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N°20

Le document traite de l'emploi informel au Maroc, en analysant ses caractéristiques, sa dynamique et les formes d'adaptation aux risques. Il souligne l'importance de ce secteur dans la satisfaction des besoins des populations à faibles revenus et met en lumière les défis liés à la régulation de l'activité économique. Les activités informelles sont en forte croissance, exacerbées par la crise de l'emploi officiel et l'urbanisation rapide.

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N°20

Le document traite de l'emploi informel au Maroc, en analysant ses caractéristiques, sa dynamique et les formes d'adaptation aux risques. Il souligne l'importance de ce secteur dans la satisfaction des besoins des populations à faibles revenus et met en lumière les défis liés à la régulation de l'activité économique. Les activités informelles sont en forte croissance, exacerbées par la crise de l'emploi officiel et l'urbanisation rapide.

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C ritique économique Critique économique

Huitième année • Eté-automne 2007


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Une approche empirique du CAC 40 de 1995 à 2005
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rapports Nord-Sud. Entre différenciation et espace politique
pour le développement
Mehdi Abbas

❏ Le NEPAD dévoyé ou l’éclipse d’une grande espérance


Moustapha Kassé

❏ La succession dans l’entreprise familiale marocaine.


Une approche par les ressources
Adil El Houmaidi
Rédaction Abonnement

20
1, rue Hamza, Agdal, Rabat, Diwan 3000 : 33, rue Sebou, Agdal, Rabat, Maroc
Maroc tél. : (212) (0) 37 68 16 96 • fax : (212) (0) 37 68 16 98
tél.- fax : (212) (0) 61 22 72 21 e-mail : [email protected] 20
Huitième année • Eté-automne 2007 • 50 Dh
Critique économique
Revue trimestrielle

L’équipe Directeur
Noureddine el Aoufi
([email protected])

Comité de rédaction
Najib Akesbi
Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II, Rabat
([email protected])
Mohamed Belahcen Tlemçani
Université de Perpignan, France
([email protected])
Saâd Belghazi
Institut National de Statistiques et d’Economie Appliquée, Rabat
([email protected])
Mohammed Bensaïd
Université Mohammed V-Agdal, Rabat
([email protected])
Driss Guerraoui
Université Mohammed V-Agdal, Rabat
([email protected])
Redouane Taouil
Centre d’Etudes de la Pensée et des Systèmes Economiques,
Université Pierre Mendès-France, Grenoble, France
([email protected])

Pré-presse Diwan 3000


Impression ImprimElite
Couverture : Souad Benabdellah

Périodicité 4 numéros par an

Ce numéro a été publié avec le concours


du ministère de la Culture

N° 20 • Eté-automne 2007
Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007

sommaire

L’emploi informel au Maroc. Caractéristiques, dynamique


et formes d’adaptation aux risques
Rajaa Mejjati Alami ............................................................................................... 3
Le commerce informel en Algérie
Cécile Perret, Saïd Chaouki Chakour .............................................................. 15
Responsabilité sociale de l’entreprise et critère de gestion
Bernard Billaudot, Jean-Claude Dupuis ........................................................... 39
La responsabilité sociale de la firme. Une approche économique
d’évaluation
Iqbal Toumi, Mohamed Benlahcen Tlemçani ............................................... 69
Le modèle marocain de gouvernance de l’eau potable.
L’Initiative nationale pour le développement humain (INDH)
dans la construction progressive du marché de l’eau
Claude de Miras, Julien Le Tellier, Aahd Benmansour ................................ 93
Efficience informationnelle et dépendance non linéaire.
Applications aux valeurs du MADEX
Omar Essardi, Abdelhamid El Bouhadi ........................................................... 103
Sensibilité du prix des actions aux taux d’intérêt.
Une approche empirique du CAC 40 de 1995 à 2005
Nicolas Moumni ...................................................................................................... 123
Mondialisation, Organisation mondiale du commerce et
rapports Nord-Sud. Entre différenciation et espace politique
pour le développement
Mehdi Abbas ............................................................................................................ 143
Le NEPAD dévoyé ou l’éclipse d’une grande espérance
Moustapha Kassé ................................................................................................... 165
A l’œuvre
La succession dans l’entreprise familiale marocaine.
Une approche par les ressources
Adil El Houmaidi ...................................................................................................... 175
Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 1
Erratum
Dans l’article de Abderrahmane Berrada Gouzi et Noureddine El Aoufi
« La non-scolarisation au Maroc. Une analyse en termes de coût
d’opportunité » paru dans Critique économique, n° 19, Hiver-printemps
2007 (p. 3-47), une erreur s’est glissée dans le calcul du manque à
gagner net total. Estimé à 7 122 millions de dirhams (4 748 x 1 500 000),
celui-ci représente deux points du PIB de l’année 2004.
L’emploi informel au Maroc
Caractéristiques, dynamique et formes
d’adaptation aux risques

Introduction Rajaa Mejjati


Alami
Les activités dites informelles occupent la majorité des actifs dans les
([email protected])
villes des pays en développement. Depuis longtemps, les travaux ont montré
qu’elles dispensent des qualifications sur le tas, génèrent des revenus et
interviennent dans les modes de consommation (Hugon, 1977 et 1990 ;
Lautier, 1994 ; Lubell, 1991). Elles produisent des biens et services pour
les urbains dans l'impossibilité de se procurer les marchandises du secteur
moderne et d'accéder aux services ou aux formes de redistribution étatique
(santé, indemnisation du chômage) et concernent des branches vitales pour
la satisfaction des besoins des populations à faibles revenus tels que
l’alimentation, le logement, l'habillement, le transport. La crise et le
programme d’ajustement structurel (PAS), en sus d’autres déterminants,
ont accéléré les déséquilibres et les pressions qui s’exercent sur le marché
du travail, se traduisant ainsi par de nouveaux ajustements sur celui-ci, tout
en amplifiant la régulation par l’informel.
Après quelques précisions d’ordre conceptuel et un rapide survol du
contexte et des causes de la montée des activités informelles au Maroc, seront
explicitées les formes d’adaptation mises en œuvre sur le marché du travail.

1. L’emploi informel : contexte et tendances


1.1. Des réalités diverses
L’économie informelle recouvre des réalités très diverses du marché de
l’emploi (emplois dans les petites entreprises individuelles, emplois précaires
des grandes entreprises), les formes de production souterraines (qui se cachent
pour échapper délibérément à la réglementation) l’économie illégale
(contrebande, narco-trafic, contrefaçon), les activités exercées par les ménages.
Elle recouvre aussi les activités du secteur informel qui font l’objet du présent
article. Dans ce cas, ces activités ne transgressent pas délibérément la
réglementation. Soit elles sont tolérées par les pouvoirs publics, soit elles
ignorent l’existence de la réglementation étatique et opèrent au grand jour,
même quand elles ne sont pas enregistrées.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 3


Rajaa Mejjati Alami

Il faut également faire une distinction entre secteur informel et emploi


informel. Selon la conférence des statisticiens du travail (BIT, 1993a et b),
l’emploi informel se définit par les caractéristiques de l’emploi occupé, en
l’occurrence le non-enregistrement, l’absence de contrat ou l’absence de
protection sociale (emplois non protégés) ; et le secteur informel (défini
par les caractéristiques de l’unité économique dans laquelle travaille la
personne) est considéré comme une de ses composantes. Autrement dit,
on peut trouver l’emploi informel y compris dans les grandes unités les plus
structurées.
S’il n’existe pas de définition claire à propos de cette notion et si les
débats ont opposé pendant longtemps sociologues et économiste sur ce qui
distingue le formel de l’informel, un consensus se dégage sur un certain
nombre de traits dominants des activités du secteur informel : leur faible
niveau d’organisation, leur fonctionnement à petite échelle et, de manière
spécifique, une faible division entre le travail et le capital, la faiblesse, voire
la quasi-absence du salariat. Les relations de travail sont surtout fondées
sur l’emploi occasionnel, familial ou les relations personnelles et sociales
plutôt que sur des accords contractuels. Le marché informel est considéré
comme un recours pour se procurer du travail hors du circuit officiel pour
les migrants, les rejetés du système scolaire, les femmes et les enfants. Ce
qui le spécifie, c’est l'emploi indépendant, des formations sur le tas, des
salaires irréguliers, une absence de protection sociale et de législation de
travail.
1.2. Quelques traits dominants
(1) Deux méthodes L'estimation de l'emploi dit informel au Maroc est très délicate (1)
essentielles peuvent être (Charmes 2003). On s’accorde pour reconnaître qu’il aurait connu une
envisagées : la méthode
indirecte qui consiste à véritable prolifération car son évolution a été beaucoup plus rapide (6,9 %)
examiner la dégradation que celle de l'emploi dans le secteur moderne (3,3 %). Celui-ci occupe 39 %
qu’a connue au cours des de l'emploi non agricole (Direction de la Statistique, 2003). Il s’agit de
dernières décennies le
marché du travail : baisse l’emploi au sein des micro-entreprises ne disposant pas de comptabilité et
du salariat protégé et non du travail précaire dans les unités structurées.
montée de formes Le secteur informel est dominant dans la sphère urbaine (71,6 % des
atypiques et vulnérables
d’emploi ; la méthode unités). Sont principalement concernées certaines branches d'activité dans
directe qui s’appuie sur les secteurs employant une main-d’œuvre essentiellement non salariée
les enquêtes réalisées (alimentaire, textile, cuir, bois, travail des métaux, construction, réparation
auprès des micro-
entreprises.
de véhicules et d’articles personnels, commerce de détail…). Les micro-
entreprises de commerce (notamment ambulant) dominent, suivies de
l’industrie (confection, cordonnerie...), des services et du bâtiment. Près
de la moitié des unités informelles ne disposent pas de local, et 11,1 %
exercent leur activité à domicile. La répartition géographique fait
apparaître que la région Tanger-Tétouan, Doukkala, Meknès, Fès,
l’Oriental sont des pôles de concentration, relativement aux régions de
Casablanca, Rabat Salé et Taza El Hoceima.

4 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


L’emploi informel au Maroc

Les liens sont plus ou moins étroits entre les unités formelles et les unités
informelles. Certaines activités sont le sous-produit de la grande industrie
(réparation télé, auto, machines à coudre…) alors que d’autres tirent partie
uniquement des matières premières locales, notamment pour les produits
alimentaires. Le travail informel se concentre dans les activités commerciales
et de réparation (91,2 % de l'ensemble des emplois offerts) et beaucoup
moins dans les activités de production.
Les activités du secteur informel mobilisent essentiellement des jeunes,
des femmes, des diplômés peu scolarisés et des déscolarisés. L'essentiel de
la formation est dispensé à partir d'un apprentissage sur le tas, soit au sein
de l'unité-même soit dans une autre unité de l'informel, en tous cas à
l’extérieur du système officiel et des centres de formation. Le rapport salarial
ne constitue pas la forme dominante de mise au travail et ne revêt pas la
forme classique qu’on lui connaît.

1.3. les tendances lourdes


La montée des activités informelles est la conséquence de la migration,
de l’urbanisation, de la crise de l’emploi officiel, de la montée du chômage,
de l’incapacité de l’Etat à réguler l’activité économique, de la faiblesse du
cadre réglementaire et de la défaillance du système éducatif. Les politiques
d’ajustement structurel et la montée la pauvreté ont par ailleurs accéléré
ce processus.
– La migration de la campagne vers la ville et le mouvement
d’urbanisation ont été sans précédent au Maroc à partir milieu des années
1970. En dépit d'un ralentissement du taux de croissance démographique
observé ces toute dernières années, celui-ci demeure l'un des plus forts du
monde (3 % par an). Les migrants provenant des régions avoisinantes et
qui se sont installé dans les villes ont créé leur activité sur place ou à
proximité, dans les bidonvilles et dans les médinas.
– Une faible salarisation de la population active par l'économie formelle
et la situation sinistrée sur le marché du travail. Sur ce dernier,
l’observation met en évidence une réduction de la demande de travail, un
essor de la précarité de l'emploi, une extension de l'offre de travail des
ménages et une poussée du chômage. Dans les entreprises du secteur
publiques et privé, l’emploi non seulement régresse mais il se précarise par
l’extension de la part du salariat non permanent. L’augmentation de la pluri-
activité, qui est une combinaison d’une activité non déclarée et d'une activité
déclarée, se précise. Dans le même sens, on assiste à un gel de l’emploi dans
l'administration. Le tout dans un contexte où la population active s’est accrue
sous l’effet de l’accroissement démographique et de l'urbanisation
amplifiée. C’est ainsi que la population active occupée augmente de 3,75 %
par an entre 1989 et 1996, tandis que le chômage s’accroît deux fois plus
vite (soit environ 7,5 % par an) entre 1990 et 1996. Dans la sphère urbaine,
le chômage s’élève à 20 % en 2002.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 5


Rajaa Mejjati Alami

– La mise en œuvre du Programme d’ajustement structurel (1983-1993)


a eu pour résultat une baisse du taux de croissance (4,4 % en moyenne 1980-
1989) qui s’est accentuée au cours de la décennie 1990 (2,7 % en moyenne
1990-1999). La réduction des dépenses publiques, le désengagement de
l'État, la compression de ses activités dans les domaines sociaux et une
affectation des ressources en faveur du secteur privé ont engendré des coûts
sociaux dont les manifestations les plus évidentes sont la montée du chômage,
de l’emploi informel, la compression des revenus salariaux, la régression
des niveaux de vie de certaines catégories urbaines et une forte dégradation
des conditions de la main-d’œuvre (montée du travail des femmes et des
enfants). Par ailleurs, le PAS a ouvert une brèche dans les processus
distributifs traditionnels (Mahieu 1990).
La montée de la pauvreté. En moins de dix ans, la pauvreté a augmenté
dans des proportions alarmantes (Banque mondiale, 2001, DS, 1999) et
deux millions de personnes supplémentaires ont basculé sous le seuil de la
pauvreté entre 1991 et 1998. L’incidence de la pauvreté est passée de 13 %
en 1991 à 19 % en 1998, ce qui classe le Maroc à la 112e position à l’échelle
de l’indicateur du développement humain (l’IDH). La pauvreté affecte les
déjà pauvres et prioritairement les ruraux (six pauvres sur dix), les femmes,
les enfants de même que les travailleurs du secteur informel. La pauvreté
s’explique largement par la dynamique du marché du travail, dans un pays
où la protection sociale est faible et où le recours au marché du travail
demeure la seule manière de se procurer des revenus.
– Une dynamique de « salarisation restreinte » et de « fixation restreinte »
(2) L'incapacité de dans le salariat. Contrairement aux pays du Nord, la salarisation n’est pas
l'industrialisation à
développer le rapport
un processus irréversible, et le rapport salarial de type fordiste ne peut rendre
salarial, la dichotomie compte des régulations sur le marché du travail. Le régime
entre norme de d'accumulation (2), de par sa nature, se révèle dans l'incapacité de développer
production et norme de
consommation, la faible
et de généraliser le rapport salarial. La faiblesse des rapports salariaux
socialisation étatique de s'explique certes par des mécanismes de régulation propres aux pays en
la force de travail, la développement, mais elle est imputable aussi aux formes de régulation
faiblesse des effectifs
endogènes.
affiliés à la sécurité
sociale font que le C’est dans ce contexte qu’ont proliféré des activités de services, de
rapport salarial ne peut production et de commerce. Parmi elles, les micro-entreprises et l’artisanat
s'approfondir d'une contribuent à la revitalisation du tissu économique et social local. Elles
manière significative.
Voir Mejjati Alami constituent une réponse aux phénomènes d’exclusion économique et sociale
(1994). permettant à des couches de la population de vivre ou de survivre. Ceux
(3) Ces pratiques qui ne trouvent pas ou pas assez d'emplois doivent chercher et inventer
innovantes ne se limitent ailleurs que dans le secteur moderne d'autres formes d'occupation.
pas au marché du travail.
Elles concernent aussi les
pratiques de financement
2. Les formes d’adaptation sur le marché du travail
face à l’impossible accès Dans le contexte précédemment décrit, les acteurs de l’informel adoptent
au crédit officiel et les
pratiques sur le marché des pratiques d’adaptations innovantes (3), en initiant de nouvelles formes
des biens et services. de mise au travail ou en réinventant les anciens rapports sociaux comme

6 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


L’emploi informel au Maroc

formes de défense face à une logique économique qu'ils ne maîtrisent pas.


Il y a une forte résistance des logiques familiales, collectives et non
marchandes, qui se redéploient. Celle-ci peuvent être codifiées par des règles
anciennes et insérées dans des institutions. Elles déterminent les stratégies
de mise au travail dans un contexte instable et permettent plus
généralement de comprendre le comportement vis-à-vis du « marché du
travail ». Ces stratégies d’adaption peuvent également, pour les unes,
s’appuyer sur l’invention de formes hybrides ou sur des pratiques relevant
de stratégies de survie, pour les autres, relever de stratégies « régressives »
telles que la mise au travail des femmes et des enfants (micro-commerce
des rues, exploitation sexuelle, travaux dangereux) et l’émigration
clandestine (Mejjati, 2002).
Les pratiques d’adaptation aux risques ne se limitent pas aux formes de
mises au travail à travers des statuts complexes, elles concernent également
les modalités de recrutement, les modalités de rémunération, les règles qui
définissent les conditions et les relations de travail et de rémunération. Les
relations non salariales qui en dérivent renvoient pour les acteurs aux ressorts
de la solidarité, à des stratégies de minimisation des risques et des logiques
des droits et devoirs mais aussi à des rapports de pouvoirs, de dépendance
générationnelle et de genre.
2.2. Des stratégies complexes
Une des caractéristiques essentielles du secteur informel est la faiblesse
des actifs travaillant sous le statut de salariés : 16,8 % seulement de la main-
d’œuvre est occupée sous ce statut. Non seulement le salariat est faible, mais
il ne revêt pas la forme classique qu’on lui connaît. A côté de ces catégories
se retrouvent des actifs travaillants sous le statut de travailleurs familiaux
et de travailleur(ses) à domicile ou sous des statuts complexes réinventées
ou réappropriés.
Dans un contexte de chute de l'emploi officiel, de risque et
d’incertitude, les acteurs mettent en place une diversité de formes de mise
au travail qui varient selon la position des individus dans la hiérarchie du
travail, selon les stratégies familiales de recherche de complément de revenus...
Les principales sont les suivantes.
La dynamique du secteur informel révèle, en effet, une montée des
travailleurs indépendants et de l’auto-emploi qui demeure une composante
essentielle du travail informel. C’est ainsi que 69 % des actifs occupés sont
des indépendants ou travaillent à compte propre (Direction de la
Statistique, 2003). Le recours à l'auto-emploi ou au travail indépendant,
souvent lié à un impératif de survie, constitue une composante non
négligeable des nouvelles formes d'activité. Celle-ci peut prendre des formes
nouvelles et présenter des caractéristiques qui peuvent être autonomes,
dépendantes ou associées à d'autres formes de production. Elle peut être
exercé d'une manière permanente ou irrégulière et touche généralement

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 7


Rajaa Mejjati Alami

les ménages pauvres exposés à l'irrégularité des revenus. Cette forme de mise
au travail s’explique par la prolifération des unités de petite taille mobilisant
une seule personne (70,5 % de l’ensemble des unités), alors que les unités
de quatre personnes et plus ne représentent que 4,8 % des entreprises du
secteur. L’auto-emploi est dominant essentiellement dans le commerce et
les services.
Les associations temporaires. Ces types d’emploi semblent plutôt être liés
a des stratégies de minimisation des risques dans un univers aléatoire et
incertain. En effet, le travail indépendant peut se présenter également sous
la forme de petites associations de deux ou trois personnes travaillant
ensemble. Regroupant parfois plusieurs indépendants dans le même local,
ces unités sont également les plus vulnérables. Assez fréquemment, l'entrée
dans l'activité se présente comme un coup d’essai qui peut déboucher, en
cas de difficultés, sur la cessation ou le développement d'une autre activité
exercée parallèlement. Cette forme de mise au travail n'est sanctionnée par
aucun contrat écrit mais elle s'appuie sur les rapports de confiance. Ce qui
la singularise en tant que pratique innovante, c'est qu'elle reproduit les formes
d'organisation du travail qui se développent autour de la terre dans
l'agriculture de subsistance où chaque associé apporte un des éléments
nécessaires à la production. Le critère de partage et minimisation des risques
est déterminant. Ce type d'insertion dans les activités informelles ne peut
se comprendre que par le processus de paupérisation des agents. Il demeure
une étape transitoire avant de s'installer à compte propre.
– La pluri-activité. Elle joue un rôle fondamental dans les stratégies
collectives adoptées par les ménages et les individus dans la recherche
d'opportunités de revenus monétaires (Adair, 2003 ; Mejjati, 1994). C’est
un moyen de palier la faiblesse et la baisse des revenus obtenus dans l’activité
ou l’emploi principal. Il s’agit d’un phénomène relativement récent,
difficilement quantifiable et qui ne concerne pas uniquement les acteurs
du secteur informel. Il concerne tout autant certains salariés des grandes
entreprises et certaines catégories de la fonction publique qui s'insèrent dans
les activités informelles en sus de leur activité principale, à la recherche de
complément de revenus. Il faut signaler à ce propos que l’une des incidences
majeures du PAS a été la dégradation des revenus des catégories moyenne
de la fonction publique.
– La réappropriation du statut de « sanaa ». Le « sanna » était une forme
de mise au travail présente essentiellement dans l’artisanat, qui se rapproche
davantage du compagnonnage de type européen. Existant dans l’artisanat
traditionnel, ce statut a été réapproprié par la quasi-majorité des micros-
entreprises informelles de production et de services. Il s’agit d’un ouvrier
qui a en principe achevé sa période d’apprentissage. Il peut parfois se
rapprocher plus du statut de l’apprenti que du salariat. En raison de
l’instabilité et de l’incertitude des débouchés, le mode principal des
rémunérations est à la pièce ou à la tâche.

8 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


L’emploi informel au Maroc

2.3. Le travail des femmes et des enfants : des adaptations régressives


La mise au travail des femmes et des enfants au Maroc est indissociable
de la montée de la pauvreté et du secteur informel. Comme examiné plus
haut, celle-ci affecte les déjà pauvres et prioritairement les ruraux (six pauvres
sur dix), les femmes, les enfants de moins de quinze ans et les travailleurs
du secteur informel. Selon les contraintes vécues par les ménages, c'est par
la mobilisation et l'intensification du travail de la main-d'œuvre familiale
que s'opèrent les stratégies d’adaptation sur le marché » du travail. Le recours
à la main-d'œuvre familiale se fait auprès des femmes ou/et des enfants peu
rémunérés.
Le travail des femmes
Selon l’enquête emploi 2000 (Direction de la Statistique, 2003), les
femmes représentent 12,7 % des emplois occupées dans le secteur
informel. La participation des femmes dans ce secteur est loin d’être
négligeable, mais comme dans de nombreux pays en développement (même
les pays industrialisés), il est sous-estimé par les statistiques officielles.
L'activité des femmes souvent à domicile, cachée ou peu visible, est
d'appréhension délicate et donc ne fait pas l’objet de dénombrement. Il
faut ajouter que du point de vue culturel leurs activités ne sont pas valorisées
comme des activités économiques en tant que telles.
Les mécanismes d'insertion dans le marché du travail ne sont pas toujours,
pour les femmes, la résultante de décisions individuelles. Ils s'inscrivent dans
le cadre de stratégies familiales plus complexes d'acquisition des revenus ou/et
des qualifications (Mejjati, 2002). Ces stratégies s'opèrent pour les
femmes à travers le travail à domicile, dans les services domestiques, en tant
qu'aides familiales, travailleuses indépendantes ou sous forme d'une main-
d'œuvre occasionnelle circulant entre pôle formel et pôle informel, comme
c’est le cas des travailleuses de la confection effectuant un travail saisonnier.
Le travail à domicile est le lieu de polarisation des femmes (activités
artisanales, broderie, couture…) non occupé par les hommes, favorisé par
une demande en concordance avec les pratiques sociales. Qui dit travail à
domicile au Maroc pense femmes. Le travail se déroule à l'extérieur de l'unité
qui l'emploie et est essentiellement intermittent, puisqu'il dépend non
seulement des commandes mais du temps consacré aux travaux ménagers.
Le domicile, espace traditionnellement non marchand, devient aussi un
lieu de travail marchand, ambivalence qui explique le caractère extrêmement
précaire de cette forme de mise au travail. Temps et espace domestique se
confondent avec temps et espace de travail. C'est pourquoi le travail à
domicile est considéré non comme une activité mais comme un moyen
d'obtenir un revenu supplémentaire. Le travail à domicile des femmes semble
se redéployer avec vigueur dans un contexte de crise de l'emploi : broderie,
couture, petite confection sont le fait de femmes citadines et de femmes
rurales migrantes ou des fillettes.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 9


Rajaa Mejjati Alami

(4) Par aide familiale, on Les femmes sont également mobilisées en tant qu’aides familiales (4). 53,5 %
se réfère à toute personne
active occupée qui
des femmes actives sont aides familiales, contre 22,4 % pour les hommes
travaille dans un ou avec des proportions encore plus significatives en milieu rural où elles sont
plusieurs établissements mises à contribution dans l'artisanat les travaux de la laine, la poterie, la
pour le compte d’un
membre de sa famille ou
vannerie. Le recours à cette main-d'œuvre s'avère d'autant plus fonctionnel
de son ménage sans que cette main-d’œuvre est quasi gratuite, sans charges sociales, disponible.
contrepartie, à condition Les aides familiales se distinguent par le caractère non marchand de la relation
qu’elle réside chez la
personne pour qui elle
de travail et, par conséquent, la quasi gratuité de cette main-d'œuvre.
travaille (DS). Enfin, les femmes sont fortement présentes dans les activités de services
(5) Selon l’enquête domestiques et dans le micro-commerce où elles interviennent comme le
emploi 2000, près de maillon le plus vulnérable de la chaîne commerciale des produits de
600 000 enfants âgés de contrebande (tissus, produits alimentaires) qu’elles transportent depuis la
7-14 ans, soit 11 % de ce
groupe d’âge travaillent, zone Nord. En somme, c'est le secteur informel qui devient le réceptacle
chiffre qui sous estime la privilégié pour les femmes qui montrent ainsi une certaine capacité à créer
réalité « dans la mesure leur propre emploi en acceptant les conditions les plus précaires à travers
où les enquêtes des
ménages comme des formes d'emploi vulnérables.
LFS 2000 ne conviennent
pas pour « saisir » les soit- Le travail des enfants
disant pires formes En dépit d'une pratique ancienne, à travers le système de l'apprentissage,
inconditionnelles du
travail de l’enfant » la mise au travail des membres jeunes a connu une évolution beaucoup
« UCW 2003 ». plus marquée et avec un contenu nouveau, durant les années 1980 et 1990.
(6) Relativement aux Les enfants travaillant dans le secteur informel sont difficiles à
autres catégories, leur dénombrer (5), car encore plus invisibles que les femmes (surtout quand
proportion a connu une
avancée significative.
il s’agit de fillettes travaillant comme petite bonne à domicile). Mais les
Entre 1986 et 1990, leur données mettent en lumière un accroissement notable des apprentis et des
accroissement moyen aides familiaux au cours de la décennie 1980 (6). Le dysfonctionnement
annuel est estimé à 12 %,
cependant que l'emploi
du système éducatif, la chute des dépenses d'éducation, la pauvreté des
total en milieu urbain n'a ménages dans le milieu rural parallèlement à une croissance démographique
pas dépassé les 5 %. et non maîtrisé ont entraîné dans les années 1980 une chute des taux de
que celui des travailleurs
à domicile s'est situé aux
scolarisation des enfants dans le primaire et des déperditions qui se
environ de 7 % par an. poursuivent, ce qui s'est nécessairement répercuté sur la mise au travail
Banque Mondiale (1993). des enfants.
Dans les zones urbaines, le enfants sont mobilisés dans l’artisanat
traditionnel (dinanderie, travail du cuir, poterie…) dans les services
(mécanique auto...), le micro-commerce de rue (petits porteurs, cireurs,
laveurs de voiture, vendeurs de mouchoirs, de sacs en plastique…) ou les
activités domestiques (petites bonnes), activités souvent dangereuses et
portant atteinte à leur santé et sécurité (Banque mondiale, BIT/IPEC,
UNICEF 2002). La mise au travail de cette catégorie s'insère dans une
stratégie de minimisation des risques que supposerait l'interruption des flux
de revenus des ménages conséquence de la perte éventuelle d'un emploi
par un membre de la famille. Dès lors, l’apprentissage sur le tas, qui assurait
traditionnellement une fonction économique (source de main-d’œuvre pour
les unités) et un rôle social (formation, socialisation des jeunes), change

10 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


L’emploi informel au Maroc

de nature et de contenu. Il est de plus en plus un mode de gestion de la


main-d'œuvre à un moindre coût et devient en fait plus apparent que réel.
2.4. Les réseaux hors marché de recrutement
Le recrutement de la main-d’œuvre dans le secteur informel passe pour
l’essentiel par des réseaux hors marché. C’est ainsi que 66,8 % des micro-
entrepreneurs ont recours à l’entourage familial, par l’intermédiaires des
connaissances et réseau amicaux (Enquête 2000). En effet, la mobilisation
des aides familiaux et des apprentis relève moins de la logique marchande
que de mécanismes de recrutement hors marché. Elle est basée sur des
contacts personnels des appartenances familiales ou de groupes qui utilisent
des normes et des valeurs sociales concrètes.
Toutefois et de plus en plus, d’autres pratiques se mettent en place. Le
recrutement peut relever de la simple survie et s'adresser à des segments
spécifiques, tels que les femmes, les enfants ou le « Mokef » (lieu plus ou
moins organisé par métiers, alimenté au jour le jour par les travailleurs qui
se tiennent debout dans l'attente d'un recrutement).
2.5. La nature et les formes de rémunération
Globalement, la rémunération est irrégulière, compte tenu du caractère
discontinu de la production, et peut même être inexistante en cas d'absence
de commande. Elle ne correspond qu'aux périodes effectives de travail. Dans
le cas d'un paiement monétaire, celui-ci se fait par avances successives à
déduire du salaire afin de conserver l'apprenti. Les formes dominantes de
rémunération sont à la pièce, à la tâche ou au jour le jour. Elles constituent
un accommodement face au caractère aléatoire et à la faible solvabilité de
la clientèle. Il existe par ailleurs des règles connues et acceptées de tous,
qui fixent le niveau et les formes de rémunération et ceci même en l'absence
de législation de travail. Des formes de mobilisation morale se substituent
aux procédures. Car dans le cadre de la personnalisation des relations de
travail, qui traverse les activités informelles, la nécessité de se conformer
à un code de bonne conduite envers les salariés s'impose face au risque de
s'exposer socialement.
2.6. Les règles qui définissent les conditions et les relations de travail
Celles-ci relèvent également de stratégies régressives. Au sein des activités
informelles, les relations de travail, quand elles existent, ne sont pas soumises
aux règles qui régissent le système de régulation marchand (droit du travail,
salaire minimum, contrat de travail, protection sociale...). Le salariat qui
impose en principe ces règles est insignifiant lorsque l’auto-emploi est
dominant. La grande majorité des micro-unités “échappent” en effet aux
normes de codification “légales”, ce qui se manifeste, par exemple, par
l'absence de comptabilité et d'enregistrement sur les registres du commerce,
le non-paiement des taxes. Par ailleurs, le fonctionnement irrégulier des

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 11


Rajaa Mejjati Alami

micro-unités, les menaces de fermeture face à la concurrence et


l'inadaptation de la législation du travail (de type européen) aux pratiques
du milieu signifient qu'en signant un contrat salarial, c'est la logique de
l'unité et sa reproduction qui sont menacées. Un simple contrat verbal est
en vigueur entre partenaires.
Néanmoins, il n'y a pas absence totale de respect des règles étatiques.
Certaines réglementations sont respectées, d’autres ne le sont pas, comme
ceci peut arriver également dans le secteur formel. Les normes dominantes
peuvent être appliquées ou contournées, réadaptées, réajustées. Les activités
informelles dans un contexte instable peuvent s'appuyer sur des pratiques
coutumières, des règles propres qui s'imposent selon des habitudes. Ensuite,
elles peuvent tout simplement ignorer la réglementation étatique ou encore
faire l'objet de tolérance de la part des pouvoirs publics.
En conséquence, la logique économique marchande en tant que logique
autonome ne peut régir à elle seule les rapports sociaux qui restent en partie
soumis à des régulations normatives et institutionnelles. Il existe donc des
formes institutionnelles à côté des structures reconnues qui déterminent
les relations entre stratégies des acteurs et tendances globales. Les réseaux
familiaux et collectifs hors marché sont souvent réactivés et structurent
l'insertion des migrants dans la ville, interviennent dans le recrutement,
la gestion et les statuts de la main-d’œuvre. Dans un contexte de crise, il
conviendrait d'y voir des formes de résistance à la paupérisation. Le marché
du travail informel est un marché “institué” (Polanyi, 1972), dans la mesure
où la régulation par le marché n'est pas exclusive. Les régulations passent
aussi par des règles sociales, des normes institutionnalisées, des réseaux non
marchands liés à des stratégies de groupes. Travail et hors travail ne sont
pas dissociés. Le travail informel ou le marché du travail sont le lieu
d'entrecroisement entre l'économique, le culturel, le social qui constituent
les différentes sphères de socialisation des acteurs.

Conclusion
Dans un contexte marqué par des instabilités, des « risques et
incertitudes », les acteurs peuvent se réapproprier les rapports sociaux anciens,
composer avec les dynamiques exogènes, les rejeter ou les endogénéiser
(Hugon et al., 1993), en « instituant » différentes formes de production,
de consommation, d'échange des biens et services et différentes formes de
mise au travail. Comprendre ces formes d’adaptation, ces stratégies de vie
ou de survie, c'est aussi tenir compte de l'épaisseur des sociétés et non élever
l'action de l'individu en paradigme. Ces « innovations » sont des gammes
d’initiatives différentes et complexes qui ne peuvent se comprendre qu’en
interaction avec le contexte. Il ne faut donc pas, dans tous le cas, surestimer
ces pratiques ni considérer qu’elles peuvent constituer dans toutes les
situations une alternative. On ne peut considérer comme pratiques
innovantes celles qui recourent à la mise au travail des enfants sous prétexte

12 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


L’emploi informel au Maroc

d’apprentissage dans des conditions dangereuses, comme on le constate dans


de nombreuses activités (dinanderie, chaussure, mécanique). Le travail des
femmes dans des conditions les plus invisibles ou les plus précaires ne peut
davantage constituer une forme d’adaptation innovante. Il y a, certes,
ingéniosité, il y a parfois innovation, mais, dans certains cas, il s’agit
d’innovations régressives.
Il est probable que les atouts du secteur informel sont les mécanismes
d’adaptation aux mutations économiques dont il dispose en période de crise :
flexibilité, ajustement des effectifs et des rémunérations de la main-d’œuvre,
réduction des marges bénéficiaires, mobilisation de la main-d’œuvre familiale
et des apprentis non ou peu rémunérés… Néanmoins, ce mouvement est
à double tranchant. Si, dans le cas de certaines entreprises, il permet de
contrecarrer les effets de la dégradation économique, dans le cas d’autres
entreprises, il crée de nouvelles formes d’exclusion et de pauvreté avec des
poches plus informelles, où les actifs sont plus faiblement rémunérés, comme
ceci est le cas des enfants et des femmes et de nombreux travailleurs de l’auto-
emploi, des apprentis, des aides familiales.
Enfin, il ne s’agit ni de condamner ni d’approuver les pratiques à l’œuvre
mais le propos consiste davantage à comprendre un « ensemble complexe
de pratiques sociales » d’adaptation en se démarquant « du populisme
idéologique… qui a une vision enchantée des savoirs populaires », qui idéalise
systématiquement les capacités des peuples, que ce soit en leur autonomie
ou leurs résistances (De Sardan, 2001).

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Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 13


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14 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Le commerce informel
en Algérie

Résumé Cécile Perret


IREGE, Université de
Ce qui frappe avant tout en Algérie, c’est le nombre de jeunes hommes
Savoie (France)
semblant désœuvrés dans les rues et le nombre de marchands de produits
de piètre qualité contrefaisant de grandes marques occidentales. Ces Saïd Chaouki
vendeurs ne sont pas exactement des vendeurs à la sauvette puisque de Chakour
véritables marchés informels permanents ont vu le jour un peu partout sur CREAD (Alger),
Université de Bejaïa
le territoire depuis quelques années. Nous nous proposons dans cet article
(Algérie)
de traiter en particulier les questions suivantes :
(i) l’existence du commerce informel en Algérie est-elle forcément
problématique ?
(ii) l’informalité économique est-elle une réponse au système économique, Tous nos remerciements à
ou faut-il rechercher son origine dans les rapports que les Algériens Fouzi Mourji (Université
Hassan II, Casablanca)
entretiennent avec leurs institutions ? pour sa patiente relecture.
Pour répondre aux problèmes soulevés, une typologie des activités Toutes erreurs ou
informelles est proposée dans une première partie. La deuxième partie de omissions incombent
l’article s’attache à souligner le lien entre l’émergence et l’expansion du néanmoins aux auteurs.
commerce informel en Algérie et l’évolution de la population algérienne
(croissance, urbanisation, etc.) et de la politique algérienne, en particulier
agricole et industrielle.

Mots-clés
Algérie, commerce informel, change parallèle.

Introduction
Les expressions « secteur informel » ou « économie informelle »
renvoient à des réalités hétérogènes et évolutives dans le temps et dans
l’espace. Ces notions ont été conceptualisées par leur insertion dans les
recherches en économie du développement menées tant par les organismes
internationaux (Bureau international du travail et Banque mondiale
notamment) que par les universitaires. Deux niveaux d’analyse ont ainsi
émergé :
(i) une analyse en termes de secteur dont l’objectif est de mesurer l’impact
du secteur informel dans l’économie des pays en voie de développement
afin d’envisager des politiques de développement et
(ii) une analyse en termes de ménage (Corman et alii, 2003).

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 15


Cécile Perret, Saïd Chaouki Chakour

Le « secteur informel » serait en évolution permanente par rapport à la


conjoncture économique, aux restructurations et politiques adoptées par
les gouvernements, à la libéralisation des échanges internationaux, à la
globalisation de l’économie mondiale et à l’évolution des technologies.
Les questions que soulève cet article pourraient être formulées de la façon
suivante :
(i) comment peut-on définir l’économie informelle en Algérie, et son
existence est-elle forcément problématique et
(ii) l’informalité économique est-elle une réponse au système économique,
ou faut-il rechercher son origine dans les rapports que les Algériens
entretiennent avec leurs institutions ?
Pour répondre à ces questionnements, une typologie des activités
informelles est proposée dans une première partie. Elle distingue en
particulier les activités légales, illégales et illicites, et elle met en évidence
le lien entre marché parallèle du change et financement du commerce
informel (trabendo) qui concerne aujourd’hui de nombreux produits
contrefaisants (pièces de rechange automobile, médicaments, cosmétiques,
etc.). La deuxième partie de l’article s’attache à souligner le lien entre
l’émergence et l’expansion du commerce informel en Algérie et l’évolution
de la population algérienne (croissance, urbanisation, etc.) et de la politique
algérienne, en particulier dans le domaine industriel et de l’agriculture.

1. Les contours de l’économie informelle algérienne actuelle


1.1. Retour sur les définitions
Les définitions de l’informel dépendent de l’objectif poursuivi par les
auteurs, et elles ont largement évolué depuis les années 50 au cours desquelles
les premiers signes d’une « informalisation » apparaissent. Les recherches
des années 50 analysent l’exode rural comme un passage du secteur non-
capitaliste et rural (le secteur traditionnel) vers une prolétarisation (le secteur
moderne). Pour les tenants de la modernisation, les migrants seront tôt ou
tard intégrés au capitalisme moderne, et la situation ne peut être que
transitoire. Dès les années 60, un nouveau regard est porté sur ce phénomène
qui, tout compte fait, ne semble plus si transitoire que cela. Les approches
du « secteur informel » rejoignent alors l’expression d’un « chômage déguisé »,
et le concept englobe l’ensemble des petits commerces, artisans et petites
exploitations familiales ou sociétaires (Marchand, 2005). En réalité, c’est
seulement dans les années 70 que le concept d’économie informelle est né.
Il englobe alors des travailleurs pauvres, exerçant un travail pénible, mais
dont les activités économiques ne sont ni reconnues, ni enregistrées, ni
protégées, ni réglementées par les pouvoirs publics. Jusqu’au milieu des
années 80, l’économie informelle se définit en fait comme un secteur parallèle
au secteur formel. Deux façons d’analyser l’informel sont alors retenues :

16 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Le commerce informel en Algérie

(i) l’une centrée sur le ménage et ses ressources et


(ii) l’autre centrée sur l’unité de production. L’aide aux micro-entreprises
sera ensuite une aide à l’évolution de ces petites entreprises informelles vers
le secteur formel.
Comment évaluer quantitativement le secteur informel ? Trois
indicateurs sont usuellement retenus : les revenus qu’il génère, la part du
secteur dans l’emploi total et sa contribution au PIB. Cependant, les activités
du secteur informel échappant aux instruments de mesure conventionnels,
les ratios comptables ne sont plus opérationnels car les données de ce secteur
sont souvent insaisissables. Dans le cas algérien, l’économie informelle est
largement nourrie des flux de devises non comptabilisés (apports en poche,
etc.) en provenance de France en particulier.
Face à la complexité du phénomène, chaque auteur ou institution va en
fait tenter de donner sa définition. Au sens large et au plan macro-économique,
les activités informelles « recouvrent l’ensemble des ressources – biens et
(1) Les pièces détachées
services marchands et non marchands – qui participent de trois modalités présentes sur le marché
de production et d’échange : les activités non déclarées rémunérées, la algérien représenteraient
production domestique, l’entraide » (Adair, 2000). Au sens strict, il faudrait 42 % des produits
contrefaisants (plus de
distinguer les biens et services marchands des non marchands issus de la
300 000 pièces
production domestique et de l’entraide. contrefaisantes sont
saisies en moyenne,
1.2. Les réalités de l’économie informelle en Algérie chaque année, par les
services des douanes)
Ce qui frappe avant toute chose en Algérie, c’est le nombre de jeunes (Samir, 2006).
hommes semblant désœuvrés dans les rues, ces fameux hittistes croqués par (2) La convertibilité
Fellag, et le nombre de marchands de produits de piètre qualité et/ou commerciale du dinar
contrefaisant de grandes marques occidentales. Ces vendeurs ne sont pas algérien a été instaurée en
1994. Une allocation en
exactement des vendeurs à la sauvette puisque de véritables marchés informels devises peut être accordée
permanents ont vu le jour un peu partout sur le territoire depuis quelques aux importateurs
années (800 sites étaient recensés sur le territoire algérien en 2005 (Bettache, disposant de l’équivalent
en dinars, aux voyageurs
2005) et que les produits contrefaisants peuvent aussi se trouver dans des (allocation touristique),
boutiques tout à fait légales. La contrefaçon a effectivement connu un essor aux étudiants et aux
considérable en Algérie tant sur le marché parallèle que sur le marché formel malades se trouvant à
l’étranger. Concernant
(Aziza et Abdelkrim, 2004). Le phénomène de la contrefaçon touche cette dernière catégorie,
particulièrement les pièces automobiles de rechange (1), les médicaments la complexité des
et les cosmétiques – ce qui peut être dangereux pour les consommateurs procédures d’obtention
de l’allocation est telle
au vu de la mauvaise qualité des pièces contrefaisantes (Perret, 2007). Selon que les ayants droit
une enquête du Business Software Alliance et de l’IDC, l’Algérie préfèrent souvent se
occuperait également la 7e place mondiale au niveau du piratage des logiciels, tourner vers le marché
parallèle dont la parité
avec un taux de contrefaçon estimé à 84 % (Bettache, 2005). n’est pas forcément
La non-convertibilité totale du dinar algérien (DA) (2) nécessite pour toujours éloignée des taux
que ce phénomène existe que des flux de devises entrent en Algérie puisque pratiqués par les banques
publiques qui facturent
de nombreux produits contrefaisants viennent de l’extérieur du pays. Ces d’importantes
devises s’échangent ensuite sur de véritables places boursières informelles, commissions (Grim,
comme celle du Square Port Saïd d’Alger née au milieu des années 80 sur 2005).

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 17


Cécile Perret, Saïd Chaouki Chakour

laquelle s’échangent dollars, euros, livres sterling et autres devises


[Rezouali, 2004]. L’entrée de devises est difficile à évaluer du fait de l’existence
des circuits informels (transferts des travailleurs émigrés, surfacturation des
importations, contrebande, apports des touristes, etc.) (Malki, 2005). Une
première distinction peut être effectuée entre :
– les travailleurs « au noir » pour le compte d’autrui (une entreprise,
etc.) et les travailleurs non déclarés pour leur compte personnel et
– les activités légales, les activités illégales et les activités illicites, même
si souvent les activités illégales sont soupçonnées de financer les activités
illicites (trafic de stupéfiants, d’alcool, etc.). Nous illustrons cette
typologie par six cas exposés dans le tableau 1 présenté ci-dessous.

Tableau 1

Activité A compte personnel A compte d’autrui


légale Cas A Cas B
Travail domestique, Travailleurs non déclarés
(3) 60 % de la main- autoproduction (notamment les femmes) (3)
d’œuvre féminine
travaille dans le secteur illégale Cas C Cas E
privé, mais sur ces 60%, Tchippa (4) Les cambistes informels qui
seulement la moitié est Revendeurs de produits de travaillent pour des réseaux
salariée, l’autre moitié contrefaçon (ou non) et adeptes structurés
travaille dans l’informel du commerce de valise Les passeurs de marchandises aux
(Irnatene, 2007). frontières pour le compte d’autrui
Touristes et Algériens ultramarins
(4) Terme qui englobe qui changent « au noir » Travailleurs dans un atelier
l’idée de corruption, clandestins de produits
Retraités qui changent « au noir »
d’utilisation des contrefaisants
leurs pensions de retraite reçues
« connaissances », de
sur des comptes en devises
réseaux de proximité
(parentèle, voisinage, “Hallabas” (5) à la frontière algéro-
etc.), service rendu pour marocaine, passeurs d’ovins ou de
service rendu. marchandises à la frontière algéro-
marocaine, etc.
(5) Littéralement
marchand de lait, terme illicite Cas D Cas E
utilisé pour désigner les Revendeurs et adeptes du Les passeurs de produits prohibés
passeurs de carburant, commerce de valise de produits aux frontières pour des réseaux
etc. comme l’alcool, la drogue (kif en structurés (stupéfiants, alcool, kif
particulier) etc.)
Tchippa

• Cas A et B : activité légale à compte personnel ou à compte d’autrui


À l‘instar de nombreux pays en développement et en l’absence d’un système
statistique totalement fiable, l’Algérie est confrontée à un problème de taille :
la non-comptabilisation de toutes les activités non contrôlées par l’Etat. Parmi
ces activités se trouvent celles dont la production est destinée à l’auto-
consommation. La population active agricole (Med. Agri 2005) constitue

18 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Le commerce informel en Algérie

une composante non négligeable de la population active totale (23,56 %)


mais reste malheureusement difficilement contrôlable. En effet, l’agriculture
de subsistance et l’artisanat, qui constituent les principales activités
économiques des zones rurales, sont des pratiques largement informelles. Avant
1987, l’agriculture algérienne était fondée sur des exploitations de type
« domaines agricoles autogérés » contrôlés par l’Etat qui avait la main-mise
sur le secteur de l’agriculture. La loi 87-19 portant création des Exploitations
agricoles individuelles (EAI) et les Exploitations agricoles collectives (EAC)
est venue bouleverser le paysage agricole algérien en réduisant l’intervention
de l’Etat et en générant un « émiettement » des terres. Cette situation a sans
doute pris part à l’amplification du problème des activités informelles, puisque
ce type d’exploitation est devenu difficilement contrôlable, voire incontrôlable
(évasion fiscale, marché informel, etc.). Ceci a donné naissance, en parallèle,
à un marché « informel des terres agricoles », notamment celui de la location
des terres.
• Cas C et D : activité illégale ou illicite à compte personnel
Les touristes et ultramarins ou les retraités percevant leur pension sur
des comptes en devises qui changent au noir peuvent le faire sur des marchés
informels comme celui du Square Port Saïd d’Alger ou dans des boutiques
connues des habitants (un boucher ou un épicier qui est « connu pour faire
le change » par exemple). Le commerce de valise, qui consiste à vendre des
biens rapportés individuellement de l’étranger, est moins pratique que la
remise de fonds en espèces. Pourtant, il concerne toujours de nombreux
produits dont les pièces de rechange automobiles (du moins jusqu’en 2006
(Perret, 2007)) onéreuses pour les Algériens. La circulation des personnes
et des véhicules entre la France et l’Algérie étant importante (6), ce type (6) La SNCM à elle seule
d’importation personnelle peut être élevé. L’achat de produits contrefaisants a permis la circulation de
60 103 véhicules entre la
de mauvaise qualité venus d’Asie et le trabendo sont rentrés dans le quotidien France et l’Algérie en
des Algériens. Or, combattre ce phénomène de façon efficace nécessite 2005 (Perret, 2007).
souvent une lutte anti-corruption.
Avec ses 172 kilomètres de frontière avec le Maroc, la Wilaya de Tlemcen
reste vulnérable aux contrebandiers de toutes sortes malgré les efforts des
forces de sécurité : oranges, produits alimentaires, pièces de rechange de
véhicules, voitures, essence, drogue, produits de contrefaçon, etc. Les passeurs
de carburant aux frontières entre l’Algérie et le Maroc (les hallabas) ont leurs
guetteurs munis de téléphones portables. Pour quelques heures de travail,
ils gagnent 500 à 600 dinars algériens par jour et ont droit à deux cartes
téléphoniques prépayées par semaine. Les hallabas, quant à eux, peuvent en
tirer, durant les jours fastes, 8 000 à 10 000 dinars algériens (équivalent du
SNMG) de bénéfice net. Pour ce genre de trafic entre l’Algérie et le Maroc,
les anciennes Mercedes (230, 240 et 250 D) et les Renault 20, 25 et autres
R18 break sont les plus utilisées, la capacité de leur réservoir permettant de
rentabiliser le déplacement. Certains véhicules sont transformés en véritables

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 19


Cécile Perret, Saïd Chaouki Chakour

citernes et peuvent même transporter en une seule fois plus de 600 litres de
carburant. À côté des gains fort alléchants, le prix d’un véhicule est dérisoire
(Fares, 2007). La volonté des services de sécurité et des douanes est souvent
impuissante face à l’ampleur du phénomène malgré de spectaculaires coups
de filet.
Même les produits de l’élevage ne sont pas à l’abri des contrebandiers.
Des milliers d’ovins, en l’occurrence de race « Ouled Djellal » connue par
la qualité organoleptique de sa viande et son formidable Gain moyen
(7) Masse gagnée par un quotidien (GMQ) (7), passent la frontière algéro-marocaine. Compte tenu
animal sur une période de de la forte demande de moutons à cette période, ce phénomène s’amplifie
temps définie.
les dernières semaines avant l’Aïd. Les principaux acteurs de cette contrebande
sont des habitants des zones frontalières ayant bien souvent des liens de
parenté. Faut-il souligner qu’en plus d’une formation économique et sociale
identique qui caractérise les deux communautés, les relations entre les
Algériens et les Marocains des zones frontalières sont consolidées par leurs
relations de parenté (mariages, etc.).
• Cas E et F : activité illégale ou illicite pour le compte d’autrui
Marché porteur et à faible risque, le change parallèle constitue la
principale source de nombreux spéculateurs. Quelle est l’origine de cette
devise ? Le change dans les circuits formels ne peut se faire que dans les
cas suivants :
a. l’allocation touristique : chaque citoyen algérien résidant en Algérie
a droit à une allocation touristique annuelle qui équivaut 15 000 dinars
algériens, cette opération ne peut se faire qu’une fois par an en cas de voyage
à l’étranger sous condition d’obtention d’un visa ;
b. les frais de mission ou de stage de formation : dans le cadre des
formations, des séjours scientifiques ou des missions à l’étranger, les
institutions publiques financent la prise en charge des bénéficiaires, opération
qui passe par un change officiel ;
c. la convertibilité commerciale du dinar.
Nourri par l’importation de divers produits en provenance de Dubaï
et de Syrie, le trabendo (commerce informel) est demandeur de devises dont
l’origine principale est le marché parallèle. Le schéma page suivante illustre
l’effet d’entraînement du commerce informel.
Il convient alors de s’interroger sur les raisons incitatives pouvant justifier
ces pratiques.
Les demandeurs de devises sur le marché parallèle sont généralement
des importateurs de produits vestimentaires et cosmétiques agissant dans
l’informel. Les offreurs sont des spéculateurs qui collectent les devises via
les voies informelles pour les offrir par la suite sur le marché. La contribution
des émigrés en situation irrégulière peut également être significative dans
la mesure où la quasi-totalité de cette frange d’émigrés travaille pour financer

20 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Le commerce informel en Algérie

Demande de
produits importés

Commerce informel Demandeurs de devises


Offre de
(fondé en partie sur (importateurs, trabendistes,
produits importés
l’importation) voyageurs, etc.)

Offre de devises Demande de devises

Origine :
Emigration :
• régulière Collecte et achat Offreurs de devises
• irrégulière (collecteurs)
Pensions en devises
Comptes en devises

Financement du commerce informel Marché informel du change

des projets personnels en Algérie (construction de maisons, etc.) et, à cet


effet, préfère transférer la devise au bled en empruntant toutes les voies
possibles. L’une d’elles est l’utilisation de ce que nous avons nommé le
« change informel différé » qui peut fonctionner dans le sens Algérie-France
ou France-Algérie. Par exemple, pour pallier les entraves douanières et le
contrôle de l’Etat, de nombreux Algériens préfèrent, sur la base d’un
compromis, acheter la devise en Algérie et régler l’offreur (un émigré en
visite en Algérie par exemple) une fois en France. Il s’agit là d’une opération
différée. Le « marché informel différé » est notamment caractérisé par :
(i) un règlement différé ;
(ii) une relation du type « connaissance » (famille, voisins, amis, etc.)
entre l’offreur et le demandeur ;
(iii) un risque nul pour les deux protagonistes et
(iv) le fait qu’il soit fondé sur la confiance (pour pallier le manque de
garanties, certains optent cependant pour des certificats de reconnaissance
de dettes).
A son arrivée en Algérie, tout voyageur en provenance d’Europe déclare
une somme de devises à convertir au taux officiel pour justifier de ses dépenses
lors de son séjour (une personne qui se présentait au guichet de la Banque

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 21


Cécile Perret, Saïd Chaouki Chakour

d’Algérie à l’aéroport Houari Boumediene pour changer 100 euros recevait


8 630 dinars algériens en décembre 2005). Les devises importées en poche
sont bien évidemment exclues de toute estimation et sont converties au
marché noir à des taux intéressants pour le visiteur (environ 10 000 dinars
à la même date dans la région de Tizi Ouzou). Les gains pour l’Algérien
ultramarin ou le touriste peuvent être substantiels (tableau 2).

Tableau 2
Gains possibles pour l’Algérien d’outre-mer et le cambiste informel
en juin 2004, « Bourse » du Square Port Saïd d’Alger

Cours à l’achat pour 100 euros 11 600 dinars


Cours à la vente pour 100 euros 11 500 dinars
Cours officiel 8 600 dinars
Gains du cambiste informel par tranche de cent euros 100 dinars
Gain en dinars de l’Algérien ultramarin qui passe par [11 500 – 8 600] = 2 900 dinars
la « Bourse informelle » (soit plus de 33 euros au cours
officiel)

Source : Rezouali (2004).

Si le cambiste informel achète et revend 1 000 euros par jour, la transaction


lui rapporte 1 000 dinars par jour soit 30 000 dinars pour un mois de 30 jours,
alors que le SNMG est de 10 000 dinars. Ceci n’est que la théorie puisqu’en
réalité il n’existerait qu’une poignée de « gros fournisseurs à avoir la mainmise
sur le marché parallèle de change », les cambistes informels ne gagnant que
des marges de 2 % à 5 % des montants échangés (Rezouali, 2004).
(8) L’indice 2005 de Le niveau de l’indice de perception de la corruption (IPC) reste faible (8)
perception de la en Algérie et la tchippa (9) a encore de beaux jours devant elle dans un pays
corruption (IPC) établi
par Transparency où la survie passe fréquemment par une bonne dose de débrouillardise
International accorde à (kefaza) souvent mâtinée d’illégalité, les forces de sécurité étant en sus déjà
l’Algérie 2,8 sur 10, soit très occupées à la lutte anti-terroriste.
un haut niveau de
corruption. En 2003 et
2004, l’Algérie avait
2. L’informel : une réponse aux carences du système économique
obtenu 2,6 et 2,7. Sur ou un manque de confiance dans l’État ?
159 pays, l’Algérie est
classée à la 97e place. 2.1. Une réponse aux carences du système économique ?
(9) Bakchich, corruption. La guerre d’indépendance a totalement désorganisée l’Algérie et l’a vidée
de ses forces les plus productives (techniciens, cadres, fonctionnaires,
médecins, etc.) dans un pays où seule une faible proportion des enfants
en âge d’être scolarisés vont à l’école. L’économie algérienne est
déséquilibrée : le secteur industriel ne représente que 27 % de la production
globale, la majorité de la population se consacre soit à un artisanat local
déjà déclinant, soit à l’agriculture traditionnelle, incapable d’assurer la

22 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Le commerce informel en Algérie

subsistance des populations locales. Dans les centres urbains, le chômage


sévit déjà, et les bidonvilles se multiplient (Rocherieux, 2001 : 28). L’histoire
économique de l’Algérie indépendante pourrait être découpée en quatre
grandes périodes.
• De l’indépendance à la fin des années 70 : une économie planifiée et
centralisée axée sur la rente pétrolière et l’investissement public
Les accords d’Évian sont signés le 18 mars 1962, le 26 septembre suivant
Ahmed Ben Bella devient chef du gouvernement et Ferhat Abbas
président de l’Assemblée. Déjà, les premières voix s’élèvent pour dénoncer
le comportement de certains premiers combattants de novembre. Ce sera
la thèse de Ferhat Abbas, celle de « l’indépendance confisquée » (Rocherieux,
2001 : 30). Le 25 septembre 1962, l’Assemblée nationale constituante
proclame la naissance de la République algérienne démocratique et populaire,
et le FLN réorganisé s’affirme rapidement comme un parti unique.
L’élite politique s’engage dans une politique ambitieuse de modernisation
du pays tournée vers l’industrie lourde stimulée par la croissance des recettes
pétrolières. La société ressent une puissante aspiration au changement.
L’Algérie opte alors pour une voie socialiste de développement, seule capable,
selon les dirigeants, de « rattraper le retard accumulé pendant cent trente
ans de domination coloniale » (Rocherieux, 2001). La théorie des « industries-
industrialisantes » devient la référence théorique majeure. Avec la
planification, un modèle de croissance socialiste est mis en œuvre. Il se
caractérise par un développement autocentré, privilégiant les politiques de
substitution à l’importation et la mise en valeur des hydrocarbures en vue
de financer de grands projets d’investissement. La période 1962-1971 est
marquée principalement par la nationalisation des secteurs-clés de
l’économie algérienne (secteur bancaire (1966-1967), nationalisation des
activités de Mobil et Esso à la suite du conflit israélo-arabe de juin 1967
(le tournant décisif viendra de la nationalisation des richesses naturelles
en 1971) et la création d’entreprises publiques (10) ainsi que la mise en (10) Soixante-dix sociétés
place d’un processus de planification centralisée (lancement du pré-plan nationales sont créées,
considérées comme la
triennal 1967-1969). colonne vertébrale de
Côté agriculture, dès l’indépendance est mis en place le système des Comités l’économie et la base du
de gestion des fermes laissées par les colons (décrets de mars 1963). En 1963, programme de
développement
les dernières propriétés coloniales sont nationalisées tandis qu’apparaissent (Rocherieux, 2001 : 34).
les premières unités agricoles « autogérées ». En 1965, ce secteur s’étend sur
deux millions d’hectares et emploie 115 000 ouvriers (Rocherieux, 2001 : 31).
Les lourdeurs bureaucratiques entraînent rapidement une démobilisation des
travailleurs et l’échec de la relance de la production agricole. Un exode
agricole (11) partiel ou total des travailleurs pauvres et sans terre tend à se (11) Abandon de
transformer en exode rural (Guillermou, 1999 : 50). Ce mouvement aurait l’activité agricole par des
familles qui restent sur les
touché 150 000 personnes par an de 1962 à 1966 et 17 000 personnes par fermes.
an entre 1966 et 1968. Vers la fin des années 60, dans un contexte

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 23


Cécile Perret, Saïd Chaouki Chakour

d’industrialisation massive et d’écart croissant entre les salaires de secteur


industriel et ceux du secteur agricole, ce mouvement est à nouveau stimulé
(40 000 personnes par an entre 1968 et 1970 et 80 000 de 1970 à 1973).
L’ensemble de ces personnes ne rejoindra pas seulement les villes algériennes
mais également l’Europe et la France (du moins jusqu’en 1973). Au printemps
1965, le seuil des 450 000 Algériens en France est dépassé (Rocherieux, 2001 :
31). Les années 70 connaîtront dans l’ensemble un exode rural extrêmement
important (graphique 1), mais malgré la crise du logement, les villes
« encaissent » assez bien le choc avec la multiplication des emplois industriels.

Graphique 1
Densité et part de la population rurale [1960-2003]

La densité de la population rurale se mesure en divisant le total de la population d’un pays par le nombre
de kilomètres carrés de terre arable. Une terre arable est une terre qui peut être cultivée.
Source : Perspective – Université de Sherbrooke.

Malgré tout, dès le début des années 70, les premiers bidonvilles, parfois
habités par des travailleurs salariés de grandes entreprises nationales, voient
(12) Des tensions entre le jour autour des villes (12). Le mouvement est cependant freiné par la mise
anciens et « néocitadins » en place de réseaux de ramassage de travailleurs de 50 jusqu’à 100 kilomètres
sont relevées conduisant
parfois les autorités à autour des principaux pôles industriels (Guillermou, 1999 : 53).
intervenir par des Avec « la révolution agraire », première opération d’envergure en faveur
expulsions (Guillermou, des campagnes depuis l’indépendance, des terres sont redistribuées au secteur
1999 : 53).
privé, et un programme d’habitat rural est lancé. De 1972 à 1976, un million
d’hectares est ainsi redistribué à 85 000 attributaires regroupés pour la plupart
en coopératives de production. La « révolution agraire » va éliminer le système
de « domination-exploitation de la campagne par la ville », de la rente foncière
prélevée sur les producteurs (métayers, fermiers ou propriétaires indivis) par
les propriétaires citadins qui a prévalu jusqu’au début des années 70
(Guillermou, 1999 : 55). Le programme des « mille villages socialistes » lancé
en 1972 va également permettre aux attributaires de bénéficier de logements

24 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Le commerce informel en Algérie

dans des centres ruraux. Ces « villages socialistes » sont constitués d’habitats
pavillonnaires disposant des principaux équipements collectifs (écoles,
commerces, etc.). Sur ces « mille villages socialistes », un certain nombre sur
les 400 effectivement construits, notamment ceux situés en zone urbaine,
ne tarderont pas à se transformer en cités ouvrières. D’autre part, la mise en
place des coopératives communales polyvalentes de services d’appuis (CAPCS)
va peu à peu désagréger l’agriculture familiale.

Graphique 2
Evolution du taux de croissance
de la population algérienne de 1960 à 2003

La politique d’espacement des naissances, initiée dès 1983, l’élévation du niveau d’éducation et la crise
du logement ont permis une diminution sensible du taux d’accroissement naturel de la population qui
devrait à l’avenir engendrer moins de tensions sur le marché du travail. Le pic des arrivées massives des
primo arrivées sur le marché du travail a été enregistré en 2001 (Musette et alii, 2004 : 21).
Source : Perspective – Université de Sherbrooke.

Une forte croissance démographique marque les deux premières décennies


de l’Algérie indépendante (graphique 2) et va entraîner :
(i) un accroissement considérable de la population urbaine (cf. graphique 3),
(ii) une densification du système urbain algérien (Kateb, 2003) et
(iii) la dépendance alimentaire du pays heureusement capable d’importer
des denrées alimentaires grâce à ses recettes pétrolières.
Au cours de la décennie 70-80, 1 500 000 ruraux migrent ainsi vers les
villes sans que l’on connaisse véritablement une désertification des campagnes
(Guillermou, 1999 : 53). Le niveau d’autosuffisance alimentaire du pays qui
se situait à plus de 70 % en 1969 n’est plus que de 30 % en 1980 (Rocherieux,
2001 : 35). Si dans le Tell agricole, la nationalisation des terres des propriétaires
citadins absents les a effectivement privés d’une rente, dans les régions
steppiques elle ne sera jamais appliquée, et les gros propriétaires fonderont
leur richesse sur l’exploitation de bergers à qui ils confieront des troupeaux
et permettront l’occupation gratuite de bons pâturages (parfois au détriment
de petits éleveurs) (Guillermou, 1999 : 55).

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 25


Cécile Perret, Saïd Chaouki Chakour

Graphique 3
Evolution de la population totale et part
de la population urbaine de 1960 à 2003

La population urbaine atteint de 18 727 400 personnes en 2003.


Source : Perspective – Université de Sherbrooke.

Du début des années 80 à 1988 : la restructuration des entreprises publiques


et la crise de l’économie algérienne
Concomitamment à une certaine revitalisation des campagnes
(intensification agricole à travers l’irrigation paysanne, renouveau de
l’habitat rural, développement des infrastructures), un certain ralentissement
de l’exode rural commence à se faire sentir au début des années 80 (Guillermou,
1999 : 53). De nouveaux centres ruraux dotés de services de base se
développent, une certaine forme « d’urbanisation des campagnes » émerge
dans un contexte de crainte de « ruralisation des villes » (Guillermou, 1999 :
(13) Le nouveau 54) (13). Malgré la stagnation de la production agricole et l’explosion
découpage administratif démographique, les ressources pétrolières (graphique 4) et la multiplication
du pays double le nombre
de communes des industries ont certainement sauvé le pays de la catastrophe.
(Guillermou, 1999). La chute brutale des cours du pétrole va mettre en évidence la fragilité
de l’économie. Au début des années 80, le mode d’intégration vertical de
chaque société nationale est démantelé, la centaine de sociétés nationales
est restructurée en plus de cinq cents entreprises publiques. L’industrialisation
et l’extension des villes va à nouveau ponctionner les campagnes (hommes,
terres, eau, etc.). Par exemple, dans la plaine de la Mitidja, des vergers sont
(14) L’un des cas les plus détruits au profit de grandes sociétés nationales (14) ou de grands HLM.
connus est celui de
l’implantation de la
Un autre problème lancinant, celui de l’eau, est abordé au cours des années
société militaire 80 : de grands barrages sont construits (26 programmes sont lancés au cours
DNC/ANP au milieu de de la décennie 1980) mais serviront principalement aux zones urbaines.
vergers d’agrumes de Sidi Dans les années 80 également, la politique agricole se tourne vers un soutien
Moussa au début des
années 70 [Guillermou, de l’initiative privée donnant naissance à des « néo-agriculteurs » (hauts
1999 : 55]. fonctionnaires, commerçants, etc.). En 1982, la révolution agraire est

26 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Le commerce informel en Algérie

abandonnée, et on revient au système des domaines autogérés avec les DAS


(Domaines agricoles socialistes). La construction des villages agricoles avait
pourtant un intérêt indéniable pour la fixation des populations comme solution
à l’exode rural. En 1987, alors que les agriculteurs expropriés demandent leurs
terres, le ministère de l’Agriculture met en place les Exploitations agricoles
collectives (EAC), un autre projet collectiviste voué à l’échec. Si les propriétaires
terriens expropriés dans le cadre de la « révolution agraire » ont repris leurs
terres et leurs plantations fruitières, d’autres intervenants arrivent dans le secteur
en créant un vaste marché de foncier agricole que l’État ne contrôle pas. En
1987, la réorganisation du secteur agricole d’Etat conduit à une redistribution
des terres des « domaines agricoles socialistes » divisés en exploitations
collectives (EAC) ou individuelles (EAI), mais cette redistribution sera parfois
un peu arbitraire (Gillermou, 1999 : 56). Une agriculture périurbaine se
développe. Les campagnes participent de moins en moins à l’approvisionnement
des villes, la petite paysannerie est en situation de fragilité (en fait, dès les années
70, les ruraux sont dépendants des importations de denrées (graphique 5).
À cela s’ajoute un effort de lutte contre les « mentalités archaïques » ou les
« particularismes locaux » (Guillermou, 1999 : 57).

Graphique 4
Evolution de la production de pétrole
et de gaz de 1980 à 2003

Source : Perspective – Université de Sherbrooke.

Le monopole sur le commerce extérieur qui avait été attribué à de grandes


entreprises commerciales commence à poser problème. Pénuries et corruption
augmentent. Les carences de l’économie dues à la rigidité de la planification
centrale ne peuvent plus être occultées lorsque survient le contrechoc pétrolier
de 1983. Le déficit budgétaire explose, et l’Algérie fait massivement appel à
l’endettement extérieur pour financer les intrants de l’industrie et des grands
chantiers d’infrastructure (graphique 6).

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 27


Cécile Perret, Saïd Chaouki Chakour

Graphique 5
Evolution des importations de biens et services [1962-2003]

Concernant les importations de biens et services ($US constant 1995) c’est en 1985 qu’on enregistre le
plus haut niveau (24 470 400 000) et c’est en 1962 qu’on enregistre le plus bas niveau (2 724 420 000).
Source : Perspective – Université de Sherbrooke.

Graphique 6
Dette extérieure / revenu national brut [1962-2003]

Le service de la dette est la somme des principaux remboursements et intérêts payés en devises étrangères
à court et à long terme ainsi que les redevances dues au FMI. Dans cette statistique, le service de la dette
est exprimé en pourcentage du revenu national brut (ensemble des richesses produites en une année
et qui représentent un revenu pour les agents économiques).
Source : Perspective – Université de Sherbrooke.

La crise économique de 1983-1984 est aggravée, dès 1986, par les chutes
des prix du pétrole et du dollar. Dès lors, la croissance annuelle chute, les
réserves de change s’amenuisent, et la paupérisation s’aggrave.
L’économie informelle algérienne semble s’être développée durant la
décennie 80 du fait de la spécialisation de l’offre à l’échelle internationale
(hydrocarbures), tandis que l’offre de biens sur le marché interne s’est trouvée

28 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Le commerce informel en Algérie

contrainte par la diminution de la demande solvable résultant de la baisse


des revenus réels (Dahmani, 1999). La création nette d’emplois diminue
à compter de 1984, et l’accroissement du chômage est plus rapide que celui
de la population active à compter de 1987 (Aouragh, 1998 : 55). Cet
accroissement s’accélère à nouveau en 1990, en 1992 et 1995 (Adair, 2000).
A ceci s’ajoutera la mise en œuvre de l’ajustement structurel qui va
notamment se traduire par un plafonnement des dépenses publiques et une
compression des effectifs dans la fonction publique.
1988 : La société déchirée, la crise de l’endettement et l’intervention des
institutions de Bretton Woods
Fin 1988, le ratio service de la dette / exportations atteint pratiquement
le niveau de 80 % des recettes des exportations (graphique 7).

Graphique 7
Evolution de la dette / exportations de biens
et services [1977-1991]

(15) L’Algérie est membre


de la BIRD depuis
le 26 septembre 1963.
(16) Le P.A.S concerne la
libéralisation du régime
des changes (le dinar est
dévalué), la libéralisation
du commerce extérieur, la
libéralisation des prix, la
réforme des entreprises
Source : Perspective – Université de Sherbrooke. publiques et le
développement du
secteur privé, une
Des contacts sont pris avec la Banque mondiale (Banque internationale politique financière
orthodoxe, la réforme du
pour la reconstruction et le développement (BIRD) (15)). L’Algérie négocie
système foncier, la
un financement destiné à l’ajustement structurel de l’ensemble des secteurs modernisation et la
économiques. De 1989 à 1993 des accords sont signés avec le FMI. En 1989 réforme des finances
publiques, un dispositif
l’État accepte une libéralisation partielle du commerce extérieur et un de protection sociale, le
mécanisme plus souple d’allocation de devises aux entreprises (il remplace le développement du
système de contrôle centralisé des importations). L’augmentation des cours marché du travail et enfin
le secteur de l’agriculture
du brut (guerre du Golfe en 1990) masque un temps la crise. Un accord de par une limitation du
rééchelonnement de la dette est signé avec le Club de Paris et le Club de Londres soutient du prix des
(BIRD). Il est accompagné par la mise en place d’un Programme d’ajustement céréales, une réforme du
régime foncier ainsi que
structurel (P.A.S.) (16) dont l’application est strictement contrôlée par le FMI, la privatisation des terres
la Banque mondiale (BIRD) et l’Union européenne. Si le recensement de la et des activités agricoles.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 29


Cécile Perret, Saïd Chaouki Chakour

population de juin 1998 enregistre une baisse de la fécondité et de la croissance


démographique, il montre une persistance de la croissance de la population
urbaine à des taux supérieurs à la croissance naturelle. Cette croissance urbaine
est marquée par deux caractéristiques : elle s’oriente vers les petites et moyennes
agglomérations dans le nord-est du pays, alors que dans les régions limitrophes
du Sahara et dans le Nord du désert on voit apparaître un plus grand nombre
de grandes et moyennes agglomérations (Kateb, 2003).
Programme d’ajustement structurel et passage à l’économie de marché
Le P.A.S. produit rapidement des effets récessifs qui touchent certains
secteurs, dont celui de l’industrie. Les sociétés nationales ne parviennent pas
à s’adapter à la nouvelle donne économique malgré les aides dont elles ont
bénéficié. Nombre d’entre elles sont touchées par des mesures de dissolution
entraînant, selon le ministère de l’Emploi, la suppression de 211 emplois.
Des compressions massives du personnel sont effectuées par le biais du départ
volontaire et de la retraite anticipée. Le chômage tend à croître (graphique 8)
tandis que de nombreux Algériens quittent le pays.

Graphique 8
Evolution du taux de chômage global
et féminin [1989-2000]

Source : Perspective – Université de Sherbrooke.

Le marché des biens est alors encore caractérisé par une insuffisance de
l’offre et engendre inflation et commerce illicite (trabendo) (Adair, 2002).
Le commerce ambulant, restreint dans les années 80, prolifère (Adair, 2002).
Tandis que la demande de travail se réduit (notamment dans les
entreprises publiques qui tendent à accroître la part de leur salariat non
permanent), on assiste à une extension de l’offre de travail des ménages et
du chômage ainsi qu’à une augmentation de la pluri-activité notamment
pour les actifs disposant d’un emploi stable (Adair, 2002). Même si la

30 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Le commerce informel en Algérie

pluri-activité n’est pas véritablement appréhendée, en 1996, parmi


les 2 866 000 salariés permanents, 23 % ont déclaré exercer une activité
secondaire dont le revenu s’élevait environ à 3 % du salaire moyen
(Adair, 2000).
Le déclenchement de la guerre d’Irak en 2003 et la flambée des cours
du pétrole assurent à l’Algérie des recettes qui lui permettent de
rembourser une part de sa dette extérieure (graphique 9) et d’accroître ses
réserves de change. Le Club de Paris donne le feu vert pour que l’Algérie
puisse rembourser sa dette par anticipation.

Graphique 9
Service de la dette et [dette / PIB] [1970-2002]

Le service de la dette est la somme des principaux remboursements et intérêts payés en devises étrangères
à court et à long terme ainsi que les redevances dues au FMI. La dette totale est le stock de l’ensemble
des obligations et créances que le gouvernement d’un pays a contracté auprès de ménages internes et
externes. Elle est exprimée en pourcentage du PIB.
Source : Perspective – Université de Sherbrooke.

En juin 2006, l’Algérie signe son quatorzième (17) accord bilatéral avec (17) Le samedi 15 juillet
ses créanciers du Club de Paris, dans le cadre du remboursement anticipé 2006, un accord pour le
remboursement par
de sa dette de 7,9 milliards de dollars (environ 6,4 milliards d’euros). Au anticipation de la totalité
total, l’Algérie a déjà remboursé 4,3 milliards de dollars (environ 3,4 milliards de sa dette suisse est
d’euros) par anticipation. Sur les dix-sept pays créanciers de l’Algérie membres signé.
du Club de Paris, il reste à signer des accords similaires avec l’Italie,
l’Allemagne et le Japon. Si le pays se désendette, une partie de la population
se sent, elle, un peu « oubliée », notamment la jeunesse. En 2003, la
population active du pays atteint plus de 11 millions de personnes dont
presque 30 % est au chômage.
Les jeunes sont particulièrement touchés. Leur taux de chômage est
aujourd’hui alarmant : il était estimé à presque 46 % chez les personnes
de 20 à 24 ans en 2001 (hommes et femmes confondues) (cf. tableau 3).

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 31


Cécile Perret, Saïd Chaouki Chakour

Graphique 10
Main-d’œuvre totale [1994-2003]

Il s’agit de toutes les personnes dont le profil correspond à la définition de la population active
économiquement formulée par l’Organisation internationale du travail (OIT). Cette définition inclut les
gens qui sont au travail et les chômeurs.
Source : Perspective – Université de Sherbrooke.

Tableau 3
Evolution du taux de chômage juvénile et du taux de chômage
des hommes adultes entre 1990 et 2001

1990 1992 1995 2001 (H et F)

[15-19[ ans 64,8 66,6 61,1 51,4


[20-24[ ans 48,2 44,3 52,5 45,9
[25-29[ ans 18,1 25,2 35,3 37,6
[15-59[ ans 20,4 24,4 26,0 27,3

Source : Enquête emploi décembre 1990, décembre 1992, septembre 2001 et LSMS juillet
1995 in Musette et alii (2004 : 21).

2.2. Un manque de confiance dans les institutions ?


Libération nationale et concentration des pouvoirs
Pour Boutaleb (2004), les luttes de libération nationale ont longtemps
constitué et constituent encore dans de nombreux cas la source de
légitimation de pouvoirs personnels ou de celui de groupes restreints. Ces
types de pouvoir autocratique ont entraîné quasiment partout des
systèmes de décision extrêmement centralisés, le nombre des acteurs
participant aux prises de décisions stratégiques étant forcément très limité.
Le « modèle de référence était le « national-développementisme », qu’il soit
d’essence « capitaliste » (voie capitaliste du développement) ou d’essence
« socialiste » (voie socialiste du développement) » (Boutaleb, 2004 : 17).

32 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Le commerce informel en Algérie

Ces deux cas impliquaient l’intervention active de l’État qui prenait en charge
l’affectation des ressources et l’accumulation du capital. Ces systèmes
bureaucratiques d’économie étatisée et non socialisée fondés sur la disposition
par une bureaucratie d’Etat des moyens de production nationalisés ont
abouti, après des décennies d’accumulation de capital, à bloquer le processus
même de développement socio-économique (Boutaleb, 2004 : 17). La société
civile « sacrifiée sur l’autel de l’unité nationale » s’affirme alors sur le plan
social par le renouveau de l’action sociale et sur le plan culturel par l’exigence
de la reconnaissance des identités régionales.
Les années noires et la perception de la corruption
L’Algérie se débat dans un processus de transition difficile depuis
maintenant deux décennies, et une exigence de changement de gouvernance
émerge. Le salaire réel a chuté de 35 % entre 1993 et 1997, et le pouvoir
d’achat des cadres de 41 % entre 1989 et 1995 (Boutaleb, 2004 : 22).
L’inflation ne commence à se stabiliser qu’en 1996-1997 (graphique 11).

Graphique 11
Evolution de l’indice des prix à la consommation [1970-2003]

Source : Perspective – Université de Sherbrooke.

Si les résultats de l’Enquête de consommation de 2000 montrent une


tendance à la diminution de l’inégalité relative (l’indice de GINI est passé
de 0,4036 en 1988 à 0,3690 en 2000 avec une réduction des inégalités plus
prononcée en milieu rural), les principales poches de pauvreté se situent
dans les zones rurales et les périphéries des grandes villes (Système des Nations
Unies, 2005 : 7). Le Rapport mondial sur le développement humain [2005 :
183] indique que la part du revenu ou de la consommation des 20 % de
la population la plus pauvre est de 7 % et celle des 20 % les plus riches est
de 42,6 %. L’Algérie est cependant classée dans la catégorie des pays à
développement humain moyen, son indice de développement humain (IDH)

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 33


Cécile Perret, Saïd Chaouki Chakour

est de 0,722 en 2003. L’IDH de l’Algérie ne cesse d’ailleurs d’augmenter


depuis 1975 (0,507 en 1975 ; 0,558 en 1980 ; 0,610 en 1985 ; 0,649 en
1990 ; 0,671 en 1995 [Rapport mondial sur le développement humain,
2005 : 236]). Depuis les années 90, une part de la jeunesse qui se sent oubliée
et qui n’est pas motivée par un salaire moyen peu élevé ou qui ne peut trouver
un emploi se tourne vers l’informel.
Face au sentiment d’un État « incapable » de redresser la situation
économique et au sentiment, notamment dans les années 90, de son
incapacité à assurer jusqu’à la sécurité physique des Algériens, l’économie
informelle et notamment le commerce informel répondent à une stratégie
de survie. Les activités informelles deviennent alors une alternative pour
les chômeurs, les employés aux maigres salaires et les nouveaux arrivants
sur le marché du travail.
Le nouveau millénaire s’ouvre dans un pays où l’Indice de perception de
(18) L’Indice de la corruption (18) est faible (2,6 en 2003, 2,7 en 2004, 2,8 en 2005 et 3,1
perception de la en 2006) (19). Il est probable que dans un pays dans lequel certains jeunes
corruption 2006 est un
indice composite établi à se sentent oubliés, où le sentiment d’une relative impunité de la corruption
partir de plusieurs se diffuse et où l’on ne voit pas concrètement et immédiatement les résultats
sondages d’opinion d’une augmentation des cours du pétrole, l’envie de « tricher à son tour pour
d’experts se prononçant
sur leur perception du avoir sa part du gâteau » est tentante. Un article publié dans El Watan en mars
niveau de corruption 2007 est révélateur de cet état d’esprit : « Le phénomène de l’enrichissement
dans les secteurs publics rapide, et sans effort, avec son étalage de signes extérieurs, en réalité artificieux,
de 163 pays (panel le plus
large analysé depuis la est de nature à exercer un effet démobilisateur sur des jeunes générations qui
création de l’IPC en en arrivent à se persuader qu’il ne sert plus à rien d’étudier, car les réussites
1995). les plus célèbres sont celles qui s’affichent spectaculairement [Lotfi, 2007]. »
(19) Au plan mondial, les Les scandales financiers qui défraient la chronique du début de l’année 2007
résultats de IPC 2006
(“affaire” Khalifa) et leur pendant judiciaire « constituent des indicateurs
mettent en évidence une
forte corrélation entre significatifs de dérives qui ont beaucoup à voir avec la morale. Une morale
corruption et pauvreté. qui, dans une large mesure, est sauve, car ces affaires retentissantes consacrent
l’échec d’un affairisme qui pouvait être perçu comme un modèle et un exemple
à suivre. Ce qui aurait été un coup fatal porté à une société qui a besoin
d’éthiques et de valeurs pour s’élever » (Lotfi, 2007).
Or, il existe un lien fort entre la gouvernance (et donc la corruption)
et le développement économique et social (Al Dahdah, 2007). La bonne
gouvernance réduit les probabilités de persistance des mauvaises politiques
(une plus grande responsabilisation signifiant que les auteurs de mauvaises
politiques soient tenus de rendre compte de leurs actions et soient par
conséquent moins enclins à faire des choix de politiques arbitraires) et conduit
à l’amélioration de la mise en œuvre des bonnes politiques à travers
notamment la réduction des lourdeurs administratives et la rationalisation
des décisions imprévisibles et des jugements arbitraires (Al Dahdah 2007 :
22-23). Selon Al Dahdah (2007), une étude économétrique (qui utilise des
données historiques remontant à 1985) permet de se faire une idée sur la
croissance que l’ensemble de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique

34 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Le commerce informel en Algérie

du Nord aurait enregistrée si la qualité de l’administration y avait été au


même niveau que celle d’autres pays dans d’autres régions du monde. Les
résultats de cette simulation indiquent qu’une telle situation aurait engendré
un dividende de croissance annuel.

Conclusion
Le marché du change parallèle utilisé par les trabendistes est
essentiellement influencé par les éléments suivants :
(i) l’arrivée des émigrés en vacances (forte offre de devises) ;
(ii) les changements de réglementation à l’importation (concernant par
exemple les voitures de moins de trois ans (cf. Perret, 2007), l’importation
d’alcool, de pièces de rechange automobiles, etc.) ;
(iii) les conditions d’obtention des visas ;
(iv) les variations du prix du carburant (trabendo de carburant aux
frontières) ;
(v) des évènements tels que le pèlerinage à la Mecque ou des fêtes telles
(20) Il est important de
que l’Aïd (forte demande de devises) ; souligner que depuis
(vi) la rentrée scolaire (nécessité d’achats de vêtements, d’articles scolaires, quelques années des
notamment ceux vendus sur le marché informel), etc. efforts considérables sont
Outre le fait que le marché parallèle du change soit lié à des activités illégales fournis par les douanes
algériennes dans la lutte
ou illicites, le problème du commerce informel qui s’est développé dans les contre la contrefaçon et le
années 90 est qu’il met aujourd’hui souvent les consommateurs en danger piratage, et ce, parfois
(commerce de produits contrefaisant de mauvaise qualité, etc.) et qu’il tue malgré la faiblesse de ses
moyens. Ces efforts ont
l’artisanat local formel ou informel (20). Les produits des activités même été récompensés
traditionnelles (poteries, couvertures tissées, vêtements traditionnels, etc.) par l’Organisation
sont remplacés par du Made in Asia de piètre qualité. Si son expansion a parfois mondiale des douanes
(OMD) qui leur a
répondu à une nécessité individuelle de survie (pénurie, faiblesse du niveau attribué un prix spécial
des salaires, chômage, etc.), les dégâts humains (accidents de la route suite en juin 2007. Avec l’aide
à l’utilisation de pièces de rechange contrefaisantes, etc.) et sociaux qu’il cause de l’OMD et de l’Union
européenne, les Douanes
dorénavant sont préoccupants. La sécurisation du pays (les services de sécurité algériennes se dotent
réalisent actuellement un travail exceptionnel dans la lutte anti-terroriste) actuellement d’un
et l’exploitation du potentiel touristique extraordinaire de l’Algérie devraient laboratoire d’analyse de
produits contrefaisants, et
cependant relancer l’intérêt pour la production de produits artisanaux. Des une formation spécialisée
solutions alternatives au « petit » trabendo devraient alors pouvoir émerger sera dispensée à ses
tel que l’accueil des touristes « chez l’habitant » notamment dans les zones agents. Des accords de
partenariat seront
rurales. Le développement d’un tourisme parfois qualifié d’éthique ou de également conclus avec
solidaire pourrait être une piste intéressante dans un pays à la géographie les producteurs et
variée et au patrimoine naturel et culturel immensément riche. détenteurs de marques,
qui détiennent
L’impact des divers transferts (officiels ou non) des Algériens ultramarins l’information sur le
n’est sans doute pas négligeable en termes de soutien aux ménages les plus commerce de leurs
défavorisés et de réduction de la pauvreté en Algérie (création d’emplois produits et disposent de
notamment dans le BTP, soutien à la consommation, etc.). Le montant des l’expertise nécessaire pour
la détermination des
transferts recensés par le FMI contribuait d’ailleurs en 2003 approximati- produits contrefaisants
vement au quart du revenu disponible des ménages algériens (IMF, 2005 : (Hayet, 2007).

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 35


Cécile Perret, Saïd Chaouki Chakour

15). On estime ainsi qu’au plan mondial chaque travailleur émigré aide
financièrement cinq à six personnes en moyenne dans son pays natal et que
200 à 250 millions de personnes à travers le monde bénéficient du soutien
d’un ami ou d’un parent travaillant à l’étranger (Brard et Godfrain, 2005).
Bourchachen (2000) estime lui que plus d’un million de Marocains auraient
échappé à la pauvreté grâce au soutien financier des émigrés marocains opérés
sous forme d’investissements et de divers transferts.
La survivance de pratiques de l’époque de l’économie totalement
administrée et le jeu des relations informelles sur les plans politique,
économique ou institutionnel, sont autant de problèmes qui affectent la
gouvernance en Algérie. Or, les chiffres montrent qu’une bonne
gouvernance a un très grand retour sur investissement en matière de
développement social et de croissance économique (Al Dahdah, 2007 : 22).
Tous les acteurs (gouvernement, société civile et secteur privé) ont donc à
gagner d’une amélioration de la gouvernance. Si de nombreux Algériens
se sentent encore exclus des richesses de leur pays, des gestes forts sont
nécessaires afin de leur donner espoir et confiance en l’avenir. La
médiatisation du « procès Khalifa » par exemple fait partie de la nécessité
de montrer aux jeunes que l’impunité n’existe pas. Dans un autre ordre
d’idée, en février 2007, les amendements à la nouvelle loi sur les
hydrocarbures renforcent la position de la compagnie nationale Sonatrach
sur le domaine minier algérien. Un article du quotidien Liberté souligne
alors que l’Algérie se « réapproprie sa souveraineté sur ses richesses nationales
qui risquaient d’être menacées par la montée des intérêts américains »
(Kheireddine, 2007). Confiance dans l’avenir et confiance dans les
institutions sont sans doute aujourd’hui les ingrédients nécessaires à la réussite
d’un développement harmonieux de l’Algérie dans une période où de
nombreux indicateurs macro-économiques sont au beau fixe.

36 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Le commerce informel en Algérie

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38 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Responsabilité sociale de
l’entreprise et critère de gestion *

Résumé Bernard
La réflexion concernant le thème de la responsabilité sociale de
Billaudot
l’entreprise (RSE) comprend deux volets. D’un côté, expliquer l’avènement LEPII, Université
Pierre Mendès France,
de discours et de pratiques nouvelles regroupés sous le vocable « RSE » et Grenoble
leur fonction ; et de l’autre, analyser dans quelle mesure le critère de profit
doit être abandonné par la firme qui entend être socialement responsable Jean-Claude
et par quoi il pourrait être remplacé. Cet article porte sur ce second volet. Dupuis
A partir d’une analyse critique des termes actuels du débat considéré, il GEMO-ESDES
y est fait état, si ce n’est d’un nouveau critère de gestion, du moins d’une
autre conception du critère que certains proposent pour la firme
socialement responsable, celui de « valeur partenariale » mesurant la valeur * Article publié
également dans
créée par la coopération des parties prenantes de la firme, en considérant le numéro spécial
qu’il doit remplacer la « création de valeur pour l’actionnaire ». Ce d’Economies et sociétés,
changement de conception de la valeur partenariale procède d’un Série W, « RSE et
abandon de la théorie de la firme comme nœud de contrats entre régulation », coord.
Jean-Claude Dupuis
partenaires (stakeholders) au profit d’une théorie historique et et Christian Le Bas.
institutionnelle. On passe ainsi de la valeur partenariale conçue comme
une rente à la valeur partenariale conçue comme une productivité
économique globale. Cette dernière n’est plus considérée comme un objectif
qu’il s’agirait de maximiser, mais comme un critère analytique ; autrement
dit, un outil au service d’une gestion socialement responsable dont la
principale caractéristique est de devoir concilier un ensemble d’objectifs
distincts. Pour autant, une telle gestion ne peut se réduire à sa dimension
d’ordre économique, ce à quoi se limite la productivité économique globale.
Ce nécessaire débordement de l’économique n’est pas traité dans cet article.
Il sera seulement évoqué en conclusion.

Introduction
La responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) doit d’abord être envisagée
comme un ensemble de discours et de pratiques observables depuis la fin
des années 1970. Cette notion laisse place à diverses conceptions porteuses
de jugements de valeur à son propos, et elle implique l’ouverture d’un débat
concernant le critère de gestion à retenir pour la firme socialement responsable.
Ces deux domaines de réflexion (positif/normatif ) sont liés dans la mesure
où tout critère de gestion repose, plus ou moins explicitement, sur une théorie

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 39


Bernard Billaudot, Jean-Claude Dupuis

de la firme et où toute conception découle nécessairement d’une théorie.


Pour autant, il ne s’agit pas d’un seul et même domaine. La question à laquelle
on cherche à répondre n’est pas la même ici et là. D’un côté, il s’agit de
comprendre l’avènement de discours et de pratiques « RSE » et leur fonction.
De l’autre, on se demande dans quelle mesure le critère de profit doit être
abandonné par la firme qui entend être socialement responsable et par quoi
il pourrait être remplacé. Le seul point de jonction tient au fait que la diversité
des réponses a la même origine : elle tient à la diversité des théories de la
firme et des approches économiques générales qui sous-tendent ces théories.
Cet article s’attache à la seconde question, en s’en tenant aux théories qui
prennent au sérieux la RSE.
En matière de critère de gestion, le débat oppose ceux qui, majoritairement,
défendent la « création de valeur pour l’actionnaire », encore qualifiée de
« valeur actionnariale », à ceux qui jugent nécessaire de lui substituer la « valeur
partenariale », soit une autre conception de la valeur créée par une entreprise.
Cette autre conception est notamment défendue par ceux qui considèrent
que ce critère convient pour la firme socialement responsable. La question
est alors de savoir si on peut s’en tenir à cette proposition ou si on doit se
l’approprier de façon critique, notamment parce que l’amont productif de
la « valeur partenariale » n’est pas explicitement exploré. Cette appropriation
critique se fait alors nécessairement sur la base d’une autre théorie de la firme
que celle consistant à la voir encore comme un nœud de contrats.
Si on s’entend pour qualifier d’entreprise une unité institutionnelle qui
produit pour vendre, tout le monde s’accorde pour dire que la « valeur créée
par une entreprise » ne s’envisage pas de la même façon selon la nature de
l’entreprise. Ainsi, la « valeur actionnariale » et la « valeur partenariale » sont
propres au cas où il s’agit d’une firme, entreprise dans laquelle tous ceux qui
travaillent sont des salariés et pour laquelle ceux qui apportent le capital en
argent nécessaire au financement de l’actif, sans durée d’engagement prédéfinie
et sans garantie de rémunération, sont des personnes (physiques ou morales)
(1) Dans la suite du texte, appelées actionnaires ou associés (1), qui sont indéfinies a priori mais distinctes
pour alléger la
présentation, seul le
des salariés (2). Dans le champ ainsi circonscrit, les débats concernant le sens
terme d’actionnaire sera à donner à « la valeur créée par une firme » sont souvent rendus complexes
employé. par l’addition des problèmes que l’on rencontre dans la prise en compte du
(2) Ceci n’exclut pas que réel : l’éventuelle pluriactivité de la firme, la multiplicité des produits-articles
des salariés de l’entreprise
qu’elle met sur le marché au titre d’un même poste de la nomenclature de
fassent partie des
actionnaires. Plus produits, la présence de biens de capital fixe ayant des durées effectives de
généralement, toutes les vie diverses et en tout état de cause limitées en nombre d’années, la présence
modalités de contrôle de d’inflation, la présence des impôts, la multiplicité des partenaires au sein d’une
la direction (le
management, distinct de même catégorie ainsi que la multiplicité des catégories tenant notamment
l’actionnariat) sont au recours à la fois au financement par emprunts et au financement par fonds
a priori envisageables, pas propres (nouvelles émissions de capital, bénéfice conservé,..), pour s’en tenir
seulement celle où seuls
les actionnaires sont à l’essentiel. Il est absolument indispensable de réduire au maximum cette
dotés de ce pouvoir. complexité du réel pour centrer l’analyse sur le cœur du débat. Les firmes

40 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Responsabilité sociale de l’entreprise et critère de gestion

que l’on va considérer dans la suite sont, en conséquence, des firmes simples
: un seul produit-article mis sur le marché, durée de vie infinie du capital
fixe, pas de besoin en fond de roulement, pas de prélèvements obligatoires,
pas d’inflation et de mouvement des prix relatifs des biens de capital fixe,
pas de créanciers.
La première partie porte sur les problématiques qui tiennent le devant
de la scène dans le débat qui nous occupe et pour lesquelles la « valeur créée
» est un critère ayant le statut d’un objectif à maximiser. On montre l’intérêt
que présente, du point de vue de la RSE, le passage de la valeur actionnariale
à la valeur partenariale, mais aussi les limites de cette dernière. La seconde
partie fait état d’une autre conception de la valeur partenariale, une
conception construite sur la base d’une théorie historique et institutionnelle
de la firme, afin de lever ces limites. Et on présente les implications de
cette autre conception : on pense alors la valeur partenariale créée comme
un avantage ou un gain de productivité économique globale, et on passe
d’un critère-objectif à un critère analytique non exclusif a priori.

1. Portée et limites d’un critère de gestion considéré comme


un objectif à maximiser
Le critère de gestion de la firme, qui s’est imposé dans le cours de la
mondialisation de la finance de marché à la fin du siècle précédent, est la
valeur créée pour l’actionnaire, plus simplement qualifiée de valeur
actionnariale – l’EVA (Economic Value Added) dans le monde anglo-saxon.
Il importe d’abord de rappeler en quoi ce critère se distingue du critère
classique du taux de profit et pourquoi il ne convient pas pour une gestion
socialement responsable (1.1). On traite ensuite du passage à la valeur
partenariale, la principale limite de cette dernière étant qu’elle n’est pas
explicitement liée à la productivité ou à la compétitivité de la firme (1.2).
1.1. La valeur actionnariale
1.1.1. La valeur actionnariale n’est pas le profit
Construite à partir du concept de bénéfice résiduel par le cabinet nord-
américain Stern et Steward, l’EVA est une mesure de la performance interne
de la firme. Dans le cas simple retenu ici (3), elle est égale à la différence (3) Pour une présentation
entre le résultat d’exploitation et la rémunération normale des capitaux générale, voir Hoarau,
Teller (2004).
propres investis par les actionnaires, la norme de rentabilisation retenue
étant celle qui se constate en moyenne sur le marché financier
(compartiment des actions), soit un taux d’opportunité. On a donc :
EVA = RE – f . CP
où RE est le résultat d’exploitation, f la norme de rentabilisation et CP,
le montant des capitaux propres égal à K la valeur du capital investi à l’actif.
Si ce critère se distingue du seul profit (RE), il se distingue aussi du
taux de profit (r = RE/K), encore qualifié de ratio de rentabilité du capital

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 41


Bernard Billaudot, Jean-Claude Dupuis

investi (Return On Investment) ou encore de taux de rentabilité économique.


On a en effet :
EVA = (r – f ) . K
Le critère du taux de profit convient pour l’entreprise capitaliste classique,
dès lors que celui qui la dirige est celui qui a apporté le capital-argent. Ce
n’est plus le cas pour la firme. L’EVA s’impose alors afin que la direction
de la firme gère celle-ci dans l’intérêt des actionnaires, ayants droits au
bénéfice résiduel, ce qui ne serait pas le cas si elle se contentait de prendre
en compte le taux de profit.
Comme le critère du taux de profit, ce nouveau critère opère à deux
niveaux. D’abord au niveau « exploitation », celui de la gestion courante
à K donné : il exige de chaque unité d’activités, ou centre de profit, de dégager
un taux de rentabilité supérieur à la norme f, étant donné le capital que la
direction financière met à sa disposition. Mais surtout au niveau de la
direction de la firme dans ses choix stratégiques qui mettent en jeu
l’importance et l’orientation de K. Quelles activités maintenir ? Croissance
interne ou croissance externe ?
1.1.2. L’EVA ne convient pas comme critère de gestion de l’entreprise
socialement responsable

On ne peut se contenter du constat que les firmes qui ont adopté l’EVA
ne se montrent guère responsables de leurs salariés, à l’exemple d’Alcatel-
Lucent avec l’annonce de son plan de licenciements-restructurations en
janvier 2007, pour conclure que l’EVA ne convient pas comme critère de
gestion d’une entreprise responsable. En effet, des exemples ne suffisent
pas. Et il faut surtout comprendre que, selon l’optique théorique qui fonde
l’EVA, le problème ne se pose pas : la garantie ultérieure de l’emploi tiendrait
à la capacité de la firme à créer de la valeur pour l’actionnaire, même si
cela conduit aujourd’hui à supprimer des emplois. Il n’y a, à ce titre, aucune
différence entre l’entreprise capitaliste classique et la firme. Les contrats
marchands établis avec les clients, les fournisseurs et les salariés sont des
(4) Rappelons que cette contrats conformes à l’intérêt et à la justice, à partir du moment où l’on
théorie conçoit la firme
comme un nœud de
considère 1) que le contrat est source de normativité et 2) que les conditions
contrats en avenir risqué. convenues dans le contrat sont sous le contrôle d’un marché concurrentiel.
Ce sont des contrats Il n’y a aucun engagement pris par la firme vis-à-vis des uns et des autres,
complets, le bénéfice
résiduel étant ce qui et notamment les salariés, donc aucune place pour la coopération en ce
ressort de l’ensemble des sens que « la valeur créée par la firme » dépendrait de la nature du contrat
contrats passés (avec les passé via son caractère plus ou moins incitatif. Dans la théorie en question
clients, les fournisseurs et
les salariés, dans notre cas étendue à la firme, les seules failles du marché (asymétrie d’information,
simple). Sur la théorie des pouvoir de marché) concernent le marché financier, c’est-à-dire la relation
contrats, voir (Brousseau, actionnaire-direction. L’expression « créer de la valeur pour l’actionnaire »,
Glachant, 2002) et sur les
théories de la firme, en considérant que l’EVA mesure cette création, est ainsi tout à fait révélatrice
(Coriat, Weinstein, 1995). de la conception de la firme qui sous-tend ce critère (4).

42 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Responsabilité sociale de l’entreprise et critère de gestion

1.2. La valeur partenariale et ses limites (5) Il se peut que


certaines transactions
Il s’agit d’abord de voir dans quelle mesure et pour quelles raisons la courantes soient de ce
valeur partenariale se distingue de la valeur actionnariale, en traitant de sa type, notamment pour
l’achat de certaines
définition et de la théorie de la firme qui la fonde. On en montre ensuite fournitures, mais ce n’est
les limites en faisant voir que sa création ne fait l’objet d’aucune analyse pas le cas général.
conduisant à la rattacher explicitement à l’amont productif et que sa L’analyse de la valeur
partenariale ne procède
définition, qui fait référence à un état hypothétique relevant d’un nirvana, pas à cette distinction qui
échappe à la mesure, ce qui interdit que l’on puisse considérer qu’il s’agisse n’apporte rien à sa
d’un critère de gestion. Pour autant, la prise en compte d’une coopération compréhension.
entre les partenaires permet de parler d’une responsabilité de la firme à leur (6) Ainsi, pour Charreaux
égard. et Débrières, « l’analyse
du processus de création
1.2.1. De la valeur actionnariale à la valeur partenariale : théorie fondatrice de valeur, en liaison avec
le système de GE, ne se
et définition
limite pas à la seule
La valeur partenariale procède d’une analyse de la firme dans laquelle relation avec les
actionnaires et à l’étude
on étend à tous les partenaires (stakeholders) de la firme, c’est-à-dire à toute de l’influence du contrôle
personne physique ou morale avec laquelle elle établit une transaction, la exercé par ces derniers sur
problématique du contrat qui s’applique aux seuls actionnaires dans la théorie les dirigeants. Cet aspect,
souvent mis au centre
de la firme qui sous-tend la valeur actionnariale. Précisons que lesdites tant de la littérature sur la
transactions sont celles qui donnent lieu à une inscription dans les comptes création de valeur que de
de la firme, en affectant la formation du résultat comptable. Ainsi, tous celle sur le GE, nous
les partenaires sont mis sur le même plan. La distinction entre diverses semble, d’une part, revêtir
une importance excessive
catégories de partenaires (clients, fournisseurs, salariés, actionnaires, due à la prédominance du
créanciers, administrations publiques diverses) est seulement fondée sur le modèle anglo-saxon et à
fait que la chose sur laquelle porte la transaction et/ou le sens dans lequel un parti-pris idéologique
évident et, d’autre part,
circule la contre-partie monétaire entre le partenaire et la firme diffèrent freiner le développement
d’une catégorie à l’autre. Autrement dit, la nature du contrat est ici et là d’une recherche
la même : il s’agit d’un contrat qui n’est pas simplement réglé par le approfondie sur le lien
qui unit les mécanismes
marché (5) : c’est un contrat nécessairement incomplet à l’entrée dans la de création de la valeur et
transaction et qui se traduit par une certaine coopération au sens de les systèmes de GE. Il
Richardson, c’est-à-dire un engagement dans la durée entre la firme et le conduit également à une
partenaire considéré. On est encore en présence d’une théorie de la firme appréhension biaisée du
fonctionnement des
comme nœud de contrats, mais ce n’est plus (du tout) la même : on est firmes et de la création de
passé à une vision pluraliste de la firme. La principale raison pour laquelle valeur dans les modèles
il est jugé nécessaire d’abandonner la première pour cette vision pluraliste européens ou japonais,
fondés sur une approche
– et de passer ainsi de la valeur actionnariale à la valeur partenariale – est pluraliste de la firme
que le fait de réduire la question de la gouvernance de la firme à la relation (M. Albert, 1991 ;
« direction-actionnaire » revient à se focaliser sur un type particulier de M. M. Blair, 1995 ;
M. Yoshimori, 1995) qui
firme (6). s’oppose à celle moniste
Dans ces conditions, la valeur partenariale est définie comme « une mesure de type anglo-saxon, où
globale de la rente créée par la firme en relation avec les différents stakeholders seuls les intérêts des
(SH) et non les seuls actionnaires » (Charreaux, Desbrières, 1998 : 60) (7). actionnaires sont pris en
considération »
Il s’agit donc de la différence entre la valeur de la production totale évaluée (Charreaux, Desbrières,
aux prix d’opportunité des produits vendus et le coût complet de la production 1998 : 59).

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 43


Bernard Billaudot, Jean-Claude Dupuis

(7) Ces auteurs rappellent totale évalué aux coûts d’opportunité des moyens mobilisés. Dans notre cas
que « la rente (ou rente
ricardienne ou rente
simplifié, ces moyens sont les consommations en provenance de tiers, les
d’efficacité) pour un salariés et le capital-argent apporté par les actionnaires. On a donc :
apporteur de ressources VC = P* – C*, avec : C* = CI* + MS* + RE*
est égale au supplément
de rémunération perçu où VC est la valeur créée (valeur partenariale), P la valeur de la production
par rapport à la totale, C le coût complet de la production totale, CI les consommations
rémunération minimale
nécessaire à de biens et services en provenance de tiers, MS la masse salariale et RE le
l’établissement de la résultat d’exploitation.
transaction ; elle Les prix et les coûts d’opportunité (notés*) sont des catégories d’ordre
s’apprécie par rapport à
l’entrée dans la
théorique. On revient dans la suite sur la façon dont on peut les faire
coopération. Elle est « redescendre sur terre » et ainsi en construire une mesure. Pour les
normalement liée à la actionnaires, le coût d’opportunité n’est autre que le taux f pris en compte
rareté du facteur. Ainsi,
un dirigeant perçoit une
dans la définition de l’EVA, si ce n’est qu’on doit le noter f* afin de ne pas
rente si sa rémunération confondre sa définition théorique et la mesure particulière qu’il s’avère
est supérieure à la possible de s’en donner. Précisons que, quelle que soit la catégorie de
rémunération
d’opportunité ; ce
partenaires, le coût (ou le prix) d’opportunité peut être défini de deux façons
supplément est lié à la « selon que l’on procède lors de l’instauration de la transaction ou une fois
rareté de ses compétences cette dernière établie » (p. 63).
managériales censées
créer davantage de valeur. La répartition de la valeur partenariale créée
La quasi-rente est égale
au supplément de Cette valeur créée est, dans le même temps, répartie entre les SH. En
rémunération perçu en effet, aux prix de vente, prix d’achat des consommations en provenance
sus de la rémunération de tiers et salaires effectifs, on a, par définition :
minimale nécessaire à la
poursuite de la RE = P – CI – MS
coopération ; elle tient
Ce qui se lit aussi, en considérant le coût complet C dans lequel RE
compte des coûts de
sortie (perte de valeur) est évalué au coût effectif de rémunération des actionnaires par la firme :
dus à l’accroissement de 0 = P – C = P – (CI + MS + RE)
la spécificité de l’actif une
fois la relation établie. On peut donc écrire :
Pour un dirigeant, la
quasi-rente correspond au
VC = P* – C*– (P – C) = (P* – P) + (CI – CI*) + (MS – MS*) + (RE – RE*)
supplément de Les parts (+ ou –) qui échoient aux SH en raison de cette répartition de
rémunération qu’il
perçoit, par rapport à ce
la valeur créée sont donc (P* – P) pour les clients, (CI – CI*) pour les
qu’il recevrait au mieux fournisseurs, (MS – MS*) pour les salariés et (RE – RE*) pour les actionnaires.
dans une autre firme, La relation précédente, qui donne la répartition de la valeur créée, n’est
après prise en compte des
d’aucune façon la relation qui définit la valeur partenariale, c’est-à-dire la
pertes de capital humain
liées à la spécificité. Ces création de valeur. La question de la contribution de chaque partenaire à
aspects sont la création de la valeur partenariale ne doit pas être confondue avec celle
particulièrement bien de la part qui lui échoit dans cette répartition, d’autant que cette part peut
explicités dans P.
Milgrom, J. Roberts être négative – il s’agit alors d’un prélèvement qui s’ajoute à VC dans la
(1992) et, pour les rentes formation des parts (positives) des autres partenaires, prélèvement qui pose
managériales, dans problème pour la pérennité de la firme (8). En revanche, comme on le voit
R. P. Castanias,
C. E. Helfat (1991) » infra, la création de valeur par la coopération de la firme avec les différents
(en note page 64). partenaires est indissociable des conditions de sa répartition.

44 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Responsabilité sociale de l’entreprise et critère de gestion

La valeur actionnariale comme cas particulier de la valeur partenariale (8) Voir (Charreaux,
Desbrières, 1998 : 65).
Avant d’étudier les sources de la création de valeur partenariale, il convient
d’apporter une dernière précision concernant le passage de la valeur
actionnariale à la valeur partenariale. On constate sans difficulté que, lorsque
les prix (ou les coûts) effectifs concernant les clients, les fournisseurs et les
salariés sont considérés comme des prix de marché égaux aux prix (ou coûts)
d’opportunité, la valeur partenariale se réduit à la valeur actionnariale, et
elle se mesure par la part (la seule en l’occurrence) qui échoit aux actionnaires,
soit :
VC = RE – RE*= EVA.
1.2.2. La création de la valeur partenariale : un lien purement formel établi
avec l’amont productif
La conception de la firme, qui conduit à définir la valeur partenariale
comme la mesure globale d’une rente, est porteuse d’une analyse de la
création de la valeur partenariale. Cette création est comprise comme une
somme de contributions des divers partenaires en raison de la relation de
coopération qui est à chaque fois établie. De plus, toute rente est une
catégorie dont la définition repose sur la construction d’un équilibre
économique hypothétique sans rente, soit un équilibre général dans lequel
il n’y a pas notamment de failles du marché (asymétries d’information et
pouvoir de marché pour s’en tenir aux principales) (9). Si les conditions (9) On doit ajouter les
de cet équilibre hypothétique étaient requises, il n’y aurait pas d’écart entre externalités proprement
dites, négatives ou
prix (ou coût) d’opportunité et prix (ou coût) effectif de marché à l’équilibre, positives (Lévêque,
donc pas de rente et, en conséquence, pas de valeur créée et pas de répartition 1998). Dans la
de quelque chose qui n’existe pas dans ce cadre. problématique néo-
institutionnaliste à la
La première source de la création de valeur partenariale (comme rente) : Coase-Williamson, cette
absence de failles du
la production physique marché est exprimée en
La première condition requise pour un tel équilibre est relative aux termes d’absence de coûts
de transactions lorsque
conditions physiques de production, pensées avec les catégories de produit les agents économiques
et de fonction de production d’un produit. Cette condition est que tous ont recours au marché
les producteurs dont l’activité relève d’un poste donné de la nomenclature pour se coordonner.
de produits réalisent le même produit (hypothèse dite du produit homogène
signifiant qu’il n’y a aucune différence de qualité et aucune incertitude sur
cette qualité entre les produits des différents producteurs) et utilisent tous
la même fonction de production en pleine efficacité (positionnement sur
la frontière des possibilités techniques). Comme le prix de vente du produit
est unique et que les prix des facteurs de production sont les mêmes pour
tous les producteurs d’un même produit, la combinaison productive retenue
par chacun est aussi la même. On dégage ainsi une première origine à la
création de la valeur partenariale : ces deux exigences ne sont pas réunies.
En l’occurrence, la firme considérée réalise un produit qui se distingue des
autres produits concurrents (relevant du même poste de la nomenclature),

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 45


Bernard Billaudot, Jean-Claude Dupuis

(10) Rappelons que dans et elle mobilise une fonction de production qui lui est propre (10). De plus,
la théorie de l’équilibre
Arrow-Debreu,
à partir du moment où l’analyse de la production physique en termes de
l’hypothèse faite est que fonction de production est faite en retenant qu’il s’agit d’une fonction de
chaque producteur a sa production à facteurs substituables, on fait état de contributions spécifiques
propre fonction de
des divers facteurs de production (sous la forme de productivités
production et qu’il n’y a
pas de « marché des marginales). La contribution d’un partenaire ou d’une catégorie de
capitaux » lié à la partenaires à la création de la valeur partenariale est ainsi liée à sa propre
monnaie. Il ya seulement, productivité marginale : une amélioration de celle-ci par la passation d’un
pour chaque entreprise,
des ayants-droit au contrat plus efficient est source de valeur. Il va de soi qu’un tel contrat
bénéfice, le taux de implique une participation du partenaire à la répartition de la rente ainsi
rendement obtenu étant créée (11). C’est pour cette raison que la création de la valeur partenariale
différent d’une entreprise
à l’autre en raison du fait et sa répartition sont indissociables, sans qu’il y ait pour autant une nécessaire
que les fonctions de correspondance entre la contribution d’un partenaire à la création et la part
production sont qui lui échoit dans la répartition ; autrement dit, la proposition selon laquelle
« propres ».
la création et la répartition sont indissociables ne veut pas dire qu’il y a
(11) Voir la version de la
théorie du salaire
identité, pour tout partenaire, entre sa contribution et la part qu’il obtient
d’efficience proposée par dans la répartition.
Shapiro & Stiglitz. Il n’en reste pas moins que le lien ainsi établi entre la valeur partenariale
(12) Un exemple : « Les et l’amont productif est purement formel. On peut l’invoquer dans un propos
différents SH se trouvent
portant sur un cas concret ou dans l’énoncé de considérations plus générales
dans des situations très
inégales – leur position sur la création de valeur (12). Mais on ne peut en avoir une mesure (voir
dans le partage de la infra). Et en tout état de cause, la valeur créée n’est pas pensée comme une
valeur dépend catégorie relevant de la « productivité », puisque cette dernière est
naturellement de leur
contribution à la création considérée en termes physiques (à partir de la fonction de production) sans
de valeur. La contribution faire intervenir les prix tandis que la rente est une catégorie économique,
d’un nouveau SH (par c’est-à-dire une catégorie essentiellement définie comme un écart de prix,
exemple un nouveau
client) est égale à la valeur même si elle procède dans certains cas d’un écart physique (ou a dans certains
totale créée après cas une origine physique, si on préfère) – comme c’est le cas de la rente
établissement de la différentielle de Ricardo en matière de production agricole, mais non de
relation commerciale,
diminuée de celle existant la rente absolue de Marx qui tient à l’appropriation privée de la terre.
avant établissement de la
transaction. A priori, un
La seconde source : une source institutionnelle tenant aux failles du marché
SH ne peut s’approprier A partir du moment où la rente est une catégorie économique, la création
davantage que la valeur
qu’il contribue à créer,
de valeur partenariale n’a pas uniquement une origine physique : il y a une
sans provoquer de autre source. Cela se comprend lorsqu’on relève que les actionnaires font
réactions défavorables des partie des partenaires, alors qu’ils ne sont pas impliqués directement dans
autres partenaires qui se
verraient spoliés »
la production des produits (y compris commercialisation et relation avec
(Charreaux, Desbrières, la clientèle), du moins si on ne confond pas le capital fixe physique avec
1998 : 66). le capital-argent qui sert à en financer l’achat – donc si on ne confond pas
la contribution des fournisseurs de biens d’équipement à la création de la
valeur partenariale avec celle des actionnaires. Mais quelle peut être cette
autre source ? Dans le cadre théorique retenu, il ne peut s’agir que d’une
source attachée aux failles du marché, c’est-à-dire une source purement
institutionnelle. Ceci s’applique tout particulièrement à la contribution des

46 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Responsabilité sociale de l’entreprise et critère de gestion

actionnaires. Mais pas seulement, puisque tous les contrats sont mis sur
le même plan (ce sont tous des contrats incomplets).
Dans la théorie qui est au fondement de la valeur actionnariale, la
contribution des actionnaires est la seule ; elle « trouve son origine dans les
rôles traditionnellement dévolus aux capitaux propres, d’absorption du risque
résiduel ou de minimisation des coûts de contrôle, permis par l’attribution
exclusive des droits de contrôle aux actionnaires censés être des contrôleurs
efficaces » (Charreaux, Desbrières, 1998 : 69). La vision pluraliste de la firme
amende cette analyse en éliminant l’« attribution exclusive » au profit d’une
attribution distribuée (une vision pluraliste du contrôle). Mais elle en conserve
l’essentiel, s’agissant de comprendre la contribution des actionnaires : cette
dernière a une origine strictement institutionnelle (au sens large). Comme
toutes les transactions donnent lieu à des coûts d’agence (ou des coûts de
transaction, si on considère leur pendant du côté de la théorie néo-
institutionnaliste des contrats), la valeur créée dépend de ces derniers. La
nature de l’engagement pris avec tel ou tel partenaire (client, fournisseur,
salarié (13)) est à même de permettre d’économiser sur les coûts d’agence (13) Pour simplifier, on
(ou de transactions, si on préfère) indépendamment de tout ce qui relève ne traite pas de la
direction comme d’un
des seules conditions physiques de production (de tout ce qui est pris en partenaire spécifique de
compte dans la fonction de production), c’est-à-dire de la productivité la firme (comme
entendue comme une catégorie physique. Ainsi, « du côté des clients personne morale).
– l’analyse est réversible vis-à-vis des fournisseurs – la firme accroît d’autant
plus la valeur créée que le client dispose de peu d’alternatives. Cette situation
peut avoir plusieurs origines. La firme peut se trouver en position favorable
pour diverses raisons, des raisons économiques liées par exemple au caractère
innovateur du produit ou des services qu’elle fournit, aux accords de
partenariat éventuels qu’elle a passés avec le client et qui augmentent les
coûts de sortie de la relation ou, encore, des raisons réglementaires qui font
que le client est obligé de se fournir auprès de la firme, par exemple, parce
que l’Etat impose le choix du fournisseur. Le client, s’il est libre dans sa
négociation, aura d’autant plus tendance à poursuivre la relation que le prix
explicite qui lui est facturé sera inférieur à son prix d’opportunité, c’est-à-
dire qu’il s’approprie une part substantielle de la rente. Cette appropriation
peut permettre d’établir une relation partenariale de long terme favorable
à la création de valeur. A cet égard, la relation firme-client présente un
caractère similaire à celle qui régit les rapports entre le salarié et la firme ;
elle s’en sépare cependant dans la mesure où le capital engagé dans la relation
est différent et où elle s’inscrit dans un cadre marchand et non dans un cadre
hiérarchique » (Charreaux, Desbrières, 1998 : 82). On peut encore penser
à des contributions spécifiques aux partenaires ou catégories de partenaires
à propos de cette source non productive de création de valeur, mais, pas
plus que pour les contributions tenant à la production physique, on ne peut
en donner des évaluations autres que théoriques – en ce sens qu’elles mettent
en jeu les prix (ou coûts) d’opportunité.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 47


Bernard Billaudot, Jean-Claude Dupuis

1.2.3. Les limites de la valeur partenariale conçue comme une rente en tant
qu’il pourrait s’agir d’un critère de gestion
Une catégorie ne peut être un critère de gestion que si elle peut faire l’objet
d’une mesure, et une telle mesure, pour conventionnelle qu’elle soit, ne peut
être obtenue que si la catégorie en question est définie de façon réaliste. Une
définition réaliste est une définition qui ne met pas en jeu des entités qui
n’existent pas dans la réalité. Or les prix (ou coûts) d’opportunité, en tant
qu’ils sont pensés par référence à un équilibre économique irréaliste, sont
des entités irréalistes. La première limite de la valeur partenariale, conçue
comme une rente, tient à cette référence à un optimum de premier rang qui
a tout d’un nirvana inaccessible (Charreaux, 1999). Pour ceux qui opposent
cette catégorie à celle de valeur actionnariale et entendent qu’elle soit
opérationnelle, il s’avère nécessaire de faire d’une façon ou d’une autre
« redescendre sur terre » les prix (ou coûts) d’opportunité. Pour ce faire, la
solution retenue par Charreaux et Desbrières (1998) est la suivante. Pour
un client, le prix d’opportunité est « le prix-limite qu’il aurait consenti à payer
pour le produit considéré », soit le prix auquel il peut l’acheter auprès d’une
autre entreprise. Pour un fournisseur, le coût d’opportunité est « le prix de
vente minimum requis par le fournisseur pour qu’il accepte de poursuivre
la transaction », soit le prix auquel le fournisseur en question peut vendre
son produit à une autre entreprise (corrigé des pertes qu’il encourt en rompant
son engagement avec la firme), s’il s’agit d’un ancien fournisseur. De même
pour un salarié. Pour les actionnaires, il s’agit du f de la valeur actionnariale.
Dans tous les cas, ce sont des prix observables ailleurs. Reste à préciser, si
ce n’est pour f, sur qui ou quoi porte cette observation. La théorie de référence
ne nous donne aucune indication à ce propos.
La seconde limite de la valeur partenariale conçue comme une rente est
de ne proposer qu’un lien strictement formel, c’est-à-dire un lien qui n’est
pas explicité, entre la création de valeur et l’amont productif de cette création,
étant entendu que ce n’est que l’une des sources de cette création, l’autre
source se trouvant dans l’organisationnel des transactions (les coûts d’agence
ou de transaction proprement dit). Cette absence d’explicitation concerne
la démarche qui pourrait être mise en œuvre pour évaluer les contributions
spécifiques des différents facteurs de production et parvenir ainsi à un partage
entre les deux sources de création retenues. Cette limite conduit à se
demander si l’on n’est pas engagé sur une fausse piste lorsqu’on parle de
contributions identifiables. Ne convient-il pas, au contraire, de considérer
que le propre de la coopération est de « se mettre ensemble » pour faire
quelque chose, de contribuer ou encore de concourir à sa réalisation sans
qu’il soit, par définition, possible d’identifier la contribution de chacun,
la coopération étant alors entendue au sens fort du terme sans la confondre
avec la division du travail. C’est alors la notion-même de fonction de
production à facteurs substituables qui est discutée. De plus, si la distinction
entre coût de production et coût d’agence paraît fondée analytiquement,

48 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Responsabilité sociale de l’entreprise et critère de gestion

on doit se demander si l’on peut penser l’un sans l’autre et donc mesurer
autre chose que leur couplage.
Dernière limite : aucune relation explicite n’est établie entre la valeur
partenariale et la valeur ajoutée de la firme, ainsi que la création de valeur
pour le client. Et on est en droit de se demander si la « création partenariale
de valeur » a quelque chose à voir plus généralement avec la « création de
richesses ».
Ces limites sont la conséquence directe de la division du travail solidement
établie en science économique entre les théories qui traitent de l’allocation
des ressources et celles qui traitent de la création des ressources (14). En (14) Cette division date
effet, la théorie de la firme comme nœud de contrats, y compris dans sa de la séparation faite par
Walras entre économie
version qui porte la « firme pluraliste », repose sur un ensemble de théories pure, économie appliquée
(théorie des contrats, théorie des droits de propriété) qui relèvent de la et économie sociale. Elle
première composante, en considérant comme données les conditions de n’existe pas chez les
économistes classiques
création de ressources analysées dans la seconde. On ne peut donc manquer, (valeur travail ou prix de
en fin de compte, de rattacher ces limites à la théorie de la valeur sur laquelle production) et même
repose en dernière instance la conception de la firme comme nœud de encore chez Alfred
Marshall.
contrats, dans la mesure où cette théorie dite de la valeur utilité, qui a pris
la place de la théorie de la valeur travail avec le passage de l’économie politique
classique à la science économique néoclassique, relève de cette division du
travail en étant construite dans le cadre de la première composante.
Pour autant, la conception de la firme comme firme pluraliste – cadre
d’une coopération avec des partenaires vis-à-vis desquels la direction de la
firme a pris des engagements – s’accorde avec la RSE. En effet, lorsqu’on
parle de la responsabilité de la firme comme personne juridique qui est assumée
par sa direction, être responsable signifie plus qu’un comportement éthique
consistant à « respecter des réglementations et des engagements contractuels ».
« L’ambition va au-delà du respect des obligations, notamment par des
engagements volontaires » (Capron, Quairel-Lanoizelée, 2004 : 13). Cela
implique, si ce n’est de discuter avant de prendre ces engagements, du moins
de tenter de les tenir et d’accepter d’être contrôlé à ce sujet par ceux vis-à-
vis desquels ils ont été pris. Cela va de pair avec le fait de considérer que
tous les partenaires vis-à-vis desquels des engagements ont été pris sont parties
prenantes de la répartition de la valeur créée par la coopération : le droit
reconnu à cette répartition est la contrepartie du devoir accepté de s’inscrire
dans cette coopération et de s’y investir. En supposant que l’on a pu lever
les limites tenant à la mesure de la valeur partenariale, une question se pose
alors : cette valeur créée doit-elle être considérée comme un critère de gestion
ayant le statut d’un objectif à maximiser ? On pourrait penser que la capacité
de la direction de la firme à tenir ses engagements est d’autant plus grande
que la valeur partenariale créée est plus importante, toutes les parts pouvant
alors être augmentées. Cela implique toutefois que les engagements pris se
résument à des engagements consistant à faire bénéficier les partenaires
d’avantages monétaires : bénéficier d’un prix d’achat plus faible pour un client,

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 49


Bernard Billaudot, Jean-Claude Dupuis

d’un prix de vente plus élevé pour un fournisseur, d’un salaire plus élevé pour
un salarié et d’un dividende plus élevé (ou d’un cours en bourse plus élevé)
pour un actionnaire. Cela ne peut être le cas vis-à-vis des salariés. En effet,
l’un des engagements pris vis-à-vis d’eux, si on est socialement responsable,
est d’assurer une certaine durée au contrat, soit une certaine sécurité de l’emploi
dans la firme. Cette sécurité n’entre pas en ligne de compte dans la part de
la valeur partenariale allant au salarié. Elle n’est pas, en tant que telle,
monnayable. Bien plus, il se peut très bien que la maximisation de la valeur
partenariale passe par une réduction de l’emploi salarié, dans un contexte
de limitation des débouchés de la firme. On doit au moins envisager les choses
en termes de maximisation sous contraintes. Mais on peut aussi retenir que
la valeur partenariale n’est qu’un outil analytique de gestion utilisé dans le
cadre d’une gestion à pluralité d’objectifs.
La conclusion à laquelle conduit le double constat contradictoire, selon
lequel la valeur partenariale conçue comme une rente, d’un côté, présente
des limites dont on a pu situer l’origine et, de l’autre, s’accorde à la
problématique de la responsabilité sociale de l’entreprise, est qu’il convient,
non pas de jeter la valeur partenariale avec la conception qui la sous tend,
mais de se doter d’une autre conception de celle-ci. Cette autre conception
(15) Ce postulat est bien doit être à même de lever les limites en question. Cela impose qu’elle soit
celui de la théorie construite sur des bases qui ne procèdent pas de la division du travail théorique
économique standard, qui dont on vient de faire état. Tout particulièrement, elle doit être construite
part de l’hypothèse d’une
fonction d’utilité à partir d’une autre théorie de la valeur que la théorie de la valeur utilité.
décrivant les préférences Or cette théorie procède de l’« illusion finaliste » dénoncée par Spinoza
d’un individu pour les (Lordon, 2003). Cette illusion est de croire que l’on désire une chose parce
divers biens auxquels il
attribue de la valeur et
qu’on lui attribue de la valeur, c’est-à-dire à postuler que le désir procède
qui en déduit quelle va de la valeur (15). Une autre théorie de la valeur repose alors nécessairement
être l’intensité de sa sur l’idée que le lien de causalité réel est inverse : c’est la valeur, ou plutôt
demande pour ces biens,
compte tenu des prix
la valorisation, qui procède du désir (16). On est alors capable de lier la valeur
auxquels il peut les partenariale à la valeur ajoutée et cette dernière à la création de richesses.
échanger contre d’autres.
(16) Spinoza nous dit, 2. Une autre conception de la valeur partenariale et ses
dans l’Ethique : « Nous ne implications
nous efforçons pas vers
quelque objet, nous ne le On commence par montrer que la valeur partenariale, en tant que
voulons, ne le catégorie comptable, peut faire l’objet d’une autre lecture, à la fois empirique
poursuivons, ni ne le
désirons pas parce que
et théorique. On fait ensuite état des implications de cette autre lecture
nous jugeons qu’il est un concernant le statut de l’outil de gestion ainsi construit et la façon dont il
bien, mais au contraire peut être utilisé dans une optique RSE.
nous ne jugeons qu’un
objet est un bien que 2.1. Une conception de la valeur partenariale en termes de productivité
parce que nous nous
efforçons vers lui, parce d’ordre économique
que nous le voulons, le
poursuivons et le
La démarche retenue pour présenter cette autre conception de la valeur
désirons » (cité par partenariale – autre que celle qui la définit comme une rente mettant en
Lordon, 2003 : 157). jeu des prix (*) irréalistes – consiste à en proposer d’abord une autre lecture

50 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Responsabilité sociale de l’entreprise et critère de gestion

empirique en termes de (surplus de) productivité économique globale


rattachée à la valeur ajoutée, puis à remonter à la théorie de la firme qui
donne sens à cette catégorie, en l’occurrence une théorie historique et
institutionnelle.
2.1.1. La valeur partenariale comme productivité économique globale
rattachée à la valeur ajoutée
La point de départ est la définition comptable de la valeur partenariale
reposant sur la prise en compte de prix (*), définition dans laquelle rien
n’est dit a priori concernant ces prix. Nous avons vu que la conception qui
conduit à donner sens à cette catégorie comme valeur créée en termes de
rente est celle pour laquelle ces prix (*) sont des prix d’opportunité. Proposer
une autre lecture de cette catégorie consiste d’abord à faire « redescendre
sur terre » ces prix. En notant B la firme dont on étudie la valeur partenariale,
nous retenons de comparer cette firme à une firme A, l’une et l’autre se
réduisant à une seule unité de production homogène (UPH) relevant de
la même branche d’activité (17). Ainsi, A prend la place de (*). La (17) Si la firme B
correspondance suivante est donc établie : comprend plusieurs
UPH, on doit procéder à
P*(B) – C*(B) = VC(B) ⇔ SPREG(B/A) = PA(B) – CA(B) une addition pour
avec : parvenir à la valeur
partenariale de la firme,
• PA(B), la valeur monétaire de la production de B évaluée aux prix de la firme A variant d’une
vente de A ; UPH à l’autre dans la
mesure où ces UPH
• CA(B), la valeur du coût total de production de B évalué aux coûts relèvent, par définition,
unitaires de A (y compris coût des capitaux financiers) (18), soit : de branches différentes.
CA(B) = CIA(B) + MSA(B) + REA(B) ; (18) Cela signifie que
CA(B) est évalué en
• SPREG(B/A), la productivité économique globale de B relativement retenant comme norme
à A exprimée en termes de surplus monétaire (c’est une avance de de rentabilité la
productivité si ce surplus est positif et un manque s’il est négatif ). rentabilité effective de A.
On peut encore écrire ce surplus : SPREG(B/A) = VAA1(B) – VAA2(B)
avec :
• VAA1(B) = PA(B) – CIA(B), la valeur ajoutée de B « à prix fixés » (ceux
de A) ;
• VAA2(B) = MSA(B) + REA(B), la valeur ajoutée de B « à taux de
rémunérations fixés » (ceux de A).
Par ailleurs, la valeur ajoutée à prix courants de B est égale à la valeur
ajoutée à taux de rémunérations courants de B, soit :
P(B) – CI(B) = VA(B) = MS(B) + RE(B)
Par définition, la valeur ajoutée d’une firme est une pure grandeur
monétaire : ce n’est pas la valeur monétaire d’un agrégat de marchandises
comme P ou CI. Le surplus de productivité économique globale (B/A)
– l’autre lecture empirique de la valeur partenariale que l’on propose – est
aussi une pure grandeur monétaire. On peut parler à ce titre de « valeur

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 51


Bernard Billaudot, Jean-Claude Dupuis

créée » si on précise bien « par B, relativement à A ». Cette valeur créée relative


fait l’objet, dans le même temps où elle se forme d’une répartition qui conduit
à la faire disparaitre comme telle, via le fait que les prix et les taux de
rémunérations effectifs de B ne sont pas ceux de A. On a :
SPREG(B/A) = (PA(B) – P(B)) + (CI(B) – CIA(B)) + (MS(B) – MSA(B)) +
(RE(B) – REA(B))
Il s’agit, à la transposition de (*) à A près, de la même répartition que
celle analysée pour la valeur partenariale conçue comme une rente. Dans
l’optique retenue ici, la VA courante de B devrait être plutôt qualifiée de
valeur économique « accaparée » par la firme dans ses rapports avec le marché
des biens et services, en retenant qu’une valeur économique est une valeur
en monnaie. Mais on doit s’en tenir à l’expression convenue de valeur ajoutée.
L’autre lecture que l’on propose de la valeur partenariale conduit ainsi à
lier la valeur créée à la valeur ajoutée, puisqu’elle est définie en termes
comptables comme la différence entre deux valeurs ajoutées distinctes.
Il reste à comprendre pourquoi on doit qualifier cette catégorie
comptable de « productivité économique globale ». Cela implique, d’abord,
que l’on ne réserve pas le terme de productivité à désigner des indicateurs
physiques (ex. : la productivité physique du travail égale au rapport entre la
quantité produite – en nombre d’unités physiques – et le nombre de personnes
employées ou le nombre d’heures de travail passées à faire cette production).
On parle ici de productivité économique, en ce sens que la catégorie en
question ne peut être mesurée qu’en ayant recours à la monnaie en raison
du principe d’équivalence que ce langage permet d’établir entre les choses
(ex. : on peut ajouter des consommations intermédiaires et des capacités de
travail). Pour autant, s’il s’agit d’une productivité, on contreviendrait à la
sémantique de ce terme si on n’était pas capable de lier cette catégorie aux
seules conditions de production (au sens large, y compris coûts d’organisation).
Cette liaison est simple à établir. Il suffit de revenir à la relation initiale de
définition de la productivité économique globale et de passer d’une écriture
en termes de surplus à une écriture en termes d’indice, soit :
PREG(B/A) = PA(B)/CA(B),
avec : SPREG (B/A) = 0 et PREG(B/A) = 1, si PA(B) = CA(B).
Si les conditions techniques de B (qui relèvent d’une certaine
organisation) étaient les mêmes que celles de A, le surplus serait nul, et l’indice
de productivité vaudrait 1. Autrement dit, la firme B n’aurait aucune avance
de productivité économique globale sur A (et aussi aucun manque). Il s’agit
donc bien d’une « productivité » : la catégorie mesure les conséquences d’ordre
économique d’une différence affectant les seules conditions de production
(à l’exclusion de tout écart de prix ou de taux de rémunérations). C’est une
productivité économique globale parce que tous les moyens mobilisés pour
faire la production (et la vendre) sont pris en compte dans le coût complet
CA(B). Précisons que ces moyens sont relatifs au contexte institutionnel dans

52 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Responsabilité sociale de l’entreprise et critère de gestion

lequel cette production est mise en œuvre, en distinguant alors nettement (19) Elle n’est donc pas
relative à toute
les biens d’équipement fixes et le capital-argent qui sert à financer la mise production d’ordre
en œuvre de la production (à la fois le fixe et le circulant). Ainsi cette catégorie économique, c’est-à-dire
de productivité d’ordre économique est propre à une firme (19). à toute entreprise. Elle
doit notamment être
2.1.2. Une théorie historique et institutionnelle de la firme au fondement de construite différemment
la productivité économique globale pour une entreprise
individuelle ou une
Le changement d’approche théorique qui est à même de fonder cette coopérative ouvrière de
production.
catégorie, de lui conférer un sens en donnant le statut de A, consiste d’abord
à abandonner la délimitation formelle de la science économique – la science (20) Ce registre de
socialisation de nature
économique traite des activités qui vont au devant d’un désir d’utilité, celles économique est « la mise
dans lesquelles l’homme fait preuve d’un rationalité instrumentale-utilitariste en rapport des hommes
– au profit d’une délimitation historique et institutionnelle, en distinguant entre eux à propos de la
production, de la
ce qui est de nature économique dans tout genre de société et ce qui est circulation et de la
d’ordre économique dans la société moderne (Billaudot, 2006a). Ce qui consommation des
est de nature économique est un aspect de la vie sociale ou encore un registre ressources (objets,
matériels, connaissances
de socialisation, toute activité humaine ayant un aspect économique tenant scientifiques et
au fait que l’on mobilise dans cette activité des ressources tirées techniques) qu’ils tirent
directement ou indirectement de la nature (20). Quand on parle, en toute de l’exploitation de la
nature par leur travail et
généralité, de création ou de production de richesses, c’est à cet aspect de qui sont jugées
la vie sociale auquel on se réfère, sans avoir à se soucier de préciser dans nécessaires à la
quel cadre institutionnel se réalise cette création. Ce qui est d’ordre satisfaction de leurs
économique est propre à la société moderne. Les activités d’ordre économique besoins » (Billaudot,
2006a : 91). Il s’agit de
sont celles dont la signification est exprimée dans le langage de la monnaie. l’économie au sens
Ces activités sont dé-encastrées, ou dé-enchâssées, des structures du quotidien substantiel dont parle
(Braudel) ou du monde de la vie (Habermas). On est en présence d’un Polanyi (1986). Ce n’est
pas un domaine
domaine d’activités institutionnellement distingué (21). L’objet de la science d’activités distinguables
économique est ce domaine. La valeur d’une richesse est alors comprise d’autres. En effet, un
comme étant sa valeur d’ordre économique, c’est-à-dire sa valeur en domaine repose
nécessairement sur une
monnaie (22). On retient que cette valorisation procède du désir de ceux séparation, et toute
qui entendent en disposer (voir la référence à Spinoza infra) (23). Avant séparation est
de préciser cette théorie de la valeur économique à propos des richesses institutionnelle. Or cet
aspect est envisagé ici à
produites en vue d’être vendues, il est nécessaire de délimiter l’amont de toute
institutionnellement les unités concernées, c’est-à-dire les entreprises dont modalité particulière de
les firmes sont un genre particulier. socialisation (ou de
L’analyse de la structuration de la société moderne conduit à y distinguer coordination, si on
préfère). Pour sa part,
quatre rangs d’institution (24) : le rang 1 des institutions fondamentales, Arnaud Berthoud retient
la monnaie et la citoyenneté ; le rang 2 des rapports sociaux d’ordre que c’est « un aspect de
économique et d’ordre politique, c’est-à-dire d’un côté le rapport la vie sociale marquée par
la lutte contre la pauvreté
commercial, le rapport salarial et le rapport financier et de l’autre l’Etat ; et l’enchainement d’actes
le rang 3 de la constitution des unités institutionnelles (personnes morales de production, de
dotées d’une organisation), à commencer par la firme capitaliste et le rang distribution et de
consommation d’objets
4 des organisations (l’institutionnel propre à leur fonctionnement interne), considérés comme des
tout particulièrement la firme comme organisation productive. Une entreprise biens ou des richesses »

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 53


Bernard Billaudot, Jean-Claude Dupuis

(2002 : 9). Précisons que est alors conçue comme une unité de création et d’accaparement de valeur
lorsqu’on parle de
ressources mobilisées
économique, en concurrence avec d’autres et une firme comme un type
dans une activité particulier d’entreprise, dont l’existence repose sur les trois rapports sociaux
quelconque, on prend en d’ordre économique.
compte ce dont la
Dans le cas simple considéré dans cet article, les transactions qu’une firme
personne qui s’active se
sert. Elle-même n’est pas établit, en tant qu’unité institutionnelle, sont d’abord celles qui sont préalables
une ressource. La notion à la production de biens ou de services : ce sont des transactions financières
courante de « ressource avec les actionnaires réglées par le rapport financier, des transactions avec
humaine » est propre à la
firme. ses fournisseurs réglées par le rapport commercial, des transactions avec ses
(21) Une activité d’ordre
salariés réglées par le rapport salarial. La réalisation en valeur des richesses
économique est donc une produites, qui est l’objet même de toute entreprise, passe, d’autre part, par
activité qui n’a de sens l’établissement de transactions commerciales avec les clients. Comme toutes
qu’en se référant à la
ces transactions ne relèvent pas du même rapport social, elles ne doivent pas
monnaie, à son principe
d’équivalence entre les être mises sur le même plan. La forme institutionnelle de la firme capitaliste
choses et aux comptes dépend des formes particulières des trois rapports considérés, soit avant tout
que ce principe permet. de celles du rapport salarial et du rapport financier. Le point commun entre
Il peut s’agir d’une
transaction d’ordre toutes les formes possibles de firme au rang 3 d’institution est qu’il faut du
économique ou d’une travail et du capital-argent (de l’argent transformé en capital productif fixe
activité proprement dite ou circulant) pour produire des richesses et donc créer de la valeur économique.
qui s’inscrit dans une
série téléologique La valeur finalement accaparée – ce qu’on appelle couramment la valeur ajoutée
débouchant sur une telle – découle des transactions commerciales. Elle est répartie en rémunérations
transaction. Ainsi, une du travail et rémunérations du capital-argent. Ainsi, les partenaires de la firme
activité de production
d’ordre économique est
sont nettement distingués : les salariés font partie de la firme comme
celle qui consiste à organisation (rang 4 d’institution), tandis que les actionnaires n’en font pas
produire pour vendre partie ; quand aux clients et aux fournisseurs, ils ne font pas partie non plus
contre monnaie et à
de la firme comme organisation, mais ils peuvent coopérer avec elle,
apprécier son intérêt par
le résultat en monnaie à notamment au sein d’un réseau vertical d’entreprises ; on est alors en présence
laquelle elle conduit (le d’une interpénétration des organisations, dans un contexte où les firmes (au
revenu pour un rang 3 d’institution) demeurent des unités monétaires distinctes (25).
producteur indépendant
ou le profit pour une La valeur économique des produits de la firme se dissocie alors en deux
entreprise salariale). De valeurs distinctes. Il s’agit d’une part de la valeur de production qui se présente
façon plus générale, ce comme la valeur qu’entend obtenir la firme de la vente du produit en raison
qui caractérise une
activité d’ordre du travail et du capital-argent mobilisés ainsi que des fournitures achetées
économique n’est pas (le CA(B) unitaire, ci-dessus) (26). Il s’agit, d’autre part, de la valeur de
seulement qu’elle consommation qui est le consentement à payer de celui qui entend acheter
contient une opération
monétaire s’il s’agit d’une
le produit (le PA(B) unitaire, ci-dessus) (27). La vente ne peut avoir lieu
transaction (ce qui est le que si la valeur de consommation dépasse la valeur de production, y compris
cas pour le paiement d’un via une révision de la valeur de production (abaissement des normes relatives
impôt ou une partie de
à la firme de référence A) du côté de l’offre ou de la valeur de consommation
cartes entre amis avec de
petites mises en argent) (relèvement de la norme relative à la firme de référence A) du côté de la
ou qu’elle participe d’une demande. Il existe alors un espace pour des transactions commerciales.
série téléologique
L’analyse qui précède donne le statut de la firme A : il s’agit d’une firme
débouchant sur une telle
transaction. Cette de référence dans la branche dont relève l’UPH à laquelle se réduit la firme B
opération est alors prise en considération, dès lors qu’il s’agit d’une firme simple (28). Elle permet

54 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Responsabilité sociale de l’entreprise et critère de gestion

aussi de comprendre que la valeur de consommation n’est pas une grandeur centrale : c’est elle qui
donne sens à l’activité ;
subjective – ce qui est la façon de la concevoir lorsqu’on retient l’« illusion autrement dit, la
finaliste » dénoncée par Spinoza. Elle ne varie pas d’un client à l’autre, dès signification repose sur
lors que la firme A de référence est la même pour tous. C’est l’intensité du cette opération (ex. : on
désir qui varie d’un client à l’autre. D’ailleurs, il y a toujours un prix déjà là se rend chez le boulanger
pour acheter du pain, non
pour le type de produit considéré (une référence A) lorsqu’un client se pour rencontrer la
préoccupe d’acheter à une entreprise B. A partir du moment où le produit boulangère ou lui rendre
réalisé par la firme B diffère pour une raison ou pour une autre (fiabilité, délai un service).
de livraison, caractéristiques d’usage, etc.) de celui de la firme A, cette valeur (22) On ne revient pas ici
sur l’analyse qui conduit
de consommation dépend essentiellement de la convention de qualité qui s’est à dire que la monnaie
imposée dans la branche (Orléan, 1992 ; Eymard-Duvernay, 1994) (29). Cette résoud la contradiction
convention constitutive est en effet celle qui préside à la formation de la entre la valeur relative et
hiérarchie des valeurs des produits dans une branche donnée (on suppose pour la valeur équivalent d’une
richesse échangeable,
l’heure que l’on n’a pas dans la branche la coexistence de plusieurs conventions contradiction analysée
de qualité). On revient dans la suite sur cette composante essentielle du par Marx dans le premier
renversement de perspective dans la compréhension de la valeur partenariale. chapitre du Capital
(Billaudot, 1996). Cette
Il nous reste à voir comment cette théorie de la firme, associée à cette contradiction et sa
théorie de la valeur économique, donne sens à la notion comptable de résolution impliquent
productivité économique globale délimitée au point 2.1.1. Par définition, qu’on ne peut parler de la
valeur économique d’une
la firme A est telle que la valeur de production de sa production et la valeur chose, au singulier, qu’en
de consommation de sa production sont égales. La valeur créée par la firme monnaie.
B relativement à la firme A – valeur qualifiée de productivité économique (23) Ainsi, c’est l’intensité
globale de B – est comprise comme étant la différence (ou le rapport) entre des désirs des individus
la valeur globale de consommation de la production de B et la valeur globale pour un objet, leur
polarisation mimétique
de production de la production de B. La productivité de B diffère de celle sur celui-ci, qui fait la
de A si ses conditions de production ne sont pas les mêmes que celles de valeur de cet objet. C’est
A (l’indice PREG(B/A) diffère de 1). une valeur objective. Elle
ne résulte pas d’une
2.2. Les implications de la conception de la valeur partenariale comme simple agrégation de
points de vue individuels
productivité économique globale subjectifs, solution dans
laquelle on laisse entendre
Les implications de la conception de la valeur partenariale qui vient d’être
qu’un individu isolé
présentée sont d’abord celles qui concernent la notion elle-même, puis celles pourrait modifier cette
qui s’attachent à son utilisation. Les premières sont relatives aux deux valeur si son point de vue
déclinaisons de la productivité économique globale, aux rapports que l’on change quelque peu – si
ce n’est dans les cas où il
peut établir entre productivité, compétitivité et rentabilité et aux sources s’impose comme modèle
d’une avance de productivité. Les secondes concernent l’utilisation de la d’un processus de
productivité économique globale comme critère de gestion dans une polarisation mimétique
(Aglietta, Orléan, 1982)
problématique RSE. (Girard, 1978).
2.2.1. Les deux déclinaisons de la PRG : synchronique et diachronique (24) Nous ne revenons
pas ici sur la façon dont
La firme de référence A peut être envisagée de deux façons différentes : cette analyse procède
soit comme une firme à laquelle on compare B au même moment, c’est- d’une appropriation
critique du travail de
à-dire de façon synchronique ; soit comme une firme représentant ce qu’il Commons à ce sujet
en était antérieurement à la situation de B que l’on entend apprécier par (Billaudot, 2006b),

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 55


Bernard Billaudot, Jean-Claude Dupuis

appropriation qui diffère comparaison avec A, c’est-à-dire de façon diachronique. On a donc une
de celle faite par
Williamson (2000) qui
déclinaison synchronique et une déclinaison diachronique de la productivité
distingue quatre niveaux économique globale.
d’analyse du système Dans la première, la firme A est une autre firme (UPH) de la branche
social. Ces rangs
au même moment (le même exercice). Ce peut être une firme précise (par
d’institutions sont relatifs
aux seules règles (règles exemple le leader dans cette branche) ou une firme représentative des
de droit et conventions) concurrents (UPH moyenne) ; on parle alors d’un avantage (ou d’un
qui créent des inégalités désavantage) de productivité de B par rapport à A. Cet avantage (ou ce
entre les hommes et qui
ont donc besoin d’être désavantage) se traduit, au même moment, par des différences de prix (vente
justifiées d’une façon ou et achat) et de taux de rémunération (salaire, taux de rentabilisation du
d’une autre, ce qui n’est capital-argent) entre B et A. On note PREGs, cette première déclinaison.
pas le cas du langage. Par
ailleurs, la dimension Dans la seconde, la firme A est la même firme, c’est-à-dire la firme B,
spatiale de l’analyse est dans l’état dans lequel elle se trouvait antérieurement, que ce soit lors de
laissée volontairement de l’exercice précédent ou encore avant ; on parle alors d’un gain (ou d’une perte)
côté.
de productivité de B dans le temps ; ou encore d’une amélioration
(25) A partir du moment (détérioration). Ce gain (ou cette perte) s’est traduit, dans le temps, par des
où les différents
partenaires ne sont pas évolutions des prix relatifs (vente et achat) et des taux réels de rémunération
mis sur le même plan, on (« réel » signifiant « corrigé de l’inflation »). On note PREGd, cette seconde
est en droit de se déclinaison. On retrouve alors le point de vue qui présidait, chez Pierre Massé
demander si le terme de
« partenaire » est bien et Pierre Bernard (1969), à l’élaboration de leur compte de surplus relatif
adapté. Il convient pour à l’évolution d’une entreprise : le surplus de productivité est « un gain sur
la répartition de la valeur la nature », qui donne lieu à « une répartition entre les hommes » (30).
créée (productivité
économique globale),
Il est possible de conjuguer ces deux déclinaisons en comparant l’évolution
puisque les salariés sont de B à celle de A qui est prise comme référence en synchronie en t (étant
alors considérés comme entendu que, dans ce cas, elle l’est aussi en t-1). Les commentaires seront
des « tiers » dans le
langage de la
alors du type « la firme B creuse son avance de productivité » ou « la firme
comptabilité générale de B réduit son retard », etc. Cette conjugaison conduit à se poser la question
la firme. En revanche, des rapports entre productivité globale, compétitivité et rentabilité.
cela n’est plus le cas pour
la création de valeur 2.2.2. Productivité économique globale, rentabilité et compétitivité
(la formation de la
productivité économique En toute généralité, il semble bien qu’il y ait un accord pour dire que la
globale). En effet : productivité est une performance relative à toute activité dont l’effet visé est
1. les actionnaires ne sont
impliqués que dans la de réaliser un produit destiné à servir de ressource dans une autre activité,
répartition ; cette activité de production étant le fait de personnes humaines qui travaillent
2. le terme ne convient en utilisant des ressources ; cette performance est un rapport : on rapporte
pas pour les salariés qui
en sont les artisans ;
le produit de l’activité à tout ou partie de ce qui a été mobilisé pour l’obtenir
3. il ne convient pas pour (travail et ressources) (31). On a vu que l’on ne pouvait parler de productivité
tous les fournisseurs, les globale – d’une catégorie dans laquelle tous les moyens mobilisés sont pris
seuls qui soient des
partenaires étant ceux qui
en compte – qu’en ayant recours au principe d’équivalence monétaire, la
sont impliqués dans la productivité globale étant alors nécessairement une grandeur d’ordre
conception de fournitures économique (plus précisément, le rapport entre deux grandeurs monétaires,
spécifiées pour la firme soit un indice sans dimension). De plus, la nature institutionnelle spécifique
(notamment les « sous-
traitants produisant des de la firme entre en ligne de compte dans la définition de la productivité
composantes) ; globale. Il n’en reste pas moins que la productivité économique globale n’est

56 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Responsabilité sociale de l’entreprise et critère de gestion

pas la seule performance de la firme. Il s’agit d’ailleurs d’une performance 4. il convient seulement
pour les clients qui
qui n’est quasiment jamais mesurée et qui est rarement mentionnée dans les participent à la
propos des dirigeants ou des partenaires de la firme (32). C’est avant tout conception et la mise au
de compétitivité et de rentabilité dont il est question. Quels rapports existent- point des produits de la
ils entre la productivité économique globale, la rentabilité et la compétitivité ? firme. Autrement dit, il
ne convient que pour les
Que l’on s’attache à la compétitivité-prix ou à la compétitivité-coût, la entités avec lesquelles
compétitivité est une catégorie à la fois économique et relative : elle prend sont établies des relations
en compte les prix et taux de rémunérations évalués en monnaie et, s’agissant commerciales
(fournisseurs et clients)
de celle d’une firme au titre d’une UPH, elle est relative à une autre firme- qui sont du type relation
UPH dans la même branche. A partir du moment où la productivité globale de service (la conversion
est aussi définie comme une catégorie à la fois économique et relative, la « produit/ressource » est
propre à la transaction)
mise en rapport entre celle-ci et la compétitivité peut être quantitativement
(Bensahel, Billaudot,
établie. Le passage de l’une à l’autre met en jeu les modalités de la répartition Samson, 2002).
de la « valeur partenariale » créée, modalités qui font passer des normes (en (26) Keynes parle, à
matière de prix, de salaires et de taux de rentabilité), qui président à propos de la valeur
l’évaluation de la productivité économique globale, aux conditions ajoutée contenue dans
cette valeur de
économiques effectives en la matière. Ce passage se fait en deux étapes :
production qui résulte
1) de la productivité économique globale à la compétitivité-coût et 2) de d’un certain volume
la compétitivité-coût à la compétitivité-prix. La première étape met en jeu d’emploi, de « produit
la part de la répartition de la valeur créée qui s’opère via les « prix » attendu qui est juste
suffisant pour qu’aux
d’acquisition des moyens de production et des forces de travail salariées, yeux des entrepreneurs il
la compétitivité-coût étant évaluée aux « prix » effectifs et à la même norme vaille la peine d’offrir ce
de rentabilité que la productivité (il s’agit de la compétitivité-prix que l’on volume d’emploi »
(1971 : 45-46) et Aglietta
constaterait si les prix de vente étaient égaux aux coûts de revient complets et Orléan d’« obstacle »
ainsi évalués). Le passage de cette norme de rentabilité à la rentabilité effective mis par les producteurs à
est le résultat de la prise en compte des prix effectifs de vente. Ce passage la satisfaction des désirs
est donc inclus dans la seconde étape, celle qui conduit de la compétitivité- (1982).

coût à la compétitivité-prix : la seconde diffère de la première si les clients (27) On peut aussi parler,
à propos de cette valeur
ont bénéficié d’une distribution d’une part de la valeur créée (ou ont supporté de consommation, de
un prélèvement) différente de celle qui aurait conduit à ne répercuter dans valeur d’usage, mais c’est
les prix de vente que l’avantage (ou le désavantage) de coûts complets à alors en un sens qui
taux de rentabilité donné. Ainsi, le taux effectif de rentabilité pour les diffère (ne doit pas être
confondu) avec celui que
actionnaires ne s’écarte de cette norme que si cette différence existe. Cette les économistes classiques
mise en rapport entre productivité économique globale, rentabilité et et Marx donnent à ce
compétitivité peut être représentée schématiquement (figure 1). L’analyse terme à la suite
d’Aristote, soit le fait que
formalisée de cette mise en rapport est développée en annexe 1. le produit est, en toute
généralité, considéré
Figure 1 comme une richesse,
De la productivité globale à la compétitivité-prix globale ayant par ailleurs une
valeur d’échange dans les
Productivité économique
sociétés dans lesquelles
globale (a)
Compétitivité-coût l’échange est possible.
Ecart relatif de prix globale (c) = (a)/(b) Compétitivité-prix (28) Si la firme B
d’acquisition globale (c) = (a)/(b) comprend plusieurs
des ressources (b) Ecart relatif de UPH, la productivité est
rentabilité (d) définie pour chacune de

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 57


Bernard Billaudot, Jean-Claude Dupuis

ces UPH, en considérant Valeur partenariale comme productivité et création de valeur pour les clients
diverses firmes A et celle
de B est obtenue par Cette analyse permet de rapporter la création de valeur pour les clients
sommation. à la création de la valeur partenariale (comme productivité économique
(29) On ne traite pas globale). Il y a création de valeur pour les clients (ou un client, si le produit
dans cet article de la est spécialement destiné à son usage exclusif ), lorsque la firme B met sur
formation sociale de la
le marché un nouvel article (y compris des modifications apportées à un
nomenclature des
produits et de celle de ancien article) dont la valeur de consommation est jugée supérieure à celle
l’échelle des valeurs de de l’article de référence de la firme A. Cette création de valeur pour les clients
ces produits-postes. participe, comme on le précise sous peu, à la création de la valeur partenariale
(30) Si on reprenait comme productivité économique globale sous certaines conditions. Elle
l’historique de la
construction de la
donne lieu à un avantage de compétitivité-coût si elle s’est traduite par un
productivité économique avantage de productivité et si cet avantage n’est pas totalement réparti aux
globale présentée dans la fournisseurs et aux salariés. Et cette création de valeur conduit finalement
seconde partie de cet à un avantage de compétitivité-prix, si la part restante non répartie aux
article, on indiquerait
que le point de départ en fournisseurs et aux salariés n’est pas conservée en amélioration de la
fut une analyse critique rentabilité, c’est-à-dire « distribuée » aux actionnaires, mais est au contraire
de ces comptes de distribuée aux clients sous la forme d’une baisse relative du prix de vente.
surplus. Etant donné que
la discussion ne porte
De même, si on passe de la déclinaison synchronique à la déclinaison
plus sur ces derniers et diachronique, la comparaison se faisant dans le temps (avec A = B(t-1)) :
qu’elle a pris un nouveau la question est alors de savoir si le changement d’article se traduit ou non
cours conduisant à mettre par une amélioration de la productivité globale (33).
en avant la valeur
partenariale en termes de 2.2.3. Les sources de la création de valeur partenariale comme surplus de
rente, nous avons pris le
productivité économique globale : productivité de processus et
parti de ne pas évoquer
cet historique, sans juger
productivité de produit
dès lors nécessaire de
On dispose maintenant de tous les éléments nécessaires pour analyser
revenir sur la méthode
CERC des comptes de les sources de la création de la valeur partenariale conçue comme un surplus
surplus et sa critique. de productivité économique globale. On en traite en retenant le langage
(31) Ce n’est donc pas de la version diachronique. De façon globale, cette création a comme origine
une performance qui fait un changement des conditions techniques de production, que ce
référence à une norme,
changement affecte les processus et/ou les produits. Encore faut-il, pour
comme par exemple
l’écart entre la production qu’il s’agisse d’un surplus positif, que ce changement soit tel que la valeur
effective et la production globale de consommation de la production tenant compte de ces
normale ou l’écart entre changements dépasse sa valeur de production (VUA(B) > VPA(B), avec
la quantité de travail
effectivement dépensée et
A = B(t-1)) – si non, il s’agit d’une perte de productivité.
la quantité normale. On On peut distinguer analytiquement deux sources : le changement des
devrait parler plutôt processus auquel on associe la notion de productivité de processus et le
d’efficacité dans ce cas et changement des produits auquel on associe la notion de productivité de
d’efficience à propos
d’une performance
produit (Billaudot, 2002). Mais il ne peut être question de mesurer
entendue comme rapport distinctement ces deux composantes. Elles sont existentiellement
entre ce qu’on obtient et inséparables. En effet, un changement du côté des produits (y compris dans
ce qu’on a mis pour les conditions de commercialisation) se traduit nécessairement par un
l’obtenir (la fin et les
moyens). Mais cet usage changement des processus de production enchainant des activités
ne s’est pas imposé. élémentaires relevant de diverses fonctions. Et un changement portant sur

58 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Responsabilité sociale de l’entreprise et critère de gestion

les processus se traduit nécessairement par un changement de la qualité de (32) Lorsqu’il est fait état
de « productivité », celle
production des produits. D’ailleurs, certains changements apportés aux dont il est le plus souvent
processus ont pour objet quasi exclusif d’améliorer cette qualité technique, question est la
donc de créer de la valeur pour les clients. Dans ce cas, il s’avère impossible productivité physique du
travail.
de faire rentrer ce changement dans l’une des deux composantes (34).
L’analyse formelle de cette décomposition est présentée en Annexe 2. On (33) On retrouve alors
l’analyse de la valeur (voir
conclut de cette analyse que la création de valeur pour les clients ne par exemple, Jouineau
s’accompagne d’un surplus de productivité que si la productivité de produit (1987), Petitdemange
s’améliore, c’est-à-dire que si l’accroissement de la valeur de consommation (1988)).

unitaire ne nécessite pas un accroissement aussi important de la valeur de (34) Mieux vaudrait
d’ailleurs parler de deux
production unitaire « à processus inchangé ». dimensions, plutôt que
La proposition selon laquelle on ne peut évaluer distinctement une de deux composantes. En
productivité de processus et une productivité de produit n’est que l’un des effet, aucune ne peut
exister isolement, même
aspects d’une proposition plus générale : la productivité d’ordre économique comme forme polaire
n’est pas une catégorie fractale. Cela signifie qu’elle n’est pas conçue comme extrême. Il ne s’agit pas
une somme de composantes. Elle ne peut donc notamment être envisagée de deux idéaux-types que
l’on devrait combiner
comme étant une somme de contributions venant des divers partenaires, à pour former la
la différence de ce qu’il en est de la valeur partenariale conçue comme une productivité effective. Il
rente. Les partenaires, du moins ceux qui sont effectivement impliqués dans en va de même pour la
déclinaison synchronique
l’organisation (rang 4 d’institution), coopèrent à sa formation-création. Le : lorsqu’on passe de la
propre de cette coopération, qui est constitutive de l’entreprise-réseau (réseau firme A à la firme B, le
vertical d’entreprises) et qui donne lieu à une interpénétration des processus de production
et le produit présentent
organisations, est de marier des compétences différentes sans qu’il soit possible l’un et l’autre des
d’attribuer à tel ou tel une part identifiable du résultat de la coopération différences. On ne peut
(Julien et alii, 2003) (Renou, 2004) (Dupuis, 2007). avoir l’un sans l’autre :
un produit différent
2.2.4. La valeur partenariale comme outil analytique de gestion adapté à la implique d’une façon ou
d’une autre un processus
problématique RSE
différent, et un processus
L’analyse en termes de valeur partenariale conçue comme productivité différent a toujours des
conséquences sur la
économique globale débouche, nous venons de le voir, sur la construction qualité du produit, même
d’un outil analytique laissant place à deux déclinaisons toutes deux utiles : si c’est en principe le
la déclinaison diachronique permettant d’analyser la dynamique de la firme même que l’on fabrique
ici et là. Pour le dire
en termes de formation et de répartition d’un gain (+ ou –) de productivité autrement, ces deux
et la déclinaison synchronique permettant de positionner la firme par rapport composantes ne sont
à ses concurrents (ou son principal concurrent) en termes de productivité, définies qu’en substance,
pas en grandeur.
de compétitivité et de rentabilité – soit un outil performant pour le
benchmarking. Les raisons pour lesquelles un tel outil est adapté à une gestion
socialement responsable de la firme sont avant tout celles qui ont été mises
en évidence en ce qui concerne de la valeur partenariale conçue comme une
rente (voir supra, section 1). Elles se trouvent même renforcées par le fait
que la productivité économique n’est pas une catégorie fractale. Et on
comprend mieux pourquoi la valeur partenariale ne peut être un critère
objectif de gestion à maximiser pour une firme socialement responsable, à
partir du moment où elle est pensée comme productivité : viser une

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 59


Bernard Billaudot, Jean-Claude Dupuis

amélioration maximale de la productivité économique globale peut passer


par une baisse de l’effectif salarié dépassant les départs « naturels ». Ce n’est
pas une nécessité, mais une éventualité. En revanche, on est nécessairement
en présence, pour l’entreprise socialement responsable, d’une pluralité
d’objectifs. En tant qu’outil analytique (appliqué à une évolution passée ou
à une étude prévisionnelle), la valeur partenariale peut être utilisée par la
firme actionnariale ; mais cet outil est alors mis au service de la
maximisation de la valeur actionnariale (EVA) sans avoir à tenir compte des
effets négatifs sur le surplus créé d’une trop forte pression exercée sur les
clients, les fournisseurs ou les salariés dans la mesure où on suppose (en
théorie) ou on fait comme si (en pratique) les prix et les salaires étaient fixés
par le marché, sans marge de manœuvre pour la firme. Pour la firme
partenariale socialement responsable, il s’avère un outil indispensable dans
la négociation de la répartition, en servant tout particulièrement à mettre
en évidence l’interaction entre formation et répartition.

Conclusion
L’avènement de la firme socialement responsable, au-delà d’expériences
minoritaires fragiles, implique un changement à même de nous faire passer
de la firme actionnariale à la firme partenariale. Pour le dire autrement,
ce changement est requis pour que cela ait un sens de parler de responsabilité
sociale de la firme et qu’il s’avère possible de la pratiquer. Le principal
enseignement que l’on peut tirer de la conception de la valeur partenariale
en termes de productivité globale, que nous avons substitué à la
conception de la valeur partenariale comme rente, est de fournir une grille
de lecture de la différence entre ces deux formes de firme. Le changement
en question est alors compris comme une transformation institutionnelle
d’ensemble qui ne se limite pas à la seule gouvernance de la firme, comme
(35) On ne revient pas,
par ailleurs sur les cela est le cas dans la Transactionnal Based View qui préside à la conception
changements qui ont eu de la valeur partenariale comme rente. Cette transformation porte avant
lieu en matière de forme tout sur le rang 2 d’institution – le rapport salarial, le rapport commercial
du rapport financier avec
le basculement d’un et le rapport financier – en tant que ce rang 2 est la matrice de l’institution
système financier à base de la firme comme unité institutionnelle au rang 3 d’institution. Elle
d’intermédiation à un implique un renversement de la hiérarchie entre ces trois rapports au regard
système commandé par
les marchés, basculement de celle qui s’est imposée au tournant du XXIe siècle dans la crise du fordisme
qui efface tout pouvoir de et qui a conduit à placer le rapport financier en haut de la hiérarchie et le
contrôle des « banques rapport salarial en bas, en effaçant tendanciellement tout ce qui pouvait
partenaires » au profit des
seuls actionnaires. donner aux salariés un pouvoir de contrôle sur la marche de « leur »
(36) On retrouve alors
entreprise (35). La firme actionnariale et la firme partenariale sont deux
beaucoup des formes institutionnelles de la firme (rangs 3 et 4). Elles diffèrent par leur
propositions faites dans fondement institutionnel (effet du rang 2 sur le rang 3), par leur mode de
(Aglietta, Rébérioux,
gouvernance entendu comme le mode de contrôle qui s’exerce sur la direction
2004) concernant la
transformation en de la firme chargée de diriger son organisation et par leur critère de
question. gestion (36). Le critère de gestion de la firme actionnariale est la valeur

60 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Responsabilité sociale de l’entreprise et critère de gestion

actionnariale (EVA), l’objectif étant alors de la maximiser. Pour la firme


partenariale, la valeur partenariale prend la place de la valeur actionnariale.
Pour autant, ce n’est plus simplement une grandeur à maximiser.
Les raisons pour lesquelles la valeur partenariale, vue comme
productivité économique globale, ne peut être considérée comme un critère
de gestion à même de se substituer purement et simplement à la valeur
actionnariale pour la firme socialement responsable sont de deux ordres.
Les premières sont propres à l’ordre économique. Elles ont été explicitées
dans ce papier : la valeur partenariale est un outil analytique indispensable,
mais pas un objectif à maximiser, parce qu’il n’y a pas d’indépendance entre
la création et la répartition de cette valeur. Le fait que la gestion de l’entreprise
socialement responsable soit nécessairement multicritères se manifeste déjà
dans cet espace limité. Les autres raisons sont d’un autre ordre, en ce sens
qu’elles relèvent de l’insertion naturelle et sociétale de l’ordre économique.
Elles sont le plus souvent ignorées lorsque cet ordre s’autonomise
complètement (ou tend à devenir tel). En effet, un certain nombre d’effets
de l’activité d’une firme, négatifs ou positifs, sur son environnement naturel
et social ne se traduisent pas par l’établissement de transactions monétaires
et ne le peuvent (y compris par le biais de taxations ou de subventions).
Ils ne peuvent donc figurer dans sa comptabilité (d’ordre économique). Ce
sont des externalités. Ce nécessaire débordement de l’économique tenant
à ces dernières n’a pas été traité dans cet article. Par définition, la firme
socialement responsable doit en tenir compte. D’autres critères, donnant
lieu à la production d’autres instruments de mesure, sont alors nécessaires.
Ainsi, le surplus de valeur créée ne peut être que l’un des critères analytiques
d’une gestion socialement responsable. On est alors conduit à élargir le
concept de productivité, au-delà de la seule productivité d’ordre
économique.
En fin de compte, la mobilisation du concept de productivité permet
de (ré-)intégrer dans l’analyse les conventions constitutives au fondement
de l’entreprise (37) et ainsi de garder à l’esprit que la définition des gains (37) Ce qu’Eymard-
de productivité (et leur répartition) est évolutive car fonction des conventions Duvernay (2004) qualifie
de « conventions
de richesse (Gadrey, 2003 ; Gadrey et Jany-Catrice, 2005 ; Petit, 2002 et constitutives
2005) : « ces dernières concernent la représentation globale de ce qui compte d’entreprise », soit les
et de ce qui devrait être compté au titre de la richesse d’une nation, et de conventions qui
soutiennent le jugement
la contribution au bien-être de diverses activités ou patrimoines » (Gadrey, des parties prenantes de
2003 : 12). Ces conventions sont en amont des conventions comptables l’entreprise. Dans le
qui concrétisent pour leur part des choix entre des méthodes et des procédures langage managérial, on
les nomme « identité
concurrentes également valables a priori, avec une part d’arbitraire dans d’entreprise », « culture
ces choix. On montre ainsi le jeu de la contrainte de justice, de légitimité d’entreprise » ou encore
et la dimension politique de l’entreprise qui implique un débat pour convenir « esprit d’entreprise »
(voir Dupuis, Le bas
d’un compromis entre une pluralité d’objectifs, l’outil proposé permettant (2005) ; Strategor
d’instrumenter un tel débat sans pour autant l’y enfermer à partir du moment (1988)).
où on ne s’en tient pas à la productivité économique.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 61


Bernard Billaudot, Jean-Claude Dupuis

Annexe 1
Productivité économique globale,
rentabilité et compétitivité

On a vu que la rentabilité tenait une place dans la définition de la


productivité économique globale de la firme. En déclinaison diachronique,
la norme de rentabilité prise en compte pour évaluer la composante REA(B)
au temps t est le taux effectif de rentabilité de B au temps t-1, soit
(38) On rappelle que, r(B, t-1) (38), les modalités de répartition du gain (+ ou –) de productivité
pour cibler l’analyse sur
l’essentiel, on ne
globale conduisant à faire passer ce taux à r(B, t). En déclinaison
distingue pas les capitaux synchronique, la norme de rentabilité servant à évaluer REA(B) est le taux
selon leur mode de de rentabilisation effectif des capitaux dans la firme A au même moment,
rémunération, en se
limitant à l’apport en soit r(A, t). Ce sont alors les modalités de répartition de l’avantage (+ ou –)
capital des actionnaires. de productivité de B (par rapport à A) qui permettent de comprendre que
r(B, t) soit différent de r(A, t). Il n’en reste pas moins que cette place ne
permet d’établir aucun lien direct entre productivité globale et rentabilité,
c’est-à-dire aucun lien qui ne prenne pas en compte les conditions de la
répartition de la productivité. On doit passer par la compétitivité.
La compétitivité met en jeu la position de la firme B, sur le marché du
type de produit qu’elle vend, relativement à ses concurrents sur ce marché.
Comme la productivité économique globale, il s’agit donc d’une catégorie
relative. Il s’agit de la compétitivité de B relativement à celle de A en
synchronie. On doit donc mettre en rapport la compétitivité avec la
productivité économique globale synchronique (PREGs). Cette mise en
rapport est celle qui permet, on le voit sous peu, de rattacher la valeur
partenariale (en termes de productivité) et la création de valeur pour le client.
Elle implique de retenir la distinction classique entre compétitivité-prix
(COMP(B/A)) et compétitivité-coût (COMC(B/A)), mais en donnant à
cette distinction un sens conforme à la théorie de la valeur dont on a donné
les principaux éléments dans le corps du texte. On traite d’abord de la
compétitivité-prix.
La compétitivité-prix
Le plus simple est de retenir que les firmes B et A ne mettent chacune
sur le marché qu’un seul produit-article. Si ces deux articles relevaient de
l’hypothèse d’un produit homogène, la compétitivité-prix de B relativement
à A ne mettrait en jeu que la comparaison des prix unitaires de marché,
notés VM(B) et VM(A) – la firme B est alors dite plus compétitive en prix
que la firme A si VM(B) est inférieur à VM(A). Il s’agit de la compétitivité-
prix standard. Le plus souvent, tout ou partie des clients potentiels sur le
marché ne considèrent pas que les deux articles en question sont les mêmes.
L’écart en jeu prend en compte tout ce qui différencie le produit de B de
celui de A. On cite couramment à ce sujet trois éléments : le coût, la qualité

62 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Responsabilité sociale de l’entreprise et critère de gestion

et le délai. Il est bon de préciser que le coût considéré est le coût pour
l’acheteur, c’est-à-dire le prix d’achat augmenté s’il y a lieu des coûts encourus
lors de l’usage du produit (lorsqu’ils sont différents pour le produit B et
pour le produit A) ; quand à la qualité, on doit la considérer dans sa
globalité ; elle ne se limite pas à la seule qualité de production ou fiabilité
(respect des normes techniques affichées, niveau de risque, etc.) ; elle intègre
la qualité d’usage proprement dite (définie à qualité de production donnée),
qui est relative à la gamme et aux niveaux des services rendus (39). Nous (39) Y compris ceux qui
préférons distinguer prix d’achat, qualité totale (y compris coûts d’usage, sont liées à la transaction
commerciale proprement
en négatif s’ils sont supérieurs) et délai. Ces trois éléments sont dite, vente et après-vente
incommensurables. La qualité et le délai ne se chiffrent pas. De même, pour s’il y a lieu.
le rapport qualité/prix. L’acheteur ne peut attribuer une valeur économique
(i.e. : en monnaie) à la qualité et au délai. Ce qu’il peut chiffrer en monnaie
est seulement l’écart de consentement à payer pour l’écart de qualité entre
le produit B et le produit A, ainsi que l’écart de consentement à payer pour
la différence de délai (cet écart est positif en cas de délai de livraison moins
long pour B que pour A, et inversement). On doit, en fin de compte, parler
de la valeur de consommation du produit de B comme étant celle du produit
de A corrigée du fait que le produit de B diffère du produit de A. Cette
valeur unitaire de consommation est notée VUA (B). Comme telle, elle est
relative à un client. D’un client à l’autre elle varie si les clients ne se réfèrent
pas, on l’a déjà indiqué, à la même convention de qualité (la même
convention constitutive de l’échelle des valeurs de consommation (40) Dans la mesure où
respectives des divers articles proposés à la vente dans une branche associée l’ordre économique
à un poste de la nomenclature de produits) (40). La valeur de consommation moderne est compris
dans un rapport de
VUA (B) est donc relative à une convention de qualité particulière. Dans ces citoyenneté, un même
conditions, sachant que la valeur de consommation unitaire du produit de article ne peut être vendu
A est, par définition de A, égale à sa valeur de marché (son prix de vente) à un prix différent d’un
client à l’autre que si cet
(VU(A) = VM(A)), on a : écart peut être justifié
d’une façon ou d’une
COMP(B/A) = VUA (B)/VM(B)
autre au regard du
principe d’égalité de
La compétitivité coût traitement. Aucune des
conventions possibles de
On sait que la compétitivité-coût standard de B par rapport à A est le qualité ne dérogent à ce
rapport des coûts unitaires complets de production, ces deux coûts étant principe. La valeur
évalués, pour les consommations en provenance de tiers et le travail salarié, économique relève de la
justice distributive et non
aux prix d’achat et aux taux de rémunération du travail effectifs du moment, de la justice commutative
qui diffèrent le plus souvent de A à B, et, pour le coût du capital-argent (l’échange ne doit pas
avancé, avec la même norme de rentabilité pour les deux firmes (en être jugé juste par le
vendeur et l’acheteur
l’occurrence, celle de A) : la firme B est plus compétitive en coût que la seulement, mais par
firme A si le coût unitaire complet de B (défini ci-dessus) est inférieur au l’ensemble des
coût complet effectif de A. Cette compétitivité-coût standard n’a de sens intervenants sur le
marché). Ce n’est donc
que sous l’hypothèse d’un produit homogène. A partir du moment où les pas une catégorie
produits de B et de A diffèrent, on doit tenir compte de cette différence. subjective.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 63


Bernard Billaudot, Jean-Claude Dupuis

Celle qui entre en ligne de compte est celle qui a été définie pour la
compétitivité-prix. On a donc :
COMC(B/A) = [VP(A)/VPA’(B)] . [VUA (B)/VU(A)] = VUA (B)/VPA’(B)
avec :
• VP(A), la valeur unitaire de production de A (coût complet unitaire
effectif de A) égale par définition à la valeur de consommation unitaire
de A (notée VU(A))
• VPA’(B), la valeur unitaire de production de B au taux de rentabilité
de A (le coût complet unitaire de B aux prix d’achats et salaires effectifs
de B et au taux de rentabilité de A).
Les relations entre productivité économique globale, compétitivité-cout et
compétitivité-prix
Par définition, on a vu que la productivité économique globale (en indice)
était telle que :
PREGs(B/A) = PA(B)/CA(B) = [VUA(B) . QP(B)]/[VPA(B) . QP(B)]
avec :
• QP(B), la quantité physique produite par B (sous l’hypothèse d’un
seul article)
• VPA(B), la valeur unitaire de production de B (coût complet unitaire
de B) aux prix et taux de rémunérations de A) (VPA(B) = CA(B)/QP(B)).
Soit en fin de compte :
PREGs(B/A) = VUA(B)/VPA(B)
En posant ECP(B/A) = VPA(B)/VPA’(B), l’écart moyen des « prix »
d’acquisitions des ressources (y compris ressources humaines), qui ne tient
pas compte de l’écart concernant la rentabilisation du capital-argent avancé
puisque les deux valeurs unitaires de production considérées dans ce rapport
sont évaluées en prenant la même norme de rentabilité (celle de A), on a
la relation recherchée :
COMC(B/A) = PREGs(B/A) . ECP(B/A)
Enfin, la prise en compte de l’écart de taux de rentabilisation du capital
entre la firme B et la firme A permet de passer de la compétitivité-coût à
la compétitivité-prix. Comme cet écart de taux de rentabilité ECR est tel
que :
ECR(B/A) = VPA’(B)/VM(B),
on a :
COMP(B/A) = COMC(B/A) . ECR(B/A) =
PREGs(B/A) . ECP(B/A) . ECR(B/A)
Cet enchaînement est visualisé dans le schéma figurant dans le corps
du texte.

64 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Responsabilité sociale de l’entreprise et critère de gestion

Annexe 2
Productivité de processus/Productivité de produit

La décomposition formelle de la productivité économique globale en


deux composantes – productivité de processus/productivité de produit –
est construite en considérant la valeur de production idéale du produit de B,
définie « aux conditions techniques de A » en termes de procédés
techniques utilisés, de taille de leur mise en œuvre et d’efficacité productive
dans cette mise en œuvre selon cette taille. On la note VPAA(B). Ce serait
la valeur de production du produit de B, s’il n’y avait pas de différence de
processus entre A et B. Contrairement à ce qu’il en est pour VPA(B), cette
valeur de production n’est pas de l’ordre de la mesure, même si la seule
« ressource » utilisée ici et là est du travail. On peut alors écrire :
PREG(B/A) = [VPAA(B)/VPA(B)] x [VUA(B)/VPAA(B)]
Le premier terme du membre de droite est le rapport entre la valeur de
production idéale de l’article produit par B « à mêmes conditions techniques
que A » et la valeur de production de cet article de B « aux conditions
techniques effectives » de B. C’est la part de l’avantage ou du désavantage
de productivité globale de B qui tient purement au fait que le processus
de production mis en œuvre en B est différent de celui de A – ce processus
de production inclut toutes les activités réalisées pour rendre le produit
disponible au client (y compris suivi après vente s’il y a lieu), que ce produit
soit un bien, un service, un bien avec des services ou un service avec des
biens. Ce rapport est la productivité de processus.
Le second terme du membre de droite est le rapport entre la valeur de
consommation de l’article produit par B (appréciée au regard de la valeur
de consommation du produit de A) et la valeur de production de cet article
à mêmes conditions techniques de production, mêmes prix d’acquisition
des ressources et même norme de rentabilité que ceux et celles de A. C’est
la part de l’avantage ou du désavantage de productivité globale de B qui
tient purement au fait que le produit de B est différent de celui de A. Ce
rapport est la productivité de produit. On prend ainsi la mesure du rôle
joué dans la formation de la productivité économique globale par la
convention de qualité en vigueur sur le marché/branche considéré.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 65


Bernard Billaudot, Jean-Claude Dupuis

Références bibliographiques

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Responsabilité sociale de l’entreprise et critère de gestion

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Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 67


La responsabilité sociale de la firme
Une approche économique d’évaluation

Résumé Iqbal Toumi


([email protected])
En vue d’adhérer au pacte mondial de la responsabilité sociale lancé en 1999
([email protected])
par l’ONU et aussi afin de rattraper le retard qu’accuse le Maroc dans ce
cadre, la CGEM (Confédération générale des entreprises du Maroc) a Mohamed
récemment élaboré une charte de la responsabilité sociale. Jusqu’en Benlahcen
décembre 2006, quatre entreprises marocaines seulement y ont adhéré. Tlemçani
Par ailleurs, deux entreprises de droit marocain se sont investies depuis 2004 ([email protected])
dans une démarche d’évaluation de leur responsabilité sociale. Pour ce faire, Université de Perpignan
elles ont mandaté l’agence de notation sociale, Vigeo. Ces deux entreprises Via Domitia
sont Lydec, Lyonnaise des Eaux de Casablanca, filiale du groupe Suez, qui
opère dans la distribution d’eau et d’électricité au profit des collectivités
locales et BMCE Bank, opérateur majeur du secteur bancaire national. Ces
deux acteurs économiques marocains ont ainsi initié un processus national
dont les enjeux sociétaux sont intergénérationnels.
Compte tenu de la nouveauté du thème de la responsabilité sociale de
l’entreprise (RSE) au Maroc et eu égard à l’apparition récente dans le paysage
national des nouveaux acteurs que sont les agences de notation sociétale,
il paraît aujourd’hui nécessaire de questionner les bases et la fiabilité du
processus actuel d’évaluation de la performance sociale.

Introduction
Le Livre vert édité par la Commission des communautés européennes
(2001) définit ainsi le concept de responsabilité sociale de l’entreprise : « Le
concept de responsabilité sociale des entreprises signifie essentiellement que
celles-ci décident de leur propre initiative de contribuer à améliorer la société
et rendre plus propre l’environnement. (…) Bien que leur responsabilité
première soit de générer des profits, les entreprises peuvent en même temps
contribuer à des objectifs sociaux et à la protection de l’environnement,
en intégrant la responsabilité sociale comme investissement stratégique au
cœur de leur stratégie commerciale, de leurs instruments de gestion et de
leurs activités. »
La section « Emploi, affaires sociales, citoyenneté » du Comité
économique et social européen portant sur les « instruments de mesure et
d’information sur la responsabilité sociale des entreprises dans une économie

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 69


Iqbal Toumi, Mohamed Benlahcen Tlemçani

globalisée » a adopté un avis le 24 mai 2005 en la définissant comme


« l’intégration volontaire par les entreprises de préoccupations sociales et
environnementales à leurs activités commerciales et leurs relations avec les
parties prenantes » au nom d’une conception européenne du développement
durable par référence à « une économie sociale de marché hautement
compétitive qui tend au plein emploi et au progrès social ».
Nous définissons la RSE comme étant le concept selon lequel les
entreprises intègrent volontairement les préoccupations sociales, sociétales
et environnementales dans leurs activités et leurs interactions avec les parties
prenantes en plus de leurs préoccupations économiques. Elle représente,
en effet, une plus-value en termes de culture d’entreprise, de réputation,
d’image, d’efficacité et donc de profits potentiels.
La RSE est une occasion pour insuffler éthique et moralité dans le
comportement des entreprises. En effet, elle permet de rappeler aux
entreprises qu’elles ont un rôle à jouer dans la société, là où elles se trouvent.
Si l’économie de marché implique nécessairement la recherche du profit,
les entreprises qui tirent profit d’une force de travail et des infrastructures
collectives d’intérêt général mises à leur disposition doivent assumer un
rôle plus important dans cette société. Un rôle en termes d’investissement,
de recherche, et de développement. Elles ont des droits, mais aussi un devoir
moral et éthique qui va au-delà du prescrit légal.

1. La mesure de la performance sociale de l’entreprise


L’information et l’évaluation de la performance sociale des entreprises
sont généralement produites par des services internes aux sociétés de gestion.
Elles sont fréquemment sous-traitées à des agences de notation sociétale
spécialisées.
Parallèlement à la création de ces agences, nous assistons au
développement d’une pléthore de propositions d’indicateurs de mesure des
différentes dimensions de la RSE. Ces mesures sont en constante
évolution et manquent pour l’instant de stabilité.
1.1. Panorama des indicateurs de mesure de la RSE
La production d’information sociétale renvoie à la question du choix
des indicateurs et de leur universalisme, suivie immédiatement par la question
de la fiabilité des sources d’information et, enfin, l’existence d’acteurs
suffisamment indépendants pour répondre efficacement aux deux premières
questions.
Pour ce qui est de la question ayant trait au choix des indicateurs, Igalens
et Gond (2003) recensent cinq catégories de mesure opérationnelle de la
performance sociale : i) celles qui s’appuient sur l’analyse de contenu des
rapports annuels qui sont équivalentes à des mesures de discours social ; ii)
les indices de pollution qui, par construction, ne prennent en compte que

70 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


La responsabilité sociale de la firme : une approche économique d'évaluation

la dimension environnementale de la RSE ; iii) les indicateurs perceptuels


issus d’enquêtes par questionnaire ; iv) les indicateurs de réputation ;
v) et, enfin, les informations produites par les agences de notation sociétale.
1.2. Les agences de notation sociétales sont-elles légitimes ?
Les agences de notation sociétale utilisent les quatre catégories
précitées de mesure de la performance sociale. De l’avis général des chercheurs
et des praticiens, ces opérateurs manquent souvent de transparence quant (1) Voir Gerard (2004) ;
aux méthodologies sous-jacentes (1). Capron (2004).

Dans tous les cas, une telle notation suppose de concilier et d’agréger
les exigences des différentes parties prenantes, exigences parfois inconciliables.
Concernant le problème relatif à la fiabilité des sources d’information, force
est de souligner que les agences de notation fondent généralement leur jugement
sur le contenu des rapports annuels d’activité des entreprises et des entretiens
menés avec les équipes dirigeantes (2). En parallèle, aucune vérification de la (2) Quairel (2003).
part des agences de notation n’est réellement mise en œuvre (3).
Un autre problème que nous soulevons à propos des agences de notation (3) Le Saout Erwan et
Serret Vanessa (2005),
est celui de leur légitimité. Qui peut en effet détenir une légitimité pour « La responsabilité entre
noter les entreprises sur les questions sociales, environnementales et éthiques ? marchés financiers et
Comment garantir l’indépendance des agences de notation ? management :
l’investissement
A cet égard, l’histoire de l’évolution de la notation sociétale en France socialement responsable »
est riche en enseignements. En effet, la première agence de notation sociétale in Travaux du groupe de
française, ARESE, a été absorbée en juillet 2002 par Vigeo, dirigée par Nicole travail RSE de
l’Association pour le
Notat qui, à l’époque, évinça Geneviève Ferone, fondatrice d’ARESE et
développement de
pionnière de la notation sociale en France. Or, cette agence a pour l’enseignement et de la
actionnaires des entreprises qui sont objet de notation financière. Core recherche sur la
Ratings a été racheté en 2004 par BMJ, dirigé par Pascal Bello, ancien responsabilité sociale de
l’entreprise (ADERSE).
directeur général d’ARESE, créant une nouvelle structure, BMJ-Core (http://www.aderse.org )
Ratings, qui souhaite se positionner comme concurrent direct de Vigeo.
Enfin, en juin 2005, Vigeo et Ethibel (agence de notation belge) ont fusionné
pour donner naissance à la première agence européenne de mesure de la
responsabilité sociale des organisations.
Force est de souligner que ces restructurations soulèvent de nombreuses
interrogations relatives à la composition de l’actionnariat. A l’évidence, la
tendance est à la concentration de l’activité de notation, ce qui, de facto,
pose alors le problème du respect de la concurrence et donc de la fiabilité
des services procurés, des notations établies…
En définitive, la crédibilité et le sérieux des agences de notation sociétale
passent par une plus grande transparence dans les méthodes d’évaluation
usitées et une plus grande convergence des indicateurs utilisés. Nous
soulignons, à ce titre, que la Global Reporting Initiative (GRI) répond à
un besoin d’harmonisation des pratiques. Depuis 1997, cette initiative
conjointe du CERES (Coalition for Environmentaly Responsible
Economies) et du PNUE (Programme des Nations Unies pour

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 71


Iqbal Toumi, Mohamed Benlahcen Tlemçani

(4) Très récemment (le l’Environnement) a abouti à l’élaboration d’un document regroupant des
27 avril 2006), les
Nations Unies, pour
principes directeurs en matière de reporting RSE. Celui-ci devrait faire
réaffirmer leur émerger un standard international de référence pour les rapports de
engagement en faveur du développement durable émis par les entreprises (4).
développement durable,
ont proposé les 2. La performance globale de la firme : une évaluation
« Principles of
Responsible Investment » indépendante
(PRI) qui ont été ratifiés Nous concevons la RSE comme étant la stratégie qui permet d’améliorer
par les fonds de pension,
assureurs et investisseurs
durablement la compétitivité des entreprises. Nous entendons son exercice
institutionnels. Ces comme étant le développement de la « Performance globale de l’entreprise »
acteurs significatifs de (PGE). Cette performance globale se compose des performances
l’investissement
s’engagent à tenir compte
économiques, sociales et environnementales.
des dimensions Or, seule la composante « résultats financiers » est spontanément
environnementale, sociale appréciée par le marché, donc par un système de prix.
et de gouvernance dans la Pour appréhender les autres composantes de la PGE qui échappent au
gestion de leurs actifs
financiers. Ce sont cinq marché, les agences de notation sociale proposent de produire un rating.
principes au total qui ont Ce rating, dont la méthodologie d’élaboration varie d’une agence à l’autre,
été retenus : 1) intégrer est censé synthétiser une multitude de critères sociétaux. Au-delà de son
les questions
environnementales,
manque de transparence, ce système de notation repose sur des informations
sociales et de peu fiables et sans contrôle extérieur systématique (5).
gouvernance dans la Afin d’obtenir une évaluation de la PGE indépendante des déclarations
gestion de portefeuille ;
2) les intégrer également
des firmes, nous proposons une approche économique d’évaluation. Dans cette
dans les politiques des perspective, l’intégralité des impacts (positifs ou négatifs) de l’activité de
actionnaires ; 3) exiger de la firme qui affectent partiellement ou totalement ses stakeholders, sans
l’information relative à être intégrés par le marché, s’assimilent à des effets externes. Ces derniers
ces problématiques dans
les organisations expliquant la divergence entre coûts privés et coûts sociaux.
concernées par En effet, par son activité, la firme génère un coût (ou un gain) sociétal
l’investissement ; 4) qui ne lui est pas spontanément répercuté par les mécanismes du marché.
travailler ensemble pour
accroître l’efficacité dans
Ainsi, être sociétalement responsable, au sens du Stakeholder Model, revient
leur mise en application ; à intégrer les externalités dans ses choix stratégiques.
5) rendre compte des Destinée à rendre compte de cette responsabilité, la PGE est donc
activités et des progrès
dans cette mise en œuvre.
l’addition des résultats financiers et des effets externes générés par la firme.
(5) Gerard (2004). 2.1. La gouvernance de la firme (6)
(6) Voir à ce propos
Smith (2003). Le modèle originel de gouvernance de l’entreprise Shareholder Model,
(7) Progressivement
focalisé sur le contrôle des coûts d’agence (Jenson et Meckling, 1976), réduit
ébauché dans les années la responsabilité du dirigeant à la seule maximisation de l’intérêt des
60 et 70 (Standford actionnaires. A l’inverse, le Stakeholder Model (7) fait du dirigeant le garant
Research Institute, Memo
de l’intérêt de toutes les parties prenantes, quitte à réduire le retour sur
(1963) ; Jones (1980) ;
Freeman et Reed (1983), investissement des actionnaires.
le Stakeholder Model L’enjeu est d’asseoir une gouvernance sociétalement responsable
s’inscrit dans le transcendant la simple cohabitation acceptable entre stakeholders pour
prolongement de travaux
ayant préalablement favoriser, sur le long terme, le plus possible de complémentarités et ainsi
élargi la responsabilité de optimiser la performance de la firme.

72 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


La responsabilité sociale de la firme : une approche économique d'évaluation

Ces stakeholders sont soit internes (actionnaires, employés, syndicats…) l’entreprise, d’abord aux
salariés, puis aux autres
soit externes (clients, concurrents, fournisseurs, distributeurs, riverains, acteurs impliqués dans le
pouvoirs publics, communautés locales, banques, médias, agences de rating, nœud de contrat (clients
financiers, etc.). La réalité est à l’évidence complexe, et il est illusoire de et fournisseurs).
L’ISO propose dans le
prétendre établir une liste exhaustive et circonscrite de l’intégralité des parties référentiel SD 21000 une
prenantes et de leurs attentes. définition opérationnelle
Afin de pouvoir mettre en œuvre, de façon réaliste et pragmatique, une de la notion de
stakeholders (ou parties
approche économique d’évaluation de la PGE, et à la lumière de notre vécu intéressées) : les parties
professionnel, nous retenons 9 catégories de parties prenantes ayant chacune intéressées sont conçues
un nombre limité d’attentes. comme tout « individu ou
groupe pouvant affecter,
Nous classons ces 9 catégories en deux sous-ensembles : être affecté, directement ou
– les stakeholders « directs »/« internes » : directement impliqués dans indirectement, dans le
le nœud des contrats (investisseurs, employés, clients, fournisseurs) ; court terme comme dans le
long terme, par les
– les stakeholders « indirects »/« externes » : extérieurs au nœud de contrats stratégies, les actions, les
(pouvoirs publics, résidents, concurrents, médias, ONG). messages (et leurs
Chacune de ces catégories a des attentes qui lui sont propres. Au total, conséquences) que
l’entreprise met en œuvre
nous en identifions 28 (annexe 1) que nous considérons comme pour atteindre ses
suffisamment représentatives pour permettre une approximation satisfaisante objectifs » (Groupe
de la réalité socio-économique. « Projet SD 21000 »,
2003, in AFNOR, 2004).
2.2. Détermination d’une méthode économique d’évaluation de (8) On adopte ici
l’hypothèse de la théorie
la PGE néo classique du bien-être
Du point de vue de la science économique, les parties prenantes peuvent selon laquelle chaque
stakeholder est à même
être analysées comme des individus ou entités dotés d’une fonction d’avoir une évaluation
d’utilité (8). En répondant à leurs attentes, la firme contribue à leur bien- subjective de son bien-
être. De ce fait, les réponses apportées par la firme s’assimilent à une être. Nous sommes
conscients des limites de
production de biens ou de services dotés d’une valeur économique, puisqu’ils l’approche économique
contribuent à l’utilité des stakeholders (voir encadré 1). néoclassique dont les
instruments principaux
2.2.1. Valeur économique totale des retours de la firme sont l’anticipation
rationnelle, les élasticités
Compte tenu de la complexité des attentes des stakeholders dont les prix et revenus, les
logiques d’optimisation,
échéances concernent tant le très court terme que le très long terme, de etc. le tout prenant appui
l’individu à l’ensemble de la société, il est indispensable d’appréhender la sur les principes
« valeur économique totale » des réponses apportées par l’entreprise (9). d’utilitarisme, l’hypothèse
de l’homo economicus (avec
En effet, compte tenu de l’évolution du contexte socio-économique tant ses deux lois : loi de
national qu’international, il est probable que, dans le futur, les stakeholders l’intérêt personnel et loi
ne valoriseront pas l’organisation et les ressources que l’entreprise impacte de l’économie des forces),
de rationalité universelle.
de la même manière qu’aujourd’hui. En conséquence, seule la prise en compte Les recherches
des valeurs de non-usage permet d’intégrer cette dimension, donc d’introduire économiques
le long terme dans l’appréciation de la performance globale de l’entreprise. contemporaines se sont
enrichies et ont permis
Nous pouvons valablement soutenir que la démarche qui consiste à des développements
appréhender la valeur économique totale correspondant aux réponses apportées significatifs avec
aux attentes des stakeholders permet donc de : l’introduction de

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 73


Iqbal Toumi, Mohamed Benlahcen Tlemçani

l’incertitude sur les – relativiser les résultats de l’entreprise qui maximise ses profits à court
comportements et la
rationalité limitée
terme, en dégradant des actifs qu’elle ne valorise pas aujourd’hui mais qu’elle
(Simon), l’asymétrie ou ses parties prenantes sont susceptibles d’exploiter dans le futur ;
d’information et les – renchérir les résultats de l’entreprise qui fait l’effort financier de
nouvelles théories dans le préserver les potentialités de son milieu (social, économique et
domaine des contrats
(Hart, 1990), la théorie environnemental).
des coûts de transaction
(Coase, 1992 ;
Williamson, 1999 ; Encadré 1
Poppo, Zender,1998) et Evaluation des biens non marchands
l’approche
institutionnaliste
(Commons, 1934 ; Si l'on reprend la formulation de Maurice Allais, la valeur sociale d'un
Williamson, 1985 ; objet est mesurée par son prix. Cette valeur dérive essentiellement du
North, 1990 ; Boyer,
2005).
phénomène collectif de l'échange, et elle ne saurait exister en dehors
de lui. L'ensemble des prix constitue en fait « l'échelle des valeurs
(9) Rappelons ici qu’en
sciences économiques, la sociales » qui caractérise toute économie de marché. Le marché
« valeur économique transmet, par l'intermédiaire des prix, des signaux quant à la rareté
totale » se décompose en des ressources et alloue ces ressources aux utilisations où elles sont
valeur d’usage et de non-
usage. La valeur d’usage les plus précieuses. Or, dans le cas des biens environnementaux, il
renvoie aux bénéfices n'existe pas de marché donc pas de système de prix. Pourtant,
directement attendus par l'inexistence d'un système de prix ne signifie pas pour autant que les
les stakeholders de
l’activité de l’entreprise.
actifs environnementaux n'ont pas de valeur. Dans le cadre de l'analyse
Les valeurs de non-usage utilitariste, les valeurs attribuées aux actifs environnementaux et/ou
correspondent aux non marchands sont construites sur la base des préférences des agents.
bénéfices associés à des
Cependant, ce choix suppose qu'on exclue de fait la possibilité
attentes concernant le
maintien ou la création d'existence d'une valeur intrinsèque, i.e. une valeur construite selon
d’usages potentiels futurs. un principe bio-centré donc indépendante de toute évaluation par les
Plus précisément, les hommes. L'approche économique s'inscrit donc dans un courant de
valeurs de non-usage se
composent de : pensée anthropo-centré où l'évaluation des actifs environnementaux
– la valeur d’option, pour se fonde sur les bénéfices ou les dommages affectant le bien-être des
des usages futurs individus.
éventuels de la part des
stakeholders existants
(ex. : formations 2.2.2. Le surplus des stakeholders
continues renforçant
l’employabilité des Sur un plan théorique, la valeur économique totale (et donc la performance
collaborateurs de globale de l’entreprise) qui en résulte correspond au gain – ou au coût – lié
l’entreprise) ;
– la valeur de legs, pour
à une amélioration – ou à une détérioration – de la situation des parties
une disponibilité pour les prenantes suite à une modification de l’activité de l’entreprise. Nous pouvons
générations futures l’évaluer en mesurant la variation du surplus économique qui résulte de cette
(pérennité de
modification pour chaque stakeholder.
l’entreprise) ;
– la valeur intrinsèque/ Corrélativement, chaque réponse de l’entreprise aux attentes des
d’existence, liée au simple stakeholders s’assimile à un bien ou service généré, délibérément ou non,
maintien du bien par à tout niveau de son processus productif (production commercialisée ou
l’entreprise,
indépendamment de ses externalité). En ce sens, le stakeholder s’apparente à un consommateur dont
usages présents ou futurs l’attente vis-à-vis de l’entreprise peut ou non être intégrée par le marché.

74 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


La responsabilité sociale de la firme : une approche économique d'évaluation

Nous définissons dès lors, à partir du concept économique de surplus (préservation de


l’environnement naturel,
du consommateur, un « surplus de stakeholder ». Ce dernier correspond à la etc.).
différence entre ce que les stakeholders seraient prêts à payer (consentement
(10) Notre raisonnement
à payer, CAP) (10) pour accroître leurs retours de la part de l’entreprise et s’érige uniquement à
ce qu’ils paient pour les retours dont ils bénéficient dans la situation actuelle. partir du Consentement à
Concrètement, à chacune des 28 attentes des 9 catégories de stakeholders payer, CAP, car il est
inexact de les agréger avec
préalablement identifiées correspond un surplus spécifique (cf. annexe 2). des Consentements
Ce surplus spécifique contribue de manière positive ou négative à la PGE. à recevoir, CAR : les CAR
Ainsi, mesurer la PGE revient à consolider ces 28 surplus, pondérés par le sont systématiquement
surestimés (Diamond et
poids économique de la catégorie de stakeholders correspondant à l’attente Haussman, 1993 ;
considérée (c’est-à-dire par le nombre de stakeholders ayant une attente Willinger et Ziegelmeyer,
donnée). 2000) et jugés moins
Notons que si l’on ambitionnait d’aborder la réalité dans toute sa fiables que les CAP
(O’Doherty, 1996). En
complexité, nous serions confrontés à une infinité d’attentes, donc de surplus. outre, le CAP correspond
Tout calcul serait impossible. Pour cette raison, nous avons pris le parti de à un investissement
limiter la réalité à ces 28 attentes suffisamment représentatives pour permettre potentiel de la part des
parties prenantes
une évaluation significativement satisfaisante de la PGE. (placements financiers,
temps de travail,
2.3. L’évaluation contingente de la performance globale de la firme subventions, etc.). Il est
possible d’associer un
La mesure de la PGE implique une évaluation monétaire de chacun des investissement à chacune
28 surplus que nous avons retenus pour notre approche de la PGE. La théorie des 28 attentes
économique a développé différentes méthodes d'évaluation des préférences identifiées. En revanche,
le raisonnement
des agents lorsqu'il y a absence de marché. Ces méthodes consistent en symétrique impliqué par
l’internalisation des externalités (11) (cf. annexe 3). le CAR s’avère inopérant
Nous soulignons ici que les méthodes de préférences révélées, les (cf. l’illustration de
méthodes indirectes et les méthodes tutélaires s’avèrent inadaptées à l’annexe 2).

l’évaluation de la PGE. Ceci est principalement dû à leur très faible potentiel (11) Les méthodes
économiques d’évaluation
d’adaptation (12) et à leur opérationnalité limitée (13). Seule la méthode des externalités sont au
d’évaluation contingente (MEC) peut rendre compte des attentes des nombre de quatre : a) les
stakeholders ; sa capacité à intégrer les valeurs de non-usage (14), donc à méthodes de préférences
révélées ; b) les méthodes
permettre une mesure de la valeur économique totale, en fait un outil
indirectes (ou dose-
incontournable pour l’appréciation de la responsabilité sociale de la firme. effet) ; c) les méthodes
La méthode d’évaluation contingente est depuis une décennie la méthode tutélaires ; d) la méthode
la plus utilisée (15). Aux Etats-Unis, le calcul des dommages directe : l’évaluation
contingente. Sur ces
environnementaux utilisé par les cours de justice a recours à l'évaluation aspects, nous invitons le
contingente ; ses résultats sont considérés comme pertinents (voir lecteur à se référer aux
encadré 2). brillantes références
suivantes : Willinger,
2.3.1. Eléments de définition de la méthode d’évaluation contingente Masson (1996) ;
Willinger, Ziegelmeyer
La MEC est une méthode de préférences exprimées (ou directes), fondée (2000).
sur l’existence de marchés hypothétiques (expérimentaux). Elle apprécie (12) Capacité de la
directement la variation de bien-être en lui attribuant une valeur méthode à rendre compte
de l’ensemble des
monétaire sans passer par l’observation de marchés existants. La MEC est 28 attentes et des
« une méthode d’élicitation des préférences, lorsque le comportement des 9 catégories de

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 75


Iqbal Toumi, Mohamed Benlahcen Tlemçani

stakeholders, de la valeur individus ne peut être observé sur un marché. Elle permet par l’interrogation
économique totale (et
notamment des valeurs de
directe des individus – administration d’un questionnaire direct, jeu
non-usage). d’enchères ou référendum – de générer une estimation des mesures
(13) L’opérationnalité de compensées de variation de bien-être » (16).
la méthode se mesure à En l’appliquant à l’évaluation de la performance globale de la firme, la
travers ces critères méthode d’évaluation contingente s’appuie sur les déclarations d’intention
suivants : a) solidité de la
méthode (éprouvée via les des parties prenantes, placées dans des situations hypothétiques (ou
études empiriques contingentes), pour déterminer leur consentement maximal à payer afin
menées) ; b) pertinence que l’entreprise réponde à leurs attentes (17). Nous examinons ci-après dans
des résultats produits ;
c) précision et
quelle mesure ce CAP peut s’apparenter au surplus du stakeholder.
imputabilité des résultats
à une entreprise
Encadré 2
particulière ; d) facilité de
mise en œuvre de la Le développement de la méthode d’évaluation contingente
méthode.
Voir les travaux de
Vermesch (1996) ; A défaut d’être en mesure d’observer des comportements effectifs sur
Bonnieux (1998). des marchés, la méthode d’évaluation contingente procède par
(14) Bonnieux, Vermesch interrogation directe des individus. A la différence des méthodes
(1993) ; indirectes, la méthode d’évaluation contingente conduit les individus
Bontems, Rotillon
(1998).
à déclarer des intentions de paiement quant à une modification de
la quantité (ou de la qualité) d’un bien environnemental particulier.
(15) Touaty, Gié (2004).
On doit à Davis (1963) la première étude fondée sur des techniques
(16) Desaigues, Point
(1993). d’enquête comme instrument de révélation des préférences. Cette étude
(17) On décrit aux agents
porte sur l’évaluation de la valeur récréative des forêts du Maine. Il
interrogés un marché s’agissait, par le biais de questionnaires individuels, de faire enchérir
contingent dans lequel on des individus sur des droits d’entrée. Une fois l’enquête réalisée, l’auteur
leur fait faire un choix.
estime une équation permettant de prévoir, sur la base des
C'est-à-dire qu'on décrit
à travers un scénario, par caractéristiques socio-économiques des individus enquêtés, le montant
exemple sur la base d'une d’équilibre auquel l’individu s’exclut volontairement de l’usage du site.
politique visant à
l'amélioration d'un actif Un développement favorisé par la prise en compte de l’environnement
environnemental, et on par les pouvoirs publics.
demande ensuite dans le
questionnaire quel est le Bien qu’élaborée par les économistes au début des années 60, la méthode
consentement à payer de
la personne enquêtée
d’évaluation contingente ne connaît un véritable démarrage qu’à partir
pour cette amélioration des années 80. Rainelli (1993) et Bonnieux (1998) montrent
ainsi qu'un certain comment, aux Etats-Unis, le développement de la méthode est
nombre d'autres étroitement lié à la prise en compte de l’environnement par les pouvoirs
questions sur lesquelles
nous reviendrons plus publics. L’événement marquant est un décret présidentiel de 1980
tard. Cet exercice de (Executive Order 12291) « qui rend obligatoire les études d’impact pour
choix exige donc la toute législation d’une certaine importance ayant trait à
résolution par l'agent de
deux problèmes : 1) un l’environnement » (Bonnieux, 1998, p. 48). Un autre fait notable est
problème de formulation le Compréhensive Environmental Response, Compensation and
de la valeur (choix sous Liability Act (CERCLA) de décembre 1980 qui prévoit des fonds de
contrainte budgétaire) et
2) un problème de
financement pour la remise en état de sites pollués par des substances

76 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


La responsabilité sociale de la firme : une approche économique d'évaluation

révélation de cette valeur


dangereuses, les responsables étant tenus d’indemniser les autorités de (opportunité et
tutelle pour la dépollution. Portnay (1994) souligne deux événements comportement
stratégique).
marquants qui ont suivi le CERCLA et, selon lui, favorisé le
développement de la méthode d’évaluation contingente. Le premier est
la réécriture, dirigée par la Cour fédérale en 1989 (Etat de l’Ohio), des
arrêtés relatifs à l’évaluation des dommages environnementaux,
donnant aux valeurs de non-usage un poids égal à celui des valeurs
d’usage. Ce fait a naturellement placé la méthode d’évaluation
contingente dans des conditions favorables à son essor. C’est au cours
de l’année 1989 qu’est publié l’ouvrage de référence sur le sujet : Mitchell
et Carson (1989). Le second événement est celui du Oil Pollution Act
de 1990, légiféré suite à la marée noire de l’Exxon Valdez dans la baie
de Prince William Sound en Alaska. Cette loi a conduit le ministère du
Commerce américain, sous l’égide du National Oceanic and Atmospheric
Administration (NOAA), à écrire ses propres recommandations quant
à l’évaluation des dommages environnementaux. Ces recommandations
sont retranscrites dans la NOAA Panel (Arrow et al., 1993), rapport
d’un groupe d’experts, réunissant des économistes renommés dont
plusieurs prix Nobel, qui avait pour vocation de statuer sur la validité
de la méthode d’évaluation contingente et de définir un certain nombre
de contraintes nécessaires à sa bonne mise en œuvre. Ce rapport,
référence incontournable pour l’utilisateur de la méthode d’évaluation
contingente, a été à l’origine de nombreuses recherches. La société Exxon
a elle-même financé un colloque organisé à Washington, pendant du
NOAA Panel, composé de non moins célèbres économistes. Ce colloque
a donné lieu à la parution d’un ouvrage critique, édité par Hausman
(1993). Bien que ces techniques d’évaluation aient déjà été diffusées
dans certains pays européens tels que le Royaume-Uni et les pays
scandinaves, la méthode ne connaît, en France, un écho favorable que
plus tardivement (Bonnieux, 1998). Le ministère de l’Environnement
français, à travers le financement de programmes de recherche, a
récemment montré (1995) son intérêt pour une évaluation monétaire
de la valeur des écosystèmes. C’est en particulier le cas du programme
« Mesure des bénéfices attachés aux hydrosystèmes ».

2.3.2. Conditions d’application de la méthode d’évaluation contingente

L’évaluation contingente de la performance globale de la firme consiste


à faire révéler, ex ante, par chaque partie prenante, la variation d’utilité qu’elle
peut anticiper d’une modification de l’activité de l’entreprise étudiée. Elle
se fonde sur une extension de la théorie du consommateur qui implique
de poser les hypothèses suivantes :

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 77


Iqbal Toumi, Mohamed Benlahcen Tlemçani

– à l’identique de tout agent économique, chaque stakeholder possède


un système de préférences propre qui lui permet d’arbitrer entre différents
paniers de biens (i.e. courbes d’indifférences) ;
– il cherche à maximiser son utilité (i.e. atteindre la courbe d’indifférence
la plus élevée sous contrainte de budget).
Nous étendons cette conception générale aux 28 différentes attentes
préalablement identifiées (annexe 1), car elles participent toutes de la fonction
d’utilité d’au moins une de nos 9 catégories de stakeholders.
Dans le modèle originel, nous avons un consommateur confronté à un
choix parmi des biens marchands donc dotés d’un prix. Pour l’élargir à des
biens environnementaux (qui échappent au système de prix), les théoriciens
de la méthode d’évaluation contingente ont fait l’hypothèse que les individus
peuvent faire des arbitrages entre des biens privés (ayant un prix) et des biens
libres (non intégrés par le marché via un système de prix).
Cette hypothèse est essentielle, car elle nous permet d’étendre les concepts
de demande et de valeur à l’ensemble des composantes de la performance
globale de la firme. Nous la reprenons en considérant que les parties prenantes
d’une entreprise donnée peuvent arbitrer entre les attentes mesurées par
un système de prix (résultats financiers, rémunération, etc.) et celles qui
y échappent (maîtrise des pollutions, conditions de travail, etc.).
Sur le plan théorique, cela nous permet de valider un lien direct entre
l’investissement de la partie prenante et le retour qu’elle attend de la firme.
(voir graphique de l’annexe 2) : aides de la collectivité en contrepartie de
(18) Pour plus création d’emplois) (18).
d’approfondissements sur Prenons l’exemple de l’évolution de la performance globale d’une firme
ces aspects, nous invitons qui résulterait d’un réaménagement des postes de travail améliorant les
le lecteur à se référer aux
travaux de Ghislain conditions de travail des salariés, qui passerait d’un niveau Q0 à Q1.
Geniaux et Stéphane L’augmentation de bien-être d’un salarié représentatif peut être déduite de
Luchini, GREQAM
sa fonction d’utilité. Pour un niveau de revenu fixe donné Y0, avant le
(groupement de recherche
en économie quantitative réaménagement, l’utilité U0 du salarié est :
d’Aix-Marseille).
U0 = U (Y0,Q0)
(19) « The value of a
good is the most an agent Après le réaménagement, on obtient une utilité U1, plus élevée, qui
is willing to give up in
exchange for the good correspond à :
out of the resource it
controls, or, in terms of
U1 = U (Y0,Q1)
another agent’s resources,
the least, the controlling Michell et Carson (1989) ont montré que le CAP pouvait être assimilé
agent is willing to accept à la valeur d’un bien (19). Dès lors, via la théorie du bien-être, il est possible
in return for giving up de déterminer le CAP maximal d’un stakeholder pour un accroissement
the good », Mitchell et
Carson (1989).
donnée de la PGE :
U0 = U (Y0,Q0) = U (Y0 – CAP,Q1)
Le CAP d’une partie prenante correspond à la diminution de revenu
qui permet de conserver le niveau d’utilité initial, lorsque la PGE augmente

78 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


La responsabilité sociale de la firme : une approche économique d'évaluation

de Q0 à Q1. Dès lors, on peut extrapoler que le CAP ainsi déterminé


correspond au surplus du stakeholder, tel que nous l’avons précédemment
défini.
Les valeurs exprimées par les stakeholders, dans le cadre de la MEC,
permettent donc de déterminer leurs surplus. Elles intègrent les valeurs
d’usage et de non-usage, soit la valeur économique totale (Bontems et
Rotillon, 1998). Par là, on obtient une évaluation monétaire de la PGE
qui intègre le long terme.

3. Processus de mise en œuvre et limites de la méthode


d’évaluation contingente
Comme il n'existe par définition pas de marché pour les biens et les
services non marchands, la méthode d’évaluation contingente est basée sur
la création d’un marché fictif. Elle procède par enquêtes auprès d'individus
– échantillons représentatifs des différentes catégories de stakeholders – pour
obtenir, à l'aide de questions appropriées, des informations sur les préférences
de ces derniers, alors qu'ils sont placés dans une situation donnée et
considèrent un bien ou service précis. Elle tente d'évaluer directement le
consentement à payer pour une éventuelle amélioration de leur
environnement (exemple : possibilité d'utiliser la forêt dans un but récréatif,
augmentation de la protection contre les risques que présente la forêt).
(20) « En montagne, la
3.1. Conditions et limites de la mise en œuvre de la méthode forêt assure une
protection contre les
d’évaluation contingente avalanches et les
glissements de terrain.
La mise en œuvre de la méthode d'évaluation contingente nécessite de
La forêt située en amont
définir : de votre habitation est
dégradée et ne permet pas
a. la population interrogée : elle constitue l'échantillon des populations
d'assumer cette fonction
de stakeholders concernées ; de protection, la
b. l'information fournie : elle doit permettre de cerner précisément et le commune envisage d'y
effectuer des travaux
plus parfaitement possible les limites et le contenu de l'actif naturel/bien chaque année afin de
ou service considéré et les caractéristiques de biens et services qu'il est remédier à ce
problème. En
susceptible d'engendrer (20) ;
conséquence de quoi, les
c. le questionnaire principal : il porte sur le consentement à payer des impôts locaux seront
individus, mais il se peut qu'il soit déduit de questions moins directes portant augmentés. »

sur le comportement des individus face à telle nouvelle situation. Ce (21) « Accepteriez-vous
de payer x dirhams pour
comportement peut consister en un vote pour ou contre un service rendu ce service ? » Dans
à un certain prix ; finalement, les questions s'écartent de celles des sondages l'affirmative, « jusqu'à
d'opinion par la nécessité d'une traduction des réponses en termes quelle somme
accepteriez-vous de payer
monétaires (21) ; pour ce service ? » Dans
d. les caractéristiques socio-économiques : elles permettent de déterminer la négative, « à partir de
quelle somme
le consentement à payer d'individus (échantillon de stakeholder) en fonction n'accepteriez-vous plus de
de leurs conditions de vie afin d'étendre ensuite les résultats de payer pour ce service ? »

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 79


Iqbal Toumi, Mohamed Benlahcen Tlemçani

l'échantillon de population à l'ensemble de la population, voire à un transfert


des informations vers un autre site dont la structure socio-économique de
la population est différente ;
e. le moyen d'interroger : il peut être la communication téléphonique, le
courrier ou l'entretien direct ; l'analyse des résultats de l'enquête fait
intervenir des techniques statistiques complexes et doit avoir été envisagée
avant la rédaction du questionnaire.
Soulignons que la méthode d'évaluation contingente possède certaines
limites. En effet, il y a lieu de faire une distinction entre les intentions
déclarées des individus et leur comportement effectif. D'autre part, l'individu,
représentatif d’une catégorie de stakeholders doit se mettre dans une situation
complexe, hypothétique, et peut-être largement artificielle ; il n'est en général
pas préparé à ce type de démarche.
Mitchell et Carson (1989) ont procédé à une analyse systématique des
erreurs potentielles inhérentes à la MEC. Celles-ci, qualifiées de biais, peuvent
fausser l’évaluation contingente de la performance globale de la firme.
Transposés au cadre du stakeholder model, ces biais prennent principalement
les formes suivantes :
– biais stratégique : les stakeholders de l’entreprise étant nombreux, ils
ont individuellement intérêt à sous-estimer leur CAP (phénomène du
« passager clandestin » ; ce biais peut être levé lors de l’administration du
questionnaire (par exemple, en indiquant au stakeholder qu’il paiera un
montant égal à la moyenne des réponses : sans connaître les réponses des
autres, le résultat ne pourra être faussé) ;
– biais d’ancrage : le choix du mode de révélation de la valeur conditionne
la réponse (le CAP obtenu sera fonction de l’enchère de départ ou des prix
indiqués sur la carte de paiement, qui suggère un ordre de grandeur de
réponses « raisonnables » à l’interviewé » ; de même le mode de paiement
(taxe obligatoire, donation, etc.) a une incidence, ainsi que la manière dont
est posée la question ;
– biais d’inclusion : pour certaines parties prenantes, le CAP est le même,
quelle que soit leur proximité avec l’entreprise ; l’interviewé indique alors
l’investissement maximal qu’il est prêt à consentir pour que son attente soit
satisfaite (par exemple, le CAP pour les attentes en termes de respect du
droit du travail ou de maîtrise des pollutions peu rester identique, que l’usine
soit dans le voisinage immédiat ou dans un autre pays), ce biais peut être
réduit en testant, au préalable, la présentation du scénario ;
– biais hypothétique : étant placés dans une situation fictive (contingente),
les stakeholders peuvent manquer de références (inexpérience, sous-
information) ; dès lors, leur CAP risque d’être arbitraire et incohérent avec
des choix réels (Bishop et Heberlein, 1979), d’où la nécessité d’élaborer un
scénario le plus plausible et réaliste possible.
La solidité d’une évaluation contingente de la performance globale de
la firme dépend donc étroitement de la qualité du scénario et des modalités

80 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


La responsabilité sociale de la firme : une approche économique d'évaluation

de détermination des représentants des parties prenantes (22). Plus ces (22) Desaigues, Point
(1993). Les auteurs
éléments seront maîtrisés, plus les risques de biais seront levés. précisent dans leur
ouvrage :
3.2. Mise en œuvre de la MEC dans le cadre d’une analyse coûts- « L'évaluation
avantages contingente ne permet
pas de produire
L’évaluation de la performance globale de l’entreprise n’est pas une finalité. exactement les mêmes
Son intérêt est de permettre une prise en compte de l’ensemble des attentes valeurs que celles que
fournit le marché. La
des parties prenantes dans les décisions et choix stratégiques opérés par les question fondamentale
entreprises. Inscrite dans le cadre d’une analyse coûts-avantages, elle donne est donc de savoir s'il
les moyens au décideur public et au manager responsable d’arbitrer entre existe des biais
systématiques imputables
les intérêts propres, et souvent contradictoires, des différentes parties à la méthode. Bien qu'il
prenantes. En effet, chaque décision représente un coût pour certains n'existe pas de corpus
stakeholders et une recette pour d’autres. Il s’agit d’un transfert qui n’apparaît théorique permettant
d'évaluer la validité de la
pas forcément dans le seul bilan financier de l’entreprise. méthode, les progrès dans
Schématiquement, il faut avoir identifié l’ensemble des impacts de la l'élaboration des
questionnaires, les
décision D1 de l’entreprise sur toutes ses parties prenantes. Ensuite, il faut procédures de test et
les évaluer monétairement pour pouvoir les agréger sous la forme du gain d'expériences comparées
entre évaluation
net (ou coût net) associé à cette décision. Ainsi, D1 augmentera la PGE et hypothétique et vente
correspondra aux attentes d’une gouvernance sociétalement responsable si réelle sur les mêmes
la somme des bénéfices qu’elle procure est supérieure à la somme des coûts actifs, ou encore les méta-
analyses permettent
qu’elle engendre (Walliser, 1990), soit : aujourd'hui d'éviter un
bon nombre de biais et de
∑i (Bi – Ci) > 0 confirmer la robustesse de
la méthode d'évaluation
où Bi est le bénéfice attendu de la décision D1 par la partie prenante i, contingente lorsqu'elle
et Ci, son coût. est correctement mise en
œuvre… »
Soulignons par ailleurs que, généralement, les conséquences de la décision
D de l’entreprise se répercutent sur des périodes longues. Il faut alors
additionner les coûts et les bénéfices obtenus à des dates différentes.
L’évaluation contingente de la PGE étant monétaire, il devient nécessaire
de procéder à un calcul d’actualisation. C’est, par exemple, le cas lorsqu’est
prise la décision d’investir dans le traitement de rejets polluants, décision
dont les conséquences positives ne seront ressenties qu’après plusieurs années.
Dès lors, si le taux d’actualisation est r’, le calcul coût-avantage devient :
∑i (Bt – Ct) (1+r)t > 0

Conclusion
Pour les praticiens et compte tenu de la limite théorique de l’évaluation
monétaire des externalités, la méthode d’évaluation contingente,
comparativement aux systèmes de notation, apparaît comme une alternative
d’évaluation monétaire des externalités susceptible de mieux rendre compte
de l’ensemble des dimensions de la responsabilité sociale de la firme.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 81


Iqbal Toumi, Mohamed Benlahcen Tlemçani

Correctement administrée, cette méthode permet une appréciation de


la performance globale de la firme triplement intéressante par rapport aux
systèmes classique de notation sociale et sociétale :
– elle permet une estimation de la performance sociétale relativement
objective car indépendante des déclarations et allégations des représentants
et dirigeants de la firme évaluée ;
– le résultat étant une valeur monétaire, il n’a pas à être analysé
comparativement à d’autres ;
– la méthodologie est transparente, et les risques de biais peuvent être
valablement étudiés et chiffrés.
De plus, inscrite dans le cadre d’une analyse coûts-avantages,
l’évaluation contingente de la performance globale de la firme permet de
justifier et de valider les orientations et choix stratégiques des pouvoirs publics
au regard d’une gouvernance sociétalement responsable, donc attentive à la
prise en compte des attentes de l’ensemble des parties prenantes.
Il n’en demeure pas moins vrai que l’extension de l’analyse économique
standard de l’univers marchand à des situations où il n’existe pas d’échanges
marchands préalables soulève des difficultés certaines :
a. le postulat selon lequel un individu confronté à une transaction
hypothétique agirait (strictement) tel un consommateur face à un bien
marchand n’est peut être pas soutenable. Cela constitue pourtant la condition
sine qua non pour que les consentements à payer soient interprétés comme
des variations compensatrices desquelles découle, après agrégation, la décision
publique.
Mais si ce postulat est rejeté, quel est le statut des valeurs obtenues ?
En faveur de la méthode d’évaluation contingente, on dira que, procédant
à une enquête sur des avis des individus, elle est conforme à des exigences
démocratiques. Mais alors, ne serait-ce pas la dualité de l’individu vu comme
un consommateur-citoyen qui est en cause ?
b. La seconde difficulté évoquée est que, de manière générale, l’analyse
économique repose sur une axiomatique des actions. C’est sur la base de
comportements observés que l’on infère ce que peuvent être les préférences
des agents. Or, il existe des situations où l’observation des comportements
est difficile, voire impossible.
Il existe, en effet, des situations où des intentions peuvent être révélées,
donc observées, par des actions. Le cas des marchés financiers en est une
parfaite illustration. Sur ces marchés, le carnet d'ordres recense les offres et
demandes des titres sans qu'il n'y ait d'échange effectif dans un premier temps.
Devant l’incapacité d’identifier dans toutes les situations des usages, ou
des pratiques, les utilisateurs de la méthode d’évaluation contingente
mobilisent un outil spécifique : l’enquête. L’économiste n’est alors plus
confronté à des actions mais à des discours.
En effet, pour cette méthode, l’enquête (et donc le discours des individus)
est érigée comme base de la décision publique. Ceci conduit à donner, de

82 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


La responsabilité sociale de la firme : une approche économique d'évaluation

fait, à l’analyse des discours une place prépondérante, qui est plutôt l’apanage
d’autres disciplines des sciences sociales, comme la sociologie ou la
psychologie sociale. Qu’en est-il alors de la question de l’utilisation d’enquêtes
pour aider la décision publique ?
Il ne fait aucun doute que l’utilisation des enquêtes constitue un
instrument d’investigation utile dès lors qu’il s’agit d’apprécier certains
facteurs explicatifs à l’origine de décisions économiques, qu’elles concernent
des biens publics, mais également des biens privés. On sait bien, le plus
souvent, que la seule observation de comportements effectifs ne permet pas
d’identifier les motivations ayant conduit des individus à faire un choix
plutôt qu’un autre. L’interrogation directe des individus peut donc constituer
un domaine d’investigation privilégié dans le cas où il s’agit de bâtir des
modèles explicatifs des décisions économiques.
Dans la pratique, nous soutenons qu’il est essentiel de prendre conscience
des limites d’utilisation des enquêtes pour construire des décisions publiques.
Notre démarche de mobilisation des outils d’évaluation économique des
externalités pour l’appréciation de la responsabilité sociale de la firme s’inscrit
volontairement dans une perspective empirique dont on suppose qu’elle
pourra fournir des avancées théoriques significatives par les questionnements
que son application suscite, tant dans l’analyse des comportements
économiques que dans le statut des montants révélés hors marché.
A l’évidence, l’usage d’enquêtes dans le cadre de la décision publique
reste un programme de recherche à part entière.

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Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 85


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Annexe 1
Les principaux stakeholders et leurs attentes

Principales catégories de stakeholder Principaux types d’attente


Directs/internes

Résultats financiers
Investisseurs (actionnaires, banques, Transparence/information/accountability
assurance, propriétaires, etc.)
Maîtrise des risques
Rémunération
Equité sociale

Employées et syndicats Conditions de travail


Respect du droit du travail
Formation
Pérennité de la firme
Prix
Clients (consommateurs et distributeurs) Qualité
Ethique
Rémunération équitable
Fournisseurs et sous-traitants Partenariat gagnant-gagnant long terme
Déontologie des attentes
Indirects/extérieurs

Pouvoirs publics (Etat, gouvernement, Respect de la législation


autorités régulatrices, justice, etc.) Contribution à la richesse nationale et
locale
Création d’emplois
Résidents et communautés/collectivités Contribution au développement
locales économique local
Réduction des pollutions/maîtrise
des risques environnementaux
Pérennité de la firme
Respect du droit de la concurrence
Concurrents
Ethique
Médias, analystes, etc. Transparence/information/accountability
Transparence/information/accountability
Réduction des pollutions/maîtrise des
ONG et associations (protection de
risques environnementaux
l’environnement, des droits de l’homme,
défense des consommateurs, etc.) Respect de la législation
Conditions de travail, droits de l’homme
(sous-traitants inclus)

86 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


La responsabilité sociale de la firme : une approche économique d'évaluation

Annexe 2
Les principaux stakeholders et leurs attentes
Le calcul économique du surplus du stakeholder

Soit une situation initiale « 1 » correspondant à un niveau de pollution


élevé. Dans la situation finale « 2 », le niveau de pollution est sensiblement
réduit. Le consentement à payer, CAP, se définit comme la somme maximale
qu’un individu est prêt à payer pour atteindre la situation « 2 ». A l’inverse,
le « consentement à recevoir », CAR, est la somme minimale que
l’individu serait prêt à recevoir pour rester dans la situation « 1 » (donc à
accepter un niveau plus élevé de pollution). Notre raisonnement est construit
uniquement à partir du CAP.
A chacune des attentes des stakeholders correspond un surplus. Prenons
l’exemple de l’attente « création d’emplois » de la partie prenante
« collectivité locale » (voir tableau annexe 1). Supposons cette dernière prête
à accorder des aides (subventions, terrain ou locaux, etc.) à une entreprise
susceptible de créer des emplois. Les aides seront l’investissement du
stakeholder « collectivité locale » et les emplois, « le retour » attendu de la
part de l’entreprise.
Considérons (voir figure ci-dessous) que la collectivité est prête à
investir 100 pour un emploi créé, 80 pour un second, 60 pour un troisième…
moins de 10 pour la création du dixième. Si une aide de 30 suffit à l’entreprise
pour créer un emploi, la collectivité locale en subventionnera jusqu’à 5.
Comme elle était prête à subventionner jusqu’à 100 le premier emploi – qui
ne lui a coûté que 30 – elle en tire un avantage de 70 (zone grisée). Cet
avantage est de 50 pour le 2e, de 30 pour le 3e, de 20 pour le 4e et de 7
pour le 5e. Ainsi, l’avantage total, qui constitue le surplus du stakeholder
« collectivité locale » sera de 70 + 50 + 30 + 20 + 7 = 177. Ces 177, que
la collectivité n’a pas eu à investir, contribuent de manière positive à la
performance globale de la firme.

Calcul du surplus du stakeholder


100
90
Investissement du stakeholder

80
70
(montant des aides)

60
50
40
30
20
10
0
1 2 3 4 5 6 7 8 9
Retour attendu par le stakeholder
(réponse à l’attente “création d’emploi”)

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 87


Iqbal Toumi, Mohamed Benlahcen Tlemçani

A l’inverse, si, par exemple, on considère l’attente de la collectivité en


termes de réduction des pollutions et que l’entreprise ne fait pas l’effort
pour maîtriser ses émissions polluantes, le surplus de la collectivité serait
diminué. Le résultat s’inscrirait alors en négatif dans la performance globale
de l’entreprise. De manière générale, les externalités positives générées par
l’activité de l’entreprise contribuent à accroître sa performance globale, alors
que les externalités négatives qu’elle suscite la diminuent d’autant.
Par ailleurs, le retour attendu d’un investissement est, souvent,
parfaitement divisible (rendement financier, réduction des polluants, etc.).

88 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


La responsabilité sociale de la firme : une approche économique d'évaluation

Annexe 3
Les quatre grandes catégories de méthodes
économiques d’évaluation des externalités

Si l'on reprend la formulation de Maurice Allais, la valeur sociale d'un


objet est mesurée par son prix. Cette valeur dérive essentiellement du
phénomène collectif de l'échange, et elle ne saurait exister en dehors de
lui. L'ensemble des prix constitue en fait « l'échelle des valeurs sociales »
qui caractérise toute économie de marché. Le marché transmet, par
l'intermédiaire des prix, des signaux quant à la rareté des ressources et alloue
ces ressources aux utilisations où elles sont les plus précieuses. Or, dans le
cas des biens environnementaux, il n'existe pas de marché, donc pas de
système de prix. Pourtant, l'inexistence d'un système de prix ne signifie
pas pour autant que les actifs environnementaux n'aient pas de valeur.
Dans le cadre de l'analyse utilitariste, les valeurs attribuées aux actifs
environnementaux sont construites sur la base des préférences des agents.
Cependant, ce choix suppose qu'on exclue de fait la possibilité d'existence
d'une valeur intrinsèque, i.e. une valeur construite selon un principe
biocentré donc indépendante de toute évaluation par les hommes. L'approche
économique s'inscrit donc dans un courant de pensée anthropocentré où
l'évaluation des actifs environnementaux se fonde sur les bénéfices ou les
dommages affectant le bien-être des individus.
La théorie économique a développé différentes méthodes d'évaluation
lorsqu'il y a absence de marché.
Les méthodes de préférences révélées
Elles se basent sur l’utilisation des données monétaires fournies par
l’observation de marchés déjà organisés (dits marchés de substitution). Les
principales sont la méthode des dépenses de protection, la méthode des coûts
de déplacement et la méthode des prix hédonistes. Ces méthodes s’adaptent
difficilement aux enjeux de la responsabilité sociale de la firme car, si elles
intègrent bien les attentes relevant de la dimension environnementale, elles
s’avèrent incapables de prendre en compte celles associées aux dimensions
sociales et économiques. En outre, elles n’intègrent pas les valeurs de non-
usage. Elles ne permettent donc pas de mesurer la valeur économique totale.
De plus, leur opérationnalité est souvent limitée :
• La méthode des dépenses de protection permettrait une évaluation de
la performance globale de l’entreprise en mesurant les dépenses que font
les différentes parties prenantes pour se protéger des externalités négatives
générées par la firme considérée. Elle présente l’avantage d’être relativement
simple à mettre en œuvre. En revanche, elle n’évalue que le bénéfice minimal
induit par un accroissement de la responsabilité de l’entreprise (Desaigues
et Point, 1993).

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 89


Iqbal Toumi, Mohamed Benlahcen Tlemçani

• La méthode des prix hédonistes repose sur l’hypothèse selon laquelle


le prix d’un bien est lié à ces caractéristiques (Brookshire et al., 1981). Il
s’agirait donc de comparer la valeur des biens affectés par l’activité de la
firme à celle des autres. Le problème est qu’il est difficile d’isoler l’incidence
spécifique d’une firme donnée sur la valeur du bien.
• La méthode des coûts de déplacement permettrait une évaluation de
la performance globale de la firme en mesurant toutes les dépenses que les
parties prenantes réalisent pour échapper aux externalités négatives d’une
firme ou, à l’inverse, bénéficier des aménités issues de la firme sociétalement
responsable. La difficulté est de s’assurer de la corrélation entre les coûts
engagés et les externalités générées par une firme donnée. En outre, cette
méthode est généralement cantonnée aux activités de loisir (Bontemps et
Rotillon, 1998).
Les méthodes indirectes
Les méthodes indirectes (ou dose-effet) se déroulent en deux temps :
d’abord, elles établissent un lien quantitatif de causalité entre l’évolution
des pratiques de la firme et son incidence sur ses différentes parties prenantes ;
ensuite, elles associent une valeur monétaire au lien de causalité mis en
évidence ; ces méthodes présentent l’inconvénient de ne pas intégrer les
valeurs de non-usage, donc de ne pouvoir mesurer la valeur économique
totale. En outre, chacune présente des limites qui lui sont propres :
• La fonction de dommage consisterait, tout d’abord, à étudier les relations
physiques entre l’activité de la firme et ses effets sur les attentes des parties
prenantes. La valeur économique de ces impacts serait ensuite évaluée en
estimant la valeur marchande de ces attentes. Les dimensions sociale et
environnementale peuvent être appréhendées par des indicateurs sanitaires
(Willinger et Masson, 1996) et la dimension économique par une
estimation des conséquences sur les résultats financiers des différentes activités
professionnelles impactées par la firme (Baret, 2000). Moyennant
l’élaboration de liens de causalité complexes et indirects, il est possible
d’intégrer l’ensemble des attentes. Si la méthode reste relativement solide,
les résultats produits risquent d’être incomplets. (Par exemple, en cas de
risques sanitaires, ne seront comptabilisés que les résidents locaux ayant eu
recours aux services de santé (médecin, hôpitaux) ; ceux dont la santé a été
impactée, mais qui n’ont pas fait appel aux professionnels reconnus, seront
ignorés.) Mais la difficulté majeure est la lourdeur de sa mise en œuvre qui
implique d’agréger, pour monétariser chaque surplus, plusieurs liens de
causalité.
• La méthode des coûts de remplacement peut paraître simple à mettre
en œuvre et relativement solide. En revanche, elle ne peut appréhender
que des attentes qui ont été impactées de manière irréversible par la firme
(Touaty et Gié, 2004). Elle est donc inadaptée pour intégrer l’ensemble
des attentes.

90 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


La responsabilité sociale de la firme : une approche économique d'évaluation

• La méthode du capital humain est centrée uniquement sur les pertes


de productivité issues des pertes en vies humaines ou des jours d’incapacité
de travail (Willinger et Masson, 1996). Elle est significativement restrictive
pour s’adapter à la multiplicité des attentes des stakeholders.
Les méthodes tutélaires
Les méthodes tutélaires fondent le processus d’internalisation sur les
coûts sociaux déterminés par l’Etat, sur les indemnités compensatrices fixées
par la loi, sur les coûts implicites liés au respect des normes ou encore sur
les dépenses effectivement consenties par les pouvoirs publics pour protéger
ou restaurer les conséquences de l’activité de l’entreprise. Ces méthodes
répondent donc uniquement aux externalités négatives et ne peuvent prendre
en compte les valeurs de non-usage. En outre, l’opérationnalité de ces
méthodes peu utilisées reste limitée.
La méthode directe : l’évaluation contingente
Cette méthode a fait l’objet de développements dans notre présente
communication.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 91


Le modèle marocain de
gouvernance de l’eau potable
L’Initiative nationale pour
le développement humain (INDH)
dans la construction progressive
du marché de l’eau

Depuis bientôt une décennie, la gouvernance de l’eau potable au Maroc Claude de Miras
laisse voir des initiatives et des évolutions originales. Ces dernières constituent ([email protected])
IRD / Université de
un véritable modèle au sens où il est spécifique, continu et graduel, mais Provence
aussi où il montre une capitalisation endogène des choix et des expériences
Julien Le Tellier
successives. Ni produit directement dérivé des mots d’ordre internationaux, ([email protected])
ni dispositif figé et inefficient, la distribution de l’eau potable dans les villes Centre Jacques Berque,
marocaines allie créativité institutionnelle et efficacité technique. Pour les Rabat
urbains solvables, elle a très généralement amélioré la qualité des services Aahd
fournis (en particulier pour l’eau et l’électricité). Et pour les urbains Benmansour
défavorisés, elle a peu à peu circonscrit des voies et des moyens spécifiques ([email protected])
dont la portée devra néanmoins être appréciée. Le contexte d’urbanisation Laboratoire Economie
des Institutions et
massive et rapide, la persistance d’une pauvreté rurale et urbaine, les risques Développement
de débordements idéologiques radicaux et les prochaines échéances électorales (LEID) / Université
sont autant de facteurs qui vont expliquer la capacité d’adaptation et Mohammed V-Agdal,
Rabat
d’anticipation de ce modèle marocain réactif de la gestion de l’eau potable
urbaine.
Le contexte marocain présente trois phases distinctes en matière d’accès
à l’eau urbaine, ou plutôt deux phases successives et une troisième actuelle
émergente :
– La première phase – citée ici pour mémoire – couvre la période de 1956
(indépendance du Maroc) à 1997 (signature du contrat de concession entre
la Communauté urbaine de Casablanca et la Lyonnaise des eaux de
Casablanca/Lydec). Au cours de cette première étape, les régies municipales
avaient le monopole de la distribution de l’eau dans les communes urbaines.
– A partir de 1997, deux opérateurs privés étrangers (la Lyonnaise avec
Suez-Ondéo et la Compagnie générale des eaux avec Véolia Water)

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 93


Claude de Miras, Julien Le Tellier, Aahd Benmansour

interviennent dans les plus grandes agglomérations littorales à travers des


contrats de gestion déléguée de longue durée (Casablanca en 1997 avec la
Lydec, Rabat en 1998 avec la Redal reprise en 2002 par Véolia, Tanger et
Tétouan en 2002 avec Amendis). Cette seconde phase sera celle d’une
tentative de marchandisation intégrale de l’eau potable en ville, sans doute
fondée sur le postulat discutable, véhiculé autant par la Banque mondiale
que par les opérateurs internationaux, qui a supposé la préexistence d’un
marché urbain de l’eau.
– Avec l’entrée dans le nouveau millénaire, une troisième étape,
émergente, composite et très créative, invente des formes de partenariat
public-privé élargies abordant de façon hétérodoxe la régulation des contrats
et expérimentant des moyens innovants pour un accès à l’eau généralisé à
l’ensemble de la population. Cette étape actuelle est à la croisée des Objectifs
du Millénaire, des réflexions du Panel sur le financement de l’Eau
(Camdessus, 2003) et d’une réflexion spécifique marocaine dont l’Initiative
nationale pour le développement humain (INDH) et son contenu foisonnant
sont l’illustration.
Bien entendu, ce phasage est schématique car, au final, dans sa globalité,
le modèle marocain de distribution de l’eau potable est autant la
superposition de ces phases que leur succession.
Les formes de gestion publique post-indépendance (régies municipales)
ont mis l’accent sur la soutenabilité sociale de la gestion de l’eau. La mise
à disposition par la puissance publique de points d’eau collectifs libres et
gratuits d’accès (bornes-fontaines) illustre ce modèle de gestion publique.
Les fonctions sociales des régies passaient avant l’efficacité économique :
les factures mal recouvrées ainsi qu’un personnel pléthorique (embauches
à caractère social) entraînaient des pertes financières qui remettaient en cause
la soutenabilité économique de ces établissements publics et, plus
généralement, la durabilité des dispositifs urbains de distribution d’eau
potable.
Malgré le déploiement de la logique marchande introduite par les
partenariats public-privé (PPP), le modèle marocain de régulation sociale
n’a pas totalement cédé devant les exigences de profitabilité – au
demeurant parfaitement légitimes – des nouveaux opérateurs (reprise du
personnel des régies par les entreprises concessionnaires, tarifs maintenus
à un niveau socialement acceptable par les opérateurs délégataires, arbitrage
de la Direction des régies et services concédés du ministère de l’Intérieur
dans les relations entre entités délégantes et délégataires).

1. La marchandisation de l’eau potable urbaine au Maroc


En vertu des principes du consensus de Washington et de la Banque
mondiale, le Maroc a adopté le modèle de gestion déléguée à la française
de la distribution de l’eau. C’est aujourd’hui le quart de la population
marocaine qui est concerné par la gestion déléguée de l’eau (plus de 3 millions

94 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Le modèle marocain de gouvernance de l’eau potable

d’habitants à Casablanca, 2 millions à Rabat-Salé et 1,2 million à Tanger-


Tétouan).
Ces métropoles représentent la moitié des volumes d’eau potable
distribués dans les grandes villes marocaines. Les opérateurs privés Lydec,
Redal et Amendis représentent 38 % des abonnements à l’eau potable en
2003, contre 34 % pour les treize régies (inter)communales et 28 % pour
l’Office national de l’eau potable (ONEP, établissement public producteur
et distributeur d’eau potable).
La gestion déléguée de l’eau est orientée vers un objectif de soutenabilité
économique : réduction des pertes en volumes d’eau et amélioration des
rendements des réseaux d’adduction, mesure des consommations réelles,
facturation et recouvrement effectifs, recouvrement en vertu des principes
« l’eau paie l’eau » et « consommateur-payeur » (vérité des prix, recouvrement
des coûts, introduction de la taxe d’assainissement).
Sans faire ici un bilan de la gestion déléguée au Maroc (en particulier
sur la question controversée de l’évolution et de la régulation des contrats
ou à propos des retards en matière d’assainissement), on peut observer qu’elle
a apporté, pour la population solvable, de réelles améliorations dans la
distribution et les prestations offertes. Cependant, la question de l’accès
général aux services « eau et assainissement » est restée en suspens. Les
bailleurs et les opérateurs n’ont pu que constater les limites du
consentement à payer face au mur de l’insolvabilité qui exclut les ménages
pauvres des services urbains.
Le dispositif spécifique des « opérations de branchements sociaux » (OBS)
était justement destiné à permettre aux ménages démunis de franchir au
moyen de facilités de paiement, cette barrière financière. Mais ces OBS n’ont
nulle part atteint leurs objectifs quantitatifs. Malgré une révision des normes
techniques (revues à la baisse) et une localisation optimisée de ces nouveaux
branchements (à proximité des branches du réseau existant pour diminuer
les charges d’infrastructure), les coûts de raccordement sont restés très
largement supérieurs à la capacité de paiement de ces populations urbaines
défavorisées. Les formes d’ingénierie sociale (consentement à payer) n’ont
pas suffi à faire émerger et triompher un marché urbain de l’eau, incapable
par nature d’incorporer significativement et durablement ces ménages
insolvables.
Dans le contexte de la gestion déléguée, les entreprises concessionnaires
se trouvent impliquées dans les actions de restructuration de l’habitat non
réglementaire, d’équipement infrastructurel des quartiers précaires et
d’aménagement des lotissements. Ces nouvelles prérogatives des délégataires
ne font pas l’objet de financements publics ; ces interventions dans
l’aménagement urbain conduisent les opérateurs délégataires à solliciter la
participation des usagers au recouvrement des coûts à travers la mobilisation
sociale et le tissu associatif local. Par cette extension des responsabilités
territoriales, les opérateurs privés assument aujourd’hui une partie des

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 95


Claude de Miras, Julien Le Tellier, Aahd Benmansour

prérogatives de l’Etat et des collectivités locales, en plus de celles, sectorielles,


des régies. Les opérateurs tendent ainsi à devenir une sorte d’assemblier de
la gestion et du développement urbain en se trouvant impliqués dans un
vaste processus de « délégation de pouvoir public local » (De Miras, 2005).
En partenariat avec les communes et les régies, les établissements publics
relevant du ministère de l’Habitat bénéficient du soutien de l’Etat pour
réaliser les réseaux primaires d’adduction d’eau potable, tandis que les régies
disposent de financements de bailleurs internationaux pour l’équipement
des quartiers. Mais les entreprises délégataires doivent assumer l’ensemble
des travaux dont elles répercutent la charge sur les clients à travers la
facturation des services. Si, dans les zones déjà équipées, le prix d’un
branchement domiciliaire à l’eau potable et à l’assainissement liquide reste
accessible, il en est autrement dans les quartiers sous-équipés et éloignés
des réseaux : le montant à débourser pour un raccordement individuel peut
atteindre par exemple 1 700 euros à Tanger, un coût difficilement
supportable par les ménages pauvres puisqu’il représente environ dix mois
de salaire de base (SMIC).
(1) Alors que le contrat A Tanger et Tétouan (1), le prix d’un branchement domiciliaire à l’eau
de Lydec en 1997 ne potable et à l’assainissement double entre 2001 (avant la gestion déléguée)
représentait pas en
matière de branchements et 2002 (après la gestion déléguée) ; une augmentation qui s’explique en
sociaux à réaliser une grande partie par la facturation de l’assainissement liquide et par la politique
forte contrainte pour la de vérité des prix. Bien que promue à travers l’institution d’un fonds de
firme, les engagements
contractuels d’Amendis à travaux, la péréquation (entre territoires et entre couches sociales) est en
Tanger et Tétouan en réalité fort limitée.
2002 sont davantage Les branchements sociaux présentent plusieurs difficultés pour les
explicites et draconiens
pour le délégataire. On
délégataires : les prix des factures et des branchements restent trop élevés
observe aussi que la pour les ménages pauvres malgré les facilités de paiement, la péréquation
reprise de Redal par (entre abonnés ou zones) paraît incompatible avec le principe des travaux
Véolia en 2003
s’accompagne d’une
remboursables : le ménage branché est le ménage payeur. Les OBS constituent
précision des objectifs sur pourtant un engagement important du délégataire particulièrement à Tanger-
les branchements sociaux. Tétouan où les contrats stipulent que la moitié des raccordements à réaliser
doivent l’être en branchement social. Pour tenter de se mettre en conformité
avec les objectifs contractuels, l’opérateur dispose de plusieurs méthodes :
– procéder à la densification plutôt qu’à l’extension : il s’agit de raccorder
au réseau les ménages qui ne disposent pas de branchement individuel mais
qui habitent dans un quartier déjà équipé ;
– procéder au raccordement des quartiers dans lesquels les pouvoirs publics
poursuivent leur mission de restructuration de l’habitat non réglementaire ;
– équiper les zones les moins éloignées des réseaux existants et en limite
de quartiers ;
– équiper uniquement les habitations situées sur les limites ou sur les
principales artères des quartiers car l’équipement y est techniquement plus
aisé et l’investissement moins coûteux. De plus, les ménages résidant sur
ces axes sont en général plus solvables que les familles installées en retrait ;

96 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Le modèle marocain de gouvernance de l’eau potable

– faire pression sur les bailleurs de fonds internationaux pour que la


société privée puisse bénéficier des financements prévus pour des
institutions publiques comme les régies.
Malgré des interprétations différentes de la notion de branchement social,
il semble que chaque formule présente des inconvénients qui entravent les
objectifs. S’il est adapté à un certain nombre de demandes, cet outil n’est
cependant pas en mesure de répondre à l’ensemble des besoins ; il ne peut
être, d’un point de vue légal et financier, utilisé sur l’ensemble des périmètres
urbains, et, à l’intérieur des zones éligibles, certains ménages sont exclus
en raison de leur précarité. Les OBS touchent principalement les quartiers
légaux et régularisés : l’intégration des bidonvilles et des lotissements
clandestins se fait difficilement, notamment en raison de l’absence de statut
foncier clair. Enfin, le raccordement des quartiers périphériques éloignés
suppose des travaux importants dont le coût ne peut pas être entièrement
supporté par les usagers, comme le prévoit pourtant la formule des
branchements sociaux.
Si les OBS connaissent un certain succès pendant les décennies 80 et
90, c’est en raison des faibles taux de raccordement aux réseaux d’eau et
d’assainissement, mais aussi des crédits des bailleurs internationaux qui
permettent indirectement le maintien des montants des factures et des
branchements à un niveau économiquement acceptable par les populations
pauvres. Mais la marchandisation accélérée de l’eau urbaine, fondée sur la
capacité supposée du marché à assurer l’accès généralisé à l’eau, y compris
des urbains les plus pauvres, a fait long feu : les opérateurs en charge des
services d’eau et d’assainissement liquide de Casablanca et de Tanger-Tétouan
ont tous rencontré des difficultés à réaliser les objectifs sociaux
contractuellement assignés face à l’absence de tout subventionnement.
Pris entre des objectifs commerciaux et une approche sociale, les opérateurs
délégataires sont restés déterminés mais prudents car inexpérimentés en matière
d’éradication des bornes-fontaines et de généralisation des branchements
individuels. Les contraintes liées aux aspects techniques et financiers, aux
statuts fonciers, aux enjeux électoraux font que l’équipement des quartiers
pauvres a été envisagé et négocié au cas par cas avec les autorités locales.
Les OBS ont d’autant plus montré leurs limites en matière de
généralisation de l’accès aux services de base que l’éradication des bornes-
fontaines n’a pas eu lieu et que environ 20 % de la population urbaine ne
disposent toujours pas de raccordement domiciliaire à l’eau potable.
Après le règne de l’Etat-providence, puis une décennie nettement libérale,
une nouvelle étape a surgi dans le sillage des Objectifs du Millénaire qui
ont permis opportunément – sans inventaire préalable – de passer par pertes
et profits un certain nombre d’affirmations, de postulats et de méthodes
qui avaient cours durant la décennie 90 et qui annonçaient le triomphe
des forces du marché face à la pauvreté urbaine.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 97


Claude de Miras, Julien Le Tellier, Aahd Benmansour

2. Les formes émergentes d’ingénierie sociale urbaine au Maroc


(2) L’objectif n° 7 du Les ODM (2) introduisent une nouvelle approche de la marchandisation,
Millénaire passe par cette et le Panel sur le financement de l’eau de Michel Camdessus (2003) a tiré
nouvelle stratégie :
« réduire de moitié d’ici les enseignements des échecs de ces deux dernières décennies. Le marché
2015 la proportion de la n’est pas une donnée mais un produit social ; il doit être construit. Il faut
population qui n’a accès donc accompagner la formation du marché tant du côté de la demande que
ni à l’eau potable ni à
l’assainissement ». du côté de l’offre.
Camdessus fait explicitement référence à des politiques publiques à
l’égard des pauvres et à l’octroi « d’aides publiques pour les projets qui ne
peuvent se passer de subventions ». Il ne s’agit pas de revenir à une économie
administrée de l’eau potable, mais de prendre acte de la réalité pour aller
vers une marchandisation graduelle de l’eau (en construisant le marché à
la fois du côté de l’offre et du côté de la demande, en transformant les besoins
en demande solvable).
La firme privée trouvera-t-elle dans la stricte logique de constitution
d’un marché de l’eau, en dehors de mesures d’accompagnement et de soutien,
une ingénierie socio-économique capable de transformer les besoins des
couches urbaines pauvres en demande solvable ? Rien n’est moins sûr. C’est
sans doute pourquoi, à l’occasion du quatrième Forum mondial de l’eau
qui s’est tenu à Mexico du 16 au 22 mars 2006, les vertus de la subvention
(à travers l’aide publique au développement et la coopération décentralisée,
la solidarité internationale… et peut-être aussi les budgets des Etats) et de
la péréquation ont été rappelées afin d’étendre l’accès à l’eau potable à
l’ensemble de la population et, plus généralement, d’atteindre les Objectifs
du Millénaire fixés en septembre 2000.
Au moins en partie, les principes du « consommateur-payeur » et du
consentement à payer sont remis en cause. Les habitants des villes marocaines
n’entreront pas tous dans le marché de l’eau sans subventions et sans mesures
d’accompagnement et de soutien. La mobilisation de ressources locales
devient l’objectif préalable à la capacité de paiement : par des appuis aux
dispositifs de micro-finance, des ménages pourraient dégager un surplus
et supporter la marchandisation de l’eau et de l’assainissement. Il s’agit de
formes innovantes d’ingénierie sociale urbaine (appui à la mobilisation de
ressources par des dispositifs de micro-crédit).
Les PPP sont donc perfectibles, et la gestion déléguée doit faire l’objet
d’amendements pour rechercher des équilibres économiques et sociaux.
Il convient de souligner le rôle fondamental de l’Etat marocain dans la
conception, la définition et la pondération des contrats de délégation de
service public (DSP). La loi 54-05 relative à la gestion déléguée des services
publics adoptée par le Parlement en décembre 2005 vise à combler le vide
juridique au Maroc en matière de DSP et de PPP dans le domaine de l’eau,
tout en précisant les principes généraux de la gestion déléguée (rappel des
fondamentaux de la notion de service public, équilibre des contrats, appel

98 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Le modèle marocain de gouvernance de l’eau potable

à la concurrence). Cette législation innovante en matière de gestion déléguée


au Maroc consacre l’encadrement par l’Etat des parties contractantes
(délégante et délégataire), avec l’obligation de mentionner des clauses
essentielles : durée du contrat, obligations des parties contractantes, dispositif
d’information et de suivi, révisions périodiques des contrats, règlement des
litiges, sanctions et modalités de fin de contrat, etc.
L’Initiative nationale pour le développement humain lancée par le discours
royal du 18 mai 2005, en conformité avec les ODM et les recommandations
du PNUD, vise l’amélioration des conditions d’accès aux services et
infrastructures de base (éducation, santé, route, eau et assainissement,
protection de l’environnement, etc.) pour 250 quartiers urbains ou
périurbains ciblés. Ces socio-espaces bénéficieront d’une enveloppe de
2,5 milliards de dirhams pour la réalisation de projets et de l’engagement
de tous les acteurs y compris les opérateurs délégataires en matière
d’alimentation en eau potable (AEP). Pour l’année 2005, 1 104 projets ont
été programmés, parmi lesquels 528 ont été achevés.
Au-delà de la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, cette initiative
ambitieuse vise l’instauration d’un cadre d’action adapté aux conditions
de vie des groupes et des individus en valorisant leur participation et en
développant leurs aptitudes. En ce sens, une structure a été mise en place
à différents niveaux :
– au niveau central, un comité interministériel de pilotage, composé
des membres du gouvernement et des établissements publics, a pour
principales attributions : la définition du cadrage budgétaire et l’allocation
des ressources aux provinces et préfectures ;
– au niveau régional, le wali est chargé du suivi de l’état d’avancement
et de l’exécution de tous les programmes auprès des gouverneurs et du
président du conseil régional ;
– au niveau provincial, un comité de développement humain (CPDH)
se réunit au minimum une fois par trimestre sous la direction du gouverneur.
Ce comité procède à la validation des propositions locales et à la création
de « maisons de quartier » (3) dont l’orientation et l’appui technique aux (3) pour chaque quartier
porteurs de projets sont assurés par la division de l’action sociale (DAS) ; ciblé par l’INDH.
– au niveau du quartier urbain cible, un comité local de développement
humain (CLDH, présidé par le président du conseil municipal ou son
représentant) constitue l’instance locale d’élaboration, de décision, de gestion,
d’évaluation et de suivi du programme de l’Initiative locale pour le
développement humain (ILDH). A travers la (ou les) équipe(s) d’animation
de quartier (EAQ), le CLDH organise le processus de participation, préside
les réunions de consultation au niveau du quartier, coordonne et valide le
diagnostic participatif. Puis, à l’issue des diverses propositions de projets évalués
et discutés avec la population, un programme ILDH est établi ; ce dernier
est présenté et défendu auprès du CPDH pour qu’il soit adopté et financé
par les instances régionales de l’INDH.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 99


Claude de Miras, Julien Le Tellier, Aahd Benmansour

Dans cette structure, les provinces et les préfectures s’approprient un


(4) Les services extérieurs nouveau rôle de relais : celui de facilitation, pour tous les acteurs (4), du
de l’Etat, les collectivités processus donnant lieu à la manifestation de leurs propositions de projets
locales et les associations.
sur lesquels ils sont prêts à s’engager et pour lesquels ils cherchent un soutien.
Dans cette perspective, le recours à un certain nombre d’outils – que se
soit lors de la préparation ou de la mise en œuvre des ILDH, comme pour
(5) Le diagnostic le diagnostic participatif (5) et la maîtrise d’ouvrage sociale (6) (MOS) –
participatif constitue une devient une condition fondamentale de réussite d’initiatives urbaines
approche sociale qui vise
à identifier les problèmes
complexes. Les projets INDH achevés dans les quartiers cibles touchent
critiques et les particulièrement l’accès aux services et équipements de base, avec 65 % du
disfonctionnements du total.
quartier.
(6) La maîtrise d’ouvrage
(MO) détermine à qui Répartition des 528 projets INDH achevés
incombe la responsabilité
de la réalisation ou de la Nombre
gestion de la réalisation Projets INDH (dans les quartiers cibles, milieu urbain) En %
de projets
effective des projets sur le
terrain. Mise à niveau des centres d’accueil 54 10 %
Construction et équipement des centres d’accueil 26 5 %
Activités génératrices de revenus 71 13 %
Animation sociale, culturelle et sportive 35 7 %
Soutien à l’accès aux équipements et services sociaux de base 342 65 %
Total 528 100 %
Source : d’après la Cellule INDH du ministère de l’Intérieur (2006).

L’INDH en appelle à la déclinaison de nouvelles formes d’ingénierie sociale.


Dans le domaine de l’eau, elle va accompagner les réformes institutionnalisées
par la loi 54-05. Tous les acteurs sont appelés à contribuer à l’INDH et, plus
généralement, à la lutte contre la pauvreté. Lydec, Redal et Amendis sont
invités à répondre à leurs engagements contractuels (notamment les objectifs
sociaux des contrats) et à s’associer à l’Initiative. Les opérateurs ne seront
pas seuls : ils devront tisser des partenariats avec la puissance publique, les
grands bailleurs de fonds, les organisations de la société civile ; l’objectif est
commun : lutter contre la pauvreté et mettre en place des dispositifs qui
puissent permettre de garantir à tous un accès durable à l’eau potable.
Au niveau des concessionnaires, des mécanismes différents sont
institués et spécifiquement dédiés à l’INDH :
– Suez, par sa filiale Lydec à Casablanca, a créé la cellule « INMAE »,
avec 150 salariés. Son objectif est de raccorder 125 000 foyers aux réseaux
d’eau et d’assainissement à l’horizon 2009. Le coût global d’investissement
est de 200 millions d’euros – supporté à 37 % par les bénéficiaires à travers
la facturation des services – et remboursable sur sept ans.
– Par contre, Véolia Water (Amendis à Tanger-Tétouan et Redal à Rabat-
Salé) a reconduit son programme de branchements sociaux. Trois conventions

100 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Le modèle marocain de gouvernance de l’eau potable

INDH signées entre septembre 2005 et janvier 2006 concernent plus de


100 000 ménages pour l’eau et l’assainissement et près de 40 000 personnes
pour l’électricité, avec un investissement prévu de plus de 200 millions d’euros.
Bien entendu, il conviendrait de suivre l’efficacité de cette nouvelle étape
d’une gouvernance élargie de l’eau (au sens où l’éventail des contributeurs
et bailleurs a été élargi) et sa capacité réelle à étendre socialement et
géographiquement l’accès à l’eau des urbains. Mais cet accès doit être durable :
il ne servirait à rien de faciliter – en le subventionnant – le raccordement
des ménages pauvres s’ils ne pouvaient faire face ensuite à la facturation de
leur consommation d’eau. C’est en ce sens que le recouvrement des coûts
doit être durable et donc non réversible. Mais au-delà de la pauvreté peut
survenir la question de la vulnérabilité ou de la fragilité de ménages, y compris
de la classe moyenne, qui sont conduits à opérer de nouveaux arbitrages
budgétaires domestiques peu favorables à l’acceptation d’une dépense
croissante en eau face à une nouvelle structuration de leurs dépenses
(téléphonie mobile envahissante, hausse des carburants et des transports, etc.).

En conclusion, on serait tenté de considérer que le modèle marocain


est passé d’une obligation de moyens à une obligation de résultats. La toute
dernière initiative prise par l’Etat marocain atteste de cette stratégie de real
politique qui entend prospecter les possibilités de consolidation géographique
des opérateurs et des périmètres de service en eau et assainissement (7), (7) MacKinsey (2003).
« l’objectif étant de permettre à des communes urbaines et rurales d’une
même région de se regrouper pour atteindre une taille critique et bénéficier
dans des conditions optimales des services de base » (le Matin, 23 novembre
2006). « La nouveauté réside dans le fait que cette délégation sera attribuée
à des sociétés régionales multiservice qui, elles-mêmes, seront issues du
rapprochement des opérateurs actuels (ONE, ONEP, collectivités locales,
régies...). Une étude sera lancée prochainement (…) pour déterminer dans
quelles limites l’activité des services pourrait être regroupée entre deux régions
limitrophes » (l’Economiste, 20 novembre 2006). Des sites pilotes sont dores
et déjà retenus pour cette restructuration : quatre régions sont regroupées
en deux zones pilotes ; la première englobe la région de l’Oriental et celle
de Taza-Al Hoceima-Taounate, la seconde comprend les régions de Chaouia-
Ouardigha et de Doukkala-Abda.
Après avoir – en partie seulement – appliqué les principes du consensus
de Washington qui postulait la prééminence du marché comme moyen obligé
de la nouvelle gouvernance de l’eau, le Maroc s’oriente résolument vers un
objectif urgent de généralisation de l’accès à l’eau des urbains, y compris ceux
ressortissant des marges urbaines et des bidonvilles. Les perspectives électorales
– législatives de 2007 et communales de 2009 – et les risques de « montée
islamiste » font que l’empirisme et les besoins en services de base induits par
l’urgence urbaine l’emportent notoirement sur les considérations idéologiques
qui ont pu prévaloir antérieurement à l’échelle internationale.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 101


Claude de Miras, Julien Le Tellier, Aahd Benmansour

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Partenariat mondial pour l’eau. par Service public 2000.

102 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Efficience informationnelle
et dépendance non linéaire
Applications aux valeurs du MADEX

Résumé Omar Essardi


Les tests d’efficience traditionnels montrent qu’on ne peut pas prévoir les Abdelhamid
rentabilités futures des actions en se basant sur les rentabilités passées. Ceci El Bouhadi
montre le caractère aléatoire de l’évolution des cours boursiers. Ce type de Université Cadi Ayyad,
test est basé sur deux hypothèses que sont la normalité et la linéarité. Or, Marrakech
nous savons que les séries financières présentent des structures de
dépendances non linéaires ; les études récentes ont montré que les
propriétés statistiques des cours boursiers, en particulier, des valeurs cotées
sur les marchés continus, présentent une distribution asymétrique
indicatrice de non-linéarité. A cet égard, un certain nombre de tests dont
le test BDS paraissent plus puissants dans la mesure où ils sont capables
de déceler un grand nombre d’écarts à l’hypothèse iid (indépendants et
identiquement distribués) des séries de rentabilités. Dans ce papier, nous
allons tester l’hypothèse iid des séries de rentabilités des valeurs issues de
l’indice MADEX, indice des valeurs les plus actives de la bourse de
Casablanca, en utilisant des tests détectant des dépendances non linéaires
ou non spécifiées. L’échantillon de valeurs pris en compte comporte les
actions actives du premier compartiment, les mieux traitées sur le marché
continu de la bourse de Casablanca. Les résultats obtenus contrarient
l’hypothèse de marche aléatoire (efficience de forme faible) et montrent,
à l’évidence, l’existence de dépendances non linéaires des rentabilités.

Mots-clés : Efficience, non-linéarité, BDS, MADEX, bourse de Casablanca.

Abstract
The traditional tests of efficiency show us that we can’t predict shares returns
in the future by basing on the past returns of these shares. This assumption
shows us that the price of stock market behaviour is unpredictable. This sort
of tests is based on two hypotheses which are normality and linearity.
However, we know that financial series present the structures of no-linear
dependences; the recent studies showed that the statistical properties of
stock market listed in the continuous markets present an asymmetric
distribution which indicates some no-linearity. Indeed, a certain tests (like

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 103


Omar Essardi et Abdelhamid El Bouhadi

BDS test) seem more powerful and able to reveal a big number of gaps with
the iid (independent and identically distributed) hypothesis of return series.
So, in this paper, we try to test the iid hypothesis of return series of active
shares listed in the Casablanca MADEX index, by using tests which are able
to discover the no-linear or no specified dependences of returns. Our sample
contains seven best active shares listed in the first market of Casablanca
stock exchange. Obtained results invalidate the random walk hypothesis
(i.e., weak-form efficiency) and show, obviously, the existence of no-linear
dependences of shares return.

Keywords : Efficiency, No-Linearity, BDS, MADEX, Casablanca Stock


Exchange.

JEL-Classification : G14, C22, C52.

Introduction
L’efficience informationnelle a fait l’objet de plusieurs études empiriques.
Depuis Fama (1965), le renouvellement de l’approche théorique et la
découverte de nouvelles méthodes économétriques ont permis une
littérature abondante sur le sujet et une nouvelle manière de traiter l’efficacité
informationnelle des prix. Au Maroc, en revanche, les études sur
l’efficience de la bourse de Casablanca n’ont effectivement commencé qu’à
partir de la fin des années 1990. On peut en citer celles de Derrabi (1998,
1999), El Bouhadi (2002), El M’Kaddem et El Bouhadi (2003). La plupart
de ces études ont confirmé le caractère efficient des marchés boursiers au
moins sous sa forme faible. Néanmoins, ces études ont été réalisées dans
un cadre de traitement économétrique classique, celui de la normalité et
de la linéarité des séries financières sur lesquelles portent les tests. Or,
actuellement, grâce à la modélisation non linéaire (ARCH, GARCH, STR,
SETAR …), nous découvrons des structures de dépendance… non
linéaires et non normales des séries financières infirmant ce faisant l’efficience
des prix. Ce type de modélisation permet une meilleure connaissance de
la volatilité des marchés financiers, et il paraît plus puissant dans la mesure
où il est capable de détecter un large écart à l’hypothèse iid (indépendants
et identiquement distribués) des séries de rentabilités. Notre objectif dans
ce papier porte sur la détection des dépendances non linéaires dans les séries
de rentabilités. L’objectif de notre travail consiste à tester sous BDS le
comportement des séries de rentabilités de huit valeurs les plus actives de
l’indice MADEX.
En effet, la suite de ce travail se répartit de la façon suivante : dans un
premier point, nous passerons en revue l’hypothèse forte des marchés
efficients (EMH) ; dans un second point, nous commencerons par une étude
préalable sur les séries de rentabilités (test ADF, tests de normalité, nature

104 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Efficience informationnelle et dépendance non linéaire

de processus générateur de données, etc.), nous testerons ensuite le


comportement des rentabilités des valeurs de notre échantillon à travers
notamment le test de non-linéarité BDS.

1. L’hypothèse forte des marchés efficients et son dépassement


L’hypothèse des marchés efficients développée par Fama dans les
années 1960 semble au fil du temps une question dépassée quant à sa
pertinence et sa portée intellectuelle. Selon Fama (1965), l’efficience se dit
d’un marché capable à tout moment, par le moyen des prix affichés, de
refléter toute l’information disponible et pertinente. Cette définition reste
tout de même foncièrement théorique, loin de la réalité des marchés
financiers et des comportements stratégiques des acteurs, loin encore des
manipulations d’initiés et des tuyaux de renseignements (1) collectés ici (1) Voir, concernant ce
et là. sujet, l’excellent film
d’Oliver Stone, Wall
L’approche famienne est une approche reliant le positivisme de l’économie Street, 1984.
néoclassique aux bienfaits de la finance normative. Dans cet ordre d’idées,
la finance se veut une discipline à la recherche d’outils d’analyse des sciences
exactes, à l’image par exemple de la biophysique. Mieux encore, l’hypothèse
des marchés efficients (EMH) est une norme parétienne de premier rang.
A l’opposé de cette assomption et suite aux critiques de Grossman (1976)
et de Grossman et Stiglitz (1980) concernant les coûts de transaction qui
ne sont jamais nuls et la prise en compte d’une information privée coûteuse,
Fama (1991) adhère enfin à la définition proposée par Jensen (1978) selon
laquelle le prix reflète l’information tant que le profit marginal de la recherche
de l’information n’excède pas le coût marginal de celle-ci. Autrement dit,
si le marché est efficient, l’achat ou la vente de tout actif financier à un
cours déterminé par le marché constitue une transaction dont la valeur
actuelle nette (2) (VAN) est nulle. Nous allons en effet insister, tout au (2) La valeur actualisée
long de ce point, sur la relation qu’entretient l’efficience avec la rationalité des cash-flows futurs liés
à cette transaction
dans un contexte d’incertitude (objet de la première section). Nous (y compris la
examinerons ensuite la théorie de marche au hasard (random walk). rémunération au taux du
marché du capital engagé
1.1. Efficience, anticipations rationnelles et comportements des agents ou du risque pris) moins
sur les marchés boursiers l’investissement initial
engagé (c’est-à-dire le
Face à une situation d’incertitude présente sur les marchés financiers, coût de l’investissement,
y compris les frais de
l’agent rationnel se comporte de manière à minimiser (à maximiser) le risque transaction et de
(l’utilité). En effet, grâce à l’information que le marché lui fournit, il peut recherche de
anticiper correctement le prix car toute information privée sera révélée et l’information pertinente)
doit être égale à zéro.
tombera très rapidement dans ce qu’on appelle d’habitude la « connaissance
commune » (Common Knowledge). Sur les marchés parfaitement efficients,
le risque est considéré comme une donnée exogène. Son degré est indifférent
aux yeux des investisseurs. Cette hypothèse ne peut être admise que dans
le cas de rationalité individuelle ou instrumentale. Ce type de rationalité
reflète une efficacité en termes d’action. Les contraintes auxquelles l’agent

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 105


Omar Essardi et Abdelhamid El Bouhadi

est soumis sont de type externe, telles que le revenu ou l’état de la technologie.
On constate donc que, tout comme l’information, les capacités cognitives
de l’individu sont supposées illimitées. L’agent est supposé être un calculateur
parfait, ne se trompant jamais, sauf en cas de choc extérieur venant perturber
son action. Pour cette raison, une telle conception de la rationalité a fait
rapidement l’objet de vives critiques. Comme l’a souligné Arrow (1987),
les hypothèses de la rationalité supposent une aptitude au traitement et à
l’évaluation de l’information qui dépasse de beaucoup le domaine du possible,
et que l’on peut difficilement justifier comme l’aboutissement de processus
d’apprentissage et d’adaptation. Face à ces constats se sont développées
d’autres conceptions de la rationalité basées sur un « infléchissement » de
la rationalité instrumentale. Il s’agit en l’occurrence de rationalité limitée
et cognitive. Cette dernière tient compte d’une correspondance entre les
informations détenues par les agents et les représentations que se font ceux-
là de l’univers qui les entoure. Ces représentations sont fonction des croyances
individuelles et diffèrent selon les agents. La rationalité cognitive insiste
donc sur la différence qui existe entre l’environnement réel et
l’environnement perçu par les agents : il y a adéquation des anticipations
aux informations détenues. Dans ce cas, la rationalité devient alors
contingente et reflète l’état psychologique et sociologique de l’individu.
Par ailleurs et dans le cadre de la rationalité limitée ou procédurale, Simon
(1964) affirme que l’agent est limité tant dans ses capacités cognitives que
dans ses facultés à recueillir et à traiter l’information. A l’opposé de la
rationalité instrumentale, les contraintes dans la rationalité limitée sont
internes : « On peut désigner comme théories de la rationalité limitée celles
qui incorporent des contraintes sur la capacité de l’acteur à traiter
(3) Simon (1972), cité l’information (3). » Il faut noter aussi que les modèles de rationalité limitée
par Mongin (1984). s’intéressent à la rationalité du processus de choix et non pas aux résultats
du choix. L’aspect séquentiel des choix fait que l’agent ne va pas évaluer
l’ensemble des actions possibles, mais qu’il va considérer successivement
les différentes actions, les évaluer et les comparer au seuil de satisfaction.
De cette classification de la rationalité en trois catégories, la théorie des
marchés efficients retient la première catégorie, c’est-à-dire la rationalité
instrumentale. C’est au niveau des anticipations que la rationalité
individuelle trouve sa justification au sein de la théorie de l’efficience.
Sur les marchés boursiers, le modèle fréquemment utilisé pour prévoir
les cours boursiers correspond à celui de l’actualisation des dividendes futurs.
En effet, d’après Muth (1961), ce modèle suppose implicitement que tous
les agents ont des capacités illimitées de recueil et de traitement de
l’information, et ce à un coût nul. L’autre hypothèse forte des anticipations
rationnelles est que tous les agents économiques ne peuvent être
systématiquement dupés ni par les autorités monétaires et financières, ni
par les annonces (commentaires des analystes) faites sur la santé financière
des entreprises.

106 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Efficience informationnelle et dépendance non linéaire

Par ailleurs, il faut noter que les anticipations rationnelles dont Muth
parlait ne sont pas des prévisions parfaites. Les deux notions ne coïncident
qu’en situation de certitude. Dans un contexte d’incertitude, caractéristique
des marchés financiers, les anticipations rationnelles sur une variable diffèrent
des réalisations par la présence d’un terme aléatoire ; ces anticipations seront
donc réalisées en moyenne.
De même, si on suppose que les agents forment leurs anticipations en
s’appuyant sur le modèle économique pertinent, alors les anticipations
s’autoréalisent et leur processus de formation est endogène.
En effet, la notion de prophétie autoréalisatrice (self-fulfilling prophecy)
de Merton (1957) confirme ces affirmations (4) : si les agents croient qu’un (4) L’origine de cette
certain événement a une influence sur la variable à prévoir, alors on pourra notion vient de l’idée de
Keynes concernant le
constater qu’ils provoqueront l’apparition de cet événement. Les taux d’intérêt normal.
anticipations deviennent alors collectives et s’alimentent de la psychologie
du groupe.
L’implication majeure des anticipations rationnelles (et de facto celle de
l’EMH) suppose que le prix de la transaction doit agréger l’information
contenue dans les signaux privés. Néanmoins, sur les marchés continus,
l’incertitude sur le vrai prix est à son niveau maximum en début de séance.
Ceci montre qu’après l’ouverture et pendant toute la séance de cotation,
l’afflux d’informations est très important, et le comportement des agents
n’est pas tout à fait visible ; et il peut même être à l’origine d’opérations
d’initiés camouflées par la présence d’agents dont les identités sont variées
et variables au cours du temps : les agents qui échangent pour le besoin de
liquidité peuvent se transformer, avec l’apprentissage, en agents échangeant
dans le but de tirer profit de leur information découverte juste avant son
intégration complète dans les prix. Ceci montre en effet, d’une part, que
les délais d’ajustement à l’information nouvelle ne sont pas nuls ; et d’autre
part, l’hétérogénéité des investisseurs ainsi que leurs comportements sont
des contre-exemples aux anticipations rationnelles.
Ainsi, si l’agent peut prévoir correctement l’évolution des variables
exogènes (les fondamentaux de l’économie) et s’il connaît la relation entre
ces variables et la variable endogène (titre financier), il formera des
anticipations rationnelles. Sous cette hypothèse qui sous-tend celle des
marchés efficients (EMH), le cours de l’action Pt incorpore toutes les
informations pertinentes, et les cours ne peuvent varier entre le temps t et
le temps t + 1 qu’à la suite de l’arrivée de « nouvelles » ou événements non
anticipés. Les erreurs de prévision e t+1 = Pt +1 – Et[Pt +1] doivent donc
être nulles en moyenne et ne doivent être corrélées avec aucune
information disponible W t au moment de la formation des anticipations.
On appelle souvent cet élément de l’EMH les anticipations rationnelles
(Rational Expectations : RE) et on peut le noter ainsi :
Pt +1 = Et[Pt +1] + e t+1 (1)

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 107


Omar Essardi et Abdelhamid El Bouhadi

Une conséquence de Et[e t +1] = 0 est que la prévision de Pt +1 est


sans biais (i.e., en moyenne, le cours actuel est égal au cours anticipé).
En effet, dans le cas où les anticipations sont rationnelles et homogènes,
les cours boursiers suivent un comportement de type aléatoire et une
trajectoire linaire. Le processus aléatoire des cours garantit l’efficience
informationnelle des marchés. En effet, l’idée originale de l’EMH porte sur
l’impossibilité de prévoir dans le futur les variations des prix des actifs
financiers puisque toute variation connue sur ces prix sera incluse dans
l’information disponible. Il est donc impossible de battre le marché par
les soit disant gestions actives. Cela implique que les prix des actifs suivent
une marche au hasard (random walk). Dit autrement, la variation future
du prix d’un actif est indépendante de l’information connue initialement.
Les premiers travaux sur la marche au hasard des cours boursiers sont
attribués à Bachelier (1900). Selon ce dernier, les variations des cours boursiers
suivent une loi normale de Laplace-Gauss : « Les opinions contradictoires
concernant les variations du marché divergent tellement que, au même
moment, les acheteurs croient à une hausse des prix et les vendeurs à une
baisse des prix. » (Bachelier, 1900). Convaincu que rien ne permet de croire
que les vendeurs ou les acheteurs en savent moyennement plus que les autres
sur le futur, il est arrivé à une surprenante conjecture : « Il semble que le
marché, la collectivité des spéculateurs, à un instant donné, ne peut croire
ni en une hausse ni en une baisse du marché, puisque, pour chaque prix coté,
(5) Ibid., p. 26. il y a autant d’acheteurs que de vendeurs. » (5) En ce sens que l’espérance
mathématique du spéculateur est nulle : ceci décrit la situation dans laquelle
(6) Ceci caractérise le jeu le jeu est « équitable » (6) ou « équilibré » selon les propres termes de Bachelier
de la roulette. (1900).
Outre l’apport majeur de Bachelier (1900), Working (1934) puis
Kendall (1953) ont étudié le comportement des séries historiques des prix.
Working essaya une représentation graphique des variations des prix des
matières premières d’une transaction à l’autre. Il remarqua quelque chose
de nouveau dans son étude : alors que les niveaux des prix n’avaient pas
un aspect aléatoire, les variations de prix avaient tendance à être « en grande
partie aléatoires ». Les variations aléatoires sont par définition imprévisibles.
En 1961, une étude d’avant-garde sur l’analyse de larges quantités de
données statistiques apparut sous le nom de Alexander (1961). Utilisant
des observations quotidiennes du Standard & Poor’s Industrial Average de
1897 à 1959, Alexander examina les résultats de stratégies consistant à acheter
ou à vendre après l’amorce d’une tendance longue ou courte. Il compara
ensuite ces résultats à la rentabilité qu’un investisseur aurait obtenu en
achetant simplement des actions au début de la période et en les conservant
jusqu’à la fin. Alexander obtint des résultats positifs : « Un mouvement,
une fois commencé, a tendance à persister. » La conclusion est spectaculaire,
et la preuve de marche au hasard de Bachelier et de ses successeurs est

108 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Efficience informationnelle et dépendance non linéaire

condamnée aux oubliettes. Cependant, les critiques de la démarche


d’Alexander et ses propres réflexions ultérieures le conduisent à revoir ses
propres conclusions. En 1964, il publia un second article sur le sujet dans
lequel il a radicalement révisé les propos de son premier article : « Les profits
importants de premier article doivent être remplacés par des profits plus
faibles. La question se pose encore de savoir si même ces profits ne pourraient
pas être le résultat d’une marche au hasard » (Alexander, 1964, p. 112).
Dans le même ordre d’idées, Samuelson (1965), dans le cadre du modèle
de martingale, a su découvrir le lien existant entre l’efficience et les
martingales. Une martingale (7) est un processus tel que la valeur en t est (7) On peut parler de
égale à l’espérance de la valeur future, conditionnellement à l’information sous-martingale dès
qu’une martingale stricte
disponible. L’hypothèse que la valeur actuelle des cours et des dividendes se superpose à une
accumulés suit une martingale se formule de la façon suivante : tendance systématique
croissante ou
décroissante.
(2)

Avec a, le facteur d’actualisation compris entre 0 et 1 étant


le taux de rentabilité exigé) et D le dividende. Si la relation (1) est vérifiée,
toute information de l’ensemble W t est incorporée dans le cours X.
Samuelson (1965) montre la correspondance existant entre efficience
et martingale. Plus précisément, si la relation est vérifiée (8), en (8) C’est-à-dire si elle suit
une marche au hasard
appliquant le modèle de martingale de manière récursive, on obtient : géométrique.

(3)
Xt est appelé valeur fondamentale (9) du titre et est égale à la somme (9) Cette définition ne
actualisée des dividendes futurs anticipés rationnellement par les agents. tient pas compte de
l’existence de bulles.
L’affirmation selon laquelle les cours suivent une martingale ne signifie pas Nous allons montrer, plus
du tout que le comportement des cours est complètement erratique et sans loin, que l’existence de
correspondance avec les informations fondant la valeur des titres cotés. Il bulles introduit une
incertitude
s’agit plutôt d’affirmer que si les cours sont une somme pondérée des flux supplémentaire quant à la
des dividendes futurs, les cours futurs ne peuvent être prédits sur un marché vraie valeur de l’action.
efficient : toute information concernant le flux de dividendes et le taux
d’actualisation est répercutée dans les cours. La propriété forte de processus
de formation des rentabilités est que ces dernières sont indépendantes et
identiquement distribuées (i.i.d). En d’autres termes, le processus
générateur de rentabilités est supposé stationnaire. On suppose en effet que
l’on a une variable aléatoire Xt qui a la propriété suivante :

(4)
On dit alors que Xt est une martingale. Etant donnée cette propriété,
la meilleure prévision de toutes les valeurs futures de Xt+j (j ≥ 1) est la valeur
courante Xt . Aucune autre Wt information du permet d’améliorer la prévision

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 109


Omar Essardi et Abdelhamid El Bouhadi

une fois que l’agent connaît Xt. De ce fait, on dit que Xt est une martingale
(10) Appelés aussi si et seulement si Xt+1 – Xt est un « jeu équitable ou fair game » (10).
différences martingales
ou différence de
Une définition simple et intuitive de l’EMH est que celle-ci formule la
martingale (martingale propriété de « jeu équitable » pour les rendements. Cette propriété a été
differences). testée empiriquement par plusieurs auteurs. Le caractère efficient des marchés
financiers mis en avant dans la plupart des études depuis 1965 ne peut,
en aucun cas, exclure un certain nombre d’anomalies, d’autant plus que
la modélisation traditionnelle basée sur les hypothèses de linéarité et de
normalité est inadaptée au processus générateur de rentabilités boursières.
1.2. Dépassement de l’hypothèse pure des marchés efficients
De prime à bord, les anticipations rationnelles à la base de l’EMH, telles
qu’elles sont définies par Muth (1961) peuvent être a priori totalement
inadaptées aux situations réelles.
D’un autre côté, le traitement économétrique des séries financières, basé
sur le principe de la linéarité et sous-tendant l’analyse de l’efficience empirique
n’est pas, à son tour, adapté à la réalité du processus générateur de rentabilités.
Ainsi, « le monde est non linéaire, il faut bien s’en accommoder ». C’est en
ces termes qu’Abraham-Frois (1994) introduisait au numéro spécial de la
revue d’Economie Politique consacré à la dynamique chaotique.
Nous constatons aujourd’hui que le comportement des cours en bourse
ne suit pas une trajectoire linéaire et normale (les moments d’ordre 2, 3
et 4 ne sont pas constants au cours du temps). De même, le comportement
des agents investisseurs n’est pas homogène, ni rationnel. Sinon, comment
se rendre compte des phénomènes cycliques qui touchent l’ensemble des
variables économiques et avec elles les variables financières ? Comment tenir
compte des propriétés d’asymétries ou leptokurtiques des séries financières ?
Comment enfin expliquer les extrêmes dans le comportement des prix des
actions en bourse ?
En se référant aux analyses de Rubinstein (2001), les marchés
financiers sont régis par une rationalité minimale.
D’un autre point de vue, en suivant les préceptes de la finance
comportementale, Shiller (2000) et Hirshleifer (2001), l’investisseur ordinaire
(dont le comportement est plus ou moins grégaire) est considéré comme
naïf et sentimental, caractérisé par une rationalité limitée voire mimétique
et moutonnière. La capacité et les techniques lui permettant la collecte, le
traitement et l’analyse de l’information sont limités. Comme le précisent
Shiller (2000) et Hirshleifer (2001), ce type d’investisseurs se trouve fragilisé
par des biais cognitifs face à l’information imprécise l’atteignant : biais de
surconfiance, de déformation et de mimétisme, etc.
De même, il faut reconnaître que les prix du marché sont influencés
par un afflux continu d’informations, de rumeurs, de calomnies, de
manipulations et d’insinuations camouflées en bonnes et mauvaises nouvelles
(Lee, 2001). Ces informations sont variables quant à leur précision, rarement

110 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Efficience informationnelle et dépendance non linéaire

limpides et excessivement opaques et peuvent être trompeuses ou


simplement manipulées. Ceci implique la complexité de leur traitement
et des difficultés à les interpréter.
Dans un travail intitulé « Brownian Motion in the Stock Market », publié
en 1959, Osborne (astrophysicien) montre que les cours boursiers suivent
un mouvement brownien à l’image des molécules. En effet, selon lui,
« l’intervalle du temps dans lequel les prix tendent à fluctuer augmente avec
la racine carrée du temps ».
Par ailleurs, comme le note Osborne, les niveaux absolus des prix en
bourse n’ont ni un sens, ni l’intérêt nécessaires en eux-mêmes. Ce qui
importe, ce sont leurs mouvements et leur capacité à absorber ou à supporter
d’amples variations car elles représentent des variations de richesse, lesquelles
constituent à ses yeux la base du raisonnement de l’acheteur de titres.
La même idée a été développée par Benoît Mandelbrot. Celui-ci considère
que les cours boursiers subissent un changement erratique donnant lieu à
des fluctuations ni amorties ni explosives mais auto-entretenues. Ils
n’obéissaient en aucun cas à une loi statistique gaussienne. C’est là, en effet,
l’idée originale du fractal à la base de la théorie du chaos.
Le caractère non gaussien du comportement des variations de cours
boursiers a été largement contesté ; la forme linéaire du processus générateur
de rentabilités l’a été aussi. Comme le montre, à titre d’exemple, Mandelbrot :
« Les cloches continues représentent la prétendue interpolation gaussienne des
données… Mais l’examen des faits démontrait le contraire : des fonctions
discontinues et des fluctuations tout à fait extrêmes. » (Mandelbrot, 1997)
En effet, les arguments ne manquent pas à ce sujet. Tout d’abord, il faut
signaler l’existence de ce que Mandelbrot (1973a) appelle le « symptôme
de discontinuité » : « Tandis que les courbes postulées par le mouvement brownien
sont continues, celles rencontrées en réalité ne le sont pas. Or, à chaque fois
qu’un prix subit une forte discontinuité, un nouveau point s’ajoute aux queues
de la distribution des changements de prix. L’histogramme des changements
de prix doit exhiber des queues épaisses. » Cette question, aussi appelée « des
longues queues » évoque des tracés de courbes « pseudo-gaussiennes » au
sens où elles sont d’apparence relativement plates (Fat tail) et très évasées
par rapport aux valeurs centrales. Ces tracés résultent d’une faible densité
de probabilité (Kurtosis élevé), ce qui signifie que la loi des grands nombres
ne se vérifie plus et que la corrélation ne converge pas. Il n’est donc pas
possible, dans ce contexte, d’estimer les variations des valeurs boursières
par une loi normale classique.
Les observations mentionnées par Mandelbrot révèlent des distributions
dites à « longues queues » symptomatiques de la discontinuité des prix. Par
ailleurs, l’introduction du temps apporte un poids supplémentaire à la
démonstration précédente : « Le temps économique peut être divisé au plus
jusqu’à la seconde et on sait qu’en temps discret, la notion mathématique de
continuité perd son sens. » (Mandelbrot, 1973b).

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 111


Omar Essardi et Abdelhamid El Bouhadi

Il en résulte une réfutation à la fois du principe de normalité et du


principe de linéarité qui suppose une continuité dans la fonction
d’appariement ou de traitement des ordres et que si dépendance il y a, elle
se révèle linéairement à travers les autocorrélations.

2. Modélisation non linéaire et test BDS : cas des valeurs les plus
actives de la bourse de Casablanca
La réalité financière, celle des marchés et des acteurs y intervenant est
complexe. Entre la sphère économique et la sphère financière, il y a un passage
à vide, un trou noir dans lequel se forment les stratégies, les manipulations,
les comportements illégaux, les délires et les jeux faussés ou biaisés.
L’information est asymétrique, et cette asymétrie est multidimensionnelle.
Pour lever en partie cette asymétrie de l’information, des initiatives de sous-
traitance de celle-ci par des initiés peuvent être réalisées et débouchant sur
des gains anormaux source incontestable de l’inefficience des marchés. Cela
dit, toutes ces complexifications ne peuvent être prises en considération
dans la modélisation des rentabilités, encore moins dans la modélisation
linéaire. En effet, dans le passé, la majorité des études portant sur l’efficience
des marchés financiers ont prouvé l’hypothèse forte de marche aléatoire
(EMH au sens faible). La majorité des tests utilisés n’a pas tenu compte
des dépendances non linéaires contenues dans les séries financières. Il se
peut également que la distribution des rentabilités et corrélativement leur
processus générateur ne soient pas normaux, c’est-à-dire présentant des
caractéristiques explosives (c’est le cas des bulles rationnelles et des bulles
rationnelles mimétiques) ou chaotiques. Dans ce cas, il n’est pas évident
d’interpréter statistiquement la valeur de l’autocorrélation sérielle obtenue
par des tests classiques. Par ailleurs, les principaux tests de diagnostic des
résidus opposent l’hypothèse nulle de bruit blanc contre celle de
corrélation « linéaire ». Or, la linéarité est une hypothèse trop forte et ne
fournit pas une meilleure description du comportement des cours des actions.
Un processus de type non linéaire spécifié ou non ou de type multiplicatif
(ARCH et classes ARCH) serait donc bien une meilleure alternative. Comme
nous l’avons signalé ci-dessus, la non-normalité dans le comportement des
rendements montre l’existence d’un effet ARCH, fréquemment rencontré
dans les séries boursières : nous avons donc à faire, dans ce cas, aux variances
(11) En d’autres termes, des séries étudiées variables et infinies (11) au cours du temps.
les variances ne peuvent Sur les marchés financiers, le comportement des cours ne peut être linéaire
pas être finies comme
dans le cas de la loi et normal : nous constatons aujourd’hui que le processus qui les décrit ne
normale. montre pas un caractère symétrique ; de même qu’il révèle des non-linéarités
dans les moments du premier ordre (seuils, autorégressivité polynomiale,
etc.) et du second ordre (effet ARCH). Les processus normaux et linéaires
ne sauraient tenir compte des écarts existant entre les cours observés des
titres et leurs valeurs fondamentales.

112 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Efficience informationnelle et dépendance non linéaire

La suite de notre travail empirique porte en effet sur l’application du


test BDS (Brock, Dechert, Scheinkman and LeBaron (1996)) aux valeurs
les plus actives de la bourse de Casablanca (celles de MADEX).
Ce test est un test de portemanteau au cours du temps basé sur la
détection de la dépendance dans une série chronologique. Il peut être utilisé
pour tester l’hypothèse nulle de série indépendamment et identiquement
distribuée (iid) contre une variété de déviations possibles à l’indépendance
incluant la dépendance linéaire, la dépendance non linéaire et le chaos.
Le test peut être appliqué à une série de résidus estimés pour vérifier
si les résidus sont indépendamment et identiquement distribués (iid). Par
exemple, les résidus d'un modèle ARMA peuvent être testés pour voir s'il
y a une dépendance non linéaire dans la série après que le modèle linéaire
ARMA ait été estimé.
L'idée derrière le test est assez simple. Pour exécuter le test, nous
choisissons d'abord une distance. Nous considérons alors, une paire de points.
Si les observations de la série sont vraiment iid, alors, pour n'importe quelle
paire de points, la probabilité de la distance entre ces points étant inférieure
ou égale à e sera constante. Nous notons cette probabilité par C1 (e).
Nous pouvons aussi considérer des ensembles consistant en des paires
multiples de points. Premièrement, nous pouvons choisir les ensembles de
paires qui doivent se déplacer par les observations consécutives de
l'échantillon dans l’ordre. C'est-à-dire, étant donné une observation et une
observation t d’une série X, nous pouvons construire un ensemble de paires
de la forme :

(5)

où m est le nombre de points consécutifs employés dans l’ensemble,


appelé aussi dimension de plongement (embedding dimension). Nous notons
la probabilité jointe de chaque paire de points dans l’ensemble satisfaisant
la condition d’epsilon (12) par la probabilité Cm (e). (12) Cette condition est
la suivante distance entre
Le test BDS procède en notant que sous l’hypothèse d’indépendance, deux points doit être
cette probabilité sera simplement le produit des probabilités individuelles inférieure ou égale e.
pour chaque paire. C’est-à-dire, si les observations sont indépendantes :

(6)
En travaillant sur des données de l’échantillon, nous n’observons pas
directement C1 (e) ou Cm (e). Nous pouvons seulement les estimer à partir
de l’échantillon. En conséquence, nous ne attendons pas à ce que cette
relation soit tout à fait exacte, mais seulement avec une certaine erreur. Plus
l’erreur est grande, moins il est probable que l’erreur est causée par la variation
aléatoire de l’échantillon. Le test BDS fournit une base formelle pour juger
la taille de cette erreur.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 113


Omar Essardi et Abdelhamid El Bouhadi

Pour estimer la probabilité d’une dimension particulière, nous passons


simplement tous les ensembles possibles de cette longueur qui peut être
tirée ou extraite de l'échantillon et nous comptons le nombre des ensembles
qui satisfont la condition. La proportion du nombre des ensembles
satisfaisant la condition divisée par le nombre total des ensembles possibles
fournit l’estimation de la probabilité. Etant donné un échantillon
d’observations d’une série chronologique X (ici, dans notre étude, il s’agit
des séries des rentabilités boursières journalières), cela peut être présenté
dans la notation mathématique suivante :

(7)

où Ie est la fonction Heaviside appelée fonction d’indicateur :

(8)

Notez que la statistique est souvent mentionnée comme l’intégrale


(13) C’est le test appelé de corrélation ou corrélation spatiale (13).
BDS statistic. Nous pouvons alors employer les estimations de probabilités de
l’échantillon pour construire un test statistique pour l'indépendance :

(9)
où le deuxième terme écarte les dernières observations de l’échantillon
pour que ce soit basé sur le même nombre de termes que la première statistique.
Sous l’hypothèse d’indépendance, nous nous attendrions à ce que cette
statistique tende vers zéro. En fait, il a été démontré dans Brock et autres
(14) Cette statistique est (1996) que (14) :
dite z-statistic. Elle est à
comparer avec les valeurs
critiques de la loi (10)
normale standard.

(11)

Et où c1 peut être estimé en utilisant c1,n . k est la probabilité de n’importe


quel triplet de points en lien avec e de chacun des autres triplets et est estimé
en comptant le nombre des ensembles satisfaisant la condition de l’échantillon :

(12)

Ie (Xt,Xs)Ie (Xs,Xr)+Ie (Xt,Xr)Ie (Xr,Xs)+Ie (Xs,Xt)Ie (Xt,Xr) (13)

114 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Efficience informationnelle et dépendance non linéaire

2.1. Etude préalable sur les données


Comme nous l’avons déjà annoncé, nous nous sommes intéressés aux
huit valeurs les plus actives de la bourse de Casablanca, en l’occurrence celles
de la BMCE, BMCI,CMA, HOLCIM (HOL), LAC, ONA, SNI et
SONASID (SONA).
Les observations quotidiennes recueillies couvrent, quoique irrégulières,
la période allant de 15 juillet 1997 au 15 décembre 2005 ; ce qui nous donne
un nombre d’observations assez large :

Nombre d’observations dans les séries des cours

BMCE BMCI CMA HOL LAC ONA SNI SONA


1 777 1 378 1 277 1 659 1 397 1 777 1 748 1 747

Les séries de rentabilité quotidiennes des valeurs ont été obtenues par
application de la différence logarithmique aux séries initiales représentant
les cours des valeurs.

Rendements journaliers des 8 actions les plus importantes de la bourse de Casablanca

Le tableau ci-après présente les principales caractéristiques descriptives


des séries de rentabilité boursière des valeurs les plus actives de la bourse
de Casablanca.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 115


Omar Essardi et Abdelhamid El Bouhadi

RBMCE RBMCI RCMA RHOLCIM RLAC RONA RSNI RSONASID

Mean 6.15E-05 0.000321 0.000329 0.000810 –2.25E-05 0.000100 0.000759 –0.000402

Maximum 0.058064 0.173401 0.080043 0.099750 0.069806 0.172685 0.114179 0.086703

Minimum –0.060977 –0.122428 –0.072780 –0.061685 –0.074648 –0.129019 –0.122602 –0.139091

Std. Dev. 0.011136 0.014054 0.014461 0.014307 0.011890 0.015031 0.015654 0.010545

Skewness 0.262556 0.540157 –0.096732 0.424696 0.027708 0.643930 –0.404948 –1.179585

Kurtosis 8.408383 23.24487 7.263265 9.736537 10.24261 22.00791 14.43697 33.99572

Jarque–Bera 2200.944 30432.75 1325.744 3353.950 3624.007 21112.13 7542.529 51374.96

Nbre Obs. 1789 1777 1747 1746 1658 1396 1377 1276

Pour vérifier l’efficience du marché boursier marocain, nous avons opté,


dans un premier point, pour l’approche traditionnelle consistant en la
modélisation linéaire des séries de rentabilité et, la vérification de l’hypothèse
d’efficience par les tests traditionnels et, dans un deuxième point, nous avons
appliqué le test BDS pour vérifier et l’hypothèse iid des données et leur
caractère linéaire/non linéaire.
Nous allons utilisé la classe des modèles ARMA pour décrire la dynamique
des séries de rentabilité. Dans ce but, nous allons tout d’abord s’assurer de
leur stationnarité au moyen du test ADF. Ce test nous amène à ne pas rejeter
l’hypothèse de stationnarité comme on peut également le ressentir à partir
(15) Que nous avons de l’inspection graphique des séries et de leurs autocorrélogrames (15) :
volontairement exclus.

(16) Le test a été mené Test ADF de l’hypothèse de la présence d’une racine unitaire (16)
sans constante et sans
trend. RBMCE RBMCI RCMA RHOL RLAC RONA RSNI RSONA
(17) Nous avons ajouté ADF –42,63 –40,59 –35,61 –42,21 –29,46 –34,39 –41,34 –39,71
un « R» devant les séries
pour dénoter les séries de P-value 0,0001 0,000 0,000 0,0001 0,000 0,000 0,000 0,000
rentabilité.

Pour toutes les séries, nous avons cherché le modèle qui minimise le critère
de Schwartz (SC) ; trois seulement sont décrites par une modélisation ARMA,
les autres seront traitées comme des bruits blancs.

Modélisation ARMA des séries de rentabilité (17)

RBMCE RBMCI RCMA RHOL RLAC RONA RSNI RSONA


ARMA(p,q) ARMA(0,0) ARMA(0,1) ARMA(0,0) ARMA(0,0) ARMA(0,2) ARMA(1,0) ARMA(0,0) ARMA(0,0)
SC –6.3408 –5.6099 –5.4144 –5.6357 –5.5807 –6.19027 –5.89807 –5.6343

116 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Efficience informationnelle et dépendance non linéaire

Les statistiques LM d’indépendance sérielles (TR2) (18) sont significatives (18) Appelé également
test de Breush-Godfrey il
au seuil de 95 %, sauf pour la série RLAC qui montre encore une structure a pour hypothèse nulle la
de dépendance linéaire non tenue en compte. Pour enlever toute trace de nullité des
cette dépendance, nous avons adopté le modèle indiqué par le critère autocorrélations pour
l’ordre choisi.
d’information de Hannan-Queen, MA(4), qui lui assure la blancheur des
résidus.
Cependant, à l’instar des séries boursières, les résidus de la
modélisation (19) ARMA ne sont pas seulement non gaussiens mais (19) En principe, ces
présentent de surcroît un effet ARCH (20) évident : résidus, lorsqu’ils sont des
bruits blancs, ne
contiennent plus
Statistiques d’information
Rbmce Rbmci Rcma Rhol Rlac Rona Rsni Rsona supplémentaire à retenir.
de test
Le développement ces
JB 59147,7 871,8 6301,2 26112,7 2821,6 1854,7 2929,7 25230,1 deux dernières décennies
des modèles non linéaires
0,50 2,11 0,21 3,75 0,54 2,86 2,39 4,43
LMSERIAL1(2) (en moyenne (STAR,
(0,77) (0,34) (0,89) (0,15) (0,76) (0,23) (0,30) (0,11) SETAR) et en variance
(GARCH), ANN
35,98 100,59 78,74 4,57 32,32 108,67 88,73 38,99 (Artificial Neural
LMARCH(2) Network, Réseaux de
(0,0) (0,0) (0,0) 0,101 (0,0) (0,0) (0,0) (0,0) Neurones Artificiels)) et
des tests permettant une
• Les chiffres entre parenthèses sont les probabilités de rejet associées aux meilleure détection de la
linéarité a permis une
tests. Pour le test d’indépendance sérielle, elles indiquent le non rejet remise en cause de la
de H0 (i.e., nullité globale des autocorrélations d’ordre 2), alors que modélisation linéaire et
pour le test ARCH, H0 (i.e., homoscédasticité conditionnelle) est rejeté. un recours de plus en
plus à une formulation
non linéaire des
2.2. Le test BDS phénomènes
économiques.
Ce test retient comme hypothèse nulle une distribution iid. des
(20) Cet effet est
observations de la série étudiée. Le rejet de cette hypothèse peut être la matérialisé par une
conséquence de plusieurs causes : structure de dépendance
• l’existence d’une dépendance issue d’un processus stochastique linéaire ; entre la variance actuelle
de la série et ses variances
• la non-stationnarité de la série ; passées.
• l’existence d’une dépendance issue d’un processus stochastique non
linéaire ;
• l’existence issue d’un processus déterministe non linéaire.
Cherchant à savoir si les séries des rentabilités sont prévisibles,
autrement si leurs processus générateurs de données (DGP) s’écartent de loin
de la marche aléatoire (21), il faut diagnostiquer les résidus par rapport aux (21) Il semble dans notre
formulations linéaires retenues. Pour les séries de rentabilité dont la dynamique cas que cinq séries des
cours en logarithme
n’est pas saisie par la modélisation ARMA, le rejet de l’hypothèse nulle du soient décrites par cette
test BDS impliquerait que l’hypothèse de l’efficience soit mise en doute. marche aléatoire.
La mise en pratique du test BDS nécessite de fournir les valeurs de e
de m. Selon les études de Hsieh (1991) et Brock, Hsieh et LeBaron (1992),
il convient pour correctement approximer la distribution de la statistique
BDS :

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 117


Omar Essardi et Abdelhamid El Bouhadi

• utiliser un échantillon d’une taille supérieure à 500 observations ;


• la valeur de e ne doit être ni petite ni élevée ; ils proposent que e soit
1/2 </s<2, où s représente l’écart-type de la série étudiée ;
• Le choix de la dimension de plongement m dépend de la taille de
l’échantillon et permet une bonne approximation de la distribution
du BDS si T/m >200 (autrement m < T/200).
La taille des échantillons retenus étant supérieure à 500, nous avons
procédé au choix de e et de m en respectant les deux recommandations de
Brock, Heich et LeBaron :
Valeurs de e et m en fonction de la taille de l’échantillon et de l’écart-type

RBMCI Rlac Rona


Série Rbmce Rcma Rhol Rsni Rsona
(MA(1)) (MA(4)) (AR(1))
s/2 0.00507 0.00728 0.08053 0.0072 0.0073 0.00545 0.0063 0.00721
2s 0.0202 0.0291 0.322 0.0288 0.029 0.0218 0.0253 0.028
T/200 8.88 6.88 6.38 8.29 6.98 8.88 8.735 8.73
e 0.01 0.01 0.01 0.2 0.01 0.01 0.01 0.01

m 8 6 6 8 6 8 8 8

Les résultats des tests sont négatifs pour accepter l’hypothèse nulle sous
laquelle les séries ou leurs résidus issus de la modélisation ARMA sont iid.
Pour toutes les dimensions de plongement et pour toutes les séries retenues,
les probabilités de rejet de l’hypothèse iid sont nulles ; qu’elles soient dérivées
de la loi théorique (N (0,1)) ou de la distribution empirique (Bootstrapp).
En guise de conclusion, le test BDS nous a montré que l’efficience des
marchés boursiers est loin d’être atteinte ; les séries de rentabilité boursière
ne répondent pas ou complètement à une formulation linéaire. En effet,
les tests ARCH menés sur ces séries étaient positifs et leurs distributions
autres que normales avec des cœfficients de Kurtosis et de Skewness très
élevés, caractéristiques généralement reconnues à ce type de séries.

Conclusion
En conclusion, force est de constater, d’une part, que toutes les séries
étudiées présentent un effet ARCH, caractéristique essentielle de l’évolution
des rentabilités boursières, prouvant de facto leur volatilité et leur non-
normalité. D’autre part, nous constatons, d’après la mise en application
du test BDS, que le processus générateur de rentabilités est loin d’être linéaire.
Toutes ces constatations nous amènent à réfuter l’hypothèse des marchés
efficients (EMH) conçue et modélisée dans un cadre de linéarité et de
normalité dans le comportement des rentabilités.
Le principe d’impossibilité de battre le marché est tombé, en
conséquence, en désuétude. La gestion active peut donc toujours servir à
quelque chose.
118 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007
Efficience informationnelle et dépendance non linéaire

Références bibliographiques

Abraham-Frois G. (1994), La dynamique Bourbonnais R. (2000), Econométrie, Dunod,


chaotique, Sirey, Paris. Paris.
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Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 121


Sensibilité du prix des actions
aux taux d’intérêt
Une approche empirique du CAC 40
de 1995 à 2005

Résumé Nicolas
Si parmi les nombreux facteurs présumés avoir une influence sur l’évolution Moumni*
Faculté d’économie
des cours des actions les taux d’intérêt sont les plus évidents, le degré et le
et de gestion, UPJV,
biais de leur influence sont en revanche très controversés. L’intérêt de cette Amiens
recherche consiste justement à essayer de comprendre dans quelle mesure
les taux d’intérêt nominaux exercent un impact sur le cours des actions. Après
avoir procédé à une brève revue des principales études empiriques
montrant le caractère relativement ambigu de la nature de la relation
négative entre le cours des actions taux d’intérêt à court et à long terme, * Mes vifs remerciements
nous exposons nos résultats quantitatifs relatifs à la période 1995-2005. à Ali Bouhaili, Chargé de
cours à la Faculté
Fondée sur les tests de causalité de Granger et sur les régressions linéaires d’économie et de gestion
du CAC 40, complétée par son application au Dow Jones, notre propre étude d’Amiens et membre du
confirme cette ambiguïté. Nos estimations permettent, en effet, de conclure CRIISEA, pour la
que le pouvoir explicatif du cours des actions par les taux d’intérêt relecture de ce texte et
pour ses suggestions.
n’excéderait pas, dans les meilleurs des cas, les 50 %.

Abstract
This research is aimed at finding out how nominal interest rates can explain
the stock price, knowing that among the supposed factors to have an
influence on the stock price, the interest rates are, at the same time, the most
evident and the most controversial ones. To analyse this, we will introduce,
first, some empirical facts through the study of various stock markets, showing
the differing character of the results on the negative relation of the stock
price to the short and long term interest rate. Then, we will present the results
of our quantitative study from 1995 to 2005, relating to the tests of causality
of Granger and to the declined linear on the CAC 40, supported and completed
by the study of the Dow Jones. According to our findings, the explaining power
of stock price by interest rates is unable to exceed, at best, 50 %.

Mots-clés : Cours des actions, taux d’intérêt, prime de risque.


Code JEL : C2, C5.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 123


Nicolas Moumni

Introduction
Les facteurs qui déterminent l’évolution du cours des actions sont
nombreux. Parmi ceux-ci, les taux d’intérêt sont a priori les plus évidents,
mais en même temps les plus controversés.
Selon les adeptes du principe de la valeur fondamentale, les rapports
entre les variations, même infinitésimales, des taux d’intérêt et le cours des
actions (comme d’ailleurs celui des obligations) sont régis par une relation
décroissante. La théorie de l’efficience financière suppose, en effet, que la
valeur intrinsèque d’une action soit déterminée par l’actualisation des flux
de dividendes anticipés et de leur taux de croissance. Les partisans de la
perfection des anticipations soutiennent qu’il est possible d’expliquer
l’évolution du cours des actions en fonction des variations des taux d’intérêt,
sur la base des taux d’actualisation, tout en intégrant l’effet richesse par le
biais du taux marginal de substitution inter-temporel de la consommation.
En revanche, pour le courant « comportementaliste », l’approche de
détermination des cours fondée sur le seul calcul rationnel s’avère insuffisante.
Elle doit être complétée par les méthodes d’analyse des comportements
humains. Ainsi, l’anticipation des taux longs résultant des modifications
des taux à court terme est un comportement qui relève, éminemment, de
la rationalité cognitive.
L’objet de cette recherche consiste justement à essayer de comprendre
dans quelle mesure les variations des taux d’intérêt nominaux et de la prime
de risque peuvent avoir un impact sur celles du cours des actions en
s’appuyant sur les résultats d’une étude empirique portant sur la bourse
de Paris.
Pour mener à bien ce travail, nous procédons en deux temps. Dans une
première partie, nous revenons, dans une brève revue de la littérature, sur
les principales études empiriques de la relation taux d’intérêt/cours des actions
dans le cas de certaines bourses (USA, Athènes, Bogota). La seconde partie,
qui constitue l’objet propre de cette recherche, est consacrée à l’étude
empirique de la relation entre les taux d’intérêt et le CAC 40 complétée
par celle du Dow Jones sur une période qui va de 1995 à 2005. Pour affiner
notre analyse, cette période a été découpée en quatre sous-périodes
conjoncturelles spécifiques reflétant ainsi les différents « états de la nature » :
périodes de hausse et de baisse de la bourse, mais aussi périodes de stabilité
et d’instabilité des taux d’intérêt.

1. Brève revue de la littérature empirique : une relation


ambiguë
Depuis les années soixante-dix, le cadre d’analyse des déterminants du
cours des actions, en particulier, et des marchés financiers, en général, a
été dominé, dans les milieux académiques, par la théorie de l’efficience.
Mais depuis la résurgence des bulles, des krachs, des crises financières et,

124 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Sensibilité du prix des actions aux taux d’intérêt

semble-t-il, d’un excès de volatilité boursière (1), la recherche universitaire (1) Sur cette question le
a étendu son champ pour intégrer certains des apports des sciences sociales lecteur peut se référer,
notamment et avec un
comme la psychologie, la sociologie humaine ainsi que les enseignements grand profit, aux
de l’expérimentation en laboratoire du comportement des intervenants en rapports du CMF de
bourse. décembre 2002, de l’AFG
de juin 2003 et à celui du
Selon la théorie de l’actualisation, la valeur de marché d’un actif est CAE de novembre 2004.
déterminée par l’actualisation de ses dividendes anticipés. Le taux
d’actualisation utilisé est assimilé au taux d’intérêt courant du marché. Le
modèle de Gordon et Shapiro (1956), fondé sur l’hypothèse simple d’un
taux de croissance constant du dividende, constitue une des principales
références historiques. L’équation d’Euler est l’autre référence importante
au modèle d’équilibre inter-temporel de détermination des prix des actifs,
en rapport avec l’hypothèse du report de la consommation dans le temps.
En effet, dans le cadre de cet équilibre, le bénéfice marginal du
renoncement à la consommation d’un euro aujourd’hui est équivalent au
bénéfice marginal retiré d’un investissement dans un actif dont la réalisation
procure une consommation future.
Sur un plan beaucoup plus macro-économique, le problème se pose en
termes de rapport entre l’évolution des marchés financiers et les politiques
des autorités monétaires. Il faut rappeler, en effet, que les bourses des pays
émergents ainsi que celles des économies développées, au premier rang
desquelles la bourse américaine, ont connu entre 1996 et 2000 un
emballement sous l’impulsion des nouvelles technologies, conduisant à une
bulle spéculative. Dans un tel contexte, la question de savoir si la politique
monétaire peut apporter une réponse satisfaisante aux déséquilibres financiers
a commencé à se poser avec beaucoup d’acuité. Le président de la BCE,
Jean-Claude Trichet, l’a reconnu lui-même dans les propos tenus dans un
discours prononcé récemment à Singapour (2) : « Let me tell you that i (2) Intitulé Asset Price
consider today’s topic « asset price bubbles and monetary policy » to be Bubbles and Monetary
Policy, prononcé le 8 juin
one of the most challenging issues facing a modern central bank at the 2005 à Singapour.
beginning of the 21st century . » Il faut par conséquent souligner que, depuis
la décennie quatre-vingt-dix, les banques centrales des grands pays ont
commencé à assumer, en plus de la mission de stabilité monétaire, celle de
stabilité financière. Ce qui suppose une identification relativement plus
précise de la meilleure réaction de la politique monétaire aux variations
excessives des prix des actifs financiers.
Du point de vue empirique, la sensibilité du rendement des actions aux
changements des taux d’intérêt a fait l’objet de certaines études entreprises
notamment par Merton (1973), Long (1974) et Stone (1974). Selon ces
auteurs, l’aversion des investisseurs pour le risque a pour conséquence
l’exigence d’une compensation plus que proportionnelle aux facteurs de
risque, relativement au rendement du portefeuille de marché dépendant
des modifications inter-temporelles des opportunités d’investissement. Selon
Merton, le niveau des taux d’intérêt doit être considéré en quelque sorte

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 125


Nicolas Moumni

comme un benchmark pour les changements dans les opportunités des


investisseurs. Ainsi, pour un investisseur averse au risque, le choix entre
deux actifs caractérisés par une distribution de richesse future identique,
mais présentant une sensibilité inégale aux taux d’intérêt se fera en faveur
du portefeuille procurant une meilleure protection contre les mouvements
défavorables des taux d’intérêt. L’hypothèse de l’existence de cette
sensibilité du rendement des actions aux taux d’intérêt a été renforcée par
les modèles à un seul facteur proposés par Fama et Schwert (1977) et par
Fogler (1981). L’intégration dans ces modèles du taux d’intérêt comme
facteur explicatif a indéniablement amélioré leur pouvoir explicatif.
C’est ce qui est d’ailleurs confirmé par les analyses de la sensibilité aux
taux d’intérêt du rendement des actions du secteur bancaire. Son degré est
particulièrement élevé, comme en témoignent le nombre et la récurrence
de faillites bancaires durant les décennies 1970 et 1980, à cause
notamment du niveau et de la volatilité des taux d’intérêt de l’époque.
Parallèlement, l’accentuation de la volatilité des marchés financiers a justifié
la très grande utilité des études ayant pour objet propre les répercussions
des changements des taux d’intérêt sur le rendement des actions du secteur
bancaire, en particulier aux USA. Les études empiriques menées par Flannery
et James (1984), Brewer et Lee (1985), Elyasiani et Mansur (1998) ainsi
que Benink et Wolff (2000) ont montré l’existence d’une relation inverse
significative entre les variations des taux d’intérêt et le rendement des actions
des institutions bancaires elles-mêmes.
Cependant, d’autres économistes (Allen et Jagtiani, 1997) apportent
des nuances en constatant que la disponibilité des produits dérivés de taux
destinés à la protection des positions bancaires a tendance à réduire cette
sensibilité. En outre, Mansur et Elyasiani (1995) ont établi que le rendement
des actions des banques était plus sensible aux changements des taux d’intérêt
à long terme qu’aux modifications des taux à court terme.
Par ailleurs, les méthodes d’estimation ont connu une adaptation
progressive. Alors que les modèles de base faisaient l’hypothèse d’une
constance de la variance, des études de plus en plus nombreuses
considèrent que la sensibilité du rendement des actions bancaires varie dans
le temps (time-varying). Elyasiani et Mansur (2004) préconisent par exemple
l’utilisation de la méthodologie ARCH/GARCH dans les protocoles
d’estimation-vérification de cette relation. De leur côté, Priti Verma et Dave
Jackson (2005) ont adopté le modèle multi-varié Exponential Generalized
Autoregressive Conditionally Heteroscedastic (EGARCH) de Nelson (1991)
pour étudier la relation qui existe entre les taux d’intérêt et les actions de
trois types de banques. Leur étude a porté sur un échantillon de 70 banques
(3) Constituées de commerciales (3) cotées (données quotidiennes) à la bourse de New-York
49 grandes banques, entre le 2 janvier 1996 et le 30 décembre 2002. Le rendement des T-bill 3
12 de taille moyenne
et 9 money center. mois représente les taux d’intérêt à court terme (STI) et le rendement à
10 ans des Treasury Composite est utilisé comme taux d’intérêt à long terme

126 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Sensibilité du prix des actions aux taux d’intérêt

(LTI). Les auteurs ont étudié les effets spillover des prix et de la volatilité
des taux d’intérêt à court et à long terme sur les portefeuilles des trois
catégories de banque. Le spillover traduit la transmission des chocs des taux
d’intérêt aux actions des money center, des banques de taille moyenne et
grande. Priti Verma et Dave Jackson concluent à l’existence de prix et de
volatilité spillovers des taux d’intérêt à court et à long terme sur les actions
des portefeuilles des trois catégories de banque de l’échantillon. Les
rendements des actions sont, dans ce cas, sensibles aux changements des
taux d’intérêt (à court et long terme). L’autre résultat intéressant concerne
les asymétries dans la réaction des portefeuilles aux différentes news, suggérant
que les money center et les grandes banques sont plus sensibles aux mauvaises
nouvelles qu’aux informations favorables au sujet des variations de taux
d’intérêt à court et à long terme.
Parmi les études américaines, il faut citer aussi celle publiée dans la revue
de la Federal Reserve Bank of Saint Louis où Frank A. Schmid (2005) examine
la sensibilité des actions des entreprises Fannie Mae et Freddie Mac
(GESs) (4) aux changements des taux d’intérêt à court terme et au terme (4) Entreprises
de spread. Ces entreprises ont pour fonction d’assurer la disponibilité du sponsorisées par le
gouvernement américain
financement hypothécaire dans le cadre des crédits immobiliers. L’étude pour faciliter l’accès à la
empirique a porté sur le rendement logarithmique excédentaire propriété individuelle des
hebdomadaire (du vendredi au jeudi) des actions Fannie Mae et Freddie ménages à revenus
modestes.
Mac de mai 1991 à décembre 2003. La mesure du risque de taux d’intérêt
concerne la modification du niveau et de la pente (slope) du yield courbe
du Trésor US. Il s’agit d’un modèle non paramétrique qui cherche à
déterminer la sensibilité des rendements de ces actions à la distribution
du risque de marché et du risque de taux d’intérêt. Cette étude conclut à
une sensibilité non linéaire et à une variation dans le temps, du rendement
des actions GESs aux modifications des taux d’intérêt à court terme et du
terme de spread. De plus, l’analyse de la variance montre que l’influence
du risque de marché s’additionne à celle du risque de taux d’intérêt.
Au niveau international les études empiriques sur la relation taux
d’intérêt/rendement des actions ont privilégié le secteur des établissements
bancaires. C’est le cas de Konstantinos Drakos (2003) qui s’est penché sur
l’effet des variations des taux à long terme sur le rendement de certaines
actions de banques cotées à Athènes. L’apport de l’auteur réside dans deux
principales contributions. La première concerne la façon d’appréhender la
sensibilité des actions aux taux d’intérêt en proposant deux alternatives :
un modèle à une seule équation et un cadre comprenant un ensemble de
variables formant un système. La seconde contribution est relative à la
question de l’uniformité entre les différentes banques à la sensibilité aux
taux. Konstantinos Drakos utilise, en plus de l’indice boursier du secteur
bancaire (General Bank Index), les prix de clôture quotidiens des actions
d’un échantillon de 9 banques cotées sur le marché d’Athènes entre le
14/11/1997 et le 16/11/2000. Le taux d’intérêt à long terme est représenté

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 127


Nicolas Moumni

par le swap 10 an alors que le taux interbancaire à une semaine fait office
de taux sans risque. Pour tester l’hypothèse de nullité de la sensibilité de
l’excès de rendement des actions aux taux d’intérêt, le modèle adopté est
IGARCH (Integrated GARCH). Cette étude confirme que l’excès de
rendement hebdomadaire est sensible aux modifications des taux d’intérêt,
puisque le cœfficient de sensibilité (négatif ) est significatif dans 7 cas sur 9.
Des résultats similaires ont été établis pour le cas d’une autre bourse
d’un pays émergent cette fois-ci : Bogota. En effet, la recherche réalisée par
Luis Eduardo Arango, Andrés Gonzalez et Carlos Esteban Posada (2003)
a pour objet de décrire la dynamique des rendements de la bourse
colombienne et la manière dont le taux de prêt interbancaire (TIB) affecte
le comportement de l’indice boursier de Bogota (IBB). Les trois auteurs
justifient le choix des données quotidiennes, entre janvier 1994 et
février 2000, par la vitesse d’ajustement à la fois de la monnaie et des
rendements des actions en bourse. Ils ont constaté qu’il y avait une auto-
corrélation des taux de rendement net à la bourse de Bogota. De la même
façon, ils ont trouvé que les deux séries d’indice de marché (IBB) et de taux
interbancaire (TIB) n’étaient pas des processus stationnaires et que leur
volatilité était évolutive dans le temps. D’où l’intérêt des tests des modèles
ARCH et GARCH qu’ils ont effectués sur cette relation. Les auteurs
concluent à l’existence d’une relation négative, mais non linéaire, entre le
taux d’intérêt et les prix des actions cotées. A cause de l’auto-corrélation
des taux de rendements des actions, ils avancent l’hypothèse selon laquelle
le comportement des intervenants serait plutôt « chartiste » que
« fondamentaliste », auquel cas le marché ne serait pas efficient.

2. L’étude empirique : des causalités certaines mais insuffisantes


2.1. Méthodologie et données
Comme nous l’avons déjà souligné, pour les partisans de la valeur
fondamentale des actions, les variations des taux d’intérêt nominal, aussi
minimes soient elles influencent négativement le prix des actions. Nous
nous interrogeons justement, dans cette étude, sur la validité de ce type
de relation en analysant l’impact des taux d’intérêt sur le cours des actions.
Bien que notre étude concerne essentiellement la bourse de Paris, nous avons
jugé intéressant d’observer cette même liaison dans le cas du Dow Jones à
la bourse de New York.
Après avoir stationnarisé les différentes séries de taux et d’indices boursiers
(cf. infra.), nous avons procédé aux estimations linéaires des relations ci-
après sur une décennie, de janvier 1995 à juin 2005. Notre méthodologie
se justifie par deux raisons : d’un côté, l’existence, supposée, d’une relation
linéaire et négative entre les variations des taux d’intérêt et le rendement
des actions. De l’autre, l’intérêt de l’estimation linéaire qui réside dans les
résultats positifs, que nous avons obtenus, sur la base des tests de causalité

128 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Sensibilité du prix des actions aux taux d’intérêt

de Granger à court et à long terme, entre les taux d’intérêt et le rendement


des indices parisien et new-yorkais (point 3 de II). Nous avons testé à la
fois des fonctions uni-variées et bi-variées, par la méthode des moindres
carrés ordinaires, du :
– CAC 40 (cac 40) vis-à-vis de l’Euribor 3 mois (er 3), de l’OAT (5)10 ans (5) Série téléchargée sur
(oat 10) et du spread français (spf ) (6) ; Internet à partir d’avril
1996.
– Dow Jones (dj) en fonction du Treasury bill 3 mois (tb 3), du Treasury
(6) Série téléchargée sur
bond 10 ans (tb10) et d’une prime de risque américaine (spread ) (7) Internet à partir de mai
(spus). 2002.
Afin de tenir compte des différents événements boursiers, caractérisés (7) Nous avons calculé
par une période de hausse quasi ininterrompue et par l’éclatement de la cette prime comme étant
bulle de la nouvelle économie suivie d’une baisse du prix des actions pendant la différence entre le
rendement d’obligations
une demi-décennie, nous avons procédé au découpage périodique ci-dessous. américaines dites
Aussi, le choix de la périodisation retenue se justifie par l’alternance qui a Investment Grade notées
caractérisé l’orientation de la politique monétaire de la Fed, passant de la AAA par l’agence de
notation Moody’s et le
période très accommodante avec des niveaux très bas de taux d’intérêt et Treasury Bond 10 ans.
la période de relèvement progressif de ces taux, à la période récente dominée
(8) Nous avons dû
par la recherche du niveau théorique de neutralité de la politique monétaire, calculer les moyennes
depuis juin 2004. Nous avons par conséquent distingué, en plus de la longue mensuelles pour certaines
période, trois sous-périodes conjoncturelles spécifiques : séries quotidiennes. Nous
avons téléchargé les séries
– la première correspond à la hausse quasi-ininterrompue de la bourse, utilisées à partir des sites
de janvier 1995 jusqu’à l’éclatement de la bulle Internet en mars 2000 ; Internet suivants :
– ensuite, nous nous sommes intéressés à la période avril 2000-mai 2004, Banque de France,
ecomagic.com et
caractérisée par une politique monétaire stable et accommodante ; afp.gouv.fr, à qui nous
– enfin, il était pertinent, de notre point de vue, d’étudier la relation exprimons nos sincères
taux d’intérêt cours boursiers depuis le relèvement graduel des taux remerciements.
par la Fed en juin 2004. (9) Ce test utilise les trois
modèles du processus :
Les contraintes relatives à la disponibilité des séries de données nous
sans terme constant ni
ont conduits à raisonner, par endroit, sur des estimations, à l’aide des trend, avec terme
moyennes mensuelles (8), durant des périodes plus courtes que les trois constant et, enfin, avec
sous-périodes retenues. terme constant et trend.

2.2. Test de racine unité


Avant de procéder aux différentes estimations économétriques, il convient
d’analyser les caractéristiques statistiques des séries chronologiques des
variables utilisées. L’étude de la stationnarité des séries est un moyen de
vérifier si leur espérance et leur variance se modifient dans le temps.
Le test de racine unité permet d’identifier le type de non-stationnarité :
processus DS ou TS. En effet, l’existence d’une (ou plusieurs) racine unité
dans la série indique que le processus est stochastique et peut être éliminé
par différenciation. Pour cela, nous avons adopté le test de Phillips-Perron
afin d’identifier l’ordre d’intégration (9) des variables utilisées dans les
régressions. L’intérêt de ce test réside dans le fait qu’il tient compte à la
fois de l’auto-corrélation et de l’hétéroscédasticité dans les séries. Il utilise

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 129


Nicolas Moumni

un facteur correctif pour aboutir à des distributions de probabilités identiques


à celles de la méthode Augmented Dickey Fuller (ADF). Il s’agit de tester
l’hypothèse nulle (non stationnarité) H0 :⏐ρ⏐ = 1 (le processus suit une
marche au hasard) contre l’hypothèse alternative H1 : ⏐ρ⏐<1 (le
processus est asymptotiquement stationnaire). Les résultats du test
(10) Nous n’avons pas Phillips-Perron (10) indiquent, au seuil de 5 %, que toutes les séries utilisées
reproduit ces résultats
dans ce texte.
dans notre étude sont de degré d’intégration d’ordre 1.
2.3. Relation de causalité taux d’intérêt-indice boursier
Préalablement à l’étude de la relation taux d’intérêt-cours d’indices
boursiers, nous avons réalisé le test de causalité entre ces deux variables
élaboré par Granger en 1969. Selon cet auteur, la variable explicative xt
cause la variable expliquée yt, si l’introduction des variables passées de xt
peut améliorer la prévision de yt. Cette causalité concerne aussi bien le long
que le court terme. Lorsqu’il est admis que deux (ou un ensemble) variables
peuvent se causer mutuellement, Granger baptise ce phénomène d’effet de
feedback. Nous avons réalisé cet examen dans le sens taux d’intérêt cours
d’indices boursiers à l’aide du test de Fisher.
Le tableau A ci-après montre que l’Euribor 3 mois (er 3) cause le CAC 40
(11) Nous n’avons pas (cac 40) aussi bien à long qu’à court terme puisque les statistiques du test (11)
reproduit les statistiques sont supérieures à leurs valeurs critiques associées. Les récapitulatifs des
du test (que nous avons
calculées) des autres résultats de ce test, regroupés dans les tableaux B et C ci-après, indiquent
variables explicatives du que l’OAT 10 ans et le spread français causent le CAC 40 à court et long
CAC 40 et du Dow terme ; le Dow Jones a une statistique très légèrement inférieure à sa valeur
Jones.
critique, il ne causerait donc pas l’indice boursier parisien. En revanche,
parmi les variables explicatives de l’indice de la bourse de New York, seuls
le Treasury Bond 10 ans et le spread américain semblent causer (uniquement)
le Dow Jones à court terme.

Tableau A
Test de Fisher : causalité à long terme et à court terme

A long terme
Granger Causality test (asymptotic) er3 → CAC 40
H0 : er 3 dœs not Granger-cause CAC 40
F (1,123) = 0,85246996
Prob > F = 0,358

A court terme
Granger Causality test er3 → CAC 40
H0 : er 3 dœs not Granger-cause CAC 40
chi2 (1) = 2,6197857
Prob > chi 2 = 0,1055

130 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Sensibilité du prix des actions aux taux d’intérêt

Tableau B
Résultats du test de causalité du CAC 40
Variables Valeur du test Causalité Valeur du test Causalité
explicatives à court terme à long terme
Euribor 3 mois 2,619 0,852
Oui Oui
(0,105) (0,358)
Oat 10 ans 1,782 0,577
Oui oui (faiblement)
(0,181) (0,449)
Spread français 14,164 4,348
Oui Oui
(0,0002) (0,044)
Dow Jones 0,762 0,024
non (faiblement) Non
(0,782) (0,875)

Tableau C
Résultats du test de causalité du Dow Jones
Variables Valeur du test Causalité Valeur du test Causalité
explicatives à court terme à long terme
Treasury bill 0,465 0,151
non (faiblement) Non
3 mois (0,494) (0,698)
Treasury bond 0,206 0,0672
Oui Non
10 ans (0,181) (0,796)
Spread 0,670 0,218
Oui Non
américain (0,418) (0,641)

2.4. Résultats des estimations sur la période janvier 1995–juin 2005


La récurrence, depuis environ trois décennies, des bulles financières et
des krachs a poussé les responsables des politiques monétaires des économies
développées à intégrer la stabilité financière dans leurs stratégies. L’arme
de taux d’intérêt est utilisée notamment pour essayer de limiter les
fluctuations brutales et l’inflation du prix des actifs financiers (assets
inflation). Les taux d’intérêt peuvent en effet peser sur l’activité de crédit
dans la prise de risque pro-cyclique des établissements bancaires. Cette pro-
cyclicité se constate dans l’observation de la relation entre taux d’intérêt
et évolution de la bourse (figure 1 ci-après). Les taux ont tendance à baisser
durant les périodes qui précèdent le krach et à se relever après l’avènement
de celui-ci. C’est ce qui explique l’intérêt d’estimer cette relation, dans un
premier temps, sur une période de 10 ans, avant d’affiner l’étude, à travers
des sous-périodes, en rapport avec les évolutions plutôt conjoncturelles.
Nos estimations de la relation taux d’intérêt-cours des indices boursiers
français et américain ne permettent pas de conclure à une liaison de cause
à effet sur la longue période considérée (tableaux 1, 1(a), 1us et 1us(a)).
Toutefois, nos résultats laissent apparaître, en effet, un pouvoir explicatif
de 44,54 % du modèle bi-varié liant l’évolution du CAC 40 à celle des taux

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 131


Nicolas Moumni

(12) Nous ne disposions d’intérêt à 3 mois et du spread français, entre mai 2002 (12) et juin 2005
pas de spread français
avant mai 2002.
(tableau 1 (b)). Les statistiques de Student ont des valeurs significatives (au
seuil de 5 %) pour les deux variables explicatives. Certes, le R2 n’est pas
très élevé, mais il mérite tout de même d’être souligné.
Ces premiers résultats laissent penser, au moins à long terme, que la
part des anticipations dans l’évolution des déterminants du prix des actions
serait prépondérante par rapport à la variable fondamentale supposée par
la littérature, à savoir le taux d’intérêt.
Figure 1
Relation entre les taux d’intérêt à court terme avec chacun des
deux indices le CAC 40 et le Dow Jones (en base 100)
ER3 : Euribor 3 mois DJ : Dow Jones TB3 : Treasury bill 3 mois

Tableau 1
CAC 40 = f (er 3) janvier 1995–juin 2005
R2 = 2.64 % Cœfficient T de Student à 5 %
Euribor 3 mois 708,67 1,82
Constante 3736,14 32,55

Tableau 1 (a)
CAC 40 = f (oat 10) avril 1996–juin 2005
R2 = 1,90 % Cœfficient T de Student à 5 %
OAT 10 ans 831,4 1,45
Constante 3985,67 35,39

Tableau 1 (b)
CAC 40 = f (er3, spf ) mai 2002–juin 2005
R2 = 44,54 % Cœfficient T de Student à 5 %
Euribor 3 mois 2805,48 3,29
Spread 26,83 2,08
Constante 3595,75 61,92

132 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Sensibilité du prix des actions aux taux d’intérêt

Tableau 1us
dj = f (tb 3, spus) janvier 1995–juin 2005

R2 = 1,04 % Cœfficient T de Student à 5 %


Treasury bill 3 mois 894,94 0,88
Spread – 527,08 – 0,51
Constante 8765,89 47,99

Tableau 1us (a)


dj = f (tb 10, spus) janvier 1995–juin 2005

R2 = 2,54 % Cœfficient T de Student à 5 %


Treasury bond 10 ans 1416,1 1,63
Spread 120,01 0,11
Constante 8787,65 48,36

2.5. Les régressions entre janvier 1995 et mars 2000


Bien que, dans le cas des deux indices boursiers (CAC 40 et Dow Jones),
l’influence des taux d’intérêt à long terme soit supérieure à celle des taux
à court terme, elle n’est pas statistiquement significative pour cette sous-
période. Les taux à 10 ans n’expliquent que 6,18 % de l’évolution du CAC 40
(tableau 2 (a)). Pour le modèle bi-varié du Dow Jones en fonction des taux
américains à 10 ans et d’une prime de risque, le R2 (au seuil de 5 %) n’est
que de 9,6 % (tableau 2us (a)).
Les variables fondamentales (taux d’intérêt et prime de risque)
apparaissent largement dominées par les comportements d’anticipation des
opérateurs pendant cette période où les marchés des pays développés, en
emboîtant le pas à la bourse américaine, ont été stimulés par le
développement rapide des nouvelles technologies. En effet, la deuxième
moitié des années quatre- vingt dix a été marquée par l’importance accordée
à la valeur actionnariale (Aglietta et Rebérioux, 2004) et par l’idée selon
laquelle les cours boursiers joueraient un rôle capital dans les régulations
des systèmes économiques. Les actionnaires escomptaient des niveaux de
rendements élevés. Mais, cette rentabilité tant désirée s’est matérialisée surtout
dans les plus values générées par les opérations de fusions-acquisitions
(croissance externe), financées à coups d’endettement. Le caractère
insoutenable de l’endettement en plus de la nature irréaliste des
anticipations de profit, ont conduit au krach lent du début des années 2000.
Parallèlement, l’accroissement du financement de la croissance externe
par les obligations a été, semble-t-il, à l’origine de l’accélération de la diffusion
des variations des taux d’intérêt dans les systèmes financiers. Etant plus
intégrés, les marchés financiers mondiaux amplifient les effets des fortes
variations des prix des actifs financiers.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 133


Nicolas Moumni

Dans cet univers complexe où la conduite des politiques économiques


n’est pas aisée à cause, notamment, des déficits à la fois publics et extérieurs,
les responsables des stratégies monétaires intègrent, dans leurs décisions,
depuis l’avènement de la bulle Internet en 2000, la dimension stabilité des
marchés financiers. Certes, la hausse des taux à long terme, prenant la forme
d’une prime de risque, permet de se protéger contre l’inflation. Cependant,
le lien taux d’intérêt et valeur des actifs financiers des emprunteurs acquiert
une forme plus subtile en transitant par le canal du crédit bancaire.

Tableau 2
cac40 = f (er 3) janvier 1995–mars 2000
R2 = 1,60 % Cœfficient T de Student à 5 %
Euribor 3 mois 382,92 0,99
Constante 3170,78 20,45

Tableau 2 (a)
cac40 = f (oat 10) avril 1996– mars 2000
R2 = 6.18 % Cœfficient T de Student à 5 %
OAT 10 ans 1255,77 1,72
Constante 3587,47 22

Tableau 2us
dj = f (tb3, spus) janvier 1995–mars 2000

R2 = 8.65 % Cœfficient T de Student à 5 %


Treasury bill 3 mois 5024,32 2,24
Spread 2676,77 0,76
Constante 7553,53 27,59

Tableau 2us (a)


dj= f (tb10, spus) janvier 1995–mars 2000

R2 = 9.6 % Cœfficient T de Student à 5 %


Treasury bond 10 ans 4027,24 2,39
Spread 4788,32 1,19
Constante 7625,44 28,10

2.6. Etude de la période avril 2000–mai 2004


Pendant cette période, atypique, caractérisée par l’éclatement de la bulle
financière en 2000, l’estimation de la relation entre les taux d’intérêt et
les deux indices boursiers (CAC 40 et Dow Jones) n’est pas significative
économétriquement (tableaux 3, 3 (a), 3us et 3us (a)). Cela étant, les taux

134 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Sensibilité du prix des actions aux taux d’intérêt

d’intérêt à 3 mois et le spread français contribuent pour un tiers à l’explication


de l’évolution du CAC 40 (R2 = 33.31 %, tableau 3(b) ci-après), avec
cependant une valeur de Student relativement plus faible pour la variable
spread. Ce n’est pas le cas pour le Dow Jones où cette relation est totalement
insignifiante (tableaux 3us et 3us(a)).
L’explication réside probablement dans le fait que pendant les phases
de stress des marchés financiers, les autorités monétaires renforcent le canal
de la monnaie via les taux d’intérêt soit à des fins de stabilité conjoncturelle,
soit au service de la stabilité des prix des biens et des actifs financiers. En
effet, le relèvement des taux par la banque centrale, suite à l’augmentation
des volumes de crédit et du prix des actifs financiers, peut être un signal
en direction des marchés pour prévenir l’apparition de poussées spéculatives.
Ce fut le cas lors du relèvement des taux par la Fed d’environ 200 PB (de
4,5 % à 6,5 %) entre janvier 1999 et mai 2000.
Corrélativement, en cas de crise financière, la banque centrale peut
accroître les liquidités (quantitative easing) et assouplir son taux d’intérêt
directeur. L’exemple typique est celui de la baisse historique du taux
d’escompte (de 525 PB entre 2001 et 2003), décidée par la Fed, après la
crise de 2000. Autre exemple, fin 2002, les taux d’intérêt américains avaient
atteint leur plus bas niveau (1,25 %) depuis les quarante années
précédentes. En 2004, ils sont redescendus jusqu’à 1 %.
Il faut rappeler également que dans les trois importantes zones monétaires
dollar, euro et yen, la Fed, la BCE et la banque du Japon influencent, à
travers leurs actions, par le contrôle de l’inflation et l’évolution des PIB,
près de 80 % du système économique mondial développé. En théorie, ces
grands pôles monétaires œuvrent, par l’outil du taux d’intérêt en rapport
avec l’évolution de la bourse, notamment pour éviter trop de décalages
conjoncturels entre leurs économies. Mais, dans les faits, la synchronisation
des conjonctures n’est pas toujours assurée.
La décennie 1990-2000 a été marquée par une croissance européenne
plus faible que celle des USA. Depuis la baisse brutale du Nasdaq en mars
2000, entraînant la chute de la bourse de Paris (et des autres grandes bourses
mondiales), l’évolution parallèle des conjonctures s’est orientée vers la baisse,
suivant en cela le ralentissement de l’économie américaine, surtout après
les attentats de septembre 2001.

Tableau 3
cac40 = f (er 3) avril 2000-mai 2004

R2 = 18,16 % Cœfficient T de Student à 5 %


Euribor 3 mois 3825,00 3,23
Constante 4473,95 27,17

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 135


Nicolas Moumni

Tableau 3 (a)
cac40 = f (oat 10) avril 2000-mai 2004
2
R = 0,64 % Cœfficient T de Student à 5 %
OAT 10 ans 547,58 0,54
Constante 4361,15 24,19

Tableau 3 (b)
cac40 = f (er3, spf ) mai 2002-mai 2004
R2 = 33,31 % Cœfficient T de Student à 5 %
Euribor 3 mois 1993,51 2,29
Spread 15,32 1,01
Constante 3422,48 47,34

Tableau 3us
dj = f (tb3, spus) avril 2000-mai 2004

R2 = 0,24 % Cœfficient T de Student à 5 %


Treasury bill 3 mois – 73,36 – 0,11
Spread – 302,03 0,33
Constante 9734,71 63,99

Tableau 3us (a)


dj = f (tb10, spus) avril 2000-mai 2004

R2 = 3,23 % Cœfficient T de Student à 5 %


Treasury bond 10 ans 824,19 1,20
Spread 603,82 0,52
Constante 9769,11 71,43

2.7. Les estimations entre juin 2004 et juin 2005


En période d’instabilité financière, les banques centrales ont recours aux
taux d’intérêt pour essayer de réguler les marchés. Ainsi, après la chute des
(13) La Fed serait en
train de passer d’une bourses durant les premières années 2000, la Fed a amorcé dès juin 2004
politique monétaire un relèvement progressif (13) de son taux directeur. D’où l’intérêt d’observer
« accommodante » vers
une « neutralité
la relation taux d’intérêt indices boursiers depuis cette date. Dans le cas
monétaire » qui, de l’aveu du CAC 40, les taux à 3 mois et le spread ont un pouvoir explicatif
même d’A. Greenspan, relativement limité mais non totalement négligeable (R2 = 30,37 %,
serait difficile à définir,
sachant que la situation tableau 4 (b) et figure 2) sachant que les valeurs de Student des deux variables
économique est évolutive. explicatives sont faiblement inférieures à leurs valeurs critiques.

136 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Sensibilité du prix des actions aux taux d’intérêt

Quant au modèle bi-varié Dow Jones en fonction des taux à 10 ans et


du spread américain, le R2 est encore plus limité (22,11 %, tableau 4us (a))
alors que la valeur de Student est faiblement inférieure à sa valeur critique
pour le Treasury Bond 10 ans et non significative dans le cas du spread.
Rappelons par ailleurs que les trois dernières décennies ont montré le
caractère pro-cyclique de la prise de risque dans l’activité du crédit bancaire.
Aussi, après la baisse brutale des bourses en 2000, la Fed a entamé un cycle
de hausse des taux à partir de juin 2004 dans la perspective de permettre,
notamment, aux agents économiques d’épargner afin de reconstituer la
richesse perdue par la baisse du prix des actifs financiers (effet richesse).
Ce relèvement des taux, de 1 % en juin 2004 à 4,25 % en décembre 2005,
est certes graduel mais systématique. En effet, on ne compte pas moins de
13 augmentations de 25 PB chacune (soit au total 325 PB en 18 mois)
pour parer sur le plan macroéconomique, notamment, aux tensions
inflationnistes qui commencent à poindre dans l’économie américaine.
Tandis qu’en Europe, la BCE a porté son taux refi de 2 % à 2,25 % pendant
la même période (14). (14) Cette hausse est
intervenue le
1er décembre 2005. Il
s’agit de la première
modification en 29 mois.
Tableau 4
cac40 = f(er 3) juin 2004–juin 2005
2
R = 7,19 % Cœfficient T de Student à 5 %
Euribor 3 mois – 4025,87 – 0,88
Constante 3879,17 62,11

Tableau 4 (a)
cac40 = f(oat 10) juin 2004– juin 2005

R2 = 0,61 % Cœfficient T de Student à 5 %


OAT 10 ans 178,04 0,26
Constante 3872,09 48,84

Tableau 4 (b)
cac40 = f(er3, spf ) juin 2004–juin 2005

R2 = 30,37 % Cœfficient T de Student à 5 %


Euribor 3 mois – 4731,08 – 1,13
Spread 23,73 1,73
Constante 3835,09 61,41

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 137


Nicolas Moumni

Figure 2
Le CAC 40 en fonction de l’Euribor 3 mois et du spread français
(en base 100)
ER3 : Euribor 3 mois SPF : spread français

Période

Tableau 4us
dj = f (tb 3, spus) juin 2004–juin 2005

R2 = 10,03 % Cœfficient T de Student à 5 %


Treasury bill 3 mois 1065,45 0,99
Spread 2,93 0,02
Constante 10209,75 60,17

Tableau 4us(a)
dj = f (tb 10, spus) juin 2004–juin 2005

R2 = 22,11 % Cœfficient T de Student à 5 %


Treasury bond 10 ans 749,55 1,59
Spread 30,20 0,18
Constante 10407,01 134,63

2.8. Synthèse des quatre sous-périodes : des résultats contrastés


Les résultats de nos estimations, durant une décennie (de janvier 1995
à juin 2005) marquée par l’éclatement de la bulle Internet en 2000 et par
le relèvement progressif des taux d’intérêt par la Fed à partir de juin 2004,
de la relation linéaire entre les taux d’intérêt à court et à long terme, le
spread et les rendements des indices parisien et new-yorkais montrent une
capacité explicative, certes relativement peu élevée mais, néanmoins, non
négligeable. En effet, le pouvoir explicatif des taux d’intérêt et du spread
de l’évolution du CAC 40 est d’environ 30 % pour la période avril 2000

138 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Sensibilité du prix des actions aux taux d’intérêt

mai 2004. Il avoisine les 44 % entre mai 2002 et juin 2004. Et enfin, il
est d’environ 30 % durant la dernière sous-période de juin 2004 à juin 2005.
Du côté du Dow-Jones, le modèle bi-varié taux d’intérêt à 10 ans et le spread
américain est doté d’une capacité explicative de seulement 22 % pendant
la seule et dernière sous-période correspondant au début du relèvement des
taux d’intérêt par la Fed entre juin 2004 et juin 2005.
Nos résultats relativisent par conséquent les conclusions pouvant être
établies sur la base des modèles linéaires. C’est ce qui justifie a contrario,
l’intérêt de certaines études empiriques qui, en adoptant des modèles
ARCH/GARCH et EGARCH, font état d’une forme non forcément linéaire
d’une certaine dépendance entre les taux d’intérêt à court et long terme et
le rendement des actions. Des études américaines, menées essentiellement
sur les actions du secteur bancaire, celles déjà citées de Elyasiani et
Mansur (2004), Verma et Jackson (2005) ou encore celle de Schmid (2005)
en plus de deux autres études, menées respectivement, sur la bourse de Bogota
par Arango, Gonzalez et Posada (2003) et d’Athènes par Drakos (2003)
confirment, en effet, l’existence d’une relation non-linéaire entre les taux
d’intérêt et le rendement des actions.

Conclusion
Il ressort de notre étude quantitative consacrée à la bourse de Paris que
les taux d’intérêt nominaux et la prime de risque ont une influence réelle
sur le cours du CAC 40. En effet, les résultats du test de causalité de Granger
montrent que l’Euribor 3 mois, l’OAT 10 ans et le spread français causent
le CAC 40 aussi bien à court qu’à long terme. En revanche, la comparaison
avec les résultats obtenus pour le Dow Jones, montre que cette causalité
n’est positive que dans le cas du Treasury bond 10 ans et le spread américains.
Cependant, dans l’ensemble, nos estimations de ces fonctions sur une période
relativement longue (de janvier 1995 à juin 2005) ne permettent pas de
valider l’hypothèse d’une relation inverse entre les taux d’intérêt et l’indice
boursier parisien ; et encore moins dans le cas du Dow Jones américain.
Il convient tout de même de souligner l’existence d’un pouvoir explicatif
non négligeable, d’environ 44 % (tableau 1 (b)) de cette relation sur une
période plus courte, en l’occurrence, de mai 2002 à juin 2005, c’est-à-dire
pendant la période consécutive au krach de 2000. Force est de constater
que, tout en laissant apparaître une certaine influence des taux sur le cours
des actions, les résultats de notre étude ne sont concluants, dans le meilleur
des cas, que pour 50 %. L’actualisation des dividendes futurs incertains par
les taux d’intérêt n’épuise pas par conséquent la totalité de cette relation
inverse.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 139


Nicolas Moumni

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142 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Mondialisation, Organisation
mondiale du commerce et rapports
Nord-Sud
Entre différenciation et espace politique
pour le développement

Ces dernières années, les rapports Nord-Sud sont devenus l’une des Mehdi Abbas
questions prioritaires de la gouvernance économique globale. Les sommets (Mehdi.Abbas@upmf-
mondiaux se succèdent (Monterrey, 2002 ; Johannesburg, 2002), depuis le grenoble.fr)
Université de Grenoble,
lancement, sous l’égide des Nations Unies, des Objectifs du Millénaire pour CNRS
le Développement (2000). Ces derniers ont mis en avant la problématique
de la mondialisation comme instrument de réduction de la pauvreté.
C’est dans le cadre de cette problématique que l’Organisation mondiale
du commerce (OMC) s’empare du thème du développement. Cela aboutira
au lancement, suite à la 4e Conférence ministérielle de l’OMC à Doha fin
2001, d’un cycle de négociations baptisé Agenda de Doha pour le
développement (ADD). L’inscription du thème du développement dans les
négociations commerciales de l’OMC résulte de la concomitance de trois
facteurs. Le premier est la crise de légitimité affectant l’institution depuis
la conférence ministérielle de Seattle, dont l’échec a fait de l’OMC une
organisation sans objet. Le deuxième renvoie aux critiques relatives à la
marginalisation des économies en développement et l’iniquité de certains
accords (ONU, 2000 ; OXFAM, 2002). Le troisième résulte du
renouvellement analytique du lien de causalité entre libre-échange et
développement ainsi que la remise en cause du « consensus de Washington »
depuis la crise asiatique de 1998.
L’objet de cet article est de faire le point sur les débats relatifs à
l’organisation institutionnelle des rapports Nord-Sud dans le cadre des
négociations commerciales multilatérales lancées en 2001. Six ans après son
entrée en fonction, l’OMC traite explicitement des problèmes d’intégration
internationale rencontrés par les pays en développement et les pays les moins
avancés (PED-PMA). La mise en avant du développement comme objectif
prioritaire des négociations commerciales signifie que la libéralisation n’est
plus leur finalité. Elle signifie également que les Etats-membres ont décidé

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 143


Mehdi Abbas

de traiter les déséquilibres initiaux dans les rapports Nord-Sud, accédant


ainsi à une revendication récurrente des pays en développement relativement
aux conséquences des Accords de l’OMC.
L’ADD est un programme de négociations placé sous le sceau de
l’engagement unique. Son principal objectif est l’intégration des PED-PMA
au « système commercial multilatéral ouvert [et] fondé sur des règles » dans
des conditions qui « correspondent aux besoins de leur développement
économique » étant donné que « le commerce international peut jouer un rôle
majeur dans la promotion du développement économique et la réduction de
la pauvreté » (OMC, 2001). Dès qu’elle a succédé au GATT (1995), l’OMC
a réservé une place conséquente de son ordre du jour aux « efforts positifs
pour que les pays en développement, et en particulier les moins avancés d’entre
eux, s’assurent une part de la croissance du commerce international qui
corresponde aux nécessités de leur développement économique » (GATT, 1994).
C’est pourquoi chacun des volets du programme de Doha comporte des
dispositions spécifiques au traitement des PED-PMA. Mais pour que le
programme de Doha constitue un rééquilibrage en faveur de ces pays, il
(1) Le TSD comporte six
catégories de faudrait qu’il marque un changement conséquent dans la logique du
dispositions : i) les traitement des PED-PMA, c’est-à-dire le traitement spécial et différencié
dispositions visant à des PED-PMA.
améliorer les
opportunités Historiquement, le principe d’un traitement spécial, dérogatoire et
commerciales pour les différencié (TSD par la suite) constitue le fondement de l’intégration des
PED-PMA, parmi PED-PMA au système commercial multilatéral. L’ADD ne fait pas exception
lesquelles celles relatives à
l’accès aux marchés des puisque la déclaration de Doha stipule que « toutes les dispositions relatives
pays du Nord ; ii) les au traitement spécial et différencié seront réexaminées en vue de les renforcer
dispositions impliquant et de les rendre plus précises, plus effectives et plus opérationnelles »
la prise en compte des
intérêts des PED-PMA
(OMC, 2001) faisant du TSD un dossier transverse à l’ensemble du
lors de l’adoption par les programme de Doha. Aussi, l’une des questions les plus problématiques
pays du Nord de mesures que doit affronter le système commercial multilatéral renvoie au débat sur
commerciales ; iii) les
dispositions donnant aux
les droits et obligations différenciés entre les pays industrialisés et les PED-
PED-PMA une capacité PMA en matière d’accès aux marchés et de règles commerciales (1). La
discrétionnaire dans configuration institutionnelle des rapports Nord-Sud est déterminante dans
l’élaboration de leur
politique commerciale et
l’analyse et la compréhension à la fois des ajustements internationaux et
les exemptant des des schémas d’intégration économique internationale. C’est elle qui
disciplines commerciales déterminera la dimension inclusive ou exclusive de la mondialisation en
appliquées par et aux
pays développés ; iv) les
cours. Cette dernière renouvelle la problématique centrale du système
dispositions relatives à commercial multilatéral, à savoir la recherche d’une articulation efficace
l’aide et à l’assistance entre engagements de libéralisation commerciale et stratégies nationales de
technique ; v) les
développement.
provisions relatives à la
protection de leur marché Le point de départ de cette analyse est d’estimer que la façon dont le
intérieur ; vi) les régime de l’OMC institutionnalise les rapports entre les Etats-membres est
provisions accordant aux révélatrice de la configuration concurrentielle dans les relations économiques
PED-PMA des délais plus
longs d’exemption à la internationales. Cette institutionnalisation livre, par ailleurs, des
norme multilatérale. enseignements concernant les politiques de développement qu’il serait

144 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Mondialisation, Organisation mondiale du commerce et rapports Nord-Sud

possible de mener à terme. Le TSD de la période pré-Uruguay round se


caractérise par une dualité des normes et un traitement dérogatoire. Le cycle
d’Uruguay marque une réorientation dans le sens d’une normalisation du
traitement dont le caractère dérogatoire se résume à des délais d’ajustement.
Le cycle de Doha (2001–?) peut être analysé comme la recherche d’un
nouveau compromis Nord-Sud en matière de TSD. L’ADD a, dans un
premier temps, marqué un changement dans la logique héritée de l’Uruguay
round. Toutefois, sa transformation à partir de la conférence ministérielle
de Cancun (septembre 2003) en une négociation commerciale classique,
transformation que concrétise le compromis de juillet 2004, place le dossier
du TSD à la croisée des chemins : avancera-t-il sur la voie de la différenciation
entre pays ou bien sur la voie de la reconnaissance d’un espace politique
pour le développement ?
La mise en évidence de cette évolution nécessite l’analyse de la nature
du traitement dérogatoire dans le système commercial multilatéral. Dans
un premier temps, il convient de présenter les principales caractéristiques
du traitement spécial et différencié dans le régime de l’OMC. En effet, les
débats actuels ne sont compréhensibles qu’à l’aune des asymétries
institutionnelles et structurelles contenues dans les accords commerciaux
multilatéraux. Une fois ces éléments traités, cette contribution abordera
les termes du nouveau compromis Nord-Sud négocié à l’OMC. En l’état
actuel de la négociation, deux thèses s’opposent : celle d’une plus grande
différenciation entre pays du Sud et celle d’une reconnaissance d’un espace
politique pour le développement. Une convergence des positions vers une
synthèse de ces deux thèses est la proposition sur laquelle cette contribution
se conclut.

Mise en perspective analytique et historique du régime


international de commerce et de développement de l’OMC
Le concept de traitement plus favorable pour les PED-PMA a évolué
parallèlement aux changements qui se sont opérés à la fois dans les équilibres
économiques internationaux et dans les théories du développement. Fils
des stratégies d’industrialisation par substitution d’importations, le TSD
en tant que régime dérogatoire à destination des PED-PMA possède deux
dimensions principales. D’une part, il vise à accroître l’accès des PED-PMA
aux marchés des pays industrialisés. D’autre part, il autorise l’adoption de
mesures unilatérales de protection des marchés domestiques. Cette
conception, largement remise en cause lors du cycle d’Uruguay (1986-1994),
a généré une dynamique institutionnelle excluante pour les économies du
Sud.
a. Fondement du principe du traitement spécial et différencié
Le traitement des PED-PMA repose sur un principe juridico-politique :
l’impossibilité d’un traitement unique et standardisé pour des pays

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 145


Mehdi Abbas

structurellement différents. Cela a conduit les économies en développement


à revendiquer la non-application des deux principes fondamentaux du GATT
(2) La réciprocité (articles (la réciprocité et la non-discrimination) (2). Il en résulte l’institution-nalisation
II et XXVIII) signifie d’une discrimination positive dans les relations commerciales multilatérales,
qu’un pays bénéficiant
d’un abaissement tarifaire c’est-à-dire que l’inégalité structurelle est compensée par des mécanismes
concédé par un autre pays institutionnels se traduisant à la fois dans des droits commerciaux plus
doit accorder à ce pays favorables et dans un niveau moindre d’obligations (Hudec, 1987). Les moyens
une concession
équivalente. La non-
d’obtenir cette discrimination positive se sont matérialisés dans l’application
discrimination (articles I des principes de non-réciprocité et de traitement différencié aboutissant à
et III) renvoie à un régime dérogatoire et dual (cf. tableau 1).
l’application
inconditionnelle des
C’est la philosophie sous-jacente à la Partie IV « Commerce et
clauses de la nation la développement » rajoutée en 1965, soit un an après la création de la
plus favorisée et du CNUCED porteuse d’une nouvelle conception de la politique commerciale
traitement national. Ces
deux clauses définissent le
pour le développement. La Partie IV, composée de trois articles, est une
multilatéralisme de reconnaissance de l’inégalité compensatrice. Elle concerne l’accès des pays
l’OMC. D’où la logique en développement aux marchés des pays industrialisés et s’articule à l’article
de négociation qui veut
qu’à une « concession »
XVIII du GATT qui autorise la protection du marché domestique en vue
réponde une de la création d’une branche d’industrie nationale (Finger, 1991). La
« compensation ». promotion des exportations est assurée par les concessions unilatérales
(3) Toutefois, la logique qu’accordent les pays industrialisés (articles XXXVII. 1. a, XXXVIII. 3. b) (3).
de la Partie IV place les La Partie IV conduira à la reconnaissance institutionnelle d’un traitement
pays en développement
en situation de
demandeurs générant une Tableau 1
asymétrie institutionnelle
Mise en perspective historique des principales dispositions relatives
entre les membres alors
que l’objectif recherché
au traitement des PED-PMA dans le système commercial multilatéral
par la non-réciprocité est
1. Droits spéciaux à la protection du marché domestique
la réduction de cette
• Article XVIII. B du GATT-1994. Consultations avec le Comité sur les balances des
asymétrie.
paiements pour des mesures d’exemption tous les deux ans au lieu d’une année
dans le cadre de l’article XII.
• Article XVIII. A & C du GATT-1994. Protection tarifaire pour motifs de formation de
branche d’industrie nationale et aide de l’Etat en faveur du développement
économique.
• Article XXVIII. bis (iii) du GATT-1994. Prise en compte du besoin de souplesse en matière
de protection tarifaire en vue du développement économique.
2. Droits spéciaux d’accès aux marchés
• Article XXV du GATT. Reconnaissance d’un traitement préférentiel inconditionnel
sous forme de politiques commerciales dérogatoires en faveur des PED (25 juin 1971).
Institutionnalisation du Système généralisé des préférences (SGP).
3. Autres provisions
• Partie IV du GATT (1965) : articles XXXVI, XXXVII & XXXVIII. « Commerce et
Développement ». Reconnaissance du principe de l’inégalité compensatrice et de
la non-réciprocité dans le traitement des PED.
• Clause d’habilitation du Tokyo round (1979) : introduction du principe de gradation
dans les concessions et préférences accordées aux pays en développement ; flexibilité
pour les accords préférentiels Sud-Sud ; reconnaissance de droits spéciaux pour la
catégorie PMA.

Source : Composition personnelle de l’auteur.

146 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Mondialisation, Organisation mondiale du commerce et rapports Nord-Sud

préférentiel inconditionnel sous forme de politiques commerciales


dérogatoires en faveur des PED-PMA (25 juin 1971). Le Système généralisé
des préférences (SGP) constitue à ce jour la manifestation la plus concrète
du traitement préférentiel. Le cycle de Tokyo (1979) complète l’architecture
commerciale multilatérale à destination des PED-PMA au travers de la clause
d’habilitation qui introduit le principe de gradation selon lequel les droits
et obligations appliqués à un pays dépendent de son niveau de
développement, i.e. le revenu par habitant.
Cette conception du TSD a prévalu sur la période 1965-1986. Elle
reflétait un compromis protectionniste quant à la gestion de la concurrence
internationale. Au Sud, la mise en place de stratégies de développement
orientées sur le marché domestique et le lancement de projets industriels
ont conduit à des politiques commerciales protectionnistes conformes à
l’inspiration listienne de l’article XVIII du GATT (4). Au Nord, l’essentiel (4) En référence à
de la dynamique de croissance reposait sur la demande interne, puis, compte Friedrich List (1789-
1846) à l’origine de
tenu de l’instabilité économique des années 1970, sur une gestion de la l’argument de la
contrainte extérieure privilégiant l’équilibre macro-économique domestique. protection de l’industrie
De plus le retrait, à l’initiative des pays industrialisés, de l’agriculture (1955) dans l’enfance. Pour plus
de détail sur cette
et du textile-habillement (1974) des négociations a considérablement réduit question voir Finger,
l’attractivité du système commercial multilatéral pour les PED-PMA. Cette 1991.
situation va radicalement changer dès la fin du cycle de Tokyo (1979). En
effet, les années 1980 sont marquées par une révision radicale de l’agenda
international sur le contenu des politiques de développement, révision dans
laquelle la réforme du régime commercial international constitue un élément-
clé. Une logique d’intégration au marché mondial se substitue à une logique
de développement du marché interne et de constitution de structures
productives articulées. Cela a conduit à l’abandon des politiques de réformes
graduelles remplacées par des stratégies d’ouverture rendues nécessaires en
vue de l’obtention de prêts dans le cadre de la conditionnalité FMI et en
vue de l’accession au GATT puis à l’OMC (5). (5) Le nombre de pays
membres du GATT entre
b. Le compromis déséquilibré et asymétrique des Accords de l’OMC 1979 (fin du cycle de
Tokyo) et 1993 (fin du
Le TSD prend acte de l’ouverture et de l’extraversion des économies en cycle d’Uruguay) passe de
développement et se fond dans le compromis libre-échangiste qui caractérise 102 à 123. Actuellement,
désormais les Accords de l’OMC. Son régime de commerce et de l’OMC compte
150 membres. La quasi-
développement constitue un instrument de consolidation multilatérale du totalité des pays ayant
triptyque libéralisation-privatisation-stabilisation (Srinivasan, 1998 ; Stiglitz, accédé à l’institution
2002). Aussi l’évolution du TSD depuis les années 1980 met-elle en évidence durant la période 1979-
1993 est constituée de
l’effacement des enjeux de développement dans les négociations (Whalley, pays ayant le statut de
1999). Les Accords de l’OMC ne comportent pas un texte juridique général PED-PMA.
concernant le traitement des PED-PMA, mais quelque 155 dispositions
(OMC, 2000a) introduites de façon ad hoc sans réelle réflexion sur leurs
besoins commerciaux (Michalopoulos, 2000). La Partie IV est toujours
présente dans le cadre du GATT de 1994, mais, en cas de conflit

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 147


Mehdi Abbas

d’interprétation, la hiérarchie juridique entre les divers accords donne priorité


aux Accords de l’OMC. Par ailleurs, un glissement sémantique s’établit entre
le « traitement différencié et plus favorable » du GATT et le « traitement
spécial et différencié » de l’OMC. Ce dernier repose sur quatre éléments :
1. L’allongement des délais dans la mise en application des obligations
contenues dans les différents accords ;
2. Des seuils temporaires plus favorables impliquant un niveau moindre
d’obligation, qu’il s’agisse de la réduction des droits de douane, de la réduction
des subventions, de l’application des sauvegardes ;
3. Des procédures simplifiées en ce qui concerne le règlement des différends,
les consultations pour la balance des paiements ou certaines procédures de
mise en œuvre telles celles relatives à l’article VI du GATT 1994 ;
4.Une assistance technique plus soutenue pour ce qui est de la mise en
application des différents accords et plus spécialement des accords dits
techniques.
Le TSD est passé d’une logique où se négocient des clauses dérogatoires
quant à l’accès aux marchés et aux droits à la protection du marché
domestique, à une logique où se négocient des délais d’ajustement
(dérogations limitées dans le temps et/ou délais plus longs pour internaliser
certaines obligations, la gradation ne s’appliquant qu’aux PMA) et des besoins
d’assistance en vue de cet ajustement. Aussi, « le traitement spécial et
différencié a évolué pour passer d’un instrument destiné à faire en sorte
que la libéralisation du commerce soutienne le développement (dans le
GATT), à sa manifestation actuelle (dans l’OMC) en tant qu’instrument
destiné à aider les pays en développement à développer leur capacité légale
et institutionnelle à assumer leurs obligations en matière de libéralisation
du commerce » (Corrales-Leal et alii, 2003). C’est donc une logique de
normalisation et d’ajustement structurel, institutionnel et juridique par le
biais de la mise aux normes, d’autant plus qu’au sein de l’OMC se développe
une approche positive orientée vers la négociation de nouveaux corpus de
règles. Ceux-ci visent non seulement la libéralisation des échanges mais aussi
l’harmonisation des pratiques commerciales et des mesures de régulation
relevant de l’ordre interne (normes techniques, politique de concurrence,
mesures sanitaires et phytosanitaires, mesures liées aux politiques
d’investissement, droit de propriété intellectuelle, etc.) (OCDE, 1995 ;
Dymond, Hart, 2000).
Si l’OMC est entrée en fonction en 1995, son régime commercial n’est
pleinement effectif que depuis 2005. Cependant, dès sa création, des travaux
ont mis en évidence les contraintes qu’il fait peser sur les PED-PMA. La
littérature regroupe ces dernières en cinq rubriques :
1. Avec la fin du « GATT à la carte », de « l’engagement unique » et de
l’extinction de « la clause d’antériorité », les PED-PMA doivent accepter
la totalité des accords ainsi que les obligations qu’ils contiennent et adopter
l’ensemble du corpus normatif du régime de l’OMC.

148 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Mondialisation, Organisation mondiale du commerce et rapports Nord-Sud

2. Les normes et les règles internationalement reconnues et intégrées


dans les Accords de l’OMC sont celles des économies de la Quadrilatérale
(Etats-Unis, Canada, Union européenne et Japon) (6) . Par conséquent, le (6) Le Secrétariat de
coût de l’internalisation pour les PED-PMA est très élevé (Finger, Schuler, l’OMC note à ce propos
que « les pays en
2000). Par ailleurs, l’essentiel des négociations ne consiste plus en l’échange développement ont le
de produits mais en des négociations de normalisation, ce qu’offrent les sentiment d’être tenus à
PED-PMA ne correspond plus – du moins le ressentent-ils ainsi – aux l’écart du processus
d’élaboration des normes
concessions qu’ils sont amenés à faire. L’équilibre traditionnel offre-demande internationales et de
de libéralisation est rompu. devoir respecter des
3. La plupart des dispositions du TSD sont rédigées en termes non normes qui sont au-
dessus de leurs capacités
contraignants. Elles relèvent plus d’une logique de déclaration d’intention techniques ou
que d’une logique de concessions ou de droits accordés aux pays en financières » (OMC,
développement. Cela rend leur application non exécutoire en vertu de la 2000b).
procédure de règlement des différends instaurée dans le cadre des Accords
de l’Uruguay round (AUR).
4. Le compromis de l’Uruguay round s’est révélé être déséquilibré. Certes,
l’agriculture et le textile-habillement ont été réintégrés dans la discipline
commune. Mais les niveaux de protection directe et indirecte dans le secteur
agricole demeurent très élevés, et le démantèlement de l’Accord sur le textile
et les vêtements (ATV), outre sa durée, aboutit à une exacerbation des
concurrences Sud-Sud et à un effet d’éviction dont pâtissent des pays tels
que la Tunisie, le Bangladesh, etc. Cette concession accordée aux PED-PMA
est loin de compenser les leurs en matière de services et de droits de propriété
intellectuelle. Par ailleurs, les démantèlements douaniers successifs ont
conduit à une érosion des préférences, particulièrement pour les pays ACP.
A cela s’ajoute le fait que les concessions commerciales octroyées dans les
SGP le sont sur une base unilatérale avec un ajout de conditions non
commerciales. Par ailleurs, la gamme des produits faisant l’objet des schémas
SGP sont fixés par les pays industrialisés qui en limitent l’étendue et le
volume. Aussi, y compris par rapport à la thématique traditionnelle de l’accès
aux marchés, une majeure partie du Sud ne trouve plus son compte dans
les négociations commerciales multilatérales.
5. La majorité des PED-PMA ne possède pas une délégation permanente
auprès de l’OMC. Seuls 64 PED en possèdent. Par ailleurs, la taille moyenne
des missions des PED est de 3,6 personnes alors que celle des pays
industrialisés est de 6,7 personnes. Pour certains des pays les plus pauvres,
la mission n’est composée que d’une seule personne (Blackhurst, 1997).
De plus, compte tenu de l’expertise technique et juridique requise désormais
dans les négociations commerciales, un nombre plus conséquent de PED-
PMA se trouve quasiment exclu du processus. Cela est d’autant plus vrai
qu’annuellement environ 1 200 réunions sont tenues à l’OMC.
Le lancement du cycle de Doha s’est voulu une réponse à la
mondialisation excluante des années 1980 et 1990. Plus concrètement, il
s’agissait de trouver une solution aux biais anti-développement des Accords

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 149


Mehdi Abbas

de l’OMC. Ce point n’est pas sans relations avec la crise de légitimité que
connaît l’institution. L’ADD est lancé pour y répondre mais dans un contexte
marqué par deux tendances contradictoires. D’une part, une relance des
projets de coopération Nord-Sud autour de la problématique de la
mondialisation comme instrument de lutte contre la pauvreté. D’autre part,
un changement dans l’interdépendance économique mondiale au travers
de l’approfondissement de la concurrence internationale. Ce changement
est dû pour l’essentiel au rééquilibrage des rapports de puissance et de richesse
économiques résultant de l’émergence de quelques économies en
développement.
c. L’évolution des rapports institutionnels Nord-Sud dans l’agenda pour
le développement
Le programme de Doha a connu deux phases. La première est la phase
extensive avec le projet de réinterprétation des Accords de l’OMC dans la
forme, dans leur substance et dans leurs objectifs à l’aune du thème du
(7) Ce dernier n’est développement (7). La seconde phase débute après la conférence
jamais défini ou explicité, ministérielle de Cancun (septembre 2003). Elle marque la victoire d’une
ni dans les Accords de
l’OMC ni dans la interprétation commerciale de la déclaration de Doha (8). Dès lors, le
déclaration de Doha. « paquet de juillet » 2004 opère un recentrage de l’ADD qui se transforme
(8) Après la conférence de en une négociation commerciale standard. Toutefois, le dossier du TSD,
Cancun les dossiers de outre son aspect commercial, comporte une dimension systémique et
mise en œuvre et du TSD
ont été retirés de la liste symbolique qui conditionne dans une large mesure l’achèvement de l’ADD.
des quatre dossiers En effet, sans un compromis soutenable sur ce dossier, l’OMC ne pourra
prioritaires en vue de la pas revendiquer le succès du cycle pour le développement.
finalisation du cycle. De
plus, il a été décidé que la Les travaux sur le TSD ont abouti à l’identification de 88 propositions
date butoire pour qu’il s’agirait de transformer de dispositions non contraignantes en
conclure un accord sur le dispositions contraignantes et impératives. Les pays industrialisés ont estimé
TSD serait fixée à
décembre 2006 alors que que le mandat de négociation sur le TSD ne devait pas altérer l’équilibre
celle relative à l’accès aux des droits et obligations contenu dans les Accords. Si tel était néanmoins
marchés pour les produits le cas, ils proposent que les mesures relatives au TSD puissent faire l’objet
industriels serait fixée à
avril 2006, attestant d’un de négociations. Ces positions sont à l’origine de blocages dans les
renversement des négociations. Ainsi, bien qu’il existe un consensus sur la nécessité d’une
priorités. Pour plus rénovation du TSD, le contenu qu’elle pourrait prendre est l’objet de
détails voir Khor, 2006.
dissensus.
La littérature sur les évolutions possibles du TSD fait ressortir quatre
options. La première développe l’idée d’une flexibilité totale accordée aux
pays pour peu que la non-application des obligations contenues dans les
Accords de l’OMC ne porte pas préjudice aux autres membres de
l’Organisation (Stevens, 2002). La deuxième se concentre essentiellement
sur la renégociation des groupes de pays. Elle réfute le principe de l’auto-
désignation et estime nécessaire l’éclatement en plusieurs sous-catégories
du groupe des PED (Hockman et alii, 2003). La troisième propose de relier
les dispositions du TSD aux besoins exprimés par chaque pays

150 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Mondialisation, Organisation mondiale du commerce et rapports Nord-Sud

individuellement (Whang, Winter, 2000 ; Pangestu, 2000). La dernière porte


sur la définition de seuil d’application des mesures du TSD sur une base
sectorielle, la liste des pays étant ouverte (Keck, Low, 2004). L’évolution
du TSD depuis 1986 ne plaide pas pour la première des options. Les trois
restantes n’ouvrent pas fondamentalement de réflexion sur la substance du
TSD, qui demeure envisagé en termes de délai d’ajustement. En revanche,
elles se concentrent sur la création de nouveaux groupes de pays à l’OMC,
soit d’un point de vue global, soit d’un point de vue sectoriel.
Il semble en effet impensable que le nouveau régime international de
commerce et de développement n’intègre pas la différenciation des trajectoires
économiques au Sud. De fait, le problème structurel central qui
conditionne l’ensemble de ce dossier, mais également l’évolution de
l’ensemble du système commercial multilatéral, est relié à l’émergence
d’économies exportatrices sur des créneaux concurrentiels par rapport aux
pays industrialisés. Ce ne sont pas les 48 PMA, représentant 0,8 % du
commerce mondial, qui sont à l’origine du blocage. En revanche, « les effets
de l’économie des pays en développement sur le commerce international
s’expliquent en grande partie par la très forte croissance des NPI, de la Chine
et de l’Inde » (9) (Cnuced, 2006) auxquels il serait possible de rajouter (9) La Cnuced classe dans
quelques économies intermédiaires d’Amérique centrale et du Sud. Le le groupe NPI les pays
suivants : Hong Kong,
compromis entre les capitalismes historiques et les capitalismes émergents, République de Corée,
dont rendent compte les coalitions formelles et informelles de l’OMC, Singapour, Taiwan. Ainsi,
déterminera la forme et le fond du TSD et, par conséquent, la même si la part des PED
dans les exportations
configuration institutionnelle des rapports Nord-Sud. La manifestation la mondiales est passée en
plus tangible de cette hypothèse est la tenue de mini-ministérielles à l’espace d’une décennie
l’initiative du G4 (Etats-Unis, Union européenne, Brésil et Inde) parfois de 27,7 à 34,4 %, 90 %
de cette hausse sont dues
élargi au G6 (G4 plus Australie et Japon). Le paquet de juillet 2004 résulte au dynamisme des NPI
d’un compromis élaboré par le FIP (Etats-Unis, Union européenne, Brésil, (Cnuced, 2006).
Inde, Australie). Par ailleurs, il semble désormais acquis qu’un compromis
entre les économies de la Quadrilatérale et, en adoptant une vision large,
les économies du G20, scellera l’ADD.

L’évolution des rapports Nord-Sud : entre différenciation et


espace politique pour le développement
La déclaration de Doha peut être lue de deux façons : une lecture qui
insiste sur sa dimension commerciale et une autre qui met en exergue sa
dimension développementale. Ces deux dimensions traversent les débats
concernant les rapports Nord-Sud. Le système commercial multilatéral se
voudrait pro-développement tout en cherchant un moyen de gérer la nouvelle
configuration concurrentielle qui lui impose l’émergence de nouvelles
puissances commerciales. La réponse à ce dilemme emprunte deux voies :
celle de la différenciation et celle de l’espace politique pour le
développement. Après les avoir exposées, cette section se conclura par une
proposition de synthèse.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 151


Mehdi Abbas

a. Portée et signification de la différenciation au sein des PED


Le thème de la différenciation a été posé à l’initiative des pays développés
s’inspirant de leur pratique concernant leurs systèmes de préférences
(10) En janvier 2004, bilatérales et régionales (10). Il constitue une thèse centrale du rapport de
l’ancien négociateur Sutherland sur l’avenir de l’OMC et du TSD (Sutherland, 2004). La
américain R. Zoellick a
adressé à ses collègues de différenciation s’inscrit dans le diagnostic global sur les dysfonctionnements
l’OMC une lettre qui des négociations commerciales multilatérales en faisant de la question du
était explicite sur cette nombre le principal problème, et relève de l’approche pays concernant la
question. En janvier
2005, le commissaire problématique de l’intégration du Sud dans la mondialisation. Elle a
européen au commerce, rencontré une opposition nette et franche des économies du Sud. Toutefois,
P. Mandelson, a exprimé les pays développés ont réussi à légitimer ce thème dans les discussions en
une préférence pour la
différenciation au sein de
le reliant à celui de l’effectivité et de l’opérationnalité du TSD. Ce dernier
l’OMC. étant un sujet de négociation, la thèse selon laquelle un TSD plus
opérationnel et plus effectif exige une plus grande flexibilité entre les pays
bénéficiant de ces mesures, qui est la ligne défendue par les membres
développés, revient à introduire en creux le thème de la différenciation dans
la négociation. Leur stratégie a consisté à rallier à leur thèse un nombre
croissant de PED, particulièrement dans le dossier agricole (Kasteng, Karlson,
Lindberg, 2004).
L’amélioration de l’effectivité et de l’opérationnalité du TSD passant
par une rénovation des catégories officielles des pays, cela revient à poser
le problème de l’indiscrimination des mesures du TSD par rapport à la
diversité des situations économiques des PED. Le régime de l’OMC n’interdit
pas de les différencier. La clause d’habilitation adoptée lors du Tokyo round
introduit le principe juridique d’une gradation des droits et des obligations
en fonction du niveau de développement. Par ailleurs, elle est à l’origine
de la distinction du groupe des PMA au sein des PED membres. En second
lieu, certains accords identifient des sous-catégories spécifiques qui
bénéficient de certaines mesures du TSD et de procédures institutionnelles
qui leur sont réservées (cf. tableau 2 pour le détail). En troisième lieu, le
droit OMC présente la particularité d’être évolutif en raison du mécanisme
de règlement des différends. Ce dernier, au travers de son organe d’appel,
a reconnu la pertinence d’une différenciation entre les PED dans le cadre
du système généralisé des préférences, la condition étant son caractère non
(11) Voir Inde, discriminatoire (11). Cela revient à établir des différences entre PED à
Communautés condition de traiter de la même manière des pays se trouvant dans une
européennes, conditions
d’octroi des préférences situation économique identique. En dernier lieu, comme dans toute
tarifaires aux pays en organisation inter-gouvernementale, le monde opératoire et le vocabulaire
développement. Voir site officiel des négociations donnent lieu à des regroupements tant sectoriels
Internet de l’OMC pour
plus de détail. que géopolitiques. Ainsi, dans les documents de négociations figurent des
catégories telles que « Pays dépourvus de capacités manufacturières en matière
pharmaceutique », « Petits Etats insulaires en développement », « Pays en
développement enclavés » ou « Economies petites et vulnérables ». A ceci
s’ajoute l’existence au sein de l’ensemble des organisations inter-

152 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Mondialisation, Organisation mondiale du commerce et rapports Nord-Sud

gouvernementales des catégories différenciant les membres.


Institutionnellement, rien n’empêche l’OMC d’élaborer son propre
régime de différenciation.
Tableau 2
Les Accords de l’OMC présentant des éléments de
différenciation entre pays membres

La clause d’habilitation du Tokyo round


• Introduit le principe juridique de la gradation des droits et obligations en fonction
du niveau de développement
• Institutionnalise le groupe des Pays les moins avancés
L’Accord sur l’agriculture de l’Uruguay round
• Les pays les moins avancés
• Les pays en développement importateurs nets de produits alimentaires
• Les autres pays en développement
L’annexe VII de l’Accord sur les subventions et mesures compensatoires
• Exempt les PMA désignés comme tels par l’Organisation des Nations-Unies et membres
de l’OMC
• Exempt des PED tant que leur PIB n’aura pas atteint les 1 000 dollars par an.
L’annexe concernant l’ADPIC de la Déclaration de Doha
• Reconnaît la catégorie des pays ayant des capacités insuffisantes dans le secteur
pharmaceutique
L’Accord sur le mécanisme d’examen des politiques commerciales
• Introduit une périodicité différente en fonction de « leur part du commerce mondial
pendant une période représentative »
L’Accord instituant le mémorandum d’accord sur le règlement des différends
• Article 21. 2

Source : Composition personnelle de l’auteur.


(12) Cela n’implique en
rien que la différenciation
L’institutionnalisation de la différenciation permettrait de sortir de l’ad- soit la solution aux
problèmes et des PED-
hocquerie des regroupements. En allant du plus spécifique au plus PMA et du blocage de
systémique, l’articulation entre l’effectivité et l’opérationnalité du TSD et l’ADD. En effet, les
la différenciation repose sur trois types d’arguments (Paugam, 2005). Le schémas d’accès
préférentiels des pays
premier est que la catégorie unique des PED dans l’OMC ne favorise pas industrialisés intègrent
l’élaboration de stratégies commerciales ciblées pour le développement. La un élément de
différenciation. Or, la
prise en compte des besoins spécifiques des pays implique la différenciation littérature standard, qui
entre ces pays afin d’ajuster les mesures au plus proche de leurs insiste sur la
particularités (12). C’est pourquoi le second argument est de réserver les différenciation à l’OMC,
conclut en général que les
mesures commerciales en faveur du développement aux pays ayant un déficit effets développement des
de capacités structurelles et institutionnelles en vue d’une politique de accords préférentiel sont
développement. Cet argument repose sur les travaux de la politique soit négatifs soit
inquantifiables
commerciale en présence de distorsion (Bhagwati, 2002). La politique (Hoeckman, Ozden,
commerciale est conçue pour les pays les plus vulnérables comme un 2005).

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 153


Mehdi Abbas

instrument de second rang d’une stratégie de développement, stratégie


envisagée comme une politique de correction des défaillances et
imperfections de marché. Pour les autres pays, les objectifs de développement
ont davantage de chances d’être atteints par des mesures plus directes
(taxation, subvention, réglementation domestique). C’est pourquoi il est
nécessaire d’établir une différence entre les membres afin de lier de façon
plus précise les mesures du TSD à la situation concrète du pays. Le troisième
type d’argument découle de la façon dont l’OMC elle-même envisage le
système commercial multilatéral ouvert et non discriminatoire comme un
bien public global (OMC, 2004). Dès lors, tout régime dérogatoire réduit
les gains associés au système et génère des externalités négatives pour ceux
qui en sont exclus, c’est-à-dire les pays industrialisés, mais également pour
les PED (Stevens, 2002 ; Page, Kleen, 2005). En effet, un TSD à l’application
indifférenciée réduit les opportunités dont pourraient profiter les PMA et
les pays intermédiaires. Pour lever ce problème, il convient de relativiser
la portée du TSD en fonction du niveau de développement. L’accès aux
marchés des pays émergents ou des pays en développement les plus
dynamiques est une opportunité dont devraient pouvoir bénéficier les autres
PED.
Pour les pays développés, la question d’une meilleure différenciation
juridique est au cœur du blocage des négociations de Doha. Ils ne sont
disposés à accepter au titre du TSD que des concessions proportionnées à
la situation économique et au niveau de revenu réel des PED. Leur économie
politique de la différenciation repose sur le trade off suivant : tout
approfondissement des concessions accordées par les membres développés
dans le cadre du TSD devrait trouver une contrepartie dans un
approfondissement de la différenciation entre PED. Selon ces derniers, le
blocage du programme de Doha provient de l’insuffisance des concessions
présentées par les pays développés, particulièrement dans le dossier agricole,
et par l’absence d’une négociation sur la substance d’un TSD rénové. Leur
économie politique de la différenciation repose sur le trade off suivant : pour
que le thème de la différenciation passe du statut de « sujet de discussion »
à « sujet de négociation », il faudrait que les pays développés acceptent une
extension et un approfondissement du domaine du TSD. Les PED tentent
donc de poser le problème de la nature du TSD et de l’articulation des
mesures prises au titre du TSD avec leur politique de développement. Cela
revient à poser comme principe de départ que la différenciation entre PED
a pour objectif d’améliorer l’efficacité développementale des disciplines
commerciales et non de contribuer à l’obtention d’un nouvel équilibre des
offres et des concessions d’accès aux marchés. Nous retrouvons les deux
interprétations (commerciale vs. développementale) de la déclaration de
Doha.
Enfin, concernant l’économie politique de la différenciation, trois points
doivent être relevés. Le premier renvoie à l’absence de critères pertinents

154 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Mondialisation, Organisation mondiale du commerce et rapports Nord-Sud

de différenciation entre les pays membres de l’OMC [cf. figure 1 pour une
présentation synthétique des critères de différenciation]. Loin d’être
uniquement technique, elle conditionne le contenu de la différenciation.
Tant que la question des critères n’est pas résolue, le thème de la
différenciation n’avancera pas, avec le risque d’entraîner dans son sillage
un blocage des négociations commerciales multilatérales.
Figure 1
Typologie des critères de différenciation
Différenciation

Approche basée sur les pays Approche basée sur les règles

Critères Indicateurs Objectifs du TSD Disciplines de


géographiques économiques l’OMC

– Socio-économiques
– Commerciaux
– Institutionnels Un critère pour Critères
chaque objectif d’exemption aux
identifié disciplines

Regroupements Dotation
régionaux factorielle
et localisation
géographique

Le deuxième point interroge la légitimité de la démarche des pays


développés, preuve que ce thème est très sensible du point de vue des PED.
Les négociations commerciales multilatérales devraient-elles d’abord
définir les mesures du TSD puis décider quels pays pourraient bénéficier
de ce traitement dérogatoire ou alors devraient-elles d’abord définir des
catégories de pays pour ensuite rattacher chacune de ces catégories à des
mesures du TSD ? La question n’est toujours pas tranchée (Kasteng, Karlson,
Lindberg, 2004). Le troisième point concerne l’aspect dynamique de la
différenciation. Celle-ci doit être envisagée en rapport au processus de
développement des pays. Par conséquent, elle repose sur le principe de
gradation et donnera lieu à des périodes et mécanismes de transition d’une
catégorie à l’autre. La logique est que la flexibilité dont bénéficient les PED
aille en s’atténuant au fur et à mesure qu’ils franchiront les seuils pré-définis.
Les PED sont sensibles à cette dynamique. Elle signifie que la différenciation
avance main dans la main avec la normalisation du traitement. De là à
considérer que l’objectif de la différenciation se réduit à une normalisation
des PED les plus dynamiques il n’y a qu’un pas, que certains n’hésitent pas

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 155


Mehdi Abbas

(13) Le basculement des à franchir (13). Les dispositions dérogatoires et l’accès inconditionnel aux
négociations sur l’accord-
cadre concernant les
marchés des pays industrialisés ne concerneront plus que les PMA. L’émergence
dispositions relatives au d’économies à capacité exportatrice consolide la position du Sud dans
TSD du Comité l’institution mais un « certain » Sud [le G3 (Chine, Inde, Brésil) et le G20],
commerce et
développement vers le
marginalisant l’autre Sud (le G90 : Union africaine, ACP, PMA).
Conseil général de Simultanément, cela conduit à une demande de normalisation du traitement
l’OMC indique, selon du premier Sud. Il en résulte la fin de « l’auto-déclaration » et de « l’auto-
certaines délégations, que
les négociations n’ont pas
exclusion » du statut de PED dans le système commercial multilatéral.
pour finalité la Face à cette évolution, les PED-PMA tentent d’orienter le débat sur la
consolidation d’un sous- question de la substance des rapports Nord-Sud et sur le contenu
régime dérogatoire ou
spécifique à destination
développement des règles de l’OMC. Cette stratégie repose sur l’idée d’un
des PED-PMA. « espace politique pour le développement ».
b. La thèse d’un espace politique pour le développement
Parallèlement à la thématique de la différenciation s’est développée à
partir de 2003 l’idée d’un espace politique pour le développement. Elle prend
corps au sein de la CNUCED et trouve une formulation officielle lors de
la CNUCED XI tenue à Sao Paulo en 2004. L’espace politique pour le
développement renvoie à une interprétation développementale de l’ADD
et s’articule en six dossiers de négociation : la réduction tarifaire, la politique
agricole, les services, l’ADPIC, l’investissement, l’aide et l’assistance
technique. En insistant sur la substance, l’espace politique pour le
développement entend mettre en avant le fait que les mesures prises au titre
du TSD devraient servir une stratégie de diversification productive et
d’accroissement de la part de la production industrielle dans le produit
national. Cela serait obtenu par une amélioration des capacités en capital
humain, technologiques et infrastructurelles. Aussi, loin de se résumer à
l’accès aux marchés ou à une catégorisation sectorielle et géographique de
mesures, l’idée d’un espace politique de développement se voudrait comme
une « politique de constitution de capacités » (Abugattas, Paus, 2006) ou une
(14) Cela ne lève pas « trade-supported development strategy » (Corrales-Leal et alii, 2003) (14).
pour autant l’ambiguïté L’expression fait référence à « la marge d’action dont les pays jouissent en
opérationnelle de la
notion. matière de politique économique intérieure, en particulier dans les domaines
du commerce, de l’investissement et du développement industriel ». Elle contient
également l’idée selon laquelle les gouvernements devraient avoir une marge
de manœuvre pour « évaluer les avantages découlant de ces règles et engagements
internationaux et les contraintes dues à la perte d’autonomie » (Cnuced, 2004).
Elle ne se réduit pas aux seules négociations commerciales multilatérales
mais se pose comme une thématique transverse à l’ensemble des
négociations économiques internationales (Protocole de Kyoto, CCNUCC,
AME, FMI, Banque mondiale, accords bilatéraux d’investissement,
accords d’intégration régionale de seconde génération, etc.).
Dans la pratique, la reconnaissance de l’espace politique signifie que
les pays en développement ne devraient pas être obligés de souscrire à des

156 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Mondialisation, Organisation mondiale du commerce et rapports Nord-Sud

règles internationales qu’ils ne sont probablement pas prêts à appliquer ou


qui risquent d’être inappropriées pour eux, du point de vue de leur niveau
de développement économique (15). C’est pourquoi ils sont dans l’obligation (15) Il convient de
d’élaborer une articulation rénovée entre « d’une part, les négociations et remarquer que la
fonction principale des
processus internationaux et, de l’autre, les stratégies de développement que accords économiques
les pays en développement doivent mettre en œuvre pour réaliser leurs internationaux est d’être
objectifs » car la mondialisation excluante est en partie liée au « manque de le catalyseur de réformes
internes. En ce sens,
cohérence entre les systèmes commercial et financier internationaux et entre certaines des
les stratégies nationales de développement et les engagements internationaux » « contraintes » dont ils
(Cnuced, 2004). Ainsi, cette revendication insiste à la fois sur les contraintes seraient porteurs
permettent de prévenir
externes et internes (cf. figure 2 pour une présentation schématique de l’idée
un interventionnisme
d’espace politique pour le développement). gouvernemental souvent
D’une part, l’espace politique pour le développement se trouve contraint source d’inefficience et de
par l’environnement structurel et institutionnel international dans lequel comportements de rente.

évoluent les économies en développement. Cette contrainte exogène renvoie


à la nécessité d’adopter des politiques intérieures compatibles avec les
engagements économiques internationaux. D’autre part, la réduction de l’espace
politique de développement résulte également de contraintes endogènes (faibles
capacités administratives, financières, faible intégration politique et sociale,
échec des systèmes nationaux d’économie politique) et d’une « économie
politique de l’industrialisation » rarement favorable aux groupes industrialistes
(Gallagher, Kumar, 2006). La « taille » de l’espace politique endogène est
proportionnelle aux ressources disponibles, qui elles-mêmes dépendent du
niveau de développement économique du pays. C’est pourquoi, même si les
règles internationales s’appliquent à tous les pays de façon identique, les pays
industrialisés possèdent un espace politique endogène pour le développement
supérieur aux PED, ce qui leur confère un avantage structurel et institutionnel
dans les processus d’internalisation des règles internationales.

Figure 2
Représentation schématique de l’espace politique
pour le développement
Dispositions au sein
des accords
multilatéraux
Espace politique exogène permettant une
extension de l’espace
politique national
Espace politique
effectif pour les PED
national effectif par l’amélioration de
Espace politique leurs espaces
B A politiques endogène
endogène
[A] et/ou exogène [B]

Les accords multilatéraux [B] norment les politiques publiques et définissent l’espace politique national effectif. Celui-
ci peut se contracter ou être étendu selon les degrés de liberté ou clauses dérogatoires contenus dans les accords
multilatéraux. En revanche, le processus de développement économique accroît l’espace politique endogène. Néanmoins,
celui-ci peut être contraint par des facteurs institutionnels ou d’économie politique domestique.
Source : R. HAMWEY (2005) avec adaptation par l’auteur.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 157


Mehdi Abbas

Concernant les négociations commerciales multilatérales, le point de


départ d’un espace politique pour le développement réside dans le constat
que les politiques d’ouverture économique subies ou voulues, ainsi que la
multiplication des accords économiques internationaux bilatéraux,
régionaux et multilatéraux, ont considérablement réduit la capacité des pays
à conduire une politique de développement autonome. Or, pour que
l’ouverture soit un instrument du développement, il est désormais admis
qu’elle doit être graduelle, séquencée et articulée aux caractéristiques et aux
besoins de développement économique des pays concernés, rendant
l’approche dite de « one-size, one-time fit all » de la libéralisation
commerciale insatisfaisante (Rodrik, 2001 ; CNUCED, 2003 ; UNDP,
2003). Et de fait, à partir de multiples études de cas, des travaux démontrent
que le régime de l’OMC, d’une part, fait perdre aux pays des capacités dans
la gestion de l’ouverture de leur marché (DiCaprio, Gallagher, 2005) et,
d’autre part, rend plus difficile la mise en place de synergies entre l’intégration
interne et l’intégration internationale (Wade, 2003).
En effet, quatre évolutions du régime commercial étayent la thèse d’une
réduction de l’espace politique de développement. La première, analysée
précédemment, c’est le changement de philosophie dans le TSD, c’est-à-
dire la normalisation du traitement associée à une approche en termes de
(16) Particulièrement délais d’ajustement. La seconde renvoie à l’extension du domaine de
présentes dans l’Accord compétence du régime de l’OMC et à l’introduction de mesures au-delà
sur les mesures sanitaires des frontières qui a réduit à la fois les espaces exogène et endogène pour
et phytosanitaires,
l’Accord sur les obstacles
une politique de développement (16). La troisième est relative au contenu
techniques au commerce, substantif et aux conséquences en matière de politique économique et de
l’Accord sur le commerce stratégie industrielle de cinq accords commerciaux multilatéraux (17) (cf.
général des services. tableau 3 pour le détail). Ces accords ont une capacité à normer les politiques
Rappelons que le corpus
normatif de référence du publiques qui conduit à réduire considérablement les possibilités de mener
régime de l’OMC résulte des politiques industrielles et agricoles ainsi que des politiques de rattrapage
des standards en vigueur technologique, agissant négativement à la fois sur l’avantage comparatif réel
au sein des pays
industrialisés, ce qui leur
et potentiel des économies en développement (Amsden, 2005 ; Wade, 2003).
confère un avantage La dernière concerne la mise en place du mécanisme de règlement des
institutionnel dans les différends. Les cas relevant de mesures de politique industrielle prohibées
négociations (Finger, par le régime OMC représentent 25 % des différends. Tous opposent des
Schuler, 2005).
PED aux pays industrialisés, et un seul s’est conclu à l’avantage d’un PED.
(17) Il s’agit de l’Accord
Ainsi, bien qu’il n’y ait ni prescriptions universelles ni recettes miracles
sur l’agriculture, l’Accord
sur les mesures concernant les stratégies de développement, l’expérience des pays
d’investissement liées au aujourd’hui industrialisés met en avant le fait que leur processus de
commerce, l’Accord sur développement s’est appuyé sur des politiques qui sont désormais classées
les droits de propriété
intellectuelle liés au
comme créatrices de distorsion et à ce titre prohibées par le régime de l’OMC
commerce, l’Accord sur (Chang 2002 ; Baldwin, 2003 ; Rodrik, 2003). Notons à ce propos qu’il
les subventions et n’existe pas de réflexion actuellement à l’OMC sur une distinction entre
mesures compensatoires les mesures créatrices de distorsion et celles qui ne le sont pas, alors que
et l’Accord sur le
commerce général des la multiplication des « questions liées au commerce » a considérablement étendu
services. la liste des premières.

158 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Mondialisation, Organisation mondiale du commerce et rapports Nord-Sud

Tableau 3
La contrainte en matière de politique de création et diversification de la base
industrielle contenue dans les Accords de l’OMC

Accord de l’OMC concerné Instrument politique Compatibilité avec le régime


de l’OMC
GATT Séquençage des réductions tarifaires
Licence d’importation
RVE
Remise de droits de douane _

ASMC Subventions à l’export


Subventions à la production
Subventions pour la R&D Actionnable depuis 1999

AMIC et ADPIC Contenu local


Transfert technologique

ADPIC Transfert de brevets


Licences obligatoires _

AMIC, ADPIC, AGCS Education publique _


Construction de capacités _
Transfert de personne _

Source : composition personnelle de l’auteur. Le (_) indique la compatibilité avec le régime OMC. Concernant
les subventions à la R&D, elles étaient compatibles jusqu’en 1999, date à laquelle une clause de l’accord
les rend conditionnelles.

Du point de vue des PED-PMA, la rationalité d’orienter le dossier TSD


sur la question de l’espace politique repose sur deux types d’argument. Le
premier est celui de la nature des négociations. Dans la majorité des dossiers,
la dimension « accès aux marchés » ne prédomine pas. Dès lors, le principe
de réciprocité ne possède aucune portée opérationnelle. C’est pourquoi ces
pays souhaiteraient voir s’ouvrir une réflexion sur de nouvelles modalités
de négociation pour tout ce qui relève des questions réglementaires et de
régulation domestique. Le second argument porte sur le fait que dans sa
nature et ses implications opérationnelles, l’espace politique renoue avec
la conception d’origine de l’ADD. Ce dernier comportait deux groupes de
travail sur la relation entre, d’une part, « commerce, dette et finances » et,
d’autre part, « commerce et transfert de technologie », et avait lancé une
initiative relative à la « construction de capacités », autant de dossiers retirés
après Cancun.
La position des pays industrialisés part du fait que les accords dont le
contenu substantif pose problème ne sont pas nombreux. Par conséquent,
les négociations s’y rattachant pourraient être menées en comité restreint
avec toutefois la nécessité d’obtenir une masse critique du point de vue de
l’offre de libéralisation, ce qui implique l’inclusion des pays émergents. Cette
position met en exergue une préférence pour la négociation d’accords

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 159


Mehdi Abbas

plurilatéraux avec les pays ayant une capacité et un intérêt à la négociation,


les autres demeurant soit extérieurs à ces accords, soit y adhéreront une
fois acquises les capacités pour (Lawrence, 2004). Deux évolutions récentes
soutiennent cette conclusion. La première concerne les négociations sur
la libéralisation des services dans lesquelles l’UE et les Etats Unis ont proposé
d’utiliser la flexibilité de l’AGCS afin de compléter les offres bilatérales par
des initiatives plurilatérales dans une vingtaine de secteurs. La seconde résulte
de la réorientation de la politique commerciale de l’UE vers la négociation
d’accords bilatéraux de libre-échange avec les « grands partenaires et
concurrents » que sont l’Inde, la Corée et les pays de l’ASEAN.
Cette dernière évolution aura des implications systémiques notables.
Ainsi, les pays concernés appartiennent tous au groupe des capitalismes
émergents et attractifs, ceux-là mêmes concernés par la différenciation. Aussi,
ce qui ne pourrait être obtenu dans le cadre multilatéral le sera au travers
d’accords commerciaux de type « OMC-plus ». Les autres pays en
développement subissent un effet d’éviction. D’une part, leur espace des
spécialisations profitables se réduit considérablement du fait des capitalismes
émergents. D’autre part, leur stratégie de négociation au sein de l’OMC
s’appuie sur celles des émergents. Tendanciellement, cette option n’est plus
soutenable et annonce la fin des stratégies collectives de négociation. Enfin,
la règle du consensus, caractéristique du système commercial multilatéral
et conférant aux pays une influence institutionnelle sans commune mesure
avec leur influence réelle dans l’échange, ne les protège plus puisque les
grandes puissances commerciales ne semblent plus craindre de s’engager
sur la voie bilatérale.
Un moyen de résorber les antagonismes Nord-Sud et Sud-Sud serait
d’inclure la différenciation dans l’espace politique pour le développement.
Cela prendrait la forme d’un espace politique différencié pour le développement.
En effet, les économies du Sud n’ont pas toutes les mêmes insuffisances
institutionnelles et structurelles. Par ailleurs, leur adaptation à la contrainte
exogène dépend de leur position dans la division internationale du travail,
de leur spécialisation à venir et des contextes historique et institutionnel.
Ces éléments impliquent une contextualisation du contenu des prescriptions
en matière d’espace politique pour le développement. Les PED devront être
vigilants sur la séquence selon laquelle chacun des deux dossiers avancera.
En effet, reconnaître le principe et les critères de différenciation avant de
reconnaître la légitimité d’un espace politique aura des implications
radicalement opposées à la séquence inverse. Il n’en demeure pas moins
que les membres de l’OMC devront engager une réflexion sur l’identification
des instruments et des mesures pro-développement que contiendraient ou
devraient contenir les Accords de l’OMC. Cela pourrait être l’occasion de
créer des dispositifs et des mécanismes d’assistance aux PED-PMA en vue
d’identifier les « bonnes » politiques horizontales et verticales en matière
de développement (Hoeckman, 2005). Cette approche aurait le mérite de

160 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Mondialisation, Organisation mondiale du commerce et rapports Nord-Sud

ne plus poser le problème de l’intégration des « Sud » en termes de


normalisation du traitement avec obligation de mise en conformité en raison
de la présence du mécanisme de règlement des différends. De plus, elle ne
réduirait pas la question à la négociation de clauses de sortie des accords.

Conclusion
L’objet de cette contribution était de faire le point sur l’évolution du
dossier relatif au TSD dans le cycle pour le développement de l’OMC. Ce
dernier s’est transformé en une négociation commerciale standard ayant
pour problématique essentielle l’accès aux marchés et la libéralisation
sectorielle. Il n’en demeure pas moins que les règles auxquelles aboutira
cette négociation seront déterminantes dans les possibilités offertes aux PED-
PMA en matière d’insertion internationale et de politique de développement.
L’analyse menée aboutit à quatre résultats. Le premier est de fournir une
lecture du phénomène coalitionnel à l’OMC comme une manifestation d’un
compromis en cours d’élaboration entre les capitalismes historiques et les
capitalismes émergents. La soutenabilité de ce compromis dépendra de la
place qu’il réservera aux pays intermédiaires et aux PMA. Quoiqu’il en soit,
c’est bien au sein du Sud que les lignes de partage se dessinent, donnant
lieu à la thématique de la différenciation. Deuxième résultat, la
différenciation entre les PED, pour légitime qu’elle soit, ne doit pas occulter
le risque d’une fragmentation du régime de commerce international et de
développement, fragmentation qui ne servirait pas les intérêts des PED
intermédiaires. Il en va de même pour ce qui est de l’option plurilatérale.
Le troisième résultat concerne l’idée d’inclure un espace politique pour le
développement dans les Accords de l’OMC. Elle a le mérite d’attirer
l’attention sur la nature des règles négociées et sur leur impact en matière
de politique publique. Toutefois, elle induirait une extension considérable
du domaine de compétence de l’OMC, sachant que celle-ci n’est pas en
mesure d’assumer une telle évolution, sauf à engager une réforme
institutionnelle majeure, question qui n’est pas à l’ordre du jour.
Nous avons insisté sur l’entre-deux dans lequel se trouve l’avenir des
rapports Nord-Sud à l’OMC. La voie qu’ils emprunteront dépendra de
l’économie politique des négociations. Une option semble prise sur la voie
de la différenciation. Toutefois, trop de PED considèrent que cette option
ne leur est pas favorable. Ainsi, et comme cela est souvent le cas à l’OMC,
il est possible d’envisager que la négociation évolue vers la prise en compte
de certains thèmes soulevés dans le cadre de l’espace politique pour le
développement. Il s’agirait dans ce cas d’indiquer clairement que la
différenciation entre les PED a pour objectif d’améliorer l’efficacité
développementale des disciplines commerciales, lesquelles restent à
définir, et non de réaliser un équilibre des concessions d’accès au marché.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 161


Mehdi Abbas

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164 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Le NEPAD dévoyé ou l’éclipse
d’une grande espérance

En ouvrant la Conférence des économistes africains sur « l’opérationnalité Moustapha


du Plan Oméga » en 2001, le président Abdoulaye Wade observait que Kassé
l’histoire économique de l’Afrique est faite d’un cimetière de projets et de Ecole de Dakar, Sénégal
(www.mkasse.com)
programmes qui étaient souvent un assemblage de vœux pieux bien articulés
par des techniciens, certes compétents, mais beaucoup trop éloignés des
préoccupations véritables des grands décideurs politiques. Tirant les
enseignements de cette histoire et à la différence des grands projets de
l’époque comme le plan de Lagos, les nouvelles initiatives, notamment le
« Programme de la renaissance africaine pour le Millénaire » (MAP) du
président sud-africain Thabo M'beki et le plan Oméga du président
Abdoulaye Wade, étaient le résultat de réflexions engagées par les dirigeants
africains qui formulent pour la première fois leur vision relative au renouveau
de l’Afrique.
La fusion de ces deux plans donna naissance en juillet 2001 à la « Nouvelle
initiative africaine », rebaptisée NEPAD, qui est une réponse pour enrayer
la pauvreté croissante, les conflits de longue durée, la propagation débridée
des épidémies du sida et du paludisme ainsi que la marginalisation perpétuelle
du continent. Il devait, en conséquence, contribuer à la création de conditions
adéquates permettant au continent de jouer le rôle qui est le sien dans
l'économie et les affaires politiques du monde.
Le NEPAD est une architecture d’une grande simplicité et d’une extrême
limpidité, toutes qualités devant faciliter sa réalisation autour du
triptyque : les préalables politiques et institutionnels (paix, sécurité et
gouvernance), les huit priorités sectorielles (infrastructures, éducation, santé,
énergie, agriculture, TIC, environnement accès aux marchés) et le cadre
régional stratégique de mise en œuvre (découpage du continent en cinq
régions : Afrique du Nord, Afrique de l’Ouest, Afrique centrale, Afrique
de l’Est, l’Afrique australe).

1. Le NEPAD : une ambition, une vision et un partenariat actif


favorable à l'afflux des investissements pour un développement
accéléré et durable du continent
Le NEPAD est un programme global et ambitieux qui a trouvé un écho
extrêmement favorable et enthousiaste auprès des peuples africains et au
niveau des partenaires au développement qui croyaient enfin saisir les

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 165


Moustapha Kassé

nouvelles réponses africaines élaborées par les décideurs africains eux-mêmes


pour répondre aux défis du développement économique et social de leurs
pays. Il se présente comme un programme novateur pour construire une
Afrique forte qui se veut une interlocutrice incontournable de la
communauté internationale. Naturellement, quelques intellectuels avaient
émis des réserves sur les orientations, les démarches techniques et surtout
les options institutionnelles après son élaboration. En tant que rédacteur
du projet, j’avais souligné dans mon ouvrage (De l’UEMOA au NEPAD :
le nouveau régionalisme africain) certaines faiblesses institutionnelles qui
pourraient freiner son rythme d’exécution. Fruit d’un laborieux compromis
plus politique que technique, le dispositif organisationnel contenait des
limites congénitales. Dans le fond, le Secrétariat, c’est-à-dire, le Steering
Commetee, que l’on voulait une structure souple, allégée et dynamique,
s’est rapidement transformée en une gigantesque machine bureaucratique
incapable de faire décoller le moindre projet du Programme. Naturellement,
cette involution a entraîné des coûts d’agence et d’information qui ont
conduits, à l’inefficacité et, par endroit, à la paralysie vigoureusement
dénoncée par le président Abdoulaye Wade.
Le plan Oméga puis le NEPAD se présentaient comme des initiatives
de rupture qui devraient cadrer parfaitement avec les Objectifs du millénaire
pour le développement. Les priorités sectorielles, particulièrement les
infrastructures, devraient être financées par des investissements massifs privés
et publics dans une optique d’intégration africaine. Le schéma du NEPAD
est largement inspiré des théories de la croissance endogène qui identifient
quatre principales sources de croissance : le capital physique (infrastructures,
énergies), le capital humain (santé et éducation), le capital public
(gouvernance, efficacité de l’Etat à sauvegarder la paix, la sécurité et la
stabilité) et l’innovation technologique (TIC).
Evidemment, l’accumulation de tels facteurs ne suffit guère pour
engendrer une croissance auto-entretenue ; encore faut-il la présence d’un
mécanisme qui empêche ou compense la diminution des productivités
marginales des facteurs de production au fur et à mesure de leur accumulation.
C’est en introduisant les externalités dans l’analyse que les modèles de
croissance endogène parviennent à résoudre ce problème. Ce référentiel
théorique est complètement différent de celui des anciens programmes
construits par l’OUA comme le plan de Lagos qui préconisait un processus
planifié rendu possible par un contrôle des moyens de production. Un
document de la Commission économique pour l’Afrique (1984)
recommandait aux Communautés africaines d’adopter des programmes qui
doivent transformer les systèmes de production nationaux et sous-
régionaux en créant une infrastructure régionale de transport et de
communication et en développant de nouveaux produits ou des capacités
grâce aux industries communautaires. La démarche est volontariste, étatique
et interventionniste ; elle est à l’opposé de celle du NEPAD.

166 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Le NEPAD dévoyé ou l’éclipse d’une grande espérance

Les investissements en capital physique et humain sont générateurs d’une


croissance rapide, au taux le plus élevée et peuvent corrélativement contribuer
à l’éradication de la pauvreté endémique. Ils seraient également à la base
d’un ensemble d’externalités positives pour les pays concernés : formation
de marchés, développement des activités productives, accélération des
échanges, etc. De fait, l'Afrique montrerait ainsi ses capacités à prendre
en charge son développement, en partenariat avec le monde développé et
le secteur privé international détenteur des capitaux et des technologies.
Toutefois, six années après la mise en œuvre du NEPAD, la réunion de
Johannesburg en octobre 2005 et celle d’Alger début mars 2007 du Comité
de mise en œuvre (CMO) semblent annoncer soit le début de la fin ou alors
l’amorce d’un nouveau départ du Projet qui a traversé beaucoup de turpitudes
consubstantielles à l’hétérogénéité des membres fondateurs, ce qui justifie
ce quolibet : à chacun son NEPAD. Depuis le démarrage du Programme,
aucun projet concret n’a été mis en œuvre. Les objectifs majeurs comme
le renforcement des capacités de production des pays, les projets dont les
études de faisabilité sont achevées ne connaissent pas un début
d’accomplissement. Sur ces insuffisances viennent se greffer celles
inhérentes au seul projet qui fonctionne effectivement : le mécanisme
d’évaluation par les pairs (MAEP). Le débat relatif à la mise en place et à
la gestion des démembrements nationaux de ce mécanisme est enclenché
dans plusieurs pays. C’est une menace sur le caractère intégrateur du MAEP.

2. Une demi-décennie d’inefficacité et d’immobilisme


Tout le piétinement constaté dans la réalisation de l’agenda du NEPAD
explique l’impatience du président Wade, un des « pères fondateurs », qui
observe que : « Depuis quatre ans, nous piétinons. (…) Pourtant, le NEPAD
est un bon projet, mais nous n’avons pas placé les hommes qu’il fallait pour
l’animer. » En clair, le NEPAD ne décolle pas du fait de l’inefficacité de
son administration dont le secrétariat budgétivore s'illustre dans
l’organisation de réunions sans réussir à conclure le moindre marché pour
l'exécution des projets de développement dont les études de faisabilité ont
été réalisées.
Après une demi-décennie d’existence, les bailleurs de fonds et les Etats
africains ont levé des ressources substantielles pour la réalisation effective
des études de faisabilité des grands projets d’infrastructure qui constituent,
sans aucun doute, la priorité des priorités. En effet, facteur déterminant
de la croissance économique, les infrastructures devraient permettre la
constitution d’un véritable marché régional et participer à combler le gap
de développement entre l'Afrique et les pays industrialisés. Les appuis
importants mobilisés par la BAD, le PNUD, le Canada, le Japon et bien
d’autres pays et institutions de financement n’ont pas permis d’attirer les
capitaux et les investissements étrangers nécessaires pour financer le Plan
d’action à court ou à moyen et long termes. Depuis juin 2002, avec l’aide

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 167


Moustapha Kassé

de la Banque de développement de l'Afrique, le projet de Plan d'action à


court terme du NEPAD (STAP) pour le développement des Infrastructures
avait été élaboré et validé par un atelier d’experts. Il est resté sans suite
pratique.
Dans ce sens, le Rapport de progression du NEPAD et le Plan d'action
initial de juin 2002 pour combler le manque d'infrastructures ont identifié
comme tâches importantes : « Promouvoir l'intégration régionale et, donc,
créer des marchés plus importants pour l'infrastructure se réfèrent dans ce
contexte à l'énergie, l'eau, le transport, l'information et l'informatique. Pour
identifier les projets, le NEPAD (…) a entrepris un examen des projets
d'infrastructure dans les pays qui ont été inclus dans les programmes élaborés
par les REC. »
En comparaison l’UEMOA vient de finaliser en juillet 2006 à Dakar
la Réunion des bailleurs de fonds pour le financement de son programme
économique régional (2006-2010) d’un montant de 2 900 milliards de francs
CFA, soit environ 6 milliards de dollars. Le financement de ce programme,
dont les infrastructures constituent les 90 %, est aujourd’hui entièrement
bouclé. Pourtant, en matière de promotion et de recherche des
investissements, une conférence a été convoquée à Dakar en avril 2002 avec
le secteur privé pour le financement des grands projets d’infrastructures,
avec plus de 2 000 participants. Aucune retombée ni suite. C’est dire que
le Steering Committee est très loin de la performance de l’UEMOA, malgré
l’ampleur des ressources mobilisées depuis sa création. A titre d’exemple,
en 2002, le PNUD a mobilisé pour le secrétariat 3,5 millions de dollars
pour financer la gouvernance politique (y compris la création du
mécanisme d’évaluation intra-africaine et sa mise en œuvre), la promotion
du NEPAD et des Objectifs du millénaire pour le développement. Il a
également contribué à hauteur de 2,7 millions au Fonds d’affectation spéciale
qui dispose de ressources estimées à 4 milliards de dollars. Les Etats africains
ne sont pas en reste, l’Afrique du Sud, l’Algérie, le Nigeria, le Sénégal, le
Lesotho, le Mozambique et d’autres encore ont véhiculé des contributions
importantes qui sont venues s’ajouter à celles de pays comme le Canada,
le Japon, le Royaume-Uni (Secrétariat britannique au développement
international). D’autres pays et organisations internationales ont aussi affecté
des fonds supplémentaires. Beaucoup de moyens pour peu de réalisations
concrètes.
Cette appréciation ne peut être tempérée que par les nombreux séminaires,
ateliers et forums qui ont conduit à la formation de plusieurs comités de
pilotage ou à l’élaboration de multiples déclarations d’intention qui tardent
à déboucher sur des actes concrets : Comité de pilotage sur la science et la
technologie, Programme pour le développement de l’agriculture africaine,
Plan d’action de l’initiative environnementale du NEPAD, etc.
La seule réussite que l’on peut incontestablement comptabiliser au titre
du NEPAD est sans doute le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs

168 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Le NEPAD dévoyé ou l’éclipse d’une grande espérance

(MAEP) destiné au renforcement de la gouvernance (politique, économique


et d’entreprise) et qui, selon Marie-Angélique Savane, présidente du Groupe
de personnalités éminentes, « vise à favoriser l’adoption des politiques,
normes et pratiques qui conduiront à la stabilité politique, à une plus grande
croissance économique, au développement durable et à accélérer
l’intégration économique de la sous-région et du continent ». Créé en février
2004 à Kigali, le MAEP ne concerne que les pays qui choisissent de se faire
évaluer par leurs pairs. D’une part, l'adhésion se fait d'une manière volontaire
et, de l’autre, ce sont les chefs d'Etat eux-mêmes qui sont responsables des
évaluations qui doivent être faites. Opportunément, le Président Boutéflika
souligne : « En nous dotant d'un mécanisme crédible d'évaluation par les
pairs, qui stimule nos efforts d'amélioration de la gouvernance, nous
adressons également au monde un signal fort quant à notre volonté d'éloigner
à jamais le spectre de la marginalisation… La consultation, la concertation,
la participation et la transparence, faut-il le rappeler, sont les valeurs qui
se situent à la base même de nos traditions communes et qui servent
naturellement de fondements à la renaissance de l'Afrique. » Dans la même
direction le président Obasanjo précise : « Ce que prévoit le MAEP pour
le continent africain, nous le faisions déjà au plan informel entre nous. (…)
Nous voulons donc officialiser ce que nous discutions entre nous (…) et
nous soumettre à l'évaluation de nos performances par nous-mêmes aux
plans politique, économique et social (…) C'est une bonne méthode pour
nous connaître entre nous, apprendre des choses sur nous pour en choisir
ce qui nous paraît important. »
En définitive, toute appréciation globale de ce mécanisme, montrerait
que les dirigeants africains ne s’empressent point, et beaucoup d’entre eux
continuent de soulever des questions relatives à la structure, au mode de
fonctionnement et au pouvoir d'action de ce mécanisme et cela malgré la
pression de certains pays donateurs. Paradoxalement, certains gouvernements
se déclarent intéressés, tout en indiquant qu’ils n'avaient pas encore pris
de décision officielle définitive et irréversible. Concrètement, sur les 53 pays
membres de l’Union africaine, 24 manifestent des dispositions à participer
au mécanisme, mais seulement 4 se sont proposés pour subir l’évaluation :
le Rwanda, le Ghana, Maurice et le Kenya. Empressement de quelques-
uns mais grande prudence de l’écrasante majorité. D’ailleurs, le
communiqué du Sommet des chefs d’Etat de Sharm El-Sheikh (19 avril
2005) a reconnu « les complexités des évaluations du MEAP qui sont d’autant
plus importantes qu’il s’agit de la première fois qu’un tel processus est mis
en place en Afrique, et qu’il s’agit également d’un processus unique à l’échelle
du monde ». Certains pays craignaient que le mécanisme d'évaluation ne
porte atteinte à la souveraineté nationale, tandis que d’autres redoutaient
qu’il ne serve aux partenaires pour sanctionner.
Autre observation de taille : la cœxistence éventuelle entre l’organisation
des processus nationaux d’élaboration des DSRP et le mécanisme

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 169


Moustapha Kassé

d’évaluation. En effet, il est proposé de mettre en place à l'échelon national


« une structure adéquate et représentative à même d'organiser des
processus participatifs et équilibrés associant les principaux acteurs de la
société civile et une organisation efficace de la collecte et de la
dissémination d'informations ». Cet exercice est parfaitement réalisé dans
les processus d’adoption du DSRP.

3. La conférence d’Alger : début de la fin ou amorce d’un


nouveau départ ?
Il faut bien reconnaître que le NEPAD stagne, et les critiques fusent
de tous côtés. C’est pourquoi une session spéciale du Comité de mise en
œuvre a été convoquée pour examiner « l'état de la mise en œuvre du NEPAD
depuis son lancement en 2001 et les perspectives pour le renforcer et donner
plus de cohésion à la démarche africaine. A l’ordre du jour figure l’intégration
du secrétariat du NEPAD à la commission de l’UA en plus d’une réflexion
sur les financements des grands projets et les questions liées au partenariat
avec le reste du monde ». En effet, sont apparus à l’expérience le manque
d’application des programmes de développement et l’insuffisante impulsion
et attraction des capitaux et investissements étrangers, comme a réussi à
le faire l’UEMOA avec son Programme économique régional. Le Secrétariat
du NEPAD a multiplié les réunions, les ateliers et séminaires sans résultats
tangibles. Cela traduit l’absence d’une stratégie efficiente de communication
à destination des opérateurs économiques internes et externes, des
nombreuses institutions de financement ou des sociétés civiles africaines.
Les quelques acteurs qui sont parvenus à briser l’asymétrie d’information
sont restés dubitatifs au point de ne prendre aucun engagement.
Le NEPAD traîne aujourd’hui deux erreurs qui peuvent être fatales en
perspective : l’absence d’un lien organique entre le Steering Committee et
le Bureau directif du Comité de mise en œuvre (Heads of State and
Government Implementation Committee) et, ensuite, la mise en veilleuse
des cinq groupes thématiques sectoriels qui ont été définis dans le cadre
de ce comité. Chaque groupe était placé sous la responsabilité d'un des Etats
leaders selon la répartition suivante :
– en Sénégal : infrastructures, environnement, NTIC, énergie ;
– en Afrique du Sud : paix et sécurité, bonne gouvernance publique ;
– en Nigéria : bonne gouvernance économique et flux de capitaux ;
– en Algérie : développement humain (éducation, santé) ;
– en Egypte : accès aux marchés et agriculture.
Sur le premier point, il convient de rappeler que l’approche Top Down
adoptée dès le départ par les « pères fondateurs » suppose que les initiatives
partent du haut vers le bas. En clair, le Secrétariat et tout autre organe du
NEPAD devraient relever de la tutelle et du contrôle du Bureau directif
du Comité de mise en œuvre. Dans cette optique, la formation des groupes
thématiques et leur affectation aux membres fondateurs renforcent la tutelle

170 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Le NEPAD dévoyé ou l’éclipse d’une grande espérance

en donnant aux chefs d’Etat responsables de groupes le contrôle de


l’élaboration des projets constitutifs de chaque thème recouvrant en fait
les secteurs prioritaires du NEPAD. Dans pareil contexte, le Secrétariat
devient un organe exécutif des projets élaborés et ficelés par chaque groupe
thématique. A l’évidence, sa feuille de route s’éclaire en toute logique :
rechercher le financement, informer, mobiliser les opérateurs privés, publics
et institutionnels.
La récente réunion d’Alger du Comité de mise en œuvre qui
attendait 15 chefs d’Etat et qui en définitive n’en a compté que 5 (Obajanso,
Boutéflika, Mbecki, Kouffor, Amadou Toumani Touré et Meles Zenawi et
certains premiers ministres) se devait de repenser tout le dispositif
institutionnel du NEPAD. Certaines questions sont arrivées à maturité,
comme la gestion des organes du Secrétariat, le processus concret de mise
en œuvre du Programme ainsi que la remobilisation des dirigeants africains
qui, selon le président Abdoulaye Wade, « ne font pas beaucoup pour le
NEPAD, s'ils ne comprennent pas simplement le sens de la démarche ».
La proposition agitée depuis plusieurs sommets consistant à rattacher
le Secrétariat du NEPAD basé à Midrand en Afrique du Sud à la Commission
de l'Union africaine continue d’entretenir de profondes divergences de vue.
En effet, la finalisation du processus d'intégration du NEPAD à
l'architecture globale de l'Union africaine appelle selon le président Boutéflika
« la même exigence de cohérence, de cohésion et d'harmonie dans la
démarche ». Il ajoute qu’il faut craindre « une insuffisance de coordination
en la matière avec l'Union africaine, dont le NEPAD est en fait
l'émanation, voire une distorsion qu'il est urgent de rectifier ». Cette difficulté
explique sans doute, de l’avis du président Obajanso, que « depuis trois
ans, nous n'avons pas pu réaliser l'intégration prévue pour l'an dernier. Nous
espérons qu'une année de transition permettra le passage vers l'intégration
totale du NEPAD dans les structures de l'Union africaine ».
Au demeurant, ce rattachement à l’Union africaine soulève beaucoup
plus de problèmes qu’il n’en résout. Premièrement, l’expérience passée montre
que tous les projets de ce type rattachés au Secrétariat exécutif souffrent
d’une tutelle paralysante qui finit par n'accorder aucune attention aux dossiers
économiques et à leur agenda : le plan de Lagos et la mise en œuvre de la
Charte de la communauté économique africaine en attestent largement.
Deuxièmement, il existe un département économique au niveau de l’Union
africaine qui ne se prévaut d’aucun bilan positif ni en termes de réalisations
de terrain mi en termes d’études techniques ou prospectives concernant le
développement économique et la croissance de l’Afrique. Où faut-il loger
le NEPAD ? Quelles seront ses nouvelles attributions et ses liens avec les
différents organes ayant en charge les questions économiques et financières ?
Quelle sera la nouvelle architecture institutionnelle cohérente qui
garantisse au NEPAD opérationnalité et souplesse ? Troisièmement, le risque
de politisation excessive peut être, à terme, une issue fatale au Programme,

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 171


Moustapha Kassé

particulièrement s’il s’avère incapable, dans son déploiement, d’appliquer


à l’ensemble des 53 Etats le principe « gagnant-gagnant », c’est-à-dire assurer
à tout le monde les mêmes bénéfices des investissements. Quatrièmement,
le problème du lien organique avec le Comité de mise en œuvre va toujours
se poser tant que le NEPAD restera un Programme Top Down. A toutes
ces questions viendront s’ajouter d’autres de moindre importance comme
les coûts d’agence, l’impact des lourdeurs et longueur des procédures de
l’Union africaine sur le processus décisionnel du NEPAD dont une gestion
privée serait synonyme d’efficacité et de souplesse.
En conclusion : nécessité de préserver le Programme de la dernière
chance pour le développement solidaire de l’Afrique
A y regarder de près, trois raisons au moins militent pour la sauvegarde
du NEPAD par tous les Africains : une raison de crédibilité, une raison
liée à la qualité technique et au caractère novateur du document et la nécessité
de préserver un instrument rôdé de coopération internationale.
La première raison pour préserver et consolider le NEPAD tient au fait
que toutes les tentatives analogues passées se sont révélées infructueuses.
En conséquence, le raffermissement du Programme est éminemment une
entreprise de crédibilisation des dirigeants, des experts et des élites d’Afrique.
En effet, depuis les années 1970, les Etats africains ont engagé plusieurs
initiatives comme le Plan d’action de Lagos, la Charte de la communauté
économique africaine, la Décennie du développement industriel, la Décennie
des transports et des communications, le Programme de développement
accéléré de l’Afrique, le CARPAS, sans le moindre succès. Les résultats ont
été bien en deçà des espérances, ce qui a justifié les évaluations sévères de
l’époque comme « la décennie gâchée », « la décennie des espoirs déçus »
ou encore « la décennie perdue ». En effet, qu’il s’agisse de la croissance
économique, de la résorption du double déficit structurel de la balance
commerciale et des finances publiques, de la dette extérieure et intérieure,
de la pauvreté, de la nutrition, de la santé, de l’éducation, en un mot de
l’amélioration du bien-être social, les performances sont extrêmement
médiocres, voire insignifiantes. Tout simplement, aucune de ces initiatives
n’a connu le moindre début d’exécution pour réussir à pousser l’Afrique
sur la voie de la croissance et du développement économique et social !
En dernière analyse toutes ces initiatives traduisant, l’écart toujours
grandissant entre le discours et la pratique, entre les intentions proclamées
et la réalité. Ces attitudes sont symptomatiques de l’incapacité chronique
des Etats africains à traduire les principes directeurs adoptés au niveau
continental en politiques, programmes et projets nationaux ainsi que le
manque de détermination à poursuivre les stratégies et politiques
convenues.
La seconde raison de la nécessité de préserver la NEPAD est qu’il est
incontestablement un Programme novateur dans sa conception comme dans

172 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


Le NEPAD dévoyé ou l’éclipse d’une grande espérance

sa démarche. Les critiques conceptuelles et techniques formulées ça et là


semblent ignorer totalement les orientations et les préoccupations des
décideurs ainsi que le référentiel théorique qui en est le modèle de croissance
endogène. Sous ce rapport, le NEPAD propose une démarche innovatrice,
une stratégie de rupture construite par les dirigeants africains autour de
quatre composantes : la réalisation des préalables politiques et institutionnels
qui créent la stabilité et la sécurité, la fixation des priorités sectorielles qui
assurent les investissements, la compétitivité et la diversification des
économies, la détermination d’un cadre régional stratégique de mise en œuvre
et la définition d’un partenariat actif avec la communauté internationale,
le secteur privé interne et externe, les institutions de financement. La stratégie
du développement ainsi adoptée passe par l’organisation des solidarités
africaines comme marchepied vers la mondialisation inévitable et
contraignante.
La troisième raison de la consolidation du NEPAD est qu’il est une
initiative africaine de coopération et de partenariat en vue du développement
et du transfert des technologies. Ce partenariat est fondé sur le principe
de responsabilité mutuelle vis-à-vis des objectifs de croissance et de
développement définis à travers les secteurs prioritaires. Dans cette optique,
depuis sa création, les « pères-fondateurs » ont toujours été conviés aux
réunions du G8 pour y soutenir le Programme. Ainsi, l'Afrique et le NEPAD
étaient au cœur de l’agenda du sommet du G8 à Kananaskis en 2002 à l’issue
duquel le NEPAD a été consacré comme le cadre de référence obligé pour
la mise au point des stratégies de développement et de la coopération avec
l'Afrique. Le Plan d'action pour l'Afrique a été mis en place, et le Canada
s'est engagé à affecter 6 milliards de dollars de ressources nouvelles et
existantes sur cinq ans (2002-2007). A Gleneagles en 2005, le G8 a examiné
les progrès relatifs au Plan d'action pour l'Afrique et a fixé de nouvelles
mesures, notamment le doublement de l’aide à l'Afrique d'ici 2010 et
l’annulation totale des dettes des pays pauvres très endettés (PPTE) envers
la Banque mondiale, le FMI et la Banque africaine de développement.
En juin 2007 se réunit à Heiligendamm (près de Rostock, ville du nord
de l'Allemagne) le G8. Les responsables du NEPAD doivent y présenter
une plaidoirie pour élargir les acquis de la coopération Nord-Sud
(accroissement de l’aide, effacement de la dette des pays africains les plus
pauvres, aide insuffisante au développement, lutte contre les pandémies,
etc.) et formuler de nouvelles propositions sur les grands sujets en discussion
comme « l'exploitation des matières premières », « le besoin de structures
nouvelles et solides » et de « canaux raisonnables » pour attirer les
investissements en Afrique, « ne plus dilapider l'argent » mais « récompenser
certains pays » pour leur « bonne gouvernance dans le cadre de
partenariats. » Ils doivent dénoncer avec plus de vigueur le non-respect par
les partenaires du G8 des engagements qu’ils prennent à chaque sommet
en faveur de la promotion des projets du NEPAD. Il est devenu impératif

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 173


Moustapha Kassé

d’élargir la coopération à la Chine et à l’Inde qui seront les géants de


l’économie mondiale dans un futur proche et qui fortifient leurs relations
avec certains Etats africains.
En définitive, ces trois raisons sont suffisantes pour établir l’impérieuse
nécessité de préserver le NEPAD, initiative de la dernière chance et qui a
suscité une grande espérance comme outil de développement, d’intégration
et de coopération entre l’Afrique et la communauté internationale. Alors,
l’enjeu majeur restera fondamentalement de créer une véritable Task-Force qui
doit parvenir à finaliser et opérationnaliser les projets retenus dans le Plan
d’action à court terme en vue de montrer les réalisations concrètes,
susceptibles de persuader les populations africaines de sa pertinence.
L’Afrique, plongée dans une crise sociale profonde, marginalisée et pillée
de ses richesses, y trouvera « une nouvelle voie de l’espérance ».

174 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


A l’œuvre
Espace d’exercice et d’apprentissage
de la recherche ouvert aux doctorants

La succession dans l’entreprise


familiale marocaine
Une approche par les ressources

Résumé Adil El Houmaidi


L’objectif de cet article est de déterminer et de caractériser les facteurs dont ([email protected])
Laboratoire Economie
dépend la succession dans l’entreprise familiale marocaine. En adoptant des Institutions et
une approche basée sur les ressources, on va montrer que cette succession Développement (LEID),
dépend de deux facteurs essentiels. D’une part, la mobilisation des Université
ressources managériales et culturelles spécifiques à ces entreprises et, d’autre Mohammed V-Agdal
part, l’aboutissement du processus de transmission de la direction et du
patrimoine du prédécesseur au successeur.

Mots-clés
Entreprise familiale, processus de succession, ressources, connaissances,
patrimoine.

Abstract
The aim of this article consists in understanding the factors of witch depends
the succession in the Moroccan family business. Using the resource based
view of the firm, we show that the succession depends on two fundamental
factors : in one hand, the mobilization of the managerial and cultural
resources specific to this kind of firms ; in the other hand, the issue of the
transmission process of the management and the patrimony from the
predecessor to the successor.

Keywords
Family business, succession process, resources, knowledge, patrimony.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 175


Adil El Houmaidi

Introduction
La globalisation des marchés et la politique d’ouverture adoptée par le
Maroc, et traduite par la signature de plusieurs protocoles de libre-échange
notamment avec l’Union européenne et les Etats-Unis d’Amérique, obligent
désormais les entreprises marocaines à s’adapter à de nouvelles exigences
en termes de compétitivité et de flexibilité. L’entreprise familiale, qui
représente une forme d’organisation ancienne et très répandue, n’échappe
pas à cette réalité. Selon le rapport de la Banque mondiale de 1994
concernant le secteur privé au Maroc, « la plupart des sociétés marocaines
sont des petites entreprises familiales qui obtiennent la quasi-totalité de
leurs fonds par le biais d’arrangement personnel avec des membres de leurs
familles ou associés ». Ces entreprises sont dotées d’importants atouts dont
une flexibilité due à la facilité des communications internes, une rapidité
de la prise de décision, une plus grande productivité au travail des membres
de la famille du fait de leur forte motivation, etc. (Saadi, 2005).
Toutefois, lors du passage d’une génération à l’autre, l’entreprise familiale
se trouve particulièrement fragilisée. Elle est non seulement exposée aux
menaces qui guettent tout type d’entreprise, mais elle doit encore affronter
des dangers propres à sa nature familiale. D’après une étude américaine
(Catry et Buff, 1996), seulement 30 % des entreprises familiales dans le
monde survivent à leur transfert à la seconde génération, et moins de 15 %
survivent à un tel transfert à la troisième génération. Considérant en outre
le nombre d’années nécessaires pour la préparation de ce passage dans de
bonnes conditions (Hugron et Boiteux, 1998), cela nous donne une idée
de l’importance de la succession et des problèmes qu’elle peut susciter.
De ce fait, plusieurs études américaines et européennes se sont intéressées
à la succession dans les entreprises familiales. Cependant, ce sujet demeure
encore peu étudié dans les pays en voie de développement et plus
particulièrement en Afrique où cette forme est de loin la plus répandue
(Tchankam, 2000). Quant au Maroc, l’impulsion pour l’entreprise privée
a été donnée depuis l’indépendance. Environ un demi-siècle plus tard, les
propriétaires dirigeants arrivent aujourd’hui à l’âge de la retraite.
Comment se présente alors leur départ ? Quelles sont les phases de celui-
ci et les conditions qui l’affectent ?
Malgré leur centralité pour l’avenir du tissu économique marocain, ces
questions attendent encore un éclairage académique. A partir de ce constat,
on consacrera cet article à la détermination et à la caractérisation des facteurs
dont dépend la succession dans l’entreprise familiale marocaine en nous
intéressant aux deux questions suivantes : quelles sont les caractéristiques
idiosyncrasiques de l’entreprise familiale qui représentent des facteurs de
succès ou d’échec pour la relève ? Comment se déroule le processus de
succession dans les entreprises familiales marocaines ?

176 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


La succession dans l’entreprise familiale marocaine. Une approche par les ressources

Pour répondre à ces questions, on a choisi d’utiliser l’approche basée


sur les ressources (RBV) puisque, de façon générale, l’aspect bénéfique de
la nature familiale semble l’emporter sur les problèmes éventuels dans les
recherches sur les firmes familiales. La question de la spécificité des entreprises
familiales permet ainsi d’étudier en quoi la nature familiale agit sur le
processus de la succession.
Le transfert de l’entreprise familiale au Maroc ne se fait souvent qu’après
le décès du prédécesseur. Or, pour transmettre son entreprise avant son décès,
le propriétaire dirigeant doit recourir à des procédures de cession ou de
donation. Sinon, le patrimoine est réparti entre les héritiers après sa mort
suivant la législation de la succession. De plus, le problème de la transmission
patrimoniale de l’entreprise familiale réside dans le choix de la forme
juridique de l’entreprise. Cette dernière doit autoriser le partage et les
arrangements entre successeurs tout en garantissant la souplesse dans la
gestion et la continuité de l’activité.

1. La succession de l’entreprise familiale : l’approche théorique


La recherche sur le thème de l’entreprise familiale s’est développée depuis
le début des années quatre-vingt. Cependant, comme le fait remarquer
Wortman (1994), il n’y a pas de paradigme unifié pour la recherche sur ce
thème malgré la variété des concepts développés. Ce fait est renforcé par la
diversité des disciplines qui concernent l’entreprise familiale. Plusieurs théories
de l’économie des organisations permettent de décrire les caractéristiques
uniques des entreprises familiales. Parfois, c’est la théorie de l’agence qui
est utilisée pour montrer les conséquences de la concentration de la propriété
et du management dans les mains d’une même famille (Daily et Dollinger,
1992). D’autres fois, c’est la théorie des coûts de transaction qui est mobilisée
pour montrer les avantages de la firme familiale : plus de confiance, meilleure
communication, coûts moindres de monitoring et de contrôle, prise de
décision consolidée (ibid, 1992). Le problème de telles théories est le manque
de clarté et de rigueur quand elles sont appliquées à l’entreprise familiale.
Cette insuffisance réside dans la difficulté de définition et d’application à
toutes les entreprises familiales.
L’approche basée sur les ressources (Resource Based View) semble mieux
appropriée à la recherche sur le thème de l’entreprise familiale en général,
et la problématique de la succession spécialement. La RBV permet de
synthétiser toutes les études qui ont été réalisées sur les caractères spécifiques
de l’entreprise familiale. De plus, la RBV permet d’expliquer des
phénomènes difficiles à percevoir comme la prise de décision informelle,
la relation entre les propriétaires de la même famille, la relation entre le
prédécesseur et le/les successeurs.
Dans cette perspective, l’ensemble des ressources dont dispose
l’entreprise familiale peuvent être considérées comme des avantages
compétitifs, d’une part, par rapport aux entreprises non familiales, d’autre

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 177


Adil El Houmaidi

part, par rapport aux autres entreprises familiales. Habbershon et Williams


(1) Le terme “familialité” (1999) appellent ces ressources « familialités » (1) d’une entreprise
au sens de ce qui a donnée : « familialité est définie comme l’unique association de ressources
tendance à exalter le rôle
de la famille est notre qu’une entreprise peut avoir grâce au système d’interaction entre la famille
propre traduction du et l’entreprise ».
terme “familiness” utilisé
par Habbershon et 1.1. L’entreprise familiale marocaine : essai de définition
Williams.
L’entreprise familiale ne peut être appréhendée ni à travers des formes
juridiques particulières, ni à travers des tailles spécifiques. Par contre,
l’interaction entre les valeurs de la famille et celles de l’entreprise constitue
la principale caractéristique de ce type d’entreprise. Wortman (1994) affirme
qu’il n’existe pas de consensus sur la définition d’une entreprise familiale
et ce pour plusieurs raisons. D’une part, pour pouvoir définir l’entreprise
familiale, il faut d’abord arriver à cerner les différents critères qui peuvent
la distinguer, ensuite à choisir parmi ces critères ceux qui peuvent la spécifier
sachant que ces critères changent avec l’évolution temporelle, structurelle
et organisationnelle de celle-ci et, enfin, à s’assurer que les critères sélectionnés
suffisent pour limiter le champ de définitions de l’entreprise familiale. D’autre
part, le chercheur fait face à plusieurs autres difficultés lorsqu’il essaie de
délimiter le champ de définition de l’entreprise familiale, pour la simple
raison que les valeurs familiales diffèrent d’une entreprise à une autre. Parmi
les critères utilisés on cite : la forme juridique, la taille de l’entreprise, le
nombre de générations, l’interaction entreprise famille, le nombre de familles
et le contrôle du capital.
Les critères de propriété et de contrôle sont souvent utilisés par les
propriétaires dirigeants marocains pour conférer le caractère familial aux
entreprises (El Houmaidi, 2006). Dans le cadre de cet article, la définition
(2) Handler (1989, adoptée par Handler (1989) (2) est plus appropriée pour l’étude de la
p. 258) définit problématique de la succession au Maroc, puisqu’elle considère la transmission
l’entreprise familiale
comme « une comme une contrainte à l’existence de l’entreprise familiale. Cette perception
organisation dans de l’entreprise familiale par le critère de succession a plusieurs avantages puisque
laquelle les principales l’espérance d’héritage dans cette entreprise incorpore confiance, altruisme et
décisions opérationnelles
et les objectifs quant à la paternalisme comme facteurs de performance par rapport à d’autres
transmission sont entreprises non familiales. Cependant, on ne va pas prendre en considération
influencés par les la présence des membres de la famille parmi les employés sauf en ce qui concerne
membres de la famille
impliqués dans le
les postes de management. « Le caractère familial de l’entreprise marocaine
management ou dans le (…) ; est une hypothèse qui mérite d’être réinterrogée et reformulée (…)
conseil (il y a) une séparation entre forme de propriété et mode de gestion des ressources
d’administration ».
humaines, la configuration de type familial du capital ne se traduisant pas
forcément par le recours à un personnel familial. » (El Aoufi, 2000, p. 43)
Finalement, on peut définir l’entreprise familiale marocaine comme une
entreprise :
– qui est possédée et contrôlée par une famille ;
– dont le management est influencé par l’interaction famille-entreprise ;

178 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


La succession dans l’entreprise familiale marocaine. Une approche par les ressources

– et dont le chef a l’intention de transmettre la propriété et le management


à l’intérieur de la famille.
1.2. Les ressources de l’entreprise familiale
Pour réussir sa transmission, l’entreprise familiale doit disposer de ressources
non seulement tangibles, objectives, mais aussi et surtout intangibles, propres,
qui lui confèrent un avantage compétitif. D’une manière générale, de
nombreuses ressources critiques lors du processus de succession ont été
identifiées dans le cadre de l’approche par les ressources. Mais il n’y a pas lieu
de faire une présentation exhaustive de ces ressources spécifiques, et leur
identification sera limitée à quelques caractéristiques déterminantes souvent
évoquées comme étant à l’origine de la décision de succession et de son succès.
L’entreprise familiale diffère des autres en ce qu’elle combine une
entreprise et une famille, deux univers qui comportent chacun des besoins,
des objectifs et des croyances qui leurs sont propres. Il faut même ajouter
que les règles de la famille celles de l’entreprise sont non seulement différentes
mais parfois contradictoires entre elles. D’une part, la famille, qui fonctionne
suivant une logique d’émotivité, est régie par des normes d’égalité,
d’intégration et de sollicitude. D’autre part, l’entreprise, qui fonctionne
selon une logique de rationalité, applique des critères de mérite, de sélection
et d’analyse objective.
A. Les ressources culturelles
La culture de l’entreprise familiale est particulière pour deux raisons :
d’une part, elle est largement influencée par les valeurs instaurées par le
fondateur, d’autre part, elle évolue d’une génération à l’autre. La culture
de l’entreprise familiale s’appuie sur les convictions du fondateur et de la
famille. Boltanski et Chiapello (1999, p. 54) soulignent que « la figure du
bourgeois et la morale bourgeoise apportent les éléments de sécurité dans
une combinaison originale associant à des dispositions économiques
novatrices […] des dispositions domestiques traditionnelles : l’importance
attachée à la famille, à la lignée, au patrimoine […], le caractère familial
ou patriarcal des relations entretenues avec les employés […], le rôle accordé
à la charité pour soulager la souffrance des pauvres ». Cette culture se fonde
sur une passion pour le travail, une gestion avec prudence, une discrétion
et une réserve ainsi qu’un sens de la responsabilité sociale.
Le travail est une passion commune pour tous les membres de l’entreprise
familiale. En effet, l’entreprise familiale est bâtie sur des valeurs morales
et éthiques qui exaltent les vertus du travail, de l’initiative et de la créativité.
Les liens étroits qui unissent les membres de la famille et l’entreprise
favorisent l’apprentissage des nouvelles générations non seulement en ce
qui concerne le métier des prédécesseurs, mais aussi l’histoire de
l’entreprise, les valeurs de la famille et la fierté de leur nom qui devient
parfois un argument publicitaire.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 179


Adil El Houmaidi

La relation à l’argent dans l’entreprise familiale balance entre prudence


et austérité. Les successeurs d’une entreprise familiale apprennent que la
propriété du capital donne plus de devoir et de responsabilité que de
prospérité et de liberté. Ils apprennent à pratiquer une gestion prudente
puisque la détention de la propriété par les membres de la famille produit
une difficulté de financement. Cependant, l’étroitesse de la relation entre
la famille et l’entreprise constitue une source de confusion entre le patrimoine
foncier et immobilier (patrimoine de jouissance) et l’entreprise (patrimoine
de rendement). Cela se traduit par l’utilisation des ressources de
l’entreprise pour financer les propriétés de la famille et vice versa.
La discrétion est une devise dans la firme familiale. Cette discrétion
s’explique par l’influence de la famille et permet d’entretenir un « mystère »
autour de l’entreprise familiale qui peut être une ressource stratégique de
compétitivité. Aussi, la discrétion permet à l’entreprise familiale d’obtenir
le respect de ses clients avec lesquels elle entretien des relations privilégiées.
Cependant, cette discrétion semble diminuer avec l’arrivée de nouvelles
générations qui développent des politiques de communication permettant
l’échange avec l’extérieur tout en respectant ses valeurs et sa volonté de
maintenir une certaine discrétion.
Par ailleurs, la responsabilité sociale de l’entreprise familiale est un
engagement à travers les générations. Litz et Stewart (2000, p. 145) soulignent
que « les firmes familiales ont un potentiel pour une contribution
considérable à la pratique de la “philanthropie commune”. La présence de
la famille apporte un motif pour l’implication sociale et pour des services
distincts dans la motivation philanthropique explorée jusqu’à maintenant. »
En effet, les entreprises familiales prennent des responsabilités dans les régions
où elles sont implantées et soutiennent des associations caritatives, des clubs
sportifs, des manifestations culturelles, etc. Cet engagement est considéré
comme un « contre-don » au travail fourni par la communauté locale qui
apprécie le sens du devoir et de la tradition.
En somme, les entreprises familiales perdurent grâce à la culture et aux
valeurs qui les inspirent. Cependant, le défit est de pouvoir conserver et
transmettre ces valeurs aux générations suivantes. Par conséquent, et à cause
des mutations de l’environnement de l’entreprise, la culture de l’entreprise
familiale connaît des changements à travers la succession entre les générations.
B. Les ressources managériales
La structure organisationnelle des entreprises familiales est le reflet des
valeurs du dirigeant, des relations interpersonnelles qu’il entretient et de
son style de management. Comme l’affirme Fekkak (1994, p. 145), « le mode
d’organisation de l’entreprise orientale trouve son origine dans l’institution
familiale musulmane. Comme tout mode d’organisation correspond
relativement à un mode de production familial, l’ordre de l’entreprise
maghrébine. Le leader est à la fois chef de famille et chef de l’entreprise

180 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


La succession dans l’entreprise familiale marocaine. Une approche par les ressources

familiale ». De plus, la structure varie d’une entreprise à une autre selon


la personnalité du dirigeant, la culture de l’entreprise et le nombre des
générations qui ont succédé.
La gestion des entreprises familiales revêt donc un caractère spécifique
du fait qu’elle est à l’intersection des deux sous-systèmes : l’entreprise et la
famille. De ce fait, le chef de l’entreprise familiale se voit prendre des décisions
qui balancent entre ses émotions et sa raison. En effet, l’organisation interne
de l’entreprise familiale semble dominée par le pragmatisme plutôt que le
formalisme. Le chef de l’entreprise est au centre d’une structure en « araignée »,
la communication est informelle, et la répartition des tâches est indéterminée.

Figure 1
La structure dominante de l’entreprise familiale

Direction de Direction
production financière

Direction
Direction R&D Dirigeant des ressources
humaines

Direction Direction
contrôle de gestion marketing

Source : d’après Kenyon-Rouvinez et Ward (2004).

La structure en « araignée » met en relation directe et exclusive l’ensemble


des travailleurs avec le chef de l’entreprise. De ce fait, le propriétaire dirigeant
entretient des relations directes avec tous les membres de l’entreprise, quel
que soit leur niveau hiérarchique, et les relations affectives et personnelles
l’emportent souvent et rapidement sur les relations formelles. Dans ce contexte,
le patron prend rapidement l’image et le rôle d’un père dans une organisation
qui est assimilée à une grande famille unie où l’autorité du père est incontestée.
Par conséquent, les travailleurs doivent avoir envers le patron une attitude
respectueuse qui varie de l’admiration à la crainte (El Houmaidi, 2006).
De plus, la firme familiale bénéficie d’une flexibilité manifeste et d’une
souplesse importante. En effet, les « vertus » de l’autonomie de gestion des
entreprises familiales sont multiples à savoir : une décision proche des faits,
simplicité du réseau d’information et de communication interne,
connaissance concrète des opportunités, audace stratégique, etc. Ainsi, la
structure organisationnelle centralisée permet une souplesse et une rapidité
dans la prise de décision, ce qui fait que l’adaptation aux changements de
l’environnement est plus rapide et la succession plus favorisée. Or, une
direction forte et engagée est nécessaire, surtout aux premières étapes du

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 181


Adil El Houmaidi

processus de transmission, afin de motiver l’organisation et de l’aider à


surmonter les difficultés rencontrées.
La communication dans l’entreprise familiale constitue une « familialité »
essentielle. Comme la hiérarchie est informelle, la communication orale
est privilégiée, et les membres de l’entreprise font circuler l’information
« de bouche à oreille ». La facilité de communication est l’une des qualités
de la présence des membres de la famille dans le lieu du travail en utilisant
ce que Tagiuri et Davis (1996, p. 204) appellent le « langage privé des
membres de la famille ». Après plusieurs années d’expériences partagées entre
les membres de la famille, des mots, phrases, expressions et mouvements
spéciaux se développent, constituant un langage privé. Ce « langage familial »
permet aux membres de la famille de communiquer d’une manière plus
efficiente, d’échanger plus d’informations avec plus d’intimité et de prendre
des décisions plus rapides et plus précises. De plus, une étude récente a
montrée que la rapidité de la circulation de l’information et la facilité de
communication et d’expression expliquent la capacité d’innovation des
entreprises familiales (Craig et Moores, 2006).
Or, même si la rapidité de prise de décision et le « langage familial »
contribuent fortement à la réussite de la succession, dans plusieurs entreprises,
la communication sur de tels sujets se caractérise par une certaine sensibilité,
et parfois même elle est défendue.
Par ailleurs, pour atteindre son objectif de pérennité, l’entreprise familiale
évolue dans un univers « étanche » qui ne permet pas une intervention
étrangère. L’entreprise familiale est souvent favorable à un autofinancement
de ses activités par la rétention de profits et la constitution de réserve. Les
propriétaires dirigeants refusent intégralement l’idée de la participation d’un
étranger dans le capital de l’entreprise. Cette réticence à avoir de nouveaux
associés provient de la crainte des membres de la famille de perdre la place
privilégiée dont ils bénéficient. Il y a donc un arbitrage entre le risque de
« défaillance financière » lié à un niveau d’endettement élevé et la crainte
de perdre le contrôle.
Ainsi, en cas de besoin de financement, les chefs des entreprises recourent
d’abord à leur propre réserve, puis aux personnes proches (love money), et ce
n’est qu’en dernier lieu qu’ils évoquent la possibilité d’endettement auprès
de banques car ils bénéficient d’une bonne réputation. Parlant de cette
« solidarité familiale et sociale », Mohamed Berrada (1968) signale que « la
solidarité familiale peut constituer, par exemple, un facteur efficace pour inciter
d’autres individus à investir. Si un membre de la famille est favorable aux
innovations, il est plus facile de convaincre les autres membres si la solidarité
familiale est forte. […]. Plusieurs affaires industrielles ont ainsi un caractère
familial ou social (amis appartenant au même groupe de relations) ».
Cette politique de conservation de l’indépendance financière peut
constituer un frein important à la croissance, car l’autofinancement peut être
insuffisant. A cet égard, Max Weber (1947) signale que « le problème majeur

182 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


La succession dans l’entreprise familiale marocaine. Une approche par les ressources

de l’expansion du capitalisme moderne n’est pas celui de l’origine du capital,


c’est celui du développement de l’esprit du capitalisme. Partout où il s’épanouit,
partout où il est capable d’agir de lui-même, il crée son propre capital et ses
réserves monétaires ». Or, concernant la transmission, le « protectionnisme »
de l’entreprise familiale est favorable puisqu’il limite les options de cession
et permet au successeur de bénéficier d’une légitimité et d’une indépendance
susceptibles de garantir la continuité de l’activité et la réussite de la succession.
D’un autre côté, la gestion des ressources humaines au sein des entreprises
familiales est caractérisée par deux spécificités : un réseau familial de
recrutement et un investissement dans le développement des compétences.
Les pratiques en termes de recrutement sont souvent informelles. Les
méthodes apparaissent plutôt « conservatrices et peu sophistiquées », et le
« bouche à oreille » apparaît comme une technique fréquente. Des facteurs
comme le déficit de confiance, les coûts élevés et le manque de temps sont
souvent avancés comme freins au recours à des procédures plus lourdes et
plus développées (annonces dans les journaux, entretiens, centres de
recrutement, etc.). Aussi, le principe de « don/contre-don » caractérise parfois
le processus de recrutement lorsque le dirigeant embauche une personne
pour faire plaisir à quelqu’un qui lui a rendu service.
Le népotisme et le recrutement des membres de la famille peuvent être
considérés comme « familialités » pour plusieurs raisons. D’une part, les
membres de la famille partagent la vision du patron et communiquent plus
facilement avec lui (langage familial). Cela permet un engagement à long
terme et une grande participation dans les processus de développement et
de changement, comme c’est le cas pendant la succession. D’autre part, la
présence des membres de la famille produit un climat de stabilité et de
confiance qui permet une meilleure répartition des tâches et plus de
délégation. Cette notion de confiance (Allouche et Amann, 1998) se
manifeste à l’intérieur de la famille (personal trust), dans la nature des liens
entre les dirigeants de l’entreprise familiale et leurs salariés (confiance intra)
et dans la nature des liens entre les dirigeants de l’entreprise familiale et
l’environnement (confiance inter).
D’un autre côté, la formation est une ressource privilégiée dans la gestion
du personnel et l’amélioration de la compétitivité de toute entreprise.
Cependant, le déficit en matière de formation du personnel est le problème
de toutes les entreprises marocaines. Elles y consacrent un budget modeste
et l’accomplissent essentiellement sur le tas sans planification. Toutefois,
le caractère familial de l’entreprise influe fortement sur ses pratiques en
matière de formation des salariés.
Le « contrat tacite d’appartenance » qui détermine le mode de
fonctionnement des entreprises familiales s’accompagne d’un effort accru dans
le domaine du développement des ressources humaines. De plus, ayant un
personnel composé essentiellement des membres de la famille et des
connaissances, les entreprises familiales investissent dans la formation pour

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 183


Adil El Houmaidi

valoriser leur capital humain (familial) et conférer aux managers familiaux


une certaine légitimité face aux managers professionnels. Dans ce cas, la
formation est programmée selon les besoins individuels des membres de la
famille. Ce comportement est favorisé par la facilité de communication et
d’apprentissage qui caractérise les entreprises familiales. Donc, la formation
des membres de la famille s’effectue sur le tas par des emplois d’été et des
« coups de mains » occasionnels, en plus de l’apprentissage quotidien de la
gestion à travers des « dîners familiaux » prenant l’allure de conseils
d’administration et de discussions entre parents. Cela permet aux nouveaux
dirigeants d’approcher la réalité de l’affaire.
Enfin, dans le souci de préserver l’état d’esprit dans lequel l’entreprise
a été créée et développée, le propriétaire dirigeant accorde une attention
particulière à la formation de son successeur et de l’équipe de managers
qui vont l’accompagner (clan familial). Pour ce faire, il utilise des ressources
comme la facilité de communication, la proximité familiale et l’autorité
afin de transférer les compétences et les connaissances, tacites et explicites,
nécessaires au bon fonctionnement de l’entreprise dans un environnement
en constante évolution.

2. La succession de l’entreprise familiale : un processus complexe


Assurer la continuité de l’œuvre du fondateur représente l’un des objets
essentiels de la vie de l’entreprise familiale. Or, cette continuité est un véritable
défit au regard des menaces qui pèsent sur ces sociétés. Au Maroc, l’entreprise
familiale est invitée à multiplier les efforts pour améliorer sa compétitivité,
surtout avec la politique d’ouverture qui est adoptée par le gouvernement.
Pour y arriver, elle doit compter sur une génération d’héritiers qui vont
reprendre le « flambeau » durant les années à venir. Ces héritiers ou
successeurs, comme les décrit El Aoufi (2000, p. 63), « ont des compétences
et des ressources en matière de direction d’entreprise liées à la fois à
l’apprentissage familial, aux diplômes supérieurs obtenus et à l’expérience
acquise au sein de l’administration. Leurs atouts : la formation et l’amour
du risque ». Le défi est de réussir la succession managériale et patrimoniale
dans l’entreprise familiale, tout en garantissant la continuité de l’activité et
l’adaptation de l’entreprise aux nouveaux styles de management.
Le phénomène de succession dans l’entreprise familiale est souvent
assimilé à une action ou un événement isolés comme l’illustre la notion de
« remise du bâton » avancée par Vancil (1987). Cependant, la succession
est un phénomène complexe, qui s’étale sur une longue période et dont la
réussite dépend de la façon dont elle est organisée : « Il faut vingt-cinq ans
pour transmettre une entreprise familiale, et cela revient tous les vingt-cinq
ans. » (Catry et Buff, 1996, p. 131) Les chercheurs s’entendent pour dire
que la succession est un processus dynamique durant lequel les rôles et les
fonctions des deux principaux groupes d’acteur, soit le prédécesseur et le
successeur, évoluent de manière dépendante et imbriquée (Churchill et

184 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


La succession dans l’entreprise familiale marocaine. Une approche par les ressources

Hatten, 1987 ; Handler, 1989 ; Hugron et Boiteux, 1998 ; Kenyon-Rouvinez


et Ward, 2004). Cela dans le but ultime de transférer à la prochaine
génération, d’une part, la gestion de l’entreprise et, d’autre part, la propriété.
2.1. La transmission managériale
Le thème de la transmission de la gestion trouve un intérêt particulier
dans la littérature économique qui est dû à la spécificité qui accompagne
le processus de la succession managériale. Max Weber (1946) est parmi les
premiers à avoir reconnu l’importance du fait que le fondateur d’une
organisation transmet le pouvoir à un successeur qui peut renforcer les
structures administratives, nécessaires pour le développement continu de
l’entreprise. Weber appelle ce processus « institutionnalisation du charisme »
(institutionalization of charisma) et le voit comme l’un des plus grands défis
du leadership. Dans l’entreprise familiale, le problème de la succession et
de la continuité a encore plus d’importance.
En effet, la complexité de la transmission managériale dans l’entreprise
familiale provient du fait que cette opération nécessite des plans de formation
et d’apprentissage pour les successeurs potentiels. D’autant plus que le processus,
qui s’étale sur une longue période, nécessite l’intervention de plusieurs acteurs
qui expriment des formes différentes de résistance au changement.
Sur un autre registre, la culture de l’entreprise familiale est fortement
influencée par la personnalité et les conceptions de son fondateur. Par
conséquent, le cycle de vie de l’entreprise familiale est étroitement lié à celui
du propriétaire dirigeant. Cela nous permet, dans la lignée de Churchill et
Hatten (1987), de décrire le processus de la succession en tenant compte de
la « contrainte biologique » (vie du fondateur et du successeur), d’une part,
et de la croissance de l’entreprise (vie de l’entreprise), d’autre part (voir figure 2).

Figure 2
Les quatre phases de la succession
Croissance

Père Fils

0 10 20 30 40 50 60 70 80 Temps
0 10 20 30 40 50 60
initiation intégration règne Désengagement
conjoint

Source : d’après Churchill et Hatten (1987).

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 185


Adil El Houmaidi

Ainsi, partant du principe que le processus débute bien avant l’intégration


du successeur dans l’entreprise et se termine lors du désengagement définitif
du prédécesseur, les phases de la succession dans l’entreprise familiale marocaine
peuvent être résumées par les quatre suivantes : l’initiation, l’intégration, le
règne conjoint et le désengagement. La durée de ces phases est variable suivant
les entreprises.
Durant la phase de l’initiation, le fondateur a comme principale
préoccupation la gestion courante et complète de l’entreprise. Or, même
si le successeur n’a pas de place apparente dans l’entreprise familiale, c’est
durant cette période d’initiation qu’il développe une perception de son père
comme dirigeant. Par exemple, le père amène ses enfants encore très jeunes
avec lui sur les lieux de son travail, ou encore, ils assistent aux discussions
sur l’entreprise lors d’un « souper familial ». Cette opération est appelée
« socialisation » (Churchill et Hatten, 1987). Le processus de « socialisation
primaire » généré par la famille et l’école ainsi que le processus de
« socialisation secondaire » (Gersick et alii, 1999) élaboré dans l’espace de
l’entreprise peuvent être considérés comme les éléments-clés du
développement identitaire du successeur potentiel. C’est dans la famille
que se développent des aptitudes, du savoir-faire, mais aussi des normes
et des valeurs qui génèrent des attitudes favorables pour assumer les rôles
du futur entrepreneur. En plus, durant cette phase, il est possible que le
futur successeur démontre de l’intérêt pour l’entreprise familiale, ou encore
que le fondateur fasse un choix implicite de celui qui prendra la relève.
En effet, concernant la sélection du successeur, le népotisme et la loi
de la « primogéniture » semblent l’emporter sur la compétence des individus :
« La position du directeur adjoint dans l’entreprise est déterminée par la
place qu’il occupe dans l’ordre de la famille où le cadet se comporte non
seulement comme “un bon père de famille” selon l’expression des juristes
mais aussi comme le représentant idéal du chef » (Fekkak, 1994, p. 145).
Cela peut s’expliquer par le fait que les propriétaires dirigeants cherchent
à conserver l’harmonie familiale par la recherche de l’égalité et de l’équilibre.
Toutefois, la nomination d’un « dirigeant intermédiaire », étranger ou
membre de la famille, peut s’avérer une alternative intéressante lorsque le
successeur potentiel n’est pas prêt (Chittoor et Das, 2007). Ainsi, après avoir
identifié le successeur, le propriétaire dirigeant doit l’intégrer dans l’entreprise
et lui attribuer un poste de responsabilité pour améliorer son apprentissage.
La seconde phase débute à partir du moment où le fondateur intègre
le successeur dans l’entreprise. Dans la majorité des cas, ce dernier y occupe
d’abord un poste à temps partiel ou saisonnier, ce qui lui permet de se
familiariser avec les activités de l’entreprise familiale. Ainsi, une implication
sérieuse des enfants permet aux propriétaires dirigeants de voir en eux des
successeurs potentiels intéressés et de prendre conscience de leur intention
de transmettre un jour la direction à leurs ascendants. C’est aussi durant

186 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


La succession dans l’entreprise familiale marocaine. Une approche par les ressources

cette première période que les futurs successeurs prennent conscience du


degré d’intérêt qu’ils ont pour l’entreprise fondée par leurs parents.
Pendant cette période d’intégration, le successeur en apprentissage
développe ses connaissances techniques et ses compétences managériales.
Cette transmission de connaissances dans le cadre de l’apprentissage suggère
aussi l’acquisition des règles, des procédures et des normes de l’entreprise.
Cet « apprentissage familial » (El Aoufi, 2000) entamé très tôt s’étend à
tous les aspects de l’entreprise et aux relations entretenues avec les
fournisseurs, les clients et les salariés. Cela va permettre une connaissance
plus profonde du marché et du secteur d’activité. Enfin, on peut observer
un début de transfert du savoir-faire, des responsabilités et de l’autorité,
même si le successeur demeure souvent limité à des tâches secondaires et
s’il est très peu impliqué dans les décisions opérationnelles.
La troisième phase se différencie de la précédente principalement par
l’entrée officielle du successeur dans l’entreprise familiale. Durant cette phase,
considérée comme « l’étape transitoire » du processus, le prédécesseur et
le successeur travaillent côte à côte. C’est à ce moment qu’il y a un transfert
progressif des responsabilités et de l’autorité jusqu’à ce que le successeur
devienne autonome dans les décisions concernant l’entreprise. Ainsi, le
prédécesseur intègre ses successeurs dans l’action tout en leur apportant le
support nécessaire. Ce support prend principalement la forme d’un « droit
à l’erreur », car sans erreur, l’expérience n’est pas supposée possible. Ainsi,
le passage de l’indépendance à l’autonomie est conditionné par la possibilité
qu’a le successeur de faire ses preuves dans le contexte interne (l’entreprise)
avant de se lancer dans le contexte externe (le marché).
Par ailleurs, avant de succéder au patron, le futur dirigeant devra asseoir
sa crédibilité et légitimer à la position de successeur potentiel. Etre reconnu
grâce à sa qualification et non grâce à son nom devient l’obstacle qu’il faut
dépasser. L’acquisition de la légitimité et l’exercice de l’autorité se font à
travers une relation père-fils et fils-salariés qui repose sur le respect et la
confiance mutuelle. Cette dernière devient alors un substitut aux
« contrats explicites » et favorise le maintien de la cohésion intra-familiale
et le système de relations entre les membres de l’entreprise (El Houmaidi,
2006).
Enfin, puisque la firme familiale est à l’intersection des deux systèmes
– famille et entreprise – la légitimité du successeur se fonde sur son
acceptabilité par les membres de la famille, d’une part, et sa crédibilité chez
les membres de l’entreprise, d’autre part. De plus, la continuité du processus
de transmission dépend en grande partie de l’acceptation du fondateur à
faire confiance à son successeur, à partager ses pouvoirs et à déléguer certaines
responsabilités.
La dernière phase du processus est caractérisée par le retrait officiel du
prédécesseur et le transfert complet des responsabilités. Le début de cette
phase dépend de la volonté du prédécesseur de quitter l’entreprise et de la

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 187


Adil El Houmaidi

rapidité d’apprentissage du successeur. En d’autres termes, le successeur doit


être motivé pour pouvoir prendre les commandes de l’entreprise. Cependant,
dans d’autres cas, la pérennité et la survie de l’entreprise n’apparaissent pas
comme étant la principale préoccupation des dirigeants. La volonté de
transférer l’entreprise est plutôt la résultante d’une recherche de satisfaction
propre au prédécesseur.
En effet, deux modèles de la dynamique successorale sont observables selon
que l’objectif à l’origine de la succession est celui de la pérennité ou celui
du don. Dans le cadre d’une succession qui s’inscrit dans une logique de « don
et contre-don », il n’existe pas ou peu de préoccupation pour la mise en œuvre
d’un plan de succession. Dans ce cas, le prédécesseur semble contraint de
transmettre la direction à son fils vu les efforts qu’il a déployés durant ses
années de travail. Le changement de statut apparaît alors comme un acte
qui modifie peu le partage du pouvoir au sein de l’entreprise puisque le
prédécesseur résiste à quitter l’entreprise (Mdaghri Alaoui, 2007). En revanche,
lorsque le désir de pérennité l’emporte, la succession est longuement pensée
et réfléchie.
2.2. La transmission patrimoniale
La succession patrimoniale est la transmission « légale, complète et
irréversible d’un (groupe de) propriétaire(s) à un autre et n’impliquant pas
forcément un/des enfant(s) succédant à ses/leurs parents » (Kenyon-Rouvinez
et Ward, 2004, p. 98). Ainsi, du point de vue légal, la succession patrimoniale
est plus importante que la succession de la direction, car si les dirigeants
peuvent être renvoyés et remplacés, il est très difficile de récupérer la propriété
d’une entreprise après son transfert.
Les formes de la transmission de l’entreprise familiale sont différentes
selon que cette transmission se fait pendant la vie du propriétaire dirigeant
ou après sa mort ; ou encore, selon que la transmission se fait à titre gratuit
ou à titre onéreux. Cela nous a permis de définir trois modalités de
transmission les plus courantes dans les entreprises familiales : la
succession, le testament et la donation.
A. Le droit successoral au Maroc
Le droit successoral marocain, basé sur les directives de l’islam, découle
des prescriptions du rite malékite et de l’effort jurisprudentiel (ijtihad). Il
est régit par les articles allant de 321 à 400 du code de la famille. Le partage
par le droit successoral est une pratique très répandue dans les entreprises
marocaines pour deux raisons. D’une part, le droit successoral permet
l’application des directives divines essentielles à suivre, ce qui donne un
sentiment d’équité. D’autre part, le manque de planification successorale
formelle fait que le partage ne s’opère qu’après le décès du dirigeant.
Il existe quatre catégories d’héritiers : à Fardh seulement ; par Taâsib
seulement ; à Fardh et par Taâsib à la fois ; à Fardh ou par Taâsib séparément.

188 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


La succession dans l’entreprise familiale marocaine. Une approche par les ressources

Dans ce qui suit, on va se contenter d’étudier quelques cas d’héritage à Fardh


et par Taâsib qui intéressent le conjoint, les frères et les descendants puisque
ces derniers sont les plus concernés par la transmission de l’entreprise
familiale.
A.1. L’héritage à Fardh
Le Fardh est une part successorale déterminée assignée à l’héritier. La
succession est destinée, en premier lieu, aux héritiers à Fardh. Les part de
Fardh sont au nombre de six : la moitié, le quart, le huitième, les deux
tiers, le tiers et le sixième.
Parmi les héritiers ayant droit à une part de Fardh égale à la moitié de
la succession on trouve :
– l’époux, à condition que son épouse n’ait laissé aucune descendance
à vocation successorale tant masculine que féminine ;
– la fille, à condition qu’elle ne se trouve en présence d’aucun autre enfant
du de cujus (3) de sexe masculin ou féminin ; (3) Le terme de cujus en
– la fille du fils, à condition qu’elle ne se trouve en présence d’aucun droit est utilisé pour
désigner la personne dont
enfant du de cujus de sexe masculin ou féminin, ni d’enfant de fils au même la succession est ouverte.
degré qu’elle.
Cependant, ont droit à une part de Fardh égale au quart de la succession
l’époux en concours avec une descendance de l’épouse ayant vocation
successorale et l’épouse en l’absence de descendance de l’époux ayant vocation
successorale. Cette dernière ne reçoit que le huitième de la succession si son
époux laisse une descendance ayant vocation successorale.
Par ailleurs, reçoivent les deux tiers de la succession les filles du de cujus
en l’absence de fils et les filles du fils du de cujus à condition qu’elles ne se
trouvent pas en présence d’enfants du de cujus de sexe masculin ou féminin
et de fils du fils au même degré qu’elles. Or, si les filles du fils sont en concours
avec une seule fille du de cujus et qu’il n’existe pas de fils de fils au même
degré qu’elles, elles reçoivent le sixième de la succession. Aussi, reçoit le
sixième de la succession le frère utérin à condition qu’il soit seul, et lorsqu’il
y a plusieurs frères et sœurs utérins seuls, ils reçoivent le tiers de la succession.
A.2. L’héritage par Taâsib
En l’absence d’héritier à Fardh ou lorsqu’il en existe et que les parts Fardh
n’épuisent pas la succession, celle-ci ou ce qui en reste reviennent aux héritiers (4) L’éviction (Hajb),
selon l’article 355 du
par Taâsib. Parmi ces héritiers par Taâsib, on trouve les descendants mâles code de la famille,
de père en fils à l’infini et les frères. Ces derniers sont évincés (4) totalement consiste en l’exclusion
par les premiers. d’un héritier par un
autre. Il y a deux sortes
Ainsi, en présence de plusieurs héritiers par Taâsib, la succession appartient d’éviction : l’éviction
à celui qui est du degré de parenté le plus proche du de cujus. Si ces héritiers partielle qui réduit la part
sont du même degré et unis au de cujus par le même lien de parenté, la d’héritage en la ramenant
à une part inférieure ;
succession est partagée entre eux à égalité. Cependant, quand il existe des l’éviction totale qui
filles et des fils au même degré, la succession est partagée entre eux par la exclut de la succession.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 189


Adil El Houmaidi

règle de Tafadol de manière à ce que la part de l’héritier soit le double de


celle de l’héritière.
Finalement, le droit successoral permet un partage équitable de
l’entreprise familiale entre les héritiers, mais il ne permet pas toujours de
réaliser un équilibre entre la succession du management et celle du
patrimoine. D’une part, le successeur au management de l’entreprise n’est
(5) Dans le droit pas forcément celui à la propriété, surtout si c’est une femme (5). Cela
successoral marocain, la pourrait rendre difficile la prise de décision. D’autre part, la continuité de
femme ne peut recevoir
qu’une part qui varie l’activité de l’entreprise devient difficile après le décès du prédécesseur puisque
entre le sixième et la l’article 376 du code de la famille interdit « à quiconque, parmi les héritiers,
moitié de la succession. de prendre en main la gestion des biens successoraux avant la liquidation,
sauf si une nécessité impérieuse l’y contraint ».
A.3. Le testament
Le testament est « l’acte par lequel son auteur constitue, sur le tiers de
(6) Article 277 du code ses biens, un droit qui devient exigible à son décès (6) ». Ce tiers est calculé
de la famille. sur la masse successorale, déterminée après déduction des droits grevant
celle-ci. Or, contrairement à la donation, l’acte de testament est réalisé par
l’offre émanant d’une seule partie qui est le testateur, alors que le légataire
peut toujours refuser le testament après le décès du testateur. De plus, le
testament est annulé par la mort du légataire avant le testateur, la perte de
la chose déterminée ayant fait l’objet d’un legs avant le décès du testateur,
la révocation du testament par le testateur et le refus du legs par le légataire
après le décès du testateur.
Par ailleurs, le testament ne peut être fait en faveur d’un héritier, sauf
permission des autres héritiers. Aussi, l’effet du testament peut être
subordonné à la réalisation d’une condition, pourvu que celle-ci soit
(7) Une condition valable valable (7).
est toute condition Or, même s’il ne porte que sur le tiers des actions, le testament peut
présentant un avantage
pour le testateur ou pour être un moyen efficace pour réussir la transmission de l’entreprise. D’abord,
le légataire ou pour des le testament ne prend effet qu’après le décès du prédécesseur, ce qui offre
tiers et non contraire aux à ce dernier un sentiment de sécurité. Ensuite, le fait de pouvoir insérer
objectifs légaux.
des conditions au testament constitue une garantie à ce que la relève désignée
ne quitte pas l’entreprise. Enfin, le testament fait que le successeur dans
la direction soit majoritaire dans la propriété en cas d’existence de plusieurs
héritiers, ce qui facilite la gestion de l’entreprise et garantit la continuité
de l’activité après le décès du prédécesseur. Or, le fait que le testament à
(8) Article 280 du code un héritier ne peut se faire qu’après l’approbation des autres héritiers (8)
de la famille. rend difficile, voire impossible l’utilisation de cet outil.
B. La transmission à titre gratuit : la donation
La donation est un contrat par lequel une personne (donateur) se dessaisit
immédiatement au profit d’une autre personne (donataire), qui accepte,
de tout ou partie de ses biens, à titre gratuit.

190 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


La succession dans l’entreprise familiale marocaine. Une approche par les ressources

La donation en ligne directe de parenté bénéficie de plusieurs


avantages fiscaux. En effet, la donation entre ascendants et descendants,
entre époux et entre frères et sœurs sont exonérés de l’impôt sur le revenu
selon l’article 68 de la loi de finance de 2007. Cependant, la donation reste
obligatoirement soumise aux droits d’enregistrement quelle que soit sa forme,
écrite ou verbale, et quelle que soit la forme de l’écrit qui la constate, S.S.P.
(Sous Seing Privé) ou authentique (notarié ou adoulaire). Toutefois,
l’existence d’un écrit justifiant le lien de parenté est nécessaire pour
l’application du taux de 1 % prévu pour les donations en ligne directe (entre
ascendants et descendants), entre époux et entre frères et soeurs.
La donation est un outil intéressant pour réussir la succession parce qu’elle
permet d’aligner les besoins en management avec ceux de la propriété, ce
qui correspond à une succession bien planifiée. Or, cette pratique reste
difficile à entreprendre par les propriétaires dirigeants puisque leur degré
d’implication est bien souvent plus élevé que dans tout autre type de société.
Comme nous l’avons vu, une entreprise familiale est souvent l’œuvre de
toute une vie, et dans la majorité des cas c’est le dirigeant qui l’a créée et
développée. Cependant, pour que le cadre juridique de la transmission de
l’entreprise soit efficace, il faut que ce dernier soit en harmonie avec la
structure sociétaire de l’entreprise.
C. Le choix de la forme juridique de l’entreprise
La supériorité des structures sociétaires sur l’organisation individuelle
des entreprises est très forte. En effet, la mise en société offre un cadre
juridique à l’exploitation commerciale qui permet, d’une part, une gestion
plus facile de l’entreprise et, d’autre part, de neutraliser les incidences d’un
partage en nature qui devrait porter sur des actifs et non sur des parts. Ainsi,
la société est un instrument, fiscal et juridique, efficace pour la
transmission de l’entreprise à l’intérieur de la famille. Deux types de société
dominent le tissu économique marocain : la Société à responsabilité limitée
et la Société anonyme.
La SARL est une forme de société qui permet une souplesse dans la gestion
et une efficacité dans la transmission entre les générations. Même si les parts
sociales dans la SARL ne peuvent pas être représentées par des titres
négociables (9), elles sont librement cessibles entre les associés, librement (9) Cela concorde
transmissibles par voie de succession et librement cessibles entre conjoints, parfaitement avec le
principe de
parents et alliés jusqu’au deuxième degré inclusivement. Toutefois, les statuts l’indépendance réputé
peuvent stipuler qu’une des personnes susvisées ou l’héritier ne peuvent devenir chez les entreprises
associés qu’après avoir été agréés dans les conditions qu’ils prévoient. familiales.
Or, en cas de pluralité des successeurs et s’il en résulte un dépassement (10) Le nombre
du nombre fixé par la loi (10), leurs parts ne constituent que des parts maximum d’associés dans
la SARL ne doit pas
détenues par une seule personne à l’égard de la société. Ces successeurs dépasser 50 selon
devront être représentés par l’un d’eux devant la société, à moins que leurs l’article 47 de la loi sur
parts ne soient cédées à l’un ou plusieurs d’entre eux ou à des tiers. Dans les sociétés.

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 191


Adil El Houmaidi

ce dernier cas, les parts sociales ne peuvent être cédées à des tiers qu’avec
le consentement de la majorité des associés, représentant au moins les trois
quarts des parts sociales. Lorsque la société comporte plus d’un associé, le
projet de cession est notifié à la société et à chacun des associés et si la société
n’a pas fait connaître son droit de revendication dans le délai de trente jours,
le consentement à la cession est réputé acquis. Cependant, lorsque l’entreprise
se transmet entre plusieurs générations, le nombre des associés, augmente,
ce qui nécessite la transformation de la société en société anonyme.
La société anonyme (SA) est une « société commerciale à raison de sa
forme et quel que soit son objet. Son capital est divisé en actions négociables
représentatives d’apports en numéraire ou en nature à l’exclusion de tout
(11) Article premier de la apport en industrie (11) ». En ce qui concerne la transmission, sauf en cas
Loi n° 17-95 relative aux de succession ou de cession soit à un conjoint soit à un parent ou allié
sociétés anonymes
jusqu’au deuxième degré inclus, la cession d’actions à un tiers à quelque
titre que ce soit peut être soumise à l’agrément de la société par une clause
des statuts. Une telle clause ne peut être stipulée que si les actions revêtent
exclusivement la forme nominative en vertu de la loi ou des statuts.
De plus, lorsque la cession est subordonnée à l’agrément de la société,
cet agrément résulte soit d’une réponse favorable de la société notifiée au
cédant, soit du défaut de réponse dans un délai de trois mois à compter
de la demande. Par ailleurs, toute action bénéficiant du droit de vote double
perd ce droit en cas de transfert de propriété aux tiers ou en cas de conversion
en action au porteur. Toutefois, le transfert de propriété des actions par
voie de succession n’ôte pas à celles-ci le droit de vote double.
Enfin, la loi sur la SA implique des obligations de transparence et de
contrôle externe, assorties d’une responsabilité pénale des dirigeants. La sévérité
particulière des dispositions pénales de cette loi a été à l’origine d’un
« mouvement de fuite » vers la SARL. Cette dernière reste la forme la plus
appropriée pour réussir une planification de la succession qui permet la
satisfaction simultanée des besoins en management et ceux en actionnariat.

Conclusion
Le caractère familial de l’entreprise est lié à l’intention de transmission
de l’entreprise à un membre de la famille. Cette transmission est un processus
complexe auquel chaque entreprise doit faire face et qui couvre en réalité deux
dimensions inséparables : une dimension patrimoniale et une dimension
managériale. Chacune des dimensions fait appel à des connaissances
spécifiques : l’une au savoir-faire managérial, l’autre à la compétence juridique,
fiscale et financière. Les transferts de direction et de propriété s’effectuent
de façon décalée. Le transfert managérial s’enclenche généralement avant le
transfert de propriété et s’échelonne sur une durée plus longue.
L’entreprise familiale marocaine bénéficie d’un ensemble de ressources
spécifiques qui lui permettent de surmonter les obstacles qui entravent sa
croissance et sa continuité tels que la succession. Ces ressources sont culturelles

192 Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007


La succession dans l’entreprise familiale marocaine. Une approche par les ressources

et managériales. D’une part, les ressources culturelles proviennent de la


particularité de l’entreprise familiale qui la situe à l’intersection d’un système
familial fonctionnant selon une logique d’émotivité et d’un système entreprise
géré selon une logique de rationalité. Elle est ainsi régie par un compromis
issu des valeurs, des normes et des objectifs des deux systèmes. Cela permet
à ce type d’entreprise d’avoir une culture, paternaliste dans la plupart des
cas, fondée sur les convictions du propriétaire dirigeant et l’éthique de la
famille. Cette culture se caractérise par une passion commune pour le travail
et l’apprentissage, une gestion prudente de l’interaction entre les ressources
de l’entreprise et celles de la famille, une discrétion dans la communication
avec l’extérieur et, enfin, une responsabilité sociale qui permet à l’entreprise
de s’enraciner dans son environnement. Cette culture particulière de
l’entreprise familiale favorise l’apprentissage de la nouvelle génération et son
adhésion aux valeurs et convictions du propriétaire dirigeant.
D’autre part, les ressources relatives à la gestion des entreprises familiales
découlent des comportements particuliers des propriétaires dirigeants. La
centralisation du pouvoir et l’informalité d’organisation et de communication
facilitent l’apprentissage du successeur en lui permettant l’accès à tous les
départements et en lui laissant une marge où il peut exploiter ses compétences
tout en respectant les valeurs de ses prédécesseurs.
D’un autre côté, la gestion des ressources humaines et financières est
fondée sur le principe d’indépendance des entreprises familiales. En effet,
afin de ne pas perdre le pouvoir, ces entreprises redoutent toute
intervention financière extérieure, ce qui facilite la transmission de l’entreprise
au successeur désigné. Aussi, les pratiques de GRH dans les entreprises
familiales dépendent des valeurs du propriétaire dirigeant et de sa vision
de l’entreprise. Cela permet de ressortir un nombre de caractéristiques
spécifiques à ces entreprises comme la confiance, l’engagement à long terme
des employés, la productivité des membres de la famille, le climat de travail
personnalisé, la facilité d’apprentissage, la rémunération selon le besoin,
etc. Ces ressources interviennent fortement pendant la succession en
permettant au successeur d’asseoir sa crédibilité et sa légitimité et d’avoir
des liens étroits avec les employés de son entreprise.
Par ailleurs, une transmission managériale ne peut être réussie que si
elle est accompagnée d’une transmission appropriée du patrimoine. Dans
cette perspective, le prédécesseur doit choisir la forme de l’entreprise et les
modalités de transmission qui permettraient au successeur désigné
d’exercer ses pouvoirs en toute liberté, tout en garantissant la continuité
de l’activité. Ainsi, la donation reste un outil adéquat de transmission qui
donne un avantage fiscal et permet que le successeur en management soit
le même en actionnariat, surtout dans le cas où le successeur est une femme.
De plus, la SARL, reconnue par la simplicité de gestion, est la forme
d’entreprise la plus appropriée pour permettre une succession patrimoniale
sans problèmes. Elle permet de répondre à certaines caractéristiques de

Critique économique n° 20 • Eté-automne 2007 193


Adil El Houmaidi

l’entreprise familiale comme le désir du propriétaire dirigeant de conserver


la propriété et le contrôle entre les mains des membres de la famille.
Enfin, la transmission de l’entreprise familiale représente un enjeu
considérable vu son impact économique sur l’emploi et le savoir-faire acquis
et développé pendant plusieurs générations. Toutefois, on remarque une
absence, sur le plan juridique, d’un dispositif légal quant à la transmission
du patrimoine de ce type d’entreprises même si les choix entre les modalités
de transmission ne manquent pas.

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Collection Michel Hollard

“Economie Critique”
Une petite

dirigée par désillusion


Noureddine El Aoufi Comment peut-on être coopérant
au Maroc ?

Journal, 2001-2002

Economie
Critique

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Note aux auteurs


l Format
– Article : 40 à 60 000 signes (notes et bibliographie comprises).
– Notes de lecture : environ 3 000 signes.
l Texte courant
– Police : Garamond, corps 12, interligne simple, justifié.
– Retrait de 1,25 pour la première ligne de paragraphe.
l Titres
– Premier titre (corps 12, gras, sans retrait).
– Deuxième titre (corps 12, gras, retrait).
– Troisième titre (corps 12, gras italique, retrait).
l Références
– Citations (auteur, ou auteur et auteur, ou auteur et al., année de publication).
– Notes de bas de page (corps 10, interligne simple, justifié).
l Bibliographie
– Aglietta M. (1976), Régulation et crise du capitalisme, Calmann-Lévy, Paris.
– Alchian A., Demsetz H. (1972), « Production, Information Costs and Economic
Organization », American Economic Review, 62, p. 777-795.
l Soumission
– Les articles reçus sont soumis à deux référés anonymes. Les notes de lecture sont
examinées par le comité de rédaction de la revue.
– Les textes sont adressés à la revue au format rtf avec :
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C ritique économique Critique économique

Huitième année • Eté-automne 2007


opportunité
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oc . Un e an alyse en term
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❏ La non-sc uzi, Noureddi ❏ L’emploi informel au Maroc. Caractéristiques, dynamique
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Maurice Ca tin, Sa s au M aroc.
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❏ Détermin
Eléments d’
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Mohamed Ab dans les méd
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tis an al es et dynamiq ❏ La responsabilité sociale de la firme. Une approche économique
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❏ Entreprise d’évaluation
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❏ Pour une ❏ Le modèle marocain de gouvernance de l’eau potable.
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L’Initiative nationale pour le développement humain (INDH)
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Critique économique
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Michel Moret Applications aux valeurs du MADEX
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❏ Associatio ❏ Sensibilité du prix des actions aux taux d’intérêt.
Une approche empirique du CAC 40 de 1995 à 2005
Nicolas Moumni

19 Huitième année • Hiver-print


emps 2007
• 50 Dh ❏ Mondialisation, Organisation mondiale du commerce et
rapports Nord-Sud. Entre différenciation et espace politique
pour le développement
Mehdi Abbas

❏ Le NEPAD dévoyé ou l’éclipse d’une grande espérance


Moustapha Kassé

❏ La succession dans l’entreprise familiale marocaine.


Une approche par les ressources
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Huitième année • Eté-automne 2007 • 50 Dh

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