Critique économique Critique économique
Dix-neuvième année • Printemps 2018
Afrique : richesse et pauvreté
❑❑ Introduction : L’Afrique, ses richesses, sa pauvreté
Mohammed Benlahcen Tlemçani, Noureddine El Aoufi
❑❑ L’industrialisation : un impératif pour le développement de l’Afrique
Fathallah Oualalou
❑❑ L’harmonisation de la protection effective en Afrique de l’Ouest : le cas du Niger
Abdo Hassan Maman
❑❑ Estimation de l’efficacité technique des producteurs vivriers dans la zone UEMOA
Ichaou Mouniro, Géro Fulbert Amoussouga
❑❑ Commerce extérieur et croissance agricole dans les pays en voie de développement :
le cas du Bénin
Laurent Oloukoï
❑❑ La professionnalisation des formations universitaires en Afrique francophone :
une nécessité pour le développement
Ibrahim Chitou
❑❑ Capital humain et exigences du développement économique moderne :
Critique économique
quelles innovations pour quelles actions en Afrique ?
Zino Khelfaoui
❑❑ Contraintes et perspectives de l’intégration économique en Afrique
Alfredo Suarez
❑❑ La diversification des partenaires en Afrique est-elle une opportunité pour
un nouveau départ ?
Hicham Hafid , M’hammed Echkoundi
❑❑ Analyse des interactions entre croissance économique, transformation structurelle
et pauvreté
Mamane Tarno
❑❑ La présence bancaire marocaine en Afrique : évaluation et perspectives
Marouane Hatim
37 37
Dix-neuvième année • Printemps 2018 • 50 Dh
Critique économique Critique économique
Rédaction
Revue trimestrielle Tél. : (212) (0) 661 22 72 21
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L’équipe Directeur Note aux auteurs
Noureddine El Aoufi Format
– Article : 40 à 60 000 signes (notes et bibliographie comprises).
Comité de rédaction – Notes de lecture : environ 3 000 signes.
Texte courant
Safae Aissaoui
Université Hassan II de Casablanca – Police : Garamond, corps 12, interligne simple, justifié.
– Retrait de 1,25 pour la première ligne de paragraphe.
([Link]@[Link])
Titres
Najib Akesbi – Premier titre (corps 12, gras, sans retrait).
Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II, Rabat – Deuxième titre (corps 12, gras, retrait).
([Link]@[Link]) – Troisième titre (corps 12, gras italique, retrait).
Nadia Benabdeljlil Références
Université Mohammed V de Rabat – Citations (auteur, ou auteur et auteur, ou auteur et al., année de publication).
(nadiab@[Link]) – Notes de bas de page (corps 10, interligne simple, justifié).
Bibliographie
Noureddine El Aoufi
– Aglietta M. (1976), Régulation et crise du capitalisme, Calmann-Lévy, Paris.
Université Mohammed V de Rabat
– Alchian A., Demsetz H. (1972), « Production,Information Costs and Economic Organization »,
([Link]@[Link]) American Economic Review, 62, p. 777-795.
Saïd Hanchane Soumission
Ecole de Gouvernance et d’Economie de Rabat – Les articles reçus sont soumis à deux référés anonymes. Les notes de lecture sont
([Link]@[Link]) examinées par le comité de rédaction de la revue.
– Les textes sont adressés à la revue au format rtf avec :
Nicolas Moumni • une première page de garde où figurent le titre de l’article, le nom de(s) l’auteur(s),
Université de Picardie Jules Verne, France le résumé,les mots-clés,la classification JEL,l’adresse et les références professionnelles
([Link]@[Link]) de(s) l’auteur(s) ;
Redouane Taouil • une seconde page, anonyme, où ne figure que le titre de l’article, le résumé, les mots-clés
et la classification JEL.
Université de Grenoble Alpes, France
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Ce numéro a été publié avec le concours du ministère de la Culture Dossier de presse : 55/1999 • Dépôt légal : 51/2000 • ISSN : 1114-2790
Ce numéro a été publié avec le concours du ministère de la Culture
Royaume du Maroc
Couverture : Souad Benabdellah
Ministère de la Culture
Royaume du Maroc
Et de l’Office chérifien des phosphates Ministère de la Culture
Et de l’Office chérifien des phosphates
N° 37 • Printemps 2018
Critique économique • n° 37 • Printemps 2018
Afrique : richesse et pauvreté
sommaire
Introduction : l’Afrique, ses richesses, sa pauvreté
Mohammed Benlahcen Tlemçani, Noureddine El Aoufi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
L’industrialisation : un impératif pour le développement de l’Afrique
Fathallah Oualalou . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
L’harmonisation de la protection effective en Afrique de l’Ouest :
le cas du Niger
Abdo Hassan Maman . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17
Estimation de l'efficacité technique des producteurs vivriers dans la
zone UEMOA
Ichaou Mouniro, Géro Fulbert Amoussouga . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35
Commerce extérieur et croissance agricole dans les pays en voie de
développement : le cas du Bénin
Laurent Oloukoï . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 53
La professionnalisation des formations universitaires en Afrique
francophone : une nécessité pour le développement
Ibrahim Chitou . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69
Capital humain et exigences du développement économique
moderne : quelles innovations pour quelles actions en Afrique ?
Zino Khelfaoui . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 85
Contraintes et perspectives de l’intégration économique en Afrique
Alfredo Suarez . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 101
La diversification des partenaires en Afrique est-elle une opportunité
pour un nouveau départ ?
Hicham Hafid, M’hammed Echkoundi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117
Analyse des interactions entre croissance économique, transformation
structurelle et pauvreté
Mamane Tarno . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 131
La présence bancaire marocaine en Afrique : évaluation et perspectives
Marouane Hatim . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 1
Introduction
L’Afrique, ses richesses, sa pauvreté
Avec 1,2 milliard d’habitants en 2017, l’Afrique est le deuxième continent Mohammed
le plus peuplé après l’Asie et représente 16,4 % de la population mondiale. Benlahcen
D’après les estimations de l’INED, la population du continent devrait Tlemçani *
avoisiner les 2,5 milliards en 2050 et pourrait quadrupler pour atteindre
Noureddine
4,4 milliards en 2100. Alors qu’un homme sur six vit aujourd’hui en
El Aoufi **
Afrique, plus d’un sur trois y vivrait dans un siècle, l’Afrique est considérée
* Laboratoire Economie
comme le continent le plus pauvre du monde, alors que, paradoxalement,
du développement,
elle est dotée de richesses considérables. Outre la qualité de sa démographie, Rabat, Maroc
les terres arables encore inexploitées ne sont pas négligeables, et le sous-sol (mbenlahcen@[Link])
recèle des ressources abondantes et très diversifiées. ** Laboratoire Economie
Au plan économique, l’Afrique reste confrontée à des enjeux de taille. du développement,
Toutefois, nombreux sont les experts qui font aujourd’hui le constat que, Rabat, Maroc
([Link]@
après des années d’évolution lente, l’Afrique se trouve sur un sentier de [Link])
croissance accélérée.
Le présent numéro de Critique économique consacré aux économies
africaines a pour objectif, non pas d’établir un « état des lieux » exhaustif,
mais d’ouvrir le débat sur les problèmes structurels, à la fois historiques et
institutionnels, qui continuent de peser sur leur développement et aussi et
surtout d’explorer les tendances à l’œuvre, les perspectives d’évolution, les
facteurs de changement, bref, de décrypter les potentiels d’émergence dont
témoigne aujourd’hui la concurrence qui bat son plein au niveau mondial
autour de ses richesses. L’objectif de ce numéro introductif est d’inviter les
économistes africains (ils sont légion) à repenser le développement de leur
continent à la fois comme totalité (l’Afrique) et comme parties (les Etats
africains) et à suggérer une conception du développement fondé sur le
principe d’émancipation (à commencer par l’émancipation intellectuelle) et
sur une mobilisation efficiente de ses richesses, matérielles et immatérielles,
réelles et potentielles permettant de s’affranchir, de façon irréversible, de la
pauvreté.
Les auteur(e)s des articles qui le composent sont en majorité des
universitaires spécialistes de l’Afrique, le parti délibérément pris étant de
tenter d’identifier les facteurs de développement et de progrès de l’Afrique,
sans nier les problèmes mais en refusant d’en faire une fatalité.
L’industrialisation est, d’abord, un enjeu primordial au regard des
objectifs du développement. Compte tenu de la variété de leurs profils, les
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 3
Mohammed Benlahcen Tlemçani, Noureddine El Aoufi
54 pays africains devront emprunter des trajectoires différentes des processus
d’industrialisation du passé. Ensuite, l’industrialisation ne reposera pas
uniquement sur le secteur manufacturier qui, à 11 % du PIB du continent,
reste de taille modeste. Enfin et surtout, l’industrialisation de l’Afrique sera
aussi tributaire des entreprises privées qui connaissent un dynamisme sans
précédent.
Comme le souligne Fathallah Oualalou, « l’industrialisation est un
impératif pour le développement de l’Afrique » qui demeure dramatiquement
sous-industrialisée. C’est même la cause essentielle de son retard. Alors
que la population africaine dépasse 1 milliard d’habitants, la production
manufacturière du continent atteint à peine 1,1 %. La part des exportations
manufacturières de l’Afrique dans le monde est inférieure à 1 %, contre
16 % pour l’Asie de l’Est. On a même constaté que, durant cette décennie
de croissance, les activités manufacturières à forte intensité de main-d’œuvre
ont reculé en Afrique de 23 à 20 % du fait du poids des ventes de matières
premières.
L’auteur fait remarquer que la structure des systèmes productifs révèle la
prédominance du secteur des services, dont plus de 50 % appartiennent au
secteur informel, alors que l’agriculture représente plus de 22 % du PIB et
absorbe la grande majorité de la main-d’œuvre. Le transfert de la main-d’œuvre
excédentaire du monde rural vers la ville n’a pas favorisé l’industrialisation des
pays africains, comme ce fut le cas pour les pays développés.
L’industrialisation en Afrique ne peut être isolée du processus de
développement dans son ensemble. Les politiques industrielles en Afrique
doivent prendre appui sur les externalités positives liées aux intégrations
régionales existantes (ou à créer), afin d’agglomérer les marchés domestiques
et d’harmoniser les politiques commerciales des Etats dans le cadre d’une
logique régionale. Il est important aussi que les pays africains s’ouvrent sur
des processus de délocalisation des industries provenant des pays aussi bien
asiatiques (Chine et Japon) qu’européens.
L’industrialisation en Afrique de l’Ouest est l’objet de l’article de Abdo
Hassan Mamane (L’harmonisation de la protection effective en Afrique de
l’Ouest : le cas du Niger). A l’instar des autres pays ouest-africains, qui ont
opté, dans les années 60, pour le modèle de substitution aux importations,
le Niger ne montre aucun signe de rattrapage économique, et les inégalités
sociales, en termes de répartition des fruits de la croissance, tendent à se
creuser dans un contexte marqué par le chômage réel et déguisé. Cette
politique assimilée au protectionnisme à tout prix n’a pas donné de résultats,
car l’industrie nigérienne, qui a bénéficié d’importantes incitations grâce à des
avantages douaniers et fiscaux issus des codes des investissements, demeure
encore surprotégée et inefficace, ce qui s’est traduit par un ralentissement
de l’évolution du secteur nigérien des industries manufacturières. Selon
l’auteur, la stratégie de développement industriel fondée sur le seul marché
domestique est vouée à l’échec. Les débouchés pour les produits industriels
4 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Introduction : l’Afrique, ses richesses, sa pauvreté
sont restreints. Les producteurs ne révèlent pas leurs véritables contraintes
aux pouvoirs politiques et ont tendance plutôt à les surestimer pour pouvoir
remplir sans risque les objectifs qui leur ont été fixés. Cette asymétrie de
l’information, associée à leur position de monopole, conduit à l’inefficacité
de la protection différenciée. La condition de l’efficacité industrielle au Niger
passe, nécessairement, par la mise en place d’une structure harmonisée de
l’incitation.
Comme l’industrie, l’agriculture joue un rôle non négligeable dans la
croissance économique des pays africains. De fait, le secteur agricole occupe
une place dominante en termes d’emplois et de création de richesse, mais
comme les résultats des investissements dans ce secteur ne s’obtiennent
qu’à moyen ou long terme, il attire peu les capitaux étrangers privés et
publics. Avec une démographie galopante et compte tenu des changements
climatiques, les moyens agricoles traditionnels ne sont plus en mesure de
couvrir les besoins de la population et de réduire le déficit alimentaire.
Dans la même perspective, Ichaou Mounirou et Géro Fulbert Amoussouga
(Estimation de l’efficacité technique des producteurs vivriers dans la zone
UEMOA) montrent que dans l’ensemble des pays de l’Union économique
et monétaire ouest-africaine (UEMOA), l’agriculture est prépondérante et
constitue la base de l’économie, employant environ 65 % de la population
et contribuant à hauteur de 3 000 milliards de FCFA à la constitution du
PIB de la zone. Les auteurs proposent d’estimer une frontière de production
stochastique et de mesurer l’efficacité technique à partir d’un échantillon
de panel cylindré de productions vivrières de 1961 à 2013, en utilisant le
modèle à effet aléatoire. Les résultats de l’estimation par la méthode des
moindres carrés généralisés (GLS) montrent que le facteur travail influence
plus les productions vivrières. La variabilité des changements climatiques (la
pluviométrie) est très forte sur les productions vivrières. Dans cette zone, les
producteurs vivriers opèrent en dessous de leurs potentialités de production,
avec une efficacité moyenne de 35 %. En termes de distribution des indices
d’efficacité technique par pays, le Togo occupe la première place avec une
moyenne de 60 % contre une efficacité moyenne de 14 % pour le Niger et
le Mali. En dépit des potentialités agro-écologiques dont dispose la région,
les productions vivrières sont loin de couvrir les besoins alimentaires des
populations. Face à cette situation, la maîtrise de l’eau et le financement
de l’entreprenariat agricole sont une priorité institutionnelle et politique à
même d’amorcer une véritable révolution verte durable.
Laurent Oloukoï (Commerce extérieur et croissance agricole dans les
pays en voie de développement : le cas du Bénin) interroge le lien entre le
commerce extérieur et la croissance agricole au Bénin. Il estime les élasticités
du commerce extérieur agricole, d’une part, et analyse l’impact du niveau
du commerce sur la croissance du PIB agricole, d'autre part. Le modèle de
Thirlwall est utilisé à cet effet. L’originalité de ce modèle réside dans le fait
qu’il introduit un aspect dynamique dans l’analyse du commerce extérieur.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 5
Mohammed Benlahcen Tlemçani, Noureddine El Aoufi
Ce modèle s’appuie sur trois équations relatives au commerce extérieur : la
fonction de demande nationale d’importation, la fonction d’offre d’exportation
et l’équation d’équilibre extérieur. Au vu des résultats, il ressort principalement
que le Bénin n’est pas encore arrivé à atteindre le seuil critique de croissance
agricole où le niveau du commerce extérieur serait une contrainte. Laurent
Oloukoï suggère, au delà des politiques de production, que le Bénin vise à
améliorer son commerce extérieur agricole par le développement de techniques
commerciales appropriées permettant d’augmenter l’offre d’exportation.
L’éducation est un objectif primordial pour le développement en Afrique.
Ibrahim Chitou (La professionnalisation des formations universitaires en
Afrique francophone : une nécessité pour le développement) souligne l’apport
des formations universitaires professionnelles aux méthodes d’enseignement
« classiques », eu égard, notamment, à un continent où la croissance
démographique a tendance à peser sur la culture de l’université de masse,
budgétivore et peu efficace au regard de l’impératif du développement. L’auteur
considère que les formations universitaires professionnelles sont exigeantes en
termes de moyens conséquents qui, généralement, font souvent défaut aux pays
subsahariens francophones. Or, ces formations ont un caractère structurant et
sont un vecteur de développement. Leur promotion peut, dès lors, ouvrir de
nouvelles perspectives en termes d’innovations organisationnelles dans tous
les domaines socio-économiques. Mais cette promotion n’est possible que si
des efforts sont portés sur le triptyque organisation/infrastructure/pédagogie
dans une démarche de reconfiguration du système d’enseignement classique
autour du projet de développement. Ce dernier doit lui-même être sous-tendu
par une culture de la performance. La professionnalisation des formations
universitaires a pour caractéristique de mettre l’accent sur les capacités et les
compétences des apprenants afin de leur permettre d’acquérir, au cours de
leurs formations, des comportements et des réflexes professionnels nécessaires
pour être rapidement opérationnels au sein du système économique. Elle est
un enjeu réel pour contenir le chômage de masse, accélérer le développement
renouvelé et maîtrisé en vue de réduire le niveau de la pauvreté.
C’est dans le même cadre conceptuel du développement de l’Afrique
que s’inscrit l’analyse de Zineddine Khelfaoui (Capital humain et exigences
du développement économique moderne : quelles innovations pour
quelles actions en Afrique ?) portant sur le rôle du capital humain dans le
développement. Selon l’auteur, la réflexion aujourd’hui engagée sur le rôle
du capital humain dans le développement doit faire un détour par la notion
de territoire. Le développement économique en Afrique est, aujourd’hui,
réexaminé à la lumière des nouvelles problématiques territoriales et des
enjeux posés par la globalisation économique et ses incidences en termes de
recomposition des échanges.
L’auteur insiste sur la nécessité de l’innovation sociale. Le développement
économique en Afrique ne peut se détourner de cette perspective qui oblige les
acteurs politiques et économiques à la construction de relations plus complètes,
6 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Introduction : l’Afrique, ses richesses, sa pauvreté
à la transparence des actions publiques et à l’incitation à la performance par la
valorisation des compétences et des liens sociaux. La lutte contre les inégalités,
contre les discriminations et la pauvreté sont autant d’enjeux cruciaux. Cela
oblige à penser le développement économique dans une vision de cohérence
sociale si l’on ne veut voir croître les pressions migratoires et les distorsions
économiques. Les enjeux sont ainsi immenses pour l’Afrique et pour des
populations en mal d’insertion dans leur territoire. La cohésion sociale est
bien une condition de l’accumulation à moyen et à long terme. Cette variable
doit nécessairement être prise en compte dans le calibrage des projets et dans
le dimensionnement des investissements publics ou privés.
La prise en compte du capital humain est une donnée structurelle
de l’intégration économique en Afrique. Le travail d’Alfredo Suarez
(Contraintes et perspectives de l’intégration économique en Afrique) analyse
les spécificités de l’intégration économique en Afrique au XXIe siècle et
démontre que l’avenir de l’intégration africaine dépend de l’investissement
en capital humain. Celui-ci permet de maîtriser le savoir et la technologie
nécessaires pour une insertion internationale efficace et dans les conditions
de concurrence changeantes des structures de production mondiales.
La question centrale de l’économie mondiale contemporaine a trait à
la redéfinition dans chaque pays, avec ses particularités, d’une stratégie de
développement appropriée et intégrée de façon efficace dans les réseaux
internationaux. Force est de constater que le potentiel africain pouvant
engendrer des chaînes de valeurs ajoutées à travers le continent n’a pas encore
été libéré.
Trois orientations semblent essentielles pour accélérer ce processus.
D’abord, admettre qu’il n’y a pas de contradiction entre intégration
régionale et intégration au système multilatéral. Ces deux processus se sont
progressivement imbriqués et sont devenus largement complémentaires.
Ensuite, l’élimination des barrières au commerce intra-régional doit inciter
les entrepreneurs africains à réorienter leurs investissements et à renforcer
leurs partenariats. Le secteur privé est un acteur indispensable dans une
stratégie de développement régional. Enfin, il est essentiel de façonner un
leadership crédible afin de conforter les efforts d’intégration.
Les relations économiques entre l’Afrique et les pays industrialisés
(les relations Nord-Sud) n’ont pas aidé les pays du continent à sortir
de la dépendance vis-à-vis de l’exportation des matières premières et de
l’importation des produits manufacturés. De même, les relations politiques,
schématisées par la « bonne gouvernance » et les conditionnalités de la
dette, ont privé les Etats africains des marges de manœuvre politique et
économique pour élaborer de véritables stratégies de développement.
Avec l’arrivée de nouveaux « pays émergents » (BRICS) et leurs intérêts
pour le continent africain, on assiste à l’émergence de nouvelles pratiques de
coopération et, partant, à de nouvelles formes de partenariat se démarquant
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 7
Mohammed Benlahcen Tlemçani, Noureddine El Aoufi
du partenariat « classique ». Ceci se traduit par une diversification des
sources de financement du développement.
Hicham Hafid et M’hammed Echkoundi (La diversification des partenaires
en Afrique est-elle une opportunité pour un nouveau départ ?) considèrent
que la diversification des partenaires en Afrique est une opportunité.
Toutefois, cette diversification est à double tranchant en ce qu’elle présente à
la fois des avantages et des risques. Les pays africains doivent se doter d’une
stratégie à l’égard des anciennes et nouvelles puissances. D’où la définition
des priorités nationales de développement et la mise en place de stratégies
industrielles visionnaires permettant de doter les entreprises locales de moyens
leur permettant de s’insérer dans les chaînes de valeur régionales et mondiales
et transformer ainsi les avantages comparatifs en avantages compétitifs. De
même, il incombe aux pays africains de veiller à ce que les termes de la
coopération soient clairement définis et équitables, d’harmoniser les politiques
régionales et d’adopter une approche intégrée et ciblée vis-à-vis des partenaires.
Le rôle de la croissance économique à long terme en faveur de la
réduction de la pauvreté est unanimement reconnu. Mais l’évolution de
ces variables, observée ces dernières années en Afrique, incite à la réserve.
En effet, en dépit d’un taux de croissance économique réel de plus de 5 %
en moyenne par an de 2000 à 2014, cette région continue d’enregistrer un
nombre de pauvres sans cesse croissant. Ce paradoxe suscite aussi bien des
interrogations sur les prédictions des théories économiques qu’un doute sur
l’efficacité des politiques publiques.
Mamane Tarno (Analyse des interactions entre croissance économique,
transformation structurelle et pauvreté) s’est fixé comme objectif dans son
article d’élucider ce paradoxe dans les pays d’Afrique subsaharienne, en
s’appuyant sur les fondements de la transformation structurelle. Partant
de ces enjeux et implications, il montre que c’est cette transformation
que les politiques publiques doivent viser si tant est que la volonté des
gouvernements est non seulement d’inverser les courbes de la pauvreté et du
chômage, mais aussi d’avoir une croissance optimale et inclusive.
Last but not least, la contribution de Marouane Hatim (La présence
bancaire marocaine en Afrique : évaluation et perspectives) apporte quelques
éléments d’analyse relatifs à la présence des banques marocaines en Afrique.
En une décennie, celles-ci ont développé considérablement leurs activités sur
le continent qui représente un marché potentiel et une source de rentabilité
supplémentaire. Mais si l’activité bancaire africaine des groupes marocains
représente aujourd’hui 13 % du produit net bancaire global du secteur,
elle est appelée à se développer, mais cela n’interviendra pas sans la prise
en compte des risques induits. Enfin, l’investissement bancaire marocain
en Afrique ne peut s’inscrire dans l’efficacité et la durabilité que s’il est
intégré à une politique du commerce extérieur ouverte sur tous les secteurs
économiques.
8 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
L’industrialisation : un impératif
pour le développement de l’Afrique
Introduction Fathallah
Oualalou
Du début du XXIe siècle à 2014, la croissance économique a changé
Senior Fellow, OCP Policy
de rythme en Afrique. En moyenne, elle s’est située autour de 5 % par an Center, Maroc
durant plus d’une décennie. Un changement capital après quatre décennies ([Link]@[Link])
de stagnation, voire de recul. On se souvient du cri du cœur de René
Dumont dans les années 60 : « l’Afrique est mal partie ».
Dans cet article, je me propose de relever que cette croissance est
qualitativement toute relative du fait de la faiblesse de la place des activités
manufacturières en Afrique. Je me référerai aux différents exemples
d’industrialisation dans le monde pour déboucher sur la nécessité de
promouvoir l’industrialisation du continent africain, clé de son développement.
Une croissance qualitativement limitée à cause de l’absence
d’activités industrielles
En 2010, cette moyenne de 5 % a été confirmée malgré l’essoufflement
des économies occidentales qui affrontaient alors les effets de la crise
mondiale de 2008. Ce réveil des économies africaines a amené des analystes
à considérer que le XXIe siècle allait être celui de l’Afrique.
Quelques nuances s’imposent, cependant :
– Cette croissance des économies africaines provient surtout de la hausse
de la demande en hydrocarbures et en matières premières provenant des
nouvelles économies motrices, notamment la Chine, et dans le sillage de
l’élan des économies émergentes (les BRICS). Elle est due, donc, à l’intérêt
de la Chine pour l’Afrique et ses ressources naturelles, intérêt qui s’est traduit
par l’expansion des flux financiers publics et privés entre la Chine et les pays
africains.
– La Chine est désormais le premier partenaire économique du
continent africain, qui est devenu l’objet de compétitions entre la Chine,
l’Occident (USA et anciennes métropoles coloniales), le Japon et même des
pays émergents comme l’Inde et le Brésil.
– Cette nouvelle croissance africaine est nécessairement différenciée.
Elle concerne surtout les pays producteurs d’hydrocarbures et de matières
premières : Afrique du Sud, Angola, Nigéria, etc., même si ses effets ont
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 9
Fathallah Oualalou
rayonné sur une bonne partie du continent. C’est une croissance rentière qui
rappelle celle des pays pétroliers dans la région MENA.
– Cette dynamique de croissance a permis à certains pays d’améliorer
leurs performances économiques grâce à la réalisation de réformes quand à
la gouvernance politique et/ou économique : l’Ethiopie, le Ghana, la Côte
d’Ivoire, les Iles Maurice, le Sénégal, pays non pourvus de matières premières
abondantes. Au nord de l’Afrique, c’est l’effet bénéfique des réformes qui a
permis au Maroc d’améliorer ses performances durant la première décennie
du siècle.
– Enfin, la progression démographique, engendrant l’accélération
de l’urbanisation et l’émergence d’une classe moyenne, a contribué aussi
à alimenter la dynamique de cette croissance et à favoriser un début de
diversification des tissus productifs. Elle a engendré par ailleurs de nouvelles
revendications partout en Afrique pour un développement inclusif et une
meilleure répartition des richesses et des revenus.
La baisse du rythme de la croissance économique chinoise à partir de
2014 s’est traduite par la réduction de la demande en hydrocarbures et
en matières premières et nécessairement par la chute de leurs prix. Une
conséquence néfaste pour les économies africaines rentières dont le rythme
de croissance s’est réduit en moyenne de plus de 2 points. A nouveau, les
gouvernements se sont orientés vers l’endettement pour financer les projets
d’infrastructure et les politiques publiques. Ce repli de la croissance interpelle
pour un changement de modèle de développement, la diversification du tissu
de production et l’ouverture sur l’industrialisation du continent.
C’est clair, le continent africain est dramatiquement sous-industrialisé.
C’est même la marque essentielle de son sous-développement. Alors que la
population africaine dépasse un milliard d’habitants (15 % de la population
mondiale), la production manufacturière du continent ne dépasse pas 1,1 %.
La part des exportations manufacturières de l’Afrique dans le monde est
inférieure à 1 %, contre 16 % pour l’Asie de l’Est. On a même constaté
que durant cette décennie de croissance, les activités manufacturières à forte
intensité de main-d’œuvre ont reculé en Afrique de 23 à 20 % du fait de la
prédominance des ventes des matières premières. L’activité manufacturière en
Afrique subsaharienne est, par ailleurs, directement liée aux matières premières,
notamment agricoles, à l’exception d’un petit nombre de pays, l’Afrique du
Sud surtout et les Iles Maurice. Au nord de l’Afrique, le Maroc, la Tunisie et
l’Egypte ont développé des industries d’exportation. L’Algérie a continué, par
contre, à protéger ses industries de substitution à l’importation. Au niveau
du continent dans son ensemble, 50 % des exportations sont directement
liées aux matières premières. Un exemple pour les pays producteurs de
cacao qui exportent des graines de cacao mais ne reçoivent que 4 % du prix
final d’une tablette de chocolat. C’est dire qu’en Afrique subsaharienne, à
l’exception majeure de l’Afrique du Sud, il n’y a pas de transformation des
matières premières. Et même durant la période de croissance 2000-2014, la
10 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
L’industrialisation : un impératif pour le développement de l’Afrique
valeur ajoutée manufacturière en Afrique a chuté de 12,8 à 10,5 % (selon la
CNUCED) alors que durant la même période, cette valeur ajoutée a augmenté
en Asie de 13 à 25 %, surtout en Chine, devenue l'atelier du monde.
La structure des systèmes productifs en Afrique révèle par ailleurs la
prédominance des services dont l’essentiel relève de l’informel (plus de
50 %), alors que l’agriculture représente plus de 22 % du PIB et absorbe
la grande majorité de la main-d’œuvre. Le transfert de la main-d’œuvre
excédentaire du monde rural vers la ville n’a pas favorisé l’industrialisation
des pays africains, comme cela s’est passé dans les pays développés.
Référence aux expériences d’industrialisation dans le monde
Il est toujours utile de se référer aux différentes expériences
d’industrialisation que le monde a connues depuis l’avènement du
capitalisme pour réfléchir sur les modalités et les approches d’un processus à
venir de l’industrialisation des pays africains.
1. La première référence est celle de l’Europe et, plus généralement, des
pays du Nord au premier rang desquels vient l’Angleterre, berceau de la
première révolution industrielle. Celle-ci a accompagné le développement
du capitalisme et a abouti à l’internationalisation de l’économie à travers le
commerce extérieur, les flux de capitaux et le phénomène de l’impérialisme
auquel ont été soumis l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine.
On a assisté, à partir de 1880, à un processus similaire dans le Japon de
l’ère Meiji, au moment où la Chine refusait de s’ouvrir, tournant le dos à
l’industrialisation et donc au développement.
Cette industrialisation, liée à la genèse du capitalisme, a été, dès le départ,
complexe et diversifiée, à la fois lourde et légère, ciblant à la fois le marché
local et le marché extérieur. Elle a été financée par des excédents provenant
du monde rural qui a connu, lui aussi, de grands progrès en matière agricole,
parallèlement à une urbanisation évolutive qui a bien accueilli la main-
d’œuvre disponible libérée par l’agriculture.
2. A la suite de la Seconde Guerre mondiale, une vague d’industrialisation
a déferlé sur le Sud-Est asiatique, sur le Japon dans les années 50, sur les
Quatre Dragons dans les années 70, sur la Chine dans les années 80 et sur
de nouveaux pays asiatiques (Vietnam, Indonésie, Malaisie) depuis 2000.
Il s’agissait au début d’industries d’exportation fondées sur l’utilisation
d’une main-d’œuvre à bas salaires. Plus tard, cette industrialisation s’est
complexifiée pour répondre aussi aux besoins des marchés locaux. Elle
a été alimentée, à côté des recettes provenant des exportations, par les
progrès réalisés par l’agriculture et l’apport décisif en matière d’éducation
et de formation. Elle a eu des prolongements autant au Japon que chez les
Dragons et en Chine grâce à la montée d’une industrie d’innovation de plus
en plus liée à la robotique et à la révolution numérique.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 11
Fathallah Oualalou
3. Le modèle soviétique a permis l’émergence d’une nouvelle forme
d’industrialisation, étatique, lourde et évoluant dans un cadre autarcique.
Certains pays dirigistes (l’Egypte de Nasser, l’Algérie de Boumediene) ont
adhéré à ce modèle. De même, en Amérique latine ou en Inde s’est développé
le modèle de l’industrie de substitution aux importations, entre les années
1930 et 1980. La mondialisation, avec comme conséquence l’ouverture des
frontières, a permis de relever les limites de ce type d’industrialisation.
Toutes ces expériences ont montré qu’il n’y a pas de développement
sans industrie. Un pays peut devenir riche sans s’industrialiser, mais c’est
l’industrie qui permet le développement.
L’Afrique est restée le seul continent en marge du mouvement
d’industrialisation, ce qui a approfondi sa dépendance et expliqué son sous-
développement. Plusieurs explications à cela :
– Les économies africaines sont restées après leurs indépendances des
économies de matières premières agricoles (coton, cacao) ou minières
(fer, cuivre, etc. et, plus tard, hydrocarbures) souvent liées aux anciennes
métropoles coloniales dans le cadre de rapports d’échange inégal.
– Les relations commerciales des pays africains avec les pays du Nord ont
confirmé cette spécialisation. Il s’agit d’accords de coopération signés avec la
CEE puis l’UE (Yaoundé, Lomé, euro-méditerranéen), d'accords de commerce
et de financement qui tournent le dos à tout processus de coproduction. Les
IDE en Afrique constituent ainsi à peine 5 % des IDE dans le monde.
– La taille des marchés internes des pays africains est restée singulièrement
restreinte. L’absence d’intégration réelle sur le plan régional a conduit à la
conception et l’exécution des politiques économiques dans le cadre de l’Etat-
nation, ce qui ne pouvait favoriser ni le transfert des capitaux étrangers, ni
un quelconque processus d’industrialisation.
– Les progrès de l’agriculture, notamment vivrière, sont restés limités
dans la plupart des pays africains et n’ont pas permis le transfert de capitaux
vers les villes, au moment où la progression démographique s’accélérait,
alimentant le phénomène d’une urbanisation rapide et sans développement,
une urbanisation sans industrialisation, des économies tertiairisées sans être
passées par le secondaire, avec un informel hypertrophié et improductif et un
chômage accompagné d'un sous-emploi abondant.
– La faiblesse de l’industrie en Afrique est liée aussi au manque de
compétitivité du fait des défaillances du système d’enseignement et de
formation, avec une main-d’œuvre disponible mais inadaptée, et à la
médiocrité des infrastructures, notamment dans les transports, la logistique,
la distribution d’eau et d’électricité. En Afrique subsaharienne, à peine
300 millions de personnes ont accès à l’électricité sur 915 millions d’habitants.
– La grande défaillance dans le domaine de la gouvernance peut être
illustrée par les incompétences des administrations, l’importance de la
corruption, la prédominance de la culture clientéliste et, parfois, l’instabilité
politique. Ces facteurs constituent des obstacles majeurs à l’investissement
12 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
L’industrialisation : un impératif pour le développement de l’Afrique
dans le cadre de la mondialisation, conduisant les pays à être mal classés
par Doing Business et donc mal préparés à des délocalisations d’industries
provenant des pays développés.
L’industrialisation de l’Afrique, une bataille gagnable
Dès 1989, l’ONU a pris conscience de ce grand manque d’activités
manufacturières en Afrique et a fait du 20 novembre une journée dédiée à
l’industrialisation de l’Afrique. Sans effet réel.
La question de l’industrialisation de l’Afrique doit tenir compte des
expériences et des modèles d’industrialisation que le monde a connus.
Mais elle doit aussi tenir compte du cadre historique du monde au
XXIe siècle : un monde globalisé, numérique et multipolaire, un monde
avec un Occident qui n’est plus en position de leadership exclusif sur les
plans géopolitique et économique, même s’il garde des atouts certains en
matière d’avancées technologiques, avec une Europe et un Japon vieillissants
démographiquement et à la croissance atone et une Chine qui redéploye son
modèle de développement pour le rattacher de plus en plus à son marché
local. Ce sont là des opportunités dont l’Afrique doit se saisir pour inaugurer
ses politiques industrielles.
L’amélioration des performances des économies africaines depuis le début
du XXIe siècle permet d’espérer l’émergence d’un élan industriel dans le
continent dans le cadre d’un redéploiement du modèle de développement
suscité par la baisse du prix des matières premières et de la demande,
notamment chinoise.
Par ailleurs, des réflexions sont aujourd’hui menées par plusieurs
institutions sur l’industrialisation nécessaire de l’Afrique (ONU, ONUDI,
BAD, CNUCED) et les think tanks, tels l’OCP Study Center et IPEMED.
Dans tous ces travaux, l’industrialisation en Afrique s’impose pour
combattre la pauvreté, accroître les revenus des individus et des familles,
répondre aux besoins de l’emploi, revaloriser les produits agricoles et les
matières premières, encadrer la progression démographique, l’urbanisation et
les flux d’émigration.
Léon Zinsou, président du fonds d’investissement PAT Partners, affirme
que l’avenir du continent passe par le développement industriel, qui pourrait
être financé par une épargne abondante et l’apport étranger, d’autant
plus que l’Afrique, dans son ensemble, est loin d’être endettée (son taux
d’endettement n’est que de 25 % en 2013, contre 125 % en 2000). Ainsi, le
développement industriel en Afrique proviendrait autant d’efforts au niveau
local et régional que de grands partenariats tissés avec les pays développés
dans une perspective de coproduction.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 13
Fathallah Oualalou
1. Le partenariat Chine-Afrique
La référence ici est liée au deuxième sommet sino-africain qui s’est tenu
à Johannesburg le 5 décembre 2015 et dans lequel le président Xi Jinping
a proposé deux grandes initiatives qui tiennent compte de la baisse du
niveau des échanges entre les deux parties, de la chute des prix des matières
premières et surtout du changement du modèle de croissance en Chine,
modèle appelé à se fonder sur la dynamique du marché domestique en lieu
et place de la dynamique des exportations.
La première initiative est un transfert financier de 60 milliards de dollars
sur trois ans. Cet engagement d’aide de flux privés et publics compenserait les
baisses des recettes des exportations africaines en matières premières.
La seconde est plus importante : la Chine s’engage à promouvoir la
naissance de nouvelles industries dans les pays africains pour transformer
leurs matières premières et répondre aux besoins du marché local et du
marché international. Cette proposition peut concerner plusieurs pays de
l’Afrique de l’Est (Ethiopie, Kenya) et de l’Afrique du Nord, de l’Egypte au
Maroc. Elle intègre ainsi le projet de la nouvelle grande route dite de la soie
qui doit traverser l’Afrique et la Méditerranée pour aboutir en Europe. La
mise en place d’une plateforme industrielle à Tanger par le groupe Haïke
est l’une des illustrations de l’offre chinoise. Il s’agit de promouvoir des
industries dont les produits seront destinés à l’exportation dans les secteurs
de l’énergie, de l’automobile et de l’environnement. En Ethiopie, la Chine
s’est engagée à construire une zone industrielle capable d’accueillir 80 projets
d’investissements générant 20 000 emplois.
2. Le partenariat proposé par le Japon
Dès 1993, bien avant la Chine donc, le Japon a mis en place un
instrument de partenariat avec l’Afrique, la Conférence nationale de Tokyo
pour le développement de l’Afrique (TICAD), une plateforme de dialogue
dans laquelle le gouvernement nippon associe les gouvernements africains,
les secteurs privés et public, mais aussi l’ONU et la Banque mondiale.
La sixième TICAD s’est tenue les 27 et 28 août 2016 à Nairobi. Elle
a permis au Japon d’énoncer ses engagements en Afrique pour la période
2016-2018. Quelque 30 milliards de dollars en capitaux publics et privés
seront dédiés à la mise en œuvre de mesures pour le développement
d’infrastructures de qualité, la formation et le système de santé. Le but est
aussi de favoriser la stabilité politique et la lutte contre la radicalisation
et le terrorisme. La rencontre a abouti à un accord des Japonais avec les
gouvernements africains pour la promotion de la fameuse approche Kaïzen
(management, efficacité, philosophie) dans le domaine de l’industrie
africaine naissante.
14 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
L’industrialisation : un impératif pour le développement de l’Afrique
3. Le partenariat industriel euro-africain
Il s’agit là pour l’UE et pour les Etats européens de dépasser le cadre
actuel de la coopération aussi bien avec les pays subsahariens qu’avec les pays
du Sud-Est méditerranéen. Il s’agit de promouvoir entre l’Europe et l’Afrique
des opérations de coproduction industrielle dans le cadre des grands métiers
mondiaux. A titre d’exemple, on peut se référer aux investissements réalisés
ses dernières années au Maroc dans l’automobile avec les équipementiers et
les grandes marques françaises, Renault et Peugeot, dans l’aéronautique avec
des sous-traitants liés à Airbus, sur le modèle des partenariats en cours avec
Boeing et Bombardier.
Dans ce cadre, on se référera à l’idée proposée par IPEMED, Institut de
prospective économique du monde méditerranéen, de rattacher l’approche
coproduction à une solidarité verticale liant l’Afrique, la Méditerranée et
l’Europe (AME). IPEMED a même proposé dernièrement, d’une façon plus
concrète, deux projets :
– 1 000 zones industrielles en cinq ans en Afrique, destinées à sécuriser
les PME dans des parcs industriels ou clusters : sécurité physique pour les
entreprises et les employés, sécurité en termes d’infrastructures, d’électricité,
de formation et de guichets bancaires ;
– mise en place d’un produit de couverture des risques politiques financé
par l’UE et les Etats africains pour répondre aux risques d’instabilité et de
volatilité politique.
4. L’industrialisation à travers un partenariat afro-africain – Sud-Sud
Il s’agit de promouvoir l’intégration régionale dans toutes les parties
de l’Afrique pour élargir les marchés locaux et améliorer l’attractivité du
continent pour les IDE.
Il s’agit aussi de favoriser des partenariats entre Etats africains, représentés
souvent par leurs grands groupes, pour travailler ensemble à valoriser les
matières premières, notamment dans la logique de complémentarité. Dans
ce cadre, il convient de signaler les derniers accords conclus par l’OCP en
novembre-décembre 2016 avec l’Ethiopie et le Nigéria. Dans les deux cas,
il s’agit d’unifier les efforts entre le Maroc, pays producteur de phosphates,
et les deux autres pays producteurs de gaz et ayant de grands besoins
alimentaires en raison de leur poids démographique.
L’accord OCP–Ethiopie vise la construction à partir de 2017, dans la ville
Dire Dawa dans l’est du pays, d’un complexe de production d’engrais pour
2 milliards d’euros, ce qui permettra à l’Ethiopie d’assurer son autosuffisance
en engrais pour son agriculture et ses besoins alimentaires.
L’accord entre l'OCP et le groupe nigérian Dangote vise à créer des
unités de production complémentaires à Jorf Lasfar au Maroc et Lekki free
zone au Nigéria. Avec la participation des deux groupes, l’investissement
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 15
Fathallah Oualalou
total est estimé à 2,5 milliards de dollars. La nouvelle usine au Nigéria est
destinée à produire annuellement 1 million de tonnes d'engrais phosphatés
au départ, avec pour objectif d’atteindre à terme les 2 millions.
En conclusion
L’industrialisation en Afrique ne peut être isolée du projet de
développement dans son ensemble. Elle est nécessairement liée à la
valorisation des matières premières agricoles, minières et énergétiques. On
rappellera que les défaillances du monde rural sont responsables de 60 %
de la pauvreté en Afrique. Elle est aussi liée à la promotion de projets
de développement en matière d’infrastructure et d’électrification et à la
mise à niveau du système d’éducation et de formation. Ainsi, la question
industrielle doit être rattachée aux questions alimentaires, énergétiques et à
celles concernant l’infrastructure et la formation.
Le projet industriel en Afrique doit être épaulé par l’implémentation
des intégrations régionales existantes ou à créer pour élargir les marchés
domestiques et harmoniser les politiques commerciales des Etats dans le
cadre d’une logique régionale : la CEDAO en Afrique de l’Ouest, la SADS
pour l’Afrique australe et le Maghreb.
Il est important que les pays africains s’ouvrent sur des processus de
délocalisation des industries provenant des pays aussi bien asiatiques (Chine
et Japon) qu’européens. C’est dans ce cadre que l’Europe aussi a intérêt à
promouvoir un élan de coproduction à travers le concept de la verticale
Afrique-Méditerranée-Europe. La Chine est déterminée à adhérer à cette
logique qui fait partie de sa nouvelle grande route de la soie. L’Europe, plus
proche de l’Afrique, doit prendre conscience que son adhésion à l’approche
co-développement avec les Etats africains répond à ses intérêts économiques
et à ses équilibres internes. Dans trente ans, le marché de l’emploi portera
plus de 450 millions de jeunes en Afrique subsaharienne, des jeunes
candidats à l’émigration vers l’espace le plus proche, l’Europe. Transférer
du développement vers l’Afrique, c’est, pour l’Europe, gérer avec l’Afrique
les flux d’émigration. C’est dans ce sens que la logique de la coproduction
s’impose autant pour l’Afrique que pour l’Europe à travers la Méditerranée.
16 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
L’harmonisation de la protection
effective en Afrique de l’Ouest
Le cas du Niger
Résumé Abdo Hassan
Le protectionnisme différentiel crée une différence entre les prix domestiques Maman
et les prix internationaux de nature à éroder le pouvoir d’achat des ménages Université Abdou
et à réduire le bien-être collectif. La correction de ces distorsions des prix Moumouni, Niamey,
Niger
passe par l’adoption d’une structure optimale de protection au taux effectif (hassanabdo1960@[Link])
uniforme de 58 % dans le secteur manufacturier du Niger.
Mots-clés : protection effective harmonisée, monopole, information
asymétrique, intrants, extrants, croissance du secteur manufacturier.
Classification JEL : F112, F113, F114.
Abstract
The differential protectionism creates a difference between domestic and
international prices likely to erode the purchasing power of households
and reduce social welfare. Correcting these prices distortions through
the adoption of optimal structure for uniform effective rate of 58% in the
manufacturing sector in Niger.
Keywords: harmonized effective protection, monopoly, asymmetric
information, inputs, outputs, manufacturing growth.
JEL Classification: F112, F113, F114.
Introduction
Le libre jeu du mécanisme du marché a pour effet mécanique d’accroître
la compétitivité des produits fabriqués et d’abaisser les prix des intrants
achetés par les firmes. Il est présenté comme la solution aux inefficiences
résultant des interventions publiques et comme le mode de coordination par
excellence pour une allocation optimale des ressources. De telles conditions
suffisantes de la concurrence entre les acteurs du marché ne sauraient résulter
de la protection sélective qui avantage les branches industrielles abritées au
détriment des secteurs exposés.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 17
Abdo Hassan Maman
L’amélioration de la concurrence passe par la levée des entraves au
libre jeu du marché que sont supposées constituer les politiques publiques
découlant des mesures de protection tarifaire et non tarifaire qui apparaissent
comme autant de distorsions dès lors qu’elles modifient l’allocation des
ressources dans un sens différent de celui qui serait issu de la concurrence
libre et non faussée. Ces sources de l’inefficience de la protection industrielle
peuvent être corrigées par la mise en place d’une politique optimale, dont
l’uniformisation de la protection effective des activités industrielles constitue
l’outil technique fort utile permettant d’atteindre ou de tendre vers l’objectif
prédéfini de compétitivité des firmes.
Le taux harmonisé de protection effective, qui fait ressortir une structure
appropriée de l’incitation, est en mesure d’attirer et d’orienter dans le sens
souhaité les investissements en direction des unités industrielles dans la
perspective de les rendre aptes à supporter à terme la concurrence interne et
externe.
La mise en avant par les pouvoirs publics des pays en développement
des intérêts supérieurs de la nation implique nécessairement une redéfinition
de la politique industrielle, commerciale et des investissements qui soit
conforme aux prescriptions de la théorie de la protection effective harmonisée
telle que décrite par Bertrand (1972). Celle-ci doit être permise et mise en
œuvre en lieu et place des interventions étatiques qui ont pour conséquence
de brouiller l’information sur les prix en tant que signaux de la rareté des
ressources et donc des tensions entre l’offre et la demande sur le marché.
Le Niger, à l’instar des autres pays ouest-africains, qui ont appliqué la
politique d’industrialisation par la substitution aux importations depuis les
années 60, ne montre ni de signes évidents de rattrapage économique ni,
bien souvent, de réduction des inégalités sociales en termes de répartition
des fruits de la croissance dans un contexte marqué par le chômage réel et
déguisé. Cette politique assimilée au protectionnisme à tout prix n’a pas
fait ses preuves. Car l’industrie nigérienne, qui a bénéficié d’importantes
faveurs à travers des avantages douaniers et fiscaux issus des codes des
investissements, demeure encore surprotégée et inefficace. Cette politique
commerciale a fini par freiner l’évolution du secteur nigérien d’industries
manufacturières (Abdo, 2016).
Nombre de firmes jouissent d’une position de monopole qui, associée « à
l’asymétrie de l’information, leur permet de manipuler à leur avantage les
pouvoirs publics non pourvus de la même information » (Bouët, 2005). Il en
a résulté des coûts élevés de production qui contribuent à laminer le pouvoir
d’achat déjà faible des ménages nigériens et à réduire le bien-être national.
Les évaluations de la protection effective faites par Abdo (2016) ont fourni
des résultats peu encourageants pour l’avenir industriel du Niger. Elles ont
montré, en effet, que le degré de protection est très variable, allant des valeurs
18 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
L’harmonisation de la protection effective en Afrique de l’Ouest
ajoutées internationales négatives (1) à l’infini provenant de la surprotection (1) Une valeur ajoutée
négative semble indiquer
à des valeurs ajoutées domestiques positives dont les coûts correspondent que le taux de protection
souvent au double, voire au triple, de ceux des marchés mondiaux. effective n’est plus fiable
Cette protection des industries par l’entremise des incitations économiques en tant qu’indicateur de
protection. Elle montre
équivaut à changer radicalement la signification de leurs actes de production,
que les coûts d’importation
de fixation des prix de vente, de leurs perspectives d’investissement et de des inputs sont supérieurs
création d’emplois dans un univers de concurrence imparfaite. Dans un à ce qu’il aurait coûté
tel environnement, l’atténuation des facteurs de risque, d’instabilité et d’importer les outputs.
Elle est, en réalité, un
d’incertitude est soumise à l’obtention de profits élevés sur une petite quantité cas de surprotection ;
de biens produits et vendus localement. Ce système de protection orienté vers sinon comme l’activité
les marchés domestiques, qui perdure encore, « désavantage les productions industrielle existe, elle
devrait pouvoir s’acquitter
industrielles destinées aux marchés étrangers, créant ainsi un biais contre les de ses impôts et payer
exportations » (Décaluwé, 2001). Les sources d’une telle inefficacité dans ses charges salariales,
l’allocation des ressources publiques au profit des firmes protégées se situent de consommations
intermédiaires et de
dans les défaillances du marché, c’est-à-dire les circonstances où l’équilibre du dépréciation de ses
marché concurrentiel n’est pas optimal au sens parétien du terme (Salanié, équipements.
1998 ; Tirole, 2016).
Au regard de ce diagnostic succinct, il importe de se demander dans
quelle mesure l’harmonisation de la protection effective permet de stimuler
et de maximiser l’essor du secteur manufacturier du Niger.
L’objet de la présente réflexion est de montrer que l’harmonisation des
incitations économiques au Niger peut conduire à une politique optimale
censée stimuler et maximiser la croissance des activités industrielles en
l’absence d’imperfections du marché. Il s’agit précisément d’apprécier
l’efficacité d’une telle politique commerciale.
A cet égard, la démarche empruntée consiste à présenter le cadre
d’analyse, d’une part, à procéder à l’estimation du taux de protection
effective harmonisé et, d’autre part, à examiner la conformité aux faits des
résultats obtenus pour en tirer les implications qui s’imposent.
1. Le cadre d’analyse
Il s’agit d’une brève revue de littérature et du modèle de l’harmonisation
de la protection effective.
1.1. Revue de la littérature
L’harmonisation de la protection effective a fait l’objet de nombreuses
investigations qui ont prouvé la pertinence des résultats. Elle constitue une
indication fort utile pour s’acheminer vers son adoption puisqu’elle apparaît
comme un instrument d’appréciation a posteriori et de pilotage a priori de
l’efficacité de la politique optimale.
Le pragmatisme invite l’Etat à s’orienter vers le choix normatif de sa
mise en place entre les différentes branches d’activité. Un gouvernent
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 19
Abdo Hassan Maman
rationnel doit agir dans un sens lui permettant d’atteindre ou de
s’approcher asymptotiquement de son objectif, « compte tenu de son
(2) L’information est niveau d’information (2) » (Holf et al., 1993). Cette option, qui repose
définie ici comme sur l’idée de politique optimale, représente une structure de protection
l’ensemble des données
considérées par les et d’incitation appropriée pour les pays confrontés aux problèmes de la
agents économiques protection différenciée. En effet, si cette dernière est la plus élevée dans les
comme objectives, industries moins efficaces, elle encourage inévitablement les inefficiences
dont la connaissance
peut conduire à une dans l’allocation des ressources productives. Le protectionnisme crée donc
modification de leur une différence entre les prix domestiques et les prix internationaux de nature
comportement. à réduire le revenu national. Un tel système implique nécessairement le
caractère sous-optimal de toute situation de protection (Henner, 1982).
L’uniformisation de la protection effective, quant à elle, garantit la
neutralité en guidant l’allocation des ressources publiques vers les avantages
compétitifs et comparatifs des firmes sous un régime de protection. De ce
fait, elle représente une politique optimale dans un contexte sous-développé
de concurrence imparfaite où il n’existe pas encore des économies d’échelle
internes et externes aux firmes ainsi que de fortes relations interindustrielles.
C’est d’ailleurs pourquoi les économistes libéraux conseillent fortement
aux gouvernements des pays à faible revenu, qui cherchent à préserver
les industries domestiques de la concurrence des marchandises importées
ou à restreindre les importations nationales pour améliorer leur balance
des paiements, d’opter pour une politique commerciale, industrielle et
d’investissement pertinente axée sur la structure de la protection uniforme.
Une telle recommandation n’est valable que lorsqu’il n’existe pas des
raisons spécifiques (économies externes, interdépendances industrielles,
salaires, etc.) de promouvoir une industrie plutôt qu’une autre.
D’après Corden (1977), un taux de protection uniforme accorderait la
même protection à chaque industrie et laisserait au jeu du mécanisme du
marché le soin de décider la façon précise dont devraient se développer les
industries qui rivalisent avec les importations. On accepte la nécessité d’un
recours à un certain degré de protection qui différencie les activités, et on
ne donne pas au groupe de pression la possibilité de manipuler à sa guise le
système douanier.
Cette correction des distorsions implique, d’après Bhagwati (2005), la
mise en œuvre d’une politique optimale portant soit sur la production, soit
sur la consommation, soit sur les échanges ou sur l’utilisation d’un facteur.
L’uniformisation des incitations, qui compense directement les sources des
distorsions, maximise le bien-être collectif.
Toutefois, l’efficacité de cette politique suppose que les outils soient
adaptés et assez puissants pour atteindre les objectifs visés. Un tel choix,
qui repose sur l’approche libérale, pourrait, toutes choses égales par ailleurs,
rendre souple le système productif en question. Le marché, en tant que
juge suprême, se voit attribuer le rôle de l’allocation des ressources. Le
type et le niveau de production seront d’autant moins arbitraires s’il existe
20 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
L’harmonisation de la protection effective en Afrique de l’Ouest
une concurrence entre producteurs nationaux et producteurs étrangers.
Si le marché est imparfait, le remède à son imperfection relève de la
politique optimale. Le marché peut donc susciter une spécialisation selon
l’avantage compétitif et comparatif des firmes, spécialisation qui permet des
économies d’échelle et des gains de productivité du fait de l’apprentissage par
l’expérience (Grether et de Melo, 2013). Mais la protection différenciée peut
contrecarrer cette tendance.
L’idée d’accorder un même degré de protection effective à toutes les unités
domestiques de production procède implicitement du principe sacro-saint
de l’égalité de traitement qui est au cœur de l’Organisation mondiale du
commerce. La théorie de la concurrence, qui est sous-jacente à cette démarche,
constitue la toile de fond du raisonnement en termes d’harmonisation de la
protection effective. Elle est un indice tacite inscrit dans la dynamique de
la libéralisation des échanges. Le taux de protection effective uniforme peut
apparaître comme un seuil incompressible de la protection dans tout pays
ayant opté pour le libre-échange (Henner, 1982). La politique optimale
montre que l’harmonisation du taux de protection effective doit concerner
à la fois l’ensemble des activités industrielles et celles qui ne relèvent pas du
secteur industriel (Bertrand, 1972 ; Corden, 1980, Hugon, 2000).
Cette harmonisation est censée stimuler et maximiser l’essor du secteur
industriel. Théoriquement, une remise en cause de l’harmonisation de la
protection effective est défendable, si on peut faire ressortir des différences
entre les diverses activités du secteur manufacturier quant aux économies
externes qu’elles pourraient générer. A défaut de cela, dit Corden (1980), la
croissance du secteur manufacturier est maximisée lorsque la protection dans
ce secteur est uniforme.
En définitive, le maintien de la structure inadéquate de la protection en
faveur des industries sénescentes entraînerait des coûts en termes d’inefficacité
dans l’affectation et l’utilisation des ressources. L’absence de coordination
optimale par les prix sur des marchés domestiques où les acheteurs sont
victimes de l’asymétrie de l’information et du monopole a dû entamer la
capacité d’ajustement de l’économie domestique, mettant ainsi en évidence
l’inefficacité de la politique commerciale. Aussi s’avère-t-il nécessaire, voire
indispensable, aux pouvoirs publics nigériens de s’orienter résolument vers
le choix d’une harmonisation des taux effectifs de protection, afin de doter
le pays d’une structure incitative appropriée pouvant accroître le bien-être
national au travers d’une allocation optimale des ressources publiques.
1.2. Le modèle de l’harmonisation de la protection effective
Nous prenons appui sur la théorie du protectionnisme (Corden, 1977 ;
Henner, 1998 ; Krugman, 2007 ; Mucchielli et Mayer, 2010 ; Stiglitz et al.,
2013 ; Rodrik, 2014) dont les travaux constituent un prolongement du modèle
de décision de Bertrand (1972). Un tel modèle, qui privilégie l’harmonisation
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 21
Abdo Hassan Maman
de la protection effective, est retenu parce qu’il présente l’avantage d’être
simple et d’indiquer les règles de décision en termes d’optimalité d’une
politique commerciale applicable à des pays économiquement faibles en
l’absence d’asymétrie de l’information et d’imperfections des marchés. Nous
présentons tour à tour les modèles théorique et empirique.
Le modèle théorique
A la suite de Bertrand (1972), le modèle vise à montrer que
l’uniformisation de la protection effective élimine les distorsions des prix
résultant des défaillances du marché et fait ressortir une structure de
protection et de l’incitation pertinente.
Les règles de décision pour la protection dans les pays en voie de
développement sont mathématiquement présentées comme suit.
Soient χ i = production du bien i ;
α ji = volume de l’intrant j par unité de i ;
Pi = prix de i sur le marché international ;
Pj = prix de j sur le marché international ;
π i = valeur ajoutée unitaire au prix domestique.
On a : π i = Pi – ∑ aij Pj
Le problème est de maximiser la valeur ajoutée totale internationale
(∑π i xi) sous contrainte :
T (x1…… xn) = 0,
avec i = 1…r, r + 1…n
et T = bloc de possibilité de production.
Autrement dit, maximiser ∑π i xi sous contrainte : T (x1,…, xr, xr +
1,… xn) = 0 et ∑π h xh ≥ Kh = 1,…,r, désigne les activités industrielles
h
prioritaires, et K est une contrainte exogène reflétant le caractère prioritaire
assigné aux activités h.
L’expression lagrangienne est de la forme :
z = ∑π i xi – τ T ( x1,…, xr , xr – 1,…, xn) – φ (∑ h π h x h – k)
Les conditions du premier ordre sont données par :
δ z = π τT φ π = 0
h – h – h h = 1,…,r (1)
δ xn
δ z = π τT = 0
k – k k = r + 1,…,n (2)
δ xk
a. Soient deux activités non industrielles (k = s et k = u)
A l’équilibre, on a :
πs Ts
= où T i = δT
π u Tu δ xi
22 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
L’harmonisation de la protection effective en Afrique de l’Ouest
b. Pour deux activités industrielles (h = g et h = m)
πg Tg
=
π m Tm
c. Pour une activité industrielle et une activité non industrielle
(k = s et h = g)
πm Tm T π
= ⇒ m = m (1– φ )
π g Tg (1– φ ) Tg π g
Avec les hypothèses normales de concurrence pure et parfaite du
modèle néoclassique, on aboutit à une production où le taux marginal de
substitution est égal, à l’équilibre, au rapport des valeurs internes. Pour des
activités i et j, en supposant que Zi et Zj représentent leurs taux de protection
effective, c’est-à-dire le pourcentage de divergence entre la valeur ajoutée en
libre-échange et la valeur ajoutée protégée, on a en conséquence :
T i π i (1 + zi)
= =
πi
en ce qui concerne les cas a et b.
Tj π j (1 + zj) πj
Il en résulte qu’à l’optimum Zi = Zj dans ces deux cas.
Bertrand conclut de la manière suivante :
– le taux de protection effective doit être uniforme pour toutes les
activités industrielles ;
– il doit être uniforme aussi au niveau des activités non industrielles.
En ce qui concerne la condition d’équilibre au niveau d’une activité
prioritaire et d’une activité non prioritaire (cas c), on a :
π m T m , soit, T m π m φ
= = (1– )
π g Tg (1– φ ) Tg π g
Il en résulte que :
1+Zm
1- φ =
1 + Zg
Ainsi, pour atteindre la condition d’optimalité de Pareto dans ce cas, il faut :
1 + Z m = (1 + φ )(1 + Z g )
Pour φ , la maximisation de la production implique un taux de
discrimination uniforme entre les activités prioritaires et les activités non
prioritaires.
Le modèle empirique
L’estimation de la structure de la protection optimale s’appuie sur
l’argument de l’harmonisation effective de Bertrand. Plus précisément,
il s’agit de l’uniformisation des taux effectifs de protection entre les
différentes activités industrielles dont l’objectif principal est d’entraîner un
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 23
Abdo Hassan Maman
usage efficient des inputs importés ou même localement produits dans la
perspective d’inciter les firmes à une meilleure combinaison des facteurs afin
d’éviter le gaspillage des ressources.
Les évolutions qu’ont connues les fîmes nigériennes depuis 1960
ne semblent pas terminées, bien qu’elles n’aient pas donné de résultats
probants. Les entreprises et les pouvoirs publics sont toujours à la recherche
d’un nouveau modèle de développement industriel basé sur des formes
d’organisation performante qui tiennent compte de la de la mondialisation
de la production des biens et des échanges. Les résultats de la protection
différenciée ont mis en lumière l’existence de faux prix dans les échanges qui
ont rendu le système d’incitation inefficace. L’ampleur des distorsions milite
en faveur d’une structure de la protection harmonisée ; d’où l’hypothèse de
travail suivante.
L’estimation de la protection uniforme, qui prend en compte les
interdépendances sectorielles, repose sur la fixation d’un taux effectif de
protection-cible et la détermination d’une structure des tarifs nominaux
frappant les outputs et les inputs permettant à chaque unité industrielle de
l’approcher. La fonction-objectif utilisée est la somme des écarts absolus
entre le taux de protection effective et la cible à minimiser. Nous partons de
la relation suivante :
C = ∑ (TPE j – TPE )
j=1
sous contrainte TPE j ≥ TPE ; j = 1,……, n
avec
nj
tj – ∑α t ij i
i=1
TPE j =
1– ∑α ij
1 αij
TPE j = nj
tj – ( nj
)t i
1– ∑α ij 1– ∑α ij
1i=1 i=1
où c’est la fonction-objectif utilisée qui est la somme des écarts absolus
entre le taux de protection effective et la cible à minimiser ;
TPE j est le taux de protection effective d’un produit j ;
TPE est la moyenne des taux de protection effective et retenu comme
une contrainte exogène ;
tj est le taux de protection nominal du produit ou de la branche j ;
ti est le taux nominal sur l’intrant i qui entre dans la fabrication du bien j ;
aij est le coefficient technique désignant la part de l’intrant i consommée
par la branche j en vue de la production d’une unité de j.
24 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
L’harmonisation de la protection effective en Afrique de l’Ouest
Dans ce modèle, les variables de choix sur lesquelles les ajustements
vont s’effectuer sont les taux nominaux de protection sur les produits
et les inputs. Le logiciel Excel peut être utilisé comme instrument de
détermination de la nouvelle structure de l’incitation dans le secteur
industriel du Niger.
n
Il s’agit de minimiser C = ∑ (TPE j – TPE ).
j=1
Une telle minimisation vise à fixer un taux effectif-cible et à déterminer
une structure des taux nominaux permettant à chaque activité industrielle
de l’approcher. Aussi doit-on estimer des tarifs nominaux en pourcentage
sur les intrants et sur les produits finals de chaque activité industrielle.
Ces nouveaux taux vont être comparés aux anciens pour faire ressortir
l’ampleur des distorsions et, partant, déterminer la structure de la protection
idéale.
2. La présentation et l’interprétation des résultats
Afin d’illustrer la méthodologie précédemment décrite et de vérifier
empiriquement l’hypothèse retenue, cette partie sera consacrée à la
présentation et à l’interprétation des résultats obtenus, ce qui nous permettra
de tirer les implications nécessaires dans le but de proposer une nouvelle
structure de l’incitation reposant sur l’harmonisation des taux de protection
effective.
2.1. La présentation des résultats
Les données de l’année 2012 provenant de l’Institut national de la
statistique ont servi à l’estimation des indicateurs de la protection nominale
et effective. Notre échantillon couvre une population de vingt-et-une unités
industrielles, dont la contribution aux agrégats de l’ensemble du secteur
est élevée. Car la part de ces firmes dans le chiffre d’affaires, dans la valeur
ajoutée, dans la masse salariale et dans l’emploi d’ensemble du secteur
manufacturier est respectivement de 85 %, 75 %, 73 % et 64 %. Cet
échantillon est largement représentatif de l’ensemble des industries
manufacturières. Les entreprises retenues sont concentrées sur les branches
suivantes dans les proportions moyennes : industries alimentaires (40 %),
industries pondéreuses (20 %), industries chimiques (20 %), industries
textiles (10 %). La population couverte par notre étude peut donc être
considérée comme largement représentative. Les résultats obtenus sont
consignés dans les trois tableaux suivants.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 25
Abdo Hassan Maman
Tableau 1
Indicateurs de protection, année 2012
Part des inputs Taux de C = (TPE – TPE )
Moyenne
Dénomination dans la production protection (en valeur
pondérée
de l’entreprise effective absolue)
Office national des produits pharmaceutiques
0,46 0,46 0,22 0,28
et chimiques
Unilever Niger SA 0,71 0,56 0,40 0,19
Niger Lait SA 0,63 0,60 0,37 0,15
Société nigérienne de cimenterie 0,77 0,75 0,58 0,062
Les Moulins du Sahel 0,61 0,56 0,34 0,19
Société laitière du Niger 0,61 0,56 0,34 0,19
Entreprise nigérienne de textile 0,69 0,52 0,36 0,22
Société des brasseries et boissons gazeuses du
0,92 0,71 0,65 0,40
Niger
Société Industrie Mousse du Niger 0,54 0,37 0,20 0,38
Tannerie Malam Yaro 0,80 0,91 0,73 0,17
Entreprise nigérienne de matelas mousse 0,66 0,37 0,24 0,37
Pro Mousse SA 0,90 4,69 4,21 3,95
Niger Star SA 0,88 0,11 0,10 0,63
Entreprise Mag Niger 0,27 0,25 0,07 0,49
Latex Foam Rubber Products SA 0,84 1,28 1,08 0,54
Duraplast 0,74 0,63 0,46 0,12
Société de transformation alimentaire 0,72 0,90 0,64 0,15
Société nigérienne des industries
0,36 0,31 0,11 0,44
pharmaceutiques
Niger Asie 0,71 0,55 0,39 0,19
Laban Niger 0,74 1,04 0,77 0,29
Société Le Riz du Niger 0,12 -0,48 -0,06 1,23
Moyenne 0,65 0,74 0,58
Écart-type 0,21 0,97 0,88
Source : calculs effectués par l’auteur.
26 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
L’harmonisation de la protection effective en Afrique de l’Ouest
Tableau 2
Taux nominaux anciens et nouveaux sur les extrants et les intrants
Taux de Taux de Taux de Taux de
protection protection protection protection
Entreprise nominale sur nominale sur nominale sur nominale sur
les extrants les extrants les intrants les intrants
(anciens) (nouveaux) (anciens) (nouveaux)
Office national des produits
0,22 0,26 0,02 -0,06
pharmaceutiques et chimiques
Unilever Niger SA 0,22 0,23 0,12 0,08
Niger Lait SA 0,22 0,26 0,07 0,00
Société nigérienne de cimenterie 0,22 0,26 0,12 0,06
Les Moulins du Sahel 0,22 0,26 0,07 0,00
Société laitière du Niger 0,22 0,26 0,07 0,00
Entreprise nigérienne de textile 0,22 0,22 0,12 0,08
Société des brasseries et boissons
0,22 0,19 0,19 0,18
gazeuses du Niger
Société Industrie Mousse du Niger 0,22 0,22 0,12 0,09
Tannerie Malam Yaro 0,22 0,29 0,12 0,05
Entreprise nigérienne de matelas mousse 0,22 0,18 0,15 0,14
Pro Mousse SA 0,22 1,04 0,12 -0,29
Niger Star SA 0,22 0,03 0,12 0,23
Entreprise Mag Niger 0,22 0,21 0,12 0,14
Latex Foam Rubber Products SA 0,22 0,36 0,12 0,02
Duraplast 0,22 0,24 0,12 0,08
Société de transformation alimentaire 0,22 0,32 0,07 -0,05
Société nigérienne des industries
0,22 0,22 0,07 0,06
pharmaceutiques
Niger Asie 0,22 0,23 0,12 0,08
Laban Niger 0,22 0,34 0,07 -0,07
Société Le Riz du Niger 0,22 -0,46 0,07 5,62
Moyenne 0,22 0,25 0,10 0,31
Écart-type 0,00 0,25 0,04 1,22
Source : calculs effectués par l’auteur.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 27
Abdo Hassan Maman
Tableau 3
Taux nominaux sur les extrants et les intrants des branches industrielles
Taux de protection Taux de protection
Branche alimentaire nominale sur nominale sur
les extrants calculés les intrants calculés
Niger Lait SA 0,26 -0,00
Les Moulins du Sahel 0,26 0,00
Société laitière du Niger 0,26 0,00
Société des brasseries et boissons gazeuses du Niger 0,19 0,18
Laban Niger 0,34 -0,07
Société Le Riz du Niger -0,46 5,62
Moyenne 0,14 0,96
Écart-type 0,30 2,29
Branche pharmaceutique
Office national des produits pharmaceutiques et chimiques 0,26 -0,06
Société nigérienne des industries pharmaceutiques 0,22 0,06
Moyenne 0,24 0,000
Écart-type 0,03 0,09
Branche de matelas
Société Industrie Mousse du Niger 0,22 0,09
Entreprise nigérienne de matelas mousse 0,18 0,14
Pro Mousse SA 1,04 -0,29
Entreprise Mag Niger 0,21 0,14
Moyenne 0,41 0,02
Écart-type 0,42 0,02
Source : calculs effectués par l’auteur.
2.2. L’interprétation des résultats et les implications
Les résultats présentés ci-dessus seront discutés avant de tirer les
implications indispensables en matière de politique économique à mettre en
œuvre pour maximiser l’essor du secteur manufacturier du Niger.
L’interprétation des résultats obtenus
Le tableau 1 montre, sur la base des données industrielles de 2012,
l’écart entre TPE et TPE des vingt-et-une entreprises, écart qui varie
de 0,62 % (Société nigérienne de cimenterie) à 395 % (Pro Mousse). Il
traduit la cascade tarifaire au sein du secteur manufacturier du Niger. Ces
résultats semblent indiquer la nécessité de procéder à un ajustement des
taux nominaux sur les extrants et sur les intrants intermédiaires des firmes,
afin de faire ressortir une structure appropriée de la protection susceptible
28 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
L’harmonisation de la protection effective en Afrique de l’Ouest
de contraindre ces entreprises à fournir des efforts pour être compétitives à
l’échelle nationale et internationale.
Dans le modèle ci-dessus, les variables de choix sont les taux de
protection nominaux sur les extrants et sur les intrants. Les résultats sont
obtenus à l’aide du logiciel excel. Ils ont obtenus sur la base d’un taux de
protection effective-cible de 58 %, c’est-à-dire la moyenne pondérée par la
part des intrants industriels dans la production de chacune des firmes (voir
tableau 1) (3). Le tableau 2, quant à lui, fait ressortir la nouvelle structure de (3) La structure de la
l’incitation impliquant une déviation absolue des taux nominaux proposés protection optimale peut
être obtenue de façon
par rapport aux taux nominaux en vigueur actuellement. triviale en faisant appel
Le tableau 3 montre que les outputs et les inputs de la branche alimentaire à des taux uniformes de
protection nominale sur les
composée de six unités de production doivent supporter à l’importation produits et sur les intrants
respectivement des taux moyens de taxation de 14 % et de 96 %, avec pour atteindre l’objectif-
des écarts-type de 0,30 et 2,29. De même, les intrants et les extrants de cible d’un taux effectif
uniforme de 58 %. Cette
la branche chimique doivent respectivement être taxés à l’importation en solution, qui a le mérite de
moyenne au taux nul et de 24 %, avec des écarts-type de 0,09 et 0,03. la simplicité, a été écartée
car elle impose un coût
Dans l’ensemble, on remarque que la moyenne arythmétique de 22 % d’ajustement relativement
des taux nominaux sur les produits finals fixés par l’Union économique et élevé.
monétaire ouest-africaine a légèrement augmenté à la suite de l’estimation
de nouveaux tarifs pour atteindre 25 %, avec un écart-type de 0,25. Cette
nouvelle protection nominale cache des disparités importantes entre les
différents outputs des vingt-et-une entreprises. Les taux suggérés varient
de - 46 % (Société Le Riz du Niger) à 104 % (Pro Mousse). Une telle
diffraction fait apparaître dans les différentes branches des taux nominaux
moyens reflétant le coût d’ajustement lié à chacune des entreprises, comme
l’indique le tableau 2.
Le même phénomène est observé pour les taux de protection nominale
sur les inputs industriels importés. Le taux nominal moyen simple est passé
de 10 % (taux ancien) à 35 % (taux suggéré), avec respectivement un écart-
type de 0,04 à 1,22. Ces résultats dissimulent des écarts importants allant de
- 7 % pour la société de lait Laban Niger à 562 % pour la Société Le Riz du
Niger. Cette disparité reflète aussi le degré du coût d’ajustement inévitable
pour atteindre le taux effectif-cible de 58 %.
En somme, la dispersion autour de la moyenne est plus prononcée pour
les intrants, aussi bien au niveau de la branche des industries alimentaires
que des autres unités de production industrielle, comme le montrent
les différents écarts-types du tableau 3. Ces résultats sont l’expression de
l’inefficacité industrielle qui tire sa source de la protection différenciée. Cette
mauvaise utilisation des ressources publiques suggère l’impérieuse nécessité
de procéder à la correction des biais constatés. Fort de ce constat d’échec,
on doit se poser la question suivante : quelles sont les implications de cette
nouvelle politique économique ?
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 29
Abdo Hassan Maman
Les implications de la nouvelle politique économique
La politique idéale reflétant la structure de l’incitation uniforme vise
à réformer, c’est-à-dire changer radicalement les règles du jeu. Au cœur
de cette réforme, il y a d’abord les coûts sociaux des fonds publics. Les
administrations chargées de mettre en œuvre la politique commerciale,
industrielle et d’investissement sont peu efficaces, voire enclines à être
capturées par les firmes ; elles concentrent rarement leurs efforts sur les taxes
qui provoquent moins de distorsion. Ceci contribue à biaiser les décisions
économiques. Ensuite, la réforme, qui vise à abaisser la protection effective
sur le marché intérieur, est assortie de coûts d’ajustement. Mais ceux-ci
varient selon les entreprises et les branches.
Au Niger, les exportations ont été réduites à leur plus simple expression,
par les droits de douane notamment. Ces taxes de porte ont eu des
répercussions très négatives sur le processus d’industrialisation. Elles ont,
d’une part, augmenté de manière excessive les coûts des exportations
puisque les inputs industriels proviennent de l’étranger, d’autre part,
orienté la production vers la substitution à l’importation en protégeant le
marché domestique de la concurrence extérieure. En effet, dans un « petit
pays » comme le Niger, preneur de prix sur les marchés internationaux, la
présence de droits de douane élevés a eu pour effet pervers la création d’un
pouvoir monopolistique. Cette forme de protection a conduit à des hausses
importantes des prix imputables à des coûts démesurés. En plus, cette
politique n’a pris en compte ni les interrelations industrielles ni les effets nets
des mesures incitatives instituées par l’Etat.
Cette caractéristique douanière, qui n’est pas exclusive au Niger,
est propre à tous les pays ouest-africains qui sont dotés de structures
industrielles inachevées, voire embryonnaires. La structure tarifaire
inappropriée associée aux avantages douaniers accordés par le code des
douanes (ou des investissements) même dans le cadre communautaire de
l’Union économique et monétaire ouest-africaine ne peut que déboucher
sur la création d’un pouvoir de monopole artificiel au niveau de la plupart
des unités industrielles. Celles-ci sont, en plus, détentrices de l’information
privée (dont l’Etat ne dispose pas) qui accroît leur rente informationnelle.
C’est leur rendement du capital qui est censé orienter leur choix en matière
d’investissement. Ces facteurs font ressortir l’une des fonctions principales
des politiques de substitution aux importations en termes de protection
octroyée au processus de création de valeur ajoutée.
Or, la substitution aux importations est un instrument qui s’accompagne
de distorsions systématiques en faveur des unités en état de compétition avec
le secteur des importations concurrent, fût-il souterrain. Les produits finals
de la plupart des firmes supportent des taxes plus élevées que les intrants,
amplifiant ainsi la progressivité de la structure de la protection effective.
Cette politique a permis la création et le maintien des entreprises sénescentes
30 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
L’harmonisation de la protection effective en Afrique de l’Ouest
sans grande valeur ajoutée. La protection dont elles ont bénéficié leur permet
des marges de profits monopolistiques et donc des prix élevés. Ces derniers
se sont répercutés directement ou indirectement sur les coûts de production.
L’absence de concurrence libre et non faussée, accompagnée d’aversion et
d’indifférence à l’égard du risque des monopoles, a permis de réduire l’effort
productif de ceux-ci qui vont offrir des produits en quantité et en qualité
insuffisantes sur le marché au détriment des consommateurs et du bien-être
collectif. Ces entreprises en position de monopole ne peuvent en aucun cas
contribuer à minimiser les divers chocs susceptibles d’affecter l’économie,
nationale en termes de création d’emplois, de distribution des revenus
voire de mobilisation des ressources fiscales. En plus, la contrainte liée à
l’incomplétude des marchés nigériens empêche le système de prix relatifs de
jouer son rôle de coordination et de signal de la rareté des biens et services.
Elle rend les informations asymétriques, conduisant ainsi à la défaillance
du marché. Les tarifs nominaux suggérés sur les outputs et les inputs, qui
reflètent la structure harmonisée de la protection effective, visent à corriger
ces distorsions.
En règle générale, la structure de protection appropriée est assortie des
tarifs nominaux sur les outputs inférieurs aux taux tarifaires en vigueur.
Aussi observe-t-on une nette augmentation des tarifs actuels qui frappent
à l’importation les inputs de la majorité des firmes. Une telle décroissance
de la protection entraîne des conséquences sensibles sur l’ensemble de
l’appareil productif du Niger. La baisse des taux pour la plupart des produits
finals des unités industrielles occasionnera une réduction de la fraude et
de toutes les activités souterraines ou de contrebande qui représentent une
part importante des importations recensées. Les taux estimés seront moins
biaisés par le flux des importations clandestines. Autrement dit, la protection
effective harmonisée proposée est axée sur la réforme tarifaire en vue de
maximiser l’essor du secteur manufacturier.
Elle implique une baisse de la protection nominale qui serait largement
compensée par le relèvement des tarifs douaniers sur les produits
intermédiaires. Une telle hausse offrirait aux pouvoirs publics des ressources
additionnelles pouvant être affectées à d’autres formes d’incitation
industrielle concernant la création d’entreprises ou l’investissement,
en particulier dans le domaine de la sous-traitance pour les entreprises
existantes. Ceci implique aussi la création d’un climat favorable aux affaires.
De plus, les coûts administratifs d’un protectionnisme différentiel seront
réduits par l’uniformisation de la protection effective. Ainsi, non seulement
la croissance du secteur manufacturier du Niger sera stimulée et maximisée,
mais aussi les pertes des ressources budgétaires, qui constituent une grande
partie des recettes publiques, seront limitées ; ce qui permettra de financer
certaines dépenses de l’Etat en vue de provoquer, pour reprendre l’heureuse
formule de Kindleberger, « la création des gains sociaux tirés du financement
des biens collectifs ».
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 31
Abdo Hassan Maman
En définitive, le défi actuel de l’industrialisation du Niger n’est pas tant de
restreindre le code des douanes (ou des investissements) tout en poursuivant
la même politique de protection excessive avec une dispersion élevée des taux
tarifaires, croissante dans le temps, mais, plutôt de s’acheminer vers la mise
en place d’un système d’incitation susceptible d’attirer les investissements
en direction des entreprises industrielles dans la perspective de les rendre
aptes à supporter la concurrence libre et non faussée, interne et externe,
dans un proche avenir. C’est pourquoi il est nécessaire, voire indispensable,
d’adopter la structure idéale de la protection en guise de nouvelle politique
commerciale, industrielle et d’investissement. L’application de nouveaux
taux d’incitation est subordonnée à la volonté politique du gouvernement. Il
importe d’indiquer que l’Etat, investi de la puissance publique, ne doit pas
céder à la pression des industriels habitués aux taux actuels de protection
mais doit plutôt mettre au devant les intérêts supérieurs de la nation lorsqu’il
décide de repenser la politique industrielle, commerciale et d’investissement,
afin de respecter les prescriptions de la théorie de la protection effective
harmonisée, pour minimiser les distorsions des prix et, partant, stimuler et
maximiser la croissance du secteur des industries manufacturières du Niger.
Conclusion
Au terme de cette étude, il apparaît que la stratégie du développement
industriel fondée sur le seul marché domestique est vouée à l’échec. Les
débouchés des produits industriels sont restreints. Les producteurs ne révèlent
jamais leurs vraies contraintes aux pouvoirs politiques vis-à-vis desquels ils
ont tendance à les surestimer de façon à remplir sans risque les objectifs qui
leur ont été fixés. Cette asymétrie de l’information associée à leur position de
monopole conduit à l’inefficacité de la protection différenciée. La condition
de l’efficacité industrielle au Niger passe, ceteris paribus, par la mise en place
d’une structure harmonisée de l’incitation.
La correction de ces insuffisances suppose la mise en application du
taux-cible évalué à 58 %. Celui-ci va induire des coûts d’ajustement plus
ou moins élevés selon les firmes. Ainsi la structure optimale de l’incitation
qui en résulte se traduira-t-elle par des productions rationnalisées des
industries manufacturières grâce à une compression de la diffraction de la
protection. Les entreprises seront obligées de se spécialiser pour s’ouvrir à
la compétition internationale en vue d’obtenir des gains de productivité sur
les marchés mondiaux. Cette réforme indispensable devrait être annoncée
d’avance par l’Etat afin de permettre aux unités industrielles de disposer d’un
délai raisonnable pour s’ajuster. En plus, toutes les restrictions quantitatives
devraient être remplacées par des tarifs réduits dans la perspective de donner
à la politique idéale les chances de produire pleinement ses effets positifs
favorables à la stimulation et à la maximisation de la croissance du secteur
manufacturier du Niger.
32 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
L’harmonisation de la protection effective en Afrique de l’Ouest
Références
Abdo H.M. (2016), Protection et incitation Problèmes économiques, n° 2.565-2.566 du
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Critique économique n° 37 • Printemps 2018 33
Estimation de l’efficacité technique
des producteurs vivriers
dans la zone UEMOA
Résumé Ichaou
Cet article propose d’estimer une frontière de production stochastique Mounirou *
et de mesurer l’efficacité technique à partir d’un échantillon de panel Géro Fulbert
cylindré de productions vivrières de 1961 à 2013 dans l’Union économique Amoussouga **
et monétaire ouest-africaine (UEMOA), en utilisant le modèle à effet * Université de Parakou,
aléatoire. Les spéculations concernées dans cette zone sont le maïs, le Bénin
manioc, le riz et le sorgho. Les résultats de l’estimation par la méthode des (ichaou_bassir@[Link])
moindres carrés généralisés (GLS) montrent que le facteur travail influence ** Université d’Abomey-
plus les productions vivrières avec une élasticité de 0,72. La variabilité des Calavi, Bénin
changements climatiques (la pluviométrie) est très forte sur les productions
vivrières. Dans cette zone, les producteurs vivriers opèrent en dessous de
leurs potentialités de production, avec une efficacité moyenne de 35 %. La
distribution des indices d’efficacité technique par pays montre que le Togo
occupe la première place avec une moyenne de 60 %, tandis que le Niger
et le Mali occupent les dernières positions avec une efficacité moyenne
de 14 %. Malgré les potentialités agro-écologiques dont dispose l’espace,
les productions vivrières sont loin de couvrir les besoins alimentaires de
cet espace. Face à cette inefficacité des producteurs vivriers, il est urgent
que la maîtrise d’eau et le financement de l’entreprenariat agricole soient
désormais une priorité institutionnelle et politique afin d’amorcer une
véritable révolution verte durable.
Mots-clés : frontière stochastique de production, productivité, efficacité
technique.
Classification JEL : Q12, Q25, Q26.
1. Introduction
(1) A. Kossi (2012),
Dans les pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine Agriculture et croissance
(UEMOA), le secteur agricole occupe une place dominante en termes économique dans les pays
d’emplois et de création de richesse, il représente environ 35 % du PIB et de UEMOA, master
occupe, selon les pays, entre 65 et 85 % de la population active, les produits de l'Université de
Lomé, Togo, option et
agricoles représentant par ailleurs 60 à 80 % des recettes d’exportation (1). spécialité Économie du
L’agriculture joue alors un rôle important dans la croissance économique développement.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 35
Ichaou Mounirou, Géro Fulbert Amoussouga
de ces pays. L’importance de l’agriculture dans la production régionale se
prolonge au niveau de la place des exportations agricoles dans les échanges
extérieurs de l’Afrique de l’Ouest. Tous pays confondus, les exportations
agricoles représentent près de 6 milliards de dollars, soit 16,3 % de l’ensemble
des exportations de produits et services de la région.
Dans l’ensemble de ces pays, l’agriculture emploie environ 65 % de
la population active et constitue la base de l’économie. Elle contribue à
hauteur de 3 000 milliards de FCFA à la constitution du PIB de la zone.
Ceci explique notamment que l’on retrouve les mêmes pays dans chacune
des catégories, à l’exception du Sénégal pour lequel l’agriculture n’est pas
un facteur dominant dans la constitution de son PIB. Les pays des zones
humides (Côte d’Ivoire, Togo et Bénin) ont des atouts considérables en
matière de production agricole. En matière d’élevage, les pays sahéliens
(Burkina Faso, Mali et Niger) totalisent à eux seuls les trois quarts du cheptel
bovin et 70 % du cheptel ovin/caprin de l’UEMOA, assurant une grande
partie des besoins en protéines animales de la sous-région. En matière de
pêche, le Sénégal et la Côte d’Ivoire disposent d’un important potentiel de
développement des produits de la mer. Le Sénégal dispose notamment de
côtes poissonneuses et d’une forte tradition en matière de pêche.
La promotion de l’agriculture régionale est ainsi dépendante des
potentialités agricoles de la région qu’il convient d’identifier, pour connaître
les marges de manœuvre permettant à la zone UEMOA d’affronter
efficacement la mondialisation économique et de tirer profit des opportunités
offertes par cette dernière. Sur le plan de la sécurité alimentaire, la place de
l’agriculture est considérable pour assurer la sécurité alimentaire des ménages,
compte tenu de l’importance de l’autoconsommation dans les stratégies des
ménages agricoles et du rôle joué par les marchés de proximité des produits
vivriers pour nourrir les populations urbaines. Environ 80 % des besoins
alimentaires des populations de la région sont satisfaits par les productions
régionales. Ainsi, le défi auquel le secteur agricole est confronté est celui
de passer de la garantie de la sécurité alimentaire à celle de la souveraineté
alimentaire au niveau régional. Sur le plan de l’emploi, le secteur agricole
demeure le premier fournisseur de main-d’œuvre. Plus de 60 % de la
population active de la région travaille dans ce secteur en dépit de la faible
rémunération de son effort par rapport aux autres secteurs de l’économie.
Le défi de l’emploi agricole consiste donc à accroître la rémunération des
actifs agricoles notamment par l’accélération de la productivité du travail
et du capital. Les productions vivrières des pays de l’UEMOA occupent
une place déterminante au plan des économies nationales, de l’emploi,
des revenus des ménages ruraux, de l’équilibre de la balance commerciale
et de la sécurité alimentaire des populations et des nations. Sur le plan
économique, l’agriculture représente environ 35 % du produit intérieur
brut régional après les services (37 %) qui sont en net progrès dans tous les
pays de la communauté à cause de la tertiarisation accrue de l’économie
36 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Estimation de l’efficacité technique des producteurs vivriers dans la zone UEMOA
mondiale, à laquelle la région n’échappe pas. L’agriculture est aussi le secteur
sur lequel repose le développement des capacités exportatrices. Elle permet
d’assurer le service de la dette et de financer les importations de biens de
consommation, de biens d’équipement ou de produits intermédiaires pour
l’industrie. Le premier défi du secteur agricole est de continuer à assurer
plus efficacement cette fonction économique en élevant la productivité de
tous les facteurs et en fournissant les matières premières de l’artisanat et de
l’industrie agroalimentaire. Cet enjeu est crucial pour que la région maîtrise
sa dépendance alimentaire vis-à-vis du reste du monde et améliore, via la
transformation des produits et l’incorporation de valeur ajoutée, les termes
actuels des échanges défavorables aux pays de la zone UEMOA.
Il est malheureusement constaté que le secteur agricole dans cette
zone reçoit de moins en moins d’investissements, alors que l’ouverture
économique justifierait une modernisation accrue de ses structures de
production. Le financement du secteur agricole a toujours présenté des
difficultés spécifiques, mais celles-ci se sont accrues du fait du désengagement
des Etats des filières agricoles, de la réduction des concours extérieurs
des partenaires au développement mais aussi d’une réserve accrue des
établissements bancaires classiques réticents à intervenir dans un secteur qu’ils
connaissent mal et qui présente des risques particuliers se traduisant par une
rentabilité jugée trop aléatoire. A ces constatations pessimistes il faut ajouter
que la majorité des professionnels agricoles relèvent du secteur informel
traditionnel qui demeure à la marge des circuits de financement modernes.
Ils ne disposent pas des ressources financières suffisantes pour réaliser les
investissements nécessaires à la modernisation des filières de production et
éprouvent de grandes difficultés à se les procurer auprès du secteur bancaire
institutionnalisé. Cet espace est constitué de grandes zones écologiques qui
traversent la région : les zones nord sahéliennes : céréales, cultures vivrières
et coton extensifs et élevage transhumant, ces zones concernent le Sénégal,
le Mali, le Burkina Faso et le Niger ; les zones centrales, savanes arborées :
céréales et cultures vivrières plus intensives, coton, arachide, élevage et
embouche, ces zones concernent le Sénégal, le Mali, la Côte d’Ivoire, le
Burkina, le Togo, le Bénin et la frange méridionale du Niger ; les zones
forestières : cultures vivrières diversifiées (tubercules), café, cacao, palmier
et hévéas, ces zones concernent le sud du Sénégal, la Côte d’Ivoire et très
partiellement le Togo et le Bénin. La typologie des exploitations est très liée
à ces caractéristiques physico-climatiques.
En dépit de bonnes intentions contenues dans les accords de Maputo,
le financement reste l’obstacle majeur qui entrave le développement d’une
agriculture capable d’assurer la sécurité alimentaire, de procurer des revenus
substantiels au monde rural et de contribuer à la réduction de la pauvreté
et de l’exode rural. En plus, les objectifs annoncés dans le programme
détaillé de l’agriculture qui vise à réduire et à améliorer la sécurité n’ont pas
été atteints. Alors qu’à travers l’acte additionnel n° 03/2001 qui institue la
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 37
Ichaou Mounirou, Géro Fulbert Amoussouga
Politique agricole de l’union (PAU), les chefs d’Etat ont mis à la disposition
des pays de l’UEMOA un instrument de modernisation, d’encadrement, de
financement équitable et de recherche scientifique dans un environnement
de plus en plus soumis aux changements climatiques. Ainsi, le sous-comité
du comité interparlementaire de l’UEMOA recommande aux États membres
de faciliter l’accès au crédit aux petits producteurs et aux femmes, d’alléger
leurs conditions d’accès à la terre, de renforcer le financement de la recherche
scientifique dans le domaine agricole et en matière de changements
climatiques, entre autres.
2. La revue empirique et théorique des méthodes d’estimation
économétriques des frontières de production
Les travaux de Mourad et al. (2011) cherchent à expliquer les niveaux et
la croissance des importations en provenance de cinq produits importants : le
blé, l’oignon, la pomme de terre, la viande bovine et la volaille. Ces travaux
permettent de distinguer les facteurs déterminants et la dimension des
données prépondérantes dans l’explication des décisions d’importation. Pour
le blé, les différentes simulations montrent que pour l’oignon, l’élasticité de
court terme des importations par rapport au prix courant est probablement
de -1. Cette réduction aura un impact en particulier pour les pays de
l’UEMOA. L’élasticité des importations de long terme (pour tous les pays)
est estimée à -1,4 (grandeur qui peut paraître élevée). Les indices des prix
locaux semblent jouer (à court terme) un rôle important (l’élasticité serait
précisément de -1). L’élasticité des importations actuelles par rapport aux
importations passées serait de 0,2 à 0,3. L’estimation de l’élasticité « revenu »
(de court terme) est très variable de 0,28 à 0,8 avec des écarts-types souvent
élevés. L’élasticité de la variation des importations par rapport aux indices de
prix est unitaire ou de l’ordre de -0,9.
Pour la pomme de terre, l’élasticité « revenu » serait unitaire ou supérieure
à 1 (de l’ordre de 1,4). Les taxes douanières et les taux de change ne sont
toujours pas significatifs à 5 %. Les prix locaux jouent un rôle important
puisque l’élasticité de court terme mesurée à partir des différents modèles
est de l’ordre de -1,5 à -1,8 L’élasticité des importations par rapport aux
importations passées n’est pas unitaire (égale à probablement 0,4). Les
importations des pays de la zone UEMOA réagissent fortement (à court
terme) aux prix comparativement aux autres pays (l’élasticité des importations
par rapport aux prix des importations courants est de -1,2 à -1,4). L’élasticité
de long terme est estimée à -2 (grandeur qui peut paraître très élevée). Pour les
pays hors UEMOA, l’élasticité de court terme des importations par rapport
aux prix courants serait de l’ordre -0,5 à -0,7). L’élasticité de long terme est
estimée à -1,6. Il n’est pas sûr cependant que la croissance économique des
pays puisse modifier considérablement le flux des importations.
38 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Estimation de l’efficacité technique des producteurs vivriers dans la zone UEMOA
Pour la viande bovine, l’élasticité des importations courantes par rapport
aux importations de l’année dernière est significative mais inférieure à 1 (de
l’ordre de 0,7 à 0,4). L’élasticité de court terme des importations par rapport
au prix (des importations) courant semble être unitaire en valeur absolue
(ou supérieure à 1 ; de l’ordre de -1,4 à -1,5). L’élasticité de long terme
est estimée à -1,4. Les indices de prix locaux ont un impact important et
significatif statistiquement (l'élasticité peut être supérieure à 1). L’élasticité
« revenu » est estimée avec peu de précision. Sa valeur pourrait être de
l’ordre de 0,4-0,7. Les élasticités prix de court terme des pays UEMOA et les
élasticités prix des pays hors UEMOA ne sont pas différentes statistiquement
aux seuils habituels. L’élasticité de court terme des importations par rapport
aux indices des prix locaux (courants) est de l’ordre de -1,7 ou -1,8.
Pour la volaille, l’élasticité globale (sans distinguer les pays selon qu’ils
appartiennent ou non à la zone UEMOA) de court terme est différente
de -1 (de l’ordre de -1,5 à -1,7). L’élasticité de long terme est estimée
à -1,9. Les prix locaux semblent avoir un impact important à court terme
(l’élasticité prix serait de -1). La réaction des importations courantes aux
importations passées serait inférieure à 1. Nous évaluons l’élasticité à 0,3
(borne inférieure). L’élasticité « revenu » est de 0,5 mais ne semble pas être
significative statistiquement. L’élasticité du ratio des importations (rapport
entre les importations actuelles et les importations passées) par rapport aux
ratios des indices des prix locaux est de -0,4, mais cette valeur n’est pas
toujours robuste. Les élasticités prix de la zone UEMOA sont égales aux
élasticités des autres pays non membres de la zone. Il semblerait donc que
toute modification des prix des exportations de l’UE aura le même impact
sur l’ensemble des pays et ce indépendamment de leur appartenance ou non
à la zone UEMOA.
Mounir et al. (2001) montrent que la surexploitation a fait progressivement
augmenter la salinité des eaux d’irrigation, et plusieurs forages captant le
complexe terminal ont vu leur débit chuter. Le phénomène de salinisation
a trop affecté la production des dattes en réduisant la productivité des oasis.
On distingue deux types d’exploitation : les exploitations publiques sous
forme de groupement d’intérêt collectif (GIC) et les exploitations privées.
Elles se partagent presque 11 000 l/s de manière égalitaire. On utilise
l’approche de frontière de production pour déterminer la performance
productive des exploitants agricoles dans les systèmes d’irrigation étatiques.
On a trouvé que la production des dattes par pied est expliquée par quatre
facteurs : la quantité d’eau appliquée, le travail, le fumier et le phosphate.
L’élasticité de la demande d’eau d’irrigation est estimée à -1,172. Ceci nous
permet de suggérer que le système de tarification de l’eau d’irrigation peut
être un moyen de conservation de la ressource. L’estimation du modèle
d’inefficience technique a montré que la salinisation affecte négativement
l’efficience technique. La valeur moyenne des indices d’efficience technique
est égale à 0,653. De même, l’estimation des modèles des données de
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 39
Ichaou Mounirou, Géro Fulbert Amoussouga
panel avec effets fixes a montré que la salinisation affecte négativement la
production de dattes des exploitants agricoles.
Perrigne (1995) estime une frontière de production stochastique pour
mesurer l’efficacité technique à partir d’un échantillon de panel cylindré
d’exportations céréalières de 1982 à 1986, en utilisant diverses méthodes
d’estimation. Les résultats de l’estimation par les méthodes usuelles de données
de panel (Within et GLS) et leurs applications mettent en lumière les limites
de celles-ci quant aux résultats obtenus et aux spécificités de l’échantillon.
De plus, le test d’Hausman montre l’existence d’une possible corrélation
entre les inputs utilisés et le terme d’erreur représentant l’inefficacité, ce
qui rend caduque l’estimation GLS. Pour palier cela, Perrigne (1995)
utilise la méthode d’estimation récente proposée par les auteurs tels que
Ivaldi, Perrigne et Simioni (1994). La méthode des auteurs est axée sur une
modélisation en termes d’analyse structurelle des covariances. Cette méthode
a permis de révéler les corrélations entre les régresseurs et l’effet individuel.
Cette modélisation permet aussi d’estimer l’efficacité technique de chaque
individu comme une fonction du temps. Les résultats empiriques montrent,
d’une part, l’existence d’une corrélation négative entre les consommations
intermédiaires et l’efficacité et, d’autre part, une décroissance des niveaux
d’efficacité, entre 1982 et 1986.
Une fonction de production établit, sous sa forme la plus générale, une
relation entre les intrants ou inputs et les extrants ou outputs. Elle peut être
aussi conçue comme une frontière, celle du possible pour une entreprise
ou tout autre unité de décision. Pour Thiry et Tulkens (1988) : « Cette
interprétation est naturelle dès l’instant où l’on convient de préciser que la
fonction de production spécifie les quantités maximales d’outputs accessibles
pour tout niveau des inputs, et, pour tout niveau de l’output, les quantités
minimales nécessaires à leur obtention. » Ainsi, pour tenir compte du critère
de maximalité du produit obtenu, d’une part, et accepter la possibilité d’une
sous-utilisation des moyens de production, d’autre part, on a souvent recourt
à la notion de frontière au détriment de la fonction de production (Agbodji,
1996). Le terme de frontière fait donc référence à une fonction-limite. Pour
Perelman (1996), la frontière est une sorte d’enveloppe qui coïncide souvent
avec l’ensemble des points identifiés comme représentatifs de la meilleure
pratique dans le domaine de la production et par rapport à laquelle la
performance de chaque entreprise pourra être comparée.
Les travaux d’Albouchi et al. (2005) dans le nouveau contexte de
raréfaction de la ressource en eau et l’ouverture de l’économie tunisienne
la problématique de l’eau en Tunisie est de plus en plus une question de
répartition de la ressource entre usagers et zones qui valorisent différemment
l’eau. En adoptant une approche paramétrique, les niveaux d’efficacité
économique ont été estimés et décomposés en efficacité allocative et
technique à partir d’une frontière stochastique de production. Des données
de panel ont été utilisées. L’analyse correspond à la période 1994-2003. Les
40 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Estimation de l’efficacité technique des producteurs vivriers dans la zone UEMOA
résultats empiriques montrent qu’il existe un différentiel d’efficacité entre les
zones étudiées. En effet, les marges de manœuvre en termes d’amélioration
de la production et du profit à l’échelle du bassin sont donc importantes.
Pour un niveau donné de production, il est possible d’accroître le profit
global d’environ 11 millions de dinars et d’améliorer la valorisation de l’eau
par rapport à la situation observée de 53 % en éliminant les inefficacités
existantes. Dans cet objectif, l’examen des déterminants de l’efficacité
économique montre que l’accès aux crédits et l’économie de l’eau affectent
celle-ci positivement, alors que le poids des petites exploitations et le taux de
diversification sont corrélés négativement avec le niveau d’efficacité. Ainsi,
une politique foncière d’attribution des titres de propriété aux agriculteurs
pour accéder aux crédits pourrait améliorer le niveau global de l’efficacité
économique. Soit une augmentation du profit global d’environ un million
de dinars et une amélioration de la valeur de l’eau de 0,031 DT/m3.
Trois types d’efficacité peuvent être observés au niveau de l’entreprise
(Chaffai, 1989) : l’efficacité technique : une entreprise est techniquement
efficace, lorsqu’elle se situe sur la frontière, c’est-à-dire qu’avec une quantité
déterminée de facteurs elle obtient le plus haut niveau d’outputs ; l’efficacité
allocative : elle implique que l’entreprise, d’une part, minimise ses coûts
totaux de production et, d’autre part, choisit le niveau de cette dernière qui
doit socialement optimal (notamment par une politique de prix de vente ou
de tarification, appropriée) ; l’efficacité à l’échelle : c’est le cas d’une entreprise
en situation de concurrence parfaite et qui opère à une échelle appropriée,
c’est-à-dire que son coût marginal doit être égal au prix du marché de son
produit. En économie, quelle que soit l’activité productive que l’on étudie,
on raisonne toujours en termes d’objectifs à atteindre. L’objectif d’efficacité
technique a ceci de particulier qu’il est compatible avec les autres objectifs,
quelle que soit leur pondération, il n’y a pas de justification à l’inefficacité
technique (Gathon, Pestieu, 1985).
Le concept d’efficacité technique trouve son origine dans les travaux
théoriques fondamentaux au sujet du comportement des firmes : travaux de
Debreu (1951), de Koopmans (1951) et de Farrell (1957). C’est surtout ce
dernier auteur qui a proposé une approche pour l’estimation de frontières
d’efficacité, partant de l’idée que les informations disponibles sur une activité
donnée devaient permettre l’estimation du best practice envelope, pour cette
activité. Deux décennies plus tard, deux grandes familles de méthodes sont
concurrentes dans la manière de construire la frontière et donc de calculer
les efficacités techniques : les méthodes paramétriques et les méthodes non
paramétriques. Dans l’approche paramétrique, on suppose que la frontière
est représentable par une fonction analytique dépendant d’un nombre fini
de paramètres. Le problème consiste à spécifier cette fonction et à estimer
les paramètres, soit par les méthodes statistiques de l’économétrie, soit par
les méthodes issues de la programmation linéaire. Dans les méthodes non
paramétriques, en revanche, on ne spécifie pas de forme analytique particulière
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 41
Ichaou Mounirou, Géro Fulbert Amoussouga
pour la frontière, mais plutôt les propriétés formelles que l’ensemble de
production est supposé satisfaire (Taffé, 1998). L’approche non paramétrique
découle des travaux initiaux de Farrell et implique le recours aux techniques
de la programmation linéaire. Le choix entre les deux approches n’est pas
toujours facile. Bosman et Frecher (1992) recommandent de se baser sur
la connaissance que l’on a de la technologie du secteur étudié. Ces auteurs
pensent que, lorsque l’on a une idée assez nette de ce qu’est la technologie
sous-jacente, cas du secteur agricole et des branches manufacturières
par exemple, l’estimation économétrique des frontières de production
paramétrique a un sens. Par contre, lorsqu’il s’agit d’une unité de décision
dont l’activité est la production des services, une approche non paramétrique
semble davantage appropriée, du fait qu’elle ne repose sur aucune hypothèse
explicite concernant la technologie et qu’elle s’applique à des activités ayant
plusieurs outputs et plusieurs inputs. Pour mesurer le niveau de l’efficacité
technique d’une exploitation quelconque, il faut d’abord estimer la frontière
de production ou de coût qui représente des points indiquant la quantité
maximale de produits ou le coût minimum qui peut être obtenu pour un
volume donné d’intrants. Ainsi, la frontière de production ou de coût est
obtenue par l’ensemble des points décrivant les décisions optimales des
agriculteurs des produits vivriers. Dans le cas de la frontière de production,
chaque point de l’espace production-intrants a pour coordonnées le volume
du produit considéré et le volume d’intrants (terre, capital, travail) utilisé par
l’exploitant. On dit qu’un producteur est techniquement efficace lorsqu’il est
situé sur la frontière de la possibilité de production. Pour ce qui concerne
l’estimation de la frontière de production, elle constitue une étape centrale
dans toute analyse de l’efficacité technique, et différentes méthodologies ont
été développées par (Farrell et al., 1957). L’approche non paramétrique a
pour principal avantage de ne pas exiger la spécification d’une technologie
de production. Cet élément de souplesse est d’autant plus appréciable que
dans un échantillon hétérogène la forme fonctionnelle qui conviendrait
à la majorité des exploitants n’est pas pertinente pour un sous-ensemble
d’observation. En contrepartie, la démarche souffre de certaines lourdeurs
des traitements informatiques qui ont longtemps fait figure de repoussoir. La
frontière s’avère par ailleurs sensible à des perturbations statistiques aléatoires
résultant d’épiphénomènes totalement étrangers à la manière dont est gérée
l’organisation. Ces inconvénients ont été en grande parties levés par la
méthode Data Enveloppement Analisis (DEA). Dans le cas d’une fonction
paramétrique, plusieurs techniques économétriques et non économétriques
permettent d’estimer les paramètres de la frontière de production ou de
coût : la méthode des moindres carrés ou la méthode du maximum de
vraisemblance, la programmation linéaire et la programmation quadratique.
Aigner et Chu (1968) ont été les initiateurs des frontières de production
paramétriques, notamment l’approche déterministe non économétrique
selon laquelle l’écart entre la production frontière et la production observée
42 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Estimation de l’efficacité technique des producteurs vivriers dans la zone UEMOA
est dû à l’inefficacité de l’exploitant. L’inconvénient de cette méthode est
qu’elle ne prend pas en compte les phénomènes aléatoires qui peuvent
influencer le niveau d’efficacité.
Dans la littérature, l’estimation de la frontière de production en présence
des données de panel se fait généralement par deux méthodes. Ces méthodes
se distinguent l’une de l’autre par la conception déterministe ou stochastique
du terme résiduel. Dans le premier cas, le terme d’efficience est généralement
capté à travers un effet fixe par producteur ; c’est l’estimateur within dont
les propriétés statistiques ont été mises en lumière dans les travaux relatifs à
l’économétrie des données de panel (Mundlak, 1978 ; Hausman et Taylor,
1981). L’efficience est alors calculée par rapport à l’effet fixe estimé dont la
valeur est la plus élevée (Schimidt et Sickle, 1984). Ainsi, dans le cas d’une
fonction de production de Cobb-Douglass où l’output (Q) est relié à un
vecteur d’’intrant (X), si le terme aléatoire qui gouverne la loi des résidus est
normalement distribué et non corrélé avec les intrants et effets fixes certains
(ai), on peut écrire :
logQit = ai +Σ K β logX(it) + Vit (1)
k=1 k
soit â = max âi
L’efficacité technique est alors définie par :
ETi = exp (âi – â) avec 0 ≤ ETi ≤ 1
Dans le second cas, qui fera l’objet de cette étude, la frontière est de
type stochastique. Elle peut être évaluée par l’estimateur de maximum de
vraisemblance ou bien encore par la série des moindres carrés généralisés.
On se situe alors dans le cadre d’un modèle à erreur composé dont les
deux distributions sont gouvernées par des lois aléatoires indépendantes.
La première (Vit) suit une loi normale de moyenne nulle et de variance
Var (vit). Elle capte principalement les erreurs des mesures et les chocs
ayant un caractère de bruits blancs. Le deuxième fait référence au terme
d’efficacité (uit). L’effet individuel est alors appréhendé dans le résidu
d’estimation ; il n’est plus certain comme dans le cadre de l’estimation within
des frontières déterministes, mais dans le modèle estimé par le maximum
de vraisemblance, ce terme suit une distribution utilitaire (uit positif ou
nul) de type gamma, Weibull, semi-normale ou exponentielle dont le choix
ne peut se départir d’un certain arbitraire. L’estimateur GLS a pour lui
l’avantage de n’impliquer aucune hypothèse sur la loi de distribution des
uit. En comparaison avec l’estimateur within, il permet de retenir, lors de la
spécification du modèle, des variables exogènes invariantes dans le temps. La
frontière de production s’écrit comme suit :
logQit = ai +Σ K (2)
k=1
Où εit = Vit – ui εit = Vit – ui
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 43
Ichaou Mounirou, Géro Fulbert Amoussouga
Une efficacité technique moyenne par exploitant peut être calculée sous
l’estimateur GLS en retrouvant un effet spécifique ai à partir des résidus
d’estimations (Schmidt et Sickles, 1984 ; Cornewell, Schmidt et Sickles,
1990), soit :
ai = 1 ∑Tt= 1 εit avec T → ∞ εit les résidus de GLS (3)
T
L’efficacité technique moyenne est alors définie par :
T Ei = exp (ai – a ) avec 0 ≤ TEi ≤ 1
Une synthèse de cette revue montre que la méthode de détermination de
la frontière de production la plus utilisée par les auteurs est celle paramétrique
stochastique puisqu’elle repose sur des estimations économétriques donc sur
des résultats soumis aux lois statistiques. Dans le cadre de cet article, deux
approches seront appliquées : la première consiste à estimer la fonction de
production par la méthode des moindres carrés généralisés dans le contexte
d’un modèle à effet aléatoire sous l’hypothèse que le terme d’efficacité n’est
pas corrélé avec les régresseurs de la fonction de production, la seconde
consiste à estimer la fonction de production dans le contexte d’une frontière
stochastique de production avec la méthode du maximum de vraisemblance
pour une comparaison des résultats.
3. Présentation des données de l’étude et du modèle
d’analyse
Cette partie présente les données de l’étude, le modèle d’analyse ainsi que
la méthode d’analyse des données.
3.1. Présentation des données de l’étude
La présente étude utilise les données secondaires. Ce sont les données
annuelles de 1961 à 2013 obtenues à partir de la base de données sur le
Bénin, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Mali, le Niger, la Guinée-Bissau, le
Burkina Faso et le Togo. Les données concernent les productions vivrières (le
maïs, le manioc, le riz et le sorgho) et portent sur les productions annuelles
en tonnes, les superficies cultivées en hectares, les dépenses en capital dans
les productions vivrières en FCFA, la main-d’œuvre : la main-d’œuvre
est approximée par la population active dans l’agriculture, nous faisons
l’hypothèse selon laquelle la part de la population active agricole travaillant
dans le coton dans la population active agricole est constante pour les
pays. Cet input est exprimé en nombre de travailleurs ; le capital regroupe
les équipements, les matériels et outillages et les bâtiments, ainsi que les
consommations intermédiaires (engrais, semences, pesticides et fertilisants),
il est exprimé en FCFA. Il faut noter que ces données sont des données
cylindrées, c’est-à-dire observées sur les mêmes années pour tous les pays.
44 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Estimation de l’efficacité technique des producteurs vivriers dans la zone UEMOA
3.2. Le modèle d’analyse
Le modèle à estimer s’inspire d’une fonction de production de type
Cobb-Douglas et s’écrit :
lnYit = β 0 + β 1 lnSit + β 2 lnKit + β 3 lnLit + eit (4)
avec eit = Vit – Uit
pour i = 1,…... 8 et t = 1,……….56 ;
Yit : production du pays i de l’année t en tonnes ;
Sit : superficie cultivée par le pays i de l’année en hectares ;
Kit : dépense en capital du pays i de l’année t en FCFA ;
Lit : quantité de main-d’œuvre totale en équivalence de homme-jour, elle
est approximée à la population active dans l’agriculture ;
β i : paramètres du modèle à estimer ;
eit : terme d’erreur décomposé ;
Vit : terme d’erreur aléatoire ;
Uit : terme d’erreur qui traduit l’inefficacité productive par pays et par
année ;
Ln : logarithme népérien.
Après estimation du modèle dans le contexte d’un modèle à effet aléatoire
par la méthode d’estimation des moindres carrées généralisées (GLS), le test
de Hausman est effectué pour vérifier l’existence d'une corrélation entre les
variables explicatives et les efficacités individuelles des pays. L’estimation
du modèle dans le contexte d’une frontière stochastique de production
par la méthode du maximum de vraisemblance se fera par la suite avec les
propriétés suivantes :
Uit = Ui ex (-η (t −T))
Le maximum de vraisemblance de l’équation (1) donne des estimations
σ u2
des coefficients β i et des paramètres σ 2 = σ u2 + σ v2 et γ = , γ est la
(σ u2 + σ v2)
part de la variance de u dans la variance totale 0< γ <1. L’efficacité technique
moyenne est définie par : TEt = E[exp(-η tui)]
avec η = exp [-η(t-T)].
η est le paramètre à estimer qui indique la variation de l’efficacité dans
le temps dans le cas des données de panel et des séries temporelles. Etant
donné le caractère aléatoire de la production agricole, le choix de la méthode
stochastique pour mesurer les niveaux d’efficacité des productions vivrières
dans l’espace UEMOA paraît justifié.
Enfin, il est à rappeler que ces différentes analyses sont effectuées par le
logiciel Stata11.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 45
Ichaou Mounirou, Géro Fulbert Amoussouga
4. Analyse et interprétation des résultats de l’analyse des
données
Cette partie présente les résultats de l’estimation de la frontière de
production et de la mesure de l’efficacité technique à partir des données de
panel de 8 pays de la zone UEMOA sur les productions vivrières à l’aide de
la méthode des moindres carrés généralisés et du maximum de vraisemblance
décrite dans la section précédente après une statistique descriptive des
variables du panel.
4.1. Statistique descriptives des données de panel
Le tableau suivant (tableau n° 1) présente une brève statistique descriptive
de la base de données de panel utilisée pour ces analyses.
Tableau 1
Statistiques descriptives des données
Variables Minimum Maximum Moyenne Ecart-type
Production (en milliers de tonnes) 1 314,86 1 190 000 1 314,886 1 392,966
Dépense en capital (en FCFA) 1 000 2 765 000 109 954,40 165 824,5
Main-d’œuvre
642 000 824 000 000 7 101 475 6 619 121
(population active agricole)
Superficie emblavée
38,110 1 100 000 890,6249 850,2906
(en milliers d’hectares)
Source : Calcul des auteurs à partir des données de panel de la zone UEMOA : (1961-2013).
Le tableau 1 montre que le secteur agricole se révèle prépondérant dans
les pays de l’espace UEMOA. Avec une population active agricole de plus
de 7 millions d’exploitants en moyenne, la superficie emblavée des produits
vivriers est de l’ordre de 8 906 249 en moyenne sur la période d’étude. On
note une faible dépense en capital dans la production vivrière qui est de
109 954,40 FCFA en moyenne dans l’ensemble des pays concernés. Ce
résultat n'est pas surprenant dans l’espace, dans la mesure où le financement
constitue l’un des obstacles majeurs de l’agriculture dans la sous-région. Le
premier constat est que les pays membres de l’UEMOA n’ont pas respecté
les engagements de Maputo. Car, bien que pourvoyeuse d’emplois pour
plus de 60 % de la population active, l’agriculture est le parent pauvre de
la programmation budgétaire des pays de l’Union. Les accords de Maputo
recommandent ainsi aux États-membres de consacrer 10 % de leur budget
national à l’agriculture.
4.2. Présentation et interprétation des résultats d’estimation
Les résultats de l’estimation de la fonction de production des produits
vivriers de l’ensemble des pays de l’UEMOA par le modèle à effet aléatoire
46 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Estimation de l’efficacité technique des producteurs vivriers dans la zone UEMOA
ou modèle à composante d’erreur sont présentés dans le tableau suivant
(tableau n° 2). L’estimation des paramètres de ce modèle est obtenue par la
méthode des moindres carrés généralisés (GLS).
Tableau 2
Résultats de l’estimation du modèle à effet aléatoire par la méthode (GLS)
Variables Coefficients Std. Err T Stat
Constante _cons -2,610483 0,7341829 -3,56***
Superficie (LnS) 0,2958073 0,0537894 5,50***
Capital (LnK) 0,1019648 0,0309025 3,30***
Main d’œuvre (LnL) 0,7223454 0,059274 12,19***
R2 0,5333 — —
Sigma_u 0,63546058 — —
Sigma_e 0,41315253 — —
Rho 0,70288342 — —
Wald chi2(3) 564,72 — —
Prob > chi2 0,0000 — —
Test de Hausman — — 2,76 ns
R2 : Coefficient de détermination ; (***) : Significative à 1 % ; ns : Non significatif.
Source : Résultats d’estimation avec le logiciel Stata11, 2016.
Il ressort de ces résultats que les variables explicatives expliquent 53 %
(R2 = 0,53) de la variation de la production vivrière. Les élasticités partielles
de la production par rapport à la superficie, le capital et le travail sont toutes
positives et significatives au seuil de 1 %. Alors une augmentation de ces
différents facteurs de 1 % augmenterait la production vivrière respectivement
de 0,30 %, 0,10 % et 0,72 %. Le facteur travail se révèle le plus influent
dans la production vivrière dans la zone d’étude avec une élasticité forte
de 0,72 selon les résultats du modèle à effet aléatoire. Enfin, le test de
Hausman (1978) suggère le robuste test économétrique de GLS par rapport
à l’estimateur within et rejette l’hypothèse d’interdépendance entre l’effet
spécifique aléatoire Ui et les inputs de la fonction de production ; autrement
dit, ce test suggère l’absence d’une corrélation entre les variables explicatives
et les efficacités individuelles des exploitants une condition nécessaire dans
les analyses d’efficacité. Dans le but d’expliquer la production vivrière des
pays de l’UEMOA sous forme d’une frontière de production stochastique,
l’étude procède à l’estimation d’une frontière de production stochastique
selon les techniques d’analyse des données en panel. Les résultats de cette
estimation sont effectués par la méthode du maximum de vraisemblance
à l’aide du logiciel Stata11. De même, les indices d’efficacité technique de
la production sont calculés. Ces différents résultats sont consignés dans les
tableaux suivants :
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 47
Ichaou Mounirou, Géro Fulbert Amoussouga
Tableau 3
Résultats d’estimation de la frontière de production stochastique
Variables Coefficients Std. Err T Stat
Superficie (LnS) -0,1300115 0,2936728 -0,44
Capital (LnK) 0,3877631 0,1063557 3,65***
Main d’œuvre (LnL) 0,7637657 0,312594 2,44**
Wald chi2(3) — 150591,77***
Mu (μ) -1,733991 0,3158168 -5,49***
2
Sigma_2u (σ u ) 0,002136 — —
2
Sigma_2v (σ v ) 0,0701017 — —
2
Sigma 2 (σ ) 0,0722377 0,0140978 —
Gama (γ ) 0,0295684 — —
Eta (η) -6,224119 — —
Logarithme de la vraisemblance — — -4,7743673
(***) : Significatif à 1 % ; (**) : Significatif à 5 %.
Source : Résultats d’estimation avec le logiciel Stata11, 2016.
Les indices d’efficacité technique moyens par pays sont présentés dans le
tableau suivant :
Tableau 4
Indices d’efficacité technique moyens
par pays sur la période d’étude
Efficacité technique
Pays
(moyenne de la période)
Bénin 50 %
Mali 14 %
Burkina Faso 43 %
Niger 14 %
Guinée-Bissau 19 %
Sénégal 26 %
Togo 69 %
Cote d’Ivoire 41 %
Espace UEMOA 35 %
Source : Résultats d’estimation sur les données en panel, 2016.
Le tableau n° 3 présente les résultats d’estimation de la frontière
stochastique de production.
La valeur de gamma (γ) nous enseigne que l’écart par rapport la frontière
est expliqué par l’inefficacité des secteurs à 2,96 %. L’évaluation de gamma (γ),
48 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Estimation de l’efficacité technique des producteurs vivriers dans la zone UEMOA
significativement différente de zéro, indique l’existence des inefficacités
productives mais faibles. Ce résultat signifie que l’écart entre la production
observée et la production potentielle des secteurs étudiés est en partie dû à
leur inefficacité. La valeur de gamma (γ) peut paraître relativement faible par
rapport aux études réalisées en particulier pour la détermination de l’efficacité
individuelle des exploitations. En effet, dans notre étude, 97,04 % des écarts
entre la production observée et la production potentielle des secteurs sont
liés à des effets aléatoires et à des erreurs de mesures, ce qui peut provenir
de la nature des données, qui sont des moyennes à l’échelle des pays. Par
ailleurs γ est significativement inférieur à 1, ce qui justifie l’importance du
terme stochastique v. Plus la valeur de γ se rapproche de 1, plus la différence
entre les résultats issus d’une estimation stochastique et ceux d’une estimation
déterministe est faible. Par contre, la valeur de η est négative (η = -6,22)
et considérablement différente de zéro, ce qui montre que les niveaux
d’inefficacité technique sont décroissants au cours des 53 années considérées.
Ce résultat montre une amélioration des niveaux d’efficacité technique dans
le temps dans l’ensemble des pays de l’espace UEMOA, ce qui se justifie
par les différentes mesures et politiques adoptées par l’UEMOA dans le
secteur agricole depuis sa création, notamment la politique agricole récente
de l’institution. Le paramètre σ v2 mesure la variance du terme stochastique.
Celui-ci est significatif, confirmant la présence des facteurs aléatoires dans la
production vivrière dans la zone d’étude ; ces facteurs échappent au contrôle
des producteurs. Au niveau des paramètres de la fonction de production,
l’élasticité de la production par rapport à la superficie emblavée est négative
et non significative. Ce qui indique que l’augmentation des superficies
emblavées a des effets négatifs sur l’efficacité technique des producteurs des
produits vivriers de la zone d’étude. Par contre, les élasticités de production du
facteur capital et travail sont toutes positivement significatives respectivement
aux seuils de 1 % et de 5 %, ce qui signifie qu’un accroissement de 1 % de
ces facteurs (capital et travail) entraîne, toutes choses égales par ailleurs,
respectivement une augmentation de 0,39 % et de 0,76 %. Par ailleurs, si tous
les facteurs significatifs (capital et travail) augmentent de 1 %, la production
vivrière augmentera de 1,15 %. La somme des paramètres significatifs de
la frontière de production relatifs aux facteurs de production significatifs
(travail, capital) est de 1,15. Alors les rendements d’échelle sont croissants
dans la zone d’étude. Enfin l’étude a retenu la distribution tronquée à droite
de paramètres μ et σ u2 pour le terme d’inefficacité (Ui), car le paramètre
mu (μ) est significativement différent de zéro. Le tableau 4 présente les
moyennes des efficacités techniques des différents pays sur toute la période
d’étude. Il ressort de ce tableau que dans l’ensemble les producteurs des
pays de l’UEMOA opèrent en dessous de leur frontière de production avec
une efficacité technique moyenne de 35 % contre 100 % s’ils étaient situés
sur la frontière de production. Il y a encore une possibilité d’accroissement
des productions vivrières dans la zone UEMOA à hauteur de 65 % avec les
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 49
Ichaou Mounirou, Géro Fulbert Amoussouga
mêmes niveaux d’input, notamment en ce qui concerne le maïs, le sorgho,
le manioc et le riz. Une analyse plus profonde de ces résultats montre que le
pays le plus efficace techniquement est le Togo avec une efficacité technique
de 69 %, et les pays les moins efficaces techniquement sont le Mali et le Niger
avec 14 % comme niveau d’efficacité. Cette inefficacité de ces deux pays se
justifie par le fait que ce sont des pays désertiques.
Distribution de l’efficacité par pays
80 %
70 % 69 %
Efficacités techniques
60 %
50 % 50 %
43 % 41 %
40 %
30 % 26 %
20 % 19 %
14 % 14 %
10 %
0%
n
au
re
al
ga
ge
s
g
ni
oi
Fa
M
iss
To
né
Bé
Ni
Iv
-B
a
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Sé
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te
rk
in
Cô
Bu
Gu
Source : Réalisé par les auteurs, 2016.
5. Conclusion et discussion
L’objet de cette étude est d’estimer les niveaux de l’efficacité technique
des productions vivrières dans la zone UEMOA à travers l’application des
modèles à effets aléatoires adaptés pour l’analyse des données en panel et un
modèle frontière de production stochastique qui permet d’obtenir les indices
d’efficacité technique. Pour ce faire, une analyse à partir des données en
panel portant sur les pays de l’UEMOA a permis d’estimer, dans un premier
temps, un modèle à effet aléatoire et, dans un second temps, un modèle
frontière de production stochastique afin de procéder au calcul des niveaux
d’efficacité par pays. Le modèle à effet aléatoire a été retenu au détriment
de celui à effet fixe après le test de Hausman qui rejette l’hypothèse de
corrélation entre l’effet spécifique aléatoire et les inputs introduits dans
le modèle. De l’analyse de ces résultats il ressort que toutes les variables
explicatives sont positives et significatives au seuil de 1 %, et le facteur travail
se révèle le plus influent dans la production vivrière dans la zone d’étude
avec une élasticité forte de 0,72 selon les résultats du modèle à effet aléatoire.
Concernant la frontière stochastique de production, les résultats révèlent
que seul le facteur superficie n’est pas significatif avec un effet négatif sur la
production. Une analyse des paramètres d’efficience montre qu’une majeure
50 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Estimation de l’efficacité technique des producteurs vivriers dans la zone UEMOA
partie de la variabilité des productions vivrières est expliquée par des effets
aléatoires tels que les changements climatiques et la dégradation des sols,
sans oublier les erreurs de mesure car les données utilisées pour cette étude
sont des données agrégées et couvrant une longue période (de 1961 à 2013).
Une analyse avancée de ces résultats montre que le Togo vient en tête avec
une efficacité moyenne de 69 %, alors que le Niger et le Mali prennent les
dernières places avec une efficacité technique de 14 %. Dans l’ensemble, les
8 pays sont techniquement inefficaces avec un faible taux d’efficacité compris
entre 35 % et 50 % qui est le taux acceptable, alors il est encore possible
d’augmenter la production vivrière dans la zone d’étude sans augmenter les
inputs actuels. Au vu de ces résultats, les pouvoirs publics et les organisations
non gouvernementales intervenant dans le monde rural dans l’espace
UEMOA doivent, d’une part, promouvoir l’encadrement des paysans
et, d’autre part, encourager les structures de microfinance à s’intéresser
davantage au monde agricole. L’étude suggère enfin que des actions doivent
être menées vers la recherche scientifique afin de maîtriser les effets des aléas
climatiques sur la production vivrière dans l’espace UEMOA.
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Ichaou Mounirou, Géro Fulbert Amoussouga
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October. Université de Genève.
52 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Commerce extérieur et
croissance agricole dans les pays
en voie de développement
Le cas du Bénin
Résumé Laurent Oloukoï
Cet article estime les élasticités du commerce extérieur agricole, d’une part, Université de Parakou
et Université
et analyse l’impact du niveau du commerce sur la croissance du PIB agricole d’Abomey-Calavi, Bénin
au Bénin, d'autre part. Le modèle de Thirlwall (1979) est utilisé à cet effet. (loloukoi@[Link])
L’originalité de ce modèle réside dans le fait qu’il introduit un aspect dynamique
dans l’analyse du commerce extérieur. C’est un modèle qui s’appuie sur trois
équations relatives au commerce extérieur : la fonction de demande nationale
d’importation, la fonction d’offre d’exportation et l’équation d’équilibre
extérieur. Au vu des résultats, il ressort principalement que le Bénin n’est pas
encore arrivé à atteindre le seuil critique de croissance agricole où le niveau
du commerce extérieur serait une contrainte. L'article suggère, au delà des
politiques de production, que le Bénin se doit donc d’améliorer son commerce
extérieur agricole par le développement de techniques commerciales
appropriées afin d’augmenter l’offre d’exportation agricole.
Mots-clés : croissance, agriculture, commerce international, Bénin.
Classification JEL : F43-Q17.
Abstract
This paper estimates elasticities of agricultural external trade and analyzes
the impact of the level of trade on agricultural growth in Benin. Thirlwall
model (1979) is used for this purpose because it introduces a dynamic in the
analysis of foreign trade. It is a model based on three equations relating to
external trade: domestic import demand function, export supply function
and external equilibrium equation. Given the results, it appears mainly
that Benin has not yet reached the critical threshold of agricultural growth
where the external trade level would be a constraint. The paper suggests
that, beyond the production policies, Benin should therefore improve
its agricultural external trade through the development of appropriate
marketing approaches to increase agricultural export supply.
Keywords : growth, agriculture, international trade, Benin.
JEL Classification : F43-Q17.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 53
Laurent Oloukoï
1. Introduction
L’analyse de la croissance économique occupe une place de choix dans
la littérature économique. Cependant, des controverses existent quant aux
déterminants de cette croissance. Pour les modèles dits orthodoxes, les
principaux déterminants de la croissance et qui expliquent le différentiel
de croissance entre pays sont la disponibilité et la qualité des facteurs de
production. C’est le point des théories néoclassiques et de la croissance
endogène qui mettent en avant le rôle-clé des facteurs de production
et le progrès technique. Par contre, avec l’avènement des théories post-
keynésiennes, l’accent sera mis sur la demande comme principal déterminant
de la croissance contrairement aux modèles néoclassiques qui considèrent
l’offre. La demande est ainsi perçue comme le principal moteur conduisant
le système économique. Selon Setterfield (2003), la demande influence
l’accumulation de capacités de production en termes de capital et de travail,
de sorte que l’output potentiel est, dans une certaine mesure, déterminé par
la demande. A partir de ce moment, la demande étrangère, en particulier,
et le commerce extérieur, en général, sont alors considérés comme étant un
facteur déterminant de la croissance économique. Au nombre des théories
qui ont pris corps à partir de cette analyse, nous avons la « théorie de la
croissance économique contrainte par la balance des paiements » développée
par Thirlwall. Pour Thirlwall (1979), si un pays souhaite accélérer sa
croissance économique, il doit avant tout lever la contrainte de la balance des
paiements sur la demande.
Plusieurs recherches empiriques se sont attelées à tester cette hypothèse
de Thirlwall. Au nombre de ces travaux, on peut citer, entre autres, Perraton
(2003), Yongbok (2006), Bashir et al. (2009), Ozturk et Acaravci (2010).
Comme le dit Chassem (2011), ces recherches comparent le taux de
croissance économique véritable (y) à celui contraint par la balance des
paiements (y*). L’hypothèse de Thirlwall est vérifiée en cas d’égalité, et on dit
que y est tel que le compte courant soit équilibré à long terme. Par contre,
en cas de différence entre y et y*, l’hypothèse de Thirlwall est rejetée. On dit
dans ce cas que les entrées et sorties de capitaux étrangers qui ont compensé
le solde du compte courant ont contribué à dévier significativement y de
y*. Le test de l’hypothèse de Thirlwall peut donc s’interpréter simplement
comme le test de l’effet sur la croissance économique des flux de capitaux
entre pays. Selon Diarra (2014), le succès relatif de la stratégie de
développement axée sur la promotion des exportations de certains pays de
l’Asie (Hong-Kong, Corée du Sud, Singapour et Taïwan) a remis au goût du
jour le rôle important de la demande globale pour la croissance économique
à long terme.
Cet article se veut un test de la théorie de Thirlwall sur un sous-secteur
de l’économie du Bénin, à savoir l’agriculture, contrairement aux travaux
antérieurs qui traitent de la question au niveau de l’économie dans son
54 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Commerce extérieur et croissance agricole dans les pays en voie de développement : le cas du Bénin
ensemble. En effet, depuis 1990, la problématique de la croissance et de
la compétitivité de l’agriculture figure en bonne place dans les documents
de politique agricole au niveau du Bénin. C’est pour relever ce défi que
plusieurs documents de politique agricole ont été élaborés. Au nombre
de ces documents, on peut citer la Lettre de déclaration de politique
du développement rural (LDPDR, 1991 et 1999), la Déclaration de
politique du développement rural (DPDR, 2000), le Schéma directeur
du développement agricole et rural (SDDAR, 2000), le Plan stratégique
opérationnel (PSO, 2000) et le Plan stratégique de relance du secteur
agricole (PSRSA, 2011). Le PSRSA vise spécifiquement, entre autres,
à améliorer les productivités et la compétitivité agricoles. L’une des stratégies
pour atteindre cet objectif est la diversification et la relance des filières : une
stratégie qui fait de l’offre et des facteurs de production les moteurs-clés de
la croissance agricole.
Cependant, après plus de deux décennies de mise en œuvre des
différentes politiques, la situation de l’agriculture au Bénin n’est guère
reluisante. En effet, Oloukoï (2014), en partant des statistiques du ministère
de l’Agriculture, de l’Elevage et de la Pêche, écrit : « Les productivités par
actif agricole dans les secteurs du coton, des noix de cajou et des racines
et tubercules ont connu une baisse de 2 %, 18 %, et 9 % respectivement
entre 1995 et 2011. La productivité totale des facteurs quant à elle a
baissé d’environ 9 % entre 1991 et 2010. La baisse de la compétitivité est
matérialisée au Bénin par deux situations : la perte des parts de marché
sur le marché international de la principale culture d’exportation qu’est le
coton, d’une part, et l’augmentation sans cesse croissante des importations
notamment dans le secteur du riz, laissant ainsi un faible pouvoir à la
production locale sur le marché domestique. » Aussi, il faut ajouter que le
taux de croissance de l’agriculture est largement en deçà des 6 % préconisés
par les accords de Maputo de 2003.
Dans un tel contexte, il est judicieux d’explorer d’autres facteurs qui
peuvent permettre d’accélérer la croissance agricole. La problématique d’une
croissance agricole tirée par la demande extérieure devient alors pertinente.
Nous pensons que du point de vue théorique, la loi de Thirlwall présente
d’importants enjeux pour les petites économies fortement ouvertes comme
celle du Bénin. En effet, comme toute économie reposant sur l’agriculture,
les exportations sont fondamentales, dans la mesure où elles génèrent non
seulement des emplois mais également des devises nécessaires au financement
de la croissance.
La principale question qu’il pose est de savoir si le Bénin est déjà arrivé
à atteindre le seuil critique de croissance agricole où le niveau du commerce
extérieur agricole serait une contrainte. Ainsi, l’objectif de l’article est
d’analyser l’impact que le niveau du commerce extérieur agricole du Bénin
peut avoir sur la croissance de son PIB agricole.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 55
Laurent Oloukoï
La suite de l’article est organisée comme suit : la section 2 présente
la revue de littérature. Le modèle, les données et la méthodologie sont
présentés dans la section 3. Les résultats empiriques et les discussions sont
exposés et analysés dans la section 4.
2. Revue de la littérature
Plusieurs travaux ont analysé les déterminants de la croissance économique.
Ces travaux peuvent être rangés en deux grands groupes : les modèles dits
orthodoxes (théories néoclassiques et de la croissance endogène) et les modèles
post-keynésiens.
Pour le groupe des orthodoxes, le différentiel de croissance entre pays
s’explique par la disponibilité et la qualité des facteurs de production. Le
rôle-clé des facteurs de production et le progrès technique ont donc mis
en avant. Chaque pays maximise son bien-être à travers les activités dans
lesquelles il est plus efficient en ce qui concerne les facteurs de production
et la rareté des ressources. Cependant, selon Duncan et Quang (2001), la
libéralisation du commerce n’influe que sur le revenu. En effet, les bénéfices
du commerce étant statiques, la libéralisation du commerce ne peut pas
entraîner une augmentation du taux de croissance de long terme. Ceci
était déjà perçu par la théorie traditionnelle du commerce international et
l’analyse de Hecksher-Ohlin-Samuelson qui montrent que le commerce
influence l’économie à travers le niveau et la composition de la production
sans influencer la croissance de long terme.
Avec l’avènement de la théorie de la croissance endogène, le rôle-clé des
politiques commerciales comme déterminant de la croissance économique
de long terme sera mis en exergue. Dès lors, les politiques commerciales
peuvent avoir une certaine influence à la fois sur le niveau et le taux de
croissance économique de long terme. Le commerce extérieur peut avoir
un impact sur la croissance économique dès que les parts de marché
augmentent. Ceci se réalise à travers les économies d’échelle qui sont
captées dans la production. En d’autres termes, l’ouverture commerciale
augmente les débouchés des producteurs locaux, améliore l’efficacité
économique et provoque, ensuite, la spécialisation des pays dans la
production axée sur le savoir et la recherche. L’autre avantage de l’ouverture
commerciale est qu’elle réduit la volatilité des prix, comme le soutiennent
les physiocrates. Vickers et Yarrow (1991) mettent l’accent sur l’ouverture
commerciale qui, en améliorant la compétitivité des pays, favorise par
ricochet leur croissance économique. En effet, l’augmentation de la taille
des marchés permet aux pays de mieux tirer parti des avantages potentiels
des rendements d’échelle croissants. Notons que la théorie néoclassique
ne met pas l’accent sur la demande comme un facteur déterminant de la
croissance économique.
56 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Commerce extérieur et croissance agricole dans les pays en voie de développement : le cas du Bénin
Le deuxième grand groupe de travaux relève essentiellement des théories
post-keynésiennes. Ici, le principal déterminant de la croissance économique
est la demande et non l’offre. Dans cette veine, Thirlwall (1979) va formuler
la « théorie de la croissance économique contrainte par la balance des
paiements ». Cette théorie est initiée par Harrod (1933) à travers le concept
de multiplicateur dynamique du commerce extérieur. C’est une théorie
qui s’inscrit dans une tradition postkeynésienne qui cherche à expliquer la
croissance par des facteurs liés à la demande extérieure. Dans cette tradition,
le modèle de Thirlwall (1979) est devenu une référence. Le pays qui souhaite
accélérer sa croissance économique doit avant tout lever la contrainte
de la balance des paiements sur la demande. Selon Setterfield (2003), la
demande influence l’accumulation de capacités de production en termes
de capital et de travail. La demande étrangère est dès lors perçue comme
un facteur déterminant de la croissance économique. Bleker (2009) va se
pencher sur le rôle de la demande étrangère dans le processus de croissance
économique. Yongbok (2006), Bashir et al. (2009) et Ozturk et Acaravci
(2010) trouveront que la croissance du PIB était compatible avec la balance
des paiements pour la Chine, le Pakistan et l’Afrique du Sud respectivement.
Dans ses recherches, Hussain (1999) aboutit à la conclusion que les taux
de croissance observés et prédits en Asie sont largement supérieurs à ceux
des pays africains du fait de la faiblesse de leur multiplicateur dynamique du
commerce extérieur.
De l’analyse de la littérature, il n’existe quasiment pas de travaux qui
fassent l’analyse de la croissance du PIB agricole en prenant pour base la
théorie de la croissance économique contrainte par la balance des paiements.
C’est ce à quoi s’attèle le présent article.
3. Méthodologie
Pour analyser l’impact du commerce sur l’agriculture, nous empruntons
le modèle de Thirlwall (1979) que nous adoptons à notre situation. Selon ce
modèle, dans une économie ouverte, la contrainte majeure sur la demande
est la balance des paiements. Selon ce modèle, à long terme, le rythme
de croissance de l’économie domestique compatible avec l’équilibre du
compte courant ne peut excéder le rapport entre le rythme de croissance des
exportations et l’élasticité-revenu de la demande nationale d’importation.
Le modèle de Thirlwall est un prolongement du modèle de multiplicateur
du commerce extérieur de Harrod (1933). Contrairement au modèle de
Harrod, le modèle de Thirlwall introduit un aspect dynamique dans l’analyse
du commerce extérieur. C’est un modèle qui s’appuie sur trois équations
relatives au commerce extérieur : la fonction de demande nationale
d’importation, la fonction d’offre d’exportation et l’équation d’équilibre
extérieur.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 57
Laurent Oloukoï
Pour Thirlwall, les fonctions de demande d’importations et d’offre
d’exportations dépendent de manière stable du revenu et du taux de change
réel. Elles sont données respectivement par :
( (
η
Mt = B Pf,tEt Yt π (1)
Pd,t
X = A( P ( Z
ψ
d,t ε
t t (2)
P E f,t t
où Mt est le volume des importations agricoles ; Pf,t est le prix étranger des
importations agricoles ; Et est le taux de change de la monnaie étrangère en
monnaie locale ; Y le PIB agricole ; Xt est le volume des exportations agricoles ;
Pd,t est le prix domestique des exportations agricoles ; Z le PIB agricole des
partenaires commerciaux. Les paramètres ε et π sont les élasticités-revenu des
demandes respectivement d’exportations et d’importations agricoles ; ils sont
supérieurs à 0. Ces deux paramètres captent les impacts multiplicatifs sur les
exportations et les importations respectivement de toute variation unitaire,
des revenus étranger et domestique. E est d’autant élevé que les produits
exportés par le pays sont à forte croissance de la demande étrangère. π, quant
à lui, est d’autant élevé que le pays peut difficilement réduire à court terme sa
dépendance vis-à-vis de l’étranger. Les paramètres ψ et η sont les élasticités-
prix des demandes respectivement d’exportations et d’importations. Ils
expriment l’impact multiplicatif sur la balance commerciale de toute variation
des prix relatifs ou de toute politique de modification du change nominal.
De faibles valeurs des élasticités-prix traduisent un déficit de compétitivité-
prix. Les élasticités-prix ψ et η sont inférieures à 0. A et B sont constants et
positifs.
En prenant les taux de croissance des variables, les équations 1 et 2
deviennent respectivement :
mt = η(pf,t + et – pd,t ) + πyt (3)
et
xt = ψ (pd,t – et – pf,t ) + εzt (4)
Nous écrivons enfin l’équation de l’équilibre extérieur ainsi qu’il suit :
Pd,t Xt = Et Pf,t Mt (5)
Soit en taux de croissance :
xt + pd,t = mt + pf,t + et (6)
La résolution du système formé par les équations 3, 4 et 6 donne :
(1+ η + ψ)(pd,t – pf,t – et ) e
yt* = + Zt (7)
π π
58 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Commerce extérieur et croissance agricole dans les pays en voie de développement : le cas du Bénin
D’après l’équation 7, le taux de croissance du PIB agricole dépend de quatre
facteurs : les conditions de Marshall-Lerner-Robertson (1 + η + ψ) ; l’évolution
des prix relatifs (le taux de change réel) ; l’élasticité-revenu de la demande
nationale d’importation ; l’élasticité-revenu de l’offre nationale d’exportation
et du taux de croissance du PIB agricole des partenaires commerciaux.
L’utilisation de l’équation 7 peut être sujette à problème. Selon Bairam
(1997), l’équation 7 ne peut pas être utilisée pour les études empiriques,
car l’hypothèse de Thirlwall concerne le long terme et l’élasticité-revenu
des exportations est susceptible de varier dans le temps au fur et à mesure
que l’économie progresse, alors que celui des importations est relativement
constant sur le long terme. Puisqu’il est difficile de dériver une estimation
robuste de l’élasticité-revenu de la demande d’exportation, d’une part, et que
le taux de croissance des exportations peut approximer le taux de croissance
de la demande extérieure, d’autre part, nous utilisons l’équation 8 ci-après
(Perraton, 2003) :
xt – (1+ η) (pd,t – pf,t – et )
yt* = (8)
π
Cependant, nous utilisons aussi dans notre étude l’équation 7, car nous
avons l’ambition d’estimer aussi les élasticités liées à l’offre d’exportation. En
effet, la présente étude vise aussi à analyser si le commerce extérieur agricole
du Bénin tel qu’il fonctionne actuellement est un frein au développement de
l’agriculture.
4. Spécification économétrique
Pour estimer les élasticités π et η, on procède à la transformation
logarithmique de l’équation 1. On obtient ainsi :
ln (Mt ) = πln (Yt ) + ηln ( PP E ( + lnB + ε
f,t t
d,t
t (9)
Les variables M et Y sont approchées respectivement par les importations
de produits agricoles et le PIB agricole. Pf et Pd sont les déflateurs
respectivement des PIB agricoles national et mondial. E est le taux de change
nominal.
Pour estimer les élasticités ε et ψ, on procède à la transformation
logarithmique de l’équation 2. On obtient ainsi :
ln (X t ) = εln (Zt ) + ψln ( PP E ( + lnA + ε
d,t
f,t t
t (10)
Les variables X et Z sont approchées respectivement par les exportations
de produits agricoles du Bénin et le PIB agricole mondial. Pf et Pd sont les
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 59
Laurent Oloukoï
déflateurs respectivement des PIB agricoles national et mondial. E est le taux
de change nominal.
Les données sont des séries annuelles et proviennent toutes de la base de
données de la Banque mondiale et couvrent la période allant de 1980 à 2014.
Les équations 9 et 10 sont estimées suivant l’approche ARDL de
Pesaran et al. (2001). Cette approche est généralement utilisée pour deux
raisons fondamentales (Chassem, 2011 ; Oloukoï, 2014 ; Diarra, 2014).
Premièrement, alors que les autres tests requièrent que les variables soient
toutes intégrées au même ordre avant de tester l’hypothèse de co-intégration,
l’approche du test aux bornes de Pesaran et al. (2001) peut être appliquée
indépendamment du fait que les variables soient I(1) et I(0) ou toutes I(1).
Deuxièmement, l’approche du test aux bornes de Pesaran et al. (2001)
peut détecter adéquatement la relation de co-intégration en présence de
petits échantillons (Tang, 2003), tandis que les autres tests ne sont valides
que lorsque l’échantillon est assez grand. Les modèles à correction d’erreur
associés aux équations 9 et 10 sont aussi estimés.
Une fois que les différentes élasticités (élasticité-revenu de demande
d’exportation ε ; élasticité-revenu de demande d’importation π ;
élasticité-prix de demande d’exportation ψ ; élasticité-prix de demande
d’importation η) sont estimées, nous les avons remplacées par leurs valeurs
dans les équations 7 et 8. Nous comparons ensuite les résultats avec les
taux de croissance véritables du PIB agricole. Pour ce faire, nous utilisons la
statistique de Student, comme le propose Yongbok (2006).
5. Résultats et discussions
La présente section vise à répondre à la question suivante : la balance
commerciale agricole est-elle un frein à la croissance du PIB agricole au
Bénin ? Autrement dit, la croissance du PIB agricole est-elle contrainte
par la balance commerciale agricole ? Dans la section, nous recherchons si
le niveau actuel du commerce international des produits agricoles permet
au secteur agricole de se développer. Pour ce faire, nous avons calculé le
taux de croissance du PIB agricole sur la base des données réelles que nous
comparons avec la croissance du PIB agricole potentielle obtenue à l’aide
de l’estimation économétrique de la demande d’importation agricole et de
l’offre d’exportation agricole au Bénin.
Dans cette section, les résultats des estimations empiriques sont présentés et
discutés. La section est divisée en deux sous-sections. La première est consacrée
à l’estimation des élasticités-revenu et prix de long terme. La deuxième est
consacrée à la réponse à la question posée plus haut : la balance commerciale
agricole est-elle un frein à la croissance du PIB agricole au Bénin ?
60 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Commerce extérieur et croissance agricole dans les pays en voie de développement : le cas du Bénin
5.1. Estimation des élasticités-revenu et prix de long terme
Les tests de racine unitaire ADF (Augmented Dickey Fuller) sont utilisés
pour tester la stationnarité des séries. Les résultats de ces tests pour chaque
pays sont rapportés dans le tableau 1. Ils montrent que toutes les séries
analysées sont stationnaires en différence première. Par conséquent, les
variables d’analyse sont intégrées d’ordre 1.
Tableau 1
Tests de stationnarité des variables
Constante et tendance Constante uniquement
Variables Test Valeurs critiques Test Valeurs critiques Conclusion
statistique 1% 5% 10 % statistique 1% 5% 10 %
Niveau
ln(Mt) -3,13 -4,38 -3,60 -3,24 -2,37 -3,75 -3,00 -2,63 Non stationnaire
ln(Xt) -3,03 -4,38 -3,60 -3,24 -2,63 -3,75 -3,00 -2,63 Non stationnaire
ln(Yt) -1,18 -4,38 -3,60 -3,24 -2,35 -3,75 -3,00 -2,63 Non stationnaire
ln(Zt) -2,20 -4,38 -3,60 -3,24 -0,30 -3,75 -3,00 -2,63 Non stationnaire
ln(Pf,tEt)/Pd,t) -2,57 -4,38 -3,60 -3,24 -2,33 -3,75 -3,00 -2,63 Non stationnaire
Différence première
ln(Mt) -4,15 -4,38 -3,60 -3,24 -4,26 -3,75 -3,00 -2,63 I(1)
ln(Xt) -3,85 -4,38 -3,60 -3,24 -3,64 -3,75 -3,00 -2,63 I(1)
ln(Yt) -9,00 -4,38 -3,60 -3,24 -6,52 -3,75 -3,00 -2,63 I(1)
ln(Zt) -4,06 -4,38 -3,60 -3,24 -4,14 -3,75 -3,00 -2,63 I(1)
ln(Pf,tEt)/Pd,t) -4,87 -4,38 -3,60 -3,24 -4,88 -3,75 -3,00 -2,63 I(1)
Source : l’auteur.
Les tableaux 2 et 3 ci-après présentent les résultats de l’estimation des
fonctions de demande d’importation et d’offre d’exportation agricoles au
Bénin respectivement. Les tests de normalité, de non-autocorrélation et
d’homoscédasticité montrent respectivement que les résidus de chaque
modèle à correction d’erreur estimé peuvent être considérés à 5 %
distribués suivant la loi normale, non autocorrélés jusqu’à l’ordre deux et
homoscédastiques aux premier et second ordres. Les tests de spécification
(RESET) de Ramsey d’ordre un montrent qu’à au moins 5 %, les modèles
estimés sont bien spécifiés. Dans le graphique ci-après, les tests du CUSUM
et du CUSUM carré de la demande d’importation assurent graphiquement
que les coefficients sont stables.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 61
Laurent Oloukoï
Tableau 2
Résultats de l’estimation de la fonction de demande d’importation agricole du Bénin :
variable dépendante : dln(Mt)
Variables explicatives Coefficient Erreur standard Test de Student [Prob]
dLIMPORT1 -0,44001 0,072329 -2,4297 0,027
dLGDPAG 0,56096 32,3806 4,6637 0,000
dQ -1,3926 0,50034 -4,6901 0,000
ecm (-1) -0,13415 29,3505 -1,4843 0,157
dLIMPORT = LIMPORT-LIMPORT (-1) ; dLIMPORT1 = LIMPORT (-1)-LIMPORT (-2) ; dLGDPAG = LGDPAG-LGDPAG (-1) ;
dQ = Q-Q(-1) ; ecm = LIMPORT – 4,1816*LGDPAG +10,3810*Q
R-Squared 0,61977 R-Bar-Squared 0,54848
S.E. of Regression 0,20824 F-stat. F(3,16) 8,6932[0,001]
Mean of Dependent Variable 0,119 S.D. of Dependent Variable 0,3099
Residual Sum of Squares 0,69381 Equation Log-likelihood 5,2341
Akaike Info. Criterion 1,2341 Schwarz Bayesian Criterion -0,7574
DW-statistic 1,1665
Diagnostic Tests
Test Statistics LM Version F Version
A : Serial Correlation CHSQ(1)=4,7450[0,029] F(1,15)=4,6657[0,047]
B : Functional Form CHSQ(1)=1,8350[0,176] F(1,15)=1,5152[0,237]
C : Normality CHSQ(2)=0,94103[0,625] NA
D : Heteroscedasticity CHSQ(1)=0,0090564[0,924] F(1,18)=0,0081544[0,929]
A : Lagrange multiplier test of residual serial correlation ; B : Ramsey’s RESET test using the square of the fitted values ; C : Based on a test of
skewness and kurtosis of residuals ; D : Based on the regression of squared residuals on squared fitted values.
Source : l'auteur.
Résultats du test du CUSUM et du CUSUM carré (importations agricoles du Bénin)
Plot of Cumulative Sum of Recursive Residuals Plot of Cumulative Sum of Squares
15
of Recursive Residuals
1.5
10
5 1.0
0
0.5
-5
-0.0
-10
2011 2011
-15 -0.5
1992 1994 1996 1998 2000 2002 2004 2006 2008 2010 1992 1994 1996 1998 2000 2002 2004 2006 2008 2010
The straight lines represent critical bounds at 5% significance level The straight lines represent critical bounds at 5% significance level
Source : l'auteur.
62 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Commerce extérieur et croissance agricole dans les pays en voie de développement : le cas du Bénin
Tableau 3
Résultats de l’estimation de la fonction d’offre d’exportation agricole du Bénin :
variable dépendante : dln(Xt)
Variables explicatives Coefficient Erreur standard Test de Student [Prob]
dLWGDPCST 2,2255 2,4479 0,90916 [0,378]
dLWGDPCST(-1) -2,1438 2,4551 -0,87320 [0,396]
dQ -0,95434 0,31002 -3,0783 [0,008]
dQ(-1) 0,57885 0,18735 3,0897 [0,007]
ecm(-1) -0,0067132 0,092822 -0,072323 [0,943]
dLEXPORT = LEXPORT-LEXPORT(-1) ; dLWGDPCST = LWGDPCST-LWGDPCST(-1) ; dLWGDPCST(-1) = LWGDPCST(-1)
-LWGDPCST(-1)(-1) ; dQ = Q-Q(-1) ; dQ(-1) = Q(-1)-Q(-1)(-1) ; ecm = LEXPORT -331.5144*LWGDPCST +
319.3432*LWGDPCST(-1) + 142.1587*Q -86.2265*Q(-1)
R-Squared 0,42506 R-Bar-Squared 0,27175
S.E. of Regression 0,14953 F-stat. F(4,15) 2,7725[0,066]
Mean of Dependent Variable 0,085333 S.D. of Dependent Variable 0,17522
Residual Sum of Squares 0,33540 Equation Log-likelihood 12,5028
Akaike Info. Criterion 7,5028 Schwarz Bayesian Criterion 5,0135
DW-statistic 2,1582
Diagnostic Tests
Test Statistics LM Version F Version
A : Serial Correlation CHSQ(1) = 0,31809[0,573] F(1,14) = 0,22626[0,642]
B : Functional Form CHSQ(1) = 2,7715[0,096] F(1,14) = 2,2522[0,156]
C : Normality CHSQ(2) = 1,0097[0,604] NA
D : Heteroscedasticity CHSQ(1) = 1,9969[0,158] F(1,18) = 1,9965[0,175]
Source : l’auteur.
Dans le tableau 4 sont calculées les élasticités-revenu et prix de long
terme de la demande d’importation. Ces élasticités sont calculées à partir
des paramètres de long terme significatifs à 1 %. On remarque qu’elles ont
toutes les signes attendus. Cependant, la valeur absolue de l’élasticités-prix
de la demande d’importation est supérieure à 1. Ainsi, la hausse de l’inflation
domestique, l’appréciation du franc CFA par rapport au dollar US et la
désinflation étrangère rehaussent, toutes choses égales par ailleurs, le taux
de croissance du PIB agricole contraint par la balance commerciale agricole.
Tableau 4
Elasticités de long terme de la demande d’importation agricole au Bénin
Paramètres de long terme Elasticités de long terme
β1 β2 β3 Revenu (π = –β 2 ⁄ β 1) Prix (η = –β 3 ⁄ β 1)
-0,44001* 0,56096* -1,3926* 1,27488012 -3,16492807
Note : * indique la significativité à 1%.
Source : l’auteur.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 63
Laurent Oloukoï
5.2. La balance commerciale agricole est-elle un frein à la
croissance du PIB agricole au Bénin ?
Le taux de croissance du PIB agricole (dlgdpag) et le taux de croissance
du PIB agricole estimé (dlgdpagest) sont présentés dans le tableau 5. Les
moyennes du taux de croissance du PIB agricole véritable et du taux de
croissance du PIB agricole estimé sont établies à 0,12 % et 6 % respectivement.
Tableau 5
Croissance du PIB agricole (dlgdpag) et croissance
du PIB agricole estimé (dlgdpagest) (en %)
Année dlgdpag η π dlgdpagest
1990 -3,16 1,27 5,88
1991 0,43 -3,16 1,27 5,89
1992 0,17 -3,16 1,27 5,82
1993 0,13 -3,16 1,27 5,96
1994 0,43 -3,16 1,27 5,26
1995 0,08 -3,16 1,27 5,65
1996 0,49 -3,16 1,27 5,95
1997 0,27 -3,16 1,27 5,72
1998 0,31 -3,16 1,27 5,80
1999 0,20 -3,16 1,27 5,77
2000 0,30 -3,16 1,27 5,53
2001 0,15 -3,16 1,27 5,44
2002 0,34 -3,16 1,27 5,85
2003 0,11 -3,16 1,27 6,18
2004 0,27 -3,16 1,27 6,24
2005 0,21 -3,16 1,27 6,22
2006 -1,67 -3,16 1,27 6,40
2007 0,11 -3,16 1,27 6,76
2008 0,10 -3,16 1,27 7,03
2009 0,09 -3,16 1,27 6,96
2010 0,09 -3,16 1,27 6,93
2011 0,08 -3,16 1,27 7,14
Moyenne 0,12 6
Source : l'auteur.
L’hypothèse de Thirlwall est vérifiée lorsque le taux de croissance du PIB
agricole sous la contrainte de la balance commerciale agricole dlgdpagest
est égal au taux de croissance agricole véritable dlgdpag. Les résultats de la
vérification de l’hypothèse de Thirlwall sont consignés dans le tableau 6.
64 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Commerce extérieur et croissance agricole dans les pays en voie de développement : le cas du Bénin
On remarque que le taux de croissance du PIB agricole sous la contrainte
de la balance commerciale agricole dlgdpagest est significativement différent
du taux de croissance agricole véritable dlgdpag (seuil de significativité
1% (p-value égale à 0,0000)). Mieux, le tableau 6 montre que le taux de
croissance agricole véritable dlgdpag est largement et significativement
inférieur au taux de croissance du PIB agricole sous la contrainte de la
balance commerciale agricole dlgdpagest (seuil de significativité 1 % (p-value
égale à 0,0000)). L’objectif d’un taux de croissance agricole moyen annuel
de 6 % (voir tableau 5) ne serait pas soutenable pour le Bénin. La loi de
Thirlwall n’est donc pas validée. Ce résultat suggère que la croissance du
PIB agricole n’est pas contrainte par la balance commerciale agricole. La
conclusion que l’on en tire est que la stratégie qui consisterait à promouvoir
les exportations en vue de la croissance du PIB agricole pourrait être la
bonne. En effet, au vu des résultats obtenus dans le tableau 6, le Bénin
n’est pas encore arrivé à atteindre le seuil critique de croissance agricole où
le niveau de la demande extérieure serait une contrainte à cette croissance.
Ainsi, la balance commerciale agricole n’est pas un frein à la croissance
du PIB agricole au Bénin. La croissance du PIB agricole n’est donc pas
limitée par la demande extérieure de produits agricoles. En termes de
recommandation de politique économique, le Bénin pourra mettre en œuvre
une politique visant à améliorer l’offre d’exportation agricole. Cette politique
s’articulera autour de trois mesures :
• Le développement et la promotion des filières agricoles d’exportation.
Ceci passe par l’amélioration des productivités à travers la mise au point de
technologies performantes, une politique de baisse des coûts de production
à travers des subventions appropriées, la pratique de prix incitatifs au
producteur et au consommateur en vue de répondre à la demande intérieure
et extérieure, etc.
• L’amélioration de la qualité des produits agricoles proposés à l’échange
international. En effet, les produits agricoles destinés aux marchés sous-
régional et international sont confrontées principalement aux difficultés
liées aux normes requises. Les contrôles de qualité sont beaucoup plus
rigoureux avant la mise en consommation. Cette rigueur demande de la part
des producteurs et des transformateurs des efforts supplémentaires dans les
pratiques et dans les choix d’investissement. Or, très peu sont prêts à faire
face à cette contrainte, ou encore ils n’ont pas l’information nécessaire. Dans
ces conditions, ils ont des productions qui ne respectent pas ces exigences.
Par ailleurs, les quelques transformateurs qui arrivent à lever cette contrainte
n’ont pas les capacités de satisfaire toute la demande, du fait par exemple
du coût des matières premières et du transport ainsi que des mauvaises
conditions de stockage.
• L’introduction et l’amélioration des techniques de marketing autour des
produits agricoles d’exportation.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 65
Laurent Oloukoï
Toutes ces mesures permettront de limiter la dépendance aux importations
et d’accroître leurs capacités d’exportation. L’urgence est alors de relancer le
commerce extérieur à travers une politique active de promotion de certains
produits d’exportation.
Tableau 6
Test de différence entre le taux de croissance du PIB agricole (dlgdpag)
et le taux de croissance du PIB agricole estimé (dlgdpagest)
Variables Obs Mean Std. Err Std. Dev [95% Conf. Interval]
dlgdpag 21 0,1275172 0,0939526 0,430545 -0,0684646 0,3234989
dlgdpagest 21 6,119167 0,1211148 0,5550179 5,866526 6,371808
mean (diff ) = mean (dlgdpag – dlgdpagest) t = -34.7216
Ho : mean (diff ) = 0 degrees of freedom = 20
Ha : mean (diff ) < 0 Ha: mean (diff ) ! = 0 Ha: mean (diff ) > 0
Pr (T < t) = 0,0000 Pr (T > t) = 0,0000 Pr (T > t) = 1,0000
Source : l’auteur.
6. Conclusion
Le présent article à permis de comprendre que le Bénin n’est pas encore
arrivé à atteindre le seuil critique de croissance agricole où le niveau de
la demande extérieure serait une contrainte à cette croissance. La balance
commerciale agricole n’est ainsi pas un frein à la croissance du PIB agricole
au Bénin. La croissance du PIB agricole n’est donc pas limitée par la
demande extérieure de produits agricoles.
En termes de recommandations de politique économique, l'article
suggère que le Bénin mette en œuvre des politiques visant à améliorer
l’offre d’exportation agricole à travers le développement et la promotion
des filières agricoles d’exportation ; l’amélioration de la qualité des
produits agricoles proposés à l’échange international ; et l’introduction et
l’amélioration des techniques de marketing autour des produits agricoles
d’exportation. Le renforcement de l’offre de produits exportables se fera
par la construction des chaînes de valeurs pour des produits/filières/
secteurs prioritaires retenus et à l’amélioration de leur compétitivité ;
l’amélioration des capacités de production et d’exportation des entreprises
manufacturières béninoises et de la conformité de leurs produits avec les
normes internationales.
66 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Commerce extérieur et croissance agricole dans les pays en voie de développement : le cas du Bénin
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Critique économique n° 37 • Printemps 2018 67
La professionnalisation des formations
universitaires en Afrique francophone
Une nécessité pour le développement
Résumé Ibrahim Chitou
Les formations universitaires professionnelles sont des formations exigeantes Université Paris 13
nécessitant des moyens conséquents qui, généralement, font souvent défaut Paris Nord, France
aux pays subsahariens francophones. Or, ces formations ayant un caractère
structurant sont des vecteurs réels de développement. Leur promotion peut
ouvrir de nouvelles perspectives d’innovations organisationnelles dans tous
les domaines socio-économiques, sources de niches de développement. Mais
cette promotion n’est possible que si des efforts sont portés sur le triptyque
organisation-infrastructure-pédagogie dans une démarche de reconfiguration
du système d’enseignement classique au regard du projet éducatif, corrélé au
projet de développement. Ce dernier doit lui-même être sous-tendu par une
culture de la performance. La professionnalisation des formations universitaires
a pour caractéristique de mettre l’accent sur les capacités et les compétences
des apprenants afin de leur permettre d’acquérir au cours de leur formation des
comportements et des réflexes professionnels nécessaires pour être rapidement
opérationnels au sein des systèmes socio-économiques. Elle est un enjeu réel
pour contenir le chômage de masse, accélérer le développement renouvelé et
maîtrisé en vue de réduire le niveau de la pauvreté.
Abstract
Professional university education is a demanding training, requiring
substantial sources that generally are frequently lacking in French-speaking
Sub-Saharan countries. However, these trainings having a structuring
character are real vectors of development. Their promotion can open up
new perspectives of organizational innovation in all socio-economic areas,
sources of development niches. Still, this promotion is only possible, if efforts
are being made on the triptych Organization/Infrastructure/Pedagogy in a
process of reconfiguring the classical education system with regard to the
educational project, consistent with the development project. The latter must
itself be underpinned by a culture of performance. The professionalization of
university education is characterized by a focus on capacity and competencies
of the learners, to enable them to acquire during their training, behaviors and
reflexes necessary to be rapidly operational within the socio-economic systems.
It is a real challenge to restrain mass unemployment, accelerate development
revived and managed in order to reduce the level of poverty.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 69
Ibrahim Chitou
Introduction
Le système universitaire en Afrique subsaharienne francophone (ASF)
est fortement caractérisé par une culture de l’université de masse ; ce
qui offre peu de place aux formations professionnelles pertinentes et
socialement efficaces. Or, ces dernières constituent de véritables vecteurs
structurants du développement d’un pays. Ces formations peinent à
se développer du fait d’une conjonction de blocages, d’insuffisance
chronique de structures d’accueil et du manque de vision concernant
l’orientation stratégique des compétences de haut niveau par rapport
à la problématique du développement. Le positionnement du monde
universitaire dans l’environnement socio-économique reste encore faible,
voire flou. Il y a nécessité pour l’Université subsaharienne francophone
(USF) de (re)construire un lien soutenu entre le projet de formation et la
vision du développement. Ce lien doit se structurer autour du triptyque
formation-compétences / employabilité-entrepreneuriat / développement-
réduction de la pauvreté. Il revient à reconfigurer organiquement le
système de l’enseignement supérieur et de la recherche pour qu’il puisse
jouer un rôle d’interfaçage efficace entre les différents secteurs du monde
socio-économique. Les exigences auxquelles doit faire face l’USF sont
nombreuses ; elles sont organisationnelles, infrastructurelles, pédagogiques,
financières, comportementales, psychologiques, etc. Mais les enjeux sont
tout de même colossaux : croissance économique, modernisation socio-
économique, innovations organisationnelles, développement, réduction
de la pauvreté, etc. L’USF doit pouvoir s’inscrire dans une culture de
promotion de pédagogie de projet (Chitou, 2011), c’est-à-dire celle
qui favorise la mobilisation collective des acteurs en vue d’instiller en
permanence des innovations entrepreneuriales au corps de la société à
partir des contingences socio-économiques. Les formations universitaires
professionnelles constituent une agrégation de compétences (générales,
transversales, spécifiques, contingentes, etc.) ; elles offrent une plus grande
capacité à l’apprenant de pouvoir faire face aisément aux différentes situations
professionnelles dans l’exercice d’un métier. Pour ce faire, il conviendrait
de promouvoir des universités de métiers qui répondent davantage aux
exigences du développement des pays subsahariens francophones.
La présente communication vise à donner un éclairage sur les situations
des formations professionnelles dans les universités francophones d’Afrique
subsaharienne en s’appuyant sur des observations de terrain, des études et
rapports divers et sur une certaine littérature de référence. Par ailleurs, elle
se donne pour ambition d’ouvrir quelques pistes de réflexion sur les voies et
moyens pour promouvoir ces formations spécifiques, au regard d’inhérentes
contraintes socio-économiques qui caractérisent les pays considérés.
Après avoir présenté les finalités de la professionnalisation des
formations (1), il sera proposé quelques pistes de propositions (2).
70 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
La professionnalisation des formations universitaires en Afrique francophone
1. La professionnalisation des formations universitaires en
Afrique francophone : pourquoi tant de difficultés ?
La professionnalisation s’inscrit dans une démarche de mise en
articulation entre l’offre de formation et les besoins en compétences
nécessaires pour accompagner le développement et soutenir ses innovations
organisationnelles. Cela suppose l’activation de dynamiques d’actions
anticipatrices de promotion de formations au regard des exigences du
développement, conduisant ainsi vers des logiques de professionnalisation
du développement où l’accent est davantage mis sur la culture des métiers.
Les mutations économiques et sociales influencent les modèles de
formation qui se recréent au gré des exigences de performance des
organisations. La formation est désormais créée et tirée par les besoins
économiques dans un cadre logique de développement souhaité. Les
formations universitaires constituent des vecteurs structurants indispensables
au construit culturel favorable aux innovations organisationnelles dans tous
les domaines.
Quelques considérations explicatives du développement des formations
universitaires professionnelles permettront de cerner leurs spécificités dans
les pays subsahariens francophones au regard d’une approche orientée vers
un développement maîtrisé.
1.1. Quelques considérations explicatives des formations
universitaires professionnelles
Le contexte économique globalisé institue un environnement compétitif
exigeant, sous-tendu par la dominance de la culture de performance. De
ce fait, les organisations de toute nature sont tiraillées par des logiques
d’efficacité et d’efficience immédiates où le temps devient l’élément
important de leur mesure. Désormais, les systèmes économiques exigent des
ressources humaines hautement compétentes et immédiatement rentables
en termes de valeur ajoutée apportée. Pour ce faire, le temps d’adaptation et
d’acquisition des compétences spécifiques dans les organisations doit être le
plus court possible. Autrement dit, la qualité des formations professionnelles
universitaires tend davantage à minimiser autant que possible le coût
d’adaptation et de formation intégratrice du salarié dans l’entreprise,
car la recherche de la rentabilité immédiate conditionne désormais les
choix stratégiques des acteurs économiques. Les institutions universitaires
doivent pouvoir répondre à cette nouvelle donne en développant en leur
sein une culture d’actions véloces. Elles sont contraintes de réinventer une
culture de la pédagogie entrepreneuriale pour une culture pédagogique
du développement. Il revient aux apprenants de savoir apprendre pour
entreprendre tout en entreprenant pour apprendre. Quant aux enseignants,
il s’agit de pouvoir enseigner en instillant le goût d’entreprendre aux
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 71
Ibrahim Chitou
apprenants par des effets démonstratifs de l’esprit d’entreprendre dont ils
doivent faire preuve eux-mêmes dans leurs domaines de compétences.
En effet, les formations universitaires classiques induisent de par leur
nature (peu orientées opérationnellement) pour l’entreprise des coûts
d’acquisition supplémentaires des compétences appropriées pour rendre
véritablement l’agent recruté opérationnel. Il va de soi que le temps
d’adaptation et de maîtrise des métiers est relativement long. Comment
faire ? La professionnalisation des formations universitaires semble être
la réponse à la réduction de ce coût induit et des coûts superfétatoires
connexes. La suppression de ces charges devient un des enjeux de la
compétitivité économique dans un environnement globalisé de plus en plus
réticulaire.
Selon R. Bourdoncle (2000), la professionnalisation de la formation
signifie qu’il faut construire la formation de telle manière qu’elle puisse
rendre les individus capables d’exercer une activité économique déterminée.
Autrement dit, « la professionnalisation relève d’un jeu d’articulation
étroite entre ce que le sujet montre de lui en situation de travail et ce que
l’environnement attend et reconnaît de lui selon des critères d’efficacité ou
selon des critères de légitimité » (Wittorski, 2007, p. 146-147).
Etant donné que les organisations ont désormais recours à des
ressources humaines opérationnellement compétentes dans une vision de
positionnement concurrentiel rapide, alors les formations professionnelles
sont davantage structurées dans ces logiques de culture de la performance
(efficacité et efficience). L’offre de la professionnalisation universitaire
doit tenter de s’appuyer sur des dispositifs en cherchant à développer des
compétences fortement finalisées par rapport aux situations de travail, voire
aux projets de développement.
Le recours à la compétence par les formations professionnelles
universitaires traduit un surcroît d’exigences vis-à-vis des apprenants, voire
des salariés. Les citoyens doivent être performants pour prétendre apporter
leur contribution effective au développement. La spécificité des formations
universitaires professionnelles est normalement leur capacité à faire mobiliser
et maîtriser à la fois de multiples compétences (générales, transversales,
spécifiques, contingentes) lors de l’exécution des tâches dans le contexte d’une
économie mondialisée, dominée par des grands pôles de développement
autour desquels sont constellés des centres d’activités connexes. Il s’avère ainsi
que les qualifications et les compétences sont de plus en plus standardisées
au niveau global. Les logiques des formations universitaires professionnelles
s’inscrivent davantage dans un nouveau contexte de développement sous-
tendu par la culture de la performance où la pression de l’environnement
reformate les comportements des organisations et des pays dans des
dynamiques concurrentielles globales. Ainsi, les compétences multiformes
maîtrisées par les apprenants deviennent-elles des vecteurs structurant de
nouvelles dimensions compétitives des économies. Il va sans dire que « les
72 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
La professionnalisation des formations universitaires en Afrique francophone
compétences relèvent de la mobilisation par l’acteur de combinaisons inédites
de ses propres ressources composées de connaissances et de savoirs » (Le
Boterf, 1997). Plus précisément, les compétences sont des enchevêtrements
organisés de connaissances, d’habiletés et d’attitudes forgeant des capacités
à réaliser efficacement une action, des tâches ou des activités de travail. Elles
sont une forme opératoire de la connaissance permettant une souplesse dans
l’adaptation aux circonstances (Vergnaud, 1996). Elles correspondent « à
la mobilisation, dans l’action, d’un certain nombre de savoirs combinés de
façon spécifique en fonction du cadre de perception que se construit l’acteur
de la situation » (Wittorski, 2007, p. 148).
Somme toute, les formations universitaires professionnelles ont pour
ambition de transformer l’acteur du système organisationnel en un « praticien
réfléchi (1) ». Cela suppose donc une structuration des savoirs organisés (1) « Praticien réfléchi » :
permettant une symbiose entre la Pensée et l’Action. Ces formations doivent expression employée par
Argyris et Schön (1989).
être tirées par les exigences du développement, ce qui suppose qu’elles doivent
être co-construites avec les acteurs de l’environnement socio-économique et de
développement en favorisant des dynamiques interactives de renouvellement
des connaissances et des pratiques professionnelles.
Les formations universitaires professionnelles sont appelées désormais à
s’inscrire dans une nouvelle culture de coopération et d’interaction avec le
monde socio-économique et de développement afin de recréer la dynamique
sociale. Dans ces conditions, elles auront pour ambition de structurer
des processus de transformation des apprenants au regard des exigences
de l’environnement socio-économique, en leur donnant la capacité de
pouvoir mieux cerner l’intelligibilité des faits de développement observés et
observables.
Les formations universitaires professionnelles sont d’essentielles
ressources structurantes du développement. Plus leur dotation quantitative
et qualitative est forte dans une économie, plus émergent des capacités
de génération des dynamiques auto-entretenues de développement, par la
promotion des niches de créativité et d’innovation de tous genres.
1.2. Les problèmes généraux des formations universitaires en
Afrique subsaharienne francophone : des difficultés pour sortir de
la culture de l’enseignement
Le système de formation universitaire actuel en Afrique subsaharienne
francophone ne répond plus efficacement aux exigences de plus en plus fortes
du développement dans un environnement en processus de globalisation.
D’une manière générale, les universités des pays subsahariens francophones
ont un grand mal à opérer le passage d’une culture de l’enseignement vers
une culture de la professionnalisation, compte tenu d’une conjonction de
problèmes entrelacés qui perturbent ainsi leur fonctionnement opérationnel.
Entre autres, il est à noter :
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 73
Ibrahim Chitou
– des difficultés de modernisation du système d’enseignement supérieur
classique : ces difficultés sont liées à l’insuffisance chronique des ressources
(organisationnelles, pédagogiques, infrastructurelles, etc.), à la rigidité
structurelle et organisationnelle de l’architecture du système éducatif
supérieur et au mécanisme de gouvernance ;
– la non maîtrise du système LMD (licence, master, doctorat)
complexifiant davantage l’organisation pédagogique générale ;
– le manque soutenu de ressources financières pour accompagner des
formations innovantes nécessitant des investissements de plus en plus
coûteux ;
– le relatif désintérêt des bailleurs de fonds et des partenaires techniques
et financiers sur la question relative à l’éducation supérieure ;
– la déconnexion de l’enseignement supérieur de la problématique du
développement ;
– l’absence de vraie politique cohérente de formation à l’échelle globale
avec une démarche intégrée de tous les niveaux de l’éducation ;
– une résistance psychologique à tout système de professionnalisation
des formations, étant donné que les formations professionnelles sont encore
perçues (à tort) comme moins valorisantes (héritage culturel du modèle
éducatif français) ;
– un manque de formation des enseignants aux méthodes de la pédagogie
active ;
– des problèmes de gouvernance des institutions académiques entraînant
bien souvent une gestion du désordre organisé et, par ricochet, favorisant
(2) Inefficience-X : terme des niches d’inefficience-X (2), engendrant in fine des états d’entropie
utilisé par H. Leibenstein
(1986) pour désigner
organisationnelle ;
les types d’inefficacité – une culture estudiantine particulièrement politisée, sous-tendue bien
non allocative. Ces types souvent par un esprit de revendication de principe et parfois autiste à tout
d’inefficacité proviennent
du manque complet ou
changement ;
partiel de motivation. – une tiédeur déconcertante en matière de volonté politique favorisant
ainsi le développement d’une culture du moindre effort dans tous les
segments du système éducatif supérieur ;
– un état général d’accommodation au point que nombre d’acteurs ne
sont presque plus disposés à imaginer ou accepter d’autre situation supposée
meilleure que celle dans laquelle ils se trouvent ;
– une forte culture personnaliste renforcée par des égoïsmes exacerbés et
le tout sous-tendu par une ambiance générale de manque de confiance entre
acteurs ;
– l’absence de conscience professionnelle de nombre d’acteurs au point
qu’ils considèrent le secteur de l’enseignement supérieur comme une rente
de situation, et le travail pour lequel ils sont rétribués n’est pas réellement
accompli.
De façon générale, faute d’équipements adéquats, les universités
n’arrivent pas à développer les méthodes inductives et expérimentales et
74 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
La professionnalisation des formations universitaires en Afrique francophone
se cantonnent dans le “tout théorique’’ moins coûteux et plus confortable
mais ne répondant ni aux attentes des apprenants, ni aux exigences du
développement. Les universités font preuve d’un certain conservatisme au
niveau pédagogique où le modèle dominant demeure celui transmis par les
pédagogues des premières années des indépendances.
La conjonction de ces différents problèmes a engendré un blocage des
rouages du système d’enseignement universitaire ; elle a même induit chez les
acteurs (enseignants, étudiants, personnels administratif et technique, etc.)
des formes d’état de schizophrénie collective où personne n’est satisfait de rien
et personne n’est disposé à faire des efforts pour améliorer la situation. Les
chevauchements des problèmes et les enchevêtrements de leurs conséquences
rendent particulièrement difficile la conduite des réformes du système de
culture de l’enseignement qui met plutôt l’accent sur l’acquisition des savoirs.
Or, pour engranger un développement réel de l’Afrique subsaharienne
francophone, il conviendrait de faire émerger un système de culture de la
formation qui privilégie la capacité des acteurs à exercer des métiers ou le
système de culture de professionnalisation qui repose sur la variable compétences.
La vraie problématique de la construction du binôme enseignement
supérieur et développement est d’abord comment opérer le changement
d’un système de culture de l’enseignement vers un modèle de culture de
la formation ou de la professionnalisation. Etant donné que le système de
formation universitaire classique, caractérisé essentiellement par la pratique
de transmission des savoirs présentant déjà en lui-même de nombreuses
faiblesses structurelles, n’est pas encore abouti faute de ressources
appropriées, comment faire pour promouvoir des formations universitaires
qui nécessitent la mobilisation importante de ressources du fait de leurs
exigences organisationnelles, infrastructurelles et pédagogiques ?
La transformation du système d’enseignement universitaire classique vers
le modèle de formation basé sur les capacités et les compétences doit se faire
méthodiquement dans une approche intégrée, en agissant sur le triptyque
organisation/infrastructure/pédagogie (OIP). Le tableau 1 ci-après présente
la structuration d’un format méthodique de cette transformation. En effet,
chaque modèle de culture (enseignement, formation, professionnalisation)
est caractérisé par son organisation, ses infrastructures et ses structures
pédagogiques.
Le système LMD, de par son architecture combinatoire (Chitou, 2011),
certes exigeante mais assez ouverte, flexible et modulaire, offre de nouvelles
possibilités, latitudes et opportunités pour faire évoluer aisément le triptyque
organisation/infrastructure/pédagogie vers des logiques de professionnalisation
des formations universitaires. Cette transformation est réalisable à condition
que les pouvoirs publics des pays s’en donnent les moyens et que les acteurs
eux-mêmes acceptent d’opérer un ajustement culturel en faisant des efforts
pour changer ce qu’ils pensent, ce qu’ils font et ce qu’ils transmettent. Le
modèle éducatif supérieur LMD offre donc l’occasion d’une relecture du lien
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 75
Ibrahim Chitou
entre formation et développement où l’environnement concurrentiel globalisé
est conditionné par la variable triptyque : l’économie de la vitesse, l’économie
informationnelle et l’économie de la variété.
Tableau 1
Format des modèles de l’enseignement, de la formation
(3) Classification basée sur et de la professionnalisation (3)
les travaux de J.M. Barbier
(2005). Culture de Culture de la
Culture de la formation
l’enseignement professionnalisation
Forme d’organisation Forme d’organisation Forme d’organisation
hiérarchisée et structure matricielle favorisant modulaire, flexible,
organisationnelle l’interactivité. Echanges réactive. Systèmes
pédagogique rigide et entre formateur organisationnels
fermée. Relation passive et apprenant plus ouverts et
entre enseignant et dynamiques. Interaction communicants par
enseigné. avec le milieu des le biais des TICE.
métiers. Interactions fortes
avec les milieux
professionnels.
Infrastructure et Infrastructure et Infrastructure et
structure pédagogiques structure pédagogiques structure pédagogiques
rigides, peu ouvertes spécifiquement dédiées multifonctionnelles, de
sur l’environnement et à la nature de la plus en plus connectées
monofonctionnelles. formation et subissent et dynamiques grâce
Organisation des transformations aux TICE. Formateur
infrastructurelle mono- au gré des évolutions et apprenant sont
configuration. Les des métiers et de leurs inscrits dans un jeu
normes pédagogiques contenus. L’application social complexe et
sont prescrites et ne des référentiels riche sous-tendu par
peuvent subir des pédagogiques sont des relations réflexives.
ajustements au gré des flexibles et peuvent Des innovations
facteurs contingents. évoluer au regard des pédagogiques
facteurs contingents. permanentes
(4) Les ‘‘pédagogies (pédagogies jazzées) (4).
jazzées’’ : ce sont des
pédagogies qui subissent
des improvisations comme
le jazz en fonction de Complexification de la gestion combinée des trois modes de culture
l’ambiance et de la
On assiste à une simple juxtaposition et approximation des différentes formes de culture du
dynamique collective du
modèle d’éducation complexifiant l’organisation générale de production des compétences
groupe en situation de
utiles et nécessaires pour le développement. Il est constaté l’existence de grandes difficultés
formation. à faire évoluer la culture de l’enseignement vers la culture de la formation ou de la
professionnalisation.
Comment faire évoluer la forme organisationnelle pédagogique rigide de la culture de
l’enseignement vers des structures polymorphes ouvertes et flexibles dictées par la culture
de la professionnalisation, sous-tendue elle-même par l’idéologie de la performance ?
Comment gérer les interfaces entre les cultures de l’enseignement, de la formation et de la
professionnalisation ?
76 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
La professionnalisation des formations universitaires en Afrique francophone
2. Les formations universitaires professionnelles, enjeu du
développement de l’Afrique subsaharienne francophone
Dans un contexte de l’économie de la connaissance, les formations
universitaires professionnelles sont plus que jamais nécessaires dans la
reformulation de nouveaux espaces de développement du fait de leur
caractère structurant, polyvalent et de leur contenu multi-compétences. Le
repositionnement de ces formations dans des stratégies compétitives ouvre de
nouvelles perspectives pour les pays subsahariens francophones. Cependant,
ces derniers ne peuvent saisir des niches d’opportunités qu’offre l’économie
du savoir que s’ils ré-architecturent clairement le projet éducatif supérieur par
rapport à leur vision relative au projet de développement tout en promouvant
la culture de la performance. Cela suppose que la stratégie de promotion des
compétences devienne la trame de celle du développement ; c’est en cela que la
professionnalisation des formations universitaires pourrait avoir tout son sens.
Après une esquisse d’une reformulation de l’architecture du projet
éducatif supérieur au regard d’un projet de développement renouvelé, il
sera ébauché une démarche de construction des formations universitaires
dans une vision mobilisatrice de professionnalisation des citoyens pour le
développement de l’Afrique subsaharienne francophone.
2.1. Architecture reformulée du projet éducatif supérieur et du
projet de développement renouvelé
D’une manière générale, les cursus universitaires en Afrique subsaharienne
francophone sont encore enfermés dans le modèle d’enseignement classique,
abstrait par rapport aux enjeux du développement. Certes, ce modèle offre
aux étudiants des capacités théoriques pour mieux réfléchir, comprendre et
analyser des situations, mêmes les plus complexes, mais ne les forge pas pour
acquérir et pour structurer des capacités opérationnelles (capacités de faire,
d’exécuter et de réaliser) pouvant leur conférer des habiletés (intrinsèques et
extrinsèques) d’agir pour créer et promouvoir des innovations économiques.
Or, l’Afrique a fortement besoin de développer des capacités opérationnelles
en vue d’engranger un processus de développement fondé sur ses propres
ressources humaines, capables d’apporter des valeurs ajoutées opératoires et
de mieux maîtriser les différentes interfaces entre l’environnement national et
l’environnement externe. Dans un monde de plus en plus complexe constitué
de systèmes en configurations réticulaires qui le composent, il va de soi que
la problématique du développement d’un pays donné doit s’inscrire dans des
enchevêtrements de myriades de variables qui structurent l’environnement
global. Les acteurs du développement sont obligés de se mouler dans cette
nouvelle donne d’écosystème global où seuls les détenteurs de compétences
s’avèrent capables de maîtriser les modalités spécifiques de nouveaux
champs d’actions de progrès. Les formations universitaires professionnelles
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 77
Ibrahim Chitou
peuvent être des vecteurs d’émergence d’acteurs d’un développement ouvert,
capables de stimuler le champ des voies d’actions possibles d’innovations
organisationnelles, sources de progrès socio-économiques. Pour ce faire, la
problématique du développement doit pouvoir être le fil conducteur du cadre
construit des formations universitaires professionnelles. Ces dernières doivent
être sous-tendues par le triptyque : compétences, attitudes et pratiques (CAP)
(Chitou, 2012) afin de promouvoir des apprenants professionnellement aptes
à accompagner efficacement le développement dans toutes ses dimensions.
Il est à souligner qu’un projet éducatif supérieur pertinent doit être
méthodiquement élaboré au regard de la vision du développement qu’a un
pays donné, traduite concrètement par le projet de développement. Le projet
éducatif supérieur considéré, inséré dans une culture de la qualité, permettrait
de structurer une culture de la professionnalisation dont l’objectif est de
faire du triptyque formation-compétences/employabilité-entrepreneuriat/
développement, un vecteur structurant l’interface vision du développement
et projet de développement. La reformulation de l’architecture du projet
éducatif supérieur nécessite de reconfigurer concomitamment les trois axes
organisationnel, infrastructurel et pédagogique qui constituent les rouages
opérationnels du système de formation. Les paramètres organisation,
infrastructure et pédagogie sont les supports indispensables à la ré-architecture
du format éducatif supérieur. Le schéma 1 ci-après présente une configuration
architecturale du lien entre projet éducatif et projet de développement.
Schéma 1
Architecture Projet éducatif supérieur et développement
Projet éducatif
Méthode
Culture de la qualité
Organisation Compétences
Vision du Infrastructure Attitudes Pojet de
développement développement
Pédagogie Pratiques
Culture de la
professionnalisation
Triptyque
Formation-compétences/employabilité-entrepreneuriat/
développement inclusif
78 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
La professionnalisation des formations universitaires en Afrique francophone
Au-delà de cette architecture décrivant le lien entre projet éducatif et
projet de développement, plus concrètement, la promotion des compétences
utiles et nécessaires pour un pays subsaharien donné doit être judicieusement
menée au regard des exigences des pôles de développement clairement
identifiés. Par exemple, quelles sont les compétences qu’il faut mobiliser
pour développer le secteur agricole ou le secteur minier ? En raisonnant
par pôle de développement, il serait plus pertinent de relier la stratégie de
développement à celle de production des ressources humaines. Le tableau 2
ci-dessous éclaire cette démarche.
Tableau 2
Cadre de la stratégie de promotion des compétences
par pôle de développement
Secteur à développer Besoins en ressources humaines
Identifier un secteur à potentiel Recenser toutes les compétences (directes et
économique connexes) nécessaires pour accompagner le
développement du secteur considéré
Stratégie de promotion du secteur Stratégie de développement des compétences
Elaborer une stratégie de promotion du Mobiliser les universités en vue de créer
secteur en ayant une approche holistique des formations identifiées dans un cadre de
de son développement partenariat stratégique.
Recensement des moyens tangibles de Recensement des ressources tangibles et
formation intangibles
Recenser les infrastructures tangibles Recenser les ressources appropriées
d’appui aux formations identifiées afin organisationnelles, infrastructurelles et
d’élaborer une stratégie de renforcement pédagogiques en vue de cerner celles
capacitaire des universités dans un cadre insuffisantes ou manquantes qui peuvent faire
de collaboration synchronisée l’objet d’une demande d’appui capacitaire
dans le cadre d’une alliance stratégique avec
le secteur de développement.
Plan d’action
D’abord, il est fondamental de faire des études pour savoir si ces formations sont
soutenables. Ensuite, élaborer un cahier des charges contractualisant les objectifs
clairement définis. Enfin, la déclinaison des plans d’action permettrait de suivre le pilotage
du projet sur une durée déterminée (cinq ans minimum) fixée par l’accord de partenariat
entre le secteur de développement et les universités partenaires.
L’identification et la qualification des besoins doivent être réalisées conjointement par les
universités et le secteur de développement donné, ce qui permettrait de croiser doctement
les différents niveaux d’analyse et les décisions des responsables impliqués dans cette
collaboration synchronisée.
Evaluation quinquennale économique Evaluation quinquennale des besoins en
du secteur compétences
Evaluer la croissance du secteur au regard Evaluer les efficacités (internes et
des compétences mises à sa disposition externes) des formations, les innovations
par les universités partenaires. organisationnelles, infrastructurelles et
Mesurer la performance globale du pédagogiques des universités partenaires
secteur et sa contribution effective au au regard des évolutions des exigences du
développement du pays. secteur considéré.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 79
Ibrahim Chitou
Cette approche a pour conséquence de mieux gérer les interfaces entre les
métiers tout en optimisant les ressources financières destinées à promouvoir
les compétences nécessaires et utiles au développement des pays subsahariens
francophones. Par ailleurs, elle permet de créer des synergies entre les activités
constituant un pôle de développement en favorisant la multiplication des
innovations organisationnelles économiques par des effets de halo.
2.2. Présentation d’une démarche de construction des formations
professionnelles universitaires
En général, il est constaté que les réformes en Afrique subsaharienne
francophone sont abordées d’une manière très séquentielle et dépourvues
d’approches méthodiques itératives. Elles sont constamment menées dans
l’urgence et sous la pression des agendas de partenaires techniques et
financiers, sans que les acteurs aient eux-mêmes le temps de se les approprier
véritablement. Par ailleurs, ces acteurs ne comprennent pas souvent la
philosophie, le sens et la pertinence de ces réformes ; qui plus est, ils ne
se donnent pas les moyens de structurer une dialectique autour de la
problématique de ces réformes.
C’est à la lumière de ce constat qu’il est proposé un cadre d’approche
de la professionnalisation des formations universitaires en Afrique
subsaharienne francophone. Les schémas 2 et 3 ci-après décrivent un
processus des évolutions de la culture de l’enseignement vers la culture de la
professionnalisation.
En effet, il transparaît sur ce schéma que le passage d’un système
d’éducation donné à un autre doit d’abord prendre en compte l’observatoire
des métiers et compétences nécessaires pour accompagner le développement
d’un pays considéré. C’est par rapport à cet observatoire et aux données
prospectives produites que doivent se mettre en place des systèmes de passage
d’un modèle éducatif à un autre.
Schéma 2
Professionnalisation, projet éducatif pour le développement
OBSERVATOIRE DES MÉTIERS ET
COMPÉTENCES NÉCESSAIRES POUR
LE DÉVELOPPEMENT
Construit
Gestion Culture Gestion
Culture de Culture de la Projet Développement
des de la des
l'enseignement interfaces interfaces professionnalisation éducatif professionnalisé
formation
supérieur
80 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
La professionnalisation des formations universitaires en Afrique francophone
Ces systèmes d’interface doivent prendre en considération le triptyque
organisation/infrastructure/pédagogie. Il s’agit de se poser rigoureusement
les trois questions suivantes : 1) Quelle est la forme d’organisation qui peut
être à même de répondre efficacement aux nouvelles exigences du modèle
éducatif supérieur à construire ? 2) Quelles sont les infrastructures idoines
de support et d’accompagnement ? 3) Quelles innovations pédagogiques
nécessaires faudra-t-il promouvoir afin d’assurer la qualité des compétences
à produire ?
En ce qui concerne la question de l’organisation, il s’agit :
– de reconfigurer la structure de gouvernance surannée, la gouvernance
elle-même et ses mécanismes, les structures opérationnelles et décisionnelles,
etc. ;
– d’instiller la culture de la performance, de la qualité et de l’évaluation ;
– de rendre flexibles les rouages de fonctionnement opérationnel du
système éducatif en promouvant la réactivité et la pro-activité des acteurs
afin de favoriser des processus d’ajustement permanent ;
– de réorganiser le système d’info-structure afin de favoriser une meilleure
coordination et une meilleure intégration des structures de pilotage global.
Schéma 3
Structuration Formations professionnelles universitaires et développement
Savoir/connaissances/
capacité/discipline/rigueur/
confiance/savoir-être/
savoir-comment
Compétences Développement
Générales pertinent
Formations
professionnelles Transversales
Performances
universitaires Spécifiques individuelles
Contingentes
Mobilisation des
compétences
Stratégie de collectives
Projet de développement
Plans d'action
développement Stratégie de pertinents
promotion des compétences
Pour ce qui est de l’infrastructure, il convient de la restructurer et
de la renforcer par rapport aux nouvelles exigences technologiques et à
la complexité du système d’éducation supérieur dans son ensemble. Le
renforcement capacitaire concerne les infrastructures d’accueil, de pédagogie
et de gestion combinatoire des différentes formations offertes. Il s’agit de
favoriser le déploiement des stratégies modulaires afin de rendre souple
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 81
Ibrahim Chitou
la structuration globale des activités pédagogiques. Les technologies de
l’information et de la communication appliquées à l’enseignement (TICE)
doivent devenir des supports structurants du système infrastructurel dans son
ensemble, intégré à l’Organisation et à la Pédagogie.
Quant à la pédagogie, il est question de promouvoir la pédagogie active
et interactive où l’apprenant apprend pour entreprendre tout en entreprenant
pour apprendre afin d’être en phase avec des dynamiques d’innovations
socio-économiques. Pour ce faire, l’enseignant doit être amené à développer
une pédagogie de projet ou pédagogie entrepreneuriale par la démonstration
de l’importance de son module dans les processus d’opérationnalisation des
actes et faits entrepreneuriaux et/ou de développement. La mise en place
des structures efficaces de formation des enseignants universitaires s’avère
indispensable ; elles doivent être assorties d’un cadre juridico-institutionnel
de qualification pédagogique des enseignants.
Les réponses précises à ces trois questions permettront d’affermir le projet
éducatif par rapport à la vision du développement et aux objectifs à réaliser.
Le triptyque organisation/infrastructure/pédagogie constitue la trame d’une
réflexion autour de la question du changement du modèle éducatif supérieur.
Ainsi convient-il de souligner que tout schéma de professionnalisation
des formations universitaires en Afrique subsaharienne francophone doit
s’inscrire dans cette approche pour être pertinent.
Pour aller plus en profondeur dans cette analyse, les formations
universitaires professionnelles doivent maintenir leur singularité en veillant
à l’équilibre multi-compétences (générales, transversales, spécifiques et
contingentes) qui les caractérisent.
Conclusion
La professionnalisation des formations universitaires en Afrique
subsaharienne francophone se heurte à de nombreuses difficultés du fait
de leur caractère exigeant sur les plans organisationnel, infrastructurel et
pédagogique. Par ailleurs, ce sont des formations qui nécessitent un cadre
doctement structuré au regard de la vision du développement donné et du
projet éducatif supérieur dans sa globalité. En effet, ce sont des formations
dont les coûts de création et de leur pérennisation sont relativement élevés.
Généralement, les pays manquent de ressources suffisantes et soutenues
pour promouvoir efficacement lesdites formations tout en leur assurant des
niveaux de qualité comparables aux standards internationaux.
Comme enjeu du développement des pays considérés, les formations
universitaires professionnelles doivent être intégrées dans une démarche
holistique de promotion de pôles développement, ce qui permettra de mieux
cerner celles qui sont nécessaires et utiles pour le développement tout en
gérant rationnellement les interfaces, d’une part, entre les métiers et d’autre
part, entre les compétences.
82 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
La professionnalisation des formations universitaires en Afrique francophone
Les esquisses des pistes proposées dans ce travail s’inscrivent dans une
exigence de réflexion en amont sur la problématique de l'évolution des
formations universitaires classiques de culture de masse (dominées par la
culture de l’enseignement) vers des modèles d’apprentissage qui mettent
l’accent sur les dimensions capacités et/ou compétences. En tout cas, tout
système de formations universitaires qui se veut pertinent dans le contexte
économique exigeant, sous-tendu par la culture de la performance, doit
pouvoir prendre en considération la réalisation harmonieuse du triptyque :
formation-compétences/employabilité-entrepreneuriat/développement
inclusif. L’impératif du développement peut contraindre certaines des
universités de l’Afrique subsaharienne francophone à évoluer vers des
universités de métiers.
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d’offres des compétences universitaires en
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 83
Capital humain et exigences du
développement économique moderne
Quelles innovations pour quelles actions
en Afrique ?
Introduction Zino Khelfaoui
Université Montpellier 3,
La réflexion aujourd’hui engagée sur le rôle du capital humain dans le France
développement doit faire à notre sens un détour par la notion de territoire.
Nombreux sont les pays, notamment en Afrique, qui ne trouvent plus
ou n’ont jamais trouvé le secret de leur développement dans l’universalité
du modèle fordiste. Ils exploitent alors de nouvelles opportunités et
font émerger dans les faits des systèmes de construction économique et
sociale manifestement en rupture avec les normes de la croissance et de
l’accumulation. Qu’ils aient été au cœur du processus d’accumulation ou
placés en sa périphérie, ces territoires sont confrontés à de nouveaux défis du
fait des graves dysfonctionnements du marché du travail (populations jeunes,
difficultés d’insertion, chômage élevé…). Aujourd’hui, la mondialisation
est concomitante de nouvelles formes de territorialisation ou de
reterritorialisation de l’économie dans lesquelles s’articulent à l’économique
les paramètres d’ordre institutionnel et social. Nouveau système certainement,
nouveau modèle ? Probablement. Les défis en Afrique sont majeurs et le
capital humain s’inscrit au cœur de ces enjeux pour l’avenir.
Le développement économique s’inscrit, désormais, dans un cadre
global en profonde transformation. Il est ainsi admis que la globalisation
s’accompagne d’un large accord sur les voies indispensables du progrès
économique. Ces voies reposent principalement sur quatre conditions :
– l’ouverture sur les marchés mondiaux et la nécessité d’ajustements
économiques socialement supportables ;
– l’insertion dans un cadre territorial cohérent et stable ;
– la consolidation d'une dynamique territoriale raisonnée afin de générer
de la croissance économique endogène ;
– l’implication sociale et l’investissement dans le capital humain par le
biais, en particulier, de la formation professionnelle et continue.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 85
Zino Khelfaoui
Ces quatre conditions forgent une sorte de vision universelle du
développement économique dans laquelle la croissance économique se
perçoit comme un processus linéaire nécessitant une adhésion massive
à des principes communs tels que le développement du secteur privé,
l’assouplissement du marché du travail, la refonte du système bancaire, la
réforme du système de protection sociale…
Le caractère quasi irréversible de la libéralisation de l’économie, les
difficultés de l’ancrage et de la régulation institutionnelle posent tout
de même la question de la maîtrise des contenus de la croissance, du
développement territorial et des incidences sociales.
Les fonctions essentielles de la modernité du développement des
territoires fondent des logiques nouvelles d’un développement plus endogène
qui se superpose aux logiques anciennes de l’économie de production et de
consommation de masse. Les logiques de l’économie de l’environnement,
de l’information, de la formation et de la ressource humaine mettent en
avant-scène des territoires aux économies complexes où sont indissociables
institutions et marché.
Les représentations et les stratégies que les acteurs adoptent dans les
territoires correspondent de plus en plus à un système plus alternatif
superposé aux anciennes logiques. On conçoit alors que l’innovation dans les
stratégies d’acteurs au sein des territoires soit nécessaire.
En réalité, les enjeux sont multiples. Ils marquent la nature et l’intensité
des changements d’organisation et le devenir des sociétés dans un contexte
où le développement économique et territorial s’inscrit dans un cadre où
les conditions de la compétitivité, de l’attractivité et de l’aménagement des
territoires se transforment rapidement et fondamentalement. Deux enjeux
majeurs peuvent être identifiés :
Le premier concerne l’adoption de la stratégie universelle de libéralisation.
Elle signifie la mise en place des conditions macro-économiques et
institutionnelles du passage à l’économie de marché. En Afrique, cette
stratégie s’appuie principalement sur deux voies très délicates et assez
risquées socialement. Il s’agit, d’une part, de la privatisation des entreprises
publiques qui bute souvent sur la faiblesse des marchés de capitaux dans les
pays en développement et sur les résistances à l’épargne extérieure. Il s’agit,
d’autre part, de la réforme de l’Etat par le biais du désengagement et de la
déréglementation. Cette stratégie nécessite une sorte de légitimation sociale,
car les réformes doivent être admises pour être efficaces. En Afrique, cela
constitue une véritable rupture par rapport à la régulation passée et par
rapport à un contrat social dans lequel l’Etat jouait un rôle important de
stimulateur de la cohésion sociale. L’enjeu est évidemment ici de taille, dans
la mesure où le coût social est très élevé à court terme pour des résultats
encore incertains sur le moyen terme et le long terme.
Le second concerne la mise en correspondance de l’organisation territoriale
et du marché. En d’autres termes, le territoire devient un niveau d’accumulation
86 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Capital humain et exigences du développement économique moderne
et d’organisation permettant d’accroître la performance des marchés. Cela
suppose le développement de capacités originales pour agir sur l’environnement
et soutenir les projets. Capacités que ne peuvent réunir les Etats agissant de
manière isolée. L’exemple des productions agricoles et agroalimentaires est assez
éclairant. En effet, l’évolution des marchés et de la demande mondiale nécessite
des capacités élevées d’adaptation et de réactivité. Le caractère spécifique du
produit et de son origine (produit terroir par exemple) ne suffit pas à garantir
la compétitivité. Il est donc absolument indispensable de disposer de ressources
scientifiques et technologiques pour suivre les marchés et les anticiper. Ces
ressources pour être efficaces doivent être fondées sur le partenariat et sur
un réseau de compétences élargi. C’est à ce niveau que la formation et
l’investissement en capital humain s’avèrent déterminants.
Ces deux enjeux constituent des défis pour l’avenir. Ils forment la
base problématique à partir de laquelle devra se forger un sentiment
d’appartenance africaine, source d’avantages additionnels dans un cadre
spatialement déséquilibré et inégal.
1. Les exigences du développement économique en Afrique
Les composantes socio-économiques et la légitimité des intérêts des acteurs
économiques et sociaux en Afrique supposent pour que le développement
s’effectue dans une certaine cohérence que les mutations socio-économiques
soient anticipées et pensées de façon articulée à l’environnement et à la
sphère sociale.
Le présent article s’attache ainsi à montrer que des fonctions immatérielles
fondent les logiques nouvelles d’un développement à la fois plus complexe et
plus endogène capable de se superposer aux logiques anciennes de l’exclusive
économie de production et de consommation de masse.
Cette diversité ouvre alors probablement le champ de nos représentations
et des stratégies que les acteurs peuvent adopter dans les territoires à des
systèmes alternatifs superposés aux anciennes logiques. Il est certain que
ce sont les systèmes soucieux d’abord de la formation qui sont susceptibles
d’accélérer les constructions des identités économiques et professionnelles
des personnes et des cohortes en mal d’insertion dans l’économie. La
ressource humaine se trouve alors placée en avant-scène du développement
économique, tout particulièrement en Afrique.
1.1. La recherche de nouvelles trajectoires économiques
Bien que les faits ignorent les segmentations scientifiques, la saisie
des trajectoires de développement et d’insertion des territoires africains
dans l’économie mondiale suppose de faire un détour par l’histoire des
structurations économiques dont témoignent ces territoires.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 87
Zino Khelfaoui
Si on observe plus précisément les quatre dernières décennies écoulées,
on peut admettre que l’économie mondiale a vécu deux phases principales
fortement structurantes pour les pays industrialisés et nettement moins pour
les pays africains en marge de cette économie.
La première phase correspond principalement au développement d’une
économie de « production » dans laquelle la valeur centrale des systèmes était
donnée par les activités et l’accumulation industrielles. A cela se superposent
le développement de la consommation de masse et la volonté de couvrir
les besoins et d’élargir les débouchés. Cette période a façonné des filières
industrielles et des logiques productives fordistes au cœur des années de
croissance vertueuse et encore aujourd’hui signifiantes pour la plupart d’entre
elles. L’Afrique, à quelques exceptions près, est restée en marge de ce type
d’économie en étant largement dominée par l’exploitation des ressources
naturelles et par le développement d’une économie de subsistance morcelée.
La seconde phase est fondée sur la recherche de la qualité de vie. Les
données d’environnement de même que la sophistication des services
prennent alors une place de plus en plus grande. Cette économie des services
et de l’immatériel s’étend avec une grande rapidité. Les entreprises sont
amenées à se spécialiser, c’est-à-dire à externaliser leurs services pour être
toujours plus efficaces dans la recherche de qualité. En même temps qu’elles
se spécialisent elles ont tendance à dissocier leurs fonctions dans l’espace et
à accentuer leur mobilité et la diversification des territoires d’accueil de la
production. C’est dans ce contexte que l’on a vu apparaître une économie de
la ressource humaine, du savoir, du savoir-faire et du faire-savoir (formation)
qui se développe en manifestant des exigences toujours plus fortes en matière
de qualification, de compétence, d’autonomie, de créativité et d’innovation.
Dans cette dernière phase, paradoxe apparent, l’augmentation massive du
chômage au plan macro-économique est, d’une manière certaine, fortement
liée à la recherche de spécialisation et d’efficience d’un système économique
de l’immatériel qui fonde toute son efficacité sur une combinaison capital-
travail dans laquelle le travail prend la première place.
On insistera particulièrement sur le mécanisme de superposition de
ces deux phases car c’est au travers de l’articulation dans les territoires des
différentes forces et formes qu’elles ont créées chacune qu’il faut comprendre
la physionomie puis la dynamique de l’emploi local. En Afrique, les faits
montrent que sans reproduire les logiques industrielles des pays développés,
cette focalisation du développement autour de la ressource humaine est un
enjeu capital.
Les populations africaines sont jeunes, de mieux en mieux formées mais
en mal d’insertion dans des économies très étriquées dont les capacités
d’absorption sont faibles. Bien évidemment, la distribution des populations
n’obéit pas aux mêmes contraintes. L’histoire économique nous a donc
transmis une diversification des territoires. Elle oblige à adopter une vision
88 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Capital humain et exigences du développement économique moderne
beaucoup plus complexe que la seule vision unique et comptable du niveau
des revenus ou du PIB.
1.2. La ressource humaine en avant-scène du développement
Capital humain et compétence sont désormais deux notions inscrites au
cœur des nouveaux rouages économiques. Dans les approches comparatives
internationales, les avantages générés par le capital humain semblent mieux
perçus à l’heure où la globalisation rend plus intense la compétitivité des
territoires et bouleverse les conditions de la croissance économique. Selon
un rapport de l’OCDE (1) : « Pour les individus, l’investissement dans le (1) « Du bien-être des
capital humain procure un rendement économique en augmentant à la nations : le rôle du
capital humain et social »,
fois le taux d’emploi et les revenus du travail… pour l’économie dans son Rapport OCDE, 2001.
ensemble, le capital humain a aussi de multiples avantages économiques et
non économiques. »
Déjà en 1998, les travaux de l’OCDE (2) ont pu révéler l’incidence (2) « L’investissement
favorable des investissements en capital humain au niveau social et sur le en capital humain :
comparaison
plan des ajustements des marchés du travail. Malgré les difficultés de mesure internationale », Rapport
et les problèmes liés à la validité statistique des indicateurs de performance OCDE, 1998.
en la matière, tout concorde à placer, aujourd’hui, cette notion au cœur des
enjeux modernes.
Traditionnellement, le capital humain est défini comme l’ensemble des
savoirs, des aptitudes et des compétences individuelles. Cependant, cette
définition opérationnelle ne tient pas compte de la complexité des procédures
d’apprentissage et de transmission des savoirs, tout particulièrement en
Afrique. Elle omet la particularité des organisations collectives à générer
des connaissances et des compétences originales. C’est pourquoi, depuis
plusieurs années, la notion de capital social qui allie capacités individuelles
et capacités organisationnelles paraît plus adéquate pour rendre compte des
synergies et des interactions que produisent les réseaux, les politiques et les
partenariats. Certains travaux de nature empirique (3) ont mis en évidence (3) Temple J., Johnson P.A.
de fortes corrélations entre croissance économique et capital social, dans la « Social Capability and
Economic Growth »,
mesure où les réseaux et les partenariats permettent d’accroître les capacités Quarterly Journal of
d’absorption des technologies et la progression des compétences polyvalentes. Economics, vol. 1-113,
Cela signifie que les voies d’une croissance positive et la détermination n° 3, p. 965-990.
des affectations qui en découlent dépendent des aptitudes sociales à composer
avec le changement et le transformer en externalités positives.
La notion de capital humain et social ouvre des perspectives de
réflexion et de conceptualisation permettant d’aborder le développement
économique en Afrique selon une échelle moins assujettie aux seules
questions de l’échange productif et plus en rapport avec la problématique du
développement durable.
Dans cette perspective, il y a au moins trois raisons qui forgent le
caractère déterminant de la ressource humaine dans le développement :
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 89
Zino Khelfaoui
– les choix individuels en matière d’acquisition de compétences et
de connaissances sont indissociables des conditions sociales ; l’économie
moderne valorise les choix individuels dont l’efficacité de la réalisation a
besoin de cohésion sociale préalable ;
– l’économie moderne nécessite le développement en continu des savoirs
et des compétences ;
– la compétitivité repose de plus en plus sur la mobilisation efficace des
compétences individuelles et collectives ; les réseaux interentreprises et les
partenariats sont ici les canaux de transmission renouvelés des savoirs dans
l’espace.
La notion de capital social a été largement vulgarisée par les travaux de
Robert Putnam en sciences politiques (1993, 1996), de James Coleman en
sociologie de l’éducation (1988) ou de Francis Fukuyama en sociologie et
en histoire de l’économie (1996). Les approches économiques du capital
social se sont particulièrement intéressées aux institutions et aux normes
qui régissent les transactions économiques. C’est ainsi que les phénomènes
relatifs à la performance économique et au bien-être ont été en grande partie
analysés sous cet angle.
Les questions liées au travail et aux compétences sont, quant à elles,
principalement liées à la notion de capital humain et notamment au
comportement économique des individus pour accumuler les connaissances
et les compétences dans le but de maximiser les revenus. Le principe de
base d’une telle conception du capital humain est que l’investissement
dans l’acquisition de connaissances et de compétences est économiquement
rentable pour les individus et, par conséquent, pour la collectivité.
La combinaison de ces deux perceptions n’est pas inconciliable. Même
sur le plan strictement économique, le recours à la notion de capital social
n’est pas chose aisée. En effet, il existe de réelles difficultés de mesure.
(4) R. Solow, « Notes Selon R. Solow (4), « le recours à la notion de capital social est « un effort
on Social Capital and pour se convaincre de l’utilité d’une mauvaise analogie ». L’importance du
Economic Performance »,
in P. Dasgupta et capital social est souvent mesurée par les taux de participation à divers types
I. Serageldin (dir.), Social d’activités associatives et les niveaux déclarés de confiance. Cela reste donc
Capital : A Multifaceted une mesure très fragile et assez contestable.
Perspective, Washington
DC, Banque mondiale,
Toutefois, nous considérons que le développement économique en
2000. Afrique ne peut se détacher de cette réalité sociale, qui constitue l’élément
majeur de l’intégration économique et de la synergie territoriale. La
construction de la cohésion sociale est un processus capital et indispensable
pour faciliter l’adhésion des économies africaines au processus de la transition
vers l’économie de marché.
Trois constatations s’enchaînent et s’éclairent mutuellement par lesquelles
nous retrouvons le poids désormais fondamental de la ressource humaine et
la singularité du développement économique en Afrique.
La première constatation concerne cette diversification des modèles
locaux de développement qui sont tous appuyés sur un enrichissement
90 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Capital humain et exigences du développement économique moderne
et un élargissement des capacités des savoirs des compétences humaines.
La mondialisation porte, en même temps que les grands canaux du
développement des firmes, une grande vitalité des petites entreprises. Or,
ces dernières sont pour les économies africaines un facteur puissant de leur
développement.
La deuxième constatation concerne la différenciation que révèle
l’approche territoriale du développement et l’importance qu’il convient
d’accorder aux modes d’apprentissage informels et aux compétences acquises
par la pratique.
Dans une grande partie des pays en développement et plus particulièrement
en Afrique, l’appartenance à un réseau donne accès à des connaissances
essentielles. Ainsi, l’interaction entre l’apprentissage lié à la production
économique et celui lié à la sphère familiale constitue un axe déterminant
des relations sociales.
Globalement, il semble entendu, aujourd’hui, que la réduction des
inégalités, l’amélioration des conditions d’insertion sur les marchés du
travail, l’amélioration des productivités et des performances dépendront
largement de la formation et de l’élévation du niveau moyen de qualification
et de compétences. Cependant, la construction de l’économie de la
connaissance ne va pas sans une amélioration significative de la cohésion
sociale. Ainsi l’Europe s’est, par exemple, fixé l’objectif ambitieux de devenir
« l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du
monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une
amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande
cohésion sociale (5) ». (5) « Rapport sur l’emploi
en Europe », 2001,
C’est dans ce cadre que l’on perçoit le lien qui est fait progressivement
Bruxelles.
entre économie de la connaissance, capital humain et capital social. La
transition vers l’économie de la connaissance impacte également l’Afrique,
ceci pour au moins deux raisons :
D’une part, la transition vers l’économie de la connaissance ne se réduit
pas à une simple utilisation des technologies de l’information. C’est une
vision plus vaste, liée à l’importance croissante de la connaissance dans les
processus de production et, plus généralement, à l’importance du savoir
comme outil d’intégration sociale.
D’autre part, Une économie fondée sur la connaissance doit pouvoir
s’appuyer sur une main-d’œuvre possédant un niveau élevé de compétences,
enracinée dans une culture de l’éducation et de la formation tout au long
de la vie. Le capital social est ici le préalable indispensable à la réalisation de
cette économie de la connaissance.
C’est dans cette problématique de la transition qu’il faut désormais
envisager le développement de l’Afrique. Le potentiel humain en Afrique
constitue une force importante. Pourtant, la polarisation la pauvreté, les
discriminations et les inégalités de toutes sortes constituent un risque élevé
de rupture de la cohésion sociale. La dualité des marchés du travail risque
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 91
Zino Khelfaoui
de se cristalliser entre un marché primaire au Nord, où se concentreraient
les emplois les mieux rémunérés, et les conditions les plus attractives et
un marché secondaire au Sud, où se concentreraient les emplois les moins
qualifiés, les plus mal payés. Cette dualité renforcerait les tensions migratoires
et placerait les relations Nord-Sud dans une logique centre-périphérie peu
avantageuse sur le long terme.
Nous avons largement insisté sur la nécessité de placer la notion de
capital humain et social au cœur de cette problématique. C’est une notion
évidemment encore fragile car moins précise que la notion de capital
humain. Toutefois, elle permet de mettre en préalable de toute coopération
économique la question de la cohésion sociale. Pour les liens Nord-Sud,
cela est d’autant plus déterminant que la logique économique pousse
inéluctablement vers l’adoption de règles du marché et la transition vers une
économie de la compétence. Dans cette perspective, seules des relations plus
complètes, c’est à dire marquées par des investissements en capital social et
la construction d’un réseau dense d’échanges de compétences, pourraient
garantir à terme la réduction des inégalités et des discriminations. A défaut,
les risques de voir se développer une dualité conflictuelle sont importants.
Cela pourrait accroître dans des proportions socialement insupportables la
pression migratoire, les inégalités et les distorsions salariales.
Le développent économique en Afrique ne peut se construire de façon
optimale sans un préalable social indispensable. La cohésion sociale est bien
une condition de l’accumulation à moyen et long terme. Pour ce faire, il faut
imaginer des actions innovantes et originales pour impulser des dynamiques
économiques et sociales plus vertueuses.
2. Innovation dans les actions sur le développement en
Afrique
Les dysfonctionnements qui affectent les économies en développement
induisent des marchés du travail de plus en plus sélectifs, exigeants, où les
entreprises soumises à une contrainte de résultats sont amenées à sélectionner
des travailleurs de plus en plus compétents et qualifiés, ayant une formation
technique mais aussi une formation générale de plus en plus solide, à la fois
spécialisés et polyvalents, capables de s’insérer dans des équipes tout en étant
très autonomes. Dans le même temps se développent à des rythmes élevés des
emplois précaires liés à l’économie informelle et aux activités périphériques.
Les acteurs et médiateurs du développement ont amenés, alors, à
multiplier les initiatives et les innovations dans l’action pour minimiser les
risques sociaux et pour répondre aux nouveaux impératifs du développement
économique.
92 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Capital humain et exigences du développement économique moderne
2.1. Les stratégies émergentes d’acteurs territorialisés
Le bouleversement des grands équilibres économiques a mis en évidence
la nécessité de recompositions productives structurelles De nouveaux
enjeux sont alors spécifiés et articulés autour des vecteurs technologiques et
organisationnels. Le système productif confronté aux nouvelles contraintes
de la production a progressivement intégré des stratégies d’adaptation
fondées pour l’essentiel sur la flexibilité décrite par G.B. Benko (6) comme (6) G.B. Benko,
une flexibilité numérique (faculté d’agir sur les effectifs) et une flexibilité la Dynamique spatiale de
l’économie contemporaine :
fonctionnelle (faculté d’agir sur les tâches exercées au sein de l’entreprise). une introduction, Editions
Cette double tendance s’est accompagnée de licenciements massifs, de de l’Espace européen,
Paris, 1990.
délocalisations des productions les plus banales vers les pays à bas salaires et
de larges tentatives de reformulation des compétences et des qualifications.
C’est bien dans ce contexte que la question des stratégies innovantes
se pose en Afrique. Ainsi, trois paradigmes semblent indissociables dans
ces stratégies innovantes : la durée, le territoire et la revalorisation dans les
représentations que se font les médiateurs et les acteurs du développement.
La stratégie de la durée s’impose du fait du caractère très haché,
discontinu, aléatoire et souvent réversible des trajectoires de développement.
Il y a stratégie innovante quand les acteurs cessent de se représenter le travail
et l’insertion sur le marché du travail comme référencée à un temps court,
un passage rapide de la formation initiale à l’emploi. Ce modèle existe
encore certes à certains niveaux très élevés et très spécialisés de la formation,
mais cela est devenu l’exception. Par ailleurs, l’approche du temps doit être
une approche d’un temps individuel, personnalisé. Dans les territoires, les
liens entre la formation et l’emploi peuvent et doivent se tisser par chaque
individu qui se trouve immergé à la fois dans la formation qu’il a reçue
et dans celle qu’il désire se donner dans une optique de recherche ou de
création d’emploi. Il est donc logique de voir se développer toutes les
mesures fortement personnalisées du type bilan de compétence.
Paradoxalement, cette prise en compte du temps est la seule formule
pour réduire le temps global d’insertion des jeunes Africains. Actuellement
« baladés » de stage en stage, d’emploi précaire à emploi précaire, ils ont
effectué de trop long détours pour arriver finalement au terme de longues
années à se trouver et se forger une identité professionnelle.
Le système d’insertion en Afrique dysfonctionne et gaspille sa jeunesse.
Les mesures collectives et mécanistes ont surtout pour effet de dégonfler
momentanément les statistiques du chômage, mais elles sont inefficaces à
terme dans la mesure où elles n’ont rien à voir avec une véritable politique
d’accompagnement des trajectoires individuelles dans la durée. La prise en
compte individualisée consiste à prendre une à une les personnes dans leur
recherche d’identité professionnelle et dans leurs efforts pour mettre en
correspondance leurs motivations et les attentes ou potentialités du système
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 93
Zino Khelfaoui
économique et social dans lequel les « créneaux » existent pour des acteurs qui
doivent être toujours plus autonomes.
La stratégie du territoire correspond à la nécessité de prendre en compte
l’expansion de l’économie des services et de l’immatériel. Au niveau territorial
se développent alors les opportunités de collaboration et de partenariat.
Qu’ils appartiennent au domaine public de l’Etat, à celui des collectivités
locales ou au secteur marchand, les médiateurs ont la responsabilité de traiter
dans la proximité les problèmes économiques et d’emploi.
Face à la décision, les attitudes des entreprises varient en fonction de
leur taille, de leur puissance financière et de leur capacité à maîtriser leur
environnement social et institutionnel.
Ainsi, pour les petites et moyennes entreprises, les décisions sont dans
la plupart des cas liées à des enjeux de proximité ou à des opportunités
professionnelles. Il n’est pas rare alors de voire certaines PME se fondre
dans un réseau en modifiant leur organisation et leur façon de gérer la
ressource humaine. « Parfois, grâce à la proximité entre les partenaires, se
constitue avec le temps une « atmosphère industrielle » dans laquelle baigne
une communauté locale. Dans cette communauté, le comportement des
individus est contraint au respect de certaines règles, certaines conventions.
Emerge alors en son sein « un système de valeurs et de pensée » relativement
homogène, expression d’une certaine éthique du travail et de l’activité, de la
famille, de la réciprocité, du changement (G. Beccatini, 1990). »
En général, la faible puissance financière des PME et des TPE constitue
la raison qui les pousse à des formes de management de proximité. Cela
passe souvent par la recherche de complémentarité productive et par la saisie
d’opportunités professionnelles dans un cadre relationnel maîtrisable fondé
sur la confiance et quelquefois sur l’absence de formalisme.
Parler de stratégie du territoire, c’est prendre en compte le souci de ces
entreprises de gagner en performance en acceptant des « doses » plus ou
moins importantes de dénaturation par l’adoption de pratiques managériales
ouvertes sur les réseaux et les partenariats publics. En Afrique, ouvrir les
champs des possibilités de collaboration aux TPE-PME est une bonne façon
de réduire les risques de l’informel et d’assurer à ces entreprises une continuité
organisationnelle plus optimale.
Pour les grandes entreprises, les décisions et les actions répondent souvent
à des impératifs stratégiques de pouvoir et de contrôle des marchés. Depuis
plusieurs décennies, les grandes firmes internationales ont vu évoluer leurs
représentations des territoires et leurs stratégies de localisation. Globalement,
on a assisté à l’émancipation croissante des firmes par rapport aux contraintes
physiques de localisation.
Les mouvements de délocalisation des unités de production, les fusions-
acquisitions, les alliances industrielles et commerciales vont progressivement
changer les représentations des territoires et entraîner le « décrochage » relatif
des firmes par rapport aux contraintes territoriales. On assiste à une très
94 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Capital humain et exigences du développement économique moderne
grande volatilité du comportement des firmes par rapport aux territoires. Les
arbitrages par rapport aux localisations suivent des schémas plus complexes,
contraignant souvent les firmes à une extrême sensibilité par rapport à
des données exogènes et a-territoriales (comportement des actionnaires,
fluctuations financières…).
Les mouvements de délocalisation, de relocalisation ou de restructuration
des grandes firmes forgent les nouvelles contraintes qui s’imposent aux
territoires. Avec la globalisation, ces comportements se sont intensifiés en
s’accompagnant par une concurrence plus accrue des territoires pour attirer
les flux d’IDE. Les acteurs du développement en Afrique doivent donc
intégrer ces nouvelles données en considérant les risques de délocalisation
générés par la très grande flexibilité comme des risques potentiels de
déstructuration sociale et de chômage auxquels on peut répondre soit par le
maintien de salaires faibles et de conditions de travail minimales soit par une
augmentation de la qualité de la main-d’œuvre source de productivité forte.
La perception des territoires change de nature. « Aujourd’hui, l’objectif
de l’attractivité s’ajoute à celui de la compétitivité qui était caractéristique
des années 60. Son apparition reflète le passage du modèle de l’économie
multinationale qui a dominé les décennies 60 et 70 à celui de l’économie
globale qui se développe depuis le début des années 80 (Michalet 1999). »
Les nouvelles règles de la globalisation et les nécessités de l’attractivité
imposent aux différents territoires de renforcer les avantages relatifs de leurs
marchés du travail. Au-delà de certaines pratiques incitatives (incitations
fiscales, infrastructures de télécommunications, stabilité socio-politique…),
on assiste donc à un mouvement de territorialisation des marchés du travail
par une meilleure visibilité de leurs avantages relatifs.
La troisième stratégie innovante concerne la revalorisation des
représentations que les différents acteurs se font du système d’emploi et du
marché du travail.
On ne peut pas ignorer dans un territoire que ce sont finalement les
derniers entrants dans les entreprises, plus jeunes que ceux des cohortes
antérieures présentes, qui construisent et renouvellent en continu l’efficacité
de notre système économique et social.
L’innovation en Afrique consiste à faire cesser un contresens, celui dont
souffre les jeunes Africains qui se débattent dans des difficultés économiques
et sociales parfois insurmontables.
Les entreprises qui n’ont jamais été aussi productives, aussi efficaces savent
que la valeur de leur production matérielle et immatérielle, la qualité de leur
valeur ajoutée sont en fait gagées sur le renouvellement de leur ressource
humaine qui se fait par le bas. Ce sont bien les jeunes qui alimentent
année après année la modernisation, la compétitivité, la qualification et
requalification, la flexibilité, bref, le savoir-faire des entreprises.
Il est probablement fondamental que l’innovation sociale pour le
développement en Afrique se traduise par une très forte conscientisation
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 95
Zino Khelfaoui
des acteurs du système de formation et d’insertion des jeunes. Les fonctions
d’efficacité, liées dans les entreprises à la compétence de leurs opérateurs,
ont un fondement dans cette créativité que portent les nouveaux entrants.
Or, cette créativité est acquise en deux temps : celui de la formation initiale
où la jeunesse est respectée et servie, celui de l’insertion-formation dans
lequel elle l’est moins… Il faudrait alors dans les territoires donner plus
systématiquement un statut à ce deuxième temps et le fonder d’abord dans
les représentations des acteurs du système d’emploi territorialisé.
2.2. La recherche d’avantages spécifiques
Le développement des entreprises en Afrique s’inscrit, désormais, dans
un cadre global en profonde transformation. Il est ainsi admis que la
globalisation s’accompagne d’un large accord sur les voies indispensables
au progrès économique. Ces voies reposent principalement sur quatre
conditions :
– l’ouverture sur les marchés mondiaux et la nécessité d’ajustements
économiques socialement supportables ;
– l’insertion dans un cadre territorial cohérent et stable ;
– l’implication dans une dynamique productive raisonnée fondée sur la
maîtrise des changements technologiques ;
– l’investissement dans le capital humain par le biais, en particulier, de la
formation professionnelle et continue.
Ces quatre conditions forgent une sorte de vision universelle du
développement des entreprises et marquent aujourd’hui les rapports plus
étroits des entrepreneurs et des managers avec les marchés et les nécessités de
piloter le changement dans un cadre où il est plus difficile de consolider ses
positions concurrentielles.
En réalité, les enjeux pour l’Afrique sont multiples. Ils marquent la nature
et l’intensité des changements d’organisation et le devenir des entreprises
dans un contexte perturbé où la recherche des avantages spécifiques semble
être l’objectif de développement déterminant des décennies à venir. Deux
impératifs structurent cette trajectoire du développement espérée en Afrique.
Le premier concerne la recherche de l’avantage compétitif. Cela signifie
pour les économies africaines l’adaptation à de meilleures conditions
productives. La recherche de gains de productivité, la lutte contre les surcoûts
et la recherche des économies d’échelle constituent les éléments de base qui
fondent les stratégies de positionnement des entreprises sur les marchés.
Elles conduisent souvent aux logiques de concentration et de
différenciation qui affectent fondamentalement les organisations d’entreprises
et les poussent à des restructurations permanentes. La recherche de
l’avantage compétitif constitue certainement un des éléments majeurs du
processus de dénaturation des entreprises et suscite l’apparition de formes
spécifiques caractérisées par des changements de taille et de configuration
96 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Capital humain et exigences du développement économique moderne
organisationnelle du travail (maillage en réseau, organisations matricielle).
L’enjeu est évidemment important dans la mesure où le coût social de
ces restructurations est très élevé à court terme pour des résultats encore
incertains sur le moyen et le long terme. Les économies africaines, semblent,
a priori, bien en marge de ces mouvements globaux. Elles restent, tout de
même, affectées par les stratégies des firmes en recherche de conditions
de localisation favorables pour leurs unités de production. Une grande
partie des territoires africains apparaît comme une cible de localisation
privilégiée. C’est le cas de l’Afrique du Nord qui accueille les ateliers et les
usines délocalisés des entreprises du Nord. Bien entendu, ces territoires font
exception dans un continent où les IDE restent à des niveaux très faibles.
Le second concerne la recherche de l’avantage spécifique. Toute la
question alors est de savoir dans quelle mesure et avec quel degré d’intensité
les économies africaines peuvent créer les conditions favorables et spécifiques
de la résilience productive.
En d’autres termes, comment construire des avantages spécifiques en
valorisant les facteurs d’attractivité de ces économies ?
L’avantage spécifique peut être ainsi vu comme l’adaptation structurelle
des pays africains aux nouveaux vecteurs de la performance. Il est alors
l’émanation de stratégies fondées sur les compétences et la recherche de la
croissance par la maximisation des valeurs plus immatérielles (Goodwill)
fondées sur les connaissances et la qualité du travail. Cela suppose alors des
capacités originales pour s’inscrire dans son environnement et pour capter et
entretenir une main-d’œuvre compétente.
Toutes ces pratiques stratégiques produisent de la restructuration. Ces
restructurations constituent donc bien des moments particuliers, souvent
porteurs de doutes et de crises en Afrique. Bien entendu, les enjeux ne sont pas
les mêmes selon les pays ou la nature des productions. Mais dans pratiquement
tous les cas, il s’agit bien d’un engagement de changement qui n’est pas
socialement neutre et qui force ces économies à changer fondamentalement
leurs pratiques de l’action économique et sociale. L’enjeu est alors ici d’articuler
capital humain et capital social pour mieux fonder les mécanismes du
développement futur en Afrique. Cet enjeu implique alors de :
– tenir compte des interdépendances sociales qui forgent l’originalité des
contextes et de situer le progrès économique et social dans un cadre plus
général de développement durable ;
– se situer dans une trajectoire de long terme dans la mesure
où l’accumulation du capital social est un processus lent ; il permet
d’introduire une dimension « morale » dans la construction économique du
développement en Afrique.
La particularité du concept de capital social est liée principalement au
fait qu’il est impossible de définir avec précision une causalité entre capital
social et performance économique. Par contre, les liens entre capital social
et capital humain sont plus visibles. Dans le contexte économique donné,
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 97
Zino Khelfaoui
l’acquisition et l’utilisation des compétences dépendent essentiellement
des valeurs globales et des structures de comportement qui prévalent.
C’est pourquoi il est important d’accorder de l’importance aux modes
d’apprentissage informels et aux compétences acquises par la pratique.
Finalement, le capital social peut être relié directement à la performance
(7) Fukuyama F., économique (7). Il conduit également à des résultats d’ordre plus général –
The Social Virtues and y compris la production de capital social supplémentaire. Certains de ces
the Creation of Prosperity,
Harmondsworth, Penguin résultats – notamment le maintien de la cohésion sociale – contribuent à
Books, 1996. leur tour, indirectement, à l’amélioration du rendement économique. Vus
sous l’angle du capital social, les effets directs de la formation peuvent être
tout autant la consolidation des réseaux et du cheminement de l’information
que l’acquisition de compétences individuelles ou l’accroissement de la
productivité.
(8) Fielde et Spence, De nombreux auteurs (8) ont mis en évidence le caractère inhibant sur
Informal Learning and la formation des individus que peut jouer une collectivité à faible niveau
Social Capital, Bristol
Polity Press, 2000. de compétences. Par ailleurs, les aptitudes à communiquer et à travailler en
équipe figurent parmi les plus universellement reconnues dans une économie
moderne. Ainsi, le capital humain peut être compris comme englobant des
compétences à la fois sociales et techniques ; mais le capital social met à
l’avant-plan les systèmes et valeurs sociaux grâce auxquels les ensembles de
compétences sont constitués.
C’est pour minimiser les risques de l’incomplétude des actions de
développement que l’innovation dans l’action sociale en Afrique doit au
préalable mettre en œuvre les conditions d’accroissement des investissements
en capital social. Dans cette perspective, trois voies s’avèrent fondamentales :
– Améliorer les mécanismes de coordination institutionnels en favorisant
les relations plus horizontales entre les organisations de formation et
d’apprentissage. Les politiques publiques ont ici un rôle incitatif et de
soutien au renforcement des « capabilités humaines » et d’instauration d’un
haut niveau d’entente mutuelle. Ainsi, des coopérations institutionnelles
pourraient avoir pour rôle soit de construire des transferts de compétences
formelles soit de valoriser des compétences professionnelles acquises sur le tas
et de manière implicite.
– Favoriser les liens inter-entreprises. Cela passe particulièrement par de
nouvelles coopérations productives destinées à valoriser le rôle formateur des
petites et moyennes entreprises. Un réseau de PME plus dense est un outil
pour organiser à coût réduit les transferts de compétences centrées sur des
productions locales destinées à un rayonnement mondial.
– Améliorer les conditions de l’information. L’extension rapide des
besoins en formation dans l’économie et la multiplication des acteurs ont
favorisé une montée rapide de la complexité. Malgré les contacts entre les
organismes de formation privés ou publics et les acteurs économiques et
sociaux, les espaces qui séparent ces ensembles s’élargissent. En Afrique,
l’atomisation de l’information risque de s’accroître. Il est donc impératif
98 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Capital humain et exigences du développement économique moderne
de créer des institutions originales assurant un rôle moteur et transversal
dans la structuration de l’information. L’appartenance à un espace de
proximité n’entraîne pas ipso facto des objectifs identiques. La création et la
structuration de l’information sont donc une tâche indispensable, aussi bien
pour les programmateurs des formations que pour les entreprises.
Conclusion
Le développement économique en Afrique doit être, aujourd’hui,
examinés à la lumière des nouvelles conditions du développement territorial
et des enjeux posés par la globalisation économique et ses incidences en
termes de recomposition des échanges.
Nous avons largement insisté sur la nécessité de l’innovation sociale.
Le développement économique en Afrique ne peut se détourner de cette
perspective qui oblige les acteurs politiques et économiques à la construction
de relations plus complètes, à la transparence des actions publiques et à
l’incitation à la performance par la valorisation des compétences et des liens
sociaux. La lutte contre les inégalités, contre les discriminations et la pauvreté
sont autant d’enjeux cruciaux. Cela oblige à penser le développement
économique dans une vision de cohérence sociale si l’on ne veut voir croître
les pressions migratoires et les distorsions économiques.
Les enjeux sont ainsi immenses pour l’Afrique et pour des populations
en mal d’insertion dans leur territoire. La cohésion sociale est bien une
condition de l’accumulation à moyen et long terme. Cette variable doit
nécessairement être prise en compte dans le calibrage des projets et dans le
dimensionnement des investissements publics ou privés.
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développement, stratégies de firmes et Review (43)2.
logiques de mobilisation des ressources
100 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Contraintes et perspectives de
l’intégration économique en Afrique
Résumé Alfredo Suarez
Ce travail analyse les spécificités de l’intégration économique en Afrique au Université de Picardie
Jules Verne, France
XXIe siècle. Ses caractéristiques conditionnent les perspectives pour assurer le ([Link]@[Link])
développement économique et social du continent. L’avenir de l’intégration
africaine dépend de l’investissement en capital humain permettant de
maîtriser le savoir et la technologie nécessaires en vue d’une insertion
internationale efficace et dans des conditions de concurrence changeantes
des structures de production mondiales.
Mots-clés : Théories de l’intégration régionale, Communautés économiques
régionales, Accords commerciaux régionaux, Nouveau régionalisme, Indice
de l'intégration régionale en Afrique.
Classification JEL : F13, F15, F55.
Abstract
This work examines the specificities of the current economic integration in
Africa. These characteristics condition the economic and social development
of the continent. The future of the African integration depends on the human
capital investment allowing to control the skills and the technology for an
effective international insertion in the world structures of production.
Introduction
L’économie capitaliste élargit régulièrement son espace d’action.
Dès le XVIe siècle, les puissances européennes partent à la conquête de
nouveaux territoires qui constitueront de formidables empires coloniaux et
provoqueront des guerres interminables pour leur partage. Plus près de nous,
le processus de mondialisation engagé dans la seconde moitié du XXe siècle
s’accompagne de l’expansion du multilatéralisme et du régionalisme
commercial. L’économie mondiale évolue ainsi régulièrement en consolidant
de grands pôles régionaux.
Ce travail analyse le processus d’intégration économique en Afrique en
privilégiant une approche théorique fondée sur des situations historiques
riches d’enseignements pour examiner les enjeux théoriques et pratiques du
renouvellement de l’intégration régionale au XXIe siècle (1). L’intégration
contemporaine en Afrique présente des caractéristiques et des contraintes
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 101
Alfredo Suarez
propres (2). Et les perspectives pour assurer le développement économique et
social du continent seront fonction du niveau de l’investissement en capital
humain, permettant de maîtriser le savoir et la technologie nécessaires à
une insertion internationale efficace et dans des conditions de concurrence
changeantes des structures de production mondiales (3).
1. L’évolution historique du concept d’intégration régionale :
libre-échange ou ensembles autocentrés ?
1.1. Le régionalisme à l’époque de la Guerre froide
La problématique libre-échange ou régionalisme est récurrente dans
l’évolution du système économique capitaliste. Ainsi, dès la fin du XIXe siècle,
les puissances industrielles européennes se livrent de rudes batailles pour
conquérir des débouchés extérieurs, et en 1931 la patrie du libre-échange établit
la préférence impériale, c’est-à-dire la transformation de l’Empire britannique
en un espace protégé de la concurrence des nouveaux pays industriels
(Allemagne, France). L’Allemagne se considère alors comme une nation tardive
et un débat décisif s’installe pendant la Première Guerre mondiale : en cas de
victoire, devra-t-elle rechercher l’ouverture des marchés européens (libéralisme
commercial) ou la création d’une zone privilégiée en Europe centrale
(Mitteleuropa) lui garantissant débouchés et matières premières ?
Cette interrogation devint stratégique au moment de la prise du pouvoir
par Hitler. La crise de 1929 désarticule le système d’échanges mondial
provoquant la création de vastes espaces protégés autour d’une puissance.
La Grande-Bretagne instaure la préférence impériale en 1932. La France
célèbre son Empire, tandis qu’Hitler veut étendre le sien de l’Atlantique à
l’Oural, et le Japon conçoit une sphère de coprospérité asiatique. Le monde
semble se morceler en un nombre restreint de blocs hostiles. Les Etats-
Unis trouvent dans la Seconde Guerre mondiale l’arme géopolitique pour
anéantir ces projets régionalistes et reconstruire un système multilatéral qui
apporte à l’industrie américaine les débouchés nécessaires à son expansion.
La Guerre froide organisera le monde autour de deux blocs : le monde libre,
démocratique et libre-échangiste face au camp socialiste retranché derrière
l’Union soviétique. L’antagonisme Est-Ouest déterminera les configurations
régionales (au niveau économique, politique et militaire), et deux processus
de régionalisation parvenant à des résultats très différents se manifesteront
pendant la Guerre froide (Schnakenbourg, Suarez, 2008, ch. 4).
– D’une part, la construction européenne. Afin de contrer la menace
soviétique, les Etats-Unis financent la reconstruction des pays dévastés par
la guerre à travers le Plan Marshall et sont les inspirateurs de la première
structure d’intégration créée en 1948 (l’Organisation européenne de
coopération économique, OECE, devenue par la suite l’OCDE). A partir
de 1950, le processus intégrateur est déclenché par la réconciliation franco-
102 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Contraintes et perspectives de l’intégration économique en Afrique
allemande et cristallisé par la signature du Traité de Rome en 1957 donnant
naissance à l’Europe des Six. Cette évolution s’explique par trois facteurs :
la crainte de l’URSS qui rend archaïque la rivalité franco-allemande ; la
protection des Etats-Unis qui rassure la France envers l’Allemagne ; et la
formidable croissance économique des années 1945-1975.
D’autre part, les expériences d’intégration dans le Tiers-monde n’ont pas
donné les résultats escomptés. Les peuples colonisés devenus indépendants
refusent de s’enfermer dans la contradiction Est-Ouest et créent le Mouvement
des non-alignés en 1961 et le Groupe des 77 en 1963 afin d’établir une
démarche économique propre à leurs pays. L’Association latino-américaine
de libre-échange (ALALC) est créée en 1960, mais en 1969 naît le Pacte
andin comme réponse aux tentations hégémoniques des grands pays (Brésil,
Mexique, Argentine) membres de l’ALALC. L’Organisation de l’unité africaine
(OUA) est formée en 1963, mais elle tombe assez vite dans la paralysie faute
de moyens et d’objectifs. Plusieurs autres tentatives infructueuses d’intégration
ont lieu dans les régions en développement, mais aucune des trois conditions
indispensables pour amorcer un processus réussi d’intégration n’est présente
entre 1950 et 1980 : l’absence d’une puissance locale compétente pour unifier
l’espace régional ; le manque de dynamique permettant de combiner croissance
économique et multiplication des échanges entraînant progressivement des
interdépendances économiques ; et l’inexistence d’une puissance extérieure
à la région résolue à stimuler le regroupement d’un groupe de pays en
développement (PED). Ces esquisses d’intégration ont été impuissantes à
assurer la stabilité d’une simple zone de libre-échange. Et ces échecs soulignent
le manque de coopération entre des gouvernements qui concevaient leurs
marchés domestiques comme un actif stratégique et leurs voisins comme des
concurrents sur le marché international.
Au niveau de la théorie économique, l’intégration d’après-guerre est
conçue comme une stratégie régionale de développement. Elle se définit
comme le processus de création d’un marché intégré à partir de l’élimination
progressive de barrières au commerce et aux mouvements de facteurs de
production et de la mise en place d’institutions permettant la coordination
ou l’unification de politiques économiques dans une région géographique
contiguë ou non. Cette théorie surgit au moment de la formation de certains
Etats nationaux au XIXe siècle (Allemagne, Italie), mais elle acquiert une
importance centrale dans la littérature après 1950 et se fonde sur deux écoles
de pensée : la théorie pure du commerce international établie sur les concepts
d’avantages comparatifs statiques et de spécialisation commerciale, dont
Jacob Viner reste le principal théoricien ; et la théorie inspirée des industries
naissantes et des thèmes propres à la théorie du développement qui incorpore
les idées d’économies d’échelle croissantes et d’externalités : l’intégration
entre PED serait ainsi un instrument pour rendre viables des échelles
minimes de production afin d’approfondir le processus de substitution
d’importations (Suarez, 2009).
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 103
Alfredo Suarez
La contribution de J. Viner (1950) a été décisive pour distinguer les effets
de création et de déviation du commerce dans la formation d’une union
douanière. L’intégration commerciale est envisagée comme un second best
devant l’impossibilité d’une politique de réduction tarifaire multilatérale qui
reste la solution idoine (first best). Pour sa part, Bela Balassa (1961) a précisé
les diverses modalités de l’intégration régionale.
1. La zone de libre-échange est un espace où les pays-membres éliminent
les barrières au commerce intrarégional mais maintiennent des politiques
commerciales indépendants vis-à-vis des pays tiers. La nationalité d’un produit
(certificat d’origine) détermine s’il bénéficie (ou non) de la politique tarifaire
régionale.
2. L’union douanière est une zone de libre-échange où les pays-membres
définissent une politique commerciale commune. Les partenaires adoptent un tarif
extérieur commun (TEC) ou une politique sectorielle commune (par exemple la
PAC en Europe) applicables aux pays tiers. Le certificat d’origine n’est pas exigible,
car tout produit d’importation est soumis aux mêmes règles dans l’ensemble de
l’union douanière.
3. Le marché commun est une union douanière avec libre circulation des facteurs
de production. Il résulte donc de l’ouverture de l’ensemble des marchés.
4. L’union économique est un marché commun marqué par l’harmonisation des
politiques économiques. Elle parachève l’unification des marchés.
Ces quatre modalités ne traduisent pas nécessairement des étapes dans
un processus d’intégration. L’union économique et monétaire (UEM)
correspondrait à une cinquième modalité d’intégration avec la création d’une
monnaie unique. La formation d’une union politique ou confédération serait
le seul dépassement institutionnel envisageable. Bien que J. Viner et B. Balassa
aient formulé la théorie standard de l’intégration, les prémices de l’intégration
régionale d’après-guerre se trouvent également chez Friedrich List (1841),
théoricien du protectionnisme éducateur en faveur des industries naissantes
qui est à l’origine de la création du Zollverein au XIXe siècle. Les projets
d’intégration des années 1960-1980 s’inséraient dans des stratégies régionales
de développement et de construction d’avantages compétitifs. Même si la
création de commerce découlant de réductions tarifaires était un objectif de
l’intégration, cette dernière visait à élargir l’échelle de production afin de bâtir
une stratégie durable de développement impossible à édifier sur chaque espace
économique national. L’intégration était ainsi la traduction économique d’un
projet géopolitique et non un second best pour des négociations multilatérales.
1.2. La « régionalisation » de la mondialisation au XXIe siècle
L’économie mondiale connaît un tournant dans les années 80 avec le
renforcement du processus de mondialisation accompagné d’une nouvelle
vague de régionalisation. La prolifération de traités couvre une vaste
104 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Contraintes et perspectives de l’intégration économique en Afrique
diversité (1), et la régionalisation de la mondialisation est portée par le libre- (1) Chaque accord
commercial est modelé
échange (Schnakenbourg, Suarez, ibid.). Les accords commerciaux régionaux par les caractéristiques
(ACR) vont particulariser le système commercial multilatéral. De 1948 à historiques, politiques,
1994 le GATT a reçu 124 notifications d’ACR, mais entre 1995 et 2017 sociales, culturelles et
économiques de la région
plus de 400 accords additionnels ont été notifiés à l’OMC (graphique 1). De concernée.
nombreux membres de l’OMC continuent de négocier de nouveaux ACR
pour la plupart bilatéraux (2). Sur l’ensemble des ACR notifiés au GATT/ (2) Il s’agit notamment
des négociations initiées
OMC entre 1948 et 2017, les accords de libre-échange (ALE) et ceux de en 2016 en Asie-Pacifique
portée partielle représentent plus de 90 % et les unions douanières moins en vue d’un accord de
de 10 %. En 2017, la totalité des membres de l’OMC avaient signalé leur partenariat transpacifique,
auxquelles participent
participation à au moins un ACR, (certains pays participent à vingt ACR 12 parties : les membres
voire plus) (OMC, 2017). de l’ASEAN et 6 autres
membres de l’OMC avec
lesquels l’ASEAN a des
Graphique 1
accords en vigueur (le
Evolution des accords commerciaux régionaux, 1948-2017 Partenariat économique
régional global, RCEP).
ACR notifiés au GATT/OMC, y compris les ACR inactifs, En Amérique latine, dans
par année d’entrée en vigueur le cadre de l’Alliance
du Pacifique, dont font
actuellement partie le
Chili, la Colombie, le
Mexique et le Pérou. Et en
Afrique dans le cadre de
l’accord tripartite entre les
membres du COMESA, la
CAE et la SADC.
Source : Secrétariat OMC, Juin 2017. [Link]
Ces ensembles commerciaux ont vocation à se fondre dans un marché
universel au lieu de constituer des forteresses repliées sur elles-mêmes.
D’une part, les espaces régionaux sont devenus trop étroits pour des
firmes multinationales qui ne limitent pas leur action à un seul marché,
même protégé. Cette évolution explique le développement de partenariats
multiples entre grandes zones, par exemple Union européenne-ASEAN,
Union européenne-Mercosur, entre autres. D’autre part, les chaînes de
valeur mondiales renforcent l’interdépendance entre les pays participant
aux chaînes d’approvisionnement. Même dans l’hypothèse extrême, les
Etats-continents (Etats-Unis, Chine, Inde, Russie) sont dans l’impossibilité
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 105
Alfredo Suarez
de se retirer du système mondial des échanges. Enfin, la densification du
(3) Par exemple, les commerce mondial permet de détourner les mesures protectionnistes (3). Les
Etats-Unis et l’Europe considérations commerciales sont donc essentielles dans la multiplication des
communautaire avaient
obtenu dans les années 80 ACR, et depuis l’échec du sommet de Cancún de l’OMC en 2003, environ
l’autolimitation des 40 % du commerce mondial s’effectue dans le cadre des ACR.
exportations de voitures L’origine du nouveau régionalisme réside dans l’insatisfaction des Etats-
japonaises. La stratégie
du Japon fut alors de
Unis vis-à-vis des négociations au sein du GATT, et la recherche d’alternatives
fabriquer sur place, pour dynamiser les économies en développement affectées par la crise de
contribuant ainsi à la la dette de la décennie 80. Le principal désaccord des Etats Unis avec le
création d’emplois dans
les pays occidentaux.
GATT portait sur le commerce de services, la propriété intellectuelle et la
Dans cette perspective, protection des investissements (TRIM, Trade Related Investment Measures).
l’importance des Ces sujets ont été décisifs dans l’adoption du bilatéralisme comme alternative
exportations, du commerce
intra-firmes et des IDE
stratégique à la fin des années 80 : les USA signent le traité de libre-échange
détermine les préférences avec le Canada en 1988, et l’ALENA est créée en janvier 1995.
des firmes multinationales L’idée de second best est remise en cause par la notion de politique
(FMN) pour le libre-
commerciale stratégique (Krugman et Obstfeld, 1996). Les aides publiques
échangisme.
se justifient si elles créent des économies d’échelle ou des effets externes.
La référence au libre-échange est remplacée par celle de comportement
(4) Chaque nation peut stratégique au nom de l’intérêt général (4). Mais la généralisation des
défendre des activités politiques commerciales stratégiques (PCS) provoquerait une escalade
spécifiques suivant l’intérêt
national : le soutien à débouchant sur des guerres commerciales. Pour éviter une situation
l’agriculture en France est proche de celle des années 30, l’alternative est d’instaurer une logique de
légitimé au nom des effets confiance entre les acteurs. La PCS s’appuie sur le commerce intrabranche
induits sur l’industrie agro-
alimentaire ; les Etats-Unis et la constitution d’espaces régionaux. La réduction des coûts de transaction
peuvent attaquer Airbus entraîne la concentration spatiale des activités. En particulier, la diminution
qui réduit les économies des coûts de transport place l’agglomération comme la variable stratégique de
d’échelle de Boeing, les
nouveaux pays industriels la localisation des entreprises (modèle gravitationnel).
peuvent protéger leurs Le nouveau régionalisme aurait un impact positif sur la croissance
industries naissantes au économique, le progrès technique et l’innovation. S’agissant d’une intégration
nom des effets externes sur
l’ensemble de l’appareil de
verticale, les PED se concentreraient dans l’apprentissage et l’adaptation
production. de technologies provenant des pays développés renforçant l’articulation
productive au niveau régional en raison de la nature systémique de la
compétitivité (BAD, CEA, UA, 2016). Selon la Banque mondiale (1993), les
PED peuvent importer la gouvernance économique (institutions et politiques
économiques) des pays développés partenaires (harmonisation des politiques
industrielles et fiscales, coordination des politiques environnementales,
adhésion à des politiques monétaires et de taux de change stables, entre
autres). L’intégration impose des engagements irréversibles (l’effet crédibilité
serait un critère essentiel pour attirer les investissements directs étrangers).
Les avantages procurés par ces ACR peuvent être saisis également sous
l’angle géostratégique et sécuritaire, dépassant le simple cadre commercial.
L’objectif principal serait d’accroître le pouvoir de négociation des PED au
sein des organismes internationaux. Toutefois, l’observation montre que
les blocs régionaux négocient rarement de manière collective, hormis les
106 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Contraintes et perspectives de l’intégration économique en Afrique
unions douanières, en raison de l’existence d’un TEC, qui sont très peu
nombreuses comparées aux zones de libre-échange. Et, d’une manière plus
large, la proximité géographique ne rapproche pas nécessairement les intérêts
économiques, surtout lorsqu’il s’agit d’économies plus concurrentielles
que complémentaires sur les marchés internationaux. Dans ce sens, la
marginalisation des petits pays lors des négociations multilatérales pourrait
expliquer leur alliance avec des puissances émergentes (Brésil, Inde, Chine)
afin de contrer la gestion autocratique de ces négociations. Une manière
alternative d’envisager le nouveau régionalisme serait de considérer l’intérêt
des petits pays (ceux qui participent de manière marginale au commerce
mondial) comme un moyen d’éviter leur isolement. D’autres effets sont
perceptibles sur le commerce et la localisation des activités productives. D’une
part, le détournement de commerce (au sens de Viner) est généralement
observé lors d’accords commerciaux entre petits PED. D’autre part, la
relocalisation des activités suite à la signature d’un nouveau traité entraîne
souvent une spécialisation productive accompagnée d’une polarisation des
activités industrielles. Par exemple, la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE)
a concentré les activités industrielles au Kenya, au détriment de l’Ouganda
et de la Tanzanie. Situation comparable avec l’ALADI où les investissements
industriels sont centralisés au Brésil, au Mexique et en Argentine aux dépens
des autres pays latino-américains.
Enfin, une particularité du régionalisme contemporain porte
inévitablement atteinte au libre-échange. Certains pays ont tendance à
participer simultanément à plusieurs accords commerciaux avec d’autres
pays disposant de barrières douanières entre eux (hub and spoke, pivot et
rayons). Le pays-pivot peut ainsi exporter librement vers tous les pays rayons
et attirer les IDE intéressés par ces pays. Cette caractéristique explique en
partie l’expansion des accords bilatéraux des dernières décennies. Ces accords
sont ainsi un moyen pour les pays développés d’avancer plus rapidement que
les négociations multilatérales au sein de l’OMC dans des sujets conflictuels
avec les PED (i.e. normes sociales et environnementales).
2. Caractéristiques de l’intégration régionale en Afrique
2.1. L’intégration par étapes : les communautés économiques
régionales
Le fondement de l’intégration régionale se trouve dans le traité d’Abuja
qui a institué la Communauté économique africaine (CEA) en 1994
et l’Union africaine (UA) en 2003. L’intégration africaine est supposée
engendrer des effets statiques (intensification des échanges intra-zones,
modification de la structure des recettes fiscales, etc.) et des effets dynamiques
(économies d’échelle, meilleures dotations factorielles, augmentation des
IDE, convergence économique, résolution des conflits, etc.). De nombreux
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 107
Alfredo Suarez
instruments ont été forgés en vue de réaliser ces objectifs, et les huit CER
créées et accréditées par l’UA bâtissent la CEA :
1. CAE : Communauté d’Afrique de l’Est ;
2. CEEAC : Communauté économique des États de l’Afrique centrale ;
3. CEDEAO : Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest ;
4. CEN-SAD : Communauté des États sahélo-sahariens ;
5. COMESA : Marché commun de l’Afrique orientale et australe ;
6. IGAD : Autorité inter-gouvernementale pour le développement ;
7. SADC : Communauté de développement de l’Afrique australe ;
8. UMA : Union du Maghreb arabe.
D’autres groupements géographiquement plus restreints constituent des
sous-ensembles de ces CER :
– Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (CEMAC) ;
– Communauté économique des pays des grands lacs (CEPGL) ;
– Commission de l’Océan indien (COI) ;
– Union du fleuve Mano (MRU) ;
– Union douanière d’Afrique australe (SACU) ;
– Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA).
Le traité d’Abuja définit que la CEA serait construite par étapes et que
les membres de l’UA doivent en priorité consolider les CER en assurant la
coordination, l’harmonisation et l’intégration progressive de leurs activités.
Les CER sont censées créer des zones de libre-échange qui deviendront des
unions douanières pour finalement aboutir à un marché commun couvrant
(5) Toutefois, en réponse
l’ensemble du continent. Suivant la séquence définie par Balassa, les avancées
à la menace terroriste ont été jusqu’à présent (fin 2017) peu significatives. Certaines CER ont
croissante dans la région, partiellement consolidé une zone de libre-échange ou une union douanière
au renversement du
(COMESA et CAE), mais l’évolution générale est lente (CEDEAO) ou reste
gouvernement malien
en 2014 et à la crise au stade de préparation (CEEAC et SADC) ou de simple projet (CEN-SAD
migratoire qui sévit depuis et IGAD) (voir BAD, 2016a).
2014, les stratégies de Le processus d’intégration témoigne de retards dans son calendrier et d’une
coordination régionale se
sont intensifiées. Si celles-ci certaine incohérence. Par exemple, la CEEAC est engagée dans l’harmonisation
soulignent la nécessité des politiques économiques et sa transformation en zone monétaire unique.
d’améliorer la gouvernance, Or, l’union douanière et la mobilité des personnes sont loin d’être effectuées
elles demeurent néanmoins
axées sur les questions liées dans cette CER. Avec la résurgence des conflits armés et des guerres civiles (5),
à la sécurité. l’intégration régionale a même reculé. Deux facteurs pourraient expliquer
(6) Par exemple, les cette léthargie : le manque d’autonomie régionale car les principales décisions
créations de l’UEMOA sont fréquemment prises à l’extérieur (6) ; et les relations complexes entre des
et la CEMAC ont été
décidées à Paris en 1990
organismes chargés de l’intégration au sein d’une même sous-région parfois
lors de la réunion des plus empreintes de concurrence que d’une volonté de collaboration (7).
ministres de la zone franc. La construction de la CEA est bloquée ainsi par des conflits, des failles
(7) Par exemple, la de la gouvernance et même des positionnements cocardiers juridique,
CEDEAO et l’UEMOA en politique, économique. Nombre des traités restent au stade de protocole,
Afrique occidentale, et la
CEEAC et la CEMAC en et souvent leur traduction au niveau national exprime un repli nationaliste.
Afrique centrale. Les antagonismes stratégiques persistent avec les États voisins plus avancés
108 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Contraintes et perspectives de l’intégration économique en Afrique
économiquement. Les déséquilibres économiques et sociaux, les attentes
contradictoires en matière d’intégration, le faible niveau d’industrialisation,
le maintien des barrières tarifaires et non tarifaires sont autant d’éléments qui
enrayent l’intégration dans le continent. En outre, malgré la rationalisation
des CER amorcée en 2006, une majorité de pays sont membres de plusieurs
CER (tableau 1) desservant ainsi l’intégration, car les programmes se
chevauchent et ces CER s’adressent aux mêmes financeurs pour des projets
similaires. Pareillement, une dizaine de pays appartiennent à des unions
douanières qui sont engagées dans des négociations visant à créer d’autres
unions douanières.
Tableau 1
Pays africains appartenant à plusieurs Communautés économiques régionales
Appartenance à deux CER Appartenance à trois CER Appartenance à quatre CER
Angola Mauritanie Burundi Kenya
Bénin Maurice Djibouti
Burkina Faso Niger Erythrée
Cap Vert Nigéria Libye
Comores Sao Tomé-et-Principe Ouganda
Côte d’Ivoire Sénégal Rwanda
Egypte Seychelles Soudan
Ethiopie Sierra Leone R.D. du Congo
Gambie Somalie
Ghana Tchad
Guinée Togo
Guinée-Bissau Tunisie
Libéria République centrafricaine
Madagascar Tanzanie
Malawi Zambie
Mali Zimbabwe
Maroc
Source : Elaboration propre à partir du Rapport 2016, Indice d’intégration régionale en Afrique.
2.2. Dimensions de l’évolution de l’intégration régionale en Afrique
L’indice publié en 2016 par la Commission économique des Nations Unies
pour l’Afrique, l’Union africaine et la Banque africaine de développement,
est un outil inédit qui mesure l’évolution de l’intégration globale et au sein
de chacune des huit CER. L’indice de l’intégration régionale inclut cinq
dimensions et seize indicateurs (voir graphique 2 page suivante). L’indice
est fondé sur la méthode d’intégration et le cadre opérationnel tracé par
le Traité d’Abuja, et il permet de mesurer les évolutions économiques et
institutionnelles amorcées en Afrique depuis le début des années 2000.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 109
Alfredo Suarez
Graphique 2
Indice de l’intégration régionale en Afrique
Source : Rapport 2016, Indice d’intégration régionale en Afrique, p. 11.
Les cinq dimensions évaluées (intégration commerciale, infrastructures
régionales, intégration productive, libre circulation des personnes, et
intégration financière et macro-économique) mettent en évidence la faiblesse
relative de l’intégration africaine. Deux observations sont particulièrement
significatives. D’une part, le commerce intra-africain indicateur central
de l’intégration représente environ 15 % du commerce total de l’Afrique
(voir tableau 3). En dépit de son potentiel, la faiblesse du commerce intra-
africain est chronique et son niveau sensiblement inférieur aux échanges au
sein de l’Europe, de l’Amérique du Nord et de l’ASEAN. D’autre part, les
infrastructures demeurent l’obstacle majeur au développement commercial
et à la mobilité des personnes, alors que l’intégration productive reste
embryonnaire. L’analyse des échanges éclaire sur les contraintes d’une
spécialisation néo-ricardienne et des économies de rente. Dans une économie
globalisée mais en crise, l’Afrique ne peut plus subordonner sa croissance
économique à la demande mondiale, et les exportations hors-région
110 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Contraintes et perspectives de l’intégration économique en Afrique
doivent être complétées par une demande régionale robuste. L’accélération
du commerce intrarégional doit compenser la réduction de la demande
extérieure en créant de nouveaux pôles de croissance régionaux. Les réseaux
globaux de production dominants au XXIe siècle sont soutenus par des
réseaux d’approvisionnement régionaux. Dans ce sens, le projet de création
d’une zone africaine de libre-échange devrait favoriser à terme l’évolution de
ces réseaux régionaux.
Les composantes de cet indice offrent une vue assez complète de
l’intégration régionale au sein de chaque CER et entre les CER (8). (8) Il faut retenir que
L’intégration moyenne des huit CER est de 0,47 sur une échelle de 0 (bas) certains pays appartiennent
à plusieurs CER et sont
à 1 (élevé), ce qui signale la faible intégration globale (voir graphique 3). La listés dans plusieurs
CAE enregistre le meilleur résultat d’intégration globale (0,54) et pour chaque classements.
dimension sauf l’intégration financière et macro-économique (tableau 2). Les
résultats de la SADC et de la CEDEAO sont supérieurs à la moyenne globale
de l’ensemble des CER dans les domaines des infrastructures, de la libre
circulation des personnes et de l’intégration financière et macro-économique
(tableau 2).
Graphique 3
Moyenne générale de l’intégration des huit CER et moyenne par CER
Tableau 2
Moyenne des CER dans chaque domaine de l’indice d’intégration régionale
Intégration Infrastructures Intégration Libre circulation Intégration financière
CER
commerciale régionales productive des personnes et macro-économique
CAE 0,780 0,496 0,553 0,715 0,156
CEDEAO 0,442 0,426 0,265 0,800 0,611
CEEAC 0,526 0,451 0,293 0,400 0,599
CEN-SAD 0,353 0,251 0,247 0,479 0,524
COMESA 0,572 0,439 0,452 0,268 0,343
IGAD 0,505 0,630 0,434 0,454 0,221
SADC 0,508 0,502 0,350 0,530 0,397
UMA 0,631 0,491 0,481 0,493 0,199
Moyenne de huit CERs 0,540 0,461 0,384 0,517 0,381
Source : Rapport 2016, Indice d’intégration régionale en Afrique, p. 16 et 17.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 111
Alfredo Suarez
L’intégration est multidimensionnelle, tant pour les CER que pour les
pays-membres pris individuellement au sein de chaque CER. Ainsi, les pays
ayant obtenu les meilleures performances en matière d’intégration régionale
parmi les pays africains sont considérés comme profondément intégrés aux
autres pays au sein de leur CER. Vingt-huit pays se trouvent dans cette liste
de pays « profondément intégrés » : les quatre premiers de la CEN-SAD, du
COMESA, de la CEEAC, de la CEDEAO, de l’IGAD et de la SADC et les
deux premiers de la CAE et de l’UMA. Toutefois, il est important de retenir
que la puissance économique d’un pays (en pourcentage du PIB régional) ne
correspond pas nécessairement à son score d’intégration régionale.
L’analyse de ces cinq dimensions précise les caractéristiques essentielles de
l’intégration en Afrique. La première dimension, l’intégration commerciale,
(9) Niveau des droits comporte quatre indicateurs (9). On observe que la CAE est la CER la plus
de douane sur les intégrée au niveau commercial, et le commerce est la première dimension
importations ; part des
exportations de produits de l’intégration régionale avec une moyenne de 0,54 pour l’ensemble des
infrarégionales (en CER (10) (tableau 2). Cependant, les liens commerciaux entre l’Afrique
pourcentage du PIB) ;
et le reste du monde sont largement plus importants que les échanges
part des importations de
produits infrarégionales intrarégionaux en raison du manque d’infrastructures ou des coûts
(en pourcentage du PIB) ; d’immobilisation et des barrières non tarifaires. Le programme de facilitation
et part de la totalité des
des échanges intra-africains lancé par l’UA devrait fluidifier à terme le
échanges de produits
infrarégionaux (en passage aux frontières pour inciter les commerçants transfrontaliers informels
pourcentage de la totalité à passer par les filières officielles.
des échanges intra-CER).
(10) Rappelons que Tableau 3
certains pays apparaissent
à deux reprises dans cette Commerce intrarégional en pourcentage du commerce
liste du fait qu’ils sont total de chaque région géographique
membres de plus d’une
CER. 1995 2005 2015
Afrique
Exportations 12,4 9,2 15,7
Importations 11,4 13,5 14,6
Amérique (Alena)
Exportations 53,3 61,3 55,8
Importations 44,9 43,0 42,4
Asie du Sud-Est
Exportations 52,9 55,8 61,5
Importations 54,1 63,6 62,2
Union européenne
Exportations 71,9 74,1 69,0
Importations 70,9 70,1 67,6
Source : CNUCED (2016), Manuel de statistiques de la CNUCED, UN New York & Genève.
112 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Contraintes et perspectives de l’intégration économique en Afrique
La zone de libre-échange continentale (ZLEC) en cours de négociation (11) La deuxième
dimension englobe quatre
vise à améliorer l’intégration commerciale. Elle associe le commerce au indicateurs : un indice
développement industriel et infrastructurel, et sa création est à l’Agenda du développement des
2063 établi par l’UA. Selon la CEA, la ZLEC devrait augmenter de 52 % infrastructures (transport,
électricité, TIC, eau
(35 milliards de dollars) le commerce intra-africain entre 2017 et 2022.
et assainissement) ; la
L’objectif est d’améliorer les infrastructures commerciales et les procédures proportion des vols
douanières et de réduire les coûts de transit et autres coûts liés aux échanges. intrarégionaux ; le
Sa création a été décidée en 2012 et aurait dû être effective fin 2017. La zone commerce régional de
l’électricité total (net
de libre-échange tripartite (réunissant la COMESA, la CAE et la SADC) par habitant) ; et le coût
fait partie de cet objectif. Ses priorités stratégiques consistent à assurer la moyen de l’itinérance.
liaison des opérations douanières, libéraliser les lignes tarifaires et réduire les (12) La troisième
obstacles non tarifaires. Le commerce intra-africain représente environ 15 % dimension contient trois
indicateurs : la part des
des échanges du continent, niveau très inférieur à celui observé en Amérique exportations infrarégionales
du Nord, en Asie du Sud-Est et dans l’Union européenne (voir tableau 3). En des biens intermédiaires
outre, la part de l’Afrique dans le commerce mondial est négligeable (environ (en % de la totalité des
biens à l’exportation
2 %). La ZLEC est une priorité de l’Agenda 2063 de l’UA, et l’approche infrarégionale) ; la
graduelle tient compte du fait que l’intégration doit d’abord se consolider part des importations
au niveau régional grâce au renforcement des CER qui fusionneraient pour infrarégionales des
biens intermédiaires
constituer la Communauté économique africaine. (en % de la totalité des
La deuxième dimension de l’indice d’intégration régionale concerne les biens à l’importation
infrastructures régionales (11), et sa faiblesse est un facteur déterminant de infrarégionale) ; et l’indice
de complémentarité du
la croissance économique dans cette région. L’IGAD affiche les meilleures commerce de marchandises
performances en termes d’infrastructures régionales, et la moyenne des (valeur absolue totale de
CER (0,46) est proche de la moyenne globale d’intégration des CER la différence entre la part
des importations et la part
(0,47). La troisième dimension, l’intégration productive (12), affiche des des exportations d’un État-
résultats médiocres illustrant le manque de diversification d’une production membre dans une CER).
à faible valeur ajoutée. Dans la quatrième dimension, la libre circulation (13) La quatrième
des personnes (13), des améliorations ont été réalisées mais des lacunes dimension inclut trois
indicateurs : la ratification
importantes demeurent pour accomplir ce facteur décisif pour la croissance
(ou non) de protocoles
économique et le développement des compétences. La CEDEAO enregistre applicables aux CER sur
les meilleures performances (0,8). Elle se classe également première CER la libre circulation des
pour toutes les dimensions, et tous les pays de la CEDEAO appliquent le personnes ; la proportion
des pays membres des CER
protocole de libre circulation permettant à leurs citoyens de voyager dans tous dont les ressortissants n’ont
les pays-membres sans visa. Enfin, dans la cinquième dimension, l’intégration pas besoin de visa d’entrée ;
financière et macro-économique (14), la CEDEAO enregistre la meilleure et la proportion des pays
membres des CER dont les
performance (0,61), alors que cette dimension enregistre le niveau moyen le ressortissants reçoivent un
plus faible d’intégration (0,38 pour les huit CER) (voir tableau 2). visa à leur arrivée.
(14) La cinquième
dimension incorpore
3. Brèves remarques conclusives sur les perspectives de deux indicateurs : la
l’intégration régionale en Afrique convertibilité régionale des
monnaies nationales et
L’intégration en Afrique a été conçue pour associer marché et pouvoir l’écart des taux d’inflation
(basé sur l’indice
avec des aspirations sociales, identitaires et nationales. Le commerce est harmonisé des prix à la
un moteur de cette intégration régionale comprise comme un outil du consommation).
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 113
Alfredo Suarez
développement économique et social. Mais l’Afrique a un rapport complexe
à l’intégration régionale, malgré certains progrès accomplis notamment en
matière commerciale suite aux mesures de libéralisation adoptées par les
CER. L’infrastructure demeure un problème significatif, particulièrement
pour les pays enclavés dont l’investissement en routes, ponts et services
d’acheminement modernes peut être rendu stérile si leurs voisins ouvrant
la voie pour accéder aux ports ne font pas d’investissements similaires. Sans
systèmes efficaces de transport, de stockage, d’irrigation et de production
d’énergie, les réformes de standardisation – l’infrastructure souple – n’auront
aucun effet. Les investissements en infrastructure lourde et souple doivent
se réaliser simultanément. La question centrale de l’économie mondiale
contemporaine est d’accompagner chaque nation, avec ses particularités,
dans la redéfinition de sa stratégie pour consolider son efficience et s’intégrer
efficacement dans les réseaux internationaux. Mais le potentiel africain
pouvant engendrer des chaînes de valeurs ajoutées à travers le continent n’a
pas encore été libéré.
Trois sujets semblent essentiels pour accélérer ce processus. Premièrement,
admettre qu’il n’y a pas de contradiction entre intégration régionale
et intégration au système multilatéral. Ces deux processus se sont
progressivement imbriqués et devenus largement complémentaires. Il est
primordial pour l’Afrique que la régulation commerciale internationale soit
garantie et que le protectionnisme ne s’approfondisse pas. Ces deux éléments,
régulation et protectionnisme, peuvent miner les bénéfices du commerce
intra-africain. Dans ce sens, les négociations commerciales multilatérales et le
système de l’OMC doivent encourager effectivement l’intégration régionale
en Afrique.
Deuxièmement, l’élimination des barrières au commerce intrarégional
doit inciter les entrepreneurs africains à réorienter leurs investissements
et à renforcer leurs partenariats. Le monde des affaires répondra à la
libéralisation commerciale et sera en mesure d’investir en infrastructures
souple et lourde facilitant les relations commerciales. Le secteur privé est
un acteur indispensable dans une stratégie de développement régional, et il
sera le premier utilisateur des services proposés par une intégration régionale
renforcée. La vigueur des milieux d’affaires africains constitue le socle de la
demande domestique et des partenariats d’investissement futurs.
Troisièmement, il est essentiel de façonner un leadership crédible afin
de conforter les efforts d’intégration. L’expérience de l’Afrique s’inscrit
dans une longue série de tentatives infructueuses d’intégration dans le
Tiers-monde du fait de l’inexistence des trois prérequis pour entamer
un processus d’intégration effectif (absence d’une puissance régionale en
mesure d’unifier un espace régional, d’une dynamique endogène engendrant
des interdépendances fortes et d’une puissance extérieure déterminée à
encourager l’intégration).
114 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Contraintes et perspectives de l’intégration économique en Afrique
L’agenda pour renforcer l’intégration régionale doit avoir pour objectif de
consolider l’Afrique comme acteur majeur de l’évolution du XXIe siècle en
créant des opportunités pour ses populations et en permettant au commerce
d’être le moteur du développement et de la réduction de la pauvreté. Dès lors,
il est nécessaire de créer de nouveaux commerces plutôt que de réorienter les
flux commerciaux existants avec le reste du monde ; se déconnecter de la
logique de la monoculture et développer de véritables politiques nationales
d’ouverture à vocation sous-régionale plutôt que de subir une ouverture
naturelle qui alimente l’intégration verticale.
Références
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De Melo J., Nouar M., Solleder J.M.
(2017), « Integration along the Abuja Road
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 115
La diversification des partenaires en
Afrique est-elle une opportunité pour
un nouveau départ ?
Introduction Hicham Hafid *
M’hammed
Depuis les deux dernières décennies, nous assistons à des mutations
Echkoundi **
économiques et géopolitiques profondes marquées par une modification des
rapports de force traditionnels et l’émergence de nouveaux pôles de croissance * hichamhafid@[Link]
au Sud. La montée en puissance de ces nouveaux acteurs économiques – Chine ** Institut des études
africaines, Université
et Inde en tête –, la crise économique mondiale que traversent les puissances Mohammed V de Rabat,
classiques ainsi que le souci de la sécurisation des approvisionnements en Maroc
ressources naturelles ont situé le continent africain à l’épicentre de cette
nouvelle reconfiguration de l’économie mondiale (Badie, 2013).
Ceci est largement perceptible dans la mesure où ce continent, appelé
« continent sans espoir » (The Economist, 2000) il y a dix ans devient le
« continent de l’espoir » (The Economist, 2011c) aussi bien pour les anciens
partenaires que pour les nouveaux arrivants tels que la Chine, l’Inde, le
Brésil et la Russie, ceci en raison de ses ressources énergétiques, minières et
naturelles largement inexploitées qui fournissent un potentiel d’investissement
considérable, sa croissance démographique qui représente un marché
important en termes de biens de consommation ou de grandes infrastructures
ainsi que l’émergence d’une classe moyenne qui devient de plus en plus
exigeante et demandeuse de produits véhiculant un transfert technologique.
De l’autre côté, les réformes politiques et économiques opérées ces
dernières années par nombre de pays africains ont donné lieu, surtout à
partir des années 90, à des performances économiques matérialisées par un
taux de croissance économique régulier et soutenu avoisinant 5 %. Parmi les
dix pays connaissant la plus forte croissance dans le monde, six ont réalisé
un taux de croissance supérieur à 7 %, dont le Nigéria (7,5 %) et la Côte
d’Ivoire (8,5 %).
En effet, cette dynamique de la croissance est principalement due
à un certain nombre de facteurs exogènes et endogènes. S’agissant des
facteurs exogènes, il est à constater avec force que deux des facteurs les plus
responsables de cette croissance sont l’augmentation des prix des produits
de base et la diversification des partenaires commerciaux. Ceci est largement
perceptible dans le fait que le continent africain est devenu, ces dernières
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 117
Hicham Hafid, M’hammed Echkoundi
années, non seulement un réservoir de matières premières pour le reste du
monde mais également un acteur commercial incontournable, aussi bien
pour les partenaires classiques que pour les nouvelles puissances.
Aujourd’hui l’Afrique possède près d’un tiers des réserves minérales
mondiales, dont 81 % du manganèse, 68 % du chrome, 55 % du platine,
44 % du vanadium et 40 % de l’or. Pour les produits pétroliers, le continent
ne détiendrait que 13 % des réserves prouvées, mais ses coûts d’extraction et
de production sont très compétitifs. Aux côtés des trois géants de l’Afrique
pétrolière que sont le Nigeria, l’Angola et la Libye, d’autres pays se hissent en
bonne place, comme le Soudan, le Tchad et la Guinée équatoriale.
Quant aux facteurs endogènes, ce sont l’augmentation de la demande
intérieure en raison de l’accroissement de l’investissement massif dans
l’infrastructure, l’importance des places financières (l’Afrique du Sud, le
Maroc, le Kenya, etc.) et l’émergence d’une classe moyenne de 400 millions
d’habitants, avec un taux d’urbanisation de la population avoisinant 40 %
contre 28 % en 1980, qui devient non seulement une source de demande des
produits manufacturés, mais aussi une source d’épargne et d’investissement.
De même, face aux critiques émanant de la société civile et à l’exploitation
des situations de pauvreté par les groupes extrémistes, la tendance en
Afrique est à l’amélioration de la gouvernance politique et économique et à
l’amélioration des conditions humaines. Toutefois, malgré certaines avancées,
la situation en Afrique reste dominée par la fragilité des institutions, le poids
important de la pauvreté et la précarité ainsi que la « mal gouvernance » qui
sévit dans certains pays du continent.
De ce point de vue, si les interactions entre l’Afrique et les puissances
classiques ont pris appui sur les principaux vecteurs de coopération tels
que le commerce, l’investissement direct étranger et l’aide publique au
développement, il en est de même pour les nouvelles puissances. La question
qui se pose avec acuité est de savoir si les nouvelles relations entre l’Afrique
et les pays émergents continueront à s’insérer dans le cadre classique du
partenariat basé sur l’exploitation des ressources naturelles et la faible
insertion de l’Afrique dans l’économie mondiale. En d’autres termes, les
nouvelles puissances, en tant que nouveaux partenaires du développement de
l’Afrique, ont-elles la volonté de promouvoir la réinsertion de celle-ci dans
l’économie mondiale par le biais de sa montée en puissance dans la chaîne
de valeurs mondiale ?
1. L’intérêt grandissant des nouvelles puissances pour
l’Afrique
Si les enjeux stratégiques entre les partenaires classiques et l’Afrique
étaient fondés sur le principe de la coopération Nord-Sud, matérialisée par
l’exportation des produits de base et l’importation des produits manufacturés
118 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
La diversification des partenaires en Afrique est-elle une opportunité pour un nouveau départ ?
ainsi que le respect de certaines conditionnalités au nom de la « bonne
gouvernance », l’arrivée, sur la scène internationale de nouvelles puissances
issues du Sud, notamment dans un monde en perpétuel changement, a
modifié les rapports de force et, partant, les formes de partenariat. C’est
ainsi que la question de la coopération Sud-Sud s’est posée avec acuité ces
dernières années. Comme son nom l’indique, elle s’opère entre des pays
appartenant à la catégorie de ce qu’il est communément appelé « les pays en
développement ». Elle permet à un bloc de pays d’échanger entre eux et de
mettre en place des dispositifs de mise en valeur des ressources collectives,
d’exploitation des complémentarités ainsi que de transformation des
ressources sur place, d’échange d’expertise et d’expérience.
Effectivement, si cette coopération Sud-Sud existe depuis 1956 lors de
la conférence de Bandoeng réunissant les pays du Sud désirant s’affirmer
politiquement devant les pays développés, ce n’est que ces dernières années
qu’elle a commencé à s’étendre aux aspects économiques, techniques et
technologiques. Certains pays issus du Sud qui font partie du bloc des
puissances émergentes, à l’instar de la Chine, l’Inde, le Brésil, la Turquie, la
Russie et la Malaisie, jouent un rôle fondamental dans cette nouvelle forme
de partenariat que renferme le concept de coopération Sud-Sud, basée sur le
principe dit « gagnant-gagnant ».
Parmi les traits saillants de cette nouvelle forme de partenariat figure
l’importance accordée au renforcement des infrastructures et des capacités
productives, l’aide publique au développement dépourvue de conditionnalités
économiques et politiques. De plus, d’un point de vue institutionnel, la
coopération Sud-Sud se manifeste par le biais de la signature d’un ensemble
d’accords bilatéraux voire trilatéraux. Certains pays émergents, à l’image de
la Chine et de la Turquie, ont développé des instances de dialogue sous la
forme de forums avec d’autres pays du Sud et principalement avec l’Afrique.
C’est ainsi que nous parlons du forum Chine-Afrique initié en 1998. Ce
forum annuel permet à la Chine de dévoiler les grands axes de sa coopération
avec les pays du continent.
1.1. La dynamique des échanges commerciaux entre les pays
émergents et l’Afrique
Si la valeur des échanges commerciaux entre les nouvelles puissances et
l’Afrique était négligeable en 1995, en ce qu’elle se limitait à 5,5 milliards
de dollars, nous constatons une montée en puissance des pays émergents
dans les exportations africaines à partir de l'année 2000. Si nous regardons
de plus près, durant la période 2000-2016, l’évolution des exportations
africaines vers les pays émergents, nous remarquons qu'elles sont passées de
11,5 milliards de dollars américains à plus de 65 milliards de dollars, soit une
évolution de 491 %.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 119
Hicham Hafid, M’hammed Echkoundi
Graphique 1
Evolution des exportations africaines vers les nouvelles puissances
(en millions de dollar)
Brésil Chine Inde Russie
56 840
38 042
34 504
29 222
27 950
23 652
20 009
11 162
8 409
7 153
6 215
4 912
2 978
4 217
3 690
2 481
1 314
1 292
1 316
1 232
1 420
392
283
677
1995 2000 2005 2010 2015 2016
Source : Unctadstat, 2017, compilation des auteurs.
La Chine vient en tête dans la mesure où ses importations en provenance
de l’Afrique sont passées de presque 4,2 milliards de dollars en 2000
à pratiquement 35 milliards de dollars en 2016, soit une évolution de
l’ordre de 733 %. Il en est de même pour l’Inde, le Brésil et la Russie, avec
respectivement une évolution de 538 %, 65 % et 365 %. Ce qui révèle
les enjeux de la nouvelle coopération commerciale entre l’Afrique et les
nouvelles puissances. Tous comptes faits, la Chine devient la deuxième
destination mondiale des exportations africaines. Elle a déclassé en la matière
les anciennes puissances en tant que partenaire traditionnel de l’Afrique.
En dépit du dynamisme caractérisant les relations commerciales entre
l’Afrique et les nouvelles puissances, la nature des produits exportés par les
pays du continent renseigne sur le prolongement de la spécialisation classique
(exportation des matières premières). Ce qui transparaît largement dans la
domination des produits de base dans les exportations africaines (89 % dans le
total des exportations) vers les nouvelles puissances. Ceci est particulièrement
vrai pour le cas de la Chine et de l’Inde. Par contre, les exportations de l’Afrique
vers le Brésil, la République de Russie, la Malaisie et la Turquie comprennent
une part importante des produits de technologie intermédiaire et de technologie
de pointe. De cette manière, les stratégies des nouvelles puissances en Afrique
présentent des caractéristiques distinctives et se distinguent, à l’exception de la
Chine, des pratiques émanant des puissances classiques.
1.2. Les relations financières entre l’Afrique et les nouvelles
puissances
D’un point de vue géostratégique, les nouvelles puissances, après avoir
investi massivement dans leur développement interne, viennent concurrencer
les Etats et les milieux d’affaires occidentaux sur leur terrain de chasse
traditionnel, l’Afrique. Leur stratégie de pénétration dans ce continent
s’est faite par le biais de l’Aide publique au développement. Cette aide
120 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
La diversification des partenaires en Afrique est-elle une opportunité pour un nouveau départ ?
est vivement appréciée par les pays africains d'autant qu’elle est rarement
assortie de conditionnalités.
Dans ce domaine, les investissements chinois en Afrique ne cessent
d’augmenter, dont l’objectif est de garantir l’accès de la Chine aux matières
premières nécessaires à son développement (1). L’Inde n’est pas en reste de ce (1) Des entreprises
mouvement, quoique les investissements indiens en Afrique semblent revêtir chinoises sont impliquées
dans d’ambitieux projets
une tout autre dimension. d’infrastructures :
Centrés au départ sur les secteurs de matières premières et des infrastructures, construction du plus
les IDE des pays émergents en Afrique s’étendent progressivement vers d’autres grand barrage d’Afrique
en Ethiopie, de pipelines
secteurs comme les télécommunications, la construction, l’agriculture. au Soudan et au Tchad,
d’un port à 480 millions
Graphique 2 US$ au Kenya, d’une ligne
de train à quatre milliards
Total des flux des IDE entrants en Afrique entre 2007 et 2015 US$ en Afrique orientale,
(en milliards de dollars) entre autres.
56,7
36
31,2
27
18,8
10,9
11
7,6
6,7
5,7
UE Inde Afrique Chine Qatar Russie Bahreïn Corée Brésil Turquie
du Sud du Sud
Source : Unctadstat, 2017, compilation des auteurs.
Les flux d’IDE des économies émergentes vers l’Afrique étaient faibles
jusqu’en 2002, par rapport à ceux de pays développés tels que le Royaume-
Uni et les États-Unis. Cependant, au cours des dernières années, l’Afrique a
reçu de plus en plus d'IDE, notamment de la Chine, du Brésil, de la Russie et
de la Turquie. Profitant en effet de la mondialisation, les entreprises du Brésil,
de la Russie, de l’Inde et de la Chine se sont imposées comme des leaders
mondiaux, notamment en Afrique. Les investissements directs à l’étranger de
ces entreprises ont atteint 147 milliards de dollars en 2008, soit 9 % environ
de l’ensemble des investissements mondiaux, contre moins de 1 % il y a dix
ans. Si ces investissements étaient centrés au début sur les matières premières,
ils ont tendance à s’orienter de plus en plus vers les infrastructures, les
télécommunications, la grande distribution et les banques.
Le Brésil n’est pas en reste de cette augmentation en Afrique des IDE
des nouvelles puissances. En effet, les entreprises brésiliennes, qu’elles soient
publiques ou privées, investissent dans le secteur minier et dans d’autres
secteurs comme les télécommunications, le transport urbain, le bois,
l’agriculture, le bétail et les infrastructures.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 121
Hicham Hafid, M’hammed Echkoundi
Tableau 1
Certains IDE majeurs des BRIC en Afrique
Pays des BRIC Pays africains Secteurs
Brésil Afrique entière Ressources naturelles, exploitation minière
Brésil Angola Energie
Russie Afrique entière Agriculture
Russie Côte d’Ivoire, Ghana Energie
Industrie manufacturière,
Inde Afrique entière
télécommunications
Inde Soudan, Soudan du Sud Energie
Chine Afrique entière Agriculture
Chine Ethiopie Télécommunications, infrastructures
Chine RDC Infrastructures
Chine Kenya Infrastructures
Énergie, infrastructures, protection de la
Chine Kenya
faune et de la flore
Chine Nigéria Infrastructures
Chine Ouganda Transport, énergie
Chine Zimbabwe Energie, agriculture
Télécommunications, industrie
Afrique du Sud Nigéria
manufacturière
Source : Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique, 2013.
Tous comptes fais, les nouvelles puissances deviennent des émetteurs
nets d’investissements à destination du continent africain. Si pour la Chine
ces investissements sont fortement concentrés dans le secteur des ressources
naturelles, on remarque la diversification sectorielle de ces investissements
pour d'autres pays (Inde, Brésil, Russie). Ce qui présente une nouvelle
opportunité pour les pays du continent dans la mesure où la diversification
sectorielle des IDE émanant des nouvelles puissances peut donner lieu à un
transfert technologique. D’où l’importance d’évoquer l’idée d’un nouveau
cadre de partenariat enrichissant pour l’Afrique, pourvu que cette dernière
sache se doter d’une stratégie à l’égard de ces puissances.
1.3. L’aide publique au développement comme nouveau vecteur
du partenariat
L’intérêt grandissant de ces puissances pour l’Afrique permet au continent
africain de relever la diversification des partenaires et la multiplication des
sources de financement. Cette nouvelle situation redonne de nouvelles
marges de manœuvre aux Etats africains, dans la mesure où les aides
accordées ne sont assorties d’aucune conditionnalité. Ce qui contraste avec
la logique des anciennes puissances qui conditionnent toute collaboration
122 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
La diversification des partenaires en Afrique est-elle une opportunité pour un nouveau départ ?
financière, économique, culturelle et politique d’éléments se rapportant au
respect de la démocratie et des principes de « bonne gouvernance ».
Force est de constater que cette nouvelle stratégie de développement est
multidimensionnelle car elle offre un plus grand assortiment de programmes
d’aide monétaire et non monétaire qui comprennent des dons et des prêts
pour l’infrastructure et les secteurs porteurs, la formation et l’assistance
technique ainsi que la mise en place de zones économiques spécialisées
ayant pour objectif la transformation des produits bruts sur place, secteurs
dans lesquels les besoins de l’Afrique sont considérables. Un domaine qui a
été longtemps négligé par les bailleurs de fonds traditionnels au profit du
renforcement institutionnel et de la lutte contre la pauvreté.
2. Le redéploiement des partenaires classiques en Afrique
2.1. L’Union européenne face à l’intensification de la concurrence
en Afrique : entre déclin et redéploiement
Dans un contexte marqué par l’exacerbation de la concurrence, l’Europe
s’intéresse de nouveau aux pays du continent après avoir commencé à
s’en détourner à la fin des années 80. Ce retour s’explique largement par
les enjeux stratégiques (ressources naturelles, préoccupations sécuritaires,
potentiel de consommation et ressources humaines) que représentent les pays
d’Afrique.
En effet, le renforcement des relations commerciales, financières et
institutionnelles entre l’Europe et l’Afrique devient une priorité pour les
responsables européens, comme en témoigne le nombre important de visites
effectuées par les dirigeants de ces pays ces dernières années.
C’est dans cette perspective que l’Europe qui, de tout temps, a été
présente en Afrique à travers l’Aide publique au développement, les relations
commerciales et les investissements importants dans divers domaines,
cherche à présent à se redéployer dans les pays du continent avec une
nouvelle stratégie qui se veut pragmatique et associant le triptyque sécurité,
promotion de la paix et développement. Une thématique qui a été largement
débattue lors du dernier sommet Europe-Afrique.
De même, le retour des puissances traditionnelles en Afrique est marqué
par une évolution qualitative dans un contexte de remise en cause des
zones traditionnelles d’influence sous la pression de la diversification de la
concurrence. C’est ainsi que la France, par exemple, au-delà du rôle qu’elle
joue dans la promotion de la paix dans l’espace sahélo-saharien, semble
s’orienter de plus en plus vers les pays de l’Afrique anglophone moyennant
une nouvelle diplomatie économique.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 123
Hicham Hafid, M’hammed Echkoundi
2.2. L’Europe et l’Afrique : des relations ancestrales en quête d’un
partenariat stratégique
En dépit de ces changements, l’Afrique n’a jamais cessé d’être au cœur
des préoccupations de l’Europe, qui lui a toujours accordé une importance
particulière. Dès 1957, le traité de Rome prévoyait un Fonds européen de
développement (FED) permettant l’octroi d’une aide technique et financière
pour les pays africains avec lesquels les États européens avaient entretenu
des relations coloniales, à savoir la Belgique, la France, le Portugal, le
Royaume-Uni et l’Allemagne. D’autres accords et conventions commerciales
et financières (Yaoundé, Lomé, Cotonou) ont été signés dans le but d’asseoir
les relations sur un partenariat stratégique.
Il convient de rappeler que les dix dernières années ont été marquées par
un changement indéniable de la politique africaine de l’Union européenne,
comme en témoigne le 4e sommet ayant eu lieu en avril 2014 dont le but
principal était d’élaborer un partenariat stratégique entre les deux continents.
C’est dans cette perspective que l’UE a mis en place une approche
prospective qui consiste à fixer sur le court terme des intérêts jugés immédiats,
comme le développement économique et social, les préoccupations
écologiques et la politique de sécurité.
A cela s’ajoute, sur le long terme, trois autres types d’intérêts indirects
supranationaux, parmi lesquels figurent le renforcement de la politique
extérieure de l’UE, l’élaboration d’un partenariat stratégique et équilibré
avec les Etats-Unis et la création de structures multilatérales efficaces visant
à réglementer le cadre global de l’économie et à développer de nouveaux
partenaires.
2.2.1. Une coopération commerciale et financière en pleine redéfinition
D’un point de vue économique, malgré l’émergence de nouveaux acteurs
avec l’essor de la coopération Sud-Sud et la présence grandissante des BRIC
qui mettent en avant leurs prêts concessionnaires très avantageux et sans
conditionnalités relatives à la bonne gouvernance et au respect des droits de
l’homme, l’UE demeure un partenaire privilégié des pays africains en raison
du passé colonial et de la proximité culturelle et linguistique (Afrique du
Nord, Afrique centrale et de l’Ouest).
Néanmoins, une forte divergence des intérêts s’impose, car l’UE
reste fortement concentrée sur une logique traditionnelle d’importation
de ressources naturelles et de matières premières et d’exportations des
biens manufacturés, tandis que les pays africains, notamment émergents,
réclament davantage de financements et de partenariats pragmatiques basés
sur le principe win-win et le transfert technologique afin de s’industrialiser
et passer d’une croissance extravertie à une croissance inclusive qui consiste
à dynamiser un marché intérieur important et absorber une main-d’œuvre
abondante.
124 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
La diversification des partenaires en Afrique est-elle une opportunité pour un nouveau départ ?
Outre les divergences d’intérêts entre les deux continents, il faut souligner
que même au sein de l’UE les intérêts divergent, comme en atteste l’exemple
typique franco-allemand : si la France accorde plus d’intérêt aux questions
économiques, notamment dans le domaine du pétrole (Angola, Nigéria et
Golfe de Guinée) et à la politique de sécurité (Mali, Centrafrique, etc.), son
voisin allemand opte plutôt pour des préoccupations écologiques. Qui plus
est, les deux pays ne privilégient pas les mêmes régions : la France est fortement
concentrée en Afrique centrale et de l’Ouest, tandis que l’Allemagne se
concentre de plus en plus dans les pays anglophones, notamment en Afrique
australe et de l’Est.
Graphique 3
Evolution des exportations africaines
vers les puissances traditionnelles (1995-2016) (en millions de dollars)
100 000
80 000
60 000
40 000
20 000
0
1995 2000 2005 2010 2015 2016
France Allemagne Royaume-Uni Japon Etats-Unis
Source : Unctadstat, 2017, compilation des auteurs.
Comme le montre le graphique ci-dessus, le poids des puissances
classiques dans les exportations africaines reste déterminant en dépit de
la crise. En effet, la valeur des exportations africaines vers les puissances
classiques a connu, en moyenne, un mouvement haussier durant la période
1995-2016, malgré leur fléchissement entre 2008 et 2010, suite à la crise
mondiale ayant généré une contraction de la demande étrangère.
Les Etats-Unis sont le premier partenaire commercial pour les
exportations des pays du continent, avec 25 milliards de dollars en 2016.
Tous comptes faits, les exportations africaines sont principalement orientées
vers les anciennes puissances coloniales. En outre, l’intérêt grandissant des
Etats-Unis pour l’Afrique est largement perceptible dans l’évolution des
échanges commerciaux.
Il en est de même pour les autres pays, principalement la France. Ainsi,
si entre 1995 et 2000 la tendance a été au fléchissement de la part des
puissances classiques dans les exportations africaines, les dernières années
laissent penser à un retour fort de ces puissances dans le commerce extérieur
de l’Afrique. Ce que l’on peut qualifier de « redéploiement » des partenaires
traditionnels de l'Afrique.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 125
Hicham Hafid, M’hammed Echkoundi
Graphique 4
Evolution des principaux produits africains exportés vers
les partenaires traditionnels (2000-2011) (en %)
100 %
50 %
0%
1995 2000 2005 2010 2015 2016
Articles manufacturés à technologie et compétences faibles
Articles manufacturés à technologie et compétences moyennes
Articles manufacturés à technologie et compétences élevées
Produits de base
Source : Unctadstat, 2017, compilation des auteurs.
Quand à la nature des principaux produits africains exportés vers les
puissances classiques, on constate la domination des produits de base qui
représentent environ 80 % des exportations africaines. En d’autres termes, les
échanges commerciaux entre l’Afrique et les puissances classiques reposent
essentiellement sur les ressources énergétiques, minières et naturelles, donc
sur des produits à faible valeur ajoutée.
Tout semble indiquer que les relations commerciales entre l’Afrique et
les anciennes puissances l’ont cantonnée dans une spécialisation basée sur
l’exploitation des ressources naturelles. D’où la faible part des produits
manufacturés de haute technologie et à compétences élevées véhiculant un
transfert technologique.
Graphique 5
Evolution des importations africaines provenant
des partenaires traditionnels durant la période 1995-2011
(en milliards de dollars)
35
32
28 28
27 27 27 27
25
22
18
17 16 16
15
12 12 11
10 11 11
8 9 8
7 7 7
5 4 5
1995 2000 2005 2010 2015 2016
France Allemagne Japon Royaume-Uni Etats-Unis
Source : Unctadstat, 2017, compilation des auteurs.
126 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
La diversification des partenaires en Afrique est-elle une opportunité pour un nouveau départ ?
S’agissant des importations africaines en provenance des puissances
classiques, c’est plutôt la France qui vient en première position, avec
une contribution de 28 milliards de dollars en 2016. L’Allemagne vient
en deuxième position avec une contribution de 27 milliards de dollars,
suivie respectivement par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et le Japon. Les
exportations des puissances classiques ont connu une évolution remarquable
et régulière qui n’a fait que s’intensifier ces dernières années.
On s’attend à ce que ces exportations augmentent davantage dans le
contexte de crise qui ébranle les économies occidentales. En effet, des pays
comme la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis travaillent à la mise en
place de nouvelles stratégies économiques (amélioration de la compétitivité,
dépréciation de la monnaie, exploration de nouveaux marchés, soutien aux
entreprises, etc.), en vue d’améliorer leurs exportations vers le continent
africain. D’où l’exacerbation de la concurrence entre les anciennes et les
nouvelles puissances sur l’accès aux marchés africains par le potentiel de
consommation important que ceux-ci recèlent.
2.2.2. L’Europe locomotive des investissements stratégiques en Afrique :
l’Afrique a besoin de l’Europe comme l’Europe a besoin de l’Afrique
En matière d'IDE, la présence des puissances classiques, bien que déclinante,
reste dominante. Ces pays détiennent encore 90 % du stock et sont à l’origine
de 72 % des flux d’IDE en Afrique. Le Royaume-Uni, les Etats-Unis et la
France détiennent encore 56 % du stock total d’IDE en Afrique sur la période
2003-2007. Toutefois, avec l’irruption en Afrique des nouvelles puissances,
une dynamique de concurrence s’est instaurée qui remet en cause les zones
traditionnelles d’influence des puissances classiques. Elle s’exprime surtout
par le retour des Etats-Unis sur la scène africaine avec une nouvelle stratégie
économique dont l’objectif essentiel est la sécurisation des approvisionnements
énergétiques. Selon Ernest & Young (2015) et CNUDED (2016), les États-
Unis arrivent en tête des investisseurs américains. Les entreprises américaines
sont devenues les plus grands investisseurs en Afrique à nouveau en 2014,
dépassant celles du Royaume-Uni. 101 projets d’investissement ont été créés,
représentant 13,8 % du total des projets en Afrique (contre 9,8 %).
2.2.3. L’Europe et l’Afrique : la nécessité d’une action collective pour faire
face aux défis communs
Les relations historiques ainsi que la proximité géographique, culturelle
et linguistique entre l’Afrique et l’Europe sont la base sur laquelle peut se
construire un partenariat stratégique orienté vers le « co-développement »
et le respect mutuel. Ce qui nécessite de la part des responsables européens
une prise de conscience quant à la nouvelle place de l’Afrique dans la
géopolitique mondiale et de la part des dirigeants africains la volonté de
concevoir des politiques de développement visant l’industrialisation pour la
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 127
Hicham Hafid, M’hammed Echkoundi
transformation des ressources naturelles in situ, le développement humain et
une meilleure insertion dans la chaîne de valeurs mondiale.
Un autre enjeu majeur constituant une composante incontestable de
cette nouvelle politique africaine de l’UE est celui de la migration. Force est
de reconnaître que la majorité des pays de l’UE connaissent une diminution
nette de leurs populations et un taux de vieillesse de plus en plus alarmant,
ce qui contraste largement avec le continent africain qui est en pleine
vitalité démographique et a un nombre considérable de jeunes (l’Afrique
devrait compter près de 2 milliards d’habitants et l’Europe un peu plus de
600 millions).
Quant à la politique de sécurité comme élément central du
repositionnement de l’UE en Afrique, Philippe Hugon déplore le fait que
« l’UE ne dispose pas d’une véritable politique de sécurité, elle n’est que le
reflet des politiques nationales », dit-il.
Effectivement, les récents conflits qui ont secoué le continent (Mali,
Libye, Centrafrique, etc.) témoignent les difficultés de l’UE à faire entendre
sa voix et à réagir à temps dans les contextes de crise. Seule la France a pu
jouer un rôle de premier plan en exposant sa puissance militaire et historique
qui la lie à ce continent.
S’agissant des intérêts à long terme ou supranationaux, le continent
africain devient non seulement un acteur incontournable dans la
géopolitique mondiale (de nombreux pays africains sont devenus membres
d’organisations multilatérales), mais également et surtout un terrain non
négligeable pour l’amélioration de l’efficacité de la politique étrangère et
de sécurité de l’UE. A cet effet, on peut penser à l’accord de Cotonou, aux
accords de partenariat économique (APE) de l’UE et à la stratégie de l’Union
pour l’Afrique. Ceci est d’autant plus vrai que les Etats-Unis accordent peu
d’importance à ces régions, surtout sur le plan sécuritaire.
Pour conclure, la nouvelle stratégie de l’UE pour l’Afrique a connu
des progrès importants sur tous les plans, qui auraient néanmoins pu être
plus prometteurs encore si les États membres avaient défini explicitement
leurs intérêts, d’un côté. De l’autre côté, il incombe aux dirigeants des pays
de l’UE de comprendre les sensibilités et les spécificités culturelles de la
population africaine. Pour reprendre l’expression de Joseph Nye, « pour ces
puissances extérieures, l’enjeu majeur de l’Afrique est le soft power, c’est-à-
dire la capacité à se faire accepter, voire désirer, par les États africains ».
Conclusion
En guise de conclusion, nous pouvons dire que les relations économiques
entre l’Afrique et les puissances classiques n’ont pas aidé les pays du continent
à sortir de la dépendance quant à l’exportation de matières premières et à
l’importation de produits manufacturés. De même les relations politiques,
schématisées par la « bonne gouvernance » et les conditionnalités de la
128 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
La diversification des partenaires en Afrique est-elle une opportunité pour un nouveau départ ?
dette ont privé les Etats africains des marges de manœuvre politique et
économique pour élaborer de véritables stratégies de développement.
D'un autre côté, avec l’arrivée de nouvelles puissances et de leurs intérêts
pour le continent africains, nous assistons à l’émergence de nouvelles
pratiques de coopération et, partant, de partenariat, se démarquant de celles
des anciennes puissances. Ceci se traduit par une diversification des sources
de financement du développement.
Toutefois, cette diversification des partenaires de l'Afrique est à double
tranchant en ce qu’elle présente à la fois des avantages et des risques. Elle exige
de celle-ci de se doter d’une stratégie à l’égard des anciennes et des nouvelles
puissances. D’où la définition des priorités nationales de développement et
la mise en place de stratégies industrielles visionnaires permettant de doter
les entreprises locales des moyens de s’insérer dans les chaînes de valeurs
régionales et mondiales et de transformer leurs avantages comparatifs en
avantages compétitifs. De même, il incombe aux pays africains de veiller à
ce que les termes de la coopération soient clairement définis et équitables,
d’harmoniser les politiques régionales et d’adopter une approche intégrée et
ciblée vis-à-vis de leurs partenaires.
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Critique économique n° 37 • Printemps 2018 129
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130 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Analyse des interactions
entre croissance économique,
transformation structurelle et
pauvreté
Résumé Mamane Tarno
Le rôle de la croissance économique à long terme en faveur de la réduction Université Abdou
Moumouni, Niamey,
de la pauvreté est unanimement reconnu. Mais l’évolution de ces variables Niger
ces dernières années en Afrique subsaharienne incite à la réserve. En
effet, en dépit d’un taux de croissance économique réel de plus de 5 % en
moyenne par an de 2000 à 2014, cette région continue d’enregistrer un
nombre de pauvres sans cesse croissant. Ce paradoxe suscite aussi bien des
interrogations sur les prédictions des théories économiques qu’un doute
sur l’efficacité des politiques publiques. L’objet de cet article est d’élucider ce
paradoxe en s’appuyant sur les fondements de la transformation structurelle.
Partant de ses enjeux et implications, il montre que c’est dans cette dernière
que les politiques publiques doivent être ancrées si tant est que l’objectif des
gouvernements est d’inverser les courbes de pauvreté et de placer l’économie
sur sa trajectoire optimale de long terme.
Mots-clés : croissance économique, transformation structurelle, pauvreté.
Classification JEL : Q12, Q25, Q26.
Introduction
Pendant de nombreuses années, les pays d’Afrique subsaharienne
enregistraient des taux de croissance faibles voire négatifs, ce qui a répandu
la pauvreté comme une traînée de poudre. Mais depuis 2000, on assiste
à un retournement spectaculaire de cette tendance, la croissance ayant
pris une allure exceptionnelle (Elhiraika et Sloan, 2014), ce que d’aucuns
comme McMillan et Harttgen (2014) ont qualifié de « miracle ». De 2000
à 2014, le taux de croissance réel s’est établi à 5,1 % en moyenne par an
(CNUCED, 2012 et 2014 ; et ECA/AU/ADB/UN, 2013 ; FMI, 2012 et
2016 ; Cho et Tien, 2014 ; FMI, 2016). Il était même plus élevé en 2000-
2010 (5,3 %). Dans les douze pays les plus dynamiques, il était à 6,1 % ; en
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 131
Mamane Tarno
Angola et Guinée équatoriale, il était à deux chiffres (CNUCED, 2014). Le
PIB par habitant a renoué avec la croissance avec un rythme avoisinant 4 %
en moyenne par an ; en une décennie, les flux d’IDE ont franchi le seuil
de trente milliards de dollars, soit cinq fois plus que la décennie précédente
(FERDI, 2015). Les retombées sociales telles que la baisse du taux de
pauvreté, qui passe de 58 % en 2000 à 48 % en 2010 et à 43 % en 2012, la
baisse de la mortalité infantile, l’amélioration de l’accès à l’éducation (Page
et Shimeles, 2014), et l’augmentation de 3,4 à 3,7 % en moyenne par an de
la consommation des ménages (Young, 2012) ont été considérables. Mais
elles ont laissé de côté la pauvreté et le chômage qui ont continué de croître.
En effet, les données macro-économiques et les résultats d’enquêtes comme
celles de l’Afro baromètre conduites dans 34 pays africains entre octobre
2011 et juin 2013 ont montré que la faim, la pauvreté, le chômage et les
inégalités ne reculent pas, leur acuité est même en hausse. Une personne
sur trois ne mange toujours pas à sa faim, et 30 % de la population est
au chômage (Attias, 2013). S’agissant de la pauvreté, il est vrai que son
incidence a baissé, mais le nombre de pauvres a régulièrement augmenté
(CNUCED, 2014) : de 280 millions en 1990 il est passé à 330 millions
en 2012 (Banque mondiale, 2016). Le climat des affaires, dont on connaît
les bienfaits sur la croissance, consécutivement à l’extinction de nombreux
foyers de conflits (Ethiopie, Angola, Mozambique, Tchad, Rwanda, Libéria,
Sierra Léone, Congo Brazzaville, etc.) a connu à la fin des années 90 une
relative amélioration. L’incidence des violences a baissé considérablement,
le nombre annuel de guerres civiles reculant de moitié, et la démocratie a
progressé dans de nombreux pays du continent, le score moyen de Polity IV
passant, sur une échelle de -10 à +10, de -5 à +4 en vingt ans (FERDI,
2015). Mais depuis 2000, de nouveaux foyers sont apparus (Côte d’Ivoire,
Nigeria, République centrafricaine, Libye, Mali, etc.). Même s’il n’y a pas de
corrélation directe et automatique entre conflit armé et climat des affaires,
l’évolution de la situation au cours des dernières années laisse craindre
une détérioration de ce dernier. L’expansion avait aussi bénéficié des effets
favorables de l’initiative « pays pauvres très endettés » qui dans les années
2004-2005 avait favorisé l’annulation de la dette de 19 pays africains. Depuis
quelques années maintenant, on assiste à une reprise de l’endettement.
Ainsi, malgré une reprise économique remarquable qui s’est étalée sur
quinze ans, la faim, la pauvreté et le chômage continuent de se répandre. La
croissance est-elle impuissante à freiner l’expansion de ces signes manifestes
de sous-développement ? On peut en douter, car les théories, qu’elles soient
classiques, néoclassiques ou keynésiennes, des nouveaux classiques et des
nouveaux keynésiens admettent qu’une économie en croissance génère, en
principe grâce au progrès technique, suffisamment d’emplois productifs
pour éliminer le chômage et les conditions pour réduire significativement
la pauvreté. Si en dépit d’une croissance à la fois élevée et soutenue sur
quinze ans ces fléaux persistent, c’est que ces théories et les variables qu’elles
132 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Analyse des interactions entre croissance économique, transformation structurelle et pauvreté
isolent comme déterminants de la croissance ne s’adressent pas aux pays en
développement. Il y a de nombreuses raisons de le penser.
D’abord, la forme des modèles issus de ces théories. Ce sont en
général des modèles formalisés, ce qui présuppose des automatismes et des
interconnexions au sein et entre les secteurs de l’économie : en vertu de
ces liaisons, la croissance qui naît dans un secteur se diffusera aux autres.
Or, dans les pays en développement, ces automatismes et interconnexions
n’existent pas ou sont très faibles, en raison de la nature dualiste de ces
économies. Alors que ces modèles sont conçus à des fins de prévision, ils
ne sont pas utiles à ces pays où les données statistiques nécessaires pour les
« tourner » ou n’existent pas ou sont de mauvaise qualité.
Ensuite, le rôle assigné au progrès technique, variable sur laquelle se
fondent toutes les hypothèses de rattrapage et de convergence. Pour des
raisons de coût des brevets et licences et des barrières non tarifaires, le
progrès technique se diffuse lentement dans les pays en développement. Et
même lorsqu’il se diffuse, soit il est obsolescent, ce qui ne procure aucun
avantage en termes de compétitivité aux pays bénéficiaires sur les pays
développés où il est conçu, soit on se heurte à un problème d’adoption,
les entreprises et les populations utilisatrices n’ayant pas les qualifications
techniques et professionnelles requises pour le maîtriser.
Comment les nouveaux pays industriels ont-ils contourné ces obstacles ?
Le parcours atypique de ces pays serait probablement l’explication la plus
plausible : ils ont commencé par lever les obstacles liés à l’accumulation du
capital humain, privilégiant l’éducation dans leurs langues, abandonnant celle
du colonisateur, et investissant massivement dans la formation technique et
professionnelle. Ayant reconduit la voie tracée par le colonisateur (les langues
officielles sont celles du colonisateur) et conservé les missions assignées par ce
dernier au système éducatif (former des commis et des interprètes), les pays
d’Afrique subsaharienne ont stagné en dépit de leurs richesses naturelles et de
l’avance qu’ils avaient sur les pays d’Asie jusque dans les années 70. Au lieu du
rattrapage comme le stipulait la théorie, c’est plutôt à un creusement des écarts
de niveau de vie auquel on assiste par rapport aux pays développés. S’étant
aperçu de l’impasse des politiques inspirées de ces théories et modèles, ce que
Nurkse (1953) a qualifié de « cercle vieux du sous-développement », pour en
sortir, ce dernier et Rosenstein-Rodan proposent la théorie de la croissance
équilibrée. Cette suggestion est réprouvée par les tenants de l’approche libérale
et néo-marxiste dont les suggestions nous ramènent aux systèmes de pensée
anciens. Mais, l’opposition la plus farouche est développée par Hirschman
(1958) qui considère la théorie de la croissance déséquilibrée comme plus
adéquate. L’une et l’autre stratégies suggèrent que des investissements massifs
soient réalisés, la première pour aboutir à un développement complet et
harmonieux de l’économie, la seconde pour créer des pôles de croissance,
des industries motrices, des industries industrialisantes (Perroux, de Bernis)
qui feront taches d’huile et entraîneront le reste de l’économie. Mais qui
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 133
Mamane Tarno
va financer ces investissements massifs ? Les pays en développement dont
l’épargne domestique est chétive, leurs surplus étant dans une large proportion
en nature ? Ou bien l’extérieur, avec tous les risques de surendettement et de
détournement des programmes d’investissement ? C’est vers cette dernière
alternative que se tournent les politiques publiques, la mobilisation de
l’épargne domestique étant une option périlleuse compte tenu du manque
de volonté des institutions bancaires et financières de transformer l’épargne
en nature en épargne active, mission qui pourtant leur incombe. Étant
incapables d’honorer leurs engagements parce que surendettés, ils sont réduits
à ne compter que sur l’aide publique au développement qui non seulement
est aléatoire et insuffisante mais aussi orientée. De nombreuses analyses ont
montré qu’elle est négativement corrélée avec la croissance (voir Ténou,
1999).
Reconduites sur plusieurs années, ces politiques ont conduit à un paradoxe :
l’économie croît sans se transformer. Cette constatation a été formulée pour
la première fois par Kuznets (1979). L’économie croît au vu des indicateurs
qui s’améliorent ; mais son centre de gravité reste stationnaire, ce qui signifie
qu’elle ne se transforme pas. Pour parler de transformation structurelle, il faut
que le centre de gravité de l’économie passe des activités à faible productivité
vers celles à forte productivité. La première catégorie est constituée d’activités
traditionnelles ou primaires et la seconde d’activités modernes, c’est-à-dire
industrielles et tertiaires modernes. Mais pourquoi pense-t-on qu’avec la
transformation structurelle les courbes du chômage et de la pauvreté seront
inversées ? Quelles conséquences la transformation structurelle aura-t-elle sur la
croissance ? C’est à ces questions que le présent article, à travers une démarche
méthodologique combinant l’analyse historique et théorique, prétend répondre.
Le reste des développements est structuré en quatre points : le premier présente
le contexte et les fondements théoriques de la transformation structurelle,
le deuxième examine la relation asymétrique entre croissance et pauvreté, la
troisième analyse le rapport entre croissance et transformation structurelle, et le
quatrième discute de ses aptitudes à réduire la pauvreté.
1. Contexte et fondements théoriques de la transformation
structurelle
Le concept de « transformation structurelle » n’est pas nouveau, il est
connu depuis les années 30 selon Stijepic (2010). Cette période a été
marquée par la théorie de l’évolution de Schumpeter dans laquelle il montrait
que l’économie est un système dynamique qui modifie continuellement ses
structures. En remontant plus loin dans le temps, on pense à Smith (1776)
qui est le premier à avoir attiré l’attention sur le rôle fécondant de la division
du travail. En revanche, les fondements empiriques de la transformation
structurelle peuvent être trouvés dans les œuvres de Bauer et Yamey (1958),
134 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Analyse des interactions entre croissance économique, transformation structurelle et pauvreté
Fourastié (1969), de Kuznets (1971, 1973), de Maddison (1980), Pasinetti
(1988) et d’Elfring (1989). Les premiers travaux ont mis l’accent sur les
faits stylisés, notamment les régularités marquant la plupart des pays au fur
et à mesure de leur développement. Selon Matsuyama (2008), les auteurs
les plus connus pour leur contribution sont Fisher (1930), Clark (1940),
Kuznets (1966, 1973 et 1979) et Chenery et Syrquin (1975). Leur postulat
est qu’au fur et à mesure qu’une économie se développe, la production
se déplace du secteur primaire vers le secteur secondaire et vers le secteur
tertiaire. C’est une version moins stéréotypée de la théorie des étapes de la
croissance économique de Rostow (1960). La notion de productivité est
centrale dans la définition de la transformation structurelle. La productivité
et, en l’occurrence, sa croissance sont à la base de la progression des
revenus réels et du bien-être (Schreyer, 2001). Des études empiriques
ont montré que les pays qui ont des niveaux de vie élevés sont ceux qui
ont transformé avec succès leur structure de production, passant de la
dépendance à l’agriculture à une structure beaucoup plus diversifiée reposant
essentiellement sur le secteur manufacturier et celui des services (Sackey,
2007). Pour Sackey (2009), la notion de transformation structurelle est liée
à l’idée d’un mouvement de la structure de l’économie de l’agriculture vers
l’industrie. Lopes (2013) la définit comme « un transfert massif de ressources
d’un secteur à un autre du fait de changements intervenus au niveau des
fondamentaux et des politiques économiques », ce qui en d’autres termes
signifie un changement de la composition sectorielle du produit intérieur
brut, la part du secteur primaire en termes d’emploi et de production
allant à l’industrie et aux services modernes (marchands et non marchands).
Pour qu’il en soit ainsi, une utilisation plus grande des technologies et une
meilleure productivité dans tous les secteurs doivent être observées. Selon
Cook et Nosaka (2006), le processus de transformation structurelle est
indissociable d’une croissance rapide, il en est un facteur d’accompagnement
inéluctable. Dans ce mouvement, le FMI (2012) y voit surtout le transfert
de la force de travail des secteurs et activités à faible productivité moyenne
du travail vers ceux à forte productivité, le transfert s’accompagnant d’une
hausse de la productivité moyenne du travail au sein de l’économie.
Les travaux récents, de plus en plus fréquents dans la littérature et repris
dans les discours officiels, sont analytiques, utilisant des modèles formalisés
pour cerner les spécificités de la transformation structurelle (Matsuyama,
2008). Le regain d’intérêt pour cette thématique s’explique aujourd’hui par
la situation économique et sociale difficile dans laquelle se trouve l’Afrique
subsaharienne qui, malgré les réformes, ne cesse de s’aggraver. Et les
modèles fondés sur les théories les plus élaborées (classiques, néoclassiques,
keynésiennes, etc.) ne semblent être à la hauteur ni pour l’expliquer, ni pour
l’interpréter de façon convaincante, encore moins pour prédire les évolutions
futures. Une preuve de ce regain d’intérêt est que, depuis 2010, plus aucune
institution internationale (FMI, Banque mondiale, CNUCED, ONUDI,
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 135
Mamane Tarno
BAD, CEA, etc.) n’a publié un rapport sans mettre en exergue cette situation
de stagnation séculaire de l’Afrique subsaharienne, exprimer l’urgence d’agir
dans le sens de la transformation structurelle et faire le plaidoyer pour les pays
qui décident de le prendre en compte dans leurs stratégies. C’est dans cet
ordre d’idées que s’inscrivent les Rapports sur le développement économique
en Afrique de 2012 et de 2014 de la CNUCED consacrés respectivement à
la « Transformation structurelle et développement durable en Afrique » et à
« Catalyzing Investment for Transformative Growth in Africa ».
La transformation structurelle est évoquée et analysée sous trois
angles de vue théoriques. Le premier angle est l’histoire économique et
du développement, le deuxième, ce sont les théories de la croissance et
(1) La première est le
niveau élevé des taux de le troisième, les théories de l’économie du développement. Le premier
croissance du produit per comporte trois approches distinctes :
capita et de la population L’approche de Bauer et Yamey (1958) fondée sur la conceptualisation
et la seconde, le niveau
élevé du taux de croissance de la notion de « secteur ». Ces auteurs partent du constat que l’économie
de la productivité (de tous à la base est constituée de nombreuses activités. Elle peut être structurée en
les facteurs). secteurs distincts selon le degré d’homogénéité de ces activités, l’hypothèse
(2) L’une est le niveau sous-jacente étant que des critères de différentiation peuvent être définis.
élevé du taux de
Dans ce cas, la transformation structurelle est l’ensemble des changements
transformation structurelle
de l’économie et l’autre qui surviennent dans la composition sectorielle de l’économie. On retrouve
le changement rapide des cette analyse chez Syrquin (1988) et Stijepic (2010) qui estiment que le
structures de la société terme « changement structurel » se réfère aux changements dans la structure
et de son idéologie,
changement se traduisant des secteurs constitutifs d’une économie, où le « secteur » désigne lui-même
par l’urbanisation un « regroupement » théorique des biens et services, la technologie étant
et la sécularisation l’élément essentiel permettant de les distinguer. Si au cours du processus de
(laïcisation), composantes
de ce que les sociologues développement un secteur devient plus important, ceci met en évidence selon
appellent « processus de Stijepic (2010) un phénomène de changement structurel. L’industrialisation
modernisation ». et la transition vers l’économie des services sont les deux exemples-types de
(3) La première est changement structurel. C’est l’un des faits empiriques les plus marquants du
l’accessibilité de tous les
points du globe grâce à la
processus de développement ; indissociable de la technologie, il a un impact
puissance technologique considérable sur l’économie et la société, spécialement sur la croissance
des pays développés, en économique (Stijepic, 2010).
particulier dans le domaine
des transports et de la
Puis l’approche de Kuznets (1979) où le concept de transformation
communication ; et la structurelle est défini comme une caractéristique fondamentale de la
seconde, l’expansion de « croissance économique moderne ». Couvrant les pays développés actuels, le
la croissance économique
régime de croissance ainsi dénommé présente six principales caractéristiques :
moderne qui, malgré
un caractère partiel et deux liées aux taux de croissance agrégés (1), deux à la transformation
asymétrique, est limitée en structurelle (2) et deux à l’expansion internationale (3). C’est un moment
ce que les performances singulier de l’histoire économique, celle-ci étant faite d'une succession de ce
économiques des pays
représentants les ¾ de que l’auteur a appelé « époques d’innovations » ou « époques économiques ».
la population mondiale Chaque époque a son propre régime de croissance, ses propres technologies,
sont en deçà du niveau ses propres institutions, idéologies et croyances. Ce sont les mutations et les
minimum autorisé par le
potentiel de la technologie interactions réciproques entre ces trois forces qui favorisent l’accumulation
moderne. des connaissances, l’apparition des innovations technologiques nouvelles
136 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Analyse des interactions entre croissance économique, transformation structurelle et pauvreté
et les ajustements institutionnels et idéologiques nécessaires à l’utilisation
rationnelle de celles-ci. Selon cette théorie, la transformation structurelle
décrit le déplacement du centre de gravité des activités économiques, du
secteur agricole aux secteurs non-agricoles, et selon l’expérience récente
des pays développés, de l’industrie au secteur des services. Elle implique
en outre un changement d’échelle des unités productives, mouvement qui
s’accompagne d’un changement de statut de l’entreprise (on passe ainsi
d’une entreprise personnelle à un type d’organisation impersonnel), le statut
du travail professionnel subissant lui-même de profondes modifications.
Selon Kuznets (1973), la transformation structurelle englobe également
d’autres changements de structure de l’économie tels que le changement de
la structure de consommation, le changement des parts relatives de l’offre
des biens domestiques et étrangers. Les exemples de changement structurel
les plus saillants sont l’« industrialisation » et la « transition vers l’économie
des services ».
Enfin, l’approche de Pasinetti (1988) où la notion est évoquée en tant que
composante à part entière de la « dynamique structurelle », elle-même analysée
dans le cadre d’une économie industrielle en présence du progrès technique.
Sous le second angle de vue théorique, celui des théories de la croissance,
la transformation structurelle est ignorée. Cela va de soi quand on sait que
ces théories, qui sont des extensions de la théorie keynésienne, considèrent
les activités économiques comme entièrement homogènes, la notion de
secteur en tant que regroupement des activités homogènes étant illusoire.
Cependant, ces théories ont dû évoluer, la négation du phénomène n’étant
pas une posture exempte de critiques. C’est ainsi que les modèles ont été
retouchés : les fonctions de demande ont dû être reformulées en intégrant
des paramètres capturant l’effet changement structurel tels que les préférences
non homothétiques, la hiérarchie des besoins, etc. et les fonctions d’offre en
incluant par exemple la productivité différentielle.
Enfin, sous l’angle de vue théorique de l’économie du développement,
la littérature relative aux travaux empiriques et théoriques sur l’économie
de développement admet la transformation structurelle. Seulement,
transcendant la croissance, elle englobe toutes les transformations sociales,
politiques et institutionnelles, rejoignant ainsi Kuznets qui incorpore aussi
les idéologies et les croyances.
Contrairement à la croissance économique dont la base théorique est
étriquée du fait de l’hypothèse d’homogénéité structurelle, la transformation
structurelle est, quant à elle, bâtie sur l’hypothèse d’hétérogénéité, les
secteurs issus du regroupement d’activités homogènes pouvant avoir des
logiques différentes. Elle se prête mieux que la croissance à des analyses
heuristiques des problèmes de sous-développement dans un contexte de
dualité et d’informalité, d’autant plus qu’elle englobe les paramètres sociaux,
politiques, institutionnels, idéologiques et culturels.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 137
Mamane Tarno
2. Croissance économique et pauvreté : une relation
asymétrique ?
Dans ce point, nous essayons de répondre à la question : pourquoi la
croissance économique est impuissante à réduire la pauvreté ? Mais avant, il
y a lieu de se poser cette autre question : qu’est-ce que la pauvreté ?
La pauvreté est définie comme l’état d’une personne qui manque
de ressources pour mener une vie décente, celle-ci étant un standard
qui dépend de la situation économique de chaque pays. Omniprésente
dans toutes les sociétés, son acuité varie selon les contextes économique,
socioculturel et politique du pays considéré. Lorsqu’elle est modérée, il n’est
point besoin de politique spécifique pour la réduire ; en revanche, lorsque
son ampleur dépasse le seuil de tolérance, elle exige des solutions, comme
c’est le cas aujourd’hui en Afrique subsaharienne. Il faut alors des politiques
hardies pour endiguer son expansion. Dans les années 1960-1970, alors
qu’elle était modérée, sa réduction était envisagée à travers des politiques
interventionnistes promouvant la croissance économique, qui en avait la
faculté selon la théorie dominante.
Au cours des années 1980 à 2000, alors que les politiques d’ajustement
structurel ont eu pour effet de l’accentuer, des filets sociaux et des politiques
spécifiques dites de réduction de la pauvreté ont été adoptés pour contrer sa
progression. Mais la stratégie pour réduire la pauvreté doit tenir compte de
sa nature qui, conceptuellement, revêt deux formes atypiques : la pauvreté
relative et la pauvreté absolue. La différence entre ces deux notions réside
dans le type de seuil de pauvreté choisi : il peut être défini en termes
absolus (par exemple 1 dollar par jour) ou en termes relatifs c’est-à-dire
en comparaison avec un revenu moyen ou médian (par exemple 50 % du
revenu médian) (Englert, 2008). Le concept de pauvreté absolue implique
une définition de la pauvreté invariable en tout temps et en tout lieu.
Cependant, explique Englert (2008), la perception intuitive de la pauvreté
évolue dans le temps et en fonction du niveau de développement des
pays, car les besoins évoluent. La pauvreté relative semble plus appropriée
pour expliquer et comprendre le phénomène de pauvreté dans les pays
développés où tout le monde ou presque est au-dessus du seuil défini en
termes absolus ; la pauvreté absolue semble au contraire mieux cadrer avec
la situation des pays en développement où elle exprime un manque ou une
incapacité à saisir les opportunités.
Pour distinguer les pauvres des non-pauvres, les Nations Unies
ont tracé deux lignes de pauvreté, la première à 2 $ US et la seconde à
1,25 $ US par jour et par individu. En dessous de la première, l’individu
est considéré comme pauvre, et en dessous de la seconde, extrêmement
pauvre. Estimés en référence à la théorie de parité du pouvoir d’achat,
ces seuils permettent de faire des comparaisons internationales ; mais le
plus important est qu’ils mettent en évidence l’importance du revenu et
138 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Analyse des interactions entre croissance économique, transformation structurelle et pauvreté
donc de la croissance économique dans l’appréciation des conditions de
vie des ménages. Cette mesure est inspirée par le courant de pensée libéral
pour lequel il n’est pas nécessaire de planifier l’élimination de la pauvreté
dans une société ; pour peu que les individus soient libres et souverains de
choisir, de décider et d’agir en poursuivant leurs intérêts égoïstes, la société
accédera automatiquement et spontanément à la prospérité, comme si elle
était guidée par une « main invisible ». La croissance résultant de cet ordre
naturel et spontané étant non seulement efficace mais aussi optimale au sens
de Pareto, on suppose que ses effets se répercuteront sur toutes les couches
de la population qui verraient leurs conditions de vie s’améliorer (Englert,
2008). Fosu (2011) (4) a estimé qu’en moyenne un point de pourcentage (4) Cité dans les
de croissance économique supplémentaire entraîne un recul approximatif Perspectives économiques de
l’Afrique, 2012.
de la pauvreté de 1,5 %. Partageant ce point de vue, de nombreux travaux
empiriques se sont inscrits dans ce même ordre de grandeur. En revanche,
de nombreuses autres analyses ont montré que, tant du point de vue
théorique que du point de vue empirique, une relation positive n’a rien de
systématique (Englert, 2008). On justifie au plan théorique cette relation
par le fait que l’accroissement du PIB, induit par la croissance, entraîne une
augmentation des parts – c’est-à-dire des revenus – revenant aux couches
sociales composant la population, ce qui en toute logique devrait avoir
comme incidence un recul de leur pauvreté. Cet automatisme jouera-t-il à
tous les coups ? On peut en douter pour deux raisons : la première est qu’il
est quasi improbable que dans un contexte où la pauvreté est relative – ce
qui est une forme spécifique d’inégalité – alors que cette dernière ne change
pas, que l’accroissement du PIB ait une incidence sur les écarts de revenus
et donc sur la pauvreté ; la seconde est qu’il n’y a pratiquement pas au sein
des économies de lien systématique entre le niveau du PIB et la capacité
de redistribution des revenus pour que l’augmentation de l’un entraîne
automatiquement l’augmentation de l’autre.
Englert (2008) pense que l’effet théorique de la croissance sur la pauvreté
relative dépend du facteur qui tire la croissance. Si c’est la productivité,
l’écart entre les riches et les pauvres ne changera pas. Par contre, si c’est
le taux d’emploi, la pauvreté relative diminuera sous l’effet conjugué de la
baisse du nombre des pauvres consécutivement aux nouveaux emplois créés
et aux revenus distribués et de l’accroissement de l’assiette de l’impôt, ce qui
en augmentant les recettes fiscales donne à l’Etat les moyens de redistribuer
les ressources en faveur des pauvres.
Au niveau empirique, l’étude du cas des pays développés a montré qu’il
n’existe pas de relation stable entre PIB par tête et pauvreté relative (Englert,
2008). En revanche, le mouvement et les niveaux des taux de pauvreté ainsi
que les taux d’inégalité dépendent étroitement du type de croissance, des
facteurs sociopolitiques et du contexte institutionnel. L’auteur étaye son
analyse par les constats suivants : le premier est le renversement après les
années 80 de la tendance à la baisse des inégalités et de la pauvreté relative
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 139
Mamane Tarno
enregistrée après la Seconde Guerre mondiale. En effet, les inégalités et la
pauvreté relative ont augmenté à partir de cette période, alors que le PIB
par tête n’a globalement pas cessé de croître. Cet accroissement indique que,
du moins à partir d’un certain niveau de développement, la croissance n’est
pas un moteur de développement social. Cette évolution s’explique par le
déclin de l’idéologie keynésienne (période fordiste) et la montée en force de
l’idéologie néoclassique (période post-fordiste), entraînant dans son sillage la
diminution du rôle de l’Etat et une plus grande flexibilité des marchés. Le
deuxième constat concerne les niveaux de PIB par tête des pays développés et
leur niveau de pauvreté et d’inégalité. En confrontant les deux, on constate
que les pays les plus riches économiquement ne sont pas spécialement « les
moins pauvres ». En cela, les Etats-Unis sont un bel exemple : ayant l’un des
PIB par tête les plus élevés du monde, ils ont cependant la pauvreté relative
la plus sévère. De plus, l’existence de groupes de pays avec des niveaux
d’inégalité et de pauvreté similaires confirme que ce sont les institutions et
les choix politiques (niveau de protection sociale élevé, négociations salariales
« coordonnées ») et non le PIB par tête qui semblent être déterminants pour
les niveaux de pauvreté relatives et d’inégalités. Enfin, le troisième constat
porte sur l’analyse statistique approfondie. Celle-ci montre que la pauvreté
et les inégalités de revenu ne sont pas du tout corrélées avec le PIB par
tête mais diminuent avec l’importance des dépenses sociales et des taux de
syndicalisation dans le pays (Englert, 2008). Ces constats montrent que l’on
ne peut se limiter au PIB par tête pour juger des performances d’un pays,
celui-ci étant une mesure de l’activité économique et non pas un indicateur
de bien-être social.
Lorsque l’on se place dans le contexte des pays en développement, cette
analyse aboutit à des conclusions différentes, car la notion de pauvreté relative
est ici moins pertinente que celle de la pauvreté absolue. Dans bien des cas,
notamment pour les populations vulnérables, le manque ou l’insuffisance du
revenu sont le principal obstacle à la satisfaction des besoins fondamentaux
(éducation, santé, eau potable, électricité, etc.). N’étant pas le seul, la prise
en compte des autres facteurs conduit à considérer la pauvreté des capacités
comme plus pertinente que la pauvreté des conditions de vie. Englobant des
aspects plus qualitatifs de la vie (sociaux, politiques et culturels), elle prend
une dimension plurielle et complexe qui donne raison à Sen (2003) pour qui
la pauvreté est une privation des capacités de base, une entrave à l’expansion
des libertés qui permettent le développement. En présence d’une telle forme
de pauvreté, l’efficacité de la croissance économique devient hypothétique,
car en plus de l’action sur les variables économiques, pour escompter un
recul significatif de la pauvreté, il faut agir simultanément sur les variables
politiques, sociales et culturelles.
140 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Analyse des interactions entre croissance économique, transformation structurelle et pauvreté
3. Quelle relation entre croissance économique et
transformation structurelle ?
Les différentes définitions de la transformation structurelle relèvent toutes
d’une même école de pensée économique. Fondamentalement, deux écoles
de pensée dominent l’économie de la croissance. Plongeant ses racines dans
l’économie du développement, la première est fondée sur l’approche dualiste
formalisée pour la première fois par Lewis (1954) et par Ranis et Fei (1961).
La seconde tire ses fondements de la macro-économie et s’inspire du modèle
néoclassique de croissance de Solow (1956). Alors que l’approche dualiste
postule une distinction nette entre secteur traditionnel et secteur moderne,
en l’occurrence entre l’agriculture et l’industrie, s’inspirant du modèle de
Solow l’approche macroéconomique admet au contraire que ces activités sont
suffisamment similaires pour être agrégées en un seul secteur représentatif
(Rodrik, 2013). L’approche dualiste est construite sur l’hypothèse
d’hétérogénéité structurelle, considérant que la rationalité économique qui
gouverne le secteur traditionnel n’est pas celle qui régit le fonctionnement
du secteur moderne. Ce dernier est le lieu privilégié de l’accumulation,
de l’innovation et de la productivité, alors que le secteur traditionnel se
distingue par le retard et la stagnation du progrès technique. Dans un tel
contexte dualiste, la croissance de l’économie dépend du taux de transfert
des ressources – principalement la main-d’œuvre – du secteur traditionnel
vers le secteur moderne. Dans une approche néoclassique, la croissance
dépend plutôt des incitations des agents à épargner, de l’accumulation du
capital physique et humain et des innovations, notamment de l’invention de
nouveaux produits et procédés de fabrication (Grossman et Helpman, 1991 ;
Aghion and Howitt, 1992). Bien que différentes, les perspectives offertes
à l’économie de la croissance par ces approches sont complémentaires
(Rodrik, 2013) : le modèle néoclassique semble plus efficace pour expliquer
le processus de croissance au sein du secteur moderne, tandis que le modèle
dualiste est plus performant pour élucider les variables de flux et les relations
intersectorielles décisives pour comprendre et maîtriser une économie
traditionnelle. Chaque modèle est donc en mesure de fournir une explication
particulière des raisons qui font que dans les pays en développement la
croissance est faible et volatile. Dans un univers dualiste, la croissance
s’obtient lorsqu’il y a un transfert de la main-d’œuvre traditionnelle du
secteur agricole vers l’industrie moderne, où la productivité est plus élevée.
Dans un univers néoclassique, elle est d’autant plus forte que les niveaux du
capital physique et humain sont élevés, ce qui est loin d’être le cas des pays
pauvres où pourtant ces facteurs ont des rendements plus élevés. D’après la
théorie néoclassique, les pays pauvres ne sont pas condamnés à demeurer
toujours pauvres. En vertu du principe de la convergence, ils rejoindront un
jour le peloton de tête (Rodrik, 2013). Si cela ne se réalise pas, c’est qu’il y a
des obstacles qui l’en empêchent.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 141
Mamane Tarno
L’interaction des modèles dualiste et néoclassique soulève deux principaux
défis au développement : le premier est relatif à la « transformation
structurelle », la question étant de savoir comment garantir un flux de
ressources aux activités économiques modernes de manière à accroître
sans cesse le niveau de productivité de l’économie ; le second concerne
les « fondamentaux » et s’interroge sur les compétences à accumuler et
les capacités institutionnelles à développer pour que la croissance de la
productivité soit soutenue, non pas seulement dans quelques secteurs
industriels modernes, mais aussi dans une large gamme de services et d’autres
activités non échangeables. Au-delà de ces défis, il y a lieu de s’interroger
sur la qualité des institutions et sur le niveau du capital humain, ce dernier
étant la locomotive de la croissance à long terme (Acemoglu, Robinson et
Johnson, 2001, versus Glaeser et al., 2004). Ce problème est interne aux
« fondamentaux » objecte Rodrik (2013). Le plus important à étudier est
la relation entre les « fondamentaux » et le processus de « transformation
structurelle ».
4. La transformation structurelle est-elle un remède contre
la pauvreté plus efficace que la croissance ?
L’objet de ce point est de montrer que dans les pays en développement
la transformation structurelle a autant sinon plus d’effets positifs et
immédiats sur la pauvreté que la croissance économique. D’après les théories
évoquées ci-dessus, la transformation structurelle se rattache à l’approche
dualiste fondée sur l’hypothèse d’hétérogénéité structurelle et la croissance
économique à l’approche néoclassique reposant au contraire sur le postulat
d’homogénéité structurelle. Même si, comme l’a soutenu Rodrik (2013), on
ne doit pas opposer ces théories, force est de reconnaître qu’elles n’ont pas
le même domaine d’application. Quel est alors le réalisme de l’hypothèse
d’homogénéité dans le contexte des pays où les activités économiques sont
pour l’essentiel primaires, les secteurs cloisonnés entretenant peu de relations
entre eux ? Signe manifeste d’une hétérogénéité, ces caractéristiques ne sont
pas compatibles avec l’hypothèse d’homogénéité. Ce dualisme prévaut aussi
au niveau de la société qui dans son fonctionnement réel reproduit le même
bicéphalisme économique : on a, d’un côté une société traditionnelle dont
les structures politiques, sociales et idéologiques sont sur la défensive avec les
assauts de la mondialisation et, de l’autre, une société moderne, urbaine, très
dynamique, les structures étant inspirées de l’Occident et qui apparaissent
comme une greffe sur le corps social.
Il est évident que, partant de l’analyse des fondamentaux et de
l’hétérogénéité structurelle, l’hypothèse qui rend le mieux compte de la
réalité des pays en développement est l’approche dualiste. Prenant appui sur
cette dernière, la transformation structurelle présente de réels atouts pour
142 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
Analyse des interactions entre croissance économique, transformation structurelle et pauvreté
réduire la pauvreté. Ces atouts résident dans sa définition et ses propriétés. La
plus évidente est que dans un pays où prévaut un bicéphalisme économique,
la croissance et la pauvreté peuvent augmenter simultanément, ce qui est
déjà un signe d’inefficacité de la croissance. En outre, l’économie étant
hétérogène, la croissance est nécessairement tirée par un secteur qui, étant
isolé, confinera en son sein ses effets qui ne profiteront pas aux autres. C’est
bien ce qui se passe dans certains pays en développement riches en ressources
naturelles ; bénéficiant des investissements directs étrangers, le secteur des
mines se développe en isolement ; il est même susceptible, à travers le biais
du syndrome hollandais, d’entraver le développement des autres secteurs. Les
conséquences d’une croissance esseulée ne s’arrêtent pas là : elles modifient
à la hausse les indicateurs globaux tels que la productivité globale moyenne,
les revenus moyens, etc., laissant croire que la situation s’améliore alors que
la réalité est tout autre.
Mais ce cas de figure est improbable dans le contexte d’une économie
en transformation structurelle. Du fait même de sa définition, elle est aux
antipodes de la pauvreté, parce que le transfert de la main-d’œuvre des
secteurs à faible productivité vers ceux à forte productivité ne peut se faire que
si la productivité s’accroît. Il faut bien que la productivité dans les secteurs
de départ s’élève pour que certains travailleurs soient jugés improductifs et
donc contraints de partir. Or, l’élévation de la productivité s’accompagne
de la hausse des revenus, des qualifications, des investissements et d’une
utilisation plus intense dans tous les compartiments de l’économie des
technologies innovantes, toutes choses de nature à faire reculer la pauvreté.
Du fait de l’introduction des innovations technologiques, qui apparaissent
en « grappes », des emplois seront perdus dans les secteurs bénéficiaires,
mais cette perte sera plus que compensée par la création de nouveaux
emplois, la prospérité issue de ces investissements transformant radicalement
l’environnement général qui devient propice aux affaires. Cela se traduira par
des besoins plus nombreux et des incitations plus intenses et plus élevées du
côté de l’offre pour les satisfaire. Les secteurs en amont et en aval des secteurs
innovants bénéficieront à leur tour des investissements, ce qui relèvera le
niveau des revenus, de la demande et de la productivité. Ainsi, les travailleurs
déflatés et contraints de changer de secteur ou de métier seront employés
dans les secteurs « entraînés », le rapport de force les obligeant d’accepter une
rémunération modique pour un travail plus ardu. Etant une prime, ce gain
de productivité maintiendra et renforcera l’incitation à investir, condition
plus probante pour faire reculer la pauvreté.
Une raison supplémentaire de penser que la transformation structurelle
aura plus d’effet sur la pauvreté que la croissance réside dans ses propriétés.
L’une des plus marquantes est l’intensité dans l’utilisation des compétences,
des technologies et des capitaux. Plus ces ressources sont intensément
utilisées, plus les bases de l’économie s’élargissent, plus ses capacités de
production et d’échanges s’accroissent, plus l’élasticité-revenu de la demande
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 143
Mamane Tarno
et les rendements d’échelle s’améliorent. Dans une telle dynamique,
l’économie engendre elle-même les progrès techniques, les compétences et
les capitaux nécessaires à sa poursuite indéfinie. Se diversifiant, l’économie
devient désormais davantage capable de produire une gamme élargie de
produits finals et intermédiaires et de dégager de nouvelles « niches » de
croissance et d’opportunités (d’investissements, de profits, d’emplois, de
revenus, de consommation, etc.), mettant ainsi en place un cercle vertueux
où les emplois deviennent plus nombreux, plus qualifiés, mieux rémunérés
et plus stables. C’est à ces enchaînements que fait allusion la BAD (2013)
quand elle définit la transformation structurelle comme un processus
économique débouchant sur la diversification et l’accroissement des sources
de croissance et des opportunités (plus d’occasions pour capturer des revenus
additionnels). Ce sont également ces retombées en termes d’emploi et cette
faculté de la transformation structurelle à induire une croissance inclusive
qui ont motivé l’OCDE (2013) à plaider en faveur des politiques favorables
à la transformation structurelle.
5. Conclusion et perspectives
L’objet de cet article est d’examiner les relations croisées entre croissance
économique, transformation structurelle et pauvreté. Il s’agit en fait, face
à l’impuissance de la croissance à inverser la courbe de pauvreté, de voir si
la transformation structurelle réussira ce tour de force. L’analyse a montré
qu’elle a un avantage comparatif de taille sur la croissance. Reposant sur
l’hypothèse d’hétérogénéité structurelle, elle-même découlant de l’approche
dualiste, elle est un cadre adéquat, non seulement pour expliquer le
comportement d’une économie traditionnelle, mais aussi pour agir sur elle
et la transformer. Par ailleurs, dotées de structures politiques, sociales et
idéologiques faibles, les économies des pays en développement se prêtent bien
à une politique de réduction de la pauvreté s’appuyant sur la transformation
structurelle, impulsée par l’innovation, la recherche-développement et l’esprit
entrepreneurial. Si la pauvreté s’est répandue en Afrique subsaharienne,
c’est bien parce qu’elle a failli en matière de transformation structurelle.
Comment cela a-t-il été possible ? La stagnation de la productivité agricole
n’est-elle pas une des principales pistes à explorer ?
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Analyse des interactions entre croissance économique, transformation structurelle et pauvreté
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146 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
La présence bancaire marocaine
en Afrique
Evaluation et perspectives
Résumé Marouane Hatim
En une décennie, les banques de détail marocaines ont développé Université de Perpignan
Via Domitia, France
considérablement leurs activités sur le continent. L’Afrique représente un (marouane79@[Link])
marché potentiel de plus de 400 millions de clients, soit une source de
rentabilité supplémentaire à exploiter. Cet investissement, arrivant dans un
contexte de maturité du système bancaire local, se veut opportuniste pour
l’industrie bancaire mais incorpore également différents risques.
L’objet de cet article est, après avoir examiné l’évolution des déterminants
de l’implantation des banques à l’étranger, d’analyser l’installation des
banques marocaines sur le continent africain. Si l’activité bancaire africaine
des groupes bancaires marocains représente aujourd’hui 13 % du produit
net bancaire global du secteur, elle est appelée à se développer, mais
cela n’interviendra pas sans prise en compte des risques induits. Enfin,
l’investissement bancaire marocain en Afrique ne peut s’inscrire dans
l’efficacité et la durabilité s’il n’est pas intégré à une politique de commerce
extérieur ouverte à tous les secteurs économiques.
Abstract
In a decade, Moroccan retail banks have significantly expanded their
operations on the continent. Africa represents a potential market of more than
400 million customers, which is a source of additional profitability to exploit.
This investment comes in a context of maturity of the local banking system, is
also opportunistic for the banking industry but also incorporates different risks.
The purpose of this article is, after examining the evolution of the determinants
of the establishment of banks abroad, to analyze the installation of Moroccan
banks on the African continent. If the African banking activity of the Moroccan
banking groups today represents 13% of the global net banking income of
the sector, it is bound to develop but that will not intervene without taking
into account the induced risks. Finally, Moroccan banking investment in Africa
can not be in line with efficiency and sustainability if it is not integrated into a
foreign trade policy open to all economic sectors.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 147
Marouane Hatim
L’intérêt de l’attractivité d’un pays pour les capitaux étrangers est
depuis la fin des années 80 un impératif des politiques économiques dans
plusieurs régions du monde. Au Maroc, les différentes réformes économiques
menées depuis cette période ont mené à l’émergence d’un secteur privé
plus compétitif et dynamique. Ainsi, le Programme d’ajustement structurel
(PAS), par les différentes mutations opérées sur l’économie, a conduit à
un environnement d’ouverture au plan mondial avec une maîtrise des
fondamentaux macro-économiques, mais il a aussi impliqué une ouverture
du Maroc à l’investissement international. Au-delà de l’impact sur les
indicateurs macro-économiques (réduction du déficit budgétaire, baisse de
la pression fiscale, balance commerciale…), le système bancaire et financier
a été concerné à travers une série de réformes profondes : renforcement
des assises financières, adoption des normes internationales de couverture,
revue du cadre réglementaire, refonte de la politique monétaire et des règles
du marché financier. Ces réformes ont permis de considérer aujourd’hui le
système bancaire comme une locomotive du secteur privé marocain et le
leader régional dans son secteur d’activité.
1. Aperçu théorique des déterminants de l’investissement
bancaire à l’étranger
Il a été suggéré dans l’explication du phénomène de l’investissement
direct bancaire à l’étranger de s’inspirer de l’application des théories de
l’investissement direct étranger industriel. En effet, les travaux développés
durant les années 1970-1980 (Aliber, 1984 ; Gray 1981 ; Grubel 1977)
ont pu mettre en avant plusieurs déterminants : coût de production,
réglementation bancaire, accompagnement d’entreprises du pays d’origine.
Ainsi, Fieleke (1977) et Goldberg (1981) estiment, en étudiant le cas
américain, que les banques cherchent à accompagner les entreprises de leur
pays d’origine sur le marché mondial en se rapprochant d’elles à l’étranger.
Goldberg et Saunders (1981) évoquent également que le développement
des échanges commerciaux créent des besoins financiers et bancaires chez
ces entreprises nécessitant des services bancaires adaptés. C’est aussi le
développement de ces derniers et l’expérience sur le marché international qui
favoriseront le développement des banques à l’étranger.
La taille du secteur constitue également un facteur déterminant selon
Grosse et Goldberg (1991), confirmé par Marashdeh (1993). Selon eux, on
s’implante à l’étranger à la recherche d’un marché bancaire de petite taille.
(1) La Banque mondiale
Il semble important de noter que l’ensemble des travaux cités ont été
classe le développement menés parallèlement à la quatrième période de mondialisation soulignée
de la mondialisation en 2007 par la Banque mondiale (1). Ce phénomène, développé durant les
en quatre périodes :
années 80 et accéléré par la globalisation financière durant les années 90, a
1870-1914, 1914-1945,
1945-1980, 1980 jusqu’à contribué à un développement des transactions financières sous la pression
présent). croissante de l’intégration des marchés des biens et services. Ce processus
148 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
La présence bancaire marocaine en Afrique : évaluation et perspectives
a en effet nourri plusieurs formes d’interaction entre différentes économies
(commerce extérieur, investissement direct étranger, convergence des
politiques économiques régionales, croissement des opérations financières…).
Mais il a été aussi à l’origine d’une transformation profonde des systèmes
financiers dans le monde (privatisation des banques, décloisonnement des
activités, indépendance des banques centrales…) amenant à l’émergence
d’une activité transfrontalière de l’industrie bancaire.
Des travaux plus récents ont montré que d’autres paramètres
conditionnent la décision de l’implantation bancaire à l’étranger.
Bassouamina (1999) intègre dans son modèle étudiant la présence de
banques étrangères sur le marché français :
– Le niveau de développement du système financier influence le choix
de l’internationalisation. Il implique la conquête du marché à plus forte
rentabilité. Le savoir-faire développé dans un pays d’origine pourra être
exploité dans le pays-cible pour générer de la valeur ajoutée.
– La proximité géographique, bien qu’étudiée auparavant par Ursacki
et Vertinsky (1992) sur les liens entre les marchés japonais et coréen, joue
aussi un rôle déterminant et favorable dans la mesure où plus la distance est
courte, plus la banque étrangère ouvrira de succursales dans le pays-cible.
– L’accès à de nouveaux marchés en croissance permet lui aussi
d’expliquer ce choix de la présence à l’étranger dans le but de stimuler
la rentabilité. Dans ce même sens, l’intégration de centres financiers
internationaux peut motiver également cette décision.
A partir du lot significatif de recherches et d’études recensées sur
l’investissement bancaire à l’étranger, nous avons recensé un ensemble
de facteurs présentés comme critères potentiels de décision. Ces facteurs
d’influence pour l’internationalisation des banques sont relativement
hétérogènes. Les motifs déterminants sont assez nombreux et variés. Il nous
semble assez pertinent de les classer en fonction de leur source d’influence
mais aussi de les synthétiser dans le graphique 1 afin de tracer l’évolution des
critères d’influence dans le temps. Ainsi, il est remarqué que progressivement
les choix d’une banque d’investir à l’étranger dépendent de plus en plus
de facteurs exogènes à cette banque. La décision d’installation dans un
pays est influencée aujourd’hui essentiellement par des facteurs propres à
l’environnement de ce pays, permettant à la banque de capter davantage de
rentabilité.
Ainsi, la translation de la dynamique de croissance vers les pays du Sud,
notamment d’Afrique, les changements dans la gouvernance et le boom
démographique font de cette zone une destination attractive en matière
d’investissement direct mais surtout d’industrie financière. Tel qu’illustré
dans le graphique 1, le continent africain affiche des taux de croissance plus
prometteurs que partout ailleurs dans le monde (à part l’Asie).
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 149
Marouane Hatim
Graphique 1
Synthèse des facteurs de décision pour l’investissement bancaire à l’étranger
Développement des échanges
commerciaux EX Développement économique EX
Goldbez - Saunders Réglementation EX
Taille du secteur EX Risque pays EX
Accompagnement Marashdeh Cerutti
des entreprises IN
Pieleke - Goldbez Taille de la banque IN
Différence culturelle EX
Blandon
Fiscalité EX
Bain
Coût de production IN Niveau de développement du
Réglementation EX Risque pays EX
système financier EX
Accompagnement des Diantonio
Proximité géographique EX
entreprises IN Accès aux marchés à croissance IN
Aliber - Gray - Gribel Bassouamina Bilan de la banque IN
Coussergues
1970 1980 1990 2000 2010
IN : Facteur interne
EX : Facteur externe
Source : Synthèse de l’auteur.
Graphique 2
Croissance du PIB par zone
En %
12
10
0
Economies avancées
-2 CEI
Asie émergente
-4 Amérique latine
-6 Afrique du Nord et Moyen-Orient
Afirique subsaharienne
-8
2000 2002 2004 2006 2008 2010 2012 2014 2016
Source : Revue de l’OFCE, n° 144, 2015/8.
Depuis le début des années 2000, la globalisation des économies et la
normalisation des réglementations ont également orienté l’attractivité des
investissements bancaires vers ces zones économiques à fort potentiel. Par
ailleurs, l’avènement de la crise financière en 2008 a impacté le mouvement
des investissements à l’étranger dans la mesure où l’exposition au risque
en a modifié les conditions. En conséquence, le relèvement des exigences
réglementaires (la revue des normes Bale III, règles de conformité) a conduit
150 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
La présence bancaire marocaine en Afrique : évaluation et perspectives
certaines banques occidentales à se désengager de pays émergents pour rebâtir
de nouvelles stratégies et de nouveaux modèles de développement (2). Cette (2) En 2008, les deux
situation peut paraître paradoxale devant la trajectoire des investissements groupes Crédit agricole
S.A. et Attijariwafa
bancaires à l’étranger ; néanmoins, elle permet aussi d’illustrer que les Bank avaient annoncé
capitaux ne proviennent pas seulement des pays du Nord et confirme la signature d’un accord
que l’investissement direct à l’étranger peut être l’émanation d’une portant sur ; l’acquisition
par ce dernier de la
stratégie industrielle de banques de pays émergents. Plus agiles et proches participation de Crédit
culturellement, ces dernières vont élaborer des modèles de développement Agricole S.A. dans son
innovants et conçus autour de partenariats Sud-Sud. réseau de banques de détail
en Afrique : Crédit du
Congo (81 % du capital),
Société ivoirienne de
2. Implantation des banques marocaines en Afrique : banque (51 % du capital),
contexte et état des lieux Société camerounaise de
banque (65 % du capital),
Union gabonaise de
Aujourd’hui, l’Afrique est devenue une destination de choix en matière banque (59 % du capital)
d’investissement direct marocain à l’étranger. En effet, selon la Banque et Crédit du Sénégal
mondiale, l’Afrique est l’une des régions du monde dont la croissance (95 % du capital), pour
un montant global de
est la plus rapide. Cette dynamique de croissance ne cesse d’attirer des 250 millions d’euros.
investissements de diverses origines. Les entreprises marocaines, profitant
des relations politiques établies entre le Maroc et les pays de la région,
s’intéressent davantage à ces marchés. Ainsi, de grands groupes marocains,
présents dans divers secteurs tels que la finance, les télécommunications,
l’immobilier et l’industrie, se sont installés depuis le début des années 2000
en Afrique subsaharienne. L’urbanisation croissante de la population africaine,
notamment en Afrique de l’Ouest, représente un marché-cible pour les
entreprises des secteurs du BTP et de l’immobilier mais surtout un potentiel
significatif pour le développement des réseaux bancaires. Ce développement
dans la durée est en mesure de permettre en principe l’émergence d’une classe
sociale à revenu intermédiaire devant être captée par les banques.
En 2015, 40 % des investissements directs marocains à l’étranger
sont réalisés en Afrique subsaharienne (tableau n° 1). Ces investissements
concernent essentiellement l’Afrique de l’Ouest qui s’accapare en moyenne
65 % des investissements durant la période 2011-2015.
Il faut noter que ces investissements ont donné lieu à la création d’un
environnement favorable à l’investissement :
• Plusieurs accords bilatéraux ont été signés avec les pays de l’Afrique
subsaharienne en vue de la protection et de la promotion des investissements
et de la non double imposition (Côte-d’Ivoire 2006, Gabon 1999, Sénégal
2005).
• La revue du cadre réglementaire marocain en matière d’investissement
a été riche et a permis :
– la libéralisation, en 2007, de l’investissement à l’étranger dans la limite
de 30 millions de dirhams par an pour les personnes morales ayant au moins
trois années d’activités ;
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 151
Marouane Hatim
– le relèvement, en 2010, du plafond du montant transférable au titre
des investissements à l’étranger : 100 millions de dirhams pour l’Afrique et
(3) DEPF/Maroc (2015) : 50 millions de dirhams pour les autres continents ;
« Relation Maroc-Afrique :
l’ambition d’une nouvelle – la création d’un fonds de 200 millions de dirhams pour renforcer la
frontière ». présence des opérateurs privés marocains sur le marché africain (3).
Tableau 1
Investissements directs marocains en Afrique subsaharienne, 2008-2015
(en millions de dirhams)
2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015
1. Investissement directs marocains à l'étranger 4 236 3839 5016 1710 3532 3019 3958 7361
2. Investissement directs marocains en Afrique 2330 3046 4625 912 1727 2050 1413 3030
Part (%) 2/1 55,0 79,3 92,2 53,4 48,9 67,9 35,7 41,2
3. Investissements directs marocains en Afrique
2181 2795 4424 788 1611 1517 1185 2946
subsaharienne
Part (%) 3/2 93,6 91,7 95,7 86,4 93,3 74,0 83,9 97,2
Source : Données 2017, Office des changes.
Le Maroc investit essentiellement en Afrique dans le secteur bancaire :
de 43,7 % en 2015, cette part passe à 53 % sur la période 2008-2015.
La domination du secteur bancaire reste similaire pour l’Afrique et pour
l’Afrique subsaharienne, qui a absorbé l’essentiel des flux adressés vers le
continent sur la même période. Le secteur bancaire occupe la première
position du total des investissements directs en Afrique au cours des cinq
dernières années. Cette prépondérance a été forte durant toute la période
2010-2015, avant que l’investissement ne commence à concerner d’autres
régions d’Afrique (notamment l’Afrique de l’Est), mais de façon moins
prononcée.
Tableau 2
Part du secteur bancaire dans l’investissement direct marocain
en Afrique de l’Ouest
2011 2012 2013 2014 2015
Part en % 68 % 61 % 61 % 51 % 40 %
Source : Données ODC 2017, synthèse de l’auteur.
Des études récentes ont estimé que ces investissements n’ont pas un
impact direct sur la croissance économique au Maroc en raison du niveau
encore faible des échanges commerciaux bilatéraux. En revanche, ils ont
un impact sur le PIB par tête dans les pays-cibles (Afrique subsaharienne)
en raison de l’importance de la valeur ajoutée créée et de la dynamique du
développement de la classe moyenne.
152 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
La présence bancaire marocaine en Afrique : évaluation et perspectives
Le secteur bancaire s’est imposé comme un poids lourd en Afrique avec
une présence directe dans une vingtaine de pays, après quelques actions très
isolées au cours des années 90. Cette stratégie d’implantation s’est déployée
simultanément au franchissement d’un cap de développement du marché
bancaire marocain. En effet, ce système bancaire affiche depuis le début des
années 2000 des indicateurs fondamentaux plus solides et plus résilients.
Tableau 3
Indicateurs du système bancaire marocain
Taux de bancarisation 71 %
Réseau bancaire 6309 guichets, soit 1 guichet pour 5 380 habitants
M3/PIB 124 %
Crédit bancaire/PIB 84 %
Nombre de banques 19
Parts de marché des 3 plus grandes 66,5 % dépôt
banques 68 % en crédit
66 % du total bilan du secteur
ROE1 11,2 (8,6 en 2015)
Parts des activités de marché dans 18 %
le PNB
Taux de créances en souffrance 7%
Source : Données 2016, Groupement professionnel des banques du Maroc, synthèse de l’auteur.
Le développement considérable du marché bancaire marocain a
également conduit à l’installation d’un contexte concurrentiel qui a
joué un rôle catalyseur qui s’est traduit par un écrasement des marges
bénéficiaires des banques et la recherche d’une croissance exogène. Dans
ce sens, l’étroitesse du marché marocain, qui a connu peu d’opérations
de fusions et acquisitions (4) depuis le début des années 2000, a favorisé (4) L’année 2004 a vu la
fusion de deux banques :
l’internationalisation des groupes bancaires marocains pour la recherche de BCM et Wafabank.
nouveaux relais de croissance. Les privatisations bancaires opérées sur les
marchés africains, notamment subsahariens, ont contribué à ce phénomène.
Par ailleurs, l’internationalisation des opérateurs économiques marocains
a influencé leur stratégie bancaire dans la mesure où en confiant leurs flux
financiers à des banques étrangères, les banques marocaines risquaient une
fuite potentielle de croissance.
L’internationalisation des banques marocaines, opérée par les trois groupes
bancaires à actionnariat majoritairement marocain, s’est concrétisée durant la
décennie 2000-2010 par le modèle d’acquisition de structures existantes.
Ce schéma a permis l’émergence aujourd’hui d’un projet d’intégration
économique régionale (fort de cette présence bancaire, le Maroc a demandé
(5) Communauté
l’adhésion à la CEDEAO (5) : il a obtenu un accord de principe en juin économique des Etats de
2017), créateur de valeur ajoutée et générateur de croissance. l’Afrique de l’Ouest.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 153
Marouane Hatim
Tableau 4
Part de l’Afrique dans l’activité bancaire
des trois premiers groupes marocains
RNPG consolidé Poids PNB consolidé Part Afrique
Banque ROE 2016
en MMAD en % en MMAD en %
Attijariwafa Bank 2,63 27 % 10,5 30 % 11,7 %
BMCE BOA 1,29 34 % 6,69 42 % 11,2 %
GBP ND 10 % 8,22 14 % 9,2 %
Source : Synthèse bilans 2016, l’auteur.
C’est ainsi que la structure de l’activité des trois principaux groupes
(6) Attijariwafa Bank, bancaires marocains (6) a été modifiée. L’Afrique participe à hauteur de
BMCE Bank of Africa, 28 % dans la constitution de leur PNB global grâce à ces filiales qui ont aussi
Groupe Banque Populaire.
su tirer profit de la croissance enregistrée dans leurs zones, notamment en
Afrique de l’Ouest et de l’Est. La réussite de cette conquête est confirmée par
(7) Union économique et les parts de marché gagnées sur la zone UEMOA (7). Le poids des banques
monétaire ouest-africaine. marocaines est aujourd’hui assez important face à leurs concurrents directs,
soit des banques historiques originaires de la zone, soit surtout des groupes
internationaux qui s’intéressent davantage à l’Afrique en tant que zone à haut
potentiel de croissance.
Tableau 5
Le poids des banques marocaines
au sein de l’UEMOA
Poids en %
Part des actifs 31,4 %
Part du résultat net 39,1 %
Part du marché (total du bilan) 29,1 %
Source : Rapport annuel 2014 de la Commission bancaire de l’UEMOA.
Le renforcement en Afrique des groupes bancaires marocains constitue
aujourd’hui avec leurs filiales un véritable relais de croissance face à un
environnement plus complexe sur le marché domestique. En effet, les
banques marocaines agissent depuis le début des années 2000 dans un
marché domestique marqué par :
– la saturation du marché local impliquant un gel des parts de marché
qui n’ont pas connu d’évolution significative depuis plus d’une décennie ;
– la baisse des taux d’intérêt, le tassement de l’activité de crédit sur le
marché domestique (progression de 1 % en 2017, contre 2,7 % en 2016 et
0,5 % en 2015) ;
– la hausse du coût du risque (15 % du produit net bancaire en 2015
pour les trois principales banques présentes en Afrique) ;
154 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
La présence bancaire marocaine en Afrique : évaluation et perspectives
– une évolution plus contraignante du cadre réglementaire (application
en 2018 des normes IFRS 9 (8) pouvant engendrer un niveau de (8) IFRS 9, la nouvelle
norme de comptabilisation
provisionnement supplémentaire) ;
des instruments financiers
– des coefficients d’exploitation élevés (une moyenne de 51 % en 2016 est d’application
pour les trois premiers groupes bancaires). obligatoire à compter
du 1er janvier 2018.
Le déploiement des activités dans les pays d’implantation est basé sur le Instaurée par International
modèle de la banque universelle, mis en place sur le marché marocain. Les Accounting Standards
synergies des filiales bancaires représentent alors un levier stratégique pour les Board (IASB), elle modifie
en profondeur les règles
banques marocaines en vue de la création immédiate de valeur et d’un gain du classement et de
de productivité (exemple : l’installation d’Attijariwafa Bank et de BMCE l’évaluation des actifs
financiers, ainsi que le
BOA en Afrique est accompagnée aujourd’hui par celle de leurs filiales modèle de dépréciation des
spécialisées localement : assurances, gestion d’actifs, leasing). actifs financiers. Elle aligne
également davantage la
comptabilité de couverture
3. Perspectives et vulnérabilité et la gestion des risques
des entreprises.
La forte et agressive extension africaine des banques marocaines observée
depuis une décennie peut être considérée aujourd’hui comme une réussite
de la mise en œuvre du plan stratégique d’internationalisation. Néanmoins,
le rythme et la qualité du développement peuvent remettre en cause la
résilience du système bancaire. En effet, cette expansion transfrontalière
doit faire face à plusieurs types de risques : risque souverain, risque macro-
économique, risque de crédit, risque de conformité, etc.
La carte d’implantation des banques fait ressortir la présence de certains
pays à tension. Les coups d’Etat ou putschs potentiels peuvent encore altérer
la viabilité des investissements réalisés ou à venir (cf. graphique 3). Toutefois,
l’implantation sur différentes zones constitue une diversification importante
lors d’une perte de vitesse sur une filiale.
Dans le même ordre d’dée, l’environnement des affaires constitue
un risque à affronter sur le continent. Les banques marocaines sont
majoritairement présentes dans les pays à faible indicateur en climat des
affaires (une seule banque est présente sur trois des dix premiers pays les
mieux classés selon Doing Business 2017 (9)). (9) Rapport Doing Business
D’un autre point de vue, il est important de noter le poids du risque 2017, Groupe Banque
mondiale.
monétaire. La majorité des économies africaines demeurent assez sensibles
au marché des matières premières. Les ressources agricoles, minières et
énergétiques pèsent en valeur pour plus de 60 % des exportations dans tous
les pays du continent africain et influence donc leurs monnaies. C’est le cas
du Nigéria et de la République démocratique du Congo (RDC) dont les
économies sont fortement dépendantes du dollar. En effet, la baisse des prix
des matières premières (pétrole notamment) réduit la marge de manœuvre
en matière de réserve de change. Cette situation impacte en premier lieu le
secteur bancaire et affecte sa rentabilité et la qualité de ses capitaux.
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 155
Marouane Hatim
Graphique 3
Cartographie des implantations africaines des banques marocaines
Source : Données extraites des rapports annuels 2016, l’auteur.
La convertibilité des monnaies devient ainsi un sujet sensible à surveiller
en permanence pour les banques marocaines, notamment au regard de
l’étendue des pays africains où elles s’implantent et le poids que représentent
les investissements africains dans leurs bilans. L’adhésion envisagée à moyen
terme du Maroc à la Communauté économique des Etats d’Afrique de
l’Ouest (CEDEAO) et l’adoption de la monnaie unique de la zone pourraient
contribuer à la maîtrise conditionnelle du risque de la convertibilité monétaire.
Bien que le continent africain ait enregistré une croissance de sa dynamique
durant les dernières années, il demeure que le risque de contrepartie est assez
significatif sur les implantations africaines des banques marocaines.
Ces stratégies d’internationalisation imposent pour la bonne maîtrise des
risques un entretien permanent du cadre réglementaire bancaire marocain.
156 Critique économique n° 37 • Printemps 2018
La présence bancaire marocaine en Afrique : évaluation et perspectives
La supervision bancaire devient un axe fondamental de l’action de Bank
Al Maghrib. Au-delà de l’évaluation de la stratégie et de la dimension comptable,
la tenue d’un contrôle permanent, la convergence des réglementations
bancaires des pays d’accueil et le respect des exigences croissantes des normes
de conformité (10) au niveau des filiales bancaires africaines constituent un (10) Exigence par Bank
niveau supplémentaire de pression sur le système bancaire marocain. Ainsi, la Al Maghrib pour les
banques mères marocaines
convergence des écarts réglementaires entre les banques marocaines et l’univers de disposer d’un dispositif
de leurs filiales impactera l’entrée en vigueur en 2018 des directives de Bâle 2 Lutte Anti Blanchiment
et Bâle 3 pour les banques de la zone UEMOA et s’accompagnera certainement au niveau du groupe et de
s’assurer de son application
d’un renforcement des fonds propres, situation impactant de façon significative par les filiales.
les structures financières des banques.
En définitive, réussir à asseoir un système financier efficace à dimension
régionale concrétise la stratégie voulue par le Maroc de devenir un hub
financier pour l’Afrique, nécessaire à son développement. La finance
bancaire est aujourd’hui plus qu’avant un vecteur économique important
dans la mesure où, par son rôle de financement de l’économie, l’apport
de croissance est plus visible et la valeur ajoutée plus facilement mesurable
(cf. tableaux 4 et 5).
Cette stratégie, comme indiqué précédemment, résulte d’une vision
globale à long terme, bâtie autour de prérequis fondamentaux pour
l’émergence d’un secteur bancaire régional. Stabilité politique, qualité
des infrastructures, cadre réglementaire en évolution, solidité du système
bancaire, diversité sectorielle constituent autant d’atouts permettant au
Maroc de se positionner en tant que centre financier sur le continent
africain. La libéralisation progressive des changes prévue et recommandée
par les institutions financières internationales (FMI), si elle est bien menée,
constitue une opportunité supplémentaire pour doper l’émergence du
système bancaire marocain.
Il faut rappeler également la présence d’une concurrence importante en
termes de stratégie financière régionale. L’Afrique du Sud est depuis longtemps
reconnue comme premier centre financier africain, positionnement dû à
l’émergence de son économie mais aussi à son influence sur de nombreuses
économies de l’Afrique australe et anglophone. L’ile Maurice fait valoir son
exposition africaine en tant que paradis fiscal pour améliorer son attractivité
économique et capter davantage de flux financiers à destination africaine. Le
Nigéria, considéré comme l’économie la plus riche (11), devrait œuvrer à la (11) Avec un PIB
consolidation de son positionnement dans l’Afrique de l’Ouest, notamment (en prix courants) de
519 milliards de US$
parce que son économie pèse plus de 72 % de l’ensemble des économies de en 2016, le Nigéria
l’Afrique de l’Ouest. constitue la première
Cependant, il reste que les efforts entrepris jusque-là pour le puissance économique
d’Afrique devant l’Afrique
développement global du système bancaire marocain doivent s’inscrire dans du Sud (données 2016,
la continuité pour atteindre des résultats durables. Banque africaine de
L’implantation africaine des banques devrait en premier lieu servir à développement).
un accompagnement efficace et durable des investissements marocains à
Critique économique n° 37 • Printemps 2018 157
Marouane Hatim
l’étranger. Malheureusement, depuis le début de l’internationalisation des
banques marocaines, les échanges commerciaux du Maroc avec l’Afrique
s’élèvent à peine à 3 % du total des flux du commerce extérieur en 2016.
En dehors des secteurs financier et télécommunications, les autres secteurs
d’activité ne représentaient que 13 % des échanges. La valorisation des
différents accords commerciaux et la promotion de partenariats économiques
entre le Maroc et ces différents pays africains permettraient de tirer un
meilleur profit de la présence des banques marocaines via une implication
plus prononcée des entreprises marocaines en investissements sur le
continent africain.
L’internationalisation bancaire et la valorisation de l’activité africaine des
banques induite ne doivent pas occulter l’effort considérable qui doit être
mené sur le marché domestique. La consolidation des acquis, la stabilité des
structures, l’inclusion financière et l’efficience du financement de l’économie
réelle constituent autant de défis que devrait relever le système bancaire
marocain.
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Critique économique n° 37 • Printemps 2018 159
Critique économique Critique économique
Rédaction
Revue trimestrielle Tél. : (212) (0) 661 22 72 21
E-mail : [Link]@[Link]
L’équipe Directeur Note aux auteurs
Noureddine El Aoufi Format
– Article : 40 à 60 000 signes (notes et bibliographie comprises).
Comité de rédaction – Notes de lecture : environ 3 000 signes.
Texte courant
Safae Aissaoui
Université Hassan II de Casablanca – Police : Garamond, corps 12, interligne simple, justifié.
– Retrait de 1,25 pour la première ligne de paragraphe.
([Link]@[Link])
Titres
Najib Akesbi – Premier titre (corps 12, gras, sans retrait).
Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II, Rabat – Deuxième titre (corps 12, gras, retrait).
([Link]@[Link]) – Troisième titre (corps 12, gras italique, retrait).
Nadia Benabdeljlil Références
Université Mohammed V de Rabat – Citations (auteur, ou auteur et auteur, ou auteur et al., année de publication).
(nadiab@[Link]) – Notes de bas de page (corps 10, interligne simple, justifié).
Bibliographie
Noureddine El Aoufi
– Aglietta M. (1976), Régulation et crise du capitalisme, Calmann-Lévy, Paris.
Université Mohammed V de Rabat
– Alchian A., Demsetz H. (1972), « Production,Information Costs and Economic Organization »,
([Link]@[Link]) American Economic Review, 62, p. 777-795.
Saïd Hanchane Soumission
Ecole de Gouvernance et d’Economie de Rabat – Les articles reçus sont soumis à deux référés anonymes. Les notes de lecture sont
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– Les textes sont adressés à la revue au format rtf avec :
Nicolas Moumni • une première page de garde où figurent le titre de l’article, le nom de(s) l’auteur(s),
Université de Picardie Jules Verne, France le résumé,les mots-clés,la classification JEL,l’adresse et les références professionnelles
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et la classification JEL.
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Royaume du Maroc
Couverture : Souad Benabdellah
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Royaume du Maroc
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Et de l’Office chérifien des phosphates
N° 37 • Printemps 2018
Critique économique Critique économique
Dix-neuvième année • Printemps 2018
Afrique : richesse et pauvreté
❑❑ Introduction : L’Afrique, ses richesses, sa pauvreté
Mohammed Benlahcen Tlemçani, Noureddine El Aoufi
❑❑ L’industrialisation : un impératif pour le développement de l’Afrique
Fathallah Oualalou
❑❑ L’harmonisation de la protection effective en Afrique de l’Ouest : le cas du Niger
Abdo Hassan Maman
❑❑ Estimation de l’efficacité technique des producteurs vivriers dans la zone UEMOA
Ichaou Mouniro, Géro Fulbert Amoussouga
❑❑ Commerce extérieur et croissance agricole dans les pays en voie de développement :
le cas du Bénin
Laurent Oloukoï
❑❑ La professionnalisation des formations universitaires en Afrique francophone :
une nécessité pour le développement
Ibrahim Chitou
❑❑ Capital humain et exigences du développement économique moderne :
Critique économique
quelles innovations pour quelles actions en Afrique ?
Zino Khelfaoui
❑❑ Contraintes et perspectives de l’intégration économique en Afrique
Alfredo Suarez
❑❑ La diversification des partenaires en Afrique est-elle une opportunité pour
un nouveau départ ?
Hicham Hafid , M’hammed Echkoundi
❑❑ Analyse des interactions entre croissance économique, transformation structurelle
et pauvreté
Mamane Tarno
❑❑ La présence bancaire marocaine en Afrique : évaluation et perspectives
Marouane Hatim
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Dix-neuvième année • Printemps 2018 • 50 Dh