de répondre à une question devenue tabou.
Sur un autre plan, le manque de main-d’œuvre, qualifiée puis non qualifiée,
pourrait bien très rapidement constituer un véritable goulet d’étranglement
pour la réalisation de nouveaux investissements dans la région. Il est en
tous cas signalé par plus de la moitié des entreprises enquêtées, qui déclarent
y être d’ores et déjà confrontées.
Conclusion
Le maintien et le développement d’activités du textile et de l’habillement
constatés à l’échelle nationale et observés localement à Tanger tiennent moins
aux effets recherchés de la mise à niveau du secteur qu’à de nouvelles stratégies
de localisation des tâches de production d’importants donneurs d’ordre du
Sud de l’Europe, en particulier espagnols ; stratégies externes finalement
peu maîtrisables par les acteurs du secteur au Maroc et dont on peut
également se demander si les politiques peuvent ou non les influencer. Elles
prolongent sous de nouvelles formes, en particulier le réassort dans un modèle
de renouvellement rapide des gammes exigeant des délais de livraison très
courts, la division régionale du travail au sein de laquelle l’industrie textile
marocaine a tissé des relations productives étroites, a bâti jusqu’à présent
sa compétitivité et réalise toujours l’essentiel de ses échanges commerciaux.
Le lien de sous-traitance demeure. Le rapport à l’emploi reste marqué
par une grande flexibilité, voire une possible informalisation de la mise au
travail, peu compatibles avec l’objectif d’amélioration de la qualité de la
main-d’œuvre considéré par les « experts » du secteur comme la condition
à terme du maintien de l’activité textile marocaine et de l’emploi. En fait,
l’avantage compétitif de l’industrie textile marocaine continue d’être fondé
sur une main-d’œuvre peu qualifiée et à bas coût, en contradiction avec la
stratégie de remontée en gamme.
Ces premières observations seront à nuancer lors des prochaines
investigations de terrain et suivant la situation des trois sites comparés. Elles
correspondent au cas tangérois, objet des premières opérations d’enquêtes.
La croissance récente des activités de confection dans la ville du Détroit
et l’attention nouvelle du pouvoir central pour la région Nord permettent
de questionner plus largement la stratégie d’émergence industrielle du Maroc
en la confrontant aux dynamiques productives en cours. Elle se traduit
localement par d’importants bouleversements, une série de grands projets
d’investissement, d’aménagement d’espaces, de mise en place d’infrastructures
d’accueil pour de nouvelles vagues de délocalisation. Se trouve ainsi posée
très directement la question de la prise en compte des réalités économiques
régionales et de l’entraînement des industries locales.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 37
Alain Piveteau
Face à l’idée répandue d’une intégration transfrontière des organisations
productives comme opportunité nouvelle d’industrialisation du Maroc
inspirée du modèle en termes de grappes sectorielles à la M. Porter, on oppose
l’hypothèse de l’établissement d’un nouveau compromis productif centre-
périphérie dont il s’agit dorénavant de comprendre les formes nouvelles et
les conditions historiques, sociales, politiques et économiques de formation.
La question en termes de développement territorial devient celle des effets
d’une politique d’attractivité, extravertie, qui confie le développement des
territoires aux attendus positifs et cumulatifs des délocalisations et à la saisie
d’opportunités géo-économiques.
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Critique économique n° 25 • Automne 2009 39
De nouveaux lieux-frontières
au Maroc
La production d'espaces compétitifs pour
l'entreprise
« Ici, c'est l'Europe. De l'autre côté de la barrière, c'est le Maroc ! » Ce Jean-Luc
cri du cœur, poussé par un chef d'entreprise d'un parc industriel de Piermay
Casablanca, en plein cœur métropolitain du Maroc, introduit à un usage Université de
inhabituel de la “frontière”. Certes, l'intéressé perçoit là pour lui-même Strasbourg et IRD, Rabat
une limite signifiante. Mais, loin des frontières d'Etat, loin apparemment (jlp@[Link])
de l'organisation géopolitique du monde, cette barrière mérite-t-elle d'être
qualifiée de “frontière”, est-elle réellement une “limite politiquement
signifiante” (Arbaret et al., 2004) ?
Cette vision de la frontière peut néanmoins se raccorder à des travaux
antérieurs. La notion de frontière, figée notamment en France par trois siècles
de centralisme étatique, bouge inévitablement sous l'effet de nouvelles
pratiques du monde liées aux moyens modernes de transport et de
télécommunication et, plus généralement, d'une mondialisation qui oblige
à penser autrement les interfaces et donc les objets eux-mêmes (Reitel, 2002).
La frontière est l'une de ces interfaces. Elle reste un enjeu essentiel pour
des Etats, des territoires, des sociétés, des collectifs…, certes relativisés par
l'intensification des échanges, mais plus que jamais nécessaires pour
s'organiser face à des concurrences exacerbées. Relativisée elle aussi, passée
et repassée, manipulée, contournée, la frontière n'arrête pas de se reproduire,
s'adaptant aux techniques et aux stratégies des humains. La frontière ne se
vit plus toujours, loin de là, aux limites des Etats. Elle se niche même de
manière préférentielle là où il y a des enjeux et du passage : ainsi dans les
métropoles (Reitel, 2002) et en des lieux stratégiques le long des grands
réseaux de communication (Arbaret, 2002). Il devrait donc être possible
d'identifier concrètement des lieux-frontières, qui articulent de manière
privilégiée l'ici et l'ailleurs, le local et le global.
L'enjeu observé dans cette communication est l'attractivité du milieu
local vis-à-vis de l'entreprise. Soumise au fonctionnement d'un marché
Critique économique n° 25 • Automne 2009 41
Jean-Luc Piermay
mondialisé, la production de richesses est en même temps nécessairement
localisée. L'interface peut donc être pensée en termes de frontières, c'est-
à-dire en termes de différentiels, d'opportunités, de compétences, de risque,
d'inégalités, de jeux, d'incertitude (Piermay, 2005). Ici, la référence à la
frontière n'est pas que métaphorique. Aux deux bouts de la chaîne, il est
bien question d'espace. Le versant “global” fait nécessairement référence
à un approvisionnement, à un marché, à des donneurs d'ordres, à des
institutions, tous localisés, même s'ils le sont en de multiples lieu. Sur l'autre
versant, l'entreprise est en relation forte avec un “local” à géométrie variable,
qui lui apporte au moins la main-d'œuvre, le cadre de travail et de vie,
d'autres institutions, etc. En d'autres termes, il y a interface entre deux types
de proximité, une proximité physique et une proximité relationnelle, entre
un ici et un ailleurs “connecté”. Cette interface est vécue par l'entreprise
tenue, pour être compétitive, de s'articuler aux deux versants de l'équation.
Dans un pays comme le Maroc, marqué depuis la fin des années 90 par
une forte volonté de modernisation économique et de positionnement sur
les opportunités que lui offre le marché mondial, la question de
l'articulation entre le global et le local est cruciale. Comment celle-ci se
traduit-elle en termes d’espace au Maroc ? Telle est la question posée par
cette communication. Y a-t-il des “lieux-frontières” privilégiés, ceux-ci se
confondent-ils avec les plates-formes d'accueil des entreprises qui sont mises
en place de manière volontariste ? L'espace est-il seul pertinent pour rendre
compte des nouvelles frontières du monde ? Autrement dit, comment aborder
la question de la frontière hors les frontières d'Etat ?
Les espaces d'accueil des entreprises, du lotissement
industriel au lieu d'excellence : l'émergence de lieux-
frontières
La question des espaces d'accueil des entreprises, d'abord appelés quartiers
industriels, puis zones industrielles, est intéressante au Maroc, dans la mesure
où elle a connu en quelques années une évolution considérable à la fois
dans sa conception et dans sa mise en œuvre. Même si sa réussite a toujours
été liée, c'est une évidence, au bon vouloir des investisseurs, la “zone
industrielle” n'a été pendant longtemps – au mieux – qu'un simple outil
d'aménagement du territoire et d'urbanisme. Ce n'est qu'ultérieurement
qu'elle a été conçue comme un outil de compétitivité économique, non
sans plusieurs glissements de sens, d'ailleurs.
Les premières zones industrielles, des lieux enchâssés dans le
contexte marocain
Les premiers espaces d'accueil des entreprises découlent au Maroc des
réflexions du grand urbaniste Ecochard, dans les années qui suivirent la
Seconde Guerre mondiale. Mais c'est à partir de 1980 qu'une conception
42 Critique économique n° 25 • Automne 2009
De nouveaux lieux-frontières au Maroc. La production d’espaces compétitifs pour l’entreprise
et une programmation d'ensemble voient le jour, dans le cadre du Programme
national d'aménagement des zones industrielles (PNAZI). Depuis le temps
d'Ecochard, les idées étaient restées les mêmes. Il s'agissait de favoriser la
décentralisation de l'industrie, fortement concentrée à Casablanca ;
d'aménager des espaces propres, en rupture avec les conditions difficiles
d'implantation de l'activité à Casablanca ; de faciliter l'accès au foncier pour
les entrepreneurs. Une étude de l'Office pour le développement industriel
(ODI) aboutit à une liste de 22 villes dans lesquelles se dégageait la possibilité
de construire des zones industrielles. Parmi elles, six villes étaient désignées
comme prioritaires (Salé, Meknès, Nador, Tétouan, Oujda et Marrakech).
Pourtant, la décision prise dans la foulée sélectionna 33 villes, nombre sans
cesse augmenté depuis lors, puisque 75 zones industrielles ont été aménagées
à ce jour, dans le cadre d'un programme qui se poursuit et qui inclut des
aides du ministère en charge de l'industrie.
Ces listes de villes sont intéressantes pour éclairer les motivations du
PNAZI débutant. Les six villes prioritaires n'étaient ni les plus importantes,
ni celles qui avaient fait leurs preuves en matière industrielle. Ni Tanger,
ni Fès, ni surtout Casablanca n'en faisaient partie. Tétouan, présente sur
la liste, avait été la sixième ville industrielle du pays, mais l'activité avait
décliné avec la marocanisation (1973), le départ des Espagnols et de leurs
capitaux. L'octroi d'une zone industrielle apparaissait comme une
compensation et comme une forte source d'emplois déclarés : la ville était
durement touchée par le chômage, elle vivait de la contrebande avec l'enclave
espagnole de Ceuta et, était-il noté, bénéficiait d'une épargne considérable
non exploitée. Quelques années plus tard, Benaceur (1993) notait pour la
ville des handicaps qui auraient dû être dirimants : éloignement du marché
intérieur, éloignement des ports pour les exportations, difficultés pour
l'approvisionnement en matières premières, concurrence de la contrebande
et de l'informel… La compétitivité n'a manifestement joué qu'un rôle
modeste dans la décision. Il en fut de même pour les onze villes rajoutées
in extremis sur la liste. L'argument exprimé par les autorités fut la sécheresse
qui sévissait alors sur le pays. Là encore, la zone industrielle était vue comme
une compensation, en même temps sans doute que comme un sésame efficace
pour motiver des capitaux que l'on pensait surtout locaux. En fait, on a
(1) Ministère du
souvent voulu faire plaisir aux collectivités locales. Nulle idée de “lieu- Commerce, de l'Industrie
frontière” dans ce programme, qui ne mobilisait d'ailleurs que les pouvoirs et de la Mise à niveau de
publics. l'Economie, avril 2006.
Un moyen d'évaluer ces zones industrielles du PNAZI consiste à observer (2) Taux d'attribution =
leur devenir (1). Pour la cinquantaine de sites dont l'aménagement a débuté nombre de lots attribués
/nombre total de lots.
avant 1996, les taux d'attribution (2) des lots sont excellents : 100 % en
général, à l'exception de régions géographiquement marginales (Sahara et (3) Taux de valorisation =
(nombre de lots
quelques villes éloignées) (moyenne nationale : 83 %). En revanche, les taux construits + nombre de
de valorisation (3) sont extrêmement contrastés : 20 %, 25 %, 29 %, 25 % lots en construction)/
par quartiles croissants (moyenne nationale : 40,5 %). A l'exception des nombre total de lots.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 43
Jean-Luc Piermay
taux de valorisation évidemment très bas des zones industrielles où les taux
d'attribution sont faibles, aucune logique de répartition spatiale ne se dégage.
Mais la discordance entre taux d'attribution et taux de valorisation est
spectaculaire. En fait, toutes les entretiens montrent l'importance de
l'immobilisation des terres, de l'accaparement par des notabilités, d'une
stratégie de recherche de crédits hypothécaires destinés à investir ailleurs,
dans d'autres domaines que l'industrie. Fortement sensibilisés à cette question
depuis l'avènement de Mohammed VI, les walis ont peu de moyens d'action,
et le nombre de retraits de parcelles dans les zones industrielles serait
extrêmement faible. Enchâssées dans le système sociétal local, les zones
industrielles du PNAZI ont raté leur insertion dans le monde.
Vers des lieux d'excellence connectés au monde
Les idées de compétitivité des entreprises industrielles et de participation
des infrastructures d'accueil industrielles à la compétitivité économique
n'émergent réellement au Maroc que dans le milieu des années 90. Ces deux
idées sont alors très liées. Dès sa création (1994), l'Observatoire de la
compétitivité internationale de l'économie marocaine pointe la faiblesse
de l'infrastructure comme l'un des principaux obstacles de l'investissement.
En même temps, l'évaluation du PNAZI est le point de départ d'une nouvelle
approche de mise en place d'espaces d'accueil des entreprises. Deux critiques
essentielles sont en rapport avec le déficit d'articulation au monde :
l'insuffisance de la mise en place de l'offre dans les régions les plus attractives
du pays (axe atlantique, avec les deux pôles de Tanger et de Kénitra-Rabat-
Casablanca-El Jadida) et la non-implication du secteur privé dans le
programme.
La nouvelle approche différencie plusieurs types d'espace d'accueil.
Innovation essentielle, le “parc industriel” est un espace planifié en fonction
des besoins de développement industriel et des besoins exprimés par les
investisseurs potentiels, un espace géré, clôturé, gardé, avec des services
d'accompagnement de qualité. Certains bénéficient d'un statut de zone
franche. Les zones industrielles subsistent, avec un équipement amélioré
et des cahiers des charges plus stricts, afin de contrer les spéculateurs fonciers.
On trouve également des “zones d'activité économique” de l'ordre de dix
hectares, souvent couplées à des zones d'habitation afin de fournir un emploi
local, mais le souci de connexion au monde est moins net. Enfin, un
programme de réhabilitation des zones industrielles du PNAZI a « pour
objectif (leur) mise à niveau… aux normes internationales en matière
(4) La question du d’industrie et d’environnement (4) ». Le souci de compétitivité est là aussi
traitement des eaux usées exprimé avec force. Pour ce faire, des moyens financiers nouveaux sont
est particulièrement
cruciale dans les zones dégagés, avec la mise en place du Fonds Hassan II pour le développement
industrielles du PNAZI. économique et social, à partir des recettes provenant de la concession de
la deuxième licence de téléphonie mobile (2000).
44 Critique économique n° 25 • Automne 2009
De nouveaux lieux-frontières au Maroc. La production d’espaces compétitifs pour l’entreprise
Mais la notion de “zone industrielle” a aussi connu des glissements de
sens majeur. Elle n'est plus nécessairement une “zone”, c'est-à-dire un
lotissement foncier ; et elle n'est plus nécessairement “industrielle”.
L'évaluation critique du PNAZI avait conclu à la nécessité de proposer des
locaux pour entreprises. Des “pépinières” furent réalisées, largement
dispersées à travers le pays. Des programmes d'immobilier de bureaux s'y
sont ajoutés, dans la plupart des parcs industriels, et d'une manière beaucoup
plus large à Casablanca où la pression sur le sol est la plus forte. Après les
expériences de la pointe Oukacha (réalisation de l'ONA à Aïn Sebaâ) et
du Technopark (ambitieuse pépinière de start-up en technologies de
l'information), le Centre régional d'investissement du grand Casablanca
prépare son Business Park 2020, vaste programme tendant à équiper la
métropole en espaces d'accueil des entreprises, notamment immobiliers.
En ce qui concerne les activités, la mise en place de parcs gérés, équipés
aux normes internationales et dotés d'une image bonne sinon prestigieuse,
rapproche l'industrie du secteur tertiaire, et notamment de l'offshoring,
branches délocalisées d'entreprises, dont on attend la création de
nombreux emplois. Les parcs offshoring, voire les parcs technologiques et
autres “clusters”, non seulement complètent une offre autrefois strictement
industrielle, mais tirent celle-ci vers le haut, en proposant les accès les plus
modernes aux réseaux, aptes à connecter/articuler les entreprises avec le
monde.
Des îlots d'excellence et leurs frontières
Mais ces “lieux” d'excellence sont aussi des “îlots” d'excellence. Comme
le disent les responsables de Casanearshore, l'économie marocaine ne peut
attendre la mise aux normes généralisée du pays ; la stratégie est donc la
constitution d'îlots d'excellence bénéficiant si possible des plus hauts
standards internationaux. Ce faisant, ces “îlots”, dont la localisation ne peut
(5) 7 parcs industriels
être anodine, doivent gérer l'articulation tant avec le monde qu'avec le milieu sont en fonctionnement
local. au moins partiel (zone
franche aéroportuaire de
La localisation des espaces compétitifs pour l'entreprise Tanger ; Bouskoura,
Nouaceur-aéropôle et
La mise au premier plan du souci de compétitivité des entreprises change Nouaceur-SAPINO à
Casablanca, Bouznika
profondément les localisations par rapport à la première phase du PNAZI. entre Casablanca et
Mieux que les autres réalisations et réhabilitations, les parcs industriels, c'est- Rabat, Jorf Lasfar à
à-dire la version la plus ambitieuse des nouveaux espaces d'accueil, constituent El Jadida, Sidi
Bouothmane à
un bon révélateur des localisations choisies pour leur attractivité supposée. Marrakech). 4 sont en
Sur 18 réalisations et projets (5), 9 se situent dans l'aire métropolitaine centrale construction (Salé-
(Casablanca, Rabat-Salé, El Jadida), dont seulement 4 à Casablanca, en raison Aviation, Aïn Johra et
Technopolis à Rabat,
de la rareté et des très fortes difficultés de maîtrise du foncier. Sept se situent zones franches de Tanger-
“aux frontières” : Tanger (2) et Nador (2), les deux portes de l’Europe au Méditerranée), 7 sont en
contact de l'Espagne (via le détroit) et de l'enclave espagnole de Melilla ; projet.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 45
Jean-Luc Piermay
Oujda (1) à la frontière algérienne. S'y ajoutent 2 dans le Sahara (Laâyoune
et Dakhla), au contact des Canaries et des très productives zones de pêche,
mais aussi en situation géopolitique essentielle pour le régime marocain.
Seuls deux parcs industriels sont localisés “à l'intérieur” du pays, mais auprès
de deux villes importantes, Fès et Marrakech.
Une autre source peut être mobilisée pour identifier les “lieux-frontières”
en matière d'implantation d'espaces d'accueil des entreprises. Il s'agit du
Plan Emergence, document réalisé par le cabinet Mac Kinsey en 2005 pour
le compte du gouvernement marocain, qui l'a immédiatement adopté comme
feuille de route pour le développement industriel. L'objectif de ce document
était de favoriser la création de richesse par le développement d'activités
à haute valeur ajoutée. Le Plan émergence contient une déclinaison régionale
qui, si elle n'est encore que de l'ordre du possible, donne une autre
représentation de l'attractivité potentielle des espaces marocains. Sur quatre
domaines d'intervention possibles définis par le Plan, deux recouvrent
partiellement la répartition précédente :
– celui des “Med Zones” (sous-traitance) avec l'aéropôle de Casablanca-
Nouaceur (aéronautique), Tanger-Méditerranée (automobile, en train de
prendre forme avec le projet d'implantation de Renault), mais aussi
l'électronique à Mohammedia (proche de Casablanca) et Tanger ;
– la “plate-forme régionale de transformation du poisson”, localisée au
sud, Agadir et Sahara (Dakhla).
Sur les deux autres domaines, un a un intérêt limité pour notre
questionnement (“agro-centers”), tandis que l'autre est essentiel, l'offshoring.
Dans ce secteur, sensé créer de nombreux emplois, six localisations ont été
sélectionnées, toutes dans de grandes villes (Casablanca, Rabat-Salé, Tanger,
Marrakech, Fès, Oujda). Mais seule la première est désormais opérationnelle
(centre d'affaires offshoring “Casanearshore”), tandis que la seconde est en
construction (Technopolis à Salé, plus liée à la recherche), et la troisième
suscite de gros espoirs (pour les centres d'appel) du fait de la large pratique
des langues française et surtout espagnole à Tanger. La hiérarchie urbaine
est ici respectée, avec priorité pour les métropoles, tant en termes de rapidité
que d'ambitions dans les réalisations.
Une carte des lieux-frontières se dégage ainsi à partir de la localisation
des espaces d'accueil des entreprises. La priorité apparaît très nettement
aux métropoles, hubs de réseaux (aire métropolitaine centrale, d'abord autour
de Casablanca, centre de décision économique, puis de Rabat, centre de
décision politique et ville universitaire). Mais la frontière terrestre occupe
néanmoins une place notable, à condition qu'elle soit vivifiée par des flux
importants. Cela crée parfois la ville (Nador, voir Berriane), produit un
dynamisme spectaculaire quand les flux frontaliers se superposent à la grande
ville (Tanger) ou suscite une anticipation risquée en attendant l'ouverture
de la frontière (Oujda) ou la résolution de problèmes internationaux épineux
(Sahara). Les autres lieux, y compris grandes villes non frontalières,
46 Critique économique n° 25 • Automne 2009
De nouveaux lieux-frontières au Maroc. La production d’espaces compétitifs pour l’entreprise
apparaissent quasi inexistants : ainsi Marrakech (dont on verrait
l'importance internationale à la lumière d'autres critères) et Fès.
La déclinaison de l'excellence
L'exemple des parcs industriels donne une bonne image de l'“îlot”, même
si le contenu de celui-ci varie avec l'ambition du projet. Elément essentiel,
le parc est entouré d'une solide clôture, qui matérialise la séparation d'avec
l'extérieur. La seule entrée est équipée d'une barrière et d'un poste de garde.
Sécurisé, le parc est aussi géré par une société, non par l'association des
investisseurs comme dans les zones industrielles les mieux pourvues. La gestion
comprend la promotion et la commercialisation des lots, ainsi que la
maintenance du site. Des services sont disponibles, en général installés à
l'entrée, souvent avant la barrière. L'accès aux réseaux, la restauration, la
ou les banques, le bureau de poste, le centre de santé, l'immobilier d'entreprise
font partie des incontournables. Des parcs plus ambitieux peuvent ajouter
des salles et des bureaux à louer en cas de besoin, la mise en relation d’affaires,
le poste de police, le service incendie, la station de carburants, l'hôtel, voire
le parc TIR, la maintenance industrielle, la crèche, le hammam, le centre
de détente, le centre commercial… Il s'agit toujours de proposer un cadre
de travail agréable, en rupture avec les anciens espaces industriels. Ainsi,
parmis les parcs casablancais, le vieux et vaste quartier industriel d'Aïn Sebaâ,
qui reste le plus actif et le plus animé de la ville, fait office de repoussoir.
Pour les gestionnaires, le souci de lutter contre l'immobilisation de terrains
nus, considérée comme destructrice d'image, est toujours présent. Si le système
de location est rare (réservé à deux parcs casablancais, Bouskoura et Aéropôle),
les cahiers des charges ont été rédigés de manière stricte, avec l'aide de juristes :
c’est une nouvelle rupture avec le PNAZI.
Sans surprise, le seul parc offshoring en service, Casanearshore, pousse
le plus loin ce souci d'excellence. Entre autres, il propose des prestations
en télécommunications aux meilleurs standards internationaux, un service
de support au recrutement, un service de traduction, mais aussi un restaurant
pour hommes d'affaires, une agence d’intérim, une agence de voyages, un
coiffeur, un dentiste, un pressing… La liste est longue, sur le papier glacé
de la brochure publicitaire, en attendant la réalisation des différentes tranches.
Mais d'une manière générale, ces lieux ont tous la volonté d'apporter aux
entreprises, sur la base de standards “européens”, un environnement
compétitif pour leur travail. L'enceinte fermée facilite certes le gardiennage
et garantit la sécurité, mais elle poursuit également une fonction
symbolique essentielle : le parc tranche avec l'espace marocain, ce qui donne
corps à l'idée de “frontière”.
L'insertion spatiale de l'îlot d'excellence
Mais la réalité de la “frontière” suppose l'exploration du fonctionnement
du parc industriel dans ses relations avec le milieu environnant.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 47
Jean-Luc Piermay
Un cas précis sera pris, celui du Parc industriel de Bouskoura (PIB),
situé à mi-chemin entre le centre de Casablanca et l'aéroport international.
Ce parc pionnier (conçu en 1994, commercialisé en 2001) est l'œuvre de
la Chambre française de commerce et d'industrie au Maroc (CFCIM), à
ce jour seul opérateur étranger dans le pays d'un espace destiné aux
entreprises. Réalisé en partenariat avec l'Etat et la Commune de
Bouskoura, c'est un petit parc (28 ha) destiné à accueillir des PME/PMI,
sans conditions de nationalité ou d'activité. Fin 2007, il est à moitié occupé,
mais le système de location incite les entrepreneurs à construire et à démarrer
leur activité rapidement.
Très clairement, outre des services classiques adaptés à la petite taille
du parc, la société gestionnaire joue un rôle d'interface avec l'environnement
administratif. C'est elle qui entretient les contacts avec les prestataires de
services publics, qui effectue les démarches pour l'installation des
entreprises et même qui supplée les nombreuses carences de la Commune
(travail de secrétariat avec le papier à en-tête de celle-ci, convocation des
réunions entre les acteurs publics, ramassage des déchets) : un passeur de
“frontière”, en quelque sorte. Toutefois, si ces relations sont très
inégalitaires avec la collectivité locale, elles sont plus confiantes avec les
autorités déconcentrées, et d'abord avec le gouverneur de la province, qui
a demandé à la CFCIM de réaliser un deuxième parc industriel.
Mais les entreprises doivent gérer elles-mêmes d'autres différentiels avec
l'environnement extérieur. Si le parc est de qualité, son environnement est
une banlieue très industrialisée, qui a grandi très vite et de manière
désordonnée, à partir d'une localité rurale. A la lisière de l'agglomération
casablancaise, la question des transports est cruciale : éloignement de la
gare, rareté et défaillance des transports en commun, nécessaire traversée
d'une localité très populeuse, obstacle d'un passage à niveau qui peut ralentir
considérablement l'accès à l'autoroute toute proche. De plus, les sociétés,
pour beaucoup fraîchement délocalisées du centre et des vieux quartiers
industriels de Casablanca, n'ont pas confiance dans la main-d'œuvre locale,
jugée trop villageoise, très mal formée et en même temps habituée à passer
d'une entreprise à une autre. Elles souhaitent conserver leurs anciens
personnels, avec lesquels des relations “familiales”, souvent paternalistes,
ont été tissées. Comme ces personnels habitent souvent près de l'ancienne
localisation de l'entreprise, l'organisation d'un système de transport propre
à celle-ci fait souvent partie des techniques de fidélisation de la main-
d'œuvre. Mais les déplacements sont longs, coûteux et contraignants, comme
pour le transport des cadres (pourtant motorisés) et pour la moindre course.
Qui sont les entreprises présentes dans ce parc industriel ? Ce sont surtout
(6) 32 entreprises de très petites sociétés, assez souvent à la limite de la production, voire des
enquêtées sur 43 déjà sociétés de service (28 % des sociétés enquêtées (6)). La moyenne des
installées sur le parc
industriel. 85 sociétés employés est de 35 ; 25 en supprimant les deux plus grandes entreprises.
sont prévues à terme. Les capitaux sont entièrement marocains pour 65 % des entreprises, au moins
48 Critique économique n° 25 • Automne 2009
De nouveaux lieux-frontières au Maroc. La production d’espaces compétitifs pour l’entreprise
partiellement marocains pour 74 %. Très satisfaites d'être installées sur le
PIB, qui leur offre en plus une bonne image auprès de leurs partenaires
marocains et étrangers, les entreprises sont très peu liées les unes aux autres
sur le plan productif comme sur celui des relations sociales ; elles le sont
à peine plus avec l'environnement industriel local. En revanche, presque
toutes expriment leur lien fort avec la métropole casablancaise.
Sans doute le PIB est-il un lieu-frontière, maillon intermédiaire entre
le global et le local. Il l'est tant par l'image qu'il diffuse que par les facilités
d'articulation qu'il offre, dont les principales sont de fournir à des entreprises
un terrain et un accès satisfaisant aux réseaux locaux et mondiaux. Il l'est
aussi par la difficulté des articulations hors site de ces entreprises, tellement
le système urbain dans son ensemble est encore très éloigné de leurs besoins.
Pourtant, la notoriété du PIB se reflète peu dans l'identité des entreprises
qu'il héberge. Ce qui a été conçu il y a peu comme un argument d'attractivité
est en train de devenir, aux yeux des entrepreneurs y compris marocains,
comme une infrastructure “normale”, à laquelle rêve toute société. Cela
signifie aussi que la notion de (lieu)-frontière ne peut plus être limitée à
des sites, si bien conçus soient-ils, et que la réalité de la frontière a déjà
commencé à percoler au sein de l'espace marocain.
Les frontières de l'excellence
On revient ainsi à la question fondamentale : comment un territoire
peut-il être attractif pour l'implantation des entreprises ? Certes, la
production d'espaces d'accueil des entreprises concourt à la réponse, mais
ne peut l'épuiser. Les demandes d'implantation sont trop nombreuses, et
surtout l'exigence de réactivité est trop forte, qui risque d'entraîner le départ
vers d'autres lieux des entreprises demandeuses les plus performantes et les
plus ouvertes sur le monde. Ainsi, de l'avis des responsables, il n'y a plus
actuellement de terrains équipés disponibles autour de la plupart des villes
clefs : Casablanca, Tanger (hors zones franches), Rabat-Salé, Fès, Agadir,
Nador, Oujda, etc. Cela est encore plus vrai pour les établissements de grande
taille, qui sont plus à même de créer par eux-mêmes les conditions de leur
connexion au monde. L'excellence, que l'on peut traduire ici par la qualité
de l'articulation entre le global et le local, doit donc être recherchée par
d'autres moyens. Mais même en dehors des espaces d'accueil aménagés,
l'obstacle principal reste la difficile mobilisation des terres, encore aggravée
par la complexité des statuts fonciers. L'entrée foncière apparaît donc comme
la plus révélatrice de ces efforts d'articulation, qui ont largement fait appel
au cours de ces dernières années à une arme efficace et limitée à la fois : la
dérogation.
Un principe de base provisoire : la dérogation
La dérogation est vue par les autorités marocaines actuelles comme un
moyen de lever les blocages au cours de la période transitoire, nécessairement
Critique économique n° 25 • Automne 2009 49
Jean-Luc Piermay
longue, durant laquelle le système réglementaire, pour ne pas parler du
système sociétal, n'a pas encore fait l'objet des indispensables réformes pour
“se mettre au niveau”. La logique est celle du passage du règne de Hassan II,
pendant lequel les préoccupations sécuritaires ont dominé, au règne de
Mohammed VI, marqué par la volonté de modernisation et de
développement économique, mais confronté à de lourdes pesanteurs sociales.
Avec la consigne de tout faire pour favoriser l'investissement, deux
pouvoirs de dérogation ont été donnés aux walis, représentants de l'Etat
dans les Régions. Le premier est celui de mobilisation des terres du Domaine
privé de l'Etat, le second de modifier la destination urbanistique des terres,
en autorisant d'autres affectations pour les terres désignées sur les plans
comme étant “à vocation agricole”. Ces deux dérogations permettent de
lever deux hypothèques fortes léguées par le règne précédent. Au cours de
ce dernier, les campagnes de “marocanisation” de l'économie, que l'on
reconnaît aujourd'hui comme ayant été une catastrophe pour celle-ci, avaient
considérablement augmenté le Domaine privé de l'Etat en milieu rural.
Quant à la seconde dérogation, elle brusquait un milieu social rural rétif
au changement, limitait grandement le pouvoir des élus locaux et levait
l'impossibilité pour les étrangers d'acquérir des terres agricoles. Or, les besoins
en terrains des entreprises peuvent être satisfaits surtout hors des
périmètres urbains.
Mais la dérogation prend aussi une autre dimension, liée à la volonté
de s'extraire des pesanteurs administratives. Toute opération d'aménagement
rencontre une très forte inertie, ne serait-ce qu'à cause de la rétention des
informations foncières par les services concernés. Alors que les projets des
administrations classiques sont empêtrées dans ces difficultés, les projets
prioritaires, que l'on pourrait définir comme soutenus voire commandés
par le roi, bénéficient de conditions exceptionnelles. Ainsi en est-il du port
de Tanger-Méditerranée et du grand parc industriel (500 ha) de Jorf
(7) Le site de Jorf Lasfar Lasfar (7), pour lesquels des procédures d'expropriation de grande
est situé à 17 km d'El ampleur ont eu lieu avec des moyens considérables sous le parrainage de
Jadida et à 119 km de
Casablanca, à l'extrémité conseillers du roi, ainsi que de l'aménagement de la vallée du Bouregreg
sud-ouest de l'aire (Rabat-Salé), dont les terrains ont été soustraits de la compétence des
métropolitaine centrale. collectivités locales.
Il est constitué d'un port
artificiel destiné
Si la dérogation constitue actuellement un outil majeur de la réactivité
notamment aux et de l'articulation des logiques globales et locales, ce système ne peut avoir
phosphates et du seul qu'un temps. Le stock de terres publiques intéressantes par leur localisation
parc industriel du pays
actuellement susceptible
ne peut que diminuer rapidement ; le constat inquiète déjà les responsables
de recevoir les entreprises casablancais et tangérois, qui entendent ne plus le gaspiller. Pire, le recours
à risque. constant à la dérogation perturbe le fonctionnement des administrations
publiques, qui voient des décisions mûrement réfléchies et concertées
finalement contournées par des directives venues d'en haut. C'est à Tanger
que le cas est le plus évident, en raison de l'importance des enjeux définis
pour cette ville par le pouvoir central au cours de ces dernières années. Pour
50 Critique économique n° 25 • Automne 2009
De nouveaux lieux-frontières au Maroc. La production d’espaces compétitifs pour l’entreprise
que “la dérogation ne devienne pas la norme”, il faut modifier les normes
désuètes. Mais les réformes ne se profilent guère, et l'affectation de terres
“à des activités dérogatoires” par les plans d'urbanisme (Casablanca) est
un nouveau subterfuge qui ne fait que prolonger l'attente.
Un champ d'interface privilégié : le foncier
Parmi les obstacles que la dérogation permet de contourner au moins
partiellement, figure en première ligne le foncier. Hormis le Domaine privé
de l'Etat, une de ses caractéristiques est d'être coûteux financièrement dans
le voisinage des grandes villes, alors que beaucoup d'entreprises étrangères
s'attendent à des aides importantes de l'Etat pour faciliter leur implantation.
Les promoteurs de zone industrielles eux-mêmes, s'ils ne bénéficient pas
de terrains publics, peinent à mobiliser du foncier. Les propriétaires privés
vendeurs potentiels rechigneraient à céder leurs terres pour de l'industrie,
et les promoteurs préfèrent le logement, même social, fortement aidé et
exonéré. Toujours est-il que, confrontés à une pénurie, les responsables
casablancais cherchent les moyens de “convertir un investissement
résidentiel en investissement d'entreprise” (8). (8) Entretien avec
Mais la question foncière est de plus inextricable, surtout pour une M. Chater, chef du
Département d'aide aux
entreprise extérieure peu au fait de la situation marocaine. Elle est inextricable investisseurs du Centre
par la multiplicité des statuts fonciers. Outre le Domaine privé de l'Etat régional d'investissement
(qui dépend d'ailleurs de plusieurs services et collectivités institutionnelles, du Grand Casablanca.
inégalement ouverts à la cession de leur sol) et le Domaine public de l'Etat,
il existe des terres privées (melk), des terres collectives (dépendant des
collectivités ethniques), des terres habous (religieuses) et des curiosités comme
les terres guich et les anciens statuts du protectorat espagnol au Nord. Mais
les terres habous, guich et collectives sont placées sous la tutelle
d'administrations. Pour compliquer le tout, ces différents types de terre
peuvent êtres immatriculés ou non. La question foncière est aussi inextricable
par les pratiques de rétention de l'information par les administrations qui
en gèrent les différents statuts. Ainsi, les cartes foncières ne sortent pas des
services, y compris pour les besoins de la gestion territoriale. Enfin, la
question foncière est inextricable, mais cela est plus classique, du fait des
stratégies des détenteurs des terres qui, dans le cas des terrains industriels,
comprennent des indivisions avec leur cortège de blocages et de conflits,
des imbroglios familiaux, des mises en hypothèque (le crédit hypothécaire
est une des rares sources de financement bancaire des entreprises) et parfois
des saisies bancaires qui se heurtent aux complexités précédentes. On
comprend dans ces conditions l'importance pour l'investissement des
dérogations permettant la mobilisation du Domaine public de l'Etat et,
parfois, des terres collectives.
Cette incursion dans un domaine faisant particulièrement obstacle à
l'investissement des entreprises apporte une dimension supplémentaire à
l'idée de frontière : l'existence de “passeurs”, capables d'articuler les logiques
Critique économique n° 25 • Automne 2009 51
Jean-Luc Piermay
distinctes de l'entreprise et du milieu local. La dérogation ne devrait avoir
qu'un temps, surtout à l'échelle pratiquée actuellement. Mais l'intervention
des passeurs est durable, car la gestion des différentiels existant entre logiques
suppose des compétences particulières et un sens de l'articulation. Parmi
les passeurs de frontières que croisent les entreprises, on trouve les Centres
régionaux d'investissement (C.R.I.), bras droits des walis en ce domaine.
On a aussi signalé les sociétés gestionnaires des parcs industriels, qui
accompagnent leurs attributaires, leur proposent des systèmes de “guichets
uniques” (à l'image des C.R.I.) et qui, de plus, résolvent pour eux la question
cruciale du foncier. Enfin, les hommes politiques, pour l'instant confinés
aux cercles les plus proches du roi, jouent parfois ce rôle. Mais ils ne sont
pas seuls, et l'évocation d'un cas d'une autre nature permet d'approfondir
cette idée de “passeur de frontière”. Un entrepreneur de la zone industrielle
de Moghogha (Tanger), membre d'une grande famille locale située à la lisière
entre affaires, politique et trafics, possède sur celle-ci depuis les origines
de la zone trois lots portant des usines en activité. Plus récemment, il a
acheté sur cette même zone deux parcelles à des sociétés en cessation
d'activité, plus une parcelle sur la nouvelle zone de Gzenaya, le tout “au
flair”, sans projet précis. En même temps, il avoue voir de meilleures
perspectives dans la spéculation foncière que dans l'activité industrielle et
investir dans ce domaine quand il a de l'argent ; puis il se lance dans une
démonstration prouvant les raisons qui devraient pousser au déclassement
de la zone industrielle où il est installé au profit d'une vaste opération
immobilière. Lui aussi, à sa manière, est passeur de frontière. Ses compétences
se fondent sur sa connaissance du milieu local, notamment grâce à un réseau
social étendu. Mais ce n'est pas l'articulation avec l'international qui
l'intéresse, et il joue de manière préférentielle sur les discontinuités qui
traversent un milieu social dans lequel il est profondément enchâssé. A
l'inverse, les Centres régionaux d'investissement revendiquent fortement
la démarcation par rapport au milieu local. Ils insistent sur leurs pratiques
managériales transparentes, dont ils montrent les différences avec celles des
administrations classiques. Ils se posent en intermédiaires, aptes à tenir les
deux bouts : la confiance des milieux entrepreneuriaux extérieurs et la
capacité d'articuler les segments disjoints du système national. Les sociétés
gestionnaires des parcs font de même, ainsi que, avec moins de
transparence, les conseillers du roi. On mesure à travers ce contraste le
changement, encore partiel, qu'a connu le Maroc en quelques années.
Conclusion
L'analyse révèle de nombreux lieux-frontières au Maroc, dans lesquels
les articulations se nouent de manière préférentielle entre logiques locales
et globales. Ils apparaissent multiformes, parfois aménagés en ce sens,
résultant d'une démarche délibérée et programmée, parfois bricolés en
52 Critique économique n° 25 • Automne 2009
De nouveaux lieux-frontières au Maroc. La production d’espaces compétitifs pour l’entreprise
urgence, lieux potentiellement frontières en attendant que l'entreprise –
presque nécessairement de taille importante – joue de son entregent et de
ses financements pour se raccorder aux réseaux de relations locaux ainsi
qu'aux diverses infrastructures qui la relieront à l'extérieur. Les lieux-frontières
sont loin de n'être localisés que sur les frontières d'Etat ; ils suivent les
courants d'échanges, qu'ils soient humains, économiques, techniques ou
virtuels.
Potentiellement, les lieux-frontières sont-ils partout ? Les espaces d'accueil
des entreprises les plus ambitieux donnent une idée de cette répartition.
Non, ils ne sont pas localisés partout. Ils se nichent auprès des flux d'échanges
les plus importants. Ils sont ainsi en relation préférentielle avec la (grande)
ville (ce qui ne veut pas dire nécessairement en localisation “intra-urbaine”),
ou plutôt avec la métropole, lieu privilégié d'articulation du global et du
local par sa capacité de mise en relation de manière réactive et organisée
(Cavallier, 2005). Mais de par sa proximité avec le grand pôle attractif qu'est
l'Europe, le Maroc possède des frontières “terrestres” (en fait, maritimes)
fréquentées et attractives, car marquées par de forts différentiels. Certes,
l'idée donnée par les parcs industriels n'est que partielle. L'importance des
besoins des entreprises – et notamment des grandes – pousse à la promotion
d'autres lieux-frontières, dont la localisation est aléatoire surtout en fonction
de la disponibilité du sol, à ceci près que l'entreprise a besoin de se trouver
à proximité de lieux connectés, condition qui renvoie une fois de plus à
une certaine proximité de la ville. De leur côté, les parcs industriels et autres
espaces d'accueil ont au moins comme avantage de donner à de petites
entreprises la possibilité d'accéder à une articulation internationale qu'il
leur serait difficile d'obtenir ailleurs dans d'aussi bonnes conditions. Mais
dans ces espaces urbains et métropolitains d'une grande complexité,
l'articulation entre le local et le global suppose l'intervention d'acteurs
appropriés sans lesquels ces lieux-frontières ne pourraient voir le jour. C'est
de ces gestionnaires que dépend la qualité des connexions de toutes sortes
qui sont à mettre en place de part et d'autre des inévitables frontières qui
s'installent au cœur des sociétés mondialisées.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 53
Jean-Luc Piermay
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54 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Le Souss ou la marginalité utile
Réseaux et configuration territoriale
Le Souss se positionne avec ambiguïté dans l’espace marocain. Pointe Sabine Planel
méridionale du « Maroc utile », il fonctionna tantôt comme une porte ouverte IRD, Centre de
sur le Grand Sud, tantôt comme la limite du rayonnement politique recherches de Bondy,
France
marocain, relevant alors d’une marginalité plus ou moins affirmée selon ([Link]@[Link])
les étapes de la formation du territoire national. Ce double héritage confère
aujourd’hui à la région et à ses habitants une identité bien spécifique, à la
fois en dehors et en dedans de l’espace social et politique marocain. Son
poids dans l’économie agricole, dans le secteur touristique comme la
participation de ses élites aux cercles de pouvoir marocains témoignent en
faveur d’une intégration grandissante – et formelle ! – au Maroc
contemporain. En revanche, son rattachement aux provinces rurales et
enclavées du Drâa ou la nouvelle et récente ampleur prise par les
revendications liées à l’amazighité rappellent la situation marginale du Souss
et de ses habitants. Loin de s’opposer aujourd’hui, ces deux caractéristiques
permettent de comprendre les modalités de rattachement de cette
ancienne marge.
Présenter le Souss comme une marge du territoire marocain pourrait
soulever quelques objections. D’abord parce que le Souss se trouve au centre
géométrique d’un territoire très étendu en latitude depuis l’intégration des (1) En 1956, lorsque le
provinces du Sahara marocain (1), autrement appelées Sahara occidental. Maroc prend son
indépendance du
Pourtant, cette remarque ne tient guère si l’on considère que les relations protectorat français, il
centre-périphérie ne se réduisent pas à des rapports géométriques revendique sa
(Reynaud, 1981) ; que l’on pense à la faible centralité du Massif central ! souveraineté sur
l’ancienne province
En effet, et c’est ce que nous voudrions développer dans cet article, la espagnole du Sahara
marginalité est davantage un phénomène dynamique qui se marque par un occidental.
positionnement partiellement en dehors d’aires d’influence, de réseaux et/ou
de flux organisés autour d’un centre. La marge n’est donc pas totalement
en dehors, ni tout à fait en dedans. L’ambiguïté de son positionnement
provoque une forme d’hypertrophie de son caractère multiscalaire. Tous
les espaces se caractérisent par une appartenance à différentes échelles, mais
la marge, du moins telle qu’on l’observe dans le Souss, investit
Critique économique n° 25 • Automne 2009 55
Sabine Planel
particulièrement les complémentarités et les opportunités liées à la diversité
de ses recours territoriaux, puisqu’elle restreint (ou a restreint) ses relations
au centre (Marrakchi, 2007). En partie dépourvue du relais de la centralité
dans sa relation au local et au global, l’espace marginal développe une capacité
d’articulation qui ne peut aujourd’hui laisser les centres indifférents. La
marge devient donc utile.
On observe actuellement dans le Souss des formes organisationnelles
très spécifiques (réseaux associatifs, coopératives agricoles) qui influencent
les modalités de son rattachement à l’espace national. Très ancrés dans la
plaine du Souss, les réseaux de coopération, de dépendance ou plus
généralement d’association qui s’y développent s’ouvrent soit sur le territoire
national, soit en direction de réseaux internationaux (filières d’exportation
des produits de la pêche ou de l’agriculture, présence importante des ONG,
pratiques des coopérations décentralisées). Ce double rattachement
entretient l’ambiguïté de positionnement du Souss ; la présence des Soussis
dans le Makhzen favorise l’intégration de la région au territoire national,
mais son accès direct à l’international lui permet de court-circuiter les relais
nationaux et renforce ainsi sa marginalité. Une marginalité qui n’a cependant
plus rien à voir avec la position de confins que la région connaissait naguère,
une marginalité utile, économiquement efficace, qui intéresse dès lors d’autres
espaces et d’autres acteurs marocains.
Cette position d’équilibre entre les échelles nationale et internationale
repose en partie sur un ancrage local revivifié par le « nouvel ordre politique »
marocain. Il semblerait que les configurations organisationnelles de la société
civile relèvent d’une structuration sociale et historique largement endogène,
bien qu’apparentée à celle de l’aire culturelle berbère. A moins que ce
« régionalisme » soit davantage la conséquence d’une revendication que le
fruit d’un héritage. Quoiqu’il en soit, il est intéressant d’observer que la
marginalité politique et économique de la région se réduit à mesure que
se renforce une marginalité plus « culturelle ».
1. Qu’est-ce que le Souss ?
Qu’elles soient au centre ou à la périphérie d’un espace national, les
régions évoluent. Leur positionnement n’est jamais figé, même si l’épaisseur
du temps et la profondeur de l’espace marquent les pratiques sociales et
finissent par conférer à la région une identité dominante, mais jamais
exclusive (Frémont, 1976, Claval, 1993). La caractérisation d’un espace
régional fait problème (Wackermann, 2001), de même que sa délimitation.
Le Souss, le Grand Souss et la région Souss-Massa-Drâa
Au sens réduit de son appellation toponymique, le Souss correspond
au bassin versant du fleuve du même nom situé entre le Haut Atlas et l’Anti-
Atlas. Encerclée par les contreforts montagneux, cette plaine dispose d’une
56 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Le Souss ou la marginalité utile. Réseaux et configuration territoriale
ouverture sur la façade atlantique, ouverture qui fut exploitée précocement.
En 1505, les Portugais établirent un comptoir et une forteresse sur le site
du bourg d’Agadir el Arba, au débouché de la plaine du Souss. Le Souss
s’étend sur environ 10 % du territoire marocain et regroupe 10 % de la
population nationale.
Deux fleuves, cependant, occupent le cirque montagneux formé par le
Haut Atlas et l’Anti-Atlas : le Souss et le Massa. Les riverains du Massa
appartiennent à la même aire culturelle que les Soussis. Ce n’est qu’à partir
des contreforts méridionaux de l’Anti-Atlas, et vers Tiznit, que les populations
schleuh se signalent par des particularismes culturels plus marqués. Les
paysages du Souss et du Massa connaissent la même évolution :
l’arganeraie, qui les distingue des autres régions agricoles du Maroc, cède
peu à peu la place à de vastes étendues de cultures sous serre où l’on pratique
un maraîchage intensif destiné à l’exportation. En un sens, l’évolution est
encore plus marquée dans la plaine du Massa.
De même, les deux bassins versants ont partagé la même histoire et le
même rayonnement culturel et politique depuis ce cœur arrosé. Au 17e siècle,
cet espace formait un ensemble culturellement et plus ou moins
politiquement unifié avec les régions de l’Anti-Altas et du Jbel Bani (à l’ouest
du coude du Drâa), étendue qui correspond actuellement à la circonscription
administrative de la région du Souss-Massa-Drâa. Occasionnellement, son
rayonnement s’étendit jusqu’à Marrakech : ainsi au 17e siècle, le roi du Souss
devint roi de Marrakech.
Ce Grand Souss connut des évolutions internes similaires, et
l’organisation de son espace fut marquée par un même phénomène de
littoralisation du peuplement et des activités. Alors que la capitale du royaume
du Souss se trouvait à Taroudannt, les Français choisirent le site d’Agadir
pour y établir une capitale provinciale en 1913. Mais quels que furent les
remaniements internes à cette région, la prééminence du Souss sur ce vaste
ensemble ne disparut jamais.
La délimitation de cette aire régionale pose problème, puisque le Grand
Souss se localise à partir de son centre – les plaines du Souss et du Massa –
et de sa fonction économique. Il s’agit donc bien d’une région économique
qui se caractérise par un dynamisme qualifié d’endogène. En considérant
le Souss comme une région économique et non naturelle, nous l’apparentons
au Grand Souss centré sur le Souss et le Massa.
Le Souss, pointe sud du Maroc utile, constitue une région très productive.
La marginalité ne s’y retrouve que dans une certaine extraversion de son
économie, principalement fondée sur l’exportation des produits maraîchers
et sur le tourisme. Sur quelques secteurs de pointe (ceux retenus par le Plan
Emergence (2)), l’économie soussie apparaît très modernisée, le secteur de (2) Programme de
l’agriculture maraîchère en constituant le meilleur exemple, tant du fait planification industrielle.
de la technicité de ses modes de production que de la qualité des politiques
commerciales mises en œuvre localement.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 57
Sabine Planel
(3) Il s’agit ici de la La région (3) constitue ainsi le premier pôle touristique du Maroc ; il
région administrative, du
fait de contraintes
représente 20 % du PIB régional et 16 % des emplois régionaux. En dépit
statistiques. de la variété de l’offre touristique dans la région, la station balnéaire d’Agadir
(4) Il s’agit d’une conserve la prééminence (4). L’agriculture génère 12 % du PIB régional et
prééminence du tourisme 16 % des emplois. Le Souss-Massa constitue la première zone primeuriste
littoral renforcée par le du Maroc, le maraîchage arrive en tête, suivi de l’agrumiculture : avec, par
Plan Azur. Elle se marque
récemment par la exemple, 95 % des exportations nationales de tomates et 50 % des
constitution de la exportations nationales d’oranges. L’agriculture dans cette région est moderne
nouvelle station balnéaire (sous serre) et extravertie (exportatrice). La région de Chtouka-Aït-Baha
à quelques kilomètres au
nord d’Agadir, sur le site fut ainsi la première région marocaine à posséder une bourse des primeurs.
de Taghazout. En Le rayonnement agricole du Souss s’observe également au niveau national,
comparaison, les efforts où la région assure 43 % de la production nationale d’agrumes et 65 % de
réalisés pour développer
un tourisme intérieur
la production de primeurs.
sont faibles : un pays Un secteur industriel marqué par une forte présence de PMI spécialisées
d’accueil touristique est dans l’agroalimentaire, notamment dans la ville d’Agadir, et un secteur de
ainsi en construction
dans l’arrière-pays direct
la pêche dynamique participent également à la diversification économique
de Taghazout, d’autres de la région. Le pôle du Grand Agadir (5) génère ainsi 39 % du PIB régional,
projets sont en cours, et 28 % de l’emploi régional (90 % s’il l’on prend uniquement en compte
mais les objectifs fixés à
des niveaux de
l’emploi industriel).
fréquentation d’un D’importants contrastes socio-économiques marquent l’organisation du
volume équivalent à 15 % Souss et distinguent les régions du Massa de celles de Taroudannt, qui
de la fréquentation
apparaissent de plus en plus comme un hinterland. La province de Chtouka-
littoral semblent
aujourd’hui hors Aït-Baha (Massa) constitue le deuxième bassin d’emploi de la région et
d’atteinte. recrute aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la région. Du fait de ses
(5) Délimité par le Plan activités principalement, le Massa semble plus soussi que le Souss. Ce
Emergence. contraste entre les régions intérieures et littorales est encore plus marqué
si l’on prend en compte la totalité de la région administrative : Grand Souss
et Drâa. La région administrative du Souss-Massa-Drâa voit ses
performances productives nettement diminuées par la présence en son sein
des espaces pauvres, ruraux et enclavés du Drâa (provinces de Ouarzazate
et Zagora). En dépit des parentés historiques et culturelles, le contraste socio-
économique entre les deux espaces est fort. La province de Zagora se
caractérise par un niveau général de pauvreté et de sous-équipement
important. Si celle de Ouarzazate peut apparaître mieux dotée que sa voisine,
l’essentiel de ce dynamisme provient de soutiens extérieurs : les projets royaux
y sont nombreux, et les ONG soutiennent largement un dynamisme local
qui peine à prendre son essor. La province montre ainsi l’exemple en matière
de gouvernance locale : presque toutes les communes disposent d’un Plan
de développement économique et social à la suite d’une expérience-pilote
conduite par l’UNICEF.
Un confin berbère
Historiquement, le Souss fut tantôt en dehors, tantôt en dedans de
l’emprise du Makhzen, il fut néanmoins toujours sous son contrôle
58 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Le Souss ou la marginalité utile. Réseaux et configuration territoriale
administratif par la présence des potentats locaux (caïds, kébirs et autres
représentants du pouvoir central). Comme toutes les marges de l’empire,
son basculement dans le Maroc se faisait autour de rapports de force évolutifs
entre les tribus locales et le palais (Ennaji, Pascon, 1988). En dehors, le
Souss était une province rebelle et agitée, en dedans, elle put être l’une des
plus paisibles et des plus prospères du royaume.
Comme d’autres marges également, cet espace entretient une filiation
ambiguë avec le Makhzen du sultan. Deux maisons autochtones se partagent
l’autorité sur le Souss, celle du Tazeroualt et celle du Tafilalt, et leur liens
avec le sultan varient. Pour évoquer brièvement la complexité de cette région
qui fonctionna à la fois comme un confin et comme un berceau dynastique,
retenons simplement qu’au 17e siècle le prince Moulay Zidane, le roi du
Souss, n’est autre que le fils du sultan saâdien Ahmed el Mansour (1578-
1603), il fut appelé dans le Souss par les tribus locales et reçut le soutien
d’un grand Saint local, Sidi Abdallah Ou Mbark, de l’oasis d’Aqqa (SE de
Tafraout).
Cette remarque doit nous permettre de nuancer l’opposition simpliste
que nous avons posée entre les régions centrales (blad al makhzen) et les
régions périphériques (blad al siba), dans un royaume où les situations de
marginalité sont complexes. Elles s’expriment tantôt du point de vue familial,
les confédérations de tribus ne partageant pas toujours une même obédience
politique et/ou religieuse dans un même ensemble régional, tantôt d’un
point de vue chronologique ; une même famille, ou branche familiale,
pouvant appartenir au makhzen sur une génération et ne plus y appartenir
à la génération suivante. L’ensemble de ces positionnements s’inscrivent
dans l’espace et participent de ses recompositions.
L’ambivalence de cette situation périphérique s’observe encore
aujourd’hui dans le positionnement politique et social de la région,
notamment à travers l’existence d’organisation associatives et politiques
spécifiques. Iligh constitue un réseau associatif regroupant environ 300
associations de développement local de profils divers. Constituée sous
Hassan II, cette association politique devait faciliter la coordination entre
l’Etat central et les populations du Souss. Depuis les années 90, ce rôle
d’interface s’est étendu à l’ensemble des acteurs du développement local
(ADL et ONG). L’association initiale s’est constituée en réseau associatif
et son action s’est peu à peu étendue aux régions du Drâa, à mesure que
le Souss rayonnait dans cette direction à la faveur des recompositions
administratives régionales.
Comme son nom l’indique, l’association se caractérise par une
position complexe dans la structuration socio-politique du territoire
marocain. Le royaume d’Iligh constituait un ancien Etat satellite du royaume
chérifien qui permit aux sultans d’étendre leur influence en direction des
espaces méridionaux (Pascon, 1984). Son histoire fut marquée par l’âpreté
de sa résistance à l’Etat chérifien tout autant que par la force des liens
Critique économique n° 25 • Automne 2009 59
Sabine Planel
dynastiques qui les unissaient. Aujourd’hui encore, le réseau constitue un
nouveau relais makhzenien mais se distingue par une activité de lobbying
régional intense et relativement originale dans la configuration actuelle de
la société civile marocaine, dont le développement reste faible.
Les membres du bureau de direction du réseau sont tous des notables
du Souss, reconnus localement et nationalement, du fait de leur situation
dans des organes d’action ou de décision nationaux : l’actuel président est
un homme d’affaire ayant appartenu au ministère de l’Habitat, le président
délégué, un secrétaire au Haut Commissariat au Plan, les vices-présidents
appartiennent à la chambre de commerce ou à la municipalité d’Agadir…
Tous, par leurs positions professionnelle et sociale sont en mesure d’exercer
une activité de lobbying auprès des différentes administrations.
Les autorités et autres acteurs locaux conscients des opportunités offertes
par cette interface d’un nouveau type sollicitent régulièrement le réseau
afin de solutionner des problèmes locaux : accélération de procédures
administratives ou recours en cas de litige. Cette fonction de recours permise
par le réseau correspond bien à une pratique de contournement des relations
centre-périphérie qui structurent également l’ensemble du territoire national.
Ici la position marginale du Souss se retrouve dans sa capacité à ajouter
un pôle nouveau (le réseau) dans des relations en théorie bilatérales
(descendantes et ascendantes) qui marquent les relations centre-périphérie
dans le cadre d’un territoire national. Dans cette triangulation des rapports
de force, les grilles de lecture binaires ne fonctionnent plus, et les situations
locales dévoilent alors toute leur complexité. Dernièrement, le caïd de la
commune rurale d’Imi Mqourn (Province de Chtouka Aït Baha) fut contacté
(6) Au motif qu’entre par les habitants d’un douar à qui le président de commune refusait la
temps ils avaient mal voté construction d’une citerne (6) décidée lors d’un précédent conseil
lors des élections communal. Le caïd, après un recours administratif auprès du gouverneur,
législatives.
saisit alors le secrétariat d’Iligh afin d’accélérer la procédure de recours et
(7) Au niveau individuel,
les doubles proximités
de faire pression sur le président de commune en question. Les relations
locales et nationales que le réseau entretient avec les autorités locales élues et les représentants
existent depuis longtemps de l’Etat déconcentré (caïd) sont complexes. Que représente Iligh dans ce
et soutiennent la
cohésion nationale, tout
cas de figure ? Une force locale, centrale ou décentralisée ? Cette confusion
en l’alimentant de plus en des repères quand les forces centrifuges et centripètes se confondent nous
plus difficilement dans semble tout à fait caractéristique d’une situation de marginalité.
un contexte de
démocratisation des
Les structures telles Iligh sont encore rares, elles constituent un vecteur
sociétés. Le parcours et la décisionnel renouvelé qui exploite des solidarités territoriales formalisées
récente nomination de dans le cadre d’une structure associative ou dans n’importe quelle autre
l’homme d’affaire,
président du conseil
organisation émanant de la société civile (7). Cette structure renouvelle
régional de la région entretient et surtout promeut une solidarité soussie, dont il importe peu
Souss-Massa-Drâa, Aziz qu’elle soit effectivement ancienne et qu’elle constitue comme beaucoup
Akhenouch, au ministère
le revendiquent le terreau d’un certain dynamisme local. La part que l’héritage
de l’Agriculture en
témoigne assez sociétal joue dans la réussite et l’existence de ces solidarités locales est sans
explicitement. doute importante mais non exclusive.
60 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Le Souss ou la marginalité utile. Réseaux et configuration territoriale
Le facteur culturel joue certes un rôle dans la position marginale du
Souss, mais les relations que la culture soussie entretient avec l’identité
berbère sont complexes et évolutives et brouillent la spécificité soussie.
Aujourd’hui, dans l’ensemble du royaume, l’identité berbère connaît une
nouvelle phase de construction favorable au redéploiement d’une culture
soussie. L’amazighité est un mouvement qui se développe et dont les
revendications augmentent (Gallaoui, 2007). En inaugurant l’IRCAM –
Institut royal de la culture amazighe – Mohammed VI reconnaît cette culture
dans le cadre national (8). Les festivals berbères se multiplient et permettent (8) L’AMDH a également
au Souss de tirer partie de sa marginalité culturelle : le festival Timitar déposé une demande
récente pour
d’Agadir a aujourd’hui une portée nationale évidente. reconnaissance officielle
Longtemps l’amazighité des populations a constitué dans le royaume de l’amazighe dans la
marocain un facteur de marginalisation important, d’autant plus facilement Constitution, afin de
lutter contre la
que ce trait ethnique ou culturel était lié à la ruralité des habitants : les discrimination dont
populations berbères demeurent rurales à 60 %, alors que la moyenne étaient victimes les
nationale (tous groupes confondus) ne l’est qu’à 44 %. La caricature qui Berbères.
oppose des villes arabes à des campagnes berbères a longtemps marqué les
esprits et a entretenu la spécificité soussie.
Les spécificités culturelles soussies ne se limitent pourtant pas à leur
amazighité. Tous reconnaissent au Maroc l’existence d’une solidarité soussie
et la présence d’un esprit d’entreprise particulier (notion d’« Aït-
débrouille »). Ces représentations, que l’on retrouve à peu de choses près
pour décrire les milieux d’affaires fassis, sont constitués d’héritages divers
: l’historien Paul Pascon a ainsi insisté dans son étude de la dynastie
chérifienne du Souss sur la combinaison entre le rôle mystico-religieux du
chérifisme et l’accumulation de la puissance matérielle (Pascon, 1984).
Ces représentations ne témoignent d’une réalité régionale que dans la
mesure où elles orientent les pratiques et les actions des acteurs concernés.
La question d’une spécificité de la configuration socio-économique du Souss
doit donc être abordée dans une dimension historique. Ainsi, le
développement des réseaux de solidarité qui fait la spécificité organisationnelle
de cette région rencontre-t-elle actuellement au Maroc une dynamique de
réétalonnage politique ou, plus modestement, de décentralisation favorable
à son extension. La constitution d’Iligh témoigne explicitement d’une volonté
centrale de constituer de nouveaux relais, ou lieux d’interface locaux, de
même que l’encouragement à la constitution des associations de
développement local et des coopératives participe d’un effort descendant
de construction ou de réveil des pouvoirs locaux.
A la faveur de la récente reconnaissance de la culture amazighe et de
l’évolution des relations interculturelles au Maroc, le fond culturel
amazighe/soussi est un vivier que les populations du Souss parviennent à
exploiter (Metalsi, 2007). D’abord, mais dans une moindre mesure, par la
valorisation d’un patrimoine architectural et artisanal destiné à diversifier
l’offre touristique régionale, mais plus encore par le développement de
Critique économique n° 25 • Automne 2009 61
Sabine Planel
configurations organisationnelles et un attachement au territoire/terroir
marqué qui soutiennent un développement économique en essor.
2. Quel(s) usage(s) faire de la marginalité ?
Nous l’avons vu, les facteurs de marginalisation sont pluriels. Nous
voudrions en retenir deux dans cette partie – la distance et la culture – afin
d’observer la variété des traitements dont ils font l’objet par les différents
acteurs du développement, et quel(s) usage(s) ces acteurs peuvent tirer de
configurations socio-spatiales marginales.
Une région éloignée du centre
Dans la configuration politico-territoriale du Maroc, la marginalité a
pu être un atout lorsque l’Etat central se comportait comme une puissance
prédatrice, moins quand il endossait les responsabilité d’un Etat
développeur, comme il le fit à partir des années 30. La position de
marginalité, voire de relégation, qui fut la sienne un temps, permit au Soussi
de construire des relais, des relations qui lui étaient propres et qui ne
transitaient pas nécessairement par la capitale. Dans une même logique,
les relations qui se construisirent plus ou moins tardivement avec la capitale
témoignent de modalités spécifiques.
(9) Zone métropolitaine Aujourd’hui la distance qui sépare le Souss de la région centrale (9) est
qui s’étend de Casablanca traitée différemment au niveau local ou national. Le centre est désormais
à Rabat et dont
l’attractivité ne cesse de préoccupé par la volonté de raccourcir les distances avec cette périphérie
se renforcer. devenue utile, parce que productive. La réalisation d’un tronçon
(10) En juin 2004, une autoroutier devant relier Agadir à Marrakech, pourtant décidée par Hassan II
convention était signée ne fut véritablement engagée qu’en 2004, quand furent débloqués les fonds
entre la Société des
Autoroutes du Maroc
supplémentaires nécessaires (10). Les travaux commencèrent en 2006, et
(ADM) et le Fonds le tronçon devrait être opérationnel en 2009. Le contexte géopolitique a
Hassan II de évolué : aujourd’hui, l’ouverture de la région sur le reste du territoire national
développement
économique et social.
ainsi que sa situation de passage vers les provinces du Sud font de
l’articulation d’Agadir au reste du réseau national de transports une priorité
du royaume. Les efforts et investissements de l’Etat vont dans ce sens : la
direction régionale de l’Equipement travaille donc à l’élargissement de la
nationale doublant la future autoroute.
Localement, l’effort d’équipement et de désenclavement est bien relayé,
mais il ne suppose pas nécessairement un passage par le centre. Il se caractérise
d’une double manière : l’amélioration du réseau routier intérieur à la région,
et notamment rural, et le développement des capacités aéroportuaires de la
région administrative. L’ensemble des acteurs locaux participent activement
au cofinancement des travaux d’aménagement du réseau routier rural,
notamment dans le cadre du PNRR2 : les ADL plus ou moins aidées par
l’argent de l’émigration soutiennent les dépenses communales, et le Conseil
régional finance la voie rapide qui relie Agadir à Taroudannt. Le réseau routier
62 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Le Souss ou la marginalité utile. Réseaux et configuration territoriale
rural de la province de Chtouka-Aït-Baha est ainsi presque achevé à l’exception
de quelques communes rurales encore enclavées. De même, les taux
d’équipement en routes rurales ou électricité sont assez élevés dans le Souss
(80 % et plus), le désengagement financier de l’Etat ne constituant pas dans
la région un obstacle majeur à la réalisation des investissements.
Dotée d’un aéroport international à Agadir, le Souss constitue une région
éloignée du centre, assez bien équipée mais non enclavée. Si, il y a peu, les
Soussis pouvaient faire l’économie d’un passage par la métropole
marocaine, aujourd’hui il semblerait que l’ouverture de la région se joue
également à cette échelle, et pas uniquement au niveau international, du
fait de la métropolisation grandissante de la région centrale.
De la touiza à la coopérative, formalisation des institutions
traditionnelles
Nous voudrions envisager dans cette partie l’hypothèse soutenue par
K. Askour (2007) dans une thèse de doctorat en sciences économiques qui
suppose que l’importance et le succès des organisations coopératives dans
le Souss, et notamment dans le secteur agro-alimentaire, s’expliqueraient
par un héritage sociétal spécifique favorisant ce type d’institution. Les formes
traditionnelles d’entraide se seraient converties en des formes plus modernes
de coopération institutionnalisées.
Les pratiques traditionnelles d’entraide et de coopération sont une
constante du monde rural. Le tadâ et le ljmaât (ou l’anfalis) représentent
des institutions socio-économiques berbères du Souss et du Moyen-Atlas.
Ces systèmes basés sur la complémentarité des terroirs et la solidarité des
groupes sociaux se retrouvent également dans le monde arabe. La touiza
désigne ainsi un système de solidarité et de coopération collective entre tous
les membres de la tribu amazighe, il prend des dénominations différentes
selon qu’il se charge de la gestion des pâturages et du gardiennage des
troupeaux, des greniers, de l’eau, de l’organisation des récoltes… et de toutes
autres activités qui engagent la totalité de la communauté. De fait, comment
expliquer qu’elles perdureraient davantage dans le Souss qu’ailleurs ?
Aujourd’hui, la région du Souss-Massa-Drâa est celle qui possède le plus
grand nombre de coopératives agricoles au Maroc, devant les régions de
Doukkala et de l’Oriental : soit 535 coopératives et deux unions de
coopératives (Askour, 2007). Surtout présentes dans la province d’Agadir,
les coopératives sont moins nombreuses dans les autres provinces, y compris
dans celle de Chtouka-Aït-Baha. Elles travaillent à 90 % dans le secteur
agricole (arganeraie, élevage, laiterie), constituent des unités de taille variable
(entre 30 et 700 employés) et représentent des agents économiques
compétitifs pleinement engagés dans la modernisation de leur processus
de fabrication et de commercialisation.
La COPAG, la première centrale laitière du Maroc, illustre bien le succès
rencontré par certaines de ces coopératives. Basée à Taroudannt, l’entreprise
Critique économique n° 25 • Automne 2009 63
Sabine Planel
a été fondée en 1987 par 39 agriculteurs, elle compte aujourd’hui
165 adhérents (dont 60 coopératives, soit un total de 10 500 producteurs).
Son capital s’élève à 1,4 million de dirhams et elle emploie 2 500 personnes.
Cette centrale laitière opère une diversification de ses activités (des
productions végétales à l’agro-alimentaire) et maîtrise en partie ses procédés
de distribution : les produits de la marque Jaouda sont présents dans la grande
distribution au niveau national.
Comment expliquer le développement de ces structures ? Faut-il y voir
un mouvement spontané et endogène au Souss ? L’hypothèse nous semble
peu probable tant ce phénomène rencontre des dynamiques nationales et
internationales convergentes. La libéralisation des exportations en 1987 ainsi
que le mouvement de décentralisation et de renforcement des pouvoirs
locaux, largement éradiqués par le Protectorat, participent pleinement de
cette réorganisation du secteur agricole dans le Souss. La reconnaissance
des mutuelles agricoles est ancienne : elle fut promue par un dahir royal
de 1919. En 1962, l’ODCO (Office du développement et de la
coopération) fut créé afin de renforcer l’économie sociale et de réveiller les
structures traditionnelles. Le mouvement de création des coopératives
s’accéléra sensiblement à partir de 2000, sans doute à la faveur d’un
mouvement de structuration de la société civile dépassant largement le
contexte soussi. Un même mouvement de structuration des sociétés locales
s’observa nationalement à travers la création des associations locales de
développement (ADL), qui remplacent depuis 1959 les j’maa traditionnelles.
La conversion des institutions traditionnelles en organisations modernes,
reconnues et organisées par la loi, est donc bien un phénomène commun
à l’ensemble du Maroc et ayant pour fonction d’asseoir le processus de
décentralisation. Mais dans le Souss, cette dynamique s’ancre mieux
qu’ailleurs. Le mouvement coopératif est ancien, les plus anciennes
coopératives datent de la fin des années 60, et les ADL y sont nombreuses,
environ 4 000, toutes tailles confondues. Elles bénéficient certes d’une
structuration sociale favorable à ce type de regroupement. Une structuration
qui témoigne selon nous tout autant d’un processus de réinvention actuel
que d’un héritage de la tradition que partage l’ensemble des groupes sociaux,
notamment ruraux, du royaume marocain. La mobilisation des
représentations culturelles et leur inscription dans de nouvelles formes
organisationnelles résultent d’une double convergence : des mouvements
descendants de réveil et de structuration des pouvoirs et des identités locales
ainsi que les opportunités offertes par une position marginale dans un
contexte de mondialisation affirmée et encouragée.
3. Utilité économique et intégration territoriale
Les spécificités de l’espace et de la société soussis sont bien réelles. Elles
s’expliquent davantage par les opportunités qu’offre une position de marge
64 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Le Souss ou la marginalité utile. Réseaux et configuration territoriale
dans une économie mondialisée que par un profil culturel jugé favorable
à « l’esprit d’entreprise » ou aux solidarités locales. Dans la triangulation
des forces qui animent le jeu territorial des marges plus fortement que dans
d’autres régions – et dans des phénomènes de relégation qui les obligent
à renforcer, voire à construire des positions de contact avec l’extérieur –
les marges peuvent bénéficier d’une position avantageuse dans des échanges
mondialisés et décentralisés. A condition, toutefois, que le contexte national
n’y fasse pas opposition, ce qui n’est nullement le cas de l’Etat marocain
qui cherche au contraire à ouvrir son espace national.
Cette position de marge caractérise les formes et les modalités
d’articulation et d’intégration du Souss au reste du territoire marocain. Deux
mouvements guident cette intégration territoriale : le premier, davantage
porté, mais non exclusivement, par des acteurs centraux, consiste à vouloir
récupérer et encourager le dynamisme local, notamment dans ses
dimensions productives. Le second, plutôt local, ou du moins localisé,
cherche à l’étranger des financements qui font défaut au niveau national,
plus encore depuis que l’Etat marocain se désengage financièrement de
l’action locale.
La mise en réseau constitue un mode d’articulation des régions de plus
en plus efficient dans un espace mondialisé (Illeris, Jackson, 1990), et le
Souss ne semble pas échapper à cette dynamique. Aussi nous pensons qu’il
faut voir dans ce recours privilégié à des formes organisationnelles souples
une conséquence de la mondialisation davantage qu’une spécificité
culturelle, soussie ou même marocaine.
La captation des sources externes de financement
La marginalité de la région a renforcé son autonomie et le développement
de relais extranationaux permettant l’accès à des financements internationaux.
Cette capacité intéresse aujourd’hui le centre. Différentes structures
témoignent dans le Souss de la proximité de bailleurs de fonds
internationaux : les ONG, la coopération décentralisée ou les migrants de
retour et Marocains résidant à l’étranger.
La présence dans le Souss d’ONG internationales explique largement
le développement et la structuration du tissu associatif local. En un sens,
elle participe à sa constitution. Impliquées dans des programmes de
renforcement de capacités, de bonne gouvernance tout autant que dans le
co-financement d’actions locales, ces ONG (11) organisent et restructurent (11) Principalement GTZ
le mouvement associatif. Le rôle de la GTZ dans l’Arganeraie est exemplaire et USAID.
de l’incidence des structures et politiques internationales sur le
développement local. Présente au Maroc depuis 1999, la GTZ est aujourd’hui
très active dans le Souss, à la fois sur des projets de renforcement de capacité
et de préservation du milieu naturel (eau et arganeraie) : la mise en place
du réseau associatif RARBA doit beaucoup aux programmes de formation
organisés par la GTZ. En 1992, une association de développement local
Critique économique n° 25 • Automne 2009 65
Sabine Planel
se constitue à Oulet Teïma ; en 1996, pour obtenir une meilleure visibilité
vis-à-vis des bailleurs de fonds et pour réduire la concurrence entre les
associations voisines, elle fédère d’autres associations des environs. Son
responsable assiste en 1999 à une formation sur l’approche participative
délivrée par la GTZ, un an après que l’arganeraie ait été classée « réserve
de biodiversité » par l’UNESCO. Rapidement, les associations d’Oulet Teïma
obtiennent de petits projets de renforcement de capacités. En 2002, pour
atteindre une masse critique plus importante, le réseau RARBA est constitué
sur les principes de l’approche participative ; il maintient de nombreuses
opérations de collaborations avec la GTZ. Par les financements et la
formalisation institutionnelle qu’elles produisent, les ONG internationales
reconstituent les solidarités locales par le biais des ONG locales.
De même, les financements et les idéaux portés par les migrants de retour
ou les Marocains résidant à l’étranger revitalisent à un niveau plus local
encore les solidarités villageoises. Le Souss est depuis longtemps une terre
d’émigration ; l’exode rural est significatif et ancien en zone de montagne
mais jadis il s’orientait vers les villes marocaines : Agadir, Casablanca ou
Rabat. Aujourd’hui, la nouvelle ampleur des mouvements migratoires,
notamment tournée vers l’Europe, se lit dans l’organisation du milieu
(12) Voir l’exemple de local (12). Les initiatives individuelles sont nombreuses et participent
l’association « Migrations davantage à l’évolution de la société locale et à une certaine prise de
et développement »,
développé par Nadia
conscience et d’engagement dans des actions normées de développement
Bentaleb dans l’article local qu’au financement proprement dit de ces mêmes actions. Par la création
« Développement local et d’associations villageoises, d’associations de développement local et autres
aménagement du
territoire dans le Souss
ONG locales, les populations du Souss accèdent à un nouveau statut
marocain ». institutionnel et deviennent des interlocuteurs privilégiés des instances
nationales chargées du développement économique et social. Leurs
relations avec le centre s’en trouve considérablement modifiées.
Cette convergence des apports extérieurs et leur impact sur la
structuration du milieu local produisent des effets de rentabilité
intéressants. A mesure que les efforts se concentrent dans le Souss, les
partenariats s’enrichissent et les bailleurs de fonds exploitent la diversité
des acteurs locaux. Ainsi, la coopération décentralisée s’appuie sur la richesse
du tissu local préexistant et le soutient tout à la fois. La région du Souss-
Massa-Drâa est engagée dans des programmes de coopération décentralisée
avec différents partenaires : principalement la France (Aquitaine, Hérault,
Hauts-de-Seine) depuis 2003-2004 mais aussi les îles Canaries depuis 1994
ou la Tunisie. Désormais, principalement engagée dans des opérations au
(13) Association des
niveau régional et sur la ville d’Agadir, la coopération décentralisée avec
producteurs et l’Aquitaine a su utiliser les ressources organisationnelles offertes par le Souss.
exportateurs de fruits et En 2003, une action visant à la mise en place d’un dispositif de formation
Légumes, son siège est
par alternance des jeunes ruraux de la vallée du Souss a été conduite en
basé à Casablanca mais sa
représentation est forte partenariat avec des lycées agricoles et la COPAG. En 2005, c’est avec
dans le Souss. l’APEFEL (13) et l’Institut agricole Hassan II d’Agadir que la région
66 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Le Souss ou la marginalité utile. Réseaux et configuration territoriale
Aquitaine a entamé une action de renforcement de la filière agricole des
fruits et légumes.
Les interactions qui naissent de ces formes multi-scalaires d’investissement
financier et technique ont un impact sur le jeu territorial local et influencent
surtout les relations que cette marge entretient avec son centre, les modalités
de son intégration au territoire marocain.
A la rencontre des dynamiques locales et nationales
Considérer la marginalité du Souss du point de vue des dynamiques
d’exclusion, de relégation ou d’enclavement est désormais chose impossible,
tant l’on observe une convergence des intérêts et des dynamiques locaux
et nationaux dans cette région. A mesure que le Souss et ses habitants se
forment aux nouvelles normes du développement international et à mesure
que le centre souhaite engager un nouveau dialogue avec ses régions, une
nouvelle communauté de langage rapproche ces deux échelles qui fait fi
des anciens cloisonnements. Sur la voie d’un nouveau partenariat, le centre
et le Souss exploitent les intérêts réciproques de cette collaboration. A travers
les quelques exemples que nous présentons, il nous semble intéressant de
montrer en quoi le positionnement marginal du Souss permet, dans le
contexte d’ouverture nationale, la complexification du jeu des acteurs et
sans doute l’enrichissement du jeu territorial.
Les programmes nationaux de développements économiques et sociaux
captent le dynamisme local soussi et cherchent à utiliser la qualité de
structuration du milieu local. Pour exemple, la formation des caïds à la
fonction de coordinateurs locaux de l’INDH (14) fut assurée par le RARBA, (14) Initiative nationale
pour le développement
actuellement en demande de financement auprès de la GTZ pour un stage
humain.
sur le montage de projet dans le cadre de l’INDH ! Ici, le milieu local fait
le lien entre les niveaux nationaux et globaux. Région de plus en plus
mondialisée, le Souss se nourrit de la confrontation des échelles et des enjeux
de développement (Scott, 2001). En conséquence, les associations du Souss
mieux formées à l’ingénierie de projet que les autres associations
marocaines sont mieux à même de capter les ressources proposées par l’Etat
marocain. Il y a peu, plus de 80 % des budgets nationaux octroyés par l’ADS
pour financer des projets de développement local étaient attribués à des
associations soussies ; les seules qui déposaient des réponses adéquates aux
appels d’offre de l’ADS.
L’investissement technique opéré par les ONG internationales semble
donc avoir un impact déterminant dans le nouveau positionnement du Souss.
L’investissement financier joue également en facilitant l’investissement public
marocain. Depuis le désengagement financier partiel de l’Etat dans les grands
programmes d’équipement, les communautés locales doivent participer à
un quart du financement des opérations d’équipement public. Les zones
solvables, en partie du fait d’un apport financier extérieur, sont alors plus
souvent ciblées.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 67
Sabine Planel
Enfin, l’Etat récupère et intègre les nouvelles modalités de développement
portées par la société civile, dans le Souss comme ailleurs. La création en
2002 du secrétariat d’Etat auprès du ministère de l’Education nationale et
de la Jeunesse, chargé de l’alphabétisation et de l’éducation non formelle
formalise ainsi un mode de scolarisation souple adapté aux contraintes de
la vie villageoise, fréquemment mis en place par des ONG à destination
des populations rurales.
Ces interactions favorisent le rayonnement national du Souss à travers
quelques-unes de ses structures. Le mouvement amazighe fonctionne comme
un levier culturel qui permet à Iligh de sortir du Souss pour entrer en contact
avec des associations de développement rifaines. Et l’espace productif soussi,
(15) Delassus notamment maraîcher, attire des groupes nationaux (15) qui louent les terres
(Casablanca), Armora du Souss.
(Skhirat).
Conclusion : le Souss : ni en dedans, ni en dehors, au contact
La position spécifique que le Souss occupe aujourd’hui dans l’espace
national marocain (espace économique, culturel, politique et géographique)
lui permet de valoriser pleinement une situation de contact. Contacts avec
le monde, par une façade littorale et des échanges avec l’extérieur depuis
longtemps développés, et contacts avec l’espace national marocain dans lequel
il fut à la fois en dehors et en dedans.
Ce positionnement se caractérise par une complexification du jeu local,
davantage animé qu’ailleurs sur le territoire national, par des dynamiques
internationales. Cette structuration triangulaire constitue bien l’héritage
d’une position marginale de relégation et/ou d’exclusion qui caractérise les
espaces marginaux. Il apparaît néanmoins que les nouvelles logiques de la
mondialisation peuvent permettre une bonne valorisation de ces
configurations marginales. C’est du moins la leçon que nous enseigne la
région du Souss.
Aujourd’hui considérées comme utiles, les dynamiques de marge spatiale
ne s’apparentent plus à des démarches de marginalisation. Pourtant, une
dynamique duale anime toujours le jeu local des espaces marginaux. Les
forces contradictoires et simultanées des relations centre-périphéries
continuent d’opérer dans un espace qui, en changeant de contexte – en
s’ouvrant sur l’extérieur dans le cas soussi – exploite autrement ce jeu
dynamique. La marginalité, dans ses effets négatifs comme positifs, ne dure
qu’un temps. Aujourd’hui, dans le Souss, les dynamiques d’intégration,
d’appartenance à l’espace marocain, voire de récupération d’un dynamisme
local semblent prendre le pas sur les dynamiques d’exclusion, de relégation,
voire même de contournement.
Le retournement d’une situation de marginalité s’opère donc à la faveur
d’un changement du contexte, mais il n’est rendu possible que par l’existence
d’une caractéristique spatiale spécifique. Dans le cas du Souss, cette caractérise
semble beaucoup plus géopolitique que culturelle. La position de contact
68 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Le Souss ou la marginalité utile. Réseaux et configuration territoriale
et la situation frontalière exploitée en position de carrefour expliquent
davantage l’évolution du Souss qu’un quelconque déterminisme culturel.
Il demeure, dans le cas qui nous occupe, que la culture locale et les valeurs
de solidarité sociale qu’elle véhicule constituent un levier d’action et de
mobilisation collective efficace, tacitement plébiscité.
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Regional Develop men t , Nord Re fo,
Copenhague.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 69
Stratégies des firmes
multinationales et logiques de
mobilisation des ressources en
main-d’œuvre au Maroc
Résumé Dounia Rabhi
Université Montpellier I,
Depuis le milieu des années quatre-vingt, le Maroc a connu une forte
([Link]@[Link])
croissance du chômage des diplômés de niveau supérieur. La dominance
du travail non qualifié se trouve pour l’essentiel induite par l’inadéquation
entre l’offre et la demande de travail. Mais cette situation peut également
être associée aux stratégies des firmes multinationales (FMN) et leur
positionnement dans la division internationale du travail. C’est dans ce cadre
qu’il est désormais important d’étudier les comportements stratégiques des
FMN sur le marché du travail. Il s’agit, tout d’abord, sur la base d’une enquête
réalisée auprès des chefs d’entreprise installées à Tanger, d’analyser les effets
des investissements directs étrangers sur le capital humain, puis de voir
quelles sont les politiques publique du point de vue de la formation, pour
inciter les FMN à s’implanter et pour répondre à leurs besoins.
Mots-clés
Capital humain, stratégies des firmes multinationales, division internationale
du travail, impact des investissements directs étrangers sur le marché du
travail.
Classification JEL
F – Economie internationale.
Le capital humain se définit comme l’ensemble des connaissances,
qualifications et expériences acquises par un individu grâce à l’éducation
et à la formation professionnelle, sans oublier la santé physique. La théorie
du capital humain a été développée par Becker (1975). Son idée de base
vise à rendre compte des conséquences bénéfiques de l’accumulation de
connaissances et d’aptitudes d’un individu. Il avance que les inégalités de
salaire reflètent les productivités différentes des travailleurs, du fait d’une
détention inégale du capital humain.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 71
Dounia Rabhi
Becker considère l’éducation et la formation professionnelle comme un
investissement. Il fait la distinction entre investissement général et spécifique
et fait ressortir le rôle de cet investissement sur le marché du travail. « Tout
le monde convient aujourd’hui que nous sommes entrés dans une économie
du savoir, dans laquelle la carte de la réussite économique se redessine autour
de la compétence des hommes (Meignant, 1997) ». Les personnes dont le
niveau de formation est relativement élevé sont mieux rémunérées et ont
plus de chances d’avoir accès à un emploi. Les diplômés de l’université sont
plus en mesure de contribuer au bien-être que les personnes qui n’ont pas
de qualification universitaire.
Plus un individu a un diplôme reconnu, plus le risque qu’il soit au
chômage diminue et plus son salaire sera élevé. Cependant, au Maroc, nous
observons un fort chômage des diplômés. Nous supposons que ces difficultés
d’insertion sont liées, d’une part, aux stratégies des firmes multinationales
visant la minimisation des coûts et, d’autre part, à l’inefficience du système
d’éducation et son inadéquation aux besoins des entreprises. Mais, ça
n’empêche que les diplômes restent toujours socialement bénéfiques. Notre
questionnement consiste à définir quelles sont les tendances stratégiques
des firmes en matière d’embauche et de formation. Quelles sont les politiques
publiques engagées par le Maroc pour répondre aux attentes des entreprises
étrangères et en vue d’une meilleure employabilité des jeunes.
Cet article vise en premier lieu à nous éclairer sur les pratiques spécifiques
d’emploi et de formation mises en œuvre par les entreprises installées à
Tanger, en se basant sur les résultats de notre enquête menée dans cette
région ; la deuxième partie se focalisera sur les nouvelles politiques du Maroc
du point de vue de la formation, pour une meilleure employabilité des jeunes
diplômés.
1. Fort chômage des diplômés
Les théories du capital humain annoncent que des niveaux élevés
d’éducation améliorent les chances d’obtenir un emploi et permettent d’avoir
des salaires plus élevés. « Le savoir, en sa qualité d’intrant comme de produit,
est au centre du processus de croissance et de création d’emploi (OCDE,
1996). » Cependant, depuis le milieu des années quatre-vingt, le Maroc a
connu une forte croissance du chômage des diplômés de niveau supérieur.
La population active occupée reste majoritairement peu qualifiée, puisque,
en 2004, 71,5 % des travailleurs n’ont pas de diplôme et 13 % ont le niveau
de la formation de deuxième cycle de l’enseignement fondamental (Direction
des études et des prévisions financières, 2006).
Le chômage des jeunes diplômés marocains est généralement plus élevé
que celui des jeunes non diplômés. Le nombre de jeunes diplômés au
chômage a progressé de 20,5 % en moyenne annuelle sur la période 1985-
1993 (El Aynaoui, 2002). Les données de l’Enquête nationale sur la
72 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Stratégies des firmes multinationales et logiques de mobilisation des ressources
population active urbaine de 2002 a montré que le taux de chômage croît
avec le niveau d’instruction, quel que soit le sexe (cité dans Ait Soudane,
2005). En milieu urbain, la part de la population occupée sans diplôme
est passée de 68,2 % en 1985 à 52,2 % en 2004 (DEPF, 2006), ce qui indique
une orientation progressive vers un développement des ressources
humaines. Cependant, la part de la population occupée de niveau supérieur
Figure 1
Structure de la population active occupée (urbaine)
par diplôme en 2004
Niveau supérieur
17 %
Sans diplôme
Niveau moyen 52 %
31 %
Source : réalisé à partir des données de la Direction des études et des prévisions financières.
reste faible (16,7 % en 2004).
Les données statistiques par diplôme durant la période 1995-2004
montrent que le taux de chômage augmente avec le niveau de formation.
Figure 2
Evolution du taux de chômage urbain
par niveau de diplôme (1995-2004)
40
35
30
25
20
15
10
0
1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004
Niveau moyen Niveau supérieur Sans diplôme
Source : réalisé à partir des données de la direction des Etudes et des prévisions financières.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 73
Dounia Rabhi
Les diplômés de niveau supérieur affichent en effet un taux de chômage
de 27,1 % en 2004 contre 24,7 % pour les diplômés de niveau moyen et
10,5 % pour les non-diplômés. En outre, l’amélioration du marché du travail
entre 1995 et 2004 a essentiellement concerné les non-diplômés qui ont
enregistré une baisse de 6 % de leur taux de chômage et les diplômés de
niveau moyen avec une baisse de 12,8 %. Néanmoins, pour ces derniers,
le taux de chômage reste relativement élevé et proche de celui des diplômés
de niveau supérieur.
L’analyse de la structure du chômage urbain par tranche d’âge montre
que les catégories des actifs de 15-24 ans et de 25-44 ans sont les catégories
les plus touchées avec respectivement 33,2 % et 62,2 % des chômeurs en
2004, ce qui peut expliquer les difficultés d’insertion des jeunes sans expérience
professionnelle et le chômage de longue durée. En outre, les jeunes de 15-
24 ans sont les plus vulnérables face au chômage, avec un taux plus élevé
que celui des 25-44 ans (33,2 % et 18,2 % respectivement) (DEPF, 2006).
Par ailleurs, sur l’ensemble de la population des diplômés, c’est le groupe
d’âge 15-25 ans qui souffre le plus du chômage, quels que soit le niveau
de diplôme, le sexe ou encore le milieu de résidence, et l’écart du taux de
chômage entre les jeunes et leurs aînés croit avec l’augmentation du niveau
d’instruction (El Aoufi., Bensaïd, 2008). D’ailleurs, en milieu urbain, le
taux de chômage des 15-24 ans est 6,4 fois supérieur à celui des 35-44 ans
pour les diplômes de niveau supérieur, 3,7 fois pour les diplômes de niveau
moyen et 3,2 fois pour les non diplômés. Donc, nous constatons que les
risques du chômage des jeunes augmentent avec le niveau d’instruction.
Les jeunes diplômés de niveau supérieur sont les plus vulnérables avec un
taux de chômage très élevé (61,4 % au niveau national et 63,4 % en milieu
urbain en 2002), alors que celui des jeunes sans diplôme n’est que de 9,1 %
au niveau national (21,6 % en milieu urbain).
Figure 3
Taux de chômage selon le niveau d’instruction
et l’âge (urbain, 2002)
70
60
50
40
30
20
10
0
Sans diplôme Niveau moyen Niveau supérieur
Source : réalisé à partir de la direction de la Statistique, 2002.
74 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Stratégies des firmes multinationales et logiques de mobilisation des ressources
Les femmes diplômées actives sont plus touchées que les hommes par
le chômage, et cet écart croît avec le niveau de qualification. En 2002, il
passe de 2,2 % pour les non-diplômés à 8,5 % pour les diplômés de niveau
moyen et à 13,2 % pour les diplômés de niveau supérieur (Ait Soudane,
2005). Par conséquent, les femmes sans diplôme subissent moins le chômage
que les hommes sans diplôme, alors qu’elles sont plus vulnérables quand
il s’agit de diplôme de niveau supérieur. En milieu urbain, le taux de chômage
féminin est de 24,3 % contre 16,6 % pour les hommes en 2004.
Le secteur privé reste le principal employeur en milieu urbain avec 82,6 %
de la population active occupée en 2004 contre 72,9 % en 1996. Cependant,
l’analyse des résultats de l’enquête nationale sur l’encadrement des entreprises
privées fait ressortir la faiblesse du taux d’encadrement moyen de l’ensemble
des entreprises (9 %). Une entreprise sur deux dispose d’un directeur ou cadre
administratif en moyenne, une entreprise sur six a un directeur technique
supérieur et chaque entreprise dispose de deux techniciens cadres au maximum
(CNJA, 1994, cité dans Ait Soudane, 2005).
L’étude menée par la Banque mondiale et le ministère de l’industrie et
du commerce auprès de 587 entreprises en 2004 souligne le faible taux
d’encadrement des entreprises au Maroc (Perrotey, 2006). A la tête des
sociétés enquêtées, on ne trouve souvent qu’une seule personne ou une toute
petite équipe. De plus, l’encadrement moyen ne représente que 4 %. Ceci
peut s’expliquer par le grand nombre de PME familiales et les difficultés
de trouver des profils adéquats.
L’enquête « Population active urbaine » de 1993 montre que 1,5 % des
diplômés des écoles supérieures privées sont au chômage, contre 30,3 %
des diplômés des facultés (Ait Soudane, 2005). En effet, la catégorie des
diplômés de niveau supérieur la plus touchée par le chômage est celle des
diplômés de l’enseignement supérieur universitaire. Par contre, les
diplômés des écoles et instituts supérieurs ont plus de chances d’obtenir
un emploi. Un étudiant peut préférer suivre ses études dans un
établissement privé payant et, de ce fait, investir dans sa formation en vue
d’augmenter ses chances d’accès à l’emploi.
Le chômage des jeunes diplômés au Maroc peut s’expliquer par
l’inadéquation entre l’offre et la demande du travail et/ou par les stratégies
des FMN visant la minimisation des coûts. Pour mieux comprendre ces
mécanismes, nous avons mené une enquête par questionnaire dans la région
de Tanger-Tétouan auprès des cadres dirigeants de 64 entreprises
appartenant à des secteurs diversifiés. Sur les 64 entreprises enquêtées,
45 sont d’origine étrangère, dont 29 installées à la zone franche ; 19 sont
marocaines.
2. Des pratiques régionales spécifiques
L’implantation rapide et continue des investissements directs étrangers
dans la région de Tanger-Tétouan est le résultat de ses avantages
Critique économique n° 25 • Automne 2009 75
Dounia Rabhi
spécifiques, notamment la proximité géographique de l’Europe, le
nouveau port Tanger Med et la création de la zone franche d’exportation
dans le cadre d’une politique de développement régional. La concentration
industrielle dans cette région est due à la combinaison des spécificités
régionales qui la placent devant reste du pays et des économies importantes
d’agglomération générées.
Ceci devrait se traduire par des créations d’emplois et l’acquisition de
savoir-faire et de nouvelles capacités d’apprentissage. En 2001, l’industrie
de Tanger a assuré un emploi à environ 46 635 personnes, soit une
progression moyenne annuelle de 6,2 % depuis 1992, contre une moyenne
de 0,9 % nationale. Dans la même année, 61 % de l’effectif est de sexe
féminin, 76 % est employé dans le secteur des industries textiles et du cuir
et 57 % dans les entreprises à participation étrangère (Loutaf, 2003). Donc,
la présence étrangère favorise la création d’emplois qui, généralement, ne
nécessitent pas de fortes qualifications.
Selon une enquête menée par la Délégation de l’industrie et du commerce
de Tanger en 2001 auprès de 462 entreprises industrielles installées à Tanger,
le secteur du textile et du cuir est le principal employeur, avec un total de
34 782 emplois permanents (75 % du total). Vient en deuxième lieu le
secteur des industries mécanique, métallurgique, électrique et électronique,
avec 4 712 emplois permanents (10 %).
2.1. Création des emplois
Le dépouillement des données fait ressortir que les entreprises
étrangères de notre échantillon font travailler quelque 15 305 employés
permanents en 2004, avec une moyenne de 383 emplois par entreprise
(40 entreprises étrangères ont communiqué leurs effectifs). Le nombre
d’emplois créés a plus que triplé, passant de 4 877 en 2000 à 15 305 en
2004. Le secteur textile et cuir reste le plus fort pourvoyeur d’emploi.
Néanmoins, nous remarquons que le nombre d’emplois créés croît plus
Tableau 1
Evolution de l’effectif au sein de 40 entreprises étrangères
installées à Tanger
Année
2000 2001 2002 2003 2004
Secteur
Textile et cuir 3 092 3 773 4 611 4 687 6 530
Automobile 300 1 030 2 071 5 510 5 816
Autres industries 1 485 1 897 2 168 2 448 2 959
Total 4 877 6 700 8 850 12 645 15 305
Source : Résultats de l’enquête menée à Tanger.
76 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Stratégies des firmes multinationales et logiques de mobilisation des ressources
rapidement dans le secteur automobile, passant de 300 en 2000 à 5 816
en 2004 et dépassant le secteur textile en 2003, alors qu’il en faisait moins
du dixième en 2000.
Trois entreprises automobiles et une aéronautique n’ont pas communiqué
leurs effectifs parce qu’elles sont en période de démarrage. Ainsi, 37,8 %
des chefs d’entreprises étrangères interrogés ont établi un plan de recrutement
de la main-d’œuvre durant les trois années à venir, ce qui montre que les
investissements directs étrangers (IDE), notamment dans les secteurs
émergents, contribueraient davantage à favoriser l’emploi dans la région.
D’après un agent de l’ANAPEC de Tanger, les entreprises prennent
contact dès leur implantation avec cette agence pour procéder au
recrutement. L’ANAPEC ne s’engage pas dans la formation du personnel,
mais elle peut orienter les chercheurs d’emplois et aider les entreprises à
trouver le profil adéquat. Il existe cependant une concurrence avec d’autres
agences d’intermédiation, surtout avec les cabinets privés de recrutement
qui sont préférés pour certains postes (intérimaires par exemple).
La zone franche d’exportation absorbe la plus grande partie des chercheurs
d’emploi qui viennent de tous les côtés du Maroc. Cette zone est clôturée
et l’accès au travail est limité. Les entreprises qui y sont installées préfèrent
s’adresser aux agences d’intermédiation. En deux ans, environ 5 000
insertions ont été opérées par l’ANAPEC de Tanger.
Les firmes multinationales (FMN) sont structurées. La définition d’un
poste se fait d’une manière claire et professionnelle ce qui facilite la tâche
de l’ANAPEC pour trouver le profil demandé. En plus, quand elles s’engagent
pour recruter, elles respectent les normes minimales (encadrement,
formation, gestion de la paie des salariés, affiliation à la Caisse nationale
de la sécurité sociale, rédaction d’un contrat écrit entre employé et
employeur). De leur côté, les entreprises locales trouvent des difficultés à
définir la nature du poste recherché. En revanche, dans les deux cas se pose
le problème de l’inadéquation entre l’offre du travail et les profils recherchés.
La structuration de la main-d’œuvre par qualification, au sein des
36 entreprises qui ont répondu à la question, confirme les observations
précédentes relatives à une forte employabilité des non diplômés.
Tableau 2
Ventilation des emplois au sein de 36 entreprises
étrangères en 2004
Cadres Ouvriers Ouvriers Ouvriers
Cadres moyens qualifiés spécialisés non qualifiés Employés
598 673 1 531 1 773 9 693 452
Source : Résultats de l’enquête menée à Tanger.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 77
Dounia Rabhi
Trente entreprises étrangères ont donné leurs effectifs par sexe. Sur 8 390
travailleurs, 4 986 sont des femmes et 3 404 des hommes. Nous constatons
que l’emploi féminin est élevé et dépasse même l’emploi masculin.
Cependant, les femmes sont fortement concentrées dans le secteur textile-
confection et surtout dans des emplois à faible qualification.
Vu la prédominance du personnel non qualifié au sein des entreprises
étrangères, même si les travailleurs ne disposent d’aucun diplôme, ils peuvent
se maintenir sur, ou avoir accès à un emploi. Ça ne signifie pas que ces
entreprises ne répondent pas aux exigences de compétitivité et de
performance. Elles sont présentes sur le marché international et assurent
leur positionnement concurrentiel au niveau international. 60 % d’entre
elles interviennent sur le marché international, alors que les entreprises
marocaines sont plus présentes sur le marché national (63,2 %).
Tableau 3
La concurrence par niveaux géographiques
Entreprises Entreprises Entreprises
Concurrence étrangères étrangères à la ZF nationales
Locale 4,4 % 6,9 % 15,8 %
Régionale 2,2 % 0 5,3 %
Nationale 22,2 % 10,3 % 63,2 %
Européenne 22,2 % 27,6 % 5,3 %
Internationale 60 % 62,1 % 42,1 %
Source : Résultats de l’enquête menée à Tanger.
ZF : zone franche.
Ces firmes multinationales adoptent une stratégie de minimisation des
coûts dite « verticale », car elles développent des stratégies de rationalisation
destinées à réduire les coûts de production, notamment en installant des
filiales-ateliers dans des pays à bas salaires, se spécialisant dans la production
de composants ou d’assemblage de produits finis. Une grande part de la
production est réexportée à l’étranger. L’asymétrie de développement des
pays est à la base de cette stratégie caractérisée par des flux unilatéraux.
En effet, dans notre échantillon, 82,2 % des entreprises étrangères
enquêtées accordent une importance stratégique au faible coût de la main
-d’œuvre, facteur plus déterminant qu’au niveau national. Car à Tanger,
d’autres éléments sont réunis pour rendre ce facteur plus décisif, tels que
la proximité géographique du grand marché européen, les avantages fiscaux
et l’infrastructure d’accueil. Le faible coût est une caractéristique du pays
d’accueil, mais pour le cas de la région de Tanger-Tétouan, il est combiné
78 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Stratégies des firmes multinationales et logiques de mobilisation des ressources
à d’autres variables qui caractérisent la région, et de ce fait, l’ensemble de
ces variables constitue une caractéristique spécifique à la région.
Le groupe français Souriau, par exemple, spécialisé dans la fabrication
de connecteurs pour l’industrie aéronautique, a délocalisé sa production
de la Hongrie vers le Maroc en 2002. Selon Souriau-Maroc, le choix
d’implantation dans la nouvelle zone franche de Tanger répond à des raisons
évidentes de faible coût de la main-d’œuvre, mais également de proximité
géographique avec l’Europe et de politique fiscale attrayante de la zone
franche.
Dans le modèle HOS, on raisonne en fonction des différences de
dotations factorielles entre les pays. Un pays qui dispose d’une main-d’œuvre
abondante a intérêt à se spécialiser dans une industrie qui en utilise beaucoup.
Mais avec l’accroissement de la mobilité des capitaux, la mobilité des
travailleurs qualifiés et la division internationale des processus productifs,
un pays qui dispose d’une main-d’œuvre non qualifiée abondante se spécialise
dans les segments des processus de production qui utilisent intensivement
une main-d’œuvre non qualifiée. Même si une firme multinationale est
spécialisée dans une industrie fortement dotée en capital (automobile par
exemple), si une partie de sa production utilise une main-d’œuvre non ou
peu qualifiée abondante (câblage par exemple), elle a intérêt à délocaliser
cette partie dans un pays fortement doté en travail.
Donc un PED comme le Maroc peut se spécialiser dans une industrie
qui utilise intensivement le capital, mais uniquement dans la partie de
production intensive en travail non ou peu qualifié. On ne parle plus
seulement d’une spécialisation travail-capital mais aussi d’une spécialisation
travail qualifié-travail non qualifié, que ça soit dans des industries intensives
en travail ou en capital. Ceci s’explique par des différences de qualification
et des écarts de technologie puisque les technologies transférées vers les PED
sont généralement moins sophistiquées que celles utilisées dans les pays
développés.
La forte demande du travail non qualifié peut s’expliquer non
seulement par les stratégies des firmes en matière de division internationale
du travail, mais aussi par le manque de qualifications locales.
2.2. Manque de qualifications
Nous allons étudier la structuration interne par qualification et les
difficultés de recrutement rencontrées par certaines entreprises nationales
et étrangères installées à Tanger. A cet effet, nous prenons le cas de
5 entreprises 100 % marocaines et 11 entreprises 100 % étrangères qui
rentrent dans l’échantillon de notre enquête réalisée à Tanger et qui sont
toutes les 16 exportatrices à 100 %. Les cinq entreprises marocaines
produisent dans l’industrie du textile et de la confection. D’ailleurs, la
production nationale exportatrice à Tanger est majoritairement spécialisée
dans le textile, activité qui utilise intensivement le travail.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 79
Dounia Rabhi
Tableau 4
Cas des entreprises marocaines
Effectif total Part (en %) du Difficultés de
Entreprise Activité (2004) travail non recrutement
qualifié (types d’emploi)
Larinor Textile 1 007 93,8 Couturiers qualifiés
GIMCO Textile 216 86,1 Techniciens en
mécanique et en
méthode
Soukaina Textile 120 75 Machinistes
Lubnatex Textile 175 93,1 Ouvriers qualifiés
Arcot Textile 680 94,2 Chefs de chaînes,
chefs de salles et
ouvriers qualifiés
Source : Résultats de l’enquête réalisée à Tanger.
Nous remarquons que le travail non qualifié est dominant, et les
entreprises éprouvent des difficultés de recrutement liées principalement
à un manque d’une main-d’œuvre qualifiée. Maintenant, nous prenons
le cas des filiales étrangères installées à Tanger. La diversification des activités
des FMN installées à Tanger se traduit par une transformation de la
spécialisation de la région. En effet, la tendance actuelle du secteur industriel
se dirige vers les industries à plus forte valeur ajoutée, avec un passage
progressif du textile vers l’automobile. Mais cette nouvelle spécialisation
reste confinée à des industries qui ne nécessitent pas de fortes
qualifications.
Nous remarquons également la dominance de la main-d’œuvre non
qualifiée et les difficultés de recrutement liées principalement à un manque
de compétences. Que ça soit des industries intensives en travail ou en capital,
les filiales installées à Tanger utilisent abondamment le travail non qualifié.
La région est donc fortement dotée en travail non qualifié et se spécialise
dans des industries qui utilisent une main-d’œuvre non qualifiée
abondante.
Du côté de la demande du travail, les investisseurs se plaignent de la
difficulté à recruter des personnels compétents. Du côté de l’offre, les
diplômés de niveau supérieur sont les plus touchés par le chômage. Ce constat
peut être lié au manque d’articulation du système éducatif avec les besoins
des entreprises. En effet, 46,7 % des chefs d’entreprise étrangère déclarent
que l’enseignement supérieur ne répond pas aux besoins de leurs
entreprises en termes d’emploi, notamment dans les industries automobile,
aéronautique, textile et cuir, services et pharmacie.
80 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Stratégies des firmes multinationales et logiques de mobilisation des ressources
Tableau 5
Cas des entreprises étrangères
Effectif total Part (en %) du travail Difficultés de recrutement
Entreprise Activité (2004) non qualifié (types d’emploi)
Delphi Câblage électrique 3 500 90 –
AWSM Faiseaux de câbles 1 850 91 Cadres, cadres moyens et
automobile ouvriers spécialisés
Trecor Coiffes de sièges pour 200 86, 6 Opérateurs, chefs d’équipe
automobile et coordinateur spécialisés
dans le domaine
Dion Pièces 60 83,3 Tourneur et fraiseur
Aéronautique mécaniques de précision qualifiés
Adrenaline Structures gonflables 70 87,1 –
Games
Sterimax Parapharmacie 200 76,5 –
TVDB Transformation du bois 30 86,6 Ouvriers spécialisés,
opérateurs des machines de
bois et techniciens de
maintenance mécanique
NUCAIN Cuir et chaussures 160 92,5 Ouvriers qualifiés
Trojaco Textile 1 480 82,9 Main-d’œuvre qualifiée,
chef de chaîne et technicien
de confection
M1Bleu Textile 450 96 –
Dewhirst Textile 1 812 66,6 Employés qualifiés
Ladieswear
Morocco
* Effectif de 2005 pour Trecor et Dion Aéronautique (en démarrage).
Source : Résultats de l’enquête réalisée à Tanger.
51,1 % des chefs d’entreprise étrangère éprouvent des difficultés de
recrutement au niveau du personnel qualifié (cadres, cadres moyens,
ingénieurs, tourneurs et fraiseurs qualifiés, techniciens expérimentés en
mécanique, ouvriers spécialisés…), et 37,8 % d’entre eux affirment que le
niveau de qualification de la main d’œuvre locale ne permet pas de développer
des activités à forte valeur ajoutée. Les investisseurs nationaux (47,4 % des
enquêtés) se plaignent également du manque de main-d’œuvre qualifiée
dans le secteur textile (couturiers qualifiés, chefs de chaîne, ouvriers qualifiés,
commerciaux, expérience et confiance, techniciens…).
Nous constatons donc que le chômage élevé des diplômés de haut niveau
n’est pas seulement le résultat des choix stratégiques des FMN en matière
de division internationale du travail ; mais aussi de l’inadéquation du système
Critique économique n° 25 • Automne 2009 81
Dounia Rabhi
éducatif au marché du travail. Cette situation naît du lien entre les stratégies
des FMN et les caractéristiques du territoire d’accueil. Si les FMN emploient
intensivement une main-d’œuvre non qualifiée, c’est parce que les
qualifications universitaires ne répondent pas à leurs besoins et ne leur
permettent pas de développer des activités à forte valeur ajoutée. C’est vrai
que d’après les statistiques macro-économiques du Maroc, le diplôme n’est
plus une assurance contre le chômage. Mais ça ne veut pas dire qu’il faut
laisser tomber les études. Les diplômés adoptent plus facilement des pratiques
nouvelles ou fabriquent des produits plus avancés techniquement (Vernières,
2003). Ils sont ainsi beaucoup mieux rémunérés que les non diplômés.
Même si actuellement au Maroc le diplôme n’est pas favorable d’un point
de vue collectif, il augmente le niveau du salaire et reste toujours socialement
bénéfique pour chaque individu. Ainsi, les efforts émanant des FMN en
matière de formation permettent d’adapter les compétences des chercheurs
d’emploi à leurs besoins, d’acquérir de nouvelles connaissances et favoriser
le travail qualifié.
2.3. Efforts de formation
Au Maroc comme d’autres pays, les chefs d’entreprise ont du mal à trouver
des profils académiques adaptés à leurs besoins. Même si un individu dispose
d’un diplôme reconnu, il n’a pas toujours la formation requise, d’où la
nécessité pour l’investisseur étranger de former lui-même son personnel,
soit au Maroc, en interne ou avec le recours aux organismes de formation,
soit à l’étranger, pour des fonctions supérieures. « C’est moins la qualification
du travailleur elle-même que la qualification exigée par la tenue du poste
de travail qui détermine l’efficacité du travail (Leclercq, 1999). »
Afin d’adapter les compétences des chercheurs d’emploi à celles
demandées par les employeurs, les firmes multinationales offrent une
formation spécifique à un travail et en adéquation avec l’évolution du poste.
Elle peut préférer un minimum de diplôme et une formation spécialisée
qui répond à ses propres besoins. La formation se fait par et pour l’entreprise.
Les IDE jouent un rôle important en formant le personnel, en le spécialisant
et en faisant adopter de nouvelles techniques. La formation sur le tas est
fortement utilisée pour l’acquisition des techniques de base et l’apprentissage
de nouveaux métiers. Elle permet aux travailleurs non qualifiés de mieux
s’insérer dans la vie active.
En dehors de la formation sur le tas, 60 % des unités étrangères enquêtées
et seulement 21,1 % des entreprises marocaines organisent, pour toute ou
partie des salariés, des actions de formation, en interne et/ou avec recours
aux organismes de formation. Nous constatons que les sociétés étrangères
assurent nettement plus de formation continue que les sociétés nationales.
D’ailleurs, dans son rapport sur la croissance au Maroc de 2006, la Banque
mondiale place le Maroc parmi les pays qui ont le plus bas niveau de
82 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Stratégies des firmes multinationales et logiques de mobilisation des ressources
formation dans les entreprises (Douichi, 2006). Les entreprises qui se
contentent de la formation sur le tas lient leur choix à plusieurs raisons :
manque de temps, manque de moyens, le travail ne le nécessite pas, pas
d’organisme spécialisé.
Les sociétés nationales organisent moins que les FMN des actions de
formation, car, parmi d’autres raisons, elles sont confrontées au problème
d’infidélité des salariés. Ces derniers réclament d’être indemnisés en heures
supplémentaires et que la société assure leur transport au centre de formation,
puis ils quittent leur emploi après avoir été formés. Par contre, les
multinationales disposent davantage de moyens de retenir les salariés,
notamment par leurs salaires plus élevés et les possibilités d’évolution
professionnelle.
Le processus de formation interne et/ou externe s’adresse à l’ensemble
du personnel, mais surtout aux cadres, cadres moyens, ouvriers qualifiés
et techniciens, puisqu’un personnel qualifié est jugé plus apte à adopter
de nouvelles techniques qui demandent de fortes capacités d’apprentissage.
En effet, la formation initiale est une condition préalable à une meilleure
efficacité de la formation continue. « L’employeur sera d’autant plus incité
à investir dans la formation de ses salariés que les gains qu’il anticipe seront
élevés. Les entreprises estiment tirer meilleure parti de l’investissement en
capital humain auprès des salariés disposant d’une formation initiale
élevée » (Pourcel, 2002).
Ainsi, même si les diplômés marocains sont les plus touchés par le
chômage au niveau national, leurs qualifications restent toujours
socialement bénéfiques d’un point de vue productif. Ils sont les mieux formés
et les mieux rémunérés. Quant aux ouvriers non qualifiés, les entreprises
n’investissent pas ou peu dans leur formation, de façon à les adapter à leurs
propres besoins, tout en maintenant leurs salaires bas, facteur stratégique
décisif d’attraction des IDE.
Une ventilation des emplois par catégorie et par niveau géographique
montre que le recrutement se fait majoritairement au niveau national pour
toute catégorie. Or, uniquement les cadres supérieurs sont recrutés au niveau
international. Les dirigeants et les cadres étrangers nommés viennent
généralement du pays d’origine de la FMN, surtout quand il s’agit des
industries émergentes. Ils apportent leur savoir-faire et permettent à ces
entreprises de disposer d’un personnel d’encadrement hautement qualifié.
Afin d’attirer et fidéliser les travailleurs qualifiés, surtout les profils rares
ayant des capacités spécifiques, les FMN proposent des salaires beaucoup
plus élevés que les entreprises marocaines, ce qui entraîne une progression
des salaires et du niveau de vie. En effet, 71,1 % des patrons étrangers
affirment que leurs entreprises contribuent à accroître le salaire moyen dans
la région de Tanger. Un cadre supérieur peut toucher jusqu’à 30 000 dirhams,
un cadre moyen peut atteindre 16 000 dirhams et un ouvrier qualifié jusqu’à
10 000 dirhams.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 83
Dounia Rabhi
L’attraction des IDE à stratégie de réexportation a un effet direct sur le
PIB par l’amélioration de la balance commerciale et sur le marché du travail
par une forte demande du travail. 53,3 % des investisseurs étrangers estiment
que les formations passées ont eu des effets positifs sur les salariés, 35,6 %
sur les savoirs de l’entreprise et 13,3 % sur l’efficacité des investissements.
Cela permet, d’après eux, de motiver les salariés et d’enrichir leurs
connaissances, ce qui se traduit par une meilleure qualité de la production.
Compte tenu de la dominance du travail non qualifié, les retombées
positives en matière de savoir-faire et de transfert de technologie
demeurent faibles au Maroc. En effet, les retombées technologiques des
IDE sont étroitement liées à la qualité du capital humain. Les externalités
positives ne peuvent jouer pleinement leur rôle comme facteur de croissance
que si le capital humain arrive à adopter les technologies étrangères transférées
par l’IDE. Cependant, ce n’est pas tout à fait le cas du Maroc. Les résultats
d’une étude (Toufik, 2006) attestent la présence des externalités
technologiques dans les industries à faible contenu technologique et leur
absence dans les industries à haute et moyenne technologie. Haddad et
Harrison (Haddad, 1993) expliquent la faiblesse des externalités au Maroc
par le grand écart technologique qui existe entre les entreprises étrangères
et les entreprises marocaines. Il existe effectivement une grande asymétrie
entre les firmes européennes et les entreprises marocaines, pénalisant ces
dernières, dans la mesure où le transfert de technologie est nul ou très limité
(Aboutaib, 2006).
3. Effet progrès technique
Les entreprises étrangères enquêtées affirment qu’elles apportent de
nouvelles technologies au territoire tangérois : nouvelles machines de haute
précision, nouveaux métiers liés à l’industrie aéronautique, technicité dans
l’industrie du câblage, savoir-faire d’une technologie de pointe, nouvelle
technologie gazière complexe, dernière version des logiciels de gestion et
de production, nouveaux systèmes, etc. Néanmoins, la qualité de la main
d’œuvre est cruciale pour le développement des capacités technologiques
au Maroc, ainsi que pour le maintien ou l’amélioration de la compétitivité
des entreprises sur les marchés mondiaux.
L’activité principale d’entreprises automobiles installées à Tanger est le
câblage. Pour ce qui est des activités à plus fort coefficient de qualification,
l’attractivité du Maroc demeure toujours faible. 37,8 % des entreprises
enquêtées se plaignent de l’inadaptation de l’offre locale de formation aux
technologies. Les entreprises du câblage automobile ne semblent pas souffrir
du manque d’ingénieurs ; mais ce problème peut se poser pour des activités
à plus haute valeur ajoutée.
La croissance économique passe par la diffusion de la technologie,
l’adaptation des ressources humaines au progrès technique, mais aussi par
84 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Stratégies des firmes multinationales et logiques de mobilisation des ressources
la recherche et le développement. Les incitations à l’investissement étranger
dans la recherche et le développement dépendent des caractéristiques
économiques du pays d’accueil et en particulier de la qualité du capital
humain et matériel. « La recherche et le développement industriels réalisés
dans les entreprises ont pour objectif la production, l’innovation,
l’amélioration des produits et des procédés (Bouazza, 2004). »
Sur les 45 unités étrangères enquêtées, 33,3 % disposent d’une
structure interne chargée de l’innovation et de la recherche et développement,
un taux qui n’est pas négligeable. Cependant, seulement 13,3 % ont déjà
participé à des projets communs de recherche et développement (R&D) et
d’innovation avec d’autres collaborateurs externes, dans le cadre d’un
partenariat. Ces collaborations ont pour objectifs de réaliser ou de valoriser
une recherche, exploiter une technologie, développer des partenariats,
répondre aux besoins des clients et améliorer la productivité. Elles s’effectuent
en majorité avec les clients, les fournisseurs ou les organismes étrangers, mais
très peu avec les laboratoires marocains ou les universités et écoles d’ingénieurs,
ce qui s’explique par le manque des pratiques d’innovation au Maroc.
Pour les trois années 2002-2004, le budget de R&D et d’innovation
en chiffre d’affaires des 11 entreprises ayant répondu à la question a été
d’une moyenne de 5,8 %, avec un minimum de 1 % et un maximum de
15 %. Les principaux objectifs commerciaux poursuivis par les travaux de
R&D et d’innovation s’inscrivent surtout dans la conquête de nouvelles
parts de marchés mondiaux et la consolidation de la position de
l’entreprise sur son marché à l’exportation. D’après les chefs d’entreprises
interrogés, les principaux facteurs qui favorisent la productivité sont (dans
l’ordre) : l’organisation du travail (73,3 %), le niveau d’éducation et de
formation des employés, la technologie et, enfin, l’innovation et la R&D.
Tableau 6
Facteurs favorisant la productivité
Facteur Taux de réponse
L’organisation du travail 73,3 %
Le niveau d’éducation et de formation des employés 66,7 %
La technologie 48,9 %
L’innovation et la recherche et développement 15,6 %
Source : Résultats de l’enquête menée à Tanger.
Le total est supérieur à 100 % du fait de réponses multiples.
Le degré d’innovation d’une entreprise croît avec la qualification de sa
main-d’œuvre. Or, dans notre échantillon, la structuration interne de la
main-d’œuvre par qualification révèle une forte employabilité des
non-qualifiés, ce qui peut expliquer la faible propension à innover. Ça ne
Critique économique n° 25 • Automne 2009 85
Dounia Rabhi
veut pas dire forcément que l’entreprise installée à Tanger n’est pas
innovatrice. La recherche et développement et l’innovation semblent se
réaliser pour l’essentiel dans la maison-mère, notamment dans les pays
développés, ou dans certains nouveaux pays industriels.
En vue d’une meilleure employabilité des jeunes diplômés, les
pratiques de formation mises en œuvre par les FMN se sont accompagnées
d’une politique de promotion d’emploi axée sur la réalisation d’une croissance
économique forte et créatrice d’emplois, à travers l’encouragement de
l’investissement privé et la mise en place de mécanismes de formation
professionnelle et de renforcement de compétences.
4. Des politiques publiques plus actives
Dans le cadre de la promotion de l’emploi, l’Etat marocain s’emploie
à améliorer le système éducatif et à mettre en place des programmes de
promotion de l’emploi et de la formation professionnelle privilégiant les
jeunes diplômés marocains.
4.1. Réforme du système de l’éducation
Des études de l’OCDE ont montré que l’efficacité du système éducatif
a un effet positif sur le revenu par habitant. « Un développement de
l’enseignement universitaire permet une promesse d’amélioration des
perspectives sur le marché du travail pour les diplômés (OCDE, 2007). »
C’est notamment une des priorités du gouvernement marocain qui a planifié
une réforme profonde du système éducatif, non seulement pour répondre
favorablement aux besoins des entreprises, mais aussi pour faire face à la
concurrence des pays où la main-d’œuvre est plus qualifiée pour un coût
parfois inférieur.
La réforme dite LMD (licence, master, doctorat) qui a commencé à être
mise en œuvre depuis 2003-2004, a appliqué le passage au système des
modules, avec la possibilité d’interrompre ses études tout en gardant les
modules capitalisés et pouvoir les reprendre après une expérience
professionnelle. Les actions menées visent une meilleure concordance entre
les qualifications universitaires et les besoins du marché du travail.
Les universités et les écoles marocaines génèrent seulement près de 1 000
ingénieurs par année, toutes spécialités confondues (Suissa, 2005). Face à
cette insuffisance, le gouvernement a mis en place un programme de
formation de 10 000 ingénieurs à l’horizon 2010, dans les différents
domaines scientifiques et technologiques.
4.2. Création d’une agence nationale d’intermédiation
En vue de dynamiser l’intermédiation entre les offreurs et les
demandeurs d'emploi, le gouvernement marocain a promulgué, en juin 2000,
le texte de création de l’Agence nationale de promotion de l’emploi et des
86 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Stratégies des firmes multinationales et logiques de mobilisation des ressources
compétences (ANAPEC). Cette agence est chargée de la régulation du marché
du travail. Elle assure l’information et l’orientation des demandeurs d’emploi,
d’une part, et assiste les employeurs dans la définition de leurs besoins et
le choix des profils adéquats, d’autre part.
Au cours de l’année 2003, les insertions réalisées par l’ANAPEC ont
concerné 17 085 individus au niveau national, dont 51 % de femmes et
12,7 % à Tanger (El Aoufi et Bensaïd, 2008). La moyenne d’âge des insérés
est de 27 ans. L’analyse de l’insertion par diplôme confirme une plus forte
employabilité des non- diplômés. Le secteur des industries manufacturières
est le premier employeur avec 36,8 % de l’effectif total dans la même année.
La ventilation par branche d’activité de ce secteur fait ressortir une nette
prédominance de la branche des industries automobiles (30,1 %) suivie de
celle de la fabrication de machines et appareils électriques (17,7 %), des
industries alimentaires (16,6 %) et de l’industrie du textile (7,6 %).
4.3. Programmes d’insertion et de formation continue
Trois catégories de mesures d’aide à l’accès au marché du travail ont été
adoptées : insertion, qualification et création d’entreprise. Le programme
« action-emploi » qui s’inscrit dans le dispositif « formation-insertion », a
été créé en novembre 1997, d’une période de validité de 4 ans. Il permet
aux titulaires d’un diplôme Bac+2 et plus, ayant au moins un an de chômage,
d’effectuer des stages de 18 mois. Les entreprises offrant des stages bénéficient
de l’exonération de la totalité des charges sociales et d’une indemnité versée
au stagiaire (800 dirhams par mois et 3 000 dirhams pour les stagiaires
ingénieurs d’Etat et les diplômés du 3e cycle). Les stagiaires peuvent suivre
une formation complémentaire, dont le coût est pris en charge par l’Etat
à hauteur d’un forfait de 5 000 dirhams.
Le nombre de contrats de stage signés au niveau national dans le cadre
de ce programme est de 66 023 (fin juin 2001). 69 % des stagiaires ont
bénéficié d’une formation complémentaire. D’après une étude, au niveau
national, sur les contrats ayant expiré à fin décembre 1999, 80 % des stages
ont été menés à leur terme et 56 % des stagiaires ont été recrutés sur un
contrat de travail par l’unité d’accueil, au cours ou à l’issue des 18 mois
de stage (Ait Soudane, 2005).
L’ANAPEC poursuit ses efforts en vue de réaliser les objectifs assignés
au programmes de promotion d’emploi, à savoir : l’insertion des chercheurs
d’emploi à travers le programme « Idmaj », le lancement de la formation
qualification/reconversion des chercheurs d’emploi dans le cadre du
programme « Taahil » et l’accompagnement des porteurs de projets dans
le cadre du programme « Moukawalati ».
4.3.1. Programme « insertion »
Le programme « Idmaj » ou « contrat d’insertion » permet à l’employeur
de recruter des jeunes diplômés et développer les ressources humaines de
Critique économique n° 25 • Automne 2009 87
Dounia Rabhi
son entreprise sans avoir à supporter les charges salariales très lourdes, d’un
côté, et d’augmenter les chances d’emploi grâce à l’acquisition de nouvelles
compétences, notamment par une première expérience dans une entreprise
de l’autre. Ce contrat concerne les diplômés de l’enseignement supérieur,
ceux de la formation professionnelle et les bacheliers. En 2006, 32 880
insertions ont été réalisées à fin décembre, soit une augmentation de 37 %
par rapport à 2005.
4.3.2. Programme « formation »
« Taahil » ou « formation qualifiante » est un programme qui s’adresse
aux jeunes diplômés en difficulté d’insertion, titulaires d’un baccalauréat
au moins ou diplômés de la formation professionnelle. Il vise à adapter leurs
profils aux besoins des entreprises, via le développement des compétences
et l’apprentissage de nouveaux métiers. Il facilite ainsi leur insertion dans
la vie active. La formation qualifiante ou reconversion peut être assurée
par des établissements publics ou privés, de formation professionnelle ou
d’enseignement supérieur. Sur le plan du financement, qui peut nécessiter
24 000 dirhams, l’ANAPEC peut prendre en charge une partie allant jusqu’à
10 000 dirhams. Mais à condition que l’entreprise s’engage à embaucher
le candidat s’il réussit sa formation. En 2006, on compte plus de 6 000
opportunités de formation en vue d’un recrutement.
4.3.3. Programme « mon entreprise »
Le programme « Moukawalati » ou « mon entreprise » lancé par le
gouvernement en août 2006 a pour objectif la création de 30 000 petites
entreprises et 90 000 emplois à l’horizon 2010, sur le plan national. Il vise
les porteurs de projets dont le montant de l’investissement se situe entre
50 000 et 250 000 dirhams. Ces investisseurs peuvent bénéficier d’une avance
sans intérêt d’un maximum de 10 % de l’investissement à hauteur de
15 000 dirhams. L’Etat prend charge les frais d’accompagnement du candidat
dans la limite de 10 000 dirhams par projet et se porte garant de 85 % du
crédit bancaire. En 2006, dans le cadre du programme « Moukawalati »,
70 guichets ont été ouverts, 11 000 porteurs de projets ont manifesté leur
intérêt, 2 600 projets ont été présélectionnés et 800 projets ont été déposés
auprès des banques.
4.3.4. Formation continue
Dans le cadre de la formation continue, le Maroc a établit deux
mécanismes : les contrats spéciaux de formation (CSF) et les groupements
interprofessionnels d’aide au conseil (GIAC). L’objectif des CSF est
d’améliorer l’employabilité des salariés et d’inciter les entreprises à intégrer
la formation en cours d’emploi en leur accordant une aide financière. Le
CSF est financé en partie par la taxe sur la formation professionnelle (TFP).
Concernant le GIAC, l’objectif est d’amener les entreprises à intégrer la
88 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Stratégies des firmes multinationales et logiques de mobilisation des ressources
formation continue, d’une part, et de renforcer les moyens nécessaires à
l’indentification d’une formation en cours d’emploi qui réponde aux objectifs
de développement de l’entreprise d’autre part. Le remboursement par les
GIAC s’effectue dans le cadre de la taxe sur la formation professionnelle
à hauteur de 70 % du coût total hors taxes, dans la limite de 100 000
dirhams.
Une autre mesure a été prise avec l’ouverture d’un institut de formation
aux métiers de l’automobile, dans la zone franche de Tanger, en partenariat
avec le groupe Renault-Nissan. L’usine de ce groupe franco-japonais sera
le premier débouché, au sein de laquelle 6 000 emplois directs et 30 000
indirects seront créés. Dans le cadre de notre enquête, 80 % des
investisseurs étrangers se déclarent optimistes à très optimistes vis-à-vis du
bassin d’emploi de la région de Tanger, notamment avec la création d’unités
d’enseignement tournées vers les industries émergentes et la volonté du
gouvernement d’améliorer le niveau de qualification.
L’investissement direct étranger contribue à la création d’emplois et la
formation du capital humain. Les filiales étrangères tendent à assurer plus
de formation que les entreprises nationales. Mais, compte tenu de la
dominance du travail non qualifié, les retombées positives en matière de
savoir-faire et de transfert de technologie demeurent encore faibles. Les
externalités positives ne peuvent jouer pleinement leur rôle comme facteur
de croissance que si le capital humain arrive à adopter les technologies
étrangères transférées.
Afin d’omptimiser les effets positifs de l’IDE sur la croissance
économique, les efforts de mise à niveau des ressources humaines par les
entreprises ont été accompagnés d’un développement du système éducatif
et de la formation professionnelle de la part de l’Etat, mais les effets paraissent
encore limités. Le Maroc a donc intérêt à développer ses capacités
d’apprentissage pour favoriser le rattrapage technologique. Les cadres
supérieurs seraient nécessaires aux industries à forte intensité des
compétences scientifiques et techniques, dans le secteur automobile par
exemple, comme le design ou l’ingénierie. C’est donc progressivement que
le Maroc se lancerait dans des industries plus sophistiquées qui exigent de
fortes qualifications.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 89
Dounia Rabhi
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90 Critique économique n° 25 • Automne 2009
La gestion de l’altérité dans le
contexte des délocalisations au
miroir de quelques histoires de vie
Introduction Brahim Labari
Laboratoire CNRS
Dans l’approche des patrons français délocalisant leur unité au Maroc, « Genre, travail et
nous voulons comprendre le sens conféré à la gestion en terre d’islam. On mobilités »
Université Paris 10
s’efforcera ainsi d’adopter une démarche anthropologique centrée sur les
(labarib@[Link])
histoires de vie. En nous plaçant résolument du point de vue de ces patrons,
notre ambition est de rendre compte empiriquement de la façon dont ils
relatent l’expérience de délocalisation en sondant leur subjectivité de «
gestionnaire » face à l’altérité. Nous avons procédé dans un premier temps
par questionnaire sur la base de la liste des entreprises françaises à Casablanca
en tâchant de préciser que seules les entreprises délocalisées intéressent notre
travail (1). Aux réponses du premier questionnaire (une centaine) succède (1) Du point de vue des
patrons du secteur, le
la confection d’un autre questionnaire plus complet et la proposition
label « délocalisé » fait
d’entretiens à des patrons qui présentent le profil approprié à notre grief, et beaucoup d’entre
problématique. Nous avons veillé à la variété des caractéristiques eux le récusent et lui
préfèrent celui
sociologiques (âge, situation matrimoniale, origine géographique de l’unité d’« expatrié ». Cf. Labari
délocalisée…), des motivations à la délocalisation et des projets portés à (2007).
cette fin. Nous avons finalement retenu cinquante patrons, un panel qui
répond aux objectifs fixés et dont les trajectoires de vie qui nous semblent
les plus représentatives quant à la dissimilitude de leurs projets de
délocalisation et de leur vision du monde. Une attention particulière est
accordée aux diverses raisons de cette délocalisation et aux projets portés
dans cette perspective. Si leurs unités concernent le même secteur d’activité,
l’habillement, et sont à peu près de la même taille : 100 à 120 travailleurs
se répartissant entre les bureaux et l’atelier, il convient de souligner que
les entreprises qu’ils dirigent diffèrent par le produit de leur fabrication.
Certaines sont spécialisées dans la lingerie féminine, d’autres dans les vestes
masculines, d’autres encore dans les chemises mixtes.
Parce que le qualificatif de « patron » peut ne pas convenir, il requiert
en conséquence une justification méthodologique. Dans le premier
questionnaire, nous avons demandé aux intéressés de se définir eux-mêmes
à la lumière d’une liste élargie de qualificatifs. Nous les avons conviés, dans
Critique économique n° 25 • Automne 2009 91
Brahim Labari
le cas où ils ne se reconnaîtraient pas dans cette liste, à en proposer d’autres.
Les résultats recueillis mettent en évidence la prévalence de deux
désignations : « patron » et « investisseur ». Cette dernière nous paraissant
à connotation essentiellement économique, nous avons opté pour la première
qui embrasse non seulement une vision économique mais également une
dimension sociétale faite d’implication dans les rapports sociaux en
contexte marocain.
Au terme d’un travail de définition et d’identification, nous avons abouti
à une idée-force : les patrons qui délocalisent n’ont ni la même vision ni
le même projet. Tenant pour acquis cette diversité, nous voulons dans cet
article l’illustrer plus avant à la lumière de quelques études de cas en nous
attachant à décrypter le sens que donnent les individus concernés à leur
présence au Maroc. Deux principales questions ont pour ambition de «
traquer » leurs motivations à délocaliser. La première consiste à repérer les
raisons ayant présidé à la délocalisation de leur unité ; la seconde se rapporte
aux types de gestion qu’ils entendent mettre en œuvre. Dans ce qui suit,
nous tâcherons de restituer l’expérience de délocalisation telle que vécue
par sept patrons originaires de l’hexagone et ayant en commun la
délocalisation de leur unité familiale au Maroc.
1. « Rendre simple ce qui est compliqué »
Honorer la tradition familiale
Daniel entretient avec le secteur de l’habillement une relation familiale.
Il aime parler de son grand-père comme d’un bâtisseur, car c’est de cette
tradition familiale qu’il se dit légataire. Les années passant, le secteur n’est
plus ce qu’il était. Le marché est saturé et la clientèle se tourne vers des
perspectives plus prometteuses, en important du Sud-est asiatique
notamment. Pour survivre aux crises répétitives, il lui faut partir pour honorer
la tradition familiale et assurer une vie meilleure à sa progéniture. Une telle
alternative se révèle la plus appropriée pour un patron de 53 ans. De grandes
concertations familiales – sa femme et ses deux filles étaient plus réservées
à l’idée de partir car ne connaissant le Maroc que par le biais de quelques
scènes publicitaires – débouchent finalement sur le départ vers ce pays. La
séparation d’avec l’entreprise est une épreuve. Outre la valeur affective qu’elle
représente, les salariés, certains ayant une ancienneté de plus de 30 ans,
vivent la fermeture comme un drame familial. Selon Daniel, les impératifs
économiques commandent la décision de délocaliser, même au prix d’un
plan social aux conséquences néfastes pour les travailleurs. Mais son départ
pour le Maroc pour y vivre avec sa femme ne se fait pas dans la précipitation.
Le terrain est exploré au préalable. Son père, continuateur de l’unité familiale,
l’a initié très tôt à l’art d’entreprendre. « Il faut souffrir pour être grand et
oser pour arriver », telle est la maxime qu’il retient de lui. C’est dans son
92 Critique économique n° 25 • Automne 2009
La gestion de l’altérité dans le contexte des délocalisations
ombre qu’il a fait le dur apprentissage du commerce avec les étrangers dans
le comptoir de l’entreprise familiale. Dans le cadre de ses activités « d’héritier
» (étant l’unique garçon de la famille), il découvre les ficelles du métier
d’entrepreneur (l’exigence de tenir face à la concurrence, le credo du client-
roi). Confronté à la crise du secteur, il se trouve devant l’alternative de se
convertir ou de délocaliser son unité. C’est finalement la seconde option
qu’il retient.
Réducteur de complexité
L’une des caractéristiques de Daniel est de disposer d’un capital social
des plus intéressants. Marseillais d’adoption, il est très impliqué dans ses
relations avec la communauté marocaine à Marseille. C’est au sein de cette
communauté qu’il a trouvé les conseils pour délocaliser son unité. Le premier
conseil est de ne jamais s’étonner des pratiques « informelles » dans les
rapports économiques ; apprendre en observant la réalité et non la décrier ;
choisir les meilleurs alliés dans la perspective de l’association ; attacher une
grande importance aux relations d’homme à homme ; abandonner tout
sentimentalisme dans l’approche des problèmes de gestion… Réducteur de
la complexité, il dispose aussi d’une stratégie d’association. Ainsi, pour se
prémunir contre toute mésaventure, il convient d’attacher une importance
à la consonance des noms des associés potentiels. Tout se passe comme si
le patrimoine de l’associé potentiel résidait dans son nom qui ferait office
de l’enchevêtrement des sphères économiques, politiques, voire familiales.
C’est finalement vers un prête-nom qu’il s’est orienté, partant de l’idée que
l’ethos de l’honneur des Marocains contiendrait les abus de confiance. Mais
l’associé « fictif » devait remplir quelques critères.
Le profil de l’associé recherché
L’associé convoité est un ancien chef d’entreprise ayant des relations au
ministère de l’Intérieur. Il doit s’ériger en « consultant en stratégie locale
d’entreprise ». Un associé efficace dispose d’un réseau de relations
personnelles dans les administrations de telle sorte qu’au moindre
dysfonctionnement la solution proviendra du capital social. Ce capital revêt
un intérêt particulier dans la mesure où il procure des facilités qui confinent
à des tolérances de type moins de taxes, laisser-faire douanier, flexibilité
dans l’organisation du travail, « l’inspection du travail, qui peut toujours
trouver un petit pépin non conforme, ferme les yeux dès lors qu’elle sait
que tel nom est associé à l’entreprise ». Les profits symboliques à tirer de
ces solides associations rejoignent l’idée selon laquelle des petits patrons
de l’hexagone alliés à des membres ou supposés tels de la bourgeoisie locale
pourrait être de bon augure. Le choix du Maroc est essentiellement un choix
de survie économique. La proximité géographique et « culturelle », les
différents coûts préférentiels qu’il offre sont cités. La société marocaine lui
Critique économique n° 25 • Automne 2009 93
Brahim Labari
semble détenir une série d’atouts pour se hisser en une destination et en
objet de délocalisabilité judicieux. En choisissant la ville de Casablanca, il
met en avant les caractéristiques d’une cité vivante et efficiente ainsi que
sa vocation continentale : « Moi qui ai voyagé, je n’ai pas vu une ville africaine
de la taille et de la magnificence de Casa. » Se définissant comme issu de
la classe moyenne, il revendique son statut de nouveau-venu dans le monde
de l’entreprise en terre marocaine. Gardant jalousement son accent marseillais
malgré sa résidence à Casablanca depuis 1990, il parle aussi quelques mots
d’arabe dont il fait un abondant usage.
2. L’art de « joindre l’utile à l’agréable »
Parmi les figures les plus jeunes des patrons enquêtés, Yves, jeune Parisien,
a décidé de délocaliser l’unité familiale en raison des opportunités juridiques
qu’offre le Maroc au début de la décennie 90. C’est seulement en 1994
qu’il a procédé à la fermeture de sa petite unité parisienne et à
l’acheminement de son équipement à Casablanca. Agé seulement de 38 ans,
il est plus attiré par le « bon vivre » marocain et la souplesse de la loi. Un
ami d’enfance, déjà sur place en tant que consultant dans une agence
d’intérim, l’a convaincu des opportunités économiques du Maroc. La
présence française à Casablanca fait de ce pays une destination de
prédilection. Il s’agit en outre pour lui de fuir les « brumes parisiennes »
et de se mettre au soleil qui a marqué son enfance.
« Imiter les compatriotes investisseurs »
A l’origine aussi de la délocalisation, le succès d’autres hommes à faire
fructifier leurs affaires tout en étant dans leur « second chez-soi ». L’argument
du Maroc, ami de la France, pays hospitalier et jeune, voire libéral, est avancé
par ce jeune patron pour donner un sens à sa venue au Maroc et y investir.
Il évoque la sociabilité enviable des Français de Casablanca qu’il a côtoyés
au cours d’un séjour exploratoire, de leur statut de Roi-Soleil en terre
marocaine. Il éprouve le besoin de se sentir entouré d’une considération
jusqu’à invoquer les relations privilégiées entre l’élite politique des deux
(2) Le Roi « aime » la pays (2). Tout cela participe de l’idéalisation du Maroc. Pour s’implanter,
France et s’entend avec les
le chemin le plus court consiste à s’inspirer des expériences des compatriotes
politiques français. Le
nom de Jacques Chirac investisseurs. Ce qui est visé, c’est l’apprentissage et l’assimilation de certaines
est souvent cité pour règles et valeurs locales. La transmission de ces ressources a été assurée au
souligner son entente et
sein de plusieurs associations-conseils. En complément des conseils
ses affinités avec la
famille royale. Notre généreusement prodigués et parce que les « conseilleurs ne sont pas les
interlocuteur se reconnaît payeurs », le courage représente une vertu cardinale pour tout investisseur
dans l’exemplarité des en pays étranger, observe-t-il. Tout pays est par définition inconnu pour
rapports franco-
marocains. quiconque veut délocaliser. Cette posture du courage peut confiner au
phénomène d’imitation. : « Je partais de l’idée que ceux qui y restent sont
ceux qui y réussissent, on les voyait comme des gens enviables, eux-mêmes
94 Critique économique n° 25 • Automne 2009
La gestion de l’altérité dans le contexte des délocalisations
nous encourageaient à venir investir au Maroc, ils nous conseillaient, des
associations nous ont fait connaître le Maroc. C’est psychologiquement
confortable, surtout pour nous les petits patrons, de savoir quand nous nous
trouvons bien dans un pays ami. »
« Rechercher un rapport social favorable »
Retrouver au Maroc la fraîcheur d’un rapport social favorable à
l’investisseur « nanti » est son acte de foi : l’argent (un bon traitement), l’image
sociale positive du chef d’entreprise, des syndicats inopérants, une main-
d’œuvre prête à travailler aux conditions de l’employeur, toutes choses qui
ne sont pas disponibles en France. Ce qui peut paraître comme un acte
d’immoralité a au Maroc toutes les allures du tolérable. Ainsi il en va de ces
avantages de service : « Tu peux louer une villa à seulement 500 euros, avoir
une bonne logée nourrie avec seulement un traitement de 60 euros, un gardien
avec le même traitement et de surcroît tu es tranquille… » Yves vit entre la
France et le Maroc, son directeur technique assurant l’intérim et sa villa bien
gardée par les « domestiques ». Les séjours dans l’un ou l’autre pays sont
dictés par des considérations climatiques et des périodes intensives de travail
: la saison hivernale coïncide avec les fêtes de fin d’année qui réclament plus
de travail. Sa présence au Maroc est professionnellement nécessaire et
climatiquement bénéfique. La quête d’un statut alliant un métier valorisé
et un train de vie avantageux est avancée comparativement à son pays d’origine
: « En France avec un tel statut (patron d’une entreprise de confection) on
est de fait dans l’anonymat ; au Maroc on est l’objet d’une considération
sans commune mesure, on vous regarde comme un grand Monsieur différent,
droit et généreux. Vous ne passez pas inaperçu, tout vous rappelle que vous
avez une existence enviable en même temps que vous n’êtes pas complètement
dépaysé : café de France, avenue de France, hôtel de France côtoient votre
quotidien, voilà pourquoi le Maroc offre un cadre de vie exceptionnellement
agréable. » Yves fait partie des patrons qui n’étaient pas dans l’obligation
juridique de recourir à un associé local. Résolument relativiste, il considère
le Maroc comme un eldorado malgré des épisodes difficilement acceptables
avec « des lunettes occidentales ». Il défend la spécificité marocaine qui
représente selon lui un plus par rapport à d’autres pays émergeants. Il faut
faire jouer tous les atouts pour attirer des investisseurs. L’argent n’a pas d’odeur,
surtout dans un pays où l’informel est « une politique d’Etat ». Yves est l’un
des rares à ne pas recourir à un associé local. Cette expérience lui a valu
plusieurs déconvenues sans décourager son projet, mais des solutions existent
et « c’est quelques versements par-ci par-là qui débloquent bien des situations
». La valeur de l’argent-roi est centrale dans le contact avec les
administrations. La mise en avant d’une altérité économique comme
caractéristique d’un investisseur « pressé » d’aboutir à l’implantation représente
l’étape la plus difficile étant donné que « les montants du bakchich à verser
n’obéissent pas à une tarification uniforme ». Selon lui, la générosité ne doit
Critique économique n° 25 • Automne 2009 95
Brahim Labari
jamais régir le rapport à l’administration : « J’ai appris beaucoup en me cassant
le nez et j’ai passé plus de temps à me refaire une santé. A tous les échelons
il faut rester sur ses gardes : toutes mes appréhensions ont été revues et donner
n’est pas une solution parce que plus on donne plus on en demande. » La
négociation jalonnée par des codes est la clé de voûte du système : « Pour
un étranger, il faut bien traiter les choses. “Promettre sans donner” est de
nature à amadouer des fonctionnaires aux dents de scie… ».
3. Un « patron caméléon »
La France ou la panne de la culture d’entreprendre
« Le Maroc est un pays de contrastes alternant une culture traditionnelle
des plus reculées et une ouverture raisonnée sur les techniques occidentales »,
telle est la description que dresse Serge du Maroc. Ce Lyonnais de 61 ans
critique vigoureusement la société française qui dévalorise le travail et met
en place l’étatisme. La culture entrepreneuriale y serait en panne et les syndicats
hégémoniques. Son unité, il l’a monté « à la sueur de son front » après avoir
été artisan pendant une bonne dizaine d’années. Ayant perdu le goût des
études à la suite du décès accidentel de son père, il se retrouve en première
ligne pour assurer le train de vie familial. Manœuvre dans une entreprise de
cartonnerie, il fait quelques économies. Le travail salarié ne convenait pas
à ses ambitions. C’est ainsi que dans les années 70, il monte son unité à l’aide
d’un membre de sa famille connaissant le secteur. Dans une telle activité,
seule « l’initiation d’un initié » s’avère concluante. Cet apprentissage lui a
permis de forger une vision pratique de l’entreprise. La France des années
70 lui paraissait aussi difficile que « l’ère socialiste qui a aggravé le mouvement
de descente… ». Nostalgique de l’ère où entreprendre était une vertu, il récuse
l’appellation « patron » qui fait selon lui référence au profit, à l’exploitation,
aux abus et magouilles et qu’un certain discours syndical relaie.
Le Maroc, pays méditerranéen et compétitif
Pour Serge, les projets d’entreprendre dans l’aire méditerranéenne se
font à la carte, c’est-à-dire que chaque pays, quel que soit son niveau de
développement, étale son modèle et use de ses avantages. De son point de
vue, le Maroc représente un dragon émergent qui restaure la réussite
entrepreneuriale. D’abord, par le coût d’entreprendre, c’est-à-dire de main-
d’œuvre, de tissus et de transport : « la mer permet des transports aisés et
moins coûteux », argue-t-il. Ensuite par une politique résolument libérale
en matière économique, le Maroc occupe un rôle compétitif. Ce qui fait
de l’entreprise un nouvel enjeu du développement local et un levier de bien-
être social. Enfin, les perspectives d’association avec l’Union européenne,
avec les réformes qu’elles impliquent, permettront à terme des changements
organisationnels bénéfiques à l’économie marocaine et aux entrepreneurs.
96 Critique économique n° 25 • Automne 2009
La gestion de l’altérité dans le contexte des délocalisations
A l’origine de la délocalisation émerge la recherche d’un eldorado économique
qui présente des avantages à la carte dictant de même une conduite à la
carte. S’insurgeant contre la figure du patron frileux, il défend une conception
souple et adaptative de l’entrepreneur. La réglementation marocaine est
perçue comme une contrainte parmi d’autres à laquelle il convient de
s’adapter en usant des ressources disponibles. Si le sens commun associe
l’entrepreneur à celui qui crée une entreprise, celui-ci doit se doter de toutes
les vertus : création de la valeur et de la richesse, audace dans la prise de
risques, innovation, impulsion du progrès et une vision lucide de l’avenir.
Quant aux rapports avec l’Administration, il se refuse à critiquer sa lenteur :
« On ne peut pas tout avoir sur un plateau, il faut s’adapter, faire en sorte
de ne jamais se montrer frustré. » L’associé avec qui il est resté deux ans
était son initiateur à l’environnement marocain et à l’univers entrepreneurial
local. Chaque pays a ses propres traditions dont il est difficile de faire table
rase du jour au lendemain. Tirer parti des contraintes consiste précisément
à les contourner en élaborant une stratégie d’exportation. La complexité
n’est pas synonyme de spécificité. L’intérêt du Maroc, c’est qu’il constitue
un terrain fertile à une culture de projet. Il loue ainsi l’intérêt que présente
la ville de Casablanca pour tout investisseur se dotant d’une stratégie
d’exportation et l’action favorable du Centre marocain de promotion de
l’exportation en vue d’assurer une meilleure compétitivité pour les entreprises.
La figure du patron qui s’adapte
Serge défend la figure du patron qui s’adapte et qui innove quand les
ressources locales s’épuisent ou freinent ses ambitions entrepreneuriales :
« Je ne suis pas un patron qui joue dans la cour des grands. J’ai conscience
de mon rang. Je ne suis pas le représentant d’un groupe ni d’une
multinationale, je suis à la tête de mon unité et je ne peux me permettre
un comportement hasardeux. Je dois en permanence m’adapter, chercher
des issues quand survient une crise. » Si l’enjeu valorisé est purement
économique, c’est-à-dire tirer profit de son implantation au Maroc, il met
en avant l’importance de l’expérience accumulée tout au long de son parcours.
Cette dernière est exprimée principalement à partir des variables liées à son
type de formation et à son ouverture d’esprit. Elle se décline en deux
catégories. La première consiste dans la connaissance du contexte social
dans lequel doit s’insérer le projet de la délocalisation. De ce point de vue,
Casablanca n’est pas une terra nullis mais s’apparente à une « province
française ». Plusieurs séjours dans cette ville lui ont permis de tisser des
liens et de développer un réseau de relations. La seconde commande de
s’imprégner de la culture de la négociation et des procédures en ménageant
les susceptibilités de ses interlocuteurs marocains : « Si on accepte de
s’expatrier au Maroc, il va falloir se faire à l’idée que le Maroc est le pays
des Marocains et qu’on n’est pas là pour changer leur mode de vie ni les
rendre semblables à nous. La vieille culture universelle qui, naguère, était
Critique économique n° 25 • Automne 2009 97
Brahim Labari
la nôtre, n’a plus cours aujourd’hui. Regardez les Anglais, le mot d’ordre
est : « le bizness doit dépasser ce qui ne le regarde pas ». Il a acquis cette
expérience dans le contact avec la communauté maghrébine en France et
ses différents voyages dans le monde musulman. Il cite volontiers l’exemple
du souk où cette culture de la négociation est mise en scène : négocier le
prix jusqu’aux centimes est une activité sociale et non une tare. Nous l’avons
souligné : « l’initiation d’un initié » permet de payer moins chèrement le
prix de l’implantation et de s’assurer des bonnes conditions pour la suite
du processus de délocalisation. Cette troisième certitude n’est pas
spécifique au Maroc, elle est un bon sens pratique pour quiconque ne se
hasarde pas dans la précipitation.
(3) Cette appellation 4. Un “vieux Marocain”
désigne initialement les
premiers français du La particularité de Dominique, c’est qu’il est un “vieux Marocain” (3),
Maroc, ceux arrivés avant
natif de Casablanca sous protectorat français. Il a aussi un malheureux
la mise en place du
protectorat et qui étaient précédent familial ayant déjà investi au Maroc : « En petit investisseur qu’était
arabisants et bérbérisants. mon cousin maternel, il est appelé à plier bagage lors de la marocanisation
Sa signification est peu à (1973). Seuls à l’époque étaient restés les grands groupes français solidement
peu usurpée pour
recouvrir la première implanté et dont le Maroc ne pouvait pas se passer, les petits investisseurs
vague de Français du étaient partis, me revoilà ! » Jusqu’à l’âge de 8 ans, il est resté au Maroc pour
Maroc après la signature suivre ensuite son père, militaire de carrière, qui regagne la France en 1955.
du traité de Fès (1912). Il
s’agit en l’occurrence Après des études à Marseille et un diplôme dans une école de commerce, il
d’un lien de naissance monte son unité de confection dans les Bouches-du-Rhône. La séparation
pour souligner que notre d’avec la mère de ses enfants l’amène à concevoir autrement sa carrière, et
interlocuteur se définit
comme Marocain à part il décide alors de délocaliser son entreprise au Maroc, « un pays
entière. méditerranéen à deux heures d’avion de Marseille ». Quelques séjours en
vieux célibataire dans le pays lui ont permis de retrouver une seconde jeunesse,
puisqu’il y rencontre sa future épouse de 31 ans plus jeune que lui. Elle
deviendra son associée « naturelle ». Il se targue d’avoir une connaissance
rudimentaire de l’arabe. De cette langue, il lui reste quelques formules usuelles,
et il se fait plaisir à les répéter contrairement à ses parents qui étaient
totalement arabisants. Arrivé au Maroc en 1989, il est marié à une marocaine.
Son contact avec le Maroc n’est pas exclusivement économique. Son
implication dans le tissu associatif local et bilatéral (accueil des Français à
Casablanca, intérêt pour l’enfance marocaine maltraitée) font de lui un
médiateur culturel entre les deux sociétés.
L’implication marocaine de l’homme-frontière
S’occupant de l’enfance marocaine abandonnée, il accompagne également
de nouveaux venus Européens à Casablanca pour faciliter leur intégration
dans la société locale. Il met en avant sa double appartenance (naissance à
Casablanca et mariage avec une Marocaine, d’une part, sa chrétienté
symbolisée par son prénom et de longues années passées en France, de l’autre).
98 Critique économique n° 25 • Automne 2009
La gestion de l’altérité dans le contexte des délocalisations
Cette ambivalence identitaire fait de lui une sorte « d’homme-frontière »
(Rosfelder, 1956) prêtant le flanc aux attaques des garde-frontières : étant
un Roumi (4) marié à une Marocaine, il récolte, selon lui, la désapprobation (4) Dans le langage
des Marocains. Il fait figure de l’homme-frontière jusqu’à un certain point. populaire, le Roumi
désigne le chrétien qui se
A son corps défendant, Dominique ne fait qu’entretenir un imaginaire social convertit à l’islam. Le
reconnaissable à l'ensemble des préjugés que d’autres Européens font circuler musulman qui renonce à
sur le compte des Marocains. Au cours de notre entretien, ces préjugés, brossées son statut personnel est
appelé L’mtourni.
à grands traits, se rapportent aux différents modes de gestion et
d'aménagement des espaces par exemple (entretien de la saleté, négligence
des règles de la vie en communauté, éducation « laxiste »...) : « J’ai beaucoup
de difficultés à m’adapter au manque de propreté, à cette insouciance des
Marocains à ne pas vouloir se rendre compte ! J’ai souvent remarqué cette
arrogance des MRE (marocains résidents à l’étranger) de passage qui, sans
retenue, s’appliquent à polluer les sites sur lesquels ils se déplacent. Pourquoi ?
C’est vrai que le Maroc est un éternel chantier. Regardez, observez autour
de vous : immeubles non terminés ou abandonnés, plaques d’égouts cassées,
trottoirs défoncés, poubelles arrachées… Le sens civique n’existe pas encore.
L’école, la télé, les campagnes d’affichage, une volonté commune pourront
pallier cette lacune qui nuit à la bonne notoriété du Maroc, notamment du
Maroc touristique. Je pense que les municipalités ont les moyens. Lorsqu’un
déplacement officiel important s’effectue, lorsqu’une fête nationale est
célébrée, par enchantement, les façades sont repeintes, les rues balayées, les
ordures disparues. Pourquoi pas toute l’année ? Ce qui est réalisable
exceptionnellement doit le devenir journellement. » Dominique fait valoir
que son rapport au Maroc est filial, récusant le principe de l’intégration qu’il
assimile à l’émigration de travail : « Vous parlez de mon intégration, je ne
suis pas un émigré de travail, je connais le Maroc autant que vous et je ne
coûte pas un sou à l’Etat marocain, c’est moi qui suis venu avec mon capital
et mes appareils pour prendre en charge une centaine de Marocains que
j’emploie… Si l’intégration devait se faire, elle devrait l’être dans
l’entreprise. » Il développe, ce faisant, une méthode de management qui
transcende la culture, au sens d’obstacle au bon fonctionnement de l’entreprise.
Se situant aux antipodes des outils universels de gestion (implication des
salariés, concertation en vue de l’élaboration de la politique d’entreprise,
l’application des recettes de l’excellence, la mise au goût du jour du modèle
participatif ), il fait valoir la nécessité d’un traitement à part des réalités
marocaines. Malgré une compétence linguistique limitée, il ne peut gérer
des contraintes méconnues : « Je ne peux pas gérer ce que je ne connais pas.
Ma femme est plus douée dans ce rôle. »
Le travailleur marocain à travers le prisme de la culture
proverbiale
Se considérant comme un Marocain à part entière, il fait valoir sa
connaissance de « ses compatriotes » avec lesquels il faut agir en primitif
Critique économique n° 25 • Automne 2009 99
Brahim Labari
pour les initier au travail, étant plus souvent portés à la paresse et à « se la
couler douce ». Il défend la figure du patron autoritaire qui dirige sans
coordonner, impose sans concerter et qui finalement met plus en avant son
paternalisme érigé en charisme que son statut conféré par la loi. Usant d’une
culture proverbiale « indigène », il justifie ainsi cette démarche : « le Marocain
ressemble à du cumin, il faut le presser bien fort pour en dégager l’odeur »,
« il faut affamer son chien pour le fidéliser ». Il revendique les conseils
concluants de son épouse à travers cette culture proverbiale.
5. « Un patron suspicieux »
Alain appartient à la toute première génération d’investisseurs arrivant
à Casablanca. L’entreprise familiale étant menacée de faillite, il lui faut un
plan de restructuration ou une délocalisation. L’expérience de l’international
manque à ce patron qui sait à peine écrire et compter, il se targue toutefois
de gérer jusqu’à la rareté et assure qu’entreprendre est un métier qu’il maîtrise.
Originaire du nord de la France, divorcé et père de 3 enfants, il arrive au
Maroc en 1987 avec un carnet d’adresses et quelques contacts préalables.
Le choix du Maroc était circonstanciel : « A l’époque, je cherchais un pays
proche de l’Europe, j’ai hésité entre la Tunisie et le Maroc qui, tous les deux,
bénéficient d’une image favorable auprès des investisseurs. Après maintes
réflexions, je suis allé assister à un salon. Une vieille connaissance me disait
que le Maroc offre plus d’avantages, les intrants y arrivent facilement et la
langue française y est courante. Cet ami me conseille de m’appuyer sur un
mentor, “un cousin qui a les épaules larges et le bras long”. »
Le premier faux-pas
Ce fut son erreur, puisqu’il s’est retrouvé dans l’imbroglio de
l’Administration, son associé s’occupant d’autres affaires déjà en marche.
A cette époque, les Français du quartier industriel se comptent sur les doigts
d’une main. Il faut donc faire sa place dans un environnement très marocain :
c’est la séquence qui l’a le plus marqué tant elle illustre, selon lui, le retard
du Maroc à accueillir les investissements étrangers. Ce retard est à la fois
d’ordre administratif et relationnel. Le processus de sa délocalisation
ressemble à un labyrinthe qui déroute « une tête bien faite ». Ce patron
met en avant la dimension temporelle dans la gestion du projet. Pour lui,
le temps et sa gestion sont très importants dans le processus de
l’implantation. C’est aussi l’une de ses curiosités en arrivant au Maroc. Les
Marocains seraient insensibles au temps et le géreraient « comme un déchet ».
C’est le cas de l’Administration qui est dispersée et en décalage avec les
lois : « les textes sont parfaits à la signature et d’une traduction pratique
cruelle », se souvient-il. La délocalisation dans son déroulement bouleverse
la logique des textes et fait l’objet d’usages multiples commandés par la
position et la socialisation des parties en présence : « La mémoire, fonction
100 Critique économique n° 25 • Automne 2009
La gestion de l’altérité dans le contexte des délocalisations
par laquelle s'opèrent dans l'esprit la conservation et le retour d'une
connaissance entièrement acquise. J'essaie donc de faire activer cette fonction.
Les faits marquants : il y a 15 ans il était effectivement indispensable si
l'on voulait investir au Maroc et créer une entreprise d'avoir, comme l'on
dit, un “cousin” qui par ses connaissances pouvait éviter à l'investisseur
potentiel le labyrinthe des administrations. »
Le « labyrinthe des administrations »
C'était son cas, le cousin correspond à l’associé qui était chargé de
s’occuper des problèmes administratifs. Nonobstant, le coefficient temps
fut difficile à résoudre et les bakchichs constituaient le mode de déblocage
de l’Administration. Le parcours d’Alain s’inscrit dans le conflit entre une
Administration jalouse de ses prérogatives et un investisseur soucieux de
raccourcir les délais de l’implantation. Il faut le rappeler : la première vague
des délocalisations a essentiellement buté sur la rigidité de l’Administration
et de la loi sur la marocanisation. Le papier le plus difficile à obtenir était
l'autorisation d'exercer, délivrée par le ministère de l’Intérieur (le
gouverneur). Les investisseurs utilisent les services d'une fiduciaire, cet
organisme étant la voie la plus rapide pour l’implantation : son personnel
marocain dispose d’une expérience appropriée pour traiter avec
l’Administration et accélérer les démarches. A l’époque, il fallait
13 autorisations pour créer une entreprise ; le nombre moyen de jours
nécessaire au démarrage d’une nouvelle entreprise est de 30 jours en Chine
et en Thaïlande, contre 57 au Maroc. Aujourd’hui, la création d’un bureau
unique rompt à coup sûr avec le « labyrinthe des administrations ». Les
douanes font partie des administrations les plus rigides. Comme la plupart
des patrons n’étaient pas forcément formés à l’exportation, les barrières
douanières constituaient l’obstacle principal. L’initiation d’Alain à
l’entrepreuneuriat d’exportation s’apparenta au parcours de combattant,
malgré son associé qui disposait d’une expérience dans le domaine. Le
bakchich était monnaie courante, chaque camion devait s’acquitter d’une
somme d’argent variable selon les périodes. Les transporteurs réclamaient
toujours plus d’argent pour passer la douane, l’explication était récurrente :
« C’est comme ça, la tournure d’esprit des fonctionnaires des douanes était
ainsi. Il faut miser, miser encore et toujours, autant leur verser un salaire,
je dois dire que la partie absorbée par ces pratiques devient au bout du compte
insupportable, j’ai écrit aux douanes et aux autres autorités, mais silence
radio, j’en étais à suspecter les transporteurs ! »
« Fuir le socialisme et la CGT »
«
Fuir le socialisme rampant » et les charges « asphyxiantes », le rôle « néfaste
» de la CGT, constituaient les mobiles de son départ pour le Maroc. Ce
dernier étant perçu comme un pays aux potentialités riches et à l’avenir
Critique économique n° 25 • Automne 2009 101
Brahim Labari
économique prometteur. Relativisant les obstacles du passé récent, il loue
l’évolution des conditions d’investissement : « Depuis quelques mois, les
choses se sont bien arrangées, une seule chinoiserie demeure, c'est la
légalisation systématique de tous les papiers pour l'Administration. Encore
que, il fallait il y a encore quelques mois 12 à 24 heures pour obtenir une
légalisation, désormais c'est sur le champ. »
6. « S’imprégner de la culture médiationnelle »
L’importance du capital symbolique
Le patron prudent est le détenteur d’informations sur le marché et sur
des associés potentiels. David est de cette figure. L’impératif d’entrer dans
la vie active pour son indépendance l’amena à quitter très tôt le lycée. Son
entreprise, qu’il a de bout en bout montée en 1979 à base des économies
de l’ouvrier spécialisé qu’il était et d’un heureux héritage familial, représente
la consécration de l’ambition d’un homme « qui ne brûle jamais les étapes ».
Agé de 52 ans et bénéficiant d’une expérience de gestionnaire, il décide en
1990 de quitter la région de Marseille pour le Maroc. Son choix est consécutif
à la rencontre d’un industriel marocain influent dans le secteur à l’occasion
d’un salon d’exposition. Le marché marocain bénéficie d’une bonne
réputation dans le secteur du textile-habillement en Europe. La flexibilité
de la main-d’œuvre et les ressources disponibles à une gestion rentable (les
ressources religieuses et de niveau de vie) sont des arguments mis en avant.
L’homo strategicus
Des stratégies prennent appui sur une série de considérations touchant
(5) Originaire de la ville jusqu’au nom de l’associé potentiel et de sa position économique sur le marché.
de Fès, le chef-lieu initial Une préférence est accordée à l’élite fassie (5) réputée pour son savoir-faire
de la bourgeoisie
marocaine. économique et son puissant réseau politique. Des noms commençant par
Ben sont catalogués comme faisant partie de l’élite enracinée économiquement
et redoutable politiquement : « C’est un secret de polichinelle que le secteur
du textile-habillement est la chasse gardée des Fassis et de quelques juifs de
Casablanca… Des Séfarades pour tout dire, l’implantation sans leur appui
est difficile. » Pour lui, l’informel préside à la formation de l’association
économique au terme duquel la négociation (marchandage) est sécrétée par
une série de conventions asymétriques : exigence de l’écrit chez le Français,
engagement moral chez le Marocain. Le contexte de l’interaction est
constamment en tension. Si l’association est synonyme d’une union dans
l’échange et dans la participation économique, les intérêts présidant à son
bien-fondé ne se confondent pas nécessairement. David considère son associé
comme son initiateur dans le sérail de l’entrepreuneuriat local et aux problèmes
locaux de politique d’entreprise. Cet homo strategicus obéit aux règles de jeu
rationnel tout en révisant ses catégories de perceptions s’agissant de ses intérêts
102 Critique économique n° 25 • Automne 2009
La gestion de l’altérité dans le contexte des délocalisations
bien compris. Le principe qui devait organiser ses perceptions correspond
à ce qu’il appelle « se protéger derrière les protégés ». « Les protégés » relèvent
de la catégorie à laquelle sont octroyés des avantages substantiels en matière
économique depuis le protectorat. Le jeu de l’association est somme toute
un impératif stratégique, c’est la raison pour laquelle l’association est
considérée comme transitoire et non comme une donnée devant s’inscrire
dans le long terme. La rationalisation de la méfiance est la concrétisation
de cette logique de donnant-donnant : l’un se sert de l’autre dans ses objectifs
bien compris en acceptant le rapport de force même s’il lui est défavorable.
Finalement, c’est le problème de la confiance qui est en jeu, et la méfiance
est l’attitude adaptative la plus prudente, dans un univers marqué par la
prégnance du facteur économique : « Il est évident que mon associé me
considère comme un richissime homme d’affaires toujours prêt à lui régler
sa bienveillance… »
Les clés de la réussite
Selon ce patron, le projet de délocaliser ne peut aboutir en terre marocaine
qu’en faisant sienne trois « certitudes » :
1. La prégnance de l’administration dont l’aménité est gage de la réussite
des affaires. Ce patron est convaincu qu’un simple fonctionnaire peut entraver
le processus d’implantation.
2. L’importance des réseaux en vue de faire aboutir tout projet
économique. « Gagner beaucoup d’argent et rapidement » n’est pas seulement
imputable aux critères économiques universels : disposer d’une clientèle
fidèle, faire de la qualité son cheval de bataille, mobiliser une main-d’œuvre
moins chère « dédiée » à l’entreprise. Il est tributaire d’un savoir-faire local
cultivé dans l’intelligence avec les hommes de pouvoir.
3. Il faut tenir compte de la contingence de l’environnement marocain
(juridique et économique, voire intellectuel) et des caprices d’un milieu
qui va à l’encontre des formes élémentaires de la rationalité et du bon sens.
Là apparaissent clairement les critiques de ce patron : pour lui, le monde
de l’associé est un monde capricieux aux capacités cognitives limitées et
sujettes au marchandage et à l’enrichissement indu.
Ces certitudes suggèrent une remarque complémentaire : entreprendre
n’est pas synonyme exclusif de la rationalité pure. Il est un métier de terrain,
un sens pratique des choses. A la lumière de ce témoignage, tout se passe
comme si les pré-requis de l’implantation déterminaient la suite du processus.
7. « Diriger à la française et gérer à la marocaine »
Robert ne se définit pas comme Marocain malgré un lien de naissance.
S’il reste au Maroc, c’est en raison d’une succession d’opportunités qui l’ont
doté d’une expérience de gestion pour laquelle il a été sollicité pour diriger
la filiale d’un groupe français de textile-habillement. Son approche du Maroc
Critique économique n° 25 • Automne 2009 103
Brahim Labari
est celle d’un coopérant ayant développé des rapports « familiers » avec la
réalité marocaine. Ce gestionnaire n’a pas éprouvé les difficultés tant
soulignées par d’autres patrons enquêtés. Il insiste sur son accès mesuré et
ambivalent à la culture marocaine : ayant des amis marocains et parlant
moyennement l’arabe, il met en avant un style de gestion « à la française ».
La longévité ou la légitimité d’en parler
Son maintien au Maroc depuis plus de 30 ans lui a permis de mieux
mesurer l’évolution du pays dans ses stratégies à accueillir des investisseurs
étrangers. Il tient également un discours sur les changements qui affectent
la société marocaine dans son rapport à l’étranger et à l’universel. Selon
lui, le Maroc est un pays ouvert et sensible aux fluctuations régionales et
internationales. Une telle ouverture ne le met pas à l’abri des « tentations
rétrogrades ». Parmi les maux les plus visibles, il cite l’islamisme qui se
manifeste à la fois par le nombre grandissant de femmes qui portent le hijab
et par les barbus que « l’on croise à chaque coin de rue », mais aussi par
quelques réactions imprégnées par l’invocation du religieux dans les situations
de face à face de crise. Le portrait qu’il dresse du travailleur marocain est
finalement très conservateur : si la morphologie sociale change, le travailleur
demeure inchangé dans ses besoins. « Du pain et de l’huile, du thé et du
sucre », représente sa demande quotidienne et ses limites culinaires. Tout
le reste serait un luxe. Les besoins et les nécessités sont tracés par une ligne
Maginot. Seules les secondes sont le lot du travailleur marocain « humble ».
La place de la religion régulerait les rapports sociaux, la socialisation politique
érigerait une culture du consensus en une culture nationale faisant du
Marocain « un homme paisible qui fuit le conflit ». Se targuant de sa
connaissance du marché marocain, il met en avant sa légitimité à prodiguer
conseils et mises en garde à ses jeunes compatriotes investisseurs. Cette
légitimité est le fruit de son maintien régulier au Maroc dans lequel il restera
définitivement au bout du compte. Ses différentes activités en tant que
directeur général de deux entreprises, son implication durable à la Chambre
de commerce et d’industrie française de Casablanca le mettent aussi au
contact de la réalité économique du Maroc. Les décideurs sont toujours
en attente d’un événement qui n’arrive jamais, tel est selon lui le climat
qui domine la vie économique marocaine.
Les métamorphoses de la figure du coopérant
La vision de Robert est à la fois celle de la distanciation et de la proximité :
distanciation par rapport à la marocanité, proximité vis-à-vis du travailleur
marocain dont la connaissance demeure conservatrice. Outre la description
de la réalité marocaine par la lorgnette du monde du travail, il est question
aussi du travailleur marocain, des tendances qui pèsent sur la société
marocaine et de l’évolution de son économie. D’une part, la situation
économique demeure statique, la société est en proie à la radicalisation et
104 Critique économique n° 25 • Automne 2009
La gestion de l’altérité dans le contexte des délocalisations
les bidonvilles remplissent leur « éternelle » fonction de lien social conforme
à la culture marocaine. De l’autre, le travailleur marocain reste toujours le
même sans besoins nouveaux, le travail féminin est une réalité avec laquelle
il convient de s’accommoder, la volonté politique de maintenir ce statu quo
reste intacte. C’est là un cercle vertueux conforme aux attentes des
investisseurs. Robert fait partie des Français nés au Maroc ayant servi dans
ses offices. Mais ses principales activités ont pour terrain l’entreprise. Son
maintien continu dans ce pays lui confère une légitimité d’en parler, mais
il reste au fond fidèle à l’idéologie de la coopération à savoir la promotion
du travail et de la technique de l’encadrement, le faire-valoir du modèle
français de gestion (« je dirige à la française »), le respect de la loi et des
habitudes nationales du pays hôte. « Diriger à la française et gérer à la
marocaine » semble être le credo de ce coopérant si l’on admet que « partant
à l’étranger, il représente plus que lui-même, c’est la culture française qui
sera appréciée, et le niveau moral du coopérant sera jugé sans bienveillance,
avec rigueur même, car le nouveau venu sera au contact d’une population
qui l’observera. » (Miette, 1976, p. 3.) « Diriger à la française » correspond
à la vocation de s’ériger en ambassadeur d’un savoir-faire français et au faire-
part d’un zèle patriotique théoriquement « désintéressant ». Engagé dans
le pays hôte, il doit se garder de faire part de ses idées, de sa condamnation
de tel ou tel aspect social ou culturel. Sa raison d’être originelle repose sur
l’utilité. Mais l’évaluation de l’Autre au prix d’un dépaysement
« involontaire » (« Je n’ai jamais choisi de rester au Maroc, sauf un concours
de circonstance a fait que je m’y suis maintenu. ») trahit les métamorphoses
de la figure du coopérant née dans la foulée de la décolonisation. C’est par
le monde de l’entreprise, le chef-lieu de la mentalité du gain, que s’est effectué
l’essentiel de sa carrière : d’une unité de sous-traitance à une filiale d’une
multinationale, son maintien au Maroc obéit à coup sûr à une motivation
hautement économique. « Gérer à la marocaine » renvoie à cette autre
acception de la coopération à savoir la prise en charge des besoins des
Marocains à l’aune de sa connaissance de leur réalité et non à la lumière
du sondage de leurs attentes requérant leur participation : « Je connais le
Marocain, il est humble et peut tout donner… Du pain, de l’huile et du
sucre étant ses limites culinaires ». Or, à un certain niveau, cette approche
aux relents paternalistes considère le Marocain comme un homme
traditionnel et un éternel assisté.
Conclusions
Nous avons tenté tout au long de cette étude de confiner la
problématique de la gestion à son versant « anthropologique » dans un
contexte d’Altérité. Les trajectoires de vie restituées résultent d’une épaisseur
sociale faite de contraintes, de ressources, de bricolages et de tout un rituel
d’initiation. Elles sont faites aussi de certitudes qui confèrent aux enquêtés
Critique économique n° 25 • Automne 2009 105
Brahim Labari
des connaissances exclusives et sans nuances du Maroc et des Marocains.
En cela, la figure idéal-typique qui se dégage est celle du patron « expatrié »
se voulant un ethnographe avisé dans l’observance des rites d’initiation aux
subtilités marocaines. Cette figure se targue de connaître le travailleur
marocain appréhendé sous les traits d’un serviteur fidèle et dévoué. Elle
tire parti également des avantages non seulement économiques, mais aussi
de « service » que lui offre le contexte local. La « bonne », le loyer bon marché,
le chauffeur, le cuisinier, le coût de la vie sont autant d’éléments qui
concourent à assurer des conditions de vie « enviables ». Le « bien vivre »
et le « vivre mieux » ont en l’occurrence un coût : la disponibilité de ces
« avantages de service » lui procure des possibilités d’employer aux moindres
coûts des domestiques dans un marché concurrentiel. Somme toute, sa vision
demeure conservatrice, et le style de commandement qu’il entend mettre
en œuvre rappelle ce que d’Iribarne (1996) caractérise de figure
« maraboutique » du chef d’entreprise. Il reste que ce qui est ouvertement
assumé par cette figure idéal-typique est cette stratégie de survie à laquelle
elle est acculée. Si les vagues de délocalisations varient, un invariant demeure :
la crise du secteur en France due à la concurrence internationale, les charges
exorbitantes et l’action syndicale sont autant de facteurs à l’origine de la
délocalisation. Parallèlement, l’option marocaine est dictée par les
différents coûts avantageux : les coûts de main-d’œuvre et de transport en
raison de la proximité géographique. Cette rationalité « instrumentale »
anime en premier lieu tout entrepreneur établi dans un pays à « avantages
comparatifs favorables »
Ces histoires de vie esquissées permettent d’invalider la vision
universalisante du patronat comme entité homogène et transnationale
déniant ainsi le rapport différencié aux particularismes locaux (voir la théorie
de la convergence). Il convient en effet de tenir compte des influences
multiples, des modes de socialisation variés, de la multiplicité de leurs
parcours et de la nature du projet porté par les uns et par les autres dans
la perspective de délocaliser. Les patrons s’inscrivent nécessairement dans
un jeu social contraignant, étant des individus socialisés et porteurs de valeurs
à honorer. En effet, entre un patron à la tête d’un « empire économique »
à ramifications internationales et un autre gérant sa petite unité de
production, la différence est considérable. A elle seule cette nuance nous
oblige à préciser la définition de ces patrons telle qu’elle se dégage des portraits
précédents. Il va sans dire qu’une telle définition ne fait pas l’unanimité.
Certains (Roulleau, 1969) ont cherché à lui conférer un contenu unifié,
une certaine identité commune, voire une doctrine similaire. D’autres l’ont
appréhendé en termes de reproduction avec des caractéristiques communes
de capital, aussi bien économique que social, culturel et symbolique
(Bourdieu et al. 1978). D’autres encore, d’inspiration libérale, se sont
intéressés aux valeurs portées par les patrons et leurs soucis de contribuer
à la richesse des nations. Plusieurs sociologues se sont intéressés à cette
106 Critique économique n° 25 • Automne 2009
La gestion de l’altérité dans le contexte des délocalisations
catégorie en s’interrogeant par exemple sur leurs caractéristiques, les stratégies
de leur reproduction et sur leur ethos économique ou leur monde social.
Ce faisant, c’est souvent sur la base des modèles généraux du patronat (Marin,
1988) que cette question a été approchée, laissant de côté les aspects
individuels et empiriques de cette catégorie. En l’occurrence, qu’est-ce qu’un
patron ? Celui qui détient un capital économique ? Celui qui a un réseau
de relations et des entrées dans les sphères politiques locales ou nationales ?
Celui qui a un capital symbolique (porteur d’un nom illustre par exemple) ?
Celui qui dispose d’un siège à la Chambre de commerce et d’industrie
française à Casablanca et de ce fait peut solliciter une audience et un rendez-
vous avec un wali (préfet), un secrétaire d’Etat, voire avec un ministre ?
Celui qui, en fonction de ces considérations, possède une ou plusieurs unités
de production et que ses expériences doteraient d’un style de management
et de commandement qui n’est pas sans incidence sur la politique d’entreprise
gérée ? Or si le projet économique est un critère fédérateur, nous avons eu
affaire à des individus qui diffèrent de par leur origine et leur vision de la
délocalisation. Ces patrons sont tenus à l’impératif de l’adaptation, nécessaire
à la réussite entrepreneuriale.
L’adaptation à un milieu insaisissable et imprévisible est significative
de l’influence du contexte national dominant dans les stratégies des
délocalisations. Quelles que soient les stratégies mobilisées, les ressources
privilégiées et les déterminants culturels pris en considération, un constat
s’impose : la vision des patrons est inspirée par l’idée qu’ils se font la
destination de la délocalisation. Force est de constater que le Maroc n’est
pas appréhendé selon les mêmes critères. En cela notre travail met l’accent
sur l’hétérogénéité des représentations au sein d’une population ayant comme
dénominateur commun de choisir Casablanca comme destination
géographique de leur activité. Certaines figures reviennent sur le processus
laborieux de l’implantation et la pénibilité des relations avec l’Administration,
sur les heurts et malheurs de l’association avec des locaux, d’autres insistent
sur les mérites de l’entreprise délocalisée dans sa capacité et sa « vocation »
à former les travailleurs locaux les plus en besoin, d’autres encore, faisant
valoir l’argument économique, se définissent comme des patrons à la carte,
c’est-à-dire plus portés à composer avec les contraintes locales et à en tirer
profit.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 107
Brahim Labari
Références bibliographiques
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patronat », Actes de la recherche en sciences Enjeux théoriques et empiriques », Sociologie
sociales, n° 20-21, mars-avril, p. 3-82. du travail, n°4, 1988, p. 515-548.
D’Iribarne Ph. (1996), « Les ressources imprévues Miette R. (1976), « L’Afrique et l’Asie
d’une culture. Une entreprise « excellente » modernes », 4e trimestre, n° 111.
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La France et le Maroc à l’ère de la Roulleau J.P. (1969), « Les champions de
mondialisation, Paris, Michel Houdiard l’expansion, une nouvelle race de dirigeants »,
Editeur, 412 p. Paris, Cercle du livre économique.
108 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Affranchissement et exception
au cœur des frontières profitables
Le cas des zones franches d’exportation
industrielle en Amérique centrale
Mes travaux de recherche ont porté tout d’abord sur l’industrie Delphine
maquiladora d’exportation au Mexique. Ma thèse démontrait que le modèle Mercier
de la maquiladora avait des répercussions sur l’industrie locale. Nous Laboratoire d’économie
faisions l’hypothèse que ces usines « modernes » devaient transformer et de sociologie du
technologiquement, en matière de conditions de travail et de conditions travail , Aix-en-Provence
([Link]@univ
de production, le tissu industriel local. En fait, nous avons fait le constat [Link])
de logiques de différenciation des trajectoires des maquiladoras, notamment
en découvrant que cette politique industrielle de développement permettait
des stratégies de détournement de l’exception juridique et fiscale. Et que
de nombreuses industries locales à capitaux mexicains s’étaient soumises
au régime maquiladora pour pouvoir bénéficier de la défiscalisation qu’il
octroyait mais surtout pour trouver des formes de développement à
(1) Au sens de Foucault :
l’exportation de leurs entreprises. Depuis, je me suis intéressée à d’autres
« Le dispositif lui-même
zones franches d’exportation industrielle dans le monde (le terme zone c’est le réseau qu’on
franche d’exportation est le terme valise pour englober toutes les formes établit entre ces éléments
de défiscalisation industrielle que l’on peut trouver dans le monde, tantôt [ensemble hétérogène
comportant des discours,
maquiladoras, tantôt zone d’entreprises, tantôt Free Trade Zone) en imaginant des institutions, des
que ces espaces circonscrits étaient de véritables laboratoires de la aménagements
mondialisation en œuvre. architecturaux, des
décisions réglementaires,
des lois, des mesures
Le dispositif international des zones franches frontalières administratives, des
énoncés scientifiques, des
d’exportation propositions
philosophiques, morales,
L’exemple des zones franches d’exportation industrielle doit être analysé philanthropiques ; bref du
comme un dispositif (1) (Agamben, 2006) qui consiste à s’affranchir de dit aussi bien que du
certains droits communs en matière douanière et commerciale. non-dit, voilà les
éléments du dispositif ].
Le principe général de ce dispositif est de surseoir pour une durée Par dispositif, j’entends
éventuellement déterminée aux droits communs d’un pays dans ces enclaves, une sorte – disons – de
dans le but de profiter, au mieux, de l’environnement local et international. formation qui, à un
moment donné, a eu
Cela consiste tout d’abord à se distinguer d’une part du mode de pour fonction majeure de
développement antérieur (niveau des forces productives, qualité de la main- répondre à une urgence.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 109
Delphine Mercier
Le dispositif a donc une d’œuvre… ce qui veut dire aussi provoquer une rupture et éventuellement
fonction stratégique
dominante… »
des « pertes de richesses » irrattrapables), d’autre part du reste du pays pour
(Agamben, 2006). être par la suite montré comme un modèle. Il est donc nécessaire pour
comprendre le développement de ces zones franches d’exportation de replacer
la zone dans son processus de développement (temps) et dans son
environnement (espace).
Pour bien comprendre le modèle économique et social qui est véhiculé
par la mise en œuvre de ce dispositif, il est donc nécessaire d’en faire l’histoire
en utilisant une définition plus large, soit « un affranchissement momentané
et circonscrit aux droits communs » (Mercier, 2007).
Il s’agit de montrer qu’à l’origine, l’affranchissement du droit du travail
(qui n’est pas forcément explicitement consenti par le dispositif public, mais
qui peut être un avantage propre au pays ou à la zone) est un avantage qui
peut attirer des investisseurs. Au cours du processus de développement de
la zone franche, par différents mécanismes (conflits, besoin d’une main-
d’œuvre qualifiée, concurrence) le droit commun, les politiques sociales, le
socle de compétences du territoire antérieur à la définition de la zone, etc.
sont réintégrés volontairement ou non dans la zone.
Ce processus est porté par des acteurs : les acteurs publics à l’origine
du dispositif considèrent que le développement « exogène » produit peut
avoir un effet d’entraînement, se diffuser dans l’ensemble du pays. Les
entrepreneurs internationaux sont, eux, éventuellement intéressés
momentanément (voir l’évolution de certaines entreprises dans les
maquiladoras) par les avantages produits par le dispositif, et par l’enclave.
Les travailleurs de ces zones, en partie privés de leur mode de subsistance
antérieur (rupture) sont obligés de s’engager dans le dispositif, même si au
cours du temps ils vont le « freiner » et contester le dispositif puis s’engager
pour revenir dans le droit commun. Chacun des acteurs a des intérêts,
divergents mais aussi changeants dans le temps, au maintien de l’exception
dans la zone.
Le régime d’exception impose des contraintes de forme et non pas de
contenu. Dans un premier temps, nous décrirons cette action publique à
caractère économique. Puis nous nous intéresserons aux usages privés de
ces espaces économiques en focalisant sur l’Amérique centrale. En
conclusion, nous allons focaliser notre attention sur un des espaces de
significations celui des relations professionnelles internationales, son
improbable émergence et sa territorialisation.
Les zones franches d’exportation : un dispositif mondialisé
et inséré dans le droit national
Depuis l’expérience de Shannon en 1958 en Irlande, le modèle de zone
franche d’exportation industrielle s’est tout d’abord diffusé dans les pays
en voie de développement (les pays du Sud), en irradiant tout d’abord les
110 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Affranchissement et exception au cœur des frontières profitables
pays les plus au nord du Sud. Ensuite, il s’est diffusé dans une relation de
sous-traitance entre des pays du Sud et d’autres pays encore plus au sud
(Mexique, toute l’Amérique centrale). Ce modèle n’a pourtant pas trouvé
preneur au cône sud, notamment en Argentine. Il s’est donc plus
particulièrement développé dans d’autres suds à partir des années 75 : Asie,
Afrique… et Europe de l’Est, notamment à partir de la chute du mur de
Berlin en 1989.
En 1986, suite à la fermeture d’industries traditionnelles dans les pays
du Nord, le modèle de ZFE s’est à nouveau diffusé dans ces pays afin de
redynamiser des bassins d’emploi sinistrés. Une des spécificités de ces zones
est leur localisation dans des espaces frontaliers, pour bénéficier de l’avantage
économique de ces espaces. Frontière entre mer et terre, frontière entre deux
pays où les lois des Etats sont les plus fragilisées et notamment où le rapport
à la règle et à la loi peut être mis en péril.
Qu’est-ce qu’une zone franche ?
Le terme de zone franche couvre différents type d’espace qui ont pour
caractéristique commune de se substituer au régime commun en vigueur
dans le pays d’accueil (questions douanières et questions fiscales). La
définition basique et simple est la suivante : les zones franches correspondent
à des espaces géographiquement délimités, à l’intérieur desquels se
développent des activités industrielles et/ou commerciales qui bénéficient
d’un régime particulier en matière de fiscalité. (Il n’y a pas de droits de
douane, mais les droits deviennent exigibles si les produits sont introduits
sur le territoire national du pays où se trouve localisée la zone franche.)
Donc les principales caractéristiques d’une ZFE sont les suivantes :
– limitation géographique d’une zone et sa séparation du territoire qui
accueille (nous verrons que cette notion a beaucoup évolué et qu’elle constitue
une des caractéristiques possibles) ;
– application dans cet espace en particulier d’un système fiscal et douanier
avec une dérogation au droit commun applicable sur le reste du territoire.
La combinaison de ces deux dispositions implique dans les faits un recul
de la frontière économique et politique de l’Etat. Ces zones portent des noms
différents, mais elles ont toutes pour objectif de créer un environnement
attractif pour le développement entrepreneurial et commercial.
La pauvreté de la définition laisse place à une notion aux multiples
contenus
On peut d’abord distinguer une typologie simple, connue, mais
permettant peu l’analyse. C’est celle qui différencie les zones franches
commerciales (historiquement les premières : le prototype étant Shannon
en Irlande en 1958), en général, elles se situent dans des zones portuaires ;
les ports francs (ou zone franche portuaire), ils furent remplacés par des zones
de stockage sous douane (le premier port franc connu était situé dans l’île
Critique économique n° 25 • Automne 2009 111
Delphine Mercier
de Delos en Méditerranée en 166 avant J.C., en France c’est Marseille depuis
l’Antiquité jusqu’à 1817) ; les zones franches touristiques, plus connues sous
le nom de duty free shop et les zones franches d’exportation / zones franches
d’exportation industrielle et de services : espace géographiquement délimité
et avec un accès strictement contrôlé (police, douane), où les entreprises
bénéficient d’avantages en dérogation avec le régime commun (fiscal et
douanier) soumis à la condition d’exporter toute ou la majeure partie de
la production.
Le modèle qui nous intéresse est celui de la ZFE ou ZFEIS, dont le
modèle original est celui de Shannon (mesure de reconversion dont la
vocation principale était d’organiser la pénétration des Etats-Unis sur le
marché européen). Ce fut d’abord une zone commerciale, et très
rapidement se sont développées des activités de transformation, d’assemblage
de produits pour l’exportation. Nous pouvons donc décliner les ajouts faits
au segment de phrase zone franche industrielle pour souligner la vocation
industrielle, ensuite la zone franche industrielle d’exportation souligne la
vocation exportatrice, et enfin la zone franche industrielle d’exportation
et de services est l’expression la plus complète et la plus récente, elle démontre
la diversification sectorielle de ces espaces.
Certaines précautions demeurent essentielles, notamment sur le fait que
certains pays disposent d’une seule zone franche d’exportation. Cette dernière
peut être étatique (cas le plus fréquent) ou privée (administrée par des acteurs
privés mais dans un cadre réglementaire stricte imposé par l’Etat). De
nombreux pays, au contraire, ont augmenté le nombre de zones franches
à l’intérieur de leur territoire (Turquie, Egypte, Kenya…). On peut voir
parfois 10 zones franches dans un seul pays. Trois cas peuvent exister : zones
franches strictement publiques, zones franches strictement privées et zones
franches mixtes (coexistence dans un même pays de zones publiques et
privées).
Une autre expression est apparue dans les années 80-90, celle des points
francs : les entreprises bénéficient des mêmes conditions mais elles
peuvent s’installer où elles le souhaitent (1987 au Mexique), c’est le cas de
Madagascar, Maurice… Le système des points francs concerne en général
les pays qui ont adopté récemment un régime de zone franche, les pays très
pauvres qui n’ont pas la capacité pour « habiliter » des zones délimitées
(Madagascar) et enfin des pays en pointe très attentifs aux attentes des
investisseurs potentiels. Le point franc joue un rôle significatif pour les
questions relatives à l’habilitation d’un territoire.
De plus, on peut signaler les zones économiques spéciales (ZES). Ce terme
est en vigueur dans les pays encore ou anciennement communistes. Ces
zones furent instituées à la fin des années 70 en Chine, de manière plus
récente en Europe de l’Est et dans la Fédération russe. C’est en général la
principale porte d’entrée pour les investisseurs qui ne peuvent pas s’installer
ailleurs (cas chinois). Dans le cas chinois, deux objectifs principaux étaient
112 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Affranchissement et exception au cœur des frontières profitables
visés dans l’installation de ces zones : attirer des capitaux étrangers et exporter.
Mais il s’agissait également de mettre en œuvre le démarrage d’une économie
de marché dans une zone circonscrite pour l’étendre par la suite dans d’autres
parties du pays. Mais dans le cas chinois, la superficie de ces zones peut
être très importante (régions, villes entières). De fait, les activités qui se
développent à l’intérieur d’une ZES ne sont pas uniquement destinées à
l’exportation (construction et activités de services).
Enfin, nous nous devons de signaler les zones d’entreprises ou zones franches
urbaines : elles sont situées uniquement en Europe et aux USA. Elles ont
pour objectif de soutenir la création locale de nouvelles entreprises ; la
vocation exportatrice n’est pas spécifiée. Leur existence remonte au milieu
des années 90. Elles ont été développées dans des bassins d’emploi ayant
connu une reconversion importante.
La relation entre un modèle juridique et un modèle spatial
On peut décliner trois modalités principales d’implantation :
– dans un espace géographiquement limité et très petit quant à la
superficie (la formule la plus ancienne), ex : ZFE, ports Francs, ZFU ;
– dans un espace limité mais ample qui peut être confondu avec une
région, ex : ZES ;
– sur tout un territoire national, ex : Maurice, Madagascar, points francs.
Mais on peut aussi décliner des formes d’enclave qui se sont modifiées
avec le temps. D’enclave territoriale qui s’applique aux zones
géographiquement limitées, entourées de murs et dont l’entrée est filtrée
par un poste de police, nous sommes passés, avec la multiplication des points
francs, à une enclave fonctionnelle où les activités qui découlent des entreprises
sont intégrées dans la zone puis à une enclave juridique et fiscale qui distingue
fortement les entreprises qui relèvent du régime de zone franche et celles
qui sont soumises au régime commun. Mais les pays aux revenus
intermédiaires ont dû depuis les années 90 se mettre au niveau des nouvelles
directives de l’OMC, en s’émancipant d’un certain avantage fiscal
(Maurice, Singapour…). Les pays sous-développés continuent à bénéficier
de cet avantage. C’est pour cela qu’aujourd’hui on peut parler surtout
d’enclaves économiques ; en effet ces ZFE fondent leurs stratégies sur
l’exportation, bien que le reste du pays demeure orienté vers la substitution
d’importation.
La critique faite de façon régulière aux ZFE, c’est qu’elles n’ont pas d’effet
« d’entraînement » sur le tissu productif local. Pour cela, le terme d’enclave
reste valide pour définir ces « formes de travail mondialisées ».
Des contraintes de forme et non de contenu
Quand on regarde les déclarations de loi de création de ZFEI dans tous
ces pays, elles sont faites pratiquement sur le même modèle ; l’absence totale
d’articulation entre le modèle juridique et fiscal et un modèle social de
Critique économique n° 25 • Automne 2009 113
Delphine Mercier
développement est frappante. Il n’y a pas d’obligation pour les Etats de mener
un projet industriel en adéquation avec les besoins des pays,
pas de lois spécifiques concernant les conditions d’emploi. Ce vide est
préoccupant.
Quel que soit le pays concerné, les zones franches renvoient toutes à
un même principe, celui de se soustraire au régime commun en vigueur
(3) On notera que, hors zone franche, principalement dans les domaines fiscaux (3) et
parallèlement à douaniers (importation en franchise de droit de douane des équipements,
l’instauration de la
fiscalité et des droits de matières premières et autres biens intermédiaires nécessaires à la
douane, les Etats ont production des biens à exporter ; libre exportation des produits
toujours imaginé manufacturés). La définition du concept de zone franche est donc d’abord
concomitamment des
régimes dérogatoires : fondamentalement juridique. Cette dérogation fiscale est généralement
zones d’immunité fiscale temporaire. Durant une période donnée et inscrite dans la loi (5, 10, 15,
ou parties de territoire 20 années, etc.), les entreprises agréées au régime de zone franche ne sont
soumises à un régime
fiscal et douanier allégé,
assujetties qu’à une fiscalité réduite, voire nulle dans certains cas. Passé
ports francs, villes ce délai, les entreprises franches rentrent dans le régime commun et
franches, etc. deviennent donc imposables. En contrepartie, elles doivent répondre à
un certain nombre de conditions d’agrément, parmi lesquelles figurent
notamment l’obligation d’exporter un pourcentage important de leur
production (en moyenne 80 à 90 %) ou encore celle de travailler dans
des secteurs d’activité destinés à diversifier la structure économique du
pays d’accueil. Ce régime fiscal dérogatoire fait souvent l’objet de critiques,
dans la mesure où il prive les Etats de recettes budgétaires. Les Etats s’en
défendent en invoquant les créations d’emplois découlant de la mise en
œuvre de ces zones franches et qui n’auraient certainement pas été
envisageables sans l’instauration d’un régime aussi incitatif.
Ce dispositif juridique s’accompagne généralement d’autres avantages
très attractifs : simplification des procédures administratives, bâtiments
standardisés offerts à la location, proximité des infrastructures majeures
(aéroport international, port en eau profonde, etc.), coûts des facteurs réduits
(eau, électricité, télécommunications, etc.), régimes assouplis pour les changes
(allant très souvent jusqu’à la liberté totale des mouvements de fonds), libre
rapatriement des recettes en devises, larges exonérations fiscales pour les
salariés expatriés, etc.
Des appellations et des principes de fonctionnement différents
selon les pays
Les zones franches d’exportation sont dénommées différemment selon
(4) Les tableaux le pays dans lequel elles se trouvent (4). Une analyse sociologique ne peut
récapitulatifs des se soumettre à une loi universelle ; pour pouvoir comprendre les processus
appellations recensées et
de quelques statistiques de mise en œuvre et apporter une réflexion autre que descriptive, il est
sont présentés en annexe nécessaire de se soumettre à l’histoire et à la géographie de ces zones.
pour ne pas alourdir le En 2003, le nombre de zones franches d’exportation dans le monde
document.
s’élevait à 1 072. Un nombre officiel de 45 705 205 personnes y étaient
114 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Affranchissement et exception au cœur des frontières profitables
embauchées, réparties entre 515 178 entreprises. Concernant la répartition
des zones franches dans le monde, on peut avancer les constatations suivantes :
L’Amérique du Nord et l’Amérique centrale (soit dans un espace allant
du Canada au Panama, Caraïbes non-comprises) concentrent le plus grand
nombre de zones franches : 479. L’Asie arrive en deuxième position avec
153 zones franches. Concernant le rapport du nombre de zones franches
à l’étendue territoriale, la zone Caraïbes présente en 2003 la densité la plus
élevée, avec 93 zones franches. La zone « Amérique du Nord et Amérique
centrale », où l’on trouve le plus grand nombre de zones franches, ne
concentre pas une aussi grande variété d’entreprises et d’emplois générés.
En 2003, on recensait donc 8 462 entreprises (5) dans les ZFE de la zone, (5) Les principaux
et 2 539 535 emplois. investisseurs sont les
Etats-Unis, le Canada,
l’Union européenne, la
Le rôle des ZFE : de la différence entre les théories économiques Corée du Sud, Taipei, le
et les réalités sociales Japon et Hong Kong.
Dans la présentation qu’en font les économistes et les promoteurs des
zones franches, les ZFE sont décrites comme des centres de croissance, dopant
le processus d’industrialisation des pays en voie de développement et
constituant un échange de technologies entre les entreprises et le pays
récepteurs. Quatre points de définition du rôle que peuvent jouer les ZFE
dans la sphère économique sont mentionnés en général dans les études faites
sur les ZFE (Madani, 1999). Citons les trois points qui concernent la sphère
de l’emploi :
– Les ZFE, en tant que pôles de compétitivité, créent des emplois et
libèrent ainsi les régions dans lesquelles elles s’implantent de la situation
de chômage. Néanmoins, sans la libéralisation du reste du pays, les ZFE
restent des enclaves dont la contribution économique est limitée.
– Les ZFE constituent des zones d’expérimentation de l’économie de
marché mondiale, avec une priorité d’ouverture sur les marchés extérieurs.
En tant que laboratoires, elles constituent une étape préalable à un éventuel
élargissement au reste du pays. C’est le cas de la Chine.
– Les ZFE constituent une source de technologies et de capital humain
transféré vers des régions qui en sont dépourvues. Elles participent ainsi à
l’échange technologique et à la formation des travailleurs locaux. Elles sont
censées développer des infrastructures de meilleure qualité.
Les rapports présentés par les syndicats libres relativisent cette vision
idéalisée des économistes. En ce qui concerne l’emploi, les ZFE ont souvent
été une source importante de création d’emplois, mais caractérisées par de
faibles périodes de rotation du personnel. Ainsi, au Mexique par exemple,
peu d’employés restent plus de cinq ans dans une maquiladora. Concernant
les transferts de technologies et la formation du personnel local, il faut là
aussi relativiser le propos. Dans nombre de cas, les entreprises amènent la
technologie avec eux et la remportent quand ils délocalisent. Les seuls cas
contraires supposent un réel investissement de la part de l’Etat dans ses
Critique économique n° 25 • Automne 2009 115
Delphine Mercier
zones franches, ce qui est le cas de la Chine notamment. Mais dans nombre
de cas, en particulier en Amérique centrale, les entreprises viennent et s’en
vont sans laisser d’autres traces que des pertes d’emplois. Quant à la formation
des travailleurs, elle existe, mais là aussi, ce n’est pas une vraie
« formation » : les employés des ZFE sont formés à leur poste qui consiste
(6) Confederación pour la majorité d’entre eux en des tâches répétitives. De plus, le CIOSL (6)
Internacional de souligne que la majorité des travailleurs des zones franches travaillent dans
Organizaciones Sindícales
Libres. des usines à basse technologie.
En effet, même si certaines entreprises peuvent être considérées comme
des entreprises modèles en matière de respect des droits des travailleurs ou
de sécurité, beaucoup d’entreprises voient d’abord les conditions socio-
économiques du pays qui leur propose d’investir. Le fort taux de chômage
qui touche certaines de ces régions, par exemple, permet d’embaucher des
travailleurs à bas salaire et de limiter la contestation. Ensuite, les exemptions
de lois du travail et l’application plus ou moins stricte de ces lois selon les
pays sont autant de facteurs qui inciteront ou non un grand nombre
d’entreprises à s’y installer ou pas.
Les usages privés de ces espaces économiques :
débordements, arrangements ou recadrage,
le cas de l’Amérique centrale
L’Amérique centrale (Mexique compris) concentre à elle seule, pour la
période 2000-2003, presque 5 millions des travailleurs dans les zones
franches sur les 23 millions que l’on compte dans le monde (hors Chine),
soit environ 21 % de la population mondiale. Le pays qui concentre le plus
d’emplois en zones franches est sans surprise le Mexique avec 1 212 125
emplois directs et 3 100 000 emplois indirects (dont 60 % de femmes)
générés par les maquiladoras (soit environ 86 % du total des emplois ZFE
de la zone). En dehors du Mexique, le Nicaragua avec 340 000 emplois
est le deuxième pays en nombre d’emplois, dont 90 % sont des femmes.
Le Honduras suit avec 135 000 travailleurs (75 % de femmes) puis le
Salvador et le Guatemala avec respectivement 76 000 (85 % de femmes)
et 72 000 (70 % de femmes) travailleurs. Le Costa Rica, le Panama et le
Belize ont une importance moindre quant au nombre de travailleurs en
ZFE avec respectivement 34 000, 18 000 et 1 200 emplois. Enfin, la
(7) L’OIT classe la République dominicaine que nous présentons avec l’Amérique centrale (7)
République dominicaine regroupe un ensemble de 154 000 travailleurs pour la même période dont
en zone « Caraïbes ».
53,1 % sont des femmes.
Les pays dont sont originaires les principaux investisseurs sont presque
toujours les mêmes, les Etats-Unis en tête, suivis de la Corée du Sud et de
Taïwan. Les entreprises nationales sont quant à elles souvent représentées
dans les zones franches de leur pays. Les raisons invoquées par les différents
pays pour investir en Amérique centrale sont diverses. Ainsi, les
116 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Affranchissement et exception au cœur des frontières profitables
investisseurs nord-américains évoquent avant tout un avantage au niveau
du coût de la masse salariale, tandis que les raisons qui poussent les Coréens
à s’y installer résideraient plus dans les quotas d’exportation plus
favorables à destination du marché principal : les Etats-Unis.
Selon le document intitulé Las zonas francas del Paraguay : Bases para
la Proyeccion Internacional y el Desarollo Competitivo (document du Consejo
Nacional de Zonas Francas), les zones franches en Amérique centrale
représenteraient à elles seules environ 40 % des exportations de la région
(45,2 % en 2001, selon le Conseil monétaire centre-américain). Elles
représentent plus de la moitié des exportations pour deux pays de la région
(Le Salvador : 58,8 % – Costa Rica : 51,7 % (8)). Les deux pays dans (8) Source : Rapport du
Consejo Monetario
lesquelles elles représentent une part beaucoup moins importante dans les
Centroamericano, 2001.
exportations (9) sont le Guatemala (18,1 %) et le Nicaragua (15,8 %) (10). Au Honduras, les zones
Elles auraient aussi généré plus de 354 000 emplois directs, soit 26 % de franches représentent près
l’emploi total dans la région. de la moitié du volume
total des exportations du
La lecture de plusieurs articles de la presse centre-américaine nous permet pays (47,2 %).
ici de constater l’opposition qui existe dans l’opinion publique entre, d’un (9) Ibid.
côté, ceux qui font une apologie de ces zones franches (comme source
(10) On peut ici faire
d’investissements massifs dans le pays, de pôles de compétitivité nécessaire l’hypothèse d’une
pour que le pays rentre dans le système mondialisé de l’économie et situation politique et
génératrice d’emplois et de croissance) et, de l’autre côté, les détracteurs sécuritaire plus instable
pour ces deux pays, en
et critiques des ZFE qui y voient la légitimation d’évasions fiscales et comparaison de pays
l’existence de conditions de travail précaires. comme le Costa Rica.
Le non-respect des droits des travailleurs dans les zones
franches d’Amérique centrale : plus qu’un problème d’exceptions,
un problème d’application de la loi
Les différentes législations en matière de droit des travailleurs qui
régissent les zones franches centre-américaines sont en général les mêmes
que celles qui régissent le reste du pays, à l’exception du Nicaragua et du
Panama. En ce qui concerne le Nicaragua, la différence consiste en une
exception qui donne aux tribunaux d’arbitrage la responsabilité de régler
les différends qu’il peut y avoir entre travailleurs et employeurs. Le cas du
Panama consiste en une exception plus flagrante. Toute grève y est en effet
soumise à une période préalable d’arbitrage obligatoire. Cette période de
conciliation est d’une durée de 36 jours, et les travailleurs grévistes qui
ne respectent pas cette clause peuvent être légalement sanctionnés (le
licenciement étant en général la sanction). En plus de cela, les noms des
travailleurs grévistes doivent être publiés. Néanmoins, le cas du Panama
reste exceptionnel en Amérique centrale dans le domaine des lois
différentielles appliquées aux ZFE.
En effet, à l’exception du Panama et dans une moindre mesure du
Nicaragua, les droits de grève et de syndicalisation sont respectés dans les
textes de lois des différents pays de la zone, que ce soit dans les ZFE ou
Critique économique n° 25 • Automne 2009 117
Delphine Mercier
dans le reste du pays. Le respect de ces droits dans la pratique laisse en général
plus à désirer, et les violations dans ce domaine sont monnaie courante dans
l’ensemble de ces pays, même si on considère certaines évolutions positives
en la matière ces dernières années comme au Honduras. Les principales
violations des droits des travailleurs en Amérique centrale concernent avant
tout la liberté syndicale, le droit de grève et les femmes (discriminations
à la grossesse, harcèlement sexuel).
L’Amérique latine, le continent qui recense le plus de violences
à l’encontre des syndicalistes
A la lecture des différents rapports produits par le CIOSL, l’Amérique
centrale présente une des plus fortes tendances à la violation de la liberté
syndicale et du droit de grève. Si l’on élargit cette zone à la zone Amérique
latine en y ajoutant l’Amérique du Sud, c’est dans cette zone que l’on trouvera
le pays détenant le triste record de syndicalistes tués, et ce depuis de
nombreuses années : la Colombie. Ensuite, c’est en Amérique centrale que
le CIOSL recense le plus grand nombre de menaces à l’encontre des
syndicalistes. Au regard des statistiques, l’Amérique latine apparaît à l’échelle
mondiale comme la zone la plus dangereuse pour les syndicalistes. En
Colombie, le contexte de la guerre civile y est pour beaucoup. En Amérique
centrale c’est le reflet d’une zone marquée par l’impunité et où les règles
(les lois) semblent n’exister que sur le papier. Les coupables des agressions
à l’encontre des syndicalistes soit ne sont pas recherchés par la justice, soit
n’accomplissent pas leur peine. Le triste exemple d’un syndicaliste tué au
Guatemala en 2003 illustre bien le propos : les assassins ont été retrouvés,
jugés mais n’ont finalement jamais purgé leur peine. Ainsi, un certain nombre
d’employeurs n’hésitent pas à engager des groupes armés pour intimider
les syndicalistes et l’action syndicale en général : c’est le cas de la République
dominicaine.
En dehors de la violence, les employeurs ont recours à un ensemble
d’alternatives pour empêcher la création de syndicats dans leurs entreprises.
Une des menaces pratiquées par les entreprises des ZFE centre-américaines
est la fermeture d’usine. Ainsi, durant les cinq premiers mois de l’année
2006 au Guatemala, 20 de ces usines avaient fermé leurs portes,
aboutissant à la perte de 5 000 emplois. Certaines usines ferment même
leurs portes pour une période de quelques mois afin de créer une pression
sur les syndicats et les rendre coupables des pertes d’emploi auprès de
l’opinion publique en cas de prolongement d’une grève, par exemple. Dans
ces conditions, l’activité syndicale est rendue très difficile. Sans parler ici
du contexte international qui a poussé nombre de ces entreprises à délocaliser
en Chine, une destination plus avantageuse au niveau des coups de
(11) C’est surtout le cas production (11), pression supplémentaire sur les syndicats. Ensuite, il y a
ces dernières années de
nombreuses maquiladoras le cas des listes noires qui circulent entre les entreprises où figurent les noms
au Mexique. des dirigeants syndicaux ou travailleurs affiliés à des syndicats.
118 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Affranchissement et exception au cœur des frontières profitables
Pourquoi les Etats concernés n’agissent-ils pas pour faire respecter la
législation en vigueur ? D’un côté, on évoque le manque de moyens (personnel
et finances) pour mener des inspections dans les maquiladoras ou pour faire
pression sur ces entreprises. D’un autre côté, on parle du manque de volonté
de faire appliquer la loi, expression souvent utilisée pour qualifier le
gouvernement de la République dominicaine notamment. Cette attitude
reflète avant tout la volonté d’attirer et de garder les investisseurs.
Etre une femme dans les zones franches et maquilas centre-
américaines : discrimination des femmes enceintes et
harcèlement sexuel
Les discriminations concernant les femmes enceintes et l’orientation
sexuelle des travailleurs (ou des prétendants à l’embauche) touchent
particulièrement les pays d’Amérique latine. A la lecture des rapports du
CIOSL, les accusations concernant les femmes enceintes sont dans une
grande majorité reliées aux pays de cette zone, mais concernent aussi un
autre pays latin hors Amérique, les Philippines.
La première forme de discrimination est constituée par l’existence de
tests de grossesse. Les tests de grossesse pratiqués sur les employées ou sur
les prétendantes à l’embauche semblent être l’apanage des pays latins, et
les employeurs des zones franches du Mexique, d’Amérique centrale et de
République dominicaine semblent y avoir fortement recours. Ainsi, au
Mexique et en République dominicaine, nombre d’employeurs ont
recours à ces tests avant la signature du contrat et pendant sa durée. Au
Mexique, ces tests sont réalisés malgré la loi en vigueur qui interdit la
discrimination à la grossesse.
Le CIOSL évoque le cas des lignes d’assemblage d’IBM à Guadalajara
qui incluent la grossesse dans « les motifs pour renvoyer une personne pour
motifs de santé ». Ainsi, les employeurs procèdent à des prises de sang et
excluent la communication des résultats. Ensuite, selon les employeurs,
le réel motif de la procédure sera révélé ou pas à la personne concernée.
Ceux qui ne le révèlent pas évoquent en général une procédure ayant pour
but de déceler des problèmes de santé qui pourraient être incompatibles
avec le travail.
Les mêmes procédures ont lieu en République dominicaine. Les tests
de grossesse sont courants avant la signature d’un quelconque contrat avec
l’entreprise de la zone franche. Comme au Mexique, la loi nationale
conditionne le renvoi d’une femme enceinte, l’entreprise doit alors faire
une demande au ministère. Mais les employeurs arrivent en général à
contourner la loi en se fiant à des signes prématurés de grossesse chez leurs
employées, telles que la baisse de productivité, la somnolence ou les nausées.
Découvrir une grossesse grâce à ces signes prématurés leur permet alors de
licencier l’employée concernée sans avoir à invoquer le motif de grossesse,
ou du moins sans que celui-ci ne soit explicite.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 119
Delphine Mercier
Aux Philippines, les employeurs procèdent de la même manière qu’en
République dominicaine. On pousse alors les femmes enceintes à
démissionner dès (ou avant) le quatrième mois, et on ne les réincorpore
pas à l’équipe après leur accouchement. Le fait qu’elles soient poussées à
démissionner (par des pressions) ne constitue donc pas un licenciement
pour cause de grossesse.
Concernant les discriminations basées sur l’orientation sexuelle, les
témoignages recueillis concernent principalement les maquiladoras
mexicaines qui refuseraient l’embauche ou auraient licencié des travailleurs
homosexuels. Néanmoins, on peut supposer que les discriminations de cet
ordre puissent avoir lieu dans d’autres pays de la zone, notamment au
Nicaragua, où l’homosexualité est tout simplement considérée hors-la-loi
dans la législation nationale.
La territorialisation des relations professionnelles : un
espace intermédiaire ou l’impossible mise en ordre des
relations de travail selon un schéma unique
Dans le cadre de ce travail, nous avons analysé un corpus de plaintes
recensées par les différents organismes internationaux, par les journaux locaux
mais également en suivant de près les rapports réalisés par « la junta de
conciliación – les prud’hommes » – notamment au Mexique. Cette
compilation depuis une dizaine d’années a permis de lister un certain nombre
de pratiques en discordance avec la législation en œuvre dans le pays et de
constituer un corpus, qui a été retranscrit et travaillé de façon thématique
afin de faire émerger des catégories de violation du droit du travail. Nous
avons confronté ce corpus aux législations en place en termes de droit du
travail dans les zones concernées. De plus, ce corpus est confronté aux
différents terrains réalisés ces dernières années notamment au Mexique, en
Uruguay, au Maroc, en Argentine.
Plusieurs tendances sont à analyser en termes d’évolution du système
de relations professionnelles.
La première relève du non-respect de la liberté syndicale
Lorsqu’on fait un recensement des différentes violations du droit du
travail dans un certain nombre de zones franches, il apparaît que dans la
plupart des cas elles ont pour origine l’absence des syndicats ou les pressions
exercées sur ceux-ci. En effet, dans la quasi-totalité des cas de violation du
droit du travail (heures supplémentaires excessives rémunérées ou non,
harcèlement sexuel, travail des enfants, licenciements abusifs, etc.), celles-
ci ont lieu dans des ZFE où la liberté syndicale est faible, sous pression,
bafouée ou tout simplement inexistante. En effet, les rapports qui font état
de l’apparition d’un syndicat dans les zones franches (ou quand les
conventions collectives sont respectées) dressent un bilan plutôt positif quant
120 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Affranchissement et exception au cœur des frontières profitables
à l’amélioration des conditions des travailleurs mais aussi de la productivité
et de la qualité du travail effectué.
Dans un premier temps, il est important de préciser que dans la majorité
des pays dans lesquels on trouve des ZFE, la législation y est la même que
celle qui s’applique dans le reste du pays en matière de droit du travail. La
majorité des textes de loi concernant les zones franches (ou leurs appellations
diverses) insistent sur le respect des droits des travailleurs élaborés par
l’Organisation internationale du travail (OIT) et du droit du travail en vigueur
dans le reste du pays. Ainsi, la liberté d’adhérer à un syndicat, la liberté
d’organisation et la liberté de création de syndicats est presque toujours stipulée
dans les lois nationales concernant les zones franches. Il est en général indiqué
que le non-respect de ces droits relatifs au code du travail sera suivi de sanctions
à l’encontre de l’entreprise fautive. Néanmoins, il existe des zones d’ombre
quant à ces droits du travailleur dans certains pays. Ainsi, la notion d’exception
apparaît dans certains articles des lois régissant les ZFE de certains Etats.
C’est le cas par exemple de la Turquie ou de la République dominicaine.
Des « exemptions » par rapport à la législation nationale dans
les ZFE de certains pays
L’OCDE cite le Département du travail des Etats-Unis qui fait valoir que
14 pays au moins imposaient en droit et en fait des restrictions aux droits
des travailleurs. « Une ou plusieurs restrictions à la liberté syndicale, au droit
de grève et au droit de négociation collective ont été constatées au Bangladesh,
en République dominicaine, en Malaisie, à la Jamaïque, en Inde et au Sri
Lanka, notamment. Dans six cas seulement, la législation applicable dans
les zones franches n’était pas la même que celle qui s’appliquait dans le reste
du pays, ce qui témoigne bien de la volonté délibérée des autorités de rendre
les normes fondamentales moins contraignantes dans ces zones. »
L’OCDE indique que quelques pays excluent les ZFE du champ
d’application de la législation du travail et des relations professionnelles,
en citant les exemples du Bangladesh, du Pakistan et de Panama. Le BIT
signale que des discordances ont été relevées entre les obligations prescrites
dans les conventions ou la législation et la pratique des pays, notamment
en ce qui concerne le droit de se syndiquer et d’adhérer à des organisations
(Bangladesh, République dominicaine, Namibie, Nigeria, Pakistan, Togo),
le droit de grève (Panama, Turquie) et le droit de négociation collective
(Bangladesh, République dominicaine, Panama, Turquie), bien que la
situation se soit par la suite améliorée dans certains pays.
Enfin, dans certains pays, plus rares, la législation des ZFE est totalement
différente du reste du pays comme dans les cas du Pakistan et de l’Iran.
Au Pakistan, elles sont classées comme des secteurs d’activités de « services
essentiels ». Cette appellation qui existe aussi en Inde désigne des zones dont
l’activité est considérée comme « essentielle » (les définitions sont tout ce
qu’il y a de plus vague) par le gouvernement en charge de la province. La
Critique économique n° 25 • Automne 2009 121
Delphine Mercier
(12) Concernant les cas
législation de ces zones interdit les grèves, les affiliations à des syndicats
de la Namibie et du et les négociations collectives.
Pakistan, le droit de grève
est strictement interdit. Un classement des usages et des détournements territorialisé
Classement des législations ZFE selon le droit du travail
en vigueur dans le reste du pays
Pays où la législation des ZFE en termes de droit du travail Afrique : Kenya, Madagascar, Maroc
est la même que dans le reste du pays mais où des Amérique : Costa Rica, Rép. dominicaine, Guatemala, Haïti,
violations du code du travail sont constatées Mexique, Salvador
Asie : Chine, Sri Lanka
Pays où la législation des ZFE est soumise à des exceptions Afrique : Egypte, Maurice, Nigeria, Namibie
par rapport au droit du travail en vigueur dans le reste Amérique : Nicaragua, Panama
du pays Asie : Bangladesh, Corée du Sud, Taïwan
Pays où la législation des ZFE est autonome du reste du pays Asie/Moyen-Orient : Pakistan, Émirats-Arabes-Unis, Iran
Classement des pays selon le type « d'exceptions » en vigueur dans les ZFE
Lois… Pays
... interdisant ou empêchant la formation de syndicats Egypte, Nigeria, Togo, Inde, Sri Lanka (changements),
Bangladesh (changements)
... interdisant ou empêchant l'application du droit de grève Égypte, Nigeria, Panama, Turquie, Namibie, Pakistan (12)
... donnant au « tribunaux d'arbitrage » le droit de gérer Nicaragua, Panama, Turquie, Madagascar
les conflits entre travailleurs et employeurs
... légiférant les heures supplémentaires différemment du Maurice
reste du pays
... favorisant les investisseurs étrangers Corée du Sud
... donnant des avantages à certains types d'entreprise Taïwan
(high tech)
Violations du droit du travail relevées
Type de violation du droit du travail Pays
Travail des enfants Bangladesh (Inde ? Pakistan ?)
Harcèlement sexuel Kenya, Mexique, Rép. dominicaine, Haïti, Bangladesh,
Thaïlande, Philippines
Discriminations envers les femmes enceintes Amérique centrale, Rép. dominicaine, Mexique, Philippines.
Discriminations selon l'orientation sexuelle Mexique
Heures supplémentaires excessives Bangladesh, Inde, Chine, Madagascar, Maurice, Amérique
centrale, Rép. dominicaine.
Heures supplémentaires non payées Chine
Heures supplémentaires obligatoires Madagascar, Chine, Inde
Salaire inférieur au salaire minimum Chine
Violations du droit de grève Tous les pays cités ci-dessus
Violation du droit d'association et du droit de formation Pakistan, Namibie, Nigeria (10 ans), Turquie (10 ans)
de syndicats
122 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Affranchissement et exception au cœur des frontières profitables
Quand la législation nationale en matière de travail s’applique
aux ZFE, cela ne veut pas forcément dire qu’elle s’applique dans
la pratique
On constate que dans une majorité de cas, violation du droit du travail
ne veut pas forcément dire lois d’exception dans les ZFE concernées. En
effet, les zones qui ne pratiquent pas les lois d’exception ne sont pas exemptes
d’infractions, bien au contraire. Une majorité de ces cas sont recensés dans
ce groupe de pays, les pays pratiquant les exemptions étant plus rares en
nombre. Pour exemple, la majorité des pays d’Amérique centrale (à l’exception
de Panama et du Nicaragua) et le Mexique ne font pas de distinction
légalement entre législation nationale et législation des ZFE, et pourtant
la zone est souvent citée pour les violations des droits du travail. Il en va
de même pour le Sri Lanka ou les Philippines. Les principales différences
quant à l’application du droit du travail ne prennent pas leur source dans
une législation différée, mais dans l’application et les violations de ces droits.
La mesure du droit du travail dans ces ZFE ne se fonde au final pas sur la
loi en vigueur, sinon sur la capacité (ou la volonté) ou non de l’Etat à
poursuivre les infractions à la loi.
La question des relations professionnelles
On pourrait citer deux raisons à cette non-application de la loi dans
les ZFE :
Dans un premier temps, le manque de moyens des Etats ne leur permet
pas de mettre en œuvre une solide inspection de ces zones : trop peu de
moyens, trop peu de personnel et, qui plus est, souvent pas assez qualifié.
Dans d’autres cas, on peut tout simplement supposer que certains Etats
ont pleinement conscience des violations des droits qui y ont lieu, mais ils
préfèrent fermer les yeux sur ces pratiques pour ne pas faire fuir les entreprises
et les investisseurs et leur donner envie de rester. C’est le cas de la République
dominicaine, par exemple : l’Etat est au courant des violations des droits
du travail et du financement de bandes armées par les employeurs pour
intimider les syndicats ; pourtant, le gouvernement n’a jamais entrepris de
poursuites pour faire appliquer la loi. Dans d’autres cas, que l’on pourrait
considérer comme plus graves, l’Etat (ou du moins certains de ses agents)
sont complices de ces violations. L’implication de policiers au Guatemala
ou au Bangladesh dans des intimidations et d’autres actions pouvant aller
jusqu’au meurtre et la non-poursuite des auteurs concernés en sont un
exemple.
Il faut tout de même préciser que les entreprises des ZFE ne sont pas
toutes concernées par ces violations et qu’il n’y a pas que des entreprises
hors-la-loi. Il faut préciser aussi qu’à la lecture des différents documents
et témoignages, les ZFE ne sont pas toujours les « pires » zones en matière
de droit du travail. Dans de nombreux cas, le non-respect des droits des
Critique économique n° 25 • Automne 2009 123
Delphine Mercier
travailleurs dans les ZFE est le reflet de la situation de ces mêmes droits
dans le reste du pays. Les enquêteurs admettent d’ailleurs que, dans certains
cas, les conditions de travail y sont meilleures que dans le reste du pays (ce
qui n’est pas forcément un compliment...) comme dans l’étude de cas sur
le Bangladesh.
Mais on pourrait tout aussi bien, au lieu de ne faire que recenser les
cas et les exemples multiples de violation, faire une hypothèse plus
systémique. Celle qui consisterait à regarder la scène des relations
professionnelles comme un espace intermédiaire et un espace d’analyse.
Par exemple dans la ville de Monterrey (Mexique), les procès aux
prud’hommes concernent exclusivement les entreprises dont le capital est
d’origine nord-américain. Au moment de l’installation de l’entreprise, ce
n’est pas seulement le process de production qui est délocalisé mais
également la pratique en termes de relations professionnelles au sein de
l’entreprise. Tant que les maquiladoras négociaient leur installation sur le
territoire en maintenant un gérant mexicain issu de la ville réceptrice et
au fait des pratiques locales en termes de droit du travail dans ses pratiques
légales mais également dans ses pratiques légitimes, on pouvait observer
une relative amélioration des conditions d’emploi et des espaces de
négociation possibles. La « gringosation » de la classe entrepreneuriale des
maquiladoras a modifié énormément les conditions d’installation de ces
entreprises, y compris leur insertion et les conditions d’intégration dans
un tissu local. Aujourd’hui, les maquiladoras s’installent toutes dans des
parcs industriels réservés aux entreprises exportatrices, presque exclusivement
en rupture avec le tissu local industriel, ce dernier étant plutôt situé dans
les anciens espaces industriels de la ville. Ces parcs industriels (ou zones)
sont complètement équipés en infrastructure, y compris hôtels et petits
villages « gringo » pour assurer la sociabilité des cadres entre eux et de leur
famille, qui en général ne les accompagne pas. Mais il y a la possibilité de
scolariser les enfants dans ces villages gringos et de rester entre soi. En dehors
des infrastructures, un bureau assure toutes les questions administratives
et fiscales d’installation, y compris et de plus en plus la fonction de gestion
des ressources humaines, le recrutement et même parfois la paye. Cette
externalisation à outrance a permis de faire sortir de l’usine les
préoccupations des salariés, car l’absence d’un interlocuteur interne a permis
de déléguer y compris la responsabilité sociale de l’entreprise en termes
de formation, de salaires et de conditions de travail. De plus, et ceci est
très inquiétant, cela a permis de mutualiser la connaissance des salariés
susceptibles de travailler dans ces entreprises, leurs trajectoires, les entreprises
dans lesquelles ils ont travaillé, leur parcours de travail, les licenciements,
les conflits et leur appartenance syndicale. Cette externalisation a nui de
façon très brutale au modèle de relations professionnelles précédent, le sous-
traitant et le réduisant uniquement à des conditions de recrutement et de
paye.
124 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Affranchissement et exception au cœur des frontières profitables
Un autre élément essentiel, peu étudié et pas assez souvent mis en
relation, est relatif au lien très prégnant entre conditions de production
et système de relations professionnelles. Dans les années 90, dans le temps
fort du développement de ces zones franches d’exportation, la « mode »
était aux normes de qualité (ISO 9002 à 9004). Toutes ces entreprises qui
avaient pour vocation l’exportation devaient passer sous les fourches caudines
de la certification, notamment pour assurer l’acheminement des produits
sur le marché international. Cette vague de certifications a considérablement
transformé les conditions de production dans les usines, et notamment
les conditions de travail. Cette certification a été mise en œuvre de façon
très assidue dans ces entreprises et notamment par les gérants locaux qui
y voyaient l’opportunité d’asseoir le process de production, d’améliorer
les conditions de production, de justifier de l’utilisation de fournisseurs
locaux, d’organiser la formation des superviseurs, des techniciens, y compris
des opérateurs… Cette certification avait permis de fait une consolidation
des départements de ressources humaines et d’ingénierie dans les
entreprises. C’est dans ce contexte-là que les syndicats se sont affaiblis,
souvent car ils n’ont pas su relayer les revendications et sont devenus
pratiquement absents des entreprises. Cette négation des syndicats a été
portée aussi bien par les gérants et les ingénieurs que par les opérateurs
qui ont trouvé au travers des normes de qualité des possibilités de négocier
leurs conditions d’emploi beaucoup plus efficaces, prescrites immédiatement
dans les différents manuels et évaluées. Cette vague de la certification
terminée à la fin des années 90 n’a pas été relayée par d’autres dispositifs
finalement aussi complets que ceux concernant la qualité. Les outils de
gestion qui sont entrés dans l’entreprise ont plutôt consisté en des outils
financiers et de contrôle et ont pénétré les entreprises sans le regard des
syndicats qui en étaient déjà sortis en quelque sorte.
Conclusion : affranchissement et exception au cœur des
frontières profitables
Quelles sont les conséquences d’un régime d’exception dans la
recomposition des relations professionnelles ? Les ZFE, dispositif du travail
mondialisé, ont finalement connu une diffusion exponentielle dans les pays
en voie de développement. Ce dispositif se développe en utilisant les
frontières profitables, car le régime d’exception fiscale associé à la fragilisation
des frontières permet son extension très rapide. Ces espaces économiques
s’insèrent tout de même dans des processus historiques et géographiques
existants, impliquant un développement hétérogène de ces zones selon le
contexte du pays d’accueil. Il n’en demeure pas moins que ces zones sont
soumises à des processus mondiaux observables ailleurs (que dans les ZFE) :
l’externalisation de la gestion des ressources humaines et « l’illégitimité »
des syndicats dans l’entreprise. Par contre, les scènes de la négociation
Critique économique n° 25 • Automne 2009 125
Delphine Mercier
collective n’étant pas un préalable à la question de l’installation des
entreprises, on observe une cascade de violations. Malgré les prescriptions
de l’OIT, une gestion internationale des relations professionnelles n’est pas
suffisante, car cette gestion consiste seulement à enregistrer les plaintes.
On peut lister rapidement, à partir des différentes études de cas, les formes
d’affranchissement en cours dans le cadre des maquiladoras. Si le principe
général est de jouer sur les différentiels économiques, alors l’installation
des maquiladoras permet, premièrement, un affranchissement en termes
de salaires (c’est le premier et il est à l’origine de l’installation des usines
à la frontière en 1965), deuxièmement, un affranchissement dans les temps
de production (notamment en termes de gestion des stocks), troisièmement,
un affranchissement d’une partie du risque en faisant assumer aux entreprises
sous-traitantes le risque économique et les fluctuations du marché. Et,
quatrièmement, un affranchissement sur les formes d’emploi notamment
les contrats de travail et les formes de salariat en subordonnant les régulations
du marché du travail à « l’autre » (cas du Mexique).
Ce qui est dominant dans ce jeu incessant sur les frontières et la
complémentarité ou les différentiels frontaliers, c’est la réinvention du
concept de division internationale du travail au travers non pas d’une logique
de subordination mais bien au contraire sous les fourches caudines d’une
soit-disant logique de projet qui est le référentiel en vogue dans les entreprises
et qui présente la question des différentiels non pas comme des formes
d’exploitation mais comme des justificatifs organisationnels. Pour servir
le projet en cours, on mobilise la question des temps, des lieux, des
technologies, de la main-d’œuvre pour aboutir à un produit ou un service
efficace et efficient. La question latente des formes d’exploitation est donc
gommée au profit d’une logique de complémentarités, avec toute une
rhétorique de projet qui a le souci d’intégrer ces différents lieux, ces
différentes temporalités, ces différentes technologies et personnels dans un
seul et même processus. Ce gommage des différences valorisant de fait par
le référentiel l’appartenance à un projet commun est basé dans ses fondements
sur la question des différentiels.
Dans ce cadre précis sont également privilégiées des installations dans
les zones franches standards qui peuvent accueillir différentes chaînes de
production et d’assemblage. Livrés pratiquement clef en main, ces « hangars »
de la production fournissent les lignes d’assemblage, les lieux de stockage,
les installations de base permettant de fait un turn over des entreprises de
façon très fluide. Ce qui est promu, c’est le modèle de l’assembleur moderne,
ce qui permet notamment d’intervenir sur un marché économique en
réduisant la question épineuse des coûts de transport.
Le modèle de zone franche ou maquiladoras permet donc notamment
de jouer sur plusieurs ressources : le territoire, la règle, le salaire et la capacité
du lieu à fournir une main-d’œuvre qualifiée. Pour conclure, nous pourrions
donner la définition suivante des zones franches d’exportation industrielle
126 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Affranchissement et exception au cœur des frontières profitables
frontalières : réaliser, sur un territoire défini par un cadre d’exception
temporaire, y compris au sein d’une même unité, des activités dont les
logiques financières, juridiques et économiques ne répondent pas aux mêmes
régulations. L’entreprise de ces zones est une entreprise recomposée, soit
une unité composée et recomposée sans cesse au fil des contraintes, des
opportunités, des marchés et profitant de l’exception et des formes
d’affranchissement possibles.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 127
Delphine Mercier
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128 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Affranchissement et exception au cœur des frontières profitables
Annexe
Quand on parle de ZFE cela concerne :
Désignation Pays
Maquiladoras/maquiladora Costa Rica, El Salvador, Guatemala, Honduras, Mexique, Panama
Free Zones Costa Rica, Émirats Arabes Unis, Honduras, Irlande, Trinidad et
Tobago, Turquie, Uruguay, Venezuela
Special Economic Zones Chine
Industrial Parks/Free Zones Cameroun, Colombie, Ghana, Madagascar, Syrie, Jordanie
Industrial Free Zones Colombie
Free Trade Zones Bulgarie, Chili
Export Free Zones Jamaïque
Free Trade and Industrial Zones Iran
Special Export Processing Zones Philippines
Export Processing Free Zones Togo
Tax Free Factory Fidji
Bonded Zones Indonésie
Free Zones and Special Processing Zones Pérou
Free Economic Zones Russie
Industrial Estates Thaïlande
Points Francs Cameroun
Source : Legislation and Publications of Governments and EPZ authorities.
Répartition des zones franches dans le monde (13) (13) Comité de Zonas
Francas de Americas con
Nombre de Nombre Entreprises datos de la Organización
Pays Internacional del Trabajo
zones franches d’emplois installées
(2003).
Afrique du Nord 16 440 465 3 395 Comisión de la
Afrique sub-saharienne 49 431 348 477 Comunidad Económica
Europea (2002) y
Océan indien 2 127 509 693
Federación Mundial de
Moyen-Orient 38 691 397 7 429 Zonas Francas (2003).
Asie 153 40 738 884 475 176
Amérique du Nord 479 2 539 535 8 462
et Amérique centrale
Amérique du Sud 68 205 225 7 465
Caraïbes 93 220 803 1 000
Pays en transition d’Europe 93 245 619 5 622
centrale et de l’Est
Pacifique 14 13 590 96
Europe 67 50 830 5 363
Total 1 072 45 705 205 515 178
Critique économique n° 25 • Automne 2009 129
Delphine Mercier
Lois des ZFE qui diffèrent de la législation nationale en Amérique
centrale
Nicaragua : « La loi sur la promotion des investissements étrangers, qui
régit les zones franches, réaffirme le respect de la constitution et de la
législation nationale, mais ouvre néanmoins une manière de les contourner
en autorisant que les différends, controverses ou plaintes soient élevés devant
un tribunal d’arbitrage. »
Panama : « Dans les maquiladoras, tous les conflits du travail sont soumis
à l’arbitrage obligatoire. Une grève n’est considérée légale que si l’on a observé
une période de 36 jours ouvrables de recherche de conciliation. Si cette
condition n’est pas remplie, les travailleurs en grève peuvent être
sanctionnés ou licenciés. La loi qui régit les zones franches d’exportation
s’applique également aux centrales d’appel. »
Violations du droit du travail
République dominicaine : « Si le code du travail est d’application dans
les zones franches d’exportation (ZFE), le gouvernement n’a fait aucun effort
véritable pour veiller à ce que la législation du travail y soit appliquée. Les
employeurs ne respectent que rarement les décisions du tribunal du travail
lorsque celles-ci leur sont défavorables.
Les employeurs refusent de reconnaître les syndicats et ont recours à
toutes sortes de stratagèmes pour en empêcher l’organisation ou dissoudre
les organisations existantes. Ils distribuent par exemple des listes noires de
militants syndicaux pour les empêcher de trouver un emploi. Certaines
entreprises, lorsqu’elles recrutent du personnel, ont recours à des agences
spécialisées chargées de rejeter tous les militants syndicaux ou défenseurs
des droits de l’homme, etc. Là où des syndicats sont en place, les
licenciements de dirigeants et militants syndicaux ne sont pas rares.
Autrement, les employeurs se livrent à des campagnes de discrimination,
de menaces et d’intimidation permanentes. »
Guatemala : « Dans les ZFE, l’application de la législation du travail est
particulièrement faible, et jusqu’ici une seule convention collective a été
signée dans les maquilas guatémaltèques. L’absence de volonté politique
est mise en exergue par l’incapacité du ministère du Travail à contrôler les
abus commis par les employeurs de ces secteurs. La mobilité qui
caractérise ces investissements est un des facteurs qui rendent difficile la
création de syndicats dans ces zones franches. À titre d’exemple, rien qu’au
cours des cinq premiers mois de 2006, 20 usines avaient fermé leurs portes,
laissant environ 5 000 personnes sans emploi. »
Haïti : « La zone franche de la CODEVI (Compagnie de développement
industriel) a été établie en août 2003 dans la ville d’Ouanaminthe, à la
frontière avec la République dominicaine. Elle est administrée par l’entreprise
vestimentaire, Grupo M. L’entreprise, dont le siège se situe en République
130 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Affranchissement et exception au cœur des frontières profitables
dominicaine, a construit l’usine grâce à un prêt de 20 millions de dollars
de la Société financière internationale (SFI), la branche de la Banque
mondiale qui octroie des prêts au secteur privé. Ce prêt était conditionné
au respect par l’entreprise de la liberté syndicale et du droit de négociation
collective. Cependant, les droits des travailleurs sont régulièrement enfreints
et des tentatives pour former un syndicat ont entraîné des licenciements,
et notamment un licenciement massif de 350 travailleurs en juin 2004. Cette
situation semble aujourd’hui avoir changé. À la suite d’une campagne
nationale et internationale, les travailleurs ont été réintégrés, le syndicat a
été reconnu, et une convention collective a été signée à la fin de 2005.
Les cinq parcs industriels qui se trouvent dans la capitale haïtienne ou
à sa périphérie ressemblent fortement, en termes de droits syndicaux, à la
majorité des ZFE implantées dans la région des Amériques ; la seule véritable
différence étant leur nom et le fait qu’ils offrent aux investisseurs peu
d’incitants fiscaux. Les syndicats n’y sont pas les bienvenus et les organisateurs
se trouvent confrontés à des mesures d’intimidation. Les travailleurs de
l’industrie vestimentaire, qui sont principalement des femmes âgées de 25
à 35 ans, sont poussés en raison de leur pauvreté à accepter des salaires allant
de deux à trois dollars cinquante par jour, soit trois fois moins que dans
la République dominicaine voisine. »
Mexique : «Maquiladoras: opposition à l’établissement de syndicats
démocratiques. Les maquiladoras continuent d’exploiter la main-d’œuvre
locale, et de plus en plus de travailleurs indigènes viennent grossir les rangs
de cette main-d’œuvre précaire. Les maquiladoras – présentées comme « un
mal nécessaire » pour abaisser le chômage – sont synonymes d’heures
supplémentaires non rémunérées, de harcèlement sexuel, de discrimination
à l’embauche, d’absence complète d’hygiène et de sécurité et de
licenciements arbitraires. En outre, la syndicalisation y est impossible. La
majorité des maquiladoras changent de lieu sans verser à leurs employés
les indemnités qui leur sont dues. Un autre problème systématique est le
licenciement des femmes enceintes. Les maquiladoras sous-traitent leurs
travailleuses afin d’échapper à toute responsabilité. Des listes noires circulent
régulièrement entre les usines, avec les noms de syndicalistes qui ne doivent
pas être recrutés. Ce secteur connaît aujourd’hui la pire crise de son histoire,
des centaines de maquiladoras ayant quitté le Mexique pour s’installer en
Chine ou en Amérique centrale. »
Nicaragua : « Les pires violations se produisent, comme c’est souvent le
cas, dans les zones franches d’exportation (ZFE). Six pour cent à peine de
la main-d’œuvre est syndiquée, en grande partie en raison de l’hostilité du
patronat à l’égard des syndicats. Très peu de syndicats dans ces zones
détiennent un réel pouvoir de négocier collectivement. Les travailleurs ne
sont pas représentés à la Commission nationale des ZFE.
La structure juridico-économique qui est le fondement de ces
entreprises est en grande mesure au cœur des difficultés de croissance et
Critique économique n° 25 • Automne 2009 131
Delphine Mercier
de renforcement des rares syndicats qui y existent ou de la constitution de
nouvelles organisations syndicales. La volatilité du capital investi se traduit
par une durée de vie très courte des entreprises, qui très vite ferment
définitivement. Ce phénomène implique une situation chronique
d’instabilité professionnelle. La simple éventualité de perdre son emploi
si l’entreprise est amenée à disparaître est en soi la menace parfaite pour
museler les travailleurs et empêcher leur syndicalisation. Chaque fermeture
annule dans les faits tout effort de syndicalisation qui aurait été réalisé dans
l’entreprise. En novembre 2006, la fermeture de 20 maquilas avait été
enregistrée depuis le début de l’année, correspondant à 5 000 emplois. »
Salvador : « Zones franches d’exportation : facilités pour mettre en œuvre
une politique antisyndicale. Bien que le droit de négociation collective soit
reconnu par la loi, il ne s’applique pas dans les zones franches d’exportation
en raison d’une très importante discrimination antisyndicale exercée par
les employeurs et de l’abandon de la part du gouvernement de sa
responsabilité de défendre le droit de négociation collective des travailleuses
et travailleurs des zones franches. Toute tentative de syndicalisation est
réprimée et les travailleurs sont menacés de licenciement s’ils essaient de
former un syndicat ou d’y adhérer. Les employeurs aiment également recourir
à la menace de fermeture et de licenciement collectif.
Les « stimulants » ou régimes préférentiels dont profitent ces entreprises
contribuent à susciter et à protéger de telles politiques antisyndicales. Les
« maquiladoras » peuvent cesser leurs opérations au moindre risque de voir
leur marge bénéficiaire affectée par des revendications syndicales. Elles
n’hésiteront pas, dans de tels cas, à faire porter le fardeau de leurs dettes
aux travailleurs et à l’Etat. Lorsqu’une telle situation survient, il est impossible
d’intenter une action en justice en l’absence de la partie défenderesse. Il
n’existe pas, non plus, de fonds permettant à l’Etat d’assumer l’octroi
d’indemnisations aux travailleuses et travailleurs lésés. Avec l’entrée en
vigueur de l’ALE, des dispositions en ce sens semblent exclues à l’avenir
dès lors que cela fait partie des garanties concédées aux investisseurs. »
132 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Les routes de la mondialisation
ont aussi des frontières !
Tripoli, en Libye, capitale d'un Etat paria, Salloum en Egypte, bourgade Olivier Pliez
frontalière habitée par des Bédouins, Yiwu en Chine, ville-supermarché à LISST, Toulouse
trois heures de route de Shanghai, le Caire, capitale égyptienne… Cette
énumération de localités, de bourgades ou de métropoles millionnaires
correspond à un assemblage qui a, apparemment, peu à voir avec le thème
des frontières. Mon propos porte sur la présentation d'une route
commerçante transnationale entre la Chine et l'Egypte. Il ne sera cependant
que peu question de flux, de réseaux, ou autres notions qui évoquent la
fluidité des échanges voire de débats plus conceptuels sur l'érosion des
frontières étatiques soumises à la déterritorialisation du monde.
Je veux plutôt porter le regard sur les formations socio-spatiales qui
rendent la circulation possible ; celles qui permettent d'articuler et de
connecter des segments de route plus anciens qui, mis bout à bout,
constituent des routes d'échange entre Asie et Afrique. Bref, postuler que
non seulement les ancrages géographiques ne sont pas obsolètes à l'heure
de la mondialisation mais aussi que nombre de ces aspérités spatiales sont
des frontières multiformes qui créent des différentiels, des ruptures et
facilitent la circulation des marchandises selon des logiques essentielles au
fonctionnement de réseaux très étendus mais parfois peu visibles
localement.
Nous partirons de Port Saïd, porte libérale d'une Egypte à l'économie
centralisée. Durant les années 90, la place franche, séparée du territoire
égyptien par une frontière douanière, perd de son intérêt avec l'inscription
de l'Egypte dans le calendrier de l'OMC et l'abaissement des barrières
douanières. Les modalités de l'échange économique exclues de ce système
se reforment cependant ailleurs, à Salloum, bourgade frontalière, au cœur
de la marge bédouine qui sépare l'Egypte de la Libye. C'est par là que passent
désormais les produits importés à Tripoli, en Libye, capitale portuaire, place
franche non-dite, labellisée frontière migratoire de l'Europe, où se croisent
des milliers de migrants africains, arabes et asiatiques. La rente des
hydrocarbures évite aux pouvoirs publics libyens de s'aligner sur les impératifs
édictés par les bailleurs de fonds internationaux et de pratiquer un laisser-
faire économique propice à la circulation des marchandises à Tripoli. Plus
Critique économique n° 25 • Automne 2009 133
Olivier Pliez
à l'est, à Yiwu, pouvoirs locaux du Zhejiang et régime central chinois
expérimentent la construction d'une ville-supermarché qui rend accessible
aux petits commerçants transnationaux la production de PME disséminés
sur le territoire chinois.
Port Saïd, frontière libérale de l'Egypte socialiste
Durant les années 70, les couches modestes ou aisées de la société
égyptienne se pressent durant le week-end dans la zone portuaire franche
de Port Saïd (Bruyas, 2007) pour se livrer aux plaisirs du shopping de produits
importés. Le président égyptien Sadate expérimente alors les premiers pas
de l'ouverture économique, l'lnfitah, faisant de l'enclave de Port Saïd le
pendant à l'économie étatisée héritée de l'Egypte nassérienne.
Le contraste entre l'opulente vitrine port-saïdienne et les rayons
modestement achalandés des grands magasins cairotes se traduit par les files
de chalands aux postes de douane qui séparent la zone franche du reste de
l'Egypte. Dans ces files, ils côtoient des dizaines de porteurs qui effectuent
la navette de part et d'autre du poste de douane, chargés de colis de vêtements
et de produits électroniques. Ils importent pour leur compte ou pour des
grossistes et écoulent donc les cartons de marchandises soit au Caire, soit
dans un marché situé de l'autre côté du poste de douane de Port Saïd, dans
la bourgade de Qantara. La demande est tellement importante que des
intermédiaires palestiniens de Gaza viennent y proposer des vêtements
provenant d'Istanbul. La fenêtre d'importation égyptienne se diversifie et
se mondialise.
Lorsque Port Saïd perd ses derniers attributs de place franche en 2002,
les importateurs cairotes et alexandrins contournent les quotas et taxes en
livrant une partie de la marchandise dans les ports à conteneurs les moins
taxés de la région, en Libye (Doron, 2005)… Il font alors passer aux
marchandises la frontière entre la Libye et l’Egypte.
Salloum, bourgade bédouine et place frontalière de transit
La fermeture de la zone franche de Port Saïd en 2002 correspond aux
yeux des Salloumi au véritable décollage du commerce transfrontalier. Les
conteneurs de vêtements et produits électroniques chinois qui y étaient
débarqués puis passés illégalement par des porteurs sur le territoire égyptien
sont orientés par leurs commanditaires vers les ports libyens. En 2004, la
libéralisation du commerce du textile (AMF) et la suppression des quotas
fragilisent le marché égyptien face aux exportations asiatiques. Des règles
d'importation contraignantes sont promulguées et l'essentiel des vêtements
asiatiques entrent en Egypte par la voie libyenne, accroissant d'autant
l'importance de Salloum sur la route du textile asiatique. Ainsi, alors que
l'activité de contrebande de produits libyens est florissante durant les années
80, les politiques de libéralisation économique entraînent un différentiel
134 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Les routes de la mondialisation ont aussi des frontières !
de taxation des importations qui rend la Libye attractive comme place
d'importation des produits égyptiens. La chaîne commerciale frontalière
devient transnationale.
Un peu plus à l'ouest, la bourgade égyptienne de Salloum, dernière ville
égyptienne adossée à la frontière libyenne, est le lieu d'une intense circulation
des hommes et des marchandises entre la Libye et l'Egypte. Les activités
liées au transit ne se limitent évidemment pas au point frontière. Elles
s'inscrivent en fait dans des réseaux inscrits à trois échelles différentes, lesquels
sont très étroitement intriquées autour de cette bourgade :
– un espace frontalier qui s'étend de Salloum, côté égyptien, à M'saad
et Bardiya, côté libyen ;
– une région frontière qui s'étend aux principaux ports de la région :
Alexandrie d'un côté et Benghazi de l'autre ;
– et donc à l'Egypte, à la Libye et au-delà aux routes commerçantes
transnationales.
Ces trois échelles forment un ensemble relationnel qui se matérialise
dans quelques-uns des lieux traversés sur des itinéraires longs de plusieurs
centaines à plusieurs milliers de kilomètres, comme Salloum. La fonction
de point de rupture de charge, avant ou après le passage de la frontière,
anime la vie économique locale, et elle met en lumière quelques tendances
de la mutation du commerce transfrontalier inter-arabe.
Une frontière au sein de la marge bédouine
La trajectoire de la bourgade est indissociable de celle de la région dans
laquelle elle se situe : une région de peuplement bédouin, isolée entre le Delta
du Nil et la Cyrénaïque. La conquête coloniale, Italiens d'un côté,
Britanniques de l’autre, conduit les occupants à délimiter la frontière en
1912. Frontière naturelle évidemment mais surtout stratégique puisque
Salloum est considéré comme l'un des meilleurs points d’ancrage des bateaux
de toute la côte jusqu’à Alexandrie (Rycroft, 190 2). C’est par les armes que
la marge occidentale de l'Egypte est délimitée entre les années 10 et les années
40 : deux conflits mondiaux et une insurrection bédouine transforment la
région en zone-tampon sous autorité militaire jusqu'aux années 60.
Cette marginalité au sein du territoire égyptien n'empêche cependant
pas que Salloum bénéficie de l'intensification des échanges des personnes
et des marchandises à longue et à courte distance entre la Libye et l’Egypte :
migrations de travail et exportation de bétail depuis l'Egypte ; flux touristiques
et de produits subventionnés qui en ressortent c1andestinement depuis la
Libye (Cole, 1998). Un espace d'échange se tisse donc, dessinant des
opportunités locales liées à la situation frontalière et périphérique de Salloum.
La construction d’un savoir-faire du transit des marchandises
La collecte de récits qui, chacun à leur façon, relatent une expérience
personnelle des acteurs impliqués dans ce commerce permet d'en restituer
Critique économique n° 25 • Automne 2009 135
Olivier Pliez
les grandes étapes. Dès les années 60, Salloum bénéficie de l'intensification
des échanges à longue et courte distance entre la Libye et l'Egypte avec les
premières migrations de travail depuis l’Egypte.
C’est cependant durant les années 70 que le commerce avec la Libye
est organisé sous forme de chaîne, de transport et de stockage. Les marchés
appelés souks libyens, où migrants de retour et contrebandiers de la frontière
acheminent des produits subventionnés par l'Etat libyen à destination de
la population libyenne, se multiplient. Toute une chaîne de contrebande
tolérée s'organise autour de la réexportation clandestine des produits vers
l'Egypte. La fermeture de la frontière en 1979 met un coup d'arrêt à ces
flux et impose aux Bédouins des bourgades frontalières de perfectionner
les méthodes de passage clandestin de la frontière. A la fin des années 80,
la réouverture de la frontière entraîne la reprise de la contrebande à une
plus grande échelle durant les années 90.
Le métier de contrebandier se formalise. La contrebande ne constitue
pas pour les porteurs et transporteurs qui s'y livrent une activité isolée et
proscrite mais un maillon indispensable à l'importation tolérée des
marchandises en Egypte. Les jeans passent des mains d'exportateurs libyens
à celles de leurs homologues importateurs de l'autre côté de la frontière,
le reste n'est en définitive que logistique dans des conditions qui varient
selon les aspérités de la route. Les contrebandiers sont indifféremment des
hommes et des femmes, des bédouins de la région ou des Egyptiens, qui
sont venus ici après une expérience préalable à Port Saïd ou bien qui disent
avoir « entendu parler de Salloum » et préfèrent travailler ici plutôt qu'émigrer
en Libye ou dans les pays du Golfe. La plupart résident donc ici afin de
se livrer aux métiers de la frontière les plus divers : porteurs de
marchandises, changeurs …
Une croissance urbaine en lien avec la fonction de transit
L'équipement commercial de la localité reflète ses deux fonctions
principales d'entreposage et d'hospitalité. Le centre de la bourgade, le long
de la route principale, est un axe très animé bordé d'environ 230 fonds de
commerce sur 900 mètres de long. Quatre types de commerces dominent :
des cafés (10 %), des restaurants (10 %), des boutiques de téléphone (15 %),
des échoppes de produits importés et des entrepôts (15 %). Enfin sept hôtels
hébergent les voyageurs, les fonctionnaires des douanes et les forces de
sécurité. Le reste des échoppes est occupé par des commerces divers (épicerie,
pharmacie, boulangerie, salle de musculation…), des locaux pour la
maintenance des véhicules et surtout des fonds de commerce à louer ou à
vendre comme entrepôts.
Les bédouins de Salloum s'insèrent en effet dans le dispositif
commercial transfrontalier soit en portant les colis s'ils n'ont pas de liquidités
soit en spéculant sur les locaux d'entreposage des marchandises après qu'elles
aient passé la frontière. Les entrepôts sont des échoppes simplement
136 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Les routes de la mondialisation ont aussi des frontières !
constituées d'étagères et d'un comptoir devant lequel se pressent les
contrebandiers qui déposent leurs colis et les acheteurs égyptiens qui les
remportent. Des jeans achetés 20 à 25 livres à Msaad sont revendus 40-
45 livres (6 euros env.) à Marsa Matrouh, la station balnéaire située à deux
heures de là, 50 livres à Alexandrie voire 60 au Caire.
Mais ces marchandises restent en général peu de temps en rayon comme
l'explique Ahmed, l'un des transitaires du jean chinois. Il se rend deux fois
par mois à Tripoli, la capitale libyenne, négocie directement avec des grossistes
libyens qui font livrer la cargaison à la frontière. Il récupère sa commande
et l'achemine chez des grossistes d'Alexandrie et du Caire qui l'écoulent
sur le marché égyptien. Son espace commerçant court donc du centre du
Caire au port de Tripoli. Ainsi, la bourgade frontalière de Salloum, malgré
son isolement apparent, est un maillon essentiel de la route transnationale
qui depuis la Chine via Dubaï et la Libye approvisionne l'Egypte.
Au-delà de Salloum, d'autres frontières
Encore un peu plus à l'ouest, Tripoli renoue avec sa vocation de port
méditerranéen et de place commerçante née de sa situation à la confluence
des flux migratoires et commerçants entre le Sahel et l’Afrique du Nord et
de la faible taxation des importations.
Tripoli, lorsque la frontière migratoire se ferme… les migrants
cherchent d'autres ressources
La Libye rentière et à l'économie socialisante a contrôlé
l'approvisionnement du marché national en important et en subventionnant
de nombreux produits de consommation durant les années 70-80. Le
décalage était alors tel entre les prix pratiqués par la Libye et les Etats voisins,
que des réseaux de contrebande se sont mis en place pour alimenter des
souks frontaliers. La chute des prix du pétrole au milieu des années 80 et
les embargos qui pèsent sur la Libye (1982-1999) désorganisent les rouages
économiques et provoquent la chute de la monnaie nationale, le dinar libyen.
Alors que les pouvoirs publics réduisent le subventionnement des produits
et à la faveur de la faiblesse des taxations, la Libye est transformée en l'espace
de quelques années en un vaste marché de réexportation des marchandises
importées (Pliez, 2004).
Des centaines de grossistes et d'importateurs libyens connectés à Istanbul,
Dubaï et aux districts industriels asiatiques traitent avec des ré-exportateurs
maghrébins, africains et égyptiens qui se chargent de l'approvisionnement
sur des chaînes commerciales longues de plusieurs milliers de kilomètres.
Ils transforment les quartiers centraux de Tripoli, adossés au port, en zone
d'entreposage, de marchés et de chargement des cartons. Hôtels de catégorie
moyenne et centres commerciaux destinés à attirer le chaland de la capitale
se multiplient.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 137
Olivier Pliez
En 2005, les Africains présents à Tripoli font tous le même constat :
« Kadhafi n'a plus besoin de nous maintenant qu'il a de bonnes relations
avec l'Europe ». Durant l'été 2004, les diplomates africains de Tripoli sont
informés du lancement de procédures de rapatriement : 5 600 Nigérians,
Ghanéens et Egyptiens sont rapatriés entre juillet et novembre 2004 grâce
aux fonds de la coopération italienne. Le régime libyen aurait procédé à
43 000 « procédures d'éloignement » en 2003 et 54 000 en 2004. Devant
les ambassades africaines, les files de migrants qui demandent à bénéficier
des procédures de rapatriement volontaire croît (Bredeloup, Zongo, 2005).
Pour ceux qui restent, le quotidien devient plus dur : les salaires se sont
effondrés, 130 à 150 dinars par mois (76 à 88 euros).
Au bout de cette chaîne commerciale transnationale, les migrants
subsahariens, maghrébins ou proches-orientaux que la Libye sous embargo
a accueillis durant les années 90 cherchent à s'employer dans les activités
de négoce. La médina de Tripoli est l'un de ces lieux ressources, dont quelques
rues sont désormais autant sahariennes qu'arabes. Ils sont des milliers à se
croiser, négocier, transportent ou bricolent autour des activités de transit
des marchandises importées en attendant d'aller ailleurs.
Yiwu, nouvelle frontière de l'économie-monde
Yiwu est l'une des plus grandes places marchandes de Chine, un
supermarché à bas prix, un salon d'exposition à l'échelle du monde, spécialisé
dans la vente de petits articles, bijoux, rasoirs, jouets, pochettes… et située
au cœur d'un des principaux districts industriels du textile chinois.
Pour présenter cette ville-bazar du Zhejiang au sud de Shanghai, le plus
simple consiste sans doute à en énumérer les records : la superficie des marchés
excède 2,5 millions de km2 c’est-à-dire que la surface des centres
commerciaux y est 12 fois supérieure à celle du plus grand centre commercial
américain ; on y vend un tiers des chaussettes de la planète ; la ville voisine
de Qiaotou produit 80 % des fermetures-éclairs ; 58 000 boutiques proposent
400 000 catégories de produits 364 jours par an dans les échoppes d'usines
ou bien durant l'une des 80 foires annuelles. La plus importante, la foire
internationale annuelle, attire pendant trois jours 16 000 visiteurs étrangers.
A partir des années 2000, les deux tiers des ventes sont désormais à destination
d'un immense marché constitué de 212 pays.
La présence des Emirats Arabes Unis (EAU) à la 1re place et de l’Arabie
saoudite à la 7e place des exportateurs de marchandises depuis Yiwu attestent
de l'importance du commerce avec les pays arabes. La flambée des prix du
pétrole fait du monde arabe un débouché commercial de première
importance, très demandeur en produits à bas prix. En 2005, la Chine
compte parmi les quatre principaux partenaires à l'importation de 9 des
19 pays de la zone Afrique du Nord et Moyen-Orient (MENA), se situant
même en première position au Soudan et aux EAU et en seconde position
en Iran et en Jordanie.
138 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Les routes de la mondialisation ont aussi des frontières !
Autour du noyau dur Yiwu-Dubaï, interfaces ente le monde arabe et
la Chine, des acheteurs viennent seuls ou en petits collectifs pour trouver
les prix les plus bas. Ils se promènent en binôme avec leur traducteur-acheteur
local, souvent une jeune chinoise polyglotte, pour traiter directement sur
place avec en main le nom de fournisseurs potentiels et du quartier où ils
pourront se loger et manger. La plupart des commerçants rencontrés relatent
des itinéraires qui les ont conduits à insérer la destination chinoise dans
leur parcours de transnationaux souvent anciens.
L'importance et l'ancienneté des liens entre Yiwu et les pays arabes se
sont traduits par la formation d'une communauté estimée à 3 500 résidents
sur un total de 6 à 8 000 étrangers installés dans la ville. La présence de
nombreux commerçants musulmans a en effet entraîné l'émergence d'un
quartier arabe, véritable repère dans le centre de l'agglomération. Les
commerçants se retrouvent en soirée dans des restaurants algériens, égyptiens,
irakiens, libanais. Ce quartier répond en effet à une question essentielle
pour les voyageurs musulmans : trouver une nourriture hallal, conforme
aux préceptes religieux de l'Islam.
L'Egypte, 40 millions de consommateurs en demande de
produits chinois
Une déambulation à l'intérieur du quartier commerçant autour de la
place Ataba et de la rue Muski permet de prendre la mesure de l'importance
des importations chinoises.
Les questions s'entremêlent : si tous les bibelots sont fabriqués dans des
usines chinoises à la demande de commerçants égyptiens, qu'en est-il des
vêtements ? Les spécialistes en marketing estiment à 40 millions de personnes
le marché de consommation égyptien en vêtements à très bas prix, qu'il
s'agisse de la fripe et, de plus en plus, des textiles asiatiques, thaïlandais,
indonésiens ou chinois.
Je demande à un chauffeur de taxi où l'on peut acheter des vêtements
à des prix intéressants au Caire. « Comme tu veux, me répond-il, soit à
Ataba soit au souk Gaza. – Gaza, comme en Palestine ? – Oui, c'est le nom
que les autorités ont donné au marché de gros des vêtements qu'elles viennent
de créer ».
Nous revenons à Port Saïd, ou du moins à la bourgade de Qantara, où
des Gazaouis concurrençaient les porteurs de colis égyptiens. L'activité
commerciale de ces deux villes est aujourd'hui bien modeste, car
l'ouverture économique du pays rend caduque l'existence des zones franches
qui sont progressivement démantelées.
Pour autant, le marché de gros des vêtements a été dénommé “souk Gaza”.
Le toponyme a survécu à la filière marchande. Les vêtements y proviennent
désormais, du monde entier via Salloum, construit en périphérie du Caire
dans les années 90.
La boucle est apparemment bouclée.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 139
Olivier Pliez
Conclusion : les frontières des routes transnationales
En Egypte, depuis les ports, zones d'entrepôts, et les voies rapides, les
routes commerçantes transnationales sont recomposées selon des contraintes
de divers ordres (accords internationaux, différentiels de taxation, distance,
instabilité politique…) avec l'objectif de chercher les itinéraires les plus fluides
et les hinterlands les plus étendus. Cette intégration crée de nouvelles échelles
d'observation d'unités spatiales discontinues impliquant de nombreux acteurs
qui interviennent sur des segments et dans des localités dont il est bien difficile
a priori de supposer qu'elles entretiennent des liens entre elles.
Saskia Sassen (2000) met en lumière le fait que la mondialisation
économique, loin d'être un « donné », « requiert (au contraire) la mise en
œuvre d'un vaste déploiement de fonctions hautement spécialisées, que les
infrastructures soient sécurisées, que des environnements législatifs soient
conçus et pérennisés ». Ce déploiement s'effectue dans ce que Sassen appelle
des frontier zones qui naissent des chevauchements interactifs entre les niveaux
national et mondial et sont les espaces où se produisent réellement les
interactions national-mondial et local-mondial. Les frontières deviennent
ainsi une ressource dans le processus dual qui entraîne, d'une part, l'émergence
de formes spatiales de la mondialisation impulsée par les canaux
institutionnels (OMC, UE, EU dans le cas de l'Egypte) et, d'autre part, des
formes spatiales liées aux stratégies transnationales des petits commerçants.
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et commerce parallèle aux frontières tuniso- Industrial Cluster Development in Modern
libyennes », Monde arabe, Maghreb Machrek, China », Discussion Papers, n° 088, IDE-
la Documentation française, n° 170, p. 39- JETRO, Tokyo.
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Critique économique n° 25 • Automne 2009 141
Frontières informelles,
frontières imaginaires
Entre Nador et Melilla, une
frontière européenne en terre
marocaine
Analyse des relations transfrontalières
Introduction Mimoun Aziza
Université Moulay
L’objet principal de cet article est une réflexion sur les types de relations Ismaïl, Meknès
qu’entretiennent les deux villes : Melilla, enclave espagnole au Maroc, ville (aziza@[Link])
européenne moderne, et Nador, ville du Nord-Est marocain, région
marginale dans le territoire marocain. Dix kilomètres seulement séparent
les deux villes. Chaque jour, des dizaines de milliers de Marocains traversent
la frontière afin d’acquérir à Melilla, port franc, des marchandises en
provenance des quatre coins du monde. Cette étude vise également à analyser
les effets des échanges transfrontaliers sur la vie matérielle et culturelle des
habitants du territoire frontalier. Elle ambitionne de clarifier le poids de
cette frontière dans la vie politique et économique locale. Ces relations
transfrontalières s’inscrivent dans une dynamique économique et se
manifestent à travers des relations commerciales légales et illégales,
l’émigration et les liens familiaux qui se créent des deux côtés de la zone
frontalière.
La frontière qui sépare les deux villes est devenue depuis un certain temps
une frontière de l’Union Européenne avec le Maghreb. Les énormes enjeux
autour de cette frontière sont d’ordre politique, économique, stratégique,
etc. Ladite frontière a la réputation d’être une plaque tournante des activités
économiques illégales : contrebande, trafic de cannabis, émigration illégale,
etc. Ces relations transfrontalières essentiellement économiques impliquent
aussi des interactions socioculturelles.
Une frontière qui sépare deux mondes différents : le monde de la pauvreté,
du sous-emploi, et le monde de la prospérité. Une frontière qui sépare
l’Afrique de l’Europe. Selon certaines études, le P.I.B. à Melilla est de douze
à quinze fois supérieur à celui de la région qui l’entoure. Ce grand écart
dans le niveau de vie des deux côtés de la frontière fait que le passage de
la frontière devient une nécessité pour toute une couche sociale de la
population : femmes de ménages, ouvriers frontaliers, petits contrebandiers,
chômeurs, mendiants, prostituées, etc.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 145
Mimoun Aziza
1. Nador, ville d’émigration et de contrebande ?
Nador est une ville méditerranéenne située au nord-est du Maroc. Son
origine remonte au début du XXe siècle. Elle a été fondée par les Espagnols
en 1909 pour des raisons militaires et économiques. Sa population a connu
un accroissement spectaculaire, passant de 28 950 habitants en 1960 à
140 000 aujourd’hui (Berriane et Hopfinger, 1999).
Le commerce est un secteur important de l’économie de la ville. La
contrebande en est un autre. Les produits européens y sont vendus à des
tarifs très avantageux. La marchandise qui arrive par Melilla est
réceptionnée et distribuée par Nador, une vraie plaque tournante en la
matière. La ville compte plus de 1 500 boutiques spécialisées dans cette
activité. L’image véhiculée à propos de Nador et sa région fait de la ville
un lieu privilégié des activités illégales. Situé en périphérie, ce système réagit
toujours de façon disproportionnée à la conjoncture économique nationale.
La ville tourne ainsi le dos au Maroc, tandis qu’elle fait face à l’Europe.
Nador est aussi une place financière importante, située au 12e rang de
la hiérarchie urbaine du point de vue démographique, mais vient à la
2e place au niveau national après Casablanca pour l’importance des dépôts
bancaires qui sont alimentés par l’épargne des émigrés en Europe
notamment aux Pays-Bas et en Allemagne. Nador est une véritable cité
champignon où se sont érigés des milliers d’immeubles qui ne s’animent
réellement qu’en été lors du retour annuel des émigrés.
Mais l'intérêt de l'étude de la ville de Nador dépasse cette problématique
relevant du spectaculaire, de son poids économique évident ou de la
problématique de développement régional et local. Selon Mohamed Berriane,
cette agglomération a une spécificité qui lui est propre et une forte originalité
qui en fait un cas difficilement classable. Elle a souffert pendant toute la
période coloniale de l'ombre de Melilla, pour connaître une véritable
explosion à partir des années soixante. La ville met justement à profit la
proximité de l'enclave pour développer tout un pan de son économie urbaine.
Son modèle de croissance s'appuie sur les éléments déjà identifiés pour
d'autres villes, mais intègre des éléments propres à Nador tel que les recettes
de la contrebande, de l'émigration internationale et de l'argent illégal recyclé.
Elle cumule les paradoxes dont le plus remarquable est le décalage entre
une ville sous-équipée et apparemment pauvre et les flux de savoir-faire et
d'argent dont elle est le réceptacle (Berriane et Hopfinger, 1999).
2. Melilla, une ville européenne en terre d’Afrique
Mellila est une enclave espagnole au sein du Maroc, de 12 km2 et 65 000
habitants dont plus d’un tiers d’origine marocaine. La vocation militaire
de la ville est remarquable : 10 000 militaires, presque un militaire pour
7 civils. Elle est espagnole depuis 1497, elle est restée un « préside » jusqu’au
XIXe siècle, devenue depuis 1863 zone franche. La vraie naissance de la
146 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Entre Nador et Melilla, une frontière européenne en terre marocaine
ville date du début du XXe siècle. Elle représentait une base pour la
pénétration espagnole au Maroc, à travers laquelle agissaient les différents
acteurs économiques. Durant le protectorat et jusqu’aux années 70, son
port était avant tout minier, relié par voie ferrée aux mines de Ouixan dont
il exportait le fer vers l’Europe. Après l’indépendance du Maroc et de l’Algérie,
beaucoup d’Espagnols de l’ancienne zone du protectorat espagnol
s’installèrent à Melilla. La population actuelle de la ville est d’environ 70 000
habitants, dont 40 % d’origine marocaine et 60 % d’origine péninsulaire,
(une minorité de juifs (1 000) et d’hindous (100 à 150).
La personne qui se rend pour la première fois à Melilla est surprise par
l’aspect très moderne et européen de cette ville africaine située sur le territoire
marocain. On se croirait en Andalousie. A part la grande mosquée, aucun
édifice ne porte la marque de l’architecture locale.
Cette ville a une grande influence sur la région, elle a été pendant
longtemps la capitale occulte du Rif oriental grâce à ces fonctions portuaire
et commerciale : transit de travailleurs émigrés en Europe, distribution de
marchandises de contrebande, tourisme commercial. Elle crée une intense
activité d’échanges dans son espace environnant, mais elle reste sous la
dépendance de son arrière-pays, sur plusieurs niveaux : main-d’œuvre,
approvisionnement en eau et en produits alimentaires frais, etc.
Le commerce est l’activité principale de la ville, d’immenses bazars où
des quantités impressionnantes de marchandises sont déversées chaque année.
C’est en quelque sorte la ville des épiciers, comme le traduit le slogan de
l’office du tourisme : « Venez à Melilla, le paradis des achats. » Elle est par
excellence la ville espagnole où il y a le plus grand nombre de boutiques
par habitants. Les 4/5 de la population active sont employés dans les services,
essentiellement le commerce. La ville jouit d’un régime fiscal d’exception,
d’une extraterritorialité douanière faite d’exemptions et d’exonérations
d’impôts. Cela fait que la ville crée une intense activité d’échanges dans
son espace, et elle en dépend grandement. Ces dernières années, Melilla a
acquis dans les médias espagnols l’image d’un paradis fiscal, paradis des
trafiquants de cannabis et de devises (1). (1) Voir l’article de José
María Irujo, « Sebta et
Melilla, la frontière du
3. L’histoire de ces frontières “Jihad” », publié dans
El País du 18 juillet 2004.
Les possessions espagnoles au Maroc furent à l’origine dénommées des
fronteras. C’est l’unique appellation qu’on leur connaît au XVIe siècle où
l’on parle communément de la frontera de Melilla ou des fronteras en général.
Le terme évoque la notion française de marche, de limite ou de zone de
contact avec l’ennemi. Les Marocains utilisaient le terme taghr (pluriel tughur)
pour signifier une réalité similaire (Ayache, 1979, 307). En fait, c’était ainsi
que ces possessions apparaissent aux habitants de la péninsule ibérique :
des forteresses perdues sur le littoral maghrébin au contact d’un ennemi
irréductible, comme une sorte de frontière oubliée (Hess,1978). Ces frontières
Critique économique n° 25 • Automne 2009 147
Mimoun Aziza
étaient conçues essentiellement comme un bastion avancé de la catholicité,
un nouveau mode de défense par l’agression, un moyen de contenir l’ennemi
héréditaire sur ses propres terres, d’interdire la piraterie des musulmans sur
les côtes ibériques et de prévenir toute nouvelle initiative des Marocains
de franchir le détroit (Zaim, 1990, p. 105). Cette forteresse marquait la
présence espagnole sur les territoires africains, elle avait un intérêt politique
et stratégique. C’était des frontières avancées en terre d’islam.
Cette situation a duré au moins jusqu’à la fin du XIXe siècle. Durant
des siècles, ce territoire frontalier autour de Melilla s’était caractérisé par
l’accentuation des affrontements entre les Espagnols et les tribus des alentours
(les Guelaya). Les rapports frontaliers demeurèrent ainsi tendus jusqu’à la
fin de la résistance rifaine en 1927. Durant la période qui va du XVe au
XIXe siècle, l’idéologie étatique, en Espagne autant qu’au Maroc, la frontière
comme était perçue une ligne de partage entre la civilisation et la sauvagerie,
une barrière entre deux espaces de souveraineté politique et religieuse. La
guerre sainte était alors le credo constamment affiché en vue de défendre
la « terre de l’islam » et faire face à la présence étrangère (El Harras, 2001,
p. 166). Cette frontière a fait l’objet, à travers l’histoire, de plusieurs
contentieux et accords entre l’Espagne et le Maroc afin de délimiter ces
frontières. Depuis le XVIIe siècle, les tribus voisines (Guelaya) et l’armée
régulière des sultans se relayèrent dans les attaques de Melilla, protégée par
une quadruple enceinte. Elle fut assiégée par Moulay Ismaïl de 1694 à 1696,
puis par le sultan Mohammed ben Abdellah en 1775. En 1863 et suite à
un conflit sur la délimitation des frontières, les tribus de Guelaya attaquèrent
Melilla. Une convention fut signée le 14 septembre de la même année qui
régla momentanément la question des limites de Melilla : « limites fixées
par la portée d’un coup de canon d’une pièce de 24 ancien modèle, tiré
depuis le sommet de la forteresse de Melilla » (Rezette, 1976). Les assauts
des Guelaya continuèrent en 1871 et en 1893 suite à la construction d’un
fortin par les Espagnols près de la ville. Suite à ces événements, une deuxième
convention fut signée entre le Maroc et l’Espagne, établissant une zone neutre
de 500 mètres de largeur autour de Melilla et décidant l’entretien par le
Makhzen marocain d’une « mehalla » espagnole destinée à défendre Melilla
contre l’attaque des tribus des alentours. Ce passé continue de peser dans
les relations qu’entretient la population des zones frontalières.
L’idée avancée par G. Ayache (1981, 107) que la présence multiséculaire
d’enclaves espagnoles sur la côte méditerranéenne explique en grande partie
la marginalité et le retard historique de ce fragment d’espace marocain est
partiellement correcte, et elle ne peut s’appliquer qu’à la période précédant
l’établissement du protectorat au Maroc. Car ces présides, qui jouèrent le
rôle de postes frontaliers pendant plus de quatre siècles, du XVe au
XIXe siècles, sont devenus au début du XXe siècle un facteur essentiel de
la pénétration européenne au Maroc. Ils ont également joué le rôle de base
militaire pour l’occupation du Nord marocain par l’armée espagnole. Ils
148 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Entre Nador et Melilla, une frontière européenne en terre marocaine
sont devenus en même temps des pôles d’attraction commerciale
importante. Le cas de Melilla est très significatif, son influence commerciale
allait au-delà de la frontière algérienne pour toucher la région oranaise.
Certaines analyses considèrent la Méditerranée comme la frontière
naturelle entre l’Europe et l’Afrique. Mais la particularité de notre frontière
est qu’elle se trouve sur le continent africain et qu’elle fait de Melilla la
dernière frontière de l’Union européenne avec le Maghreb. Elle est en quelque
sorte la frontière entre deux mondes.
4. Les relations inter-frontalières
Dix kilomètres de frontière terrestre et trois kilomètres de frontière
maritime jalonnés de quatre postes-frontières séparent le Maroc de l’Espagne,
Nador de Melilla. Une seule route mène vers cette frontière où plutôt vers
ce poste frontalier situé en pleine ville de Beni Ansar, merveilleusement
bien décrit par Carolina Galmot : « Le poste de douane est débordé, il
ressemble un peu à la sortie d’un supermarché : les gens rentrent sans rien
et en ressortent chargés de marchandises énormes et modernes, quelques
frigos par-ci, des machines à laver par-là, des sacs remplis à craquer… les
gens gueulent, c’est la cohue. Mais qu’y a-t-il donc derrière cette frontière
qui crée tant de remous, d’intérêts et de convoitises ? Ah oui, c’est vrai :
l’Europe (Galmot, 2003). »
L’un des aspects marquants des ces relations, c’est la traversée
quotidienne de cette frontière par des dizaines de milliers de Marocains.
c’est une population frontalière composée essentiellement de femmes qui
se rendent à Melilla pour s’approvisionner en marchandises revendues par
la suite à Nador. Ce phénomène est apparu dans les années soixante-dix
et a pris de l’ampleur à partir des années quatre-vingt. Il est actuellement
en régression pour des raisons liées à la libéralisation de l’économie marocaine
et au phénomène de mondialisation.
La relation qu’entretiennent les habitants de cette enclave avec la province
de Nador est assez particulière. Comme nous l’avons déjà signalé, cette
relation est marquée par un passé conflictuel et par un certain nombre
d’événements historiques, notamment les attaques répétées des tribus de
alentours contre cette frontière et par la revendication incessante du Maroc
pour récupérer la ville.
Dans son ensemble, la population de Melilla d’origine péninsulaire a
le regard tourné vers l’autre côté de la Méditerranée, vers la mère-patrie.
Du Maroc elle a appris à se méfier, les attaques des tribus Guelaya durant
les siècles derniers et la guerre de résistance menée par Mohamed Ben
Abdelkrim El Khattabi contre l’occupation espagnole ont largement marqué
sa mémoire. Elle conçoit une vraie frontière physique, une sorte de ligne
de démarcation entre sa ville et le reste du Maroc. Cette image de la frontière
se nourrit de l’imaginaire populaire qui crée une autre frontière symbolique
Critique économique n° 25 • Automne 2009 149
Mimoun Aziza
et historique cette fois-ci qui sépare le monde des « Maures » de celui des
chrétiens.
Cette situation favorise un nationalisme fervent et crée un sentiment
d’attache à l’Espagne sans équivalent ailleurs. L’histoire officielle locale
présente Melilla de la façon suivante : « Ici nous sommes Espagnols 18 ans
avant que Navarre soit incorporée à la Couronne de Castille, 162 ans avant
que le Roussillon soit français et 279 avant la création des Etats-Unis
d’Amérique. »
Même si l’histoire et la géographie les ont condamnés à vivre ensemble
pendant des siècles, des frontières ethniques se sont créées, des frontières
entre deux mondes. Au-delà des douze kilomètres carrés de la superficie
totale de Melilla, c’est un autre pays. Une partie de la population se rend
assez souvent au Maroc, et une autre partie souffre d’une sorte de phobie
envers cette frontière qui représente une limite entre le monde civilisé,
développé, prospère et celui du sous-développement et de la misère. Il
convient de rappeler que la mémoire historique a joué un rôle important
dans la construction de cet imaginaire.
Le gouvernement marocain n’a jamais cessé de réclamer cette ville, ce
qui a des conséquences psychologiques sur la population qui vit dans la peur
permanente de voir le Maroc récupérer « leur ville ». Mais pour des raisons
économiques, ils ont besoin d’entretenir des relations avec leur entourage.
Melilla est une ville qui vit essentiellement du commerce. Une fermeture
définitive de cette frontière aboutirait certainement à un désastre
économique sans précédent. On imagine mal la situation économique sans
les 20 000 à 30 000 Marocains qui franchissent quotidiennement la frontière
pour s’approvisionner de marchandises qui arrivent des quatre coins du
monde, afin de les revendre sur le marché marocain. Ces quantités énormes
qui traversent la frontière vers la ville de Nador d’une manière illégale, c’est
ce qu’on appelle la contrebande. De telle manière que nous avons l’impression
que les relations entre Melilla et Nador se réduisent à ce phénomène.
Antonio Zapata Martínez essaie de dépasser ces obstacles en souhaitant
une amélioration dans ces liens : « Melilla maintient des relations particulières
avec son hinterland marocain. Cinq siècles de présence espagnole dans ces
terres africaines ont profondément marqué les relations frontalières. Ce qui
nous unit avec le voisin marocain est beaucoup plus que ce qui nous sépare.
Des siècles de coexistence ont fait des relations frontalières un “modus vivendi”
spécial. Les diverses guerres entre les Espagnols et les Rifains n’ont pas fait
entaille dans l’idiosyncrasie de ce qui est le Melillense. Ce dernier continue
de penser qu’il est plus positif de resserrer les liens avec le voisin que de
continuer à vivre dans la méfiance continue (Zapata Martinez, 1987). »
Quant à la population marocaine du territoire frontalier, elle maintient
des relations familiales et commerciales intenses avec la ville de Melilla.
Nous sommes dans une région où le passage de la frontière a toujours été
une nécessité vitale. Déjà à la fin du XIXe siècle les habitants des alentours
150 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Entre Nador et Melilla, une frontière européenne en terre marocaine
de Melilla fréquentaient quotidiennement cette ville pour y vendre leurs
produits agricoles et acheter des marchandises européennes. Encore de nos
jours, le passage de la frontière est un geste quotidien des habitants de cette
région. Cela implique une conception et un regard différents sur la frontière
et l’espace frontalier. Le fait de traverser cette frontière quotidiennement
et parfois plusieurs fois dans la journée, sans aucune formalité administrative,
crée une certaine familiarité dans leur rapport à cet espace (3). Ces liens
(3) Il est intéressant de
sont tellement forts que cette frontière disparaît de leur imaginaire. Surtout signaler que les habitants
que la construction d’une vraie frontière date de l’année 2000. de la province de Nador
Avant cette date, une simple clôture de fil de fer barbelé entourait la peuvent accéder à Melilla
sur une simple
ville, mais il y avait des passages partout qui permettaient l’accès à la ville présentation d’une pièce
sans passer par les postes de contrôle officiels. Autrement dit, cette frontière d’identité ; cependant,
l’accès à Melilla ne leur
se caractérisait dans le passé par sa perméabilité. Elle fut tracée en 1976 permet pas de voyager
suite au conflit hispano-marocain concernant l’affaire du Sahara. Dans les vers la Péninsule
années quatre-vingt-dix l’espace frontalier a subi de grands changements. ibérique. Il y a en fait un
autre contrôle ou une
Cela est dû à l’intégration de l’Espagne dans l’espace Schengen et à l’arrivée autre frontière pour
dans la ville des immigrés subsahariens et algériens. Une nouvelle frontière accéder à l’Europe.
Juridiquement, Melilla et
fut construite en 2000. Il s’agit d’un double mur de barbelés de plus six Ceuta ont un statut
mètres de hauteur doté de tours de contrôle tous les 500 mètres. Après les particulier dans l’espace
derniers événements qu’a vécus cette frontière, une nouvelle version a vu Schengen. L’Espagne est
la seule responsable de sa
le jour (4). frontière.
Officiellement, le Maroc a toujours refusé la reconnaissance de cette (4) La frontière est
frontière appelée « les frontières imaginaires WOL≥u∞« œËb∫∞« ». Mais dans la sécurisée par une double
clôture de 6 mètres de
pratique la frontière est là, dont le principal poste-frontalier s’appelle Bab haut et des tours de guet.
Mlilia (porte de Melilla). Malgré cela, des réfugiés
Afin d’avoir une idée sur la conception de la frontière chez les habitants parviennent
régulièrement à la
des zones frontalières, j’ai interviewé un contrebandier qui me déclarait : traverser illégalement. Le
« Pour nous la frontière est un phénomène nouveau. Depuis que les 28 septembre 2005, plus
de 800 clandestins ont
Espagnols sont devenus riches, ils essayent de s’enfermer sur eux-mêmes,
pris d'assaut cette clôture,
ils ont peur qu’on leur pique leur richesse, mais en même temps ils sont et une centaine d'entre-
obligés de vivre avec nous pour des raisons économiques. Sans la contrebande, eux sont parvenus à
pénétrer sur le territoire
Melilla perdra son rôle comme premier centre économique de la région. » espagnol, 6 ont été tués
par des tirs de la Guardia
Civil, selon la presse.
5. Fonctionnement de l’espace frontalier et typologie des
passeurs de frontières
La frontière est un espace d’échange et d’interaction entre les
populations limitrophes. Les liens ethniques agissent dans ces relations
frontalières. Les Rifains qui habitent à Melilla entretiennent des relations
avec la province de Nador par l’acquisition d’un logement ou d’une résidence
secondaire, par les visites familiales ou de loisirs (fréquentation des magasins,
cafés et restaurants, etc.).
Critique économique n° 25 • Automne 2009 151
Mimoun Aziza
Plusieurs facteurs déterminent ce rapport avec cette ville, tels que la
proximité géographique (le cas de la population de Beni Ansar et Farkhana
par rapport aux autres populations de l’intérieur), les liens familiaux, des
raisons économiques et de travail.
Nous distinguons plusieurs types de frontalier :
– Il y a en premier lieu les contrebandiers, dont les revenus dépendent
exclusivement de cette activité. Il faut signaler d’abord qu’il y a deux types
de contrebande et de contrebandier. A chaque type de contrebande
correspond un « profil » particulier de contrebandier, des moyens déterminés,
des méthodes particulières et des produits réservés.
– Les petits contrebandiers : ils traversent quotidiennement la frontière
par des passages qui leur sont réservés. Ils travaillent en collaboration avec
un certain nombre de courtiers et de passeurs qui les aident à faire passer
la marchandise vers le Maroc. Ils passent en moyenne sept à huit heures
dans ce territoire frontalier et sont très sensibles à tous les changements
qui y interviennent. Ils sont souvent victimes des vicissitudes politiques
surgissant entre le Maroc et l’Espagne (El Harras, 2001, p. 166). Ils sont
de l’ordre de 20 000, mais leur nombre est en permanente régression pour
des raisons liées à la libéralisation de l’économie marocaine et à l’entrée
en vigueur de l’accord de libre-échange entre le Maroc et l’Union européenne,
commencé en 2000 et qui se parachèvera en 2010. Ce sont en majorité
des femmes (60 à 70 %). La population locale représente une minorité de
ces contrebandiers, ils viennent des autres régions du Maroc, principalement
de la région du Gharb : Kénitra, Sidi Sliman, Sidi Kacem, ils viennent aussi
de la région de Beni Mellal, de Khémisset, de Fès, Taza, etc. des réseaux
se sont créés, les premiers arrivées ont fait venir leurs familles.
– Les grands contrebandiers sont originaires de la province de Nador.
Ils sont moins nombreux mais disposent de grands moyens logistiques et
de capitaux. Pour eux la contrebande est un secteur de spéculation et une
seconde profession. Ils se spécialisent et exercent un certain monopole sur
des produits plus rentables comme le tabac, l’alcool, les pièces de rechanges
de voitures.
– Les travailleurs frontaliers qui traversent chaque matin la frontière.
Cette main-d’œuvre est composée essentiellement de domestiques,
d’ouvriers dans le bâtiment et d’employés dans les magasins, bars et cafés.
Cette population est attirée par le mode de vie des Espagnols, par leurs
acquis sociaux et par le haut niveau des salaires par rapport au Maroc. Cette
population finit souvent soit par s’installer définitivement à Melilla, soit
par émigrer vers l’Europe.
– Une population composée de marchands ambulants, de mendiants,
de prostituées, etc. Ils traversent la frontière d’une manière assez régulière,
ils établissent des liens à l’intérieur de Melilla et dans certains cas, résident
temporairement dans cette ville.
152 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Entre Nador et Melilla, une frontière européenne en terre marocaine
– Les passeurs occasionnels : il s’agit principalement des habitants de
la ville de Nador. Ils fréquentent la ville une fois ou deux par semaine pour
les achats et les loisirs. Ils disposent en général d’un niveau de vie moyen.
Ils sont assez nombreux, de l’ordre de 10 000 à 12 000 personnes par jour.
Ces relations frontalières fonctionnent aussi sous forme de réseaux
familiaux tissés de part et d’autre de l’espace frontalier comme l’a bien
démontré M. Berriane dans une intéressante étude monographique prenant
comme exemple le cas du village frontalier de Beni Ansar. Il a choisi le cas
de 7 familles installées à Beni Ansar à différentes dates, dont l’activité
principale est intimement liée à la présence de la frontière. Parmi les résultats
dégagés de cette étude : le fonctionnement de réseaux de part et d’autre
des frontières (Berriane, 1994). Une autre précision importante : des liens
réels existent entre le projet migratoire et l’activité parallèle qu’est la
contrebande. La pratique de la contrebande peut pousser dans certains cas
l’individu à passer au statut d’émigré, ce passage étant considéré comme
un stade supérieur de l’activité.
Les grands bouleversements que traversent les zones frontalières mènent
les autorités espagnoles de l’enclave à penser à orienter la vie économique
dans la ville vers de nouveaux secteurs économiques autres que le secteur
commercial et le transit des marchandises vers le Maroc. La prospérité
économique dépend dans une grande mesure de la contrebande, à travers
le transit vers le Maroc d’énormes quantités de marchandises. Ce n’est pas
un hasard si la ville de Melilla est la ville espagnole qui compte le plus grand
nombre de magasins par tête d’habitant.
D’après ce que nous avons démontré, la contrebande est un élément
fondamental dans les relations entre ces deux villes voisines. Dans cette région
du Maroc, la contrebande est une réalité séculaire, devenue aujourd’hui
un mode de vie et une ressources importante de revenus pour une large
partie de la population locale, une composante de l’économie régionale.
Tout ce qui vend et s’achète est touché par ce phénomène. Plusieurs facteurs
favorisent cette activité : il y a d’abord les facteurs socio-économiques : le
chômage. Les secteurs d’activités économiques de la région sont incapables
d’occuper l’ensemble de la population d’âge actif. Il y a aussi des raisons
purement économiques : c’est la différence de prix entre les produits
nationaux et les marchandises étrangères ramenées en contrebande qui sont
moins chères.
Il convient de signaler que nous ne disposons pas d’études poussées sur
ce phénomène, ni de statistiques fiables concernant le nombre de personnes
qui s’adonnent à cette activité ni sur son poids et son impact sur l’économie
locale.
Pour toute coopération transfrontalière viable entre Melilla et ses
alentours, il faut un accord préalable de l’Etat espagnol. Il existe depuis
1992 un Comité mixte hispano-marocain, présidé par les ministres de
l’Intérieur respectifs, dans le cadre de l’Accord entre le Royaume
Critique économique n° 25 • Automne 2009 153
Mimoun Aziza
d’Espagne et le Royaume du Maroc relatif à la circulation des personnes,
le transit et la réadmission des étrangers entrés illégalement, signé à Madrid
le 13 février 1992. Afin qu’il puisse y avoir une coopération transfrontalière,
il est nécessaire de créer un organisme de coopération transfrontalier avec
les collectivités locales marocaines des alentours. L’essentiel, c’est la volonté
politique d’une vraie coopération. Cela implique que le Maroc reconnaisse
la représentativité des institutions de la ville autonome de Melilla (Romani,
1999) et la légitimité de cette frontière. Tant que le Maroc continuera de
réclamer sa souveraineté sur la ville de Melilla et que les autorités espagnoles
surélèveront les barrières frontalières, la coopération transfrontalière ne verra
pas le jour.
Conclusion
Cette espace frontalier connaît actuellement d’importants changements.
Melilla, qui a pendant longtemps joué le rôle de capitale de la région du
Rif oriental, est depuis quelque temps en train de perdre ce rôle. Cela est
dû au fait que la réalité socio-économique de sa région environnante est
en permanente mutation. La ville de Nador, qui était jusqu’au aux années
soixante du siècle dernier une ville satellite de Melilla, est devenue ces
(5) Au niveau dernières années un pôle économique régional important (5). L’arrivée des
démographique, la Subsahariens dans la région après l’adhésion de l’Espagne à la Communauté
population de Nador est
deux fois plus importante
européenne en 1986 puis à l’espace Schengen en 1999 a complètement
que celle de Melilla. La bouleversé les relations frontalières. Ces changements ont fait de cette
population de Melilla est frontière une frontière européenne sur le continent africain. Cet espace
stable depuis au moins
une dizaine d’années
frontalier est en permanente mutation. Il subit directement les vicissitudes
(environ 70 000 des relations hispano-marocaines. Des événements locaux peuvent
habitants), alors que celle également influer sur la perméabilité ou l’imperméabilité de la frontière.
de Nador est de 140 000
A certaines occasions, la frontière devient un lieu de démonstration de force
selon le recensement de
2004. de la part des autorités des deux côtés. Il faut parfois de longues heures
d’attente pour la franchir.
154 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Entre Nador et Melilla, une frontière européenne en terre marocaine
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Critique économique n° 25 • Automne 2009 155
Oujda-Maghnia, au-delà des
frontières politiques
La contrebande, un secteur économique
transnational
La réalité de la frontière algéro-marocaine Nabila
Moussaoui
Le présent article rend compte d’une enquête menée dans deux villes
Université d'Oran,
frontalières : Oujda, dans le Maroc oriental, et Maghnia, dans l’ouest algérien, Algérie
deux villes distantes l’une de l’autre d’une dizaine de kilomètres seulement. (
[email protected] )
Dans ces deux villes et leur périphérie (comme le village de Zouia en Algérie),
des marchés spontanés organisent la vente de marchandises venues d’ailleurs
et ce, au vu et au su des autorités, faisant de ces deux régions des plaques
tournantes de la contrebande entre les deux pays voisins. Plus globalement,
on s’interroge ici sur le processus par lequel le trabendo (1), longtemps (1) C’est le nom algérien
épiphénomène apparemment marginal, est devenu la pierre angulaire de de la contrebande ; on
reviendra plus loin sur
l’économie de la région. Désormais en Algérie, tant la réalité que le mot l’éthymologie du terme.
qui la désigne ont droit de cité, même dans les discours les plus officiels.
A la suite des journalistes, les agents de l’Etat parlent du phénomène en
usant du même vocabulaire que le commun des citoyens, contribuant ainsi
à son institutionnalisation. Des études consacrées aux formes d’organisation
de l’économie du trabendo ont mis l’accent sur les processus socio-historiques
qui, dans la plupart des cas, en sont à l’origine (2). A leur suite, nous (2) Voir notamment
voudrions tenter de décrire les conditions sociales et culturelles qui ont rendu Péraldi M. (2007),
« Aventuriers du nouveau
possible l’émergence et le développement de ce phénomène, d’ailleurs capitalisme marchand »,
toujours en mutation. Ce sont aussi ces mutations que nous voudrions in Bayart J.F., les Voyages
du développement,
éclairer par le présent article. Khartala, Paris.
La frontière entre Maghnia et Oujda, une rupture réelle ?
Pour qui se place dans une optique ethnographique, cette région est un
terrain idéal pour observer la frontière dans sa réalité sociale et pratique.
Elle est, en effet, un espace de pratiques sociales, culturelles et économiques
où les prévisions des dispositifs politiques sont loin d’être réalisées. Elle
constitue ainsi une ligne d’échange et de continuité, très loin du sens premier
du terme frontière qui évoque la limite, la séparation et la rupture. La
frontière algéro-marocaine apparaît comme une construction artificielle,
Critique économique n° 25 • Automne 2009 157
Nabila Moussaoui
purement politique que la société civile, de part et d’autre, transgresse
quotidiennement pour des raisons diverses.
Envisagée dans une perspective régionale, cette frontière influe
directement sur les populations locales, qui vivent dans les villages frontaliers.
De par leur positionnement géographique, elles sont dans des structures
sociales originales et marginales en même temps. Originales, car ces
populations se considèrent comme algériennes et marocaines à la fois, une
double identité qui se traduit dans leurs pratiques quotidiennes,
alimentaires, langagières, vestimentaires. En gros, on s’habille, on parle
et on mange de la même manière dans les deux régions… Et marginales
aussi, car les régions frontalières sont, par leurs situations géographiques
extrêmes, marginalisées par les Etats auxquels elles appartiennent. Nous
avons pu le constater et le vivre très quotidennement, à Oujda comme à
Maghnia dans les deux villes. Négligées par les pouvoirs centraux, les deux
régions sont livrées à elles-mêmes et ne paraissent souvent avoir d’attache
avec le centre que d’un point de vue administratif (Guichonnet et Raffestin,
1974).
Les proximités culturelles entre les deux régions, comme la négligence
où elles sont tenues par les pouvoirs publics, facilitent la mobilité entre ces
deux espaces qui connaissent une migration typique, une mobilité quasi
quotidienne qui a pour but premier le commerce et plus particulièrement
le trabendo, principale activité économique dans la région. La frontière
politique introduit une discontinuité dans l’espace social frontalier au départ
relativement homogène, pour bien souligner que les deux espaces
appartiennent à deux systèmes politiques différents. Toutefois, cette frontière
n’a jamais fonctionné comme une limite qui sépare. Une enquête et des
entretiens menés dans cette région de part et d’autre de la frontière nous
ont permis de constater combien les liens de parenté entre la majorité des
localités limitrophes, et en dépit de la frontière, sont encore vivaces. Les
rapports matrimoniaux sont anciens, importants et répandus dans la région.
Aux alliances d’hier continuent de s’ajouter celles qui se concluent
aujourd’hui, malgré les difficultés administratives qu’impose la frontière.
A l’occasion de la célébration des mariages, des familles entières peuvent
franchir cette frontière sans se soucier de l’interdiction imposée par les Etats.
« Le Maroc, loin d’être une région distincte de l’Algérie, n’est en fait
que son prolongement naturel ; la construction de la frontière a séparé une
population unie par des liens du sang depuis toujours, algérienne d’un côté
et marocaine de l’autre. » Tel est le témoignage de l’un de nos informateurs
rencontré à Bab Al Assa, un village algérien situé sur la bande frontalière
algéro-marocaine.
Maghnia, la frontière entre le politique et la réalité sociale
Maghnia se situe au nord-ouest de l’Algérie. Elle est l’une des daïras
(sous-préfecture) les plus importantes de la wilaya (préfecture) de
158 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Oujda-Maghnia, au-delà des frontières politiques
Tlemcen. Elle compte plusieurs communes frontalières avec le Maroc :
Souani, Bab Al Assa, Marsat Ben M’hidi, à l’ouest, et la commune de Beni
Bou Said, au sud. A l’est, elle est bordée par la commune de Hammam
Boughrara et, à l’ouest, par l’amalat (préfecture) d’Oujda.
Toutes ces localités vivent principalement de la contrebande, et chacune
s’est spécialisée dans un type de commerce, formant ainsi un territoire
structuré de façon à alimenter le marché local et régional avec un nombre
important de produits : les fruits et légumes dans le grand marché de Bab
Al Assa, les vêtements et chaussures à Zouia, le cuivre et les téléphones
portables dans le grand marché de la ville de Maghnia, pour l’Algérie. De
l’autre côté de la frontière, à Oujda, le village de Beni Drar s’est spécialisé
dans la vaisselle en provenance d’Algérie et dans l’électro-ménager, Ahfir
essentiellement dans le carburant, Berkane dans les aliments de base (blé,
farine, semoule, huile..) et les médicaments, principalement le paracétamol,
les pommades ophtalmiques, le fil de suture, etc.
Ville de transit et de contrebande, Maghnia se caractérise par un
mouvement permanent, une dynamique rare dans une région à dominante
paysanne qui, en principe, ne vit que du secteur agraire.
La frontière algéro-marocaine telle qu’elle est aujourd’hui et telle qu’elle
est vécue par les populations résidant dans les villes frontalières, ne constitue
pas une limite, comme le suggérerait le terme frontière. Elle n’est pas, pour
les populations, cette barrière qui sépare un espace de souveraineté d’un
autre. Elle est un dispositif politique et administratif, une construction
symbolique qui concerne d’abord les deux Etats voisins, mais qui
n’entraîne pas l’adhésion totale des populations, qui transgressent
quotidiennement cette discontinuité imposée.
La frontière algéro-marocaine, un espace de contrebande
De tous temps, la contrebande a été favorisée par des droits de douane
élevés, dont la transgression génère des profits considérables. Les
contrebandiers aujourd’hui mobilisent des moyens de communication
modernes pour contourner les barrages des douaniers et des garde-frontière,
la diversité des pistes empruntées et la complicité des contrebandiers de
part et d’autre de la frontière rendant les contrôles difficiles. Il faut ajouter
que la rareté des alternatives et les difficultés de vie dans ces régions
périphériques font de la contrebande une activité très prisée, de manière
régulière ou occasionnelle.
Le trabendo, une notion, une économie et un mode de vie
Le trabendo, contraction du terme espagnol contrabendo, est un terme
utilisé pour décrire le commerce frauduleux pratiqué, apparu dans les
années 80 en plein boom du commerce à la valise vers Marseille. Le trabendo
pour les Algériens est un mot usité pour désigner la vente des produits rares,
Critique économique n° 25 • Automne 2009 159
Nabila Moussaoui
voire « introuvables » sur le marché national, issus de la débrouillardise. Il
est utilisé aussi pour désigner l’activité en elle-même, c’est-à-dire le fait d’aller
ailleurs pour approvisionner le marché local en produits recherchés et
convoités. Mourad, un trabendiste spécialisé dans les vêtements pour femmes
nous confie : « Les clientes préfèrent les produits européens, surtout espagnols
pour ce qui est des vêtements de ville, car ils ne coûtent pas trop chers par
rapport aux produits français, italiens. Pour les vêtements traditionnels,
les produits syriens sont les plus demandés sur le marché. »
Par extension, le trabendo désigne toutes les activités marchandes
informelles, du marché noir, ou parallèle au marché des produits
d’importation illicite, de la revente à domicile à la vente à la sauvette.
Le trabendo aux frontières est une activité tolérée, voire approuvée et
par les instances officielles du pays car elle règle en partie les problèmes
de chômage, et par la population qui y voit un moyen de réussite économique
et sociale. Une transgression institutionnalisée, pourrions-nous dire. C’est
aussi cependant un métier à haut risque, qui requiert beaucoup d’audace
et d’abnégation. « Nous mobilisons un capital important pour nos achats,
une fois aux frontières, nous risquons de tout perdre si jamais on tombe
sur les douaniers », nous confie Majid, un trabendiste algérien.
Véritable illustration de l’« économie du hasard », la contrebande n’est
pas régie par les règles de l’économie politique, ni par les lois du marketing,
car tout se fait au gré des circonstances (du moins en apparence). Les étalages
peuvent être bien achalandés, comme ils peuvent rester vides pendant des
jours voire des semaines. Dans ces cas, le trabendiste doit renoncer à la
marchandise convoitée, ou changer carrément d’activité.
Bien que fort répandu, le trabendo reste toutefois tributaire des
conjonctures politique et économique. Il obéit à la loi des visas et du change
des devises. Kader, un tradendiste d’un quartier commerçant d’Oran, nous
(3) 1euro = 120 dinars explique : « Quand l’euro atteint la barre de 12 (3), on est obligé de nous
algériens. rabattre sur la marchandise turque, elle côute moins cher et elle est facile
à écouler dans le marché. »
Le trabendo a contribué à la redynamisation des villes frontalières comme
Maghnia et Tlemcen, y compris dans leur organisation spatiale. Certains
quartiers de ces villes sont devenus de véritables foyers de commerce, comme
Zouia, Bab al Assa, à Maghnia, ou Beni Drar, Ahfir, à Oujda. Ces lieux-
dits sont sortis de l’anonymat pour une « nouvelle vocation économique
transnationale ». A Maghnia, chaque quartier est consacré à un type de
commerce. Le village frontalier de Akid Lotfi, tout comme le poste de contrôle
de la frontière, et Boukanoune sont spécialisés dans le commerce d’alcool,
Whisky et Ricard en provenance des enclaves espagnoles, Ceuta et Mellilla,
qui entrent par la voie terrestre du Maroc voisin. Le village de Béni Boussaid,
quant à lui, est plus connu par son marché, dont la réputation est aussi
nationale. Zouia est spécialisé dans la vente de vêtements, de chaussures
et de téléphones portables. Plus particulièrement, on trouve sur ce marché
160 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Oujda-Maghnia, au-delà des frontières politiques
des jeans pour hommes, des chaussures de sport, des pull-over, des robes
traditionnelles pour femmes et des djellabas. Les téléphones portables, de
marques réputées (Nokia, Samsung, etc.), eux aussi d’origine espagnole,
sont très prisés en raison de la facilité de leur décodage et leurs prix
compétitifs contrairement au marché national.
Le trabendo a introduit de nouveaux us dans les sociétés frontalières.
Elles se sont ouvertes sur l’extérieur, ce qui a provoqué des changements
dans les pratiques locales. Ainsi, le trabendo a contribué à développer le
change parallèle à des pourcentages très élevés et, de là, à l’organisation
d’une comptabilité informelle sujette aux changements, inexplicables pour
le novice, mais qui a ses règles et ses logiques. Il a généré des exigences
nouvelles, comme il a fait apparaître la distinction entre produits locaux,
jugés bas de gamme, et produits étrangers, synonymes de choix et de qualité.
Le trabendo a généré de nouvelles habitudes au sein de la population,
il a introduit de nouveaux produits, devenus désormais indispensables.
Bien qu’il soit une activité illicite, il est perçu comme un signe de réussite
et un moyen d’éviter le chômage. Il aide des familles entières qui n’ont
d’autres ressources que les revenus de la contrebande pour vivre. Il est aussi
considéré comme un signe d’émancipation pour les femmes, de plus en plus
présentes dans ce secteur d’activité en plein essor dans la région. Elles sont
libres de leus mouvements, décident seules quelles marchandises acheter
et vendre. Elles brassent des sommes parfois conséquentes, mènent des
transactions, négocient… Toutes opérations jusque-là réservées exclusivement
aux hommes.
Il est à noter que la contrebande, bien qu’elle soit une activité extralégale
qui s’opère en marge de l’économie des Etats, se plie à des règles
hiérarchiques, connues et reconnues dans le milieu des « fourmis ». Le monde
des trabendistes est aussi bien organisé que tout autre institution, il a sa
structure, ses logiques et son fonctionnement.
Tout en bas de l’échelle, il y a les revendeurs. Ce sont souvent des jeunes,
sortis tôt du système scolaire. Ils vendent ce que les circonstances leur
permettent de se procurer, en échange d’un petit pourcentage.
Le terme de djoundi (4), ou passeur, désigne celui qui se déplace sur les (4) Traduction de soldat.
lieux de vente, qu’il le fasse à une échelle locale ou nationale, ou vers des Se dit de celui qui
achemine la marchandise
destinations lointaines (la Chine pour certains). La destination est déterminée de la frontière aux points
par le produit à importer. de distribution.
La fonction du djoundi requiert d’avoir un passeport, d’être disponible
à tout moment et de se contenter de peu de confort durant son déplacement.
De même, le djoundi a un itinéraire fixe et ne se déplace que pour les besoins
du commerce. Une fois sur place, il négocie, emballe et revient, il a peu
de temps pour faire du tourisme. Pour chaque unité importée il perçoit
un pourcentage, par exemple, pour chaque article/unité (haba dans le jargon
trabendiste).
Critique économique n° 25 • Automne 2009 161
Nabila Moussaoui
El m‘alam, ou patron, désigne celui qui gère et capitalise ce commerce,
veille à la bonne marche des affaires, répartit les produits importés. Seul
ou associé, il dispose de dépôts où il stocke sa marchandise.
Les principaux produits de contrebande
L’Algérie constitue aujourd’hui une vraie plaque tournante pour de
nombreuses formes de contrebande, y compris pour des produits relevant
de commerce frauduleux.
La frontière algéro-marocaine, fermée officiellement depuis 1994,
constitue pourtant la principale voie d’alimentation de la région de l’Oriental.
Cette économie informelle est connue des autorités de part et d’autre de
la frontière, ce qui ne semble pas pour autant perturber ces trabendistes qui
ont réussi à tisser des réseaux obscurs et hermétiques pour les nouveaux
venus et les appareils de l’Etat.
La fermeture des frontières entre les deux pays en 1994 a eu des
conséquences désastreuses sur les économies locales. Du côté marocain, la
région de l’Oriental a vu son économie se mettre en veille, après l’essor
qu’elle avait connu depuis 1988. De 1988 à 1994, l’Oriental a changé de
visage, une période prospère pour la région qui a toujours souffert de sa
situation géographique à l’extrême est du royaume, où elle se sentait
marginalisée et même délaissée. Des hôtels ont vu le jour, des restaurants
et plusieurs centres commerciaux ont ouverts leurs portes pour satisfaire
une forte demande algérienne de produits de première consommation.
Du côté algérien, au contraire, c’est la fermeture qui a permis un certain
développement, du moins dans la région de Maghnia. Cette fermeture a
permis à la voie souterraine de se développer très vite, et de nouveaux
itinéraires de passage furent remis à jour, dont la plus utilisée : « triq el
(5) Route de l’unité, se ouahda » (5).
dit des circuits des Désormais, la contrebande est devenue une composante de l’économie
contrebandiers.
de la région et dans les deux villes voisines Maghnia et Oujda, dont les
localités de Boukanoun, en Algérie, et Ahfir, au Maroc, sont les entrepôts
à partir desquels s’organise la distribution.
De Maghnia, en Algérie, vers Oujda, au Maroc
1. Le carburant, un produit onéreux
Parmi les produits échangés entre l’Algérie et le Maroc, le carburant vient
en tête car le différentiel de prix entre les deux pays est important, l’Algérie
étant un pays producteur. Le contrebandier algérien double sa mise, le
Marocain réalise lui aussi un bénéfice significatif, même en vendant à un
prix inférieur à celui pratiqué à la pompe. Ce commerce est d’ailleurs devenu
à ce point banal que la ville d’Oujda, forte pourtant de plus de 300 000
habitants, ne compte que trois pompes à essence officielles !
162 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Oujda-Maghnia, au-delà des frontières politiques
Le trafic de carburant est devenu l’activité principale de toute la région
de Maghnia et d’Oujda, aussi n’est-il pas étonnant de rencontrer par centaines
des hallabas, des contrebandiers spécialisés dans le trafic de carburant.
Cette activité à haut risque, qui génère de très importantes sommes
d’argent, contribue à la déstructuration du tissu urbain. Les localités
limitrophes, côté marocain, se sont transformées en véritables dépôts dans
lesquels le carburant est stocké en attendant son acheminement vers
l’intérieur du pays. Quant aux rues, elles sont envahies par de longues files
de jerricans alignés pour approvisionner les demandeurs d’essence.
Cette activité a mobilisé un business nouveau, celui de la tôlerie. Pour
les besoins du commerce, les tôliers de la région se sont en effet spécialisés
dans la transformation des réservoirs de voitures en augmentant leur volume.
Ainsi, des dizaines de Mercedes, modèle des années quatre-vingt, et de
Renault 25, immatriculées dans la wilaya de Tlemcen, sont dotées d’un
double réservoir d’essence, destiné principalement à la contrebande de
carburant. En sachant qu’elles peuvent ainsi contenir jusqu’à 120 litres
chacune, ces voitures peuvent engendrer des bénéfices assez important,
puisqu’elles ne perdent que les 30 litres pour le voyage aller/retour de la
station service au dernier village avant le Maroc, plus fréquemment Rafil
ou Boukanoun. Une fois arrivé, le reste du carburant, soit 90 litres, est répartis
en bidons de 30 à 50 litres.
Des centaines de jerricans sont acheminés au Maroc, dans les localités
les plus proches de la frontière, comme Ahfir, à dos d’ânes, nombreux dans
la région et dressés pour cette tâche. Interrogé sur cette méthode insolite
de trafic dans la région, Azzedine, un hallab de la région nous répond : « Les
ânes sont le moyen le plus sûr pour transporter le mazout de l’autre côté
de la frontière, les voitures ont des heures limitées de libre circulation et
obéissent à la loi des gardes frontières, tandis que les ânes entrainés pour
la besogne font des va-et-vient la nuit, discrètement ; et en cas de problème
ils rebroussent chemin. Ils se font prendre rarement, et quand c’est le cas,
comment un douanier ou un garde-frontière peuvent-il savoir à qui ils
appartiennent ? Les ânes n’ont pas de plaques d’immatriculation. »
En suivant directement l’itinéraire du carburant algérien, nous avons
pu établir que le trafic se fait en trois étapes :
– L’approvisionnement : il se fait au niveau des stations-service de
Maghnia. Elles sont quinze dans la ville, dont quatre relevant du secteur
étatique. Selon un responsable de station rencontré dans la région, les stations
d’essence de la ville de Maghnia recevraient 210 000 litres par jour. Pour
comparer, précisons par exemple que Mascara, une ville de même importance
(6) Les combattantes,
que Maghnia, ne reçoit que 150 000 litres de carburant par jour, selon un c’est le terme utilisé pour
responsable de Naftal, le distributeur exclusif de carburant algérien. désigner les voitures des
– L’acheminement : il se fait en voiture, en camion-citerne ou en tracteur. hallaba que rien n’arrête
et qui roulent à vive
Les moukatilet (6) font des trajets incessants entre les stations-service et allure sur les routes de la
les entrepôts où le mazout est gardé en attendant son acheminement vers contrebande.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 163
Nabila Moussaoui
le Maroc voisin. La route nationale 7, entre Ahfir et Boukanoun, est la plus
fréquentée par les hallabas. La douane algérienne a saisi sur cette route,
pour la seule année 2007, 837 000 litres de mazout.
Le carburant arrive dans les fermes des localités limitrophes comme
Boukanoun, Rouban, en attendant la nuit. C’est le moment où cette région
frontalière s’anime et connaît une intense activité insoupçonnée la journée.
Une fois dans les fermes et les entrepôts situés sur la bande frontalière,
le carburant est tiré des réservoirs à l’aide de pompes pour être réparti dans
des jerricans de 30 à 50 litres. Cette technique, nommée opération sérum,
est pratiquée par les hallabas eux-mêmes. Le carburant est ensuite laissé
dans ces dépôts des localités limitrophes comme le village de Bétaim, avant
d’être transporté à l’autre côté de la frontière.
– La dernière étape, le transit à dos d’âne de l’autre côté de la frontière
où quelqu’un est chargé de le récupérer. Les ânes empruntent des chemins
escarpés, boisés et difficiles, échappant ainsi à la surveillance et évitant aux
contrebandiers de se faire arrêter. Les ânes sont conditionnés, ils partent
de l’Algérie vers le Maroc en file de quatre à dix. Une fois arrivés, ils ont
le droit de manger après avoir été déchargés des jerricans. Ensuite, ils
reprennent le même itinéraire pour rentrer s’approvisionner une deuxième
fois dans les fermes algériennes pour repartir au Maroc, et ainsi de suite.
Chaque âne transporte six jerricans de 30 litres, soit 120 litres, par mission.
Le carburant n’est pas le seul produit à être échangé. Avec le bétail, les
rapports douaniers mentionnent des produits de base comme la farine, la
semoule, le sucre, le lait en poudre et les œufs, assez chers au Maroc. Ces
produits importés par l’Etat algérien pour le besoin local, transitent par la
frontière terrestre pour répondre à la demande dans les marchés et souks
marocains. Réputés pour leur qualité, ces produits sont très prisés au Maroc,
tels que la farine Safina et les œufs qui sont cassés pour être transportés
dans des jerricans sous forme liquide prête à être utilisée par les pâtissiers.
Ce trafic concerne, outre les produits alimentaires, les articles
ménagers, les câbles en cuivre. Les produits pharmaceutiques (psychotropes,
pommades ophtalmiques, fil de suture) connaissent aussi le même chemin
depuis quelques années, avec l’ouverture en 1989 de l’usine de produits
pharmaceutiques Saidal en Algérie.
L’étude de la frontière algéro-marocaine montre la complexité de la réalité
de cette frontière qui reste, dans une large mesure, un marquage
symbolique aux yeux et dans l’imaginaire des populations vivant de part
et d’autre.
L’observation des pratiques quotidiennes laissent voir les multiples liens
que les habitants des régions frontalières tissent au jour le jour. En plus de
leurs rapports familiaux très présents, des liens de solidarités sont établis
à la faveur des échanges constants et risqués qu’ils pratiquent. La contrebande
est devenue un sinon le moyen de survie. Elle a permis aussi une ouverture
des sociétés locales sur l’Autre, désigné par les politiques comme
164 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Oujda-Maghnia, au-delà des frontières politiques
« ennemi », en tissant des réseaux devenus transnationaux qui répondent
à des logiques dépassant les planifications étatiques.
Tableau des produits saisis par la direction régionale
des Douanes de la wilaya de Tlemcen
Produits 2002 2003 2004
Résine de cannabis (kg) 384,187 688,945 1 314,853
Boissons alcoolisées (bouteille) 31 083 35 372 20 151
Cigarettes (cartouche) 1 491 10 409 8 426
Carburant (litre) 54 710 333 702 489 559
Bétail (tête) – 289 124
Voiture – 429 658
Pétard (unité) – 532 670 168 320
Ces réseaux aujourd’hui se déploient à l’échelle mondiale, puisque les
produits qui transitent par triq el ouahda arrivent jusqu’en Tunisie à l’est
et en Europe via l’Espagne, la France et l’Italie. Cette mobilité
transfrontalière repose sur des solidarités et des liens familiaux, professionnels
de part et d’autre de la frontière. Elle est aussi rendue possible grâce aux
liens établis entre les trabendistes et les gardes-frontières et douaniers des
deux côtés de la frontière, qui constituent un maillon essentiel de la chaine
économique (informelle). « Acheter la route » est un élément fondamental
pour tout acteur économique transnational, algérien ou marocain, qui désire
mener des affaires.
De la contrebande « vivrière » aux réseaux organisés, les régions de
Maghnia et d’Oujda sont devenues depuis la fermeture des frontières terrestres
de véritables routes de passages pour les habitants en quête de maintien du
lien familial. Il sont également des centres d’affaires pour les trabendistes.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 165
Nabila Moussaoui
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166 Critique économique n° 25 • Automne 2009
La contrebande transfrontalière
féminine des marchandises entre
le Cameroun et le Nigéria
Introduction Djanabou
Bakary
Il est aujourd’hui difficile de dissocier le commerce féminin de la
Université de
contrebande transfrontalière dans la province de l’extrême-nord du Ngaoundéré, Cameroun.
Cameroun. La moitié des commerçantes sont directement ou indirectement (djanaboubakary@yahoo
impliquées dans cette forme d’entreprenariat : elles sont soit au début de .fr)
la chaîne de l’écoulement, c’est-à-dire des « transgresseuses » de la frontière,
soit revendeuses de ce qui – elles en ont conscience – a été frauduleusement
introduit dans leur pays. Cela dit, seulement cinq femmes sur dix opèrent
encore dans le commerce de type traditionnel (1). C’est un constat très (1) Il s’agit ici du petit
intéressant quand on sait que, jusqu’au début des années 80, des auteurs commerce de case, dont
les marchandises sont
situaient encore la phase initiale du commerce féminin africain au XIXe essentiellement
siècle, soit pendant la période coloniale (2). Cet essor rapide peut s’expliquer constituées des légumes
par la prise en compte des contextes politiques et des conjonctures cultivés dans les jardins
alentours, du lait et de ses
économiques internes du Cameroun et du Nigéria au lendemain de leurs
dérivés, de quelques
indépendances en 1960. En effet, alors que le Nigéria voit l’éclosion objets artisanaux
généralisée du secteur industriel de son économie, le Cameroun, lui, peine fabriqués par les femmes
encore à décoller, tant il est rapidement frappé par la crise économique que elles-mêmes.
la nouvelle exploitation pétrolière ne peut contrebalancer. Il en résulte un (2) La colonisation a
progressivement favorisé
déséquilibre des potentiels économiques, dont l’une des conséquences est
l’enrôlement des hommes
l’essor des échanges transfrontaliers, en général, et le renouveau du commerce dans les tâches
féminin, en particulier. administratives, les
Aussi ce travail essaie-t-il de mettre en évidence la corrélation entre soustrayant ainsi du
commerce de longue
l’exercice commercial féminin et les tracés frontaliers hérités de la colonisation distance. Ce faisant, les
qui, jusqu’à une période récente ont fait l’objet de confusions ou de femmes ont
contestations identitaires au sein des communautés frontalières. On pourra progressivement pris les
rênes du négoce. Mais
ainsi étudier la perception sociale de la frontière en général, mais surtout globalement, la fin de la
celle des femmes commerçantes en particulier, dans ce contexte où l’existence traite des esclaves,
de lignes de démarcation reste encore plutôt rappelée par les douaniers, l’amélioration des moyens
que sur les terres visiblement matérialisée. de communication, la
monétarisation et
La question ainsi envisagé interpelle à la fois la présentation des l’indépendance ont
mécanismes de transgression de la frontière ainsi que son instrumentalisation catalysé l’intégration des
Critique économique n° 25 • Automne 2009 167
Djanabou Bakary
femmes dans les courants dans les transactions commerciales. Une brève description préalable de la
d’échanges de longue
distance qui aujourd’hui
ligne de démarcation entre le Cameroun et le Nigéria, notamment dans
sont assimilés au sa partie extrême du septentrion, est également envisagée pour illustrer la
commerce transfrontalier. profondeur des relations frontalières entre les deux pays.
Voir pour plus
d’informations sur le
début du commerce Entre le Cameroun et le Nigéria dans l’Extrême-Nord : une
féminin : Cordonnier
(1987), Boussoura Garga
marque qui ne démarque pas
(2000), Boserup (1983).
La frontière occidentale du Cameroun a longtemps été mouvante. Pour
se démarquer du Nigéria, des accords et conventions furent signés entre
l’Allemagne et l’Angleterre d’abord, puis entre l’Angleterre et la France
ensuite. Avec l’Angleterre, l’Allemagne signa un accord le 21 avril 1885
par lequel elle obtenait toute la côte du Cameroun jusqu’au promontoire
proche de l’embouchure de la Cross River, puis une ligne reliant ce point
aux chutes du Calabar. Un autre accord signé le 6 mai 1886 prolongea cette
frontière jusqu’à Yola, sur la Bénoué. Par l’accord du 14 août 1893, cette
frontière fut prolongée jusqu’au lac Tchad. Après la Première Guerre
mondiale, alors que l’Allemagne avait perdu ses colonies, les négociations
qui suivirent relativement aux tracés frontaliers se passèrent entre
l’Angleterre et la France. La frontière prit alors sa forme définitive à la suite
du référendum du 1er octobre 1961 quand le Southern Cameroons opta pour
(3) CEDC, juillet 2002, le rattachement au Cameroun et le Northern Cameroons au Nigéria (3).
Schéma directeur Aujourd’hui, 1 700 kilomètres de frontière séparent le flanc oriental du
d’aménagement des zones
frontalières de l’Extrême –
Nigéria de la côte occidentale du Cameroun (4). De cette dernière, un
Nord, vol. I, description tronçon d’environ 500 kilomètres se concentre le long de la province de
de la zone et politique des l’Extrême-Nord au Cameroun, du Borno et d’une partie de l’Adamawa States
frontières, archives non
classées de la délégation
au Nigéria. Tout le long de cette ligne, pylônes, cours d’eau et routes barrées
provinciale du ministère constituent l’essentiel des formes de démarcation matérielle.
de l’Economie, de la Sur cette ligne, la ville de Fotokol, chef-lieu d’arrondissement
Programmation et de
l’Aménagement du
camerounais, assure le relais dans l’écoulement des marchandises importées
territoire de l’Extrême- en marge des fiscalités douanières vers l’hinterland camerounais. A Banki-
Nord Cameroun. p. 6. Amchidé, où la frontière passe à travers le marché de ravitaillement des
(4) Mutations, n° 961 du commerçantes, la configuration est similaire. C’est à Kérawa que la frontière
jeudi 7 août 2003. est caractérisée différemment. En effet, bien qu’aussi aisément
« transgressable », elle est matérialisée par un Mayo qui coule dans le marché.
Aussi la montée saisonnière des eaux ralentit-elle les affaires pendant les
(5) Le caractère saisonnier mois pluvieux de juillet et d’août (5). Dans tous les cas, la frontière est plutôt
du marché de Kérawa et poreuse. C’est pourquoi en territoire camerounais, mais quand même en
l’enclavement du marché
de Gambaru relativement retrait de la barrière, ce sont les douaniers qui annoncent la fin du territoire
à l’hinterland national nigérian, la pénétration dans les terres camerounaises et donc le
camerounais ont dédouanement des marchandises.
concouru à l’essor du
marché de Banki depuis Au demeurant, la frontière sur le terrain n’est pas aussi soigneusement
1963. marquée que le trait fort qui la représente sur une carte d’état-major. Il est
ainsi difficile de cataloguer le découpage territorial entre le Cameroun et
168 Critique économique n° 25 • Automne 2009
La contrebande transfrontalière féminine des marchandises entre le Cameroun et le Nigéria
le Nigéria, tant il est à cheval entre la forme traditionnelle et la forme
coloniale (6). Mais peut-être a-t-il subi l’influence des contestations des (6) Voir Catherine
communautés qui y vivent, puisque des études monographiques ont montré Coquery-Vidrovich,
Boubacar Barry (2005).
qu’à Banki comme à Amchidé, à Fotokol comme à Gambaru, à Kérawa
(7) Voir, pour la
Cameroun comme à Kérawa Nigéria (7), on retrouve les mêmes groupes présentation des
sociaux, voire les mêmes familles. Il s’agit pour l’essentiel des groupes dispositifs gémellaires des
ethniques Kanouri, Arabes Choa, Kotoko ou Mandara que les mouvements marchés frontaliers entre
l’Extrême-Nord
migratoires dans l’Antiquité et au Moyen-âge ont brassés aux alentours du
Cameroun et le Nigeria,
lac Tchad. Cette caractéristique sociale est d’autant plus importante qu’elle Karine Bennafla (2000).
est une prédisposition incontestée à la négation de la frontière et de tout
ce qui y entoure les modalités du va-et-vient. Ainsi, l’identité nationale
« tardive » n’aura fait que perturber la double identité culturelle et religieuse
antérieure. C’est dans ce décor, dans cette permanente ambiance de négation
de la frontière que les femmes, même des contrées lointaines dans les
profondeurs du Cameroun, viennent s’activer pour la prospérité de leur
métier et surtout pour assurer leur survie.
La transgression frontalière féminine : entre ruse et
complicités
Entre le Cameroun et le Nigéria, l’importation des marchandises
frauduleuses ou taxées est prospère, nonobstant les difficultés et les risques
permanents. Les stratégies féminines de transgression frontalière dépendent
du type de marchandise et s’adaptent à l’indulgence ou à l’intransigeance
des douaniers. En réalité, ces marchandises féminines sont assez souvent
constituées de vaisselle, de produits de consommation, de bijoux, de pièces
de pagne et de toilettes diverses. Pour assurer leur passage, les commerçantes
constituent avec les chauffeurs de car ou de camion, les pousseurs et les
moto-taximen, un front commun de fraude au cours d’une « expédition »
commerciale.
En effet, chacune des passagères du car qui s’engage dans une importation
frauduleuse contribue à la mobilisation d’une certaine somme d’argent qui
est ensuite remise au chauffeur. Il s’agit d’un gage pour l’importation sans
déclaration avec consentement du chauffeur. Quitte à ce dernier et à son
motorboy d’enfouir les marchandises dans les recoins les moins soupçonnables
de l’automobile, de manière à les soustraire aux multiples fouilles douanières
sur la route. En cas de repérage, c’est-à-dire lorsque la douane vient à
découvrir les articles, c’est alors à ces derniers qu’il revient de « négocier »
pour dissuader le préposé aux douanes de faire une déclaration de saisie.
Le plus souvent, c’est avec les cyclistes et les moto-taximen que le prix à
payer semble plus excessif. Deux raisons expliquent ce fait. D’une part, leur
méthode de contournement de la douane par des voies secondaires et
sinueuses présente des risques réels que les commerçantes n’ignorent pas.
D’autre part, leurs employeuses ont conscience de leur versatilité : si leur
Critique économique n° 25 • Automne 2009 169
Djanabou Bakary
silence n’est pas acheté à leur satisfaction, ils sont susceptibles de se reconvertir
(8) Les cas de traîtrise en indics au profit des douaniers (8).
sont assez rares chez les Dans d’autres cas de figure, les opératrices économiques se font aider
passeurs pour la
principale et unique par les passagers du car, en leur demandant de transporter de petites quantités
raison qu’ils sont mieux de marchandises dans leurs sacs à main ou dans leurs sacoches. Ainsi, la
payés par les contrebandière pourra récupérer ses produits à l’arrivée, moyennant un
commerçantes que par les
douaniers. gracieux merci. Parfois, les commerçantes remplissent des pièces de pagnes
dans des soi-disant bidons d’essence déchirés, recousus et badigeonnés d’un
peu de lubrifiant. Ainsi, puisque les taxes douanières sur l’essence sont moins
fortes que sur les toilettes, elles pourront bénéficier de la différence.
Dans la même logique, plusieurs autres stratagèmes sont connus :
tentatives de séduction des agents des douanes qui se manifestent par la
délicatesse des gestes et des paroles, le recours aux liens amicaux, familiaux
ou aux relations diverses. Très fréquent chez les femmes appartenant à des
familles « puissantes », ce dernier cas de figure consiste à faire part des
« tracasseries douanières » à une connaissance, qui est alors soit autorité
administrative, soit opérateur économique légalement connu dans la région,
soit autorité traditionnelle, pour qu’il fasse envoyer une recommandation,
un sauf-conduit aux services des douanes.
L’ensemble de toutes ces méthodes constitue les moyens de payer, le moins
(9) La « désobéissance possible, les frais de dédouanement (9). Seulement, la douane s’avère
fiscale » est quelquefois renseignée sur un certain nombre d’astuces échappatoires. Aussi dispose-
délibérée. Nombre de
trafiquants comme ceux t-elle non seulement d’un bureau et d’une section mobile, mais aussi d’une
interviewés par Janet cellule de patrouille. Cette organisation fait d’elle un contrôle routier redouté
Roitman pensent que par les commerçantes transfrontalières. Cependant, le rapport douane-
« Taxes aren’t for social
sevices. They are for the
contrebandière a progressivement évolué vers une relation de « complicité ».
personal works of Ainsi, les contrebandières ont de moins en moins tendance à cacher la totalité
leaders », voir Janet de leurs marchandises, avec l’espoir de trouver un arrangement avec les
Roitman (2005). différents agents.
Cet arrangement, qu’il est préférable de faire avant la déclaration de saisie,
implique ce qu’elles appellent communément la « négociation ». Il s’agit
d’une forme de marchandage entre contrebandiers et douaniers, dans lequel
le prix à payer final n’est connu qu’après un négoce de 10 à 30 minutes,
les autres passagers devant patienter bon gré mal gré.
Au regard de ce qui précède, c’est à juste titre que Karine Bennafla
(2002 : 185) souligne combien « le risque majeur encouru par les passeurs,
fraudeurs et contrebandiers est celui d’une rencontre directe avec les
douaniers ». Mais, il n’en demeure pas moins que les pesanteurs socio-
culturelles, la condition même de femme, le banditisme et la disparité des
zones monétaires constituent d’autres formes d’entrave.
Les difficultés et les risques du métier
L’extême-nord du Cameroun, ainsi que le nord-est du Nigéria et le nord-
ouest du Tchad qui lui sont frontaliers sont des régions à forte connotation
170 Critique économique n° 25 • Automne 2009
La contrebande transfrontalière féminine des marchandises entre le Cameroun et le Nigéria
islamique. Dans les communautés qui y vivent, il est peu ou pas recommandé
que les femmes pratiquent une activité aussi publique que le commerce de
longue distance. C’est ainsi que les femmes musulmanes qui ont défié cette
pesanteur socioculturelle ont été qualifiées de futées, d’émancipées, de
négligentes vis-à-vis de la religion (10). Dans certaines contrées, sinon (10) Il nous a été donné
quelques décennies plus tôt, elles étaient dites « culottées », « rodées »… de constater que les
commerçantes avouent ne
Bref, hier comme aujourd’hui, il n’est pas très commode de pratiquer le pas effectuer leurs prières
commerce à grande échelle quand on est femme ; si oui, il est préférable quotidiennes à temps,
d’être libre, veuve ou divorcée, c’est-à-dire sans contraintes conjugales. mais ne les abandonnent
pas pour autant.
Au-delà de ces « frustrations » d’ordre social, la condition de femme en
(11) Une opératrice
elle-même est une entrave fondamentale à l’épanouissement du commerce
économique explique :
de longue distance. Déjà, enceintes ou en période d’allaitement, elles se « Tu ne peux pas tenir 20
trouvent dans l’obligation de suspendre momentanément les voyages à 100 kilomètres assise
commerciaux (11). Plus encore, toutes les femmes, même sans embarras, dans ces voitures mal
portantes en marche sur
ne sont pas à même de faire transiter d’elles-mêmes leurs marchandises à une route non bitumée et
bicyclette ou à motocyclette par les pistes sinueuses et instables de cette si instable, quand tu es
région sahélienne aride et peu arborée. L’emploi des passeurs est triplement enceinte ! Tu ne peux pas
non plus avoir le cœur
pénible pour elles : soit ces derniers leur ramènent la marchandise net si tu sais que tu as un
endommagée par les secousses de la route (cas de la vaisselle), soit leur prix nouveau-né à la maison ;
constitue pour elles un manque à gagner, soit ils risquent de disparaître on ne sait jamais ce qui
peut nous retarder sur la
avec les marchandises. route », nous avoua l’une
Mais si les routes sont de mieux en mieux entretenues, si les moyens d’elles en parlant de
de transport sont plus confortables, il demeure que les agresseurs des marchés « l’incompensable » année
qu’elle a perdue pendant
et les « coupeurs de route » ont connu une prolifération spectaculaire au et après sa grossesse. Face
rythme des flux transnationaux. Héritage de l’époque précoloniale, comme à ce genre de situation,
le souligne Saïbou Issa (12), ce n’est jamais un bon présage que d’en entendre une opératrice nous
expliqua comment sa
parler, et les rencontrer est toujours une épreuve traumatisante. Au quotidien, grande sœur avait été
les victimes rapportent les exploits, à la fois comiques et cyniques, de cette divorcée de son mari :
« police de la brousse », à laquelle les femmes sont triplement exposées. Primo, cette dernière avait
imploré l’accord de son
leur accoutrement et leur apparence peu athlétique les enchaînent dans la mari pour se rendre à
course à pied quand l’alerte est au sauve-qui-peut. Secondo, elles Banki où elle voulait faire
transportent toujours leurs capitaux sur elles (13). Tercio, elles sont de bon quelques achats de pièces
de pagne afin de les
goût pour ces bandits qui, à défaut d’obtenir assez d’argent, souvent n’hésitent
revendre pendant son
pas à les enlever ou à les violer. séjour à Yaoundé aux
Dans la logique des commerçantes, cependant, l’insécurité routière n’est côtés de sa belle-famille à
pas seulement la présence des coupeurs de routes ou l’éventualité des qui elle devait aller
présenter son nouveau-
accidents de la circulation, mais aussi et surtout les barrières douanières. né. Comme il avait
En effet, explique une commerçante : « Vous pouvez opérer pendant des malencontreusement plu,
années sans avoir la malchance de faire une chute en voiture ou d’être agressé et que le radier de Limani
avait débordé, il fallut
par un bandit ! Mais, vous ne pouvez pas faire un seul voyage commercial attendre plusieurs heures
sans faire face aux douaniers (14). » avant que la praticabilité
Par ailleurs, les prix d’achat des marchandises au Nigéria varient selon reprenne. Entre temps, la
nuit était tombée,
qu’on paie en naira ou en franc CFA. Les transactions en naira sont plus l’enfant avait pleuré à
avantageuses pour les commerçantes camerounaises lorsque le taux de change s’en fiévrir sous
Critique économique n° 25 • Automne 2009 171
Djanabou Bakary
l’impuissance du papa qui du franc CFA en naira augmente. Quant c’est l’inverse, elles sont perdantes.
n’hésita pas à prononcer
le divorce au retour de
Or ces fluctuations ou dépréciations des monnaies ne sont pas prévisibles
son épouse. par ces dernières qui, non seulement font leurs changes au marché noir,
(12) Appellation qui leur mais font aussi un commerce clandestin.
est attribuée par Saibou Au demeurant, c’est à une kyrielle de risques et de difficultés que les
Issa, (2004). opératrices économiques de l’extrême-nord du Cameroun s’exposent au
(13) La quantité d’argent quotidien de leur activité. En moyenne, une « expédition » commerciale
est relative à chaque
femme et aux d’une marchandise d’environ 500 000 francs CFA conduit à des dépenses
circonstances : si une supplémentaires de transgression frauduleuse variant entre 30 000 et 50 000
commerçante vient à francs CFA relativement à la typologie des marchandises. Mais pour les
perdre son argent, elle
dira avoir beaucoup
contrebandiers : « It’s a part of the code of trafficking : giving to continue
perdu, mais si on vient à to have » (Roitman, 2005 : 187). A côté des frais de dédouanement qui
demander à chacune ce feraient au moins le double du capital, les risques demeurent minimisés.
qu’elle transporte, elle
dira : « pas grand-chose ».
C’est pourquoi pour arrondir les marges bénéficiaires, la rigueur de la douane
se transforme en atout.
(14) Entretien du
28 novembre 2007 à
Maroua. La frontière, « un obstacle positif » pour la contrebande
transfrontalière féminine
La commercialisation des marchandises est une phase importante du
commerce frontalier féminin. C’est en effet la phase qui détermine la réussite
ou l’échec de la saison commerciale, car dans ces exercices, tout ou presque
est aléatoire. Les prix comme les types des marchandise sont susceptibles
de changer à chaque voyage d’affaire. Dans un cas comme dans l’autre,
toutefois, le fait dépend de la frontière ou plus exactement de la douane.
Commercialisés à domicile, de porte à porte ou sur les marchés, les
produits importés sont de toutes les façons rapprochés de la population.
Leur vente connaît trois étapes : la phase de tri ou de choix du produit par
le client, la phase de marchandage qui permet de déterminer le prix final
de la vente et la conclusion du marché, c’est-à-dire l’accord de vente et les
modalités de paiement, qui impliquent assez souvent de nouvelles
commandes. Dans l’ensemble du processus, la clientèle sait que les
marchandises proviennent du Nigéria, mais surtout qu’elles ont été
transportées avec beaucoup de difficultés. Mais ce que les unes et les autres
appellent difficultés est relatif au dédouanement.
En général, les commerçantes mentionnent avoir payé les frais
« outrageusement chers » de la douane (pour ne pas manquer au rendez-
vous promis à la clientèle, argumenteraient quelques-unes pour le plaisir
des acheteurs habituels). Cette affirmation, qui ne se vérifie pas toujours
lorsqu’on enquête du côté de la douane, n’est en réalité qu’une astuce
commerciale. Elle leur permet de justifier le prix de vente délibérément
taxé, d’argumenter au cours du marchandage et d’arrondir les marges
bénéficiaires de la transaction. Cela dit, les frais des douanes camerounaises
sont plus lourds que la somme des dépenses que les commerçantes effectuent
172 Critique économique n° 25 • Automne 2009
La contrebande transfrontalière féminine des marchandises entre le Cameroun et le Nigéria
dans l’ensemble du processus de la transgression frontalière. Deux faits
expliquent cette situation. D’une part, la fiscalité douanière vise à décourager
les importations afin que les populations se résolvent à consommer les
produits nationaux. Et c’est pourquoi la grille tarifaire telle que représente
le schéma suivant s’avère riche en prélèvements (15). (15) Décret n° 98/217 du
9 septembre 1998
portant tarification des
produits d’importation
T.E.C. + T.V.A. + Précompte au Cameroun.
– T.E.C. : Tarif extérieur commun
– T.V.A. : Taxe sur la valeur ajoutée
(qui vaut 19,25 % de la valeur
totale de la marchandise)
– Précompte : calcul préalable des
sommes à déduire
D’autre part, ces prélèvements de la douane sont non seulement
inflexibles selon la loi, mais aussi renouvelables à chaque importation. Or,
pour des commerçantes de métier qui font au moins deux importations
par mois, il est plus facile avec les partenariats qui s’instaurent entre elles
et les passeurs de faire des importations sans déclarations « à bon prix »,
plutôt que de faire des versements récurrents à la douane.
Les stratégies commerciales ainsi définies permettent de faire deux
constats. D’abord, au départ de la marchandise, la douane est contournée
avec soins et ingéniosité, et les dépenses supplémentaires au prix d’achat
sont supportables. A l’arrivée, ensuite, c’est encore cette même douane qui
est responsable de la hausse des prix de vente. Ainsi, même si la clientèle
sait que la marchandise a échappé aux taxes et fiscalités diverses, elle reste
dubitative en regard des cinq contrôles douaniers permanents sur le seul
tronçon routier d’environ 70 kilomètres qui relie Banki à Maroua.
Conclusion
La contrebande féminine des marchandises dans l’extrême-nord du
Cameroun est un phénomène relativement récent. La notion de produits
prohibés ou taxés n’est qu’un corollaire à celle de la délimitation des frontières
coloniales. Aujourd’hui, le commerce de longue distance dans la perception
des opératrices économiques est devenu synonyme de commerce
transfrontalier. L’acquisition du nouveau statut de « femme d’affaire » est
le témoignage de l’agrandissement du capital et de l’augmentation ou de
Critique économique n° 25 • Automne 2009 173
Djanabou Bakary
la diversification des marchandises. Ce faisant, la douane face aux bandits
de grand chemin est progressivement devenue une sécurité.
Dans une approche globalisante du commerce frontalier entre le
Cameroun et le Nigéria, la douane comme synonyme de frontière a deux
niveaux d’importance : chiffrer ou déchiffrer les pertes fiscales dans les caisses
camerounaises et signifier le déséquilibre des potentiels économiques des
villes frontalières contiguës sur les lignes de démarcation. Mais dans une
approche spécifiant la trilogie femmes-frontière-commerce, il apparaît
davantage une socialisation des espaces de démarcation. Dès lors,
l’instrumentalisation de la frontière par les opératrices économiques a rendu
si rentable le monde des affaires transfrontalières que toute la communauté,
de façon individuelle, y trouve son compte. La négation de la frontière en
lieu d’achat et sa « positivation » en lieu de vente constituent l’essentiel
des nouveaux atouts dont disposent les contrebandières entre le Cameroun
et le Nigéria aujourd’hui.
Au demeurant, la transgression frontalière est devenue si anodine qu’on
peut estimer à au moins une femme par famille, celles qui vivent de la
frontière dans le Cameroun septentrional. Aussi la tendance est-elle de plus
en plus grande à écouler les marchandises vers le sud du pays, non seulement
pour élargir le rayon de la vente, mais aussi pour que le coût du transport
permette de gonfler davantage les bénéfices.
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préliminaire du commerce transfrontalier
Critique économique n° 25 • Automne 2009 175
Des voisins très proches :
le local et le global dans l’espace
transfrontalier Mexique-Etats-Unis
Depuis les années 80, la frontière Nord du Mexique a perdu son statut Alfredo Hualde
de territoire marginal dans l’économie du pays pour devenir un pôle de Alfaro
création d’emploi, grâce surtout au développement de l’industrie Colegio de la Frontera
maquiladora. On pourrait interpréter l’intérêt des investisseurs étrangers Norte Tijuana, Mexique.
pour ces territoires sans tradition industrielle comme une perpétuation de
la dépendance historique de cette région vis-à-vis des capitaux nord-
américains, comme cela avait été le cas au début du XXe siècle. Néanmoins,
les différences quantitatives et qualitatives entre les deux époques sont
évidentes. Dans les années 20 et 30, les capitaux étrangers visaient
principalement l’industrie du loisir destiné aux citoyens nord-américains
et le commerce (Hualde et Mercado, 1996). La croissance des taux d’emploi
à partir des années 90 (1) révèle le développement inouï d’un certain type (1) La croissance de
de processus industriels. Ces processus consistent en des opérations très l’emploi s’arrête entre
2001 et 2003, et elle
simples du processus global de production textile, électronique ou de voitures. reprend en 2004.
Certains analystes identifient l’ouverture traditionnelle des communes
frontalières au commerce et à l’investissement avec les Etats-Unis comme
un précédent de l’ouverture qui s’étendra progressivement vers le centre
et le sud du pays. Dans ces régions, le modèle de la substitution
d’importations avait été le seul à exister pendant des décennies. Néanmoins,
d’autres approches critiques appréhendent l’espace frontalier comme
l’expression la plus claire de l’inégalité et de l’asymétrie entre le Nord et
le Sud (Herzog, 1980, Zúñiga, 1993).
Nous partirons dans ce travail d’une perspective socio-économique
articulée autour de deux éléments d’analyse : a) l’insertion local/global de
l’industrie maquiladora et ses modalités, et les approches qui l’ont analysé ;
b) l’analyse d’un projet de cluster du software qui, éventuellement, devrait
se construire sur la base d’une association d’entrepreneurs locaux. Ces deux
lieux d’observation feront émerger un ensemble de réflexions sur les
potentialités et les limites du territoire frontalier à l’ère de la mondialisation.
On considère que les définitions du terme « frontière », puisées dans
différents champs disciplinaires, ne sont pas sans conséquence sur les propos
que l’on peut tenir sur le développement économique. Les différentes
Critique économique n° 25 • Automne 2009 177
Alfredo Hualde Alfaro
approches de la thématique frontalière livrent en effet des évaluations
implicites ou explicites des opportunités et/ou contraintes inhérentes à la
situation de cette région, tant du point de vue de son voisinage avec les
Etats-Unis que de son éloignement à l’égard de Mexico DF, centre politique
et économique du pays. En deuxième lieu, nous pensons qu’il est nécessaire
de revenir sur quelques faits fondamentaux de l’histoire frontalière récente,
pour en évaluer les perspectives d’avenir. Si, partout dans le monde, l’histoire
et la géographie (in)forment le développement des régions, ces deux facteurs
exercent une influence telle sur la frontière que l’analyse ne saurait s’en passer.
Cet article a été rédigé à partir de l’observation des phénomènes qui
ont lieu sur le côté nord-ouest de la frontière, même si quelques observations
– principalement celles qui ont trait à la maquiladora – sont valables pour
l’ensemble du territoire frontalier (2). Ces observations empiriques ont été
(2) Les différences et les complétées par une revue de la littérature américaine et mexicaine de caractère
ressemblances entre les
historique, géographique et sociologique-économique.
différents territoires
frontaliers ont été
explicitement abordées La frontière : du traumatisme historique à la région
par Browning et Zenteno
(1993). dynamique
Des visions différentes et souvent contradictoires se sont développées
autour de la frontière nord du Mexique. L’analyse historique appréhende
(3) La perte de la moitié l’événement traumatisant qui est à l’origine de la frontière actuelle comme
de son territoire en 1847
est un fait qui perdure « fait fondateur » : la défaite de la guerre de 1847 et le Traité de Guadalupe
dans la mémoire Hidalgo (3). Ce fait est à l’origine d’une image montrant les USA comme
collective du Mexique et une menace permanente, à cause de ses ambitions de domination sur la
qui nourrit les
revendications région. Les tenants de cette représentation argumentent que la frontière
nationalistes à l’égard des devrait devenir un bastion défensif contre les visées expansionnistes du voisin
Etats-Unis. Néanmoins, du Nord (4).
les difficultés dans les
relations entre les deux Cette vision des relations a connu des changements très rapides et
pays ont des origines bien significatifs pendant les trois dernières décennies, même si un contexte
plus anciennes. globalement conflictuel perdure. L’urbanisation des communes mexicaines,
(4) Cependant, pour que la croissance de la population et le dynamisme économique de la région
cette vision puisse réussir,
sont la preuve même d’une rupture avec le passé (Herzog, 1990 : 3). L.A.
les frontaliers devraient
être l’avant-garde de la Herzog signale par exemple que, depuis les années 80, les territoires frontaliers
résistance à l’égard de ne sont plus vus comme une terre aride à l’écart de la nation. Au contraire,
l’ennemi. Ceci s’accorde
il signale que la zone frontalière est devenue un emplacement stratégique
mal avec la vision que les
autres régions du pour certaines activités économiques spécialisées, dont les pépinières, le
Mexique ont des tourisme et d’autres services. Cette approche amène Herzog à s’interroger
habitants de la frontière. sur le concept d’« interdépendance ». D’après lui, la frontière est l’endroit
Ils sont perçus comme des
agringados (américanisés), où deux nations et cultures se rencontrent physiquement (5) et où le processus
enclins à adopter les d’interdépendance prend une forme unique (Herzog, 1990 : 6). Il ajoute
habitudes et les que « tout au long de la frontière Mexique-Etats-Unis, le sanctuaire (sanctity)
comportements des
gringos (Nord- de ce qui avait été une frontière politique impénétrable est en train d’être
américains). Les visions éclipsé par un système de liens transfrontaliers économiques et sociaux »
178 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Des voisins très proches : le local et le global dans l’espace transfrontalier Mexique-Etats-Unis
(Herzog, 1990 : 8), même si ces liens sont très inégaux dans la mesure où, extrêmes de résistance ou
d’acculturation
au fil de l’histoire, les investissements et la technologie sont toujours arrivés contrastent avec la vision
des Etats-Unis. D’après certains auteurs, les populations frontalières se seront que les frontaliers ont du
habituées à l’usage de ces outils plus rapidement que le reste des Mexicains développement
économique de la
(Heyman, 1991). En ce qui concerne les investissements et le commerce, frontière.
la dépendance à l’égard des capitaux nord-américains a été constante depuis
(5) L’italique est nôtre.
Tamaulipas jusqu’à la Basse Californie. Ceci explique les cycles de prospérité
(6) N. de T. : les braceros
et de croissance, de crise et de difficultés qu’ont connus les villes frontalières, sont des travailleurs
totalement parallèles aux cycles de l’économie nord-américaine. Cette journaliers.
dépendance vis-à-vis de l’économie des Etats-Unis se traduit par une (7) Des auteurs comme
vulnérabilité importante : « une économie transnationale comme celle qui Gruben (cit. par Coubes,
se développe à la frontière USA-Mexique est une économie hautement 2003) minimisent l’effet
que le TLCAN aurait sur
inégalitaire entre le Nord et le Sud. S’il est vrai que les villes mexicaines la croissance de l’emploi
frontalières ont un niveau de revenu moyen supérieur au reste du pays, leur pendant la moitié des
dépendance aux USA et l’absence d’alternatives créatrices d’activités font années 90. Cette
croissance est davantage
de la frontière mexicaine une région aussi vulnérable aux variations de attribuée à la dévaluation.
l’économie américaine qu’aux pressions de l’économie nationale mexicaine. » (8) Un texte qui prouve
(Herzog, 1990 : 59.) cette confusion à propos
De même, les accords entre les deux pays ont influencé, par des voies de la régulation de
l’industrie est le rapport
différentes, les villes de la frontière. Le premier décret maquilador visait de Ciemex-Wefa, 2001.
l’établissement d’incitations à la création d’emplois pour les travailleurs
(9) D’ailleurs,
venant des Etats-Unis qui, à la fin du Programme des Braceros (6), se actuellement une grande
trouvaient dans les villes frontalières en situation de chômage (Carrillo et partie des transactions
Hernández, 1985). Pendant les années 90, le Traité de libre commerce et économiques entre le
Mexique et les Etats-Unis
la forte dévaluation du peso mexicain (1994) ont favorisé une hausse continue à être entravée
significative de l’investissement dans la maquiladora. Le contexte offrait, par les exigences de
dans un premier temps, un cadre de certitude pour les investissements sécurité de ce dernier. Par
exemple, la loi sur le
étrangers (7). Néanmoins, les dispositions sur les règles d’origine et le régime Bioterrorisme constitue
fiscal contenues dans ce traité ont entravé les investissements d’origine un inconvénient pour les
asiatique au début de l’année 2000. Tous les investisseurs en ont ressenti exportateurs mexicains de
produits agricoles. Ceci
les conséquences et reprochent au gouvernement mexicain son manque de va à l’encontre de projets
clarté (8). Ainsi, le cadre légal prévu pour faciliter les transactions comme l’ALCA, qui
commerciales entre les trois pays est devenu de facto un frein pour les visent la création d’une
zone de libre commerce
investissements au Mexique. Ceci doit être mis aussi en relation avec le sur tout l’hémisphère.
ralentissement de l’économie des Etats-Unis et avec sa politique de
sécurité (9).
La dépendance a donc des manifestations de type économique et
politique. C’est pour cette raison que nos propositions analytiques sur la
frontière s’appuient sur plusieurs aspects de la réalité, influencés par des
conjonctures historiques. Par exemple, dans le domaine de la politique de
sécurité, on privilégie le concept de ligne frontalière comme ligne de division
qui sépare deux pays. Par contre, les approches interactionnistes soulignent
davantage l’épaisseur des liens transfrontaliers (Emmerich, 2003). A l’instar
d’autres auteurs, les frontières délimitent un contexte de continuités et de
Critique économique n° 25 • Automne 2009 179
Alfredo Hualde Alfaro
discontinuités, car elles apparaissent à la suite de décisions politiques prises
à la marge des intérêts des zones et des peuples divisés (Castillo, 2003).
Ces continuités et discontinuités émergent des « communalités »
(commonalities) qui existaient avant que la frontière ne soit délimitée et de
la conséquente apparition des différences qui se développent inévitablement
(10) On souligne, à comme résultat de la division jouée par la frontière (10).
propos de la frontière Dortis Odgers (2001) critique le concept de frontière comme ligne, car
entre le Mexique et le
Guatemala, qu’il existe les interactions sociales qui s’y produisent dépassent la ligne frontalière.
une indéniable Pour cette raison, l’auteur préfère parler de « région frontalière » (Odgers,
communality entre les 2001 : 54), en citant la définition de frontière de Michel Foucher : « Les
deux côtés de la frontière,
malgré les trajectoires frontières sont des unités spatiales élémentaires, qui prennent une forme
historiques différentes des linaire, avec une fonction de discontinuité politique et de démarcation, sur
deux pays (Cruz les trois registres symboliques du réel, du symbolique et de l’imaginaire. »
Burguete, cité. par
Castillo, 2003 : 39).
Foucher signale l’importance d’une analyse des frontières depuis une
perspective synoptique et diachronique, d’un côté, et ainsi comme un espace
d’histoire qui doit être appréhendé de manière diatopique et diachronique,
de l’autre côté. V. Zúñiga (1993) révise de manière critique le concept de
Foucher tout en soulignant les particularités des frontières et la difficulté
d’en proposer une structure type. L’auteur propose de distinguer :
– la taille : frontières minuscules versus frontières très étendues ;
– le degré d’ouverture : frontières hermétiques versus frontières
perméables ;
– le degré de conflit : frontières « froides » versus frontières en conflit ;
– zones frontalières vides versus frontières densément peuplées ;
– frontières symétriques versus frontières asymétriques, avec leurs
différentes modalités.
Il défend l’utilité des notions de symétrie/asymétrie, densité/variété,
légitimité/arbitraire. Dans le cas de la frontière nord-mexicaine, l’asymétrie
est un concept clé car « à cause de l’adjacence asymétrique de ces deux espaces
nationaux, les processus frontaliers du côté mexicain sont très fréquemment
réactifs, alors que les processus du côté américain sont à dominante active ».
Garduño (2003) reprend les concepts de frontière tout en soulignant
les avantages des approches transnationales. Cet auteur distingue différentes
approches développées pendant les dernières décennies :
– Des perspectives littérales de la frontière, qui l’appréhendent comme
une région socioéconomique. Ces perspectives s’opposent à des versions
a-littérales, qui conçoivent la frontière comme un champ d’action social.
– Des travaux influencés par l’approche transculturelle qui appréhendent
les peuples transfrontaliers comme des ensembles d’individus redoutablement
loyaux au centre et soumis à des processus de perte des liens les reliant aux
différentes cultures. Le discours opposé est celui qui dénonce l’oppression
du centre envers la frontière et l’ignorance de la source d’identité des
frontaliers. Dans certaines de ces versions, les frontaliers réaffirmeraient une
mexicanité mise en contact quotidien avec l’autre (Bustamante, 1989 : 15).
180 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Des voisins très proches : le local et le global dans l’espace transfrontalier Mexique-Etats-Unis
– La nouvelle anthropologie suggère le concept de « zone de négociation
transnationale » et de terrain disputé.
Garduño (2003, 73) signale que la frontière n’est plus uniquement
représentée comme un lieu statique. Au contraire, elle commence à être
envisagée comme un lieu « où l’identité est négociée, avec des manœuvres
du pouvoir et de la soumission, et fréquemment comme un monde où des
identités multiples sont adoptées ». L’auteur signale également que la frontière
a perdu son sens de délimitation marginale et périphérique de l’Etat-nation,
pour devenir « centre, arène globale ou icône des temps présents ».
A la suite de cette brève présentation, il est possible de dégager plusieurs
éléments qui peuvent être utiles pour comprendre comment se perçoit le
développement frontalier, son histoire et les perspectives d’avenir qui lui
sont ouvertes :
– le développement frontalier et les potentialités de la région dépendent
de la forme prise par ce développement (path-development) et du sens
dominant de la frontière (11) ; (11) Comme il a été
– la vision analytique de la frontière est liée à la perspective observé par Hiernaux
(2003), les frontières et
disciplinaire adoptée pour l’analyser ; néanmoins, cette vision n’est pas les régions sont définies
strictement déterminée par celle-ci ; et agencées par l’homme
– la vision de la frontière change selon la conjoncture historique : si en suivant des
convenances politiques,
pendant les années 90 la vision du libre commerce et de l’économie de marché scientifiques ou autres.
était dominante, en 2003-2004 il y a un regain d’importance de la vision
sécuritaire, cette vision sécuritaire influe sur les transactions économiques
et sur les interactions frontalières, même les plus quotidiennes, des
consommations dans la région frontalière des Etats-Unis jusqu’au passage
de milliers de migrants ;
– les projets frontaliers sont en rapport avec les différents acteurs qui
utilisent le territoire frontalier comme ressource. Ces acteurs ne sont pas
situés uniquement sur la frontière. Certains d’entre eux, comme les
compagnies transnationales, sont des acteurs de la mondialisation ou, si
l’on préfère, des acteurs mondialisés.
Les régions dans la mondialisation
La vision contemporaine de la frontière comme locus de séparation et,
parfois, de confrontation, perdure. La doctrine de la sécurité des Etats-Unis
y rajoute un sens supplémentaire. Cependant, pour comprendre le
développement économique de la frontière, il est plus utile de donner la
priorité aux visions pragmatiques qui mettent en évidence les dynamiques
d’interaction.
L’ouverture frontalière et le rôle central des maquiladoras dans
l’investissement et la création d’emploi (dans le cadre d’entreprises qui
délocalisent une partie des processus) justifient l’élargissement de la
perspective. La démarche est le propre des analystes qui ont examiné le
Critique économique n° 25 • Automne 2009 181
Alfredo Hualde Alfaro
phénomène de la maquiladora comme emblématique de la nouvelle division
internationale du travail pendant les années 70 et 80. Ces auteurs soulignaient
l’aspect fonctionnel de la frontière-nord du Mexique dans des stratégies
transnationales telles que la réduction des coûts (Fernández-Kelly,
(12) Le coût du 1983) (12).
transport, par exemple, se Au début du XXIe siècle, la théorie de la nouvelle division internationale
réduisait de manière très
substantielle par la du travail a perdu une partie de son pouvoir explicatif. Les flux
proximité des villes d’investissements internationaux sont plus importants et ne se limitent plus
frontalières aux Etats- au face à face Mexique-USA, de manière que des capitaux circulent au nord
Unis.
entre les Etats-Unis, le Japon et l’Europe occidentale, mais aussi entre les
pays du Sud (Veltz, 1999). De plus, parallèlement aux délocalisations des
unités de production manufacturière, on assiste à l’augmentation des
délocalisations de services (banques, assurances, etc.). De nouveaux pays
investisseurs apparaissent qui ne répondent plus aisément aux catégories
de centre/périphérie, comme la Corée, Taïwan, Singapour, le Brésil ou le
Mexique lui-même ; ou encore des pays comme l’Inde, Israël ou l’Irlande
qui se sont démarqués dans le développement du software pendant les
années 90.
Le territoire est un facteur stratégique dans les processus de
mondialisation. Comme cela avait été le cas pour d’autres périodes de
l’histoire économique, la mondialisation actuelle signale l’émergence de
territoires gagnants et de territoires perdants. Ces territoires ne correspondent
pas forcément aux limites d’Etat-nation. Dans certains pays, les régions ne
sont plus les destinataires passifs des politiques nationales ; elles sont au
contraire devenues des acteurs réels ou potentiels de leur propre
développement endogène. Il y a des « régions gagnantes » (Benko et Lipietz,
1992), des « régions qui apprennent » (Florida, 2000) et des Systèmes
d’innovation régionale (Lundvall, 2003). Cette diversité s’est traduite par
un intérêt grandissant pour la géographie industrielle (Hualde, 2002c).
Au Mexique, les phénomènes de décentralisation coïncident avec
l’importance que la question régionale a prise dans le débat sur le
développement économique au niveau international.
Territoires, innovation, mondialisation
La dimension spatiale est prise en compte dans de nombreuses approches.
Nous nous contenterons ici de souligner l’importance de la notion de Système
régional d’information comme axe conceptuel d’analyse. Cette préoccupation
est partagée par des spécialistes en géographie économique qui s’interrogent
sur le sens de la proximité. M. Castells (2001) a désigné la nouvelle réalité
du capitalisme global comme l’émergence de « la société en réseau », où
les flux de connaissances et d’informations participent à la création de valeur
dans l’économie mondiale. Dans la même logique, d’autres auteurs ont
évoqué la « société de la connaissance » ou « l’économie de la connaissance
182 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Des voisins très proches : le local et le global dans l’espace transfrontalier Mexique-Etats-Unis
» comme caractéristiques des sociétés actuelles (David et Foray, 2002 ; (13) Le travail de Nonaka
et Takeuchi (1995) sur la
Rullani, 2000) (13). création de connaissance
La dimension spatiale compte parmi les dimensions importantes de la par les entreprises, les
« société de la connaissance ». On a relativisé l’idée selon laquelle la relations entre savoir
tacite et codifié et sa
simultanéité et la vitesse des nouvelles technologies élimineraient l’espace. conversion à partir de la
Il apparaît un double mouvement de décentralisation et de concentration « spirale de
géographique (Boscherini et al., 2003 : 28). La capacité d’apprentissage et connaissance » a soulevé
un grand intérêt. A partir
l’usage innovant de la connaissance sont des activités collectives et
de la distinction faite par
systémiques. Pour cela, il est nécessaire de consolider les liens entre des Michael Polanyi, ces
entreprises et entre celles-ci et leur environnement. Dans ce sens, les auteurs (et les
institutions éducatives, financières et de recherche jouent un rôle économistes
évolutionnistes comme
stratégique dans la compétitivité des pays et des régions (Caselet, 2003 ; Nelson avant eux) ont
Hualde et López Zámano, 2004 ; Casas, 2002). Mais ni toutes les régions fait des apports
apprennent, ni toutes les régions innovent. Un système régional fondamentaux pour
comprendre les processus
d’innovation se fonde sur des combinaisons différentes qui, lorsqu’elles d’innovation économique
fonctionnent correctement, produisent un profit économique et social depuis une perspective
maximal. Il devient donc pertinent d’analyser comment les différents complexe.
éléments d’un SRI se combinent afin d’atteindre le succès régional en
innovation et, en même temps, comment la stratégie d’innovation régionale
s’attache à mobiliser les éléments du SRI afin d’obtenir le profit
économique maximal. Ces préoccupations traduisent la complexité des
processus d’innovation : leur dépendance à l’égard des « capacités
organisationnelles », les spill-overs de connaissance, l’intégration de la
connaissance à travers « l’architecture des systèmes ouverts » et l’influence
potentielle de la politique d’innovation régionale (Cooke et al., 2003).
Depuis la fin des années 70, des théories comme celles des districts
industriels, mettent l’accent sur l’importance d’une certaine socio-
territorialité (Becattini, 1994). D’autres auteurs donnent plus d’importance
à la manière dont les entreprises se placent dans la chaîne globale de valeur
(Bair et Gereffi, 2003). La chaîne de valeurs fait référence à une hiérarchie
où les acteurs placés en haut – pays, régions ou entreprises – réalisent des
activités à haute valeur ajoutée. Néanmoins, il se produit aussi des expériences
d’upgrading dans la chaîne, comme en Corée ou dans d’autres pays asiatiques.
Ces pays qui réussissent à s’approprier des activités innovantes, intégrant
plus de connaissances, atteignent un meilleur équilibre entre les actifs
d’origine étrangère et les autochtones.
A ce propos, Cooke et al. (2003) distinguent entre systèmes d’innovation
globalistes, interactifs et localistes :
– les systèmes « localistes » sont fondés sur de petites entreprises qui
peuvent intégrer des réseaux locaux forts ;
– les systèmes « globalisés » sont dominés par des compagnies
multinationales, et ils sont fortement liés aux marchés mondialisés ;
– les systèmes « interactifs » présentent un équilibre entre les deux modèles
antérieurs.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 183
Alfredo Hualde Alfaro
La proximité physique peut être fondamentale dans certains processus
fondés sur la confiance, liée soit à l’efficience économique (comme dans
le cas de la Silicon Valley) soit aux liens communautaires (comme dans le
cas de la Troisième Italie) (Cohen et Fields, 2000 ; Putnam, 2003)). Les
chercheurs français du groupe Dynamiques de la proximité ont formulé des
distinctions intéressantes entre proximité physique et proximité
organisationnelle. Selon eux, la proximité organisationnelle serait fondée
sur deux logiques : une logique de pertinence, où les acteurs qui sont proches
(dans un sens organisationnel) appartiennent au même espace de relations
(compagnies, réseaux …) ; d’un autre côté, une logique de similitude, où
les acteurs proches physiquement se ressemblent, ont le même espace de
référence et partagent les mêmes connaissances. Dans ce cas, ce qui importe
est la dimension institutionnelle.
L’analyse économique ne peut pas négliger la relation entre firme et
territoire à cause des tendances au nomadisme de certaines compagnies
(Zimmerman, 2000). La relation firme-territoire est médiatisée par
l’appartenance de la première à un groupe. La relation avec la maison-mère
ou, autrement dit, la rencontre productive de la compagnie avec le territoire,
doit être appréhendée en fonction de la stratégie de l’entreprise à échelle
(14) On définit la globale et du rôle que l’on lui assigne (14). Ainsi, l’ancrage territorial des
rencontre productive activités technologiques et industrielles apparaît comme le résultat d’une
comme la construction en
commun, par dialectique des firmes et des territoires, qui est périodiquement mise en
apprentissage, de question. Il est le résultat de la rencontre particulière de deux histoires en
ressources spécifiques interaction (Zimmerman, 2000 : 246-247). Zimmerman propose d’opposer
territorialisées (Gilly et
Torre : 21). un nouveau type d’entreprise, fondé sur les concepts de nomadisme et
d’ancrage, au modèle de la compagnie volatile. A cette dernière
correspondrait une problématique de localisation (pourtant, elle est
éminemment statique), alors que la première connaitrait une problématique
de territorialisation (qu’on ne peut concevoir que de manière dynamique).
La frontière nord du Mexique : nomadisme et apprentissage
Depuis les années 70, l’industrie maquiladora a fait l’objet de critiques
féroces. Ses détracteurs notoires (Carrillo et Hernández, 1985 ; Hualde,
1997 ; Kopinak, 2003) lui reprochent notamment le bas niveau des salaires,
de mauvaises conditions de travail, l’usage d’une technologie primitive, un
déficit d’intégration dans l’économie mexicaine et, pendant les dernières
années, une importante responsabilité dans la détérioration écologique. La
maquiladora serait donc une forme de développement à haut coût social
pour les populations des villes mexicaines, beaucoup plus proche du
(15) On se réfère nomadisme que de l’ancrage (15).
métaphoriquement à ces Pendant les années 70, les critiques apparues dans les milieux
firmes comme des
« firmes hirondelles ». académiques s’appuyaient sur des approches théoriques comme celle de la
division internationale du travail. Dans le cas mexicain, la maquiladora était
appréhendée dans le cadre d’une fonctionnalité structurelle qui assignait
184 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Des voisins très proches : le local et le global dans l’espace transfrontalier Mexique-Etats-Unis
aux pays du tiers-monde le rôle d’assembleurs, alors que les pays industrialisés
se concentraient sur des opérations nécessitant un haut niveau de
connaissances. De cette manière, les grandes corporations transnationales
faisaient des profits grâce au coût réduit des salaires locaux (Carrillo et
Hernández, 1985 ; Fernández-Kelly, 1983).
Cette théorisation négligeait cependant l’évolution locale de la division
internationale du travail elle-même. Les premières maquiladoras se sont
installées sur la frontière-nord du Mexique, sous la houlette d’un ensemble
de programmes d’ampleur régionale qui visaient à réduire les taux élevés
de chômage de la région. Il s’agissait aussi d’industrialiser des régions isolées
et trop vulnérables aux fluctuations de l’économie nord-américaine (16). (16) « When seen in a
historical frame of
La première phase de développement de la maquiladora mexicaine résulte reference, the Border
donc de la combinaison de plusieurs efforts et intérêts : l’intérêt du Industrialization Program
gouvernement mexicain, celui des investisseurs nord-américains et, en is but the last in a series
of systematic efforts
troisième lieu, l’action d’entrepreneurs et notables locaux, propriétaires de directed towards the
terrains, avocats et comptables, qui offrirent leurs services aux premières industrialization of the
usines. area », (Fernández-Kelly,
1983).
Les plans gouvernementaux ont balisé le chemin d’une décentralisation
productive, stimulée par la concurrence internationale. Dans le cas de la
Basse Californie, la délocalisation a concerné très vite le secteur de la
télévision et, dans une moindre mesure, de l’informatique. Or, il s’agit d’un
secteur mondialisé où les entreprises asiatiques, surtout japonaises et
coréennes, concourent avec les entreprises américaines jusqu'au point d’en
éliminer certaines du marché. Selon V. Zúñiga, cette tendance donne aux
acteurs locaux une marge d’initiative : les institutions locales réagissent à
la délocalisation en concevant des cadres légaux, les décrets maquiladores
qui visent à s’adapter aux besoins des usines transnationales.
D’un autre côté, une partie importante de la délocalisation présente une
dimension territoriale transfrontalière ; il s’agit d’entreprises spécialisées
dans les pièces de rechange pour des voitures situées en Californie qui
transfèrent une partie de leur production en Basse Californie. Bien que le
secteur des télévisions (qui disposent d’autres centres de design à San Diego)
domine le paysage, d’autres produits apparaissent, comme le commerce des
médicaments, l’ameublement ou le textile. Ces secteurs s’inscrivent dans
une relation transfrontalière de type régional (17). (17) On parle des
logiques dominantes où
L’évolution de la maquiladora transfrontalière coexistent plusieurs
dimensions spatiales. Par
La maquiladora frontalière a expérimenté des changements remarquables exemple, les maquiladoras
de produits médicaux
pendant les années 90 et les premières années 2000, dont la croissance de peuvent avoir une
l’industrie technologique et de la production de composants pour contrepartie en
l’industrie automobile. Les modifications ont lieu sur deux dimensions : Californie, mais le
marché de leurs produits
la fabrication des composants qui requièrent une plus grande incorporation est davantage nord-
de tâches d’ingénierie ; l’organisation du travail qui nécessite de la américain.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 185
Alfredo Hualde Alfaro
mobilisation de capacités de coordination, notamment pour améliorer la
qualité et les délais de livraison.
A la suite de cette évolution, les gouvernements locaux et certains milieux
entrepreneuriaux ont signalé le besoin d’attirer des maquiladoras plus
développées techniquement (Hualde, 2002). La vision entrepreneuriale et
gouvernementale continue à privilégier l’arrivée d’investissements étrangers.
Néanmoins, les répercussions de la technologie sur l’apprentissage sont
désormais au cœur d’une discussion dans les études récentes qui prennent
comme objet la maquiladora. La valorisation de cet apprentissage
conditionne l’évaluation de la région-frontière dans le contexte de la
mondialisation. En effet, les approches centrées sur l’apprentissage
soulignent l’usage d’une technologie automatisée, de nouveaux concepts
entrepreneuriaux et des méthodes de certification de processus (comme les
règles ISO9000). Les recherches qui s’attachent à évaluer l’upgrading
appréhendent les transferts de produits complexes concourant dans le marché
mondial comme indicateur de la transformation que les maquiladoras
frontalières sont en train de vivre (Contreras, 2000 ; Alonso, Carrillo,
Contreras, 2002).
Nous avons souligné qu’il se produit dans la maquiladora un processus
de segmentation, entre une main-d’œuvre technique et d’ingénierie qui se
professionnalise et une partie de la main-d’œuvre directement productive
dont les salaires et l’emploi se précarisent durablement. Une autre
segmentation ayant trait au type d’usine apparaît. Certains avaient défendu
l’apparition d’une troisième génération d’entreprises, caractérisée par des
processus de design du produit et par un poids majeur des ingénieurs dans
le personnel employé. Dans une analyse ultérieure fondée sur l’examen de
cas différents (Hualde, 2003), nous considérons cependant qu’on ne peut
pas parler de troisième génération, car on considère que nul acteur frontalier
ne présente une logique organisationnelle et productive différenciée, un
upgrading fondé sur le design de produits ou encore un certain degré
d’autonomie à l’égard des corporations.
Le cas de Delphi peut être éclairant, par son exceptionnalité même.
L’entreprise locale dispose d’une autonomie relative pour prendre des
décisions ayant trait à la technologie, à l’organisation, au développement
de produits et à la commercialisation (Lara y Carrillo, 2003). Delphi a obtenu
ces dernières années un nombre de patentes qu’on ne retrouve pas dans
d’autres maquiladoras et a mis en place des innovations importantes en termes
de stratégie organisationnelle. Néanmoins, Delphi ne s’appuie pas sur des
fournisseurs locaux. De même, ses liens institutionnels en matière
éducative et scientifique ne s’orientent pas vers des institutions établies à
Ciudad Juárez ou dans les environnements (Arias et Dutrenit, 2003).
Nous avons déjà décrit les difficultés de l’évolution des départements
de R+D d’usines coréennes ou européennes consacrées à la fabrication de
télévisions. Les processus mexicains reflètent une dynamique différente :
186 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Des voisins très proches : le local et le global dans l’espace transfrontalier Mexique-Etats-Unis
les décisions prises par la maison-mère à propos des activités des usines
installées sur la frontière mexicaine court-circuitent les potentialités de
trajectoires d’apprentissage (endogène) intéressantes.
Nous croyons davantage que l’hypothèse des trois générations est
incapable d’expliquer l’insertion d’une grande proportion d’usines dans des
chaînes globales de production, car elle suppose l’existence d’unités locales
de troisième génération. Appréhender les maquiladoras dans la chaîne globale
implique que les décisions importantes répondent à des logiques globales,
comme les événements imprévus d’ordre international ou les stratégies
corporatives pour contrôler des marchés spécifiques. Il faut donc envisager
que la relation de la maquiladora avec la maison-mère conditionne aussi
le type d’insertion de celle-ci dans le tissu local. Ainsi, l’industrie de
composants de voiture s’inscrit dans la logique du bloc régional nord-
américain, alors que l’électronique répond à un secteur plus mondialisé (18). (18) Le passage de la
télévision analogique à la
D’autres territoires présentent des exemples qui rappellent l’évolution télévision numérique
des maquiladoras frontalières et aident à comprendre leur évolution. A devrait provoquer, chez
Singapour, la stratégie de développement s’est fondée sur une synchronisation les firmes asiatiques
installées sur la frontière
entre formation technique et progrès des compagnies. Cependant, comme mexicaine, une tendance
il a été signalé par Hobday (Best, 2001, 167), le secteur électronique à vers la division régionale
Singapour a connu une évolution notoire. Il concentrait au départ des de la production. Dans
cette division, la priorité
opérations manufacturières intensives pour des industries transnationales, des firmes sera le marché
verticalement intégrées dans un cluster manufacturier et de services. Or, américain entre le
ce cluster a connu un développement croissant d’activités de services Canada et le Cône Sud.
complémentaires de la manufacture, comme le design de produits
d’ingénierie et des services d’automatisation de processus.
Ce qui est encore plus significatif est que les firmes de Singapour – comme
d’ailleurs celles d’Hong Kong – ne se limitent plus au rôle de coordinatrices
d’activités régionales. Elles jouent aussi un rôle d’instigatrices et de prise
d’initiative, ce qui n’est pas sans rappeler la description que Carrillo y Lara
font de Delphi. Ces firmes réalisent des activités qui attestent de leur capacité
à réaliser un processus productif complet : « They provide a complete
headquarters, for management, financing, technology, design, prototyping,
quality control, marketing and distribution service between dispersed
assembly plants on the one hand and retail buyers on the other. »
C’est loin d’être le cas des maquiladoras frontalières mexicaines, où, sauf
pour le cas de Delphi, les décisions fondamentales dépendent de la maison
mère. Il apparaît que l’industrialisation de la frontière correspond à un
processus d’industrialisation sans entrepreneurs dans le sens le plus
schumpetérien du terme (Hualde et Mercado, 1996). L’affirmation doit,
certes, être nuancée, dans la mesure où, dans une logique de spill-over autour (19) N. de T. :
de la maquiladora de Ciudad Juárez, un ensemble d’ateliers de machines- maquinados dans le texte
original. L’auteur fait
outils (19) est apparu pendant les années 90 (Dutrenit et al, 2003). Ces
référence aux ateliers où
ateliers emploient des ingénieurs techniciens très expérimentés dans le sont fabriqués des moules
domaine de la maquiladora. Ces techniciens ont majoritairement commencé et des pièces mécaniques.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 187
Alfredo Hualde Alfaro
(20) La nomination leur activité sans soutiens gouvernementaux et ont assumé le risque d’une
d’une Commission
d’affaires de la frontière
activité indépendante, perdant la sécurité qu’impliquait l’emploi dans les
Nord sous le maquiladoras de la frontière.
gouvernement du
président Fox offre des
possibilités au Les entrepreneurs locaux et le cluster du software
développement d’une
stratégie frontalière. Le Malgré l’importance de la maquiladora, la politique des états frontaliers
bureau que l’ex- prétend à la diversification. Des plans de développement économique à partir
gouverneur de la Basse
du système de clusters ont été conçus ces dernières années, dans l’Etat
Californie, Ernesto Ruffo
Appel, a présidé jusqu'en Chihuahua en 1990 et, plus tard, en Basse Californie (20). Les plans de
2003 a émis des développement ne se limitent pas à la région frontalière, et un nombre
documents évaluant les
significatif d’Etats mexicains en ont conçu à partir de 1990 (21). Il est
besoins en infrastructure
et qui proposent le intéressant de signaler qu’il est en train de s’organiser un cluster de software
développement en Basse Californie, appuyé par des entrepreneurs locaux.
d’enchaînements
En effet, depuis les années 2000-2001, la Chambre nationale de
productifs (Hualde,
2002b). Néanmoins, la l’industrie électronique, des télécommunications et de l’Informatique
Commission n’a pas reçu (Canieti) s’oriente vers la création d’un cluster du software. Ce projet a
l’appui politique
pour point de départ environ 80 moyennes et très petites entreprises,
nécessaire pour réaliser
des actions significatives, principalement dans les communes de Tijuana, Mexicali et Ensenada. Trente-
fait qui explique que sa trois de ces entreprises furent visitées par un bureau de consulting, qui signale
gestion passa
qu’il s’agit d’un secteur constitué principalement de petites entreprises
pratiquement inaperçue.
spécialisées dans le « développement sur mesure » et « produits de software »
(21) Ceci est dû
fondamentalement à la (Deloitte and Touche, 2003).
décentralisation Cette initiative coïncide avec l’intérêt affiché dans plusieurs documents
administrative et aux de politique industrielle, tels que le Programme de développement du
processus de
démocratisation politique software, par le gouvernement fédéral de développer l’industrie du software.
qui ont révélé Certains de ces documents décrivent la Basse Californie comme un des Etats
l’importance des espaces le mieux dotés en ressources (capital humain, innovation, initiative
régionaux et locaux (Ruiz
Durán, 1999). d’entreprise) pour développer ce type d’industrie.
Un des objectifs prioritaires du software est de se spécialiser dans certaines
niches du marché qui lui permettraient d’offrir des services à des entreprises
du comté de San Diego, où il existe une industrie de software consolidée,
développée depuis les années 90. Pendant cette décennie, le nombre de
travailleurs employés dans le cluster du software est passé d’environ 8 000
à 21 000. Le nombre d’entreprises du secteur a doublé entre 1990 et 1998.
On trouve dans cette industrie les salaires les plus élevés de la région : en
1998, le salaire moyen annuel était de 63 657 dollars, alors que le salaire
moyen des 16 autres clusters de la région était de 36 275 dollars (San Diego
Workforce Partnership, 2002). Le chiffre d’investissement en venture capital
provenant du San Diego County en 2000 donne une idée de l’importance
du software dans la région : 155 millions de dollars (Walshok et al, 2002).
Pour les entrepreneurs locaux qui organisent l’industrie du software en
Basse Californie, la proximité avec San Diego est une ressource, un atout
à exploiter. Pourtant, l’accès à cette ressource et les possibilités de
188 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Des voisins très proches : le local et le global dans l’espace transfrontalier Mexique-Etats-Unis
collaboration ne sont toujours pas claires. On signale, d’un côté, que
l’inexistence d’un cluster en Basse Californie a empêché de profiter des
opportunités offertes par un marché inépuisable. D’un autre côté, et selon
les dires de certains entrepreneurs, il est nécessaire que les Américains « se
tournent vers ce côté-ci » (22), ce qui indique que le marché n’est pas tout (22) Selon l’expression
à fait satisfait. En fait, les entrepreneurs eux-mêmes reconnaissent que les utilisée par un des
représentants à l’occasion
opportunités ont montré qu’ils ne sont « pas encore prêts ». du séminaire « Les
Le recours à la région frontalière tient à deux autres facteurs significatifs : régions à l’épreuve de la
a) le fait d’être dans le même fuseau horaire, ce qui offre des avantages à société de la
connaissance : du
certaines opérations productives et commerciales vis-à-vis d’autres diagnostic aux
concourants, comme les Indiens b) le niveau des salaires perçus par les politiques », organisé par
travailleurs du software au Mexique, inférieurs aux salaires californiens. le Colegio de la Frontera
Norte à Tijuana, le 6 et
Un autre trait qui mérite d’être souligné, à cause de sa nouveauté, est 7 novembre 2003.
la remarquable participation institutionnelle dans la constitution du cluster
de Basse Californie. Son établissement a été le fruit de collaborations entre
institutions publiques et privées (Canieti, Secrétariat d’Etat), agissant dans
le domaine entrepreneurial, gouvernemental et académique (CICESE,
UABC). La dimension institutionnelle est aussi importante en ce qui
concerne la construction d’un cluster transfrontalier où la représentation
de la CONACYT à San Diego promeut en 2003 un Centre de technologies
de l’information. Ce centre s’appuie aussi sur le partenariat avec Connect,
un organisme rattaché à l’Université de la Californie, qui a joué un rôle-
clé dans le développement de plusieurs clusters à San Diego. De même,
l’association civique San Diego Dialogue et l’Institut des Amériques ont
rejoint en 2004 le groupe d’institutions qui soutiennent le cluster (23). (23) Le lien
D’un point de vue pratique, Connect peut aider à favoriser des rencontres transfrontalier s’articule
fondamentalement
entre entrepreneurs des deux côtés de la frontière, grâce à son étroite relation autour de plusieurs
avec le monde entrepreneurial de San Diego. Dans le cluster du software, « agents médiateurs »
l’avantage salarial continuerait à être présent, comme dans le cas de la comme le représentant du
CONACYT à San Diego,
maquiladora. Cependant, il le serait dans un secteur professionnel rattaché pendant
d’entreprises indépendantes et fortement dotées en connaissance et créativité. plusieurs années au
Si le cluster arrivait à se constituer, il serait organisé sur la base de l’interaction CICESE.
et de l’asymétrie dans un espace transfrontalier, certes, mais dans un secteur
susceptible de produire des avantages conjoints.
Conclusion
La frontière entre le Mexique et les Etats-Unis est une zone densément
peuplée, où les conflits et les interactions coexistent. Les mesures de sécurité
prises à l’égard des migrants au nom de la lutte contre le terrorisme affectent
de manière indirecte les flux de marchandises, sans les réduire. Le
développement économique des villes frontalières est inséparable de
l’économie nord-américaine, et leur croissance dépend de l’économie globale.
Ceci a amené nombre d’auteurs à qualifier cette relation d’interdépendance
asymétrique.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 189
Alfredo Hualde Alfaro
Dans le cas du côté nord-ouest de la frontière, le développement de
l’industrie maquiladora a produit deux phénomènes qui complexifient
davantage le développement de la région. Il s’agit en premier lieu de
l’insertion de la frontière dans des réseaux qui dépassent la région
transfrontalière ou l’économie des Etats-Unis. La présence d’entreprises
asiatiques a contribué à insérer les communes situées sur la frontière dans
des espaces économiques globaux, conférant à la région un statut
clairement globaliste. Ceci n’empêche pas l’émergence de projets à base sociale
et entrepreunariale endogène, comme les projets de création d’entreprises
à Ciudad Juárez ou de cluster du software en Basse Californie.
Le territoire frontalier révèle l’importance de certains territoires pour
les entreprises transnationales, car leurs coûts de production sont bas et la
proximité avec le marché nord-américain représente un avantage de
placement. On découvre aussi des processus d’apprentissage différenciés
par industrie, usine ou type de main-d’œuvre, professionnelle ou non.
L’apprentissage ou upgrading territorial réduit les possibilités de nomadisme
des usines installées sur le territoire. La territorialisation serait le résultat
d’une rencontre productive entre les entreprises transnationales et les usines
installées sur la frontière où il se produit un processus de négociation
permanent et inégal. Les ingénieurs et les gouvernements locaux se battent
pour que les projets intensifs en connaissance se réalisent sur la frontière.
Certaines usines sont réticentes, tandis que d’autres, qui ont déjà
commencé des processus de design, essaient de profiter des avantages d’une
territorialisation naissante. S’il évolue, l’upgrading résultant produirait une
amélioration du niveau de salaire de certaines catégories. Néanmoins, une
partie de l’avantage de la région continuerait à se produire sur les mêmes
bases : bas salaires et proximité géographique.
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Critique économique n° 25 • Automne 2009 193
Travailler à la frontière mexicaine :
l’adaptation des ménages aux
spécificités de l’emploi frontalier
Les villes mexicaines de la frontière du nord du Mexique sont connues Marie-Laure
pour leurs formidables taux de croissance urbaine, lesquels sont souvent Coubès
attribués aux flux de migrations qui ont pour but le passage de la frontière. El Colegio de la
Cependant, c’est aussi le dynamisme du marché du travail qui explique, Frontera Norte
Tijuana, Mexique
en grande partie, les nombreux flux de migration vers ces villes où les
Mexicains trouvent une insertion professionnelle difficile dans le reste du
pays. Depuis les années 80, la croissance des villes frontalières est à mettre
en relation avec le contraste entre la relativement bonne situation de leurs
marchés du travail et les problèmes économiques qui touchent le reste du
pays, ainsi qu’à l’augmentation des différences entre le Mexique et les Etats-
Unis (Alegria, 1992). Les nombreuses opportunités d’emploi de la zone
frontalière, conséquences de l’intégration de son économie aux marchés
internationaux et de sa localisation voisine des Etats-Unis, attirent d’autant
plus les migrants que leur situation se précarise dans leur région d’origine.
L’insertion professionnelle plus facile qu’ailleurs permet un niveau de vie
plus élevé qui compense la moindre dotation en infrastructures des villes
frontalières. Ainsi, avec des taux d’activité élevés, tant pour les hommes
que pour les femmes, l’emploi est une dimension fondamentale de la vie
frontalière.
Dans cet emploi dynamique et divers, je m’intéresse à deux catégories
particulières que la frontière même génère et organise : l’emploi dans
l’industrie maquiladora pour l’exportation et l’emploi transfrontalier (c'est-
à-dire l’emploi des résidents du côté mexicain qui vont travailler du côté
américain de la frontière).
La première partie de cet article présente le modèle d’emploi et ses
caractéristiques : qu’est-ce qui crée de l’emploi dans les villes frontalières
et quelles sont ses spécificités ? Dans la seconde partie, il se centre sur les
deux catégories spécifiques de l’activité frontalière : l’emploi en industrie
maquiladora et l’emploi transfrontalier avec leurs conditions d’accès. La
troisième partie présente l’analyse, dans les années récentes, de l’insertion
professionnelle des membres des ménages dans ces deux emplois
Critique économique n° 25 • Automne 2009 195
Marie-Laure Coubès
spécifiques. Cette insertion fortement différenciée selon la relation de parenté
au chef de ménage met en relief l’adaptation des individus et particulièrement
des familles à la vie frontalière.
L’emploi frontalier : modèle et caractéristiques
Avec le développement de l’industrie maquiladora d’exportation (IME)
(1) Le régime dans les années 70 (1), et grâce à leur proximité avec les villes américaines,
Maquiladora a démarré en les marchés du travail de la frontière nord du Mexique sont devenus
1965 avec le programme
d’industrialisation d’importants récepteurs de l’investissement étranger direct. Depuis le milieu
frontalière, cependant il des années 90, l’accord de libre-échange d’Amérique du Nord (avec les Etats-
ne concernait que Unis et le Canada, ALENA) a accru les incitations pour l’investissement
quelques usines. C’est à
partir des années 70 que étranger qui s’est dirigé principalement vers l’IME, laquelle a renforcé sa
commence la croissance part dans l’emploi (CEPAL, 2000). Cependant, les usines maquiladoras
qui a connu ensuite des ne sont pas la seule forme d’emploi frontalier. En effet, la proximité avec
détonateurs puissants, tels
la crise de 1982, la crise les Etats-Unis promeut aussi un secteur tertiaire divers et très dynamique.
de 1995 et l’ALENA. Enfin, le travail transfrontalier est une option possible pour obtenir des
L’industrie maquiladora revenus plus élevés, en allant travailler du côté américain.
est celle qui réalise
certaines étapes du procès L’emploi maquiladora a un poids important dans l’économie frontalière.
de production. En premier lieu, par la proportion de travailleurs directs, qui représente
de 25 à 35 % de la population active selon les villes et auquel il faut rajouter
les effets indirects de l’emploi en maquiladora. Les emplois indirects sont
ceux créés dans l’industrie nationale non maquiladora et dans les services
à la maquila. Cependant, tous les chercheurs sur le thème ont souligné que
l’insuffisante intégration verticale est la principale faiblesse de la
maquiladora et que cette caractéristique n’a pas diminué dans le temps,
malgré la succession des différentes générations de maquiladora (Carrillo
et Hualde, 1996 ; Alonso et al. 2002). Ainsi les emplois indirects ne sont
pas très nombreux. Néanmoins, il existe d’autres effets dans le marché du
travail, appelés effets induits. Ces effets se situent dans le secteur tertiaire
urbain et représentent la demande des travailleurs de la maquiladora dans
l’ensemble des commerces et services de la ville (Alegria, 1995). Et ces effets
induits seraient approximativement trois ou quatre fois plus importants
que les effets indirects (Alegria, 1995 : 753).
Au-delà de la maquiladora, les marchés du travail frontaliers sont
complexes et répondent à deux types de demande. La principale vient des
résidents mexicains avec leur pouvoir d’achat (parmi eux nombreux sont
ceux qui l’obtiennent de la maquila parfois supérieur à la moyenne ; ce sont
les travailleurs transfrontaliers qui créent une demande importante pour les
commerces et services des villes mexicaines. D’autre part, ces marchés
répondent aussi à la demande de certains résidents des villes états-uniennes
frontalières, qui traversent la frontière pour consommer : cette demande se
situe principalement dans certains secteurs du marché du travail : le tourisme
(restaurants, bars, quelques commerces spécialisés comme les pharmacies
196 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Travailler à la frontière mexicaine : l’adaptation des ménages aux spécificités de l’emploi
et les supermarchés), les services de réparation (automobile), les services aux
personnes (coiffure, etc.) et de santé (médecins, dentistes, etc.). En
conséquence, ces secteurs d’activités ont une demande d’emploi supérieure
à celle des autres grandes villes mexicaines du nord (2). (2) Par exemple, à
Le modèle économique généré par la situation frontalière produit donc Tijuana dans les bars et
restaurants, on compte
un emploi important, et le poids croissant de l’industrie le place à contre 25 actifs pour 1000
-courrant du processus de tertiarisation de l’économie nationale. habitants à Tijuana, et
seulement 16 à
Un chômage déclaré ou déguisé réduit Monterrey ; de même, on
compte 4 médecins pour
Les taux de chômage, qui correspondent au chômage déclaré, ne reflètent 1 000 habitants, alors
qu’à Monterrey c’est 3
pas bien les problèmes d’insuffisante absorption de la main-d’œuvre du pour 1 000 (Alegria,
Mexique. En effet, en absence d’un système d’assurance chômage, les 2007).
personnes qui ne trouvent pas d’emploi vont travailler de n’importe quelle
façon afin de gagner au moins le minimum pour survivre, travaillant quelques
heures dans un emploi très mal payé, inventant leur propre emploi, ou aidant
des amis ou parents ou voisins. Dans ce contexte, un emploi de seulement (3) Pour cette discussion,
quelques heures par semaine (qui est déclaré comme emploi dans les enquêtes je n’utilise pas la notion
mexicaines) ou extrêmement faiblement rémunéré peut être considéré comme de secteur informel, dont
la définition manque de
du chômage déguisé (3). consensus et qui ne
Ainsi, si l’on considère tant le chômage déclaré que les conditions critiques permet pas d’observer
d’emploi, qui peuvent être conceptualisées comme du chômage déguisé (4), directement des
conditions d’insuffisante
la situation à la frontière est meilleure que dans l’ensemble des villes disponibilité d’emploi ;
mexicaines et que dans les villes du nord (tableau 1). en bref, le secteur
informel n’est pas
toujours du chômage
déguisé (voir Cortes,
2005 ; Lautier 1994).
Tableau 1
(4) Le taux de conditions
Caractéristiques de l’emploi dans des villes du nord critiques d’emploi (Tasa
et de la frontière (%) de Condiciones Críticas de
Ocupación TCCO)
Villes du nord Taux de Taux de Niveau inférieur Emploi élaboré par INEGI
du Mexique chômage conditions de la structure industriel considère la population
critiques d’emploi professionnelle (*) occupée qui travaille
moins de 35 heures sans
Frontière l’avoir choisi, ou plus de
Nuevo Laredo 1,6 3,3 69,6 19,2 35 heures mais avec des
Ciudad Juarez 2,8 4,6 76,5 39,6 revenus inférieurs au
Matamoros 3,7 5,2 75,7 34,2 salaire minimum, ou plus
Tijuana 1,6 2,6 74,2 26,0 de 48 heures par semaine
Nord non frontalier et avec des revenus
Chihuahua 3,1 3,9 65,6 26,3 inférieurs à 2 salaires
Hermosillo 3,5 5,8 66,4 14,0 minimums. Le salaire
Monterrey 3,4 2,8 67,8 26,5 minimum au Mexique est
Tampico 2,6 8,3 71,8 14,3 équivalent à 50,84 pesos
journaliers (janvier
Total urbain 3,3 7,8 69,7 20,1 2008), soit 1 525 pesos
ou 143 dollars par mois,
* inclut Maquiladora et industrie nationale. ce qui ne permet pas à
Source : INEGI (2002). une famille de survivre.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 197
Marie-Laure Coubès
Une seconde caractéristique de l’emploi frontalier est sa concentration
dans le niveau inférieur de la structure de stratification professionnelle :
c'est-à-dire dans des emplois peu qualifiés réalisant pour la plupart seulement
des tâches d’exécution. La structure basse des professions considère les
ouvriers industriels, les travailleurs de l’agriculture, les travailleurs des services
aux personnes, les chauffeurs conducteurs, ainsi que les commerçants et
employés de vente. Sont exclues les catégories de personnels ingénieurs et
techniciens, les fonctionnaires supérieurs et le personnel de direction ainsi
que le personnel administratif (CEPAL, 2004). On observe dans le tableau 1
qu’à la frontière la proportion de ces emplois dans la structure
professionnelle est bien supérieure au niveau national urbain,
particulièrement là où la maquiladora acquiert un grand poids comme à
Juarez et à Matamoros. Il existe donc de nombreuses opportunités d’emploi
à la frontière (moins de chômage et surtout moins de conditions critiques
d’emploi qu’au niveau national), mais elles sont très concentrées dans des
emplois peu qualifiés. Comparativement à Monterrey, la grande métropole
du Nord, qui connaît aussi de nombreuses opportunités d’emploi (TCCO
similaire), la strate inférieure de la structure des professions est moins
importante (67,8 %). Cette caractéristique de l’emploi frontalier est due
au poids de industrie maquiladora intensive en main-d’œuvre peu
qualifiée et aussi au fait que les villes frontalières ne sont pas des capitales
(5) Au Mexique, les d’Etat et que l’appareil administratif y est donc moins important (5).
capitales d'Etat ne
Une troisième spécificité des marchés du travail frontaliers est
peuvent être situées sur la
frontière ou la côte l’importance de l’emploi industriel féminin. L’IME a généré des niveaux
maritime. La seule particulièrement hauts de main-d’œuvre ouvrière féminine (Fernández-Kelly,
exception est Mexicali en
Basse Californie (Etat qui
1983 ; Carrillo et Hernández, 1985 ; Salzinger, 2003). Toutefois, cette
ne comprend que des caractéristique est en évolution. Durant les deux premières décennies de
villes frontalières ou l’IME (années 60 et 70), cette industrie était essentiellement féminine, une
côtières).
exception notable au Mexique où la force de travail industrielle était
historiquement à dominante masculine. Cependant, depuis la crise
économique mexicaine des années 80, plus notablement pendant les années
90, et en parallèle avec l’introduction de nouvelles technologies dans les
maquiladoras, on a assisté à un changement dans la politique d’embauche
des maquiladoras qui ont désormais privilégié, ou du moins nettement
augmenté, leur main-d’œuvre masculine, si bien que la littérature
spécialisée parle aujourd’hui de la « déféminisation » de la maquiladora (De
la O, Martinez, 2002). Cette croissance de la main-d’œuvre masculine dans
la maquila touche toutes les régions, même les plus éloignées de la frontière
où cette industrie n’est qu’émergente. Une des conséquences de cette
évolution est que la position des femmes sur les marchés frontaliers est
devenue plus vulnérable, comme on a pu l’observer dans les mois qui ont
suivi la crise de la dévaluation du peso en décembre 1994 (Coubès, 2003).
198 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Travailler à la frontière mexicaine : l’adaptation des ménages aux spécificités de l’emploi
Enfin, les marchés du travail frontaliers ne sont pas homogènes (Browning
et Zenteno, 1993). En grande part pour leur localisation et leur rôle dans
l’économie mexicaine mais aussi pour l’hétérogénéité des villes frontalières
américaines. Ainsi, la proximité avec un grand centre urbain prospère, tel
San Diego en Californie, a nettement un impact différent de celui observé
dans les zones urbaines avec de forts taux de chômage et de pauvreté comme
les villes de la frontière du Texas (Peach et Adkisson, 2000). On observe
d’ailleurs des différences significatives sur les marchés du travail ainsi que
pour la croissance urbaine entre l’est et l’ouest de la frontière mexico-
étasunienne. Ainsi, l’étude de l’évolution de l’emploi frontalier dans les
années “après ALENA” a mis en évidence une polarisation des villes
frontalières. D’une part, le rôle de Tijuana et Ciudad Juarez comme centres
industriels est devenu plus important, alors que Matamoros et Nuevo Laredo,
plus sensibles à la crise nationale et moins capables de saisir les avantages
de leur situation frontalière et d’intégration au marché nord-américain, ont
connu plus de difficultés dans l’emploi (Coubès 2003).
Maquiladora et emploi transfrontalier : deux catégories
d’activité au cœur des interactions frontalières
Le modèle frontalier produit et dynamise différents types d’emploi. Dans
cet ensemble, deux catégories particulières sont organisées par l’interaction
frontalière : l’emploi en industrie maquiladora et l’emploi transfrontalier.
Conceptuellement, ce sont deux emplois spécifiques des marchés du
travail frontaliers parce qu’ils sont le produit des interactions économiques
et sociales entre les deux pays voisins. L’industrie maquiladora est la
conséquence des interactions au niveau macro entre le capital étasunien,
la main-d’œuvre mexicaine et le marché mondial (principalement
américain cependant) (6). Ces relations globales, entre capital main-d’œuvre (6) Le capital est
et marché, se sont articulées en priorité dans un local particulier, celui des principalement étasunien,
même s’il existe des
villes frontalières. Pour sa part, les travailleurs transfrontaliers représentent investissements asiatiques
l’interaction économique au niveau micro (Estrella, 1994 ; Alegría, 2002). ou européens. De même,
Cependant, si ces deux types d’emploi sont tous deux les résultats de le marché où se vendent
les produits fabriqués
cette interaction entre les économies des pays voisins, ils illustrent une pour partie en
opposition en relation à la double fonction de la frontière : la frontière définie maquiladora est
par la dualité « cloisonnement-ouverture » (Foucher, 1991). La maquiladora, principalement étasunien.
c'est-à-dire la relocalisation industrielle du côté sud de la frontière, a
principalement un objectif économique de diminution des coûts de
production. Mais elle est aussi considérée comme un instrument pour fixer
les travailleurs du côté mexicain afin d’éviter la migration du travail aux
Etats-Unis. La maquiladora a été créée en 1965 à la fin du programme
Braceros pour répondre à un problème de chômage au Mexique lié au
changement de la politique d’immigration étasunienne. Ainsi, la
maquiladora illustre la vision de la frontière comme une fonction de
Critique économique n° 25 • Automne 2009 199
Marie-Laure Coubès
fermeture ou barrière politique et économique pour fixer les migrants
potentiels sur le marché du travail de leur pays d’origine. Au contraire,
l’emploi transfrontalier représente la frontière comme un espace d’échanges
et de passages. Ainsi l’étude de ces deux types d’activité permet-elle d’analyser
comment la frontière combine cette dualité de fermeture/échange dans la
dimension de l’emploi.
L’emploi en maquiladora : du refuge à l’évitement
Très ouverte aux jeunes, aux femmes ainsi qu’aux migrants ruraux, c’est
à dire la force de travail qui affronte sur les autres marchés les plus grandes
difficultés pour trouver un emploi, la maquiladora représente un emploi
(7) Une analyse des
-refuge pour les actifs peu qualifiés (Zenteno, 1995 ; Coubès, 2003 ; Toledo,
trajectoires 2006). Son accès y est le plus facile : les ouvriers trouvent leur emploi par
professionnelle, au milieu eux-mêmes, se présentant spontanément dans une entreprise ou répondant
des années 90, a permis
d’étudier comment les
à une annonce dans un journal local ou affichée sur le portail de l’usine),
travailleurs de quartiers alors que dans le tertiaire trouver un emploi requiert plus souvent la
populaires de Tijuana se mobilisation de ses réseaux, familiaux ou d’entourage (Coubès 2001).
déplacent dans le marché
du travail : quelles sont
De plus, sur le marché de Tijuana, on observe une importante mobilité
les opportunités d’emploi entre différents types d’emplois, entre travail salarié et travail indépendant,
qui apparaissent au cours et entre emplois en maquila et emploi du tertiaire, ce qui permet de conclure
des itinéraires d’emploi
de trois groupes d’actifs. qu’il n’existe pas de segmentation forte entre emplois de basse
L’hypothèse de recherche qualification (7). Ainsi, les travailleurs peuvent passer de la maquiladora
était que sur le marché du à un autre secteur ou venir de différents secteurs (agriculture, construction,
travail de Tijuana il
n’existe pas de barrière tertiaire) avant la maquiladora. Par contre, pour une catégorie d’actifs, le
d’entrée entre différents passage par la maquiladora pendant la trajectoire est le plus souvent évité,
types d’emploi. et, s’il existe, il s’agit d’un passage unique, fortuit et la plupart du temps
Hypothèse opposée aux
courants théoriques de la il n’est pas répété. Ces actifs se distinguent par un niveau d’éducation plus
segmentation du marché élevé que les autres, une origine sociale plus urbaine. Alors que les premiers
du travail, que ce soit qui passent par la maquiladora ont un niveau d’études plus bas, une origine
entre emplois salariés et
non salariés ou entre rurale (père dans l’agriculture) et, dans leur foyer, d’autres personnes
l’emploi en maquiladora travaillant aussi dans la maquiladora. Il apparaît donc une différenciation
conceptualisé comme un sociale dans le fait de pouvoir éviter la maquiladora pendant la trajectoire
segment primaire et
l’emploi dans les professionnelle. Il s’agit d’une différenciation sociale plutôt qu’une
commerces et services différenciation de genre parmi les jeunes. Ainsi, dans les groupes
conceptualisé comme un
populaires, si la maquiladora peut prendre la forme d’un véritable refuge
segment secondaire du
marché. Voir Coubès pour les migrants qui viennent d’arriver à Tijuana, la distinction sociale
(2001). apparaît quand on peut l’éviter.
(8) Parmi les villes
frontalières, c’est à L’emploi transfrontalier : le coût des revenus plus élevés
Tijuana où on trouve le
plus de travailleurs De façon générale, le poids de cette catégorie dans la population active
frontaliers (en nombre frontalière est bien moins important que l’emploi maquiladora, cependant
absolu et relatif ) proche
des 8 % de la population son impact dans l’économie est grand puisque ces travailleurs ont un pouvoir
active. d’achat bien plus élevé que les autres actifs (8).
200 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Travailler à la frontière mexicaine : l’adaptation des ménages aux spécificités de l’emploi
En majorité, il s’agit d’emplois peu qualifiés – car même si les actifs
peuvent avoir une qualification, cette dernière n’est généralement pas en
rapport avec le poste occupé – et de salaires peu élevés (pour le marché
américain). Les emplois les plus fréquents sont : employé de commerce,
mécanicien, employé domestique, jardinier, travailleur d’entreprise de
nettoyage, maçon et cuisinier. La moitié des transfrontaliers passent la
frontière avec des visas de touriste ou d’étudiant, ce sont des travailleurs
illégaux car ils n’ont pas la documentation règlementaire pour pouvoir
travailler aux Etats-Unis (Alegria, 2002).
Souvent vu comme une panacée, étant donné la différence de salaires
avec ceux du Mexique, l’emploi transfrontalier oblige néanmoins à des
conditions de travail particulièrement difficiles. Les temps de passage de
(9) La ligne SENTRI
la frontière (pour ceux qui n’ont pas la carte SENTRI, (9) sont très longs
(Secure Electronic
et incertains, ce qui oblige à des stratégies qui ont un coût énorme en termes Network for Travelers
de santé. Certaines personnes dorment dans leur voiture placée en bout Rapid Inspection), réseau
de ligne pour être les premiers à passer quand la porte s’ouvrira à 4 ou 5 électronique de sécurité
pour l’inspection rapide
heures du matin, d’autres passent la frontière en soirée et vont dormir, des voyageurs, permet de
toujours dans leur voiture, sur le parking de leur entreprise. Le coût à long passer sur un couloir de
terme sur la santé de ce genre de vie professionnelle n’est guère pris en compte révision rapide, ce qui
réduit les temps de
et même rarement mentionné dans les études. passage de la frontière,
qui ont beaucoup
augmenté depuis le 11
Les usages de la frontière par les ménages : activité septembre 2001.
maquiladora et emploi transfrontalier (10) L’enquête nationale
d’emploi urbain (ENEU)
Au Mexique, le ménage peut être considéré comme une instance ne permettant pas de
médiatrice du marché du travail, qui filtre la demande et régule l’offre de séparer l’industrie
main-d’œuvre (Garcia et al., 1982). Les ménages, ou groupes domestiques, maquiladora de
l’industrie nationale, dans
recherchent et adaptent leurs stratégies à la réalité frontalière, et, en cette étude, l’emploi
conséquence, l’activité professionnelle est très différenciée selon la maquiladora est
position dans le ménage de chacun de ses membres. représenté par l’emploi
industriel dans les
Les graphiques 1 et 2 présentent, pour chacune des cinq villes frontalières branches électriques,
principales, l’emploi en maquiladora et l’emploi transfrontalier selon la électroniques et
position dans le ménage ; cette dernière catégorie est définie par le sexe et automobiles. Ceci
implique une sous-
la relation de parenté avec le chef de ménage. représentation de la
maquiladora à Tijuana,
Maquiladora où les autres industries
maquiladora, comme par
Les données de l’enquête (10) emploi montrent que l’emploi en exemple celles du bois,
maquiladora est différencié par catégorie de parenté et des villes. sont importantes à coté
Traditionnellement, la maquila offrait des opportunités d’emploi aux femmes des électroniques.
Cependant, comme il
et n’était guère ouverte aux hommes (Carrillo et Hernández, 1985). On s’agit de comparer les
retrouve ce modèle à Matamoros où les taux d’activité dans la maquiladora niveaux entre catégorie de
retracent un patron clair de ségrégation par sexe : les femmes de toutes les parenté à l’intérieur de
chaque ville, ces données
positions ont des taux très élevés (autour de 35 %), et les hommes de toutes restent utiles.
les positions des taux bien moindres (autour de 15 %) (graphique 1).
Critique économique n° 25 • Automne 2009 201
Marie-Laure Coubès
Browning et Zenteno ont caractérisé Matamoros comme la ville avec
“maquiladora primacy without economic diversity” (Browning et al., 1995 :
17). Ce manque de diversité est associé à une ségrégation rigide par sexe.
Bien que l’indice de masculinité de Matamoros ait augmenté, cet indice
est le plus bas de toutes les villes frontalières (INEGI, 2006 ; De la O, 2002).
Cependant, Matamoros apparaît comme une exception parmi les villes
frontalières. Dans aucunes des autres villes, où il existe une plus grande
diversité de l’emploi, on n’observe une telle ségrégation par sexe. Par contre,
il se dessine une différenciation entre force de travail principale et secondaire
dans la famille. La maquila est une activité pour la force de travail secondaire
(11) La catégorie « autre des familles : « autre parent » (11) (homme et femme), filles et conjoint,
parent » inclut : mais aussi, dans une moindre mesure, les fils ont les plus hauts taux d’activité.
frère/sœur, oncle/tante,
père/mère, beau- L’activité des hommes « autre parent » est particulièrement notable (deuxième
frère/belle-sœur, taux à Juarez, troisième à Nuevo Laredo et Mexicali, quatrième à Tijuana).
gendre/bru, etc. En contraste, les chefs de ménage, homme ou femme, présentent les taux
d’activité en maquiladora les plus bas. A la recherche des meilleures
opportunités d’emploi, les chefs de ménage vont s’employer dans les autres
secteurs de l’économie. Ce modèle s’observe clairement à Tijuana et Juarez.
Graphique 1
Pourcentage de travailleurs employés en maquiladora
selon la relation de parenté et la ville 1998-2001
60.0
50.0
40.0
30.0
20.0
10.0
0.0
Juárez Tijuana Matamoros Nuevo Laredo Mexicali
Homme chef de ménage Femme chef de ménage Femme conjoint Fils
Fille Autre parent homme Autre parent femme Total PEA
Source : Estimations de l’auteur basées sur ENEU 1998-2001.
Alors que les filles du chef de famille étaient la force de travail principale
dans les maquiladora (Carrillo et Hernández, 1985), on observe aujourd’hui
que ce n’est plus toujours le cas. En termes relatifs, ce sont les « femmes-
autre parent », qui ont les taux d’activité les plus élevés. A Matamoros, le
202 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Travailler à la frontière mexicaine : l’adaptation des ménages aux spécificités de l’emploi
taux d’activité des filles dans la maquiladora est inférieur à celui des « femmes-
conjoints », et à Juarez à celui des « hommes autre parent ». Ce résultat
remet en cause l’idée des préférences des employeurs pour une main-d’œuvre
de femmes jeunes et sans enfant. A cet égard, la forte proportion de femmes
conjoints, c'est-à-dire mariées et donc le plus souvent avec enfants, est
éloquente.
Emploi transfrontalier
Tijuana et Mexicali ont la plus grande proportion d’emploi transfrontalier
des villes frontalières. Ceci est du à leur localisation : elles bordent la
Californie dont l’économie très dynamique attire de nombreux travailleurs.
Au contraire, les villes du coté est de la frontière qui sont dans les contés
les plus pauvres du Texas, n’offrent guère d’opportunités d’emploi
transfrontalier (Peach et Adkisson, 2000 ; Coubès 2003).
Graphique 2
Pourcentage de travailleurs transfrontaliers selon la relation
de parenté et la ville, 1998-2001
18.0
16.0
14.0
12.0
10.0
8.0
6.0
4.0
2.0
0.0
Juárez Tijuana Matamoros Nuevo Laredo Mexicali
Homme chef de ménage Femme chef de ménage Homme conjoint Femme conjoint Fils
Fille Autre parent homme Autre parent femme Total PEA
Source : Estimations de l’auteur basées sur ENEU 1998-2001.
La présence de travailleurs transfrontaliers ne doit pas amener à penser
qu’il existe un marché du travail binational. Tout le monde n’a pas la
possibilité d’aller travailler de l’autre côté. En général, ces personnes doivent
avoir des documents pour entrer légalement dans le pays (même si ce ne
sont pas des documents de travail), parler un minimum d’anglais et avoir
suffisamment de réseaux sociaux pour entrer dans le marché (Alegría, 2002).
Cette description ne s’applique pas de la même façon à tous les membres
du ménage. Par exemple, les « autres parents » sont sous-représentés dans
Critique économique n° 25 • Automne 2009 203
Marie-Laure Coubès
ce type d’emploi. En effet, il est possible d’argumenter que cette catégorie
de parenté inclut de nombreux personnes récemment arrivées dans la ville,
et il s’agit d’individus qui n’ont pas acquis les connaissances ou les papiers
(12) Pour obtenir un visa nécessaires pour travailler de l’autre côté (12).
de touriste pour les Etats- Au contraire, on observe à Tijuana et Mexicali que le travail
Unis, il faut pouvoir
démontrer au moins un transfrontalier touche en priorité les hommes chefs de ménage. Dans ces
an de résidence dans la villes, parmi les hommes chefs de ménage, ceux qui ont un emploi
ville frontalière et un transfrontalier sont plus nombreux que ceux qui travaillent en maquiladora.
travail fixe.
De plus, à Tijuana, la participation des femmes chefs de ménage en emploi
transfrontalier est aussi notable. Ce résultat souligne que la principale
stratégie des chefs de ménage est de rechercher les revenus les plus élevés,
et ceux-ci se trouvent de l’autre côté de la frontière. A Mexicali, la proportion
de femmes chefs de ménage transfrontalière est plus basse parce que dans
cette zone l’emploi transfrontalier est essentiellement dans l’agriculture,
qui est généralement dominée par l’emploi masculin (Estrella, 1994).
On remarque un fort taux d’emploi transfrontalier chez les hommes qui
sont déclarés comme conjoints d’une chef de ménage. Il est probable que
ce type d’emploi influence la déclaration des relations de parente dans le
ménage. En effet, c’est sans doute parce que l’homme travaille du côté
américain et ne retourne pas chez lui tous les jours (mais plutôt chaque
week-end ou selon quelque autre fréquence) que la femme se déclare comme
chef de ménage lorsqu’elle est interrogée dans l’enquête emploi.
Le but des chefs de ménage est de gagner le plus fort revenu possible
et, à la frontière la meilleure stratégie dans ce sens est d’aller travailler aux
Etats-Unis. Ainsi, on observe que les chefs de ménage sont surreprésentés
dans l’emploi transfrontalier relativement aux autres catégories de membre
du ménage. Cependant, parmi les chefs de ménage, cette stratégie est plus
masculine que féminine. Deux types de facteur peuvent expliquer cette
différence par sexe. Le premier est lié à un processus historique. Beaucoup
de transfrontaliers actuels sont des personnes qui ont bénéficié du programme
de légalisation IRCA, plus connu comme sous le nom de loi de Simpson
Rodino, en 1986. Ayant obtenu leur carte de résidence (carte verte),
beaucoup de Mexicains ont décidé de résider du côté mexicain de la frontière
et sont devenus transfrontaliers. Or, comme ce processus de légalisation
était destiné principalement aux travailleurs agricoles, secteur majoritairement
masculin, il y eut plus d’hommes que de femmes inclus dans le
programme. En conséquence, il y a eu une concentration d’hommes dans
la catégorie de transfrontalier (Estrella, 1994). Le deuxième facteur qui
explique cet aspect est en référence à la spécificité de l’emploi féminin. On
peut poser l’hypothèse que les femmes prennent un emploi aux Etats-Unis
moins fréquemment que les hommes (spécialement dans le cas de Tijuana),
car le temps de transport pour aller travailler est plus long et, dans ces
conditions, combiner le travail et les obligations familiales devient plus
difficile. En effet, ajouter des heures de transport aux journées déjà bien
204 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Travailler à la frontière mexicaine : l’adaptation des ménages aux spécificités de l’emploi
chargées provoquerait un supplément de stress pour ces femmes actives.
En effet, la recherche de la difficile conciliation entre les obligations familiales
et celles du travail explique pourquoi, dans ces villes frontalières, les femmes
chefs de ménage sont surreprésentées dans le secteur informel et l’emploi
de seulement quelques heures par semaine (voir Coubès, 2008).
La maquiladora, par contre, montre une surreprésentation de la force
de travail familiale secondaire. Les filles du chef de ménage et autres parents,
hommes et femmes, sont particulièrement nombreux dans les maquiladoras.
Les « autres parents » sont vraisemblablement des migrants récemment
arrivés, et donc des personnes avec une moindre connaissance du marché
du travail local. Nombre d’entre eux sont des jeunes. Ce qui confirme la
facilité d’entrée des jeunes travailleurs dans la maquiladora, même pour
ceux qui n’ont aucune expérience industrielle ou professionnelle. De la même
façon que l’emploi en maquiladora est une option pour les travailleurs qui
n’ont guère d’autres options, il est rejeté par d’autres travailleurs qui essaient
d’éviter cet emploi : on observe ici que les hommes (hormis les autres parents)
évitent la maquiladora, et, parmi les femmes, les chefs de ménage essaient
aussi de l’éviter.
Ces deux types d’emploi, spécifiques de la réalité frontalière,
fonctionnent en opposition pour les différents membres des ménages. Un
secteur donné attire et repousse différentes catégories de parenté.
Maquiladora est le secteur le plus surreprésenté pour la main-d’œuvre
secondaire dans la famille, et le plus sous-représenté pour la main-d’œuvre
principale. Et c’est le contraire pour l’emploi transfrontalier. Les familles
profitent des ressources frontalières de façon bimodale : travailler en
maquiladora pour les chefs de famille, et l’emploi transfrontalier pour les
autres membres de la famille.
Conclusion
Dans les villes frontalières mexicaines, la dualité fermeture/ouverture
ou séparation/interface apparaît aussi dans l’emploi, et différentes
catégories d’activité sont basées sur cette ouverture et fermeture sélectives
de la frontière. La maquiladora, par delà ses déterminants économiques,
est considérée comme une source d’emploi pour fixer les travailleurs du
côté mexicain de la frontière et pour jouer un rôle de barrière aux flux
migratoires. Par contre, l’emploi transfrontalier ne peut exister que dans
l’interface frontalière, et il illustre la porosité quotidienne de la ligne
internationale. Dans ce cadre, l’adaptation des individus à la vie frontalière
prend diverses formes qui considèrent les opportunités de travail en
maquiladora ou transfrontalier. Dans cet article qui a analysé pour les années
récentes l’insertion professionnelle, dans ces deux catégories d’activité des
membres des ménages de cinq villes frontalières, on a observé un usage de
la frontière très différencié selon la position de l’individu dans le ménage.
Les chefs de famille, à la recherche des opportunités de salaire plus élevé
Critique économique n° 25 • Automne 2009 205
Marie-Laure Coubès
de l’autre côté de la frontière, sont ceux qui s’engagent le plus dans une
activité professionnelle transfrontalière. Pour leur part, les autres membres
du foyer s’engagent plus souvent dans l’emploi maquiladora, cet emploi
facile d’accès, ouvert, refuge, que les chefs de ménage s’efforcent d’éviter.
Il sera intéressant de poursuivre cette analyse des familles frontalières
comme médiatrice de l’insertion professionnelle, en recherchant si le fait
de travailler aux Etats-Unis et éviter la maquiladora correspond à une
répartition entre les membres d’un même foyer, ou bien d’une stratégie de
l’ensemble du foyer, certains ménages arrivant à éviter la maquiladora et
utilisant le travail transfrontalier de certains de leurs membres. Notre
hypothèse pour une recherche ultérieure est que l’emploi transfrontalier
du chef de famille permet à ses enfants d’éviter la maquiladora et peut
s’interpréter comme une stratégie de mobilité sociale.
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Critique économique n° 25 • Automne 2009 207
Tijuana, un pari sur la frontière
Note de terrain
En arrivant à Tijuana, à la frontière qui sépare la Californie mexicaine Irina Georgieff
de sa sœur siamoise américaine, la première impression est d'être face à un Université de Provence-
prototype d'urbanité aberrante. L’espace naturel, déjà, est hostile à Aix-Marseille I, France.
l’implantation humaine : bordée par un océan peu pacifique à l’ouest, un
désert à l’est, la ville est constituée d’une multitude de collines au sol meuble,
infertile, séparées par d’étroits canyons. Les pluies torrentielles font fondre
régulièrement des pans entiers de l’espace urbain inadapté, couvert
d'habitations auto-construites sur des pentes improbables, sans aucune
planification ni gestion des services élémentaires. La rivière qui coule dans
sa vallée a de tous temps donné lieu à des crues violentes, jusqu’à être canalisée
en un filet d'eau sale au début des années 80.
Le paysage est donc la première aberration de Tijuana : une ville ne devrait
pas pousser sur un territoire qui ne veut pas d’elle... Petit ranch du Far West
au début du XXe siècle, Tijuana a connu un développement ahurrissant
depuis l'époque de la Prohibition, qui a fait d'elle une ville. Ou plutôt un
centre, périphérie d'un autre centre : San Diego. D'abord un centre de
divertissement, quand des milliers de touristes états-uniens ont pu aller
s'amuser de l'autre côté de la frontière tandis que leur société bridait leur
plaisir. C'est à cette époque, dans les années 20-30 (1) que Tijuana a
découvert l'opportunité d'être frontière, et cette opportunité est devenue (1) Tijuana est devenue
une ville frontalière au
son unique matériau de construction. Liberté morale, fête, exotisme de cours d'un processus qui
proximité, Tijuana a découvert qu'elle pouvait devenir le miroir inversé a débuté en 1848. A cette
de la Californie et que cette place pouvait produire de généreux bénéfices. date, Tijuana était un
hameau rural qui, par
Mais dès cette époque, ce sont des investisseurs étrangers qui ont créé et
l'établissement des
profité de la rentabilité de la position frontalière dans cette région. Que nouvelles frontières suite
ce soit avec ses entreprises liées au tourisme, ou à partir des années 60 avec à la guerre entre le
l'industrie électronique et le secteur des services, Tijuana est particulièrement Mexique et les USA, s'est
retrouvé par hasard du
rentable surtout pour ceux qui ne l'habitent pas. côté mexicain, tout
Et pourtant, la population de Tijuana se multiplie presque par trois à contre la démarcation
chaque décennie, depuis le début du XXe siècle. Et pourtant, Tijuana grandit frontalière.
encore de 2,25 hectares par jour (2). Elle devient indéniablement une (2)[Link].m ;
[Link].m
mégapole qui bientôt, par un phénomène de conurbation, rejoindra les villes x/fideicomiso/[Link]
de Tecate à l’est et Rosarito au sud, puisqu’elle ne peut s’étendre ni vers m
Critique économique n° 25 • Automne 2009 209
Irina Georgieff
l’ouest ni vers le nord où elle bute contre l'océan et contre le mur qui la
sépare des Etats-Unis depuis les années 90.
Personne n’est en mesure de chiffrer sa population : ni les institutions,
ni les spécialistes. Le dernier recensement, datant de 2005, affirme qu’elle
avoisine le million et demi d’habitants. Mais même le site officiel du
(3) [Link] fidéicommis pour la promotion de la ville (3) ne peut être qu'évasif : Tijuana
compte « entre 1,5 et 3,2 millions d’habitants »… La question de la propriété
du sol est si complexe que la légitimité et les titres de propriété sont quasiment
superflus. Mais ainsi toute la population qui continue d’arriver à Tijuana
depuis le sud du Mexique et de l’Amérique centrale principalement trouve
toujours un coin où se construire un logement fait de matériaux de
récupération. En attendant des jours meilleurs. Qui ne manqueront pas
d’arriver puisque Tijuana est pour eux aussi le territoire des opportunités.
C’est bien pour cela qu’ils sont ici, parce que la représentation de la frontière
s'est étendue jusqu'à devenir synonyme de liberté d'entreprise et de territoire
de profit jusque dans le plus petit village du Sud. Preuve en est que les filières
(4) L’« autre côté » c'est migratoires ne sont plus orientées exclusivement vers l’« autre côté (4) »,
l'appellation commune des les Etats-Unis, mais aussi directement vers les villes frontalières et notamment
Etats-Unis pour tous les
habitants des villes
Tijuana, en passe de devenir la quatrième ville du pays (5).
frontalières du nord du Tijuana est fréquemment définie par son manque de définition. Tijuana
Mexique. est floue, parce qu’elle n’a pas de plan, pas de limite sauf celle que lui impose
(5) Après le District la nature, d’une part, les Etats-Unis de l’autre. Floue parce qu’elle n’existe
fédéral de Mexico, que parce qu’elle est frontière. Floue parce que l'incertitude est ici une
Guadalajara et Monterrey.
politique, qui semble établie pour maitenir le chaos sur lequel s'organise
(6) La Ligne est un terme
la ville. Floue aussi parce que son espace public est aussi fragmenté que sa
utilisé quotidiennement
par les habitants de population, provenant en majorité d’autres villes et d’autres Etats, d’autres
Tijuana. L'intérêt du façons de vivre la ville. Dans les représentations de beaucoup d'habitants
concept est qu'il à la fois que j’ai pu interroger, Tijuana n’est pas vraiment une ville. Elle est un
un terme consensuel et une
représentation de l'espace
territoire qui maximise le profit. Quel qu’il soit. Elle n’est pas un endroit
éminemment subjective. pour vivre mais pour gagner. Gagner de quoi aller ou retourner vivre dans
La Ligne désigne pour une « vraie » ville ou un « vrai » village. Personne ne vit à Tijuana sans un
certains toute la longueur
de la démarcation
ailleurs en tête.
frontalière officielle. Pour Comment produit-on de la ville dans ce contexte chaotique ? Comment
d'autres il représente un une société bâtie sur une base exclusivement commerciale, sans espace public,
espace beaucoup plus ne se désintègre-t-elle pas totalement ? Que représente, que permet la frontière
concret, la file de voitures
ou de piétons qui pour continuer d'attirer tant de populations vers un archétype d'enfer urbain ?
attendent pour passer aux Pour envisager ces problématiques, il a fallu chercher un analyseur
USA chaque jour. cohérent au sein de l'espace urbain et social. J'ai trouvé dans l'espace frontalier
Beaucoup y font
inconsciemment référence
une sorte d'installation, un espace que même l'architecture différencie du
comme à un quartier reste de la ville. Je définis cet espace comme la Ligne (6) : un tube digestif
particulier de la ville. C'est qui mène du cœur de Tijuana aux postes-frontière de San Ysidro (7), à moins
cette référence à laquelle je d'un kilomètre de là. Enfilade de places, de ruelles et de ponts, tous occupés
m'attache en la définissant
précisément dans l'espace par des marchands, cette Ligne permet d'observer plusieurs dimensions de
urbain. la frontière dans son aspect d'espace commercial.
210 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Tijuana, un pari sur la frontière
D'abord, la Ligne est un des seuls lieux plannifiés de la ville, un (7) San Ysidro est la
investissement spécifique. Elle répond clairement à la volonté d'établir un commune américaine
située juste après les
couloir touristique et commercial direct, contrôlable, menant directement postes-frontière du même
des Etats-Unis aux centres de consommation touristique de Tijuana. Mais nom. Juste après avoir
la Ligne permet aussi de lire dans l'espace urbain la déchéance du destin passé les postes-frontière,
on se trouve sur un quai
rêvé pour cette ville. Tijuana était destinée à être la vitrine du Mexique pour de gare de trolley, à son
les Etats-Unis et pour le reste, la ville la plus visitée du monde. Toute la terminus. Différentes
construction de l'espace est orientée selon cette projection, qui marque lignes mènent à San
clairement la production d'un territoire frontalier. C'était sans compter que Diego, distante d'une
quinzaine de kilomètres.
des dizaines de locaux commerciaux plus vastes les uns que les autres
demeureraient aujourd'hui vides. Sans compter que les campagnes de
dénigrement de Tijuana (8) dans les médias américains seraient (8) Ces campagnes
particulièrement efficaces pour faire chuter le tourisme et sans compter sur évoquent la violence, le
trafic, le racket, remettant
les renforcements du contrôle et la tension croissante. C'était sans compter
au goût du jour la
aussi que l'espace de la Ligne serait beaucoup moins un marché formel lié « légende noire » de
à la vente de produits « folkloriques » qu'un supermarché de produits Tijuana forgée à l'époque
pharmaceutiques et un espace où mettre en pratique toutes sortes de stratégies de la Prohibition.
de la débrouille. Ce sont ces dernières stratégies de production de revenus,
instrumentalisant la frontière comme facteur de production de valeur ajoutée,
que je m'attache à décrire ici.
Depuis le 11 septembre 2009 particulièrement, le contrôle le long de
la frontière Mexique-Etats-Unis est largement renforcé. La division existait
déjà, et une partie du mur séparant les deux Etats était déjà construite à
cette date. Mais cet événement a rendu le mur plus imperméable et le
contrôle systématique. Or, une partie importante de la population vit à
Tijuana et travaille ou étudie – légalement ou non – à San Diego, depuis
« toujours ». D’autres passent, quotidiennement ou ponctuellement, pour
aller voir un parent, faire des courses à moindres frais, aller voir un concert
ou se faire opérer en territoire américain. Cette circulation jadis fluide entre
villes voisines est aujourd’hui entravée par les contrôles pratiqués par la
Border Patrol sur chaque personne et chaque véhicule. Examen attentif
de chaque papier présenté, questions répétées, fouilles, les agents du contrôle
prennent plusieurs minutes, en réalité le temps et les techniques qu'ils
veulent, pour chaque candidat au passage. Ceci génère des files d’attente
qui durent souvent plusieurs heures, que ce soit à pied ou en voiture. Il
n'est pas rare que la file de voitures paralyse la circulation dans tout un
secteur de la ville, bien au-delà du périmètre du passage et jusqu'au centre-
ville. Parmi ces files de voitures, ce qui était anciennement un marché de
l’artisanat national est devenu un marché de l’attente. Ce que l’on trouve
avant tout sur le marché de l’attente est ce qui est lié… à l’attente, ce qui
peut rentabiliser l'ennui, remplir le temps perdu. Nourriture, boissons
chaudes en hiver, fraîches en été, couvertures, journaux et objets « prêts
à offrir » issus d’un étrange mélange entre figures de l’imaginaire global
et pseudo-symboles locaux.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 211
Irina Georgieff
Deux types de commerce, formel et informel, sont pratiqués parmi les
automobiles, qui se divisent en files pour rejoindre chacune un poste de
contrôle à la frontière de San Ysidro. L'un est constitué par les petits locaux
installés depuis une quarantaine d'années déjà entre les files de voitures.
Ils sont constitués d'une arrière-boutique qui sert d'entrepôt et de l'espace
d'exposition des objets, ouvert sur l'extérieur. Les locaux appartiennent
généralement à des commerçants installés depuis longtemps à Tijuana, qui
se sont transmis le local à travers les générations. Ces locaux sont devenus
fort chers, car avec l'augmentation du temps d'attente, ils sont devenus des
espaces de vente stratégiques, certainement les meilleurs de la ville pour
ce type de commerce, cueillant les travailleurs à l'aller et les touristes sur
le chemin du retour. Les propriétaires travaillent rarement eux-mêmes dans
ces petits locaux exposés au soleil brûlant, aux gaz d'échappement et à la
micro-société des vendeurs qui leur fait souvent peur – une large proportion
sont des déportés, je reviendrai sur leur cas. Bien qu'ils sachent
pertinemment que ce sont les meilleurs vendeurs qu'ils peuvent avoir là.
Les propriétaires placent donc généralement là un gérant et des vendeurs
mobiles, tous syndiqués. Le territoire est fragmenté par cette appartenance
à l'un ou l'autre syndicat qui définit de façon intransigeante le territoire
de vente et les droits de ses affiliés. Les vendeurs mobiles courent toute la
journée, détectant le désir des acheteurs potentiels sans que ceux-ci aient
jamais à descendre de leur véhicule, capables de les satisfaire en quelques
secondes, le temps de courir chercher quelques articles exposés dans le local
et de les ramener au conducteur.
Ils ne touchent généralement pas de salaire fixe, mais gardent ce qu'ils
sont capables de faire payer en plus au client, sur la base du prix fixé par
le propriétaire. Ils sont donc producteurs de plus-value, la frontière étant
l'argument qui leur permet de produire cette marge... En effet, tout est plus
cher à la Ligne que dans n'importe quel autre secteur de la ville, depuis le
paquet de cigarettes jusqu'au produit le plus sophistiqué. Tout le monde
s'est habitué à cette différence de prix et la justifie par cette simple raison
qu'« on est à la Ligne »... Les locaux sont mitoyens et tous les vendeurs
mobiles se connaissent. Beaucoup d'entre eux se connaissent déjà depuis
l'« autre côté », ou se reconnaissent comme pairs en arrivant à Tijuana,
entretenant des solidarités qui ont finalement constitué une filière de travail
spécifique dans les files d'attente.
L'autre cas est celui des vendeurs ambulants. Certains travaillent avec
un permis qu'ils ont acheté comme on achetait jadis une charge royale...
En effet, selon les époques et le parti au pouvoir, la Municipalité délivre
ou non des permis, régularise ou non les demandes, mais maintient toujours
cette idée que le droit de vendre dans cet espace commercial privilégié dépend
exclusivement de son bon vouloir. Présentement, elle ne délivre plus aucun
permis, et la police effectue des descentes quotidiennes en vue de ramasser
les vendeurs illégaux. Les vendeurs, armés de leur chariot à roulettes ou
212 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Tijuana, un pari sur la frontière
les bras chargés d'objets, se promènent donc entre les files de voitures et
de piétons, plus ou moins sur le même territoire que les vendeurs des locaux.
Cependant, ils travaillent en indépendants et gardent généralement tout
de ce qu'ils vendent, excepté les impôts qu'ils payent s'ils ont un permis
ou les amendes s'ils n'en ont pas. Ils exercent le même métier d'inventeur
de plus-value pour la plupart. D'autres ne produisent pas de plus-value directe
mais étendent considérablement le territoire de vente d'un produit et sont
payés pour cela. C'est le cas des journaux. L'ennui à la Ligne fait vendre,
et il est fort bon pour un syndicat – dépendant lui même d'un parti politique
– de faire passer son organe de presse à la frontière où il gagne un nombre
considérable de lecteurs. De plus, ces organisations emploient souvent des
secteurs défavorisés de la population comme les jeunes issus de centres de
désintoxication de la région, ce qui leur offre une caution sociale non
négligeable.
Un des aspects socialement profitables de ce marché qui s’est développé
à la frontière et renforcé avec l’attente est la fonction de « machine à laver »,
d’espace de recyclage social qu’il a fini par acquérir. On peut pousser la
métaphore jusqu'à dire qu'on y sépare même les couleurs et les « textiles », (9) Pour les Mexicains
sur un critère ethnique et social... Les Etats-Unis déversent chaque jour à ayant des papiers de
résident américain (et
cette frontière des bus entiers de déportés. Ces Mexicains ont parfois passé non de citoyen), « rendre
trente ans « clandestinement » aux Etats-Unis, travaillant, fondant une ses papiers », renoncer à
famille, vivant comme des citoyens lambda. Excepté le droit officiel à vivre la résidence américaine
est aussi une façon
sur ce territoire. Qu’ils aient été arrêtés lors de simples contrôles routiers d'écourter un séjour en
où l’on a constaté leur absence de papiers américains ou qu’ils aient une prison. Beaucoup de
longue trajectoire criminelle « de l’autre côté », leur destin est le même. jeunes gens d'ascendance
mexicaine mais nés aux
Ils sont littéralement jetés à Tijuana, sans argent, sans vêtements, sans avoir Etats-Unis se retrouvent
pu prévenir qui que ce soit de leur arrestation. Et le plus souvent sans leurs ainsi à Tijuana plutôt que
papiers, confisqués par les autorités états-uniennes au moment de la de purger leur peine
complète.
déportation (9). Une fois « renvoyés en arrière », tout dépend de leur réseau.
(10) Il s'agit pour
Mais beaucoup finissent par créer ou trouver du travail à la Ligne, s'ils restent beaucoup de jeunes
à Tijuana, particulièrement s'ils sont jeunes et capables de supporter le travail hommes, nés ou élevés
entre les files de voitures. Ils sont finalement parfaitement intégrés à la société aux Etats-Unis, qui sont
entrés très tôt dans un
de la Ligne, au district « file de voitures » qui est leur territoire commercial, gang mexicano-américain
leur réseau de solidarités. Mais ils ne sont pas pour autant intégrés à la société ou chicano. Ils ont
tijuanense, d'après leurs propres paroles. Tous les déportés interrogés dans généralement un passé de
« délinquants
cette situation (10) disent en effet être fréquemment dérangés par la police
récidivistes » de l'« autre
– qui sait bien qu'ils travaillent là officiellement – mais aussi être mal vus côté » ; beaucoup sont
de la population. En plus de la production de revenus, certains déportés déportés après plusieurs
tirent donc de la frontière cet autre avantage : au contact quotidien de la séjours en prison. Ils se
reconnaissent entre eux
population qu'ils jugent « normale » par l'acte commercial, ils sentent que aux signes
quelque chose de cette normalité les atteint. Dans ce cas, la plus-value d'appartenance : numéros
produite par la frontière n'est pas tant économique que sociale : l'échange tatoués qui sont des codes
de chaque gang, un slang
entre des secteurs de la population qui souvent se craignent et se méprisent particulier et l'auto-
n'est possible que dans ces conditions très particulières de l'attente. définition de cholos.
Critique économique n° 25 • Automne 2009 213
Irina Georgieff
Cet espace de vente formidable que représente la file d'attente est
largement contrôlé par les syndicats – explicitement affiliés aux trois partis
politiques PRI, PAN, PRD dans une bien moindre mesure – qui se partagent
très précisément le territoire et le privilège des permis commerciaux dans
cet espace, créant ainsi une solidarité organique entre membres d’un même
syndicat. Allant parfois jusqu’au corporatisme le plus évident. C’est le cas
des « taxis jaunes » qui officient à la Ligne, qui ont un quasi monopole sur
les trajets du poste frontière au centre-ville (il s'agit d'une distance
extrêmement réduite mais qui n'est jamais allé à Tijuana ne le sait pas...).
Certains les taxent de véritable mafia ; leur définition est celle d’une
communauté solidaire, une famille soudée par une même condition et une
même vision de la frontière comme chance. Beaucoup d’entre eux aussi
sont des déportés. Mais le port de la chemise jaune et le fait d'être
constamment entre eux, réunis en confrérie presque, leur donne une
assurance qui va parfois jusqu'à être menaçante. De plus, si le tourisme a
(11) Cette baisse est considérablement chuté à Tijuana ces dernières années (11), les « taxis
notamment le résultat des jaunes » sont parmi les seuls à en profiter encore largement. En effet, ils
campagnes de
dénigrement menées dans cueillent les touristes dès qu'ils pénètrent au Mexique, leur centrale se
les médias californiens, trouvant en face des portes rotatives d'entrée des piétons, unique centrale
fort efficaces puisqu'entre dans le périmètre.
2007 et 2008 les ventes
dans l'espace de la Ligne Non loin de la centrale des « taxis jaunes », une autre population a trouvé
auraient chuté de 40 %, dans cette Ligne frontalière un territoire de progrès économique. Il s'agit
selon le journal Frontera du secteur le plus marginalisé du pays : les peuples d'ascendance indigène
(25/03/08).
directe, particulièrement les femmes âgées. La plupart parlent à peine
(12) Les femmes
indigènes ne vendent
espagnol et leur anglais se limite à des onomatopées comme « ouichouane »
généralement pas dans les ou « ouanedolar », suffisantes pour commercer. Certaines demandent
files, seulement tard dans l’aumône ou vendent des chewing-gums avec leurs enfants sur la place Viva
la nuit quelques-unes
s’installent au plus près
Tijuana, la plus importante de l'installation frontalière. D'autres ont des
du poste-frontière, sur le stands fixes sur les ponts ou le petit marché qui précède les files de
chemin des piétons, avec voitures (12). Elles se sont largement adaptées au marché local puisque
une couverture au sol
l'artisanat du sud dont elles sont généralement originaires (notamment de
pour exhiber leurs
articles. Oaxaca) est mêlé aux bracelets en plastique chinois et aux Blanche-Neige
de plâtre produites dans les usines de Tijuana. L'espace de la Ligne représente
une alternative intéressante au travail en usine, principal secteur d'emploi
pour les femmes sans qualification à Tijuana. Ici, elles peuvent être avec
leurs « commères » et leurs enfants, parler leur langue (généralement
mixtèque, maya ou zapotèque) et gagner leur vie en imposant elles-mêmes
leur prix, en l'absence de régulation. Certaines en profitent aussi pour
pratiquer des activités parallèles, rentables ou non : coudre ou apprendre
l'espagnol à l'aide d' un cahier d'exercices. Les hommes, moins nombreux
sur ce marché (alors qu'entre les files de voitures ils sont très largement
majoritaires, tout comme dans les bars de la Ligne), sont tout de même
représentés. Tous trouvent là un territoire de progrès économique parmi
les meilleurs du pays : le couloir touristique privilégié permet de fixer des
214 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Tijuana, un pari sur la frontière
prix largement au-dessus de la moyenne. De plus, il leur permet d'être en
confiance, avec des gens du même village ou de même ascendance à qui
confier son stand en cas de besoin. Cette protection mutuelle semble être
un élément très important pour ces populations issue de réalités si différentes,
qu'elles ont pour certaines quitté très peu de temps avant. Si les Mexicains
du nord méprisent ostensiblement ces compatriotes, dans la plupart des
cas, il n'empêche que ces derniers trouvent là un espace où l'exotisme
commercial reste efficace et où ils apparaissent comme des vendeurs légitimes.
A l’évidence, ce marché n’est même pas imaginable dans leur région d’origine.
La frontière a pour eux cet avantage de concentrer une circulation touristique
et une circulation quotidienne en un espace fort réduit, qui passe
nécessairement par leur territoire de vente.
L'espace physique de la frontière est donc aussi un territoire où les
populations non intégrées à la société locale peuvent inventer des stratégies
de progrès par le commerce directement lié à la circulation.
Bon nombre d’handicapés physiques aussi trouvent dans cet espace une
possibilité de survie. « Des faux et des vrais handicapés » comme le raconte
J., juché sur la planche à roulettes qui lui fait office de jambes. Il passe ses
journées sur le pont México, élément historique de l'installation
frontalière (13). Il vend des chewing-gums ou des bonbons, un dollar le (13) C'est par ce pont,
paquet. Cette aire est « restreinte » ou plutôt interdite au commerce jadis l'unique de la ville,
que les premiers touristes
aujourd'hui. C'est le bon vouloir des policiers postés sur ce pont qui permet arrivèrent à Tijuana en
à J. de travailler ou non. Il fut une époque, pas si lointaine, où il ne venait automobile depuis la
travailler que les jours qu'il savait être de grande affluence, les week-ends Californie. Jadis de bois,
il a été refait mais reste
et jours fériés. Sinon il ne gagnerait même pas les dix dollars que les policiers un des seuls éléments
ne manqueraient pas de venir lui taxer pour fermer les yeux sur son activité architecturaux originaux
sans permis (il a déposé quatre demandes de permis pour officialiser son qui font sens dans
l'espace urbain.
activité, plus une à chaque changement de gouvernement, toutes refusées).
La tolérance n'a plus ce prix exorbitant aujourd'hui d'après lui, mais continue
de dépendre exclusivement de l'humeur des agents.
Par contre, J. s'est inventé une autre opportunité. Celle-ci dépend de
la volonté des circulants, touristes qui débarquent ou travailleurs qui rentrent
des Etats-Unis. « Résident » du pont depuis quatorze ans, J. garde un humour
à toute épreuve. Ce qui lui a permis d'instaurer avec certains circulants une
tradition : il faut lui payer un droit de péage pour passer le pont et rejoindre
le centre-ville. Evidemment, ceci n'est qu'une boutade et J. n'a aucun moyen
de pression. Mais mine de rien, c'est comme ça qu'il gagne sa vie, avec cette
tradition solidaire qui avec certains dure depuis plusieurs années et vient
heureusement compléter la vente de bonbons. Il profite aussi de la position
du pont : le tourisme de Tijuana est un tourisme d'« après-midi ». Les visiteurs
passent rarement la nuit sur place. Le pont se trouvant très près de la frontière,
les touristes croisent J. juste en débarquant, alors qu'ils sont encore plein
d'entrain et de monnaie. Grâce à ces deux types de circulation, J. peut même
se payer le luxe de ne pas venir certains jours. Mais il confirme la réalité
Critique économique n° 25 • Automne 2009 215
Irina Georgieff
annoncée par tous : la frontière n'est plus profitable en tant qu'espace de
circulation mais seulement en tant qu'espace d'attente et de trafic.
Un dernier élément, et pas des moindres, fait de Tijuana un terrain
profitable. Il s'agit de la dimension de terrain d'expérimentation et de marché
artistique de Tijuana. Plusieurs jeunes gens, généralement nés ou élevés à
Tijuana, qui ont pour la plupart aujourd'hui entre 30 et 40 ans, ont trouvé
là un terrain privilégié de production et de diffusion de leurs œuvres. L'un
d'entre eux affirme que Tijuana est « à la fois la puce et le logiciel » qui
permet de produire et de vendre leur production sur une scène globale. Il
s'agit généralement de jeunes gens cultivés, de classe moyenne aisée, qui
se sont rencontrés à l'université ou dans le milieu de la fête à Tijuana dans
les années 90. Leur modèle est celui du collectif Nortec (musiciens
électroniques, Djs, vidéastes, graphistes intellectuels...). Pionniers de la
musique électronique dans le Nord mexicain, ils ont commencé par rejeter
la culture populaire de la musique de banda et de la nortena, caractéristique
du Nord-ouest mexicain. A partir d'un manifeste qu'ils publient dans cette
même décennie, ils deviennent spécialistes de l'instrumentalisation des icônes
de la culture frontalière comme argument artistique original. Ils ont ainsi
créé toute une nouvelle esthétique post-moderne de la frontière, devenue
espace de rencontre et de métissage chaotique du traditionnel et du novateur,
de la musique populaire et de l'électronique, avant-gardiste au niveau
national. Nortec est peut-être plus connu en Europe que dans le reste du
Mexique, mais il faut reconnaître que leur démarche a été – est toujours
– particulièrement productive, dans le sens artistique et commercial du terme.
Nortec est exemplaire, mais le collectif Radio Global, YonkeArt ou encore
TV Bulbo sont tout aussi probants dans des sphères aussi différentes que
la production radiophonique, le documentaire ou l'organisation de fêtes.
Ils profitent eux aussi de l'accès à toute la technologie bon marché provenant
de « l'autre côté », d'un réseau artistique peu étendu, d'un « noyau dur »
solide et d'un contexte peu compétitif. Ceci permettant une circulation
fluide et multidirectionnelle des talents et des solidarités, avec peu de risque
de jugement qui plus est. Ils profitent souvent d'aides de l'Etat pour la
culture, relativement nombreuses, de lieux d'exposition et surtout d'un réseau
international de connexions, pour qui le développement artistique de Tijuana
est devenu exemplaire. Ils sont donc absolument « vendables » dans un circuit
global, plus ou moins alternatif selon les micro-groupes (il n’est pas rare
que les gens soient membres de plusieurs groupes ou travaillent avec plusieurs
groupes simultanément). Tijuana est particulièrement profitable en cela qu'à
trente ans on peut être à la tête d'une maison de production ou directeur
d'un festival de vidéo expérimentale... et que cela n'étonne personne.
Dans d'autres sphères d'arts moins technologiques, la même équation
se vérifie. Tijuana écrit et publie énormément sur elle-même. Elle est une
des régions les plus riches du Mexique, elle profite de connexions culturelles
directes avec San Diego et Los Angeles, et elle représente en plus un cas
216 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Tijuana, un pari sur la frontière
unique symboliquement.... Et ici le réseau d'artistes, écrivains, poètes,
vidéastes, photographes ne trouve peut-être pas de public étendu ni
connaisseur, mais il compte avec plusieurs voies de développement
économique et de rayonnement géographique. Tous ceux qu'il m'a été donné
de connaître vivent de leur art ou d'une activité qui en découle
directement. Inutile de dire que c'est loin d'être le cas dans la majorité des
villes européennes aujourd'hui. Un cas me semble intéressant à rapporter :
celui d'un quatuor de tango. Trois Mexicains et un Argentin jouent des
classiques du tango argentin et des compositions, bénéficient de
nombreuses aides au Mexique pour leurs productions. Quand ils se
produisent sur scène, ils ont pour habitude de commencer par montrer un
diaporama de leur Tijuana et par un bref discours où ils déclarent qu'aucun
d'eux n'est « d'ici » mais qu'ils ont délibérément choisi Tijuana, leur Tijuana
pour travailler ensemble. Ce propos comporte plusieurs dimensions : d'abord
une sorte de militance, de revendication de travailler à ne pas céder Tijuana
à la peur, d'en faire volontairement une terre de créativité, un endroit auquel
on a envie d'appartenir. Ensuite, cette conscience de choisir un lieu où il
y a de la place pour produire. Un lieu où l'on n'est pas écrasé par la tradition,
où l'on peut jouir de l'absence de jugement et d'institutions castratrices.
Même si beaucoup prétendent profiter de cette chance, Tijuana est loin
d'être saturée. Si l'on prend le cas de ce quatuor, il est évident que bien
qu'excellents musiciens, ils n'auraient probablement pas eu de place, ni à
Buenos Aires ni nulle part en Europe où le tango sous toutes ses formes
regorge déjà d'artistes sans espace. Cette construction d'un discours frontalier
est aussi une forme d'ajouter une plus-value à l'activité artistique, qui réside
précisément dans son lieu de production.
L'opportunité commerciale de Tijuana s'est déplacée en un siècle depuis
un secteur limité du centre-ville vers plusieurs pôles (14) et vers l'espace (14) Plusieurs pôles qui
symbolique de la ville comme lieu frontalier. génèrent différents types
de profits : la zone de la
La place Viva Tijuana et surtout la célèbre avenue Revolución (15) sont Ligne produit une plus-
chaque fois plus vides de touristes tandis que les files de voitures s'allongent value importante à
et que le marché de l'attente se renforce. Mais cette opportunité ne durera ajouter sur toutes les
« consommations
que tant que durera ce dispositif de contrôle, ce mur qui est aussi arcade. touristiques », la zone de
Et surtout tant que dureront ces représentations. Il faut que l'on continue Otay produit des
à croire que cette frontière sépare deux entités si différentes que l'une joue bénéfices liés à
l'industrie, etc.
le rôle d'Enfer et l'autre de Paradis, qui mérite cette attente et ce jugement.
(15) L'avenue Revolucion
Il est intéressant ici d'écouter les personnes âgées qui vivent entre les deux est la colonne vertébrale
côtés, car ils font souvent référence à Sodome et Gomorrhe pour vous commerciale, avenue
raconter Tijuana... historique de la ville.
Dans un autre style de métaphores, depuis que Garcia-Canclini –
chercheur mexicain devenu célèbre précisément pour sa prolifique
production de métaphores sur la condition frontalière – a fait de Tijuana
un « laboratoire de la globalisation en marche », cette expression est devenue
comme une définition toute faite de la ville. Pour les artistes, je crois que
Critique économique n° 25 • Automne 2009 217
Irina Georgieff
l'on peut affirmer que c'est une réalité. Il est également vrai que les savants
fous de l'industrie, de la finance globale et de la politique y trouvent un
terrain d'expérimentation privilégié dans l'impunité la plus totale, dans la
même logique que celle que décrit Saviano dans le cas de la camorra
napolitaine. Souiller un territoire dit-il – littéralement ou symboliquement
– « n'est un problème que si l'on envisage le pouvoir comme une
(16) Roberto Saviano responsabilité sociale à long terme » (16). Or, Tijuana vit à court terme.
(2000), Gomorra. Paris, Rien ici n'est pensé ni fait pour durer. En cela elle s’approche de l’expérience.
Gallimard, p. 356.
Mais les expériences y sont réalisées sans contrôle, ni doses mesurées, ni
protocole d'expérimentation. Tijuana est plutôt une ville en intérim qu'un
laboratoire. Elle travaille dans ce qui peut lui rapporter, vite, sans nécessité
de qualification, et beaucoup. Le problème de ce fonctionnement est qu'il
crée aussi une société en intérim, aussi peu impliquée dans la ville qu'un
professionnel dans ce système de travail temporaire.
Et ceci me mène à cette conclusion : s'il fallait résumer Tijuana en une
caractéristique, ce serait sans doute son aspect chaotique. Or cette force
chaotique est peut-être précisément ce qui structure la ville, ce qui fait tenir
cette fragile toile d'opportunités. L'existence de la frontière crée des files
d'attente invraisemblables mais structure tout un réseau d'emplois formels
et informels, des solidarités et des stratégies de progrès efficaces,
inimaginables sans cela. Elle fait de Tijuana une société particulièrement
tolérante, où la morale ne marque pas le mode de vie de la même manière
qu'ailleurs au Mexique. Le chaos n'a évidemment pas que des aspects positifs,
mais il démontre que les frontières sont des terrains particulièrement
importants à observer aujourd'hui. Car tout en restant des fronts qu'on
voudrait chaque fois plus imperméables, elles sont devenues des interstices
où d'autres stratégies peuvent apparaître qui restent invisibles ou
inimaginables dans les villes « maîtrisées ». Le seul obstacle à cette observation
est que les visions de la frontière sont encore souvent engluées dans des
considérations exclusivement identitaires, qui occultent toute la consistance
de la vie urbaine, des cohabitions inédites et des stratégies de progrès mises
en œuvre. En ce sens, construire une véritable ethnographie de la frontière
peut nous aider à comprendre les enjeux de ces territoires au-delà de la seule
question migratoire et identitaire, qui monopolise souvent le débat. Il est
donc important selon moi d'adopter plusieurs perspectives sur la frontière,
dont une qui consiste à lui tourner le dos. Pour regarder ce qui se passe
d'un seul côté, avant le passage. Pour voir la frontière comme tout ce qu'elle,
c'est-à-dire aussi une mise en scène, un usage spécifique dans l'espace urbain.
Observer une frontière comme on avait l'habitude d'observer un quartier
de n'importe quelle entité urbaine peut révéler une toute nouvelle couche
de problématiques qui aideraient à comprendre les enjeux de ces territoires
aujourd'hui.
218 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Dix années à franchir les frontières :
la région Tijuana-San Diego vue
en perspective
Introduction Olga Odgers
El Colegio de la
Rares sont les espaces géographiques qui reflètent de manière si concrète Frontera Norte, Tijuana,
les contradictions et les discordances de la mondialisation : la frontière Mexique.
Mexique / Etats-Unis se caractérise à la fois par la construction de murs
frontaliers et l’intensification des flux migratoires, par la signature d’accords
de libre-échange et la militarisation du contrôle de la frontière, par le
développement d’une culture transfrontalière et l’émergence de milices (1) Ce document à été
xénophobes. De par ses paradoxes et ses contrastes, cette frontière constitue élaboré à partir des
aujourd’hui un observatoire privilégié des tensions issues de l’affrontement entretiens réalisés depuis
1995 à Tijuana
des flux et des barrières contemporaines s’exprimant ici quotidiennement (Mexique) et dans les
dans les rapports locaux, régionaux et transnationaux. villes de Chula Vista,
En effet, longue de plus de 3 000 km, la ligne frontalière qui divise – et Imperial Beach et
National City,
met en relation – le Mexique et les Etats-Unis n’est pas uniquement appartenant au comté de
l’enveloppe territoriale de deux « Etats-nation » ; elle est aussi le point de San Diego (Californie).
convergence et d’interaction entre le tiers-monde et l’empire américain, Les personnes
interviewées, d’origine
entre l’Amérique latine et le mythe de l’American way of life. La région mexicaine, sont arrivées
frontalière est un lieu de passage, mais elle est aussi un espace d’interaction dans la région à l’âge
pour ceux qui y habitent – y étant nés ou y ayant migré – et construisent adulte. Elles avaient
habité la région pendant
leur lieu de vie à califourchon sur ces deux réalités contiguës mais inégales. au moins une année avant
Ici, les politiques migratoires acquièrent une expression tangible et l’interview. Plusieurs
marquent d’une forte empreinte l’agir de chaque jour. Finalement, au-delà personnes contactées en
1995 ont été interviewé
des discours et des politiques dictés depuis Washington, Mexico ou ailleurs, encore dix années plus
ce sont les personnes présentes dans les régions frontalières qui construisent tard, afin de connaître
les nouveaux sens des relations frontalières. leur avis sur les
transformations de la
C’est pour cela que, dans cet article, nous avons choisi de présenter une région frontalière. La
autre face de la migration latino-américaine : au lieu de prendre comme première partie de la
point d’observation les lieux « d’origine » ou « d’arrivée » des migrants, nous recherche a été publiée
sous le titre Identités
nous sommes placées sur un lieu de passage emblématique – la région frontalières (l’Harmattan,
Tijuana-San Diego – afin de recueillir les témoignages de ses habitants. 2002). La deuxième
Migrants (1), les interviewés ont choisi par le passé de s’installer dans ce partie été réalisée avec le
soutien financier d’une
contexte, à partir duquel ils ont vu leur horizon quotidien se modifier bourse Hermès. Une
pendant les dix dernières années du fait de la transformation des politiques version légèrement
Critique économique n° 25 • Automne 2009 219
Olga Odgers
différente de ce texte sera migratoires ; ils ont été les témoins de l’effort des ceux qui sont arrivés après
publiée prochainement
dans la revue Hommes et
eux en quête du rêve américain, ils ont entendu leurs histoires de réussite,
migrations. mais bien trop souvent ils ont vu aussi leurs espoirs s’écraser contre une
(2) Tout au long de ce interminable grille rouillée. Nous avons donc essayé de reprendre la
texte, je traduirai en perspective des habitants de Tijuana-San Diego pour porter un autre regard
français les propos des sur les flux migratoires qui parcourent les Amériques.
personnes interviewées,
s’exprimant, elles, en
Ainsi, dans la première partie de ce document, ils expliquent, depuis
espagnol et en anglais. leur perspective, ce que c’est que d’« être frontalier ». Dans la deuxième
L’utilisation de ces deux partie, ils relatent comment était « la vie d’avant le mur » et montrent les
langues et notamment
leur façon de les
conséquences du durcissement progressif de la frontière. Dans la dernière
combiner sont un reflet partie, ils expriment leurs peurs et leurs espoirs pour l’avenir.
intéressant du rapport
qu’elles entretiennent
avec les deux cultures Vivre à la frontière
qu’elles véhiculent. Les
noms indiqués sont des La frontière, telle qu’elle est vécue dans la région Tijuana-San Diego,
pseudonymes. est à la fois un lieu de passage et un espace de vis-à-vis, un espace d’interaction
(3) Il s’agit d’une et un lieu de face-à-face. Ainsi, Ernesto explique : « La frontière, c’est comme
estimation du flux, et le lieu où une grande rivière rejoint la mer. Il existe des poissons de mer
non pas d’individus : une
et des poissons de rivière. Seulement ici on peut trouver l’eau douce mélangée
même personne peut
traverser plusieurs fois la à l’eau salée et toutes sortes de poissons qui se côtoient (2). » En effet, la
frontière. frontière est quotidiennement traversée en toute légalité non seulement par
(4) Même si l’estimation toutes sortes de marchandises et de flux financiers, mais aussi par des
précise des flux reste un travailleurs, des touristes, des élèves, des consommateurs, etc. En 2006, cette
sujet controversé, les
travaux récents signalent
région a connu environ 74 millions de « traversées » de la frontière (3). En
que le nombre de outre, clandestinement, traversent également dans les deux sens toutes sortes
personnes traversant la de marchandises licites et illicites et un nombre important de personnes
frontière clandestinement
dont le flux devient chaque jour plus difficile à mesurer (4).
ne cesse d’augmenter.
Voir par exemple De la sorte, l’espace vécu au quotidien est défini par le principe de
El Colef, Encuesta sobre contiguïté de deux univers attenants et inégaux qui s’entremêlent grâce
Migración en la Frontera – entre autres – aux flux migratoires venus de loin. Cette particularité a
Norte de México (EMIF),
cuestionario de permis à un certain nombre d’habitants de la région de construire leur vie
procedentes de Estados des deux côtés de la ligne, développant une véritable identité frontalière (5).
Unidos, 1993-2004, citée En effet, la proximité de deux espaces fort asymétriques contribue au
en ligne dans
[Link]/pub
développement de stratégies personnelles, familiales ou même
licaciones/inicios/[Link] entrepreneuriales visant à tirer bénéfice de la proximité des espaces
m, consulté en avril différenciés.
2007.
Ces pratiques se développent notamment en ce qui concerne l’activité
(5) Cette idée est productive – travailler d’un côté de la ligne et habiter de l’autre – et les
développée en détail dans
mon livre Identités pratiques de consommation – faire les achats quotidiens des deux côtés de
frontalières (l’Harmattan, la ligne afin de profiter d’une offre de produits plus large et de niveaux de
2002). prix différents ; mais elle concerne aussi les stratégies identitaires et des
rapports interethniques. Gloria signale que l’avantage d’habiter dans la région
frontalière consiste à « bénéficier des aspects pratiques et de la richesse
économique des Etats-Unis, sans devoir renoncer à notre tradition, à notre
220 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Dix années à franchir les frontières : la région Tijuana-San Diego vue en perspective
cuisine et aux traditions familiales et sociales de notre pays ». Ainsi, par
exemple, il y a des parents qui traversent cinq jours sur sept la frontière pour
déposer leurs enfants dans une école « américaine », estimant qu’ils seront
ainsi mieux insérés dans des réseaux sociaux binationaux et que, à l’avenir,
ils pourront trouver un meilleur emploi. Il y a également des parents mexicains
résidant à San Diego qui franchissent régulièrement la frontière vers le sud
pour amener leurs enfants à l’école mexicaine, pensant que ces élèves recevront
une éducation moins individualiste, plus centrée sur les valeurs morales et
présentant aux enfants une vision plus positive de la culture mexicaine.
La possibilité d’habiter en même temps ces deux espaces différenciés
constituerait ainsi le trait distinctif de la région. Araceli précise : « Les gens
qui habitent ici, à la frontière, peuvent dire qu’ici c’est un autre monde.
Ici tu peux trouver le meilleur des deux mondes, mais aussi le pire ; être
frontalier ça veut dire apprendre à profiter au maximum des avantages des
deux côtés, en évitant autant que possible les inconvénients. » Alors, il faut
vivre en espagnol et en anglais, en pesos et en dollars, de ce côté-ci et de
l’autre. Autrement dit, être frontalier signifie apprendre à circuler.
De la sorte, pour ceux des frontaliers qui circulent constamment, la
frontière n’est pas perçue comme une limite, mais comme une ressource,
elle est au centre de cette région. Ernesto suggère : « La frontière, c’est comme
une pièce de monnaie, elle a toujours deux faces (6). » (6) Habitant frontalier
Or, si la frontière laisse de fortes traces dans la vie quotidienne de ceux interviewé par Catherine
Lejeune dans la Frontière
qui habitent dans la région, son empreinte n’est pas la même pour chacun : entre le Mexique et les
tout le monde ne possède pas les mêmes ressources pour circuler. Dans cette Etats-Unis, espace
région, le fait de posséder – ou de ne pas posséder – des documents identitaire des Chicanos,
444 p., Th. D : Paris,
migratoires, des compétences linguistiques, voire des réseaux sociaux facilitant 1992.
la circulation, creusent de fortes différences parmi les frontaliers. Ainsi, la
frontière fige les inégalités, étaye les rapports de force inégaux, matérialise
les hiérarchies.
De la sorte, les traversées sont constantes, non pas parce que la frontière
ne parvient pas à diviser la région, mais justement pour la raison contraire :
puisque la frontière est un support très efficace de la différence, circuler
des deux côtés devient important. Dans la mesure où les marchés – y compris
le marché de l’emploi – ne proposent pas les mêmes marchandises, ne
pratiquent pas les mêmes niveaux de prix et ne sont pas régulés par les mêmes
normes, il devient intéressant de franchir la frontière et de faire des aller-
retour. Ainsi, depuis la perspective frontalière, la frontière n’évite pas les
flux : elle les produit.
Une frontière qui se ferme… et des flux qui s’intensifient
Il semblerait que la circulation ait toujours caractérisé cette région. Mary,
38 ans, se souvient qu’avant il était normal de traverser la frontière, avec
ou sans passeport. « Quand j’étais petite, il y avait un poste de contrôle où
Critique économique n° 25 • Automne 2009 221
Olga Odgers
les gens montraient leurs documents, mais comme il n’y avait pas de mur,
ni de grille, ni aucune barrière, on pouvait passer à pied un peu partout :
par les collines, par la plage… même à côté du poste de contrôle, car les
maisons du quartier Liberté sont juste à côté de la frontière, alors les gens
sortaient de chez eux et passaient tout simplement, pour travailler, pour
faire de courses, pour se promener, pour rendre visite à la famille. » On était
habitué. La vie se déroulait tout naturellement des deux côtés. On ne se
demandait même pas ce qui se passerait si un jour on ne pouvait plus
traverser. C’était un arrangement qui semblait profiter à tout le monde. A
l’époque, ce n’était pas important pour les Américains si on traversait la
(7) Il convient de noter frontière. C’était normal, ça leur était égal (7).
que, malgré la présence Or, ce panorama de libre circulation de facto va disparaître
de la Border Patrol
– créée en 1924 – la progressivement avec la promulgation des lois visant le contrôle migratoire.
traversée de la frontière Un des premiers pas dans cette direction fut la loi dite « Simpson Rodino »,
reste très libre dans le approuvée en 1985. Parallèlement au renforcement de la frontière, cette
souvenir des habitants de
la région. loi permettait la légalisation des personnes pouvant prouver leur arrivée
et leur permanence dans le territoire des Etats-Unis pendant une période
d’au moins cinq ans. Autrement dit, seules les personnes arrivées en 1980
ou avant pouvaient être candidates à cette « amnistie ». Les légalisations qui
ont succédé à l’approbation de cette loi ont ainsi séparé sévèrement la
population relativement mieux intégrée, qui était donc en mesure de prouver
la durée de son séjour, de celle qui avait toujours été dans une situation
plus précaire. Cette distinction sera présente même à l’intérieur des familles,
dont tous les membres n’ont pas pu obtenir la régularisation de leur situation
migratoire. De la sorte, encore une fois, le renforcement de la frontière va
creuser des clivages entre ceux du Nord et ceux du Sud, mais encore davantage
entre ceux qui pourront traverser librement « la ligne » et ceux qui resteront
enfermés dans la clandestinité.
Or, ce n’est qu’au début des années 90 que les mesures matérielles de
contrôle de la frontière s’intensifient : la construction d’un mur frontalier
(8) Pendant cette période entre 1990 et 1993 (8) est profondément gravée dans la mémoire des
ont été construits les habitants de la région, non seulement parce que ce mur a signifié la
14 miles de mur allant de
l’océan Pacifique transformation dramatique de leur paysage quotidien, mais aussi parce qu’il
jusqu’aux limites de la a marqué le début d’une dangereuse augmentation des attitudes xénophobes
ville de Tijuana. dans la région.
La proposition de loi 187, présentée dans l’Etat de Californie en 1994,
s’inscrit dans le prolongement de cette tendance générale : ce texte de loi
proposait la suppression du droit d’accès aux services de santé et d’éducation
(9) Le scrutin relatif à
aux enfants des immigrés qui ne pourraient pas prouver la légalité de leur
l’approbation ou rejet de
la Proposition de loi 187 séjour (9). La loi imposait au personnel des services éducatifs et sanitaires
a eu lieu en novembre la déclaration de toute personne « dont on puisse raisonnablement
1994. Cf. « Una soupçonner un statut illégal ». De la sorte, l’expression des attitudes
propuesta indecorosa » in
Signos, nº 10, déc. 1994, discriminatoires, tel le refus de services publics en fonction de l’apparence,
p. 25-28. serait autorisée (voire encouragée) par la loi. Même si cette loi n’a jamais
222 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Dix années à franchir les frontières : la région Tijuana-San Diego vue en perspective
été rendue exécutoire, pendant la période où elle a été promue par le
gouverneur de Californie, les attitudes xénophobes ont connu une
augmentation constante dans la région frontalière.
Ainsi, par exemple, Mary raconte : « Quand ma fille avait deux ans [1994],
en essayant de traverser la frontière – légalement – l’agent d’immigration
a demandé à ma fille si nous étions vraiment ses parents... Mais il lui a fait
peur, alors au lieu de répondre elle s’est mise à pleurer. On nous a fait
descendre de la voiture, on a inspecté jusqu’au plus petit recoin de la voiture,
on nous a arrêtés pendant plus de deux heures. Finalement on nous a laissé
partir sans rien dire… On a été choqués, avant ce type de choses ne se passait
jamais. »
Or, c’est probablement l’Operation Gatekeeper qui a eu les conséquences
les plus tragiques dans la région. Le renforcement du contrôle frontalier
dans les 14 miles les plus proches de l’océan a forcé les migrants à franchir
la ligne plus à l’est, à travers le désert. La conséquence – prévisible – la plus
immédiate a été l’augmentation dramatique du nombre de personnes
décédées au cours de leur effort pour atteindre « l’autre côté ». Ainsi, depuis
le début de l’Operation Gatekeeper, autour de 3 700 migrants ont trouvé
la mort. Ce chiffre – avec de légères variations – est toujours à la hausse :
rien qu’entre le 1er octobre 2005 et le 15 septembre 2006, 426 personnes
ont perdu la vie en essayant de franchir la frontière (10). (10) Santibañez, Jorge,
Une autre conséquence du déplacement du flux migratoire vers le désert Rafael Fernández de
Castro et Rodolfo Tuirán,
a été l’augmentation des tarifs des passeurs, qui sont passés d’environ « El muro en la frontera
300 dollars en 1995 jusqu’à environ 2 500 dollars en 2005 (11). De la sorte, México-Estados Unidos :
les passeurs traditionnels, issus des communautés d’origine des migrants – las consecuencias para
México », in Agencia de
et donc migrants eux-mêmes, avec une expérience plus importante – se sont noticias de ciencia y
vu arracher progressivement cet intéressant business par les mafias locales. tecnología del Consejo
« Avant, raconte Mary, les amis, la famille ou les connaissances qui voulaient Nacional de Ciencia y
Tecnología, disponible en
traverser la frontière arrivaient d’abord chez ma belle-mère. Alors ils ligne dans
appelaient le coyote [passeur] et il venait les chercher, il leur demandait [Link]/comuni
où ils voulaient aller, ils se mettaient d’accord. C’était des gens qu’on cacion/agencia/notas/vige
ntes/[Link],
connaissait bien. Cela n’était pas vraiment dangereux. » consulté en avril 2007.
Pour terminer, il convient d’évoquer les conséquences que les attaques
(11) Idem.
terroristes du 11 Septembre 2001 ont eu sur la région frontalière. Certes,
le jour-même des attentats, les événements ont probablement été vus à San
Diego comme partout ailleurs aux Etats-Unis. Cependant, cette date a
marqué un virage profond dans la stratégie états-unienne, qui n’envisage
plus le contrôle des frontières comme une question uniquement liée à la
migration clandestine et au trafic de drogues, mais qui y voit aussi un enjeu
de sécurité nationale. En effet, à partir du 11 Septembre, les négociations
binationales sur d’éventuelles réformes migratoires ont été suspendues, et
le contrôle de la frontière – transféré au Departement of Homeland Security
créé à cette moment-là – a transformé le rapport entre ceux qui traversent
et les agents du contrôle frontalier. Gloria explique : « Le 11 Septembre on
Critique économique n° 25 • Automne 2009 223
Olga Odgers
était tous très surpris, mais quand on voyait les images à la télé c’était comme
si on regardait un film de science-fiction… Mais après, ici, la science-fiction
est devenue une réalité ! On peut la voir tous les jours dans les longues files
d’attente, dans la révision exhaustive des voitures qui traversent la ligne,
dans la cruauté des agents de la police frontalière, etc. »
Un regard porté vers l’avenir
Comme on l’a vu, le durcissement de la frontière n’a pas empêché la
circulation légale ni la circulation clandestine : malgré l’augmentation du
contrôle frontalier, les flux migratoires – légaux et clandestins – n’ont pas
diminué. Cependant, le coût du fonctionnement de ce système ne cesse
d’augmenter : la construction du mur a nui aux rapports quotidiens entre
les frontaliers ; le temps d’attente pour traverser légalement la frontière a
augmenté sensiblement ; les tarifs des passeurs augmentent et donnent un
nouvel élan au business du trafic de personnes ; et le nombre de décès de
migrants est à la hausse. Cette situation, déjà paradoxale, devient encore
plus absurde depuis la perspective des frontaliers. En effet, à leurs yeux,
comme nous l’avons montré plus haut, il est clair que ce qui produit la
circulation, c’est la contiguïté de deux espaces différenciés. Dans la mesure
où la frontière est renforcée, les différences s’approfondissent, et la circulation
devient plus importante. Ainsi, en figeant les différences, la frontière produit
la circulation au lieu d’empêcher les passages. Rien ne semble augurer que
cette situation puisse se transformer à l’avenir.
De la sorte, l’avenir de cette région est perçu par ses habitants comme
le développement d’une ville asymétrique dont les habitants n’ont pas tous
le droit de circuler et dont la logique de ghetto sera à l’origine d’un nombre
important de décès. A l’avenir encore plus qu’aujourd’hui, la frontière
continuerait à diviser les individus, notamment ceux qui circulent librement
d’avec ceux qui n’ont pour horizon de vie – et parfois de mort – qu’une
interminable grille rouillée.
224 Critique économique n° 25 • Automne 2009
Critique économique
Rédaction
1, rue Hamza, Agdal, Rabat, Maroc
Tél. : (212) (0) 661 22 72 21
E-mail : elaoufi@[Link]
Note aux auteurs
● Format
– Article : 40 à 60 000 signes (notes et bibliographie comprises).
– Notes de lecture : environ 3 000 signes.
● Texte courant
– Police : Garamond, corps 12, interligne simple, justifié.
– Retrait de 1,25 pour la première ligne de paragraphe.
● Titres
– Premier titre (corps 12, gras, sans retrait).
– Deuxième titre (corps 12, gras, retrait).
– Troisième titre (corps 12, gras italique, retrait).
● Références
– Citations (auteur, ou auteur et auteur, ou auteur et al., année de publication).
– Notes de bas de page (corps 10, interligne simple, justifié).
● Bibliographie
– Aglietta M. (1976), Régulation et crise du capitalisme, Calmann-Lévy, Paris.
– Alchian A., Demsetz H. (1972), « Production, Information Costs and Economic
Organization », American Economic Review, 62, p. 777-795.
● Soumission
– Les articles reçus sont soumis à deux référés anonymes. Les notes de lecture sont
examinées par le comité de rédaction de la revue.
– Les textes sont adressés à la revue au format rtf avec :
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résumé, les mots-clés, la classification JEL, l’adresse et les références professionnelles de(s)
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et la classification JEL.
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Dossier de presse 55/1999
N° Dépôt légal 51/2000
ISSN 1114-2790
Critique économique Critique économique
❏ Introduction à l’analyse des économies frontalières. Eléments pour un programme
de recherche transdisciplinaire
Noureddine El Aoufi et Michel Peraldi
Dixième année • Automne 2009
❏ Intégration productive transfrontalière ou reproduction d’un rapport de sous-traitance.
Les confectionneurs tangérois
Alain Piveteau
❏ De nouveaux lieux-frontières au Maroc. La production d'espaces compétitifs pour l'entreprise
Jean-Luc Piermay
❏ Le Souss, ou la marginalité utile. Réseaux et configuration territoriale
Sabine Planel
❏ Stratégies des firmes multinationales et logiques de mobilisation des ressources
Frontières profitables
en main-d’œuvre au Maroc
Dounia Rabhi
❏ La gestion de l’altérité dans le contexte des délocalisations au miroir de quelques histoires de vie
Les économies de
Brahim Labari
❏ Affranchissement et exception au cœur des frontières profitables. Le cas des zones franches
d’exportation industrielle en Amérique centrale
voisinage inégal
Delphine Mercier
❏ Les routes de la mondialisation ont aussi des frontières !
Critique économique
Olivier Pliez
Sous la direction de Noureddine El Aoufi
❏ Entre Nador et Melilla, une frontière européenne en terre marocaine.
et Michel Peraldi
Analyse des relations transfrontalières
Mimoun Aziza
❏ Oujda-Maghnia, au-delà des frontières politiques. La contrebande, un secteur économique
transnational
Nabila Moussaoui
❏ La contrebande transfrontalière féminine des marchandises entre le Cameroun et le Nigéria
Djanabou Bakary
❏ Des voisins très proches : le local et le global dans l’espace transfrontalier Mexique-Etats-Unis
Alfredo Hualde Alfaro
25
❏ Travailler à la frontière mexicaine : l’adaptation des ménages aux spécificités de l’emploi frontalier
Marie-Laure Coubès
❏ Tijuana, un pari sur la frontière. Note de terrain
25
Irina Georgieff
❏ Dix années à franchir les frontières : la région Tijuana-San Diego vue en perspective
Olga Odgers
Dixième année • Automne 2009 • 50 Dh