Critique économique Critique économique
❏ Présentation
ALE Maroc – USA : un acte éminemment politique
Neuvième année • Hiver 2008
Najib Akesbi
❏ Le contexte économique et géopolitique
Mohammed Bensaïd, Abid Ihadiyan
❏ Consécration de la politique d’ouverture du Maroc
Nabil Boubrahimi
❏ Le volet agricole : des engagements qui aggravent
la dépendance alimentaire du pays
Accord de libre-échange
Najib Akesbi
❏ Le volet financier : des ouvertures différenciées Maroc-USA
Saloua Takarroumt, Mohamed Amine El Ayoubi
❏ La dimension environnementale : ambiguïtés et enjeux
Abdelilah Baguare
Sous la direction de Najib Akesbi
Critique économique
❏ Télécommunications et commerce électronique : deux chapitres
de l’accord faisant l’apologie du marché et de la concurrence
Yahya El Yahyaoui
❏ L’accès aux médicaments sacrifié !
Othman Mellouk et Marion Wadoux
❏ Transparence versus corruption dans les marchés publics :
lecture à travers les dispositions de l’Accord
Kamal El Mesbahi
❏ L’accord de libre-échange entre les Etats-Unis et le Maroc :
l’importance d’un accord graduel et asymétrique
Mustapha Sadni Jallab, René Sandretto, Lahsen Abdelmalki
❏ Maroc, Union européenne, Etats-Unis et quelques autres pays :
un jeu complexe entre rivalités commerciales, conflits de souveraineté
21
et enjeux euro-méditerranéens
Henri Regnault
21
Neuvième année • Hiver 2008 • 50 Dh
Critique économique
Revue trimestrielle
L’équipe Directeur
Noureddine el Aoufi
(elaoufi@[Link])
Comité de rédaction
Najib Akesbi
Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II, Rabat
([Link]@[Link])
Mohamed Belahcen Tlemçani
Université de Perpignan, France
(benlahce@[Link])
Saâd Belghazi
Institut National de Statistiques et d’Economie Appliquée, Rabat
([Link]@[Link])
Mohammed Bensaïd
Université Mohammed V-Agdal, Rabat
(bensaidleid@[Link])
Driss Guerraoui
Université Mohammed V-Agdal, Rabat
(dguerraoui@[Link])
Redouane Taouil
Centre d’Etudes de la Pensée et des Systèmes Economiques,
Université Pierre Mendès-France, Grenoble, France
([Link]@[Link])
Pré-presse Diwan 3000
Impression ImprimElite
Couverture : Souad Benabdellah
Périodicité 4 numéros par an
Ce numéro a été publié avec le concours
du ministère de la Culture
N° 21 • Hiver 2008
Critique économique n° 21 • Hiver 2008
sommaire
Présentation
ALE Maroc – USA : un acte éminemment politique
Najib Akesbi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
Le contexte économique et géopolitique
Mohammed Bensaïd, Abid Ihadiyan . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
Consécration de la politique d’ouverture du Maroc
Nabil Boubrahimi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35
Le volet agricole : des engagements qui aggravent
la dépendance alimentaire du pays
Najib Akesbi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 59
Le volet financier : des ouvertures différenciées
Saloua Takarroumt, Mohamed Amine El Ayoubi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 81
La dimension environnementale : ambiguïtés et enjeux
Abdelilah Baguare . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 95
Télécommunications et commerce électronique : deux chapitres
de l’accord faisant l’apologie du marché et de la concurrence
Yahya El Yahyaoui . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 121
L’accès aux médicaments sacrifié !
Othman Mellouk et Marion Wadoux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 129
Transparence versus corruption dans les marchés publics :
lecture à travers les dispositions de l’Accord
Kamal El Mesbahi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 143
L’accord de libre-échange entre les Etats-Unis et le Maroc :
l’importance d’un accord graduel et asymétrique
Mustapha Sadni Jallab, René Sandretto, Lahsen Abdelmalki . . . . . . . . . 161
Maroc, Union européenne, Etats-Unis et quelques autres pays :
un jeu complexe entre rivalités commerciales, conflit
de souveraineté et enjeux euro-méditerranéens
Henri Regnault . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 191
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 1
Présentation
L’Accord de libre-échange Maroc-USA :
un acte éminemment politique
Projet d’essence économique, la conclusion en 1984 de l’Accord de libre- Najib Akesbi
échange entre le Maroc et les Etats-Unis d’Amérique est d’abord un acte Institut agronomique et
éminemment politique. On ne comprendrait rien à cet accord si on ne vétérinaire Hassan II,
Rabat
commençait pas de prime abord par le situer dans son contexte, historique
([Link]@[Link])
et géopolitique.
En effet, depuis le 11 septembre 2001, le gouvernement américain est
engagé dans une véritable « guerre contre le terrorisme », laquelle tourne à
une succession d’agressions contre le monde arabo-musulman, notamment
au Proche-Orient (Iraq, Palestine, Syrie…). La conséquence en est que
l’image de l’Amérique auprès des citoyens de cette partie du monde atteindra
des niveaux d’impopularité tout à fait catastrophiques. Comment remonter
la pente et présenter la puissance américaine sous un visage autre que celui
de la machine guerrière et dominatrice ? Comment crédibiliser l’intervention
américaine et montrer qu’elle a aussi une dimension « bienfaitrice », qu’elle
est aussi porteuse d’une capacité de promotion du développement
économique et social, et donc de vie meilleure pour les populations
concernées ?
C’est ainsi que le projet du « Grand Moyen-Orient » apparaît
l’instrument par lequel l’Administration américaine entend reconfigurer
l’ensemble de cette partie du monde qui s’étend du Pakistan au Maroc en
fonction de sa vision du monde et de ses intérêts. Au sein de cet ensemble,
il faut commencer par quelques « bons élèves » qui pourraient donner
l’exemple et faire école. Pro-occidental, et même pro-américain, monarchie
constitutionnelle soucieuse d’afficher sa façade démocratique, adepte du
libéralisme économique et de la « mondialisation heureuse », le Maroc
apparaît rapidement comme l’un des quelques pays (avec la Jordanie ou
Bahrein) sur lesquels les Etats-Unis vont porter leur choix et qu’ils vont
privilégier pour lancer la réalisation de leur dessein.
De son côté, le Maroc, toujours englué dans l’épineuse question du Sahara
et plombé par une situation économique et sociale peu brillante, n’a
pratiquement pas de marge de manœuvre significative. Aucune évolution
acceptable du « dossier du Sahara » au niveau international n’est envisageable
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 3
Najib Akesbi
sans un appui déterminé de la superpuissance américaine, ce qui impose
de rester coûte que coûte dans la grâce de cette dernière. Par ailleurs, même
si une longue expérience d’une politique d’ouverture et d’attractivité des
investissements étrangers n’a guère produit de résultats probants, le Maroc
n’a d’autre choix que de continuer à porter ses espoirs sur une telle issue.
A ces considérations s’ajoute une autre, plus ponctuelle et plutôt liée aux
rapports que le pays entretient depuis des décennies avec ses partenaires
de l’Union européenne. En effet, face au bilan d’un partenariat euro-
méditerranéen, que chacun s’accorde à reconnaître pour le moins décevant,
et de négociations agricoles avec l’Union européenne qui se sont révélées
fort laborieuses, certains milieux au Maroc (au niveau de l’Etat et du monde
économique) cherchaient à envoyer à cette dernière un cri d’alarme et un
message limpide :à force d’être déçu par ses partenaires européens, le Maroc
peut et veut diversifier des relations, notamment outre-atlantique (Akesbi,
2005, Bouachrine, 2004).
Cet accord est donc bien d’abord un accord politique, motivé par les
considérations géostratégiques américaines dans la région. Dans cette affaire,
disons-le tout net, le Maroc n’a pas choisi mais il a été choisi, parce que
–à tord ou à raison–il a été perçu comme étant un « maillon » intéressant
susceptible de servir « d’exemple » et de permettre d’enclencher une
dynamique libre-échangiste dans l’ensemble de la région.
Toujours est-il que, conformément à leur doctrine, qui préfère le
« commerce » à « l’aide » (trade not aid) et l’érige en moteur du
développement, les Etats-Unis focalisent leur offre au Maroc sur la conclusion
d’un accord de libre-échange.
C’est ainsi que, à l’issue de la visite officielle du Roi du Maroc aux Etats-
Unis en avril 2002, celui-ci et le Président Bush s’engagèrent à entamer
des négociations en vue de l’établissement entre les deux pays d’une zone
de libre-échange. Dès l’été, alors que le monarque marocain nommait son
secrétaire d’état aux Affaires étrangères coordinateur et « interlocuteur
unique » pour l’élaboration de l’Accord de libre-échange (ALE), les Etats-
Unis adoptaient la loi « Trade Promotion Autority », donnant au Président
le droit de négocier des accords commerciaux internationaux et bilatéraux
pendant une période de 5 ans, que le Congrès ne peut qu’approuver ou
rejeter en bloc, sans pouvoir les amender.
Au mois de novembre, l’équipe des négociateurs américains fut
(1) Cette équipe était désignée (1), et dès le 21 janvier 2003 fut lancé à Washington le premier
présidée par Catherine round des négociations. Engagées dans un climat rendu lourd par la
Novelli, adjointe au
perspective de la guerre d’Iraq, d’une part, et par la réaction ouvertement
représentant américain au
commerce extérieur pour hostile des partenaires traditionnels du Maroc que sont les Européens, d’autre
l’Europe et le Moyen- part (2), les négociations se sont néanmoins rapidement organisées autour
Orient. de onze pôles confiés à des comités thématiques : accès aux marchés,
(2) A tel point que le agriculture, textile, douane, marchés publics, services, propriété intellectuelle,
ministre délégué français environnement, questions sociales, règles juridiques et investissements, ce
4 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
ALE Maroc–USA : Un acte éminemment politique
à quoi s’étaient ajoutés deux groupes consacrés à la coordination et à au commerce extérieur,
en visite au Maroc, avait
l’information et la communication. jeté un « pavé dans la
L’intention proclamée dès le départ fut de conduire les négociations au mare » en déclarant :
pas de charge afin d’aboutir à la conclusion de l’accord avant la fin de « Un accord de libre-
l’année 2003 (3). Cependant, des difficultés subsistant sur certains aspects échange entre le Maroc et
les Etats-Unis serait
importants, notamment relatifs aux échanges des produits agricoles et textiles, incompatible avec
l’issue des négociations fut retardée de deux mois, durant lesquels au l’approfondissement des
demeurant les tensions et les pressions de toute sorte n’avaient pas manqué relations économiques
entre le Maroc et l’Union
(Collectif, 2004a et b, Chraïbi, 2004). De toute façon, la décision politique européenne (…). On
de conclure coûte que coûte l’accord étant prise au plus haut niveau et sans peut discuter de tout,
cesse rappelée par les responsables des deux parties, l’éventualité d’un échec mais on ne peut viser
des négociations n’avait pratiquement jamais été envisagée (4). deux choses qui ne sont
pas compatibles. » Ce à
Du côté marocain du moins, les négociations furent conduites dans un quoi le Représentant
climat de grande opacité, qui n’avait d’ailleurs pas seulement concerné américain au commerce,
l’opinion publique mais qui s’était étendue même aux élus de la nation, R. Zoellick, avait
sèchement répondu qu’il
puisque le Parlement marocain n’avait été associé ni au début du processus, y voyait « une vision
pour la définition des termes des négociations, ni par la suite pour être rétrograde européenne
consulté sur l’évolution de ces dernières, ni même à leur issue pour s’exprimer qui date de l’époque du
colonialisme
sur les résultats obtenus. Tout au plus le gouvernement s’était-il contenté
mercantiliste »…
de répondre à quelques questions orales des députés et conseillers, au Cf. Alaoui (2003) et
demeurant en se limitant à leur débiter des généralités que chacun pouvait Ndiaye (2003).
lire dans la presse… Et lorsque des organisations de la société civile avaient (3) La raison invoquée
appelé à un rassemblement pacifique devant l’enceinte du parlement pour par la partie américaine
était explicitement liée à
simplement revendiquer le « droit à l’information », elles furent brutalement l’échéancier des élections
réprimées par les forces de l’ordre (Aït Bihi, 2004 ; Akesbi, 2004b ; Ayouch, présidentielles de
2004 ; Bouachrine, 2004 ; Mhamid, 2004). novembre 2004 : compte
Finalement, au bout d’un peu plus de treize mois et de sept rounds de tenu des délais
d’approbation des textes
négociation, l’Accord de libre-échange fut conclu le 2 mars 2004 à par le Congrès, celui-ci
Washington. Officiellement signé dans la même ville par les gouvernements devait être saisi du projet
des deux pays le 15 juin, il fut ratifié par les deux chambres américaines de texte plusieurs mois
avant la phase finale de la
les 21 et 22 juillet et le décret d’application signé par le Président Bush le campagne électorale.
17 août (5). Du côté marocain, sa ratification fut obtenue aisément en janvier C’est ainsi qu’on négocia
2005, mais son entrée en vigueur fut néanmoins reportée au 1er janvier 2006, même en pleine guerre
en raison de la nécessité de mise en concordance de certains textes de la d’Irak, en Suisse…
législation marocaine avec le nouvel accord. (4) Aux moments où les
tensions apparaissaient
L’accord de libre-échange Maroc-USA, contrairement aux accords euro- fortes, les réactions des
méditerranéens, s’est voulu un accord relativement complet, touchant responsables marocains
quasiment à tous les domaines où les échanges entre les deux pays peuvent, rapportées par la presse se
résumaient à cette
en se libéralisant, se développer. On y trouve évidemment les questions
formule : « C’est, comme
d’accès aux marchés des produits agricoles, industriels, des services, mais en mathématiques, un
aussi celles relatives aux investissements, à la protection de l’environnement, raisonnement par
à la propriété intellectuelle, aux marchés publics et à bien d’autres de natures l’absurde : l’accord doit
exister, démontrons-le. »
diverses (culture, transparence, contrebande, procédures administratives, Cf. Agoumi (2004),
droit du travail…). Benmansour (2004).
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 5
Najib Akesbi
(5) L’accord a été adopté Au niveau de sa démarche aussi, il se distingue des accords euro-
au Sénat le 21 juillet par
85 voix (13 voix contre),
méditerranéens traditionnels. En effet, alors que les accords signés avec l’Union
et à la Chambre des européenne apparaissent, outre leur caractère partiel, soucieux d’évoluer de
représentants le 22 juillet manière très pragmatique et progressive, l’accord signé avec les Etats-Unis se
par 323 voix (99 contre).
Cf. l’Economiste, 19 août
veut dès le départ totalement « visible » puisque s’il admet de « jouer sur le
2004. temps » (prévoyant des périodes plus ou moins longues pour le démantèlement
des protections en fonction de la « sensibilité » des produits et services), il
n’en tient pas moins à « tout programmer » dès le départ, verrouillant ainsi
des échéanciers de libéralisation strictement établis, de sorte que les
engagements de part et d’autre deviennent dès leur ratification irréversibles.
C’est dire qu’en l’occurrence, la dynamique libre-échangiste devient
irréversible, et le « compte à rebours », une fois enclenché, ne peut plus
être arrêté. Même les traditionnelles « clauses de sauvegarde »sont soumises
à des conditions telles que leur effet ne pourra en être que fortement limité.
Bref, en cas de difficulté quelconque en cours de route, aucune « session
de rattrapage » n’est prévue…
Dès l’annonce de la conclusion de l’accord, les déclarations mettant en
valeur son importance ne manquèrent pas. On fit remarquer que c’était le
premier accord signé par les Etats-Unis avec un pays africain et, après la
Jordanie, le second avec un pays arabe.
Robert Zoellick, le représentant américain au Commerce, déclara que
l’accord est un « pas vital dans la construction d’une mosaïque d’accords
de libre-échange américains à travers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord »,
ajoutant par ailleurs que « cet accord envoie le message retentissant que les
Etats-Unis sont fermement engagés à soutenir des sociétés musulmanes
tolérantes, ouvertes et plus prospères » ([Link] ; Jamaï, 2004). Joseph
Stiglitz, qui s’est pourtant affirmé très critique à l’égard de l’accord conclu
par son pays avec le Maroc, ne dit pas autre chose quand il explique que
« la coopération avec les gouvernements arabes modérés est destinée à montrer
notre ouverture et notre volonté d’offrir une carotte à ceux qui agissent
(6) Article dans le New raisonnablement » (6).
York Times, daté du On s’appliqua à expliquer que l’accord de libre-échange était une pièce
10 juillet 2004, rapporté
par le Journal d’un puzzle plus large définissant la nouvelle stratégie américaine dans le
hebdomadaire, monde arabe. Puzzle dont une autre pièce sur le terrain de l’économie n’était
Casablanca, 17-23 juillet autre que le programme Millenium Challenge Account, gratifiant les pays
2004.
bénéficiaires d’une aide financière conséquente, destinée à promouvoir leur
« mise à niveau ». Le Maroc apparaissait dans cette perspective comme l’élève
exemplaire à partir duquel l’administration Bush devrait expérimenter sa
théorie du « domino démocratique » inspirée de la doctrine des néo-
conservateurs…
Il faut dire que ces déclarations ne tardèrent pas à être suivies de quelques
actes significatifs. C’est ainsi que, quelques semaines seulement après la
conclusion de l’accord, le Maroc fut élevé par le Président Bush au statut
d’« allié majeur des Etats-Unis en dehors des pays membres de l’OTAN ».
6 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
ALE Maroc–USA : Un acte éminemment politique
Cette distinction, accordée à titre exceptionnel à une poignée d’Etats triés
sur le volet, marque l’intérêt militaire évident que ceux-ci représentent
désormais dans les choix stratégiques américains. Elle confère en tout cas
au Maroc une place privilégiée dans les relations de Washington dans la
région (Tamri, 2004). L’année suivante, le Maroc est retenu dans la short
list des pays pouvant postuler à l’aide américaine dans le cadre du Millenium
Challenge Account. A l’issue d’assez longues négociations, il se vit octroyer
à ce titre un don de 6 975 millions de dollars, montant le plus important
jamais accordé par l’institution en question (Benjmaa, 2007).
Si l’intérêt politique des Etats-Unis reste donc tangible, force est de se
demander s’il peut en être de même sur le terrain de l’économie. Car la
vocation première d’un accord de libre-échange reste tout de même d’ordre
économique ! A cet égard, que peut donc raisonnablement attendre le Maroc
d’un tel accord ? Peut-il en attendre plus de croissance à travers notamment
plus d’exportations marocaines vers les Etats-Unis et plus d’investissements
américains au Maroc ? Au fond, la seule vraie question qui s’impose à tous
est loin de recevoir des réponses convergentes : l’économie marocaine est-
elle en mesure de relever le défi du libre-échange avec la première puissance
économique de la planète ? Alors que certains s’appliquent à mettre en valeur
les opportunités qu’un tel accord peut offrir à divers secteurs exportateurs,
d’autres n’en finissent pas de lister les innombrables carences de l’économie
du pays, son défaut de « mise à niveau » et, finalement, sa non- (7) Une version en arabe
compétitivité structurelle, cependant que d’autres encore tentent de sur CD-Rom avait été
distribuée en décembre
dédramatiser la question en rappelant la modestie des échanges entre les 2004 à quelques députés
deux partenaires… de la commission des
En ouvrant ce dossier de l’Accord de libre-échange Maroc-Etats-Unis, Affaires étrangères du
Parlement, mais elle n’a
le présent numéro de Critique économique poursuit un double objectif. Le été jusqu’à présent ni
premier répond au simple besoin de savoir :satisfaire un droit élémentaire rendue officielle ni
et pourtant bien malmené jusqu’à présent, le droit à l’information. Il suffit, publiée. En français, il
n’existe encore que
pour prendre la mesure de ce problème, de savoir que jusqu’à l’écriture de quelques versions
ces lignes, la seule version officielle disponible de l’accord est celle de la partielles (résumés ou
partie américaine, et elle est naturellement en anglais (7). C’est dire le déficit traductions de certaines
parties). Pour le texte
de connaissance et d’information, d’abord brutes, dont pâtissent original de l’accord, cf. le
intellectuels, praticiens, opérateurs et autres chercheurs qui souhaitent site américain de l’Office
travailler sur cette question. Le deuxième objectif est d’engager une réflexion of the United States
Trade Representative :
collective sur les tenants et les aboutissants d’un tel accord, lancer un débat [Link], et pour des
large et profond sur ses conditions de mise en œuvre et, plus encore, sur versions partielles en
ses implications pour l’économie et au-delà la société marocaine. français, cf. les sites
marocains des Affaires
Après un premier article de cadrage général mettant en avant le « contexte
étrangères :
économique et géopolitique » de l’accord ([Link]ïd et [Link]) et un [Link], du
autre situant ce dernier en tant que « consécration de la politique d’ouverture commerce extérieur :
[Link], et de
du Maroc » ([Link]), plusieurs contributions s’attacheront à examiner
l’administration de la
les aspects suivants contenus dans l’accord de libre-échange : volets agricole Douane :
([Link]), financier ([Link] et [Link]), environnemental [Link].
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 7
Najib Akesbi
([Link]), télécommunication et commerce électronique ([Link] Yahyaoui),
propriété intellectuelle et accès aux médicaments ([Link] et [Link]),
transparence dans les marchés publics ([Link]), L’intérêt d’un accord
graduel et asymétrique ([Link] Jallab, R. Sandretto, L. Abdelmalki). Enfin,
en guise de conclusion, on essaiera de soulever la question des implications
de l’accord de libre-échange entre le Maroc et les Etats-Unis pour le
partenariat euro-méditerranéen ([Link]).
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marocaine devant le Parlement » (en arabe), Maroc-USA, secrets des négociations » (en
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manière stupide lorsqu’il a réprimé la manger ? », dossier, Aujourd’hui le Maroc,
contestation au lieu de l’utiliser dans ses quotidien, Casablanca, 5 février.
négociations avec les Etats-Unis » (en arabe), Collectif (2004b), « ALE Maroc-USA :l’étau se
Assahifa, hebdomadaire, Casablanca, resserre », dossier, l’Economiste, quotidien,
13-19 février. Casablanca, 8 janvier.
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méditerranéen ? », Revue Medit, IAM Bari, Quel, hebdomadaire, Casablanca, 13-19 mars.
Ciheam, vol. IV, n° 2, juin 2005. Jamaï, A. et Jamaï M. (2004), « Les dessous du
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François Loos…», le Matin du Sahara, Casablanca, 6-12 mars.
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Ayouch N. (2004), « Quelle triste image pour Ndiaye M.B. (2003), Le Maroc entre l’UE et
notre pays… », le Journal hebdomadaire, les USA : le ménage à trois est-il possible ? »,
Casablanca, 31-1/6-2. la Gazette du Maroc, hebdomadaire,
Benjmaa H. (2007), « Millenium Challenge Casablanca, 20 janvier.
Account : 980 MDh de plus pour le PIB, Tamri M. (2004), « Le Maroc, allié majeur non-
la Vie économique, he bdomadaire , OTAN des USA », l’Etincelle, hebdomadaire,
Casablanca, 7 septembre. Casablanca, 12-18 juin.
8 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le contexte économique
et géopolitique
L'ouverture commerciale, reflétée par l'intégration économique Mohammed
régionale, n'a cessé de se développer depuis la fin de la Seconde Guerre Bensaïd
mondiale. Ainsi, de nombreux accords commerciaux régionaux ont été (bensaidleid@[Link])
conclus à travers le monde dans le cadre du GATT puis de celui de son Université
héritière, l’OMC. Mohammed V-Agdal,
Rabat
Plus d'une centaine d'arrangements économiques régionaux peuvent être
dénombrés au sein ou entre les différents continents. Ils vont de la simple Abid Ihadiyan
libéralisation de l’échange des biens et services (formation d'une zone de (ihadiyan_abid@[Link])
libre-échange) à l’intégration plus poussée consistant en une libéralisation Université Abdelmalek
des facteurs de production et une harmonisation des politiques économique Essaâdi, Tanger
et monétaire (formation d'une union économique et monétaire). Pour
exemples, mentionnons l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA)
associant le Mexique aux États-Unis et au Canada et ratifié en décembre
1993, la constitution en 1991 du Marché commun du Cône Sud
(MERCOSUR) entre l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay,
l’Association des nations du Sud-Est asiatique (ASEAN) créée en 1967 et
qui s’est engagée en janvier 1992 à devenir une zone de libre-échange.
Le Maroc, pour sa part, n'est pas resté en dehors de ce processus. En
effet, il y a bien longtemps, le pays a entrepris une politique d'ouverture
commerciale et signé de nombreux accords d'intégration économique parmi
lesquels les accords avec la Tunisie, la Jordanie, l’Egypte, les Emirats-Arabes
Unis, la Turquie et l’Union européenne. Avec cette dernière, l’accord signé
en 1996 à Barcelone envisage la constitution d’une zone de libre-échange
entre les deux rives méditerranéennes à l’horizon 2010. Un autre accord
non moins important est signé le 2 mars 2004 avec les États-Unis d'Amérique
et entré en vigueur le 1er janvier 2006.
Notre est structurée de la manière suivante. Après avoir rappelé les choix
stratégiques du Maroc en faveur de l’ouverture commerciale (section 1),
un bilan succinct des relations économiques entre les deux pays est présenté
en insistant sur la nature et l’ampleur des échanges entre économies fortement
asymétriques (section 2). Les intérêts et visées économiques et stratégiques
des deux parties font l’objet des deux sections suivantes (3 et 4) afin de
montrer la complexité de l’accord et la part importante des dimensions
politique et géostratégique derrière sa réalisation. Enfin, une étude des
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 9
Mohammed Bensaïd et Abid Ihadiyan
processus de négociation et des études d’impact disponibles complète
l’analyse (section 5).
1. Le choix marocain de l’ouverture
Les choix du Maroc en faveur de la libéralisation et de l’ouverture
économiques ne datent pas d’aujourd’hui, comme l’illustrent à la fois
l’ensemble des réformes économiques de l’ajustement structurel et les
différents accords et engagements bilatéraux et multilatéraux du pays.
1.1. Du protectionnisme à l’ouverture
Depuis le début des années 60, les dirigeants du Maroc ont fait le choix
du libéralisme économique comme modèle de développement. Deux formes
d’articulation entre stratégies de développement et politiques commerciales
sont à distinguer, qui tracent deux grandes périodes historiques.
La première période, du début des années 60 à la fin des années 70, était
dominée par une politique commerciale protectionniste qui s’articulait à
une stratégie de développement axée sur l’import-substitution.
L’accumulation des déficits budgétaires et extérieurs (notamment la dette)
à la fin des années 70 poussa le pays à solliciter l’aide des organismes financiers
internationaux (Banque mondiale et FMI) qui recommandèrent alors
l’adoption d’un programme d’ajustement structurel devant rétablir les
équilibres macro-économiques fondamentaux et dont le développement des
exportations et l’amélioration des performances du commerce extérieur
étaient la composante centrale.
La seconde période, du début des années 80 à nos jours, s’appuie sur
une politique commerciale d’ouverture, s’articulant autour d’une stratégie
de développement axée sur la promotion des exportations. L’ouverture
commerciale allait notamment se traduire par la signature d’un certain
nombre d’engagements bilatéraux et multilatéraux.
Durant les années 90, le Maroc a poursuivi le processus de réformes
tout en se fixant comme objectif d’accorder plus de crédibilité au processus
de la libéralisation commerciale. Parmi les réformes engagées figurent la
loi sur le commerce extérieur, promulguée en 1992 avec pour objectif de
se conformer aux dispositions du GATT, la convertibilité du dirham pour
les opérations courantes en 1993 et l’adaptation de la législation
commerciale aux accords de l’OMC en ce qui concerne l’agriculture et les
clauses de sauvegarde. De même, une zone franche d’exportation fut créée
en 1995 à Tanger.
1.2. Engagements bilatéraux et multilatéraux
Le Maroc a adhéré au GATT en 1987. Il a aussi intégré le Système
généralisé des préférences commerciales (SGPC) en tant que membre dans
10 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le contexte économique et géopolitique
le but de participer au renforcement des échanges commerciaux entre pays
du Sud.
Il convient de noter que depuis son accession au GATT, le Maroc s’est
engagé à respecter ses dispositions et principes de base tels que le principe
de la nation la plus favorisée (NPF) et celui du traitement national pour
ce qui est des consolidations auxquelles il a procédé. Il en est de même pour
les règles régissant l’accès aux marchés.
Le Maroc a aussi signé et ratifié un certain nombre d’accords de libre-
échange, tous basés sur une approche commune visant le démantèlement
tarifaire progressif et l'institution de zones de libre-échange. Au-delà de
l’accord avec les Etats-Unis, le Maroc a signé d’autres accords de libre-échange
avec d’autres pays ou groupes de pays : l’Accord d’association avec l’Union
européenne, l’Association européenne pour le libre-échange (AELE : Islande,
Liechtenstein, Norvège et Suisse) ; les accords avec le monde arabe dans
le cadre de l’Accord d’Agadir (avec la Tunisie, l’Egypte et la Jordanie) ou
dans le contexte de la Ligue arabe ; l’accord avec les Emirats Arabes Unis ;
l’accord avec la Turquie (cf. encadré). D’autres accords similaires sont
envisagés ou en cours de préparation : Roumanie, Mauritanie, Corée du
Sud, l’UEMOA, etc.
Les accords de libre-échange du Maroc
Accords avec les pays arabes
– l’Egypte (signé le 27 mai 1998 et entré en vigueur le 29 avril 1999) ;
la Jordanie (signé le 16 juin 1998 et entré en vigueur le 21 octobre 1999).
Ces deux accords prévoient un démantèlement progressif sur une période
de 12 ans, avec un même schéma de démantèlement.
– la Tunisie (signé et entré en vigueur le 16 mars 1999). Il prévoit des
listes de produits librement échangeables avec exonération des droits
d’importation et des listes de produits librement échangeables avec
paiement d'une taxe unique de 17,5 %.
– les Emirats Arabes Unis (signé le 25 juin 2001 et entré en vigueur en
juillet 2003). Cet accord stipule que le schéma de démantèlement sera
aligné sur celui de la Ligue arabe, avec une majoration de 10 %. En
d’autres termes, il a été procédé à une réduction de 90 % des droits de
douane dès l’entrée en vigueur.
– Zone de libre-échange arabe : le Maroc est signataire de la Convention
de facilitation et de développement des échanges commerciaux entre
pays arabes, dont le programme d’application est entré en vigueur le
1er janvier 1998 et qui vise la mise en place progressive d’une ZLE arabe
entre les pays-membres de la Ligue arabe (sauf l’Algérie, Djibouti, les
Comores et la Mauritanie). Ce programme, qui prévoyait un
démantèlement progressif pour arriver à l’exonération totale le 1er janvier
2005, n’a pas bien fonctionné, notamment à cause du maintien ou de
l’établissement d’un certain nombre de mesures non tarifaires qui
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 11
Mohammed Bensaïd et Abid Ihadiyan
continuent à entraver les échanges et qui enlèvent tout bénéfice aux
exonérations prévues.
– ALE avec les pays arabes méditerranéens (signé le 25 février 2004 avec
l’Egypte, la Tunisie et la Jordanie en application de la Déclaration
d’Agadir du 8 mai 2001). Cet accord vise la mise en place d’une ZLE
quadripartite ouverte aux autres pays arabes méditerranéens. L’accord
prévoit une exonération totale des droits de douanes dès la date d’entrée
en vigueur (1er janvier 2005) pour tous les produits industriels et
agricoles, à l’exception de certains produits exclus pour des raisons de
sécurité, de santé, de religion et d’environnement.
Accord d’association Maroc-Union européenne
Dans le cadre du processus de Barcelone qui vise la formation d’un espace
euro-méditerranéen de libre-échange à l’horizon 2012, le Maroc et l’Union
européenne ont signé un Accord d’association le 26 février 1996. Cet
Accord, entré en vigueur le 1er mars 2000, prévoit l’instauration progressive
d’une zone de libre-échange industrielle à l’horizon 2012 et une
libéralisation progressive des échanges agricoles.
Accord de libre-échange Maroc-AELE
Le Maroc a signé le 19 juin 1997 un accord de libre-échange avec
l’Association européenne pour le libre-échange (AELE). Mis en
application le 1er mars 2000, cet accord prévoit, contre un accès libre
des produits industriels marocains, un démantèlement progressif sur 12 ans
à l’image du schéma de l’UE et des concessions tarifaires sur les produits
agricoles.
Accord de libre-échange Maroc-Turquie
Dans le cadre du processus d’intégration régionale euro-méditerannéen,
le Maroc et la Turquie ont signé un ALE à Ankara le 7 avril 2004. Cet
accord prévoit l’instauration progressive d’une ZLE industrielle sur une
période de 10 ans à compter de la date d’entrée en vigueur de l’accord,
avec un traitement asymétrique en faveur du Maroc. Le Maroc s’engage
à éliminer tous les droits de douane et taxes d’effet équivalent pour les
produits industriels originaires de Turquie (qui ne sont pas repris dans
les listes annexées au Protocole I) et ce, dès l’entrée en vigueur dudit accord.
Pour le reste des produits, les droits de douane et taxes d’effet équivalents
seront éliminés conformément à une table de démantèlement prévue dans
ce Protocole prévoyant trois listes de démantèlements à des rythmes
différenciés. Les produits industriels d’origine marocaine bénéficieront
de l’exonération totale et ce, dès l’entrée en vigueur de l’accord. S’agissant
des produits agricoles, il a été procédé à un échange de concessions pour
les produits agricoles dont les listes ont été annexées au Protocole II de
cet accord. Les deux parties ont également exprimé leur volonté d’améliorer
progressivement ces concessions.
12 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le contexte économique et géopolitique
2. Les relations économiques entre les deux pays
L’accord de libre-échange entre les deux parties ne pouvait qu’être
fortement influencé par l’hétérogénéité de niveaux de développement leur
de leurs tailles et de leurs structures et performances économiques et
commerciales.
2.1. L’asymétrie entre les deux économies
De grandes disparités existent entre les deux économies. Quelques chiffres
permettent d’en mesurer l’ampleur.
En 2004, le PIB des Etats-Unis était de 11 667,515 milliards de dollars
courants, contre 50,055 pour le Maroc, ce qui fait un rapport de 233,1.
Les Etats-Unis sont presque 10 fois plus peuplés que le Maroc. En 2004,
le PIB par habitant était de 39 753 dollars courants aux Etats-Unis, contre
1 636 au Maroc, ce qui donne un rapport de 24,3. Corrigé par la parité
de pouvoir d’achat, le rapport devient 9,4.
Tableau 1
Quelques indicateurs macro-économiques comparatifs
PNB/habitant PNB en PPP PNB/habitant PIB PIB/habitant PIB/habitant
US dollars US dollar en PPP millions dollars PPP US dollars
courants millions de US dollar de dollars courants 2004 2004
dollars US courants 2004
USA 41 400 11 655 39 710 11 667 515 39 753 37 562
Maroc 1 520 125 4 100 50 055 1 636 4 004
Ratio 27,2 93,2 9,7 233,1 24,3 9,4
Source : World Development Report 2006 et HDR 2005.
Aux Etats-Unis, la dépense intérieure brute de recherche et
développement (en % du PIB) est de 2,68 en 2004. Il s’agit d’un des taux
les plus élevés au monde, les Etats-Unis n’étant dépassés que par le Japon
(3,15 %) et les pays nordiques (Suède : 3,98 % ; Finlande : 3,48 ;
Islande : 2,97). En 2002, ce rapport était de 0,6 % au Maroc, 4,5 fois moins
important qu’aux Etats-Unis. Ceci explique en partie les disparités entre
productivités globales ou sectorielles, comme l’indiquent les tableaux
2 et 3.
2.2. La nature et l’ampleur des échanges
Les relations politiques entre le Maroc et les États-Unis sont très
anciennes. Le Maroc est le premier pays à avoir reconnu la souveraineté
de l'Amérique et c'est un de ses grands alliés en matière sécuritaire (lutte
contre le terrorisme). Le Traité de paix et d'amitié qui les unit depuis 1787
est le plus ancien de l'histoire des États-Unis.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 13
Mohammed Bensaïd et Abid Ihadiyan
Tableau 2
Parts sectorielles dans le PIB (2003) et l’emploi (2002)
Part dans le PIB Part dans l’emploi
Maroc Etats-Unis Maroc Etats-Unis
Agriculture 16,7 1,2 44,4 2,5
Industrie 29,9 22,3 20,1 21,6
Services 53,5 76,5 35,5 75,9
th
Source: World Development Indicators 2006 et Key Indicators of the Labour Markets (4 Edition).
Tableau 3
PIB par habitant employé*
Productivité Maroc USA Ratio
Economie entière 7 585 6 3617 (2004) 8,38
Agriculture, sylviculture 1 297 53 377 (2003) 41,2
et pêche
Industries manufacturières 91 801 (2003) Nd
Transport communication 84 974 (2003) Nd
Commerce 43 525 (2002) Nd
(*) US dollars de 1997 pour l’économie entière et dollars 1990 pour les autres secteurs.
Source: Key Indicators of the Labour Markets (4th Edition).
Ces relations politiques fortes peuvent laisser penser que les liens
commerciaux entre le Maroc et les E.U. sont eux aussi développés. Or, à
ce jour, leur échanges commerciaux sont très faibles. Les plus grands
partenaires commerciaux du Maroc sont sur le continent européen, et le
Maroc ne figure pas parmi les grands partenaires des États-Unis.
En 2004, le Maroc était le 74e partenaire commercial des Etats-Unis,
avec un total de 1 039 millions de dollars en marchandises échangées.
Le Maroc était le 71e marché à l’exportation des Etats-Unis, avec un
volume de 524 millions de dollars, en augmentation de 12 % par rapport
à 2003 et de 28 % par rapport à 1994 (l’année précédant le cycle de
l’Uruguay). Ces exportations constituaient quelque 0,06 % des exportations
américaines en 2003. En 2004, les six premières catégories (par code HS
à deux chiffres) se présentaient ainsi : avions (141 millions de dollars), céréales
(115 millions de dollars), machines (53 millions de dollars), graines de soja,
semences et fruits divers (32 millions de $), machinerie électrique (29 millions
de dollars) et combustible minéral (22 millions de dollars). En 2004, les
exportations de produits agricoles s’élevaient à 169 millions de dollars en
2004. Parmi elles : le maïs (82 millions de dollars), le blé (33 millions de
dollars), les graines de soja (29 millions de dollars) et l’huile de soja
(12 millions de dollars).
14 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le contexte économique et géopolitique
En 2004 le Maroc était le 80e partenaire à l’importation des Etats-Unis
avec un volume de 515 millions de dollards, en augmentation de 34 % par
rapport à 2003 et de 168 % par rapport à 1994. Ce volume est une portion
infime des importations américaines, soit à peine 0,03 % (en 2003). En
2004 les cinq premières catégories se présentaient ainsi : combustible minéral
(118 millions de dollars), machinerie électrique (109 millions de dollars),
sel, soufre, terre et pierre (le phosphate de calcium) (79 millions de dollars),
habillement tissé (47 millions de dollars) et conserves (olives) (30 millions
de dollars). En 2004 les importations de produits agricoles s’élevaient à
90 millions de dollars en 2004. Parmi elles : les olives, les mandarines et
le poisson.
En 2004 la balance commerciale des Etats-Unis avec le Maroc était
légèrement excédentaire de 9 millions de dollars en faveur des Etats-Unis,
après l’avoir été largement auparavant (voir tableau).
Tableau 4
Les échanges de marchandises des Etats Unis avec le Maroc
(en millions de $)
Années 1980 1985 1990 1994 1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004
Balance commerciale 309 240 386 217 218 180 82 –152 173 83 9
Exportations 344 279 495 409 561 566 523 282 565 468 524
Importations 35 39 109 192 343 386 441 435 392 385 515
Source: [Link]
Si l’on regarde la structure des importations marocaines, on constate
une domination de produits industriels à haute valeur ajoutée et des produits
agricoles (céréales, graines) : les EU fournissaient en 2004 quelque 14,6 %
du blé importé (723,6 MDh), au 3e rang après la France et le Canada, mais
avec des volumes multipliés par 7,6 (6,5 en valeur) entre 2002 et 2004.
Quant aux exportations marocaines, elles sont concentrées sur des produits
miniers (principalement les phosphates, les Etats-Unis constituant en 2004
le premier client du Maroc avec 21,2 % des exportations pour une valeur
de 792,4 MDh).
Du point de vue marocain, les principaux partenaires restent les pays
de l’Union européenne avec, en 2004, 53,8 % des échanges commerciaux
du Maroc (56,6 % en 2003), 46,4 % de ses importations et 66,8 % de ses
exportations. En europe, la France vient en tête avec 23,9 % des échanges
(18,5 % des importations et 33,6 % des exportations). L’Espagne en
deuxième position avec 14,1 % des échanges, et l’Italie en troisième position
avec 5,9 %, l’Allemagne occupant la cinquième position avec 5 %.
Si on en revient aux Etats-Unis, ils constituaient en 2004 le 7e partenaire
commercial du Maroc, avec 4 % des transactions commerciales (3,6 % en
2003). 4,1 % des importations marocaines proviennent des Etats-Unis faisant
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 15
Mohammed Bensaïd et Abid Ihadiyan
Graphique 1
Les dix premières exportations des Etats-Unis vers le Maroc
Autres
Instruments optiques 13 % Avion, vaisseaux
et médicaux
spatiaux 27 %
3%
Graisses
et huils 3 %
Véhiles, hors
verrovier 3 %
Autres « spécial » 3 %
Combustibles
minérals, pétrole, etc.
4%
Machines
électriques
6%
Graines divers, Cériales
semences et fruits 22 %
6% Machines
10 %
Graphique 2
Les dix premières importations des Etats-Unis en provenance du Maroc
Laqué, sève végétal, Autres
extraits végétaux 9% Combustibles minérals,
2% pétrole, etc.
23 %
Fer et acier 2 %
Graisses et huiles 3 %
Viandes préparés,
poissons 5 %
Articles tricotés
5%
Aliments conservés
6%
Machines
électriques
21 %
Articles tissés
9%
Sel, soufre, terre,
pièrre 15 %
de ce pays le 8e fournisseur du Maroc, alors qu’avec 3,9 % des exportations
ce pays est le 5e client du Maroc. Notons que les Etats-Unis constituent le
deuxième partenaire commercial du Maroc, hors Union européenne, juste
après la Russie (4,1 % des échanges en 2004).
Par ailleurs, les investissements directs étrangers en provenance des Etats-
Unis demeurent très faibles, se situant en moyenne autour de 500 millions
de dirhams par an.
16 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le contexte économique et géopolitique
L’Accord de libre-échange entre le Maroc et les Etats-Unis vise à renforcer
ces liens économiques et ouvrir davantage le marché américain aux produits
marocains. Cette accord a historiquement été précédé par d’autres étapes dont
les principales sont l’Accord sur la non double imposition de 1977, l’Accord
sur les investissements (« Bilateral Investment Treaty », BIT) de 1985 et, enfin,
le « Trade and Investment Framework Agreement » (TIFA) signé en 1995.
On doit se demander : pourquoi la création d’une zone de libre-échange
entre les deux pays ? Qu’est-ce qui justifie l’instauration d’une zone de libre-
échange entre deux pays aussi différents et hétérogènes dans leurs structures
et leurs performances économiques ? Il est certain qu’en exprimant leur
volonté d’établir une zone de libre-échange, les deux pays avaient un certain
nombre d’objectifs économiques et stratégiques qui, sans qu’ils s’accordent
nécessairement, devaient aboutir à la conclusion d’un tel accord.
3. Intérêts et anticipations de la partie américaine
Malgré le faible intérêt des Etats-Unis et des entreprises américaines pour
l’économie et le marché marocain, un certain nombre d’objectifs
économiques et de retombées positives peuvent être dégagés. Mais ce sont
certainement des objectifs politiques, géostratégiques et sécuritaires, inscrits
dans le cadre de projets et d’initiatives plus larges (au niveau du Grand
Moyen-Orient) qui justifient l’implication de la partie américaine.
3.1. Les visées économiques
Même si les échanges économiques avec le Maroc ne représentent qu’une
partie infime des échanges commerciaux des Etats-Unis (0,4 % en 2004),
un certain nombre d’entreprises et de secteurs économiques américains
peuvent en bénéficier : l’agriculture, l’agroalimentaire, les équipements
agricoles et d’irrigation, le textile et les chaussures, l’automobile et ses
composantes, l’électronique, etc.
Le secteur de l’énergie est probablement un autre élément qui fut pris
en compte par les Américains, l’espoir étant fondé que le Maroc serait une
future zone d’exploitation du pétrole.
Le secteur des services peut, lui aussi, justifier l’intérêt économique des
firmes américaines, qu’il s’agisse du tourisme, des nouvelles technologies
de l’information et de la communication, de l’audiovisuel ou de l’ingénierie
et construction ou encore des services financiers.
De plus, le fait que l’accord englobe aussi les questions relatives à
l’investissement et aux services, il peut dans l’avenir stimuler l’attractivité
du Maroc comme terre d’accueil des IDE américains en vue d’accéder plus
facilement et à moindre coût au marché européen auquel le Maroc est lié
par un autre accord de libre-échange.
Enfin, il faudrait intégrer ces éléments dans la vision large de la zone
de libre-échange du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. En effet, l’Accord
de libre-échange entre le Maroc et les Etats-Unis fait partie de l’initiative
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 17
Mohammed Bensaïd et Abid Ihadiyan
américaine globale intitulée Middle East Free Trade Area (MEFTA). Cette
initiative, lancée officiellement en mai 2003, est un projet graduel et
pragmatique d’établissement d’une grande zone de libre-échange entre les
Etats-Unis et les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique (le Middle East dans
la MEFTA englobe l’Afrique du Nord, Israël, l’Iran, le Pakistan) à l’horizon
2013 (cf. infra le point 3.4).
Les Etats-Unis s’engagent alors à aider les pays considérés comme
pacifiques et ouverts à accéder à différents niveaux d’intégration au marché
mondial et en particulier à celui des Etats-Unis, en fonction de leur degré
d’avancement dans les processus de réformes libérales économiques et
politiques. Ces différents niveaux d’intégration sont l’accès au statut de
membre de l’OMC, le bénéfice du Generalized System of Preferences (GSP)
qui offre des réductions tarifaires unilatérales sur quelque 4 650 produits,
la possibilité de se lier aux Etats-Unis par des accords bilatéraux plus larges
et profonds, à commencer par les Trade and Investment Framework Agreements
(TIFA), ensuite les Bilateral Investment Treaties (BIT), pour aboutir enfin
aux accords de libre-échange.
C’est ainsi que les Etats-Unis soutiennent actuellement l’accession à
l’OMC du Liban, de l’Algérie et du Yémen. Les TIFA en place
actuellement sont ceux établis avec l’Algérie, l’Egypte, le Koweït, le Qatar,
l’Arabie saoudite, la Tunisie et le Yémen. Quant aux pays ayant des accords
le libre-échange, il s’agit, en plus d’Israël (mis en œuvre en 1985), de la
Jordanie (signé en octobre 2000, entré en vigueur en décembre 2001), du
Bahraïn (conclu en mai 2004 et signé en septembre 2004, entré en vigueur
en août 2006), du Sultanat d’Oman (accord conclu en septembre 2005 et
signé en janvier 2006) et des Emirats Arabes Unis (négociations lancées en
(1) Ces dates et mars 2005) (1).
précisions sont sur le site Au bout du compte, les Etats-Unis espèrent établir une zone de libre-
de l’USTR
([Link]). échange qui leur assurerait l’accès à un certain nombre de marchés,
notamment ceux des armes et du pétrole.
3.2. Les visées stratégiques
Comment expliquer l’intérêt des Etats-Unis pour le Maroc malgré son
très faible poids économique et commercial sinon par des raisons
stratégiques plus pressantes, particulièrement depuis le 11 septembre 2001 ?
Les accords de libre-échange sont d’habitude des accords commerciaux,
mais celui entre le Maroc et les Etats-Unis recèle une forte dimension
(2) Zoubir (2006), se sécuritaire et politique plus ou moins explicite. En effet, cet accord a été
référant à une dépêche conçu comme un instrument pour renforcer les liens avec le Maroc comme
d’Associated Press du 20
novembre 2003, souligne allié dans la région (2). Sa signature coïncide avec l’octroi au Maroc en juin
que « les États-Unis sont 2004 du statut officiel d’« allié majeur hors-OTAN » (major non-NATO ally).
également sur le point de L’évolution des relations américano-marocaines marquent le passage de
concéder au Maroc la
considération d’allié de
relations politiques et stratégiques à des relations plus globales comprenant
longue durée ». l’économique mais dans une visée stratégique renouvelée. L’intérêt des Etats-
18 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le contexte économique et géopolitique
Unis pour l’établissement de relations commerciales et économiques avec
le Maroc ne date pas de longtemps, les relations entre les deux pays se limitant
aux relations politiques et stratégiques, voire militaires (à l’exception des
quelques accords sur la non-imposition ou sur l’investissement déjà
mentionnés).
Dans les années 90, les Etats-Unis commencèrent à considérer que des
relations économiques avec la région du Moyen-Orient et l’Afrique du Nord
devaient être développées comme partie prenante de la nouvelle politique
du leadership politique, militaire et économique du pays sur la scène
internationale. L’Administration américaine commença alors à soutenir les
réformes économiques dans la région, la coopération économique et la
stabilité politique dans le cadre du processus de paix entamé à Oslo.
En 1995, les TIFA (Trade and Investment Frameework Agreements)
furent lancés pour renforcer les liens économiques avec les pays qui
souhaitaient s’engager dans la voie de la libéralisation économique et de
l’ouverture commerciale. Cette même année, les Etats-Unis signèrent un
TIFA avec le Maroc.
En 1998, l’initiative Eiznentat, du nom du sous-secrétaire d’Etat de
l’époque (Stuart Eizenstat) fut lancée avec pour objectif l’établissement d’un
large partenariat économique entre les Etats-Unis et les pays du Maghreb,
en appuyant les réformes économiques néolibérales et dont les résultats
escomptés étaient l’intégration économique du Maghreb, le renforcement
de son attractivité envers les investissements directs étrangers et sa stabilité
politique et sécuritaire. L’initiative montra rapidement ses limites et fut
abandonnée, notamment à cause du conflit entre le Maroc et l’Algérie.
L’arrivée de l’administration Bush en janvier 2001 et la nomination de
Margaret Tutwiler à la tête de l’ambassade américaine à Rabat renforcèrent
l’intérêt des Etats-Unis pour le Maroc. Même si la nouvelle ambassadrice
semblait avoir manifesté de l’intérêt pour un accord de libre-échange avec
le Maroc (3), c’est surtout après les attentats du 11 septembre que cette (3) Cf. White (2005) qui
option constitua un choix ferme de l’administration Bush. Le choix du Maroc se réfère à un entretien
téléphonique avec Cathy
est justifié par le fait qu’il est considéré comme un pays modéré et ouvert Novelli, Représentant
aux réformes économiques et politiques ainsi qu’au dialogue. La lettre adjoint au commerce
envoyée au Sénat par Robert Zoellick le 22 août 2002 pour annoncer international des Etats-
Unis pour l’Europe et la
l’intention des Etats-Unis d’entamer les négociations avec le Maroc justifie Méditerranée et chef de
ainsi le choix du Maroc : file de l’équipe des
« In my letter of August 22, 2002, to the Congressional leadership and négociateurs de l’ALMEU
(entretien tenu le
trade committees, I outlined the reasons that it is in the United States’ interest 22 juillet 2004).
to pursue a free trade agreement with Morocco. An FTA will create improved
commercial and market opportunities for U.S. exports to Morocco and to
North and West Africa. It will foster economic growth, increase living
standards, and create higher paying jobs in the United States and Morocco
by reducing and eliminating bilateral barriers to trade, while reinforcing
important American values in the region. This FTA will also further
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 19
Mohammed Bensaïd et Abid Ihadiyan
strengthen our relations with a country that was one of the first to condemn
the september 11 terrorist attacks and has stood by our side ever since. »
3.3. Libre-échange, sécurité nationale et lutte contre le terrorisme
Dans la vision stratégique américaine, les questions commerciales et
sécuritaires sont considérées comme fortement liées : le commerce est facteur
de paix, aussi les questions commerciales relèvent mais de la sécurité nationale
(la sécurité nationale dépend de la sécurité économique comme de la
poursuite du leadership économique des Etats-Unis sur la scène
(4) « Our nation has internationale)(4). C’est ce qu’annonce le Trade Act de 2002 de manière
drawn together in shock, très claire :
mourning and defiance.
Now we must thrust « The expansion of international trade is vital to the national security of
forward the values that the United States. Trade is critical to the economic growth and strength of
define us against our the United States and to its leadership in the world. Stable trading relationships
adversary : openness,
peaceful exchange, promote security and prosperity. Trade agreements today serve the same
democracy, the rule of purposes that security pacts played during the Cold War, binding nations
law, compassion and together through a series of mutual rights and obligations. Leadership by
tolerance. Economic
strength – at home and the United States in international trade fosters open markets, democracy,
abroad – is the and peace throughout the world. The national security of the United States
foundation of America's depends on its economic security, which in turn is founded upon a vibrant
hard and soft power.
Earlier enemies learned
and growing industrial base. Trade expansion has been the engine of economic
that America is the growth. Trade agreements maximize opportunities for the critical sectors and
arsenal of democracy, building blocks of the economy of the United States. » (cité in Deblock, 2003.)
today's enemies will learn
that America is the
Même la lutte contre la pauvreté des pays devient un instrument de
economic engine for sécurité nationale, comme le souligne l’Agenda commercial des États-Unis
freedom, opportunity and pour 2003, pour qui les échanges commerciaux sont un outil puissant au
development. To that
end, U.S. leadership in
service de la sécurité des Etats-Unis dans le cadre de la campagne de lutte
promoting the contre le terrorisme. C’est que l’échange commercial est conçu comme un
international economic moyen d’aide efficace pour des pays comme le Maroc dans la lutte contre
and trading system is
les grands défis de la pauvreté et des différentes formes de privation. En
vital. Trade is about more
than economic efficiency. ce sens, les pays où règne la pauvreté sont considérés comme un terrain
It promotes the values at favorable au terrorisme, qui menace non seulement les pouvoirs des pays
the heart of this concernés mais aussi les intérêts et la sécurité des Etats-Unis.
protracted struggle »
(Zoellick R., “entretien”,
Washington Post,
3.4. La MEFTA comme partie prenante de la stratégie de défense
20 septembre, 2001) (cité nationale
in Deblock, 2003).
Contrairement au démenti des officiels marocains, l’Accord de libre-
échange entre bien dans le cadre des initiatives américaines pour le Moyen-
Orient et l’Afrique du Nord et notamment la MEFTA. Robert Zoellick,
représentant américain au Commerce international, déclare lors de la signature
de l’ALMEU en juin 2004 :
« Etape par étape, l'administration Bush travaillera pour édifier des ponts
de libre-échange avec les réformateurs économiques et sociaux au Moyen-
Orient. Notre projet propose le commerce et l’ouverture en tant qu'outils
20 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le contexte économique et géopolitique
essentiels pour les dirigeants qui s’évertuent à construire des sociétés
islamiques plus ouvertes, optimistes et tolérantes. (…) Au Maroc, en Jordanie,
à Bahraïn et ailleurs, nous jetons les fondations qui mèneront à la réalisation
de la vision du Président Bush concernant une zone de libre-échange au
Moyen-Orient. »
Les accords de libre-échange sont considérés alors comme un moyen
de lutte contre le terrorisme et de soutien aux dirigeants modérés de la région,
à l’image du Maroc (5). (5) Voir entre autres
La MEFTA fut dès le départ conçue comme une partie de la nouvelle déclarations de Robert
Zoellick celles-ci :
stratégie de défense nationale et comme instrument de lutte contre le « Piece by piece, the
terrorisme, comme le rappelle un rapport de 2005 du Congressional Research administration is
Service (6) : building a mosaic of
modernizers with a plan
« May 9, 2003, the Bush Administration proposed the establishment that offers trade and
of a U.S. Middle East Free Trade Area (MEFTA) within a decade (by about openness as tools for
2013). This proposal came a year and a half after the September 11, 2001 Muslim leaders looking
toward the rebirth of an
terrorist attacks on the U.S. World Trade Center and the Pentagon. The optimistic and tolerant
MEFTA was billed as part of a plan to fight terrorism – in this case, by Islam. (…) The U.S.-
supporting the growth of Middle East prosperity and democracy – through Morocco agreement
comes at a critical time
trade (CRS, 2005). » for Morocco and the
Pour s’en convaincre davantage, il faudra situer l’Accord de libre-échange Arab world. Muslims are
entre le Maroc et les Etats-Unis et la MEFTA dans la perspective plus large striving to reclaim a
tolerant and renewed
d’initiatives plus globales et, notamment, la Middle East Partnership Initiative Islam, but religious
(MEPI) lancée en 2002 par l’administration Bush, élargie et amendée lors du extremism, militants and
G8 en juin 2004 sous le titre de Broader Middle East and North Africa Initiative economic disorder are
continuous setbacks. (…)
(BMEI). Cette initiative est plus large que la MEFTA au sens où, tout en Trade leads to tolerance. »
s’insérant dans les mêmes objectifs sécuritaires et stratégiques des Etats-Unis,
(6) Voir aussi les analyses
elle considère que les libertés politiques et économiques doivent être encouragées de White (2005) et
et stimulées dans le monde musulman par tous les moyens possibles. Speyer (2003) pour qui
A son lancement, l’initiative annonçait la fin du soutien aux régimes l’Accord de libre-échange
entre le Maroc et les
autocratiques, même ceux se considérant comme des alliés des Etats-Unis. Etats-Unis est avant tout
Mais rapidement, et suite aux nombreuses réactions négatives internes et un accord politique et
externes, l’initiative a pris des proportions plus modestes, et l’abandon des sécuritaire.
régimes autocratiques fut vite oublié, l’Administration américaine se rendant
compte qu’ils étaient leur plus grand appui dans la région. L’initiative offre
des financements aux ONG, aux mouvements politiques ainsi qu’aux médias
et aux universités censés promouvoir les libertés politiques et économiques.
Certains piliers ont alors été précisés : le pilier politique (promotion des
pratiques démocratiques, de l’Etat de droit et des médias libres) ; le pilier
des libertés économiques (mobilisation des investissements internes et
étrangers, stimulation des PME et des micro-entreprises, soutien à la création
d’emplois par le secteur privé, aide à la compétitivité des pays partenaires) ;
le pilier de l’éducation.
Il s’agit donc d’une vision globale qui fait le lien entre libertés politiques,
libertés économiques, dont la liberté du commerce, et sécurité. Le libre-
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 21
Mohammed Bensaïd et Abid Ihadiyan
échange est, en ce sens, complémentaire de cette vision, dans la mesure où
il illustre l’une des facettes des libertés économiques, mais aussi au sens où
il permet, selon les théoriciens libéraux, de favoriser le dialogue et la paix
entre nations partenaires.
4. Intérêts et anticipations de la partie marocaine
Tout comme la partie américaine, les autorités marocaines avaient un
certain nombre d’objectifs économiques et stratégiques, dont l’élaboration
reste néanmoins marquée par le flou et un certain angélisme diplomatique.
4.1. Les visées économiques
En cherchant à signer un accord de libre-échange avec la première
puissance économique et militaire mondiale, les autorités marocaines visaient
un certain nombre d’objectifs, à la fois économiques et stratégiques. Les
buts économiques sont nombreux et difficiles à apprécier.
Le premier objectif est de diversifier les partenaires commerciaux du
Maroc, concentrés presque exclusivement en Europe, avec notamment la
France. Les stratèges marocains considèrent que cette diversification devrait
aussi offrir au pays une marge de manœuvre plus grande dans les négociations
avec l’Union européenne, surtout avec les craintes suscitées par l’accord
d’association avec l’UE et les désillusions du processus de Barcelone. Notons
que cette volonté de diversification s’est d’abord manifestée par l’ouverture
préalable vers d’autres partenaires méditerranéens, comme le montre l’Accord
d’Agadir en 2001 qui lie le Maroc à l’Egypte, à la Jordanie et à la Tunisie
et qui envisage l’établissement d’une ZLE pour une durée de dix ans. C’est
ce que montre aussi l’établissement d’accords de libre-échange avec la
Turquie, les Emirats Arabes Unis… et les contacts avec la Corée du Sud
et d’autres pays encore. Il faut rappeler ici la crise de jalousie provoquée
par l’ALMEU chez les Européens, dont certains avaient déclaré que le Maroc
ne pouvait pas réclamer en même temps l’approfondissement de ses relations
avec l’Union européenne et signer un Accord de libre-échange avec les Etats-
(7) Déclaration du Unis et qu’il devait choisir entre les deux (7).
ministre du Commerce Le deuxième objectif est d’offrir plus d’opportunités marchandes aux
extérieur français de
l’époque (François Loos), entreprises marocaines, le marché américain étant le plus grand au monde.
cité in « Morocco Warned Ce faisant, l’espoir est de dynamiser la croissance économique et réduire
over EU-US Trade par là même le chômage.
Deals », 15 janvier 2003,
BBC online Le troisième objectif est d’attirer plus d’investissements directs
([Link]). étrangers, qu’ils soient américains ou européens (ou autres), le Maroc étant
alors envisagé comme une plate forme d’investissement, de production et
d’échange au carrefour de l’Europe, des Etats-Unis et du monde arabe et
africain. Le Maroc escompte notamment l’installation de multinationales
américaines sur son sol pour faciliter leur accès au marché européen.
D’autres objectifs d’ordre institutionnel sont envisagés, comme celui
de considérer que cet accord devrait permettre l’accélération des réformes
22 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le contexte économique et géopolitique
économiques et juridiques libérales et des programmes de mise à niveau :
« J'interprète la décision américaine de négocier un accord de libre-échange
avec le Maroc comme un encouragement significatif aux réformes
politiques et économiques engagées par le Royaume et un instrument
puissant de développement des relations bilatérales », déclare Taïb Fassi Fihri,
ministre délégué aux Affaires étrangères et à la Coopération.
Enfin, d’autres bénéfices sont visés, sans qu’ils soient explicitement
escomptés : l’augmentation de l’aide publique au développement, l’éligibilité
au « Millenium Challenge Account » au titre duquel le Maroc va bénéficier
de quelque 750 millions de dollars, sans parler de l’aide militaire.
Ces principaux objectifs semblent, néanmoins, avoir été dessinés sans
s’appuyer sur des fondements clairs, pragmatiques et réalistes, que ce soit en
termes de capacités structurelles du pays ou en termes d’asymétrie des pouvoirs
économiques des deux pays. L’absence d’études sur les éventuels impacts de
l’accord de libre-échange en est l’illustration parfaite (cf. infra 5.4).
4.2. Les visées stratégiques
En s’engageant dans la voie de l’ouverture économique et du libre-échange
est que dans la lutte contre le terrorisme, les autorités marocaines espéraient
aussi obtenir l’appui diplomatique et stratégique des Etats-Unis sur le dossier
du Sahara. Des signes avant-coureurs semblaient faire croire aux Marocains
que les Etats-Unis allaient dans cette direction. Parmi ces signes figure l’octroi
au Maroc du statut d’allié majeur hors-OTAN, lequel statut est réservé aux
alliés les plus proches des Etats-Unis comme l’Egypte, la Jordanie, le Pakistan,
la Corée du Sud, l’Australie et Israël. Ce statut permet notamment au Maroc
de participer à des programmes de recherche et développement sur la défense
de bénéficier de façon prioritaire de livraisons d’armes, et de crédits publics
pour l’acquisition de matériel de défense.
Le fait que ce statut ait été attribué au Maroc en juin 2004, c’est-à-dire
au moment même où l’Accord de libre-échange était signé, n’était
certainement pas une coïncidence. Mais les autorités marocaines semblent
y avoir mis trop d’espoir, oubliant que les Américains avaient des visées
économiques et stratégiques tout aussi importantes avec l’Algérie et qu’ils
n’avaient pas intérêt à soutenir le Maroc contre l’Algérie ou l’inverse, mais
plutôt à établir des relations équilibrées avec les deux prétendants au
leadership du Maghreb. Ceci révèle là aussi le flou et la faiblesse de la vision
géostratégique du Maroc et une surestimation des capacités diplomatiques
du pays dédoublée d’une certaine naïveté quant aux véritables rouages et
intérêts de la partie américaine.
5. Processus de négociation et études d’impact
L’analyse des processus de négociation présente, bien au-delà de leurs aspects
anecdotiques, un grand intérêt dans la mesure où elle peut révéler les capacités
et les limites des deux parties en négociation, ce qui détermine, et de loin, à
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 23
Mohammed Bensaïd et Abid Ihadiyan
la fois le contenu de l’accord, les compromis réalisés (clauses, mesures de
sauvegarde, calendriers…) et le degré de prise en compte des asymétries
structurelles, tout comme les processus futurs de mise en œuvre. Une telle
analyse ne peut, par ailleurs, être comprise qu’en lui adjoignant une revue
des études d’impact réalisées par les deux parties en vue d’asseoir leurs positions.
5.1. Des négociations dans la précipitation
En avril 2002, quelques mois après les attentats du 11 septembre, le
Président américain et le roi du Maroc, alors en visite aux Etats-Unis,
annoncent leur intention d’établir une zone de libre-échange entre les deux
pays. Quatre mois furent nécessaires pour faire adopter par le Sénat américain
la loi « Trade Promotion Authority » (TPA) (août 2002) qui donne à
l’Administration américaine quasiment les pleins pouvoirs pour mener des
négociations commerciales internationales, sans que le Congrès puisse
amender les accords ainsi conclus (il peut tout au plus les approuver ou
les rejeter dans leur intégralité).
Les négociations furent organisées autour d’un certain nombre de thèmes
auxquels des groupes spécifiques de négociateurs furent dédiés. Démarrées
en janvier 2003, les négociations aboutirent au terme de sept rounds, en
mars 2004.
Le premier round (janvier 2003 à Washington) fut consacré
essentiellement aux échanges d'informations et aux débats sur les attentes
des deux parties signataires de l'Accord. Les négociateurs marocains
soulignèrent leur grand intérêt pour le secteur agricole, jugé très sensible.
Le deuxième round (février-mars 2003 à Washington et Genève) vit la
poursuite de l'échange d'informations, l’engagement des discussions
techniques et la présentation d'un premier projet de texte.
Le troisième round (juin 2003 à Rabat) vit réexamen du texte et l’accord
de principe sur certains de ses chapitres.
Le quatrième round (juillet 2003 à Washington) vit l'examen des autres
chapitres dont certaines dispositions restaient en suspens comme celles
relatives à l'investissement, à l'environnement, aux marchés publics, aux
droits de propriété intellectuelle, aux questions juridiques, etc. ; on élabora
également les listes de démantèlement tarifaire.
Le cinquième round (octobre 2003 à Rabat) fut la finalisation des
différents chapitres, exceptés quatre volets (agriculture, textile, services et
questions juridiques).
Le sixième round (janvier 2004 à Washington) vit la multiplication des
contacts entre les groupes de négociation concernés par ces quatre volets.
Le dernier round (février-mars 2004 à Washington) vit le compromis
sur l'ensemble des questions de l'Accord et la conclusion des négociations
(2 mars 2004).
Les représentants des deux pays conclurent les négociations le 2 mars
et signèrent l’accord le 15 juin. Le traité fut alors ratifié par les deux chambres
24 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le contexte économique et géopolitique
du Congrès américain en juillet 2004 et par la Chambre des représentants
marocaine seulement en janvier 2005 (8). Officiellement pour des raisons (8) Projet de loi n° 28.04
de mise à niveau des réglementations nationales avec les principes et règles portant approbation
quant au principe de la
de l’ALMEU, la mise en œuvre de l’accord ne fut lancée qu’au 1er janvier ratification de l'Accord
2006. de libre-échange entre le
Royaume du Maroc et les
5.2. Une gouvernance douteuse du processus de négociation Etats-Unis d'Amérique
signé à Washington le
Des deux côtés, mais surtout du côté marocain, des voix se sont élevées 15 juillet 2004 avec
pour dénoncer le manque de transparence des négociations et le déficit comme résultat du vote :
pour : 55 ; contre : 0 ;
démocratique qui les auraient caractérisées, et ce dans les différentes étapes abstentions : 23.
du processus. C’est ainsi que de nombreuses associations et ONG avaient
tenté, sans y réussir, de s’imposer dans le débat, notamment en matière
d’agriculture, de droits intellectuels et de santé. Certaines manifestations
furent mêmes réprimées, qui protestaient contre un accord qui risquait de
limiter les possibilités du pays de protéger efficacement la santé des citoyens
sous le prétexte du respect de la propriété intellectuelle et des libertés
économiques. Lorsque certaines associations et organisations essayèrent
d’organiser un rassemblement devant le Parlement pour réclamer plus de
transparence et pour exiger le respect du droit à l’information sur des
négociations engageant l’avenir de la nation et de la population, leur tentative
fut brutalement réprimée par les forces de l’ordre (Akesbi, 2006).
L’opacité ne se limitait pas au cercle de la société civile. Le Parlement
fut lui aussi largement écarté de l’ensemble des étapes du processus. Il n’a
ainsi été associé ni à la définition des termes des négociations, ni à leur
contrôle et à leur suivi, ni à l’évaluation de l’accord conclu entre les
négociateurs des deux pays. La ratification de l’accord au parlement s’est
déroulée dans la hâte et la précipitation, sans véritable débat et sans même
que les parlementaires ne disposent du texte de l’accord (9). Quand on sait (9) Seuls ceux qui avaient
que celui-ci dépasse les mille pages, toute possibilité de discussion sérieuse protesté vigoureusement
auprès du gouvernement
fut alors annihilée. L’examen de l’accord fut alors limité à quelques questions ont pu obtenir le texte à
orales posées par certains députés et conseillers, auxquelles par ailleurs les la dernière minute, sous
réponses du gouvernement furent très générales et détournées. format électronique
(CD).
Le trait commun de ces éléments est que le Maroc semble s’être engagé
dans des négociations ardues et complexes sans disposer des moyens humains
et matériels suffisants, probablement à cause du caractère hautement politique
de l’accord. Quelles que soient les concessions obtenues par les négociateurs
marocains, il n’en demeure pas moins que l’asymétrie des équipes et des
moyens ne pouvait que jouer en faveur de la partie américaine. Notons ici
qu’aucune étude d’impact de l’accord de libre-échange sur les différents
secteurs économiques, sur l’emploi et sur les autres variables économiques
et sociales n’a pu être menée du côté marocain, alors qu’aux Etats-Unis
plusieurs études ont été réalisées et que des scénarios variés ont été évalués.
Récemment, en mai 2006, le Comité des droits économiques, sociaux
et culturels des Nations Unies a exprimé sa préoccupation quant aux
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 25
Mohammed Bensaïd et Abid Ihadiyan
« possibles effets négatifs des accords de libre-échange (conclus par le Maroc)
entrés en vigueur en 2006 » qui sont « de nature à alourdir le coût des
médicaments » et qui « pourraient porter atteinte aux droits établis dans
le Pacte, notamment le droit à la santé ». Le Comité recommande alors aux
autorités marocaines qu’elles tiennent compte de toutes les obligations que
(10) Le Pacte lui impose le Pacte (10) international des droits économiques, sociaux et
international des droits culturels dans ses négociations et accords bilatéraux. Le Comité a aussi enjoint
économiques, sociaux et
culturels (PIDESC) a été
le Maroc de procéder à l’évaluation de « l’impact des accords de libre-échange
ratifié par le Maroc en entrés en vigueur en 2006 sur les droits économiques, sociaux et culturels
1979. de sa population, en particulier des secteurs les plus vulnérables » (Comité
des droits économiques, sociaux et culturels, 2006). Ce faisant, le Comité
reconnaît ce que nombre d’observateurs avaient dès le début des
négociations souligné : l’absence de toute étude d’impact d’un accord de
libre-échange avec les Etats-Unis sur ses différents secteurs économiques,
sur l’emploi et sur la population, notamment sur les couches les plus
vulnérables et défavorisées notamment celles du milieu rural.
Pour résumer, le caractère hautement politique de l’accord et la décision
de le conclure au plus vite expliquent l’opacité des négociations, l’absence
d’étude d’impact et la non-association de la société civile et du parlement.
5.3. L’asymétrie des équipes de négociation
Le problème des négociations ne se limite pas à leur gouvernance
démocratique. Leur gestion technique, décisive pour l’issue et le contenu
de l’accord, pose elle aussi problème. La composition des équipes de
négociation illustre bien cet aspect important.
Du côté américain, c’est le bureau de l’USTR (United States Trade
Representative : Représentant des Etats-Unis au Commerce) qui, suite à
l’adoption de la « Trade Promotion Authority », fut désigné comme instance
chargée des négociations commerciales internationales. Il est placé
directement auprès du Président américain. C’est Cathy Novelli qui dirige
l’équipe des négociateurs américains. Du côté marocain, c’est le ministère
des Affaires étrangères et de la coopération, représenté par Taïb Fassi-Fihri,
ministre-délégué aux Affaires étrangères et à la Coopération, qui a reçu les
pleins pouvoirs pour diriger et superviser les négociations. Toutefois, si le
représentant au Commerce a pour mission première d’organiser et de
promouvoir les intérêts commerciaux des États-Unis, il travaille en étroite
collaboration avec le département du Commerce, mais aussi avec les autres
agences gouvernementales sur l’ensemble des aspects impliqués. Plus
précisément le Représentant au Commerce « préside et administre
également deux comités de coordination composés de hauts fonctionnaires
et d’officiels en provenance des divers ministères et agences
gouvernementales, le Comité de travail sur la politique commerciale (Trade
Policy Staff Committee) et le Groupe d’examen de la politique commerciale
(Trade Policy Review Group) » (Deblock (2004)). De même, au niveau
26 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le contexte économique et géopolitique
supérieur, « la coordination entre les agences est assurée par deux comités
interministériels, (le Deputies Committee et le Principals Commitee) que
président et coordonnent le Conseil national de sécurité (National Security
Council ) et le Conseil économique national (National Economic Council ) »
(ibid.).
Par ailleurs, la loi de 1974 sur le commerce extérieur a institué un système
de consultation qui associe, en plus des acteurs précédents, le secteur privé.
Ce système, qui n’a cessé de se renforcer depuis son établissement, repose
sur trois instances : « le Comité consultatif du Président pour la politique
et les négociations commerciales (Advisory Committee for Trade Policy and
Negotiations, ACTPN), comité très influent composé de représentants des
affaires nommés par le président ; sept comités consultatifs sur la
politique et vingt-cinq comités consultatifs pour les questions techniques,
sectorielles et fonctionnelles, administrés conjointement par le Bureau du
représentant au Commerce et le département du Commerce » (ibid.).
Pour compléter le tableau, il faut enfin rappeler les liens étroits entre
le Bureau du représentant au Commerce le Congrès. En effet, cinq membres
des deux chambres sont officiellement nommés pour « conseiller » et épauler
le représentant au Commerce. Mais celui-ci doit surtout « répondre de la
politique commerciale et du suivi des négociations et, une fois les accords
ratifiés, de leurs résultats et effets sur l’économie et la politique des États-
Unis devant les deux puissants Comités que sont le comité sénatorial des
Finances au Sénat et le comité des voies et moyens de la Chambre des
représentants » (ibid.). Par ailleurs, la loi de 2002 sur le commerce extérieur
a renforcé ce mécanisme de consultation et de surveillance, puisqu’elle a
imposé des audiences sur toutes les négociations projetées ainsi que des études
d’impact une fois les accords signés.
La comparaison des structures des deux équipes montre une forte
asymétrie qui s’exprime par le fait que les Etats-Unis disposent d’une structure
professionnelle, l’USTR, formée de quelque 200 cadres de haut niveau rôdés
aux questions des négociations bilatérales et multilatérales. Cette structure
est dédiée exclusivement aux négociations commerciales internationales.
En contrepartie, l’équipe marocaine ne bénéficie aucunement d’une
structure similaire, toutes proportions gardées, et ses composantes ne sont
pas spécialisées dans les négociations commerciales. Il s’agit plutôt de cadres
ministériels aux spécialités diverses et multiples, quelles que soient par ailleurs
leurs compétences spécifiques. Le ministère du Commerce extérieur qui,
a priori, aurait pu jouer un rôle central dans ces négociations, ne disposait
ni des moyens ni des compétences humaines nécessaires et suffisantes (surtout
en nombre) pour le faire.
C’est ainsi que les équipes marocaines constituant les 13 groupes
thématiques de la négociation furent composées sur la base d’une trentaine
de Départements ministériels et organismes concernés par la négociation
sous la coordination générale du ministère des Affaires étrangères et de la
Coopération. Chaque groupe était présidé par le représentant d’un
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 27
Mohammed Bensaïd et Abid Ihadiyan
département déterminé et composé des délégués des ministères et
organismes concernés par le thème. Les membres de chaque groupe avaient
pour mission de communiquer la position de leurs départements respectifs
sur le thème de négociation considéré.
Une telle procédure organisationnelle des équipes semble a priori
intelligente et capable de centraliser les informations et préoccupations
dispersées des différents départements, mais elle présuppose un certain
nombre de prérequis organisationnels et institutionnels qui semblent avoir
souvent manqué. En effet, la coordination inter-ministérielle est loin d’être
une simple question de composition technique et de réunions. Un certain
nombre de routines administratives et de règles institutionnelles
historiquement héritées font que la coordination interministérielle ne
fonctionne pas au mieux faute de coopération entre les différentes parties,
et ce pour diverses raisons : la politique des chasse gardée (ou jardin secret)
qui lie le pouvoir au monopole de certaines information et de certains
dossiers, le manque de compétences et de moyens ainsi que les confusions
entre sphères administrative, politique et économique. Enfin, les animosités
politiques surtout dans un gouvernement d’alliance regroupant plusieurs
parties et sensibilités politiques, comme ce fut le cas pendant la période
des négociations, n’encouragent la coopération et la coordination au sein
des équipes et entre les équipes.
La dispersion des équipes, les difficultés de leur coordination, le manque
d’expertise en matière de négociations internationales, parallèlement à
l’absence d’étude d’impact pour orienter et appuyer les offres, les
concessions et les clauses de la partie marocaine ont lourdement pesé sur
le déroulement des négociations et leur issue finale, en comparaison avec
l’équipe américaine, sa composition et son organisation.
L’importance de cet aspect dépasse le cadre-même des négociations. Ses
implications fortes se prolongent aux capacités des deux parties à mettre
en œuvre les différents éléments du traité, leur suivi, notamment en ce qui
concerne le règlement des différends, le respect des clauses, etc. En ce sens,
l’asymétrie entre les deux pays devrait avoir des effets structurants, les
dispositions et clauses de l’accord étant plus faciles à maîtriser et à contrôler
par la partie américaine que par la partie marocaine.
5.4. Des études d’impact unilatérales
Comme il a été précisé plus haut, seuls les Etats-Unis ont procédé à
l’évaluation de l’impact de l’accord sur leur économie. Il serait utile de
présenter ici brièvement quelques études réalisées et certains de leurs
principaux résultats. Ces études, menées à l’aide de modèles d’équilibre
générale calculable, ont parfois pris en compte les effets possibles sur
l’économie marocaine.
Ainsi, Gilbert (2003) estime que le Maroc pourrait perdre environ
292 millions de dollars suite à l’ouverture de son économie aux Etats-Unis :
28 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le contexte économique et géopolitique
115 millions en recettes douanières sur les produits américains et 177 millions
en frais d’importation de biens qui, auparavant, provenaient d’autres sources
plus efficientes. De plus, il est possible que le Maroc connaisse une
détérioration de ses termes de l’échange, car l’élimination des tarifs douaniers
sera plus marquée du côté du Maroc qui jouissait avant l’Accord de tarifs
élevés, ce qui n’est pas le cas des Etats-Unis (cf. tableau 5). Selon les
simulations faites par l’auteur, on devrait s’attendre à une réduction de revenu
marocain d’environ 93 millions de dollars (dollars de 1997), c’est-à-dire
une baisse de 0,26 % du PIB du pays.
Tableau 5
U.S.-Morocco FTA: Benchmark tariffs, 2005 (%)
Commodity Tariffs on US imports Tariffs on Morocco’s
from Morocco imports from the US
Grains 0 13.00
Vegetables, fruits, andnuts 3.00 49.00
Other crops 2.00 2.50
Cattle and horses 0 0
Animal products n.e.c. 0 25.00
Coal, oil, gas, other mineral 0 17.78
Meat products 2.00 50.14
Dairy products 0 84.00
Sugar manufacturing 29.00 0
Sugar crops 0 0
Other processed food and tobacco 8.79 75.00
products
Textile, apparel, and leather products 16.00 39.28
Wood products 0 31.00
Petroleum, coal, chemicals, rubber, 1.86 32.16
plastic
Ferrous metals 1.00 31.90
Metals n.e.c. and metal products 1.00 21.00
Motor vehicles and parts 1.00 31.00
Transport equipment n.e.c. 2.29 15.31
Electronic equipment 0 1.50
Other machinery and equipment 0 20.00
Other manufactures 0 33.25
Services 0 0
Source : GTAP version 6, prerelease 1 data and USITC calculations.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 29
Mohammed Bensaïd et Abid Ihadiyan
Du côté américain, le gain sera non négligeable pour les exportations :
178 millions de dollars, ce qui correspond à une croissance de 88 % des
exportations. Cette performance trouve son origine dans les termes de
l’échange, comme expliqué précédemment.
Brown, Kiyota et Stern (2004) estiment que cet accord conduira à un
gain économique en faveur des Etats-Unis de l’ordre de 6 milliards de dollars
(0,06 % du PIB) et pour le Maroc d’environ 0,9 milliards de dollars (2,1 %
du PIB) avec une légère croissance de l’emploi dans le commerce, les
transports et le textile, et une baisse dans l’agriculture.
Le tableau 6 ci-après, résume l’essentiel de ces études qui, dans la plupart
des cas, dressent un bilan plutôt négatif pour l’économie du Maroc.
Soulignons enfin l’étude récente de Abdelmalki, Sandretto et Sadni Jalab
(2006) qui estime que dans le cas d’une ouverture totale et immédiate du
Maroc sur les Etats-Unis, le Maroc risque de connaître une baisse de la
croissance économique, une perte de bien-être, une détérioration de ses termes
d’échange et une importante dégradation de sa balance commerciale. Ce n’est
que dans le cas – hypothétique – d’une libéralisation plus progressive et d’un
accord asymétrique qui cherche à prendre en compte et corrige l’asymétrie
des deux économies que le Maroc aurait pu avoir de meilleures chances de
s’en sortir. Or ce cas hypothétique ne s’approche relativement que des premières
étapes de l’accord : plus on avance dans les calendriers de démantèlements
tarifaires (plus la libéralisation avance), plus le Maroc risque d’être
désavantagé en termes de croissance économique et de bien-être.
L’ensemble des études mentionnées montrent à quel point la partie
marocaine a pu ignorer l’importance d’une bonne préparation et la nécessité
de réaliser des études d’impact en vue d’éclairer et d’orienter les processus
de négociation, voire de remettre en cause la décision de s’engager dans
des accords aux conséquences non maîtrisées. Les contestations d’un
ensemble d’acteurs économiques et surtout celles de la société civile durant
les négociations portaient justement sur l’absence de toute étude d’impact
de l’accord sur les différents secteurs économiques et sociaux.
Conclusions
L’analyse du contexte de l’accord de libre-échange entre le Maroc et les
Etats-Unis a pu dégager la grande fragilité de la position du Maroc et les
éventuels risques qu’il encourt. Il a montré le poids des fortes asymétries
entre les deux pays, sur le plan des systèmes productifs et des structures et
dynamiques des échanges extérieures. Les faiblesses institutionnelles et
organisationnelles, et le déficit démocratique de la partie marocaine,
comparés à la partie américaine, ne pouvaient que renforcer ces asymétries
en matière de négociation, de mise en œuvre et de suivi de l’accord. L’absence,
du côté marocain, de toute étude d’impact de l’accord est un indicateur
de premier choix de l’ensemble de ces faiblesses.
30 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le contexte économique et géopolitique
Tableau 6
Summary of selected economic literature on the impact
of a U.S.-Morocco FTA on the U.S. economy
Author Model/ Key assumptions Summary of impact on Summary of impact
Methodology the United States on the United States
Gilbert GTAP 5 CGE Static analysis perfect Minimal impact on the Lose of $ 292 million in
(2003) model competition United States. economic welfare
constant returns to scale 0.04 percent change in 0.26 percent decrease in
product differentiation by U.S. imports from GDP
Armington assumption Morocco Deterioration of terms of
0.03 percent change in trade
U.S. exports to Morocco
0.00 percent change in
U.S. GDP
Aït El Mekki GTAP 5 CGE static analysis Minimal impact on the
and Tyner model perfect competition United States
(2004) constant returns to scale $65 million decrease in
product differentiation by real GDP
Armington assumption $135 million increase in
welfare
Brown, Michigan static analysis Minimal impact on the 2.1 percent of change
Kiyota, and Model monopolistic competition United States, however, in GDP
Stern(2004) (except in agriculture the services scenario,
sector) which incorporates
increasing returns to scale relatively large service
product differentiation by barrier tariff equivalents,
product variety results in larger impact.
0.00 percent change in
U.S. GNP (agriculture and
manufactures scenarios)
0.06 percent change in
U.S. GNP (services and
combined scenarios)
sectoral impact
negligible.
DeRosa Gravity model Standard 118 percent Methodology precludes
(2003) estimate increase in trade conclusions about overall
Trade diversion not aggregate impact.
accounted for
Galal and Descriptive Primarily qualitative Small positive economic
Lawrence statistics assessment of impact benefits.
(2003)
USITC Modified actual FTA modeled 41 percent increase in
(2004) GTAP static analysis U.S. exports to Morocco
version 6.0 perfect competition 14 percent increase in
prerelease 1, constant returns to scale U.S. imports from
CGE model product differentiation by Morocco
Armington assumption $120 million increase in
U.S. economic welfare
$107 million increase in
U.S. GDP.
Sources : USITC (2004) et auteurs.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 31
Mohammed Bensaïd et Abid Ihadiyan
Au-delà des aspects économiques, ce sont des considérations politiques,
sécuritaires et géostratégiques qui semblent avoir présidé à l’établissement
de l’accord. Si les Etats-Unis semblent avoir les moyens de leurs politiques
(thèse que l’on est en droit de contester aujourd’hui à la lumière des derniers
développements au Moyen-Orient), le Maroc manque à la fois de vision
stratégique claire et encore plus des moyens et instruments nécessaires à
son élaboration et à sa mise en œuvre. Le déficit institutionnel et
démocratique et les faibles structures de recherche et d’encadrement des
organismes publics en sont des indicateurs flagrants.
Seules de profondes réformes en la matière, conditions de réformes
économiques structurelles, sont capables de dépasser ces limites et de
permettre à l’économie et à la société marocaines de réussir une meilleure
ouverture.
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Le contexte économique et géopolitique
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Critique économique n° 21 • Hiver 2008 33
Consécration de la politique
d’ouverture du Maroc
L’accord de libre-échange conclu entre le Maroc et les Etats-Unis, comme Nabil
les autres accords signés par le pays, s’inscrit dans la stratégie globale Boubrahimi
d’ouverture de l’économie nationale entamée depuis la mis en œuvre du (nboubrahimi2001@[Link])
Programme d’ajustement structurel dans les années 80. CNCE (1) et Université
Mohammed V- Agdal,
Cet accord organise le développement des échanges de biens et services Rabat
entre les deux pays dans un cadre concerté et propose des schémas de
(1) Les idées développées
démantèlement pour des produits qui présentent un intérêt commun pour dans cet article
chacune des deux parties. n’engagent que leur
Il élimine, par ailleurs, des tarifs douaniers immédiats sur plus de 95 % auteur.
des échanges bilatéraux relatifs aux produits industriels et produits finis
mis à la consommation. Il réduit également, d’une manière significative,
les barrières aux produits agricoles et aux services d’origine marocaine.
Il convient de noter, par ailleurs, que le secteur des services fut inscrit
pour la première fois dans l’agenda des négociations du Maroc dans le cadre
de ses accords bilatéraux, qui a proposé une offre de libéralisation beaucoup
plus large que celle inscrite dans la liste de ses engagements dans le cadre
de l’OMC.
Cet article propose d’analyser le contenu de l’accord de libre-échange
conclu avec les Etats-Unis en survolant les différents domaines et secteurs
ayant fait l’objet de négociations entre les deux parties.
Il dresse, par ailleurs, le dispositif de négociation de l’accord qui s’est
articulé autour de 13 groupes thématiques, regroupant, sous la coordination
du ministère des Affaires étrangères et de la Coopération, une trentaine de
départements ministériels et organismes impliqués dans le processus de
négociation dont notamment le ministère du Commerce extérieur.
La première section de cet article traitera le cadre réglementaire qui régit
les échanges de biens et de services entre les deux parties, et ce, en précisant
le contenu et la signification des règles et le champ d’application des
dispositions qui entreront en vigueur suite à l’application des clauses de
l’accord de libre-échange.
La deuxième section traitera des différents secteurs qui ont fait l’objet
de négociation dans l’accord, notamment les secteurs agricole, industriel,
les services et autres.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 35
Nabil Boubrahimi
I. Le cadre réglementaire
Comparativement aux accords de libre-échange conclus jusqu'à présent
par le Maroc, l’accord avec les Etats-Unis est un accord de type nouveau,
dans la mesure où il couvre des aspects qui n’ont jamais été intégrés
(2) « Présentation de auparavant (2). A cet effet, l’accord comporte un ensemble de dispositions
l’Accord de libre-échange et mécanismes juridiques qui permettront d’accompagner la libéralisation
entre le Maroc et les
Etats-Unis », MAEC, des échanges bilatéraux des biens et services et d’assurer le respect des
[Link]. engagements pris à travers un mécanisme de règlement des différends. Ces
aspects ont concerné principalement une panoplie de règles et mesures.
1. Règles liées à l’accès aux marchés
L’accord prévoit le principe de l’accès au marché, retenu dans le cadre
des négociations multilatérales qui se tiennent dans le cadre de l’OMC. Il
s’agit principalement de lever les restrictions quantitatives qui peuvent s’ériger
comme des obstacles à l’accès des fournisseurs étrangers au marché marocain.
Les deux parties ont inscrit des dérogations quant à ce principe. Elles
ont inscrit des mesures qui consolident le principe d’accès au marché comme
le démantèlement tarifaire, l’élimination des mesures à caractère fiscal ainsi
que les restrictions quantitatives aussi bien à l’importation qu’à l’exportation,
assorties de quelques dérogations au titre des exceptions ou dans le cadre
du respect du principe du traitement national.
2. Règles liées au traitement national
Le traitement national est une règle qui prévoit la non-discrimination
entre les produits domestiques, produits localement, et les produits importés.
Cette disposition, prévue dans l’article III du GATT de 1994, a été retenue
dans le cadre des négociations menées entre le Maroc et les Etats-Unis.
Outre les produits dits domestiques, la règle du traitement national
s’applique aussi bien pour les taxes et impositions intérieures que pour les
lois, le règlement, la distribution ou l’utilisation des produits sur les marchés
intérieurs de chaque partie.
Toutefois, pour le commerce des produits, c’est une règle d’application
générale qui est retenue entre les deux parties. Cependant, pour les services,
c’est la règle du traitement national, assortie de certaines dérogations dans
certains secteurs, qui est retenue. Même chose pour l’investissement dont
les dispositions retiennent le principe du traitement national qui se traduit
par un traitement non discriminatoire entre les investisseurs marocains et
les investisseurs américains.
3. Mesures dérogatoires à l’accord de libre-échange
L’accord prévoit des exceptions au libre-échange, c’est-à-dire des mesures
dérogatoires par rapport au libre commerce et aux règles prévues telles que
le traitement national et l’accès au marché. A cet effet, l’accord préserve
36 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Consécration de la politique d’ouverture du Maroc
les acquis au titre des accords de l’OMC, à l’instar de ce qui a été décidé
dans le cadre des autres accords de libre-échange conclus par le Maroc. Dans
ce cadre, il y a possibilité de :
– recourir à des restrictions à l’importation et à l’exportation,
conformément aux dispositions des articles XX et XXI du GATT de 1994
(protection de la santé et de la vie des personnes, des animaux et des végétaux,
sauvegarde du patrimoine archéologique et culturel…) ;
– protéger des données privées financières et comptables ;
– préserver l’équilibre de la balance des paiements à travers des restrictions
à l’importation des marchandises en cas de difficulté de la balance des
paiements.
Ces différentes dispositions d’exception constituent des gardes-fous
donnant la possibilité aux parties de pouvoir réguler, en parfaite
conformité avec les règles de libre-échange prévues par l’accord, les flux
de commerce, de marchandises ou de services dans des situations
particulières. Ces dispositions dites d’exception permettent également de
maintenir ou de mettre en place des dispositions touchant des produits ou
services, des productions, importations ou fournitures de services.
4. Mécanismes de sauvegarde
Les mesures de sauvegarde sont des mesures d’accompagnement au
démantèlement tarifaire, dans la mesure où elles permettent, à travers la
suspension ou le rétablissement du droit de douane, de réparer un dommage
causé ou qui peut être causé par un accroissement massif des importations.
Elles permettent ainsi de limiter les distorsions qui peuvent naître de
l’élimination progressive du tarif.
L’accord prévoit deux mécanismes de sauvegarde :
– un mécanisme de sauvegarde commun, qui peut être applicable à tous
les produits, et des mécanismes particuliers pour les produits textiles et
certains produits agricoles qui présentent des sensibilités particulières au
niveau de leur commercialisation ;
– un mécanisme de sauvegarde spécial.
L’accord traite deux types de mécanisme commun de sauvegarde : la
sauvegarde bilatérale et la sauvegarde globale.
La sauvegarde bilatérale s’applique au commerce entre les deux pays et
permet, en cas d’accroissement massif des importations d’un produit qui
menace de causer un dommage grave à la production nationale du produit
similaire, soit de suspendre le démantèlement tarifaire, soit d’augmenter
le droit de douane à un niveau ne dépassant pas le niveau du taux de la
nation la plus favorisée (NPF). La procédure prévue pour la mise en œuvre
des mesures de sauvegarde est similaire à celle prescrite au niveau de l’accord
de l’OMC sur les sauvegardes.
La sauvegarde globale concerne les mesures de sauvegarde globales de
portée NPF prévues par l’accord de l’OMC sur les sauvegardes. Le Maroc
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 37
Nabil Boubrahimi
a préservé son droit acquis au niveau de l’OMC à travers l’application des
mesures de sauvegarde sur une base non discriminatoire, y compris pour
les produits en provenance des Etats-Unis couverts par l’accord.
Concernant les mécanismes de sauvegarde spéciale, il y a lieu de préciser
deux types de mécanisme de sauvegarde, l’un est réservé aux produits de
textile et l’autre aux produits de l’agriculture.
Pour les produits textiles, un mécanisme de sauvegarde spécial a été inséré
dans l’accord. Ce mécanisme prévoit la possibilité de suspendre le
démantèlement ou d’augmenter le droit de douane à un niveau ne dépassant
pas le taux NPF. Les parties peuvent ainsi recourir à une mesure de sauvegarde
pour les produits textiles selon une procédure souple et sur une période
de 10 ans après que le droit de douane sur le produit en question ait été
éliminé.
Le mécanisme de sauvegarde spécial pour l’agriculture, s’inspirant de
celui prévu par l’accord de l’OMC sur l’agriculture, prévoit un système de
sauvegarde basé sur le prix et un système de sauvegarde basé sur la quantité.
A cet effet, un droit additionnel peut être appliqué sur un produit couvert
par ce mécanisme lorsque le prix à l’importation est inférieur à un prix-
cible préalablement déterminé ou lorsque la quantité dépasse le volume
préalablement fixé.
Pour les exportations du Maroc vers les Etats-Unis de certains produits
agricoles sensibles, les Etats-Unis peuvent évoquer le mécanisme de
sauvegarde-prix. C’est le cas des oignons séchés, des préparations de tomates,
des olives en conserve, des préparations de certains fruits, des jus d’orange
sous diverses formes et des sauces à la tomate.
Le Maroc a plutôt opté pour un mécanisme de sauvegarde-quantité qui
prévoit la possibilité de mettre en place d’une manière automatique un droit
additionnel lorsque les quantités exportées des Etats-Unis vers le Maroc
de produits couverts dépassent les volumes-cibles convenus dans le cadre
de l’accord.
Pour bien procéder à l’évaluation de conformité des produits, il a été
convenu dans le cadre de l’accord de retenir le principe qui reprend celui
de l’accord sur les obstacles techniques au commerce de l’OMC ayant trait
au traitement national et à la non-création d’obstacles techniques non
nécessaires.
En effet, chaque partie reconnaît et accrédite les organismes d’évaluation
de conformité situés sur le territoire de l’autre partie selon les conditions
qui ne sont pas moins favorables que celles qu’elle accorde à ceux qui sont
situés sur son territoire.
5. Règles de transparence et de lutte contre la corruption
L’accord contient des dispositions sur la transparence et la lutte contre
la corruption. Ces dispositions visent à renforcer l’amélioration de
l’environnement des affaires et consacrent le processus de réformes entreprises
38 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Consécration de la politique d’ouverture du Maroc
par le Maroc dans le sens du rapprochement de l’administration des citoyens
et de la moralisation dans la vie publique.
Dans ce cadre, il est prévu la mise en place d’un système d’échange
d’information et de notification mutuelle, permettant aux administrations
et opérateurs économiques d’être informés sur les mesures et procédures
administratives adoptées ou envisagées qui sont de nature à affecter les
échanges entre les deux pays.
De même, en vertu des dispositions relatives à la transparence, le Maroc
et les Etats-Unis sont, en principe, tenus de rendre publics les projets de
lois, de réglementation et de décisions administratives et de donner la
possibilité au public d’émettre des commentaires sur ces projets.
6. Mécanismes de règlement des différends
L’accorde prévoit, d’une manière claire, le processus de règlement des
différends entre le Maroc et les Etats Unis en renforçant le principe de la
transparence dans le règlement des litiges entre les deux parties.
Dans ce cadre, un mécanisme de règlement des différends peut être
invoqué par chacune des parties si l’une d’entre elles considérait que l’autre
a failli à ses obligations en vertu de l’accord, qu’une mesure prise par l’autre
partie est incompatible avec ses obligations au titre de l’accord, ou qu’un
avantage est annulé ou compromis sous l’effet d’une mesure qui n’est pas
incompatible avec l’accord.
Par ailleurs, le texte adopté privilégie l’esprit de coopération et la
consultation plutôt que le recours à un mécanisme de règlement quasi-
judiciaire des litiges. Le recours à la constitution de groupes spéciaux pour
le règlement d’un différend est prévu dans le cadre de l’accord. En effet,
un groupe spécial est désigné pour statuer sur la question objet du différend
sur la base des arguments développés par chaque partie et peut recourir à
des conseils d’experts indépendants.
7. Dispositions douanières
Compte tenu de son rôle sensible dans la facilitation des échanges
commerciaux, l’Administration douanière a fait l’objet d’un chapitre à part
de l’accord.
Les principales dispositions concernent les modalités à mettre en place
pour simplifier les procédures douanières devant régir les échanges des deux
pays. En effet, l’accord encourage l’adoption des procédures permettant la
réduction des délais de dédouanement. Ce délai doit être limité dans le
temps pour ne pas dépasser 48 heures après l’arrivée des marchandises au
port.
Les deux pays ont convenu que le lieu de dédouanement doit être situé
au point d’arrivée des marchandises, sans obligation de transfert dans les
entrepôts. Il y a également possibilité d’enlèvement des marchandises avant
paiement effectif.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 39
Nabil Boubrahimi
8. Le suivi de l’accord
L’accord prévoit aussi toute une structure de comités et de sous-comités
pour assurer le suivi et la mise en œuvre de l’accord. Il prévoit également
des clauses permettant l’amendement des dispositions et règles de l’accord
et ouvrant la possibilité d’accession à cet accord d’une tierce partie et ce,
avec l’assentiment du Maroc et des Etats-Unis.
II. Les secteurs négociés
L’accord entre les Etats-Unis et le Maroc est un accord qui couvre un
ensemble de domaines et secteurs d’activité dont certains font pour la
première fois l’objet de négociation dans le cadre bilatéral, comme celui
des services.
1. Le secteur agricole
Le secteur agricole a toujours fait l’exception dans les précédents accords
conclus par le Maroc compte tenu de sa sensibilité et de l’impact socio-
économique qui peut en découler si la libéralisation n’est pas bien maîtrisée.
Tout un chapitre de l’accord intitulé « Agriculture et mesurer sanitaires
et phytosanitaire » a été réservé aux modalités de libéralisation du secteur
agricole en plus de deux sections et trois annexes pour fixer les aspects
techniques des mesures de sauvegarde ou des prix/quantités de déclenchement.
La première section du chapitre III de l’accord traite des modalités de
gestion et d’application des contingents tarifaires relatifs aux produits
agricoles considérés selon leur sensibilité ainsi que des subventions accordées
aux exportations agricoles des entreprises étatiques d’exportation, des mesures
de sauvegarde agricoles et du forum des échanges agricoles.
La deuxième section s’attarde sur les mesures sanitaires et phytosanitaires
qui peuvent affecter les échanges commerciaux entre les deux parties. La
partie de l’accord qui traite la question des mesures sanitaires et
phytosanitaires fait référence dans plusieurs de ses passages aux dispositions
de l’OMC qui constituent un cadre de référence pour les réglementations
relatives à ce secteur.
1.1. L’offre américaine
L’offre américaine prévoit un accès libre et immédiat pour des produits
marocains frais ou en conserve tels que la clémentine, les fleurs, les olives
et les tomates. Cet accès libre concerne également tous les produits agro-
industriels avec ou sans quota (500 t pour les concentrés de tomate).
En plus des contingents tarifaires auxquels ont été soumis certains
produits agricoles, le schéma américain de démantèlement douanier agricole
a prévu des listes générales et spécifiques à certains produits. Le schéma
américain permet toutefois une amélioration des conditions d’accès au
marché des produits agricoles marocains.
40 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Consécration de la politique d’ouverture du Maroc
L’offre américaine prévoit également une mesure de sauvegarde spéciale
fondée sur les prix. En vertu de cette mesure, les produits agricoles originaires
soumis à la clause de sauvegarde américaine disposent d’un prix dit de
déclenchement. Ce prix est activé si le produit entre sur le territoire douanier
des Etats-Unis à un niveau inférieur au prix de déclenchement dudit produit.
1.1.1. Le schéma américain de démantèlement douanier
Le schéma américain de démantèlement douanier des produits agricoles
comprend douze types de démantèlement tarifaire (chaque type correspond
à une liste et chaque liste à une lettre). Les périodes de transition varient
de 0 (entrée en vigueur immédiate) à 18 ans.
La liste A précise les produits qui seront démantelés dès l’entrée en vigueur
de l’accord :
– les légumes frais : pommes de terre, tomates, oignons, aulx, concombres,
cornichons, pois, haricots verts, artichauts, piments poivrons et courgettes ;
– les légumes congelés : pomme de terre, haricots, pois et tomates ;
– les fruits : les oranges, les petits fruits d’agrumes, les raisins, les pastèques,
les melons, les pommes, les poires, les fruits à noyau et les fraises ;
– les légumes transformés : conserves de concombre, cornichons, câpres,
artichauts, haricots, oignons et piments, les conserves d’olives vertes et les
olives noires ;
– les fruits transformés : confitures d’orange, d’abricot, de fraise et de
cerises, conserves d’agrume ;
– la quasi-totalité des produits de la pêche, frais et transformés.
La liste C précise les produits dont les droits seront démantelés 5 ans
après l’entrée en vigueur de l’accord. Elle contient notamment les melons,
les cerises séchées et les confitures de pêches.
La liste E concerne les produits dont les droits seront éliminés au bout
de 8 ans. Elle concerne les asperges fraîches, les jus de raisins.
La liste F regroupe les produits qui seront libéralisés à partir de la 9e année
après la mise en œuvre de l’accord. Ce sont les sardines à l’huile, non fumées,
avec peau et arêtes et en récipients hermétiques. Ces produits représentent
un important potentiel d’exportation pour le Maroc.
Les droits sur les produits inscrits sur la liste G seront démantelés
10 ans après l’entrée en vigueur de l’accord. C’est le cas des amandes fraîches
ou séchées, des avocats, des olives noires dénoyautées et des pulpes d’orange.
La liste I précise les produits qui seront démantelés 12 ans après l’entrée
en vigueur de l’accord. Figurent sur cette liste les conserves de cerises.
La liste J prévoit une période transitoire de 15 ans avant la libéralisation
des produits concernés. Figurent sur cette liste, entre autres, l’oignon et
l’ail séchés, les pamplemousses, les conserves et les jus d’orange non sucrés.
Pour la liste K, les droits de douanes seront abolis 18 ans après l’entrée
en vigueur de l’accord et selon une configuration différente de celle prévue
dans les listes précédentes. Ainsi de l’année 1 à l’année 6, le taux plein,
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 41
Nabil Boubrahimi
autrement dit les droits de base, seront maintenus. De l’année 7 à l’année 12,
il est prévu une réduction de 5,6 % du taux de base par an, enfin, de l’année
13 à l’année 18, une réduction de 11,1 % du taux de base par an est prévue.
La liste L précise, enfin, les produits qui sont libres à l’entrée aux Etats-
Unis sur la base d’une franchise.
1.1.2. La clause américaine de sauvegarde agricole
L’accord prévoit la possibilité de mettre en œuvre une clause de sauvegarde
spéciale basée sur les prix visant à protéger les produits agricoles
américains qui risquent de connaître un préjudice face à une augmentation
massive des importations marocaines. En vertu de cette clause, si le prix à
l’importation d’un produit est inférieur au prix de déclenchement, la clause
de sauvegarde est appliquée sous forme d’un droit additionnel proportionnel
à la différence entre le prix à l’importation et le prix de déclenchement.
Le prix de déclenchement de chaque produit est déterminé par les Etats-
Unis dans l’accord. Plus ce prix est élevé plus le produit américain est protégé
et plus il est difficile aux importateurs de pénétrer le marché. Les produits
concernés par cette clause sont pour la plupart inscrits dans les listes J et
K ayant des périodes transitoires de 15 et 18 ans.
1.2. L’offre marocaine
Le Maroc a retenu plusieurs types de démantèlement spécifique selon
la nature des produits agricoles et leur importance dans les échanges. D’autres
produits ont été exclus d’emblée de la libéralisation pour leur caractère
sensible, alors qu’une clause de sauvegarde basée sur les quantités a été retenue
pour quelques produits.
1.2.1. Le schéma marocain de démantèlement douanier
Le schéma de démantèlement préconisé par le Maroc a retenu deux types
de démantèlement selon la nature des produits agricoles. Il s’agit d’un schéma
de démantèlement général et un schéma de démantèlement spécifique à
certains produits dont la majorité est constituée de produits agricoles frais
et transformés. L’accord prévoit également des quotas tarifaires pour d’autres
produits.
Le schéma de démantèlement général
Le schéma de démantèlement général couvre près de 44 % des positions
tarifaires concernant les produits agricoles frais et transformés qui seront
démantelés selon le rythme A, à savoir un accès immédiat sans droit de
douane juste après l’entrée en vigueur de l’accord.
La liste C trace un démantèlement tarifaire uniforme sur cinq ans et
concerne plusieurs produits tels que certains types de fromage, les boyaux,
les pommes de terres, certains fruits, l’huile d’olive.
42 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Consécration de la politique d’ouverture du Maroc
La liste D concerne les produits dont le démantèlement tarifaire se fera
à raison de 50 % du droit de base à partir de la première année, alors que
le reste des droits de douanes sera supprimé en cinq tranches égales à partir
de la deuxième année de mise en œuvre de l’accord. Les produits concernés
par ce schéma de démantèlement sont le maïs, le soja et leurs dérivés.
La liste E porte sur 13 produits dont notamment le beurre, les haricots,
les raisins secs, les pruneaux, les légumes conservés en boîte, etc. Les tarifs
sur ces produits seront démantelés d’une manière uniforme sur huit ans.
La liste F prévoit un démantèlement uniforme sur neuf ans et concerne
38 produits ayant trait notamment aux poissons d’eau douce, aux escargots
autres que de mer, aux filets de truite et d’anguille, caviar et aux crevettes.
La liste G prévoit un démantèlement linéaire sur dix ans. Figurent sur
cette liste, entre autres, certaines pâtes, quelques légumes, des aliments du
bétail et les vins.
Les droits sur les produits visés dans les positions tarifaires de la liste
I seront supprimés en 12 tranches annuelles égales. Figurent sur cette liste
10 produits ayant trait au lait et crème de lait, concentrés ou additionnés
de sucre ou d’autres édulcorants, préparations pour l’alimentation des
enfants.
La liste J précise les positions tarifaires dont les droits seront supprimés
en 15 tranches annuelles égales. Figurent sur cette liste, entre autres, les
animaux vivants d’espèce bovine et ovine, coqs, poules, canards.
Sur la liste K figurent principalement 3 produits : les pois chiches en
grains et les lentilles en grains et autres lentilles. Les droits sur ces produits
seront maintenus au droit de base durant la première année jusqu’à la 6e
année, les droits seront réduits de 5,6 % du droit de base au 1er janvier de
chaque année jusqu’à la 12e année. A partir du 1er janvier de la 13e année,
les droits de douane seront réduits par un taux additionnel de 11,1 % jusqu’à
la 18e année, pour être affranchis de tout droit de douane.
Le schéma de démantèlement spécifique
Les rythmes spécifiques retenus par le Maroc sont au nombre de 10,
dont la majorité s’appliquent aux produits agricoles frais et transformés.
La liste T prévoit un démantèlement de 83,6 % des droits de base dès
l’entrée en vigueur de l’accord et un démantèlement à tranches égales sur
quatre ans des 16,4 % restants. Le quota relatif au bœuf premier choix dit
Hilton est le principal concerné par ce régime.
Les droits sur les produits de la liste X seront réduits de 10 % du taux
de base dès l’entrée en vigueur de l’accord. Ils seront par la suite supprimés
en 4 tranches annuelles égales.
La liste O prévoit une réduction de 51,6 % du taux de base dès l’entrée
en vigueur de l’accord. Les droits seront par la suite supprimés en neuf étapes
annuelles égales. Les contingents de volaille entière, dinde et poulet, sont
concernés par ce régime de démantèlement.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 43
Nabil Boubrahimi
Les produits figurant sur la liste N connaîtront un démantèlement non
linéaire. Dès l’entrée en vigueur, les droits sont réduits à 75 % du taux de
base. Ce niveau sera maintenu jusqu'à la 4e année. Les droits seront par la
suite supprimés en sept étapes annuelles égales.
La liste Q prévoit un démantèlement des droits en 18 étapes annuelles
égales commençant le 1er janvier de la 1re année.
Les principaux produits soumis à ce régime sont les abats des animaux
destinés à la fabrication de produits pharmaceutiques.
Les droits sur les produits de la liste S garderont les taux de base de la
1 année jusqu’à la 10e année. Les droits seront réduits de 4,8 % du taux
re
de base le 1er janvier de la 1re année et de 4,8 % supplémentaires du taux
de base le 1er janvier de chaque année suivante jusqu’à la 17e année. A partir
de la 18e année, les droits de douane sur ces produits seront réduits de 8,3 %
supplémentaires du taux de base chaque année jusqu’à la 25e année. Les
cuisses et les ailes de volaille subiront ce type de démantèlement.
Les quotas tarifaires
Le Maroc a prévu de soumettre certains produits sensibles à des
contingents tarifaires. Le tableau ci-dessous schématise ces types spécifiques
de démantèlement en fonction de chaque produit en précisant le quota initial,
les périodes transitoires, le taux d’évolution et le quota final.
La clause marocaine de sauvegarde
La mesure de sauvegarde retenue par le Maroc est basée sur la quantité.
Elle prévoit la possibilité de mettre en place, de manière automatique, un
droit additionnel lorsque les quantités de produits importés, qui sont couverts
par le mécanisme de sauvegarde, dépassent les volumes-cibles contenus dans
le cadre de l’accord. Ces volumes connaîtront une augmentation annuelle
alors que le niveau de droit additionnel sera amené à baisser dans le temps
en fonction d’un calendrier fixé par l’accord.
Les exportations des Etats-Unis vers le Maroc couverts par ce mécanisme
de sauvegarde basé sur la quantité sont les viandes des volailles entières ou
en morceaux, les pois chiches, les lentilles, les amandes et les prunes sèches.
1.3. Les mesures sanitaires et phytosanitaires
L’accord traite des mesures sanitaires et phytosanitaires qui peuvent
affecter, directement ou indirectement, les échanges commerciaux entre les
deux parties. Dans ce volet, l’accord offre un cadre général de coopération
en la matière. Il s’inspire largement des dispositions de l’article 13 du GATT.
Les deux parties s’engagent à appliquer les dispositions de l’accord de l’OMC
sur les mesures sanitaires et phytosanitaires.
Ce cadre de référence examine les réglementations relatives à l’innocuité
des produits alimentaires, à la santé des animaux et à la préservation des
végétaux. Les deux pays s’engagent à poursuivre les efforts visant
l’élimination des barrières non-tarifaires qui prennent, dans la plupart des
cas, la forme déguisée de mesures sanitaires et phytosanitaires.
44 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Consécration de la politique d’ouverture du Maroc
Produits Quota initial Période Taux Quota final
en tonnes transitoire d’évolution en tonnes
1. Bœuf premier choix 4 000 18 4 Illimité
2. Bœuf de qualité standard 2 000 10 Variable 2 208
3. Volaille entière 1 250 19 Variable Illimité
4. Cuisses et ailes de volaille 4 000 25 Variable Illimité
5. Blé dur 250 000 10 4 Illimité
6. Blé tendre cas de production 280 000 10 Variable 400 000
supérieure à 3 000 000
7. Blé tendre cas de production 700 000 10 Variable 1 060 000
inférieure à 2 100 000
8. Amandes 50 15 4 Illimité
9. Produits dérivés du blé dur 1 500 10 2 1 793
10. Produits dérivés du blé tendre 1 500 10 2 1 793
11. Pommes 2 000 10 4 Illimité
12. Viande volaille sans os et peau 125 10 5 Illimité
13. Autres viandes de volaille 75 19 5 Illimité
Source : CNCE
L’accord comprend également une déclaration commune qui institue
un groupe de travail chargé de préparer et de mettre en œuvre un plan
d’action en matière de coopération.
2. Le secteur industriel
L’accord prévoit un accès libre et immédiat à la quasi-totalité des produits
industriels d’origine marocaine et des produits de la pêche, soit près de 98 %
de l’ensemble des produits appartenant à cette catégorie. Le schéma de
démantèlement tarifaire américain offre un accès libre à ces produits dès
l’entrée en vigueur de l’accord.
Quant à l’accès des produits américains au marché marocain, l’accord
prévoit une exonération des droits de douane dès son entrée en vigueur
pour 58 % des positions tarifaires. Le reste sera démantelé sur une période
maximum de 10 ans.
Le schéma marocain retient 5 paniers de démantèlement variant d’une
entrée immédiate (panier 1) à 10 ans (panier 5). Les importations américaines
seront, ainsi, soumises à un schéma de démantèlement allant jusqu’à
10 ans pour les produits usagés à un démantèlement immédiat pour les
produits non fabriqués localement. Il s’agit du :
Panier 1 (listes A, L, U, V) : exonération immédiate ;
Panier 2 (liste B) : démantèlement sur 2 ans ;
Panier 3 (liste C) : démantèlement sur 5 ans ;
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 45
Nabil Boubrahimi
Panier 4 (liste F) : démantèlement sur 9 ans ;
Panier 5 (listes G et H) : démantèlement sur 10 ans.
Le secteur industriel comprend les produits textiles et les produits hors
textile.
2.1. Les produits textiles
Le chapitre 4 de l’accord traite des dispositions relatives aux produits
textiles et prévoit une ouverture importante des marchés des deux pays
échelonnée sur six ans.
2.1.1. Le schéma de démantèlement
Mis à part certains produits spécifiques américains, le Maroc et les Etats-
Unis ont retenu principalement deux rythmes de démantèlement tarifaire
pour les produits textiles :
– un démantèlement immédiat (liste A) ;
– un démantèlement échelonné sur cinq ans avec une réduction de 50 %
des droits de douane dès l’entrée en vigueur de l’accord et des réductions
à tranches égales de 10 % pour les 5 années suivantes (liste D).
Il convient de noter par ailleurs que pour une grande partie de ces
produits, les exportations marocaines ne pourront bénéficier d’aucun
avantage préférentiel du fait que l’accès au marché américain est libre pour
tous les exportateurs.
Produits soumis au régime immédiat
Le Maroc s’est engagé à démanteler, des l’entrée en vigueur de l’accord,
13 % du total des positions tarifaires concernant les produits textiles. La
valeur moyenne des importations des produits textiles concernés par ce
rythme immédiat de démantèlement ne dépasse pas 2 % des importations
globales du Maroc de ces produits et près de 25 % des importations des
produits textile en provenance des Etats-Unis.
Produits soumis au démantèlement tarifaire de six ans
Les parts des produits textiles qui seront soumis au démantèlement tarifaire
de six ans est de 83,1 % pour le Maroc et 78,3 % pour les Etats-Unis. La
valeur moyenne des importations en provenance des Etats-Unis des produits
textiles concernés par ce rythme de démantèlement représente 51 % du total
des importations des produits textiles en provenance des Etats-Unis.
2.1.2. Les clauses de sauvegarde
L’article 2 du chapitre 4 relatif aux produits textiles prévoit la mise en
œuvre de mesures de sauvegarde spéciales pour le textile et l’habillement
si l’application de l’accord cause un préjudice grave ou une menace réelle
à l’industrie locale. Ainsi, il est possible d’augmenter le droit applicable
jusqu’à un niveau qui n’excédera pas le droit de la nation la plus favorisée
46 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Consécration de la politique d’ouverture du Maroc
appliqué à la date d’entrée en vigueur de l’accord. Toutefois, la clause de
sauvegarde ne peut être mise en œuvre par l’une des parties que si, au
préalable, une enquête est réalisée par l’autorité compétente et qui détermine
des préjudices grave ou une menace réelle à la production locale.
2.2. Les produits industriels hors textiles
Dans le cadre de ces produits, les négociations ont abouti à un calendrier
de démantèlement tarifaire immédiat pour les principales exportations
marocaines. Les importations américaines seront, par contre, soumises à
huit rythmes de démantèlement variant d’un démantèlement immédiat à
partir de l’entrée en vigueur de l’accord à une période de 10 ans.
2.1.1. Le schéma américain de démantèlement douanier
L’accord de libre-échange conclu entre le Maroc et les Etats Unis a offert
une exonération totale des droits de douane et taxes, dès l’entrée en vigueur
de l’accord à la quasi-totalité des produits exportables par le Maroc. Le
calendrier de démantèlement tarifaire est réparti sur 5 paniers :
Panier 1 (listes A, L, U, V) : exonération sur 2 ans ;
Panier 2 (liste B) : démantèlement sur 2 ans ;
Panier 3 (liste C) : démantèlement sur 5 ans ;
Panier 4 (liste F) : démantèlement sur 9 ans ;
Panier 5 (listes G et H) : démantèlement sur 10 ans.
En termes de part des exportations, le schéma de démantèlement
américain permet une exonération de 99,7 % des exportations marocaines
dès l’entrée en vigueur de l’accord.
b. Le schéma marocain de démantèlement douanier
Le Maroc a retenu trois catégories de produits dans son schéma de
démantèlement. La première catégorie concerne les produits fabriqués au
Maroc et dont une grande partie appartient au panier 4. Les droits de ces
produits arrivant des Etats-Unis sur le marché marocain seront démantelés
progressivement sur une période de neuf ans, pour atteindre un taux nul
en 2013.
La deuxième catégorie touche les produits non fabriqués localement et
qui sont repartis sur les trois premiers paniers 1, 2 et 3. Ces produits seront
complètement exonéré de droits de douane en 2009. Et enfin, la troisième
catégorie concerne les produits usagers placés dans le panier 5, qui seront
démantelés sur 10 ans.
3. Le secteur des services
Les négociations sur le commerce des services, tenues dans le cadre de
l’accord, ont constitué une première initiative visant à la libéralisation de
ce secteur, à la différence des autres accords de libre-échange conclus jusqu’à
présent par le Maroc, qui se sont limités généralement au commerce des biens.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 47
Nabil Boubrahimi
L’importance du secteur des services dans le cadre de cet accord découle
notamment de son poids grandissant dans la production et les échanges
du Maroc. Les services contribuent, en effet, pour plus d’un tiers dans le
PIB et enregistrent un taux de croissance soutenu. De plus, les activités de
service au Maroc permettent d’absorber une part importante du déficit des
échanges des biens.
L’accord a porté sur les 12 secteurs des services reconnus dans la
classification centrale des produits énumérés par l’OMC, entre autres : les
services financiers, les services professionnels et informatiques, les
transports, le tourisme et les voyages, les communications, l’éducation, la
santé et les services sociaux.
3.1. Principales dispositions communes et particulières
Les dispositions communes contiennent certaines obligations générales
inspirées du GATS, à savoir le traitement de la nation la plus favorisée et
la transparence. Elles ont également en commun les engagements
horizontaux relatifs à la liberté des transferts et paiements, l’octroi du
traitement national et les engagements relatifs à l’accès au marché portant
notamment sur la non-limitation :
1. du nombre de fournisseurs de services, sous forme de monopole ou
d'un examen des besoins économiques, à savoir qu’il n’est pas autorisé
de restreindre l’accès au marché sous prétexte que l’offre locale est
suffisante ;
2. de la valeur totale des transactions ou avoirs en rapport avec les
services ;
3. du nombre total d'opérations de services ;
4. du nombre total de personnes employées dans un secteur de services
sous forme d’un examen de besoins économiques ;
5. de la forme juridique de l’entreprise fournissant le service (ne pas exiger
des types spécifiques d'entité juridique ou de co-entreprise).
En ce qui concerne les engagements particuliers, ils ont concerné :
– la non présence locale pour les services transfrontaliers au titre de
laquelle chacune des deux parties s’engage à ne pas exiger des
fournisseurs de services de l’autre partie d’avoir une représentation
ou un bureau local comme condition pour la fourniture du service ;
– l’engagement, en matière de services financiers et de services fournis
dans le cadre d’un investissement portant sur les dirigeants et le conseil
d’administration en vertu duquel une partie ne pourra pas exiger des
entreprises de l'autre partie de nommer des individus d’une nationalité
donnée à des postes de direction ou à d’autres postes essentiels ;
– l’engagement en matière de services fournis dans le cadre d’un
investissement portant sur la prescription des résultats qui ne peut
être imposé à l’investisseur par aucune des deux parties et qui aurait
pour objet :
48 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Consécration de la politique d’ouverture du Maroc
a. d’exporter un pourcentage donné de produits ou de services ;
b. d’utiliser un pourcentage donné de contenu national ;
c. de privilégier les marchandises produites localement ;
d. de lier le volume ou la valeur des importations au volume ou à la
valeur des exportations ou aux entrées de devises liées à cet
investissement ;
e. de transférer une technologie.
Des dérogations aux dispositions communes et particulières ont été
précisées par les mesures non conformes retenues dans les listes négatives
des annexes I à IV de l’accord. Ces listes regroupant les secteurs sensibles
ou ceux dont la réglementation en vigueur constituent des exceptions à
certains principes énoncés par les engagements communs et particuliers (accès
au marché, traitement national, traitement de la NPF, présence locale).
Il convient de noter que le Maroc a émis des réserves pour tous les secteurs
dont la réglementation en vigueur présente des dérogations à ses
engagements dans le cadre de l’accord pour des secteurs comme,
notamment :
– la sauvegarde des monopoles existants (OCP, ONE, ONEP, ONCF,
ODEP, services postaux…) ;
– la limitation de l’accès au marché marocain, pour certains secteurs
sensibles, tels que les services miniers, les services audiovisuels et services
de transport routier et maritime et les services de distribution ;
– l’octroi de la priorité aux nationaux pour certaines professions telles
que les services juridiques, les services d’experts comptables et de tenue des
livres, les services d’architecture, les services médicaux, les services d’éducation
et de tourisme.
Parallèlement, le Maroc a émis des réserves générales concernant certains
secteurs très sensibles (services sociaux, culturels, de communication et pour
les accords internationaux…).
De même, une période transitoire de deux ans est prévue pour certains
secteurs spécifiques qui permettront de décider du traitement qui leur sera
réservé.
3.2. Les services financiers
La libéralisation des services financiers dans laquelle s’est engagé le Maroc
(3) Dans le cadre du
depuis des années a été consolidée par les engagements pris dans le cadre GATS, accord général sur
de l’accord avec les Etats-Unis. Cependant, la stratégie de libéralisation du le commerce des services :
secteur a été d’opérer une libéralisation maîtrisée en privilégiant le mode 3 il existe 4 modes de
fourniture des services
pour la fourniture de ces services, à savoir la présence commerciale (3). commerce transfrontière ;
Le Maroc s’est assuré que le traitement qui sera réservé à ses consommation à
investisseurs et à ses fournisseurs de services, au niveau de l’accès au marché l’étranger, présence
commerciale,
américain, soit au moins égal à celui accordé à d’autres partenaires déjà liés mouvement de
aux Etats-Unis par des accords de libre-échange. personnes.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 49
Nabil Boubrahimi
S’agissant de l’accès au marché marocain, le Maroc a pu obtenir :
– la sauvegarde des monopoles existants (OCP, ONE, ONCF,
monopoles communaux ;
– la limitation de l’accès au marché marocain, pour certains secteurs
sensibles, aux sociétés de droit marocain ;
– l’octroi de la priorité aux nationaux pour la majorité des services
professionnels.
Par ailleurs, les négociations ont porté principalement sur les services
d’assurance et les services bancaires.
3.2.1. Les services d’assurance
Dans le cadre de l’accord, le traitement accordé à la présence des
compagnies d’assurance américaines au Maroc consiste à leur offrir cette
possibilité à condition de prendre la forme de succursales. Cette présence
est autorisée 4 ans après l’entrée en vigueur de l’accord.
Toutefois, le Maroc s’est réservé le droit de réglementer ces compagnies
et ce, pour protéger son secteur qu’il considère comme sensible,
notamment par sa contribution à l’intérêt public et sa prise en charge des
risques non couverts par les compagnies d’assurance privées.
D’un autre côté, les dispositions de l’accord prévoient de maintenir le
prélèvement de 10 % sur les primes de compagnies d’assurances établies
au Maroc. Cette dotation revient à la société centrale de réassurance.
Cependant, cette restriction sera supprimée cinq ans après l’entrée en vigueur
de l’accord.
Pour les services de réassurance, le Maroc a obtenu une dérogation au
principe de l’accès au marché. Cette dérogation concerne l’obligation faite
aux personnes physiques exerçant en qualité d’agent d’assurance et
fournissant ces services de disposer de la nationalité marocaine ou d’être
des personnes morales de droit marocain.
3.2.2. Les services bancaires
Dans les négociations ayant concerné les services financiers, le Maroc
a consolidé la présence commerciale des services financiers portant sur
l’acceptation de dépôt et d’autres fonds remboursables au public.
Pour les crédits destinés au financement des investissements et des
transactions commerciales au Maroc, celui-ci a consolidé un accès libre pour
la présence commerciale et s’est engagé de n’introduire aucune discrimination
vis-à-vis des fournisseurs étrangers.
S’agissant des établissements de crédit, l’ouverture des succursales, d’agences,
de guichets ou bureaux de représentation, le Maroc s’est engagé à assurer un
accès libre à la présence commerciale à condition de se conformer aux lois
en vigueur, notamment l’article 24 de la loi bancaire 1993.
De leur côté, les Etats-Unis se sont engagés à fournir un appui au secteur
financier marocain pour qu’il puisse saisir les opportunités d’affaires
50 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Consécration de la politique d’ouverture du Maroc
concernant l’investissement et le commerce transfrontalier des services aux
Etats-Unis et à apporter son assistance pour l’identification de nouveaux
services financiers aux Etats-Unis susceptibles d’intéresser le secteur privé
au Maroc.
3.3. Les services professionnels et informatiques
Les services professionnels englobent tous les métiers fournis au titre
de la profession libérale tels les services de conseils juridiques, les services
des experts comptables, des architectes, des médecins.
Quant aux services informatiques, ils couvrent notamment les services
d’installation de matériels informatique, de création de logiciels et de
traitement de données.
3.3.1. Les services juridiques
Dans le cadre de l’accord avec les Etats-Unis, le Maroc a formulé des
réserves sur les principaux services relevant du système juridique marocain.
Il s’agit notamment des services d’avocats, de notaires, d’experts
assermentés, d’adouls, d’huissiers de justice. Pour exercer ces services au
Maroc, il est indispensable de disposer de la nationalité marocaine ou d’être
ressortissant d’un des Etats ayant conclu des accords de réciprocité avec le
Maroc. Les autres services demeurent ouverts à la concurrence. L’offre
américaine assure un accès relativement important pour les fournisseurs
marocains des services juridiques et a restreint le marché pour les services
d’avocat et de conseiller juridique. Pour les services transfrontaliers et la
consommation à l’étranger, la résidence a été exigée dans 16 Etats (4). Les (4) Hawai, Lowa, Kansas,
conseillers juridiques sont autorisés à exercer dans 8 Etats (5). Massachusetts, Michigan,
Minnesota, Mississippi,
Nebraska, New Jersey,
3.3.2. Les services comptables New Hampshire,
Oklahoma, Rhodes,
Les négociations avec les Etats-Unis en ce qui concerne ces services ont Island, Dakota, Vermont,
abouti à leur relative libéralisation en supprimant la limite de 25 % du capital Virginie et Wyoming.
étranger dans les entreprises locales. Le Maroc a également restreint l’exercice (5) Alaska, Californie,
de la profession d’expert comptable à la condition d’être inscrit à l’Ordre Floride, Connecticut,
des experts comptables. Pour les experts comptables agréés, le critère de Georgie, Hawai, Illinois
et Oregon.
résidence a également été retenu.
Les Etats-Unis n’ont retenu aucune restriction à l’exercice des services
comptables sur leur territoire, que ce soit en matière de traitement national
ou d’accès au marché, à l’exception toutefois de la présence commerciale.
3.3.3. Les services de conseil fiscal
En ce qui concerne les services de conseil fiscal, les deux parties se sont
engagées à procéder à une libéralisation intégrale des services de conseil
fiscal pour les modes de fourniture transfrontière, de consommation à
l’étranger et de présence commerciale.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 51
Nabil Boubrahimi
3.3.4. Les services médicaux et dentaires
Pour les services médicaux et dentaires, le Maroc a obtenu plusieurs
dérogations au principe de l’accès au marché et au traitement national. Ainsi,
pour l’exercice de la profession de médecin, il est nécessaire de disposer de
la nationalité marocaine ou d’être un conjoint d’un Marocain résidant au
Maroc. Cependant, une autorisation d’exercer doit être accordée par le
gouvernement marocain. Pour les pharmaciens et chirurgiens-dentistes, une
simple autorisation d’exercer leur suffit. L’offre américaine en matière de
services médicaux invoque la contrainte de la législation régionale ; la
fourniture transfrontalière et la présence commerciale pour exercer ces
services sur le sol américain sont subordonnées au respect de la
réglementation en vigueur dans les Etats fédérés.
3.3.5. Les services informatiques et connexes
Ces services couvrent une large gamme de produits. Il s’agit notamment
des services de consultation en matière d’installation de matériel informatique,
de création de logiciels, de traitement de données. Ces services ont bénéficié
d’un accès illimité aux marchés marocain et américain.
3.3.6. Les services de recherche et développement
Les deux pays se sont engagés à assurer un accès libre aux fournisseurs des
services liés à la R&D dans plusieurs domaines allant des sciences naturelles,
aux sciences sociales en passant par les sciences humaines et les services fournis
par la R&D interdisciplinaire.
3.4. Les services de transport, de tourisme et de voyage
Les services de transport couvrent les différents modes de transport :
l’aérien, le terrestre, le maritime et les autres. Les services touristiques et
de voyage couvrent les services d’hôtellerie et de restauration, les services
d’agence de voyage et d’organisateurs touristiques.
C’est la sensibilité du secteur du transport maritime qui était derrière
le maintien, aussi bien par le Maroc que par les Etats Unis, de la protection
de l’essentiel des activités liées à ce secteur.
Pour ce qui est du transport aérien, les dispositions de l’accord ne
s’appliqueront pas aux services aériens dans leur volet transport de voyageurs
et de marchandises. Ils s’appliquent uniquement aux services de
maintenance et de réparation d’aéronefs. Le Maroc a assuré un accès libre
pour la fourniture de ces services. Les Etats-Unis ont pris la même position
avec une restriction couvrant les services de location d’aéronef avec équipage
qui seront subordonnés à une autorisation requise pour les prestations de
services aériens spécialisés sur le territoire des Etats-Unis.
Concernant le transport spatial, le Maroc a opté pour la libéralisation
de ce secteur et s’est engagé à assurer un accès libre aux fournisseurs de ces
52 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Consécration de la politique d’ouverture du Maroc
services sur son territoire. Ainsi, il pourra bénéficier de l’expertise américaine
dans ce domaine.
En matière de transport routier de voyageurs et de marchandises, le Maroc
a imposé aux fournisseurs américains de créer une entreprise de droit
marocain ou de conclure un accord avec les autorités concernées autorisant
la fourniture de tels services.
A l’exception d’une seule limite relative aux services de maintenance et
de réparation du matériel de transport qui est réservé uniquement aux
résidents américains, l’offre américaine assure, pour les autres services, un
accès libre au marché américain pour les fournisseurs nationaux.
Dans le cadre des activités de tourisme et le voyage, le Maroc assure un
accès libre au marché marocain pour les services d’hôtellerie et de
restauration, les services d’agence de voyage et d’organisateur touristique.
L’offre américaine en matière de service de tourisme et de voyage garantit
aux fournisseurs marocains un accès libre au marché pour les services
d’hôtellerie et de restauration, y compris les services de traiteur.
3.5. Les services de communication
Les services de communication couvrent un large éventail de services
tels que les services postaux, les services de télécommunication et les services
audiovisuels. Dans le cadre de l’accord, l’ouverture de ces services a été opérée
en fonction du degré de développement atteint par les activités liées à ces
services.
Les services relevant de la poste et de l’audiovisuel demeurent toujours
réglementés au Maroc. En effet, pour ces services considérés peu
compétitifs, le Maroc a adopté une libéralisation mesurée pour les différentes
activités qui y sont liées. Ainsi, l’essentiel des services postaux demeurent
sous le monopole de Barid Al Maghrib, à l’exception de quelques activités
qui ont été ouvertes à la concurrence.
En ce qui concerne les services de l’audiovisuel, l’adoption par le
gouvernement d’un projet de loi sur la libéralisation de la communication
audiovisuelle marocaine a concrétisé la volonté de libéraliser ce secteur.
Les Etats-Unis, quant à eux, ont formulé plusieurs restrictions.
Concernant les services relatifs aux télécommunications, ils ont fait l’objet
d’une libéralisation mesurée.
Dans le cadre des services de télécommunication, le Maroc a maintenu
sa protection sur les services de téléphonie fixe, alors que les services, entre
autres, de télex et des réseaux numériques à intégration de services, de
télégraphe, de traitement direct de l’information, de télécopie, bénéficieront
d’un accès libre. Par ailleurs, les Etats-Unis se réservent le droit d’imposer
des restrictions à l’accession aux droits de propriété, sans pour autant fournir
plus de détails sur la nature et les enjeux de ces restrictions.
Pour ce qui est de la transmission des données et des autres services de
télécommunications traités dans l’accord, le Maroc a exigé des fournisseurs
américains de procéder à l’investissement physique au Maroc. L’offre
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 53
Nabil Boubrahimi
américaine dans ce domaine est plus libérale dans la mesure où elle assure
un accès relativement libre aux fournisseurs des services de transmission
de données avec commutation par paquet pour les modes de fourniture
par commerce transfrontière et via la consommation à l’étranger.
3.6. Les services sociaux
Les services sociaux de santé et d’éducation constituent des maillons
qui nécessitent des efforts considérables de la part de l’Etat, des associations
et de la société civile. Dans le cadre de l’accord, les engagements du Maroc
portant sur ces services se caractérisent par une ouverture limitée.
3.6.1. Les services d’éducation et de santé
Dans le cadre de l’accord, le Maroc a maintenu sa protection sur la
fourniture des services d’enseignement primaire et secondaire ainsi que pour
les services d’enseignement supérieur. En substance, les prestations des
services d’enseignement primaire et secondaire ont été subordonnées à
l’obtention d’une autorisation qui tienne compte des besoins du secteur.
En ce qui concerne l’offre américaine en matière d’enseignement, elle
met en avant la législation régionale en vigueur dans les Etats fédérés
américains. Etant donné la complexité des législations régional, cette mesure
complique la tâche des fournisseurs nationaux de ces services qui
souhaiteraient s’installer aux Etats-Unis.
Pour ce qui est des services de santé, le Maroc a exigé la nationalité
marocaine pour les médecins désirant ouvrir des cliniques ou des
établissements de santé. Ils doivent également être autorisés à exercer la
profession de médecin.
De même, les médecins, les pharmaciens ou vétérinaires de nationalité
étrangère ne peuvent ouvrir et gérer des laboratoires que s’ils sont conjoints
de Marocains ou ressortissant d’un Etat ayant conclu avec le Maroc un accord
de réciprocité.
L’offre américaine en matière de soins de santé est relativement plus
libérale dans la mesure où elle ne comporte aucune dérogation au principe
du traitement national. Cependant, les Etats-Unis ont formulé des réserves
quant au principe de l’accès au marché puisque la création d’hôpitaux ou
d’autres établissements de santé reste subordonnée à des limites quantitatives
liées, principalement, aux besoins du marché local.
3.6.2. Les services récréatifs, culturels et sportifs
L’offre marocaine assure un accès libre pour tous les services récréatifs,
culturels et sportifs à l’exception des services d’agence de presse, autre que
la MAP, qui doivent obtenir une autorisation gouvernementale pour s’établir
et exercer au Maroc.
L’offre américaine assure un accès libre même pour les services d’agence
de presse. Cependant, elle maintient une restriction au niveau de l’accès
54 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Consécration de la politique d’ouverture du Maroc
au marché pour les autres services récréatifs, en limitant le nombre des
concessions accordées aux fournisseurs en fonction des besoins du marché
local.
3.7. Autres secteurs négociés dans l’accord
L’accord comprend d’autres domaines négociés, à savoir l’environnement,
l’investissement, les marchés publics, le droit du travail, les droits de la
propriété intellectuelle.
3.7.1. L’environnement
Pour les services liés à l’environnement, le Maroc a obtenu des
engagements qui encouragent la conclusion, par les investisseurs américains,
des contrats de concession avec les conseils communaux des villes à la
condition de satisfaire le principe de présence commerciale sur le
territoire marocain.
Le Maroc et les Etats-Unis se sont engagés, par ailleurs, à renforcer la
coopération dans le domaine de l’élaboration des textes de lois et à introduire
des règles de transparence en matière de protection de l’environnement.
De son côté, le Maroc s’est engagé à renforcer son cadre réglementaire
et juridique. Le but est de mettre à niveau les lois environnementales
nationales.
De même, les deux pays se sont engagés à introduire dans leurs législations
nationales des procédures contraignantes. Les Etats-Unis se sont montrés
intransigeants quant au volet des sanctions qui devront être inscrites dans
la législation nationale en cas de non-respect des lois environnementales.
Pour faire face aux difficultés d’application de l’accord, la partie américaine
s’est engagée à renforcer la coopération avec le Maroc, en lui apportant
l’assistance technique nécessaire à la consolidation de ses capacités.
En matière de sensibilisation, un grand effort reste à faire. L’accord a
insisté sur la participation de la société civile (opérateurs économiques,
chercheurs…) aux différentes formes et discussions portant sur la question
de l’environnement.
3.7.2. L’investissement
L’un des principaux objectifs de l’accord est de drainer en faveur du Maroc
des flux d’investissement. En effet, ce chapitre prévoit la mise en place
d’instruments juridiques modernes qui consacrent, notamment, l’ouverture
des investissements au capital étranger, la garantie et la sécurité aux
investisseurs. Ainsi, les principes du traitement national, de la nation la
plus favorisée et de libre transfert des revenus sont confirmés.
De même, l’insertion de la garantie d’indemnisation sans aucune
discrimination en cas d’expropriation et la possibilité du recours à l’arbitrage
en cas de litige sont autant d’instruments de nature à attirer et à sécuriser
l’investissement étranger au Maroc et aux Etats-Unis.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 55
Nabil Boubrahimi
Les deux parties ont adopté, dans le cadre de l’approche de la liste
négative, des mesures non conformes (MNC) qui constituent des
exceptions aux obligations et engagements souscrits par chaque partie dans
le chapitre investissement pour préserver les intérêts nationaux dans certains
secteurs ou activités économiques.
3.7.3. Les marchés publics
Dans le cadre de l’accord, les marchés publics ont fait l’objet d’un
important chapitre qui fixe les dispositions à respecter en matière de passation
des marchés publics.
Ainsi, ce chapitre traite d’un certain nombre de mesures de transparence,
de modification et de concurrence pour l’amélioration du système marocain
de passation des marchés. Elles consacrent des procédures ouvertes de
passation des marchés, la limitation des procédures restreintes, l’adoption
de délais suffisants de publicité des avis d’appel à la concurrence (45 jours
au lieu de 21 jours), le développement des supports de publicité
(journaux, sites web), le développement des modalités d’information des
concurrents par la publication (plan annuel de passation des marchés), les
lois et règlements et toutes décisions administratives se rapportant aux
marchés publics, la lutte contre la corruption, l’utilisation des nouvelles
technologies de l’information et de la communication.
3.7.4. Le droit du travail
Le chapitre social développe les dispositions relatives aux respects des
droits fondamentaux des travailleurs tels que prévus dans les textes de
l’Organisation internationale du travail, de la législation du travail, de
l’administration de la Justice en matière de droit du travail. L’objectif est
de consacrer le principe de l’égalité de traitement des travailleurs avec l’autre
partie.
En effet, la partie américaine a déjà marqué son accord par un certain
nombre de subventions, notamment 3 millions de dollars dans le cadre du
programme Initiative-éducation, 2 millions de dollars pour la lutte contre
le travail des enfants et 1,4 million de dollars pour le renforcement des
relations professionnelles.
3.7.5. Les droits de la propriété intellectuelle
Le chapitre des droits de la propriété intellectuelle traite des dispositions
générales relatives au traitement national en la matière. Il s’agit d’accorder
le même traitement aux fournisseurs étrangers au même titre que celui
accordé aux investisseurs nationaux dans ce domaine. Le chapitre traite aussi
des domaines qui touchent les marques de fabrication et de commerce, les
indications géographiques, les brevets, les mesures ayant trait à la santé
publique, le droit d’auteur et droits connexes et les mesures aux frontières.
56 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Consécration de la politique d’ouverture du Maroc
Conclusion
L’accord de libre-échange conclu entre le Maroc et les Etats-Unis se
distingue des autres accords du fait de son caractère global. Les différents
secteurs d’activité ont fait l’objet de négociations en vue de leur
libéralisation. Aucun secteur n’a été épargné dans les discussions entre les
négociateurs des deux pays. C’est le cas du secteur des services qui, en dépit
de certaines dérogations retenues pour protéger certaines de ses activités
considérées comme sensibles, a fait face à l’ouverture suite aux engagements
et dérogations pris par le Maroc à l’égard des Etats-Unis, et vice versa.
Il convient de noter que le développement du secteur de services, mises
à part les activités classiques qui enregistrent des performances à
l’exportation comme le tourisme, ne peut se faire que dans un
environnement ouvert. Mais il convient nécessairement d’opérer une
libéralisation maîtrisée qui favorise l’investissement direct étranger sans pour
autant causer des choc pour des secteurs en développement. En matière
de services, le mode de fourniture 3 (présence commerciale) a été largement
retenu, notamment dans le cadre du secteur financier et des
télécommunications.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 57
Le volet agricole
Des engagements qui aggravent
la dépendance alimentaire du pays
Le volet agricole de l’Accord de libre-échange Maroc – Etats-Unis a sans Najib Akesbi
doute été le plus difficile à négocier parce que chacun, de part et d’autre, Institut agronomique et
en mesurait la complexité et la sensibilité. Les négociations ont pourtant vétérinaire Hassan II,
Rabat
fini par aboutir, et depuis le premier janvier 2006, l’agriculture marocaine
([Link]@[Link])
doit faire face à tout un ensemble d’engagements de libéralisation des
échanges, signés et ratifiés « une bonne fois pour toutes » et assortis d’un
échéancier rigoureusement établi.
Pour apprécier les implications d’un tel accord, il nous faut naturellement
commencer par prendre connaissance de son contenu et en saisir
pleinement la substance. Nous nous attellerons à cette tâche ; mais
auparavant, il nous semble qu’une bonne compréhension des termes de
l’accord nécessite au préalable, d’une part, un bref aperçu du commerce
agricole entre le Maroc et les Etats-Unis d’Amérique, et d’autre part, le rappel
des conditions dans lesquelles les négociations se sont déroulées. Nous
commencerons donc par donner une idée de l’évolution et de l’état du
commerce agricole maroco-américain, puis nous préciserons le contexte et
les contraintes des négociations du volet agricole de l’accord de libre-échange
désormais en vigueur entre les deux pays.
1. Evolution et structure des échanges agro-alimentaires
entre le Maroc et les Etats-Unis d’Amérique
Au-delà des asymétries évidentes relatives aux tailles et aux performances
des économies des deux pays, celles qui caractérisent leurs échanges
commerciaux n’en sont pas moins considérables (voir dans le cadre de ce
même dossier l’article de M. Bensaïd et A. Ihadiyan ; voir aussi
Chachdi, 2004, et Jaouad, 2006). Ces échanges sont avant tout très faibles.
Avec à peine un peu plus de 1 milliard de dollars d’échanges commerciaux,
répartis à parts légèrement inégales entre importations et exportations, le
Maroc était en 2004 classé au 74e rang parmi les partenaires commerciaux
des Etats-Unis d’Amérique. Ces derniers, avec ces mêmes échanges, se placent
au 7e rang parmi les partenaires du Maroc, derrière, évidemment, ses
principaux partenaires de l’Union européenne et la Russie. Par ailleurs, ces
volumes représentent moins de 0,1 % des échanges du partenaire américain,
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 59
Najib Akesbi
alors qu’ils constituent environ 4 % du commerce extérieur du Maroc. Quant
au solde de la balance commerciale, il est systématiquement négatif pour
le Maroc, même si le déficit a eu tendance à se réduire ces dernières années.
Au niveau des échanges agricoles et agroalimentaires, il faut d’abord noter
que pour le Maroc ceux-ci ont représenté – en 2004 – près de 33 % des
importations et 18 % des exportations réalisées avec les Etats-Unis. Comme
on peut le constater sur la figure suivante, le niveau des échanges
agroalimentaires entre les deux pays a peu évolué au cours des quinze
dernières années. Tout en restant contenues dans des limites assez stables,
les importations comme les exportations fluctuent d’une année sur l’autre,
principalement en raison des résultats des campagnes agricoles au Maroc.
Figure 1
Evolution des échanges agroalimentaires avec les Etat-Unis
Source : Jaouad, 2006.
Le déficit de la balance commerciale agroalimentaire reste pour le Maroc
important, et le taux de couverture des importations par les exportations
agricoles atteint à peine 23 % en 2004.
Les structures de ces échanges apparaissent pour le Maroc fortement
concentrées sur quelques produits : les céréales pour les importations et les
conserves végétales pour les exportations. On peut constater sur la figure 2
que les importations agricoles marocaines en provenance des Etats-Unis
reviennent pour l’essentiel à deux groupes de produits : les céréales (blé
et maïs) qui en représentent déjà plus de 88 %, et les oléagineux (huile et
graines) qui s’accaparent quasiment le reste (11 %).
A leur tour, les exportations sont largement concentrées sur les conserves
végétales (69 % du total) et, dans une moindre mesure, l’huile d’olive (17 %).
Les agrumes représentent à peine 5 % des volumes exportés, tandis que la
part des autres produits, notamment des légumes frais et des fleurs, demeure
contenue en dessous de 1 %.
60 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le volet agricole : des engagements qui aggravent la dépendance alimentaire du pays
Figure 2
Structures des importations agroalimentaires marocaines des USA
Source : Office des changes, Balance commerciale 2005.
Figure 3
Structures des exportations agroalimentaires marocaines vers les USA
Source : Office des changes, Balance commerciale 2005.
Cet aperçu sur l’évolution et les structures des échanges agroalimentaires
entre le Maroc et les Etats-Unis d’Amérique étant présenté, nous pouvons
à présent passer à l’examen de l’accord en question, mais en prenant soin
auparavant de clarifier le contexte et les contraintes qui ont marqué le cours
des négociations ayant conduit à la conclusion de l’accord.
2. Contexte et contraintes des négociations du volet agricole
de l’ALE Maroc-USA
Dès le premier round des négociations en janvier 2003, les divergences
entre les deux parties apparaissaient considérables, pour ne pas dire
inconciliables. En effet, de prime abord, la partie marocaine s’était appliquée
à expliquer le caractère spécifique, hautement vulnérable et donc
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 61
Najib Akesbi
excessivement sensible du secteur agricole marocain pour justifier
l’adoption à son égard du principe de « l’exception agricole ». L’ouverture
pour les négociateurs marocains exigeait au préalable la mise à niveau du
secteur et ne pouvait donc au mieux se faire qu’au rythme de la réalisation
des réformes à entreprendre. Il en découlait qu’aucun engagement préalable
et définitif ne pouvait être pris tant que les réformes n’avaient pas commencé
à produire leur effet. En somme, la démarche proposée était quasiment la
même que celle qui avait été adoptée avec l’Union européenne quelques
années plus tôt, et c’est pour cela que très logiquement, la partie marocaine
avait demandé d’insérer une clause de rendez-vous pour évaluer une première
expérience de libéralisation limitée et avancer ensuite à la lumière des résultats
qui auraient été obtenus et analysés (Benmansour, 2003).
Or la partie américaine de son côté s’est voulue de prime abord tout à
fait « intraitable » sur la question de principe : le secteur agricole est un secteur
comme les autres, affirma-t-elle, et il n’est pas question de le faire bénéficier
d’une quelconque « exception ». Jusqu’au bout, elle refusera donc un accord
de type « Union européenne », pragmatique, progressif, révisable et
amendable dans le temps. Par contre, elle expliquera qu’elle recherche un
accord global qui officialise dès sa signature l’engagement solennel du Maroc
d’ouvrir totalement ses frontières à une échéance fixée et qui lui donne la
visibilité requise pendant toute la durée de l’accord.
Après de longues et âpres discussions, il fut décidé lors du troisième
round de négociation de « négocier différemment » l’agriculture et de retenir
dans le « cadrage » des négociations le principe que « l’accord n’affecte pas
le secteur agricole » (Aït Kadi, 2004). Puis on décida d’adopter le système
des listes, chaque pays devant soumettre à l’autre les produits agricoles classés
dans différentes listes, chacune étant soumise à un calendrier de démantè-
lement particulier. Les premières listes furent échangées lors du quatrième
round de négociation. Ce n’est en fait qu’au cours du cinquième round –
en octobre 2003 – que les deux parties commencèrent réellement à négocier.
L’adoption de la méthode des listes déplaçait les négociations vers leur
contenu, et plus précisément vers les produits considérés par les uns ou
les autres comme étant plus ou moins sensibles et donc nécessitant les délais
les plus longs ou même un régime particulier. Parallèlement à cet aspect,
les négociateurs marocains avaient tenté d’en introduire d’autres, comme
la nécessité d’accompagnement des réformes par des aides financières
« compensatoires » américaines, ou la désignation d’un organisme marocain
comme certificateur d’origine, pour atténuer les risques liés à la redoutable
question des obstacles non tarifaires (comme c’était déjà le cas avec l’Union
européenne). Malheureusement, là encore ces tentatives ne furent pas
couronnées de succès.
Au total, force est de constater que c’est la vision américaine qui a
globalement prévalu. L’approche « européenne » que le Maroc défendait,
fondée sur « l’exception agricole », avec une première expérience de
62 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le volet agricole : des engagements qui aggravent la dépendance alimentaire du pays
libéralisation prudente et limitée dans le temps et dans le contenu, et assortie
d’une clause de rendez-vous, cette approche fut écartée. Celle qui fut retenue
n’ignore certes pas une partie de l’argumentation de l’autre approche,
mais elle ne lui apporte qu’une seule réponse : en jouant sur le temps.
A quelques exceptions près, qu’on expliquera plus loin, l’unique
« flexibilité » admise a consisté à tolérer des délais de démantèlement tarifaire
d’autant plus longs que le degré de sensibilité du produit a été reconnu
élevé. Pour le reste, comme elle le souhaitait, la partie américaine a bien
fini par obtenir un accord « global et visible » qui marque dès sa signature,
de manière solennelle, l’engagement du Maroc d’ouvrir totalement ses
frontières, de manière progressive mais à des échéances fixées dès le départ
et de manière irrévocable.
3. Contenu de l’Accord
Le processus de libéralisation des échanges, et partant d’accès aux marchés
des produits agricoles et agro-industriels, a été structuré autour de différentes
listes de produits auxquelles correspondent des calendriers de démantèlement
tarifaire précis, enclenchés à partir de la date d’entrée en vigueur de
l’accord (1). Il existe des listes applicables aux exportations agricoles (1) Pour une présentation
marocaines vers les USA (A,C,E,F,I,J,K,L) et des listes applicables aux du texte original de
l’Accord de libre-échange,
importations marocaines en provenance des USA (A,C,D,E,G,I,J,K,L, cf. le site américain de
auxquelles s’ajoutent les listes spécifiques suivantes : N,O,P,Q,R,S,T,X) ; l’Office of the United
on trouvera en annexe le détail des listes en question (tableaux 1, 2 et 3). States Trade
Representative :
On peut cependant noter que pour l’essentiel la liste A correspond aux [Link], et pour des
produits dont l’accès en franchise douanière est immédiat. La liste B versions traduites en
comprend les produits dont la libéralisation est rapide (2 ans). Quant aux français, cf. les sites
marocains des Affaires
listes C, D, E, F, G, I, J et K, elles correspondent à des produits dont le étrangères :
démantèlement des protections tarifaires est programmé sur des périodes [Link], du
respectivement de 5, 6, 8, 9, 10, 12, 15 et 18 ans. Les listes allant de N à commerce extérieur :
[Link], et de
T et X sont spécifiques à la partie marocaine et concernent des catégories
l’Administration de la
de produits estimées devoir bénéficier d’un « traitement exceptionnel » en Douane :
raison de leur caractère très sensible (voire « explosif », comme on le verra [Link].
plus loin). Voir aussi pour une
présentation exhaustive
Nous examinerons le cas de l’accès des produits marocains au marché de ce volet de l’Accord :
américain, avant d’étudier celui de l’accès des produits américains sur le Jaouad, 2006. Leila
marché marocain. Jaouad, L’agriculture
marocaine face aux
accord de libre-échange,
3.1. Accès des produits marocains au marché américain mémoire de troisième
En ce qui concerne les conditions d’accès des produits marocains sur cycle, option
Agroéconomie, Institut
le marché américain, on peut dire qu’une bonne part des produits susceptibles agronomique et
d’être exportés par le Maroc ont été inscrits sur la liste A. C’est notamment vétérinaire Hassan II,
le cas des légumes frais (tomates, pommes de terre, concombres, Rabat, 2006 ; voir encore
Akesbi, 2005a et 2006.
cornichons, pois, haricots, artichauts, poivrons, courgettes…) et congelés
(tomates, pommes de terre, haricots et pois…), des fruits (notamment les
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 63
Najib Akesbi
oranges, les petits fruits d’agrumes, les raisins, les pastèques, les pommes,
les poires, les fruits à noyau et les fraises) et des légumes transformés
(conserves de concombre, cornichons, câpres, olives – à l’exception des olives
noires dénoyautées – huiles d’olives, tomates séchées ou en poudre,
confitures…). Les autres produits soumis à des calendriers de démantèlement
plus ou moins longs se distribuent sur les autres listes, mais les plus
importants figurent sur les listes F, I, J et K. Parmi les produits dont la
protection tarifaire ne sera donc complètement démantelée qu’au bout de
périodes allant de 12 à 18 ans, on compte le fructose et le lactose, les jus
d’agrumes, les conserves d’asperge, de poire et de nectarine, et les préparations
de tomate, ainsi que les sauces de tomate, ces dernières étant du reste assorties
(2) D’autres produits de contingents de 300 et 200 tonnes respectivement (2).
sont également astreints à Au total, selon le communiqué officiel rendant public l’accord, l’accès
des contingents, tels
l’oignon et l’ail en immédiat et libre au marché américain serait possible pour 84 % des légumes,
poudre : 10 et 5 tonnes 86 % des fruits et pour la totalité des produits de la floriculture (3). Ainsi
respectivement. il apparaît que pour toute une série de produits marocains, de meilleures
(3) Cf. MADRPM, 2004. possibilités d’accès au marché américain sont désormais ouvertes. Encore
faudrait-il être en mesure de les exploiter, ce qui est une autre histoire…
En tout cas, ce sont les rédacteurs de la « Note » accompagnant la publication
des termes de l’accord qui jugent nécessaire d’insister sur certaines conditions :
développer l’offre marocaine, se conformer avec les mesures sanitaires et
phytosanitaires, améliorer la connaissance par les professionnels du marché
(4) Idem. américain (4)...
3.2. Accès des produits américains au marché marocain
Ce sont évidemment les conditions d’accès des produits américains au
marché marocain qui avaient posé le plus de problèmes lors des
négociations. Pour les responsables marocains, l’accord finalement trouvé
à ce niveau « traduit le bon équilibre entre la volonté du Maroc de s’ouvrir
sur l’échiquier agricole international et l’impératif d’éviter une libéralisation
non maîtrisée porteuse de grands risques pour l’économie nationale »
(MADRPM, 2004). Ainsi, ils estiment qu’au niveau des listes A, B et C
ils ont essentiellement privilégié « l’accès à la génétique et à la technologie
américaine, et aux aliments pour l’élevage » ; mais celles-ci comprennent
aussi des produits frais ou transformés pour lesquels le Maroc disposerait
d’avantages compétitifs par rapport à l’origine américaine. Concrètement,
cela signifie que des produits comme les pistaches, les noix de pékan, les
pommes de terre congelées, les produits lactés, le fromage pour pizzas, les
corn flakes ou certaines préparations à base de poulet sont admis à 0 %
dès l’entrée en vigueur de l’accord. D’autres comme les noix, les raisins,
les poires, les cerises ou encore les produits à base de dinde seront totalement
démantelés sur une durée de 5 ans.
Au-delà de tous ces produits, somme toute relativement secondaires,
un produit mérite une attention particulière, parce qu’il est de base. Il s’agit
64 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le volet agricole : des engagements qui aggravent la dépendance alimentaire du pays
du maïs et de ses dérivés qui a été placé en liste D, avec un processus de
démantèlement accéléré : il bénéficie d’une réduction du tarif de 50 % dès
la première année puis de 10 % par an pendant les 5 années suivantes, de
sorte que son accès en franchise douanière interviendra au bout de 6 ans.
Il y a là sans doute pour la première fois un « tabou » qui fut levé et qui
peut prendre l’allure d’une petite révolution : l’ouverture totale du marché
d’un « produit de base », fabriqué localement, est désormais programmée
sur une période relativement courte, sans restriction aucune, ni de quantité
ni de calendrier, ni peut-être même de « qualité » du produit…
En effet, connaissant les controverses qui agitent le débat sur la question
des OGM à l’échelle internationale, en particulier au niveau du maïs d’origine
américaine, on est pour le moins surpris de constater la facilité avec laquelle
le Maroc a accepté d’ouvrir ses frontières à une telle catégorie de produits.
Interrogés, les responsables marocains estiment que la question des OGM
est distincte de celle du démantèlement tarifaire, et que, libre-échange ou
pas, si un produit ne répond pas à certaines conditions de sécurité sanitaire,
il ne peut accéder au marché marocain. Le problème est que les mêmes
responsables reconnaissent que le pays ne dispose ni des moyens techniques
(absence de laboratoires capables de détecter les produits contenant des OGM)
ni même simplement juridiques (carence de textes permettant d’identifier
les OGM ou seulement d’en imposer le signalement sur les produits concernés
à travers la réglementation de l’étiquetage, Maaroufi, 2004). De sorte qu’il
est fort probable qu’on se trouve en situation de consommation de produits
OGM sans même le savoir ! En tout cas, ce qui apparaît difficile à admettre
est qu’un engagement sur une question aussi complexe et sensible ait été
pris sans qu’aucun débat national n’ait eu lieu sur la question, ne serait-ce
que pour que chacun soit informé sur ses implications possibles.
Le maïs ayant été traité comme nous venons de le voir, les autres produits,
considérés plus ou moins sensibles, sont traités dans d’autres listes. En fait,
en simplifiant un peu, on peut retenir deux catégories de produits ayant
chacun reçu un type de traitement particulier. La première concerne
principalement les légumineuses, le lait et les produits laitiers, le riz, l’orge,
les œufs, le miel et certaines préparations alimentaires. Les responsables
ont estimé que tout en étant sensible, le processus de libéralisation de ces
produits peut être maîtrisé grâce à la programmation de périodes de transition
suffisantes et des clauses de sauvegarde appropriées. Ainsi, le démantèlement
tarifaire, des légumineuses par exemple – liste K – devrait s’étaler sur 18 ans
et s’effectuer de manière non linéaire (une période de grâce de 6 ans, puis
un tiers de la réduction entre la septième et la douzième année, et enfin
les deux tiers durant les 6 dernières années). L’orge devrait pour sa part
suivre un processus de démantèlement linéaire sur une période plus courte
de 15 ans (liste J). La protection tarifaire du beurre devrait aussi être
démantelée de manière linéaire mais sur une période encore plus courte
de 8 ans (liste E).
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 65
Najib Akesbi
La deuxième catégorie de produits comprend ceux qui sont considérés
« extrêmement sensibles », et même « explosifs », compte tenu des « enjeux
politiques, économiques et sociaux liés à leur libéralisation dans le cadre
(5) Idem. d’un schéma conventionnel de libre-échange » (5). Il s’agit des viandes
rouges, des viandes blanches et des blés, pour lesquels on peut dire que des
régimes assez spéciaux ont été retenus.
Ainsi, en ce qui concerne les viandes rouges, on a commencé par opérer
une distinction entre les viandes dites de « haute qualité » (appelées aussi
« Hilton meat », destinées aux hôtels 4 et 5 étoiles et aux restaurants de luxe…,
liste X) et celles qui sont de « qualité standard » (liste G). Pour les premières,
les exportateurs américains pourront écouler un quota annuel de
4 000 tonnes, augmentant de 50 tonnes chaque année, et pour lequel le
démantèlement douanier, à partir d’un taux de 45 %, se fera sur une durée
de 5 ans, avec une réduction de 10 % la première année, le reste étant divisé
en quatre tranches égales, chacune devant disparaître chaque année). Pour
les quantités dépassant ce quota, le démantèlement, à partir du tarif NPF,
se fera sur une période de 18 ans et de manière non linéaire (une période
de grâce de 6 ans, puis un tiers de la réduction entre la sixième et la douzième
année, et enfin les deux tiers durant les 6 dernières années). Quant aux autres
viandes, notamment le bœuf standard, le quota retenu n’a été que de
2 000 tonnes, mais il devrait augmenter de 50 tonnes chaque année, et le
démantèlement tarifaire se fera sur 10 ans, à partir du niveau NPF. Au-
delà de ce quota, il n’est prévu que le maintien du tarif NPF.
Un montage comparable a été organisé en matière de viande blanche
pour le poulet entier, avec un quota de 1 250 tonnes (mais devant augmenter
de 100 tonnes par an), soumis la première année à un taux de 60 % et devant
être ramené à zéro en 10 ans (liste O : réduction de 51,6 % la première année
et suppression du reste en 9 tranches égales). Au-delà du quota en question,
le tarif NPF devrait être démantelé en 19 ans de manière non linéaire
(6) Liste R : une période (liste R) (6). Quant à certaines parties du poulet, tels les « quartiers
de grâce de 7 ans, des postérieurs » (peu consommés par les Américains et qui pourraient inonder
réductions de 4,6 %
chaque année entre le marché marocain à des prix très bas), on a commencé par convenir d’un
l’année 8 et l’année 13, et quota de 4 000 tonnes (augmenté de 200 tonnes par an), soumis à un tarif
des réductions de 11,1 % douanier de 60 %, lequel devrait être démantelé en 10 ans (liste O). Au-
chaque année durant les
6 dernières années.
delà du quota, c’est le tarif NPF qui s’applique mais qui devrait lui-même
(7) Liste S : une période
être ramené à zéro en 25 ans de manière non linéaire (liste S) (7). Ceci étant,
de grâce de 10 ans, des il faut noter que, ces deux produits sensibles étant à part, les autres produits
réductions de 4,8 % de la volaille ont plutôt été classés soit en liste C (morceaux et abats congelés,
chaque année pendant les
préparations et conserves de dinde...), soit carrément en liste A (préparations
7 années suivantes, et des
réductions de 8,3 % de viande de coq et de poule, saucisses de volaille...).
chaque année durant les Il reste enfin le cas des blés, tendre et dur. Le blé dur obtient un régime
8 dernières années. qui rappelle celui de la viande rouge standard, avec cette différence tout
de même essentielle que le quota est ici autrement plus important : il atteint
250 000 tonnes et devrait même continuer d’augmenter de 10 000 tonnes
66 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le volet agricole : des engagements qui aggravent la dépendance alimentaire du pays
chaque année. Quant au tarif douanier, celui NPF, il devrait baisser de 25 %
dès la première année, puis, à partir de la cinquième année, les 75 % restants
seraient démantelés en six tranches annuelles égales (liste N). Au-delà du
quota, le tarif NPF reste applicable.
Quant au blé tendre, le schéma qui lui a été appliqué est en gros identique
à celui qui a été retenu avec l’Union européenne durant le dernier accord
agricole conclu pour la période 2003-2007 (Akesbi, 2004a). Le principe
est là encore d’indexer le quota d’importation sur le niveau de la production
nationale, la seule différence étant que le niveau de départ des quotas est
ici inférieur à celui accordé au partenaire européen (liste P). Ainsi, comme
on peut le constater sur la figure suivante, pour une production nationale
de blé tendre égale ou supérieure à 3 millions de tonnes, le quota
d’importation commencerait dès l’entrée en vigueur de l’accord à un
minimum de 280 000 tonnes (contre 400 000 tonnes pour l’UE) ; pour
un niveau de production inférieur ou égal à 2,1 millions de tonnes, le quota
monte à un maximum de 700 000 tonnes (1 million pour l’UE). Entre ces
deux seuils, on appliquera la même formule linéaire que celle retenue avec
l’UE pour la détermination du quota (8). Par la suite, les seuils de 280 000 (8) Cette formule est la
et 700 000 tonnes devraient être augmentés linéairement pour atteindre suivante : Q = 2,59 –
(0,73 x P), Q étant le
au bout de 10 ans les niveaux respectifs de 400 000 et 1 million de tonnes. quota et P la production.
Les niveaux des tarifs préférentiels applicables à ces quotas sont également
les mêmes que ceux obtenus par l’UE, à savoir une réduction de 38 % sur
les niveaux NPF.
Figure 4
Régime d’accès du blé tendre américain sur le marché marocain
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 67
Najib Akesbi
Comme dans tout accord de ce genre, des mesures de sauvegarde sont
prévues. En l’occurrence, celles-ci apparaissent étroitement « encadrées » pour
éviter tout recours abusif aux possibilités offertes par l’accord. C’est ainsi
(9) Ainsi, pour la viande que, outre certaines clauses spécifiques à certains produits (9), il est prévu
blanche, il est prévu, que le droit additionnel qu’une partie peut imposer sur un produit agricole
notamment pour le
poulet entier, une originaire de l’autre partie, cumulé avec tout autre droit existant, ne peut
« sauvegarde quantitative dépasser le taux NPF en vigueur, ni se cumuler avec d’autres mesures de
pendant la période de sauvegarde (comme celles de l’article XIX de l’accord général de l’OMC),
transition », et pour les
quartiers postérieurs, ni même seulement exister à l’issue de la période de réduction à zéro d’un
« une sauvegarde tarif.
quantitative pendant la Enfin notons que, en ce qui concerne les viandes rouges et les blés, le
période de transition et le
maintien d’un tarif de partenaire américain a tenu à ajouter une « clause de préférence », qui précise
25 % au-delà de la que le régime en question, et en tout état de cause, ne doit pas être « moins
période de transition favorable que d’autres partenaires », ce qui semble être une précaution
pour tout accroissement
des exportations
compréhensible quand sait qu’elle s’adresse en tout premier lieu aux
supérieur à 5 % d’une « partenaires européens »… Le message est ainsi clairement énoncé : au moins
année à l’autre ». pour certains produits qui les intéressent particulièrement, les américains
n’accepteront plus que le Maroc accorde à l’UE un régime plus favorable
que celui qui leur est réservé.
A l’issue de cette présentation des termes du volet agricole de l’accord
Maroc –Etats-Unis, et dans la limite des données à ce jour disponibles, quelle
appréciation peut-on porter sur leur contenu et – surtout – leur portée ?
4. Quelles premières appréciations ?
Au-delà des premières réactions, certes déjà significatives, nous
examinerons les inégalités de traitement que cet accord crée, notamment
au niveau des relations du Maroc avec son partenaire historique et privilégié
qu’est l’Union européenne, ainsi que le surcroît de dépendance alimentaire
qui peut en résulter pour le Maroc.
4.1. Premières réactions significatives
Après la conclusion de l’accord, on pouvait lire sur le site du United
States Trade Representative que les avantages obtenus par les fermiers et
éleveurs américains sur le marché marocain leur permettront d’être plus
compétitifs face à leurs concurrents du Canada et de l’UE (entre
(10) « These results will autres) (10)… Pour sa part, l’American Farm Bureau Federation avait affirmé
give US farmers and que l’accord de libre-échange Maroc –Etats-Unis sera hautement bénéfique
ranchers a new tool to
compete with Canada et permettra une croissance importante des ventes de produits
and the EU, among américains (11). Et l’importante organisation professionnelle d’ajouter que
others, in Morocco’s le gain pour l’agriculture américaine, qui a déjà un solde positif de ses
market. » ([Link] )
échanges avec le Maroc, sera de l’ordre de 10 contre 1…
(11) Challenge Hebdo,
Plus généralement, les réactions des centres d’intérêts concernés aux Etats-
Casablanca, 30.7 /
2.9.2004. Unis semblent avoir été favorables. Dans la presse et sur le site de l’USTR,
la plupart des grandes compagnies américaines engagées ou susceptibles de
68 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le volet agricole : des engagements qui aggravent la dépendance alimentaire du pays
s’engager au Maroc ont exprimé leur satisfaction à la prise de connaissance
des termes de l’accord (12). (12) Voir sur le site de
En revanche, la réaction d’intellectuels et d’économistes indépendants United States Trade
Representative
a souvent été pour le moins sceptique. Ainsi, du côté américain, Joseph ([Link]) dans la
Stiglitz qui, de passage au Maroc, avait carrément déconseillé aux marocains rubrique « Ce qu’ils en
de se hâter de signer un quelconque accord avec l’Administration Bush, pensent », les réactions,
entre autres, de la
avait ensuite estimé que l’accord finalement conclu « ne répond pas à l’objectif compagnie Boeing, du
de développer l’économie d’un pays arabe dit modéré », mais « vise surtout groupe Pharma, de
à sauvegarder et promouvoir les intérêts de secteurs économiques assez l’Alliance internationale
pour la propriété
puissants aux EU » (13). Jugeant que les accords de libre-échange « n’ont intellectuelle
de libre que le nom », le prix Nobel d’économie avait auparavant expliqué (américaine), de
au sujet du volet agricole que les EU continuent de subventionner leur l’Association américaine
de l’industrie du
agriculture et de se servir des barrières non tarifaires (comme les normes disque…
techniques, d’hygiène, de santé…), pour freiner les importations étrangères. (13) Article dans le New
S’agissant du cas du Maroc en particulier, il a fait remarquer que pour la York Times, daté du
plupart de ses produits d’exportation (à commencer par la tomate…), l’accord 10 juillet 2004, rapporté
par le Journal
n’apporte rien puisque ces produits étaient de toute façon déjà quasiment hebdomadaire,
libéralisés (ne bénéficiant ni de subventions ni de protection tarifaire Casablanca, 17-23 juillet
significative). « En revanche, ajoutait-il, les Etats-Unis accèderont au marché 2004, et par Tel Quel,
hebdomadaire,
marocain avec des produits moins chers, ce qui aura des répercussions sur
Casablanca, 17-23 juillet
les emplois. » (Stiglitz, 2004). 2004.
Du côté marocain, les critiques furent également nombreuses (Akesbi,
2004 ; Amar, 2004 ; Benali et al., 2004 ; Imrani, 2003a & b ; Jamaï et Jamaï,
2004). Au-delà des critiques générales évoquées ailleurs dans ce texte, et
pour ce qui concerne l’agriculture en particulier, on a largement mis en
évidence l’énorme asymétrie entre les secteurs des deux pays (aux niveaux
des ressources, des performances, de l’organisation…), déploré les
handicaps structurels et « spécifiques » à l’agriculture et au monde rural du
Maroc, souligné les obstacles « hors accord » qui limitent fortement les
possibilités pour les exportateurs marocains de tirer avantage des
opportunités ouvertes par l’accord, rappelé les soutiens et les protections
dont bénéficie l’agriculture américaine, nécessairement facteurs de
« concurrence déloyale », prévenu contre l’illusion qu’il y aurait à croire à
une affluence des investisseurs américains au Maroc en conséquence de la
signature de l’accord de libre-échange…
Lors de la conférence de presse organisée à l’issue de la conclusion des
négociations, Mme Novelli, qui les avait conduites du côté américain, avait
voulu rassurer l’opinion publique marocaine en disant que la partie marocaine
n’est pas la seule à avoir « lâché du lest », ajoutant : « Nous avons fait également
des concessions. » (Chaoui, 2004) Et il est vrai que la principale
concession accordée à la partie marocaine a consisté à jouer sur le temps :
accorder des délais pour le démantèlement tarifaire plus ou moins longs
en fonction du degré de « sensibilité » des produits. Si quelques produits
sont libéralisés dès l’entrée en vigueur de l’accord et d’autres – plus nombreux
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 69
Najib Akesbi
– le seront dans les cinq années qui suivent, force est de constater que la
plus grande part des produits agricoles ne le sera que dans un délai de 15 ans,
et pour quelques-uns ce répit peut aller jusqu’à 18, 19, voire 25 ans. On
peut même dire que pour trois produits, la viande rouge « non-Hilton »,
le blé dur et le blé tendre, on a un peu admis l’esprit de « l’exception agricole »,
puisqu’ils restent soumis à des quotas et qu’au-delà des quantités fixées, le
Maroc ne sera pas tenu de démanteler sa protection tarifaire, du moins
spécifiquement en faveur des Etats-Unis et en vertu de l’accord de libre-
échange.
Il reste que nous sommes face à un accord qui, pour l’essentiel, ne
reconnaît pas au secteur agricole sa « spécificité », et, à quelques exceptions
près, programme dès le départ et « une bonne fois pour toutes » la
libéralisation du secteur face aux exportations américaines vers le Maroc.
Il faut bien comprendre que, dès l’entrée en vigueur de l’accord, le « compte
à rebours » a commencé, et en principe il est irréversible… Comme nous
l’avons déjà souligné, cette démarche est radicalement différente de celle,
prudente et pragmatique, qui a été retenue avec l’Union européenne.
4.2. Inégalités de traitement et devenir des relations Maroc-Union
européenne
Au sujet du partenaire européen précisément, et au-delà de « l’exception
du blé », il est clair que les Américains ont obtenu « presque trop facilement »
(Amar, 2004) ce que les européens ont eu tant de mal à obtenir depuis trois
décennies, alors même qu’ils sont les partenaires privilégiés et séculaires
du Maroc depuis le premier accord d’association de 1969. Ce faisant, le
Maroc se prive certes déjà de l’essentiel de l’argumentaire qui lui servait
tant pour contenir les appétits européens (sensibilité et vulnérabilité du
secteur agricole, et des produits de base en particulier, risque de
déstabilisation du monde rural, etc.). Désormais, le verrou du « risque socio-
politique » de la libéralisation des échanges agricoles a pratiquement sauté,
et on imagine mal les négociateurs marocains ressortir ce type d’arguments
à leurs homologues européens lors des négociations agricoles engagées en
2006, sans risquer à leur tour de recevoir en guise de rétorque quelques
vérités peu agréables à entendre… En tout cas, il va de soi que désormais,
tout ce qui a été accordé aux Etats-Unis, c’est-à-dire « tout, à quelques
exceptions près », constitue non le point d’arrivée mais le point de départ
des négociations agricoles avec l’Union européenne…
Un certain malaise entre le Maroc et l’Union européenne est déjà
perceptible non seulement parce que le nouvel accord permet aux « fermiers
et éleveurs » américains d’être plus compétitifs vis-à-vis de leurs concurrents
européens sur le marché marocain (comme ils ne s’empêchent pas de le
reconnaître eux-mêmes), mais aussi parce qu’il crée des inégalités de
traitement au désavantage des exportateurs du vieux continent. En effet,
un examen comparatif minutieux des concessions accordées par le Maroc
70 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le volet agricole : des engagements qui aggravent la dépendance alimentaire du pays
Tableau comparatif des concessions accordées par le Maroc à l’Union européenne
et aux Etats-Unis d’Amérique, à l’importation de produits de base
Produits Accord UE Accord USA Observations
Blé tendre Réduction DD de 38 % DD : 62 % Mêmes avantages accordés aux USA
Quota annuel en f/ Liste P (62% + droit add si tx de base > NPF et à l’UE
production marocaine : Quota annuel en f/prod. marocaine : Après 10 ans, le contingent accordé
Q = 2,59-0,73*P Q = 1,68 – 0,47*P aux USA = contingent UE.
Blé dur DD = 56,25% DD = 56,3% Mêmes avantages douaniers
Ctg annuel de 5 000 t Liste N (lib. en 10 ans) à l’UE et aux USA
Ctg = 250000 t Ctg USA > ctg UE
Orge DD = 26,6 % Liste J UE : faible abattement des DD
Ctg = 100 000 t (libéralisation en 15 ans) + Contingent maîtrisé
Droit de base = 35 % Droit de base = 35 % USA : suppression progressive des DD
en15 an et sans ctg.
Maïs Tarif préférentiel = 2,5% Liste D (libé. En 6 ans) USA = Démantèlement des DD
Ctg = 2 000 t Droit de base = 35 % sur 6 ans sans ctg
Faible ctg européen
Avantage USA > avantage UE
Lait DD : de 30 à 96 % Liste J (libé. en 15 ans) Libéralisation programmée en 15 ans
Ctg = de 1 000 t à 4 000 t Droit de base = 17,5 % pour les USA
Maintien de ctgts pour l’UE
Dérivés Beurre : Beurre : Libéralisation programmée en 5 ans
du lait DD : 10% Liste E (libé. en 8 ans) (fromage) et 8 ans (beurre).
Ctg = 8 200 t.
Fromage : Fromage : Maintien de contingents pour l’UE
DD : 38 % Liste C (libé. en 5 ans).
Ctg : 100 t
Graines Exonération DD Liste : A Accès sans restrictions pour les USA
oléagineuses Ctg : (Accès libre et immédiat) Maintien de contingents insuffisants
Tournesol : 2 500 t pour l’UE
Nav/colza : 1 250 t
Huiles Exonération de DD Liste : A Accès sans restrictions pour les USA
brutes Ctg = (Accès libre et immédiat) Maintien de contingents insuffisants
Soja : 30 000 t pour l’UE
Nav/colza : 12 500 t
Tournesol : 4 000T
Viandes DD : 45 % Viande Hilton USA : Libéralisation des ctg
rouges Ctg = 4 000 t Liste : X (libé. En 5 ans) “Viande Hilton” en 5 ans
DD : 45% et “Viande standard” en 10 ans
Ctg : 4 000 t
Viande de qualité standard Maintien de la protection
Liste : G (libé. En 10 ans) hors contingents :
DD : 247,5 % UE : maintien de contingents
Ctg : 2 000 t et d’une protection tarifaire élevée.
Viandes Poulet entier Poulet et dinde entiers USA : contingents plus importants que
blanches DD : 80 % Liste : O (libé. En 10 ans) ceux de l’UE et libéralisation en 10 ans
Ctg = 200 t DD : 60 % Au-delà des contingents, libéralisation
Morceaux de dinde/dindon Ctg : 1 250 t en 19 et 25 ans.
désossés, congelés, broyés Cuisses et ailes de volaille UE : maintien de contingents faibles
DD : 38 % Liste : O (libé. En 10 ans) et d’une protection hors-contingents
Ctg = 770 t DD : 60 % élevée
Ctg : 4 000 t.
Source : Réalisé à partir des tableaux n°16 à 19, in Jaouad, 2006 (p.125-128).
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 71
Najib Akesbi
à l’UE d’une part (dans le cadre du dernier accord agricole de 2003), et
aux Etats-Unis d’autre part (en vertu de l’accord de libre-échange), révèle
que le partenaire européen aurait déjà bien des raisons de redoubler d’ardeur
revendicative (Jaouad, 2006). On trouvera dans le tableau suivant une
comparaison des concessions accordées par le Maroc à l’Union européenne
d’une part, et aux Etats-Unis d’Amérique d’autre part, pour des produits
de base tels les céréales, les produits laitiers, les oléagineux et les viandes
rouges et blanches.
Ainsi, à titre d’exemple, tous les produits américains qui sont libéralisés
dès l’entrée en vigueur de l’accord avec les Etats-Unis restent, et au moins
jusqu’en 2008, limités par des quotas et des protections tarifaires lorsqu’ils
proviennent de l’Union européenne (c’est notamment le cas des graines
oléagineuses et huiles brutes). La plupart des produits programmés pour
être libéralisés avec les Etats-Unis durant les cinq premières années améliorent
chaque année leur compétitivité – à raison des réductions tarifaires dont
ils bénéficient – vis-à-vis des produits concurrents européens, puisque la
situation de ces derniers est appelée à rester figée au moins jusqu’à la
conclusion du prochain accord, après 2007 (c’est le cas du maïs, entre autres).
Même les produits libéralisés sur des périodes plus longues gardent d’une
manière ou d’une autre un certain avantage. C’est le cas par exemple des
produits laitiers, dont les tarifs devraient disparaître sur des périodes allant
de 5 ans (fromages) à 15 ans (lait), mais qui sont dès à présent débarrassés
de toute limitation quantitative, alors que les produits européens
équivalents demeurent pour leur part soumis à des contingents plutôt sévères.
« L’avance » prise par les Américains n’a même pas épargné certains
produits « à traitement spécial » : si les exportateurs de l’UE gardent certes
un avantage sur le quota du blé tendre (pas trop important cependant, et
de toute façon appelé à être résorbé), il faut noter que sur le blé dur, les
Américains ont obtenu un quota de pas moins de 250 000 tonnes (appelé
à augmenter encore de 10 000 tonnes par an et promis à un démantèlement
tarifaire total en dix ans), là où les européens doivent se contenter d’un
petit quota de 5 000 tonnes limité de plus par un calendrier – allant du
1er au 31 décembre. Enfin, en ce qui concerne les viandes, si l’avantage au
niveau des viandes rouges ne concerne que des quotas qui demeurent
relativement limités, en revanche les viandes blanches sont appelées à être
totalement libéralisées, même s’il est vrai que les périodes apparaissent plutôt
lointaines (19 et 25 ans).
Reste que tout porte à croire qu’en franchissant le seuil du libre-échange
agricole avec les Etats-Unis d’Amérique, le Maroc se condamne à le franchir
aussi, dès que possible, avec l’Union européenne. Sachant qu’aucune
puissance n’acceptera des conditions de libéralisation moins avantageuses
que celles accordées à la puissance concurrente, la tendance sera
probablement à un certain alignement sur « ce qui existe », c’est-à-dire sur
ce qui a déjà été conclu avec les Etats-Unis.
72 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le volet agricole : des engagements qui aggravent la dépendance alimentaire du pays
Au-delà de ces différences de traitement, il nous faut souligner une autre
conséquence, plus stratégique parce qu’impliquant le devenir même du Maroc
dans la région euro-méditerranéenne. En effet, il faut savoir que, en
franchissant la pas du libre-échange avec les Etats-Unis d’Amérique, le Maroc
s’interdit désormais la possibilité de signer à l’avenir un accord d’union
douanière avec l’Union européenne, puisqu’un tel niveau d’intégration
régionale – par définition supérieur à celui de la zone de libre-échange –
suppose en plus un dispositif de protection tarifaire commun, ce qui n’est
pratiquement plus possible dès lors que d’autres engagements de libéralisation
sont déjà pris avec d’autres partenaires...
4.3. Dépendance alimentaire et « rentes d’ouverture »
En sachant qu’on s’achemine désormais vers une sorte d’alignement « par
le bas », il faut savoir que « ce qui existe », même lorsqu’il prend l’allure
rassurante de quotas bien encadrés dans le temps, peut conduire à des
situations pour le moins paradoxales, comme celles d’accentuer la
dépendance alimentaire du pays ou de créer de nouvelles rentes de situation,
alors que les arguments qui plaident en faveur de la libéralisation des échanges
promettent généralement l’élargissement des marges de manœuvre et la
disparition des rentes grâce à l’accentuation de la concurrence. Pour illustrer
cet état de fait, on peut prendre l’exemple du blé tendre dont la formule,
déjà mise en œuvre avec l’Union européenne, satisfait parfaitement les
responsables marocains (14). (14) Lesquels d’ailleurs
En effet, s’engager sur des quotas relativement importants à des conditions n’hésitent pas à la brandir
devant les sceptiques
de faveur vis-à-vis de quelques puissants fournisseurs comporte le risque pour expliquer que même
d’en devenir dangereusement dépendant, avec les conséquences que peut lorsqu’il s’agit d’un
impliquer une telle dépendance alimentaire. Car curieusement, alors que produit très sensible, il
est possible d’entamer un
le libre-échange – et au-delà, la mondialisation – est censé accroître les marges processus de libéralisation
de manœuvre des pays en leur permettant de s’approvisionner sur le marché sans mettre en danger le
mondial aux meilleures conditions de prix et de qualité possibles, en secteur concerné.
l’occurrence, c’est le contraire que l’on obtient. En s’engageant à
s’approvisionner auprès de l’Union européenne et des Etats-Unis à des
conditions qui privilégient ces deux sources d’approvisionnement par rapport
au « reste du monde » (en l’occurrence une réduction tarifaire de 38 % par
rapport au tarif commun), le Maroc ne se contente pas seulement d’octroyer
une sorte de « rente d’ouverture » aux exportateurs de ces pays (Regnault,
2004), mais par là même, il se prive d’une bonne partie de ses propres marges
de manœuvre (Akesbi, 2006). Ainsi, jusqu’à concurrence des quotas octroyés,
il ne pourra tirer profit des opportunités du « marché mondial » (hors UE
et USA), du moins tant que, à qualité égale, les « surcoûts » des blés européens
et américains n’auront pas complètement annulé l’effet de la préférence
tarifaire. Concrètement, cela veut dire que le Maroc peut tout à fait se trouver
dans la situation où il ne peut acheter du blé ukrainien parce que, à qualité
égale, ce dernier « n’est que » de 10 à 15 % moins cher…
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 73
Najib Akesbi
Or, il faut savoir que, additionnés, les deux quotas sur lesquels le Maroc
est désormais engagé vis-à-vis de l’UE et des Etats-Unis, en matière de blé
tendre, atteignent des niveaux relativement importants puisque dès 2006,
ils sont au minimum de 680 000 tonnes – dans le cas d’une production
nationale supérieure à 3 millions de tonnes – et au maximum de 1,7 million
de tonnes – si la production tombe en dessous de 2,1 millions de tonnes.
Remarquons ensuite que les niveaux de production enregistrés au Maroc
et autorisant les quotas maxima n’apparaissent pas particulièrement
exceptionnels, ce qui aurait été de nature à faire croire à la faible probabilité
de se trouver dans pareille situation. Une simple observation des séries de
la production céréalière montre que celle de blé tendre s’est située en dessous
du seuil de 2,1 millions de tonnes 6 fois durant la décennies 90, 4 fois durant
les dix dernières années (1997-2006), et 7 fois durant les 15 dernières années
(1991-2006). Si l’on convient qu’une telle éventualité peut se présenter
presque une fois sur deux, il faudrait alors essayer d’évaluer ce que de tels
quotas pourraient représenter par rapport au volume global des importations
de blé tendre du pays, pour apprécier la fameuse « marge de manœuvre »
dont le pays peut user en dehors de ses sources obligées que sont déjà les
fournisseurs américains et communautaires.
Or si l’on retient à titre de référence les années 2000 et 2001, les dernières
pendant lesquelles la production nationale avait été une fois nettement
inférieure et une fois proche du seuil de 2,1 millions de tonnes, on constate
que le volume moyen des importations de blé tendre généré par ces niveaux
avait atteint 2,7 millions de tonnes. Il en découle que si l’on avait alors été
soumis au respect du quota de 1,7 million de tonnes, celui-ci en aurait
représenté 63 %. C’est dire que la « marge de manœuvre » aurait concerné
à peine un peu plus du tiers des importations de blé tendre du pays, les
(15) Sur la base des
données de la campagne deux tiers étant « plombés » par les engagements contractés dans le cadre
de 2004, [Link] a d’accords dits de « libre-échange » ! Encore que cette proportion est fondée
calculé que les deux sur une moyenne (de deux années dont seule une est médiocre), ce qui signifie
contingents USA-UE
auraient pu atteindre
que dans le cas d’une année de mauvaise récolte, le taux de dépendance en
84 % des importations question peut monter jusqu’à plus de 80 % (15).
du Maroc de la même La vérité est qu’en s’engageant de la sorte, le Maroc ne fait pas
année, ce qui ne laisse
qu’une « marge de
qu’institutionnaliser sa dépendance alimentaire déjà grande (16) en la liant
manœuvre de 16 % ». par contrat à des centres d’intérêts déterminés, mais il n’est pas exagéré de
Cf. Khald, 2005, p. 73. considérer qu’en fait, il s’est imposé une sorte de « protectorat alimentaire »
(16) Il n’est pas inutile de auprès des deux principales puissances qui comptent en la matière, un
rappeler que le Maroc « protectorat » de surcroît durable, appelé à se perpétuer au moins aussi
compte parmi les
9 premiers pays
longtemps qu’il ne sera pas en mesure, s’agissant d’une denrée aussi sensible,
importateurs de céréales de se passer de la « logique des contingents », c’est-à-dire à revendiquer
dans le monde et les précisément le libre-échange intégral…
5 premiers pays arabo- Le dilemme est que l’agriculture marocaine d’aujourd’hui est loin d’être
musulmans, derrière
l’Algérie, l’Egypte, l’Irak en mesure de soutenir un tel défi. Interrogés sur les gains éventuels que le
et l‘Iran… Maroc pourrait tirer de l’accord de libre-échange avec les Etats-Unis,
74 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le volet agricole : des engagements qui aggravent la dépendance alimentaire du pays
responsables politiques et experts s’accordent sur cette réponse d’évidence :
face à des coûts qui, eux, sont certains, il peut être possible de tirer avantage
de cet accord à condition de réaliser et de réussir la mise à niveau de
l’agriculture, et au-delà de l’économie marocaine (Louali, 2003 ; Serghini,
2004 ; MADRPM, 2004) … Autrement dit, les coûts sont réels, les avantages
seulement potentiels, peut-être et pour ainsi dire virtuels…
En effet, comment faire preuve d’optimisme alors que l’essentiel des
réformes, au cœur de l’impérative mise à niveau, est à l’ordre du jour depuis
plusieurs décennies, voire depuis l’indépendance du pays, il y a un demi-
siècle ? Qu’il s’agisse des multiples et complexes problèmes de structures
foncières, des déficits d’infrastructures et des conditions d’intensification de
la production, des contraintes de préservation des ressources naturelles, des
problèmes d’intégration des filières, d’organisation professionnelle, de
commercialisation, de financement… tous ces problèmes sont anciens et
l’impérieuse nécessité de leur trouver les solutions appropriées est affirmée
et réaffirmée depuis fort longtemps (Akesbi, 2005b). Pourtant, à ce jour, force
est de constater qu’aucun de ces grands problèmes – dont la conjugaison pèse
tant sur la productivité, et partant sur la compétitivité du secteur – n’a encore
reçu les réponses à même de permettre de les surmonter. Comment alors
espérer réaliser en cinq ou dix ans ce qui n’a pu l’être en cinquante ans ?
5. En guise de conclusion : le paradoxe insoutenable
L’accord de libre-échange que le Maroc a signé avec les Etats-Unis
d’Amérique n’est pas un accord isolé, mais il s’inscrit bien au contraire dans
un contexte particulièrement marqué par une extraordinaire multiplication
de ce genre d’accords, à tel point qu’il est permis de parler de véritable
« boulimie libre-échangiste ». Notons en effet que, outre l’accord agricole
signé avec l’Union européenne en 2003, le Maroc a signé toute une série
d’autres accords de libre-échange avec d’autres partenaires : accord dans le
cadre de la Ligue arabe, Accord « d’Agadir » (engageant, en plus du Maroc,
la Tunisie, l‘Egypte et la Jordanie), accord avec l’Association européenne
de libre-échange, accord avec la Turquie, accord avec les Emirats Arabes
Unis… Tous ces accords devraient certes aboutir, à des degrés variables et
dans des délais différents, à une libéralisation des échanges, agricoles
notamment, et partant à vulnérabiliser l’agriculture marocaine.
En tout cas, en ce qui concerne l’accord de libre-échange avec les Etats-
Unis d’Amérique, que nous avons examiné dans ce texte, nous avons montré
que celui-ci enclenche un compte à rebours qui, dans des délais plus ou
moins longs en fonction du degré de sensibilité des produits concernés,
conduira immanquablement à l’ouverture du marché marocain aux
productions américaines dont on sait bien qu’elles sont le fait d’une
agriculture qui n’est pas seulement autrement plus compétitive que
l’agriculture marocaine, mais aussi autrement plus soutenue et subventionnée
par les pouvoirs publics…
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 75
Najib Akesbi
Si la cause n’est pas nécessairement perdue, l’espoir n’est permis qu’à
la condition que soient conduites avec continuité et détermination les
réformes incontournables, capables de créer une rupture radicale avec les
tendances du passé et de mettre en place les conditions d’un nouvel essor
de la productivité et de la compétitivité. Le fait est que c’est précisément
là que le bât blesse. L’activisme libre-échangiste contraste étrangement avec
une grande passivité dans la conduite des réformes, pourtant si nécessaires
à la poursuite même du processus de libéralisation… Un tel « paradoxe »
est-il soutenable dans la durée ?
Naturellement non. Mais en vérité, et comme cela a déjà été souligné
dès l’introduction de ce dossier, on ne comprendrait guère rien à cet accord
avec les Etats-Unis d’Amérique si l’on ne gardait en permanence à l’esprit
qu’il procède avant tout d’une décision politique, qu’il reste en dernière
instance un projet politique avant d’être économique. Reste à savoir si le
politique en l’occurrence peut donner sens à l’économique...
Références bibliographiques
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Critique économique n° 21 • Hiver 2008 77
Najib Akesbi
Annexe
Tableau 1
Listes applicables aux exportations agricoles marocaines vers les USA
Listes Traitement
A Accès en franchise douanière immédiat.
C Démantèlement linéaire en 5 ans : 5 tranches annuelles de 20 %, chacune à
partir de la première année de mise en œuvre.
E Démantèlement linéaire en 8 ans : 8 tranches annuelles de 12,5 %, chacune
à partir de la première année de mise en œuvre.
F Démantèlement linéaire en 9 ans : 9 tranches annuelles de 11,1 %, chacune à
partir de la première année de mise en œuvre.
G Démantèlement linéaire en 10 ans : 10 tranches annuelles de 10 %, chacune
à partir de la première année de mise en œuvre.
I Démantèlement linéaire en 12 ans : 12 tranches annuelles de 8,33 %,
chacune à partir de la première année de mise en œuvre.
J Démantèlement linéaire en 15 ans :15 tranches annuelles de 6,67 %,
chacune à partir de la première année de mise en œuvre.
K Démantèlement non linéaire en 18 ans :
– de l’année 1 à l’année 6 : maintien du taux de base
– de l’année 7 à l’année 12 : réduction de 5,6 % chaque année
– de l’année 13 à l’année 18 : réduction de 11,1 % chaque année
L Les articles repris dans cette liste continuent de bénéficier de l’exonération
des droits d’importation existants.
Source : Jaouad, 2006 et site USTR ([Link]).
78 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le volet agricole : des engagements qui aggravent la dépendance alimentaire du pays
Tableau 2
Listes applicables aux importations marocaines en provenance des USA
Listes Traitement
A Accès en franchise douanière immédiat.
C Démantèlement linéaire en 5 ans : 5 tranches annuelles de 20 %, chacune à
partir de la première année de mise en œuvre.
D Démantèlement non linéaire en 6 ans :
– réduction de 50 % des droits dès la première année
– réduction de 10 % des droits chaque année entre l’année 2 et l’année 6
E Démantèlement linéaire en 8 ans : 8 tranches annuelles de 12,5 %, chacune
à partir de la première année de mise en œuvre.
G Démantèlement linéaire en 10 ans : 10 tranches annuelles de 10 %, chacune
à partir de la première année de mise en œuvre.
I Démantèlement linéaire en 12 ans : 12 tranches annuelles de 8,33 %,
chacune à partir de la première année de mise en œuvre.
J Démantèlement en 15 ans : 15 tranches annuelles de 6,67 % chacune à
partir de la première année de mise en œuvre.
K Démantèlement non linéaire en 18 ans :
– de l’année 1 à l’année 6 : maintien du taux de base
– de l’année 7 à l’année 12 : réduction de 5,6 % chaque année
– de l’année 13 à l’année 18 : réduction de 11,1 % chaque année.
L Les articles repris dans cette liste continuent de bénéficier de l’exonération
des droits d’importation existante.
Source : Jaouad, 2006 et site USTR ([Link]).
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 79
Najib Akesbi
Tableau 3
Listes N-S applicables aux importations marocaines
en provenance des USA (listes propres à la partie marocaine)
N Démantèlement non linéaire en 10 ans :
– de l’année 1 à l’année 4 : réduction de 75 % dès la première année
– de l’année 5 à l’année 10 : réduction de 4,2 % chaque année.
O Démantèlement non linéaire en 10 ans :
– réduction de 51,6 % dès la première année
– réduction de 5,37 % chaque année entre l’année 2 et l’année 10
P Dès l’entrée en vigueur :
– si NPF = taux de base à réduction de 62 % du taux de base
– si NPF < taux de base à réduction de [62 % + 0,275 (taux de base- NPF)]
Q Démantèlement linéaire en 18 ans : 18 tranches annuelles de 5,55 %, chacune
à partir de la première année de mise en œuvre.
R Démantèlement non linéaire en 19 ans :
– de l’année 1 à l’année 7 : maintien du taux de base
– de l’année 8 à l’année 13 : réduction de 5,6 % chaque année
– de l’année 14 à l’année 19 : réduction de 11 % chaque année
S Démantèlement non linéaire en 25 ans :
– de l’année 1 à l’année 10 : maintien du taux de base
– de l’année 11 à l’année 17 : réduction de 4,8 % chaque année
– de l’année 18 à l’année 25 : réduction de 8,64 % chaque année
T Démantèlement non linéaire en 5 ans :
– année 1 : réduction de 83,64 % du taux de base
– de l’année 2 à l’année 5 : réduction de 4,09 % chaque année
X Démantèlement non linéaire en 5 ans :
– année 1 : réduction de 10 % du taux de base
– de l’année 2 à l’année 5 : réduction de 22,5 % chaque année.
Source : Jaouad, 2006 et site USTR ([Link]).
80 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le volet financier :
des ouvertures différenciées
Résumé Mohammed
Le volet financier de l’accord de libre-échange entre le Maroc et les Etats-
Amine Al Ayoubi
Unis s’inspire des principes édictés au niveau de l’Organisation mondiale Analyste financier
JAIDA/groupe CDG
du commerce. Il ne remet pas en cause à court terme les dispositions de la Membre du Réseau
réglementation marocaine en vigueur, mais il permet à moyen et long terme monnaie finance banque
des ouvertures qui touchent de façons différenciées les compartiments du Université Mohammed V,
système financier marocain. Ces ouvertures semblent sans danger sur la Agdal
el_ayoubi_amine@[Link]
stabilité financière du Maroc mais elles ne paraissent pas suffisantes pour
pouvoir impulser des dynamiques concurrentielles et améliorer l’attractivité Saloua
des capitaux américains. Takarroumt
Chargée d’études et de
veille-CDG
Membre du Réseau
Introduction monnaie finance banque
Université Mohammed
L’accord de libre-échange (ALE) signé par le Maroc et les Etats-Unis le V, Agdal
16 juin 2004 a la particularité de contenir, outre les dispositions sur le takarroumt_saloua@[Link]
commerce des biens et services réels, un volet sur les services financiers qui
aura certainement des répercussions sur le processus de libéralisation
(1) La réforme de la
financière entamé par le Maroc depuis deux décennies. réglementation financière
Ce processus s’est déployé de façon progressive et surtout prudente. Il s’inscrit dans la logique
a su mettre le Maroc à l’abri des turbulences financières observées ces globale du passage d’une
économie administrée et
dernières années dans des pays d’Asie, d’Europe de l’Est et d’Amérique latine. cloisonnée à une
Il s’est également matérialisé par une série de réformes réglementaires ( 1) économie libérale
et institutionnelles (2) internes, par l’adhésion du Maroc aux négociations dominée par les
mécanismes de marché et
de l’accord sur la libéralisation du commerce des services au niveau de
plus ou moins ouverte à
l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et par la signature de l’international.
nombreux accords de libre-échange multilatéraux et bilatéraux. Toutefois, (2) Le pouvoir de
l’ensemble de ces mesures ne s’est pas traduit par une grande attractivité contrôle sur le secteur
des capitaux étrangers. financier s’est
progressivement déplacé
L’ALE signé avec les Etats-Unis est le dernier accord bilatéral en date. de l’Administration vers
Il s’inspire des principes édictés par l’Accord général sur le commerce des des institutions
services (AGCS). Il ne remet pas en cause à court terme les dispositions indépendantes
responsabilisées, tels
de la réglementation marocaine en vigueur mais il permet à moyen et long Bank Al-Maghrib et le
termes des ouvertures dans différents compartiments du système financier. CDVM.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 81
Mohammed Amine El Ayoubi et Saloua Takarroumt
La question qui mérite d’être posée est celle de savoir si un accord bilatéral,
le premier du genre concernant les services financiers, est porteur d’éléments
susceptibles d’améliorer l’attractivité des capitaux et d’impulser les
mutations dans le comportement des acteurs du secteur financier
marocain, tout en préservant la stabilité financière.
Dans ce qui suit, quelques éléments de réponse à ces interrogations sont
proposés. Pour ce faire, il apparaît utile de procéder à un rapprochement
entre les principes de l’AGCS, la réglementation marocaine en vigueur et
les engagements souscrits au niveau de l’ALE. Ce rapprochement
permettra de mettre en exergue les apports de l’ALE en termes d’ouverture
pour pouvoir en évaluer les éventuels impacts.
L’ALE s’inspire des principes de l’AGCS
L’Accord général sur le commerce des services a été signé à la fin du
cycle d’Uruguay, qui a institué l’OMC en 1994 à Marrakech. Cet accord
prévoit des négociations sur la libéralisation de près de 163 services, dont
les services financiers.
Dans ce cadre, le Maroc a formulé une offre sur les services, notamment
les services financiers, en 1994 ; elle a été modifiée en 1995 et en 2005.
Les offres formulées au niveau de l’Accord général sur le commerce des
services (AGCS) ne correspondent pas encore à des engagements.
(3) Il existe quatre modes Cependant, l’AGCS fixe les différents modes de fourniture des services (3)
de fourniture des et édicte plusieurs principes d’ouverture qui doivent servir de base pour
services : la fourniture
transfrontière, la les négociations bilatérales hors OMC.
consommation à Ainsi, l’ALE prend en considération les modes de fourniture des services
l’étranger, la présence financiers tels qu’ils ont été cités dans l’article I de l’AGCS et se conforme
commerciale et la
présence de personnes aux principes qui figurent dans ce même accord. Ces principes sont au
physiques. Ces modes nombre de trois : 1) le principe de l’accès au marché qui permet le libre
sont définis dans accès des investisseurs étrangers au marché national (4) ; 2) le principe du
l’annexe II.
traitement national qui garantit un traitement égalitaire entre les
(4) Article XVI de
investisseurs nationaux et étrangers à l’intérieur du territoire national (5) ;
l’AGCS.
3) le principe de la nation la plus favorisée selon lequel les pays doivent
(5) Article XVII de
l’AGCS. éviter toute discrimination en termes d’avantages entre les investisseurs des
(6) Article II de l’AGCS.
différentes parties avec lesquelles ils ont des accords (6).
En application de ces principes, le Maroc s’engage au niveau de l’ALE
avec les Etats-Unis à :
– offrir un accès libre aux institutions financières américaines et aux
investisseurs américains quant à leur établissement et leur exercice ;
– s’abstenir d’adopter des mesures qui pourraient favoriser les
institutions financières marocaines et les investisseurs marocains au dépend
de leurs homologues américains ;
– accorder aux autres partenaires avec lesquels le Maroc a signé des
accords, notamment l’Union européenne et la Turquie, les mêmes
avantages accordés aux Etats-Unis dans l’ALE.
82 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le volet financier : des ouvertures différenciées
Comme on peut le constater, ces principes décrivent les différentes
modalités d’ouverture des frontières en se mettant dans une logique de
libéralisation totale. Cependant une ouverture aussi immédiate et aussi totale
risque d’avoir des effets préjudiciables sur le système financier marocain
et sur son économie (7). C’est pour cette raison que le Maroc a usé de son (7) On citera à ce niveau
droit d’émettre des limitations à ces principes dans l’accord qui le lie aux l’exemple des pays du
Sud-Est asiatique qui ont
Etats-Unis. Ces limitations sont conformes à la réglementation actuellement procédé à une ouverture
en vigueur au Maroc. Certaines d’entre elles sont temporaires : elles seront totale et rapide de leurs
comptes-capital, ce qui a
abolies de manière progressive. C’est en analysant ces restrictions et leur
engendré des flux
suppression progressive que l’on peut se faire une idée sur l’apport de l’ALE irrationnels de capitaux
en termes d’ouverture et sur son éventuel impact sur les différents qui ont constitué des
bulles financières, dont
compartiments du système financier marocain. l’éclatement provoqua la
célèbre crise asiatique.
Banques : des ouvertures ponctuelles sans impact (8) La lecture de la suite
du texte nécessite la
significatif (8) connaissance des
différents modes de
Commerce transfrontière fourniture des services
(annexe II) et des
L’acquisition des services financiers étrangers par les résidents marocains principes de la
fait l’objet de nombreuses restrictions de change. Ces restrictions ont été libéralisation des marchés
(annexe III).
établies car la consommation des services bancaires étrangers se traduit dans
la majorité des cas par une acquisition d’actifs financiers, c’est-à-dire une
sortie de capitaux qui peut se répercuter négativement sur le niveau des
réserves de change, la stabilité du secteur financier et la croissance.
Ces restrictions ne concernent toutefois pas les établissements de crédit.
En effet, ces derniers peuvent recourir à des prêts et effectuer des placements
à l’étranger. Ceci permet à ces institutions d’avoir des sources de financement
alternatives et de diversifier les opportunités d’emploi de leurs ressources,
mais cela peut se traduire aussi par une sortie de l’épargne nationale hors
du tissu productif marocain. Mais dans la conjoncture actuelle qui voit le
secteur bancaire marocain en surliquidité, les banques marocaines
n’expriment pas le besoin d’emprunter à l’étranger ; la preuve en est que
l’essentiel de leurs ressources provient des dépôts nationaux (9), alors que (9) En moyenne, sur les
les emprunts extérieurs ne représentent que 1,92 % du total des cinq dernières années, les
dépôts de la clientèle
ressources (10). Les établissements de crédits n’exploitent pas non plus la représentent 70 % du
possibilité d’effectuer des placements à l’étranger. En effet, leurs positions total des ressources des
banques ; 60 % de ces
de change sont largement inférieures à la limite imposée par la dépôts sont à vue.
réglementation prudentielle. (10) Rapport de BAM,
De façon générale, le volume des transactions transfrontières sur les 2004.
services bancaires entre le Maroc et l’étranger est faible car le commerce
transfrontières des services bancaires reste globalement fermé aux étrangers,
sauf aux établissements de crédits marocains, mais ces derniers ne montrent
pas d’intérêt pour ce type de commerce.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 83
Mohammed Amine El Ayoubi et Saloua Takarroumt
Graphique 1
Ecart par rapport à la
limite réglementaire
Source: Bank Al-Maghrib
L’accord de libre-échange avec les Etas-Unis apporte deux nouveaux
éléments au niveau du commerce transfrontières. Le premier est d’accorder
le droit aux entreprises américaines de fournir de façon transfrontières les
services suivants :
– le transfert de l’information financière et de logiciels de traitement
d’informations y afférent ;
– des services de conseil et autres services auxiliaires, à l’exclusion de
l’intermédiation et du conseil en matière d’acquisition et de restructuration.
L’achat de ces services par les résidents ne présente pas de danger pour
le système financier marocain dans la mesure où ces services correspondent
à des opérations courantes qui ne se traduisent pas par une fuite de capitaux.
Mais il est peu probable que l’ouverture d’un nombre aussi réduit de services
puisse stimuler les flux transfrontières des services bancaires entre les deux
pays.
Le deuxième apport de l’ALE en matière de fourniture transfrontières
consiste en la possibilité accordée aux investisseurs américains au Maroc
de recourir aux services d’institutions financières américaines. Le Maroc
s’engage à entreprendre les mesures allant dans ce sens dans un délai
maximum de quatre ans.
Cette possibilité peut introduire une concurrence entre établissements
de crédit marocains et américains pour financer les investissements américains
au Maroc. Autrement dit, le financement des investissements américains
sur le territoire marocain ne sera plus monopolisé par les établissements
de crédit marocains mais sera ouvert à la concurrence entre les institutions
américaines et marocaines. Cette ouverture peut aussi se traduire par un
drainage de l’épargne étrangère susceptible de financer des investissements
au Maroc. Mais tout ceci suppose un volume important d’investissements
américains au Maroc, ce qui n’est pas le cas.
84 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le volet financier : des ouvertures différenciées
Tableau 1
Les investissements américains au Maroc
MDh 1997 1998 1999 2000 2001 2002
Investissements américains (1) 3 464,7 697,9 1 099,1 417,9 1 069,5 490,6
FBCF (2) 65 786 75 739,3 81 895,9 85 422,1 85 374,9 91 141,7
(1) / (2) 5,27 % 0,92 % 1,34 % 0,49 % 1,25 % 0,54 %
Source : Office des changes
Les investissements américains au Maroc ne représentent en moyenne
que 1,6 % de la FBCF. Cette part est trop faible pour exacerber la concurrence
bancaire. La possibilité donnée aux investisseurs américains sur le
territoire du Maroc de recourir aux services transfrontières des banques
américaines tend donc plus à encourager les américains à investir au Maroc
qu’à déclencher une dynamique au sein du secteur bancaire marocain.
La présence commerciale
L’accès au marché marocain est libre pour les banques étrangères, elles
peuvent s’installer au Maroc à travers des filiales, des succursales ou des
bureaux de représentation, à condition d’avoir l’agrément de BAM.
Cette liberté d’accès est toutefois accompagnée de mesures restrictives
qui dérogent au principe du traitement national. En effet, les autorités
marocaines se réservent le droit de limiter la participation d’une entité
étrangère dans le capital d’une grande banque ou d’une compagnie financière
contrôlant une grande banque si ladite participation risque de se traduire
par une prise de contrôle. La législation marocaine précise aussi que le capital
de la Banque centrale populaire doit être détenu à hauteur de 51 % par
l’Etat, les autres actionnaires et notamment les étrangers ne pouvant détenir
plus de 5 % du capital de cette banque. En outre, le Maroc se réserve le
droit d’accorder des avantages aux institutions financières marocaines
contrôlées totalement ou en majorité par l’Etat et à celles qui effectuent
des opérations de crédit foncier, de crédit à la construction et de crédit à
l’hôtellerie.
Ces mesures tendent à éviter d’avoir un secteur bancaire qui gère son
portefeuille d’activité avec la seule logique de rentabilité. Le Maroc ouvre
ainsi son marché bancaire à la concurrence étrangère tout en gardant des
banques qui soutiennent les secteurs vitaux de l’économie, même s’ils sont
peu rentables.
La législation marocaine contient une autre mesure qui va à l’encontre
du principe du traitement national. Il s’agit des succursales de banques
étrangères qui doivent être dotées d’un montant au moins égal au capital
minimum exigé des banques, en vue de fournir des services bancaires au
Maroc. Cette dotation permet au régulateur de s’assurer que les
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 85
Mohammed Amine El Ayoubi et Saloua Takarroumt
engagements des succursales étrangères se font dans le respect des normes
prudentielles.
De manière générale, le marché bancaire marocain est ouvert aux filiales
et succursales américaines, avec toutefois des mesures prises pour limiter
et éventuellement éviter les effets pervers de la concurrence. Mais cette
ouverture n’a pas donné lieu à une présence commerciale significative de
la part des établissements de crédits américains, bien que le secteur bancaire
(11) Cette affirmation marocain soit rentable et sécurisé (11).
concerne seulement les L’ALE admet une ouverture dans le dispositif mis en place par la
banques privées de la
place, ces dernières sont législation marocaine. Il donne la possibilité aux succursales des banques
liquides et s’attribuent américaines, dans un délai de trois ans maximum à compter de la date
d’importantes marges d’entrée en vigueur de l’accord, d’opérer en se basant sur les fonds propres
d’intermédiation.
de leur maison mère.
En principe, une succursale qui adosse ses engagements sur les fonds
propres de sa société mère peut échapper aux normes prudentielles.
Seulement, la loi bancaire précise qu’avant d’accorder le droit à une succursale
d’opérer au Maroc, BAM doit s’assurer que les lois appliquées dans le pays
de la société mère n’entravent pas la surveillance de la succursale, ce qui
résout le problème lié à la réglementation prudentielle.
L’ALE a donc apporté une seule modification au niveau de la présence
commerciale, celle qui concerne la dotation des succursales des banques
américaines au Maroc. Il est peu probable que cette mesure puisse à elle
seule déclencher une dynamique au sein du secteur bancaire marocain.
Assurances : ouverture aux succursales américaines
Commerce transfrontières et présence commerciale
L’accès au marché des assurances marocain est sujet à plusieurs limitations
réglementaires. En effet, les sociétés ayant leur siège social à l’étranger n’ont
pas la possibilité de développer des relations d’affaires avec le Maroc à travers
la fourniture transfrontières ou par le biais de succursales. Elles ne peuvent
fournir leurs services qu’à travers une filiale.
Cette mesure est prise pour protéger l’épargne nationale. En effet, le
régulateur ne peut pas maîtriser le rapatriement des primes collectées par
des sociétés d’assurances étrangères et leurs succursales, tandis qu’il peut
(12) L’article 164 du code limiter la sortie des primes collectées par les filiales à travers la
des assurances stipule que réglementation des emplois des sociétés d’assurances ayant leur siège social
les sociétés d’assurances
ne peuvent pas placer
au Maroc au niveau du code des assurances (12).
plus de 5 % de leurs L’ouverture du secteur aux filiales étrangères ne s’est toutefois pas traduite
ressources en actifs par une entrée de capitaux. En effet, au cours de la décennie 90, le secteur
étrangers. des assurances n’a reçu en moyenne que 0,2 % (13) du total des
(13) Chiffre calculé à investissements et des prêts privés étrangers accordés au Maroc. Pourtant,
partir des données
disponibles sur le site de
le secteur des assurances marocain est le mieux structuré des pays de la rive
l’Office des changes. Sud de la Méditerranée et son potentiel de croissance est remarquable.
86 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le volet financier : des ouvertures différenciées
Tableau 2
2003 Primes émises en Taux de Densité
milliards US$ pénétration US$
Maroc 1,288 2,85 % 43
Tunisie 0,456 1,82 % 46
Algérie 0,399 0,65 % 12,5
Sources : Swiss Re. SIGMA et rapport d’activité de la DAPS
Toutefois, le marché des assurances marocain reste en deçà de ce qui
est observé dans les pays développés.
Tableau 3
2003 Primes émises en Taux de Densité
milliards US$ pénétration US$
Japon 478,865 10,80 % 3 771
Royaume-Uni 246,733 13,40 % 4 059
Taïwan 32,402 11,31 % 1 433
Maroc 1,288 2,85 % 43
Sources : Swiss Re. SIGMA et rapport d’activité de la DAPS
Du côté des emplois, les opportunités de placement intéressantes sont
encore relativement limitées. Le faible dynamisme du marché financier
marocain et la baisse soutenue des taux d’intérêt au Maroc ne permettent
pas aux sociétés d’assurances marocaines d’être en position aussi favorable
que leurs concurrents étrangers et/ou que des sociétés d’assurances nationales
qui bénéficient de la possibilité de réaliser des placements à l’étranger.
Le souci de limiter les sorties d’une partie de l’épargne nationale demeure
l’objectif majeur du législateur marocain. Ce souci apparaît nettement dans
l’ALE malgré l’ouverture accordée aux sociétés d’assurances américaines.
En effet, l’ALE prévoit que, dans un délai maximum de quatre ans, les sociétés
d’assurances américaines pourront s’installer sous forme de succursales au
Maroc. Cette ouverture est toutefois restreinte, le Maroc se réservant le droit
de réglementer la politique de placement et d’investissement de ces
succursales afin de préserver l’épargne nationale.
Cette mesure pourrait permettre aux compagnies d’assurances
américaines de s’installer au Maroc avec plus de facilité et de favoriser ainsi
la baisse des prix et l’amélioration de la qualité des services d’assurances
par le jeu de la concurrence américano-marocaine. Mais la limitation apportée
à l’emploi des ressources des succursales et des filiales, bien qu’elle protège
l’épargne nationale, risque de diminuer l’attractivité du secteur des assurances
marocain, à moins que le marché financier marocain ne présente dans le
futur des possibilités de placement plus intéressantes.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 87
Mohammed Amine El Ayoubi et Saloua Takarroumt
Réassurance : suppression de la cession obligatoire à la
SCR
Commerce transfrontières et présence commerciale
La réglementation en vigueur n’émet aucune restriction en matière d’accès
au marché en ce qui concerne le secteur de la réassurance. Les sociétés de
réassurances étrangères peuvent s’établir au Maroc sous forme de filiales
ou de succursales et les sociétés d’assurances marocaines peuvent se réassurer
auprès de sociétés de réassurances étrangères. Toutefois, les compagnies
d’assurances marocaines ont pour obligation de céder 10 % des primes
afférentes aux opérations qu’elles réalisent sur le territoire du Maroc à la
Société centrale de réassurances (SCR). Cette cession légale constitue une
dérogation au principe du traitement national.
Dans le cadre de l’ALE, le Maroc s’engage à éliminer cette restriction
dans un délai de 8 ans en ce qui concerne le commerce transfrontières entre
une compagnie américaine de réassurances établie aux Etats-Unis et une
compagnie d’assurances établie au Maroc et dans un délais de 5 ans en ce
qui concerne une compagnie d’assurances des Etats-Unis établie au Maroc.
Cette ouverture est susceptible d’avoir un impact sur l’activité de la société
centrale de réassurances, dont plus de 60 % du chiffre d’affaires provient
de la cession légale.
OPCVM : libéralisation des placements
Commerce transfrontières et présence commerciale :
En matière de présence commerciale, l’accès au marché est libre. En effet,
aucun texte réglementaire ne s’oppose au fait qu’un étranger prenne des
parts majoritaires dans un OPCVM, dans son établissement de gestion ou
dans son établissement dépositaire. Le commerce transfrontières quant à
lui n’est pas ouvert aux étrangers. En effet, les articles 23 et 29 du dahir
portant loi n°1-93-213 du 21 septembre 1993 relatifs aux organismes de
placements collectifs en valeurs mobilières (modifié par la loi 53-01) précisent
que les établissements de gestion des OPCVM et leurs dépositaires doivent
avoir leur siège social au Maroc, c’est-à-dire qu’un OPCVM ne peut offrir
ses services que s’il est installé au Maroc.
En outre, la réglementation des changes impose des restrictions aux
résidents (à l’exception des établissements de crédit) quant à leurs acquisitions
et ventes d’actifs financiers à l’étranger. Cette disposition limite l’accès au
marché des OPCVM étrangers par le biais du commerce transfrontières et
aussi les placements des OPCVM marocains en valeurs étrangères.
Le Maroc s’est engagé dans le cadre de l’ALE à ouvrir des négociations
qui visent à donner la possibilité aux OPCVM marocains de placer une
partie de leurs ressources à l’étranger.
Les OPCVM drainent à l’heure actuelle une part de plus en plus
significative de l’épargne nationale placée dans sa totalité au Maroc.
88 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le volet financier : des ouvertures différenciées
L’ouverture de possibilités de placements à l’étranger aura certainement des
effets positifs sur la capacité de mobilisation de l’épargne nationale et surtout
étrangère par les OPCVM. Mais elle présente le risque d’une hémorragie
de cette dernière que le Maroc ne peut se permettre.
Transparence et droit de regard
Le Maroc s’engage au niveau de l’ALE à promouvoir des réglementations
transparentes en matière de services financiers et à donner la possibilité aux
américains d’exprimer leur point de vue sur tous les projets de loi qui
concernent ces mêmes services. Le contenu de la transparence n’est toutefois
pas spécifié au niveau de l’ALE, il peut donc faire l’objet de plusieurs
interprétations. On pourrait ainsi dire que le Maroc donne un droit de regard
aux Américains sur sa réglementation pour que les deux pays puissent
s’assurer de l’homogénéité de leurs législations, ce qui devrait permettre
une meilleure fluidité dans les échanges. Mais il ne faut pas que ce droit
de regard se transforme en une influence américaine sur la législation
marocaine.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 89
Mohammed Amine El Ayoubi et Saloua Takarroumt
Annexe I
Définition des services financiers
La définition des services financiers que donne l’ALE conclu entre le
Maroc et les Etats-Unis est conforme à celle que leur donne l’AGCS au
niveau de son annexe relative à ces services.
L’article 12.19 de l’ALE définit un service financier comme étant « tout
service de nature financière ». Les services financiers incluent tous les services
d’assurance et autres services connexes, et tous les services bancaires et autres
services financiers (à l’exclusion de l’assurance), ainsi que les services
auxiliaires ou accessoires à un service de nature financière. Les services
financiers incluent les activités ci-après :
Services d’assurance et services connexes
a. assurance directe (y compris coassurance) :
– vie
– non-vie
b. réassurance et rétrocession ;
c. intermédiation en assurance, par exemple activités de courtage et
d’agence ;
d. services auxiliaires de l’assurance, par exemple service de consultation,
service actuariel, service d’évaluation du risque et service de liquidation
des sinistres.
Services bancaires et autres services financiers (à l’exclusion de
l’assurance)
e. acceptation de dépôts et d’autres fonds remboursables du public ;
f. prêts de tout type, y compris crédit à la consommation, crédit
hypothécaire, affacturage et financement de transactions commerciales ;
g. crédit-bail ;
h. tous services de règlement et de transferts monétaires, y compris cartes
de crédit, de paiement et similaires, chèques de voyage et traites ; i) garanties
et engagements ;
j. opérations pour compte propre ou pour compte de clients, que ce
soit dans une bourse, sur un marché hors cote ou autre, sur :
– instruments du marché monétaire (y compris chèques, effets, certificats
de dépôt) ;
– devises ;
– produits dérivés, y compris, mais non exclusivement, instruments à
terme et options ;
– instruments du marché des changes et du marché monétaire, y compris
swaps, accords de taux à terme ;
– valeurs mobilières négociables ;
– autres instruments et actifs financiers négociables, y compris métal ;
90 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le volet financier : des ouvertures différenciées
k. participation à des émissions de tout type de valeurs mobilières, y
compris garantie et placement en qualité d’agent (dans le public ou à titre
privé) et prestation de services relatifs à ces émissions ;
l. courtage monétaire ;
m. gestion d’actifs, par exemple gestion de trésorerie ou de portefeuille,
toutes formes de gestion d’investissement collectif, gestion de fonds de
pension, services de garde, services de dépositaire et services fiduciaires ;
n. services de règlement et de compensation afférents à des actifs
financiers, y compris valeurs mobilières, produits dérivés et autres
instruments négociables ;
o. ourniture et transfert d’informations financières, et traitement de
données financières et logiciels y relatifs, par les fournisseurs d’autres services
financiers ;
p. services de conseil, d’intermédiation et autres services financiers
auxiliaires de toutes les activités énumérées aux alinéas e) à o), y compris
cote de crédit et analyse financière, recherche et conseil en investissements
et en placements et conseil en matière d’acquisitions, de restructurations
et de stratégies d’entreprises.
Annexe II
Les modes de fourniture des services financiers
L’article I de l’AGCS définit quatre modes de fourniture des services
et notamment des services financiers. Il s’agit de :
1. La fourniture transfrontière : c’est la fourniture d’un service en
provenance du territoire d’un pays et à destination du territoire de tout
autre pays. Par exemple : une société d’assurances installée aux Etats-Unis
qui fournit ses services à des résidents marocains.
2. La consommation à l’étranger (14) : c’est la fourniture d’un service (14) Les modes 1 et 2
sur le territoire d’un pays à l’intention d’un consommateur de services de sont souvent regroupés
dans le vocable
tout autre pays. Par exemple, un résident marocain qui consomme des services “commerce
bancaires sur le territoire des Etats-Unis. transfrontières”.
3. La présence commerciale : c’est la fourniture d’un service par un
fournisseur de services d’un pays, grâce à une présence commerciale sur le
territoire de tout autre pays. Par exemple : une banque américaine qui
s’installe au Maroc sous forme de filiale ou de succursale en vue de fournir
des services bancaires à des résidents marocains.
4. La présence de personnes physiques : c’est la fourniture d’un service
par un fournisseur de services d’un pays, grâce à la présence de personnes
physiques de ce pays sur le territoire de tout autre pays.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 91
Mohammed Amine El Ayoubi et Saloua Takarroumt
Annexe III
Les principes de libéralisation des services financiers
Articles XVI, XVII et II de l’AGCS
Accès aux marchés (article XVI de l’AGCS)
1. En ce qui concerne l’accès aux marchés suivant les modes de fourniture
identifiés à l’article premier, chaque membre accordera aux services et
fournisseurs de services de tout autre membre un traitement qui ne sera
pas moins favorable que celui qui est prévu en application des modalités,
limitations et conditions convenues et spécifiées dans sa liste.
2. Dans les secteurs où des engagements en matière d’accès aux marchés
seront contractés, les mesures qu’un membre ne maintiendra pas, ni
n’adoptera, que ce soit au niveau d’une subdivision régionale ou au niveau
de l’ensemble de son territoire, à moins qu’il ne soit spécifié autrement dans
sa Liste, se définissent comme suit :
a. limitations concernant le nombre de fournisseurs de services, que ce
soit sous forme de contingents numériques, de monopoles, de fournisseurs
exclusifs de services ou de l’exigence d’un examen des besoins économiques ;
b. limitations concernant la valeur totale des transactions ou avoirs en
rapport avec les services, sous forme de contingents numériques ou de
l’exigence d’un examen des besoins économiques ;
c. limitations concernant le nombre total d’opérations de services ou
la quantité totale de services produits, exprimées en unités numériques
déterminées, sous forme de contingents ou de l’exigence d’un examen des
besoins économiques ;
d. limitations concernant le nombre total de personnes physiques qui
peuvent être employées dans un secteur de services particulier, ou qu’un
fournisseur de services peut employer et qui sont nécessaires pour la
fourniture d’un service spécifique, et s’en occupent directement, sous forme
de contingents numériques ou de l’exigence d’un examen des besoins
économiques ;
e. mesures qui restreignent ou prescrivent des types spécifiques d’entité
juridique ou de coentreprise par l’intermédiaire desquels un fournisseur
de services peut fournir un service ;
f. limitations concernant la participation de capitaux étrangers,
exprimées sous forme d’une limite maximale en pourcentage de la détention
d’actions par des étrangers, ou concernant la valeur totale d’investissements
étrangers particuliers ou des investissements étrangers globaux.
Traitement national (article XVII de l’AGCS)
1. Dans les secteurs inscrits dans sa liste, et compte tenu des conditions
et restrictions qui y sont indiquées, chaque membre accordera aux services
et fournisseurs de services de tout autre membre, en ce qui concerne toutes
92 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Le volet financier : des ouvertures différenciées
les mesures affectant la fourniture de services, un traitement non moins
favorable que celui qu’il accorde à ses propres services similaires et à ses
propres fournisseurs de services similaires.
2. Un membre pourra satisfaire à la prescription du paragraphe 1 en
accordant aux services et fournisseurs de services de tout autre membre soit
un traitement formellement identique à celui qu’il accorde à ses propres
services similaires et à ses propres fournisseurs de services similaires, soit
un traitement formellement différent.
3. Un traitement formellement identique ou formellement différent sera
considéré comme étant moins favorable s’il modifie les conditions de
concurrence en faveur des services ou fournisseurs de services du membre
par rapport aux services similaires ou aux fournisseurs de services similaires
de tout autre membre.
Traitement de la nation la plus favorisée (article II de l’AGCS)
1. En ce qui concerne toutes les mesures couvertes par le présent accord,
chaque membre accordera immédiatement et sans condition aux services
et fournisseurs de services de tout autre membre un traitement non moins
favorable que celui qu’il accorde aux services similaires et fournisseurs de
services similaires de tout autre pays.
2. Un membre pourra maintenir une mesure incompatible avec le
paragraphe 1 pour autant que celle-ci figure à l’Annexe sur les exemptions
des obligations énoncées à l’article II et satisfasse aux conditions qui sont
indiquées dans ladite annexe.
3. Les dispositions du présent accord ne seront pas interprétées comme
empêchant un membre de conférer ou d’accorder des avantages à des pays
limitrophes pour faciliter les échanges, limités aux zones frontières contiguës,
de services qui sont produits et consommés localement.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 93
La dimension environnementale :
ambiguïtés et enjeux
Introduction Abdelilah
Baguare
Au Maroc, l’environnement présente un état des lieux préoccupant. Le
Faculté des Sciences
coût de sa dégradation serait, selon une étude de la Banque mondiale, de juridiques,
3,7 % du PIB (1). Cette dégradation revêt des formes variées, dont la économiques et
principale est le problème des ressources naturelles (eau, sols et milieux sociales, Meknès
naturels) et des pollutions (pollution atmosphérique, déchets, etc.). Elle
trouve ses causes les plus profondes dans le poids des structures
(1) La différence entre
économiques et sociales (Zerhouni, 1982), ainsi que dans « les défaillances cette évaluation (3,7 %
des marchés » et « les défaillances des administrations publiques ». du PIB) et les résultats
Une prise de conscience croissante de l’urgence de ces problèmes a conduit obtenus dans la Stratégie
de 1992 (soit 8,2 % du
à l’élaboration et à la mise en œuvre de plusieurs initiatives destinées à PIB) s’explique
endiguer ces problèmes (cadre institutionnel, réglementation, plans principalement à travers
d’action, incitations, etc.). Le Maroc a aussi signé et ratifié les principaux l’amélioration des
méthodologies utilisées
accords multilatéraux d’environnement (AME) (2) visant à faire face aux
pour estimer les coûts de
problèmes globaux d’environnement. la dégradation de
Parallèlement à cette évolution, le Maroc a conclu, ces dernières années, l’environnement. Cf.
une série d’accords de libre-échange (ALE), dont celui avec les Etats-Unis pour de plus amples
détails, Banque mondiale,
en 2004. Par ce choix, le Maroc vise à ancrer son insertion dans l’économie Royaume du Maroc,
mondiale. Evaluation du coût de la
Cependant, au Maroc comme dans d’autres pays, les accords dégradation de
commerciaux et l’action en faveur de l’environnement ont longtemps été l’environnement, 30 juin
2003.
gérés comme des questions séparées. Et faute de leur mise en cohérence,
(2) Citons, en
ces deux domaines de l’action publique peuvent devenir antinomiques. particulier : les trois
D’une part, le commerce basé sur le libre-échange affecte l’environ- conventions issues de la
nement. Les règles du régime commercial peuvent parfois constituer une conférence de Rio
sérieuse entrave à la politique environnementale. Aussi, la pression (Convention cadre des
Nations unies sur les
concurrentielle résultant du libre-échange réduit-elle le pouvoir de changements climatiques,
réglementation des nations, notamment en matière environnementale : il Convention sur la
devient difficile de durcir les normes, sous peine de compromettre la biodiversité, Convention
sur la lutte contre la
compétitivité des entreprises et l’attractivité des territoires. Enfin, les échanges désertification), le
ont nécessairement un impact sur l’environnement du fait qu’ils modifient protocole de Montréal
le volume et la répartition géographique des activités de production et de sur les substances qui
consommation. Selon certains, cet impact est négatif, car la croissance appauvrissent la couche
d’ozone (1987) et
économique stimulée par le libre- échange pourrait accélérer le processus l’amendement de ce
de dégradation de l’environnement ; d’autres au contraire considèrent que protocole adopté à
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 95
Abdelilah Baguare
Copenhague (1992), la cette même croissance incite à se soucier davantage de la qualité de
Convention de Bâle sur le
contrôle des mouvements
l’environnement et permet de financer sa protection (K. Anderson et
transfrontières de déchets R. Blackhurst, 1992).
dangereux et leur D’autre part, les politiques d’environnement peuvent avoir des
élimination (1989), la
Convention de Ramsar
retombées sur le plan commercial. En effet, les instruments mobilisés à cet
relative aux zones égard (réglementations, redevances, permis négociables, etc.) risquent de
humides d’importance modifier les conditions de compétitivité et d’attractivité. En outre, plusieurs
internationale (1980), le
protocole de Kyoto, etc. AME prévoient des mesures qui affectent directement le commerce. Certaines
dispositions de ces accords semblent entrer en conflit avec les principes de
base régissant le régime commercial, notamment les principes de la nation
la plus favorisée et du traitement national. Enfin, des pays de plus en plus
nombreux utilisent certaines mesures environnementales (normes de qualité,
restrictions d’importations, etc.) à des fins de protection commerciale.
Il s’ensuit donc que les risques de conflit entre commerce et
environnement sont réels. Ces deux réalités ne peuvent continuer à être
gérées séparément ; un des défis des années à venir est d’assurer leur
cohérence, voire de leur permettre de se renforcer mutuellement.
Bien que les interactions commerce-environnement aient été soulevées
et étudiées dans presque tous les rounds de négociation, c’est la Conférence
de Doha (2001) qui a entamé la réflexion sur les voies de rapprochement
des deux régimes.
Une telle réflexion revêt un intérêt primordial pour le Maroc eu égard
aux prochaines négociations dans le cadre de Doha round, ainsi qu’aux
accords de libre-échange signés et l’adhésion à d’importants accords environ-
nementaux.
Cet article vise à examiner les interactions commerce-environnement
en partant de l’accord de libre-échange Maroc-USA. La première partie
présentera une analyse juridique de ces liens et, ce faisant, s’efforcera
d’identifier un certain nombre de points de tension entre les deux régimes.
La deuxième partie tentera d’identifier et d’évaluer les impacts
environnementaux dudit accord dans le cadre d’un secteur clé de
l’économie marocaine, l’agriculture. La troisième partie examinera la façon
dont les politiques environnementales influent sur les échanges. Une question
centrale sera examinée à ce niveau : comment définir une politique
environnementale dans un pays soumis à de fortes contraintes de
compétitivité et d’attractivité ?
I. Aspects juridiques des liens commerce-environnement
A l’instar de l’accord instituant l’Organisation mondiale du commerce,
le préambule de l’ALE Maroc-USA se réfère à l’objectif de développement
durable et rappelle l’importance de préserver l’environnement. De plus,
une déclaration conjointe sur la coopération en matière d’environnement
a été signée juste après la signature de l’accord.
96 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
La dimension environnementale : ambiguïtés et enjeux
Sans doute l’intégration du volet environnemental dans les négociations
commerciales constitue-t-elle un saut qualitatif. Car jusqu’à présent, ce volet
n’a jamais été considéré comme important (T. Balafrej, 2005). Dans l’accord
qui lie le Maroc à l’UE, cette question n’a été abordée que de manière
« partielle, subsidiaire, voire incidente » (Akesbi, 2002). C’est donc
manifestement une évolution qui dénote l’importance de la question
environnementale dans les relations internationales.
Dans l’ALE Maroc-USA, un chapitre à part entière a été consacré à
l’environnement, en plus de nombreuses dispositions figurant dans d’autres
chapitres.
1. Un chapitre consacré à l’environnement
Le chapitre 17, consacré à l’environnement, est établi autour des principes
suivants :
– La reconnaissance du droit de chaque partie à établir ses propres niveaux
de protection environnementale nationale, ainsi que ses propres priorités
de développement de l’environnement, et à adopter ou à modifier en
conséquence ses lois et politiques en la matière (art. 17.1).
– L’engagement de chaque partie à assurer l’effectivité de sa
réglementation environnementale (art.17.2, alinéa a). Un mécanisme de
règlement des différends a été prévu (Cf. chapitre 20) pour assurer l’exécution
de cet article.
– L’interdiction d’assouplissement des réglementations en matière
d’environnement. L’ALE stipule, à cet égard, qu’« il est inapproprié
d’encourager le commerce ou l’investissement en affaiblissant ou en réduisant
les protections que confère la législation nationale sur l’environnement ».
(art. 17.2, alinéa 2).
– La primauté de l’ALE sur les accords multilatéraux d’environnement.
L’article 17.8 reconnaît l’importance des AME auxquelles les deux pays sont
parties et appelle les deux parties à les appliquer. Celles-ci doivent aussi se
consulter régulièrement au sujet des négociations à l’OMC concernant les
AME et dans la mesure où les résultats de ces négociations ont un effet sur
l’ALE. D’une façon plus explicite, en cas d’incompatibilité entre certains
AME auxquels un pays n’est pas membre et l’ALE, celui-ci l’emporte. Cela
s’accorde parfaitement avec la portée des négociations, actuellement en cours
(3) A titre d’exemple, si
au sein de l’OMC, concernant les relations entre les règles régissant le régime un conflit surgit entre le
commercial multilatéral et les obligations commerciales énoncées dans les Maroc et les Etats-Unis
AME : en cas d’incompatibilité, les droits des pays membres de l’OMC ne au sujet des mesures
commerciales contenues
faisant pas partie des AME sont conservés. Autrement dit, le mécanisme dans la convention sur la
d’arbitrage qui s’applique est celui du règlement des différends de l’OMC (3). diversité biologique, que
Mieux encore, même lorsqu’il s’agit d’AME auxquels les deux parties les Etats-Unis n’ont pas
signée, ce conflit doit être
adhèrent, aucune primauté n’est accordée aux normes environnementales. arbitré dans le cadre des
Cela contraste nettement avec la démarche adoptée au niveau de règles de l’OMC.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 97
Abdelilah Baguare
l’ALENA, dont l’article 104 prévoit qu’en cas d’incompatibilité avec l’un
(4) Ces accords sont la ou l’autre des accords environnementaux qu’il énumère (4), ceux-ci
Convention sur le l’emportent sur l’ALENA.
commerce international
des espèces de faune et de
flore menacées
2. Des références à l’environnement étalées sur l’ensemble de
d’extinction, le Protocole l’accord
de Montréal relatif à des
substances qui Ces références sont légion. L’échantillon suivant en fournit une
appauvrissent la couche illustration.
d’ozone, la Convention
de Bâle sur le contrôle Les restrictions à l’importation et à l’exportation
des mouvements
transfrontières de déchets L’ALE Maroc-USA interdit, sous réserve des exceptions, d’imposer des
dangereux et de leur
élimination, l’Accord
restrictions à l’importation ou à l’exportation autres que les droits de douane.
entre le gouvernement En effet, l’article 2.8 du chapitre deux sur le traitement national et accès
du Canada et le aux marchés des produits stipule qu’aucune « des parties ne pourra adopter
gouvernement des Etats-
Unis concernant les
ou maintenir une interdiction ou une restriction à l’importation d’un produit
déplacements de l’autre partie ou à l’exportation ou à la vente pour exportation d’un produit
transfrontaliers de destiné au territoire de l’autre partie, sauf en conformité avec l’article XI
déchets dangereux, et
du GATT et ses notes interprétatives ; à cette fin, l’article XI du GATT
l’Agreement between the
USA and the United 1994 et ses notes interprétatives sont incorporés au présent accord et en
Mexican States for the font partie, mutatis mutandis ».
protection and On rappellera que l’article XI du GATT de 1994 concerne l’élimination
improvement of the
environment in the des restrictions quantitatives instituées ou maintenues par des pays à
border area (Morin J.-F. l’importation ou à l’exportation de produits. Il interdit ces restrictions et
et al., 2003) encourage les pays à les transformer en droits de douane, qui sont plus
transparents et faussent moins les échanges.
Ce principe, dit de consolidation des droits de douane, s’avère souvent
néfaste pour l’environnement. En effet, les pays qui voudraient limiter la
surexploitation de certaines de leurs ressources, par l’instauration de quotas
d’exportation par exemple, se trouvent en contradiction avec ce principe
(cas du bois de l’Indonésie, par exemple). En outre, et comme le fait
remarquer J-F Morin et al. pour l’ALENA, si les déchets dangereux sont
considérés comme des produits, les parties sont contraintes d’autoriser leur
exportation et leur importation. Pour interdire leur commerce, une partie
devrait soit démontrer qu’ils ne sont pas des produits, soit recourir aux
exceptions environnementales. C’est pour ces raisons que l’article XI du
GATT est souvent violé dans le cadre des différends relatifs à
l’environnement, par des pays qui ont imposé des interdictions à
l’importation et à l’exportation de certains produits.
Toujours dans le cadre des restrictions, l’ALE se réfère à l’article XX du
GATT sur les exceptions générales. Selon l’article 21.1, «(…) l’article XX
du GATT de 1994 et ses notes interprétatives sont incorporés au présent
accord (i.e. ALE Maroc-USA) et en font partie mutatis mutandis ».
On rappellera ici que l’article XX permet aux Etats de déroger aux
principes du GATT/OMC, en appliquant les mesures « nécessaires à la
98 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
La dimension environnementale : ambiguïtés et enjeux
protection de la santé et de la vie des personnes et des animauxs ou à la
préservation des végétaux » (art. XXb), ou les mesures « se rapportant à la
conservation des ressources naturelles épuisables, si de telles mesures sont
prises conjointement avec des restrictions à la production ou à la
consommation nationales » (art. XXg) (OMC, 2004).
L’article XX vise donc à garantir que les mesures incompatibles avec le
GATT n’établissent pas une discrimination arbitraire ou injustifiable, ni
ne constituent une restriction déguisée au commerce international.
Les obstacles techniques au commerce
L’article 7.2 du chapitre 7 réitère les engagements des deux parties envers
(5) Il faut remarquer à ce
l’accord de l’OMC sur les objectifs techniques du commerce : « (…) les niveau que certaines
parties confirment les droits et obligations existants qu’elles ont les unes prescriptions sont par
envers les autres en vertu de l’Accord sur les OTC ». nature discriminatoires ;
tel est le cas des
On rappellera que l’accord sur les OTC vise à garantir que les règlements prescriptions en matière
techniques et normes, dont les normes environnementales, ainsi que les de manutention
procédures d’évaluation de la conformité, ne créent pas d’obstacles non (concernant par exemple
l’emballage, le recyclage,
nécessaires au commerce. la récupération et
Les règles de cet accord distinguent deux catégories de normes : les normes l’élimination) : ces
sur les produits et les normes sur les procédés et méthodes de production obligations pénalisent a
priori les produits
(PMP). Les normes sur les produits sont des spécifications qui concernent importés du fait des coûts
les produits. Elles sont compatibles avec les règles de l’OMC et, par de transport et de
conséquent, peuvent être imposées à des fins de protection de la santé stockage supplémentaires
qu’impose aux entreprises
humaine ou de l’environnement, à condition toutefois qu’elles n’établissent exportatrices la
pas de discrimination, que ce soit entre les partenaires commerciaux (le récupération de leurs
emballages en vue de leur
traitement de la nation la plus favorisée) ou entre les produits ou services réutilisation (cas du
d’origine nationale et les importations (traitement national) (5). programme danois
S’agissant des normes PMP, c’est-à-dire des normes relatives à la façon concernant l’obligation
d’utiliser des emballages
dont les produits sont fabriqués, deux cas de figure peuvent être relevés réutilisables pour les
(OMC, 2004) : les PMP « incorporés », lorsque les processus de production boissons, par exemple).
laissent une trace sur le produit final (utilisation de pesticides dans la culture (6) Dans le secteur
du coton laissant des traces de pesticide dans le coton lui-même). Ces normes textile, par exemple, un
donneur d’ordres français
sont réputées compatibles avec les règles de l’OMC. En revanche, les PMP peut très bien exiger de
« non incorporées », c’est-à-dire des PMP qui ne laissent aucune trace dans son fournisseur marocain
le produit final (utilisation de pesticides dans la culture du coton, lorsqu’il le respect de certaines
normes PMP
ne reste aucune trace de pesticide dans le coton), sont jugées incompatibles (équipement propre,
avec les règles de l’OMC. dispositif d’épuration,
Actuellement, on assiste à une utilisation croissante de règlementations etc.), de santé ou de
sécurité, alors que le
et de normes s’appuyant sur les procédés et non sur les produits. En effet, gouvernement français,
les pratiques en matière d’étiquetage, adoptées par les pays importateurs, lui, ne peut imposer aux
ainsi que les exigences imposées par les donneurs d’ordres à leurs fournisseurs importations ce type
d’obligations, sous peine
dans les pays en développement, permettent souvent de détourner la de violer les règles de
réglementation de l’OMC interdisant les PMP non incorporés (6). l’OMC.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 99
Abdelilah Baguare
(7) Dans le cas de l’ALE, La propriété intellectuelle
ce renforcement est si
important que le délégué Le chapitre 15 de l’ALE Maroc-USA sur les droits de propriété
américain au commerce,
intellectuelle fixe des normes sur différents droits de propriété intellectuelle,
Robert Zoellick, s’est
vanté de conclure un comme les marques de commerce, les droits d’auteurs et les brevets.
accord qui « sets a high Il existe entre la propriété intellectuelle et l’environnement des liens
standard for the
protection of intellectual
complexes, et les débats sont vifs à ce sujet. De tous les droits de propriété,
property rights ». Sans les brevets présentent un intérêt particulier du point de vue environnemental.
doute l’aspect le plus A cet égard, l’article 15.9 (alinéa 1) pose des obligations semblables à
spectaculaire de ce
renforcement réside-t-il
celles de l’article 27 de l’Accord sur les droits de propriété intellectuelle
dans l’accès aux liés au commerce (ADPIC). En vertu de ces deux articles, les membres
médicaments. Trois peuvent exclure de la brevetabilité des inventions dont il est nécessaire
principaux mécanismes,
résultats du lobbying
d’empêcher l’exploitation, pour protéger la santé et la vie des personnes
exercé par les compagnies et des animaux ou préserver les végétaux, ou pour éviter de graves atteintes
pharmaceutiques à l’environnement.
américaines, vont oeuvrer
dans ce sens :
Par ailleurs, l’alinéa 2 de l’article 15.9 impose aux pays membres de
– les restrictions sur les prévoir la protection des variétés végétales et animales par des brevets,
génériques qui pourraient aboutissant ainsi à un renforcement des droits de propriété dans ce domaine,
porter à près de trente
ans la durée effective de
car l’article 27 des ADPIC limite ces droits aux seules variétés végétales !
la protection des brevets Force est de constater ici que le renforcement des droits de propriété (7)
(qui est aujourd’hui de est un trait caractéristique majeur de nombreux accords de commerce
vingt ans) ;
– l’octroi de l’« exclusivité
bilatéraux conclus, ces dernières années, par les Etats-Unis ; ce sont des
des données » aux accords, pour reprendre l’expression de Stiglitz, « ADPIC+».
compagnies enregistrant Ce renforcement risquerait d’engendrer des effets néfastes irréversibles
leur produit, ce qui
restreint l’usage des
en matière de biodiversité. Trois raisons permettent d’appuyer cette idée.
données prouvant que le D’abord, la mise à disposition des brevets touchant les variétés végétales
médicament est sûr et et animales pourrait favoriser l’érosion génétique agricole ; elle pourrait
efficace ;
– l’interdiction aux
déclencher une tendance à la concentration de l’offre (dans le cas des
fabricants de génériques semences, par exemple) dans les mains des entreprises ayant suffisamment
ne serait-ce que de de moyens pour investir dans la recherche et le développement (J-F. Morin
commencer à produire les
génériques tant que le
et al., 2003).
brevet n’a pas expiré (aux Ensuite, le système des brevets pourrait rendre plus difficile et plus
Etats-Unis, par exemple, coûteux de se procurer les nouvelles technologies, y compris celles qui sont
les producteurs de
génériques peuvent
nécessaires pour s’adapter aux changements convenus dans certains AME
fabriquer leurs produits à ou pour se conformer à des prescriptions environnementales, dont celles
l’avance et les exposer aux imposées à l’entrée des marchés d’exportation.
rayons, prêts à la vente, le
jour même de l’expiration
Se pose enfin la question de la compatibilité de l’Accord sur les ADPIC,
du brevet !). et a fortiori un « ADPIC+ », avec certaines dispositions de la Convention
Fort vraisemblablement, sur la biodiversité. Une première source de conflit vient du fait que les ADPIC
ces mécanismes
« rendraient les
n’assurent pas une protection adéquate aux savoirs traditionnels
génériques encore moins (médicaments et remèdes traditionnels fondés sur l’usage des plantes
accessibles au Maroc médicinales locales, par exemple), que la Convention sur la diversité
qu’aux Etats-Unis ». En
outre, l’expérience
biologique demande de protéger. Souvent, les compagnies pharmaceutiques
montre que, même ne font qu’apposer un nom de marque à des « inventions » qui constituent
100 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
La dimension environnementale : ambiguïtés et enjeux
en fait une simple « redécouverte » de ce qui a été déjà découvert bien avant lorsque certains pays
cherchent à utiliser les
par les cultures traditionnelles. De la sorte, l’Accord sur les ADPIC et l’ALE « flexibilités » contenues
Maroc-USA autorisent une certaine « bio-piraterie » (Stiglitz, 2006). dans l’Accord sur les
Un autre point de discorde entre l’Accord sur les ADPIC et la Convention ADPIC (en cas
d’épidémies, par
sur la biodiversité réside dans le fait que cette dernière a reconnu le droit exemple), les Etats-Unis
des pays en développement à être indemnisés, en contrepartie de l’usage ne tardent pas à
des ressources génétiques que leurs écosystèmes recèlent (forêts tropicales, déchaîner leur immense
puissance économique et
par exemple), alors que l’Accord sur les ADPIC ne reconnaît pas ce principe mobiliser certaines
du partage des avantages. « clauses » ambiguës,
« glissées » délibérément
L’investissement dans les accords
commerciaux, pour les
En vertu du chapitre 10 sur l’investissement, rien n’empêche, en principe, arrêter, comme en
témoignent les cas du
de soumettre ce dernier aux exigences environnementales. Le paragraphe 3 Brésil et de l’Afrique du
de l’art. 10.8 stipule que, « sous réserve que lesdites mesures (i.e. les Sud lorsqu’ils ont tenté
prescriptions qu’une partie ne peut appliquer aux investisseurs de l’autre de produire des versions
génériques de
partie) ne soient pas appliquées de façon arbitraire ou injustifiée, ni ne médicaments antisida.
constituent une restriction déguisée au commerce international ou à (Stiglitz, 2006).
l’investissement, les paragraphes 1b),c) et f ) ainsi que 2a) et b) (i.e. les (8) Cela contraste
paragraphes précisant certains types desdites prescriptions) ne devront pas nettement avec
l’approche retenue par
être interprétés comme empêchant une partie d’adopter ou de maintenir l’ALENA, dont le très
des mesures, notamment des mesures de protection de l’environnement… ». controversé chapitre 11
Dans le même ordre d’idées, l’art. 10.10 stipule que « rien dans ce chapitre garantit aux investisseurs
étrangers le droit de
(i.e. le chapitre 10 sur l’investissement) ne pourra être interprété comme recevoir une
empêchant une partie d’adopter, de maintenir ou d’appliquer une mesure, indemnisation s’ils font
par ailleurs compatible avec le présent chapitre, qu’elle considère nécessaire l’objet d’une mesure
(environnementale,
pour que les activités d’investissement sur son territoire soient menées d’une notamment) équivalente
manière sensible aux préoccupations environnementales » (8). à une expropriation.
L’ALENA permet
Les mesures sanitaires et phytosanitaires (SPS) également aux
investisseurs étrangers qui
En vertu de l’article 3.9 du chapitre 3 de l’ALE, les deux parties se sentent lésés de
réaffirment leurs droits et obligations existant, l’une vis-à-vis de l’autre, poursuivre directement
un Etat devant un
dans le cadre de l’Accord sur les mesures sanitaires et phytosanitaires (SPS) tribunal d’arbitrage
de l’OMC. international (Jean-
On rappellera que l’accord SPS vise à codifier les normes applicables Frédéric Morin, 2003).
par les Etats souhaitant adopter des mesures de restriction de certaines
importations, afin de protéger la santé et la vie des personnes et des animaux
ou de préserver les végétaux. Selon les termes de cet accord, les normes en (9) Selon ce principe,
question ne doivent pas être source de discrimination arbitraire ou l’absence de certitudes,
en l’état actuel des
injustifiable. Ces normes doivent, en outre, être justifiées par des preuves connaissances
scientifiques pertinentes. Dans le cas où ces preuves sont insuffisantes, un scientifiques et
membre peut provisoirement adopter des mesures SPS, à condition que techniques, ne doit pas
retarder l’adoption de
celles-ci soient provisoires. C’est donc là une certaine reconnaissance du mesures proportionnées
principe de précaution (9). de prévention des risques.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 101
Abdelilah Baguare
De tous les obstacles non tarifaires, les mesures SPS sont les plus difficiles
à traiter. La difficulté consiste à déterminer si ces mesures sont légitimes
ou constituent une entrave au commerce déguisée. Les Etats-Unis
affichent souvent des positions étranges et contradictoires à cet égard.
L’affaire des organismes génétiquement modifiés (OGM) qui oppose
l’Union européenne et les Etats-Unis est un exemple significatif à cet égard :
les Etats-Unis estiment que l’interdiction de l’Europe d’entrée des
aliments génétiquement modifiés sur son territoire relève d’un protection-
nisme injustifié, dès lors que le risque « scientifique » de ces aliments est
faible. Les Européens rétorquent en exigeant une révélation complète du
contenu des importations en OGM par l’étiquetage, qui permet aux
consommateurs de choisir en connaissance de cause. Mais les Etats-Unis
sont hostiles à ce procédé d’étiquetage, de crainte qu’il ne détourne les
consommateurs de leurs produits ! Cette position est étrange, souligne
Stiglitz, quand on connaît l’attachement des Américains, dans d’autres
contextes, au principe de la souveraineté du consommateur, qui n’a de sens
que si celui-ci sait ce qu’il achète (J.-E. Stiglitz, 2006).
D’autre part, et à l’antipode de cette « position », les Etats-Unis imposent
des mesures draconiennes sur les importations. Un des obstacles majeurs
à l’exportation vers ce pays est, en effet, la réglementation rigoureuse et
tatillonne en matière environnementale, sanitaire et phytosanitaire qui y
est appliquée. Les Etats-Unis sont connus, rappelons-le, pour avoir souvent
imposé des sanctions commerciales à l’encontre de certains pays pour des
motifs environnementaux. Ils permettent même aux Etats individuels, telle
que la Californie, d’imposer des exigences (sanitaires et phytosanitaires)
sur les cargaisons de fruits et légumes en provenance d’autres Etats, même
si la Constitution empêche les restrictions au commerce entre les Etats du
pays (R. Krugman et M. Obstfeld, 2001).
II. Impacts de la libéralisation des échanges sur
l’environnement
Les effets de la libéralisation des échanges sur l’environnement se
propageront dans tous les secteurs d’activité économique et toutes les zones
géographiques, avec des niveaux et des formes variés. En particulier, ces
effets constitueront un enjeu majeur pour le développement durable dans
le cas de l’agriculture (et de l’agro-alimentaire), en raison de son poids
économique et social et de ses liens, denses et complexes, avec
(10) Sur le contenu du l’environnement (10).
volet agricole de l’ALE
Maroc-USA, voir 1. Identification et évaluation des impacts
ci-dessus les
contributions de Les liens entre le commerce et l’environnement sont vivement
N. Boubrahimi et
N. Akesbi.
controversés. L’essentiel du débat s’articule autour de l’analyse de la nature
et des mécanismes d’impact du commerce sur l’environnement. L’approche
102 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
La dimension environnementale : ambiguïtés et enjeux
principale, qui focalise le débat, est celle dite du développement durable
par le commerce : la croissance générée par le commerce international
engendre une hausse des revenus qui favorise une meilleure protection de
l’environnement. Grâce à la croissance induite par la libéralisation des
échanges, les Etats disposeront de moyens financiers plus substantiels pour
investir dans la protection de l’environnement et les individus
revendiqueront, suite à l’augmentation de leurs revenus, une meilleure qualité
de vie.
Cette approche repose sur l’enchaînement explicite suivant : libéralisation
des échanges – croissance – environnement – développement durable
(Damian et al.,1997).
Si l’ensemble de cet enchaînement est sujet à controverse, c’est surtout
le lien croissance-environnement qui suscite le plus d’attention. Ce lien
renvoie à ce qu’on appelle désormais « la courbe environnementale de
Kuznets » (CEK) (11), selon laquelle la dégradation de l’environnement (11) La CEK est inspirée
s’accentue dans les premiers stades de développement, mais se stabilise du travail de Simon
Kuznets (1955), qui a
ensuite, puis diminue à mesure que le revenu par habitant augmente. montré que l’inégalité des
Autrement dit, la dégradation de l’environnement tend à suivre une courbe revenus tend à s’aggraver
en « U » inversé. dans les premiers stades
de développement
L’hypothèse de la CEK a été formulée par [Link] et [Link] économique, se stabilise à
(1991) et ensuite reprise par d’autres auteurs ([Link] et [Link], un niveau de revenu
1992 et Panayotou, 1993, notamment) qui ont tenté de vérifier sa pertinence. moyen, puis diminue
progressivement.
Si l’hypothèse de la CEK se confirme cela veut dire qu’au lieu d’être
une menace pour l’environnement qu’il faut limiter, comme le suggère le
rapport du club de Rome (Meadow, 1972), la croissance économique serait
même un vecteur d’amélioration de sa qualité.
Du point de vue des pays en développement, la CEK signifierait que
la croissance devrait s’ériger en priorité et prendre le pas sur l’environnement :
celle-là impose certes des pressions accrues sur celui-ci dans les premiers
stades de développement, mais s’avère à terme un puissant facteur de
développement durable. Cette conception fataliste de la CEK traduit (12) Les biens
l’interprétation qu’on en a souvent faite dans les sphères politiques. d’environnement, tels la
qualité de l’air et de l’eau
Les vérifications empiriques de la CEK sont parvenues à des résultats
et le raccordement aux
ambigus. En effet, la récapitulation d’une bonne partie de la littérature installations
conséquente sur le sujet (Barbier, 1997) montre que l’hypothèse ne se d’assainissement des eaux
confirme que pour un ensemble limité d’indicateurs, principalement certains usées, sont généralement
considérés comme des
types de pollutions atmosphériques locales et essentiellement urbaines (SO2, biens de consommation
NOx et particules en suspension) et, dans une moindre mesure, certains normaux. L’élasticité de
polluants des eaux douces (DBO et DCO, notamment) (12). En revanche, leur demande par rapport
au revenu étant donc
la production de déchets et les pollutions globales (gaz à effet de serre, supérieure à un, la
biodiversité, etc.) ne paraissent pas concorder avec le profil de la CEK ; ces croissance du revenu
indicateurs continuent d’augmenter malgré l’accroissement des revenus. s’accompagne fort
vraisemblablement des
De même, la qualité des ressources naturelles, principale forme de améliorations de la
dégradation de l’environnement au Maroc, a moins de chance de suivre qualité de ces biens.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 103
Abdelilah Baguare
une CEK que la pollution, car ces ressources sont généralement davantage
des facteurs de production que des biens de consommations, l’accélération
de la croissance tend à accroître la demande en leur faveur ([Link]
et al., 2002).
Lorsque certaines preuves empiriques corroborent l’existence des CEK,
les points d’inflexion – i.e. les points de bifurcation de la croissance
économique et des émissions polluantes – varient amplement selon les types
de pollutions et les sources de données utilisées.
S’agissant du profil de la courbe, certaines études (Barbier, 1997) ont
révélé que cette courbe ressemble plutôt à un N qu’à un U inversé, c’est-
à-dire que la pollution, après avoir diminué, pourrait augmenter à nouveau
du fait de la croissance.
Un autre élément majeur qui ressort du débat sur la CEK est que la
croissance économique n’est pas une condition suffisante pour empêcher
la dégradation de l’environnement. Pour que la courbe devienne une réalité,
la mise en œuvre des politiques environnementales s’avère nécessaire. En
particulier, le lien croissance économique-environnement dépend non
seulement du rythme de croissance mais aussi de sa qualité, c’est-à-dire de
sa capacité à tenir compte des considérations de durabilité, notamment à
travers l’emploi de techniques de production, de distribution et de
consommation plus propres.
Même lorsqu’une courbe se confirme, cela ne signifie pas pour autant
que la gestion de l’environnement devienne superflue. Prenons le cas de
la pollution de l’eau par la DBO, pour laquelle le point d’inflexion, estimé
par Grossman et Kueger (1995), serait de 7 600 $. Avec un taux de croissance
de 5 %, il faudrait par exemple au Maroc plus de trois décennies pour
atteindre ce revenu ! Le coût de l’inaction peut s’avérer prohibitif, d’autant
plus qu’il s’agit des ressources qui subissent déjà une dégradation
inquiétante.
Pour expliquer le profil de la courbe, Grossman et Krueger ont invoqué
trois mécanismes par lesquels le commerce affecte l’environnement : l’effet
de structure, l’effet d’échelle et l’effet technologique. Dans une perspective
plus large, l’OCDE développa en 1994 une méthodologie permettant
d’identifier cinq mécanismes d’impact du commerce sur l’environnement :
– Effets d’échelle. Le libre-échange accroît souvent le niveau global de
l’activité économique, ce qui se traduit par une utilisation accrue des
ressources naturelles et par une augmentation du volume des rejets.
– Effets de structure. En favorisant la spécialisation en fonction des
avantages comparatifs, la libéralisation des échanges tend à modifier la
structure productive d’une économie et, indirectement, l’importance relative
des problèmes d’environnement. Il s’ensuit que l’incidence serait positive,
toutes choses étant égales par ailleurs, si les changements structurels
favorisaient les secteurs moins pullulants, et vice versa.
104 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
La dimension environnementale : ambiguïtés et enjeux
Par ailleurs, la spécialisation est corollaire d’une augmentation de la taille
moyenne des unités de production, ce qui permet de faire des économies
d’échelle non seulement pour la production des biens mais aussi pour la
réduction de la pollution. Cela pourrait donc favoriser les efforts de
dépollution.
– Effets technologiques. La libéralisation des échanges tend à favoriser
le transfert de technologies entre les nations, ce qui pourrait se traduire
par une diffusion de technologies propres ou plus efficientes au plan
énergétique. Ce mécanisme traduit la réduction de la pollution, par unité
d’output, générée par l’usage d’une technologie plus efficiente. La
réduction de l’énergie utilisée par unité de PIB dans la plupart des pays
industrialisés en est une illustration.
– Effets sur les produits. Ces effets traduisent l’impact des biens et services
échangés sur l’environnement. L’impact global peut être positif ou négatif
selon la nature et le volume des biens échangés (produits certifiés écologiques,
produits dangereux, etc.).
– Effets sur le dispositif réglementaire. Ces effets mettent en évidence
l’incidence des accords de libre-échange sur la réglementation et les normes
environnementales. Certains accords tentent de renforcer les normes et les
standards environnementaux ; d’autres, au contraire, peuvent se traduire
par une réduction de la capacité des Etats à réglementer.
Outre ces effets, on tiendra compte du caractère polysémique du concept
d’environnement. On distinguera, à cet égard, cinq dimensions sur lesquelles
le commerce a – ou peut avoir – des impacts :
– les ressources naturelles : il s’agit de la consommation et de la
dégradation des ressources naturelles (eau, sol, forêt, énergie, etc.).
– la pollution : il s’agit ici de la quantité et de l’intensité des pollutions
(pollution de l’air, de l’eau et du sol ; déchets d’emballage liés à l’évolution
des modes de consommation ; délocalisation d’industries polluantes, recours
croissant aux intrants chimiques lié à l’intensification de l’agriculture, etc.).
– les écosystèmes : l’ouverture peut générer une restructuration sectorielle
et spatiale des activités économiques, ce qui influe sur certains espaces et
écosystèmes fragiles (littoral, terres marginales, forêts, pâturages, montagnes,
zones humides, notamment).
– la biodiversité : le commerce peut influer sur la diversité faunistique
et floristique en modifiant l’incitation à conserver et commercialiser les
variétés disponibles.
– le cadre de vie et les aménités constituent un autre domaine que le
libre-échange est susceptible d’influencer.
L’évaluation des impacts environnementaux est un exercice ardu. Il
consiste, en fait, à estimer la différence entre les impacts du même type
qu’un développement économique sans libéralisation des échanges pourrait
produire. La difficulté principale à laquelle se heurte cet exercice est
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 105
Abdelilah Baguare
assurément d’isoler les impacts de l’ALE Maroc-USA de ceux produits par
les autres accords et par le processus d’ouverture en général.
Cela étant, les principaux impacts de l’ALE peuvent être identifiés selon
le tableau page suivante.
2. Effets d’échelle
Le démantèlement tarifaire dans le domaine agricole et les mesures
concernant les investissements entraîneraient une intensification de la
(13) Currently, US production agricole destinée à l’export, ce qui engendrerait une pression
products entering accrue sur les ressources naturelles tels que l’eau et les sols, notamment dans
Morocco face an average les périmètres irrigués.
tariff of more than 20
percent, while Moroccan A court terme au moins, pareille évolution semble peu vraisemblable
products are only subject au regard du bas niveau des tarifs actuels appliqués aux produits
to an average 4 percent marocains à l’entrée du marché américain (13). Les principales difficultés
duty in the US. (ustr,
2004). Pourtant, les auxquelles se heurtent les exportations marocaines à l’entrée du marché
produits marocains américain ne se posent pas en termes de tarifs douaniers, mais se résument
n’arrivent pas encore à dans l’effet de dimension de ce marché, la méconnaissance des circuits de
réaliser des percées
significatives sur le distribution et, comme dit plus haut, l’imposition de redoutables barrières
marché américain. non tarifaires (normes OTC et SPS, notamment).
Tableau
Principaux impacts environnementaux de l’ALE Maroc-USA
Mécanismes Facteurs économiques/ Impacts environnementaux
environnementaux connexes Emploi des
Cadre de vie et
ressources naturelles Pollution
Ecosystèmes
Biodiversité
Pâturages
aménités
Forêts
Sols
Sols
Eau
Eau
Air
Effets d’échelle Démantèlement tarifaire
Les mesures concernant
les investissements ___ ___ __ _ _ _ _ __ __ _ __ _
Effets structurels Démantèlement tarifaire
Suppression des subventions +- +- +- +- +- +- +- _ _ 0 0
Effets sur les produits Mesures non tarifaires
(OTC et SPS)
Démantèlement tarifaire +- +- +- +- + +- +- 0 ___ +-
Effets technologiques Les ADPIC
Mesures concernant les
investissements +- +- + O +- +- +- +- ___ +
Effets sur le dispositif Effectivité de la réglementation
réglementaire Primauté de l’ALE sur les AME +- +- +- +- +- +- +- +- __ +-
Note : - effets négatifs faibles ; -- effets négatifs modérés ; --- effets négatifs importants ; 0 aucun effet notable ; + effets positifs faibles ; ++effets positifs
modérés ;+++effets positifs importants.
Source : Adapté de la méthodologie de l’OCDE (1994).
106 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
La dimension environnementale : ambiguïtés et enjeux
Un tel démantèlement risque de fragiliser encore plus les zones
d’agriculture vivrière et d’y provoquer un rabattement des agriculteurs et
éleveurs sur les espaces pastoraux et forestiers pour assurer leur survie (Narjiss,
1998). Est aussi à craindre une extension des cultures sur les terres marginales
les plus sujettes à l’érosion, que des facteurs structurels – tels que la nature
des structures foncières (dominée par la micropropriété), les pratiques agro-
pastorales et les modes de faire-valoir – tendent à dégrader.
Les résultas de l’étude menée par Oxfam et le WWF, en 1998, sur
l’incidence de l’ALENA sur le secteur du maïs au Mexique, sont éclairants
à cet égard. Cette étude montre qu’en dépit d’une chute brutale du prix
du maïs et de la hausse des importations, les superficies cultivées ont plutôt
augmenté et les rendements diminué. Les agriculteurs, peu aptes à se
réorienter vers d’autres cultures, se contentaient d’étendre leurs cultures
sur des terres fragiles, afin de compenser leurs pertes de revenus du maïs.
Dans certaines régions, l’appauvrissement croissant des producteurs de maïs
a débouché sur une forte migration et une déstabilisation de la société rurale,
avec de graves répercussions sur la conservation des ressources naturelles
et l’entretien des paysages.
A cette dégradation des ressources naturelles s’ajoute la perte de la
biodiversité, due à la baisse du nombre des variétés locales (maïs, soja, blé,
etc.), étant donné leur possible éviction par des variétés à rendement meilleur.
Outre l’érosion de la biodiversité, cela est doublement néfaste pour
l’environnement : d’une part, ces espèces exigent plus d’eau et d’intrants ;
d’autre part, les récoltes peuvent devenir plus vulnérables à la sécheresse
et aux parasites (Pfali, 2003, p. 39).
Ces répercussions sont d’autant plus probables que des produits de base
comme le maïs, le soja et leurs dérivés vont subir un processus de
démantèlement sur une période relativement courte (6 ans) (14). (14) Le démantèlement
est programmé selon le
3. Effets structurels calendrier suivant :
réduction du tarif de
La théorie classique du libre-échange montre que celui-ci, en favorisant 50 % dès la première
une spécialisation sur la base d’avantages comparatifs, permet d’allouer année puis de 10 % par
an pendant les 5 années
efficacement les ressources. suivantes.
La suppression des subventions et le démantèlement tarifaire devraient
en effet provoquer une réallocation sectorielle et géographique des ressources.
Bien évidemment, une telle réallocation ne va pas sans engendrer des
répercussions environnementales.
La production agricole céréalière permet d’illustrer ce type d’effets.
Compte tenu des fortes asymétries de compétitivité entre les céréales
marocaines (blé tendre, blé dur, orge et maïs) et celles provenant des USA,
la libéralisation du secteur agricole pourrait engendrer, à terme, des baisses
substantielles de prix de ces produits. Il en résultera vraisemblablement une
diminution de la surface agricole céréalière au profit d’autres cultures.
Cependant, les cultures provenant, pour l’essentiel, des exploitations ancrées
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 107
Abdelilah Baguare
au marché (blé tendre et blé dur), seront davantage affectées que les cultures
de subsistance, produites essentiellement à des fins d’autoconsommation
(orge et maïs). Dans ce dernier cas, les exploitants seront plus concernés
en tant que consommateurs qu’en tant que producteurs. Comme nous l’avons
expliqué plus haut, les agriculteurs vont probablement réagir ici en accroissant
la superficie cultivée, afin de compenser le manque à gagner dû à la baisse
des prix. En conséquence, on assisterait à une modification de la surface
agricole utile (SAU) céréalière, au profit de l’orge et du maïs, et au détriment
des blés tendre et dur (Jorio, 2003).
Cette réallocation aurait un double impact environnemental : d’une part,
les terres les moins productives, consacrées à la production des blés tendre
et dur, seraient épargnées et donc moins soumises au processus de
dégradation ; d’autre part, les stratégies de survie pousseraient les
agriculteurs à étendre les cultures de l’orge et du maïs à des terres de plus
en plus fragiles, exposées notamment à l’érosion (hydrique et éolienne).
Par ailleurs, la libéralisation tend à concentrer la production dans certaines
zones et certaines entreprises. Cette concentration serait dommageable pour
l’environnement du point de vue de la gestion des rejets (solides, liquides
et gazeux), mais elle rendrait la dépollution plus facile (stations de traitement
collectif pour certaines entreprises agroalimentaires, par exemple) et moins
(15) Le coût de coûteuse, en raison des économies d’échelle (15).
dépollution, à l’instar des
coûts de production de la 4. Effets sur les produits
plupart des biens, est
caractérisé par les Les mesures tarifaires et non tarifaires contenues dans l’ALE peuvent
économies d’échelle : le
coût unitaire est d’autant
engendrer des effets dommageables et/ou bénéfiques pour l’environnement.
plus faible que la quantité Ainsi, le Maroc peut encourager l’importation de produits propres ou
traitée est plus grande, au moins nocifs pour l’environnement en abaissant ou en éliminant les droits
moins jusqu’à un certain
de douane correspondants (pesticides, notamment). Il est aussi en mesure
point.
de limiter le commerce de produits nuisibles en maintenant leurs droits à
des niveaux appropriés.
De même, les mesures non tarifaires qui seront adoptées (OTC et SPS,
notamment) contribueront à prévenir la propagation des maladies par le
biais des végétaux et des animaux, et à protéger la faune et la flore des
maladies et parasites. Des « infiltrations » de produits ou de variétés nuisibles
sont cependant à craindre. Il en est ainsi de certaines variétés de produits
agricoles et agro-industriels importés, qui peuvent très bien être à base
d’OGM ou contenir des ingrédients OGM. Et, en l’absence d’une
réglementation sur l’étiquetage et de moyens techniques de contrôle (les
laboratoires officiels ne sont pas équipés pour mener des analyses sur les
OGM), le risque est grand de voir « des OGM dans nos assiettes… » sans
même nous en rendre compte ! (Maaroufi, 2004).
L’abaissement des barrières tarifaires pourrait aussi favoriser une évolution
rapide vers des modes de production et de consommation néfastes du point
de vue de l’environnement : utilisation accrue des intrants chimiques,
108 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
La dimension environnementale : ambiguïtés et enjeux
augmentation des déchets d’emballage, etc. Avec toutes les conséquences
que cela risque d’avoir en termes de pollution (sols et eau, notamment) et
de santé publique.
Par ailleurs, des retombées positives peuvent aussi être escomptées. Ainsi,
le démantèlement de la protection douanière de certains produits comme
l’orge et le maïs pourrait contribuer à rendre l’élevage plus intensif et, par
conséquent, atténuer la pression sur les ressources forestières et pastorales,
notamment en période de sécheresse.
De même, la demande croissante des produits dits biologiques,
notamment suite à la crise de la « vache folle », pourrait enclencher une
dynamique de diversification favorable à l’exploration du marché
américain et à la promotion de la conservation des ressources naturelles.
Le Maroc, on le sait, possède des potentialités appréciables pour explorer
ce créneau.
5. Effets technologiques
Ces effets sont globalement liés à l’aiguisement de la concurrence résultant
de l’ouverture, aux ADPIC et aux mesures concernant les investissements.
Les exigences de compétitivité favoriseraient la rationalisation de l’usage
des ressources et intrants (eau d’irrigation, énergie, engrais, pesticides, etc.).
Sans doute une telle rationalisation vise-t-elle, en premier lieu, à répondre
aux exigences environnementales des marchés destinataires, mais cela ne
peut se réaliser sans une amélioration en profondeur des process de
production, ce qui engendre des retombées positives sur l’environnement
local. Ce même effet peut également être vu comme facteur de dégradation
: face à la concurrence, certaines industries agro-alimentaires peuvent être
tentées de maintenir et/ou de ne pas investir dans les équipements de
traitement des rejets ; ces « stratégies de survie » ne sont pas sans induire
des effets préjudiciables sur l’environnement.
L’ADPIC, qui assure la protection de la propriété intellectuelle, pourrait
avoir des effets environnementaux contradictoires : d’une part, il encourage
en principe l’innovation, y compris la mise au point de techniques et procédés
propices au développement durable ; mais d’autre part, il rend inaccessibles
de telles innovations dès lors que leurs prix deviennent excessivement élevés
(droits d’auteur, brevets, etc.).
Les mesures concernant les investissements sont aussi susceptibles
d’induire des effets technologiques. En effet, les IDE espérés favoriseraient
une diffusion efficace et plus rapide des technologies propres, permettant
ainsi une meilleure protection de l’environnement. Les multinationales,
ayant à gérer leur image de marque et leur légitimité, qui se jouent désormais
à l’échelle mondiale, tendent aujourd’hui à homogénéiser les conditions
de gestion environnementale de leurs implantations dans les différents pays
hôtes. Ces conditions tendent à s’aligner sur les exigences environnementales
des pays développés. Cela se traduira par des retombées bénéfiques sur
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 109
Abdelilah Baguare
l’environnement local et plus particulièrement par un effet de démonstration
sur les entreprises marocaines.
6. Effets sur le dispositif réglementaire
L’ALE Maroc-USA, en obligeant chaque partie à assurer l’effectivité de
sa réglementation environnementale et en interdisant d’abaisser les
standards et normes en la matière, peut avoir des effets positifs sur l’environ-
(16) « Implementation of nement (16).
the Free trade agreement Cependant, l’effectivité bute essentiellement sur le coût de mise en
(FTA) could (…)
positively affect application de la réglementation (stations de surveillance, laboratoires,
Morocco’s environment ressources humaines, etc.). Qui plus est, dans un contexte de forte
through FTA provisions concurrence, on craint la tentation d’un pays comme le nôtre, sinon
requiring each country to
effectively enforce its d’abaisser, du moins de ne pas étoffer sa législation et/ou de maintenir des
environmental laws, standards environnementaux laxistes afin d’attirer des IDE. A bien des égards,
ensure that its la législation environnementale marocaine, au demeurant assez volumineuse,
environmental laws and
policies provide for high demeure lacunaire et surannée. Ses failles risquent d’être exploitées par les
levels of environmental entreprises, notamment américaines.
protection, and not to Il importe d’étoffer cette esquisse d’impacts par deux remarques.
weaken environmental
laws to attract trade and Premièrement, on peut faire état d’un impact global éventuel dû au
investment » (ustr, 2003). manque à gagner résultant de la non adhésion des USA au protocole de
Kyoto concernant la réduction de gaz à effet de serre. En effet, les entreprises
marocaines désireuses d’investir en matière de réduction des rejets de ces
gaz ne peuvent pas avoir recours au mécanisme de développement propre
(17) Le recours au MDP (MDP), mécanisme leur permettant de financer partiellement leurs projets
a permis de financer par des pays qui dépassent leur quota de pollution. Un tel recours, en effet,
partiellement certains s’avère exclu dans le cas des USA qui n’ont pas ratifié ledit protocole (17).
projets : les deux parcs
éoliens de Lafarge, à Deuxièmement, l’ALE avec les USA n’est pas un accord isolé, mais
Tétouan, et de l’ONE, à s’inscrit dans une « boulimie libre-échangiste » (18). En instituant une
Essaouira, ainsi qu’un libéralisation des échanges, agricoles notamment, les accords de libre-échange
investissement dans
l’énergie solaire initié par signés par le Maroc entraîneraient des effets cumulatifs. Ceux-ci sont d’autant
l’OCP en 2006. plus probables que l’on assistera fort vraisemblablement à l’alignement,
(18) On citera à cet égard notamment dans le cadre des prochaines négociations agricoles avec l’Union
les accords suivants : européenne, sur ce qui a déjà été conclu avec les USA (Akesbi, 2006).
l’Accord d’association
avec l’Union européenne
(1996), complété par un III. Politique environnementale, compétitivité et attractivité
accord agricole en 2003 ;
la déclaration d’Agadir Si le commerce affecte l’environnement, l’inverse est également vrai et
instituant la création de façon non négligeable. A l’occasion de la signature de l’ALE Maroc-USA,
d’une zone de libre- les milieux économiques ont souvent manifesté leurs inquiétudes à l’égard
échange entre les pays
arabes méditerranéens – des barrières non tarifaires (parmi lesquelles figurent les barrières
la Jordanie, l’Egypte, la environnementales) imposées à l’entrée du marché américain, qu’elles soient
Tunisie – (2001) ; l’ALE justifiées ou instrumentalisées à des fins protectionnistes. D’un autre côté,
avec les Emirats arabes
unis ; l’ALE avec la l’accord interdit aux parties d’affaiblir ou de réduire les protections
Turquie, etc. environnementales afin d’encourager le commerce et d’attirer
110 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
La dimension environnementale : ambiguïtés et enjeux
l’investissement. Au-delà de l’utilisation stratégique des politiques
environnementales, une épineuse question se pose : comment définir une
politique environnementale efficace dans un contexte marqué par une
concurrence aiguë ?
1 . Le s e n t re p r i s e s ex p o r t at r i ce s f a ce a u x b a r r i è re s
environnementales non tarifaires
Un des facteurs déterminants pour l’accès au marché américain, et à
bien d’autres marchés, est assurément la mise en conformité avec les barrières
non tarifaires, plus particulièrement les normes environnementales.
Celles-ci imposent certes de sérieux défis aux entreprises exportatrices, mais
elles leur offrent aussi de grandes opportunités.
Faute de données sur les normes auxquelles se heurtent les entreprises
exportatrices marocaines pour l’accès au marché américain, des évaluations
globales permettent de cerner grossièrement l’ampleur du phénomène et
de montrer que la frontière entre protection et protectionnisme n’est pas
aussi étanche qu’elle le paraît.
Ainsi, selon les résultats mis en évidence par une étude réalisée par
Fontagné et Mimouni (Fontagné et Mimouni, 2001), sur 4 917 produits
agricoles examinés, 3 746 produits font l’objet d’au moins une notification
par au moins un des pays importateurs, soit 88 % du commerce mondial
de marchandises. Le flux des échanges effectivement touchés par des mesures
environnementales (OTC et SPS) (19) est estimé à 680 milliards de US$ (19) Une typologie des
d’importations mondiales, soit 13 % du commerce mondial total. Les mesures environnemen-
tales a été proposée pour
produits agricoles et alimentaires constituent le champ de prédilection de les besoins de l’étude : les
ces mesures. Les mesures ne sont pas toujours des mesures de précaution mesures para-tarifaires
justifiées par les risques spécifiques que comporte le commerce international (surtaxes douanières, par
exemple), les mesures
(protection de la faune, de la flore et de la santé, par exemple) ou par le financières (dépôt
problème d’asymétrie de l’information ; elles sont souvent instrumentalisées préalable remboursable),
à des fins protectionnistes. les licences
d’importation, les
Afin de tracer cette ligne de partage, l’étude s’est appuyée sur un critère mesures de contrôle de
statistique simple : lorsqu’un nombre de pays très réduit (au maximum cinq) quantité (les autorisations
imposent une mesure particulière sur un produit donné, la présomption préalables, quotas,
prohibitions, etc.), les
d’instrumentalisation de cette mesure à des fins protectionnistes est évidente. mesures de type
Ce critère conduit à estimer que la moitié du commerce international monopolistique (système
(2 729 milliards de dollars sur 5 402) est composé de produits affectés par de distribution unique
pour les importateurs,
du protectionnisme environnemental. Toutefois, seulement 4 % des
services nationaux
importations mondiales de ces produits sont directement touchés par ces obligatoires, etc.), les
barrières. Les produits agricoles constituent la niche privilégiée des pratiques mesures de type
frauduleuses : 116 produits, sur un total de 878, font l’objet de mesures technique (obligation de
reprendre les produits
« environnementales » de la part de cinq importateurs mondiaux tout au utilisés ou les emballages,
plus, ce qui dénote une présomption protectionniste. des formalités douanières
L’usage des mesures environnementales est très répandu, mais affecte particulières,etc.).
essentiellement les pays les moins avancés. Dans des pays comme
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 111
Abdelilah Baguare
l’Argentine, le Brésil, le Japon, la Nouvelle-Zélande et les Etats-Unis, les
mesures environnementales touchent une part importante de leurs
importations. Et, contrairement à une idée largement répandue, l’Europe
n’apparaît pas parmi les régions imposant le plus d’obstacles
environnementaux. Pour s’en tenir aux USA, 550 produits seraient concernés,
soit plus de 60 % des importations nationales de ce pays.
Ces chiffres, joints aux données précédemment présentées, augurent des
entraves environnementales auxquelles les exportations marocaines peuvent
se heurter à l’entrée du marché américain. Les normes, qu’elles soient
légitimes ou frauduleuses, impliquent des pertes commerciales significatives
et/ou des surcoûts substantiels de mise en conformité pour les entreprises
exportatrices, en particulier les PME.
Les résultats d’une étude destinée à mesurer l’impact des régulations
environnementales dans le domaine de l’eau ainsi que de la suppression
des colorants azoïques (interdits par une directive européenne en 2004)
sur le commerce et la compétitivité des PME du secteur textile sont édifiants
à cet égard (cf. METAP, 2004).
S’agissant des colorants azoïques, les effets de leur suppression
s’avèrent contrôlables : bien qu’ils soient plus importants dans la filière
teinture/délavage/finissage (à cause d’une grande utilisation de colorants)
que les autres filières (Bonneterie et Confection), ces effets ne dépassent
pas les -1,5 % pour la production et les 5 % pour les exportations. L’impact
modéré de l’élimination des colorants azoïques ne doit cependant pas occulter
le coût de mise en conformité avec les autres exigences environnementales,
de santé ou de sécurité, auxquelles toutes les entreprises interrogées déclarent
être soumises par leurs donneurs d’ordres.
Dans cet ordre d’idées, les effets de l’obligation de traiter les eaux usées
(20) Il s’agit en fait de avant de les rejeter dans le réseau d’assainissement (20) peuvent atteindre
normes sur les eaux usées jusqu’à -10 % du niveau de la production et des exportations, et -14 % pour
industrielles établies par
la Lydec, société en les PME.
charge de gestion du Dans les deux cas, la quasi-majorité des entreprises interrogées adopte
réseau d’assainissement
une « attitude frileuse » à l’égard des mesures et normes environnementales,
du Grand Casablanca.
et affiche des « craintes disproportionnées par rapport aux effets escomptés »
de telles exigences (METAP, 2004).
(21) Citons en particulier D’une manière générale, et hormis quelques entreprises (21) qui tentent
les initiatives adoptées
de prendre en compte la dimension environnementale dans leur gestion,
par les cimenteries,
l’OCP, des entreprises force est de constater que la majorité des entreprises ne semble pas œuvrer
agro-alimentaires dans ce sens. Qui plus est, les efforts déployés dans ce domaine demeurent
(huileries et industries
des produits laitiers,
modestes et sont souvent axés plus sur le traitement des rejets moyennant
notamment), des des techniques « bout de chaîne » que sur la prévention de la pollution au
entreprises textile, etc. moyen de « technologies intégrées », qui permettent tout à la fois de diminuer
les rejets et de réaliser des économies de coûts et de matières premières (eau
et énergie, notamment).
112 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
La dimension environnementale : ambiguïtés et enjeux
De même, les actions menées dans le cadre de certains projets (22) sont, (22) Tel est la cas, par
exemple, des projets
en dépit de leurs retombées positives incontestables (23), très souvent restées GEM (Gestion de
cantonnées dans une logique de « projets » et n’ont pas pu amorcer un l’énergie dans les
« processus » d’intégration de l’environnement dans la gestion des entreprises marocaines) et
DIED (Développement
entreprises concernées. industriel
L’attitude frileuse des entreprises dans ce domaine tient à trois raisons écologiquement durable
essentielles (METAP, 2004) : au Maroc), menés
– le manque de visibilité sur les effets bénéfiques de la production propre ; respectivement sous
l’égide de l’USAID et
– le coût afférent à l’investissement requis et à l’engagement dans un l’ONUDI.
processus de certification ISO 14 000 qui est la référence mondiale en la (23) Les opérations de
matière ; réglage des chaudières
– la non-effectivité de la réglementation environnementale. menées dans le cadre du
projet GEM ont
Les dispositifs et structures d’incitation et d’accompagnement, tels le introduit une
Fonds de dépollution industrielle (FODEP) et le Centre marocain de amélioration moyenne
production propre (CMPP), créés pour vaincre au moins partiellement ces des performances de
celles-ci de l’ordre de
facteurs d’inertie, méritent d’être renforcés et leurs actions davantage ciblées 12 %. Qui plus est, ces
sur les PME. Aussi, la mise en place d’autres instruments économiques et opérations sont faciles à
financiers, dans le cadre d’un système redistributif et évolutif, à l’instar des réaliser et s’avèrent à la
portée de la quasi-
agences de bassins pour l’eau, pourrait indéniablement inciter l’entreprise majorité des entreprises
marocaine à s’engager sur la voie de la durabilité. marocaines. Le lobbying
L’effectivité de la législation environnementale mérite également exercé par certaines
organisations
d’être assurée. Un travail colossal a été entrepris par le Comité Normes et
professionnelles pour
Standards qui, après plusieurs années de travail, a pu élaborer un premier faire baisser le prix de
projet de normes et standards. Ce projet couvre des domaines aussi variés l’énergie ne s’accompagne
que l’eau, les rejets liquides des industries les plus polluantes, l’air, les rejets pas toujours d’efforts en
matière de rationalisation
gazeux dans l’atmosphère et les plastiques. de l’outil de production.
Mais force est de constater que la quasi-majorité des normes établies
n’a pas encore été adoptée. L’absence de normes consacrées par la force de
la loi n’incite pas à l’investissement en matière de protection de
l’environnement. En attendant l’adoption des normes établies, celles-ci sont
prises comme base de référence dans les études et les analyses effectuées ainsi
que dans les conventions signées avec les opérateurs économiques. De même,
l’octroi des crédits FODEP est tributaire du respect d’un cahier des charges,
dont les projets de normes représentent le fondement. De telles pratiques
favorisent au moins l’anticipation sur la réglementation nationale.
2. Environnement et compétitivité : un faux dilemme
La politique de l’environnement peut fort vraisemblablement avoir des
effets potentiels sur la compétitivité et l’attractivité des investissements et
des emplois, dès lors qu’elle peut mobiliser tout un éventail d’instruments,
plus ou moins coûteux (normes, redevances, etc.).
Pour dissimuler le coût afférent à cette politique, certains pays tendent
à pratiquer ce qu’on appelle désormais « le dumping écologique ». Cette
expression, au demeurant imprécise, tend à désigner les différences
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 113
Abdelilah Baguare
observables dans le niveau d’exigence environnementale retenu par
différents pays, en l’occurrence développés et en développement.
L’uniformisation mondiale des normes qui résulte de cette acception contraste
avec la différence des capacités d’assimilation des milieux, les préférences
des populations et les niveaux de revenus. En invoquant l’analyse
économique, O. Godard considère qu’un pays pratique le dumping
écologique « lorsque l’usage stratégique [de la politique environnementale]
conduit à abaisser en droit, au moyen de normes moins rigoureuses, ou en
fait, lorsque les normes sont inappliquées, les exigences de protection de
l’environnement par rapport à ce qu’exigerait l’optimum collectif »
(Godard, 2001).
La tendance à la généralisation de cette attitude conduit à une situation
de type « dilemme du prisonnier ». Cette situation est irrationnelle sur le
plan collectif lorsqu’il s’agit des problèmes globaux (effet de serre,
détérioration de la couche d’ozone, etc.) et, surtout, non satisfaisante au
niveau de chaque pays lorsqu’il s’agit des problèmes locaux, car l’objectif
environnemental est ici sacrifié pour un avantage commercial qui
s’estompe in fine.
On rappellera ici les enseignements de la théorie économique, travaux
de Tinbergen à l’appui, qui stipule que chaque objectif soit atteint par une
politique propre. Une politique visant deux objectifs conduit à une réalisation
sous-optimale des deux objectifs : une politique environnementale
délibérément calibrée en dessous de son optimum ne peut pas, a priori,
conduire à la fois à l’optimum commercial et à l’optimum environnemental.
Outre cet argument théorique, une série d’autres raisons permet d’appuyer
l’idée selon laquelle le coût afférent à la politique environnementale ne saurait
compromettre celle-ci.
– Le coût de dépollution n’occupe très souvent qu’une part minime du
prix de revient. Nous ne disposons pas de chiffres sur le Maroc, mais les
données disponibles montrent que le coût des mesures antipollution
représente entre 1 et 5 % des prix de revient dans l’OCDE (OMC, 1999).
– De surcroît, ce coût peut être compensé en partie par les économies
qui sont susceptibles d’être réalisées grâce à une attitude respectueuse de
l’environnement. Selon l’hypothèse dite de Porter, la pression exercée par
la régulation environnementale stimule des innovations qui permettent à
la fois de consommer moins d’énergie et de ressources, et de rejeter moins
de polluants. Certains travaux entrepris pour vérifier empiriquement cette
hypothèse ne permettent certes pas de la confirmer de façon irréfutable,
mais concluent tout de même qu’une attitude écologique ne se traduit pas
non plus par une baisse de la rentabilité (OMC, 1999).
– Le coût de la protection de l’environnement dépend du type
d’instruments utilisés. L’analyse économique montre à cet égard que les
instruments économiques permettent d’assurer une répartition optimale
des efforts de protection qui en minimise le coût total pour l’économie,
114 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
La dimension environnementale : ambiguïtés et enjeux
les efforts les plus substantiels étant réalisés par les sources de pollution
ayant les coûts d’épuration les plus faibles. L’imposition d’une taxe, par
exemple, permet de mettre à profit les capacités d’épuration à faible coût
et, ce faisant, de minimiser le coût global par égalisation des coûts marginaux
d’épuration au taux de la taxe (Barde, 1992).
Il s’ensuit donc que pour minimiser le coût de la protection, il convient
d’appliquer des instruments économiques. Le développement insuffisant
de ceux-ci constitue non seulement un handicap sérieux pour la
compétitivité mais aussi du strict point de vue environnemental (D. Bureau
et M. Mougeot, 2004).
L’efficience requiert également de repenser la pratique réglementaire.
La réglementation, qui constitue encore l’instrument privilégié des
actions environnementales, offre tout un éventail d’instruments (normes
de qualité, d’émission, de procédé, de produit, etc.). En dépit du caractère
statique et faiblement incitatif (24) qu’on reproche généralement à cette (24) Cela tient au fait
approche, elle constitue un instrument perfectible pour tenir compte du que le pollueur cherche
uniquement à atteindre le
processus d’innovation et de la compétitivité (D. Bureau et M. Mougeot, seuil fixé par la norme et
2004). Ainsi, par exemple, il convient de favoriser les obligations de résultat rien ne l’incite à dépasser
(par le biais des normes d’émission) plutôt que de moyens (normes de ce seuil, car il ne paie que
pour la pollution
procédé) : les normes techniques de procédé cantonnent les pollueurs dans résiduelle.
des prescriptions techniques précises, alors que les normes d’émission se
contentent de fixer des quantités maximales autorisées de rejets, en laissant
toute la latitude aux pollueurs de choisir la formule la plus économique
pour s’y conformer.
– Le respect de l’environnement devient de plus en plus important pour
la compétitivité des entreprises, notamment exportatrices. Les Etats-Unis
imposent très souvent des normes et standards draconiens de protection.
La non-conformité à de telles exigences risque d’handicaper la compétitivité
des exportations marocaines, voire leur accès aux marchés destinataires. En
revanche, la capacité des entreprises américaines à se conformer aux normes
locales pourrait conduire à un libre-échange dans un seul sens : des USA
à destination du Maroc.
Par ailleurs, le souci d’attractivité des IDE soulève des inquiétudes
similaires. Si l’ALE Maroc-USA interdit l’assouplissement des normes
environnementales, on craint néanmoins que la volonté d’attirer des IDE
ne compromette l’ambition des efforts déployés dans ce domaine.
Les travaux, tant théoriques qu’empiriques, portant sur l’impact des
régulations environnementales sur la localisation des entreprises, ont mis
en évidence des résultats nuancés (Bureau et Mougeot, 2004), mais qui
donnent à penser que lesdites régulations ne constituent qu’un facteur mineur
des décisions d’implantation sauf dans le cas, peut être, des industries
polluantes (OMC, 1999). Comme nous l’avons souligné plus haut, la raison
essentielle en est que « les coûts liés à l’environnement sont trop faibles pour
influencer les décisions de localisation des entreprises dans la plupart des
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 115
Abdelilah Baguare
secteurs. D’autre part, les industries les plus polluantes et donc les plus
touchées par les réglementations sont les moins géographiquement
mobiles » (Bureau et Mougeot, 2004).
Cette conclusion est corroborée par Eskeland et Harrison (1997). En
analysant la situation du Mexique, du Venezuela, de la Côte d’Ivoire et du
Maroc, ces auteurs ont cherché si l’investissement direct étranger (en
provenance des USA pour les deux premiers Etats et de la France pour les
seconds) est concentré sur des industries polluantes. Ils concluent ainsi :
« We have found almost no evidence of pollution havens. Instead, we find
that foreign firms are less polluting than their peers in developing countries ».
Et d’ajouter : « Our research lend some support to the view (…) that in
both industrial and less developed countries, policy makers can pursue
control policy focusing on pollution itself, rather than on investment or
particular investors. »
Les données ne semblent donc pas confirmer l’hypothèse de « paradis
de la pollution ». De même, le dilemme environnement-compétitivité n’est
qu’apparent ; souvent, des régulations environnementales pertinentes peuvent
même s’avérer un vecteur de compétitivité.
En guise de conclusion
Les interactions entre commerce et environnement sont complexes et
réciproques. Des zones de tension existent entre les deux régimes. Au lieu
de se renforcer mutuellement, ceux-ci tendent parfois à devenir
antinomiques.
Les impacts environnementaux de la libéralisation des échanges
agricoles entre le Maroc et les USA peuvent être négatifs, positifs ou
indéterminés. Ces impacts sont essentiellement indirects : ils se font sentir
à travers les variations de prix relatifs des produits et services, et des équilibres
macroéconomiques. Les impacts négatifs se manifestent essentiellement par
une dégradation des ressources naturelles, une perte de biodiversité, et, à
un degré moindre, par une aggravation de la pollution et une altération
des écosystèmes.
En principe, la conduite de la politique environnementale affecte les
conditions de la compétitivité et de l’attractivité. En pratique, toutefois,
ces deux domaines peuvent et doivent être harmonisés, notamment par des
régulations environnementales pertinentes.
Il importe, à cet égard, d’étoffer davantage la législation environnementale
et de privilégier, dans son élaboration, les obligations de résultats plutôt
que de moyens. Cette démarche s’avère plus propice à l’innovation et moins
onéreuse pour la mise en conformité avec les normes établies. Il importe
aussi d’« oser » utiliser davantage les instruments économiques ; ceux-ci
permettent, entre autres, d’assurer une répartition des efforts de dépollution
qui en minimise le coût total pour l’économie, l’essentiel de l’effort consenti
116 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
La dimension environnementale : ambiguïtés et enjeux
étant réalisé par les sources de pollution ayant les coûts d’abattement les
plus faibles. Une application plus large des instruments économiques
permettrait non seulement de mieux répondre aux considérations relatives
à la compétitivité, mais aussi constituerait un formidable apport du strict
point de vue environnemental. Dès lors, une réflexion approfondie sur les
principes directeurs devant régir la conception et la mise en application
de tels instruments s’impose.
De leur côté, les entreprises se doivent d’intégrer véritablement la
dimension environnementale dans leur système global de management. Outre
ses vertus écologiques, cette intégration tend à devenir un puissant facteur
de compétitivité.
L’analyse menée ici a permis également de mettre en évidence la nécessité
de ne pas céder à la tentation du « laxisme environnemental », surtout lorsqu’il
s’agit des problèmes locaux, sous peine d’aggraver ces problèmes pour un
avantage commercial qui s’avère in fine hypothétique. S’agissant des
problèmes globaux, la coopération internationale demeure bien évidemment
de mise.
Sur le plan institutionnel, le sous-comité pour les affaires
environnementales mériterait d’être renforcé pour s’occuper, à l’instar de
la Commission de coopération environnementale (CCE) de l’ALENA, de
surveiller les incidences environnementales de l’ALE Maroc-USA. Le groupe
de travail sur la coopération en matière environnementale se doit aussi de
cibler la coopération dans ce domaine. L’appui attendu d’Environmental
Protection Agency (EPA) et de l’USAID mérite d’être orienté vers le
renforcement des capacités du Maroc à faire face aux impacts éventuels de
l’ALE, et l’atténuation des problèmes environnementaux en général.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 117
Abdelilah Baguare
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Critique économique n° 21 • Hiver 2008 119
Télécommunications
et commerce électronique
L’apologie du marché et de
la concurrence
Le contexte Yahya
El Yahyaoui
Dans un langage technique, difficile d’accès même aux initiés les plus
Université
avertis, la partie afférente aux télécommunications et au commerce Mohammed V – Souissi,
électronique occupe les treizième et quatorzième rangs dans l’Accord de Rabat
libre-échange entre le Maroc et les Etats-Unis d’Amérique. Libellés, de
surcroît, dans des termes et formules concis frôlant les généralités habituelles
de ce type d’accord, les deux chapitres se présentent comme le complément
logique des chapitres traitant des marchés publics, de l’investissement, des
services ou encore de la propriété industrielle. Car l’accord, dans sa forme
comme dans sa substance, constitue un tout dont il est fort malaisé de séparer
les parties ou de procéder à la lecture de l’une d’entre elles sans référence
à l’autre (1). (1) Le dénominateur
Bien l’accord ne fasse que reprendre (en les élargissant parfois) les commun du chapitre 14
étant la toute-puissance
principaux termes des contrats-standard que les opérateurs et exploitants technique.
de réseaux passent souvent et généralement avec le(s) pays hôte(s) (ou leurs
opérateurs et exploitants), il a une spécificité unique, celle de lier une
puissance industrielle et technologique à un simple pays du tiers-monde
aux structures économiques et industrielles sous-développées, fort précaires
et classées en queue de liste dans la plupart des rapports des organisations
internationales.
Tablant sur une « expérience » de démonopolisation de l’opérateur
principal des télécommunications (et sa privatisation chemin faisant), sur
une libéralisation progressive du marché y afférent et sur un agenda ambitieux
d’être un pôle d’attraction des grands acteurs de télécommunications
(industriels, exploitants et prestataires de services), le Maroc, en signant
cet accord, voit en ce dernier (nous laisse-t-on dire) le pivot de son insertion
dans une économie mondialisée, de plus en plus libéralisée, à forte teneur
compétitive et fondée de surcroît sur l’information, le savoir et la (2) Les niches
connaissance (2). technologiques que le
Maroc inaugure par-ci
Dans le même temps, fidèle à sa « nouvelle » stratégie reléguant au dernier par-là s’inscrivent dans ce
rang la logique multilatérale (quoique pionnière dans la création et la mise cadre.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 121
Yahya El Yahyaoui
(3) A laquelle il n’est en place des structures de l’Organisation mondiale du commerce (3)) en
même pas fait référence faveur des options libérales (chères à l’actuelle administration conservatrice),
dans l’accord.
l’Amérique voit en cet accord un instrument supplémentaire pour
renforcer sa présence au Maghreb et contrecarrer à long terme les ambitions
européennes dont les projets, dans cette région, sont par ailleurs boiteux
et par plusieurs aspects dictés par des considérations en grande partie
sécuritaires.
C’est dire autrement que ce ne sont certainement pas l’importance du
marché ou les purs enjeux économique et financier qui ont dicté la conclusion
d’un tel accord (du moins pour ce qui est des télécommunications et du
commerce électronique), mais plutôt des enjeux stratégiques dont les termes
(4) N’ayant pu disposer de l’accord ne dévoilent pas les soubassements ou les véritables finalités (4).
de suffisamment de
données (notamment de
la part du ministère en Une rapide présentation des termes de l’accord : le poids
charge du dossier), on
suppose que l’accord
des chapitres 13 et 14
signé n’est que la face
apparente d’engagements
Sur un total de 22 chapitres, l’Accord de libre-échange entre le Maroc
(de la part du Maroc) et les USA réserve le chapitre 13 aux télécommunications et le chapitre 14
tacites et non écrits. au commerce électronique.
1. Les télécommunications
Le chapitre de l’accord consacré aux télécommunications comprend
17 articles (dont le dernier est un simple lexique des termes techniques
utilisés). Désordonnés à première vue quant à leur degré d’importance, ces
articles peuvent être lus selon une grille de lecture articulée autour de six
axes :
• Le premier axe stipule, s’agissant de la portée et du champ
d’application, que le chapitre 13 s’applique essentiellement à l’accès aux
réseaux, au recours aux services publics de télécommunications (en termes
de conditions et d’obligations), à la fourniture des services à valeur ajoutée
et ne concerne pas la diffusion ou la distribution par câbles d’émissions
radiophoniques ou télévisuelles, sauf quand ces dernières sont de nature à
préserver l’accès et la fourniture des services de télécommunications par des
entreprises exploitant des stations de diffusion et de distribution par câbles.
Par ailleurs, les deux parties s’engagent à ne pas contraindre une ou
plusieurs entreprises (dont celles opérant dans le domaine de la diffusion)
à créer des réseaux non destinés au public (c’est à dire des réseaux privatifs
ou internes).
En même temps, les parties contractantes s’engagent à faire en sorte que
les fournisseurs de services puissent mutuellement accéder, recourir à tout
service public de télécommunications, acheter, louer et raccorder leurs
équipements terminaux à leurs réseaux publics des télécommunications
respectifs et permettre toutes les fonctions techniques nécessaires à la
transmission des informations ou à l’accès et la consultation de celles
122 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Télécommunications et commerce électronique
contenues dans les différentes bases de données, en toute sécurité et en respect
des principes de confidentialité, de non discrimination et sans restrictions
autres que celles prévues par l’accord, notamment pour ce qui est de
l’interconnexion des réseaux et de la revente des services.
Les fournisseurs principaux des services publics de télécommunications
des deux parties (ceux ayant des parts de marché consistantes) sont tenus,
d’un autre côté, de faire en sorte de préserver le même traitement des
fournisseurs desdits services dans des conditions non moins favorables à
celles qu’ils accordent à leurs filiales, à leurs sociétés affiliées ou à tout autre
fournisseur.
Un accent spécial est mis toutefois sur l’interdiction des pratiques anti-
concurrentielles pouvant provenir des subventions croisées (5) ou d’une (5) On parle de
subventions croisées en
tarification des services discriminatoires, c’est-à-dire non basée sur les coûts,
télécommunications
qu’il s’agisse de l’interconnexion, de la location des circuits ou de la revente (comme dans les
des services et des capacités ; les fournisseurs de services des deux parties transports) quand les
recettes des services
étant de ce fait tenus de publier les tarifs (des services publics comme des
excédentaires couvrent les
services à valeur ajoutée) et les modalités d’interconnexion en vigueur. déficits des services (et
• Le deuxième axe, basé sur l’article 13.7 (6), est de nature purement donc des couches et des
régions) ne pouvant pour
organisationnelle et réglementaire et renvoie aux instances de réglementation des raisons diverses
des télécommunications que les parties contractantes veulent éminemment aligner leurs prix aux
indépendantes, c’est-à-dire : coûts réels.
– distinctes de tout fournisseur de services publics de télécommunications (6) L’association des
agences de
ne relevant pas d’un seul fournisseur et ne devant avoir aucun intérêt financier réglementation et de la
avec un quelconque fournisseur de services ou exerçant à titre opérationnel privatisation dans un
dans les activités de ce dernier ; même article est pleine de
signification.
– et impartiales « à l’égard de toutes les personnes intéressées »… sur ce
point, les deux parties se sont mises d’accord sur le fait que si l’une d’elles
détient un intérêt financier chez un fournisseur de services publics de
télécommunications, il faudrait qu’un tel état « n’influence pas les
décisions et procédures de son agence de réglementation ».
• Le troisième axe (article 13.7) est non seulement clair mais libellé de
façon à ce qu’il ne prête à aucune confusion ou ambiguïté d’interprétations.
Il dit clairement que « chaque partie maintiendra l’absence de toute
participation du gouvernement national dans tout fournisseur national des
services publics de télécommunications ou s’en déférera. Si une partie détient
une participation dans un fournisseur de services publics de télécommuni-
(7) On ne sait pas ce qu’il
cations, elle notifiera à l’autre partie de son intention de se défaire de ladite adviendrait du
participation dès que possible » (7). pourcentage que le
gouvernement marocain
• Le quatrième axe se rapporterait à ce que l’accord appelle dans son promet de maintenir dans
article 13.8 le « service universel ». Les contractants, à ce niveau, ne le capital de l’opérateur
conviennent pas uniquement de l’obligation du service universel que chaque Maroc Telecom, devenu
dans la littérature en
partie doit maintenir « de manière transparente, non discriminatoire et neutre vogue simple filiale de
du point de vue de la concurrence », mais aussi de la nécessité de veiller Vivendi Universal.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 123
Yahya El Yahyaoui
« à ce que cette obligation ne soit pas plus rigoureuse qu’il n’est nécessaire
(8) C’est-à-dire que le pour le type de service universel qu’elle a défini (8) ».
contenu du service
universel sera négocié • Le cinquième axe concernerait l’obligation de transparence que chaque
entre les opérateurs en partie doit respecter en veillant à ce que les organes de réglementation en
fonction des rapports de publient les règles ou les notifient aux personnes intéressées, notamment
force.
pour ce qui est des technologies adoptées, du raccordement des terminaux,
des spécifications des interfaces techniques, des conditions d’accès aux
(9) L’accord parle de services et de leur mode de tarification, etc. (9)
« technologies adaptées »
dont on ne sait pas la • Le sixième axe met un accent spécifique (dans son article 13.15) sur
substance ni les contours. l’importance reconnue par les deux parties « de se fier aux forces du marché
pour que de larges choix soient offerts en matière de fourniture de services
de télécommunications ».
Le principe d’abstention, retenu à ce propos, vise la promotion et le
« renforcement de la concurrence entre les fournisseurs de services publics
(10) C’est essentiellement de télécommunications (10) ».
sur la base de cet article En définitive, l’essentiel du chapitre 13 est technique, dans sa substance
qu’on considère que
l’accord fait l’apologie du comme dans les termes choisis pour le mettre en forme. A cause de cela,
marché et de la il est peut-être même pour les deux parties le plus important, puisqu’à
concurrence. l’article 13.16 on lit : « En cas d’incompatibilité entre le présent chapitre
et un autre chapitre de l’accord, le présent chapitre l’emportera pour ce
qui a trait à l’incompatibilité. »
2. Le commerce électronique
Le chapitre de l’accord relatif au commerce électronique (le chapitre 14)
ne contient que quatre articles fort condensés dont le premier et le dernier
ne sont que de simples généralités, de pures définitions techniques ou des
renvois aux multiples obligations contenues dans les chapitres sur les
investissements, sur le commerce transfrontière de services ou encore sur
les services financiers.
Il définit le commerce électronique comme étant « la production, la
distribution, le marketing, la vente ou la livraison des produits ou services
à travers des moyens électroniques ».
L’article 14.3 peut donc être considéré comme la clef de voûte de ce
chapitre puisqu’il stipule :
– que les parties contractantes n’appliquent pas « de droits de douane
ou autres droits, redevances ou frais à l’importation ou à l’exportation ou
en rapport avec l’importation ou l’exportation par transmission électronique
de produits numériques…», ceux-ci désignant « les programmes
(11) Qu’il s’agisse des
données stockées sur un d’ordinateurs, textes, vidéos, images, enregistrements audio, ainsi que d’autres
support informatique ou produits à codage numérique, qu’ils soient stockés sur un support
transmises par voie informatique ou transmis par voie électronique (11) ».
électronique, la partie
support l’emporte – que la valeur douanière des supports informatiques des produits
largement sur le contenu. numériques importés ne prendra en compte que le coût ou la valeur du
124 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Télécommunications et commerce électronique
support utilisé et non pas le produit numérique stocké sur ce dernier ou
l’empruntant.
– qu’il ne pourra pas y avoir de traitement moins favorable aux produits
numériques de l’une des parties sur le territoire de l’autre. En ce sens que
si une partie a réservé, dans le passé, un traitement favorable aux produits
numériques d’une tierce partie, les deux parties du contrat doivent faire
mutuellement de même.
Ceci est valable pour lesdits produits comme pour les auteurs qui en
sont à l’origine, tout comme pour les produits numériques transmis
électroniquement, à condition qu’un tel traitement prenne en compte les
exceptions contenues dans les chapitres 10, 11 et 12.
Voilà donc pour l’essentiel des articles concernant le commerce
électronique. Courts et fort techniques, ils traduisent probablement la
nouveauté du domaine et les difficultés inhérentes à sa réglementation en
ces temps de mutations technologiques.
Or, dans la forme comme dans la substance, les deux chapitres brièvement
présentés ci-dessus appellent remarques, questionnements et réserves.
Remarques générales
D’un point de vue global et s’agissant d’un accord de ce type liant la
première puissance mondiale à un simple pays du tiers-monde, il
semblerait qu’un tel accord prête le flanc à plusieurs remarques :
• La première remarque est qu’un tel accord ne pourrait que porter la
marque de deux pays et de deux marchés dont il serait déraisonnable de
tenter une quelconque comparaison : l’un disposant d’une très longue assise
dans le domaine de l’industrie des télécommunications (en termes de R&D,
en termes de nombre d’opérateurs et de chiffre d’affaires des prestataires
de services, entre autres) et l’autre sortant à peine d’une culture
monopolistique makhzénienne, rigide et dont l’opérateur principal ne
pourrait rivaliser avec la dernière des filiales du dernier des exploitants des
réseaux américains des télécommunications ou encore avec une simple petite
start-up californienne de création récente. Une telle disproportion ne
pourrait, par conséquent, que se refléter dans les termes de l’accord conclu
et en porter, présentement et à l’avenir, la marque et les cicatrices. De ce
point de vue, il semblerait qu’un tel accord ne pourrait nullement bénéficier
de la même grandeur aux parties contractantes.
• La deuxième remarque – et vraisemblablement en raison de la nature
des secteurs concernés – est que l’accord pèche par sa technicité, notamment
lorsqu’il s’agit de la problématique d’accès, ses mécanismes, ses conditions
et les obligations y afférentes. Bien plus, l’essentiel du chapitre 13 (et 14
aussi) est centré autour de l’accès aux réseaux et aux infrastructures, laissant
de côté la dimension des contenus et de la substance que ceux-ci sont
supposés transmettre et véhiculer, à tel point qu’il serait en grande partie
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 125
Yahya El Yahyaoui
fondé de dire qu’il s’agirait d’un contrat ordinaire en vertu duquel les deux
parties s’offrent mutuellement leurs supports, rien que les supports. Or, si
la dimension des contenus est mise de côté, c’est effectivement parce que
l’une des parties (en l’occurrence le Maroc) n’a pas grand-chose à offrir sur
les réseaux ; auquel cas, le marché marocain se cantonnerait, aujourd’hui
et à l’avenir, dans une fonction de consommation pure et simple de ce que
les américains vont offrir en termes de production audiovisuelle,
cinématographique, de divertissement et de produits culturels (soft et hard).
• La troisième remarque se rapporterait à ce que l’accord appelle « services
publics de télécommunications » et plus loin (dans un article indépendant),
« service universel ». Lié aux clauses de l’article 13.7 (où il est manifestement
stipulé que le gouvernement marocain doit se déférer de la part qui lui reste
dans l’opérateur principal), la notion de service en découlant ne serait en
définitive qu’une catégorie résiduelle… d’autant plus résiduelle qu’elle doit
incarner la suppression des subventions croisées entre services et entre
catégories sociales). Or, si les télécommunications aux USA ont été de tous
temps l’affaire du secteur privé (qui a par ailleurs servi l’économie, le territoire
et la population), les télécommunications au Maroc n’ont pas encore rempli
les missions économiques et sociales qu’elles sont supposées incarner,
notamment pour ce qui est de la péréquation entre les couches sociales et
surtout entre les régions. C’est dire autrement que cet accord (surtout lorsqu’il
met un accent spécial sur le nécessaire alignement des prix sur les coûts)
signe la fin de ce qui demeurait jusqu’à ces derniers temps un service public
au Maroc.
• La quatrième remarque se rapporterait au chapitre du commerce
électronique où, encore une fois, il ne s’agit que d’une simple prestation
des réseaux et des infrastructures (de la part du Maroc en faveur des USA),
et ce pour trois raisons au moins :
– D’abord parce que les produits numériques dont il s’agit ici (matériel
et services) ne sont et ne pourront être à l’avenir que l’apanage des
Américains, dans la conception (R&D et propriété industrielle) tout comme
dans la production et la commercialisation desdits produits… N’ont-ils pas,
après tout, le monopole mondial de cette activité, rares étant les pays ou
groupes de pays qui peuvent rivaliser avec eux ?
– Ensuite, parce que les Américains, réputés pionniers dans le domaine
du commerce électronique et disposant de surcroît d’une économie
développée et diversifiée (comparativement à une économie agro-primaire),
seront les seuls à pouvoir en tirer gains et bénéfices, la partie marocaine
ne pouvant tabler que sur quelques produits d’artisanat ou de cuir, entre
autres, pour intégrer le monde du commerce électronique.
– Enfin, parce que la sécurité dans les moyens de paiement électroniques
tout comme le faible taux de bancarisation des marocains et leur méfiance
à l’égard d’un secteur bancaire encore trébuchant, tout cela serait de nature
126 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Télécommunications et commerce électronique
à mettre plus d’un grain de sable dans ce projet de commerce via les réseaux
électroniques.
• La cinquième remarque consisterait à dire que si l’implantation prévisible
de quelques firmes américaines spécialisées au Maroc pourrait contribuer
à dynamiser le marché national des télécommunications, à y insuffler une
dose quelconque de concurrence, il faudrait observer que l’étroitesse du
marché, tout comme la quasi-saturation dont il est l’objet (en téléphonie
notamment), constituerait une entrave structurelle à l’expansion desdites
firmes… auquel cas elles finiraient par s’orienter vers la partie sud du
continent africain dont le gouvernement américain a déjà situé les enjeux
et dressé la politique.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 127
L’accès aux médicaments sacrifié !
Introduction Othman Mellouk
([Link]@[Link])
L’accord de libre-échange conclu en 2003 entre le Maroc et les Etats-
Unis d’Amérique est, de l’avis de tous les spécialistes, l’un des plus restrictifs Marion Wadoux
en matière de droits relatifs à la propriété intellectuelle jamais conclu avec
un pays en voie de développement.
Le rôle que les brevets et les droits de propriété intellectuelle peuvent
jouer dans la stimulation de la recherche et développement (R&D) en rapport
avec la santé est largement reconnu. Ainsi, les brevets permettent de conférer
des monopoles reconnus par les pouvoirs publics et limités dans le temps,
qui jouent le rôle de mesures d’incitation et de récompense pour les
inventions utiles.
Mais les droits de propriété intellectuelle ont des répercussions sur les
prix et sur la concurrence. Dans le secteur de la santé, le fait de refuser l’accès
à des traitements ou à des produits pharmaceutiques à des prix abordables
peut avoir des conséquences vitales. La manière dont ces droits sont établis
et appliqués peut avoir une incidence importante sur l’accès aux
médicaments et tout le système de protection des droits de propriété
intellectuelle doit tendre à trouver un équilibre entre la création
d’incitations destinées à stimuler l’innovation et la sauvegarde des intérêts
des consommateurs qui veut que les produits protégés soient à la fois
disponibles et à des prix accessibles.
Dans un pays où la dépense annuelle en médicaments ne dépasse guère
les 200 dirhams (moins de 20 euros) par habitant et par an, il faut s’attendre
à ce que l’ALE ait un impact négatif sur l’accès de la population aux
médicaments.
En effet, en renforçant davantage les droits liés aux brevets et autres
moyens de protection, le nouvel accord prolongera de façon exagérée le
monopole des multinationales détentrices de ces droits, retardant ainsi
l’entrée de la concurrence des médicaments génériques, seule garantie d’une
réelle compétition au niveau des prix.
Mais la problématique de la propriété intellectuelle et l’accès aux
médicaments au Maroc n’est pas liée uniquement à l’Accord de libre-échange ;
elle remonte à l’adhésion du Maroc à l’Organisation mondiale du commerce
qui a obligé le pays à appliquer l’accord ADPIC. Une application qui,
d’ailleurs, a été mal conduite, reprenant seulement les contraintes de cet
accord et faisant abstraction des souplesses permettant de garantir l’accès
aux médicaments.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 129
Othman Mellouk et Marion Wadoux
Ces deux événements, ALE et application de l’ADPIC, sont intimement
liés. D’ailleurs, les négociateurs marocains de l’accord avec les Etats-Unis
ont, à maintes reprises, justifié à tort les clauses restrictives de l’ALE par
les exigences de l’OMC. Aujourd’hui que le texte de l’accord de libre-échange
est public, il est clair que ces clauses dépassent de loin ce qui est requis par
l’OMC et que l’ALE a été très mal négocié du côté marocain.
Afin de mieux comprendre l’impact de l’Accord de libre-échange sur
l’accès aux médicaments, il nous semble important de revenir sur l’application
de l’ADPIC au Maroc.
Le Maroc face aux exigences de l’OMC
A l’instar de nombreux autres pays en développement, le Maroc ne
délivrait pas de brevets sur les médicaments au moment de la création de
l’OMC (1994), mais seulement sur les procédés de fabrication. L’accord
ADPIC a bouleversé la situation en imposant d’accorder des brevets sur
toutes les inventions, y compris les produits pharmaceutiques. Cet accord
impose ainsi à tous les Etats-membres de l’OMC d’accorder des brevets
d’une durée de 20 ans sur toutes les inventions dans n’importe quel domaine
technologique.
L’accord ADPIC prévoit cependant un certain nombre de flexibilités
afin de promouvoir la santé publique et l’accès de tous aux médicaments
à un prix abordable. Le droit de recourir a ces souplesses à été confirmé
lors de la conférence ministérielle de l’OMC à Doha en novembre 2001.
Les principales flexibilités de l’ADPIC sont les suivants :
– Les licences d’office ou usage gouvernemental non commercial. Dans
ce cas, le gouvernement peut user de son plein droit, quand l’intérêt de la
santé publique l’exige, afin d’utiliser toutes les inventions, même brevetées,
et ce sans l’accord du détenteur de brevet et à condition de lui verser des
royalties.
– Les licences obligatoires. Elles permettent d’autoriser une compétition
de génériques (soit par le biais de la production ou de l’importation), même
quand l’invention est encore protégée par un brevet. Le producteur de
génériques doit en contrepartie verser des royalties au détenteur du brevet.
– Les importations parallèles. Un pays est autorisé à ’importer d’un autre
pays des produits brevetés lorsque le prix de ces derniers est jugé élevé sur
son sol. Cette importation peut se faire sans l’autorisation du détenteur
du brevet et sans versement d’aucune compensation puisqu’on juge que le
détenteur du brevet est déjà récompensé de ses efforts dans le pays
exportateur.
– La disposition Bolar. Cette disposition permet de travailler sur une
invention, sans l'accord du titulaire du brevet et pendant la durée de
130 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
L’accès aux médicaments sacrifié !
protection du brevet. Elle ne permet pas de mettre le médicament générique
sur le marché pendant la durée de protection du brevet, mais elle permet
à des fabricants de génériques de préparer la commercialisation d’un produit
et de pouvoir ainsi l’introduire sur le marché dès l'expiration du brevet.
Il est important de noter que l’accord ADPIC laisse libres les pays
considérés comme « souverains » le fixer le niveau pour le recours à ces
différentes flexibilités et ne le limite pas aux grandes épidémies comme la
tuberculose, le paludisme ou le sida. Le pays dispose de toute la latitude
pour déterminer ce qui représente pour lui un problème de santé publique.
D’autre part, il ne fixe pas de montant fixe des royalties, et chaque pays
peut choisir sa propre grille de compensation.
1. L’application de l’accord ADPIC au Maroc
Pour se mettre en conformité avec l’accord ADPIC, eu égard à ses
obligations en tant que membre de l’OMC, le Maroc a modifié sa législation
sur la propriété intellectuelle. La loi n°17-97, entrée en vigueur en décembre
2004, a remplacé le dahir du 23 juin 1916 et la loi du 4 octobre 1938 qui
s’appliquaient respectivement à l’ancienne zone française et à l’ex zone
internationale de Tanger. L’examen de la loi n°17-97 révèle que le Maroc
n’a pas intégré toutes les flexibilités permises par l’accord ADPIC.
1. Les flexibilités utilisées par le Maroc
Le Maroc a utilisé seulement deux des flexibilités qui lui étaient offertes
par l’accord ADPIC. D’une part, il a profité de la période de transition
dont il disposait. D’autre part, il a inscrit dans sa législation nationale la
possibilité de recourir aux licences d’office.
1.1. La période de transition
L’accord ADPIC n’impose pas aux pays une application immédiate. Les
articles 65 et 66 instaurent différentes périodes de transition selon le viveau
de développement des pays-membres. En tant que pays en voie de
développement (PED), le Maroc devait donc se conformer à l’accord ADPIC
le 1er janvier 2005 au plus tard.
Promulguée le 15 février 2000, la nouvelle loi sur la propriété
intellectuelle au Maroc est entrée en vigueur le 18 décembre 2004. Le Maroc
a ainsi pleinement profité de la période de transition qui lui était offerte, ce
qui n’est pas le cas d’autres pays tels que le Brésil ou l’Argentine qui ont mis
en œuvre dans leur ordre national l’accord ADPIC avant le délai qui leur était
imparti. Il convient toutefois de souligner que le gouvernement marocain n’avait
pas notifié à l’OMC son intention d’utiliser la période supplémentaire de
transition de cinq ans qui lui était accordée. C’est seulement sous la pression
d’une partie de la société civile que la mise en application de la loi a été retardée.
L’Association de lutte contre le sida (ALCS) a notamment mené un important
travail de lobbying auprès des décideurs politiques.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 131
Othman Mellouk et Marion Wadoux
1.2. Les licences d’office
La loi n°17-97 distingue les licences obligatoires des licences d’office.
Cette distinction est présente de façon implicite dans l’accord ADPIC : les
licences d’office apparaissent comme un cas particulier de licences
obligatoires, l’accord ADPIC parlant alors d’« usage gouvernemental ». Les
licences obligatoires sont des licences d’exploitation d’un brevet donné
autorisant la production, la vente ou la distribution et l’importation d’un
produit breveté ; elles sont délivrées sans l’accord du détenteur du brevet.
Comparables aux licences obligatoires, les licences d’office doivent
toutefois être utilisées uniquement dans le cadre de programmes publics
de santé, c’est-à-dire pour une utilisation publique du brevet à des fins non
commerciales. Par exemple, une compagnie pharmaceutique locale peut
être autorisée à fabriquer des génériques pour les vendre à prix coûtant aux
hôpitaux publics. L’article 31,b) de l’accord ADPIC mentionne en effet
que la licence doit être exploitée par les pouvoirs publics ou pour leur compte.
Dans le cas des licences d’office, à la différence des licences obligatoires,
une négociation préalable auprès du détenteur du brevet pour obtenir une
licence volontaire n’est pas requise. Ceci permet d’accélérer considérablement
la procédure d’octroi de la licence.
L’article 67 de la loi n°17-97 prévoit l’octroi de licences d’office : « Si
l’intérêt de la santé publique l’exige, les brevets délivrés pour des
médicaments, pour des procédés d’obtention de médicaments, pour des
produits nécessaires à l’obtention de ces médicaments ou pour des procédés
de fabrication de tels produits, peuvent, au cas où ces médicaments ne sont
mis à la disposition du public qu’en quantité ou qualité insuffisante ou à
des prix anormalement élevés, être exploités d’office (1) » La procédure
(1) Article 67, loi
n°17-97 relative à la d’octroi de licences d’office prévue par la législation marocaine est la suivante :
protection de la propriété l’exploitation d’office du brevet est édictée par un acte administratif à la
industrielle, Royaume du demande du ministère de la Santé ; toute personne qualifiée peut alors
Maroc, promulguée le
15 février 2000. demander l’octroi d’une licence d’exploitation dite licence d’office.
En raison de la rapidité et de la simplicité de la procédure, les licences
d’office constituent un moyen majeur pour protéger la santé publique et
promouvoir l’accès de tous aux médicaments. Il est donc extrêmement
important que le Maroc ait prévu dans sa législation la possibilité d’octroyer
de telles licences.
2. Les lacunes de la loi n° 17-97
Le Maroc n’a toutefois pas profité de toutes les flexibilités qui lui étaient
offertes par l’accord ADPIC ; la loi n°17-97 est en effet particulièrement
restrictive et contraire à l’intérêt du Maroc.
2.1. L’interdiction des importations parallèles
L’importation d’un produit breveté sans l’autorisation du titulaire du
brevet est en principe interdite. En effet, le monopole conféré par le brevet
132 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
L’accès aux médicaments sacrifié !
comprend non seulement le droit exclusif de fabriquer et d’exploiter le
produit breveté, mais aussi le droit exclusif de l’importer si le titulaire le
fabrique ou a accordé une licence de fabrication dans un autre pays. Le
principe de l’épuisement des droits constitue une exception à cette règle
générale. D’origine allemande, il repose sur l’idée que la récompense de
l’effort de l’inventeur lui est normalement procurée au moment où il
commercialise pour la première fois son invention ; ainsi, le titulaire du
brevet ne peut plus s’opposer à la libre circulation de son invention une
fois que celle-ci a été mise dans le commerce par lui-même ou de toute
autre manière légitime. Les importations parallèles sont ainsi autorisées.
L’article 6 de l’accord ADPIC laisse les Etats-membres de l’OMC libres
d’appliquer ou non le principe de l’épuisement des droits, sous réserve du
respect des principes du traitement national et du traitement de la nation
la plus favorisée. Ceci a été explicitement confirmé par le paragraphe 5,d)
de la Déclaration de Doha. Les importations parallèles font en effet partie
des mesures que les Etats-membres peuvent adopter au titre de l’article 8.1
de l’accord ADPIC pour protéger la santé publique. Les Etats ont ainsi le
choix entre trois options :
– L’épuisement international des droits
Les droits du détenteur d’un brevet sont considérés comme épuisés dès
lors que la commercialisation du produit breveté a eu lieu dans n’importe
quel pays du monde. L’épuisement international des droits offre la possibilité
d’importer sur le territoire de l’Etat concerné un produit breveté en
provenance de n’importe quel autre Etat où il a été commercialisé
légitimement.
– L’épuisement régional des droits
La commercialisation dans un pays membre d’un espace économique
régional épuise les droits du détenteur du brevet. Tout Etat-membre peut
importer un produit breveté en provenance de n’importe quel autre Etat-
membre. C’est le cas au sein de l’Union européenne.
– L’épuisement national des droits
Lorsque le brevet arrive à son terme, les droits sont considérés comme
épuisés à l’échelle nationale. La commercialisation dans des pays étrangers
n’est cependant pas considérée comme ayant épuisé les droits du titulaire
du brevet. Ce régime interdit le recours aux importations parallèles.
Le Maroc a opté pour le régime le plus restrictif, à savoir celui de
l’épuisement national des droits : « Sont interdites, à défaut du consentement
du propriétaire du brevet :
a. la fabrication, l’offre, la mise dans le commerce, l’utilisation ou bien
l’importation ou la détention, aux fins précitées, du produit objet du
brevet ;
b. l’utilisation d’un procédé objet du brevet ou, lorsque le tiers sait ou
lorsque les circonstances rendent évident que l’utilisation du
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 133
Othman Mellouk et Marion Wadoux
procédé est interdite sans le consentement du propriétaire du brevet,
l’offre de son utilisation sur le territoire marocain ;
c. l’offre, la mise dans le commerce ou l’utilisation ou bien l’importation
ou la détention, aux fins précitées, du produit obtenu directement
(2) Article 54, loi par le procédé objet du brevet (2). »
n° 17-97 relative à la
protection de la propriété
industrielle. L’accord de libre-échange avec les Etats-Unis
En matière de protection de la propriété intellectuelle, à l’initiative des
Etats-Unis, défenseurs les plus acharnés du droit des brevets, l’ALE instaure
des règles beaucoup plus contraignantes que celles de l’OMC. Le Maroc
a ainsi sacrifié la santé à des intérêts jugés supérieurs.
2. Un accord « ADPIC-plus »
Le chapitre 15 de l’ALE est consacré à la protection de la propriété
intellectuelle. Il contient plusieurs dispositions qui vont au-delà de ce qui
est requis par l’accord ADPIC. Aussi ces dispositions sont-elles communément
nommées « ADPIC-plus » ; elles visent à rendre impossible la concurrence
des génériques. Il faut souligner que le degré de protection instauré par l’ALE
est le plus élevé jamais obtenu dans un accord bilatéral avec un PED. L’ALE
aura d’autant plus d’impact sur le Maroc que l’industrie pharmaceutique
américaine est la plus puissante au monde. On compte 5 firmes américaines
parmi les dix premières firmes mondiales en 2004 : Pfizer, Johnson and
Johnson, Merck and Co, Bristol-Myers Squibb and Wyeth. Elles détiennent
(3) IMS Health. à elles seules près de 25 % du marché mondial du médicament (3).
2.1. L’exclusivité des données d’enregistrement
L’obtention d’une autorisation de mise sur le marché (AMM) pour un
nouveau médicament impose aux compagnies pharmaceutiques de
soumettre des données prouvant l’innocuité et l’efficacité de leur produit.
L’accord ADPIC protège ces données contre tout usage commercial
déloyal, sans pour autant imposer d’exclusivité : « Lorsqu'ils subordonnent
l'approbation de la commercialisation de produits pharmaceutiques ou de
produits chimiques pour l'agriculture qui comportent des entités chimiques
nouvelles à la communication de données non divulguées résultant d'essais
ou d'autres données non divulguées, dont l'établissement demande un effort
considérable, les Membres protégeront ces données contre l'exploitation
(4) Article 39.3, Accord déloyale dans le commerce (4). » La direction du Médicament, en charge
sur les aspects des droits de la délivrance des AMM, ne peut rendre publiques les données transmises
de propriété intellectuelle
relatifs au commerce. lors de l’enregistrement du médicament ou les communiquer à des
compagnies concurrentes. En revanche, elle a tout à fait le droit de se référer
à ces données pour autoriser la commercialisation de versions génériques
du produit. Les producteurs de génériques souhaitant commercialiser un
médicament peuvent donc s’appuyer sur les données d’enregistrement du
134 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
L’accès aux médicaments sacrifié !
médicament breveté pour obtenir une AMM ; ils doivent simplement
effectuer des tests de bioéquivalence. Si certains pays accordent une
protection exclusive des données, ce n’est donc pas en vertu d’une obligation
imposée par l’OMC. En Europe, le premier laboratoire qui sollicite une
AMM peut ainsi obtenir une exclusivité de l’usage des données des essais
et tests pour 6 à 10 ans à partir de la date d’autorisation de mise sur le
marché (directive 65/65, amendée par la directive 87/21).
L’ALE instaure l’exclusivité des données d’enregistrement. Cette
exclusivité interdit au Maroc d’attribuer une AMM à un générique en se
basant sur les essais cliniques réalisés par la firme détentrice du brevet et
ce pendant une durée de cinq ans minimum : « Lorsqu'une Partie
subordonne l'agrément de mise sur le marché d'un nouveau produit,
s'agissant d'un produit pharmaceutique ou d'un produit chimique
agricole, a) à la communication de données afin de déterminer si l'utilisation
de ce produit est sans danger et efficace ou b) à la preuve que le produit
est déjà approuvé sur un autre territoire exigeant lesdites informations, cette
Partie ne permet pas à un tiers, qui ne dispose pas du consentement de la
personne fournissant l'information, de commercialiser le produit en vertu
de l'agrément donné à la personne soumettant ladite information pendant
une durée de cinq ans, au minimum, en ce qui concerne les produits
pharmaceutiques, et pendant une durée de dix ans pour les produits
chimiques agricoles à compter de la date de l'agrément octroyé par la
Partie (5). » La direction du Médicament ne peut donc plus enregistrer un (5) Article 15.10.1,
générique en tenant compte des résultats des essais cliniques fournis par Accord de libre-échange
entre le Maroc et les
la compagnie qui a la première enregistré le produit, sauf à obtenir son Etats-Unis.
consentement, ce qui est tout à fait illusoire. Or, les essais cliniques sont
tout à la fois longs et coûteux ; aussi n’est-il pas économiquement viable
pour un producteur de génériques de refaire les essais cliniques, sans compter
qu’une telle attitude serait contraire à l’éthique.
Quelles sont les conséquences concrètes de l’exclusivité
des données ?
Premièrement, l’exclusivité des données impose au Maroc d’attribuer
cinq ans de protection exclusive des données aux compagnies qui ont en
premier obtenu une AMM n’importe où dans le monde. D’une part,
l’exclusivité des données impose un monopole de commercialisation
indépendamment de l’existence d’un brevet. Un produit non breveté est
ainsi protégé de la concurrence grâce à l’exclusivité des données. D’autre
part, l’exclusivité des données s’applique même à des produits qui ne sont
pas commercialisés au Maroc. Par exemple, si une firme pharmaceutique
obtient une AMM aux Etats-Unis mais ne cherche pas en obtenir au Maroc
parce que le marché n’est pas jugé suffisamment intéressant, par exemple,
les producteurs de génériques ne pourront pas obtenir d’AMM au Maroc
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 135
Othman Mellouk et Marion Wadoux
s’ils ne refont pas les essais cliniques. Ainsi, l’exclusivité des données empêche
les producteurs de génériques d’obtenir des AMM, même quand les
médicaments ne sont ni brevetés, ni commercialisés au Maroc.
Deuxièmement, l’exclusivité des données permet de protéger des produits
qui ne sont pas nouveaux au sens de l’accord ADPIC. Dans celui-ci, la
protection des données s’applique aux produits qui contiennent des entités
chimiques nouvelles. Dans l’ALE, l’exclusivité des données s’applique à tout
produit contenant une entité chimique qui n’a simplement pas encore été
commercialisée au Maroc mais ne constitue pas nécessairement une
innovation : « Dans le présent paragraphe, un produit « nouveau » est un
produit qui comporte un nouvel élément chimique n'ayant pas fait l'objet
(6) Article 15.10.1, ibid. d'un agrément antérieur sur le territoire de la Partie (6). »
Troisièmement, l’ALE offre aux firmes pharmaceutiques une période
additionnelle de trois ans d’exclusivité des données sur la base de nouvelles
indications cliniques : « Lorsqu'une Partie nécessite la présentation a) de
nouvelles indications cliniques qui sont essentielles afin d'agréer un produit
pharmaceutique, (autres que les renseignements de bioéquivalence) ou b)
de la preuve d'un agrément antérieur du produit dans un autre territoire
requérant lesdites nouvelles indications , ladite Partie ne permet pas à un
tiers, qui n'a pas le consentement de la personne fournissant l'information,
de commercialiser un produit pharmaceutique, sur la base desdites nouvelles
indications ou de l'agrément donné à la personne fournissant les
indications pour une période de trois ans, au minimum, à compter de la
date d'agrément conféré par la Partie. La protection se limite à de nouvelles
(7) Article 15.10.2, ibid. indications cliniques dont la découverte nécessite des efforts soutenus (7). »
Cette disposition pourrait être utilisée par les compagnies pharmaceutiques
pour empêcher l’enregistrement des génériques au-delà de la période initiale
d’exclusivité de 5 ans. Elles pourraient en effet avancer que les génériques,
même s’ils se présentent pour les anciennes indications cliniques,
empiètent sur les nouveaux usages approuvés du produit. Débouter ces firmes
prendrait en tout état de cause du temps et retarderait encore un peu plus
la mise sur le marché des génériques.
Dernièrement, en s’appuyant sur l’exclusivité des données, l’ALE interdit
la commercialisation de génériques, produits ou importés dans le cadre de
licences obligatoires, non pendant cinq ans mais pendant toute la durée
du brevet, à moins de refaire les essais cliniques : « S’agissant de tout produit
pharmaceutique breveté, lorsqu’une Partie permet l’agrément ou la
demande d’agrément de mise sur le marché d’un produit pharmaceutique
en se basant sur des renseignements et des informations relatifs à la sécurité
et à l’efficacité d’un produit qui ont été présentés antérieurement, y compris
la preuve d’un agrément antérieur de mise sur le marché, par des tiers autres
que la personne ayant précédemment présenté lesdites informations, cette
Partie : (a) doit mettre, en place, au sein de son processus d’agrément, des
mesures afin d’éviter que lesdits tiers ne mettent sur le marché un produit
136 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
L’accès aux médicaments sacrifié !
protégé par un brevet pendant la durée d’utilisation de ce brevet, sauf en
cas d’autorisation expresse ou d’accord du titulaire du brevet […] (8). » Ce (8) Article 15.10.4, ibid.
n’est pas pour cinq ans qu’un générique autorisé sous licence obligatoire
ne pourra être commercialisé, mais durant vingt ans, soit toute la durée
du brevet, à moins de refaire les essais cliniques, ce qui est, comme nous
l’avons dit plus haut, difficilement envisageable. Cet article étend ainsi la
durée d’exclusivité des données à vingt ans. L’article 15.9.3 qui autorise
les exceptions au droit des brevets, « à condition qu’elles ne portent pas
atteinte de manière injustifiée à l’exploitation normale du brevet ni ne causent
un préjudice injustifié aux intérêts légitimes du titulaire du brevet, compte
tenu des intérêts légitimes des tiers (9) », est de facto rendu caduc. (9) Article 15.10.9, ibid.
La direction du Médicament, chargée de la réglementation et de la
commercialisation des produits pharmaceutiques, se voit donc contrainte
à jouer un rôle de gendarme au profit de l’OMPIC, alors même qu’il n’existe
aucun lien formel entre les deux institutions qui dépendent de ministères
différents (le ministère de la Santé et le ministère du Commerce et de
l’Industrie).
Dans certains accords signés par les Etats-Unis – c’est le cas notamment
de l’ALE avec le Vietnam, des accords sur l’investissement (BIT) avec le
Bahreïn et la Jordanie – l’octroi de licences obligatoires est même considéré
comme une expropriation car les droits de propriété intellectuelle sont
assimilés à des investissements. Ce n’est certes pas le cas dans l’ALE avec
le Maroc. En effet, l’article 10.6.1 stipule qu’« aucune des deux Parties ne
pourra, directement ou indirectement, nationaliser ou exproprier un
investissement couvert, par le biais de mesures équivalentes à l'expropriation
ou à la nationalisation (« expropriation »), sauf : a) pour une raison d'intérêt
public ; b) sur une base non discriminatoire ; c) moyennant le versement
d'une indemnisation de manière prompte, adéquate et probante
conformément aux dispositions des paragraphes 2, 3 et 4 ; et d) en conformité
avec l'application régulière de la loi et l'article 10.5.(1), 10.5.(2) et
10.5.(3) (10) » ; l’article 10.6.5 précise que « le présent article ne s'applique (10) Article 10.6.1, ibid.
pas à la délivrance de licences obligatoires accordées au titre des droits de
propriété intellectuelle en conformité avec l'accord sur les aspects des droits
relatifs à la propriété intellectuelle qui touchent au commerce (« Accord
ADPIC »), ni à l'annulation, à la limitation ou à la création de droits de
propriété intellectuelle, pour autant que ladite délivrance, annulation,
limitation ou création de droits soit compatible avec les dispositions du
chapitre 15 (Droits relatifs à la propriété intellectuelle) du présent
accord (11). » Mais l’octroi de licences obligatoires est pareillement rendu (11) Article 10.6.5, ibid.
impossible. Si le Maroc délivrait des AMM à des génériques dans le cadre
de licences obligatoires en passant outre l’exclusivité des données
d’enregistrement, il pourrait craindre de payer des indemnités monétaires
conformément au chapitre 20 de l’ALE concernant le règlement des
différends ou tout simplement de subir des représailles.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 137
Othman Mellouk et Marion Wadoux
2.2. L’extension de la brevetabilité
L’article 27 de l’accord ADPIC définit les critères de brevetabilité : « Un
brevet pourra être obtenu pour toute invention, de produit ou de procédé,
dans tous les domaines technologiques, à condition qu'elle soit nouvelle,
qu'elle implique une activité inventive et qu'elle soit susceptible
(12) Article 27.1, Accord d'application industrielle (12). »
sur les aspects des droits Ils sont au nombre de trois : la nouveauté, l’inventivité, l’applicabilité
de propriété intellectuelle
relatifs au commerce. industrielle.
L’ALE assouplit considérablement les critères de brevetabilité : « Les Parties
confirment qu'elles mettront à disposition les brevets pour toute nouvelle
utilisation ou tout nouveau mode d'emploi d'un produit connu, incluant
les nouvelles utilisations de produits connus pour le traitement des humains
(13) Article 15.9.2, et des animaux (13). »
Accord de libre-échange En mettant en place des critères de brevetabilité extrêmement larges,
entre le Maroc et les
Etats-Unis. l’ALE favorise la prolifération de brevets faibles ou douteux. Il fait également
disparaître la justification initiale des brevets, à savoir financer les coûts
de recherche-développement des compagnies pharmaceutiques. En effet,
la découverte de nouvelles utilisations thérapeutiques n’a pas un coût tel
qu’elle mérite d’être récompensée par la délivrance d’un brevet. Ceci explique
que l’accord ADPIC laisse les Etats libres de déterminer si les nouvelles
utilisations thérapeutiques sont brevetables.
Si l’Accord ADPIC impose de protéger les produits et les procédés, il
ne fait en effet pas spécifiquement référence à la protection des nouvelles
utilisations, ce qui laisse les pays-membres libres de les protéger ou non.
D’autre part, les nouvelles utilisations sont en fait assimilables à des méthodes
thérapeutiques que l’article 27.3 de l’accord ADPIC autorise explicitement
à exclure de la brevetabilité.
Le risque de la multiplication de brevets indus est renforcé par les mesures
relatives aux demandes et aux révocations de brevet. D’une part, l’ALE
encourage les compagnies pharmaceutiques à soumettre des demandes de
brevet abusives en les autorisant à amender leurs demandes : « Chacune des
Parties fournira au demandeur de brevet une occasion, au moins, de faire
(14) Article 15.9.9, ibid. des modifications, des corrections et des observations (14). » D’autre part,
il interdit les oppositions par un tiers aux demandes de brevet pendant le
processus d’examen. Les brevets ne peuvent donc pas être contestés a priori
mais seulement a posteriori, c’est-à-dire après leur délivrance : « Lorsqu'une
Partie prévoit une procédure permettant à un tiers de faire opposition à la
délivrance d'un brevet, la Partie ne permettra pas l'ouverture de ladite
(15) Article 15.9.5, ibid. procédure avant l'octroi du brevet (15). »
2.3. L’extension de la durée de protection par le brevet
L’accord ADPIC a fixé à vingt ans la durée de protection conférée par
le brevet.
138 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
L’accès aux médicaments sacrifié !
L’ALE contient des dispositions qui permettent d’allonger la durée de
protection du brevet au-delà des vingt ans. En effet, des extensions de brevet
peuvent être accordées pour compenser d’éventuels délais lors de la délivrance
des brevets : « A la demande du titulaire du brevet, chacune des Parties ajustera
la durée de protection du brevet pour compenser tout retard déraisonnable
dans la procédure de délivrance du brevet. Aux fins du présent paragraphe,
« retard déraisonnable » recouvre, au moins, un retard dans la délivrance
du brevet de plus de quatre ans à compter de la date de dépôt de la demande
de brevet auprès de la Partie, ou de deux ans après la date de dépôt d'une
demande d'examen de la Partie, la date la plus tardive étant applicable, si
tant est que les périodes de temps attribuables à des actions intentées par
le demandeur de brevet ne sont pas incluses dans la définition de ladite
période de retard (16). » Des extensions de brevet peuvent également être (16) Article 15.9.7, ibid.
accordées pour compenser les délais d’octroi de l’AMM : « S'agissant de tout
produit pharmaceutique breveté, chacune des Parties prévoit une
prolongation de la durée du brevet afin de compenser son titulaire d'un
raccourcissement indu de la durée effective du brevet par suite de la procédure
d'agrément de mise sur le marché (17). » Cette disposition de l’ALE est (17) Article 15.10.3, ibid.
d’autant plus dommageable que la notion de « raccourcissement indu » n’est
absolument pas définie, ce qui laisse une importante marge de manœuvre
aux firmes pharmaceutiques pour réclamer une extension de la durée de
protection.
Par ailleurs, l’exclusivité des données peut également conduire à des
monopoles d’une durée supérieure à vingt ans. Le brevet instaure une
protection de 20 ans ; mais si le produit a été commercialisé tardivement,
le monopole conféré par l’exclusivité des données peut s’étendre au-delà
de la durée du brevet. Il faut en effet bien distinguer délivrance du brevet
et obtention de l’AMM. Ce cas de figure est toutefois assez rare.
Cette question de la durée effective de protection est au centre des
préoccupations de l’industrie pharmaceutique depuis les années 80. Aux
Etats-Unis, en 1984, le Drug Price Competition and Patent Term porte à
quatorze ans la durée d’exclusivité après obtention de l’AMM. La France
met en place en 1990 un nouveau titre de propriété industrielle : le Certificat
complémentaire de protection (CCP). A l’expiration du brevet, le CCP
confère à son titulaire les mêmes droits que le brevet pour une période
supplémentaire de cinq ans maximum. En 1992, l’Union européenne s’aligne
sur la législation française en introduisant le Certificat communautaire.
Lors des négociations de l’Uruguay Round, la durée de vingt ans avait
été retenue par les Etats-membres, parfaitement conscients que
l’enregistrement des brevets ou l’obtention des AMM nécessitent un certain
délai. Elle fait référence. Mais l’objectif de l’industrie pharmaceutique est
aujourd’hui d’obtenir que la période de vingt ans de protection ne commence
pas au moment du dépôt du brevet, comme c’est le cas aujourd’hui, mais
à partir de la date de mise sur le marché. Si la durée de protection d’un
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 139
Othman Mellouk et Marion Wadoux
brevet est de vingt ans, la durée effective est en effet beaucoup moins
importante. Entre la date de dépôt de la demande de brevet et la mise sur
le marché du médicament, plusieurs années s’écoulent. On estime ainsi que
la durée effective des brevets sur les médicaments est de dix ans à douze ans.
Elle a diminué au cours des dernières décennies en raison de l’allongement
de la durée des essais cliniques.
Cette volonté de l’industrie pharmaceutique d’allonger la durée de
protection effective des brevets semble clairement liée au déclin de
l’innovation dont souffre cette industrie : « Il y a en effet ce qu’on pourrait
décrire comme une course de vitesse entre le rythme de l’invention et la
durée des brevets. Aujourd’hui, l’industrie estime que la durée de vie des
brevets est trop courte. Mais par rapport à quoi ? Dans l’absolu, cela n’a
pas de sens. Si nous vivions une période de boom de la recherche, ce problème
n’existerait pas. Ce n’est que relativement au rythme des inventions que la
(18) Philippe Pignarre, durée de protection des brevets est trop faible (18). »
Le grand secret de
l’industrie 2.4. L’interdiction des importations parallèles
pharmaceutique, p.123.
Comme la loi n°17-97, l’ALE interdit le recours aux importations
parallèles, pourtant autorisé par l’accord ADPIC : « Chacune des Parties
prévoira que le droit exclusif du titulaire du brevet à empêcher
l'importation d'un produit breveté, ou d'un produit résultant d'un procédé
breveté, sans le consentement du titulaire du brevet, ne sera pas limité par
suite de la vente ou de la distribution dudit produit en dehors de son
territoire (19). »
(19) Article 15.9.4,
Accord de libre-échange Il est important de rappeler que, suite à une interpellation de
entre le Maroc et les l’ambassadeur américain au commerce, M. Robert Zoellick, par la société
Etats-Unis. civile américaine au sujet de cette interdiction, ce dernier l’avait justifiée
par la loi 17-97, et que l’ALE n’avait fait que la reprendre.
2.5. La lettre d’entendement
Suite à la mobilisation de la société civile des deux pays, et à
l’interpellation de l’ambassadeur du commerce américain par des membres
du Congrès Américain s’opposant aux dispositions sur la propriété
intellectuelle, une « Lettre d’entendement » a été échangée à la dernière
minute entre les négociateurs des deux parties.
Cette lettre est supposée garantir que les règles relatives à la propriété
intellectuelle n’affecteront pas l’accès aux médicaments : « Les obligations
du chapitre 15 de l’Accord n’affectent pas l’aptitude de l’une ou l’autre Partie
à prendre les mesures nécessaires pour protéger la santé publique en
encourageant l’accès de tous aux médicaments. Ceci concerne en
particulier les cas tels que le VIH/sida, la tuberculose, le paludisme et autres
(20) Lettre
épidémies, ainsi que les circonstances d’extrême urgence ou de catastrophe
d’entendement sur la nationale (20). » Selon les spécialistes, la valeur de cette lettre est toutefois
santé publique. sujette à caution, car elle ne fait pas partie du texte même de l’accord ; elle
140 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
L’accès aux médicaments sacrifié !
est subordonnée aux termes de l’accord et n’a pas de valeur juridique propre.
D’autre part, elle ne modifie en rien le chapitre sur la propriété
intellectuelle et ne crée pas d’exception aux mesures contenues dans l’accord
susceptibles d’entraver l’accès aux médicaments.
Conclusion
En juin 2005, un membre du Congrès, Henry A. Waxman, connu pour
sa position en faveur de l’accès aux médicaments dans les pays en voie de
développement, a présenté au congrès américain un rapport sur les accords
commerciaux et l’accès aux médicaments sous l’administration Bush (21). (21) “Trade Agreements
Les conclusions de ce rapport, reprenant en majeure partie les clauses de and Access to
Medications under the
l’accord avec le Maroc, accusent les représentants du commerce américains Bush administration” by
d’abuser des accords commerciaux afin de restreindre l’accès des Rep. Henry A. Waxman.
populations pauvres aux médicaments dont elles ont besoin. Pour les auteurs United States House of
Representatives,
de ce rapport, l’accord de libre-échange aura pour impact : Committee on
– de retarder l’enregistrement des médicaments génériques ; Government Reform,
– d’élargir le champ de la brevetabilité ; Special Investigations
Division, june 2005.
– de créer un lien entre la protection par les brevets et l’enregistrement
des médicaments ;
– de restreindre le recours aux licences obligatoires ;
– d’ interdire le recours aux importations parallèles ;
– d’étendre les durées de protection des brevets.
Ensemble, ces mesures auront pour résultat d’empêcher les pays en voie
de développement d’avoir accès à des médicaments génériques abordables
afin de sauver des vies. Selon H. Waxman, ces accords sont contraires aux
engagements pris par les Etats-Unis et leurs partenaires commerciaux dans
le cadre de la déclaration de Doha. Ils privilégient les intérêts financiers
des grandes multinationales de l’industrie pharmaceutique et ce au détriment
de la capacité des pays pauvres à affronter des problèmes de santé publique.
Au moment de l’ouverture des négociations de l’ALE avec les Etats-Unis,
le gouvernement marocain était pleinement informé des enjeux liés à la
protection de la propriété intellectuelle, d’autant plus que l’Association de
lutte contre le sida (ALCS) n’a eu de cesse de le mettre en garde. Mais face
à l’intransigeance des Etats-Unis, le Maroc a préféré sacrifier la santé,
considérant que l’accord lui était globalement favorable. La pression de la
société civile n’a ainsi pu empêcher la signature de l’ALE.
L’exemple du Maroc montre qu’il est crucial pour les pays en voie de
développement de ramener les questions de propriété intellectuelle sur la
scène internationale au niveau multilatéral. Les organisations internationales
doivent prendre position et sanctionner les pays comme les Etats-Unis qui,
reniant les engagements pris lors de la conférence de Doha, tentent d’imposer
dans des accords bilatéraux des dispositions plus restrictives que celles de
l’OMC.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 141
Othman Mellouk et Marion Wadoux
Aujourd’hui, ce sont des millions de malades marocains qui à l’avenir
risquent d’être privés de médicaments. Alors que les dépenses en
médicaments s’élèvent à 200 dirhams par habitant et par an, il est évident
que le Maroc n’a pas les moyens de recourir aux médicaments brevetés. Alors
que le Maroc a mené une politique exemplaire d’accès aux antiretroviraux,
tous ses efforts passés risquent ainsi d’être réduits à néant. Mais au-delà
même du sida, qui ne constitue d’ailleurs pas au Maroc le principal problème
de santé publique, de nombreuses autres pathologies sont concernées. Dans
un tel contexte, le lancement récent et surmédiatisé de l’Initiative nationale
pour le développement humain (INDH) ne peut que laisser sceptique.
Quelles sont les perspectives d’action à court terme pour le Maroc ?
Premièrement, la loi n°17-97doit être amendée pour introduire toutes les
flexibilités prévues dans l’accord ADPIC. Deuxièmement, l’OMPIC doit
être doté d’un personnel en nombre suffisant afin d’examiner si les demandes
de brevets déposées répondent bien aux critères de brevetabilité.
Troisièmement, lors de la mise en application de l’ALE, le gouvernement
doit s’appuyer sur la lettre d’entendement jointe à l’accord qui garantit que
les dispositions relatives à la propriété intellectuelle n’affecteront pas l’accès
aux médicaments.
A long terme, c’est donc pour une réforme du système des brevets que
les pays pauvres doivent se mobiliser. Dans leur combat, les pays en voie
de développement ont des alliés au sein même des pays industrialisés. Dans
ces pays, une frange de plus en plus importante de la population est en
effet consciente du caractère illégitime du système des brevets, non seulement
du point de vue éthique mais aussi et surtout du point de vue économique.
Il faut donc aller jusqu’au bout de l’affirmation selon laquelle les médicaments
sont un bien public et repenser totalement l’organisation de la recherche.
142 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Transparence versus corruption
dans les marchés publics
Lecture à travers les dispositions
de l’Accord
Dans le papier de présentation de l’Accord de libre-échange entre le Maroc Kamal
et les Etats-Unis, on peut lire que « le volume global du commerce bilatéral El Mesbahi
entre les deux pays est faible ». Il se chiffrait, en 2003, à environ 850 millions Université Mohamed
de dollars US. Les parts de marché respectives représentaient, en 2002, près Ben Abdellah, Fès
de 3,3 % du commerce global marocain et 0,05 % du commerce global des (1) Rappelons les
Etats-Unis. A titre de comparaison, le volume des échanges extérieurs du protestations de la
CGEM devant les termes
Maroc avec l’Union européenne représente environ 63 %. Il n’y a donc pas, contractuels obtenus par
et probablement pour longtemps encore, de comparaison possible entre les la Lyonnaise des eaux
deux destinations des flux économiques et commerciaux, du Maroc vers pour la concession de la
gestion de l’eau et des
les Etats-Unis et du Maroc vers l’Union européenne. Si pour l’instant égouts de Casablanca,
l’Europe reste économiquement et financièrement stratégique pour le Maroc, critiquant le manque de
il semble que le Maroc le soit « politiquement » pour les Etats-Unis ; non transparence dans la
procédure d’allocation.
pas en tant que tel mais, surtout, en tant que maillon d’une chaîne beaucoup Rappelons également
plus large appelée le Grand Moyen- Orient : une cible en « construction » l’appel d’offres lancé par
depuis septembre 2001. l’ONE en 1998 qui fut
critiqué pour manquer de
Notre article s’intéresse au volet « marchés publics » de l’Accord de libre- transparence. A la
échange, aussi bien pour une lecture des dispositions qui le caractérisent demande de la CGEM, il
fut annulé et le montant
que pour une première explication du cadre dans lequel il s’inscrit, et de l’offre retenue passa de
notamment l’engagement des deux pays pour « encourager la transparence 50 à 28 millions de
et l’intégrité des pratiques de passation de marchés ». dollars. Voir, Irène Hors,
« Les difficultés de lutte
Le domaine des marchés publics, comme celui de certaines concessions contre la corruption »,
Revue Tiers-Monde, 161,
des services publics, reste une source importante de corruption. Certains
janvier-mars 2000,
pays sont souvent cités pour la mauvaise gestion de leurs marchés publics p. 143-163.
puisque, les activités qui s’y déroulent sont souvent entachées de fraude et (2) Parfois, malgré un
de corruption et font invariablement l’objet de critiques et même de cadre légal exhaustif
protestations (1). D’autres, par contre, ont sérieusement entrepris de régissant les contrats
publics (cas du Code
consolider l’encadrement légal régissant leurs procédures, avec des français des marchés
résultats inégaux ici ou là (2). publics par exemple), des
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 143
Kamal El Mesbahi
scandales apparaissent et Consciente des coûts des externalités de ce phénomène, la Commission
impliquent de hautes
personnalités politiques.
des Nations Unies sur le droit du commerce international (CNUDCI) a
Ce paradoxe est souvent préparé et adopté une « loi-type sur les procédures de marché public des
lié à la relation souvent marchandises, des constructions et des services » (3). Selon le « guide pour
citée entre « besoins » de
la promulgation » qui est annexé à la loi-type, la décision d’entreprendre
financement d’une
activité politique et l’élaboration de celle-ci a été prise pour modifier la situation qui prévalait
irrégularités dans les dans de nombreux pays dont les lois en vigueur sur les marchés publics
procédures d’attribution étaient considérées comme inadaptées. Il est écrit que «[…] dans un certain
de marchés publics. Le
nombre de « cas » en nombre de pays, la législation régissant les marchés publics est inadaptée
France est ou dépassée, ce qui a pour conséquence de réduire l’efficacité du processus
symptomatique, ailleurs de passation des marchés, d’augmenter les risques d’abus et d’empêcher
également.
l’acheteur du secteur public d’obtenir une contrepartie adéquate en échange
(3) Adoptée lors de la
vingt-sixième session
des fonds publics dépensés » (4).
tenue à Vienne entre les 5 Cette loi-type se voulait comme un modèle pour les Etats, pour «évaluer
et 23 juillet 1993. Voir et moderniser » leurs législations. Dans son préambule, elle fixait les objectifs
Documents officiels de
suivants :
l’Assemblée générale,
quarante-huitième – aboutir à un maximum d’économie et d’efficacité dans la passation
session, Supplément NN
17 (A-48-17).
des marchés ;
– promouvoir la concurrence entre fournisseurs ou entrepreneurs ;
(4) Guide pour
l’incorporation dans le – garantir un traitement juste et équitable à tous les fournisseurs et
droit interne de la loi-type entrepreneurs,
de la CNUDCI, op. cit., – promouvoir l’intégrité et l’équité de la passation des marchés et la
p. 50.
confiance du public dans ce processus ;
– assurer la transparence des procédures de passation des marchés.
Ces objectifs généraux sont présents, quoique conjugués selon des normes,
dispositions et spécifications techniques différentes, aussi bien dans les
principes formulés comme préambule au décret marocain du 30 décembre
1998 sur « les passations des marchés publics » qu’à travers les 15 articles
du chapitre 9 relatif aux « marchés publics » de l’Accord de libre-échange
que le Maroc a signé avec les Etats-Unis. Ce sont également des
dispositions inscrites dans l’Accord sur les marchés publics (AMP), signé à
Marrakech le 15 avril 1994, en même temps que l’accord instituant l’OMC.
Les règles de l’AMP reposaient fondamentalement sur le principe de la non-
discrimination, considérée souvent comme résultat d’un manque de
transparence et de « pratiques occultes » dans l’attribution des marchés publics.
Deux parties tenteront de construire ce papier. Dans un premier temps
(partie 1), nous nous intéresserons aux dispositions de l’accord de libre-
échange relatif au chapitre sur les marchés publics et nous essayerons de
voir en quoi il consiste. Enfin, dans un deuxième temps (partie 2), notre
objet sera de comprendre quelles sont les « raisons » qui amènent des pays
souverains à vouloir définir le cadre de leurs échanges, notamment pour
ce qui est des marchés publics, à travers des principes généraux de
transparence, circulation de l’information et volonté de lutter contre les
pratiques occultes et frauduleuses.
144 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Transparence versus corruption dans les marchés publics
1. les dispositions qui organisent les marchés publics dans
l’Accord
1.1. A propos du contexte et des raisons : le libre-échange au
service de la vision stratégique américaine planétaire
Analysant le processus de négociation qui avait abouti aux accords
commerciaux entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, Dorval
Brunelle (5) considère que « depuis le 11 septembre 2001, la sécurité (5) Dorval Brunelle, « La
économique s’impose comme une variable lourde de la stratégie d’ensemble zone de libre-échange des
Amériques : autopsie d’un
des Etats-Unis d’Amérique. […] Ce n’était plus la prospérité des échec », texte présenté à la
partenaires qui était un gage de sécurité aux yeux des Etats-Unis réunion du Groupe de
d’Amérique, mais c’était désormais la sécurité d’accès aux ressources de base, recherches sur le
MERCOSUL, São Paulo,
la sécurité d’approvisionnement et la sécurité de ses investissements à décembre 2004.
l’étranger qui étaient des gages de la prospérité des Etats-Unis, condition
essentielle au maintien et au renforcement de leur rôle comme garant de
la sécurité dans le monde ».
L’auteur fait référence principalement au texte diffusé par la Maison- (6) « The National
Blanche en septembre 2002 (6), qui stipule que l’un des objectifs stratégiques Security Strategy of the
de la démarche américaine est « d’embrasser une nouvelle ère de croissance United States »,
17 septembre 2002.
économique globale grâce aux marchés libres et au libre-échange ». Cet
(7) Robert Zoellick,
objectif sera par la suite clairement affiché par le représentant américain conférence donnée en
au commerce (7) qui affirmait : « L’idée des Etats-Unis est de négocier un octobre 2002 devant le
ensemble d’accords commerciaux qui se renforcent les uns les autres du National Press Club à
Washington, cité par
fait que les succès obtenus dans l’un puissent se transformer en progrès [Link], op. cit.
ailleurs. En opérant sur plusieurs fronts à la fois, cela nous permet de créer
(8) Les groupes en
une libéralisation compétitive à l’intérieur d’un réseau dont les Etats-Unis question sont : (i) l’accès
occuperaient le centre. » On ne peut être plus explicite ! aux marchés ; (ii) les
investissements ; (iii) les
Une illustration intéressante de cette « construction en réseau » nous est
services ; (iv) les marchés
fournie par la proximité des thèmes, ou « groupes de négociation » (8), autour publics ; (v) les
desquels se sont construits tous les accords de libre-échange signés, ou en règlements des
différends ;
cours, par les Etats-Unis. Il paraît clair alors que derrière les alliances
(vi) l’agriculture ;
commerciales, à travers les accords de libre-échange notamment, se profile (vii) les droits de
un des éléments majeurs qui constituent la nouvelle approche américaine, propriété ;
(viii) les subventions,
qui utilise ces accords à des fins géostratégiques. Le cas du Maroc, voire celui
droits anti-dumping et
de la Jordanie et bientôt du Bahreïn, doit être compris à travers l’initiative compensatoires ;
américaine pour le Grand Moyen-Orient et le Maghreb arabe (BMENA). (ix) les politiques de
Christian Deblock (9) ne dit pas autre chose lorsqu’il avance que la concurrence.
nouvelle politique commerciale américaine « croise les voies bilatérales, (9) Voir Christian
Deblock, « Le libre-
régionales et multilatérales et s’appuie sur une double stratégie pour échange, les accords de
promouvoir la vision américaine de l’ordre international de l’après commerce et le combat
11 septembre ». Il y a donc là une dimension « idéologique » de la politique pour la liberté », in
Observatoire des
commerciale américaine. D’ailleurs, les responsables américains l’expriment Amériques, Chronique
souvent sans détours. Le libre-échange, la « construction de la démocratie » 03-06, juin 2003.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 145
Kamal El Mesbahi
et la liberté d’entreprendre sont perçus comme « universels » et souvent mis
en évidence dans cette nouvelle approche, pratiquement planétaire, que les
Etats-Unis mettent en place. Il suffit de faire le recensement du nombre
d’accords signés, ou en cours, par ce pays. En somme, il s’agit, côté américain,
de tisser dans le domaine du commerce des alliances et des coalitions
identiques à celles que l’on retrouve dans le domaine de la sécurité.
Cette idée sera constamment présente dans le cadre de ce papier. Un
papier qui s’inscrit fondamentalement dans les dispositions relatives au
volet « marchés publics », leurs particularités, mesures, portées et champs
d’application. Un axe en particulier sera privilégié, celui de « l’intégrité
des pratiques de passation de marchés » qui stipule, selon l’article 18.5 (anti-
(10) N’ayant pas pu nous corruption) (10) de l’accord, que « chaque partie devra établir et
référer au texte officiel, entretenir des systèmes pour déclarer non admissibles à participer aux
les citations quant à ces
dispositions seront passations de marchés de la partie, soit indéfiniment soit pour un temps
conformes à la version précisé, les fournisseurs dont la partie a déterminé qu’ils se sont livrés à
initiale de l’accord qui des actes frauduleux ou illicites en rapport avec la passation de marchés ».
avait circulé à travers la
presse. En langage plus simple, il s’agit d’identifier et de prohiber tout acte de
(11) Le lecteur pourra
corruption pouvant entacher un marché public en favorisant une
retrouver tous ces thèmes entreprise au détriment des autres, et de répondre au besoin de structures
mentionnés dans les juridiques de contrôle et de sanction pouvant efficacement aller dans ce
alinéas de l’article 9 de la
Convention des Nations-
sens.
Unis contre la
corruption, entrée en 1.2. Lecture des dispositions du chapitre « marchés publics »
vigueur depuis décembre
2005. Signée par le Les dispositions du chapitre « marchés publics » de l’Accord de libre-
Maroc mais non encore échange entre le Maroc et les Etats-Unis n’apportent rien de nouveau par
ratifiée, cette convention
soulève le danger que rapport à ce qui est généralement admis dans ce type d’accords. Elles
représentent certaines introduisent un certain nombre de mesures de transparence, de moralisation
pratiques occultes dans le et de concurrence pour l’amélioration du système marocain de passation
processus de passation
des marchés publics et des marchés. Elles consacrent des procédures ouvertes, la limitation des
invite les Etats signataires procédures restreintes, l’adoption de délais suffisants de publicité des avis
à « mettre en place des d’appel à la concurrence (pas moins de 40 jours), le développement des
systèmes appropriés de
passation des marchés supports de publicité, celui des modalités d’information des concurrents
publics qui soient fondés par la publication, notamment, des plans annuels de passation de marchés
sur la transparence, la publics, des lois et règlements. Par ailleurs, ces dispositions insistent sur
concurrence et des
critères objectifs pour la la volonté de lutter contre toute pratique occulte (corruption, favoritisme,
prise de décisions… système de clientélisme, considérations politiques…) en matière d’octroi
efficaces pour prévenir la de marchés publics et, enfin, sur la nécessité d’un système d’évaluation des
corruption. »
capacités techniques et financières des soumissionnaires plus souple (11).
(12) Rappelons
cependant que les Etats- Par ailleurs, des « principes généraux », tels que définis par l’article 2,
Unis ne se sont convertis insistent sur la « non-discrimination » entre entités soumissionnaires au nom
à cette disposition d’un traitement préférentiel pour les entités nationales (12). Les règles
d’ouverture des marchés
publics que récemment. appliquées doivent l’être à l’identique entre soumissionnaires à tous les stades
Pendant longtemps, des de la passation d’un marché.
146 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Transparence versus corruption dans les marchés publics
Côté « environnement des affaires », les deux gouvernements s’engagent mesures protectionnistes
régissaient le cadre de
à rendre publiques dans un délai d’un an les nouvelles réglementations et leur marché public dans
procédures liées au commerce et à l’investissement. Ils doivent « garantir la mesure où les
un traitement équitable » et « motiver leur décisions aux opérateurs » (13). dispositions de la Buy
American Act prévoyaient
L’ensemble de ces axes peut être synthétisé à travers les points suivants : que seuls les fournisseurs
– bannir et punir toute forme de corruption, y compris celle des nationaux pouvaient être
considérés dans le cadre
fonctionnaires ; des marchés publics.
– protéger les investissements marocains aux Etats-Unis et américains C’est suite à la signature
au Maroc ; de l’ALENA qu’une
certaine évolution du
– protéger les droits de propriété intellectuelle et mettre en place un cadre juridique de la
arsenal répressif quant aux contre façons ; procédure des marchés
publics a pu voir le jour
– assurer une plus grande transparence et une meilleure efficacité au
aux Etat-Unis.
sein des services douaniers et administratifs ;
(13) Rarement les
– combattre le trafic clandestin des marchandises et échanger les entreprises marocaines,
informations à leur propos ; déboutées lors de certains
– interdire les pratiques de « dumping social ». marchés, font appel à
cette « motivation »,
Un constat s’impose. La lecture des dispositions relatives au volet pourtant « garantie » par
le Décret de 1998. Style
« marchés publics » de l’Accord de libre-échange n’apporte pas beaucoup de de management ? Peur de
changements par rapport à ce qui est déjà prévu par le décret n° 2-98-482 se voir écartées pour
régissant les marchés publics. Ce qui change ne devrait pas être à chercher d’autres marchés ?
Tradition du monde des
au niveau des articles et des dispositions, mais plutôt au niveau de l’effectivité affaires marocain ? C’est à
de ces mêmes dispositions, conformément à la signature de l’Accord de libre- voir…!
échange. Signature qui devra très probablement amener les pouvoirs publics (14) Nous nous sommes
marocains à une meilleure application du texte relatif aux marchés publics. largement inspiré du
« Texte de plaidoyer pour
Par ailleurs, certaines des dispositions reprennent les desiderata maintes fois
les marchés publics », juin
exprimés par les opérateurs marocains vis-à-vis du décret sus-mentionné, 2005, préparé par
comme nous essaierons de le voir ci-dessous. Le sens premier du contenu Abdessamad Sadouq,
membre du Bureau
du chapitre « marchés publics » de l’accord est que la période transitoire (une exécutif de Transparency
année) devra être accompagnée par des « réformes » dont le partenaire Maroc.
américain se fera un devoir de rappeler la nécessité. (15) Selon les données de
cette enquête, 21 % des
chefs d’entreprises ont
1.3. Cadre réglementaire des marchés publics au Maroc déclaré que pour obtenir
des contrats publics il
La passation, le suivi et le règlement des marchés publics (14) représentent faut toujours payer et
des opportunités de corruption aussi bien pour les ordonnateurs (présidents 38 % qu’il faut le faire
de communes, représentants de départements ministériels…) que pour les régulièrement. Les
versements représentent
agents comptables du ministère des Finances ou les percepteurs. Les enquêtes moins de 3 % de la valeur
d’intégrité organisées par Transparency Maroc ont confirmé cette du contrat selon 21 % des
tendance (15). Au Maroc, les marchés publics sont encadrés par de nombreux chefs d’entreprises, et
entre 3 et 6 % selon 19 %
textes : décret de passation (16), cahiers des clauses générales administratives d’entre eux. Voir, pour
(4 mai 2000), décret organisant la commission des marchés, décret sur les plus de détails, La
intérêts moratoires (13 novembre 2003), classification des entreprises Corruption au Maroc:
synthèses des résultats des
(1994)… enquêtes d’intégrité,
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 147
Kamal El Mesbahi
publications de A priori, le contrôle des marchés publics est assuré par trois organes :
Transparency Maroc, – le CED pour les marchés de l’Etat ;
Rabat, 2002.
– la DEPP pour les établissements publics ;
(16) Décret n° 2.98.482
du 30 décembre 1998.
– la Trésorerie générale pour les marchés des collectivités locales ;
C’est une refonte du – la Cour des comptes et les cours régionales : elles sont appelées à intégrer,
décret du 14 octobre selon les textes qui les organisent, le contrôle des marchés publics dans leurs
1976 relatif aux marchés
missions.
de travaux, fournitures ou
services passés au compte Parmi les principaux apports de ces textes, soulignons :
de l’Etat.
– l’introduction d’un audit pour les marchés publics dont le montant
est supérieur à 5 millions de dirhams et l’obligation d’un « rapport
d’achèvement » pour ceux qui sont supérieurs à 1 million de dirhams ;
– un droit de regard des concurrents à travers l’ouverture publique des
soumissions et la motivation des éliminations ;
– un meilleur accès à l’information : publication du planning
prévisionnel des achats programmés, annonce des critères de sélection,
affichage des résultats et obligation de réponse aux demandes
d’éclaircissement que peuvent demander les concurrents écartés ;
– la réglementation des délais de paiement et l’application des
dispositions relatives aux intérêts moratoires ;
– etc.
Autant d’apports qui répondent à certaines des doléances longtemps
exprimées par les opérateurs marocains, bien que certaines limites
demeurent. Parmi les plus significatives, on peut citer :
– le caractère encore fort du pouvoir discrétionnaire de l’administration,
notamment par la tendance à fixer des critères de jugement et d’analyse
des offres souvent imprécis, qui donnent les moyens de « manipulations »
tendant à favoriser certains au détriment d’autres sur des bases non
concurrentielles. Il y a également le fait que l’élaboration du cahier des charges
laisse la place à des possibilités d’orienter le marché ; voire de ne pas donner
suite à un appel d’offre ;
– les possibilités de recours restent globalement peu précises. En effet,
(17) L’article 12-1 du à part le recours juridique, d’ailleurs peu sollicité par les entreprises par
chapitre 9 relatif au volet
« marchés publics » de « peur de représailles » (17) sur d’autres marchés, les entreprises ont la
l’Accord de libre-échange possibilité de s’adresser au ministre concerné, ce qui est un non-sens puisque
maroco-américain vient celui-ci sera juge et partie ;
corriger cette disposition,
puisqu’il stipule que – un formalisme excessif pouvant justifier, le plus légalement du monde,
« chaque partie permet au l’élimination de concurrents ;
fournisseur de contester – le champ d’application des textes sur les marchés publics exclut les
une procédure
d’adjudication du marché collectivités locales et entreprises publiques ;
(…) sans porter préjudice – un manque manifeste d’informations sur la phase d’exécution du
à la participation du marché et la non-publication des rapports d’audit et de contrôle.
fournisseur aux activités
de passation des marchés
Au-delà de ces limites, il semble qu’en dépit de la « transparence » et du
en cours ou à venir ». « libre jeu de la concurrence », clairement annoncés dans les principes du
148 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Transparence versus corruption dans les marchés publics
décret de 1998, les pratiques occultes restent vivaces ; elles sont révélatrices
de la corruption. Notamment – mais pas exclusivement – dans le secteur
du BTP. Il est ainsi possible de favoriser un concurrent : il suffit d’établir
« (…) un barème de notation des offres techniques favorable au candidat
que l’on souhaite privilégier, de [communiquer au préalable] des
informations confidentielles (budget prévisionnel du marché), de différer
sous des motifs fallacieux (…) la remise du dossier d’appel d’offres à certains
candidats, de prononcer (…) un report de l’appel d’offres pour “vice de
forme”… » (18). Ces pratiques sont largement admises et « reconnues » lors (18) Voir Nourreddine
de l’attribution de certains marchés publics. El Aoufi, « Corruption et
marchés publics » in
Reprenons la réponse donnée par un soumissionnaire : « … J’ai souscrit Formation dans le
à 20 marchés publics, je n’en ai aucun depuis cinq ans d’existence. Je n’étais domaine de la lutte contre
pas le moins-disant parce que je ne connaissais pas l’enveloppe budgétaire, la corruption,
publications de
contrairement aux autres. La corruption existe à tous les niveaux : Transparency Maroc,
– premièrement, au niveau de l’information sur l’enveloppe budgétaire ; Rabat, 2001, p. 21-36.
– deuxièmement, au niveau des soumissionnaires ;
– troisièmement, lorsque tu es adjudicataire, l’ordre de service n’arrive
que par pots-de-vin ;
– quatrièmement, lors du contrôle livraison ;
– cinquièmement, au moment du décompte provisoire .
« On pourrait estimer à 10 % du marché le total de la corruption
versée. » (19) Ce témoignage n’est pas isolé. Si on se réfère encore une fois (19) El Aoufi, [Link].,
aux « enquêtes d’intégrité » (20), on y trouve que 16 % des entreprises p. 31.
déclarent renoncer à la participation aux appels d’offre pour des raisons (20) La corruption au
Maroc : synthèse des
liées essentiellement au manque de transparence, à la corruption, à la enquêtes d’intégrité, [Link].
complexité des procédures, au coût de la procédure et au manque d’équité.
29 % des entreprises du secteur formel et 20 % du secteur informel affirment
avoir recours à des intermédiaires pour obtenir un contrat. 68 % des
entrepreneurs du secteur formel pensent que les intermédiaires utilisent
une partie de leurs honoraires pour faire des paiements occultes ou procurer
d’autres faveurs à des représentants de la fonction publique. Quant à la
transparence des procédures d’appel d’offres, la quasi-totalité des entreprises
consultées pense qu’elle est « très faible ». Personne n’estime que les procédures
d’appel d’offres soient très transparentes pour les entreprises publiques, semi-
publiques, pour les collectivités territoriales et les municipalités. Pour le
cas des procédures d’appel d’offre au niveau des services centraux des
ministères, 45 % pensent qu’elles « ne sont pas du tout transparentes ». Il
faut ajouter à cela que, même après obtention du contrat, 59 % des
entreprises déclarent qu’il faut effectuer des « versements non officiels » au
cours de son exécution.
Alors que déduire de tout cela ? Les données que nous avons rapportées
ci-dessus sont postérieures aux modifications contenues dans le décret sur
les marchés publics de 1998. Ce qui soulève légitimement la question de
l’effectivité des textes et dispositions actuellement en vigueur dans ce
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 149
Kamal El Mesbahi
domaine. Autrement dit, la question n’est pas exclusive à l’existence, ou
non, de textes, ni à leurs dispositions ; elle est plutôt liée au degré de leur
application dans le sens d’une éthique réelle du processus de passation des
marchés publics. Or, cette effectivité transcende l’importance des textes et
interpelle le mode de gouvernance actuellement en vigueur, dont
l’impunité et l’absence de reddition des comptes constituent les
caractéristiques principales. Tout système, juridique, réglementaire ou autre,
laissé sans contrôle, finit par déraper.
Nous prenons le risque mesuré de penser que les dispositions relatives
aux marchés publics, telles qu’introduites par l’Accord de libre-échange entre
le Maroc et les Etats-Unis, amèneront un plus sur ce point. Le partenaire
américain saura trouver les arguments qu’il faut pour que, au moins dans
ce volet « marchés publics », la partie marocaine prenne les dispositions
nécessaires pour mettre en conformité, de manière effective, sa
réglementation quant à la passation des marchés publics avec les
dispositions que préconise l’Accord de libre-échange. Et ce sera tant mieux !
L’article 3 du chapitre 9 de l’Accord de libre-échange, relatif aux « marchés
publics », stipule que « chaque partie publiera dans les plus brefs délais, tous
les règlements, toutes les lois, décisions judiciaires, décisions administratives
d’application générale et procédures régissant spécifiquement les marchés
visés par le présent chapitre, dans des publications imprimées ou sur support
électronique officiellement désignés, qui sont largement distribués et
facilement accessibles au public ». Nous entrevoyons au moins deux axes
vers lesquels devrait tendre cette mise en conformité.
1.3.1. Un renforcement du contrôle
Il s’agit de renforcer, de coordonner et de mieux cibler les différents
contrôles existants. La mise en place de mécanismes de contrôle (de
l’opportunité et de la rentabilité, des achats engagés et des investissements
publics) est plus que nécessaire. Elle représente, dans le cas d’une économie
de petite taille, celle du Maroc en l’occurrence, une possibilité de dégager
des moyens supplémentaires. Ces contrôles doivent concrètement tendre
vers une meilleure complémentarité et une synergie entre leurs différents
paliers, ce qui permettra de les adapter selon la catégorie d’achat. Il est
aussi souhaitable d’étendre les rapports d’audit à tous les marchés négociés
et de rendre leur publication obligatoire. Par ailleurs, vu le grand risque
de falsification que peuvent revêtir certaines « fournitures », en termes
« d’orientation » du cahier des charges (en particulier pour les
consommables), il est de la plus haute importance de procéder aux contrôles
de l’opportunité des achats et du service rendu. Quant aux travaux de BTP,
lieu par excellence de corruption et de paiements occultes, les éventuelles
modifications des textes en vigueur doivent aller vers un meilleur contrôle
de l’investissement et un renforcement de celui-ci (en cours de réalisation).
150 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Transparence versus corruption dans les marchés publics
Rappelons que la commande publique au Maroc représente 18,9 % du
PIB, soit près de 84 milliards de Dh répartis en moyenne entre 40 % pour
l'Etat, 10 % pour les collectivités locales et 50 % pour les établissements
publics. Selon la nature de la dépense, 60 % vont à l'achat de fournitures,
30 % aux travaux et 10 % aux services. La question de la transparence,
soulevée à ce niveau précis des marchés publics, se conjugue également
(davantage ?) comme un enjeu économique susceptible de modifier le sens
des flux entre partenaires économiques. Nuançons tout de même en ajoutant
que, par rapport à la taille d’une économie comme celle des Etats-Unis,
l’enjeu, en termes de gains, est insignifiant, du moins dans l’état actuel des
choses (21). Cependant, de telles dispositions relatives aux marchés publics (21) En 2004, le Maroc
doivent également être perçues comme des « amendements » à la nature d’un était le 74e partenaire des
Etats-Unis en échange de
marché (notamment celui touchant à la commande publique, hors marchandises (71e marché
armements) dans lequel les Etats-Unis étaient relativement absents. Le « gain » à l’export des Etats-Unis
devra être analysé en ces termes et non pas uniquement en fonction de ce et 80e à l’import).
L’annexe 4 du texte de
que dépense le Maroc annuellement dans ses achats publics. Sommes-nous présentation de l’Accord
en face d’une reconfiguration des liens économiques de la région, une manière rappelle que le volume
de recadrer la nature des liens historiquement définis entre le Maroc et la global du commerce
bilatéral Maroc – Etats-
partie nord de la méditerranée ? La question est posée et mérite débat. Unis reste faible. Il se
chiffrait en 2003 à 850,3
1.3.2. Une mise à niveau des textes millions de dollars US.
Les parts de marché
L’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange entre le Maroc et les respectives représentaient
Etats-Unis peut être l’occasion d’étendre le champ d’application du décret en 2002 près de 3,3 %
(et pourquoi pas une loi ?) sur la passation des marchés publics aux entreprises du commerce global
marocain et 0,05 % du
publiques et aux collectivités locales, ou, à défaut, d’adopter une commerce global des
réglementation spécifique à leur endroit. Le système de recours doit Etats-Unis. C’est dire si
également être revu et recadré, afin d’impliquer les commissions par rapport à la puissance
économique américaine,
d’ouverture des plis dans le traitement des contestations des concurrents. l’enjeu ne doit pas
Par ailleurs, le pouvoir discrétionnaire de l’Administration, dans toute la seulement être perçu à ce
phase de passation d’un marché public, étant généralement considéré comme niveau-là de chiffres !
excessif par les opérateurs, voire source de plusieurs dysfonctionnements,
l’opportunité est là aujourd’hui de pouvoir l’encadrer un peu plus,
notamment en ce qui concerne l’élaboration des cahiers des charges et la
fixation des critères de sélection. Cela revient à mettre en place des
mécanismes clairs qui obligent l’administration à motiver de manière détaillée
les éliminations ainsi que les raisons ayant motivé la sélection de l’offre ou
des offres retenues.
Au-delà des textes, un problème demeure, celui de la capacité
concurrentielle des entreprises marocaines à pouvoir affronter sur certains
grands marchés leurs homologues américaines. Non seulement leurs tailles
critiques ou leur expertise dans certains grands travaux sont insuffisantes,
mais également leur manque de « pouvoir de négociation », surtout si les
dispositions quant à la lutte contre les « opérations occultes » venaient
réellement à être instaurées. Une période de préparation est plus que
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 151
Kamal El Mesbahi
nécessaire. Nous pensons que cette période aura besoin d’un « coup de pouce »
de la part des pouvoirs publics. La question est de savoir comment procéder !
Les pouvoirs publics marocains auraient été mieux inspirés, lors de la
négociation avec les Etats-Unis, de faire référence à la loi-type de la CNUDCI,
surtout à sa partie « Guide pour l’incorporation dans le droit interne » (plus
particulièrement les articles 34-4d et 39-2), qui suggère la possibilité de
recourir, s’agissant d’économies fortement inégales comme c’est le cas entre
le Maroc et les Etats-Unis, à la technique de « marge de préférence ». Cette
technique permet d’établir un équilibre entre deux objectifs : la participation
internationale à la procédure de passation des marchés et la promotion des
capacités industrielles nationales. Parmi les moyens que propose cette « marge
de préférence » : permettre à l’entité adjudicatrice de retenir l’offre ou la
proposition la plus basse d’un fournisseur ou entrepreneur local lorsque la
différence de prix entre cette offre et l’offre la plus basse dans l’absolu ne
dépasse pas cette marge. Cette technique est explicitement insérée dans la
loi-type de la CNUDCI, pour encourager la compétitivité des fournisseurs
et entrepreneurs locaux de la manière la plus transparente possible.
Nous n’allons pas commettre l’erreur de dire que la partie marocaine
ignorait les dispositions de la loi-type de la CNUDCI et les possibilités
qu’elle offre en matière de réglementation des marchés publics. Cela relève
probablement d’une omission. Est-elle rattrapable…?
2. Pourquoi les Etats-Unis tiennent-ils à insérer une
clause « anti-corruption » dans les traités économiques
qu’ils signent ?
1. Retour sur un contexte
Que les Etats-Unis insèrent dans les accords économiques qu’ils signent
de telles dispositions n’est pas un fait nouveau. C’est un acte conforme à
une pratique qu’ils ont adoptée depuis 1977, date du vote par le Congrès
de la loi appelée « Foreign Corrupt Practices Act » (FCPA), qui incriminait
la corruption d’agents publics étrangers par des entreprises américaines.
Le FCPA comporte :
– des prescriptions comptables, applicables aux sociétés relevant de la
Securities and Exchanges Commission, c’est-à-dire les entreprises faisant
appel à l’épargne publique ; prescriptions qui se veulent un obstacle au
paiement de commissions occultes à l’étranger devant « faciliter » l’obtention
de marchés, notamment publics ;
– des dispositions répressives qui stipulent que toute commission ou
tout cadeau de quelque valeur que ce soit, offerts ou versés à des personnalités
officielles étrangères avec l’intention de corrompre, sont déclarés illégaux
et passibles de sanctions, leur montant étant, en outre, réintégrable dans
le bénéfice imposable.
152 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Transparence versus corruption dans les marchés publics
Il est utile de signaler que dans la législation américaine d’autres textes
permettaient également d’engager des poursuites sur des délits de corruption
antérieurs à la date de promulgation du FCPA. Il en ainsi du Sherman Act
appelé RICO (Racketeer Influenced and Corrupt Organisation Act). Or, à
l’époque, les principaux partenaires économiques des Etats-Unis ne
disposaient pratiquement d’aucune législation équivalente. Certains, comme
la France, « permettaient » même de déduire de leurs déclarations fiscales, par
le biais de la COFACE, les montants de corruption versés par leurs entreprises
à des agents publics étrangers, à condition que celles-ci déclarent le nom des
« bénéficiaires », le montant versé et la nature du versement. Une telle situation
a amené les exportateurs américains à faire pression sur leur gouvernement,
estimant qu’elles étaient « lésées » par rapport à leurs principaux concurrents,
en faisant prévaloir que les dispositions du FCPA leur faisaient perdre des
parts de marchés importantes, notamment à l’export.
Voulant analyser l’impact des dispositions légales américaines adoptées
dès 1977, Hines (22) avance que les exportations d’avions ainsi que les (22) Hines J.R.,
« Forbidden Payment :
investissements directs des Etats-Unis vers les « pays corrompus » avaient
Foreign Bribery and
diminué à partir de cette date ; il en conclut que le « durcissement » de la American Business after
législation américaine sur le versement des pots-de-vin dans les transactions 1977 », in National
internationales a globalement placé le pays en position concurrentielle faible Bureau of Economic
Research, Working Paper,
par rapport à ses principaux partenaires commerciaux. Les conclusions de 5266, 1995, Cambridge,
Hines sont venues confirmer celles contenues dans un rapport diffusé par MA.
la CIA, selon lequel « les entreprises américaines ont perdu, en 1994, jusqu’à
45 milliards de dollars de contrats internationaux en raison des pots-de-
vin versés par leurs concurrents européens et asiatiques (…) [puisque] d’avril
1994 à mai 1995, une centaine de contrats auraient ainsi échappé aux
hommes d’affaires américains » (23). Thèse qui confortait, d’un côté, les (23) De larges extraits de
ce rapport ont été publiés
craintes maintes fois exprimées par de grands groupes américains et, d’autre
par le Figaro (journal
part, rendait la pression américaine insistante (24) quant à la mise en place français) en date du
de critères légaux sévères dans les accords internationaux relatifs aux 19 mars 1996, sur le
passations de marchés publics. thème : « Commerce
international : l’obstacle
En fait, depuis pratiquement la date de promulgation du FCPA et jusqu'à de la corruption ».
la fin des années 80, Washington a accentué ses pressions pour promouvoir
(24) Les prises de
un accord par lequel ses partenaires, et surtout les principaux pays position publiques et peu
industrialisés, adopteraient à leur tour une législation qui incrimine la diplomatiques d’un
corruption d’agents publics étrangers et met en place des critères Mickey Kantor,
représentant le président
identiques quant aux modes de passation des contrats en matière d’appels
américain pour les
d’offres internationaux. affaires commerciales,
Une telle pression allait donner lieu à un foisonnement d’initiatives au notamment lors de
niveau d’organisations internationales et régionales, et à autant de l’Uruguay Round, sont
encore dans toutes les
conventions dans ce domaine.
mémoires.
On peut citer :
– l’Organisation des Etats américains (OEA), qui a été la première
instance régionale à mettre au point une convention de lutte contre la
corruption, conclue à Caracas en mars 1996 ;
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 153
Kamal El Mesbahi
– l’Union européenne, elle aussi fortement impliquée dans la lutte contre
la corruption, puisqu’en mai 1997 la Commission avait soumis au Conseil
et au Parlement européens un programme pour une « politique anti-
(25) Voir le document corruption de l’Union » (25), programme comportant des propositions
COM (97), 192 final en multiples sur plusieurs chapitres et notamment celui des marchés publics ;
date du 21 mai 1997.
– l’initiative anti-corruption BAD/OCDE pour l’Asie-Pacifique, qui a
adopté le 30 novembre 2001 un plan d’action anti-corruption signé par
(26) Bangladesh, Iles 17 pays d’Asie (26) ;
Cook, Corée, Iles Fidji, – la Convention de l’Union africaine adoptée à Adis-Abeba en
Inde, Indonésie, Japon,
Malaisie, Pakistan, septembre 2002 et approuvée en juillet 2003. Dans le rapport d’étape ayant
Phillipines… accompagné la présentation du projet de cette Convention, on peut lire
que « la corruption coûte au continent africain 148 milliards de dollars par
an et qu’elle engendre des surcoûts de l’ordre de 20 %, sans compter qu’elle
constitue un frein aux investissements et une entrave réelle et mesurable
(27) Voir, pour plus de au développement des économies les plus pauvres » (27) ;
détails, Phillipe – la Convention de l’OCDE, signée le 17 décembre par les membres
Montigny, Lettre de
transparence, France, de l’OCDE. Son entrée en vigueur était subordonnée à la ratification
n°15, octobre 2002. préalable de cinq des dix premiers exportateurs de l’OCDE, représentant
au moins 60 % des exportations des dix pays les plus industrialisés. Elle a
commencé à prendre effet à partir du mois de février 1999. Au-delà de ses
dispositions multiples, de son champ d’application et de ses objectifs,
retenons que la Convention offre un cadre approprié pour traiter des moyens
de « décourager, prévenir et combattre la corruption d’agents publics
(28) Par « agent public étrangers » (28), corruption qui « permet d’obtenir des avantages
étranger », l’article 1-4a commerciaux injustifiés. L’objectif clairement annoncé étant de placer les
de la Convention désigne
« toute personne qui entreprises concurrentes sur un pied d’égalité dans leur course aux appels
détient un mandat d’offre internationaux, en particuliers publics. En outre, les parties
législatif, administratif ou contractantes sont appelées à prévoir, dans leurs législations, des sanctions
judiciaire dans un pays
étranger, qu’elle ait été « efficaces, proportionnées et dissuasives », et à combattre la corruption hors
nommée ou élue, toute des frontières comme la corruption intérieure. Chose intéressante, les pays
personne exerçant une signataires avaient prévu des «étapes et des procédures de suivi et
fonction publique pour
un pays étranger, y
d’évaluation » pour l’adaptation des législations des pays signataires aux
compris pour une dispositions retenues par la Convention ;
entreprise ou un – la Convention des Nations unies contre la corruption (29), entrée en
organisme public, et tout
fonctionnaire ou agent
vigueur depuis décembre 2005. A la différence de la convention de l’OCDE,
d’une organisation celle de l’ONU condamne à la fois la corruption active et la corruption
internationale publique ». passive, mettant en cause des agents publics, tant nationaux qu’étrangers.
Pour ce faire, la Convention préconise « l’adoption de mesures spécifiques
(29) Voir la « Convention
des Nations Unies contre au personnel chargé de la passation des marchés publics ». Parmi les
la corruption », synthèse infractions qui sont imposées aux Etats parties, il y a lieu de signaler (articles
préparée par Michelle 15, 16 et 17) « la corruption d’agents publics nationaux, la corruption
Zirari, publications de
Transparency Maroc, d’agents publics étrangers et de fonctionnaires d’organisations internationales
décembre 2004. publiques, des soustractions, détournements ou tout autre usage illicite d’un
bien par un agent public ».
154 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Transparence versus corruption dans les marchés publics
Ce tour d’horizon rapide des dispositifs existant sur le plan international
n’avait pour objectif que de souligner l’importance qui est donnée aujourd’hui
à la nécessaire transparence qui doit caractériser les relations économiques
et d’échange entre partenaires ; transparence qui joue un rôle certain quant
au niveau d’attractivité économique des pays.
2. Transparence, mode de gouvernance et niveau d’attractivité
des pays
L’attractivité économique d’un pays n’est plus aujourd’hui exclusivement
définie par la seule structure des coûts de facteurs, telle qu’analysée par la
théorie ricardienne des avantages comparatifs, ou encore par les seuils
calculables du théorème d’Hecksher-Ohlin-Samuelson (HOS). D’autres
variables voient le jour et prennent progressivement une place prépondérante
pour mesurer les niveaux de cette attractivité, pour l’évaluer et pour expliquer
ses performances ou ses contre-performances au niveau d’un Etat donné.
Pas tout à fait encore des « concepts » au sens de la littérature économique
usuelle, ces variables sont souvent consolidées à travers la catégorie de
« gouvernance ».
Notion polysémique, complexe, ouverte et pouvant évoluer rapidement,
il n’est pas aisé de mesurer la qualité de la gouvernance d’un pays, si ce
n’est par ses effets discriminants. Pour pallier à cette insuffisance
conceptuelle, on adopte souvent une méthodologie statistique qui
rassemble un vaste ensemble d’indicateurs quantitatifs, afin de produire
six indices globaux de la gouvernance qui tournent autour de trois aspects
de celle-ci (30) : (30) Pour une
– le processus par lequel ceux qui exercent le pouvoir dans un pays sont présentation exhaustive
de tels indices et de la
choisis, contrôlés et remplacés : reddition des comptes ; démarche qui les sous-
– la capacité de l’Etat et de ses représentants à formuler et à mettre en tend, on peut consulter
œuvre une politique cohérente : en termes de moyens, d’objectifs et de Kaufmann, Kraay et
Zoido-Lobaton, in
résultats ; Growth Without
– le respect des institutions qui gouvernent les interactions entre les Governance, Banque
citoyens et l’Etat : la primauté de la loi, l’égalité devant le droit et l’absence mondiale, Washington,
2002. Voir également, des
d’impunité. mêmes auteurs,
Governance Indicators for
Chacun de ces aspects couvre des niveaux d’analyse particuliers qui vont 1996-2002, Banque
de la « qualité des institutions » en place au rôle de la justice, en passant mondiale, Washington,
par la crédibilité des élections, les niveaux de contrôle et leur efficacité, le 2003.
système de sanctions mis en place, la juridiction encadrant les marchés
publics, la nature des réformes économiques enclenchées… Parmi ces
niveaux, celui des marchés publics intéresse tout particulièrement ce papier.
Au-delà des réglementations précises les encadrant et des dispositions
relatives à leur mise en place, les marchés publics sont largement perçus
aujourd’hui à l’aune de la transparence qui doit les guider. Les achats publics
sont un domaine dans lequel le manque de transparence, l’absence de
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 155
Kamal El Mesbahi
concurrence, le rôle de la proximité des pouvoirs dans la sélection des
concurrents et l’inefficacité des processus publics restent, un peu partout,
des éléments constitutifs de leur enclenchement. En ce sens, les achats publics
posent un problème réel de gouvernance se traduisant souvent par un
alourdissement des coûts de transaction au détriment de la communauté.
Le processus qui régit les achats publics dans de telles conditions est
fondamentalement non transparent. Cette absence de transparence génère
des coûts supplémentaires et réduit sensiblement la performance de l’acte
d’achat, la qualité de l’ouvrage, voire sa pertinence et son utilité.
Des estimations existent aujourd’hui quant aux surcoûts induits par cette
absence de transparence dans l’achat public. Si on se limite aux seuls pays
de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA), cette
(31) Voir le rapport Pour estimation est de l’ordre de 0,5 % du PIB (31). Rapportés au cas du Maroc,
une meilleure gouvernance cela signifie qu’une perte annuelle de 180 millions de dollars (sur la base
dans les pays du MENA,
Banque mondiale, p.131, d’un PIB de 36 milliards de dollars US) est enregistrée. Une plus grande
Editions ESKA, 2004. transparence et davantage de concurrence dans le processus qui régit les
achats publics aura à coup sûr un impact positif sur le taux de croissance
annuel et tout ce qui s’ensuit. L’enjeu est donc de taille pour les différents
partenaires économiques du Maroc, puisqu’il est susceptible de modifier
sensiblement les parts de marchés des uns et des autres et, probablement,
de modifier leurs avantages concurrentiels. Nous pensons que c’est par
rapport à cet aspect que doivent être analysées les dispositions relatives aux
marchés publics contenues dans le chapitre 9 de l’Accord de libre-échange
signé entre le Maroc et les Etats-Unis.
3. Transparence, contestation et démocratie
Ce qui définit le plus simplement la transparence, c’est l’accès de tous
à l’information. Cette diffusion de l’information rend possible la mise en
évidence et la correction des erreurs et permet de déceler les lieux de
dysfonctionnement, de la décision publique notamment. C’est donc un
des moyens par lequel les citoyens peuvent évaluer et juger l’action de ceux
qui gèrent la chose publique. Par contre, l’insuffisance de l’information nuit
gravement à l’efficacité des mécanismes administratifs, par exemple les
différents niveaux d’audit et de contrôle des deniers publics, rend opaques
leurs décisions et empêche l’exercice des niveaux de responsabilité censés
contrôler les décisions prises et évaluer leurs résultats. Tout déficit dans le
niveau de transparence des processus de décision publique réduit d’autant
la possibilité de contester. Or, sans cette contestation légitime, le progrès
de la gouvernance est impossible et l’horizon de la démocratie s’éloigne.
La question de la transparence a toujours été étroitement liée aux idées
de démocratie et d'État de droit. D’abord clef de lecture du fonctionnement
politique des sociétés, ce thème prend une place de plus en plus
prépondérante et justifiée au sein des recherches sur la gestion des deniers
publics. D’ailleurs, l’histoire économique montre par plusieurs aspects que
156 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Transparence versus corruption dans les marchés publics
c'est d’après la manière d'imposer la transparence, de l’évaluer et de la
contrôler que peut s’analyser le niveau de maîtrise de la vie financière
publique d’un pays. Les institutions des pays démocratiques sont là pour
en témoigner.
Aujourd'hui, le thème de la transparence revient avec insistance sur le
devant de la scène, du fait d'un environnement général qui se transforme
en profondeur, se diversifie et s'internationalise avec la mondialisation des
échanges.
Une telle complexification a engendré un élargissement sensible des zones
d'opacité ; il est ainsi devenu malaisé d'interpréter avec les grilles de lecture
habituelles un ensemble d'institutions et de mécanismes financiers que leur
évolution rapide rend souvent peu lisibles, et surtout que l'absence d'un
projet général ou bien d'une éthique claire ne permet pas toujours de
rapporter à un référent légitime pour tous. On ajoutera encore que trop
de nécessités contradictoires, d’intérêts en jeu, de blocages, de techniques
instaurées pour répondre au coup par coup à tel ou tel problème, contribuent
à cette opacité. Or, il apparaît que le problème de la transparence des finances
publiques, voire celui des échanges économiques entre pays partenaires, peut
prendre de multiples formes, techniques ou institutionnelles, et que les
réponses qui y sont apportées se révèlent elles-mêmes tout aussi diverses.
La transparence, ou du moins ses modes de mise en situation, n’est plus
analysée sous l’angle stricto sensu normatif, voire éthique. Elle acquièrt la
force de la règle de droit avec ses contraintes et ses obligations et s’impose
comme mesure de la qualité de la gouvernance d’un pays. Les pays se trouvant
alors, quoique de manière différenciée, dans l’obligation de mettre en
conformité leurs réglementations avec leurs engagements internationaux.
4. Transparence, corruption et échanges économiques :
éléments pour un débat
Le thème de transparence est de plus en plus souvent lié à celui de la
corruption, qui peut affecter la nature des échanges économiques, altérer
les attributs de la concurrence et introduire des dysfonctionnements sur
les processus produits/marchés. C’est aussi vrai pour les échanges à l’intérieur
d’un pays que pour les échanges entre pays partenaires. Longtemps ignoré
par l’analyse économique usuelle, le « cœfficient corruption » est aujourd’hui
admis comme l’un des facteurs discriminants pouvant avoir un impact
significatif sur la structure des échanges de certains pays exportateurs ou
importateurs. Son influence la plus évidente concerne les biens importés
par le secteur public et participe à définir la valeur des échanges bilatéraux
au même titre que la taille (mesurée par le PIB), le revenu individuel (mesuré
par le PIB par habitant), l’éloignement géographique, les liens historiques,
la proximité linguistique, voire les accords politiques. Cette influence devient
variable explicative, parmi d’autres, de la part de marché, dans la durée,
obtenue par un pays A comparativement à celle du pays B sur un pays C.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 157
Kamal El Mesbahi
(32) Cartier Bresson, Le « cœfficient corruption » est alors un moment consolidant ou diminuant
« Les analyses
économiques des causes
l’avantage concurrentiel puisqu’il peut « ouvrir » des marchés et conforter
et des conséquences de la des positions anciennes. Du degré de corruption chez les décideurs peut
corruption : quelques dépendre l’issue d’un appel d’offres international : falsification des
enseignements pour les
PED », Mondes en
procédures et adjudication du marché aux concurrents prêts à payer le plus
développement, CII, de pots-de-vin, montants leur permettant d’en tirer un avantage
p. 25-40, 1998. concurrentiel.
(33) Voir notamment le Une telle approche est depuis peu utilisée en recherche universitaire à
papier présenté par travers différentes thématiques, dont le point commun reste
Lambsdorff [Link] lors de
la 9e conférence fondamentalement de « calculer » l’impact de l’existence d’un « cœfficient
internationale contre la de corruption » sur les relations économiques, financières et commerciales
corruption tenue à entre pays, comme à l’intérieur des pays. Nous pouvons citer en
Durban, octobre 1999 :
« Corruption in Empirical particulier Cartier Bresson (32), Lambsdorff (33), Hines (34), Wei (35),
Research : A Review ». Alesina et Weder (36) et bien d’autres.
(34) Hines J.R., [Link]. Le lecteur constatera qu’il s’agit principalement de la littérature anglo-
(35) Wei S.- J. « How saxonne, largement reprise par la suite dans les écrits et rapports des
Taxing is Corruption on organisations internationales (37), et notamment, depuis peu, ceux de la
International Investors », Banque mondiale, qui a développé et vulgarisé, en relation avec l’existence
National Bureau of
Economic Research d’un « cœfficient de corruption » dans certains pays, le concept de « captation
Working Paper, de l’Etat » comme conséquence directe de l’existence de ce « cœfficient ».
Cambridge, 6030, 1997. Ainsi, pour les experts de la Banque, « (…) les observations relatives à la
(36) Alesina et Weder, perception de la corruption à grande échelle laissent penser que les grandes
« Do Corrupt
Governments Receive
entreprises privées sont particulièrement à même de manipuler le système
Less Foreign Aid ? », pour leur profit personnel (…). Cette manipulation ou capture de l’Etat
National Bureau of peut aller de l’octroi régulier des grands contrats du secteur public à un
Economic, Working
Paper, 7108, Cambridge,
petit nombre d’intérêts bien placés, à un véritable changement de lois et
1999. de la réglementation dans le sens d’un abaissement des coûts ou d’une hausse
(37) On peut citer : des profits pour les intérêts en question. Ce genre de captation de l’Etat
Nations unies, OCDE, entraîne une perte d’efficacité des investissements, (…) décourage les
GAFI, Union nouveaux investisseurs (…) de pénétrer sur le marché intérieur, s’ils ont
Européenne.
des raisons de penser que les règles du jeu sont à la fois opaques et
(38) Rapport sur le faussées » (38). On ne peut être plus clair et direct.
développement de la Noureddine El Aoufi propose une lecture intéressante de ce « cœfficient
région MENA, Pour une
meilleure gouvernance de corruption » (39). Pour lui, « le marché de la corruption est un marché
dans les pays du Moyen- de l’ombre, dont les logiques de fonctionnement sont invisibles, occultées
Orient et de l’Afrique du par des rapports apparents relevant d’un système de transactions plus ou
Nord, [Link]., p. 88-103.
moins conformes aux normes d’échange. (…) La corruption a un coût
(39) Voir El Aoufi,
« Corruption et marchés calculable à l’unité, mais il s’agit d’une composante non duplicable, en raison
publics », in Formation notamment de l’opacité qui caractérise les mécanismes de formation des
dans le domaine de la lutte coûts de transaction et de la valeur marchande ou symbolique de l’objet
contre la corruption,
publications de
auquel elle est associée. ». L’auteur semble suggérer que nous sommes face
Transparency Maroc, à un type de « rationalité » coûts-avantages induit par le « cœfficient-
Rabat, 2001, p. 21-36. corruption ». La lecture est intéressante même si elle doit amener
l’analyste à se poser des questions quant à la « partie » qui supporte in fine
158 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Transparence versus corruption dans les marchés publics
les coûts induits par cette recherche de rationalité. Il y a forcément un perdant
quelque part, et le « cœfficient-corruption » met forcément en place un
rapport gagnant-perdant. En tout cas, le débat actuellement en vigueur porte
sur la façon de remplacer cette « logique de la corruption » dans les échanges
par une autre logique axée sur un plus de transparence. C’est l’objet même
de la pression exercée par les Etats-Unis, notamment, depuis une
vingtaine d’années.
Cette pression allait aboutir aux dispositions de l’OMC en matière de
lutte contre la corruption et à plus de transparence dans les appels d’offres
internationaux ; dispositions également présentes dans la Convention de
l’OCDE (40), notamment à travers ce qu’on appelle « l’intégrité des pratiques (40) Entrée en vigueur le
de passation de marchés ». 15 février 1999, la
Convention de l’OCDE
Signalons que d’autres auteurs ont analysé la même question, quoique s’est focalisée sur la
dans un registre différent. Ainsi, Wei (41) s’est attaché à montrer la relation corruption d’agents
inverse entre investissements étrangers directs et niveau de corruption dans publics étrangers dans les
transactions économiques
un pays. Celui-ci jouant un effet d’éviction mesurable sur ceux-là. Que ce internationales. Le volet
soit à travers les économies d’échelle ou encore par rapport à l’impact qu’a appels d’offres
l’absence de transparence dans les décisions économiques publiques, les internationaux a reçu
toute l’attention des pays
multiples analyses arrivent globalement aux mêmes conclusions : il y a un signataires.
effet mesurable sur l’attractivité économique des pays selon le niveau et
(41) [Link].
l’intensité de la corruption qu’on y trouve, notamment à travers l’achat
public.
Puissent les dispositions incluses dans l’accord de libre-échange
maroco-américain apporter un plus quant à l’intégrité de passation des
marchés publics, quant à leur efficacité et utilité. Cela ne peut être qu’un
gain supplémentaire pour une meilleure gouvernance, au-delà des
déviances et des pratiques illégales. Vœux pieux ? Le temps le dira…
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 159
L’intérêt d’un accord graduel
et asymétrique*
Résumé Mustapha
L’accord récemment signé entre le Maroc et les Etats-Unis prévoit plusieurs Sadni Jallab
modalités pour le démantèlement des droits de douanes. Notre simulation Nations Unies,
montre que les différentes modalités de libéralisation commerciale Commission
devraient avoir des impacts différents sur le bien-être, le taux de croissance économique pour
l’Afrique, Centre africain
et la balance commerciale sectorielle de ces deux pays. Plus précisément, des politiques
nos résultats démontrent l’intérêt d’un accord graduel et asymétrique. En commerciales
outre, l’Accord de libre-échange (ALE) entre les Etats-Unis et le Maroc aura
René Sandretto,
un impact significatif non seulement sur le commerce entre ces deux pays,
Lahsen
mais également sur leurs relations commerciales avec d’autres pays. Le plus
important détournement de commerce affectera l’UE et particulièrement
Abdelmalki
la France, qui est le principal partenaire commercial du Maroc. Cela affectera Université Lyon 2 et
GATE-CNRS
également les autres pays d’Afrique du Nord.
Abstract
The agreement recently signed between Morocco and the United States
foresees several modalities in dismantling tariffs. Our simulations show that
the various modalities of trade liberalization may have different impacts
on the welfare, the rate of growth and the sectoral trade balance of these
* Cet article doit être
two countries. More precisely, our findings justify the interest of a gradual attribué à ses auteurs.
and asymmetrical agreement. In addition, the free trade agreement (FTA) Il n’est pas destiné à
between the US and Morocco will have a significant impact not only on trade représenter la position ou
les opinions des Nations
between the two countries, but also on their trading relationships with other unies ou de ses membres,
countries. The most important trade diversion will affect the EU and ni une position officielle
particularly France, which is Morocco’s largest trading partner. It will also d’un quelconque membre
adversely affect the other North African countries. The FTA will thus offer du personnel des Nations
unies. Auteur
the opportunity to Morocco to diversify its markets and its capabilities, which correspondant : Mustapha
are currently focused on the EU, particularly on France and Spain. Sadni Jallab, division du
Commerce, de la Finance
JEL Classification : F13 - F17 - C68 . et du Développement
économique,
Key word Commission économique
Trade Policy, Liberalization, Free trade Agreement, Simulation, CGE Model, des Nations Unies pour
l’Afrique, P.O. Box 3005,
Morocco, and United-States.
Addis Abeba, Ethiopie ;
Mots-clefs téléphone : 251-115-44-
52-12 ; fax : 251-115-51-
Politique commerciale, libéralisation, accord de libre-échange, simulation, 30-38, e-mail : msadni-
modèle EGC, Maroc et Etats-Unis. jallab@[Link]. Nous
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 161
Mustapha Sadni Jallab, René Sandretto et Lahsen Abdelmalki
remercions les 1. Introduction
participants à la
neuvième conférence Les accords de libre-échange (ALE) entre le Maroc et les Etats-Unis (EU)
annuelle de GTAP et
Laureline Pla.
vont exposer l’économie marocaine à une concurrence accrue sur les prix
et la qualité d’un certain nombre de produits. Cette pression concurrentielle
devrait provoquer une augmentation de la compétitivité des firmes
marocaines. Dans de telles circonstances, il est fort probable qu’autoriser
l’accès des exportations américaines en franchise de droits de douane au
marché marocain se traduirait par un détournement substantiel du
commerce. Même si cet accord permettrait aux consommateurs marocains
de profiter de prix plus faibles, ces gains pourraient être plus qu’annulés
pour l’économie dans son ensemble du fait des pertes éventuelles pour les
producteurs dans plusieurs activités, de la perte de revenus tarifaires et de
l’achat de biens en provenance des Etats-Unis plutôt que de sources plus
efficientes. De plus, il est probable que le Maroc subisse une détérioration
de ces termes de l’échange étant donné que les réductions tarifaires auxquelles
devra procéder ce pays seront beaucoup plus grandes que celles des Etats-
Unis.
La plus importante étude sur cet ALE a été réalisée par Ahmed Galal
et Robert Z. Lawrence (2003). Celle-ci explique clairement pourquoi le
Maroc était à cette époque un partenaire potentiel des Etats-Unis et un
élément clef dans le projet d’établir une « zone de libre-échange Etats-
Unis/Moyen-Orient en une décennie » (tel qu’annoncé par George W. Bush
en mai 2003). L’article de Ahmed Galal et Robert Z. Lawrence donne
quelques brèves indications à propos d’un « détournement de commerce
substantiel » (sans évaluation numérique). Les auteurs font également
référence à certaines évaluations réalisées par John Gilbert (2003) sur les
pertes de revenus tarifaires que collecte le Maroc sur les produits américains,
estimées à 117 millions de dollars (pour comparer avec nos résultats : 147,21
millions de dollars). L’analyse de Gilbert, de même que la nôtre, est basée
sur le modèle GTAP. Cependant, cette recherche ne se concentre pas sur
le cas de l’accord Etats-Unis – Maroc mais couvre tous les accords de libre-
échange conclus par les Etats-Unis. Il estime les effets de tous les accords
de libre-échange américains, considérés simultanément sur la valeur des
importations, des exportations, des revenus tarifaires du Maroc, et propose
une évaluation de l’impact sur le bien-être de ce pays. Malheureusement,
ces simulations n’apportent pas une évaluation spécifique de l’Accord de
libre-échange Etats-Unis – Maroc considéré individuellement.
L’objectif de notre article est précisément d’évaluer l’impact spécifique
de l’accord, signé par les deux pays le 15 juin 2004 et entré en vigueur le
1er janvier 2006.
Les questions suivantes sont traitées spécifiquement :
– premièrement, quels sont, pour le Maroc, les gains ou les pertes générés
par la libéralisation du commerce bilatéral entre le Maroc et les Etats-Unis,
162 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
L’intérêt d’un accord graduel et asymétrique
sur base des impacts sur le PIB, le commerce et autres agrégats
macroéconomiques ?
– deuxièmement, quels secteurs gagnent et quels secteurs perdent ?
– troisièmement, quelles sont les implications de l’ALE en termes de
bien-être pour le Maroc ?
– quatrièmement, comment la formation de l’ALE affecte-t-elle
l’expansion du commerce par les effets de création ou de détournement
de commerce ?
– cinquièmement, quelles sont les implications fiscales de l’ALE ?
Par conséquent, cette étude tentera également de quantifier l’impact de
l’ALE UE-Maroc sur le revenu direct. La quantification de l’expansion du
commerce apportera une base pour l’estimation des effets sur le revenu que
provoquera le détournement du commerce des producteurs et fournisseurs
non américains au profit des Américains.
L’accord entre le Maroc et les EU prévoit plusieurs modalités pour le
démantèlement des droits de douane. Les problèmes du démantèlement
tarifaire seront examinés pour les secteurs des céréales essentielles, des viandes
rouges et des légumes. Pour ces secteurs, une période de transition est
nécessaire à leur survie. En effet, le secteur agricole américain est l’un des
plus efficient au monde, particulièrement pour les céréales (1). Le secteur (1) En 2005, les EU
agricole était le principal obstacle à la finalisation de l’ALE. En effet, étaient le premier
exportateur de céréales
l’économie marocaine est principalement basée sur l’agriculture. Cinquante avec un volume
pour cent de la population active est employée dans le secteur primaire, d’exportations total de
alors que 70 % des agriculteurs cultivent leurs céréales majoritairement dans 82,2 millions de tonnes
(sur un total mondial de
de petites fermes (73,6 % de ces fermes sont de moins de 5 hectares pour 279,6 ; l’UE est de loin le
une moyenne de 1,64 ha). Les produits agricoles américains pourraient être deuxième plus grand
une menace extrêmement sérieuse pour l’agriculture marocaine, étant donné exportateur), réalisant
25,2 % des exportations
qu’un grand nombre de produits américains seront produits pour un coût mondiales de blé et
plus faible et probablement considérés comme étant de meilleure qualité 59,3 % des exportations
que les produits marocains, principalement du fait d’un plus grand niveau mondiales de maïs.
de standardisation et des aspects technologiques de la production, y compris
les produits OGM, bien que ces derniers risquent de ne pas correspondre
au goût de tous les consommateurs marocains.
Lors des négociations, la partie marocaine a recommandé de réserver
les céréales comme un cas spécifique avant la libéralisation totale. Cependant,
la position de la délégation américaine était qu’un ALE devait inclure les
produits agricoles. L’accord final stipulait une libéralisation graduelle sur
certaines lignes tarifaires pour les produits agricoles très sensibles (voir ci-
après).
Les bénéfices de l’ALE résident dans les changements structurels que
l’agriculture marocaine devrait subir afin d’accroître sa compétitivité et de
tirer meilleur profit des avantages comparatifs du pays.
L’article est structuré comme suit : après cette introduction, la section 2
met en lumière les relations commerciales du Maroc avec les EU en les
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 163
Mustapha Sadni Jallab, René Sandretto et Lahsen Abdelmalki
comparant à celles que le Maroc entretient avec l’Union européenne (UE).
La section 3 présente la méthodologie utilisée pour évaluer la nécessité d’un
ALE asymétrique, tandis que la section 4 décrit le modèle utilisé pour
l’analyse. Une description des modèles WITS et GTAP 6 est proposée dans
cette section. La section 5 présente les principaux résultats obtenus à partir
des simulations. Enfin, la section 6 conclut l’article.
2. Performance commerciale de l’économie marocaine
Les principales importations et exportations du Maroc sont dans le secteur
manufacturier (environ 62 % des importations et 65 % des exportations
en valeur en 2001). Les équipements de transport et de machines, le textile
et les produits chimiques constituent les principales importations. Les
importations de textile sont principalement réalisées au travers de contrats
de sous-traitance, particulièrement avec des partenaires en UE. Les produits
alimentaires ainsi que les produits en provenance des industries minières
et d’extraction représentent les biens primaires importés. Les variations qu’ont
connues les importations de pétrole reflètent les évolutions des cours globaux
de ce bien.
L’UE est le principal partenaire commercial du Maroc, à la fois pour
les exportations et les importations (voir les figures 1 et 2). La France fournit
à elle seule plus de 20 % des importations totales ( 24 % en 2000 et 22,5 %
en 2001), les autres principales sources d’importations du Maroc
comprennent l’Espagne, le Royaume-Uni, l’Italie et l’Allemagne. Hors de
l’UE, le Maroc importe également des biens des EU et de l’Arabie Saoudite,
tandis que les volumes d’importations en provenance des autres régions est
négligeable.
Les principales exportations du Maroc vers l’UE sont les textiles et
l’habillement, les produits alimentaires (les produits poissonniers, les fruits
– particulièrement les tomates et les agrumes), les fleurs et les produits
manufacturiers. Les principales importations en provenance de l’Europe
sont des tissus, différents types de machines et d’équipements, des produits
chimiques, des plastiques et du blé. Les produits industriels entrent déjà
dans l’UE en franchise de droits. L’accord UE-Maroc sur les produits
poissonniers signé en 1995 est arrivé à terme en 1999. Le conseil des
ministres de l’UE a donné mandat à la Commission pour négocier un accord
de partenariat sur les industries poissonnières au début de 2005. Sur la
base de ce mandat, un nouvel accord a été conclu et ratifié par les deux
parties. Il devrait entrer en vigueur en 2007, les dernières étapes étant en
attente pour le Maroc. Cet accord offre l’accès aux bateaux européens aux
eaux marocaines et le soutien de l’UE à la modernisation du secteur
poissonnier.
La France reçoit un quart des biens exportés par le Maroc, suivie par
l’Espagne, le Royaume-Uni, l’Italie et l’Allemagne. En termes de structure
164 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
L’intérêt d’un accord graduel et asymétrique
Tableau 1
Balance des paiements du Maroc, 1995-2001
(en millions de dollars US)
Années 1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001
Balance du compte des opérations -1 296 -58 -169 -146 -171 -501 1 606
courantes
Balance commerciale -2 482 -2 193 -1 864 -2 319 -2 448 -3 235 -3 022
Exportations, fob 6 871 6 886 7 039 7 144 7 509 7 419 7 142
Importations, fob -9 353 -9 080 -8 903 -9 463 -9 957 -10654 -10 164
Balance des services 283 961 747 864 1 112 1 142 1 910
Crédit 2 173 2 743 2 471 2 827 3 115 3 034 4 029
Débit -1 890 -1 782 -1 724 -1963 -2 003 -1 892 -2 119
Balance des revenus -1 318 -1 309 -1 176 -1033 -985 -864 -833
Transferts courants (net) 2 220 2 483 2 123 2 343 2 150 2 456 3 550
Balance du compte de capital -6 73 -5 -10 -9 -6 -9
Balance du compte des opérations -984 -897 -990 -644 -13 -774 -967
financières
Investissement direct au Maroc 92 76 4 12 3 221 144
Investissement direct à l’étranger -15 -30 -9 -20 -18 -59 -97
Investissement de portefeuille 20 142 38 24 6 17 -8
Autres investissements -1 083 -1085 -1022 -660 -4 -954 -1006
Erreurs et omissions 391 209 175 160 123 114 230
Balance globale -1,895 -673 -988 -640 -69 -1,167 860
Financement 1,895 673 988 640 69 1,167 -860
Réserves 984 -274 -553 -248 -1,636 416 -3,842
Utilisation des ressources du FMI -101 -47 -3 0 0 0 0
Financement exceptionnel 1,013 995 1,544 887 1,705 751 2,982
Réserves officielle
Réserves de devises calculées 4,6 5 5,4 5,2 6,7 5,4 9,9
en mois d’importation
Source: CNUCED (2005).
commerciale, l’ordre d’importance des partenaires commerciaux est le même,
à la fois pour les importations et les exportations. La forte concentration
des exportations vers l’UE est majoritairement due au changement dans
la méthode utilisée pour refléter les opérations de sous-traitance dans les
comptes.
Le commerce entre l’UE et le Maroc a fleuri au cours de la dernière
décennie. En 2005, 74 % des exportations marocaines sont allées en UE,
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 165
Mustapha Sadni Jallab, René Sandretto et Lahsen Abdelmalki
tandis que 65 % des exportations marocaines provenaient de l’UE. Le
commerce total a atteint 21 milliards d’euros en 2004. L’Union européenne
est le plus gros partenaire commercial et les échanges commerciaux bilatéraux
sont toujours favorables à l’UE (Figure 1).
Figure 1
Exportations du Maroc à destination de
l'Amérique du Nord et de l'UE à 25 (en millions de $)
7 000
6 000
5 000
4 000
3 000
2 000
1 000
0
1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003
EU 25 United States and Canada
Figure 2
Importations du Maroc à destination de
l'Amérique du Nord et l'UE à 25 (en millions de $)
12000
10000
8000
6000
4000
2000
1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003
EU 25 United States and Canada
Source : CNUCED, 2005.
Dans cet article, nous tentons de simuler les conséquences du
processus de libéralisation commerciale entre les deux pays avec une analyse
en équilibre partiel que nous présentons d’abord. Ensuite, nos résultats sont
étendus à l’aide d’un modèle d’analyse en équilibre général calculable (EGC).
En effet, le mérite d’un modèle en équilibre partiel est d’apporter une
166 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
L’intérêt d’un accord graduel et asymétrique
première esquisse des impacts prévus, en révélant à un niveau extrêmement
désagrégé des produits pour lesquels les conséquences de l’ALE seront
probablement les plus importantes. Par conséquent, cette analyse a l’avantage
de révéler les produits et les questions qui devraient être considérés comme
les plus sensibles en termes d’impact sur les gains des consommateurs, les
revenus tarifaires et l’évolution des exportations. Logiquement, nous pouvons
espérer trouver au sein de ces produits « sensibles » ceux pour lesquels une
attention particulière a été accordée lors des négociations de l’accord, étant
donnés les importants enjeux qu’ils représentent pour l’un ou l’autre des
pays. Cette approche permet (éventuellement) de présenter certains produits
qui pourraient subir des impacts importants dans le futur, en dépit du fait
qu’ils n’ont pas reçu une attention particulière durant la négociation.
Cependant, ces avantages d’une approche en équilibre partiel les effets
intersectoriels et interrégionaux. Evidemment, ces deux limites sont
particulièrement fortes pour notre sujet étant donné qu’elles rendent
impossible une appréciation claire de l’impact sur le bien-être de l’accord
et une estimation précise de ces conséquences globales pour chacun des
deux pays, tel que l’effet de l’accord de libre-échange sur la croissance. Pour
pallier ces limites, nous complétons cette approche avec une analyse en
équilibre général calculable. Pour chacune de ces deux approches, nous
présentons dans un premier temps la méthodologie et les principales
hypothèses que nous avons émises (section 3 et 4), puis les principaux
résultats et les enseignements tirés (section 5).
3. Le cadre de modélisation en équilibre partiel – le modèle
WITS/SMART
Cette section décrit la méthodologie d’équilibre partiel qui a été utilisée
pour cette étude, basée sur le modèle WITS/SMART développé
conjointement par la Banque mondiale et la CNUCED. Dans cette section,
nous décrivons d’abord la méthodologie SMART, et nous présentons ensuite
le scénario de simulation que nous avons adopté.
3.1. Le modèle WITS/SMART
Pour les besoins de cette étude, nous proposons d’appliquer le modèle
WITS/SMART dans un cadre d’équilibre partiel. WITS réunit plusieurs
bases de données qui vont du commerce bilatéral, des flux de commerce
de marchandises aux différents types et niveaux de protection. WITS intègre
également des outils analytiques qui soutiennent l’analyse de la simulation.
Le modèle de simulation SMART est l’un des outils analytiques utilisés
dans WITS pour réaliser les simulations. SMART contient des modules
analytiques intégrés qui supportent l’analyse des politiques commerciales,
couvrant les effets des réductions tarifaires multilatérales, la libéralisation
commerciale préférentielle et les changements tarifaires ad hoc. La théorie
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 167
Mustapha Sadni Jallab, René Sandretto et Lahsen Abdelmalki
sous-jacente derrière cet outil analytique est le cadre d’équilibre partiel
standard qui considère que les effets dynamiques sont constants. De même
que tout modèle en équilibre partiel, ces fortes hypothèses permettent
seulement l’analyse de la politique commerciale d’un pays à un moment
donné. Malgré cette faiblesse, WITS/SMART peut aider à estimer la création
et le détournement de commerce ainsi que les effets sur le revenu et le bien-
être.
3.2. Scénarios simulés
Dans l’approche en équilibre partiel, nous considérons seulement un
scénario. Ce scénario étudie seulement le principe de réciprocité. Du fait
de la faiblesse qui a déjà été soulignée, particulièrement l’hypothèse ceteris
paribus dans le cadre de laquelle le modèle opère, seule la libéralisation
unilatérale est possible. Les résultats discutés ici sont les impacts probables
d’une annulation des droits de douane qu’impose le Maroc aux biens
américains. Un avantage particulier du modèle WITS/SMART est qu’il a
permis de mener l’analyse à un niveau de spécification à 6 chiffres. Le
commerce créé par le scénario de réciprocité totale dépend des trois éléments
clefs suivants, tels que discutés dans la méthodologie analytique : le niveau
initial de commerce (importations en provenance de l’UE), le niveau de
protection initiale et l’élasticité des prix de la demande d’importation. Plus
le niveau initial de protection est élevé, plus le changement produit par la
réciprocité totale sera important. Le mécanisme de transmission pour les
effets de commerce est simple : l’élimination des tarifs existants sur les
importations en provenance des EU réduit les prix auxquels font face les
consommateurs marocains relativement aux substituts domestiques, tandis
que la faculté de réponse de la demande aux modifications de prix influence
les montants de commerce créés ou détournés. La substituabilité des biens
américains aux biens produits domestiquement est implicitement supposée.
L’hypothèse Harmington au niveau HS-6 est que les biens importés des
différents pays sont parfaitement substituables. On suppose également que
la réponse de l’offre à la baisse du prix permettra aux producteurs et aux
exportateurs américains de répondre à toute demande émergeant des produits
importateurs du fait de la réduction du prix. Ainsi, l’offre d’exportation
est parfaitement élastique, ce qui signifie que les offres mondiales de chaque
variété de biens par origine sont données.
4. Méthodologie analytique de l’équilibre général
Par définition, dans un modèle d’équilibre partiel, les implications inter-
sectorielles d’un changement de politique commerciale ne sont pas prises
en compte. De même, les implications inter-régionales sont également
ignorées dans un cadre d’équilibre partiel. Pour cette raison, l’analyse de
politique commerciale est plus robuste lorsqu’elle est menée dans le cadre
168 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
L’intérêt d’un accord graduel et asymétrique
d’un modèle d’équilibre général. Cela peut être considéré comme la meilleure
option, étant donné que les modèles en équilibre général ne mesurent pas
seulement la première série d’effets d’un changement simulé (comme c’est
le cas dans le cadre d’une approche en équilibre partiel), mais également
la deuxième série d’effets qui inclut les effets inter-sectoriels et les ajustements
macroéconomiques.
Cette section discute en détail la méthodologie appliquée pour l’analyse
empirique. La discussion commence par souligner le cadre de modélisation
et de données de GTAP.
4.1. Intérêt d’une méthodologie en équilibre général
L’analyse de politique commerciale implique l’examen des implications
des instruments de politique commerciale sur la structure de production
des économies aux niveaux national et global. Les instruments de politique
commerciale, tels que les droits de douane et les quotas, génèrent des effets
directs et indirects sur les prix relatifs des marchandises produites dans un
pays donné. Tandis que la combinaison de biens et de services produits
change, la demande des facteurs de production change également. Par
conséquent, il est difficile de concevoir une situation dans une économie
pour laquelle le changement de politique commerciale affecte uniquement
un secteur. Du fait de l’intégration en amont et en aval et de sa portée relative
dans une économie particulière, le résultat est toujours un résultat pour
lequel la combinaison relative des productions sectorielles évolue. Par
extension, cela affecte la combinaison relative des différents facteurs de
production dans les différents secteurs.
Les effets au niveau national sur la combinaison de la production et de
la demande pour les facteurs de production peuvent dans le contexte du
commerce international s’étendre à l’économie mondiale. Les changements
dans les prix relatifs des produits et des facteurs de production résultant
d’un changement de politique commerciale dans un pays donné sont transmis
par les industries et les marchés d’inputs d’autres économies avec
lesquelles le pays commerce. Par conséquent, pour rendre l’analyse de
politique commerciale pertinente et pour produire des résultats robustes,
les interactions qui prédominent au sein des différents secteurs comme
résultantes d’un changement dans les instruments de politique commerciale
dans un groupe de pays donné doivent être prises en compte. La
méthodologie de l’équilibre général fournit un cadre analytique qui permet
d’intégrer les changements inter- et intra-sectoriels pour une combinaison
de production, et par extension de tenir compte de la demande pour les
différents facteurs de production.
Kehoe T. et Kehoe P. (1994) ont capturé succinctement l’essence des
modèles d’équilibre général. Les modèles d’équilibre général sont une
abstraction qui est suffisamment complexe pour capturer les principales
caractéristiques de l’économie, suffisamment simple pour les rendre
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 169
Mustapha Sadni Jallab, René Sandretto et Lahsen Abdelmalki
estimables. Ces modèles sont populaires par rapport aux équilibres généraux
parce qu’ils soulignent les interactions entre les différents secteurs.
Cependant, ils ne sont pas parfaits, particulièrement les modèles statiques,
étant donné qu’ils ne permettent pas de tenir compte des effets dynamiques
qui accompagnent les changements qui ont lieu dans une économie donnée
comme un résultat de changement de politique. Le modèle GTAP entre
dans cette catégorie de modèles en équilibre général. GTAP est un modèle
EGC multi-régions élaboré pour l’analyse comparative statique des questions
(2) Le lecteur intéressé de politiques commerciales (Adams et al.,1997)(2).
peut trouver les
informations pertinentes
à propos de ce modèle, à 4.2. La base de données GTAP et l’étude agrégée
la fois sur sa structure et
ses implications 4.2.1. Description des données
éventuelles, dans un
ouvrage remarquable
Le modèle GTAP est utilisé avec la base de données GTAP qui, de même
publié par Thomas que le modèle, capture des pays individuels et composites. Dans cette
W. Hertel (1997), Global exposition, la version 6 du modèle est utilisée. L’année de base pour cette
Trade Analysis. Modelling
and Applications.
version est 2001 et reconnaît 87 régions, de même que 57 secteurs et
Cambridge University 5 facteurs de production. Ainsi, pour chacune des régions individuelles et
Press. composites, les données de 57 secteurs sont capturées dans la base de données
GTAP globale. Tel qu’indiqué précédemment, tous les pays ne sont pas
capturés individuellement dans GTAP. Cependant, chaque pays est
indirectement inclus dans la base de données comme partie du reste du
monde. Par conséquent, la cohérence macroéconomique globale est
conservée. Pour les besoins de cette étude, le Maroc et les EU seront présentés
séparément.
4.2.2. Agrégations géographiques et sectorielles
Pour la présente étude, 87 régions ont été agrégées en 5 sous-régions,
et 57 secteurs ont été identifiés. Une description complète des agrégations
sectorielles et géographiques est proposée dans Sadni Jallab et al. (2007).
4.2.3. Scénarios testés dans le modèle EGC
Afin d’évaluer l’effet global de l’ALE sur l’économie marocaine, nous
testons trois scénarios :
– Scénario 1 : libéralisation fortement asymétrique. Tous les droits de
douane et quotas imposés par les EU sur les importations en provenance
du Maroc sont supprimés (franchise de droits, entrée en franchise de quotas
pour les exportations marocaines), alors que le Maroc réduit de 10 % ces
droits de douane sur les importations en provenance des EU (ce qui
correspond approximativement à l’impact d’une libéralisation d’un an pour
le Maroc dans l’accord actuel).
– Scénario 2 : libéralisation symétrique intermédiaire. Tous les droits
de douane sont réduits par les EU de 50 %.
170 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
L’intérêt d’un accord graduel et asymétrique
– Scénario 3 : réciprocité totale, libéralisation totale. Tous les tarifs
bilatéraux sont éliminés entre le Maroc et les EU ; tous les tarifs ad valorem,
qui apparaissent dans la figure 1 sont réduits à 0.
Toutes les données macroéconomiques, de commerce et de protection,
se rapportent à l’année de référence commune, 2001.
Plusieurs accords internationaux ont été mis en œuvre avec d’importantes
implications sur le contexte économique global. Il est par conséquent
important que ces changements soient capturés par nos simulations. Les
principaux événements à inclure sont : l’élargissement de l’Union
européenne ; la mise en œuvre de l’Accord sur le textile et l’habillement
comme partie de l’élimination de l’Accord multifibres ; la mise en œuvre
de l’accord du cycle de l’Uruguay sur le soutien interne et les subventions
à l’exportation ; l’accession totale de la Chine à l’OMC ; et la conclusion
du cycle de Doha pour le développement. L’impact du résultat du cycle de
Doha sur chacune de ces économies n’est actuellement pas clair. Par
conséquent, il n’a pas été intégré dans nos scénarios. Les paragraphes suivants
expliquent comment ces quatre questions sont intégrées dans nos
scénarios :
Elargissement de l’UE : une UE élargie sera le bloc commercial qu’aura
à affronter au moment où l’ALE entrera en vigueur. Premièrement, tous
les droits de douane et les subventions à l’exportation, de même que les
barrières non tarifaires entre l’UE-15 et les 10 nouveaux membres, sont
abolis. Deuxièmement, les barrières au commerce entre les 10 nouveaux
membres de l’UE sont abolies. Finalement, on donne à tous les secteurs
dans l’UE-10 le même niveau de protection envers le reste du monde que
celui trouvé dans l’UE-15 au moment de l’accession. Cela signifie que certains
taux de droits de douane que les nouveaux membres de l’UE appliquent
aux pays tiers ont augmenté ou diminué jusqu’aux taux appliqués par les
anciens membres de l’UE.
Elimination des quotas établis par l’accord multifibres (mise en œuvre
de l’accord sur le textile et l’habillement) : l’élimination de l’accord multifibres
sur le textile et l’habillement devrait avoir des implications significatives
pour les pays en voie de développement, le Maroc en particulier. Il était
donc déterminant de capturer les effets probables de l’élimination de l’accord
multifibres dans nos scénarios de référence. L’élimination de cet accord a
été capturée à travers l’élimination des taxes à l’exportation équivalentes
aux quotas sur le textile et l’habillement, dans les marchés des pays développés
en particulier.
Mise en œuvre de l’accord du cycle de l’Uruguay : les EU ont
traditionnellement utilisé les soutiens internes et les subventions à
l’exportation, notamment dans l’agriculture. Alors que les négociations
du cycle de Doha devraient conduire à un accord qui devrait avoir des
conséquences considérables sur la façon dont ces deux instruments sont
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 171
Mustapha Sadni Jallab, René Sandretto et Lahsen Abdelmalki
appliqués, il reste des questions importantes depuis le cycle de l’Uruguay.
Notre simulation capture les 20 % de réduction des soutiens internes qui
seront appliqués par les pays développés. Un taux de 13 % a été appliqué
pour les pays en voie de développement. Dans le cas des subventions à
l’exportation pour les produits agricoles, les scénarios appliquent les 36 %
et 24 % de réduction qui ont été approuvés dans le cadre du cycle de l’Uruguay,
respectivement pour les pays développés et les pays en développement.
Accession de la Chine à l’OMC : l’accession de la Chine à l’OMC devrait
avoir d’importantes implications pour le Maroc et les EU. Lors de l’accession
totale, tous les membres de l’OMC seront supposés imposer des droits de
douane lors de l’importation des biens chinois sur la base de tarifs consolidés.
Cet élément a été pris en compte dans nos simulations, à travers la réduction
des droits de douane imposés aux importations chinoises au-dessus du taux
le plus élevé actuellement imposé par le pays importateur pour chaque
marchandise.
Ces trois scénarios sont compatibles avec les principaux objectifs du cycle
de Doha concernant l’accès au marché et la réduction de toutes les formes
de subventions à l’exportation et des soutiens internes ayant des effets de
détournement de commerce…
En réalité, aucun des trois scénarios ne correspond à l’accord actuel,
bien qu’ils ne donnent aucune indication sur l’importance relative d’obtenir
un accord asymétrique. En effet, l’ALE UE-Maroc élimine les droits de
douane sur 95 % du commerce bilatéral, sur les produits de consommation
et les produits industriels (y compris les textiles), tous les droits de douane
restants devant être éliminés sur une période de neuf ans. Un traitement
particulier est réservé aux produits agricoles. Certaines exportations
marocaines importantes, telles que les exportations de clémentines, de
tomates et d’olives, devraient être autorisées à accéder au marché
américain en franchise de droits de douane dès le premier jour de la mise
en œuvre. Le Maroc devrait en retour offrir un accès en franchise de droits
aux produits américains tels que les pistaches, les noix de pécan, les noisettes,
les amandes, les produits de volaille transformés (avec certaines restrictions),
le fromage à pizza et d’autres produits alimentaires. Pour tous les autres
produits agricoles, les droits de douane seront éliminés d’ici cinq à quinze ans.
L’accord comprend d’importants engagements pour certains services clefs,
notamment la banque et l’assurance (avec une période de protection de
quatre ans), la distribution, la livraison express, l’ingénierie, l’audiovisuel
et les télécommunications.
Une caractéristique importante de l’accord est qu’il inclut des
engagements asymétriques à l’avantage du Maroc, tel que le suggèrent les
scénarios 1 et 2. Cette asymétrie est justifiée par la différence de niveau de
développement entre les partenaires commerciaux et par la différence entre
les niveaux moyens des programmes tarifaires entre les deux pays, qui s’élèvent
à 20 % pour le Maroc et 4 % pour les EU (figure 3).
172 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
L’intérêt d’un accord graduel et asymétrique
Figure 3
Droits de douane ad valorem sur les différentes marchandises
(commerce bilatéral)
160
Droits de douane appliqués par Droits de douane appliqués par
140
le Maroc sur les importations en les Etats-Unis sur les importations
provenance des Etats-Unis en provenance du Maroc
120
100
80
60
40
20
0
Riz transformé
Produits laitiers
Viande
Habillement
Produits en cuir
Produits en bois
Légumes, fruits et noix
Métaux ferreux
Produits minéraux
Forêts
Sucre
Produits alimentaires
Textiles
Papier
Blé
Véhicules automobiles et pièces détachées
Produits chimiques, caoutchouc synthétique
Produits manufacturés
Produits métallurgiques
Boisson et tabac
Métallurgie
Viande : bétail, mouton, chèvres, cheval
Produits animaux
Pétrole et produits de la carbochimie
Céréales
Charbon
Equipement de transport
Huiles végétales et produits gras
Machines et équipement
Produits vivriers
Graines oléagineuses
Equipement électronique
Produits miniers
Sucre
Boisson et tabac
Habillement
Textiles
Articles en cuir
Viande
Légumes, fruits et noix
Produits alimentaires
Produits miniers
Métaux ferreux
Métallurgie
Pétrole et produits de la carbochimie
Forêts
Produits vivriers
Produits en bois
Produits métallurgiques
Huiles végétales et produits gras
Véhicules automobiles et pièces détachées
Source : base de données TRAINS.
Evidemment, avec une telle différence de programmes tarifaires, les
concessions commerciales faites par le Maroc devraient être beaucoup plus
importantes que celles réalisées par les Américains dans un scénario de
libéralisation parfaitement symétrique. La complexité de l’accord EU-Maroc
ne peut être restituée à l’aide de scénarios aussi élémentaires que ceux que
nous avons proposés. Cependant, étant donné que l’accord réel est une
combinaison (complexe) de ces scénarios, nous pouvons espérer tirer certaines
conclusions en rapprochant et en comparant les scénarios.
5. Résultats des simulations
Cette section étudie en détail les résultats obtenus par l’analyse empirique.
L’équilibre partiel SMART est complété par une analyse à partir du modèle
GTAP.
5.1. Identification des produits spécifiques : résultats de
l’équilibre partiel
Dans cette section, les résultats obtenus en utilisant le modèle en équilibre
partiel WITS/SMART, qui montre les impacts probables de l’ALE sur le
Maroc, sont étudiés sous l’hypothèse d’un scénario de réciprocité totale et
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 173
Mustapha Sadni Jallab, René Sandretto et Lahsen Abdelmalki
de libéralisation totale. Nous souhaitons principalement analyser les
conséquences possibles de l’élimination complète des barrières tarifaires sur
l’économie marocaine, et avant tout, les impacts sur le surplus du
consommateur. L’une des principales justifications de la libéralisation est
de réduire le prix payé par les consommateurs, augmentant ainsi leur pouvoir
d’achat. Notre principal objectif dans cette cinquième section est
d’analyser aussi précisément que possible les gains potentiels des
consommateurs pour les produits que nous pouvons identifier comme étant
les plus sensibles. Dans cette section, nous analysons également les
conséquences de ce scénario sur les revenus tarifaires et les exportations de
certains produits. Nous choisissons de simuler l’impact d’un démantèlement
total des barrières tarifaires afin d’exposer clairement les effets d’une
libéralisation commerciale sur tous les produits marocains. Ceci est par
conséquent un « scénario extrême » qui vise à montrer les tendances générales
de l’impact de la libéralisation de l’économie marocaine dans le cadre de
l’ALE. Les résultats en termes de création et de détournement de commerce
sont également présentés.
5.1.1. Impact sur le surplus du consommateur
Il est important de souligner que le modèle WITS/SMART ne nous
permet pas d’évaluer l’impact total de l’ALE sur le bien-être, car il permet
uniquement de mesurer le surplus du consommateur. Afin d’obtenir une
image complète de l’impact, il est nécessaire de tenir compte des effets pour
les producteurs. De plus, ces impacts ne doivent pas être évalués produit
par produit, mais dans leur ensemble, en tenant compte des relations en
équilibre général. C’est ce que nous tentons de faire dans la section suivante.
Tel que souligné plus haut, l’approche en équilibre partiel vise uniquement
à identifier les produits sensibles.
Le tableau 2 présente les produits qui comportent les gains en bien-
être les plus importants pour le Maroc. Ensemble, les 6 premiers groupes
de produits comptent pour plus de 65 % des gains totaux des consommateurs
dans le pays, dans le cas d’une libéralisation du commerce avec les EU. De
loin, le groupe de produits qui comporte les gains les plus élevés pour les
consommateurs est les céréales (32,4 %), suivi des équipements électriques
et des industries plastiques (20 %). Sans surprise, nos simulations
montrent qu’en ne s’intéressant qu’au bien-être des consommateurs, les
consommateurs marocains bénéficieraient largement de la libéralisation
commerciale. Ils seraient en mesure d’acheter des biens de consommation
américains (part de la libéralisation immédiate) à des prix plus faibles,
obtenant ainsi une amélioration immédiate – mais limitée – de leur niveau
de vie. En effet, dans un scénario de libéralisation totale, l’amélioration
totale du bien-être des consommateurs marocains serait égale à 24,9 millions
de dollars américains par an (tableau 2).
174 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
L’intérêt d’un accord graduel et asymétrique
Tableau 2
Impact d’une libéralisation totale sur le bien-être du
consommateur au Maroc par marchandises
(en millions de dollars américains)
Changement
Secteurs en termes de % Cumulative
bien-être
Céréales 8,07 32,4% 32 %
Matériel électrique 3,2 12,8% 44,8 %
Plastique et dérivés 1,79 7,2% 52 %
Papier et dérivés 1,61 6,5 % 58,5 %
Caoutchouc et articles en caoutchouc 1,16 4,6% 63,1 %
Produits minéraux, pétrole et dérivés 1,13 4,5 % 67,6 %
Véhicules et accessoires 0,85 3,4 % 71 %
Tabac et dérivés 0,79 3,2 % 74,2 %
Aéronefs et dérivés 0,75 3% 77,2 %
Industrie énergétique et dérivés 0,66 2,7 % 79,9 %
Acier et fer 0,46 1,8 % 81,7 %
Coton 0,4 1,6 % 83,3 %
Produits en fibres 0,36 1,4 % 84,8 %
Produits chimiques 0,33 1,3 % 86,1 %
Articles en fer et acier 0,32 1,3 % 87,4 %
Produits pharmaceutiques 0,24 1% 88,3 %
Autres 2,8 11,7 % 100 %
Total 24,9 100 %
Source : simulation de l’auteur à partir de WITS.
Les consommateurs marocains dériveront les gains de l’ALE étant donné
qu’ils auront accès à des biens à des prix plus faibles. Sur ce point, nous
supposons que les producteurs et les exportateurs américains répercuteront
les gains créés par les réductions tarifaires aux consommateurs marocains.
Si les gains générés par le démantèlement des barrières tarifaires ne sont
pas transférés aux consommateurs marocains mais se retrouvent captés par
les exportateurs ou les importateurs, il se peut qu’il n’y ait aucune
amélioration de bien-être du consommateur.
Il est par conséquent déterminant de s’assurer que la richesse est bien
transmise aux consommateurs. A cette fin, la politique de la concurrence
doit protéger les consommateurs contre la possibilité d’abus de position
dominante ou contre la collusion des grands importateurs. Les capacités
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 175
Mustapha Sadni Jallab, René Sandretto et Lahsen Abdelmalki
de la politique de la concurrence et le système judiciaire qui la supporte
devraient par conséquent être renforcés pour assurer que l’ALE génère ses
gains potentiels.
Soulignons qu’une augmentation des importations au travers de la
création de commerce ne bénéficie pas nécessairement qu’aux
consommateurs. Les gains potentiels sont également susceptibles d’émerger
au travers des technologies que comportent certaines importations qui
peuvent éventuellement augmenter le bien-être. Cela dépendra cependant
de l’équipement en capital et en machines et des importations dotées de
technologies incorporées.
5.1.2. Impact sur les revenus tarifaires du Maroc
Comme on peut s’y attendre, l’élimination des droits de douane sur les
importations en provenance des EU affecte les recettes fiscales du
gouvernement marocain. Dans un scénario de libéralisation totale, l’ALE
réduirait de façon significative les revenus tarifaires du Maroc : de plus de
147 millions de dollars. Environ 60 % de ces pertes résulteraient de
l’élimination des droits sur l’importation des céréales américaines
(Tableau 3). Ce qui représente 0,5 % du PIB et 4,5 % de la balance des
paiements. Encore une fois, il convient de souligner que les céréales comptent
pour près de 60 % de la perte des revenus tarifaires. Nous pouvons par
conséquent comprendre pourquoi ce produit a été traité séparément lors
de négociations.
Dans certains cas, les pertes de revenus proviennent de l’élimination
des droits de douane sur les biens qui pourraient être aisément taxés.
Néanmoins, en termes de l’évaluation de l’ALE pour le Maroc, il convient
de noter que la perte de revenus tarifaires devrait avoir des impacts négatifs
sur d’autres programmes du gouvernement. La question de la signification
des raisons non économiques pour justifier l’intégration entre en jeu. Il
est alors nécessaire de regarder de plus près le poids réel d’une telle perte
de revenus sur les finances du gouvernement. Si l’ALE implique une
libéralisation totale des importations américaines, le Maroc devra renoncer
à ces revenus tarifaires qui comptent pour près de 2,5 % des recettes
publiques.
Il est important de préciser cependant que la perte de revenus indiquée
par notre simulation est relative aux revenus tarifaires générés par les
importations. En réalité, les augmentations des importations résultant de
la création de commerce sont dans la plupart des pays soumises à des taxes
indirectes, telle que la TVA, qui minimiseront la perte de revenus décrite.
Cependant, à moins que l’élasticité de la TVA et des taxes indirectes soit
significativement plus élevée que les droits imposés sur les importations,
il est peu probable que l’addition de recettes provenant des taxes indirectes
puisse permettre de compenser la perte de recettes causée par la réduction
des droits de douane à l’importation.
176 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
L’intérêt d’un accord graduel et asymétrique
Tableau 3
Impact d’une libéralisation totale sur les pertes
de revenus tarifaires au Maroc
(en millions de dollars américains)
Description Variation des %
revenus tarifaires
Céréales – 85,93 58,4%
Equipements, machines et composants électriques,
– 9,9 6,7 %
matériel d’enregistrement, etc.
Huiles minérales et produits de distillation – 7,19 4,9 %
Papier et carton, pâte à papier – 6,27 4,3 %
Tabac, tabac transformé et substituts – 5,54 3,8 %
Graines et plantes oléagineuses, oléagineux, – 5,147 3,5 %
graines et fruits
Réacteurs nucléaires, chaudières, machines et
– 3,43 2,3 %
appareils mécaniques, composants
Aéronefs et espace, pièces détachées – 2,45 1,7 %
Equipement et matériel ferroviaires, pièces
– 2,17 1,5 %
et accessoires
Sidérurgie – 2,09 1,4 %
Coton – 1,57 1,1 %
Produits sidérurgiques – 1,54 1%
Fibres artificielles – 1,43 1%
Caoutchouc et articles en caoutchouc – 1,06 0,7 %
Produits pharmaceutiques – 0,97 0,7 %
Autres – 10,5 7%
Total – 147,21 100 %
Source : simulation de l’auteur à partir de WITS
5.1.3. Impact sur les exportations
En offrant un accès en franchise de droits à un marché américain de
300 millions de consommateurs, l’ALE stimulera fortement les exportations
marocaines. Sans surprise, cette expansion devrait principalement concerner
l’industrie du textile et de l’habillement, qui est la principale activité
industrielle au Maroc (43 % des exportations industrielles du pays, 39 %
de l’emploi industriel total). Le tableau 4 montre que l’accord devrait avoir
d’importants effets, concentrés seulement dans un nombre limité de secteurs.
Simultanément, les exportations américaines vers le Maroc s’élèveront malgré
cela à un taux plus élevé : 36,28 % contre 22,58 % (tableau 5).
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 177
Mustapha Sadni Jallab, René Sandretto et Lahsen Abdelmalki
Tableau 4
Impact global d’une libéralisation totale sur les exportations du Maroc vers les EU
pour certains produits sélectionnés
(en milliers de dollars américains et en% des exportations sectorielles marocaines vers les EU)
Changement %
Produits Avant Après
dans le revenu d’augmentation
Articles de confection, vêtements non tricotés
48,83 71,48 22 649,412 46,4 %
ou crochetés
Articles de confection, vêtements tricotés
28,27 45,87 17 603,708 62,3 %
ou crochetés
Huiles minérales et produits de distillation 131,15 139,65 8 497,814 6,5 %
Chaussures, guêtres et pièces 4,54 6,47 1 934,601 42,6 %
Préparations de viandes, poisson, crustacés
10,48 12,08 1 608,979 15,4 %
et mollusques
Légumes, racines et tubercules comestibles 6 6,57 566,686 9,4 %
Total 237,77 291,45 53,68 22,58 %
Source : simulation de l’auteur à partir de WITS
Tableau 5
Impact global d’une libéralisation totale sur les exportations
des EU vers le Maroc
(en millions de dollars américains)
Changement dans
Avant Après % d’augmentation
le revenu
567,57 773,51 205,936 36,28 %
Source : simulation de l’auteur à partir de WITS
5.1.4. Impact sur les pays tiers
Cette section passe en revue l’impact probable de détournements de
commerce sur le Maroc résultant de l’ALE. Elle débute par une
présentation des pertes dans le commerce intra-régional, causées par la
substitution des exportations intra-régionales au profit des produits
américains. Ensuite, nous essaierons d’identifier les produits qui risquent
d’être les plus affectés par les pertes de commerce intra-régional et
souffriraient le plus de la concurrence des EU.
Le détournement de commerce est la quantité d’exportations (des pays
tiers) qui est remplacée par les produits américains après la libéralisation.
Nous supposons ici que la suppression du tarif est entièrement répercutée
sur les prix à la consommation. En effet, l’ALE entre les EU et le Maroc
aura un impact significatif non seulement sur le commerce entre ces deux
178 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
L’intérêt d’un accord graduel et asymétrique
pays, mais également sur les relations commerciales avec d’autres pays. Le
plus grand détournement de commerce affectera l’UE, en particulier la
France, qui est le plus important partenaire commercial du Maroc. Cela
produira également des effets négatifs sur les autres pays d’Afrique du Nord
(tableau 6). L’ALE offrira donc au Maroc la possibilité de diversifier ses
marchés et ses capacités, qui sont actuellement fortement concentrés sur
l’UE, particulièrement sur la France et l’Espagne.
Le risque que les pays affectés par le détournement de commerce,
notamment l’UE, prennent des mesures de rétorsions, est significatif. En
effet, pour la France, qui est le pays le plus concerné, la réduction des
exportations générée par la création de l’ALE représente seulement 0,5 %
du total des exportations françaises vers le Maroc. Pour l’Espagne, le
pourcentage correspondant est 0,6 ; il est de 0,3 pour l’UE. Cependant,
cela ne signifie pas que la France, et plus généralement l’UE, acceptera lors
des futures négociations des conditions qui seraient moins favorables que
celles accordées aux EU. Le résultat de l’ALE conclu entre les EU et le Maroc
est que les EU bénéficient d’un traitement plus favorable que celui accordé
à l’UE pour certains produits, notamment le blé dur. Tout conduit à penser
que tous les avantages commerciaux qui ont été accordés aux EU ne
représenteront en définitive plus l’objectif à atteindre dans le cadre des
négociations agricoles entre l’UE et le Maroc, mais plutôt le point départ
pour les négociations futures.
D’un autre côté, il est probable que l’UE réponde positivement à l’ALE
UE-Maroc, en négociant un accord de partenariat Euromed élargi qui aurait
des conséquences significatives à la fois pour le Maroc et le reste des pays
d’Afrique du Nord (voir plus bas 5.2.4.).
Tableau 6
Impact d’une libéralisation totale sur le commerce
marocain avec les pays tiers
(en millions de dollars américains)
Partenaire Détournement de commerce total
EU + 9,6
UMA -0,24
Tunisie -0,2
Algérie -0,03
Libye -0,16
Reste de l’Afrique -3,63
Union européenne -36,43
France -17,23
Espagne -4,77
Reste du monde -51,28
Source : simulation de l’auteur à partir de WITS.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 179
Mustapha Sadni Jallab, René Sandretto et Lahsen Abdelmalki
Nos simulations en équilibre partiel montrent que les importations en
provenance des EU vers le Maroc devraient approximativement augmenter
de 53,68 millions de dollars. Notre modèle présente des résultats, bien
qu’incomplets, concernant les gains de bien-être. Il semble que le surplus
du consommateur pourrait être amélioré au travers de la baisse des prix de
certains biens industriels tels que les voitures, les machines et les équipements.
De plus, l’ALE pourrait réduire de façon significative les revenus tarifaires
du Maroc de plus de 147 millions de dollars. Cependant, les résultats obtenus
en équilibre partiel ne permettent pas d’obtenir une image complète des
effets de l’ALE. Il convient de préciser que les effets en termes de bien-
être économique n’apparaissent pas clairement dans le cadre d’une analyse
en équilibre partiel, étant donné que le surplus des producteurs évolue et
que l’évincement des producteurs nationaux par les producteurs européens
n’a pas été intégré dans l’analyse. Une analyse en EGC peut permettre de
traiter des impacts sur les producteurs ainsi que des effets de transmission,
permettant ainsi de compléter certains de nos précédents résultats.
5.2. Evaluation des effets sur le bien-être et les liens : les résultats
en équilibre général
Nous proposons ici de réaliser une analyse quantitative, en utilisant le
modèle de simulation GTAP, des impacts potentiels des trois possibilités
de mise en œuvre du libre-échange décrites précédemment : sur la croissance
économique des deux pays, le bien-être, la valeur ajoutée sectorielle, les
exportations, les importations, la balance commerciale et les termes de
l’échange.
5.2.1. Impacts sur la croissance et le bien-être
Tel que montré dans le tableau 7 ainsi que dans les figures 4 et 5, la
croissance additionnelle engendrée par la libéralisation commerciale est
modeste pour les deux pays mais reste significative pour le Maroc (le taux
de croissance du PIB marocain pourrait augmenter de 0,37 %), et un gain
net de bien-être s’élèverait à 37 millions de dollars dans le cas du premier
scénario de libéralisation fortement asymétrique. Les différences qui existent
entre les impacts sur le PIB et le bien-être entre les EU et le Maroc sont
clairement liées à la différence de taille des deux pays ainsi qu’à
l’importance de leurs relations commerciales bilatérales.
Dans chacun des scénarios, l’impact de la libéralisation commerciale
sur le taux de croissance serait beaucoup plus important pour le Maroc que
pour les EU, étant donné les différences dans les flux de commerce bilatéral :
les importations des EU en provenance du Maroc représentent 0,3 % des
importations américaines, tandis que les importations marocaines en
provenance des EU correspondent à 3,4 % des importations marocaines.
D’autre part, les effets sur le bien-être sont beaucoup plus importants pour
les EU lorsqu’ils sont évalués en millions de dollars américains. L’impact
180 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
L’intérêt d’un accord graduel et asymétrique
sur le bien-être total d’une réduction du prix de 1 dollar est évidemment
plus important pour un pays dont la population est de 300 millions
d’habitants plutôt que pour un pays qui compte 30,6 millions de personnes.
Cependant, si nous évaluons les impacts sur le bien-être en pourcentage
du PIB, ce qui permet sans aucun doute de procéder à une estimation plus
appropriée, la situation est inversée : l’impact sur le bien-être du Maroc
est trois fois plus fort que celui observé pour les EU ; il est trois fois plus
élevé que celui observé aux EU dans le scénario 1 (gain pour les deux pays)
et se retrouve être neuf fois plus élevé dans le scénario 3 (perte pour le Maroc,
gains pour les EU).
Pour finir, ces résultats montrent l’importance d’un processus de
libéralisation graduelle et asymétrique pour le Maroc. Plus le scénario de
libéralisation est libéral et ambitieux, plus les impacts en termes de PIB et
de bien-être pour le Maroc sont réduits. Finalement, les gains associés aux
scénarios 1 et 2 pour le Maroc se convertissent en une récession et un
appauvrissement dans le scénario 3 (voir tableau 2 et figures 4 et 5). Ce
dernier résultat complète et qualifie la conclusion que nous obtenons dans
le cadre de l’analyse en équilibre partiel. Si nous nous intéressons uniquement
à l’impact pour les consommateurs dans un scénario de libéralisation totale,
le modèle WITS/SMART a révélé un gain provenant principalement de
la réduction du prix des céréales. Dans un contexte plus général intégrant
les effets sur les producteurs et les mécanismes de transmission, il ressort
que les bénéfices se transforment en une perte nette de bien-être (équivalente
à 112 millions de dollars) provoquée par d’importantes pertes pour les
producteurs qui outrepassent les gains des consommateurs. Ce résultat
indique clairement que le surplus des producteurs marocains souffrira dans
le cadre d’une libéralisation totale. Ces résultats pourraient avoir des impacts
significatifs sur la structure de production du Maroc. Par conséquent, les
résultats plaident clairement en faveur d’un démantèlement progressif des
barrières afin de limiter les coûts d’ajustement.
Tableau 7
Impacts des trois différents scénarios sur le bien-être (en millions de dollars
américains) et le taux de croissance du PIB (en %)
Scénario 1 Scénario 2 Scénario 3
Régions Bien-être PIB Bien-être PIB Bien-être PIB
Maroc 37,08 0,37 26,49 0,18 – 112,1 -0,78
EU 962,02 0,03 1 001,65 0,03 1 115,94 0,04
Reste de l’Afrique du Nord – 38,19 0,09 – 39,55 0,09 – 43,37 0,08
Reste du monde – 1 277,54 0,06 – 1 303,83 0,05 – 1 375,13 0,05
Source : simulation des auteurs à partir de GTAP.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 181
Source : simulation de l’auteur à partir de WITS
Mustapha Sadni Jallab, René Sandretto et Lahsen Abdelmalki
Figure 4
Impacts sur le bien-être
(en millions de dollars américains)
1200
1000
800
600
Maroc
400 Etats-Unis
200
– 200
Scénario 1 Scénario 2 Scénario 3
Source : simulation des auteurs à partir de GTAP.
Figure 5
Impacts sur le taux de croissance du PIB (en %)
0,6
0,4
0,2
0
Scénario 1 Scénario 2 Scénario 3 Maroc
- 0,2
- 0,4 Etats-Unis
- 0,6
- 0,8
-1
Source : simulation des auteurs à partir de GTAP.
Nous avons également calculé la décomposition du bien-être pour les
différents niveaux des schémas de libéralisation commerciale. Nous avons
indiqué les deux principaux effets, les effets de réallocation et les effets sur
les termes de l’échange généralement présentés dans ce type d’analyse. Nous
avons observé que l’effet le plus important pour le Maroc est sur les termes
de l’échange. En effet, dans le cadre d’un schéma de libéralisation fortement
asymétrique, l’effet sur les termes de l’échange est environ 10 fois plus
important que dans le cadre du scénario intermédiaire de libéralisation
asymétrique. Il est évident que cet effet devient négatif dans le cadre d’un
accord prévoyant la réciprocité totale.
182 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
L’intérêt d’un accord graduel et asymétrique
Tableau 8
Décomposition du bien-être selon les niveaux d’ambition
(en millions de dollars américains)
Scénarios Libéralisation Libéralisation avec Réciprocité totale
fortement asymétrique asymétrie intermédiaire
Régions Effet Effet termes Effet Effet termes Effet Effet termes
d’allocation de l’échange d’allocation de l’échange d’allocation de l’échange
Reste de l’Afrique du Nord – 1,7 – 36,8 – 2,2 – 37,7 – 3,5 – 40
Maroc 20,2 16 25,1 1,7 – 53,6 – 54,8
UE 25 465,6 – 120,4 466,2 – 129,7 468,5 – 148,3
EU 488,4 664,2 482,7 702 464,5 812,1
Turquie – 3,1 – 4,3 – 3,2 –5 – 3,2 – 7,1
Reste du monde – 814,8 – 5,85 – 933,8 – 531,1 – 960,2 – 561,9
Source : calculs des auteurs à partir du modèle GTAP, version 6.2.
5.2.2. Impacts sur la valeur ajoutée sectorielle
Si nous considérons l’impact sur l’output, et plus précisément sur la
valeur ajoutée dans les deux pays, nous pouvons conclure que l’ALE crée
à la fois des gagnants et des perdants dans les deux pays. Au Maroc, les
gains enregistrés pour les secteurs tels que la viande, les équipements
électroniques, le cuir, le textile et l’habillement augmentent avec le degré
de libéralisation commerciale du scénario. L’industrie du textile et de
l’habillement apparaît être (et sera certainement) parmi les plus grands
gagnants. Cette activité devrait tirer profit de l’augmentation de la production
sur une courte période qu’engendrerait une libéralisation immédiate. D’autre
part, les équipements de transport, les produits minéraux et la farine
sortiraient perdant de ce processus. Notre simulation est donc cohérente
avec le fait que le blé constitue une question fortement politique au Maroc.
Huit millions de personnes au Maroc dépendent de la production de blé,
qui est la principale culture que produisent les petits agriculteurs. Une
libéralisation totale immédiate dans ce secteur engendrerait pour une grande
partie de la population marocaine rurale la perte des revenus de
subsistance. Sans surprise, le blé est le seul produit qui reste sujet à des quotas
dans l’accord actuel.
Les agriculteurs américains devraient être les principaux bénéficiaires
de l’accord avec le Maroc, en ce qui concerne la production de blé, de bœuf
et de nourriture animale, celle de la volaille particulièrement, qui correspond
à la plus importante demande de céréales fourragères, et celle qui alimente
la croissance rapide de la production de viande au Maroc. Cependant, les
producteurs américains de graines oléagineuses pourraient subir des pertes
importantes pour chacun des scénarios (tableau 9).
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 183
Mustapha Sadni Jallab, René Sandretto et Lahsen Abdelmalki
Tableau 9
Impacts des trois scénarios de libéralisation commerciale sur les activités
industrielles et agricoles sélectionnées
(% de variation de la valeur ajoutée)
Scénario 1 Scénario 2 Scénario 3
Secteurs Maroc EU Maroc EU Maroc EU
Produits de l’élevage transformés – 1,74 0,12 0,28 0,11 6,33 0,11
Viande : bétail, mouton, chèvre, cheval – 1,57 0,1 – 0,28 0,09 4,13 0,07
Equipement électronique – 1,34 0,08 – 0,76 0,07 1,57 0,04
Equipement de transport – 1,21 0,06 – 3,84 0,06 – 8,07 0,06
Métallurgie – 1,07 0,07 – 0,65 0,04 – 2,02 0,07
Machines et équipement – 0,86 0,05 – 0,74 0,05 1,08 0,04
Produits animaux – 0,81 1 – 0,44 0,97 – 0,2 0,16
Métaux ferreux – 0,8 0,04 – 0,65 0,06 0,14 0,04
Légumes, fruits et noix – 0,17 – 0,75 1,57 – 1,26 0,26 – 0,85
Produits minéraux – 0,14 0,03 – 0,66 0,04 – 2,02 0,07
Articles en cuir – 0,14 0,18 – 0,08 0,17 0,45 0,18
Blé 0,33 2,28 – 0,87 2,68 – 4,42 3,88
Textiles 0,88 0,11 1,84 0,13 5,26 0,2
Huiles végétales et produits gras 1,11 – 1,25 1,57 – 1,26 2,73 – 1,27
Habillement 2,82 0,03 3,64 0,04 6,42 0,09
Graines oléagineuses 3,06 – 10,65 2,52 – 10,67 1,87 – 10,76
Source : simulation des auteurs à partir de GTAP.
5.2.3. Impacts sur les exportations sectorielles, les importations et
la balance commerciale
L’image globale est presque équivalente lorsque nous considérons les
effets potentiels sur le commerce. Sous une libéralisation totale, la balance
commerciale marocaine pourrait s’améliorer pour l’habillement, le sucre,
les légumes et les produits en cuir, alors qu’elle se détériorait notamment
pour le blé. Aux EU, l’ALE pourrait causer la plus grande amélioration pour
les produits chimiques, le carton, le plastique et les textiles, alors que la
détérioration du commerce se ferait le plus ressentir pour les graines
oléagineuses et les légumes (tableau 10). Une partie de ces changements
est liée à l’évolution des termes de l’échange, qui se détériorait de façon
significative pour le Maroc si le processus de libéralisation était complet,
immédiat et parfaitement réciproque, tel que décrit dans le troisième scénario
(figure 6).
184 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
L’intérêt d’un accord graduel et asymétrique
Tableau 10
Variations dans la balance commerciale pour les produits sélectionnés
(en millions de dollars américains)
Scénario 1 Scénario 2 Scénario 3
Secteurs Maroc EU Maroc EU Maroc EU
Habillement 89,13 – 8,81 108,86 – 3,23 166,24 39,38
Sucre 2,78 5,51 3,31 5,39 5,18 5,04
Légumes, fruits et noix – 1,85 – 146,63 0,70 – 147,43 4,9 – 167,79
Articles en cuir – 0,6 6,07 – 0,13 5,29 3,5 4,58
Huiles végétales et produits gras 0,08 – 146,65 – 0,60 – 152,03 3,12 – 149,66
Culture vivrière – 0,04 – 124,14 0,32 – 134,27 2,49 – 164,27
Fibres végétales 1,04 25,4 1,30 23,81 2,32 19,16
Lait 1,33 – 0,25 1,37 – 0,28 1,51 – 0,37
Produits de la pêche – 0,17 0,79 – 0,12 0,78 0,27 0,76
Graines oléagineuses 1,01 – 789,22 0,25 – 790,89 – 0,58 – 798,01
Produits de l’élevage transformés – 0,10 68,87 – 0,08 67,05 – 1,8 66,48
Céréales – 1,13 33,17 – 4,74 38,55 – 9,84 44,69
Produits chimiques, caoutchouc
– 12,43 194,04 – 13,33 195,33 – 12,76 193,7
synthétique, plastique
Machines et équipements – 12,42 239,91 – 15,30 226,23 – 15,61 164
Produits laitiers – 1,36 – 28,72 – 1,54 – 26,51 – 17,36 4,72
Produits papier et publication – 1,91 30,86 – 6,08 38,29 – 18,57 56,17
Produits minéraux – 3,58 20,45 – 12,69 32,59 – 41,19 65,01
Textiles – 24,3 81,72 – 29,96 99,31 – 58,94 161,81
Blé – 0,04 186,17 – 19,43 215,63 – 90,77 305
Source : simulation des auteurs à partir de GTAP.
Figure 6
Termes de l’échange (%)
0,2
0,1
0
Scénario 1 Scénario 2 Scénario 3
- 0,1
Maroc
- 0,2 Etats-Unis
- 0,3
- 0,4
- 0,5
Source : simulation des auteurs à partir de GTAP.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 185
Mustapha Sadni Jallab, René Sandretto et Lahsen Abdelmalki
5.2.4. Impacts d’une éventuelle réponse de l’UE
Nous avons également simulé une « rétorsion positive » de la part de l’UE
en réponse à cet accord. Nous avons précédemment justifié pourquoi une
« réponse négative » est peu probable. Au contraire, la possibilité d’une
réponse positive est parfaitement plausible. Dans cette optique, nous avons
considéré une libéralisation fortement asymétrique où les EU offrent
d’importantes concessions au Maroc et en parallèle, l’UE offre un accès en
franchise de quotas au Maroc et au reste des pays d’Afrique du Nord
(scénario 4). Cela pourrait être réalisé dans le cadre d’un accord de partenariat
Euromed élargi.
Cette réponse augmenterait considérablement le PIB et le bien-être du
Maroc et des autres pays d’Afrique du Nord bénéficiant de l’accord de
partenariat Euromed. L’UE augmenterait considérablement son PIB et le
bien-être subirait une réduction peu significative (tableau 11). Le coût de
cette réponse est par conséquent assez faible pour l’UE et les impacts
potentiels sont importants du point de vue stratégique et économique pour
le Maroc et l’UE.
Tableau 11
Impact de la réponse de l’UE à l’ALE EU-Maroc
Variation du PIB en %
Région Scénario 3 Scénario 4
Reste de l’Afrique du Nord 0 0,25
Maroc 0,06 0,53
UE 25 0,01 0,02
EU 0 0
Turquie 0 – 0,01
Reste du monde – 0,01 – 0,01
Variation équivalente, en millions de dollars américains
Région Scénario 3 Scénario 4
Reste de l’Afrique du Nord – 38,19 1 512,47
Maroc 37,08 821,43
UE 25 368,11 327,29
EU 962,02 714,22
Turquie – 6,91 – 4,89
Reste du monde – 1 277,54 – 1 265,0
Source : simulation des auteurs à partir de GTAP.
186 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
L’intérêt d’un accord graduel et asymétrique
6. Conclusion
Notre analyse justifie l’idée selon laquelle un ALE entre deux zones de
niveaux de développement différents doit résulter d’un processus progressif
de démantèlement des barrières tarifaires dans les secteurs économiquement
et socialement les plus importants, afin de limiter les coûts d’ajustements.
Cette étude plaide également en faveur d’un accord qui ne soit pas basé sur
le principe d’une réciprocité parfaite. Dans le cadre d’une libéralisation
réciproque, totale et immédiate, le Maroc subirait un déclin de sa croissance
économique, une perte de bien-être économique, une détérioration des termes
de l’échange (scénario 3). Cependant, une libéralisation fortement
asymétrique et progressive (scénario 1) stimulerait la croissance économique
marocaine, augmenterait le bien-être et les termes de l’échange et ne
provoquerait quasiment aucune modification de la balance commerciale.
Simultanément, pour les EU, les trois scénarios sont relativement
indifférents si l’on considère les impacts sur le bien-être, le taux de croissance
et l’évolution de la valeur ajoutée. Les tableaux 2 et 3 montrent que les effets
sur les EU sont à peu près similaires à ces niveaux. Lorsque l’on considère
l’impact sur la balance commerciale sectorielle de ces trois scénarios
(tableau 4), la situation est plus contrastée. Pour les EU, un accord graduel
et asymétrique causerait des améliorations de la balance commerciale pour
des domaines tels que les machines et l’équipement, les produits chimiques,
le plastique et le carton, le blé, et une détérioration dans les graines
oléagineuses, les légumes, les fruits et les noix, les huiles et les graisses.
Cependant, selon nos simulations, l’impact global sur la balance commerciale
des EU serait plus avantageux dans le cadre d’un accord graduel (l’impact
total du scénario 1 est une détérioration de l’ordre de 77,65 millions de
dollars) que dans le cadre d’un scénario de libéralisation totale (qui causerait
une détérioration de 123,67 millions de dollars). Par conséquent, le passage
à un scénario moins libéral semble être avantageux pour les deux pays en
ce qui concerne les balances commerciales. Cependant, ces chiffres doivent
être considérés avec précaution. Une évaluation plus précise nécessiterait
une simulation dynamique et une comparaison du scénario de libéralisation
totale avec un scénario proche de l’accord actuel. Derrière cette évaluation
purement économique, il est clair que les objectifs de l’ALE pour les deux
partenaires commerciaux sont très différents dans une perspective générale :
– En s’engageant dans le libre-échange avec les EU, les autorités
marocaines espèrent modifier la dépendance de l’économie à l’agriculture,
qui emploie actuellement plus de 40 % de la force de travail. Malgré
d’importants investissements réalisés dans des projets d’irrigation, cette
situation rend le pays très vulnérable aux aléas climatiques. En résumé, le
principal objectif du gouvernement marocain est de réduire la dépendance
du pays à l’agriculture, au phosphate et aux transferts d’argent, en
développant la production industrielle et le tourisme.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 187
Mustapha Sadni Jallab, René Sandretto et Lahsen Abdelmalki
– Pour les EU, le principal objectif n’est pas économique mais plutôt
géostratégique. Après l’ALE avec la Jordanie en 2000, l’accord avec le Maroc
est un nouveau pas vers la création d’une grande zone de libre-échange Etats-
Unis/Moyen-Orient, qui représente un objectif majeur pour l’administration
américaine, afin d’intégrer le Moyen-Orient dans une économie moderne
globalisée et de créer une zone amicale et alliée dans une région incertaine.
La prochaine étape sera le Barhein. Les considérations de sécurité nationale
sont probablement les plus importantes dans ce projet, à côté du
développement des transactions commerciales pour les agriculteurs et les
investisseurs américains. Le choix du Maroc n’est pas un hasard, mais le
résultat de la reconnaissance politique de l’engagement du Maroc à se
réformer, se moderniser et s’ouvrir.
Les différences identifiées dans les objectifs et les résultats potentiels
d’un ALE ne sont pas nécessairement un obstacle à l’apparition d’un « jeu
gagnant-gagnant », étant donné que les questions de développement et de
sécurité vont de pair avec la lutte contre la pauvreté. Pour une économie
jeune telle que celle du Maroc, les profits espérés sont liés au renforcement
cumulatif de la croissance et du revenu, basé sur le processus
d’industrialisation généré par la modernisation du système industriel. En
fait, la modernisation et l’industrialisation requièrent des changements
économiques et sociaux considérables qui ne peuvent pas être réduits à un
simple processus de libéralisation, même si la libéralisation devait
contribuer à atteindre ces objectifs, notamment lorsque le partenaire
commercial est un acteur commercial majeur tel que les EU. D’importants
investissements dans l’infrastructure ainsi que des changements sociaux
(3) Voir par exemple significatifs seront nécessaires (3). Finalement, le succès des expériences de
l’expansion massive dans développement ne repose pas seulement sur une stratégie d’intégration
la ville de Tanger qui a
multiplié le trafic globale. Il est également fondé sur les ressources et les forces internes. Aucun
portuaire par 15, réduit développement durable n’est possible s’il n’est pas basé sur une dynamique
les coûts de transport endogène.
pour les EU de 50 % et
ramené le Maroc à une
distance moyenne de
6 jours par la mer depuis
les EU.
188 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
L’intérêt d’un accord graduel et asymétrique
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190 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Maroc, Union européenne,
Etats-Unis et quelques autres pays
Un jeu complexe entre rivalités
commerciales, conflits de souveraineté
et enjeux euro-méditerranéens
Le Maroc a signé un accord de libre-échange avec l’Union européenne Henri Regnault
en 1996 et un accord avec les Etats-Unis en 2004. L’accord avec l’Europe Université de Pau et des
est apparu doublement logique et naturel en tant que régime préférentiel Pays de l’Adour, directeur
réciproque prenant la suite d’un régime non réciproque forgé dans le cadre du GDR CNRS
« EMMA » (Economie
de la Politique méditerranéenne globale de l’UE des années 70, d’une part, Méditerranée Monde
et en tant qu’accord de proximité géographique et historique, d’autre part. arabe) et coordinateur du
réseau RINOS (Réseau
L’accord avec les Etats-Unis a plus surpris les observateurs et a déclenché
Intégration Nord-Sud)
des polémiques, aussi bien dans la société marocaine que dans les sphères
euro-méditerranéennes. J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer au Maroc
– pendant la période de négociation (1) et après la signature (2) – sur (1) Libre-échange USA-
l’importance que j’accordais à cet accord et sur les conséquences néfastes, Maroc et construction
euro-méditerranéenne,
à mon avis, qu’il aurait inévitablement sur la dynamique euro- Intervention lors du
méditerranéenne. Je voudrais ici me placer dans une logique différente de séminaire L’accord de
celle d’une réaction à chaud et dans une approche plus générale des tenants libre-échange Maroc –
Etats-Unis : éléments
et aboutissants des accords bilatéraux Nord-Sud qui se sont multipliés au d’un débat national,
cours des dix dernières années, analyse qui ne peut que convaincre de la organisé par la Fondation
Bouabid et le Groupe
nécessité d’éviter tout «économicisme » et de dépasser des approches
parlementaire socialiste,
strictement commerciales et économiques au profit d’approches plus globales, Rabat, 1er mars 2003.
en termes de relations internationales. En effet, les économistes ne peuvent (2) Agricultures
prétendre au monopole de l’éclairage de ces accords sous prétexte qu’ils sont marocaines
commerciaux. Les relations commerciales sont bien plus que des échanges et libéralisation
commerciale : entre
de marchandises et de services : elles sont aussi politiques et géopolitiques, Europe, Etats-Unis… et
dans leurs déterminants et dans leurs conséquences, en amont et en aval. problèmes internes,
L’accord Maroc – Etats-Unis est une magnifique illustration du fait que le intervention au séminaire
CDGA, Les réformes du
commerce est un moyen de poursuivre la diplomatie par d’autres voies et secteur agricole : quel
peut s’inscrire dans la construction d’un rapport de force vis-à-vis de tel agenda pour le Maroc,
ou tel adversaire… sous réserve de bien apprécier les fondamentaux de ce Rabat 2-4 décembre
2004.
rapport de force.
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 191
Henri Regnault
La première étape de la démarche consistera à voir brièvement ce qu’est
véritablement le système commercial international aujourd’hui, comment
s’y intègrent les accords bilatéraux Nord-Sud, et comment s’y positionne
le Maroc. On s’intéressera ensuite aux motivations économiques à la signature
marocaine de l’accord avec les Etats-Unis pour vérifier qu’elles n’ont pas
pu être déterminantes, avant d’aborder les dimensions politiques et
géopolitiques et de voir apparaître les parties cachées pourtant impliquées
dans la genèse de l’accord bilatéral Maroc – Etats-Unis ou concernées par
ses conséquences.
1. Le Maroc dans le système commercial international
Le système commercial international est formé par l’ensemble des accords
commerciaux signés entre les divers pays. Il est particulièrement complexe
et multiforme, mettant en jeu plusieurs échelles. Il est traditionnellement
analysé à travers une approche dichotomique : d’un côté le multilatéralisme
(accords GATT, puis OMC), de l’autre le régionalisme qui recouvre, dans
la terminologie de l’OMC, l’ensemble des ACR (accords commerciaux
régionaux), vaste fourre-tout qui englobe aussi bien les vrais accords
régionaux de proximité géographique (Union Européenne, ALENA,
Mercosur…), les accords bilatéraux Nord-Sud, eux-mêmes à géométrie très
variable, avec des accords de proximité régionale (tel que Maroc-UE et tous
les accords de l’UE avec ses partenaires méditerranéens) mais aussi des accords
transcontinentaux (UE-Chili, Maroc – Etats-Unis…). Cette catégorie
régionale proposée par l’analyse dichotomique nous semble très réductrice
de la grande complexité et diversité des accords commerciaux internationaux
et très symptomatique de l’aversion des libéraux pour les accords
préférentiels : cette approche dichotomique, hégémonique, relève tout autant
d’une catégorisation idéologique (le bien et le mal, comprendre le multilatéral
et le régional) que d’une typologie scientifiquement construite à partir d’une
(3) Regnault H., « Libre- observation minutieuse. Dans une contribution récente (3), je propose une
échange Nord-Sud et typologie du système commercial international en trois catégories : le système
typologies des formes
d’internationalisation des commercial multilatéral, le système pluripartenarial et le système régional.
économies, Région et
«Le système commercial multilatéral correspond à un besoin de normes
Développement, n° 22,
2005, p. 19-38. standard, de droit commun des relations commerciales internationales. Le
(4) A fin 2005 réseau multilatéral à 149 pays (4) n’a plus rien à voir avec le GATT aux
([Link]). 23 parties contractantes de 1947. L’OMC est maintenant l’organisation
de masse du commerce international, là où le GATT était l’avant-garde
libre-échangiste. Le tissu multilatéral est formé par les liens de chaque pays
membre avec l’ensemble des partenaires, représentés par l’Organisation, qui
fait ainsi écran entre chaque membre et les autres. Dans ce système
multilatéral, les déprotections sont, en principe, réciproques, mais il s’agit
d’une réciprocité incertaine dans la mesure où les concessions sont inégales,
entérinant notamment une asymétrie d’obligations entre pays développés
192 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Maroc, Union européenne, Etats-Unis et quelques autres pays
et pays en développement (cf. les conclusions de l’Uruguay Round en matière
de pourcentages et de délais de démantèlements), asymétrie conceptualisée
sous la terminologie de traitement spécial et différencié. (5) » (5)Regnault H., [Link].
Le système commercial pluripartenarial est constitué par l’immense
réseau formé par les accords bilatéraux de libre-échange signés entre de
multiples partenaires, du Nord et du Sud, le plus souvent dans une simple
logique d’intégration superficielle, c'est-à-dire ne visant qu’à des
démantèlement douaniers à la frontière, sans volonté d’homogénéisation
des normes juridiques encadrant les activités économiques. Le terme
pluripartenariat rend compte du fait que dans le cadre du libre-échange,
contrairement à l’union douanière, un même pays peut participer à plusieurs
accords et avoir ainsi plusieurs partenaires relevant d’accords différents. En
ce sens, on peut parler de régionalisme ouvert, sans exclusivité.
Ce système a connu un développement considérable au cours des
années 90, comme en témoignent les chiffres récents publiés par
l’OMC (6) : sur 186 ACR notifiés à l’OMC et actifs, 27 sont antérieurs à (6) J.A. Crawford et R.V.
1990 (depuis 1948), 33 sont de la période 1991–1995, 42 de la période Florentino, The Changing
Landscape of Regional
1996–2000 et 84 datent des années 2001 à 2005. Certes, ces 186 accords Trade Agreements, OMC,
recensés ne relèvent pas tous de la catégorie pluripartenariale, mais seule Discussion Paper, n°8,
une infime minorité relève de la catégorie régionale au sens où nous la 2005.
définirons ci-dessous.
Ce système pluripartenarial constitue aujourd’hui la véritable avant-garde
libéralisatrice du commerce international. « Il renvoie à un besoin de relations
spécifiques, à géométrie variable, entretenues avec un nombre déterminé
de partenaires choisis, tous prêts à aller plus loin que les engagements
multilatéraux, sans pour autant être disposés à s’enfermer dans une relation
exclusive et sans pouvoir s’engager dans un processus d’intégration en
profondeur effectif, au-delà des déclarations d’intention éventuelles des textes,
du fait de l’éloignement géographique et de la multiplicité des engagements.
Le caractère essentiel du système pluripartenarial est de garantir une
réciprocité certaine des concessions par le biais de la symétrie bilatérale de
l’accord de libre-échange ; dans le cadre Nord-Sud, la réciprocité effective
des concessions commerciales assure aux pays développés un bien meilleur
accès aux marchés des PVD que celui autorisé par les concessions des PVD
dans le système multilatéral (7). » D’où l’intérêt porté aujourd’hui à ce type (7) Regnault H., op. cit.
d’accord aussi bien par l’Europe que par les Etats-Unis.
Le système commercial régional correspond à un besoin de relations
étroites en vue de former bloc au sein de l’économie mondiale, et implique
l’engagement dans un processus d’intégration en profondeur. L’exclusivité
de la relation, de jure (union douanière) ou de facto (proximité
géographique et imbrication économique gravitaire en résultant), ne signifie
pas que la zone régionale soit figée : elle peut s’étendre, comme l’a fait
l’Europe, ou comme le ferait l’ALENA si la ZLEA (Zone de Libre-Echange
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 193
Henri Regnault
des Amériques) se mettait en place selon des normes proches de celles de
l’ALENA, ce qui apparaît très peu probable depuis l’échec du quatrième
Sommet des Amériques (Mar del Plata, novembre 2005), qui a bien mis
en lumière l’incompatibilité du projet des Etats-Unis avec l’approche de
beaucoup de pays latino américains, notamment Brésil et Argentine.
Munis de cette typologie à trois catégories, nous pouvons dès lors nous
interroger sur le positionnement du Maroc dans ce système commercial
international tridimensionnel ? En fait, le Maroc est inséré dans le système
multilatéral et dans le système pluripartenarial. Par contre, il n’a pas
d’insertion régionale et n’en aura pas dans un avenir prévisible.
Le Maroc est entré dans le système multilatéral en adhérant au GATT
en 1987, dans la foulée des politiques d’ajustement mises en œuvre après la
crise financière des années 80. Pour autant, la libéralisation commerciale
multilatérale du Maroc reste très modeste, comme en témoigne l’analyse des
profils tarifaires publiés par l’OMC dans son Rapport sur le commerce mondial
2005. L’analyse de ces profils révèle que sur 144 pays recensés, 7 seulement
appliquent un tarif NPF (moyenne simple) supérieur à 25 % : Bahamas 30,5 %,
Djibouti 31 %, Inde 29,1 %, Maroc 30,2 %, Nigéria 29,1 %, Seychelles
28,3 %, Tunisie 28,3 %. Ce protectionnisme multilatéral marocain est
confirmé par l’inexistence de sous-positions (du système harmonisé)
admises en franchise et par le niveau très élevé (339 %) du droit ad-valorem
maximal appliqué (sur les produits agricoles, le droit non agricole maximum
étant à 50 %). Cette frilosité multilatérale du Maroc n’en rend que plus
intéressante pour ses partenaires la signature d’accords de libre-échange
bilatéraux, tout particulièrement pour des pays développés, déjà très libéralisés
au niveau multilatéral, et qui n’offrent donc que des faibles concessions
tarifaires supplémentaires pour en recevoir de très grandes de la part du Maroc.
C’est ainsi, à travers la signature d’accords bilatéraux de libre-échange,
que le Maroc a pris place au cours des dix dernières années dans le système
pluripartenarial de liens multiples de libre-échange, en signant divers
(8) Cf. site internet de la accords (8). Depuis la signature avec l’Union européenne en février 1996,
Confédération générale le Maroc a signé avec plusieurs pays méditerranéens et/ou arabes : Tunisie,
des entreprises du Maroc
(consultation du Egypte, Jordanie, Emirats Arabes Unis et Turquie. Par ailleurs le Maroc a
22/07/2006) : signé avec l’AELE (Association Européenne de Libre-Echange) et surtout
[Link]. avec les Etats-Unis en 2004.
Cet accord de libre-échange Maroc – Etats-Unis est un évènement majeur
pour le Maroc, mais aussi pour les perspectives euro-méditerranéennes. Cet
évènement est bien sûr commercial et économique, mais il est aussi politique
et géopolitique. Il est doublement révélateur de l’absence de perspectives
d’insertion du Maroc dans un système commercial régional, résultant de
l’absence de perspectives maghrébines et débouchant sur l’impossibilité de
faire évoluer la relation euro-marocaine vers une plus grande intégration
à l’Europe. En effet, cet accord Maroc – Etats-Unis résulte, dans sa genèse
du côté marocain, du mauvais état durable des relations algéro-marocaines,
194 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Maroc, Union européenne, Etats-Unis et quelques autres pays
cristallisé autour de la revendication marocaine de souveraineté sur l’ancien
Sahara espagnol. Tant que ce conflit n’est pas réglé, il est impensable de
voir émerger une union régionale maghrébine qui soit autre chose qu’une
coquille vide. L’accord commercial avec les Etats-Unis a été conçu par la
diplomatie marocaine comme un moyen de faire pencher les Etats-Unis
dans le camp marocain sur ce conflit saharien. Mais, par ailleurs, cet accord
n’est pas sans effet sur la relation euro-méditerranéenne dans la mesure où
il gèle cette relation au niveau du libre-échange et interdit de la faire évoluer
vers l’union douanière, comme c’est déjà le cas entre l’UE et la Turquie.
Un examen attentif de cet accord dans ses différentes dimensions est
donc indispensable tant il est au cœur des perspectives marocaines,
maghrébines, méditerranéennes et euro-méditerranéennes, en termes
économiques mais aussi politiques.
2. La portée économique de l’accord Maroc – Etats-Unis
Quelles sont les raisons économiques qui peuvent pousser un pays en
développement à signer un accord de libre-échange avec un pays du Nord
et a fortiori avec plusieurs ? Un inventaire rapide permet de retenir quatre
motifs :
– s’assurer du meilleur statut commercial possible sur le marché
d’exportation principal : c’est clairement le cas pour le Mexique vis-à-vis
du marché des Etats-Unis ou des pays méditerranéens vis-à-vis de l’Union
européenne ;
– tirer le meilleur parti d’une équidistance géographique par rapport
aux grands pôles de la demande mondiale, pour des pays dont les exportations
s’orientent significativement vers plusieurs des ces pôles : c’est le cas du Chili,
en libre-échange avec l’Union européenne (2002), avec les Etats-Unis (2003),
avec la Corée (2004), avec la Chine (2005) et en négociation avec de
nombreux autres partenaires ; c’est aussi le cas de l’Afrique du Sud qui a
signé avec l’Europe en 1999 et se trouve lié aux Etats-Unis dans le cadre
de l’AGOA (African Growth Opportunity Act) ; ce pourrait être le cas de
l’Argentine et du Brésil si l’accord UE-Mercosur finissait par être signé et
si les négociations avec les Etats-Unis dans le cadre de la ZLEA ou dans
un cadre bilatéral aboutissaient.
– conserver des préférences antérieurement acquises mais dont la
pérennisation est conditionnée par la signature d’un accord réciproque ; c’est
par rapport à cette préoccupation que de nombreux pays du Sud ont accepté
le passage au libre-échange : pays méditerranéens vis-a-vis de l’UE, pays des
Caraïbes et d’Amérique centrale ou pays andins vis-à-vis des Etats-Unis
– se positionner en plateforme de production pour exportations
pluridirectionnelles visant à échapper à une trop forte dépendance vis-à-vis
d’un partenaire développé : on a évoqué cette piste pour rendre compte de
l’accord UE-Mexique, surnommé à Bruxelles (dit-on !) « Accord Volkswagen »,
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 195
Henri Regnault
cette firme automobile souhaitant à l’époque produire au Mexique pour vendre
aussi bien sur le marché européen que sur le marché américain.
Le Maroc n’est pas dans la proximité géographique des Etats-Unis. Le
Maroc n’est pas équidistant de l’Europe, de l’Asie et des Etats-Unis. Le Maroc
n’a pas de préférences antérieures non réciproques à sauvegarder sur le marché
américain. Au mieux pourrait-on évoquer la dernière piste (plateforme de
production pour exportations pluridirectionnelles) pour tenter de trouver
une motivation économique à l’accord Maroc – Etats-Unis : en réalité la
taille considérable du marché européen suffit amplement à justifier des
investissements de firmes étrangères au Maroc sans pour autant avoir besoin
d’accéder simultanément au marché américain. Cette dernière piste, si elle
n’est pas dénuée de tout intérêt, reste sans doute d’une portée limitée.
Prenons le problème autrement. Du point de vue concret de l’analyse
sectorielle, que peut attendre le Maroc de son accord avec les Etats-Unis
en terme d’accès au marché ? En matière d’exportations agricoles, le Maroc
ne dispose ni de la proximité géographique du Mexique ni de la contre
saisonnalité du Chili : on voit mal la tomate ou la fraise marocaine venir
concurrencer les produits mexicains dont les périodes de production sont
les mêmes, ni a fortiori venir menacer les produits chiliens ou argentins
pendant l’hiver de l’hémisphère Nord. A l’inverse, l’agriculture marocaine
est fondée à craindre la concurrence d’une agriculture américaine très
subventionnée. En matière d’exportations industrielles, on ne voit guère
d’avantages comparatifs marocains suffisamment affirmés pour venir
concurrencer les zones de proximité des Etats-Unis bénéficiant d’un accès
de libre-échange au marché américain, ni même faire jeu égal avec les produits
chinois bénéficiant du tarif NPF américain depuis l’entrée de la Chine à
l’OMC. Il est probable que, dans les années à venir, on trouvera tel ou tel
exemple de réussite marocaine sur le marché américain grâce aux
débouchés ouverts par l’accord Maroc – Etats-Unis. Mais, globalement, on
peut affirmer, sans grand risque d’être démenti par les faits, que le Maroc,
contre des débouchés très incertains et à faible valeur ajoutée, a ouvert une
voie royale aux Etats-Unis pour l’accès au marché marocain, sur des activités
à forte valeur ajoutée : le dossier des médicaments est à cet égard
emblématique, le Maroc devant désormais assurer une protection de la
propriété intellectuelle des firmes américaines plus longue que les délais
consentis au niveau multilatéral.
Au total, quel que soit l’angle sous lequel on considère l’opération, le
Maroc a signé un accord qui du point de vue économique présente des
avantages a minima et des inconvénients a maxima. Cela signifie-t-il que
le Maroc a forcément agi d’une manière irrationnelle en signant cet accord
avec les Etats-Unis ? Absolument pas : tirer une telle conclusion serait ne
pas comprendre la nature exacte des accords préférentiels. Ils ne sont jamais
purement économiques mais aussi politiques, même s’il est vrai que la
dimension politique est rarement aussi évidente que dans ce cas marocain.
196 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Maroc, Union européenne, Etats-Unis et quelques autres pays
3. La portée politique et géopolitique de l’accord Maroc–
Etats-Unis
Le débat sur les accords préférentiels est trop souvent mené uniquement
du seul point de vue de leur articulation au multilatéralisme, ce qui conduit
inévitablement à une approche «économiciste » qui laisse de côté les
dimensions politiques et les conséquences géopolitiques de ces accords. Leur
analyse dans le champ des relations internationales est indispensable à une
bonne compréhension de leur signification profonde. L’analyse de l’accord
Maroc – Etats-Unis est une bonne illustration de cette nécessité de replacer
les accords préférentiels dans la perspective des relations internationales
envisagées dans leurs multiples dimensions : économiques bien sûr, mais
aussi politiques, sécuritaires et militaires.
Le débat sur les accords préférentiels s’engage dans le champ de l’économie
internationale, après la mise en place du GATT, au sortir de la deuxième
Guerre Mondiale. A l’origine, les tenants du libéralisme se méfient des effets
pervers possibles (9) des accords préférentiels, mais les tolèrent en tant (9) C’est le thème des
qu’exceptions aux règles multilatérales du commerce international. Par la possibles effets des
détournements de
suite, vont cœxister durablement deux lectures de l’articulation entre commerce, qui
multilatéralisme et accords préférentiels. La première lecture est celle de conduisent à une
la complémentarité : de tels accords permettent à leurs partenaires d’aller réduction du bien-être
économique des
plus vite et plus loin sur la voie de la libéralisation commerciale, et de montrer populations. Cf. Viner,
l’exemple des effets positifs de cette libéralisation, ouvrant ainsi la voie à 1950.
de nouvelles avancées multilatérales. La deuxième lecture, très en vogue (10) Cf. le rapport du
ces dernières années à l’OMC (10) est celle d’une opposition radicale entre Comité consultatif de
l’OMC, L’avenir de
les logiques multilatérale et préférentielle. En fait, et très brièvement ici (11), l’OMC: relever les défis
la cœxistence durable de ces deux thèses témoigne surtout de la grande institutionnels du nouveau
difficulté de l’économie internationale à saisir l’ensemble des déterminants millénaire, 2004.
qui conduisent beaucoup de pays à s’engager simultanément dans les accords (11) Pour analyse plus
détaillée, cf. Regnault H.
multilatéraux et dans des accords préférentiels. Le multilatéralisme
et Deblock C., Les enjeux
renvoie à une internationalisation tous azimuts des économies qui ignore théoriques de la
les frontières et impose aux Etats sa pure logique de marché. Mais ces Etats, reconnexion Nord-Sud,
in Nord-Sud: la
dans leurs relations internationales, trouvent précisément des marges de
reconnexion périphérique,
manœuvre et des possibilités de contourner les contraintes isotropiques du sous la direction de
multilatéralisme en négociant et en mettant en œuvre des accords Deblock C. et
Regnault H., éditions
préférentiels. Ceux-ci constituent pour les Etats « un champ d’affirmation
Athéna, Montréal, 2006.
de leur volonté, de leur libre choix de passer des alliances avec qui ils
(12) Et plus généralement
souhaitent, de ne pas se laisser imposer un monde isotrope qui ne leur les accords préférentiels.
permettrait pas de faire valoir leurs multiples intérêts nationaux,
économiques, culturels, sécuritaires. Dès lors la régionalisation (12) peut
être interprétée comme la revanche du politique sur l’économique (13). » (13) Regnault H.,
Cette plage de liberté qu’offrent les accords préférentiels et la Deblock C., op. cit.
complexité et diversité de leurs déterminants est parfaitement illustrée par
le jeu bilatéral marocain dans les accords Nord-Sud. En particulier, les enjeux
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 197
Henri Regnault
extra-économiques de l’accord Maroc – Etats-Unis sont multiples. On peut
en donner un triple éclairage :
– Les avantages attendus par le Maroc peuvent être analysés en termes
politiques, à travers la recherche d’un soutien des Etats-Unis à une solution
du conflit saharien conforme aux aspirations marocaines de reconnaissance
(14) Cette analyse ne de pleine souveraineté (14). Mais rien de concluant ne s’est passé jusqu’à
relève pas du non-dit présent (juillet 2006) en termes d’appui des Etats-Unis à une reconnaissance
mais du non-écrit. Tous
mes interlocuteurs internationale de la souveraineté du Maroc sur la zone saharienne
marocains tiennent ce revendiquée. Peut-être le Maroc a-t-il oublié trop vite l’enjeu des
discours pour justifier la hydrocarbures algériens et la faible probabilité que les Etats-Unis
signature de l’accord avec
les Etats-Unis. Le fait que promeuvent une solution trop contraire aux intérêts algériens. Les Etats-
le ministère des Affaires Unis courtisent assidûment tous les pays pétroliers, quand ils ne peuvent
étrangères ait été pas les dominer directement, et, de ce fait, il est probable que les Etats-
beaucoup plus impliqué
que le ministère de
Unis ne soutiendront pas une solution saharienne qui n’aurait pas au moins
l’Economie dans la un accord implicite de l’Algérie. L’Algérie s’impose ainsi comme un véritable
négociation avec les acteur d’un jeu maghrébo-américain dont l’accord Maroc – Etats-Unis n’est
Etats-Unis et qu’une
consigne de signature à
qu’un élément. Ainsi, le Maroc pourrait bien ne jamais capitaliser les
tout prix ait été donnée avantages sahariens attendus de l’accord : en ce sens peut-être a-t-il signé
aux négociateurs rend un marché de dupes. Mais rien n’est sans doute joué définitivement et il
cette analyse tout à fait
crédible.
est encore trop tôt pour tirer un bilan politique de la signature de l’accord
Maroc – Etats-Unis et de ses conséquences sur les dynamiques maghrébines.
– Un impact très ambigu sur la relation euro-marocaine. D’un côté
l’Europe peut être inquiète d’une concurrence américaine accrue sur un
marché marocain qu’elle pouvait concevoir comme une chasse gardée. La
dimension d’une rivalité commerciale entre l’Europe et les Etats-Unis est
donc bien réelle. Mais, simultanément, l’UE peut ressentir un soulagement
à voir le Maroc fixer lui-même les limites de la relation euro-marocaine,
non susceptible désormais de dépasser le niveau du libre-échange, seul niveau
permettant la pluri-appartenance à des zones commerciales préférentielles :
l’union douanière est hors de portée, a fortiori l’adhésion à l’Union
européenne. L’UE peut ainsi se considérer satisfaite de n’avoir plus aucune
obligation particulière vis-à-vis d’un Maroc qui a lui-même choisi de banaliser
la relation euro-marocaine, en symétrisant le lien atlantique avec le lien
européen. In fine, même si l’inquiétude l’emporte sur le soulagement, de
toutes manières, l’Europe ne peut faire que contre mauvaise fortune bon
cœur, car aucune représaille n’est concevable : en effet, il n’est pas dans
l’intérêt de l’Europe de déstabiliser un partenaire de sa périphérie immédiate.
La seule chose que puisse craindre le Maroc est une plus grande fermeté
de l’Europe dans les renégociations des accords commerciaux, celle-ci ne
voulant pas d’un moins bon statut que les Etats-Unis en termes d’accès aux
marchés marocains et tentant, si possible, de reprendre l’avantage. Donc
les dégâts collatéraux pour le Maroc de son accord avec les Etats-Unis ne
peuvent qu’être limités en termes de détérioration de la relation euro-
marocaine.
198 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Maroc, Union européenne, Etats-Unis et quelques autres pays
– Le grand bénéficiaire de cet accord Maroc – Etats-Unis est sans doute
un pays tiers : la Turquie. En effet, depuis la signature de cet accord, la Turquie
se voit confirmée comme l’ultime frontière méditerranéenne de l’Union
européenne. Son adhésion est loin d’être certaine, mais elle sera
éventuellement facilitée par la conviction européenne qu’il s’agira du point
final de l’élargissement méditerranéen de l’Europe. J’ai toujours considéré
la logique euro-méditerranéenne de Barcelone comme un non-sens, même
s’il s’agissait d’un non-sens inévitable. Non-sens de mettre sur le même plan,
dans la relation à l’Europe, 10 pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée
(on laisse de côté les îles de Malte et de Chypre, déjà dans l’UE ) dont
l’intensité relationnelle avec le Nord de la Méditerranée n’est pas
comparable. Deux zones, la Turquie et le Maghreb, ont une intensité
relationnelle à l’Europe supérieure aux autres et méritaient donc un statut
spécifique vis-à-vis de l’Europe, conforme à cette intensité. Mais ce non-
sens était inévitable dans la mesure où il n’était pas concevable d’obtenir
du Nord de l’Europe, en particulier de la Grande-Bretagne, un statut moins
favorable que celui du Maghreb ou de la Turquie pour des pays comme
l’Egypte ou la Jordanie, pourtant historiquement et géographiquement moins
tournés vers l’Europe et beaucoup plus intégrés aux problématiques du
Moyen-Orient. D’ailleurs, nul ne s’est offusqué de voir la Jordanie signer
un accord de libre-échange avec les Etats-Unis en plus de celui avec l’Europe.
Aujourd’hui, avec la signature Maroc – Etats-Unis et les discussions Tunisie–
Etats-Unis, il ne peut plus y avoir la moindre velléité de parité UE-Turquie
et UE-Maghreb. Les pays qui ont signé avec les Etats-Unis ne peuvent même
plus rejoindre la Turquie dans sa relation d’union douanière avec l’UE, a
fortiori il ne peuvent plus envisager une adhésion à l’UE. En ce sens, ils
désamorcent la critique européenne qui aurait pu être opposée à la
candidature turque : si on accepte la Turquie, ensuite ce sera le Maghreb,
l’Europe n’aura plus de frontière au Sud. Le Maroc vient de régler le problème
et de fixer une frontière sud à l’UE, que celle-ci n’osait s’avouer aussi
clairement : une partie de l’opinion publique européenne éclairée, loin des
vociférations nationalistes, s’interrogeait sur cette frontière Sud : la mer d’eau
ou la mer de sable, la Méditerranée ou le Sahara, la frontière post-islam
ou pré-islam ? Le débat a été tranché par le Maroc, non par conviction
particulière sur la nature de la frontière, mais par opportunité politique
dans sa rivalité avec l’Algérie.
Au total, la signature de l’accord Maroc – Etats-Unis débouche sur un
jeu géopolitique complexe et constitue un cas intéressant dans l’analyse des
accords préférentiels Nord-Sud. En effet, dans l’analyse d’un tel accord,
on s’attend à ce que ce soit le pays du Nord qui recherche un avantage extra-
économique (aide au contrôle migratoire, participation active du Sud à la
lutte contre les narcotrafics), alors que le pays du Sud rechercherait un
avantage économique en termes d’accès au marché du Nord. Si l’accord
Maroc-UE rentre bien dans cette grille de lecture (même s’il ne faut pas
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 199
Henri Regnault
ignorer les intérêts économiques de l’Europe, dans une logique de proximité),
par contre l’accord Maroc – Etats-Unis joue à front renversé : c’est le pays
du Nord (ici les Etats-Unis) qui recherche l’accès au marché pour égaliser
ses conditions sur celles de l’Europe, voire en obtenir de meilleures
(protection de la propriété intellectuelle), et c’est le pays du Sud (le Maroc)
qui cherche un avantage politique… même s’il n’est pas évident que ses
attentes seront comblées.
Conclusion : tir au but ou balle dans le pied ?
Pour conclure, on peut dire que l’appréciation à porter sur l’accord
Maroc– Etats-Unis reste ouverte. Deux interprétations du pluripartenariat
Nord-Sud du Maroc sont possibles : « tir au but » ou « balle dans le pied ».
L’avenir tranchera … même si je penche plutôt pour la balle dans le pied,
peut-être à tort !
Selon la première appréciation, le Maroc a bien joué : un vrai tir au but.
Il a su tirer les conclusions du fait que l’Europe ne lui accordera jamais
une place en son sein et que toute nouvelle demande d’adhésion à l’UE
recevrait la même réponse que celle de 1984 : un non d’autant plus humiliant
qu’il aurait été précédé d’un oui à l’ouverture des négociations avec la Turquie.
Le Maroc a parfaitement raison de ne pas s’enfermer dans un tête-à-tête
avec l’Europe, forcément inégal. Ce faisant, il rebat les cartes du jeu
maghrébo-américain et ne peut y trouver que des avantages dans le cadre
d’un éventuel règlement du conflit saharien, même si les avantages
économiques de l’accord de libre-échange avec les Etats-Unis sont très
incertains. L’Europe n’a aucune possibilité de représailles, ayant trop besoin
de l’aide du Maroc pour contrôler les flux migratoires clandestins, et plus
généralement de stabilité sur sa frontière Sud. En l’absence de représailles
possibles de la part de l’Europe, le jeu triangulaire Maroc / Union européenne
/ Etats-Unis ne saurait en aucun cas être un jeu à somme nulle pour le Maroc,
qui tirera forcément un bénéfice de son accord avec les Etats-Unis.
Selon la deuxième interprétation, le Maroc a lâché la proie européenne
pour l’ombre américaine. Il a volé tout droit vers le miroir pour alouettes
(15) US Trade chérifiennes mis en place par Robert Zœllick (15). L’analyse diplomatique
Representative au marocaine laissant espérer un appui décisif des Etats-Unis dans un règlement
moment de la
négociation avec du conflit saharien a sous-estimé le poids énergétique de l’Algérie et
le Maroc. l’impossibilité conséquente pour les Etats-Unis de promouvoir une solution
au Sahara qui n’aurait pas un accord implicite d’Alger. Faute de gain
politique, le bilan de cet accord avec les Etats-Unis sera forcément négatif
à long terme, sachant que son bilan économique sera négligeable, voire
négatif, et que l’existence même de l’accord annihile le gain potentiel d’une
amélioration du statut marocain vis-à-vis de l’Union européenne. Sans
pouvoir prétendre à une adhésion pleine et entière à l’Union européenne,
le Maroc avait toute légitimité à rejoindre la Turquie en statut d’union
200 Critique économique n° 21 • Hiver 2008
Maroc, Union européenne, Etats-Unis et quelques autres pays
douanière avec l’UE : à partir de là, pouvait se dessiner un statut, commun
à la Turquie et au Maroc, de lien de premier rang avec l’Europe. Cette
possibilité aurait arrangé beaucoup de pays européens qui n’osent pas dire
non à la Turquie mais ne veulent pas lui dire oui. En voulant symétriser
ses relations avec l’Europe et les Etats-Unis, en opposant un mirage atlantique
aux réalités euro-méditerranéennes, certes contradictoires et difficiles, le
Maroc n’a-t-il pas laissé passer une chance historique, en focalisant toute
son énergie sur l’idée qu’il se fait de sa construction nationale, au détriment
de son positionnement régional ?
Critique économique n° 21 • Hiver 2008 201
Critique économique
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– Notes de lecture : environ 3 000 signes.
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– Deuxième titre (corps 12, gras, retrait).
– Troisième titre (corps 12, gras italique, retrait).
● Références
– Citations (auteur, ou auteur et auteur, ou auteur et al., année de publication).
– Notes de bas de page (corps 10, interligne simple, justifié).
● Bibliographie
– Aglietta M. (1976), Régulation et crise du capitalisme, Calmann-Lévy, Paris.
– Alchian A., Demsetz H. (1972), « Production, Information Costs and Economic
Organization », American Economic Review, 62, p. 777-795.
● Soumission
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examinées par le comité de rédaction de la revue.
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Maroc . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 400 Dh
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Dossier de presse 55/1999
N° Dépôt légal 51/2000
ISSN 1114-2790
Critique économique Critique économique
❏ Présentation
ALE Maroc – USA : un acte éminemment politique
Neuvième année • Hiver 2008
Najib Akesbi
❏ Le contexte économique et géopolitique
Mohammed Bensaïd, Abid Ihadiyan
❏ Consécration de la politique d’ouverture du Maroc
Nabil Boubrahimi
❏ Le volet agricole : des engagements qui aggravent
la dépendance alimentaire du pays
Accord de libre-échange
Najib Akesbi
❏ Le volet financier : des ouvertures différenciées Maroc-USA
Saloua Takarroumt, Mohamed Amine El Ayoubi
❏ La dimension environnementale : ambiguïtés et enjeux
Abdelilah Baguare
Sous la direction de Najib Akesbi
Critique économique
❏ Télécommunications et commerce électronique : deux chapitres
de l’accord faisant l’apologie du marché et de la concurrence
Yahya El Yahyaoui
❏ L’accès aux médicaments sacrifié !
Othman Mellouk et Marion Wadoux
❏ Transparence versus corruption dans les marchés publics :
lecture à travers les dispositions de l’Accord
Kamal El Mesbahi
❏ L’accord de libre-échange entre les Etats-Unis et le Maroc :
l’importance d’un accord graduel et asymétrique
Mustapha Sadni Jallab, René Sandretto, Lahsen Abdelmalki
❏ Maroc, Union européenne, Etats-Unis et quelques autres pays :
un jeu complexe entre rivalités commerciales, conflits de souveraineté
21
et enjeux euro-méditerranéens
Henri Regnault
21
Neuvième année • Hiver 2008 • 50 Dh