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N°16

Ce numéro de la revue 'Critique économique' aborde les enjeux de l'émigration internationale au Maghreb, en particulier au Maroc, en analysant les déterminants socio-économiques et les impacts des migrations sur le développement local. Les articles examinent les relations économiques entre le Maroc et l'Espagne, les transferts de fonds des migrants, ainsi que les migrations irrégulières et leurs conséquences politiques et sociales. La revue souligne également la complexité croissante des migrations marocaines, qui sont désormais perçues comme un phénomène multi-variable influençant à la fois les pays d'origine et d'accueil.

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N°16

Ce numéro de la revue 'Critique économique' aborde les enjeux de l'émigration internationale au Maghreb, en particulier au Maroc, en analysant les déterminants socio-économiques et les impacts des migrations sur le développement local. Les articles examinent les relations économiques entre le Maroc et l'Espagne, les transferts de fonds des migrants, ainsi que les migrations irrégulières et leurs conséquences politiques et sociales. La revue souligne également la complexité croissante des migrations marocaines, qui sont désormais perçues comme un phénomène multi-variable influençant à la fois les pays d'origine et d'accueil.

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Critique économique Critique économique

Sixième année • Eté-automne 2005


❏ Présentation
Mehdi Lahlou

❏ Les déterminants de l’émigration internationale au Maghreb


Bachir Hamdouch, Mohamed Khachani

❏ Le décalage économique entre l’Espagne et le Maroc


Inigo Moré La nouvelle question
❏ Emigration et développement économique. Enjeux pour la région maghrébine
Abid Ihadiyan migratoire
❏ Economie des mobilités transnationales marocaines
Catherine Aslafy-Gauthier

❏ The Transnational Kingdom. Migration, Economic Development


Cas du Maroc
and Social Change in Morocco
Natasha Iskander

Critique économique
Sous la direction de Mehdi Lahlou
❏ The (Missing) link between remittances and local development.
Evidence from Morocco
Andrea Gallina

❏ Le Maroc et les migrations des Africains du sud du Sahara. Evolutions récentes


et possibilités d’action
Mehdi Lahlou

❏ Commerçantes et commerçants sénégalais à Casablanca : du pèlerinage au business


Laurence Marfaing

❏ L’espace nord-ouest africain en mouvement. L’évolution récente des relations


économiques entre le Maroc, la Mauritanie et le Sénégal
Steffen Wippel

❏ Enquête auprès de migrants marocains expulsés d’Italie


Mehdi Lahlou, Bahija Moubchir, Kamal Saïdi, Saïd El Maataoui

16 16
Sixième année • Eté-automne 2005 • 50 Dh
Critique économique
Revue trimestrielle

L’équipe Directeur
Noureddine el Aoufi
(elaoufi@[Link])

Comité de rédaction
Najib Akesbi
Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II, Rabat
([Link]@[Link])
Mohamed Belahcen Tlemçani
Université de Perpignan, France
(benlahce@[Link])
Saâd Belghazi
Institut National de Statistiques et d’Economie Appliquée, Rabat
(belghazi@[Link])
Mohammed Bensaïd
Université Abdelmalek Essaadi, Tanger
(bensaidleid@[Link])
Driss Guerraoui
Université Mohammed V-Agdal, Rabat
(dguerraoui@[Link])
Redouane Taouil
Centre d’Etudes de la Pensée et des Systèmes Economiques,
Université Pierre Mendès-France, Grenoble, France
([Link]@[Link])

Pré-presse Diwan 3000


Impression ImprimElite
Couverture : Souad Benabdellah

Périodicité 4 numéros par an

Ce numéro a été publié avec le concours


du ministère de la Culture

N° 16 • Eté-automne 2005
Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005

sommaire
Présentation
Mehdi Lahlou ............................................................................................................ 3
Les déterminants de l’émigration internationale au Maghreb
Bachir Hamdouch, Mohamed Khachani ..................................................... 7
Le décalage économique entre l’Espagne et le Maroc
Inigo Moré .................................................................................................................. 23
Emigration et développement économique.
Enjeux pour la région maghrébine
Abid Ihadiyan ........................................................................................................... 37
Economie des mobilités transnationales marocaines
Catherine Aslafy-Gauthier ................................................................................. 57
The Transnational Kingdom. Migration, Economic
Development and Social Change in Morocco
Natasha Iskander ................................................................................................... 75
The (Missing) link between remittances and local
development. Evidence from Morocco
Andrea Gallina ......................................................................................................... 85
Le Maroc et les migrations des Africains du sud du Sahara.
Evolutions récentes et possibilités d’action
Mehdi Lahlou ............................................................................................................ 109
Commerçantes et commerçants sénégalais à Casablanca :
du pèlerinage au business
Laurence Marfaing ................................................................................................ 137
L’espace nord-ouest africain en mouvement.
L’évolution récente des relations économiques entre
le Maroc, la Mauritanie et le Sénégal
Steffen Wippel .......................................................................................................... 153
Enquête auprès de migrants marocains expulsés d’Italie
Mehdi Lahlou, Bahija Moubchir, Kamal Saïdi, Saïd El Maataoui .... 163
Annexes ..................................................................................................................... 181

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 1


Présentation

Les débats autour de la question migratoire, dans le monde et dans Mehdi Lahlou*
l’espace euroméditerranéen en particulier, indiquent bien le poids et la * INSEA, Rabat
sensibilité que le mouvement des personnes, entre des zones relativement (me_lahlou@[Link])
pauvres et d’autres beaucoup plus riches, a pris dans les relations
internationales.
Cette question fait désormais partie de problématiques fondamentalement
politiques, géostratégiques et de sécurité, telles que la lutte contre le
terrorisme ou le blanchiment de l’argent de tous les trafics (dont celui des
armes et de la drogue), ou la lutte contre la “traite” des êtres humains.
Cependant, quand bien même elle ne se poserait plus seulement en termes
utilitaristes – c’est-à-dire de migrations répondant à une demande de travail
du “Nord” et perçues au “Sud” comme un moyen de résoudre, pour partie,
la problématique de l’emploi au niveau local et surtout pour accéder à des
ressources en devises de plus en plus rares, au fur et à mesure que se réduisent
les financements au titre de l’aide publique au développement ou des
investissements directs étrangers – elle paraît aujourd’hui faire la synthèse
des conséquences de toutes les dérives des politiques économiques et sociales
(et de l’action politique, tout court) dans les pays du Sud, ainsi que des
égoïsmes du Nord.
De par sa situation géographique, à la pointe nord-ouest de l’Afrique
du Nord, séparé de 14 km seulement de l’Europe (1), et en raison de ses (1) Et même imbriqué
propres déficits économiques et sociaux, le Maroc est aux avant-postes de dedans vu la position des
enclaves espagnoles en
la question migratoire. Sur le plan humain d’abord, puisque 3 millions de terre marocaine que sont
Marocains vivent à l’étranger, et aussi pour des raisons politiques, sécuritaires les villes de Sebta et
et diplomatiques et, bien sûr, économiques et financières étant donné que Mélilia, ce qui n’est pas
sans retombées sur notre
les transferts en devises de ses résidents à l’étranger représentent problématique.
actuellement près de 9 % de son produit intérieur brut.
Dans ce sens, des questions se posent légitimement, pour de simples
motifs de connaissance et aussi vu les implications politico-économiques
des réponses, de savoir par exemple « ce qui motive aujourd’hui les départs
de personnes du Maroc ou d’Afrique », ou « pourquoi a-t-on l’impression
que le mouvement migratoire s’est accéléré à partir de ces régions depuis
10 à 15 ans » ?
Et, de fait, l’expansion relativement rapide des migrations de toutes
natures, dont celle de “clandestins” ou de personnes en “situation irrégulière”,
enregistrées au départ et à travers le Maroc depuis le début des années 90
est à relier aux multiples facteurs d’attraction/répulsion qui s’exercent sur
une partie de la population africaine, notamment la plus jeune.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 3


Mehdi Lahlou

D’un côté, l’attrait de plus en plus fort qu’exercent le mode et le niveau


de vie des populations d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord, opère
aujourd’hui très puissamment, particulièrement auprès des jeunes citadins.
De l’autre côté, le Maroc, les autres pays du Maghreb (chacun pour des
raisons qu’il partage avec les autres et pour des motifs spécifiques) comme
le reste de l’Afrique jouent depuis quelques années un rôle de répulsion
de plus en plus marqué sur une partie grandissante de leurs populations,
dont l’espoir d’une vie meilleure sur son lieu de naissance s’amenuise au
fur et à mesure que s’accroissent la pauvreté, le chômage et le “mal de vivre”
et que se renforce la désespérance de “s’en sortir”.
L’émigration marocaine vers l’Europe date du début du siècle dernier,
mais elle n’a pris de l’ampleur que depuis les années 60, à la faveur de la
concomitance enregistrée alors entre besoins européens en main-d’œuvre
et espoirs marocains d’y trouver un support financier et un marché de
l’emploi. Elle va cependant se restreindre, sous sa forme “légale”, au cours
des trois dernières décennies, depuis le début de la fermeture progressive
des frontières de l’Europe en 1973, puis en parallèle à la constitution de
l’Espace Schengen à partir de 1992 et l’apparition du concept de frontières
extérieures de l’Union européenne.
La population immigrée marocaine a continué toutefois à augmenter
sous l’effet du regroupement familial, de l’émigration de main-d’œuvre
qualifiée et de cadres scientifiques et techniques et, depuis le milieu des
années 90, de l’émigration clandestine.
Elle s’est par ailleurs rajeunie, relativement féminisée, tout en
s’installant dans la durée, en ce sens que ce qui était perçu à l’origine comme
transitoire est devenu permanent (définitif !), et ce qui était opéré comme
une migration pour un emploi ou pour études est devenu incidemment
recherche de naturalisation. Le phénomène migratoire est devenu ainsi multi-
variables, plus complexe, davantage stratégie individuelle qu’option
publique, plus structurant (ou déstructurant) sur le plan social et politique,
aussi bien dans les régions de départ que dans les zones d’accueil.
Cependant, la migration marocaine – et maghrébine dans son
ensemble – malgré son importance sur les plans humain, démographique
et économique, occupe la place de parent pauvre du partenariat euro-
méditerranéen.
Ainsi, elle fut appréhendée de manière plutôt négative dans le processus
de Barcelone où elle a été d’abord associée aux questions sécuritaires, les
actions communes menées à son niveau visant essentiellement à bloquer
la migration clandestine en provenance du Maghreb et/ou de divers pays
d’Afrique subsaharienne (dont les populations transitent par le Maghreb).
Mais elle va en devenir assez rapidement une espèce d’abcès de fixation
ou de catalyseur par défaut, puisque quasiment toutes les réunions qui se
tiennent à ce niveau et l’essentiel des accords qui en découlent font désormais
une référence, explicite ou implicite, à la question migratoire.

4 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Présentation

Dans ce même registre, depuis 2001 plus particulièrement, des


considérations géostratégiques davantage fondées sur des objectifs de sécurité
et de stabilité régionales – en parallèle à la lutte contre le terrorisme dans
laquelle aussi bien l’Europe que le Maghreb ont pris part – ont
marginalisé les approches économico-sociales comme moyens réels de “sortie
de crise”, pour ne retenir qu’une démarche fondamentalement axée sur le
contrôle et la sanction.
Et c’est probablement à ces mêmes considérations géostratégiques que
le Maroc a, tout naturellement – vu le type de relations politiques qu’il
entretient avec les principaux pays de l’Union européenne et aussi avec
l’administration américaine – fini par se rallier. En effet, il manifeste
désormais un réel engagement officiel pour des actions de “lutte contre la
migration clandestine” de ses nationaux, et pour “combattre la migration
irrégulière” d’Africains du sud du Sahara, à travers et vers son territoire.
Une telle posture de collaboration active, longtemps refusée, n’en cache
pas moins qu’il existe encore une demande importante pour la migration
de Marocains vers l’Europe, aussi bien comme élément de réduction de la
pression sur le marché local de l’emploi que pour continuer à bénéficier
des transferts de devises que les migrations permettent.
Par ailleurs, un nombre important de travailleurs, de cadres qualifiés
ou de chercheurs que l’UE recrute et qu’elle voudra de plus en plus attirer
viendra aussi du Maroc. Or, ces ressources humaines ont coûté cher au pays
en formation et en entretien, et leur départ éventuel est de nature à priver
son économie des compétences dont elle a besoin pour garantir son
développement futur et pour réfreiner la propension à émigrer de tous ceux
que l’UE ne désire plus ou ne peut plus recevoir.
Nonobstant, l’attitude des autorités marocaines lors de l’opération menée
au printemps 2005 par le gouvernement espagnol en vue de la régularisation
de la situation des migrants irréguliers (dont près de 300 000 Marocains)
se trouvant en territoire ibérique est tout à fait parlante à ce sujet. De ce
point de vue, il encourt un risque réel de voir ses relations avec l’ensemble
des pays d’Afrique subsaharienne fortement affectées par une fermeture totale
– difficilement concevable dans les faits – de ses frontières terrestres, qui
se transformeraient alors de facto en “frontières sud de l’Europe”.
Les contributions de diverses origines contenues dans ce numéro passent
en revue l’essentiel de ces problématiques.
B. Hamdouch et M. Khachani reprennent les déterminants de
l’émigration internationale au Maghreb, et principalement au Maroc, en
ciblant particulièrement les motivations socio-économiques (chômage,
recherche de meilleurs revenus). I. Moré relève, quant à lui, le décalage
économique croissant entre l’Espagne et le Maroc, décalage qu’il pointe
comme un thème de préoccupation central non seulement quant à l’arrivée
de migrants marocains en nombre important au cours des prochaines années
en Espagne, mais aussi comme un des facteurs essentiels de l’état de troubles

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 5


Mehdi Lahlou

que connaîtront encore dans le futur les relations maroco-espagnoles. A


son tour, A. Ihadiyan centre la réflexion sur les motivations individuelles
et de groupe des transferts, en fait une estimation et, surtout, analyse leur
impact économique à court et à long termes. C. Aslafy-Gauthier analyse
le modèle migratoire marocain actuel et démontre comment il est caractérisé
par son inscription dans une mobilité allant bien au-delà d’un mouvement
migratoire classique et d’une simple circulation pendulaire entre les lieux
d’installation professionnelle et résidentielle.
N. Iskander traite des rapports des politiques publiques au Maroc à la
diaspora marocaine et des effets de ces politiques sur l’évolution des transferts
d’épargne effectués par les résidents marocains à l’étranger (RME) vers leur
pays d’origine. A. Gallina traite lui aussi de la question des transferts des
RME au Maroc et insiste plus particulièrement sur leurs effets sur le
développement de régions dont sont originaires les migrants et sur les
possibilités qu’un tel développement ait lieu. La contribution de M. Lahlou
fait le point sur les migrations irrégulières, dont celles d’Africains du sud
du Sahara à travers le Maroc et analyse les retombées humaines, politiques
et diplomatiques de ces migrations. L. Marfaing laisse transparaître à travers
son article l’importance historique et la réalité des relations entre le Maroc
et l’Afrique subsaharienne à travers l’analyse des activités commerciales
auxquelles s’adonnent nombre de commerçantes et de commerçants
sénégalais, entre Dakar et Casablanca. Une telle importance est aussi le point
focal du texte de S. Wippel dont il ressort le caractère incontournable pour
le Maroc de la préservation d’une réelle ouverture vis-à-vis de ses partenaires
historiques, tant d’un point de vue culturel que sur les plans économique
et politique.
La situation des migrants marocains en Europe, même lorsqu’il s’agit
de personnes parties du Maroc de façon régulière, n’est pas un “fleuve
tranquille”. L’enquête sur “Les migrants marocains expulsés d’Italie”,
coordonnée au printemps 2004 par L. Coslovi et M. Lahlou, dont les résultats
sont publiés dans ce numéro, en donne une illustration.
Le présent numéro comporte, en annexe, des données croisées sur le
nombre de Marocains résidant à l’étranger et celui des étrangers vivant au
Maroc, ainsi que le texte de loi relative à l’entrée et au séjour des étrangers,
à l’émigration et l’immigration irrégulières.

6 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Les déterminants de l’émigration
internationale au Maghreb

Le Maghreb constitue un bassin migratoire important. S’il fut sous la Bachir


colonisation un espace d’immigration, accueillant des flux migratoires Hamdouch *
relativement importants en provenance de certains pays européens, il est Mohamed
devenu, depuis, un foyer d’émigration principalement à destination des pays Khachani **
de l’Union européenne. L’émigration vers cet espace est devenue, depuis * Institut national de
les années 60, un phénomène sociétal majeur, c’est une émigration de masse statistique et
d’économie appliquée
qui a connu une évolution soutenue avec des dynamismes différents d’un
(INSEA), Rabat
pays à l’autre. ** Université
Afin de mieux comprendre ce phénomène et, encore mieux, si on veut Mohammed V-Agdal,
agir sur lui, la démarche la plus appropriée consiste à appréhender ses causes. Rabat
Certes, une décision aussi lourde de conséquences que celle de quitter
son « chez soi », son milieu social et de vivre l’altérité ne se prend pas à la
légère. L’enjeu n’a d’égal que l’acharnement qui accompagne assez souvent
la décision de partir.
Le schéma explicatif du phénomène est assez complexe. Cet engouement
pour l’autre rive de la Méditerranée, cette persistance d’une forte
propension à émigrer s’expliquent par divers facteurs qui entretiennent, en
dépit d’une politique d’immigration très restrictive, une pression migratoire
vers les pays de l’Union européenne.
Dans son enclenchement, son activation et sa continuation, le
processus migratoire est le produit d’une conjonction de plusieurs facteurs
internes, mais il n’aurait pas pris cette importance s’il n’existait pas d’autres
facteurs d’appel dans les pays d’accueil (1). Ce schéma s’inscrit dans l’un (1) Eurostat (2000) ;
des modèles théoriques les plus connus de la recherche en matière de Khachani (1996).
migration, celui de “l’attraction répulsion”.
L’examen de ces facteurs sera fondé à la fois sur l’analyse du contexte
et sur des enquêtes et des sondages effectués sur la question. Nous
présenterons d’abord la diversité des facteurs et, ensuite, leur évolution au
cours des dernières décennies.

I. La diversité des facteurs d’émigration


Cet engouement pour la rive nord de la Méditerranée s’explique au
Maghreb par diverses causes internes ; il est le résultat de l’effet combiné
de trois types de facteurs : (i) des facteurs générateurs ; (ii) des facteurs
incitateurs et des facteurs d’appel des pays d’accueil (iii).

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 7


Bachir Hamdouch, Mohamed Khachani

1. Les facteurs générateurs


1.1. Les disparités économiques qui caractérisent les deux rives
Le phénomène de l’émigration exprime fondamentalement les disparités
économiques qui caractérisent les deux rives : le revenu per capita dans les
trois pays du Maghreb est trop faible comparé aux principaux pays de
destination des flux migratoires maghrébins.
Tableau 1
Revenu/habitant des principaux pays d’accueil
en milliers de dollars américains (2000)

Grande Moyenne
Pays-Bas Allemagne Belgique France Italie Espagne Maroc Algérie Tunisie
Bretagne mondiale
23,8 23,0 22,6 22,1 21,8 18,6 14,5 5,2 1,18 1,59 2

Source : Rapport de la Banque mondiale, 2002.

En pourcentage par rapport au PIB par habitant dans l’ensemble des


pays de l’UE, ce ratio représente à peine 5,6 % au Maroc, 7,8 % en Algérie
et 9,9 % en Tunisie. A cet écart entre les deux sphères s’ajoutent d’autres
écarts internes, celui résultant de la répartition des revenus entre les
différentes catégories sociales, mais également les écarts de développement
entre les différentes régions à l’intérieur d’un même pays. Les provinces
du Nord du Maroc, par exemple, constituent, en raison d’une situation
économique précaire, un foyer important d’émigration marocaine. Il est
clair que cette précarité, par les incidences qu’elle provoque, continuera
de nourrir, pour longtemps encore, la “pulsion migratoire” au Maghreb.
1.2. Une forte instabilité économique
Le Maghreb, comme la plupart des économies de l’est et du sud de la
Méditerranée, est soumis à une forte instabilité économique. C’est le secteur
primaire qui y conditionne le rythme de la croissance économique; les
hydrocarbures en Algérie et l’agriculture en Tunisie et au Maroc. Les
fluctuations du prix du pétrole sur le marché mondial, d’un côté, et la
récurrence des années de sécheresse durant les deux dernières décennies,
de l’autre, ont eu un impact négatif sur le rythme de croissance.
Tableau 2
Taux de croissance annuel du produit intérieur brut

1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002

Maroc 6,9 – 4,0 – 1,0 10,4 – 6,5 12,1 – 2,2 6,8 – 0,7 2,2 8,2 3,2
Algérie 0,2 1,6 – 2,1 – 0,9 3,8 3,8 1,1 5,1 3,0 2,1
Tunisie 3,9 7,8 2,2 3,2 2,4 7,1 5,4 5,0 6,2 4,7 7,76 * 4,6 *

Sources : Eurostat. Statistiques euro-méditerranéennes.


* [Link]; Budget économique 2003.

8 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Les déterminants de l’émigration internationale au Maghreb

Cette instabilité de la croissance (en dents de scie) produit des effets


déstabilisants au niveau du marché de l’emploi. Elle pose avec acuité le
problème de l’absorption des déficits d’offre d’emplois et la satisfaction de
l’offre de travail additionnelle.
1.3. Le marché de l’emploi : la migration, un facteur de régulation du marché
de l’emploi
En dépit de l’état avancé de la transition démographique dans les pays
du Maghreb, la croissance de la population demeure relativement élevée ;
elle marquera encore une progression soutenue dans les décennies à venir.
Cette croissance démographique agit directement sur le volume de la
population active et engendre une offre de travail additionnelle importante
que les marchés nationaux ne sont pas en mesure de satisfaire. Le chômage
affecte ainsi une population de plus en plus nombreuse et, surtout, de plus
en plus jeune et diplômée. De même, le chômage des femmes, dont la
proportion dans la population active ne cesse de croître, explique
l’importance prise par la migration féminine dans certains pays comme le
Maroc.
Tableau 3
Indicateurs démographiques au Maghreb
et dans l’espace de l’Union européenne

Taux de croissance
Pays annuel moyen de la Population en 2000 Projection en 2025 Variation (b)/(a)
en millions (a) en millions (a)
population 1990-2000
Algérie 1,9 30 49,9 66,33 %
Maroc 1,8 29 39,2 35,17 %
Tunisie 1,6 10 13,1 31,00 %
Libye — 5 8,3 66,00 %
Mauritanie 2,8 3 5,4 80,00 %
Total Maghreb — 75 115,9 54,53 %
UE (15 pays) — 376,4 388,3 3,16 %

Source : Banque mondiale & Eurostat, 1-2000 & Population Référence Bureau.

Dans les trois pays du Maghreb, la proportion de la population en


chômage augmente. En une décennie, de 1990 à 2000, les taux sont passés
de 19,8 % à 29,9 % en Algérie, de 12,1 % à 13,7 % au Maroc et de 16,2 %
à 15,9 % en Tunisie. L’Etat, traditionnellement créateur d’emploi, a réduit
énormément sa contribution au marché du travail. Le moins d’Etat a
engendré moins d’investissements publics et par conséquent moins d’emplois.
Au Maroc, par exemple, l’Etat, qui créait en moyenne annuelle plus de
40 000 emplois entre 1979 et 1982, n’en offrait plus que 10 000 à 15 000
entre 1983 et 1994 et 16 854 en moyenne entre 1995 et 2001.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 9


Bachir Hamdouch, Mohamed Khachani

Ce problème de l’emploi plonge ses racines dans la crise qui a frappé


les économies maghrébines à partir de la fin des années 70, celle-ci a engendré
des dysfonctionnements qui se sont intensifiés à partir de 1980. Afin de
juguler cette crise, un certain nombre de mesures ont été prises, dans le
cadre des Programmes d’ajustement structurel, qui ont permis de réaliser
certaines performances au niveau des équilibres macroéconomiques, mais
leur impact sur l’emploi a été négatif.
Les économies maghrébines ont été affectées également durant la dernière
décennie par les conséquences économiques de la crise du Golfe. Ajoutons
à ces contraintes les difficultés rencontrées par plusieurs entreprises, sous
le poids de la concurrence étrangère résultant d’une libéralisation
progressive des échanges et d’un climat social pesant, qui se sont traduites
par la suppression d’un grand nombre d’emplois. La libéralisation des
échanges des produits manufacturés dans le cadre de l’accord d’association
avec l’Union européenne semble entraîner au Maroc, par exemple, de
douloureux réajustements. Le taux de mortalité des entreprises a tendance
à croître, ce qui accentue les dysfonctionnements au niveau du marché de
l’emploi.
Ces différentes données relatives au marché de l’emploi dans les pays
maghrébins soulignent l’importance de l’enjeu social, économique et
politique de la question de l’emploi, celui-ci demeure un défi qui sera au
cœur de la problématique du développement pendant les décennies à
venir.
Cette pression sur le marché de l’emploi entretient une forte propension
à émigrer, notamment dans la clandestinité, forme de migration qui connaît
actuellement une recrudescence importante entre les deux rives de la
Méditerranée.
Cette tendance lourde du phénomène s’explique certes par l’instabilité
de la croissance économique, comme on vient de le voir, mais d’autres facteurs
interviennent également dans l’explication de ce phénomène : l’implication
de plus en plus importante de la femme dans le marché de l’emploi et
l’importance de l’exode rural. Ce phénomène est à l’origine de ce qu’on
appelle “la double migration”. Les espaces périurbains s’étendent dans les
villes et deviennent des foyers émetteurs de flux migratoires.
Afin d’atténuer cette pression et d’absorber dans une proportion
significative ce potentiel migratoire, les économies maghrébines devraient
s’engager sur la voie d’une croissance forte et durable, en mesure de fournir
l’équivalent de 1 million de postes de travail par an (dont 400 000 au Maroc,
100 000 en Tunisie et 500 000 en Algérie). Ce volume d’emplois
permettrait une résorption partielle du sous-emploi et du chômage existant
ainsi que la satisfaction d’une grande partie de l’offre de travail
additionnelle.
Autrement, nous assisterions à une recrudescence de la pauvreté qui
affecte déjà de larges couches de la population.

10 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Les déterminants de l’émigration internationale au Maghreb

1.4. La recrudescence de la pauvreté


La pauvreté est un état de dénuement qui met à rude épreuve la personne
humaine, elle est synonyme de frustration et de souffrance. Elle rend
vulnérable l’être humain et le condamne à vivre dans des conditions
infrahumaines.
L’approche du seuil de la pauvreté développé et appliqué par la Banque
mondiale permet d’évaluer le phénomène au Maroc. Ce seuil a été fixé en
1999 à près de 10,90 Dh (soit environ 1 $) par personne et par jour en
milieu urbain et à près de 8,40 Dh par personne et par jour en milieu rural.
Et comme la taille moyenne des ménages s’établit à 5,59 membres en milieu
urbain et à 6,36 membres en milieu rural, ces seuils s’élèvent à 1 828 Dh
par ménage et par mois en milieu urbain et à 1 603 Dh par ménage et par
mois en milieu rural (2). Sur cette base, le nombre de pauvres a atteint au (2) Direction de la
Maroc plus de 5,3 millions de personnes en 1999, soit 19 % de la statistique (2000).

population, en augmentation de près de 2 millions d’individus par rapport


aux conclusions de l’enquête nationale sur le niveau de vie des ménages de
1990-1991 qui a évalué ce nombre à 3,3 millions de personnes. Cela veut
dire qu’un Marocain sur cinq vit en-dessous du seuil de pauvreté.

Tableau 4
Pourcentage de la population vivant en-dessous
du seuil de pauvreté

1984-1985 1990-1991 1998-1999

National 21,1 13,1 19,0


Urbain 13,8 7,6 12,0
Rural 26,7 18,0 27,2
Source : Direction de la statistique, Rabat.

Il faut rappeler à cet égard que la situation aurait pu être plus grave sans
l’apport des migrants sous forme de transferts et d’investissements. Selon
une étude portant sur l’impact de ces transferts et investissements sur le
niveau de vie des ménages au Maroc, il ressort que 1,2 million de Marocains
échappent à la pauvreté grâce à cet apport des résidents marocains à
l’étranger (3). (3) Bourchachen (2000).
En outre, une part non moins importante de la population avait des
niveaux de consommation proches de ce seuil (situation de précarité). Ainsi,
près de 37 % de la population (24 % en milieu urbain et 49 % en milieu
rural) avaient des dépenses de consommation comprises entre le seuil de
pauvreté et deux fois ce seuil.
Cette situation s’explique par le faible niveau des revenus et est soutenue
par le non-respect du salaire minimum légal (SMIG) et par la hausse du
coût de la vie. A cet égard, la part des working poors, c’est-à-dire les personnes
qui ont un emploi mais qui reçoivent des rémunérations trop faibles pour

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 11


Bachir Hamdouch, Mohamed Khachani

vivre décemment, est en constante croissance. Dans les villes comme dans
les campagnes, des candidats à l’émigration appartiennent à cette
catégorie.
1.5. Le différentiel des salaires
Le différentiel des salaires demeure motivant pour s’expatrier. Cet écart,
même corrigé par le pouvoir d’achat de la monnaie, demeure important
et exerce un puissant attrait sur les émigrés potentiels.
Le salaire moyen, beaucoup plus élevé dans les pays du Nord, évolue
en fonction du coût de la vie. Au Maghreb, Le salaire minimum est en
moyenne 3 à 5 fois plus faible que dans les pays de l’UE.
Toutefois, il est important de le rappeler, le SMIG, en dépit de sa faiblesse,
n’est pas toujours respecté. Au Maroc, par exemple, selon la centrale syndicale
UMT, 40 % des entreprises versent des salaires en-dessous du SMIG, donnée
confirmant les conclusions d’une enquête réalisée par la Banque mondiale
en 1980 et qui met en évidence les irrégularités dont souffre l’application
de la réglementation en vigueur, notamment dans les PME. Dans ces
entreprises, il est très fréquent que les salariés perçoivent moins que le
(4) Achoual (1983). SMIG (4) ; celui-ci demeure, certes, une norme juridique, mais qui ne
(5) A noter que cette semble pas avoir d’effet contraignant. Cette norme est respectée
situation a été, à maintes principalement dans des branches demandant une certaine qualification
reprises, dénoncée par les
centrales syndicales. Pour
et dans les grandes entreprises (5).
l’UMT, par exemple,
l’unification du salaire 2. Les facteurs incitateurs
minimum légal et sa
revalorisation à Si les causes économiques sont autant de facteurs d’émigration, l’idée
12 Dh/heure (2 500 Dh d’émigrer peut ne pas se manifester chez des candidats potentiels.
par mois) figurent parmi L’incubation du projet d’émigrer est souvent enclenchée sous l’effet d’autres
les principales
revendications. facteurs d’attraction qui sont fondamentalement d’ordre socio-
psychologique ; ces facteurs incitateurs engendrent les mécanismes de
l’émigration et provoquent un effet d’entraînement qui assure le passage
du stade latent à celui de la concrétisation du projet.
2.1. L’image de la réussite sociale qu’affiche l’immigré de retour au pays
pendant ses vacances annuelles
Quittant le pays sous le poids de la misère, il prépare bien son retour.
(6) Lors d’une enquête La tradition veut qu’il rentre au volant d’une voiture pleine de cadeaux (6).
que nous avons dirigée à Il investit dès les premières années dans l’immobilier, comportement typé
l’Association marocaine
d’études et de recherches
de l’émigré qui finit par acquérir un nouveau statut. Dans le monde rural,
sur les migrations il devient un notable local dont les avis sont requis sur différentes questions
(AMERM) en partenariat par les membres de la famille et de la tribu, il est fréquemment sollicité
avec COOPI, une ONG pour préparer l’émigration d’autres membres de la famille.
italienne, sur « les
migrants marocains en
Comme pour revaloriser davantage son image, il y a, dans son récit, une
Italie comme agents de dose de mythomanie confortant l’idée qu’on se fait de cet Eldorado largement
développement dans leurs médiatisé par la télévision.

12 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Les déterminants de l’émigration internationale au Maghreb

2.2. L’impact de l’audiovisuel communautés d’origine »,


nous avons été surpris à
La révolution de la communication a provoqué une banalisation de la Khouribga par le nombre
parabole, le bas prix du « plateau magique » le rend accessible à des de voitures immatriculées
en Italie même hors
populations périurbaines et même rurales. Par l’intermédiaire de l’image saison d’été. Le travail de
diffusée par des dizaines de chaînes, des couches déshéritées de la population terrain réalisé nous a
sont transportées chaque soir dans un monde magique qui cultive en eux permis d’apprendre que
certains immigrés, pour
le désir d’émigrer. confirmer cette image de
réussite sociale, louent
2.3. La proximité géographique des voitures pour rentrer
au pays et, certains, alors
L’Europe est à 14 kilomètres des côtes marocaines, le littoral espagnol même qu’ils ne disposent
est visible à partir de la côte qui s’étend de Tanger à Ceuta. Ainsi, et afin pas de permis de
d’accéder à ce présumé Eldorado, de plus en plus de jeunes désespérés tentent conduire, s’arrangent
pour solliciter les services
l’aventure de la traversée du Détroit dans des embarcations de fortune, voyage d’un parent ou d’un ami,
qui se termine souvent devant les autorités judiciaires et, dans de nombreux en possession de ce
cas, à la morgue… Se considérant comme « des morts vivants », le danger document, pour les
accompagner dans le
qui les guette ne les dissuade pas. « Peu importe que je meure, l’essentiel voyage au pays.
est de tenter la traversée », affirme un jeune devant la caméra de la deuxième
chaîne marocaine.
Si ces facteurs générateurs et incitateurs entretiennent une forte
propension à émigrer, celle-ci demeure stimulée également par des facteurs
émanant des pays d’accueil.
3. Les facteurs d’appel dans les pays d’accueil
3.1. Le rêve d’émigrer est aussi le produit de l’interdit, le développement
de cette forme de migration est la conséquence de la politique migratoire
européenne fondée sur la réduction drastique du nombre de visas et le
contrôle rigoureux aux frontières, instructions dictées par l’arsenal
juridique de Schengen.
Cependant, ces mesures, comme on l’a précisé précédemment, ont eu
des effets pervers. Elles ont paradoxalement engendré le développement
de l’émigration illégale et ont eu principalement pour effet de rendre le
coût de la traversée des frontières prohibitif. Ce coût est proportionnel
au caractère répressif des mesures prises par les pays de l’Union
européenne.
3.2. L’émigration est devenue un projet économique coûteux. En effet,
elle est considérée comme un investissement qui obéit à certaines normes
de faisabilité. Les candidats à l’émigration clandestine s’efforcent de mobiliser
tous les moyens familiaux en vue de réaliser ce projet. Des prêts parfois
frappés d’hypothèques sont souscrits pour mener à terme cette entreprise,
d’autres vendent les bijoux de la famille, le bétail, la terre ou s’endettent.
Afin de rembourser les dettes contractées, les immigrés acceptent de
travailler dans des conditions infra humaines, c’est le cas par exemple des
immigrés qui travaillent dans le secteur agricole à El Ejido, en Espagne.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 13


Bachir Hamdouch, Mohamed Khachani

Dans ces conditions et en dépit de la désillusion à laquelle l’émigré peut


être confronté l’émigré, le retour est pour lui une option à exclure ; il ne
voudrait en aucun cas revenir au pays « les mains vides » et ainsi montrer
à son entourage familial l’échec de son entreprise.
« Si j’avais su que l’Europe c’était ça, nous a dit un clandestin sur les
côtes espagnoles, je n’aurais jamais franchi le pas et même 500 dirhams par
mois dans mon pays auraient été mieux pour moi que vivre les conditions
dans lesquelles je me trouve. » Mais cet émigré ne peut faire marche arrière
parce que la traversée a un coût financier et psychologique.
3.3. Une demande de travail spécifique existe dans les pays d’accueil, cette
demande répond, pour des raisons de coût et de flexibilité, aux besoins d’un
marché secondaire, caractérisé par des emplois précaires et/ou socialement
indésirables.
Cette demande de travail émane principalement de certains secteurs
comme l’agriculture, le bâtiment et les services. Cette demande est
particulièrement forte dans le secteur informel qui représente dans les pays
de l’arc latin entre 20 à 25 % du PIB. Ces secteurs, en particulier, tirent
de grands avantages financiers et sociaux de cette main-d’œuvre clandestine,
réputée docile et peu coûteuse.
En 1996, un sondage réalisé en Espagne auprès des candidats à la
régularisation a révélé qu’un pourcentage très important d’immigrés travaille
sans contrat (45 %), soit parce qu’on refuse de leur délivrer le contrat
d’embauche (46 %), soit que les immigrés ne le réclament pas (26 %). Bien
que 83 % des immigrés interrogés se déclarent « plutôt satisfaits » de leur
situation générale, leur condition économique demeure précaire étant donné
que 39 % affirment percevoir un revenu inférieur à 75 000 pesetas par
(7) Galvez Pérez (2000). mois (7). Certains secteurs préfèrent recruter les immigrés. Dans cet “enfer
sous plastique” d’El Ejido, par exemple, le prix d’une journée de travail
est de 30 à 40 euro pour un autochtone, il n’est que de 15 à 20 euro pour
(8) Mouedden M., les 15 000 immigrés de la région, dont plus de la moitié est sans papiers (8).
Témoignage en La sanction encourue par l’employeur qui recourt à la main-d’œuvre
exclusivité pour
[Link] à clandestine, selon les législations en vigueur, ne semble pas constituer un
l’occasion de la facteur de dissuasion. Cet appel économique qui explique en grande partie
4e commémoration des la recrudescence du phénomène de la migration clandestine est pratiquement
émeutes racistes
d’El Ejido en Espagne, occulté par les médias et totalement absent du discours officiel.
Dossier spécial : Cette dialectique du rejet juridique et de l’appel économique a favorisé
El Ejido, la terre de le développement de ce qu’on pourrait appeler le « commerce des illusions ».
non-droit ou la chasse
aux “moros”. 3.4. Le “commerce des illusions” est une activité qui prend des dimensions
dramatiques. Des réseaux structurés se sont formés sur les deux rives de la
Méditerranée pour faire passer des clandestins dans les pays de l’UE. Ils
(9) Cf. Attar et Khachani
proposent leurs services à des prix exorbitants. Les candidats paient des
(2001). Voir également sommes qui varient entre 600 et 5 500 dollars américains, selon que les
Widgren (2002). passeurs sont marocains ou espagnols (9). Le prix peut être plus élevé si le

14 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Les déterminants de l’émigration internationale au Maghreb

service inclut la promesse de documents de travail en règle, promesse souvent


sans fondement.
Ici, la responsabilité est indiscutablement partagée. Dans ces réseaux
opèrent des agents des deux bords. D’après des témoignages de clandestins
marocains en Espagne, des réseaux espagnols participent au trafic dans le
Détroit, ils opèrent à partir de l’enclave occupée de Ceuta. Le témoignage
d’un passeur diffusé dans un reportage de la télévision espagnole, TV3,
confirme l’existence de ce trafic et d’autres indices comme le type
d’embarcation utilisé par certains passeurs et l’existence à Ceuta de chantiers
de construction de pateras dans le quartier “Principe” destinées selon certains
témoignages au trafic humain. Le statut colonial anachronique de la ville
en fait une plaque tournante du trafic humain à destination de la rive Nord.
La mafia des passeurs tire de ces activités un bénéfice important estimé,
selon Santos Ruesca et Carlos Resa de l’université de Madrid, entre 40 et
60 milliards de pesetas (10). (10) Messari (2001). Il
Tous ces facteurs cultivent le désir d’émigrer ; la propension à émigrer est difficile d’estimer les
bénéfices tirés de ces
est ainsi très forte parmi les jeunes ; ceci se perçoit dans leurs attitudes et réseaux de trafic humain.
leurs aspirations. Les conclusions d’une enquête menée par une ONG Au niveau international,
marocaine, l’Association des amis et familles des victimes de l’immigration le chiffre d’affaires des
réseaux maffieux est
clandestine (AFVIC) confirment ce constat. A la question : avez-vous l’idée estimé entre 5 et
d’émigrer en Europe ? Les réponses se ventilaient ainsi selon les différentes 7 milliards de $ par an.
catégories interrogées : Cf. Salker (2000).
Widgren (2002),
op. cit., donne une
Tableau 5 estimation plus
Projet d’émigrer selon différentes catégories (%) importante, entre 10 et
15 milliards de $.
Catégories Oui Non Total
Elèves–écoles primaires 15 85 100
Collégiens 56 44 100
Lycéens 82 18 100
Etudiants 54 46 100
Population active 19 81 100
Sans revenu stable 94 6 100
Autres 53 47 100

Source : Le Journal du 24-30 novembre 2001.

Presque un actif sur cinq aurait comme projet d’émigrer. Le phénomène


pouvant être incubé avant même l’âge adulte comme il ressort de cette même
enquête.
Cette propension à émigrer demeure globalement élevée, comme en
témoigne une enquête réalisée par « Asociacion Proderechos Humanos »
(APDH) opérant en Andalousie et l’ONG marocaine « Pateras de la vida »
opérant à Larache, l’un des grands foyers de l’émigration marocaine. Les

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 15


Bachir Hamdouch, Mohamed Khachani

principales conclusions de cette enquête locale indiquent que 63,82 % des


Marocains de la région désirent quitter le pays à la recherche de meilleures
conditions de vie et de travail et 16 % entendent le faire en pateras malgré
les dangers que cela représente. Seuls 29 % de ceux qui désirent émigrer
comptent le faire par des moyens légaux c’est-à-dire après l’obtention d’un
(11) El Correo, vendredi contrat de travail (11).
23/1/2004.
(12) Nous avons parlé de II. L’évolution des causes d’émigration (12)
“causes de départ” dans
l’enquête Hamdouch L’examen des données d’enquêtes réalisées au Maroc (Eurostat, 2000 ;
et al. (2000). Hamdouch et al., 2000) montre l’importance respective des différentes causes
à l’origine de l’enclenchement des flux de départ. Il permet également d’en
suivre l’évolution de la structure.
1. Les causes d’émigration
1.1. Les deux enquêtes précitées montrent la diversité des causes
(13) Les méthodologies d’émigration et la prédominance des causes économiques, particulièrement celles
des deux enquêtes
diffèrent. En ce qui liées au travail (13).
concerne l’enquête de
l’INSEA (Hamdouch
et al., 2000), elle a été Tableau 6
réalisée sur les ferrys Nature des causes d’émigration (%)
entre Tanger et Algésiras.
Après un ratissage des Causes %
MRE à bord du bateau,
les enquêteurs sont Economiques 70,0
répartis par – travail plus lucratif 29,8
compartiment et – recherche d’un emploi 21,8
procèdent à un tirage au – amélioration du niveau de vie 13,0
hasard des MRE à – autres 5,4
enquêter. Il a fallu parfois Familiales 12,0
intervenir pour orienter
les enquêteurs vers des Etudes 9,0
MRE, en tenant compte Sociales 5,9
de certaines
caractéristiques telles que Autres 3,1
le pays d’immigration, la
situation familiale, le Source : Hamdouch et al. (2000).
sexe, la situation dans la
profession, etc. (On a
exclu les enfants et Il apparaît en effet (Hamdouch et al., 2000) que les raisons de l’émigration
adolescents.) sont à 70 % économiques, suivies de très loin par celles d’ordre familial
(12 %), d’études (9 %) ou sociales (6 %). Parmi les causes économiques,
(14) La proportion des la “recherche d’un emploi” (pour ceux qui étaient en chômage avant
migrants à la recherche l’émigration) arrive en deuxième position après la recherche d’un “travail
d’un emploi (21,8 %) est
pratiquement la même
plus lucratif ” (respectivement 21,8 et 29,8 %) (14), qui pourrait être
que le taux de chômage rapprochée du désir d’“améliorer le niveau de vie” (13 %).
en milieu urbain au En ce qui concerne les causes familiales, elles tiennent essentiellement
même moment (21,5 %
en 2000). Cf. Direction à deux éléments : d’abord le regroupement familial proprement dit (pour
de la statistique (2001). 54 %) et ensuite le fait d’utiliser le réseau familial – liens familiaux moins

16 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Les déterminants de l’émigration internationale au Maghreb

directs – pour émigrer (40 %). Quant aux causes sociales, elles correspondent
à un phénomène d’imitation, particulièrement d’amis (54 %) qu’on peut
accompagner ou rejoindre (20 %), ou bien à “l’insatisfaction de sa situation
au Maroc” (22 %).
L’importance relative des causes d’émigration varie selon qu’il s’agit du
milieu urbain ou rural et selon la région.
1.2. La première enquête (Eurostat, 2000) a couvert cinq des principales
régions de départ au Maroc : Larache et Nador au nord, Khénifra et Settat
au centre et Tiznit au sud.
Les raisons avancées pour expliquer l’acte d’émigrer s’inscrivent dans
la logique des facteurs déjà examinés. On peut les regrouper dans quatre
grandes catégories d’importance inégale d’un milieu à l’autre et d’une région
à l’autre. Elles varient toutefois sensiblement selon les cinq régions et le
milieu d’origine (urbain, rural).

Tableau 7
Raisons principales d’émigration par province
et milieu de résidence (%)

Raisons Khénifra Larache Nador Settat Tiznit


urbain rural urbain rural urbain rural urbain rural urbain rural
Travail 55,6 40,9 34,2 43,8 43,1 17,7 65,6 50,8 42,1 47,0
Rev. insuffisant 30,4 36,4 32,5 46,9 25,0 41,2 27,8 40,4 10,6 7,0
Raisons familiales 8,3 18,1 13,2 — 23,6 35,3 1,7 4,0 15,8 28,0
Etudes 2,8 — 13,2 — 8,3 — 4,9 — 26,3 16,0
Autres 2,9 4,6 6,9 9,3 — 5,8 — 4,8 5,2 2,0
Total 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0
Source : Eurostat (2000).

Il ressort de cette enquête que c’est le travail (15) qui constitue la raison (15) Il faudrait cependant
principale d’émigration dans les cinq régions, avec des proportions qui noter que la catégorie
“travail” signifie ici soit
atteignent les 2/3 en milieu urbain à Settat et baissent à moins de 1/5 en l’absence d’emploi, soit la
milieu rural à Nador. Excepté ce milieu, quand le travail n’est pas cité comme non disponibilité d’un
emploi satisfaisant, soit
raison principale, il arrive au deuxième rang dans les motivations de départ. simplement le désir
La seconde de raison est la recherche d’un meilleur revenu afin de faire d’aller travailler en
face à la cherté de la vie. Il convient de relever que c’est en milieu rural Europe malgré l’existence
d’une occupation plus ou
que cette faiblesse du revenu est la plus évoquée, signe de la pauvreté qui moins adéquate au
affecte de larges couches de la population dans les campagnes marocaines Maroc.
et qui, la plupart du temps, est à l’origine d’une double migration, d’abord
vers la ville puis vers l’étranger.
Les motivations familiales constituent la troisième raison expliquant le
désir d’expatriation ; le regroupement familial est devenu à partir des

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 17


Bachir Hamdouch, Mohamed Khachani

années 70 un moteur puissant de l’émigration notamment à destination


des pays traditionnels d’accueil. Les données de l’enquête indiquent que
ce mécanisme fonctionne plus pour les migrants ruraux, ce qui dénote une
nouvelle tendance différente de la situation précédente où le regroupement
familial intéressait les migrants issus du milieu urbain.
La quatrième grande raison est relative aux études. A l’exception de la
région de Tiznit, cette motivation intéresse exclusivement les jeunes citadins
désireux de continuer ou de parfaire leur formation à l’étranger. « Il va sans
dire que, dans beaucoup de cas, l’émigration temporaire pour études se
(16) Ces différenciations transforme en migration durable (16). »
régionales s’expliquent 1.3. La seconde enquête montre également que la structure des causes
par les caractéristiques
socio-économiques et
d’émigration dépend du milieu (urbain/rural) de résidence avant émigration
l’histoire migratoire dans et qu’elle varie selon la région.
les quatre régions. L’incidence du milieu apparaît aussi bien au niveau des grandes catégories
de causes d’émigration que des causes économiques (tableaux 8 et 9).

Tableau 8
Structure des causes d’émigration selon le milieu (%)

Causes Urbain Rural Total


Economiques 71,6 85,2 75,3
Familiales 10,2 6,3 9,1
Etudes 11,8 2,4 9,2
Sociales 3,3 5,1 3,8
Autres 3,2 0,9 2,5
Total 100,0 100,0 100,0

Source : Base de données de Hamdouch et al. (2000).

Tableau 9
Structure des causes économiques d’émigration
selon le milieu (%)

Causes Urbain Rural Total


Travail plus lucratif 42,0 43,6 42,5
Chercher un emploi 32,5 27,7 31,1
Améliorer le niveau de vie 16,3 24,3 18,7
Meilleures condition, de travail 6,1 1,0 4,5
Autres 3,1 3,4 3,1
Total 100,0 100,0 100,0

Source : Base de données de Hamdouch et al. (2000).

Les causes économiques sont quasiment les seuls déterminants en milieu


rural (85 % contre près de 72 % en milieu urbain), alors que les causes

18 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Les déterminants de l’émigration internationale au Maghreb

familiales et d’études ne sont pas négligeables en milieu urbain


(respectivement 10 et 12 % contre 6 et 2 % en milieu rural, tableau 8).
Quand on regarde la décomposition des causes économiques, on
remarque qu’il n’y a pas de différence significative entre les deux milieux
en ce qui concerne le désir d’un “travail plus lucratif ”. Par contre, la
“recherche d’un emploi” est un facteur plus important en milieu urbain
(32,5 % contre 27,7 % en milieu rural). Cela s’explique par un taux de
chômage nettement plus élevé en milieu urbain (17). Et le « désir d’améliorer (17) 21,5 % contre 5 %
le niveau de vie » est plus élevé en milieu rural (24 % contre 16 %, tableau 9) en milieu rural, Direction
de la statistique (2001).
à cause d’une pauvreté plus grande ; ce qui rejoint les résultats de la première
enquête.
D’un autre côté, le facteur régional a aussi une incidence sur les
déterminants de l’émigration (tableau 10).

Tableau 10
Structure des causes d’émigration selon les régions (%)

Causes Nord-Ouest Oriental Centre-Nord Centre Centre-Sud Tensift Sud


Economiques 73,8 77,8 80,4 70,0 73,2 87,4 81,5
Familiales 8,6 16,7 8,7 10,0 10,2 3,8 7,6
Etudes 11,7 0,0 5,1 13,0 10,2 3,8 3,8
Sociales 3,4 5,5 2,9 3,2 3,9 5,0 5,1
Autres 2,5 0,0 2,9 3,8 2,5 0,0 2,0
Total 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0

Source : Base de données de Hamdouch et al. (2000).

On voit, par exemple, que les causes économiques sont plus importantes
dans les régions du Sud (Tensift et Sud) que dans celles du Centre ou du
Nord, plus dans le milieu rural que dans le milieu urbain (elles dépassent
90 % dans le Tensift). Les causes familiales sont importantes dans l’Oriental,
particulièrement en milieu urbain, 22 %, et faibles dans les régions du Sud,
particulièrement le Tensift (et surtout en milieu urbain, 3,4 %). La cause
“études” est, quant à elle, plus importante dans le Centre et le Nord-Ouest,
particulièrement en milieu urbain (14,4 % et 12,1 %) (18). (18) Les statistiques
concernant le milieu sont
2.2. L’évolution des causes d’émigration tirées directement de la
base des données de
Les déterminants de l’émigration dépendent de nombreux facteurs, l’enquête et ne figurent
pas dans le tableau 10
particulièrement du contexte démo-économique et de la réglementation pour ne pas l’alourdir.
de la migration dans les pays de départ et d’accueil. La seconde enquête
réalisée au Maroc (Hamdouch et al., 2000) montre qu’ils ont connu une
évolution profonde au cours des dernières décennies tant en ce qui concerne
les grands types de déterminants que ceux d’ordre économique, les plus
importants.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 19


Bachir Hamdouch, Mohamed Khachani

2.1. Evolution des grands déterminants de l’émigration


L’analyse des grandes catégories de déterminant de l’émigration au cours
des quarante dernières années révèle un changement de structure important :
les causes économiques, qui restent de loin le premier déterminant, perdent
plus de dix points au profit des causes familiales et d’études. L’infléchissement
s’est produit au milieu des années 70. On a vu alors les causes économiques
chuter de plus de vingt points en quelques années (passant de 80 à 58 %)
sous l’effet de la forte poussée des causes familiales (passées de moins de 9
à 25 %), essentiellement le regroupement familial et, dans une moindre
mesure, de la cause “études”. L’explication réside principalement dans les
changements des politiques migratoires des pays européens, particulièrement
la fermeture brutale des frontières à l’immigration des travailleurs en
1974/1975, tout en permettant – ou facilitant – le regroupement familial.
Ce qui a, par ailleurs, rapidement entraîné un changement du modèle
migratoire. La migration marocaine et maghrébine, qui était temporaire,
est devenue permanente sinon définitive (Hamdouch, 2002).

Tableau 11
Evolution des causes d’émigration

Année d’émigration
Causes Total
Avant 1960 1960-1969 1970-1974 1975-1979 1980-1989 1990-1998
Economiques 85,7 79,2 80,3 58,3 59,9 68,8 70,0
Familiales 0,0 7,7 8,8 25,0 13,4 11,3 12,0
Etudes 0,0 3,2 3,4 9,0 17,2 9,8 9,0
Sociales 7,1 5,9 5,7 4,9 5,7 7,1 5,9
Autres 7,1 4,1 1,7 2,8 3,9 3,0 3,1
Total 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0

Source : Hamdouch et al. (2000).

Les causes familiales ont beaucoup perdu de leur dynamisme dans les
années 80 (baissant de moitié, de 25 à 13 %) alors que la cause “études”
continuait sa progression (doublant pratiquement, 9 à 17 %). Les deux ont
perdu leur dynamisme dans les années 90, permettant aux causes
économiques de remonter à près de 70 %, à cause notamment du
ralentissement de la croissance économique, peu favorable à la création
d’emplois, dans un contexte de poursuite des réformes structurelles, et même,
paradoxalement, de leur accélération après la fin du Programme
(19) Fin 1992 – début d’ajustement structurel soutenu par le FMI et la Banque mondiale (19).
1993. Il est à noter que les causes sociales n’ont pas connu de changements notables.
2.2. Evolution des causes économiques
L’évolution de la structure des causes économiques d’émigration confirme
l’analyse précédente. En effet, les causes de “confort” concèdent de plus

20 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Les déterminants de l’émigration internationale au Maghreb

en plus de place aux causes de “nécessité”. Ainsi la recherche d’un emploi,


qui coïncide avec les émigrants chômeurs, progresse de 15 points, passant
de quelque 25 % dans les années 60 et le début des années 70 à plus de
40 % dans les années 90, devenant ainsi le principal déterminant
– économique ou non économique – de l’émigration. C’est le désir d’un
travail plus lucratif, qui était le déterminant économique le plus important,
qui a perdu plus de 14 points depuis le début des années 60 (passant de
près de 52 % à près de 38 %). Le désir d’améliorer le niveau de vie, après
avoir progressé dans les années 70, a baissé assez fortement dans les années
80 et 90, pour terminer à un niveau inférieur de plus de trois points par
rapport aux années 60.

Tableau 12
Evolution des causes économiques

Année d’émigration
Causes Total
Avant 1960 1960-1969 1970-1974 1975-1979 1980-1989 1990-1998
Travail plus lucratif 50,0 51,7 46,5 34,5 36,9 37,9 42,6
Chercher un emploi 16,7 25,5 23,9 33,3 36,5 40,7 31,0
Améliorer le niveau 25,0 17,0 21,8 25,0 17,6 13,7 18,6
de vie
Meilleures conditions 8,3 2,3 2,5 6,0 7,7 4,9 4,5
de travail
Travail permanent 0,0 1,1 2,5 0,0 0,9 1,6 1,4
Autres 0,0 2,8 2,8 1,2 0,4 1,1 1,8
Total 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0

Source : Hamdouch et al. (2000).

Conclusion
Les déterminants de l’émigration internationale au Maghreb sont
nombreux, diversifiés et enchevêtrés. Certains, les facteurs générateurs, sont
propres au pays d’origine, alors que d’autres, les facteurs d’appel, sont émis
par le pays d’accueil. Une troisième catégorie, les facteurs incitateurs, sont
partagés.
Après avoir montré l’action de ces facteurs dans la dynamique de
l’émigration internationale entre le Maghreb et l’Europe, un essai de mesure
de l’importance respective des divers facteurs et de son évolution au cours
des dernières décennies a été effectué à partir de deux enquêtes réalisées
au Maroc au cours des dernières années. Il apparaît que la structure des
facteurs d’émigration, dominée par les déterminants économiques,
notamment le travail, varie selon le milieu (urbain/rural) et selon la région
de résidence des émigrants. De même, la structure a beaucoup évolué au

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 21


Bachir Hamdouch, Mohamed Khachani

cours des vingt-cinq dernières années sous l’effet du changement des


conditions socio-économiques des pays d’origine et de la conjoncture et
de la politique d’immigration de chacun des pays d’accueil européens.
Ces pays composent avec la question migratoire en adoptant un arsenal
juridique qui agit en aval du phénomène. Ils mettent l’accent sur le
renforcement des mesures sécuritaires, alors que si l’on veut réellement agir
sur les flux migratoires, il faudrait adopter une approche intégrée et des
mesures qui interviennent en amont sur les causes profondes de la migration.
La déclaration de Barcelone a maintenant près de dix ans. Elle n’a traité
la question migratoire que de manière partielle et négative. Il est temps de
coordonner les politiques migratoires des pays européens et des pays
maghrébins et subméditerranéennes en général, pour en faire un élément
positif et dynamique du partenariat euro méditerranéen.

Références bibliographiques

Achoual A. (1983), le Salariat industriel au la pauvreté : cas du Maroc », colloque


Maroc (1956-1980), mémoire de DES en organisé par International Association for
sciences économiques, Faculté de droit- Offical Statistics, Montreux 4-8 septembre.
Agdal, Rabat. Direction de la statistique (2000 et 2001),
Attar B. et Khachani M. (2001), Emigracion Annuaire statistique du Maroc, Rabat.
clandestina : una responsabilidad compartida, Direction de la statistique (2000), Analyse du
cambio 16, n° 1563. profil de la dynamique de la pauvreté : un
Berrada A., El Manar Laalami M., Hamdouch fondement de l’atténuation des dénuements,
B., Lahlou M., Mahmoudi M. (2000), les Rabat.
Marocains résidant à l’étranger : une enquête Eurostat, Statistiques euro-méditerranéennes.
socio-économique, Rabat, INSEA.
Bourchachen J. (2000), « Apports des transferts
des résidents à l’étranger à la réduction de

22 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Le décalage économique entre
l’Espagne et le Maroc

Résumé Inigo Moré


La littérature économique a beaucoup réfléchi sur la notion de convergence, (mercadosemergentes@
[Link])
c’est-à-dire le processus par lequel deux économies réduisent leurs
différences. Vu la dimension de cette littérature, on peut penser que les
différences entre deux économies, exprimées globalement par les écarts entre
leurs revenus par habitant, on été aussi analysées et qu’on dispose d’une
littérature pertinente sur le sujet. Or, tel n’est pas le cas. De même qu’il n’existe
pas un mot spécifique pour désigner ce problème, alors que sa solution a
un nom bien connu, convergence. Pour cette raison, nous proposons ici
« Echelon » pour définir la différence de PIB par tête entre deux économies,
situation à laquelle s’adresse le concept de convergence.

Le pays le plus riche du monde, le Luxembourg, minuscule Etat parmi


les plus petits de l’Union européenne, dispose d’un PIB par habitant
équivalent à 439 fois celui de la République démocratique du Congo, le
pays le plus pauvre, près de 100 fois plus peuplé, mais aussi l’un des Etats
les plus riches en ressources naturelles de la planète. Ceci n’est cependant
pas une différence exceptionnelle, puisque cette énorme inégalité existe entre
presque cinquante paires de pays à travers le monde.
Bien qu’affectant notre conscience, cette terrible différence nous semble
comme un fait normal. On pourrait même dire qu’il n’y a rien dans la nature
qui empêche de graves différences économiques entre les pays.
Cependant, tous ces pays séparés par des différences économiques
énormes, ont quelque chose en commun. Aucun parmi les plus riches n’est
directement voisin d’un très pauvre. C’est presque comme entre les personnes.
Les plus riches ayant tendance à ne pas vivre à côté des plus pauvres.
Si nous analysons la différence économique aux 189 frontières de la terre,
c’est-à-dire entre des pays voisins, nous trouvons que la différence maximale
est de 29 fois le PIB par habitant et est le fait de Hong-Kong par rapport
à la Chine continentale. Mais entre des pays voisins, ce niveau “modéré”
d’inégalité est très exceptionnelle. Il y a seulement 11 frontières sur terre
avec une différence à deux chiffres. Le rapport moyen entre ces 189 pays
à frontières communes est de 1 à 3,5.
Ce qui veut dire qu’il existe des pays beaucoup plus riches que d’autres,
mais il n’existe aucun pays qui soit séparé de son voisin immédiat par une

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 23


Inigo Moré

inégalité semblable. En réalité, ce qui apparaît comme une “norme” à l’heure


actuelle entre pays riches et pays qui le sont moins, c’est d’être 3,5 fois plus
riche ou plus pauvre que le voisin.
Évidemment, il pourrait se concevoir que la différence entre Hong-Kong
et la Chine puisse croître jusqu’à 400 fois. Mais si quelque chose est
théoriquement imaginable, elle n’existe pas nécessairement dans la réalité,
parce qu’il existe toujours des raisons qui vont à l’encontre d’une telle
possibilité théorique.
Qu’est-ce qui empêche des pays voisins d’atteindre d’aussi graves
différences économiques ? Pourquoi aucun pays au monde ne peut avoir
une économie très différente de celle de son voisin direct ? Pourquoi ceci
n’est pas aujourd’hui le cas entre le Maroc et l’Espagne ?
Tout au long de cet article nous essayerons de répondre à cette dernière
question. Mais nous signalons déjà que la réponse comporte une des clés
du futur du Maroc.

Le décalage à la frontière s’accentue !


Le Maroc n’est pas un pays pauvre. Le rapport sur le développement
dans le monde de la Banque mondiale le classe au 128e rang mondial
s’agissant de son PIB par habitant et ce parmi 208 pays composant le hit-
parade mondial du PIB/h en 2003.
Ceci signifie que chaque Marocain dispose annuellement d’un revenu
moyen treize fois supérieur à celui des citoyens de certains pays africains
parmi les plus pauvres, comme la République démocratique du Congo.
L’économie espagnole à son tour n’est pas parmi les plus puissantes du
monde. Le PIB/h y est 2,5 fois plus faible que celui d’un Luxembourgeois,
cependant la différence entre l’économie espagnole et l’économie
marocaine, toujours en termes de PIB/h, est immense. Ainsi, le PIB d’un
Espagnol est 12,8 fois supérieur à celui d’un Marocain, ce qui signifie qu’il
y a autant de différence entre ce qui est produit annuellement par un
Espagnol et par un Marocain qu’entre ce qui est produit annuellement par
un Marocain et un Congolais.
Il peut cependant sembler que cette différence n’est pas très accusée
puisque, en fin de compte, un citoyen du pays le plus riche du monde, le
Luxembourg, réalise un BIB annuel 439 fois supérieur à celui d’un Congolais,
citoyen du pays le plus pauvre. Mais si nous réduisons la comparaison à
des pays immédiatement voisins, il résulte que le décalage économique entre
l’Espagne et le Maroc, en termes de PIB/h, est parmi les dix plus prononcés
de la planète. Il en résulte aussi que la frontière entre l’Espagne et le Maroc
est la plus inégale, en termes économiques, de toutes celles de l’Union
européenne ou des pays membres de l’OCDE, organisation qui réunit les
principaux pays développés du monde.
A titre de comparaison dans ce sens, l’Espagne est dans un rapport de
presque 13 à 1 vis-à-vis du Maroc, en termes de PIB/h, et les USA sont

24 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Le décalage économique entre l’Espagne et le Maroc

dans un rapport de 6 à 1 vis-à-vis du Mexique, quand bien même on continue


de percevoir la frontière du Rio Grande comme extrêmement inégale.
Cependant, alors que la différence économique entre l’Espagne et le
Maroc (et, par extrapolation géographique, entre l’Europe et le Maroc) a
atteint un niveau record dans le monde développé, très peu d’attention a
été portée à cette situation. Probablement en partie parce qu’il n’en a pas
toujours été ainsi : en 1970, le PIB/h en Espagne était seulement dans un
rapport de 4 à 1 avec celui du Maroc.
Dans la littérature économique récente, il existe des travaux en abondance
qui comparent la richesse du monde et son partage en termes globaux. Dans
certains cas, on compare des pays, dans d’autres cas, on compare des individus.
Quelques travaux affirment que l’inégalité et la pauvreté grandissent de
manière notable (tous les rapports annuels sur le développement humain
publiés par les Nations Unies l’attestent, particulièrement celui de1999),
d’autres avancent, au contraire, que la pauvreté est en train de disparaître
(Xavier Sala-i-Martin, The World Distribution of Income, 2002. Columbia
University).
Malgré cette tendance à des comparaisons globales, les pays et les
personnes ne mesurent pas leurs succès face au monde d’une façon globale.
Le plus souvent, ils ont tendance à se comparer avec leurs voisins immédiats.
Et ils le font même s’ils ne le veulent pas ; parce que le succès ou l’échec
du voisin tendent à se refléter dans leur vie quotidienne par une pluralité
de voies : par des variations du commerce extérieur ou des flux migratoires
en passant, dans les cas les plus aigus, par des conflits internationaux.
Il existe ainsi de multiples pays dont l’agenda est dirigé par l’échec d’un
voisin, comme le Brésil où la crise argentine domine la vie quotidienne des
citoyens.
En tenant compte de cette réalité, la plupart des pays consacrent beaucoup
de leurs efforts aux relations avec leurs voisins. Certaines des principales
initiatives internationales des 50 dernières années pourraient être le
NAFTA (1) ou la CEE (2) qui a donné naissance en mai 2004 à une Union (1) North American Free
européenne à 25 pays et 450 millions d’habitants. Trade Agreement.

On pourrait discuter pour savoir si le fondement de tels regroupements (2) Communauté


économique européenne.
est le développement mutuel ou non, mais ces organisations ont quelque Ancêtre de l’Union
chose en commun : elles sont seulement ouvertes à des voisins. européenne, instituée en
1957 entre l’Allemagne,
Les différences sont anormales les pays du Bénélux,
l’Italie et la France.
Encore une fois, le PIB par habitant du pays le plus riche du monde
(le Luxembourg) est 439 fois celui du plus pauvre (le Congo). Toutefois,
le rapport moyen des 189 frontières répertoriées de par le monde est de
3,5. Si maintenant on utilise cette magnitude en termes de parité de pouvoir
(3) Ou PPP, pour
d’achat (PPA) (3), la différence moyenne entre les pays se réduit à 2,2. Dans
purchasing power
ce cas, dans seulement 55 frontières (29 % de toutes les frontières) cette parity – parité de pouvoir
moyenne est dépassée, alors que l’on se situe en dessous de part et d’autre d’achat.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 25


Inigo Moré

de 134 frontières (71 % du total). Dans ce sens, les différences


économiques entre des voisins immédiats sont très “normales”. Ce qui signifie
qu’il n’y a pas de pays extrêmement riches ayant des voisins directs
extrêmement pauvres.
Normalement, les pays de grande richesse sont voisins d’autres pays dans
une situation semblable. De même, les pays les plus pauvres ne sont pas
‘’isolés‘’. Presque “normalement” ils ont des frontières avec d’autres pays
également pauvres.
La régularité avec laquelle ce schéma se répète est tellement forte qu’on
pourrait supposer que la France (ou la Belgique) est parmi les pays les plus
riches d’Europe parce qu’elle se trouve physiquement entre eux. A l’inverse,
on pourrait penser que la république de Centre-Afrique est un pays pauvre
parce qu’elle est entourée de pays pauvres.
Dans le hit-parade des frontières les plus “inégales” mesurées en PIB
par habitant en termes nominaux et en PPA, on peut relever que les frontières
de la Norvège et de la Finlande avec la Russie sont apparemment très inégales,
mais elles disparaissent des premiers rangs du hit-parade en terme de PPA.
Ceci implique que la différence réelle entre ces économies n’est pas
tellement accusée une fois éliminées les distorsions provoquées par le taux
de change.
En laissant de côté ces cas, où la comparaison ne résiste pas au contraste
du format PPA, on peut retrouver, pour le reste, quelques caractéristiques
généralisables.

Classement des écarts économiques les plus significatifs


entre pays voisins – 2002

PIB per capita PPP per capita


Frontière Ecart Frontière Ecart
Hong Kong Chine 29,1 Arabie saoudite Yémen 14,8
Norvège Russie 20,3 Afrique du Sud Mozambique 9,5
Oman Yémen 18,0 Namibie Zambie 8,5
Israël Syrie 16,7 Algérie Niger 6,7
Macao Chine 16,4 Algérie Mali 6,4
Arabie saoudite Yémen 15,7 Hong Kong Chine 6,1
Afrique du Sud Mozambique 13,8 Israël Syrie 5,6
Finlande Russie 13,7 Espagne Maroc 5,5
Espagne Maroc 12,6 Israël Egypte 5,1
Israël Palestine 12,4 Argentina Bolivie 4,9
Israël Egypte 10,9 Russie Mongolie 4,8
Algérie Niger 9,6 Swaziland Mozambique 4,7

26 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Le décalage économique entre l’Espagne et le Maroc

En premier lieu, il s’avère peu convaincant de comparer, par exemple,


de minuscules enclaves comme Hong-Kong ou Macao avec la Chine, le
pays le plus peuplé de la terre. En outre, même si la Banque mondiale
énumère ces trois économies de manière indépendante, Hong-Kong et Macao
sont des régions administratives spéciales de la Chine depuis 1997 et 1999
respectivement.
Par ailleurs, nous avons des pays séparés par des frontières tracées par
des accidents géographiques difficilement franchissables. En général, il s’agit
de pays qui entrent difficilement dans la catégorie de voisins immédiats et
qui, peut-être, devraient être considérés comme vaguement contiguës et
non voisins.
C’est le cas de l’Algérie (l’Algérie utile de la Méditerranée), séparée du
Mali (celui de Bamako) par plus de 2 000 km de désert du Sahara, auquel
on peut ajouter le Ténéré dans le cas du Niger. Un autre désert unit, ou
plutôt sépare, Oman du Yémen.
A part ces pays, entre lesquels existent de grandes différences de
dimension, beaucoup d’autres sont séparés par des antagonismes graves.
Non pas seulement économiques, mais aussi culturels ou idéologiques et
même militaires, avec des phases de conflits frontaliers ou de guerres ouvertes
pendant ces dernières années.
Dans presque tous ces cas il existe des conflits territoriaux, et seulement
une minorité de pays a conclu des accords pour la délimitation des frontières.
Un exemple en est la relation entre Israël et la Syrie, très tendue et hostile
depuis que l’Etat juif a occupé les hauteurs du Golan au cours de la guerre
de 1967. Moins hostiles sont désormais les relations entre Israël et l’Egypte,
bien que les deux pays aient livré plusieurs guerres au cours des dernières
décennies.
Le cas de l’Afrique du Sud et du Mozambique cache des conflits moins
intenses. Le Mozambique a formellement abandonné le marxisme en 1989,
et en 1992 il est parvenu à un accord de paix avec les forces rebelles, qu’on
a toujours pensé soutenues par l’Afrique du Sud. On pourrait aussi qualifier
les relations entre la Grèce et l’Albanie de simple antagonisme, jusqu’à la
chute du Mur de Berlin, qui a souligné les haines régionales dans cette
partie du monde, en allumant des conflits dans les Balkans, jusqu’à la
Macédoine, dont la frontière économique avec la Grèce fait apparaître un
rapport de 7 à 1 en termes nominaux en faveur de la République hellénique.
De même, la Grèce et la Turquie combinent un écart de revenu par habitant
supérieur à la moyenne avec une hostilité manifeste et des conflits
territoriaux.
Le cas Espagne-Maroc représente un écart économique significatif et
des différends territoriaux qui, après 25 années de “coexistence pacifique”
ont failli déboucher sur une phase de guerre ouverte pour un îlot à peine
connu, celui de Persil, où des hostilités ouvertes ont failli être enclenchées
au cours de l’été 2002. (Vu ces exemples, il pourrait être intéressant d’ouvrir

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 27


Inigo Moré

une parenthèse pour voir si les écarts économiques sont parmi les causes
ou les conséquences de certains conflits. Dans presque tous les cas on observe
que les écarts croissent après un conflit, même si, également, dans tous les
cas un important écart préexiste au conflit. En laissant cette question pour
le moment en suspend, nous nous limiterons à constater la régularité avec
laquelle sont unies des situations de déséquilibre de richesses et de conflits.)
L’écart économique entre l’Espagne et le Maroc a une amplitude de 12,8
en termes nominaux et de 5,4 en termes de parité de pouvoir d’achat (PPA).
C’est donc aussi la frontière la plus inégale en termes de PPA de toute l’Union
européenne, qui est aussi la zone du monde où les écarts de part et d’autre
des frontières internes sont les plus réduits, étant donné le processus
d’intégration économique intense poursuivi depuis 1957. De même, c’est
aussi la seule zone où le développement des pays les plus pauvres est considéré
comme une question essentielle, à la charge d’un Commissaire ad hoc.
En revanche, les frontières externes de l’UE (entre les Etats-membres
et les pays tiers) tendent à être au-dessous de la moyenne.
Ces frontières représentent 28 % de toutes celles qui sont situées au-
dessus de la différence moyenne sur la terre (15 sur 52). Si les pays candidats
étaient déjà considérés comme membres, l’image ne changerait pas
fondamentalement pour autant. Le 29e plus grand écart sur terre sépare la
Pologne et l’Ukraine (5,9), plus grand encore que l’écart entre l’Allemagne
et la Pologne. Cette situation pourrait être conceptualisée comme effet
secondaire du succès interne de l’UE en matière de développement
économique et social. Les membres et les candidats se développant davantage
que les non-membres et les non-candidats.
De ce point de vue, il n’est pas étonnant que le membre de l’UE qui a
le plus réussi depuis son admission (en 1986) en termes de croissance et
d’amélioration des conditions de vie de sa population, l’Espagne, connaisse
aujourd’hui à sa frontière sud un écart économique record par rapport à
toutes les autres frontières des pays-membres. De ce point de vue, c’est la
frontière de l’Espagne avec le Maroc qui est la plus concernée puisqu’elle
se situe parmi les 10 frontières les plus inégales au monde.
Dans ce sens, indépendamment des accidents géographiques, des grandes
différences de taille ou d’antagonismes idéologiques ou territoriaux, il y a
une autre caractéristique partagée par les frontières les plus inégales du
monde : elles se situent désormais principalement autour de l’Union
européenne.
Une des dernières caractéristiques importantes, et non des moindres,
partagées par ces pays est que la nature de leurs régimes politiques tend à
être aussi éloignée que leur PIB par habitant de la situation dans l’UE. Ainsi,
alors que l’Espagne est une démocratie, le Maroc continue sa transition.
Tandis que le comportement externe de l’Etat d’Israël est celui d’une tyrannie,
il est considéré sur le plan interne comme une démocratie, soit quelque
chose qu’on ne peut pas dire de la Syrie ou de l’Egypte.

28 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Le décalage économique entre l’Espagne et le Maroc

Ce lien entre les écarts économiques et les “écarts de démocratie” peut


être prouvé entre toutes les frontières. Et toutes les fois que « l’écart
démocratique » s’est réduit, comme c’est le cas du Mexique qui a mis fin
à ses 71 années de régime du PRI (4), l’écart économique s’est rétréci avec (4) Parti de la réforme
son voisin du nord, les Etats-Unis d’Amérique, particulièrement depuis les institutionnelle.
années 90.
Dans ce sens, malgré ses dimensions mythiques, « la différence
économique » entre le Mexique et les EUA, la frontière entre ces deux pays
ne se situe plus parmi les cas les plus inégalitaires (25e en termes nominaux
et 19e en termes de PPP). De même, la différence entre Israël et la Palestine
n’est pas plus aiguë qu’elle ne l’est entre l’Espagne et le Maroc. Quant à la
frontière entre la Grèce et la Turquie, elle se situe au 46e rang mondial en
termes de PPP et au 39e en termes nominaux. Et celle qui sépare le pays
le plus pauvre de l’Amérique, Haïti, de la République dominicaine, arrive
seulement au 39e rang mondial en termes nominaux et au 18e en termes
de PPP.
A l’opposé, certaines situations sont frappantes. Par exemple, on considère
généralement la Chine comme un pays pauvre ou en développement, mais
celui-ci dispose d’un PIB 5,2 fois en termes nominaux et 3,7 fois en termes
de PPP celui du Tadjikistan.

Pourquoi tout cela ?


Nous avons vu que ce qui est normal, c’est que l’écart de richesse entre
pays à frontières communes ne soit pas très accusé. Probablement, le facteur
le plus influent pour équilibrer les économies de pays voisins est la tendance
de la nature à ignorer les frontières politiques.
Si la Mauritanie est couverte dans sa presque totalité par le désert stérile
du Sahara, elle partage ce déterminant physique avec son voisin de l’est,
le Mali, ce qui explique partiellement que les deux pays soient aujourd’hui
parmi les plus pauvres d’Afrique.
De la même manière, des gisements en ressources naturelles sont partagés
généralement par des pays voisins. Dans ce cadre, si le Venezuela est
abondamment fourni en hydrocarbures, il est très possible que son voisin,
Trinité et Tobago, en dispose également dans des quantités importantes.
A part les circonstances géographiques, on doit considérer que l’écart
croît lorsque le PIB par habitant d’un pays donné augmente (ou diminue)
plus vite que celui de son voisin.
Puisque ce qui est normal est représenté par un écart modéré, on peut
penser qu’il existe une tendance naturelle à transmettre l’enrichissement,
ou l’appauvrissement, aux voisins.
Le mécanisme par lequel se produit ce processus est simple : un pays a
généralement davantage de relations économiques avec ses voisins
immédiats qu’avec des pays situés à des milliers de kilomètres de distance
de lui.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 29


Inigo Moré

Ces relations économiques (véhiculées nécessairement par les mouvements


des hommes) peuvent être de plusieurs types : achat ou vente de biens
(commerce) de services (tourisme, etc.), prêts/emprunts (financement),
investissements et dons (transferts, aide au développement).
La distance physique qui sépare les pays est un facteur significativement
déterminant pour ces formes basiques de relations économiques. Il est peut-
être plus significatif pour le commerce que pour le financement, mais
l’intensité de ces relations et le degré d’interdépendance économique entre
des voisins sont généralement supérieurs à ceux qui existent entre deux pays
séparés par des milliers de kilomètres.
On observe dans le classement des pays selon leur richesse qu’une haute
intégration économique de deux voisins coïncide avec des écarts
économiques légers ou nuls. Par exemple, cinq des dix frontières les moins
inégales de par le monde en termes nominaux et de PPP se situent au sein
de l’Union européenne, dont les membres montrent le plus haut degré
d’intégration et d’interdépendance économique à l’échelle internationale.
Toutes les frontières entre des pays membres de l’Union européenne se
situent parmi les 60 les moins inégales en termes nominaux et parmi les
43 les moins déséquilibrées en termes de PPP.

Espagne / Maroc
Evolution du PIB per capita entre 1970 et 2002

20 000

16 000

12 000

8 000

4 000

0
70 72 74 76 78 80 82 84 86 88 90 92 94 96 98 00 02

Morocco Spain

Ces données suggèrent que le degré d’intégration de deux économies serait


en rapport avec l’écart économique qui les sépare. Une relation économique
intense pourrait permettre un transvasement de richesses entre elles. S’il en
est ainsi, le prix à payer pour ne pas avoir de relations économiques avec le
voisin est un écart plus accusé, tandis que l’une des conséquences attendues
de l’augmentation des relations économiques serait de le réduire.

30 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Le décalage économique entre l’Espagne et le Maroc

Ceci est exactement ce qui est en train de se produire entre l’Espagne


et le Maroc. Nous avons vu comment, au début des années 70, l’Espagne
ne représentait en termes de revenus nominaux par habitant qu’un rapport
de 4 à 1 vis-à-vis du Maroc, mais aujourd’hui ce rapport se situe à presque
13 à 1. Cela signifie que durant les 35 dernières années l’Espagne s’est enrichie
de manière beaucoup plus rapide que le Maroc. Ou, autrement dit, elle
n’a pas partagé sa richesse avec le Maroc.

Ecart économique Espagne-Maroc


PIB per capita Espagne de l’année divisé par celui du Maroc
15
13,6 13,3
12,3 12,2 11,9 12,2
12
11,1 11,4 11,6
10,7
9,6
9
8,2
7,6
7,2
6,6 6,76,5
6 5,8 5,8 6,1
5,7
5,1
4,5

0
70 72 74 76 78 80 82 84 86 88 90 92 94 96 98 00 02

Pourquoi les choses se sont-elles passées et se passent-elles


ainsi ?
L’analyse des relations hispano-marocaines est facilitée par la pratique
de l’Office marocain des Changes d’élaborer des balances de paiements
bilatérales. Les échanges entre l’Espagne et le Maroc entre 1996 et 2000
ont été déficitaires pour le royaume chérifien de 7 236 millions de dirhams
(soit l’équivalent de 700 millions d’euros).
Le déficit réel pourrait être encore plus important, puisque cette balance
n’inclut pas certaines données. Par exemple, elle ne reprend pas l’important
commerce de frontière, ni la dette privée avec des banques espagnoles, les
investissements marocains en Espagne ou l’éventuelle évasion de capitaux
marocains vers ce pays.
Pour cette raison, le déficit officiel du Maroc vis-à-vis de l’Espagne est
seulement une estimation minimale, mais il signifie que le Maroc ne reçoit
pas d’excédents financiers de son voisin du nord. Au contraire, c’est lui qui
permet une partie des excédents espagnols. Autrement dit, c’est lui qui
participe au financement du développement de l’Espagne, et pas l’inverse,
comme on a tendance à le croire “naturellement” à partir de Madrid ou
de Bruxelles.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 31


Inigo Moré

Le commerce avec le Maroc a un poids spécifique infime pour l’Espagne.


Ainsi, les échanges de biens entre le Maroc et l’Espagne n’ont représenté
en 2001 que 0,9 % du commerce extérieur espagnol. Mais, plus significatif
que cela, le commerce Espagne-Maroc a toujours été déficitaire pour ce
dernier.
Ainsi, entre 1996 et 2001 l’Espagne a été à l’origine d’un déficit
(5) Soit, en 1996 : commercial cumulé pour le Maroc de 1 688 millions de dirhams (5).
– 150 millions de Au cours de la même période, le Mexique a engrangé un excédent
dirhams ; en 1997 :
– 170 millions ; en commercial face aux EUA de 77,43 milliards de dollars, tandis que la Pologne
1998 : – 271 millions ; a réalisé un excédent de 346 millions de dollars vis-à-vis de l’Allemagne
en 1999 : en 2001.
– 400 millions ; en
2000 : – 404 millions ; Les investissements qu’effectue l’Espagne au Maroc représentent aussi
et en 2001 : une fraction insignifiante des investissements extérieurs espagnols. Le Maroc
– 283 millions. n’a reçu que 0,5 % des investissements espagnols réalisés à l’étranger entre
1995 et 2000.
L’Espagne a effectué des investissements au Maroc d’un montant égal
à 4,158 milliards de dirhams entre 1995 et 2000. Jusqu’à 1999, elle a
contribué à concurrence de 7,9 % du total des investissements extérieurs
reçus par le Maroc. Pendant cette même période, elle a représenté le
7e investisseur chez son voisin du sud, y compris derrière des pays comme
le Portugal ou la Suède.
Tous ces éléments induisent une question essentielle d’un point de vue
économique pour le Maroc et, désormais, d’un point de vue de sécurité
pour l’Espagne : quel avenir pour les relations communes des deux pays ?
Vivre dans un pays 160 fois plus riche que l’Ethiopie peut poser des
problèmes de conscience mais n’affecte pas la vie quotidienne d’un Espagnol.
Au demeurant, il est très difficile qu’un Espagnol perçoive de manière
concrète l’évolution du PIB d’un Ethiopien et ses effets sur le voisinage
dans la Corne de l’Afrique. Toutefois, les Espagnols voient tous les jours
les conséquences de leur décalage de développement et de richesse avec le
Maroc ; décalage qui s’est accentué à grande vitesse pendant ces trois dernières
décennies, notamment depuis le début des années 80.
Et, à la même vitesse sont apparus des problèmes qui n’existaient pas
il y a peu de temps.
Evidemment, l’une des principales conséquences directes de cela consiste
en un flux de plus en plus important d’émigration illégale à partir du Maroc ;
émigration nourrie de motifs sociaux, culturels ou politiques et bien d’autres
encore. Mais les espoirs économiques individuels dans un avenir meilleur
en Espagne – et en Europe dans son ensemble – représentent nous semble-
t-il, le motif fondamental de l’émigration. Et ces espoirs dérivent tout autant
de ce que les jeunes Marocains trouvent (ou ne trouvent pas) dans leur pays
et de ce qu’ils espèrent trouver dès leur arrivée en Espagne.
Ce gap entre sa réalité matérielle (en termes d’emploi, de revenu, de
conditions de vie pour lui-même et pour ses proches) et ce que l’émigrant

32 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Le décalage économique entre l’Espagne et le Maroc

marocain potentiel espère rencontrer et vivre en Espagne, trouve son


expression la plus objective, la plus directe, la plus indiscutable dans l’écart
croissant de développement qui sépare son pays de son voisin ibérique,
l’Espagne, et, au-delà de celle-ci, de toute l’Union européenne.
L’influence de cette inégalité économique ne peut pas, au demeurant,
s’arrêter dans l’émigration. Elle se situe aussi derrière d’autres phénomènes
comme la contrebande ou l’ambition marocaine légitime de créer un secteur
de pêche propre ou d’accéder avec moins de restrictions au marché européen
pour y écouler ses produits industriels et, surtout, agricoles.
Il ne semble pas non plus étrange que ce décalage se reflète dans
« l’incommodité » de plus en plus ouvertement exprimée par une partie
grandissante de l’opinion publique espagnole et certains de ses politiciens
face au Maroc, qu’ils considèrent comme un voisin indésirable, quand, en
réalité, il n’est seulement que PAUVRE et, comparativement, PEU
DEVELOPPE. Quelque chose qui est aussi derrière la frilosité et la grande
timidité des investisseurs espagnols à pénétrer le marché marocain, où ils
hésitent encore fortement à y placer leurs capitaux (chose dont nous avons
dit plus haut qu’elle est une des causes du décalage économique entre les
deux voisins, de part et d’autre du détroit de Gibraltar).
Curieusement, ce décalage de croissance n’apparaît pas en tant que tel
dans les explications du catalogue actuel de problèmes hispano-marocains.
Or, il ressort très vite pour l’analyste économique et politique mu par un
certain sens de l’objectivité, comme le principal facteur transversal et
commun à beaucoup d’entre eux.
Un tel écart est-il rattrapable, et peut-on réduire les déficits qui y ont
conduit et qui sont en train de le renforcer depuis de longues années ?
Dans les faits, la différence économique entre l’Espagne et le Maroc dérive
de la différence de vitesse de leurs perspectives historiques et futures de
développement. Si l’Espagne se développe vite, c’est par ses efforts propres
(et ceux, depuis 1986, de l’UE), et si le Maroc va plus lentement, c’est
également par ses propres efforts (ou par l’absence d’efforts).
Cette vérité peut nous orienter vers une conclusion qui serait une terrible
erreur, celle qui consisterait à considérer que l’Espagne peut continuer à
se développer indéfiniment à une vitesse différente de celle du Maroc.
La réponse à cette supposition plausible doit tenir compte des forces
engendrées par l’énorme différence économique entre ces deux pays. Des forces
qui ont déjà commencé à agir sur la relation bilatérale d’une façon extrêmement
négative pour l’Espagne et aussi, pensons-nous, d’une autre manière pour
le Maroc. Dans ce sens, une majorité de l’opinion publique espagnole
commence à considérer que le pays ne peut pas se croiser les bras face a la
tragédie engendrée par cette différence. Bien sûr, tous ne considèrent pas
que la solution peut être trouvée dans la collaboration, et il y a aussi un nombre
important de personnes qui demandent une action radicale pour, au moins,
« isoler le problème » en réduisant les relations avec le voisin du sud.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 33


Inigo Moré

Autrement, est-il possible de croire et de dire que le Maroc, par ses seuls
moyens va pouvoir redresser cette situation ? Théoriquement, la réponse
est positive. Le Maroc pourrait, dans 200 années, avoir le même revenu
par tête que l’Espagne. Il suffira pour cela que l’Espagne maintienne sa
moyenne de croissance à 2,1 % annuellement, comme cela a été obtenu
par l’UE entre 1999 et 2001 et que le Maroc progresse un peu plus vite,
à 3,4 % par an, ce qui n’a pas été le cas au cours de la période passée.
Mais, si le revenu par tête au Maroc s’accroît au rythme annuel de 5 %,
il aurait besoin de 91 années, et au rythme de 7 % par an, il suffirait de
56 ans pour qu’il se mette au niveau de l’Espagne qui garderait son rythme
de croissance des dernières années.
N’importe qui peut faire ces calculs en appliquant la formule de « l’intérêt
composé » avec, par exemple, les chiffres de la Banque mondiale pour 2003.
Selon ces chiffres, l’Espagne dispose actuellement d’un revenu annuel de
16 990 dollars/h et le Maroc de 1 320 dollars/h. Bien sûr, pour faire une
prévision complète, il faudrait aussi tenir compte d’une possible
appréciation/dépréciation du dirham face à l’euro, ou de l’évolution
démographique prévisible des deux pays.
Au demeurant, si les relations du Maroc avec son voisin du nord
devenaient plus “raisonnables” qu’elles ne l’ont été, surtout depuis l’entrée
de l’Espagne dans l’UE, il lui serait plus facile d’en obtenir une partie des
financements nécessaires pour faire progresser son économie à 7 % l’an (et
davantage, dans un premier temps). Or, sans de tels financements espagnols
et/ou européens, sans accès au marché européen, ce niveau de croissance
s’avère peu probable.
Cadrée dans ces multiples hypothèses, la question centrale à poser
aujourd’hui au Maroc (et aussi à ses voisins de l’UE) reviendrait à savoir
s’il est possible à ce pays de réaliser, sur le long terme, un taux de croissance
de 7 % annuellement ?
Cette même question a eu une réponse positive dans d’autres cas. La
différence importante entre l’Espagne et le Maroc est similaire à celle qui
séparait le Mexique des EUA il y a 10 ans, ou celle qui existait entre la Pologne
et l’Allemagne au moment de la chute du Mur de Berlin, en 1989. Les
énormes écarts qui séparaient voilà peu ces différents pays ont été réduits
de moitié dans les deux cas pertinents, soit à un niveau tout à fait gérable
par des actions concrètes qui ont permis de transformer la relation
économique entre ces deux couples de pays. Ceux-ci ont transformé des
rapports peu significatifs et une relation économique fortement déficitaire
pour le plus pauvre en un partenariat économique renforcé où le moins
nanti originellement obtient des apports conséquents pour financer son
développement et des facilités substantielles pour élargir les marchés
extérieurs où écouler les biens et services réalisés par ses secteurs
nationaux de production.

34 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Le décalage économique entre l’Espagne et le Maroc

Ecart économique Allemagne-Pologne 1989-2002


PIB per capita Allemagne de l’année divisé par celui de la Pologne

15

12
11,2
10,7 11,1 10,5
9,7
9 8,8
7,5
6 6,7
6,2 6,2
5,4
4,8 5,0
3

0
89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 00 01 02

Il faut aussi signaler que la Pologne n’était pas une démocratie en 1989,
le Mexique non plus. Aujourd’hui, l’écart démocratique de ces deux pays
avec leurs voisins a été réduit à la même vitesse que l’écart économique.
Pour sortir le Maroc de l’impasse économique et financière où il se trouve
aujourd’hui, et pour sécuriser la frontière sud-espagnole (et sud-
européenne), il n’existe pas d’autre perspective que celle-là pour le bien
commun des deux rives de la Méditerranée occidentale.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 35


Emigration et développement
économique
Enjeux pour la région maghrébine

Résumé Abid Ihadiyan*


Cet article tente de cerner les mobiles qui poussent les ressortissants Université Abdelmalek
Essaâdi, Tanger.
maghrébins à l’étranger à transférer une partie de leurs revenus vers leur (ihadiyan_abid@[Link])
pays d’origine. A la lumière de ces motivations qui peuvent relever soit de
décisions individuelles des migrants soit de décisions collectives de tout un
groupe de personnes, l’article procède à une estimation de l’ampleur des
flux financiers formels et informels accompagnant chacune de ces
décisions, avant de se pencher sur l’examen de leurs éventuels impacts.
Ces derniers paraissent ambigus. En effet, les transferts revêtent un
caractère ambivalent : ils peuvent aussi bien propulser que handicaper
l’activité économique de la zone bénéficiaire. La possibilité d’un
développement économique de la région maghrébine via l’émigration mérite
réexamen.

Mots-clés
Emigration, développement, transferts de fonds, motivations, impacts, pays
maghrébins.

1. Introduction
L’émigration est un phénomène d’ampleur planétaire. Toutes les régions
du monde connaissent des mouvements plus ou moins importants de
personnes. Ces mouvements sont généralement issus des régions moins
avancées et prennent pour direction les zones développées. Parallèlement
à ces déplacements de personnes se développent des mouvements
financiers relatifs aux transferts par les immigrés d’une partie de leurs revenus
vers leur région d’origine. Même si les statistiques relatives à ces transferts (1) D’après les chiffres de
monétaires entre pays d’immigration et pays d’émigration ne sont pas l’Office des changes du
Maroc, les transferts
toujours les mêmes, elles révèlent, néanmoins, l’importance du volume des privés des travailleurs
montants transférés d’un pays à l’autre (1). En effet, ils contribuent pour marocains à l’étranger
une très large part aux ressources perçues par les pays récepteurs, dépassant s’élevaient pour l’année
2003 à environ
dans certains cas la part apportée par des rubriques entières d’exportation 35 milliards de dirhams.
(tels que les phosphates ou le textile-habillement pour le Maroc). Le volume Ce qui représente plus de
considérable de ces transferts mérite une attention particulière. 10 % du PIB.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 37


Abid Ihadiyan

On notera, en outre, que les observations effectuées ne tiennent pas


compte de toute l’ampleur du phénomène parce qu’elles ne prennent en
considération que les transferts qui passent par des voies officielles (c’est-
à-dire, par le biais de la poste ou des banques). Est donc absent de ces chiffres
toute une catégorie d’échanges qui ne passent pas par ces circuits mais qui
empruntent d’autres voies que l’on qualifie d’informelles. L’analyse des
déterminants des montants transférés revêt alors une importance
considérable.
Un certain nombre de théories sont avancées pour justifier ces transferts.
Certaines ne font pas le lien avec les déterminants qui ont conduit les agents
à migrer. Or, les conditions d’apparition des transferts sont parfois reliées
aux motifs mêmes des migrations. Ces deux phénomènes ne peuvent être
étudiés séparément. Les transferts réalisés par les migrants sont soit la
(2) Certains motifs de résultante de la migration (2), soit leur cause (3).
déplacement seront plus La composition des flux migratoires est, par ailleurs, primordiale puisque
propices à entraîner des
transferts comme dans le les conséquences sur les pays de départ seront très différentes selon que les
cas altruiste. migrants représentent une main-d’œuvre qualifiée ou non-qualifiée.
(3) Comme le décrit le L’émigration du capital humain d’un pays peut en effet être préjudiciable
modèle de choix de à sa croissance (4) De la même façon, l’effet local des transferts est
portefeuille.
directement conditionné par les caractéristiques de la population qui en
(4) Baisse de la dotation bénéficie. La question de l’utilisation des fonds est alors posée. Les motifs
en facteur travail.
qui déclenchent les comportements de transferts sont sous-jacents à cette
interrogation puisque les bénéficiaires seront différents en fonction de ces
motifs. L’impact des transferts en termes de développement économique
pourra être différent selon le degré de richesse initial des bénéficiaires.
Notre étude portera sur les migrations au départ des pays en
développement (cas des pays du Maghreb) et à destination des pays
industrialisés (cas des pays de l’Union européenne). Les conséquences sur
les pays d’accueil n’étant pas l’objectif de ce texte, l’ensemble de notre
réflexion portera sur les perspectives de développement des pays d’origine.
Après avoir détaillé dans la deuxième section de cet article les justifications
théoriques des migrations et des transferts et avoir tenté de préciser lesquelles
peuvent déterminer avec la plus grande probabilité la motivation des
(5) Une enquête est transferts chez les Maghrébins (5), une troisième section se penchera sur
prévue prochainement l’estimation de ces flux, une quatrième examinera leurs incidences sur
pour déterminer les
motivations spécifiques l’économie des pays du Maghreb et, enfin, une dernière section conclura.
aux Maghrébins.
2. Causes des transferts
Deux types de critères interviennent dans la décision d’émigrer. En effet,
celle-ci est souvent envisagée en référence à des motifs individuels mais on
peut aussi mettre en lumière des logiques familiales. Chacune de ces logiques
peut donner lieu à des comportements de transfert qui répondront alors
à des mobiles très variés. Afin de mettre l’accent sur la spécificité de chacune
d’elles, les déterminants individuels de la migration et des transferts seront

38 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Emigration et développement économique. Enjeux pour la région maghrébine

examinés dans un premier point avant d’analyser au sein d’un deuxième


les migrations familiales et les transferts qu’elles engendrent.
2.1. Les motivations individuelles
La palette d’explications pour les transferts financiers privés est large.
La validité de certaines des justifications du phénomène implique
obligatoirement que le migrant désire revenir au pays à plus ou moins brève
échéance, mais d’autres ne posent aucune restriction de cette sorte. La gamme
qui sera exposée parvient par conséquent à rendre compte d’une vaste
proportion des situations observées, même lorsque toute idée de retour est
exclue.
Dans la littérature économique des transferts, deux catégories principales
de critères s’opposent : l’altruisme et l’intérêt personnel du migrant.
2.1.1. Altruisme et transferts
La recherche du bien-être d’autrui est généralement envisagée comme
un comportement altruiste. Toutefois, des attitudes stratégiques s’apparentent
parfois (et de façon tout à fait volontaire par leurs initiateurs) à de l’altruisme
alors qu’il n’en est rien.
Les sentiments altruistes éprouvés par la personne qui quitte sa famille
sont très souvent avancés afin d’expliquer l’attitude de redistribution au
sein des membres du groupe. Les transferts sont alors utilisés comme un
moyen direct de compenser des écarts de revenu entre le donateur et le
bénéficiaire. L’élément principal dans ce type de comportement réside dans
le fait que ces sommes d’argent sont données à titre gratuit, sans rien exiger
en contrepartie. L’individu altruiste est alors celui dont la propre utilité
dépend positivement de celle des autres, c’est-à-dire de l’utilité des personnes
envers lesquelles il éprouve un tel sentiment. Dès lors, lorsque le niveau
d’utilité dépend de la consommation, le migrant altruiste transfère afin
d’augmenter le revenu réel du bénéficiaire. Le véritable comportement
altruiste reste cependant difficile à déceler. Il est possible dans certains cas
de simuler des sentiments altruistes.
Jusqu’ici, on a attribué les sentiments altruistes en particulier aux
personnes qui migrent. Il est possible d’inverser le raisonnement en supposant
que les migrants sont des individus égoïstes à l’inverse de leurs parents restés
au pays. Le comportement de transfert trouve alors une justification
différente mais tout aussi rationnelle que la précédente. Dans ces
conditions, le migrant est-il mu par cet altruisme ou par l’égoïsme ? Il est
facile de démontrer que les deux notions ne se ramènent en réalité qu’à
une seule. Lorsqu’il fait face à un interlocuteur parfaitement altruiste, un
individu égoïste peut avoir un intérêt privé à se comporter lui-même comme
un altruiste et à maximiser de manière conjointe avec son partenaire les
ressources financières du groupe. Si cette coopération se concrétise par
l’accroissement du revenu de la personne altruiste, alors il obtiendra lui-

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 39


Abid Ihadiyan

même en retour un revenu plus élevé que celui qu’il aurait été en mesure
d’atteindre en agissant de manière isolée, et ce, grâce à la redistribution
qu’opérera l’altruiste à son égard.
Pour cette raison, le migrant se comportera comme s’il était altruiste
alors qu’il ne l’est pas : on qualifiera ceci « d’altruisme impur » ou encore
« d’altruisme stratégique ». Dans cette perspective, le migrant transférera
vers son groupe d’origine afin d’entretenir le stock d’actifs physiques et
financiers disponibles (nombre d’hectares de terre cultivable, taille du cheptel,
etc.), voire d’en accroître la valeur. En effet, celui-ci fera l’objet de legs qui
représentera l’héritage du migrant. Les sommes reversées sont alors assimilées
à un investissement personnel dont la rentabilisation est différée.
Le caractère stratégique que peut revêtir l’altruisme conduit
irrémédiablement à évoquer une autre classe de facteurs déclenchant les
transferts : l’intérêt privé constitue dans de nombreux cas le support privilégié
d’un tel comportement. Les mobiles à la source de l’attitude des migrants
sont alors très variés.
2.1.2. Les intérêts privés
Trois motivations précises sont en général mises en avant lorsque l’on
évoque les transferts répondant à des intérêts privés : la préservation des
chances d’héritage, les échanges de services et la recherche d’un certain
prestige. D’autres éléments peuvent néanmoins venir se greffer sur ces motifs.
Parmi ces trois critères couramment cités, la perspective de l’héritage
occupe une place de choix. Le montant des transferts est alors indexé sur
la valeur de cet héritage.
Les sommes rapatriées s’apparentent aussi, sous certains aspects, à des
éléments intégrés dans une relation d’échange de services. Elles représentent
par exemple le prix de l’attention portée par le bénéficiaire au patrimoine
local de l’émigré. Le but recherché par celui-ci est de s’assurer de l’entretien
et de la fructification de ses biens (6). Elles peuvent également s’assimiler
(6) Ses terres, son à la contrepartie monétaire de la disparition des services de proximité que
troupeau, etc. rendait le migrant lorsqu’il résidait sur place (7). Dans le premier cas, l’émigré
(7) C’est-à-dire la achète un service qui sera fourni par les membres de sa famille alors que,
participation aux tâches
quotidiennes, l’aide dans le second, il réalise un paiement envers eux pour les indemniser de
apportée pour l’éducation la perte qu’il leur inflige en optant pour une émigration.
des enfants, etc. Les montants reversés à la suite de modifications dans les revenus des
bénéficiaires et des donateurs ne seront pas les mêmes selon le motif de
transfert retenu. Lorsque le transfert est altruiste, son montant augmente
avec le revenu de l’initiateur mais diminue avec celui du récipiendaire puisque
celui-ci atteint plus vite le niveau d’utilité sous lequel l’individu ne veut
pas qu’il descende. Au contraire, s’il s’agit de la valeur marchande des services
rendus par le groupe, la hausse des ressources de celui-ci accroît le coût
d’opportunité de la fourniture de tels services. La poursuite de ces derniers
ne sera alors réalisée qu’au prix d’un transfert plus généreux. S’il est donc

40 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Emigration et développement économique. Enjeux pour la région maghrébine

ardu de trancher entre les deux modèles sur la seule base du choix entre
transférer ou non, un outil de discrimination utile est l’observation du
montant du transfert et du sens de son évolution lorsque le revenu du
bénéficiaire varie.
Plusieurs tests ont été réalisés dans ce sens. Lucas et Stark (1985)
concluent au rejet empirique du motif altruiste puisque le bas niveau de
revenu des sédentaires n’est pas compensé par des transferts particulièrement
larges des émigrés. En revanche, les individus les plus susceptibles de toucher
un héritage tout comme ceux qui détiennent des actifs à entretenir dans
leur pays d’origine transfèrent des montants relativement élevés. Il n’est
pourtant pas possible de trancher entre les deux critères ici inclus dans les
motifs d’intérêt personnel : le motif d’héritage et celui d’échange de services
puisqu’il existe une corrélation positive entre les individus candidats à
l’héritage et ceux qui ont laissé un patrimoine au pays (les garçons sont
souvent les seuls à posséder un troupeau de bétail et ce sont également eux
qui bénéficient le plus largement des legs des parents).
Cox (1987) confirme la validité empirique du modèle des échanges de
services en remarquant que la relation qui unit le montant transféré au niveau
de revenu du bénéficiaire est positive. Il précise, d’autre part, que les résultats
obtenus concordent avec les caractéristiques démographiques des personnes
qui sont habituellement considérées comme les principaux fournisseurs des
services. En effet, les filles sont majoritaires dans ces activités, et les sommes
qu’elles reçoivent sont aussi très élevées. L’auteur se focalise ainsi non pas
sur les initiateurs des transferts mais sur leurs destinataires. Pourtant, son
analyse ne permet pas non plus de trancher au sein des explications passant
par l’intérêt privé, c’est-à-dire entre le modèle d’échange de services et celui
lié à l’héritage puisque ce dernier motif n’est pas pris en compte dans ses
développements.
Un dernier élément est généralement inclus dans les modèles qui mettent
en avant l’intérêt personnel que peut avoir le migrant à transférer. A partir
du moment où celui-ci a la volonté de revenir chez lui, il est important
qu’il puisse le faire dans les meilleures conditions possibles. Il faut alors
mettre l’accent sur l’accueil qui lui sera réservé à cette occasion. Les
reversements opérés pendant toute la durée de son absence aident l’individu
à ne pas se faire oublier et à préserver sa place dans la hiérarchie sociale.
Cela lui assure aussi un certain prestige. C’est pourquoi il est important
de préserver un lien étroit avec la communauté d’origine. Cela évite d’être
exclu du groupe et de perdre sa dignité. Il continuera au contraire à être
reconnu comme un membre à part entière de la famille. Les conclusions
de Hirshleifer (1985) se situent dans la lignée de ces travaux. Le transfert
est alors un moyen d’améliorer son rang dans la société lors du retour.
Par ailleurs, les croyances personnelles de l’agent peuvent représenter
une source d’explication des transferts. En effet, les croyances liées aux
obligations morales ou religieuses des personnes font que le migrant peut

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 41


Abid Ihadiyan

considérer qu’il est de son devoir vis-à-vis de ses parents et frères de préserver
ce lien. C’est dans ce dernier cadre que pourrait s’inscrire la motivation de
transferts effectués par une large partie des émigrés maghrébins (8).
(8) Une enquête, que
nous projetons de réaliser 2.2. Les motivations de groupe
prochainement,
permettra de mieux nous L’analyse abandonne ici les postulats justifiant les migrations par des
éclairer sur ce point. décisions strictement individuelles pour leur substituer une autre vision
du phénomène. Le choix de la décision de migration s’inscrit dans une
logique collective et résulte d’une décision prise par l’ensemble des membres
du groupe. Le phénomène ne s’applique pas forcément à la totalité des
personnes formant le groupe mais peut ne concerner qu’un nombre limité
d’entre elles.
L’objectif est de réduire la variabilité du revenu généralement lié à l’activité
agricole et d’atteindre un résultat final en termes de stabilité des
ressources. Afin d’égaliser le revenu inter-temporel total du ménage, la famille
cherche à se procurer des liquidités complémentaires par une voie autre
que l’exploitation de la terre qui ne procure qu’un revenu incertain, car
soumis aux aléas climatiques (9). Pour cela, elle envoie un ou plusieurs de
(9) L’exemple du Maroc ses membres travailler sur un autre site (en ville ou, dans le cas des migrations
est très parlant dans ce internationales, dans un autre pays) où le risque pesant sur la stabilité du
cas.
revenu est moins intense et, en tous les cas, non positivement corrélé avec
celui du revenu agricole (Stark, 1991 ; Hoddinott, 1994 ; Taylor et Wyatt,
1996 ; Taylor, 1999).
La question de la migration s’analyse en parallèle avec l’analyse des
motivations des transferts et ces deux éléments s’allieront pour assurer une
diversification efficace des ressources. Le système “d’assurance mutuelle”
ainsi créé protège le revenu de chacune des personnes du groupe. La famille
joue le rôle d’assureur pour le migrant en lui apportant un soutien financier
pendant toute la durée qui lui est nécessaire pour trouver un emploi et,
une fois sa situation stabilisée, c’est le migrant qui devient l’assureur de sa
famille. Il compense d’éventuelles variations ou insuffisances de revenu par
des transferts réguliers d’une partie de son salaire. Le revenu total de la famille
provient donc de diverses sources présentant des caractéristiques différentes
en matière de risque, ce qui réduit les possibilités de banqueroute pour la
communauté dans son ensemble. Les modalités dans lesquelles s’inscrit un
tel accord résultent d’un contrat implicite mais assorti de sanctions.
Ce modèle dit “de gestion de portefeuille” emprunte donc les
enseignements issus de l’économie financière et particulièrement de la théorie
des choix de portefeuille dont il a conservé le nom. En retravaillant les
principes de diversification des actifs et de répartition des risques pour les
adapter aux questions spatiales dans le domaine des migrations et des
transferts, le modèle s’inscrit dans une logique de spécialisation et
d’exploitation des avantages comparatifs. Le groupe va en effet choisir parmi
ses membres ceux qui sont les plus à même de contribuer au revenu total

42 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Emigration et développement économique. Enjeux pour la région maghrébine

en migrant. La migration tout comme le transfert sont deux instruments


mis au service d’une seule et même volonté ; l’un et l’autre sont nécessaires
à l’efficacité de la réduction du risque. Un rapport de complémentarité
s’établit donc entre eux, et le motif de la migration consiste alors très
précisément dans l’existence des transferts. La problématique traditionnelle
est donc renversée. Au lieu d’expliquer pourquoi les transferts apparaissent
lorsqu’il y a eu migration, on fait de ces transferts la cause même de la
migration.
Le succès du système décrit jusqu’ici dépend fondamentalement des
reversements effectués. Toute la difficulté va consister à contraindre le migrant
à transférer.

3. L’estimation des transferts de fonds


Nous nous intéresserons ici tout d’abord aux sommes comptabilisées
qui empruntent les voies institutionnelles ; ensuite nous mettrons l’accent
sur le caractère non comptabilisable de certaines formes de transferts.
3.1. L’évolution des transferts officiels
La progression des transferts officiels des revenus du travail à
destination des pays du Maghreb, depuis le début des années 70 (10), se
caractérise par différentes phases qui alternent entre-elles : forte progression, (10) Les sommes d’argent
ralentissement puis reprise (cf. annexes tableau 1). transférées par les
immigrés maghrébins ne
La décennie 70 a connu une progression impressionnante. Les sont devenues
ressources transférées ont été multipliées par environ 6 entre 1970 significatives qu’à partir
(303 millions de dollars) et 1981 (1 814,4 millions de dollars). Une des années 70. D’ailleurs,
la plupart des sources
explication possible concernant cette période est que la progression des statistiques n’ont
transferts était due à la majoration des salaires que la plupart des pays commencé à s’intéresser à
européens a connue à la suite de la crise inflationniste. ce type de transferts qu’à
partir de cette date.
Depuis cette date, le rythme s’est ralenti : seulement 1 728,3 millions
de dollars en 1982 et encore moins en 1984 (1 518 millions).
Une brusque reprise est enregistrée en 1986. En effet, le chiffre atteint
2 118 millions de dollars. Cette reprise est sans doute en rapport avec les
dévaluations intervenues au Maghreb au début des années 80. La
progression s’est poursuivie l’année suivante pour subir un certain
fléchissement par la suite ; mais un niveau conséquent de 2 957,6 millions
de dollars est atteint au début des années 90.
Une analyse par pays, qui consiste en l’examen des parts de chacun des
trois pays dans le total des transferts reçus par le Maghreb, montre que cette
augmentation globale est en réalité imputable principalement aux
transferts réalisés en direction du Maroc.
Alors que la part des revenus des Algériens dans les transferts globaux
vers le Maghreb régresse (cf. annexes tableau 2), celle des Marocains s’accroît
de plus en plus. Ainsi, en 1990, plus des 2/3 des transferts sont imputables
aux seuls Marocains. Même si, entre 1990 et 1994, les Tunisiens ont réussi

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 43


Abid Ihadiyan

à accroître leur part de cinq points pour atteindre une proportion de 25 %


en 1994, celle-ci reste très faible face aux 75 % dus aux Marocains. 25 %
des Tunisiens + 75 % des Marocains. Où est alors la part des Algériens ?
La communauté marocaine est de loin, devant l’algérienne ou la
tunisienne, la plus active en matière des transferts de fonds. (Elle est aussi
la plus nombreuse.) Deux explications de ce constat sont possibles. La
première réside dans l’élargissement du champ migratoire marocain. En
effet, à la différence des Algériens qui restent dans leur grande majorité
très orientés vers la France, les Marocains et, dans une moindre mesure,
les Tunisiens ont amplifié leur dispersion à travers l’Europe. Ce faisant, ils
ont plus de chances d’avoir un emploi que lorsqu’ils se focalisent sur un
seul pays. Les transferts de revenus enregistrent donc cette diversification
géographique des migrants marocains et tunisiens.
La deuxième explication a trait aux efforts déployés par le gouvernement
marocain qui a toujours manifesté un intérêt croissant pour l’argent des
émigrés. En effet, celui-ci a incité et soutenu la mise en place d’un réseau
bancaire pour la collecte de l’épargne des Marocains expatriés à l’étranger.
Ainsi, le Maroc est le seul pays maghrébin qui a multiplié ses agences de
collecte à travers l’Europe.
Il y a, indiscutablement, une corrélation positive entre ces progressions
de transferts officiels et l’évolution des communautés maghrébines à
l’étranger. Plus cette diaspora est large, plus grande est l’importance des
transferts. Mais encore, il semble que, en ce cas d’espèce, le rythme de
l’évolution des transferts dépasse celui des migrants.
Malgré la diversification signalée précédemment, la France reste le
principal pays d’émission des transferts enregistrés au Maghreb : 90 %
environ des revenus algériens, 42 à 70 % des revenus marocains et tunisiens
(Simon, 1990). Pour le Maroc, les transferts effectués à partir de la France
étaient encore très importants en 1998, environ 54 % (cf. annexes tableau 3).
Les relations financières en matière de revenus du travail qui existent entre
la France et le Maghreb sont anciennes, les plus anciennes de toute la diaspora
maghrébine. Elles reflètent toute la complexité des liens et des systèmes
migratoires qui fonctionnent depuis longtemps entre les deux rives de la
Méditerranée. Les transferts effectués directement par les migrants à leur famille
en Afrique du Nord, en utilisant les canaux traditionnels de la poste ou de
la banque, ne constituent en fait qu’une partie des transferts réels qui découlent
de la migration internationale de travail. On serait presque tenté de dire qu’il
s’agit de la partie apparente de l’iceberg en raison de l’ampleur des flux qui
transitent par des voies souterraines ou du moins non comptabilisés. On
abordera ci-dessous l’importance et le fonctionnement de ces voies.
3.2. Les circuits parallèles
Le fonctionnement des circuits parallèles ou souterrains est une donnée
fondamentale des transferts migratoires entre le Maghreb et les pays

44 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Emigration et développement économique. Enjeux pour la région maghrébine

d’immigration. De toute évidence, l’Algérie est la plus concernée, la plus


touchée aussi par ce phénomène qui affecte également la Tunisie et, dans
une moindre mesure, le Maroc.
L’activité du marché immobilier, l’ampleur des investissements dans ce
secteur et la pression qui s’exerce sur le sol montrent concrètement sur le
terrain, au Maghreb, que les revenus officiels de la migration, ceux qui
transitent par les canaux institutionnels, ne peuvent pas seuls rendre compte
de la circulation réelle des fonds qui proviennent de l’étranger. Cette économie
s’appuie sur deux piliers : la compensation et les flux de marchandises.
La compensation fonctionne dans les pays, comme ceux du Maghreb,
soumis à un strict contrôle des changes, où les nationaux ne peuvent disposer
que d’une faible allocation de devises convertibles pour leurs sorties à
l’étranger. Les candidats au voyage se mettent en relation avec des
compatriotes émigrés qui mettent à leur disposition, dans le pays étranger,
la somme demandée et versent aux familles de ces derniers l’équivalent en
monnaie nationale avec souvent des bénéfices très importants.
Il est traditionnel dans les migrations internationales de travail que les
émigrés rapportent à leurs familles des cadeaux et toutes sortes de produits ;
mais cette tradition, au Maghreb et tout spécialement en Algérie, a pris
les formes d’un système de distribution commerciale. De véritables circuits
sont organisés avec regroupement des demandes dans les régions
algériennes, achat dans le pays d’immigration et déplacement d’intermédiaires
entre les deux zones. Cette activité plus ou moins souterraine, appelée
« commerce à la valise », repose sur l’envoi régulier des colis postaux dont
la valeur annuelle serait conséquente.
Sans sous-estimer la réalité de ces économies parallèles dans les deux
autres pays, il est évident que le revenu réellement transféré par les migrants
et perçu au Maghreb est nettement supérieur aux transferts officiels. Il serait
intéressant de tenter de déterminer l’impact local de ces flux financiers.

4. Impacts économiques des transferts


Afin de bien cerner l’incidence de l’émigration et des transferts sur les
économies du Maghreb, il nous paraît judicieux d’examiner celles-ci à deux
horizons différents, court et long.
4.1. Effets directs sur l’équilibre de court terme
Nous analyserons successivement les effets sur le revenu des familles
restées dans le pays d’origine, les incidences sur la balance des paiements
dudit pays et, enfin, les effets sur son équilibre monétaire.
4.1.1. Effets sur le revenu familial
Le niveau de vie du migrant et de sa famille étant la motivation essentielle
dans la prise de décision d’émigrer, on doit s’attendre à ce que les transferts
de salaires induisent une amélioration des conditions de vie de la famille

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 45


Abid Ihadiyan

du migrant. Pour apprécier cette incidence, il convient d’en examiner les


différentes affectations possibles.
Il y a tout d’abord le remboursement des dettes que certains émigrés
contractent pour partir à l’étranger (Newland, 2003). En toute hypothèse,
cela ne représente qu’une faible part des transferts de salaires.
Ensuite, une partie importante de ces fonds sera affectée à l’achat de
terrains et la construction immobilière. La possession d’une maison, au même
titre que la préférence pour les métiers indépendants, traduit le désir
d’ascension sociale du migrant, ascension qui, dans les structures sociales
existantes, s’exprime fondamentalement par la double indépendance
professionnelle (non salarié) et personnelle (propriété).
L’affectation des fonds du migrant à l’achat de biens durables produits
par le pays d’immigration (ou importés par le pays d’émigration) n’est pas
exclue, et pour trois raisons : l’écart des prix relatifs dans le pays
d’immigration et le pays d’émigration, le taux de change du pays d’émigration
et enfin, l’effet d’imitation adopté par certaines familles.
La différence des prix relatifs incite l’émigré à acquérir des biens durables
lors de son séjour à l’étranger puisque ces derniers sont relativement chers
dans le pays d’origine du migrant. Ensuite, pour ne pas perdre une partie
de la valeur des devises lors de l’opération de change, l’émigré préfère effectuer
ces achats à l’extérieur si le taux de change officiel de la monnaie de son
pays d’origine est surévalué. Enfin, l’émigration accentue l’effet d’imitation :
des familles modestes sont entraînées à acquérir certains biens durables qui
ne sont pas produits par l’économie nationale et, par là même, accroissent
les importations non directement productives.
Deux implications fondamentales des envois de remises et de leurs effets
sur les familles doivent être soulignées : l’amélioration du revenu des membres
des familles de ceux qui sont partis s’explique exclusivement par des facteurs
monétaires. Elle ne résulte pas d’une transformation des conditions réelles
de production, c’est-à-dire d’un accroissement de salaire induit par les départs.
On doit souligner également l’effet dual de ces envois. D’un côté, la relative
prospérité des familles qui les reçoivent incite au départ de nouveaux émigrants,
soit de la même famille, soit d’autres familles (effet d’imitation), ce qui permet
l’entretien du processus d’émigration. De l’autre côté, par leur volume et
l’affectation qui en est faite, les remises enracinent les familles au pays et
réduisent les départs à l’étranger et l’exode rural (effet revenu).
4.1.2. Effets sur la balance des paiements
Pour les pays d’émigration, les transferts de salaires des émigrés
constituent, indiscutablement, une source considérable de devises. Le
tableau 1 (cf. annexes) en témoigne pour les pays maghrébins. Mais, pour
mieux apprécier l’importance de cette ressource, l’examen des parts qu’elle
représente dans le PIB (cf. annexes tableau 4) ou dans l’exportation de
marchandises (cf. annexes tableau 5) de chacun des trois pays est nécessaire.

46 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Emigration et développement économique. Enjeux pour la région maghrébine

Il ne fait pas de doute que cet “enrichissement” apparent incite les pays à
pratiquer une politique d’émigration avec moins d’entraves aux déplacements
de la main-d’œuvre.
La question de l’efficacité de ces rentrées de devises est plus délicate.
La réponse dépend au moins de deux facteurs : l’importance relative des
transferts de salaires et leur affectation.
L’observation montre qu’après une première phase de courte durée, au
cours de laquelle le migrant doit pourvoir à son installation, les envois de
fonds enregistrent une progression très sensible. Le point de retournement
survient lorsque, après quelques années d’expatriation, le migrant fera venir
sa famille. Les transferts sont alors réduits aux seuls envois éventuels pour
les ascendants.
C’est donc après quelques mois d’expatriation que les transferts vont
représenter une part importante des salaires du migrant. Si l’on combine
cette approche micro-économique avec le processus auto-entretenu de
l’émigration, il résulte que c’est au bout de quelques années que la
conjonction des deux éléments risque de produire son plein effet. Alors
les transferts constituent un élément déterminant de l’équilibre de la balance
des paiements, dans la mesure où le démarrage économique nécessite des
importations de biens de production dont le financement ne peut être
envisagé que par un accroissement des exportations, les devises ramenées
par l’émigration peuvent constituer une condition permissive du
développement.
Tout dépend de l’utilisation qui en est faite. Quels achats de biens ces
devises servent-elles à financer ? Vers quel pays cette capacité accrue
d’importation va-t-elle se diriger ? (Pays émetteur ou récepteur de migrants ?)
Si la monnaie du pays récepteur des émigrés n’est pas convertible, le pays
émetteur ne pourra utiliser ces devises qu’en accroissant ses importations
du premier pays. Cette hypothèse a pour effet d’exercer une forte contrainte
sur le pays d’émigration et parallèlement de diminuer très sensiblement l’effet
négatif de l’envoi de devises sur l’équilibre des paiements du pays récepteur.
Ce mécanisme est l’un des liens de dépendance bilatérale qu’introduit la
migration entre les pays émetteurs et les pays récepteurs de main-d’œuvre.
Quelle que soit l’hypothèse de convertibilité, la question centrale de
l’affectation des devises demeure. Cette capacité accrue d’importation peut
servir à financer, soit l’achat de biens de consommation, soit l’achat de biens
de production. Un Etat soucieux du problème de développement peut
introduire une discrimination tarifaire d’après la nature des importations.
Seront encouragés les biens de production et découragés les biens de
consommation. Mais cela ne saurait suffire à garantir que les biens de
production seraient préférés aux biens de consommation, car l’argument de
la distribution des revenus s’applique de la même façon. Cependant, le coût
d’importation de ces biens de consommation risque d’être très élevé et, partant,
les ressources que l’Etat retire des droits de douanes, importantes.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 47


Abid Ihadiyan

Le transfert est une source directe d’utilité puisqu’il permet de réduire


le risque qui pèse sur le revenu tout en apportant des ressources
supplémentaires à l’économie. Lorsque l’essentiel des ressources nationales
(11) Cas du Maroc qui dépend d’une production agricole aléatoire (11), la perspective de revenus
connaît souvent la complémentaires stables représente une importante source d’utilité. Le
sécheresse.
transfert représente un instrument efficace de lissage de la consommation
inter-temporelle. En diminuant la volatilité des ressources du pays, ces fonds
supplémentaires aident l’économie à décoller lorsqu’ils sont investis dans
des activités d’innovation locales.
Les transferts représentent des flux de ressources supplémentaires pour
le pays d’origine, même si leur amplitude, on l’a vu plus haut, peut être
variable selon la communauté considérée. L’incitation à investir ces revenus
complémentaires dans l’économie provient des caractéristiques-mêmes de
celle-ci.
Dans l’économie traditionnelle, deux forces agissent négativement sur
les capacités des exploitations agricoles à assurer la subsistance de toutes
les personnes qu’elle abrite. D’une part, l’accroissement du nombre
d’individus lié aux naissances d’enfants réduit les quantités disponibles pour
chacun. D’autre part, l’arrivée à l’âge adulte des jeunes générations épuise
encore plus rapidement les ressources puisque la ration calorique nécessaire
croît avec l’âge.
Des innovations dans la technologie de production semblent dès lors
indispensables pour transformer les cultures traditionnelles en un mode
de production agricole plus diversifié et plus efficace. Il peut s’agir de l’achat
de nouvelles terres, de l’acquisition d’un matériel nouveau ou de
l’utilisation de nouvelles techniques. Or, ce changement est difficile à
entreprendre du fait du manque de moyens financiers : il aurait fallu dégager
un surplus que l’on aurait alors pu mobiliser à cet effet. Une telle innovation
s’accompagne en outre inévitablement d’une prise de risque supplémentaire
qui a de fortes chances de ne pas être consentie. N’ayant pas de possibilité
de recours efficace au marché du crédit, les exploitants ne s’engageront pas
a priori dans une telle voie, sauf s’ils ont accès à un mode de financement
qui ne met pas en péril leurs propres revenus.
Les transferts effectués par les migrants constituent alors l’apport financier
indispensable à la mise en place d’innovations coûteuses dans les modes
de production mais susceptibles de permettre l’extraction d’un surplus du
travail agricole. Ils permettent d’injecter dans l’économie les liquidités
nécessaires. Lorsque les sommes reçues sont affectées à des investissements
productifs, elles sont susceptibles d’orienter l’économie vers l’autosuffisance
alimentaire (Stark, 1980).
Cependant, le décollage de l’économie à la suite des transferts n’est pas
acquis. Certains éléments plaident contre le caractère bénéfique de ces
derniers.

48 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Emigration et développement économique. Enjeux pour la région maghrébine

4.1.3. Effets sur l’équilibre monétaire


Les remises des émigrés ont pour effet d’accroître le revenu disponible
des familles et d’accroître aussi la capacité d’importation du pays et les
possibilités de crédits bancaires. De la politique de l’Etat et de la politique
de la banque peut dépendre l’efficacité de l’utilisation de ces devises.
Grâce aux remises, la banque peut accroître son offre de monnaie, mais
rien ne permet de penser qu’à ce surcroît de ressources correspond une
demande des entreprises. Les deux phénomènes sont indépendants, et il
est hautement probable que la demande privée fasse partiellement défaut.
L’utilisation efficace de l’aisance bancaire repose principalement sur la
politique de développement de l’État. En toute hypothèse, une grande part
de la capacité de prêts supplémentaires servira à financer les demandes de
crédits à la consommation.
Les envois de fonds par les émigrés sont à l’origine d’une inflation par
la demande. L’Etat, par sa politique monétaire de réserves obligatoires, peut
contrôler l’excès d’offre de monnaie alimentant l’inflation. Il n’en va pas
de même des familles des migrants qui, par un effet de richesse, vont
augmenter leurs consommations et provoquer alors des tensions
inflationnistes. Ces tensions sont surtout fortes dans des régions à haut taux
d’émigration. C’est le cas ainsi des régions du nord du Maroc, de la Grande
Kabylie et du Sud tunisien.
Au total, il ne fait pas de doute que les remises ont un fort effet
inflationniste qui réduit sensiblement le revenu réel des familles.
Cependant, il faut remarquer la différence entre les familles d’émigrants
et les autres. Pour les premières, en dépit d’un taux élevé d’inflation, la hausse
du revenu réel reste très sensible. Pour les secondes, en revanche, l’absorption
du pouvoir d’achat par l’inflation est plus accusée.
4.2. Conséquences de long terme
Si le bilan des effets de l’émigration sur l’équilibre de court terme est
plutôt positif, qu’en est-il des conséquences à plus long terme sur le
développement ?
4.2.1. Dynamique des envois de salaires
Les envois de remises, véritable manne à court terme, sont susceptibles,
à long terme, de tourner au désavantage du pays qui les reçoit.
Lorsque le transfert est effectué en réponse à des sentiments altruistes,
l’effet global est beaucoup moins favorable que dans le cas où il est motivé
par des intérêts personnels du transférant. En effet, la motivation essentielle
est de subvenir aux besoins des proches restés au pays. Les transferts peuvent
alors se traduire par des conséquences extrêmement préjudiciables pour le
pays qui en bénéficie et sont susceptibles d’handicaper sa croissance. D’une
part, la présence des transferts dissuade les agents de travailler et élève leurs

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 49


Abid Ihadiyan

prétentions salariales. D’autre part, leur régularité peut entraîner des effets
de dissuasion sur l’investissement lui-même et bloquer l’économie dans un
cercle vicieux de dépendance alimentaire vis-à-vis du reste du monde. Ils
peuvent être favorables à l’amélioration de la productivité du travail,
particulièrement dans le cadre des économies faiblement développées,
puisqu’ils accroissent l’alimentation à la fois en quantité et en qualité, mais
ils peuvent aussi être handicapants dans certaines situations en freinant
l’incitation au travail. Cela peut être le cas par exemple lorsqu’ils s’adressent
à des individus dont la consommation alimentaire était suffisante avant même
la réception du transfert.
Le marché du travail local peut souffrir d’un manque d’offre de travail.
Le transfert peut s’analyser comme une prestation sociale quelconque, non
conditionnelle au fait d’être en inactivité. Or, l’augmentation du revenu
non salarial rend les individus plus exigeants en termes de rémunérations
pour entrer sur le marché du travail et prendre une activité salariée. Le pays
risque alors de s’enfermer dans une spirale de non-développement.
La réduction de l’incitation au travail peut jouer un rôle important. Dans
ce cas, si les transferts sont employés à des fins de consommation et non
d’investissement, la dynamique locale se trouve réellement inhibée : les effets
de sélection, déjà néfastes dans l’optique migratoire, jouent négativement
aussi dans celle des transferts. En effet, ils limiteront alors fortement l’offre
de travail. Placés devant l’arbitrage traditionnel « consommation-loisir »,
les agents voient leurs possibilités de consommation augmenter par la seule
réception du transfert. Un effet de revenu en découle et provoque une
augmentation de la demande pour tous les biens normaux, y compris pour
le loisir. De même, l’entrée des inactifs sur le marché du travail sera
conditionnée à des propositions salariales plus attractives.
Même si l’on ne peut affirmer que l’accroissement de la consommation
que les transferts autorisent est automatiquement néfaste puisqu’elle accroît
le bien-être des consommateurs, leurs effets sur le marché du travail sont,
eux, plus mitigés.
Les transferts peuvent être utilisés pour augmenter la consommation
immédiate de leurs bénéficiaires au lieu d’être investis dans l’économie. Leur
impact sur la croissance est alors clairement défavorable. Loin de favoriser
le développement du pays, ils peuvent alors en paralyser l’expansion
économique. Les résidents comptent sur ces revenus pour atteindre un niveau
de consommation conforme à leurs besoins et n’ont plus d’incitation à
transformer les structures productives pour les rendre plus efficaces et moins
sujettes aux risques climatiques. Le pays se trouve alors enfermé dans une
spirale de « sous-développement ». Etant donné que l’économie est incapable
dans la situation initiale de répondre à la totalité des besoins, les sommes
transférées sont nécessaires pour combler ce manque.
Néanmoins, même lorsque le niveau de consommation désiré peut être
atteint sans que l’intégralité du transfert ne soit mise à contribution, les

50 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Emigration et développement économique. Enjeux pour la région maghrébine

sommes restantes ne seront pas forcément investies dans l’amélioration de


la productivité. En effet, la motivation à transformer les modes de vie
traditionnels est parfois quasiment absente parce que, même en cas d’aléas
atmosphériques particulièrement défavorables, les individus sont assurés
de ne pas voir leur consommation affectée : les transferts compensent l’écart
entre leurs besoins et ce que fournit l’exploitation agricole. En outre, une
telle transformation peut être redoutée et donc volontairement différée,
ce qui limite encore l’incitation à investir.
Dans ces conditions, l’excédent du transfert sera utilisé à des fins non
productives, perpétuant ainsi la dépendance de l’économie dans les années
de faible production agricole (Rempel et Lobdell, 1978). Le transfert ne
sert qu’à entretenir la famille, et l’insuffisance des investissements locaux
empêche le décollage de l’économie. Cette dépendance auto-entretenue de
l’économie locale vis-à-vis des revenus extérieurs est souvent décrite par le
« syndrome du migrant ».
4.2.2. La problématique du retour des émigrés
Pour le pays de départ, le mythe du retour est l’un des éléments
irrationnels les plus trompeurs dans l’analyse du phénomène de la migration.
Les pays d’origine expriment une certaine préférence pour le retour de leurs
ressortissants. Cette volonté peut reposer sur trois soucis majeurs :
• bénéficier d’une main-d’œuvre préparée au développement industriel,
et ayant peut-être acquis une qualification ;
• ne pas perdre le coût d’éducation que le pays a supporté ;
• enfin, retrouver sa propre population.
Mais, à cause de certains obstacles que rencontre l’émigrant lors de son
retour, sa réinsertion dans le pays d’origine a peu de chances d’être efficace.
Le premier obstacle à la réinsertion résulte des divergences entre les
aspirations du migrant et les impératifs de développement du pays.
Le recours au concept de capital humain trouve ici une limite. La
rationalité économique voudrait que le migrant de retour tire profit de son
acquis industriel et prenne place dans le processus d’industrialisation. Ce
que vise le migrant, c’est avant tout une ascension économique et sociale.
Si l’on admet que, pendant la durée d’absence, les structures sociales n’ont
pas changé, c’est par référence à ces structures que le migrant cherche à
affirmer son ascension. Dans ces sociétés, le signe le moins équivoque de
la mobilité sociale c’est l’indépendance, qui se traduit sur le plan personnel
par l’acquisition d’une maison et, sur le plan professionnel, par la préférence
pour les métiers non agricoles et non salariés.
Le problème de la réinsertion se pose en des termes spécifiques lorsqu’il
s’agit de pays à économie centralisée. Des contradictions ne manquent pas
d’apparaître entre un processus d’émigration fondé sur le libre choix
individuel et une tentative de réinsertion dans un système planifié.
Concrètement, l’émigrant de retour a une certaine accoutumance au travail

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 51


Abid Ihadiyan

industriel et possède un certain capital qu’il souhaite investir. Si, à son retour,
il fait face à un spectre restreint des choix des investissements possibles, le
migrant se trouvera contraint à se rabattre sur certaines activités (taxis,
restauration...) déjà surexploitées, d’où surinvestissements et gaspillage de
ressources.
A son retour, le migrant préfère exercer une activité tertiaire ou
indépendante. On pourrait penser qu’en l’absence de migration extérieure,
l’exode rural aurait conduit au même type de situation et que l’émigration
externe est neutre à cet égard. Cette hypothèse est irréaliste. En pratique,
l’exode rural se fait du secteur primaire au secteur secondaire, selon des
processus plus ou mois directs (passage par une phase transitoire de chômage
temporaire ou d’activité dans le bâtiment). L’émigration extérieure n’est
donc plus le relais qui permet la mutation structurelle primaire / secondaire,
mais tout au contraire le processus qui permet, en définitive, d’échapper
au travail industriel. En ce sens, elle aggrave la mauvaise allocation des
ressources et compromet fortement le développement. A cet égard, il est
remarquable de constater que les professions exercées à l’étranger n’ont
aucune influence sur les projets professionnels des migrants.
Du point de vue de l’implantation géographique, deux localisations sont
possibles : soit la région d’origine, région agricole ou en voie
d’industrialisation, soit une autre région, en toute hypothèse en voie
d’industrialisation. Admettons que la probabilité de voir un travailleur urbain
retourner à la campagne après son émigration est extrêmement faible, reste
à savoir quelle est la part des travailleurs ruraux qui retournent dans leur
région d’origine, par opposition à ceux qui préfèrent s’installer en ville. Il
s’agit donc de déterminer dans quelle mesure l’émigration externe peu
favoriser ou défavoriser la redistribution interne de la population.

5. Conclusion
La prise en compte de l’existence des transferts de fonds effectués par
les migrants nuance les tendances négatives des phénomènes migratoires.
Cependant, les impacts locaux propres à la réception de ces reversements
de fonds peuvent être ambigus. Deux effets directs se manifestent : le premier
est favorable puisqu’il concerne la réduction du risque qui affecte une
économie largement dépendante de l’activité agricole ; l’autre est, au
contraire, sévèrement handicapant puisqu’il diminue l’incitation au
travail.
L’utilisation des transferts par les bénéficiaires est ensuite au centre de
l’étude sur leurs incidences économiques. Elle conditionne leurs effets sur
la croissance du pays. Alors que leur affectation à l’investissement mène
celui-ci sur la voie du développement, leur utilisation comme supplément
de consommation peut freiner le décollage de l’économie.
L’effet net des transferts n’est alors pas clairement déterminé et laisse
planer le doute sur le caractère profitable de l’accompagnement des

52 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Emigration et développement économique. Enjeux pour la région maghrébine

migrations par les transferts. Leur présence peut soit aggraver les effets laissés
par les migrations, soit réduire ceux-ci. Toutefois, l’apport de devises aux
pays du Maghreb est indiscutablement important. Pour pouvoir en tirer
profit et être en mesure de mettre l’ensemble de la région sur les rails du
développement, il revient aux gouvernements de ces trois États – à travers
une politique efficace et transparente facilitant l’accueil et l’établissement
de l’émigré maghrébin – de canaliser cette manne sur des activités porteuses
à haute valeur ajoutée et intégrant de la nouvelle technologie.

Annexes

Tableau 1
Transferts officiels au Maghreb des revenus
des travailleurs à l’étranger

(en millions de dollars courants)

Années Algérie Maroc Tunisie Maghreb Egypte


1980 405,7 1 053,7 318,6 1 778,0 2 696,0
1981 447,2 1 013,5 353,7 1 814,4 2 180,9
1982 506,7 849,2 372,4 1 728,3 2 081,9
1983 392,4 916,1 359,5 1 668,0 3 165,4
1984 329,5 871,8 316,7 1 518,0 3 930,5
1985 313,5 967,2 270,8 1 551,5 3 496,2
1986 358,3 1 398,3 361,4 2 118,0 2 972,8
1987 486,6 1 587,2 486,3 2 560,1 3 011,9
1988 378,7 1 303,4 544,4 2 226,5 3 383,9
1989 345,3 1 336,5 487,7 2 169,5 3 532,0
1990 352,4 2 006,3 598,9 2 957,6 3 742,6
1991 233,0 1 990,2 570,0 2 793,2 3 750,6
1992 829,0 2 170,4 574,4 3 573,8 5 477,9
1993 993,0 1 959,0 597,8 3 549,8 4 960,0
1994 — 2 072,5 688,1 2 760,6 5 073,0
1996 1 045,0 2 165,0 736,0 3 946,0 —

Sources : World Bank Data 1995 ; PNUD 1999, Rapport sur le développement humain.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 53


Abid Ihadiyan

Tableau 2
Répartition des transferts officiels entre
les pays du Maghreb
(en pourcentage de l’ensemble des transferts)

Années Algérie Maroc Tunisie Maghreb


1981 25 56 19 100
1986 17 66 17 100
1990 12 68 20 100
1994 — 75 25 100
1996 26 55 19 100

Calculs effectués par l’auteur à partir des données du tableau 1.

Tableau 3
Origine des transferts officiels au Maroc

(en millions de dirhams)

Pays 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002
France 10 615,0 10 805,4 11 159,7 10 036,1 10 372,6 10 206,1 10386,3 14974,0 14 461,7
Italie 618,0 724,7 1 659,7 1 740,2 1 915,9 2 043,6 2 994,2 5 863,7 3 697,6
Pays-Bas 1 165,8 953,5 1 005,6 859,5 1 314,6 1 065,4 1 606,5 3 485,7 2 109,0
U.E.B.L 1 466,8 1 447,1 1 520,1 1 366,3 1 263,7 1 075,4 1 853,6 1 970,1 2 073,4
Allemagne 956,9 986,8 996,5 938,8 1 069,9 959,6 979,8 1 924,0 1 349,1
Espagne 251,8 235,0 471,0 617,3 786,6 580,2 924,2 1 895,2 1 957,0
Total * 16 814,4 16 819,9 18 873,3 18 033,4 19 310,9 19 001,5 22 961,6 36 858,1 31 707,9

Source : Office des Changes.


* Le total correspond à des transferts effectués par les Marocains résidant dans d’autres pays, en plus de ces 6 principaux pays.

Tableau 4
Les transferts en pourcentage du PIB des pays du Maghreb

Années Algérie Maroc Tunisie Maghreb


1980 1,0 5,6 3,6 11,8
1981 1,0 6,6 4,2 9,3
1982 1,1 5,5 4,6 8,1
1983 0,8 6,6 4,4 11,2
1984 0,6 6,8 3,9 12,8
1985 0,5 7,5 3,3 10,1
1986 0,6 8,2 4,1 8,3
1987 0,8 8,5 5,0 8,5

54 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Emigration et développement économique. Enjeux pour la région maghrébine

Années Algérie Maroc Tunisie Egypte


1988 0,6 5,9 5,4 10,9
1989 0,6 5,8 4,9 10,4
1990 0,6 7,8 4,9 10,6
1991 0,5 7,2 4,4 11,4
1992 1,7 7,7 3,7 15,4
1993 2,0 7,4 4,1 12,6
1994 — 6,6 4,4 11,8
Source : World Bank Data 1995.

Tableau 5
Les transferts en pourcentage des exportations
de marchandises des pays du Maghreb

Années Algérie Maroc Tunisie Egypte


1980 3,0 43,6 14,8 70,0
1981 3,2 44,4 14,4 54,5
1982 3,8 41,6 18,8 54,1
1983 3,1 44,5 19,4 84,6
1984 2,6 40,3 17,8 99,3
1985 2,4 45,1 15,9 89,0
1986 4,4 58,0 20,5 83,1
1987 5,4 57,1 23,2 133,0
1988 5,0 36,1 22,7 104,5
1989 3,6 40,3 16,6 131,0
1990 2,7 47,4 17,0 119,0
1991 1,9 46,5 15,4 96,5
1992 7,2 54,9 14,2 150,8
1993 9,5 53,2 16,0 145,1
1994 — 51,6 14,8 165,5

Source : World Bank Data 1995.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 55


Abid Ihadiyan

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Development », Journal of Development
Studies, vol. 14, p. 324-341.

56 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Economie des mobilités
transnationales marocaines

Introduction Catherine
Les aller et retour des migrants marocains entre Maroc et Europe s’élèvent
Aslafy-Gauthier
à plus de deux millions chaque année ; ils ont quasiment doublé en dix
ans. Les deux tiers s’effectuent entre la mi-juin et la mi-septembre et se
concentrent sur quelques dates de très forte affluence. Le trafic emprunte
les routes de France et d’Espagne pour converger sur le détroit de Gibraltar :
marché considérable pour les opérateurs du transport maritime de la région
et enjeu politique sur cette frontière de l’espace Schengen.
Devant le caractère massif de ces circulations marocaines, les
infrastructures du Détroit ont été réajustées, et les gouvernements espagnol
et marocain ont uni leurs efforts pour l’encadrement des flux sur la période
critique. La croissance quasi continue depuis la fin des années 70 de ces
voyages au Maroc se vérifie aujourd’hui sur l’ensemble de l’année.
Pour les migrants, ces mobilités ne relèvent plus seulement de la
contrainte, mais de plus en plus d’une ressource tant économique que sociale.
Les réflexions exposées ici sont extraites de la deuxième partie de ma thèse
portant sur « les mobilités marocaines via l’Espagne » (1) dans laquelle l’enjeu (1) Thèse de sociologie,
était de s’intéresser, non pas seulement aux polarités de ces circulations, mais soutenue le 11 juin 2002
à l’Université Toulouse le
bien au parcours lui-même, à sa temporalité et ses formes spatiales, mobilisées Mirail.
pour l’accomplissement de ces déplacements. D’où le choix de faire de cette
situation de mobilité spatiale notre entrée méthodologique, la route délimitant
elle-même notre terrain et la population étant tout migrant usager de cette
route. Son ambition était de cerner le sens sociologique de ces « retours au
bled », de cette route et de sa pratique.
L’étendue du champ migratoire marocain est telle qu’il y a autant de
migrants qui traversent la France pour rejoindre le Maroc que de migrants
qui en partent. Ils sillonnent notre pays depuis l’amont de ses frontières
nord ou est (2). Ceux qui viennent des Pays-Bas ou de Scandinavie vont (2) Fichefet F.,
parcourir le pays pendant plus d’un jour, ce qui engendre un ensemble de Al-Qantara ou vacances
d’exil, Belgique,
phénomènes singuliers quant à la sécurité routière, aux transports, au Documentaire, 56 mn.
commerce et aux relations sociales en général. C‘est pourquoi la France doit
être appréhendée non seulement comme une carte des lieux de départ, mais
aussi comme un espace traversé de trajectoires transversales et drainant des
migrants résidant en d’autres pays, dont ils portent les marques. La thèse
a pourtant davantage porté sur la partie espagnole du trajet qui draine les
flux européens vers ses ports sud. Ce territoire géographique national et

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 57


Catherine Aslafy-Gauthier

(3) Les récits des premiers historique prend une dimension particulière au regard des mobilités
migrants et les premières
analyses décrivent des
marocaines. Il se caractérise par trois situations intéressantes : passé commun
voyages partagés entre les avec le Maghreb (Al Andalus), toujours présent dans la mémoire collective
réseaux ferroviaires marocaine et espagnole, à nouveau une terre d’immigration pour les
marocains et français
Marocains, alors que ceux ayant migré outre-Pyrénées empruntent depuis
ainsi que les liaisons
traditionnelles au long un demi-siècle en nombre croissant ses routes ancestrales.
cours entre Casablanca, J’ai choisi ici de présenter cette route à travers sa mise à profit et ses
Tanger, Marseille et usages économiques, depuis la situation migratoire en France.
Bordeaux. D’après J. Ray,
durant la Première
Guerre mondiale, on
I. Contours d’un espace de circulation
embarquait les
travailleurs coloniaux à
Jusqu’à l’avènement des retours en voiture, l’essentiel des circulations
Casablanca jusqu’au migratoires marocaines empruntait les voies ferrées et fluviales (3). Le premier
“dépôt” de Marseille, bateau de la ligne Marseille-Tanger s’appelait l’Agadir, (4) du nom de la
sorte d’Ellis Iland
capitale des premiers émigrants marocains, les Soussis (5).
français. Perec G. et
Bober F. Récits d’Ellis Les déplacements pendulaires ont été visibles sur les voies routières à
Iland, 1980, partir des années 80, en raison de plusieurs facteurs :
Documentaire. – La dispersion européenne de la population marocaine des décennies
(4) Aujourd’hui, cette 80 et 90 vers l’Espagne et l’Italie accentue les premiers effets du regroupement
ligne a été supplantée par
celle reliant Sète à Tanger
familial dans les pays traditionnels d’immigration sur le nombre des
via bateau Marrakech plus voyageurs.
proche du mythe – Le développement du réseau routier amorcé dans les années 80 en
touristique marocain.
Espagne s’est amplifié en 1992 pour les Jeux olympiques de Barcelone et
(5) « Les gens du Souss » l’Exposition universelle de Séville (6). Il existe aujourd’hui un réseau de
du nom de leur région et
du fleuve qui la baigne. voies rapides quasiment continues d’Amsterdam à Marrakech.
(6) L’extension se
– Avec la précarité croissante des migrants en Europe tant sur le plan
poursuit avec le économique que social (7), les Marocains se trouvent confortés dans leur
programme de attachement au pays d’origine et dans leur hésitation à participer à la vie
développement au Maroc
de la société civile locale.
en partenariat avec
l’Espagne et l’Union Les itinéraires de circulation transeuropéenne reprennent les axes de
européenne, en répartition des flux issus des premiers courants migratoires marocains à
particulier pour la destination des pays d’accueil traditionnels (centre et nord de la France,
construction d’un tunnel
sous le Détroit. Belgique et Pays-Bas, Allemagne et Angleterre), même si l’on assiste
(7) Ma Mung (éd.)
aujourd’hui à une complexification des itinéraires due à l’étendue du champ
(1997). migratoire. En 1989 par exemple, 82,7 % des migrants marocains
(8) Lazaard (1997), in traversant l’Espagne venaient de France (58,4 %), de Belgique (14 %) ou
Ma Mung (éd.), p. 69. de Hollande (10,3 %), 6,3 % d’Allemagne et 6 % d’Italie pour se rendre :
(9) On a dénombré à plus de 35 % sur la côte atlantique et le nord-ouest, à plus de 21 % dans
5 419 morts sur routes en le nord-est (15,3 % dans le Rif et 6 % à Taza-Oujda), 12,9 % vers Fès, et
1986, en 1984 a été lancé
un plan d’aménagement
seulement 6 % à Marrakech ou Agadir (8).
de grandes routes Les tracés dépendent aussi du contexte politique et économique des
nationales à quatre voies voyages. Durant la période franquiste, l’Espagne était évitée par bateau depuis
séparées, moins chères à
les ports français. D’une manière générale, les itinéraires routiers espagnols
la construction que des
autoroutes et dégradant et les liaisons ferroviaires n’offraient que des réseaux irréguliers et
moins l’environnement, dangereux (9) jusqu’à leur modernisation.

58 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Economie des mobilités transnationales marocaines

Malgré la concurrence croissante de l’avion (10), l’essentiel des liaisons cf. Hertz de Lemps A.,
l’Economie de l’Espagne,
de transport collectif est assuré par les autocars. Quant aux trains, leur éd. Masson, déc. 1988,
mauvaise réputation les poursuit encore aujourd’hui : peu pratiques et mal coll. “Géographie”.
fréquentés. (10) Les migrants sont
Le développement économique et technique de l’Espagne et du Maroc peu nombreux à rentrer
a coïncidé avec un équipement automobile accéléré des migrants et de leurs par avion mais en
proportion croissante :
familles et la poussée démographique marocaine en Europe, ce qui s’est 7,9 % en 1992 et
traduit par un changement massif des modes de circulation au profit des 10,14 % en 1993 (du
voyages en voitures. La route draine environ 80 % des retours annuels. 1/06 au 6/09) contre
14,3 % en 1996, d’après
le ministère de la
Les axes routiers traditionnels
Communauté marocaine
En Espagne, l’axe intérieur reliant Algésiras à Madrid se divise en deux à l’étranger.
voies européennes : celle du nord et nord-est par la sortie d’Irun-Hendaye
via Bordeaux et Paris et celle du sud et de l’est par Port-Bou via Barcelone
et Lyon.
Durant les années 80, avec la confirmation d’un déplacement des courants
migratoires marocains vers l’Europe du Sud, cet itinéraire s’est dédoublé
au sud de la France par un axe longeant la Méditerranée jusqu’en Italie,
où les Marocains sont apparus en nombre significatif. Au sud de l’Espagne,
la route méditerranéenne, alors modernisée au moins jusqu’à Murcia,
dédouble à nouveau l’itinéraire marocain plus au sud-est de la Péninsule.
La croissance du tourisme sur la Costa Brava et la Costa Del Sol, et les
politiques espagnoles de désenclavement du Sud font écho à la poussée des
migrants marocains et algériens, venant du sud et de l’est de la France et
de l’Italie. La modernisation et le développement accélérés du réseau routier
espagnol a permis l’amélioration du confort et de la sécurité des
automobilistes. La durée de la traversée du pays est ainsi passée de 48 à
24 heures.
On aboutit donc à des flux de véhicules venant de tous les pays d’Europe,
se répartissant schématiquement selon deux faisceaux d’itinéraires :
– du nord de l’Europe à Algésiras, en passant par Paris et la côte atlantique
française, le poste-frontière d’Irun et le centre de l’Espagne. Il s’agit de l’axe
le plus ancien et le plus fréquenté, en été en particulier, dans sa partie
française (11) ; (11) Charef (1999).
– de l’est et du sud-est de l’Europe au sud-est de l’Espagne et le cas échéant
à Algésiras, longeant la vallée du Rhône et la côte méditerranéenne en passant (12) De Tapia, Charef,
par Valencia et le poste-frontière de Port-Bou (12). Cet axe prend aujourd’hui Gauthier (1999), tome II,
p. 70-72.
une connotation plus “moderne” : jalonné de nouvelles liaisons maritimes,
de nouveaux sites d’implantation de colonies marocaines et plus dynamique
sur le plan commercial.
La multiplication des lignes maritimes
L’intensification des circulations et des retours estivaux depuis toute
l’Europe ainsi que la diversification des régions de destination vont provoquer

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 59


Catherine Aslafy-Gauthier

une extension à l’Est des lignes maritimes et le développement de la


concurrence des ferries au fil des années 90.
Les principaux ports concernés par le transit de voyageurs sur le détroit
de Gibraltar sont Algésiras et Tanger puis Ceuta. Cette entrée débouche
sur la colonne vertébrale du réseau routier et ferroviaire du pays. La grande
majorité des migrants marocains emprunte les axes routiers ou autoroutiers
du nord-ouest en direction de Rabat, Casablanca ou Marrakech, ou du centre
en direction de Fès ou Meknès et, plus loin, Rachidia ou Khénifra, Beni
Mellal (des nationales seulement). Ce sont, d’une part, les meilleures routes,
d’autre part, elles conduisent aux régions de plus forte émigration. Il demeure
que les traversées depuis Almeria et Malaga sont beaucoup plus coûteuses.
Elles sont cependant de plus en plus utilisées. La nouvelle ligne
internationale Almeria-Nador, qui double la ligne espagnole intérieure
Almeria-Melilla remporte depuis 1996 un succès fulgurant. Elle attire des
voyageurs des régions côtières de la Méditerranée en France et en Italie (et
de Belgique, Suisse, Allemagne).
Le choix des itinéraires et des périodes de départ permet de percevoir
la très grande hétérogénéité du collectif marocain émigré, de même que
l’étude des motifs des visites au pays m’a permis d’en comprendre les
motivations économiques. Si la raison affective est évidemment prioritaire,
souvent assimilée à celle des loisirs, l’usage professionnel de cet itinéraire
n’en est pas moins de plus en plus vrai, même si ces comportements restent
minoritaires et souvent informels.

II. Le retour au bled prend des dimensions commerciales


Lorsqu’on pense aux déplacements des Marocains entre lieux d’installation
et région d’origine, on pense d’abord à ces retours estivaux qui ont une
importance sociale et affective, en accord avec l’image populaire de la famille
migrante isolée de ses proches, qu’on croise lors de son propre départ en
vacances. Depuis le début des années 90, il semblerait que l’écart se réduise
entre les chiffres d’été et ceux de l’ensemble des retours annuels.
Les retours hors saison
En 1992 au port de Tanger, ils s’élevaient à 18 021 par mois en moyenne,
de septembre à mai. Ces retours sont le fait d’une population beaucoup
plus hétérogène que l’été, tant du point de vue des motivations du
déplacement que des catégories socioprofessionnelles. Les familles sont
proportionnellement bien moins représentées, les commerçants, les
professions libérales et chefs d’entreprise, les retraités et inactifs en général
sont en proportion bien plus importante que les ouvriers ou employés.
La proportion de véhicules est plus importante en dehors des vacances
scolaires d’été, il y a moins d’usagers des transports en commun et moins
de voyages en famille. Les voitures sont moins chargées de passagers hors
saison, environ une moyenne de deux par véhicule, contre plus de quatre

60 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Economie des mobilités transnationales marocaines

entre juin et septembre. On observe également une chute de l’activité des


autocars avec, notamment, une réduction des liaisons du sud-est de la France.
Les visites non estivales sont davantage le résultat d’une démarche individuelle
et représentent plus une ressource qu’un loisir ou un besoin affectif.
Parmi les retraités ou préretraités circulant régulièrement, nous devons
distinguer ceux qui ont choisi de rentrer définitivement pour finir leurs
jours dans leur pays, mais qui se rendent très régulièrement en Europe et
restent donc très mobiles. La plupart de ces retours définitifs ne sont pas
déclarés aux autorités du pays d’accueil ou du Maroc, pour conserver leur
titre de séjour, leurs droits sociaux et le droit, alors indissociable, de
circulation entre Maroc et pays d’immigration : libre circulation quasiment
impossible sans titre de résidence depuis l’instauration des visas par tous
les pays européens et surtout les Accords de Schengen (13). Ces “ré-émigrés (13) Le statut de retraité
clandestins” viennent récupérer régulièrement leurs pensions de retraite en reconnu dans les titres de
séjours instaurés par la loi
France et voyagent très fréquemment en autocar : ils représentent ainsi leur de 1998 en France est
clientèle la plus fidèle. Les migrants isolés (avec ou sans famille au Maroc) loin d’accorder autant de
choisissent couramment la situation intermédiaire qui consiste à voyager liberté de mouvement
que la carte de séjour.
tous les trois mois, ou alterner des séjours de trois, quatre ou six mois d’un Cf. Plein droit (1998).
côté ou de l’autre.
Ces voyages peuvent être l’occasion d’augmenter leur budget à l’aide
du trafic de marchandises. Ces allées et venues d’hommes, de capitaux et
de biens représentent une manne économique pour les commerçants et les
transporteurs.
Les voyages d’affaires et les entrepreneurs transmigrants
Entrepreneurs, artisans, commerçants ne sont plus des catégories
professionnelles minoritaires et originales de cette population active des
pays européens. Certains vont jusqu’à multiplier leurs secteurs d’activité
et leurs localisations professionnelles, abolissant ainsi la logique des frontières
nationales, en redéployant leur force de travail et leur capital économique
au pays, mais aussi à travers l’Europe du champ migratoire marocain, au
gré de leurs réseaux de solidarité. Les secteurs d’investissement des migrants
se sont diversifiés ces dernières années. Aujourd’hui, des études locales dans
le Souss ou dans le Rif mettent en évidence le rôle de plus en plus important
des migrants dans le développement du secteur tertiaire, en particulier pour
le commerce et l’hôtellerie, délaissant les secteurs classiques de la terre et
de l’immobilier. Ils sont issus d’un salaire ou des bénéfices d’une première
affaire montée en Europe. Pour les nouvelles générations de travailleurs,
le réinvestissement s’engage dans le cadre de la “carrière professionnelle”,
parallèlement à leur activité professionnelle identique ou totalement
différente en Europe, ce qui implique un style de vie fortement mobile.
Se développe ainsi parmi les Marocains vivant à l’étranger une “classe
d’entrepreneurs transnationaux” que nous avons croisés à plusieurs reprises
sur les routes du Maroc. « Les membres [de la communauté transnationale]

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 61


Catherine Aslafy-Gauthier

sont au minimum bilingues et passent facilement d’une culture à l’autre ;


ils possèdent souvent un domicile dans les deux pays et poursuivent des
activités économiques, politiques et culturelles qui nécessitent leur présence
(14) Portes (1999), p. 22. dans l’un et dans l’autre à la fois (14). » Il ne faut cependant pas assimiler
le petit entrepreneur plus ou moins légal, plus ou moins occasionnel et qui
pratique davantage une économie de survie, aux gros entrepreneurs qui
montent des sociétés transnationales et qui ne font plus vraiment usage ni
de la route ni des réseaux des migrants.
Il semblerait en tout cas que la ressource économique donne sens à la
mobilité ici et là-bas et surtout qu’elle établit une hiérarchie dans sa
légitimation et sa morale sociale, à distance d’une légitimité du loisir.
Dans l’économie domestique
La circulation implique des frais importants que le voyageur va chercher
à réduire en fonction de priorités variables et développant un “savoir
consommer” original, acquis au fil des aller et retour, transmissible au sein
de la communauté. Il permettra de ne pas trop dépenser, d’augmenter un
pouvoir d’achat utilisable pour le voyage, voire de se constituer un petit
capital.
L’importation et l’exportation de marchandises est un phénomène
nouveau dans ces dimensions actuelles et de plus en plus important sur le
plan de la vie des familles, de la survie économique de certaines catégories
de population, des impacts sur les mutations économiques des pays
développés, ce que les études récentes n’ont pas manqué de souligner. Ce
transfert de marchandises se pratique surtout l’été, au moment des départs
massifs et de l’accord de tolérances douanières à l’importation de
marchandises à usage personnel, à hauteur de 10 000 F à peu près pour
toute personne vivant à l’étranger. C’est le moment idéal pour les petits
trafiquants, particuliers ou professionnels non déclarés, qui profitent à cette
période à la fois de la cohue et de la confusion en plus de ces tolérances.
Pour les migrants, ces mobilités ne relèvent plus seulement de la contrainte
mais de plus en plus d’une ressource tant économique que sociale, la liberté
de circulation et donc d’importation des Marocains non migrants – sans
titre de séjour ou de résidence en Europe – étant très sévèrement réduite
par cette même Europe. Le retour au pays est, au-delà de l’affichage d’un
enrichissement personnel, le moyen d’accroître ses richesses : soit au profit
de la famille que l’on va combler de cadeaux, soit pour son propre compte.
La revente de marchandises
La forte demande émanant de l’intérieur du Maroc offre aux inactifs
et aux commerçants en priorité des occasions d’enrichissement (sinon réel,
du moins en matière de notoriété) par l’import-export amateur voire
clandestin. L’échange de cadeaux s’est transformé peu à peu en commerce,
avec la banalisation de l’émigration sur la base du différentiel de richesses

62 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Economie des mobilités transnationales marocaines

entre pays d’origine et pays d’immigration. De la même façon, on observe


un glissement des transferts d’épargne et de capitaux en transferts de
marchandises. Ces nouveaux « marchands ambulants » ont rencontré une
certaine hausse du niveau de vie d’une partie de la classe moyenne marocaine
en mal de consommation de produits nouveaux et une croissance du taux
de chômage parmi les migrants marocains en particulier en France, en
Belgique et en Allemagne. Le transfert de biens de consommation courante
a accompagné leurs visites au pays, mais leur commercialisation, qui par
la même occasion revalorise l’épargne et le séjour à l’étranger de ces migrants,
représente un phénomène nouveau en constante augmentation.
La crise que traversent les pays d’accueil a produit nombre de migrants
qu’ils soient retraités, chômeurs ou en longue maladie, pour lesquels le projet
migratoire n’a pu être véritablement atteint. Aussi, une nouvelle génération
de migrants apparaît : celle des « marchants ambulants » entre l’Europe et
le Maroc. Leur temps libre permet d’effectuer de nombreux voyages et de
rapporter ainsi des produits qui sont meilleur marché en Europe.
Un déplacement des lieux de consommation vers le sud
Les lieux d’achats effectués par les familles en prévision du retour au
pays tendent à se déplacer hors des centralités maghrébines traditionnelles
de Bruxelles, de la région parisienne, de Lyon ou de Marseille, sur des marchés (15) Tarrius (1995).
forains de banlieue et des “marchés aux puces”. Le commerce maghrébin
(16) Voir les travaux de
s’est étendu sur l’ensemble du territoire européen dans toute agglomération Bernabé Lopez Garcia sur
représentant une demande suffisante. Ainsi, certains lieux commerçants de le commerce ethnique en
villes moyennes du sud du pays servent de relais d’approvisionnement, Espagne et la question
des réseaux
comme Perpignan pour les consommateurs locaux et certains commerçants transnationaux,
de Catalogne qui n’ont plus besoin de se rendre à Marseille. Jusqu’à présent, notamment dans
les achats étaient effectués bien avant le départ. Aujourd’hui, les Marocains Annuaire de l’émigration
Maroc (l’) (1994).
peuvent différer les achats et attendre de trouver sur leur route à Belsunce (15)
(17) C’est également le
ou Valencia les bonnes affaires ou nouveautés dont ils ont entendu parler. cas pour les
En effet, la traversée de l’Espagne favorise l’accès à des produits encore moins consommateurs algériens,
chers et différents, depuis le développement du commerce “ethnique” dans migrants ou
commerçants. Ils se sont
ce pays (16), sur les axes même de circulation, tout en étant moins chargé longtemps approvisionnés
au départ (17). à Paris, Lyon et Marseille,
Lieu visible d’écoulement de cette économie parallèle : le “souk surtout lorsque la France
n’avait pas encore
el mouhajir” (souk des émigrés) où, “au mois huit”, des voitures introduit les visas.
immatriculées à l’étranger y stationnent coffre ouvert. Y sont revendus des Aujourd’hui, Marseille
produits neufs ou d’occasion (électroménager, vêtements de fripe, pièces reste un lieu
d’approvisionnement
détachées, articles de bazar, etc.). Cette nouvelle pratique peut être aussi
important, mais des villes
celle de migrants désireux de faire du commerce, dont le capital de départ comme Alicante, qui a
et le niveau d’instruction est insuffisant pour faire face aux problèmes elle aussi une liaison par
bateau avec l’Algérie,
administratifs et de gestion qu’engage la tenue d’un commerce stable
offrent ce genre de
ordinaire. Certains, au contraire, ont pu ainsi se former et se constituer service. Cf. Sempere
un capital suffisant pour prétendre faire carrière dans l’import-export légal. Souvanavong.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 63


Catherine Aslafy-Gauthier

D’autres, enfin, profitent simplement de leur inscription dans des réseaux


commerciaux pour approvisionner leur propre commerce ouvert au pays,
(18) Cf. Portes, ou celui d’un membre de leur entourage (18).
op. cité, p. 19. Ce type de transport effectué régulièrement peut assurer un véritable
revenu. La poursuite du gain a légitimé la durée de leur exil. Elle justifie,
au-delà de la vie active, leurs nombreux aller et retour, voire la
prolongation de l’émigration de certains retraités, à leurs propres yeux et
à ceux d’une famille restée au pays encore tentée par les richesses de l’Europe.
Le commerce devient autant un moyen de survie que de solidarité avec la
société de leur village, voire de leur pays. Même s’il leur est reproché de
ne pas investir dans des secteurs productifs, ils participent à l’émergence
d’une nouvelle donne économique ; ceci malgré leur faible niveau de
compétences professionnelles et leurs déboires avec la politique douanière
du Maroc.
Ils peuvent transporter de la marchandise acquise par eux-mêmes ou
pour le compte d’autrui, lors d’un déplacement total entre leur pays de
résidence en Europe et le Maroc, ou à travers l’Europe, au hasard de leurs
(19) Cf. Urbain, déplacements pour de petits boulots, sorte de nouveaux Hobos (19). Ces
p. 138-199. « marchants ambulants » sont bien des nomades, dans le sens où ils circulent
à l’intérieur d’un territoire très défini et délimité, dans lequel la résidence
est plus ou moins alternée de fait, entre pays d’accueil et pays d’origine.
Ici encore, le critère économique semble permettre à la fois la « distinction »
sociale et cet affranchissement spatial ; il nous laisse apercevoir une
rationalisation économique du lien social au-delà du lien communautaire...
Pour conclure, si cet enjeu économique du passage des migrants reste de
peu d’importance ou, au pire, un cortège dangereux aux yeux des
autochtones ordinaires, certains ont saisi et utilisé cette force économique.
Ces nombreux déplacements sont incompatibles, d’une part, avec des
revenus limités, d’autre part avec un dédouanement obligatoire pour tout
véhicule franchissant la frontière plus de deux fois par an. Si les motivations
de ces aller-retour sont d’ordre commercial, il faut trouver un moyen de
transport peu cher, permettant de nombreux bagages et en toute
(20) Ils font penser en sécurité : l’autocar (20).
bien des points à ce
tailleur émigré depuis le III. Les activités économiques sédentaires autour des mobilités
Rif à Tanger qui, malgré
la vieillesse et la maladie, Des riverains « autochtones » ont su voir dans ce passage une
préfère accomplir opportunité commerciale dans tous les lieux de leur passage, du point de
lui-même
l’acheminement de sa
départ à celui d’arrivée : au Maroc bien sûr, plus rarement en Espagne,
marchandise au moyen des cafés « spécialisés » ont fait l’objet de développement dans la thèse et
d’autobus vétustes, décrit de publications antérieures (21). Voyons ici le cas des commerçants et
par Tahar Ben Jelloun.
Cf. Jour de silence à
autocaristes marocains en France à partir de l’observation de la ligne Paris-
Tanger, éd. du Seuil, Tiznit la plus importante ligne au départ de la France. Par elle nous pouvons
Paris, 1990, p. 57-59. appréhender l’ensemble du réseau d’autocars européens qui y est plus ou
(21) Gauthier (1997). moins directement articulé et observer le phénomène au Maroc puisque,

64 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Economie des mobilités transnationales marocaines

là-bas aussi, cette ligne se raccorde à des centralités fortes de cette activité :
le passage du Détroit par Algésiras et Tanger, la gare routière de Casablanca
et ses correspondances pour tout le nord et l’est du pays et le Souss. Une
seconde ligne est assez dynamique en France et intéressante pour le même
type de raison : la ligne Lyon-Casablanca, que nous aborderons depuis
l’analyse locale du marché à Lyon (22). (22) Les grands centres
Un pool commercial international s’est organisé entre l’Europe et le Maroc nodaux de ce vaste réseau
euro-marocain que sont
partageant les parts de marché des sociétés suivantes : Eurolines France et Bruxelles et Casablanca
Chaumons pour la France, C.T.M.-L.N.(23) pour le Maroc, Linebus S.A. n’ont pas été directement
observés. Plutôt que sur
et Iberbus pour l’Espagne, Bradley pour la Belgique. En 1996, il se composait
les fiefs des grandes
également des transports Trans-balady, SAT et SATCOMA-SATAS compagnies
(Maroc), TTI (Gennevilliers) et Essalima (24). Cette concentration internationales ou
nationales nous avons
horizontale, son poids international permettent de bénéficier d’accords et préféré concentrer notre
de facilités diverses avec d’autres partenaires administratifs ou privés tels énergie sur l’analyse
que compagnies maritimes, firmes de relais d’autoroutes, agences de voyage, microsociologique des
petites sociétés
etc. et d’avoir suffisamment de poids pour être consultées lors d’accords spécialisées et des micro
entre les ministères des pays concernés. lieux qui les produisent,
Les sociétés de transport dont nous allons parler ici relèvent de les dynamisent et s’en
nourrissent tant
l’entrepreneuriat ethnique (25) ou, pour parler comme Alain TARRIUS, économiquement que
de transport auto-produit (26), qu’on peut considérer comme entreprises sociologiquement.
transnationales parce que “enracinées dans deux pays à la fois” fondées par (23) La Compagnie de
des migrants ou d’anciens migrants et dépendant de liens constants entre Transports du Maroc
Lignes Internationales.
les deux pays d’origine et de résidence (27). Les entrepreneurs à leur tête
(24) Charef en retrace un
sont bien eux-mêmes transnationaux, « issus de l’immigration, qui font la historique dans son
navette entre les pays et maintiennent des contacts quotidiens avec rapport publié avec
l’étranger (28) ». Migrinter en 1995,
op. cité.
Le transport routier est un secteur d’activité économique relativement
(25) Tel que l’entendent
accessible : un investissement de départ vite amortis et bénéficiant Emmanuel Ma Mung ou
d’infrastructures sans charges (29). De sorte qu’il y a peu d’inégalités entre Isaac Joseph.
entreprises artisanales et grandes entreprises (30) qu’elles peuvent cohabiter (26) Cf. Tarrius (1986),
aisément. p. 131.

Sans perdre de vue leur spécialisation ethnique, la qualité de ces sociétés (27) Voir le modèle des
entreprises dominicaines
va du bas de gamme au “standing” du transport routier de voyageurs. La décrites par Portes dans
place des sociétés « artisanales » dans la hiérarchie de la flotte dépend en l’article déjà cité.
partie des catégories sociales auxquelles elles s’adressent : un bon (28) Portes, op. cité,
transporteur pouvant être pour les uns le moins cher, et seulement celui- p. 18-19.

là, alors que d’autres vont privilégier la modernité, le confort, la sécurité, (29) Ritter (1976), p. 19.

la compétence en conduite ou en accueil de son personnel, ou encore le (30) Même si,


aujourd’hui,
“look”. Ces exigences varient également en fonction de l’esprit dans lequel l’équipement des
est abordé le voyage. On n’attend pas la même chose d’un voyage touristique véhicules en système de
ou commercial, en famille ou solitaire. L’hétérogénéité de ce secteur offre liaison satellitaire tend à
creuser l’écart.
une complémentarité et un choix très importants, répondant à l’hétérogénéité
de la clientèle et de ses pratiques.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 65


Catherine Aslafy-Gauthier

Paradoxalement, leurs prestations se rapprochent davantage de ce qui


est attendu d’un service public que d’un transporteur privé (voyages à perte,
entretien de portions de lignes peut rentables). Leur atout sur les autres
transports collectifs, ferroviaires ou aériens ou grosses compagnies
d’autocar, est d’être un véritable service de proximité : installées là où se
trouvent leurs clients ou sinon allant les chercher en pénétrant au cœur de
leurs régions et de leurs quartiers, tant en Europe qu’au Maroc, dans les
lieux habituels de résidence ou de consommation. Il existe plusieurs
conceptions du transport collectif chez ces différents opérateurs du transport
routier. Les professionnels de haut niveau ont une conception plus proche
de celle de la SNCF selon laquelle “les trains partent et arrivent à l’heure”.
Les lignes sont fixes, le transport des personnes et leur confort priment sur
la quantité et le transport des bagages. Les arrêts sont utilitaires, brefs et
planifiés. Les transporteurs spécialisés sur le marché des migrants
marocains, qui se rapprochent davantage des commerçants que des
transporteurs internationaux, planifient leurs déplacements avec souplesse
et au coup par coup, en fonction des partenaires très changeants. Ils travaillent
dans l’esprit d’un réseau « clientéliste » repérable également dans le choix
des lieux d’arrêt.
La centralité commerciale marocaine d’Asnières-Gennevilliers et ses
agences d’autocars
L’essor industriel à Asnières (fin du 19e siècle dernier) et à Gennevilliers
(début du 20e) (Hauts de Seine, en petite couronne) a favorisé une importante
migration de main-d’œuvre ouvrière venue de tous les pays d’Europe puis
(31) Ray, op. cité, p. 96, d’Afrique du Nord (31). Le collectif marocain est largement dominé par
100, 140, 161, 275, 352, le groupe des Soussis, venus les premiers dans le cadre des recrutements
365.
coloniaux, et en particulier ceux issus de la province de Tiznit (Souss) dès
les premiers mouvements migratoires vers l’Europe et qui tiennent
(32) Sur l’implantation aujourd’hui le marché du commerce (gros ou détail) d’articles de bazar (32)
de Soussis dans cette et d’épicerie. Durant la décennie 90, ces centres sont également des lieux
région et le
développement connus pour leur concentration de petites agences de transport par autocar
commercial sur à destination du Maroc du Sud. En témoignent les devantures des sociétés
l’initiative des migrants, affichant quasiment toutes : France-Maroc/Paris-Tiznit.
voir notamment
Migrinter (1986), Gennevilliers et Asnières ne sont pas des cités très étendues, et les
Guillon, Ma Mung, “bazaristes” et transporteurs se situent souvent à quelques mètres les uns
(1986), p. 105, des autres, sur l’avenue Gabriel Péri ou la place Voltaire. Nombreux sont
Aït Ouazziz (1989).
les voyageurs qui complètent leurs achats dans les bazars voisins au moment
du départ. Ils ressortent chargés de sacs, de cartons, parfois de tapis, de
meubles... En s’associant aux sociétés de transport, les commerçants peuvent
ainsi élargir leur marché en captant leur clientèle. « Pour eux c’est intéressant »
(33) D’après nos
observations, il semble
confie l’attaché commercial d’une société lyonnaise ayant de nombreux points
que ce taux est à revoir à de ramassage chez des commerçants sur plusieurs lieux du trajet en France,
la hausse. « un car qui s’arrête peut faire des achats pour 5 ou 10 % (33) de la vente

66 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Economie des mobilités transnationales marocaines

de la journée. Y’en a qui demandent que ça ! » En contrepartie, ces


commerçants mettent à la disposition de leurs acheteurs, tout au long de
l’année, prospectus et billets au profit des sociétés et leur permettent ainsi
d’élargir leur portée commerciale à des villes dans lesquelles ils n’ont pas
d’agence. Ainsi, les transporteurs accroissent la clientèle des commerces au
moment du départ et augmentent par la même occasion leur marge
bénéficiaire, puisque les achats effectués vont gonfler le poids des bagages.
Cette connivence est facilité par l’étroitesse des liens sociaux dans cette
petite communauté de Gennevilliers qui partage à la fois son histoire
migratoire, sa région d’origine, ses secteurs d’activité tant à Gennevilliers
que dans la région de Tiznit et d’Agadir d’où viennent la plupart des
commerçants et transporteurs. Ce tissu commercial et social fonctionne
sur la recherche de complémentarité économique entre activités et entre
polarités. L’itinéraire Paris-Tiznit, qu’il soit parcouru en voiture pour les
commerçants ou en autocar pour les transporteurs ou leurs clients, décrit
un territoire continu sur lequel circulent des hommes, des marchandises
mais aussi des idées commerciales, des projets d’investissement, des nouvelles
du pays… Ce territoire est constitué à la fois de liens sociaux étroits et
dynamiques et de circulations incessantes des membres du groupe.
Les prix pratiqués par la plupart des sociétés sur Gennevilliers et Asnières
sont effectivement très bas, même en période creuse : 500 F l’aller simple
depuis Gennevilliers ou Asnières et 600 Dh depuis Tiznit, soit à peu près
400 F. Ces tarifs sont ridiculement faibles si l’on considère le coût du
carburant, de l’entretien des véhicules, de la rémunération des chauffeurs,
de la traversée en bateau pour le car et les passagers, etc. Ils sont justifiés
par le transport de marchandises. En effet, l’activité de ces autocaristes que
nous avons présentés comme un service spécialisé se partage à part quasiment
égale entre le transport des personnes et celui des bagages, accompagnés
ou non. Passé le poids des 30 ou 40 kg, chaque kilo supplémentaire est
taxé entre 10 et 20 F. Certains voyageurs sont si chargés que la place leur
est offerte. Pour le matériel lourd tel que l’électroménager, les meubles ou
les véhicules deux-roues, le prix est de plus en plus fixé à l’avance (34). Ce (34) Exemple de tarifs
type de charge représente une telle quantité – parfois un ou deux quintaux – dans une société
lyonnaise en 1996 :
et de tels bénéfices qu’en périodes de pointe, les sociétés n’hésitent pas à télévision : 400 F,
faire remonter des autocars vides de tous passagers vers la capitale, tant les réfrigérateur ou machine
chargements en sens inverse amortiront les frais engagés pour les deux à laver : 500 F, vélo :
100 F, mobylette ou
traversées. scooter : 1 000 F, moto
La densité de la demande estivale oblige les sociétés à passer de un à de plus 80 cm3 : 1 500 F.
trois départs par semaine, avec souvent deux départs dans la journée, et à Les transporteurs du pool
ne prévoient aucun rabais
augmenter leur équipement en véhicules. Ils louent alors à des sociétés en cas de bagages
françaises ou espagnoles autocars et remorques, au rythme de la demande. importants.
Cependant, malgré l’essor fulgurant de ces entreprises de transport et d’une
demande de plus en plus diversifiée en termes de clientèle, de marchandises,
de régions d’appel, leur durée de vie est très aléatoire ; l’enthousiasme de

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 67


Catherine Aslafy-Gauthier

l’ouverture de ce nouveau créneau aux entrepreneurs transmigrants a laissé


place à un développement sauvage et à une concurrence désordonnée, les
sociétés se créent et se recréent aussi vite qu’elles disparaissent.
Lyon : un exemple de la précarité de ces entreprises
A Lyon, c’est également dans l’environnement du centre marchand
maghrébin de la « place du Pont » que se sont développées les agences de
transport par autocar. Là aussi, les liens entre les deux secteurs d’activité
sont étroits. Sur quatre transporteurs identifiés à Lyon, deux se trouvent
sur la place du Pont, un troisième est situé non loin, vers la gare ferroviaire
et routière de Perrache.
Ces petites entreprises tentent de s’imposer face aux puissantes sociétés
(35) Dont la région de du pool. Dans la région lyonnaise (35), il n’existe pas la même densité
Saint-Etienne, qui a d’implantation de transporteurs qu’en région parisienne. Les principaux
connu son temps de
gloire comme ville
concurrents sont les groupes internationaux Eurolines, Linebus et Iberbus
minière et industrielle (du pool) et la société ibérique Intercar sur Saint-Etienne, des sociétés
accueillant de nombreux “artisanales”, ou encore des transporteurs clandestins. Ils desservent toutes
Marocains dès le début
du siècle.
les destinations marocaines, mais essentiellement Casablanca et le Rif.
Fouad et Tarek sont deux transporteurs issus d’une même société qui
s’est scindée en deux.
Le premier est un entrepreneur casablancais présent depuis le début des
années 90. Son installation tant nationale qu’internationale repose sur un
réseau en partie familial de commerçants qui lui a permis de proposer un
service au plus près des besoins et exigences de sa clientèle potentielle et
de pallier aux manques du marché dominant, alors qu’il était chauffeur pour
une société française de tourisme. La notabilité et le charisme de Fouad et
la qualité relationnelle de la société correspondent à la conception du voyage
que partage la clientèle qui choisit ce type de transporteurs. Les chauffeurs
et accompagnateurs, tous marocains, jouent un rôle primordial tant dans
la réussite des voyages que dans l’entretien de ce réseau.
Enfin, la création d’une société familiale au Maroc permet de légaliser
les voyages sud-nord, rentabiliser ainsi les rotations et s’assurer un partenariat
local plus fiable pour les portions d’itinéraire qu’il ne peut honorer.
Tarek, arrivé plus tardivement, était beaucoup moins connu et influent
que Fouad dans la région malgré ses efforts et son expérience professionnelle
de commercial. Bien qu’il ait bénéficié de la réputation de la première société
et, plus tard, des erreurs de ses concurrents, il n’a pas pu résister à la
concurrence. La force de l’entreprise de Fouad réside sans doute dans sa
forme familiale et le partage des responsabilités, qui lui donnent une certaine
stabilité et inspirent confiance. Pourtant, Tarek a développé une stratégie
intéressante d’association avec d’autres sociétés dans des régions frontalières
de France s’articulant ainsi à tout le marché européen. Il a essayé de diversifier
son activité là ou Fouad se spécialisait pour une clientèle locale et jouait
la carte communautaire.

68 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Economie des mobilités transnationales marocaines

La concurrence devient de plus en plus difficile, l’été 1996 sera source


de difficultés pour tous les transporteurs, légaux ou clandestins. Durant
l’hiver 1997-1998 toutes les sociétés connues ont disparu, hormis le pool
et la famille de Fouad, seule en place sur la région. Ces sociétés sont surtout
vulnérables du fait de la fragilité de leur matériel, éprouvé par des itinéraires
longs et peu confortables. Dans un tel contexte conflictuel règne la crainte
d’un sabotage ou de la calomnie.
Depuis la région Rhône-Alpes, les transporteurs couvrent potentiellement
tout l’est et le sud de la France, régions d’immigration plus récente, dans
lesquelles le collectif marocain est relativement moins organisé. Les deux
sociétés que nous avons examinées ont un ancrage à Marseille. Dans cette
ville, elles sont les deux seules sociétés légales dont nous ayons eu
connaissance tant depuis la France que depuis le Maroc. La concurrence
parisienne est également très rude. Mais c’est surtout celle des partenaires
amateurs locaux qui a causé du tort à ces professionnels. Il n’y a jamais eu
de véritable concertation entre les différents petits transporteurs locaux,
sauf pour faire pression sur une société “algérienne” qui a, le temps d’un
été seulement, tenté d’organiser des voyages vers le Maroc.
Les autocars “pirates”
Certaines sociétés de la région parisienne pratiquant des tarifs
anormalement bas sont soupçonnées d’illégalités. « 300 F l’aller ! Y a autre
chose derrière. Ils ne peuvent pas le faire à perte si y a pas autre chose
derrière. » La plupart du temps, elles ne déclarent qu’une part de leur activité
et de leur personnel, en jouant sur la double localisation en France et en
Europe. Elles mettent en circulation des cars en très mauvais état et
rentabilisent les trop nombreuses rotations en resserrant les sièges de façon
à prendre un maximum de passagers à chaque voyage. Un parc d’autocars
vétustes, un réseau routier éprouvant, peu d’entretien, un taux de rotation
très élevé, un personnel peu professionnel et peu motivé (turn-over important,
bas salaires, rotations rapprochées, emplois sociaux) et un patronat guère
plus professionnel et vite dépassé par la demande fragilisent la qualité des
services (36), leur crédibilité et la fidélité d’une clientèle séduite par la sécurité (36) Cf. Charef (1995).
et la ponctualité des compagnies du pool.
Des particuliers organisent également des voyages avec leurs véhicules
personnels, le plus souvent des minibus, des fourgonnettes ou des cars loués
à des compagnies de tourisme. N’ayant pas de charges sociales ni de frais
de gestion importants, ils peuvent se permettre de pratiquer des prix
extrêmement bas. Leur activité est limitée par le nombre de véhicules mais
suffisante pour casser le marché. Ces particuliers sont le plus souvent des
chômeurs ou autres migrants en cessation d’activité tels que les retraités
qui transportent indifféremment hommes ou biens. Ce « co-voiturage »
répond à une situation particulière : crise de l’emploi, disponibilité forcée
des véhicules et des hommes et hostilité des transporteurs classiques à ce

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 69


Catherine Aslafy-Gauthier

type de clientèle trop chargée, trop bruyante, indisciplinée... Cette


organisation “ethnique” des transports est donc à la fois due à des besoins
singuliers et à une position particulière dans la société d’accueil.
Cette myriade de petites sociétés, rarement aux mains de véritables
professionnels, a bénéficié de la prompte ouverture d’un nouveau marché.
Les nombreux problèmes (pannes, abandon de passagers, escroqueries) et
accidents relevés ces dernières années par les autorités françaises, espagnoles
et marocaines ont contribué à une prise de conscience de nouveaux besoins
et d’une demande croissance en matière de circulation entre le Maroc et
l’Europe dont cherchent à s’emparer les grandes compagnies. Le secteur
s’organise lentement et tend à renouveler son image de marque contre les
transporteurs opportunistes et illégaux. Mais les réformes prévues dans le
secteur des transports en général, le programme de privatisation lancé par
le gouvernement marocain l’ouverture des frontières nationales aux
investisseurs et concurrents étrangers vont sans doute accentuer l’instabilité
de ces entreprises. Sans doute ces mutations économiques vont-elles avoir
des incidences sur les mobilités elles-mêmes. Elles risquent d’ébranler les
dynamiques locales des régions d’émigration, tant dans le secteur du transport
international par autocar que dans celui du petit commerce et de l’import-
export, amateur ou professionnel.
Les sociétés d’autocar observées depuis Paris, Tiznit ou sur notre parcours
ont montré à quel point elles savaient s’associer, quand il s’agissait de capter
et de redistribuer la clientèle sur des espaces é tendus et à travers des
trajectoires complexes sur plusieurs pays d’Europe. Paris, ou certaines villes
comme peut-être Strasbourg et Valenciennes, jouent un rôle-charnière vers
les pays du Nord, Lyon vers la Suisse et l’Allemagne ou Marseille vers l’Italie.
Au Maroc, les pôles de réception/redistribution des passagers à destination
du reste du pays sont Nador, Casablanca et Tiznit. Il resterait à observer
l’influence croissante du transport depuis l’Italie, qui tend à croître et à
remplir un rôle important sur le plan commercial, en articulation avec
l’arrivée de commerçants marocains à Marseille et en Espagne.

Conclusion : dans quelle mesure peut-on parler d’un groupe


transnational ?
A l’examen de ces multiples faits et types de mobilité, à l’issue de cette
réflexion et de sa rédaction, nous souhaitons insister ici sur l’extension et
la complexité croissante du phénomène.
Le modèle migratoire marocain actuel se caractérise par son inscription
dans la mobilité allant bien au-delà du mouvement migratoire “classique”
et d’une simple circulation pendulaire entre les lieux d’installation
professionnelle et résidentielle. Cette mobilité devient un phénomène social
complexe concernant différemment les divers groupes du collectif européen.
Les espaces de circulation sont à leur tour des lieux propices à la production
de richesses mais aussi de liens sociaux, d’identités socioprofessionnelles,

70 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Economie des mobilités transnationales marocaines

de culture et de mémoire collective imbriqués dans le vaste champ migratoire


marocain. La migration marocaine et sa géographie se caractérisent par leur
nature transnationale qui atteint un haut niveau de sophistication, grâce à
une capacité à échanger et à se développer (socialement, culturellement et
économiquement) au sein-même du territoire européen entre les différents
lieux d’implantation des colonies marocaines et au-delà, à travers des alliances
inter-ethniques et multiculturelles. La société marocaine est embarquée,
parfois malgré elle, dans ce processus, les réseaux migratoires étant rarement
totalement étanches aux membres de la famille ou autres compatriotes
demeurés au pays. La transnationalité de la migration marocaine passe par
des ancrages au Maroc et une redistribution de richesses matérielles ou non
vers le pays.

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74 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


The Transnational Kingdom
Migration, Economic Development
and Social Change in Morocco

Abstract Natasha
One out of ten Moroccans live beyond the Kingdom’s borders, and the money Iskander
they send home to their families each year represents over 10 percent of Massachusetts Institute
of Technology
the nation’s GDP, Morocco’s largest source of income by [Link] government Institute for Work and
of Morocco has elaborated a series of policies to tie Moroccan emigrants Employment Research
into the national economy and political culture, some of which are (natasha@[Link])
strikingly [Link] policies are the focus of my paper, with special
attention directed to policies that build a link between migration and local
economic development. In my paper, I engage in a kind of institutional
archeology : I reconstruct the largely undocumented history of these policies
over the last forty years in an effort to bring to the fore the processes – both
institutional and political – through which they were elaborated. I argue
that while the Moroccan government has always been mindful the
economic importance of remittances, the primary function of its policies
toward emigrants was to deal with the Kingdom’s domestic political
challenges, namely the establishment of a new state after independence
and the destruction of threats to the crown’s [Link] Moroccan state
extended to emigrant communities the logic and style of governance it
adopted internally, and the policies that emerged were the product of the
government’s attempt to acquire – and often wrest – the consent of
emigrants to this form of transnational government, despite their often
serious resistance. These policies ultimately shaped both the economic
impact of migrant remittances and the political ramifications of emigrant
mobilization, however it did so in ways that were unanticipated by the crown
and often contrary to its interests. To illustrate my thesis, I will discuss
Morocco’s three main policy instruments in this area : the Ministry for
Moroccan Living Abroad, the Hassan 2 Foundation for Moroccans Living
Abroad, and La Banque Populaire.

Résumé
Un Marocain sur dix vit au-delà des frontières du royaume, et l’argent qu’il
envoie, avec ses compatriotes vivant à l’étranger, à sa famille au Maroc
représente, désormais, plus que dix pour cent du PIB du pays, soit sa plus
grande source de revenu, et de loin. Le gouvernement marocain a élaboré

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 75


Natasha Iskander

une série de politiques dans le but de garder les liens des émigrés
marocains avec l’économie nationale, et avec les valeurs, la culture et les
institutions politiques du pays. Certaines d’entre elles ont même été très
novatrices. Ces politiques sont le sujet de ce papier, dans ce sens, nous faisons
la proposition suivante : tandis que le gouvernement marocain a toujours
été attentif aux transferts financiers des émigrés au royaume et a
développé un cadre institutionnel pour les faciliter, la fonction primaire des
politiques que le Maroc a dirigées vers ses émigrés était de gérer les défis
politiques qu’affrontait la monarchie, notamment l’établissement et le
renforcement d’un Etat encore fragile après l’indépendance. L’Etat marocain
a appliqué aux communautés émigrées la logique et le style politique
déployé à l’intérieur du royaume pour consolider le pouvoir central. Les
politiques qui ont surgi alors exprimaient les efforts du gouvernement
d’acquérir, parfois même d’arracher, le consentement des émigrés à la portée
“transnationale” du royaume. En fin de compte, ces politiques ont, d’une
certaine façon, formé l’impact économique des transferts des Marocains
résidant à l’étranger aussi bien que leur influence politique. Cependant, pas
toujours selon les termes prévus et souvent d’une façon contraire aux intérêts
d’une monarchie autoritaire.

Pour démontrer cette proposition, cet essai traite trois instruments de


la politique marocaine envers les Marocains résident à l’étranger (MRE),
traçant leur histoire et discutant leur impact : le ministère des Marocains
Résidant à l’Etranger, la Fondation Hassan II pour les Marocains résidant
à l’étranger et la Banque populaire.
Perhaps nothing conveys as poignantly how wedded is the trajectory
of the Kingdom to those who have left it as the nation’s soccer team : the
overwhelming majority were born and raised on European soil. The cheers
at the team’s victories during the 2004 Africa Cup competition – as well
as the moans at defeat – rose up on both shores of the Mediterranean in
a bellowing chorus of national pride.
The effect of Moroccan emigration has been equally as profound in
virtually every other aspect of Morocco’s social and economic life. In many
important respects, the impacts that emigration has had on Moroccan society
and its future are uniquely Moroccan. This is due, at least in part, to the
fact that the Moroccan government has actively shaped the types of
ramifications that migration would have for the Kingdom. Developed over
the past forty years, those policies are wide-ranging, addressing everything
from cultural identity to financial and administrative concerns. Only a
handful of countries world-wide have policies as comprehensive as Morocco’s,
and even among that select group, Morocco stands out because the
innovativeness of its strategies.
In this essay, I describe the main government policies that the crown
deployed at various points over the last forty years to deal with Moroccan

76 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


The Transnational Kingdom. Migration, Economic Development and Social Change in Morocco

emigration and its impacts. I hope, also, to expose the fundamental irony
that underlay those policies : that even though directed toward emigrants
and even though the Moroccan government was always been mindful the
economic importance of remittances, the primary function of the
government migration policies was not to address the concerns of emigrants
or to foster positive economic impacts. The policies were designed to deal
with the Kingdom’s domestic political challenges. Their purpose was to
consolidate the regime’s hold on power in a newly independent and restive
state, and to neutralize all credible opposition, brutally if necessary.
This essay is structured as follows : section 1 provides a very brief overview
of Moroccan emigration, its magnitude, its basic features, and a few global
indicators of its impacts. Section 2 describes the major policies that Morocco
has developed in this area, and section 3 traces the history of each of them
through the history of emigration in post-independence Morocco. Finally,
section 4 highlights the impact that each major policy tool ultimately had
on Moroccan economic and social development, irrespective of the motives
behind them.

1. Migration : Basic Facts


This year, in 2004, it is estimated that one of ten Moroccans
– approximately 2.5 million – live abroad, with 80 percent of those living
in Europe (Fondation Hassan II, 2004). Even though this number, just on
face value, is quite high, it is considered an underestimate that becomes
even more conservative every year. This is because this number does not
take into account the growing numbers of Moroccans that migrate illegally,
mostly to Spain and Italy. Currently, the Moroccans that live abroad represent
about 20% of the country’s active workforce. Moroccan migration is still
predominantly male, but just marginally so now : only 60 percent of
Moroccan emigrants are men (Insea 2000). Moroccans living abroad are
young, with half of them under 25 years old (Insea 2000). Despite the fact
that since Europe closed its borders, an important proportion of migrants
obtain visas through family reunification clauses, they still overwhelming
migrate for economic reasons : 70 percent migrate in search of work and
an additional 10 percent migration in search of educational opportunities
(Insea 2000). Over two thirds – 1.9 million Moroccans – return home every
year, with a whopping 1.5 million returning in the summer months for
the infamous “vacances” (Ministère des MRE) This number of returns per
year is striking. No other country has rates of return that come any where
near Morocco’s.
The data on migration’s economic impacts are just as impressive as this
demographic data. In 2003, Moroccan emigrants send home 35 billion
dirhams, or 3.5 billion Euros check amount. This sum represented over
10% of Morocco’s GDP. Moroccan emigrants hold an even larger proportion
of deposits in Moroccan banks, at 13 percent. (Office des Changes, 2004;

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 77


Natasha Iskander

Bank el Maghrib 2004). Furthermore, despite all of the gloomy predictions


to the contrary that unnerved the Moroccan treasury and its major banking
institutions in the 1980s and 90s, remittances have not only failed to drop
but have even risen over the last decade. (Office des Changes, 2004.)
When one compares these numbers to those of other countries with large
emigrant populations, the economic impact of Moroccan emigration
becomes even more striking. Morocco ranks fourth among the world’s top
recipient of remittances, after India, Mexico and the Philippines but before
Egypt(International Monetary Fund, 2002) For none of those countries
do remittances represent as large a proportion of national income; indeed,
remittances represent much less than of the gross national product for all
three of these countries (World Bank, 2004). Even when compared with
small nations with important emigrant flows, where one might expect the
impact of money sent home to be proportionally more significant, the impact
of Moroccan emigrant monies still looks very important. In fact, in only
a few countries do remittances have a greater impact than in Morocco, and
in those instances, the economies tend to be moribund or small, like in
the case of Haiti, where remittances represent more than 25% of national
income (World Bank, 2004).
Arguably, migrant remittances play an even more pivotal role in the
Moroccan economy that these aggregate numbers suggest. Since the 1980s,
they have vied with tourism and phosphates as the country’s largest source
of foreign currency, and have been an invaluable resource as Morocco has
struggled to service its national debt. The impacts that migrant transfers
have had on the household economies of the kingdom have been even more
significant. Thanks to the money and gifts that migrants send home, 300,000
families have escaped poverty, and have been able not just to spend on basic
necessities, but also to invest in health and education. (Direction de la
Statistique du Maroc, 2001)

2. Morocco’s Policies Toward Its Emigrants


Given the demographic, economic and social consequence of emigration
for Morocco, it should come as no surprise that the government has
developed myriad policies to address this phenomenon. Morocco’s policy
experiments in this area span over forty years. Over that period of time,
the policies have evolved, changing institutional form and political
orientation. However, they have been consistent in their design to incorporate
Moroccan emigrants into the economic, social and, more recently, political
life of their homeland.
Siginificantly, these policies were never designed primarily to address
the needs and concerns of Moroccan emigrants. Their main function was
to deal with the Kingdom’s domestic political and economic challenges,
namely the establishment of a new state after independence and the
destruction of threats to the crown’s legitimacy. The policies were devised

78 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


The Transnational Kingdom. Migration, Economic Development and Social Change in Morocco

to mobilize potential resources from Moroccans living abroad for the


economic growth of the Kingdom, and to squash any potential political
threats that the emigrant communities were perceived to represent. To this
end, the Moroccan government elaborated policies along three axes :
economic, social and political.
The main policy instruments in each of these three areas – economic,
social, and political – are products of the paradox that has shaped Moroccan
policy toward its emigrants. A review of their history illustrates why. Before
offering a report of each policy instrument’s evolution, their identification
and an explanation of why I consider them to be the key policy tool along
each of the three axes, as well as brief description of their function, are
necessary.
In the panoply of Moroccan policies toward its emigrants, those that
have stressed the economic import of worker remittances to the Kingdom’s
growth have taken center stage. The crown jewel of the policies that sought
to draw in the economic resources of migrants was, and continues to be,
the Groupe Banques Populaires (BP). The BP is a state-owned bank and
network of credit unions that has served as the main vehicle to incorporate
emigrants into the Moroccan financial system. Since 1969, it has been
provided specialized transfer and deposit services for Moroccans living in
Europe and while its market share has eroded somewhat by recent
competition, it still manages over half of all transfers and an estimated 80
percent of deposits.
Out of a keen awareness of the relationship between migrants’ economic
contributions and their sense of social and cultural belonging emerged a
set of policies to fortify the social ties of Moroccan emigrants to their
homeland and to strengthen their cultural identity as Moroccans and as
subjects of the King. The Fondation Hassan II for Moroccans Living Abroad
is chief amongst the policy efforts in this area. The Foundation is a semi-
autonomous institution established by royal decree in 1990 to incorporate
Moroccan emigrants in the social and cultural life of their country of origin
– the social and cultural life vetted by crown. The foundation provides a
number of services, both in Morocco and abroad, to fulfill that mandate :
these range from instruction in Arabic and Islam, to the organization of
cultural events, to research and publications on Moroccan communities
abroad.
While the Moroccan emigrants received the economic and social policies
the crown extended toward them with a mixture of ambivalence and
approval, the policies did not address their persistent demands for political
voice in Morocco. The Moroccan government has experimented with a
number of institutions over the years to provide emigrants with a political
voice whose volume the crown could nevertheless control. The most recent
manifestation of these experiments is the Ministry for Moroccans Living
Abroad, set up in late 2002 to incorporate Moroccan emigrants into the

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 79


Natasha Iskander

formal political system. Its stated mission is two-fold : to survey the needs
(or grievances) that Moroccan communities have with respect to the various
departments of the Moroccan government, and to lobby the appropriate
ministries to address those needs.

3. Transnational Governance and Domestic Political Challenges


Although Moroccans have been emigrating to work in Europe since the
turn of the century, Moroccan emigration began in earnest in the early 1960s
when Morocco signed a series of conventions with European countries to
provide them with the workers they needed for their post-war reconstruction.
The conventions authorized the recruitment of workers from the regions
of the Kingdom that not only had some of the highest rates of
unemployment but were also some of the most politically restive. Since
that time, Moroccan emigration has gone through many changes –
demographic, educational, cultural, and so on. However, the post-war history
of Moroccan emigration can be roughly divided into three phases. The first
phase begins with the signature of the labor contracts in the early sixties
and runs until the mid-seventies when Europe terminated its policy of
recruiting workers abroad, and the Moroccans who emigrated during that
period were overwhelmingly unskilled workers. During the second phase,
the Moroccan workers were joined by their wives and children, under
Europe’s new family re-unification policies. The last phase, beginning in
the 1990s, sees a further diversification of Moroccan migration, with new
categories of workers migrating, and migrating to new countries like Spain
and Italy.
Morocco’s policies toward its emigrants follow this same pattern,
mirroring these three phases in the ways that they attempt to incorporate
Moroccan migrants into the political, social and economic life of the
kingdom. However, because they were designed with an eye to securing
the political legitimacy and economic authority of the crown, they also reflect
the style and logic of governance that the state exercised within the kingdom’s
borders during those historical periods.
Workers and Subjects
By the end of the 1960’s, several hundred thousand Moroccans labored
in factories and mines of France, Belgium, Germany, and the Netherlands.
In the cities of those same countries, several hundred Moroccan leftists,
among them many students, took refuge from a state that was adopting
increasingly ruthless methods to secure its hold on power. After the so-called
hot autumn of 1968, migrant workers, and Moroccans among them, also
began to mobilize for better working conditions. Moroccan workers began
to approach the unions active in their industries, and when confronted with
those unions’ reluctance to mobilize on behalf of them, also began to join
forces with Moroccan students in associations that represented their interests.

80 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


The Transnational Kingdom. Migration, Economic Development and Social Change in Morocco

Uneasy with this leftist worker mobilization, the Moroccan government


responded by creating a series of associations – called “amicales” – for
Moroccan workers. Ostensibly social and cultural clubs, they were in effect
extensions of the Moroccan security services, deployed to discourage migrants
from participating in labor organizing, either through simple persuasion
or direct intimidation. Thus, the amicales were in a sense a transnational
expression of the methods that the Moroccan state within its borders to
co-opt and suppress its opposition. These amicales would eventually serve
as the base for the Hassan II Foundation.
On the financial front, Morocco also extended its system of popular
banking beyond its borders. The Moroccan state, in need of cash to fund
the young nation’s modernization, created la Banque Populaire and its
network of credit unions to capture the savings of even middle and lower
income Moroccans. In the 1970s, the state extended the reach of its popular
banking system beyond its borders to the migrants it viewed as lucrative
market. The bank developed an elaborate and personalized outreach program
to help migrant workers transfer money to BP accounts in Morocco. The
outreach included home visits, help reading correspondence and filling out
factory forms, and the organization of cultural events, especially those like
the “celebration of the throne” that collapsed Moroccan identity with
allegiance to the King. So pervasive was it and so identified with an
increasingly authoritarian crown that a number of Moroccan emigrant groups
protested, with some even drawing on the law of the European countries
where they had established themselves to challenge the bank’s reach.
From Workers to Families
After Europe closed its borders to worker migration but opened them
to workers’ families in 1974, the communities of Moroccan emigrants abroad
became more established, putting down roots in the countries where they
lived, worked, and raised their children. From groups of single men,
Moroccan emigrants became communities of families. This had at least two
main consequences for the ways that Moroccan communities dealt with
the government. First, their needs became more diverse, concerning issues
that went beyond the workplace and into the classroom, the household,
and the mosque and they approached their government for help with these
issues. Second, migrant communities became progressively more politically
sophisticated, with a much clearer consciousness of their rights in the
Morocco and in Europe.
Simple co-optation, with undertones of intimidation, would no longer
be sufficient to placate Moroccan emigrants. The Moroccan state had to
respond to emigrants demands that their needs be addressed in a coherent
and tangible way. Beginning in the early 80s, it created a series of institutions
to give Moroccan emigrants formal political representation in the
Moroccan political system. However, these measures were largely symbolic.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 81


Natasha Iskander

Whenever they displayed a degree of effectiveness and political


independence, the government systematically dismantled them. In 1981,
it allocated five parliamentary delegates to represent Moroccans living abroad,
an initiative that was discontinued in 1989 when those representatives
became a thorn in the Ministry of the Interior’s side. In 1990, it created
a Ministry for Moroccans Living Abroad, which was gradually weakened
and then annulled by 1996.
When it came to the social incorporation of Moroccan emigrants, the
Moroccan state adopted a more subtle continuation of its previous policy.
With state-affiliated amicales sitting on the board of the newly established
Hassan II Foundation, the Moroccan government attempted to influence
the cultural and social identity of Moroccan emigrants through the
persuasion and services rather than with the weight of a state security
apparatus.
On the economic front, the state maintained its relationship with
Moroccan emigrants by developing specialized products through the BP
that responded to the needs that migrants expressed – everything from
insurance for the repatriation of bodies after death to preferential loans
for real estate.
Awkward Embrace
The last phase of Moroccan policy making in this field begins with the
transitional government headed by Youssefi, and is still characterized by
the lack of vision that the Moroccan socialist party first displayed with respect
to Moroccan emigrants. It has displayed profound ambivalence at
incorporating an increasingly diverse, savvy, and unpredictable group into
the political and social life of the Kingdom.
The transitional government initially made no provisions to give
Moroccan emigrants any form of formal political representation. It is only
recently that the government set up a deputy Ministry for Moroccan Living
Abroad, but this was largely a symbolic gesture since the Ministry has
resources so limited, its impact is negligible. The Moroccan government
has similarly allowed the Hassan II Foundation to languish.
The Banque Populaire seems similarly to have stagnated. Competition
from private banks that have adopted the BP’s outreach and service model
has eroded the BP’s market share. These later entrants have drawn customers
by offering a better quality of service, as well as services that are more carefully
tailored to market niches, to clients that have now become accustomed to
demanding it.

4. Impacts
For the past forty years, Morocco has designed policies to incorporate
its emigrants into the political, social and economic life of the Kingdom.
The fact that it did so with an eye to maintaining domestic political control

82 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


The Transnational Kingdom. Migration, Economic Development and Social Change in Morocco

shaped the outcome of those policies in fundamental ways, and ultimately


determined how Moroccan emigration would impact the Kingdom’s
economic development.
The state’s intensive financial outreach program to migrants has arguably
affected the rates of remittance transfers back to Morocco. The proportion
of Moroccan migrants that send money home is strikingly high when
compared to migrants from other countries, and their overwhelming reliance
on formal channels to do so is even more remarkable. Through the BP, the
Moroccan government built a relationship between migrants and formal
financial institutions that is unique. The government invested in provided
banking services to a population that was considered either “unbankable”
– because of low levels of literacy and cultural suspicion of banking services,
lack of formal documents, and geographical dispersal – or too expensive
to bank because of the high cost associated with processing the many small
financial transactions involved in remittance transfer. The BP created a
market for its services, and it nurtured a banking culture amongst people
who were banking for the first time. Both the market and the banking culture
on which it is rests have outlived the BP’s monopoly of the management
of migrant money, and they have undoubtedly kept remittance levels
unexpectedly high despite the state bank’s decline.
While the government’s economic outreach to Moroccan emigrants has
had lasting salubrious effects for the Moroccan economy, the government’s
initiatives to incorporate migrants politically and socially on the other hand
have been largely counterproductive. The Moroccan state’s interest in
extending its control rather than maintaining a dialogue has undermined
its legitimacy with Moroccan emigrants. As a result, neither the knowledge
base nor the entrepreneurial investments are as available to Morocco as they
otherwise might be at a time when these resources are desperately needed.
Furthermore, because Moroccan policies have to a certain extent excluded
emigrant voices from meaningful political discussion, they have, by same
token, short-circuited Mohamed VI’s attempts to redefine the Moroccan
monarchy as an institution whose openness and modernity makes it suitable
and robust enough for a globalized world.
An unanticipated and indirect effect of Morocco’s policies can be observed
in some of the small-scale development project that migrants have sponsored
in their communities of origin. Because the Moroccan government tried
to co-opt Moroccan emigrant associations, and only offered resources to
those that supported the regime, Moroccan emigrant associations that chose
to remain independent from the crown had to form networks with European
governments, unions, and organizations in order to do so. The alliances
these associations forged ultimately informed how they conceptualized
development and implemented their projects. They influenced the kinds
of relationships the associations came to view as integral and necessary to
development : relationships that are technological, social and political. The

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 83


Natasha Iskander

development projects that these sorts of associations have executed have


proved extremely successful, when evaluated both for their sustainability
and for their role as an economic catalyst. Ultimately, the success and scale
of their projects has forced the state to take notice, and as a result, their
participatory approaches to development are entering the public discourse
on public works and development in a meaningful way.

5. Conclusion
The resources that international migration can and does vehicle to
countries of origin are shaped, in profound ways, by the policies that those
countries address their emigrants. The ways migration has informed and
contributed to Morocco’s economy, its political culture, and its emerging
movements for change are all products of Morocco’s policies toward
Moroccans living abroad. Migration will continue to play a critical role in
the Kingdom’s political economy, but the way the Moroccan state engages
with the phenomenon will determine the kind of role it plays. Morocco
stands at a crossroads : the government can either commit to the Ministry
it established for Moroccan living abroad, and to the political dialogue it
embodies, or it can return to its historic strategy of silencing and control,
even if coupled with the provision of financial services. As Moroccan
communities become more transnational, establishing themselves
permanently on both sides of the Gibraltar straits and maintaining enduring
relationships across them, emigrants’ financial contribution to their country
of origin are becoming increasingly indivisible from their political
participation in its current transformation. If the government choose to
truncate the migrants’ political involvement in the Kingdom, they may
ultimate limit their economic involvement as well. If, on the other hand,
the Moroccan government is able to embrace the new reality symbolized
by a soccer team on which the players herald as much from European contexts
as their Moroccan parentage, it may open the country to new possibilities
of economic growth and political participation.

Bibliography

La Fondation Hassan II et l’Organisation fondement de l’attenuation des denuements,


internationale pour les migrations (2004), Rabat.
Marocains de l’Exterieur, Rabat, Maroc. INSEA (2000), les Marocains résidant à
Direction de la Statistique (2001), Analyse du l’étranger : une enquête socio-économique,
profil et de la dynamique de la pauvreté : un Rabat.

84 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


The (Missing) link between
remittances and local
development
Evidence from Morocco

Abstract Andrea Gallina


Though remittances represent a very important contribution to Morocco’s Roskilde University,
Denmark
balance of payment, their role at the microeconomic level is still little
(agallina@[Link])
explored. The article presents original empirical material collected during
a field study carried out by the author in two rural provinces. Some important
conclusions can be drawn on the microeconomic impact of remittances on
local development and qualitative indications on the patterns of utilization
of remittances and of the existing institutional framework that stimulates
their use can be identified. This has enabled the author to pinpoint the
existing bottlenecks and some areas of policy intervention to stimulate their
productive use and increase their accelerating capacity. The relevance of
these indications for the Euro-Mediterranean partnership’s co-development
objectives is also highlighted.

Résumé
Bien que les transferts d’argent constituent une part importante dans
l’équilibre de la balance des paiements, leur rôle, au niveau micro-
économique, demeure peu exploré. Cet article reprend des données
empiriques nouvelles récoltées lors d’une enquête de terrain effectuée par
l’auteur dans deux provinces rurales du Maroc.
D’importantes conclusions peuvent être dégagées concernant l’impact
micro-économique des envois d’argent sur le développement local. Des
indicateurs qualitatifs concernant les modèles d’utilisation des envois
d’argent ainsi que des cadres institutionnels existants qui encouragent leur
utilisation peuvent ainsi être identifiés. Ce cadre de recherche a permis à
l’auteur de faire resurgir les anomalies existantes ainsi que certaines
politiques d’intervention de nature à stimuler l’utilisation avisée des
transferts d’argent, à améliorer leurs retombées sur la population qui en
bénéficie et à augmenter leur efficience économique. La validité de ces
indicateurs concernant les objectifs de co-développement du partenariat
euro-méditérannéen est, de même, mise en avant.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 85


Andrea Gallina

1. Introduction
Current estimates calculate that some 150 million people live outside
the country of their birth (IOM, 2000). But at about 2.5 percent of the
world’s population, this proportion is not much different from earlier periods
when population movements peaked, and much less compared to
19th century migration when as much as 10 percent of the world population
migrated. However, people’s movement, though remaining lesser liberalized
than that of capital, goods and information, has become increasingly
transnational.
Today, migrants do not necessarily move in order to start a new life
elsewhere, but rather to improve the one they have in the country of origin
(Kyle, 2000). Even though they remain abroad for extended periods or
eventually settle there, the flow of money back home to sustain relatives
continues. Also, it has been found that even if the entire close family resettles
abroad, relatives and other more distant family members can count on
remitted money in time of economic crisis (Gardner, 1995).
The economies of sending countries increasingly rely on the migrant
remittances, although the institutional links between the migrants and their
home countries are not easy to establish. For sending countries’
governments, the concerns and demands coming from a growing
proportion of their population living abroad cannot be hidden any longer.
Migration studies and economic literature have traditionally examined
the role of the migrant in the process of economic growth for the host
country, while, at the same time, highlighting the problem of the brain-
drain for the sending countries. Today, the role of the migrant as a
development actor is increasingly studied also in terms of the country of
origin. In particular, the experience of Mexican communities in the U.S.
since the creation of the North America Free Trade Association, and the
role of remittances have begun to be debated among policy makers and
academics with a renewed interest (Orozco, 2003). Nevertheless, policies
and trends remain very local and culturally embedded, and any replication
of them in other contexts is likely doomed to fail.
In the North African countries, the question of how the institutional
framework can support the utilization of the migrant’s economic, social,
and political resources and skills is still left unanswered. This represents
an important window of opportunity for re-launching the de-centralized
cooperation between the countries of the two shores of the Mediterranean
Basin. The issue of migration and of its connected phenomenon of
remittances is so crucial to the relationship between the European Union
and the Mediterranean countries that the rejuvenation of the Euro-
Mediterranean Partnership can find in the remittances and their potential
utilization for development projects a new instrument for co-development.

86 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


The (Missing) link between remittances and local development. Evidence from Morocco

This article will deal exclusively with Morocco, and will focus on the
link between financial remittances and local development, although it is
part of a larger research project that analyzed several aspects related to the
issue of remittances in the Mediterranean region (1). (1) This article draws on
the findings of the
2. Remittances : current global trends research project “A
favourable macro-
Monetary remittances’ importance and magnitude can be measured in economic environment,
innovative financial
different ways. They can be compared with merchandise exports, or as a instruments and
share of GDP, or compared to foreign debt, tourist sector, development international partnership
aid or FDI flows. Informal transfers (through friends, family members, to channel workers’
remittances towards the
financial couriers or networks of transfer agencies) are often excluded from promotion of local
official data sources, due to the difficulties in quantifying them. The official development. Two case
figure represents the tip of the iceberg. For example, in Pakistan, Philippines, studies in Morocco and
Tunisia”, coordinated by
Sudan and Egypt, several studies have shown that informal transfers are the Federico Caffè Centre
twice or three times the official figure. (Van Doorn, 2001). Remittances and co-financed by the
are often small amounts and channeled by individual migrants in different European Union under
the Femise Network
ways. However, their total amount is substantial (Puri and Ritzema, 1994).
Research Programme,
There are different ways to estimate the flow of remittances, and there contract FEM-21-08.
is no universal agreement on methods. The International Monetary Fund The preliminary findings
includes three categories in its Balance of Payments Statistics Yearbook as were presented at the
Femise Network
remittances. The first one is the workers’ remittances i.e. the total of monetary Conference,
transfers sent from workers who live abroad for more than one year. The 4-5-6 December 2003,
second is the compensation of employees, i.e. the gross earnings of foreigners Marseille. I acknowledge
the contribution of the
residing abroad for less than a year. The third category is migrant transfers, other members of the
i.e. the net worth monetary transfer of migrants who move from one country research team and in
to another. particular Ninna Nyberg
Sørensen, Bruno
In 2000, remittances from abroad accounted for more than 10% of GDP Amoroso, Marco Zupi
in developing countries, such as El Salvador, Haiti, Ecuador, Eritrea, Jordan, and Alberto Mazzali,
and Yemen (UNPD, 2002 and World Bank 2003, cf. graphs 1a and 1b). Chadia Arab and
Francesco Slaviero for
Remittances play a central role in the monetary stability of many their invaluable support
developing countries and are crucial to the survival of poor households. to the research. Any
Furthermore, they represent a very stable source of capital transfer. During omission, errors and
opinion reflected in this
the Asian crises, at the end of the nineties, remittances continued to rise article are entirely mine.
steadily when private capital flows declined (Ratha, 2003). The Global
Development Finance 2003 Annual Report took formal notice of this role
for the first time. In 2001 migrant remittances were estimated at over 100
billion USD, i.e. more than global official development assistance, more
than capital market flows, and more than half of foreign directs
investment flows. About 60 percent of global remittances were sent to
developing countries in 2000, which shows how important they are for their
economic and financial stability. According to Gammeltoft, lower middle-
income countries receive the largest amounts, but for low-income
countries remittances represent the main source of foreign capital
(Gammeltoft, 2002).

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 87


Andrea Gallina

Graph 1
Remittances on a Global Perspective : Top 10 developing-country
recipients of workers' remittances, 2001, billions of dollars

12

10.0 9.9
10

8
6.4
6

4 3.3
2.9 2.8
2.3 2.1 2.0 2.0
2

0
a

s
ico

co

ey

on

sh

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R e min
Tu

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or

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Lib
M

ilip

ng
M

Do
Ph

Ba
Source : World Bank Finance Report, 2003.

Before analyzing the literature about the link between remittances and
local development, it is necessary to take a closer look at the typology of
remittances, the actual transfer mechanisms and the factors conditioning
the impact of these transfers. Given that remittances may have different
meanings in different context – and that the precise way in which remittances
are conceptualized and measured varies enormously – a few definitions are
given below.

(2) This section of the Some definitions of remittances (2)


research project final
report was particularly Remittances are generally defined as the portion of a migrant’s earnings
developed by Ninna sent back from the migration destination to the place of origin. Although
Nyberg Sørensen and
here reproduced.
remittances can also be sent in-kind, the term ‘remittances’ usually refers
to cash transfers. In most of the literature, the term is further limited to
refer to migrant worker remittances, that is to cash transfers transmitted by
migrant workers to their families and communities back home (Van Doorn,
2001). While migrant worker remittances probably constitute the largest
part of total global remittance flows, this briefing adopts a broader definition
including transfers from refugees and other migrants who do not benefit
(3) It must be taken into from the legal status of migrant workers (3).
account that refugee
remittances are included
The advantage of adopting a financial as well as a social definition of
in global flow statistics, remittances is that this allows for an understanding of migration as a social
but not in analyses. process in which migrants are agents of change, economically as well as

88 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


The (Missing) link between remittances and local development. Evidence from Morocco

socially and politically. As argued by De Haan (2000), this is relevant for


policies: “an understanding of the role of migration may help to make policies
more relevant to people’s livelihood strategies […] and may help devise
measures in which migration can be supported, building on the ways groups
have facilitated migration, and thus build on people’s capabilities and assets”
(De Haan, 2000, p. 4).
Remittances can be transferred within and/or between countries. Intra-
national remittances are transferred by persons who migrated within their
countries of origin (including internally displaced persons), whereas
international remittances are transferred by migrants who crossed an
international border. Geographical categories may nevertheless be less
important than understanding the role migration plays in livelihood strategies.
Assessments of the importance of migration are often based on an idea of
different economic areas, rather than conceptualizing areas of origin and
destination as a singular economic space (De Haan, 2000). Though migrants
from developing countries potentially can earn more by migrating abroad,
even within countries wage differentials can be huge and intra-national
remittance transfer fees are generally lower due to the absence of foreign
exchange issues and related financial regulations (van Doorn, 2001).
The bulk of remittances are sent by individual migrants – individual
remittances – yet a smaller fraction is sent as collective remittances by groups
of migrants through community or church groups. The latter form is often
organized through hometown associations (HTAs) consisting of migrants from
(4) Athukorola (1993)
the same town or parish in the migrant-sending country, but other more argues that the usual
or less organized groups such as refugee groups, ethic professional groups, practice to treat all
or even virtual organizations using the internet (e.g. the Somali Forum and informal remittances as
foreign exchange leakages
the Tamil Eelam), participate in the transfer of collective remittances. Along from the labour
with the growing number of HTAs has come greater institutional outreach exporting country is
and collective remittances. One incentive for HTA-based collective erroneous because the
aggregate figure includes
remittances is to match HTA moneys with government funding ; another two types of remittances
approach is to actively solicit and encourage HTA investments in micro- that do not show up in
enterprises and job-generating ventures in developing countries (Lowell & official remittance data:
1. Goods imported by
de la Garza, 2000). return migrants under
Monetary remittances are transferred in formal and informal ways. duty free allowance
Formal remittances are sent through banks, post offices, exchange houses facility (or under personal
baggage/gift schemes) ;
and money transfer companies (such as Western Union, Thomas Cook and 2. Saving brought home
Money Gram). Formal international remittances can be measured through on return in the form of
the IMF Balance of Payments Statistic Yearbook. Informal remittances are cash (or traveller’s
cheques) subject to
generally transferred through hand-carriage (when going home to visit) or formal custom’s
by family, friends or money couriers (4). Besides, some countries have procedures and
extensive and efficient systems to facilitate informal transfers, e.g. Hawala subsequently converted
into local currency at
in Pakistan and Bangladesh; Hundi in India. These systems are generally domestic banks (where
well-organized, effective and inexpensive, and senders do not need to provide they will show up as
identification (Orozco, 2003). ‘tourist expenditure’.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 89


Andrea Gallina

The development potential of remittances can be improved by


increasing the total flow of remittances, lowering the transfer costs, reducing
the risks involved in transfers, and by offering more attractive investment
alternatives (Van Doorn, 2001). In addition to monetary remittances’
potential for improving economic activities (e.g. long distance labor markets,
collective savings strategies, formal and informal credit associations, and
transnational enterprises), social remittances may gradually spread to
political, cultural and social activities and create transnational communities
(Levitt, 2001).

3. The (missing) link remittances-local development


The magnitude and trends of this large transfer of money has stimulated
a lively debate and a rich amount of case studies on the remittances practices,
(5) To have an updated individual use and collective mobilization of the funds (5). The amount
overview of the of remittances sent on a monthly or yearly basis depends on several factors,
bibliography existing on
remittances see Diana in both the host and sending countries, but the contribution to local
Sainz, 2003. development in the migrants’ country of origin can be significant.
The impact of remittances on local development is a debated issue
(Massey et al. 1998, Taylor, 1999 ; Orozco, 2003). While at the national
level, the role of remittances is analyzed for their positive contribution to
the balance of payments by providing much-needed foreign exchange, the
wider developmental effects of remittances are far from clear.
There is a fairly strong consensus in the literature on the use of
remittances. Remittances are used for the most part on food and clothing,
and health care. But also on housing construction, buying land and cattle,
on consumer goods (Martin, 2002) and sometimes on conspicuous
purchasing – such as gold and precious stones. Generally, only a small
percentage of remittances are invested in productive activities, even though
increased housing activities can have significant spillover effects on the local
production system. However, despite the small percentage, in absolute terms
the money used for productive investments must not be neglected. Guarnizo
and Smith (1998) claim that investments by migrants are fundamental to
the vitality of the receiving countries. Other analysts continue to argue that
remittance income received is rarely used for ‘productive purposes’ but is
rather spent on debt maintenance, everyday expenses, consumer durables,
housing, retirement, health care and education (Newland, 2003), creating
inflationary process on the local economy.
Investing remittances in productive activities does not occur overnight,
but better housing, education and the purchase of land can however produce
an impact on the households’ local conditions by substantially increase its
social and human capital. In fact, as shown by Sørensen ‘productive’ /
‘conspicuous consumption’ dichotomy is a dead end since investments in
health care and in education improve productive capacity in the long run
(Sørensen et al., 2003).

90 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


The (Missing) link between remittances and local development. Evidence from Morocco

Other studies highlight that unlike development aid, remittances are


spent directly by the families of migrants and in this respect is a very efficient
way to raise the income of people in poor countries (O’Neil, 2003).
According to Susan Martin, “until relatively recently, researchers,
economists, and development agencies tended to dismiss the importance
of remittances or emphasized only their negative aspects. They often argued
that money sent back by foreign workers was spent largely on consumer
items, pointing out that it seldom was invested in productive activities that
would grow the economies of the developing countries. They also feared
that those receiving remittances would become more dependent upon them,
reducing incentives to invest in their own income-generating activities”
(Martin, 2001).
The traditional view sees the excessive consumerism practiced by
households receiving remittances as inequities and dependency creating and
not encouraging productive investments. Also, as the foreign workers settled
in their new communities, wives and children would be left behind, with
the all-important remittances no longer contributing to their livelihood.
However, attempts of the government to lead the use of the remittances
for productive activities have often had little result (Martin, 2001).
Guerin-Guengant (1996) pointed out that the increase in the
purchasing power of the household with a migrant risks to : a) increase
the consumption of imported goods ; b) push towards the abandonment
of local activities that are judged insufficiently remunerative, c) induce
consumption to achieve higher social prestige and d) idealize the
migration as the only possibility to escape local poverty.
Similarly, Castels and Kosack (1973) and Paine (1974) argued that
emigration will create a petty elite whose standard of living will adversely
affect the already meager resource supply of the poorer segment of the
population. Others showed that returned migrants often choose to settle
in a different area from that of origin, especially in urban metropolitan
areas, increasing rural-urban disparities (Lazaar, 1996).

Remittances and productive investments


According to Taylor, research on migrant remittances and their impacts
in migrant-sending (remittance-receiving) households and regions is
abundant (for a review, see Massey, et al., 1998, or Taylor, 1999). In
particular, the New Economics of Labour Migration (Taylor, 1999 and 2000)
considers the migrants as financial intermediaries, substituting for the missing
rural bank or insurance institution : “Once they are established at their
destinations, migrants provide the family members at the origin with needed
capital and with income insurance, through remittances or simply the
promise to remit should the origin household suffer an adverse income shock”
(Taylor, 2000).

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 91


Andrea Gallina

The focus of remittances for productive investments can be found in Pastor


and Rogers, 1985, Martin, 1991, Abdel-Fadil, 2003, Lazaar, 1996. The
use of remittances for productive investments depends upon the context
and on the opportunity for small-scale investments and the social and
financial capital needed for a new business. Lack of infrastructures, lack
of access to credit and lack of a developed market can play a decisive role
in the decision of investing remittances. It is generally expected that the
returning migrants will bring impetus to the local communities’
investments, transfer of technology and machinery and new enterprises.
However, usually it ends up in a service firm with little multiplier effect
on employment.
Others have argued that the impact of remittances on local development
is also strongly linked to the type of consumption that they stimulate. If
remittances increase the import of foreign goods, this will not stimulate
the local economy and no multiplier effect will take place. If remittances
increase the demand for domestic goods, then domestic production will
increase and new job opportunities will be created. A typical example is
remittances sent to rural areas were they will be mainly invested in farm
production, but also manufacturing and services activities, therefore
benefiting the whole economy (Stalker, 2000).
Another striking and only recently acknowledged element is that the
use of remittances for schooling, housing and health is not perceived in
the literature as productive investments. Instead, it must be regarded as
such since –despite these types of remittances’ uses do not create direct
immediate employment- have a direct effect on the welfare of the household
and hence on the workforce productivity. As argued in Taylor (1999) Glytsos
(1996) Uner (1988), the increase of liquidity of banks from remittances
deposits, liberalization of other resources from consumption, investment
in human capital in the form of education and health, purchasing of
imported goods underestimate the productive use of remittances.
But there are also negative sides to the story. For example, in his study
on the impact of remittances in the oasis economy in Morocco, Haas (1998)
found that on the one hand migration has created the possibility to have
higher non-agricultural income and so “liberate” the family back home from
the absolute dependence on agriculture, but on the other it has also
contributed to the abandonment of large agricultural areas. The process
of individualization, the disintegration of the power of the traditional
community and labor shortages has undermined the willingness to carry
out collective soil and water conservation measures. The neglect of
agricultural infrastructure and in particular of the vital irrigation system
has provoked increasing land degradation. Nevertheless, under some
circumstances money has been invested in the development of ‘modern’
irrigated agriculture, although this in turn has provoked sand encroachment
and scarcity of ground and surface waters (due to mechanized pumping).

92 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


The (Missing) link between remittances and local development. Evidence from Morocco

Another perverse effect is the rise in the real estate prices. In the Tunisian
area of Msaken, an area of departure for many migrants, the large demand
of housing from the migrants living abroad is causing a generalized rise in
the prices of housing for the whole village and has resulted in inflation of
real estate prices, concentration of land tenure in the hands of families
connected to migration, and increased unemployment (Fletcher 1999).
Remittances uses can also take a collective dimension. Collective
awareness and actions towards the improvement of the places of origin have
been also studied. The example of Hometown Associations (HTA) in Mexico
is illustrative (Orozco, 2000). HTA have served as platforms and vehicles
for matching fund schemes that pool remittances with government funds
and expertise. This has often resulted in significant improvements in local
health, education, and sanitation conditions, for both the migrant and non-
migrants households alike (Smith 2001). Towns and rural villages that are
connected to hometown associations abroad tend to be better off in terms
of infrastructure and access to services (Lowell and De La Garza, 2000).
In this sense migration can represent an “accelerating factor” when
remittances concentrate in a specific geographical area and when they spur
the creation of associations of immigrants (Gubert, 2002).
But why investments in productive activities occur and succeed in some
communities and not in others depend upon different factors. A main factor
is the context of reception. This has important implications for the directions
of migrants’ social and economic investments. The general interpretation
of the different use of remittances for local development does not consider
the fact that the migrant, or the family members back home, do not
necessarily have the skills and competences to use the savings in a productive
way. Also, the institutional set-up -in the wide meaning of infrastructure,
laws, and support programs- might favor or hinder the use of remittances.
A second important condition to take into account is that the scope of
remittances is linked to the composition of migrants’ communities in the
host countries and therefore linked to the qualitative aspects of the migratory
project and its phases. In some cases, migration has begun to produce second
and third generations that often have a dual nationality and that most likely
will feel distant or simply not interested in the homeland. The loss of
remittances is not due to economic difficulties, but because the increasing
inclusion into the society of the host country. In the best case, second and
third generations’ migrants are not only linked to the problems of their
parents’ village but have a more national awareness of development problems.
Yet, their parents, who migrated some thirty years ago still dream about
going back and retire in the country of origin. In other cases, “younger”
migrant communities living in countries of recent immigration will remit
more in an earlier stage of migration to pay back the debt contracted before
departure. But the fact that in most cases their intention to settle in the
host society is an obliged choice compared to the situation of the guest-

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 93


Andrea Gallina

workers of the seventies, in turn may reduce the connection with the home
country and hence the remittances flow. The connection between
migratory project and amount remitted is central for the development of
institutional frameworks enabling productive investments.
In a study by Lahlou (2002) on the evolution of the Moroccan migration,
younger migrants, between 15 and 19, and the older, over 70 years old, have
remitted money in the last five years. The younger because a stronger feeling
of affection to their country and the elderly generally in preparation of a
future return. But, the study concludes that also the age classes in between
generally remit, therefore confirming that is not the age variable that influences
the remittances directly but the stage of the migration project, i.e. the period
spent abroad. Another indication of this relationship is provided when looking
at the relationship between remittances and marital stage, the engaged couples
send money less often than the widows. Also, according to Lahlou remittances
are fewer by migrants with higher educational levels, due to higher rate of
consumption and saving in the hosting country. Factors such as age of the
migrant, family status, age of the family members left behind, educational
level of the migrant, and size of the migrant family must therefore taken into
account in analyzing the determinant of remittances flows. In graphs 4a and
b these hypotheses are represented with two curves in two different contexts:
the first of remittances from an old immigration country, such as for example
Denmark and the other from a young immigration country, such as for
example Spain and Italy.

Graph 2a Graph 2b
Remittances trend flow from Remittances trend flow communities
migrant communities in countries from migrant communities countries
of old immigration of recent immigration

Amount of Amount of
money money
remitted remitted
higher
higher

lower lower

initial final Stage of initial final Stage of


migratory migratory
project project

The changing patterns of migration that is challenging policy makers


in their task to channel workers’ remittances for local development is also

94 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


The (Missing) link between remittances and local development. Evidence from Morocco

confirmed by Mr. El Gourhani, marketing director of the Banque


Populaire :
« Les pays d’émigration traditionnelle sont en nette décélération de ces
transferts. Alors que les pays récents sont en nette accélération. Ce qui est
normale, puisque la première génération qui a encore un attachement avec
le pays d’origine et qui réalise des investissements (immobilier, aide à la
famille restée au Maroc…). Pour la deuxième et troisième génération, quand
on est né en France Ou en Hollande… l’attachement est toujours là mais
on pense beaucoup plus que sa vie est dans le pays d’Europe dans lequel
on vit que au Maroc. » (Entretien, au siège social de la banque à Casablanca,
le 5 novembre 2003.)
Therefore, any analysis of the developmental impact of remittances and
of the measures that can be implemented to facilitate the successful utilization
of money from abroad needs to consider both the initial conditions under
which people go abroad, the conditions in which the receivers of remittances
live and the institutional framework, and the socio-economic conditions
of the migrants living abroad. To fill-in the (missing) link between
“remittances and local development” an increasing attention to these aspects
should be paid in the analysis.

4. The case of Morocco


In 2001, Moroccans resident abroad were estimated at 2.5 million, i.e.
almost 10 percent of Morocco’s total population. Moroccan migration is
nowadays greatly oriented towards Belgium, France, Germany and the
Netherlands and more recently towards Italy and Spain. Compare to
15-20 years ago, today Moroccan migration is relatively younger and with
a higher percentage of women.
Remittances to Morocco : macro-economic aspects
According to the data from the World Bank Finance Report 2003,
Morocco is the fourth largest recipient of workers’ remittances, totaling
3.3 billions of dollars in 2001, after India (10 billions) Mexico (9.9 billions)
and the Philippines (6.4 billions of USD). In Morocco remittances are as
much as 9.7 per cent of GDP.
Therefore, international migration from Morocco and the remittances
following from it has important repercussions for Morocco’s economy.
Remittances role in the balance of payments is higher than phosphate and
tourism industries (Ben Ali, 1991).
The impact of remittances on the households’ income is not negligible.
From a study carried out by Bourchachen (2000), it emerges that migration
is a mean to achieve decent income. The contribution from remittances
means that only 19 per cent of the population instead of 23.2 per cent is
below the poverty line, which means that 1.2 million Moroccans escape
poverty thanks to remittances.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 95


Andrea Gallina

In 2001, an increase of 60 % of the amount received in 2000 was reported


(Graph 3). Remittances represent a considerable proportion of GDP and
contribute to readjusting Morocco’s balance of trade deficit ; they also
constitute one of the main generators of foreign currencies together with
tourism.

Graph 3
Remittances flow during 1980-2002 in Morocco,
in million moroccan dirhams

39 000

36 000

33 000

30 000

27 000

24 000

21 000
18 000

15 000

12 000

9 000

6 000

3 000

0
80

81

82
83

84

85

86
87
88

89

90

91
92

93
94

95

96
97

98
99
00

01

02
19

19

19
19

19

19

19
19
19

19

19

19
19

19
19

19

19
19

19
19
20

20

20
Source : Office de Changes, [Link]

Since the early 1970s, remittances have become increasingly important


for the external balance of payment. For Morocco, remittances represent
the country’s number one source of foreign currency receipts, and represent
income both well in excess of the countries receipts from tourism, and
consistently above inflows of FDI (graph 4).
Remittances flows are not stable during the year but traditionally the
months of July and August, the holiday season for the resident abroad, is
the period during which remittances peak. This is also the period during
which the hidden but substantial amount of in-kind remittances, in forms
of gifts or spare parts for vehicles and other small equipments, flow into
the country. According to Fondation Hassan II spokesperson Mr. Ftouh:
« Il est difficile d’apprécier et de donner un e valeur marchande à ce qui
est rentré par les immigrés au Maroc, des produits qu’ils introduisent. Ils font
entrer parfois des produits usagers. A part les cas où on a des immigrés qui

96 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


The (Missing) link between remittances and local development. Evidence from Morocco

font du commerce à travers la migration. Cela sert en général pour couvrir


une partie du voyage […]. Il est difficile d’estimer les transferts de séjour des
immigrés au Maroc. Au Maroc personne ne dit ce qu’il gagne ou ce qu’il dépense.
Mais une bonne partie de l’épargne va dans les festivités comme les mariages…
Cela demande beaucoup d’argent et de ressources. Par comparaison à leur vie
en France, ils consomment beaucoup plus au Maroc. Ca va parfois du double
voir au triple de ce qu’ils consomment à l’étranger. »

Graph 4
Comparing remittances with other flows in the balance of payments

2002

2001
Years

2000

1999

1998

Phosphate and derivates Remittances


Travels and tourism Foreign direct investments
Source: : Office de Changes.

Microeconomic aspects of remittances


A study on thirty households in the two provinces of Taroudant and
Beni Mellal and ten key informants carried-out during October and
November 2003 by a team of local researchers coordinated by the author
of this article has collected information on the modality and use of
remittances, focusing in particular on their productive utilization. The field-
study in Morocco was preceded by a field-study in Denmark on fifty
Moroccans households and their remittances practice and transfer
modalities. The results of the study in Denmark are not presented in this
article, but when necessary they will be used to stress the general behavior
of the remitter in relation to investments’ opportunities.
From the survey in Morocco, it emerged that the main purpose of sending
money back home is to support the family household, other close relatives
and/or to build a new house or improve the existing one.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 97


Andrea Gallina

Fatima, 50 ans : « J’ai 3 garçons et 4 filles. Mohamed, 31 ans est le plus


grand. Il est émigré en 2000. Il nous envoie de l’argent régulièrement. C’est
grâce à lui qu’on vit mieux aujourd’hui. Le mois de juillet de cette année il
est venu pour les vacances. Le mois de septembre dernier il nous a envoyé
6 000 dirhams. Tous les mois il nous envoie un peu d’argent. Par exemple il
nous a envoyé 10000 dirhams pour refaire le plafond du salon. On a sculpté
le plafond. En général il envoie 2000 dirhams par mois et quand on fait des
travaux pour la maison il nous envoie des grosses sommes. La première chose
qu’on a faite c’est de faire entrer l’électricité dans la maison car on ne la possédait
pas. Ça nous a coûté 4 250 dirhams. On a ajouté un salon avec les sculptures
au plafond et on l’a aménagé. Ca nous a coûté en totalité 40 000 dirhams.
On a construit un puis pour l’eau potable pour la maison, et l’utilisation
quotidienne. Car auparavant on était obligé d’aller chercher l’eau au fleuve.
C’était les filles qui s’en occupaient. » (Entretien, Beni Ayat, le 11 novembre
2003.)
Lahcen, 53 ans : « Mon fils Jamal est parti en Espagne a 26 ans. Il nous
envoie tous les deux à trois mois de l’argent […] On les utilise pour vivre, pour
manger, les dépenses quotidiennes. Aujourd’hui on se nourrit beaucoup mieux
qu’avant. On a refait plusieurs choses dans la maison. On a acheté des grosses
couvertures. » (Entretien, Beni Ayatt, le 11 novembre 2003.)
Mohamed, environ 45 ans : « Mon père est parti en 1968 et ma mère l’a
rejoint en 1989 avec 2 enfants. Je suis resté au Maroc car il était trop âgé pour
aller avec eux. Ils ont acheté des terres agricoles grâce à leurs économies. Ils ont
aussi des terres pour construire une maison qu’ils vont construire à Casablanca
dans le quartier de Bernoussi. Ils ont aussi construit une maison à Taliouine.
La maison à Casa va servir pour un futur retour pour y vivre. Leur argent
économisé va leur servir à construire la maison. Ils ont choisi Casa car ça leur
plait. En plus on a beaucoup de famille à Casa. C’est bien pour les enfants
pour passer les vacances. A part les maisons ils n’ont jamais pensé à investir
leur argent dans autre chose. Cet argent va aussi leur servir pour un futur retour
au Maroc. » (Entretien, Taroudant, le 20 octobre 2003.)
Remittances flowing through family and/or village networks have played
an important part in supporting local economies and infrastructure
development in certain areas. However, the emigrants’ preference to invest
in larger urban centers, such as Casablanca and Agadir, where market
opportunities are larger, or because that gives a higher social status, is affecting
the local development impact of remittances in the rural marginalized areas,
thus increasing the rural-urban development gap.
Despite the rural villages in both provinces traditionally send people
abroad, the lack of infrastructures such as electricity, water well and roads
have deeply inhibited the productive use of remittances. Purchase of real
estate remains the prevailing form of investment. The interviews give only
limited evidence of investments in productive sectors.

98 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


The (Missing) link between remittances and local development. Evidence from Morocco

Hassan J. : « Ici il n’a pas d’entreprise, ni de commerce. C’est difficile d’avoir


une entreprise. C’est déjà difficile de s’occuper de sois et de sa famille. » (Entretien,
Douar d’Imgoun à Taliouine, le 22 octobre 2003.)
As in previous studies (Lazaar, 1996), Moroccan returnees have a strong
tendency to establish themselves in the retailing and in particular in the
food sector, or in small services such as restaurants and taxi, but also in
the agricultural sector. Industry is the least attractive.
Selon M. B. Mohamed émigré de Belgique : « Les Marocains qui habitent
l’étranger choisissent des affaires faciles comme un café, taxi, immeuble.
L’immobilier puis location de l’immeuble. Ils n’investissent pas dans les entreprises
car il y a plus de risque. Quand tu as un café tu mets un membre de la famille
et tu lui dis chaque fin de moi, tu me donnes tant. » (Entretien, Taroudant,
le 20 octobre 2003.)
These types of sectors require little entrepreneurial and managerial
capability. When productive investments were made, they were mainly in
small-scale industries utilizing simple technologies. This is also linked to
the lack of necessary skills to innovate and the ability to perceive the new
possibilities offered by the markets. It is therefore wrong to perceive the
return migrants into potential entrepreneurs, even though the conditions
are created. According to Mr. Ftouh of the Hassan II Foundation:
« [Le migrant] ne s’intéresse pas à l’investissement sauf quand c’est pour
dégager une épargne. Mais cela est très mal suivi. Il y a beaucoup de déperdition
en matière d’information. Les gens ne s’intéressent pas. Ils ne vont pas au consulat.
Les associations jouent un rôle auprès des immigrés pour tenter de répondre à
leurs difficultés, mais cela plus en Europe qu’au Maroc. On a beaucoup
d’informations sur internet, mais de migrants y accèdent. Ceux que ça intéresse,
prennent contact avec plusieurs sources. La deuxième génération est beaucoup
plus active; Elle fait des comparaisons et des études préalables. Mais
l’autofinancement reste dominant. Ce qui ne permet pas de se mettre en contact
direct avec les banques. D’où souvent des risques d’échec. Mais la deuxième
génération arrive à maîtriser ces risques. » (Entretien, Rabat, 29 octobre 2003.)
However, success stories are not lacking. From the interview with Mr.
Makhlouk and Mr. Khadi, representatives of Al Amal Bank it emerges that
the cultural and educational dimensions of the potential entrepreneur are
very important, as well as his/her understanding of the country after many
years lived abroad :
« Il y a les MRE qui ont étudiés à l’étranger et qui veulent monter leur
affaire ici. Il y aussi des franchise. Comme par exemple le premier Mac Donald
qui s’est installé au Maroc, c’est une franchise d’une MRE américain qui a installé
son Mac Do à Aïn Diab à Casa. Il a fait appel à notre banque. Cela a très
bien marché pour lui. Aujourd’hui il est très riche […] Il le MRE qui est
complètement déconnecté du Maroc. On doit tout lui expliquer, ce qui marche
au Maroc. Il y a la notion de mentalité. A force de vivre en Europe, ils oublient
les mentalités du pays. Il faut leur expliquer la réalité du Maroc. On a toutes

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 99


Andrea Gallina

sortes de MRE qui vient nous voir. On a les marocains qui ont fait des études
en France et reviennent s’installer au Maroc et investir dans un projet. Ceux
sont des gens instruits qui viennent un projet bien étudié donc là il n’y a pas
de problèmes. Il y a ceux qui viennent de l’étranger, qui viennent monter un
commerce ici, ils s’associent avec d’autres personnes. La première génération
est beaucoup plus rare. Ils ont plus intéressé par des prêt immobiliers pour
construire une maison. Et comme nous on fait pas ça, ils s’adressent à d’autres
banques. » (Entretien, Casablanca novembre 5, 2003.)
Taking into account that the majority of migrants are unskilled with
low levels of education, it is difficult to expect that investments are made
in sectors in which technical and managerial knowledge is required. Yet,
although the migrant may have the necessary knowledge, the success of
the enterprise depends upon many other factors. According to El Mouden
Mohamed, secrétaire général de la chambre de commerce d’Agadir, président
de la commune d’Amalou à Taroudant:
« En général ce sont les immigrés qui ont fait des études en France qui
viennent se renseigner à la chambre. il y a un immigré qui a tenté de créer
une usine de margarine mais ça n’a pas marché, car il y a défaillance dans les
services commerciaux. Il y a un autre marocain suisse qui a essayé une affaire
de pêche maritime mais ça n’a pas marché non plus. » (Entretien, Taroudant,
le 20 octobre 2003.)
The migrants interviewed in Denmark confirmed the existence of
bottlenecks in the institutional frameworks in Morocco that should promote
industrial investments. They stressed that lack of investments in productive
activities is often related to the lack of information about investment
opportunities and to the insecurity produced by the economic and political
situation in Morocco. They also added that people find it difficult and
unattractive to make investments in Morocco because of a slow bureaucratic
system and widespread corruption. This may confirm the general view that
there is a large amount of money that remains largely unutilized for
(6) The article 2 of the productive purposes.
M&D statute says : […] However, individual and collective initiatives have not lacked in the
“it has the scope to group provinces studied. For example, in 1987 following the downsizing of the
in France and outside
France all the physical or aluminum factory of Argentiere la Bessée, a Moroccan guest worker
moral persons interested established the French association “Retour et Développement” with the aim
in the organisation or to to help the reinsertion of those guest workers that wanted to return in their
the participation in
development activities in villages of origin. One year after, the association changed name and became
the areas of migration, “Migration & Développement” to enlarge its objectives and scope, but also
enabling, among other to avoid the stigma that the word ‘return’ produced in those time. The idea
objectives, the
elimination of migration was to channel the competences and money of the Moroccan migrants in
and valorise the dynamics France in different development projects such as roads constructions,
of immigration as a electrification, mills, dams, which were completely lacking in the
development factor
between the two shores of aluminum factory workers’ villages of origin (6). The mechanism used was
the Mediterranean”. to pull together the money of the migrant, plus the money of the village

100 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


The (Missing) link between remittances and local development. Evidence from Morocco

households, plus the labor of the people in the village and the donations
of equipment and material of any sort. This has led to a dramatic
improvement of the infrastructures in the province and a better awareness
of the problems within the local administration.
Currently, the organization has begun to use the money to spur productive
activities such as women cooperatives of saffron, handicrafts producers,
sustainable tourism, and huile d’argan and milk production. The success of
these activities has produced positive externalities in the local government
which have started to support more extensively the development of this region.
Today, “Migration & Développement” is considered as one of the good
practices in grassroots development work with a transnational dimension,
and with a participatory approach that sees the involvement and creation of
local village associations and other forms of solidarity through remittances.
In the same region, other minor initiatives have not lacked. The Lycèe
of Agadir has been partly financed by the remittances of migrants from
the region. Also, in the outskirt of Taroudant, a wealthy migrant that
accumulated large capitals in Belgium by selling Maghreb food has financed
the construction of the dormitory for three hundreds pupils. This has enabled
students from remote rural villages to attend school.
In these cases the general weakness of the institutional framework and
markets has been overtaken with a collective mobilization based on
communitarian solidarity. In the case of the individual entrepreneur besides
the weakness of the investment milieu there are other social, cultural and
psychological factors that hinder the mobilization of capital and favor the
vicious circle of deflection of remittances into non-productive aims.
Addressing these problems represent an important challenge.
Institutional framework for channeling workers’ remittances
The growing migration of unskilled and skilled people from Morocco
has stimulated the government to take action by promoting different political
initiatives. In 1990, a Ministry for Moroccans Resident Abroad dealing with
the affairs of the Moroccan communities abroad was established. The newly
created ministry had the role to promote social and cultural and
education program for the resident abroad, to safeguard their interests, to
understand the migration trajectories, and to participate in the international
and regional conferences dealing with the issue of Moroccans abroad, and
to provide the instruments for the reinsertion of the migrants upon their
return. More recently and following these developments King Mohammed
VI announced the establishment of a global, coherent and integrated new
policy to be responsive to Morocco’s migrant community. This policy favors
the emergence of new dynamic migrant elites in politics, science, technology,
culture and sports. At the same time, new mechanisms directed towards
strengthening the developmental impact of migrant remittances in terms
of productive investments were established.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 101


Andrea Gallina

At present, two public foundations are involved in migration management


issues, the Hassan II Foundation and the Mohammed V Foundation. The
former is specialized in providing economic advice to resident abroad willing
to invest in the home country, but also supporting cultural activities and
legal aid; the latter is particularly specialized with the summer return of
Moroccan migrants (operations de transit). Nonetheless, despite the apparent
dualism, the Hassan II Foundation plays a major role.
The Fondation Hassan II pour les Marocains resident a l’etranger was
established in the early 1990s, its main mission being to promote and
safeguard the Moroccan community abroad, to promote cultural activities
for residents abroad upon their return for holidays, to provide financial
assistance to the poor residents abroad. This has created a dualism,
considering also that its orientation was set by the government and that
its director was the Ministry of Moroccans Resident Abroad, and housed
in the same building. Therefore, it did not come as a surprise that the demise
of the ministry had important repercussions on the Foundation as well.
The new structure of the Foundation, introduced in 1997, offers support
to education, cultural exchange, sports, protection to the community abroad
and legal assistance and economic promotion for those that want to return
and establish a business. A guide for promoting investment in several sectors
was published and also a guide for understanding custom procedures and
regime in different situations. More recently, the Foundation developed
in an instrument to promote the Arabic language, culture and religious
education within the communities living abroad. In addition, the Hassan
II Foundation plans to work towards enhancing the cultural influence of
Morocco in host countries with the specific objective of favoring the
emergence of partnerships between migrant associations and host
communities. In partnership with the International Organization for
Migration, the Hassan II Foundation has created a project entitled
‘Observatory on the Moroccan Community Living Abroad’, with the
objective to strengthen Morocco’s capacity to document migration trends
and to establish an integrated research system to collect and disseminate
information on Moroccans abroad (IOM, 2003, p. 225).
The changing patterns and scale of migration have also found a positive
response in the private financial sector and new instruments for the migrants
leaving abroad have been developed. At the present there are two main banks
dealing with migration and remittances: the Banque Populaire and the Bank
Al Amal.
The first one has been the main reference for residents abroad since 1974.
Today, it has still about 60 per cent of the accounts of residents abroad.
Its decrease in the market share can be explained for before it was a monopoly.
The attention of the Bank to resident abroad is revealed by the low
commission for the money transfer (about half of that charged by private
money transfer companies like Western Union or Money Gram) and access

102 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


The (Missing) link between remittances and local development. Evidence from Morocco

to normal bank credit with favorable interest rates. Also, Banque


Populaire account holders have an insurance that in case of death provides
the repatriation of the body in Morocco.
The second one is an investment bank born in 1989, following the
demand by residents abroad to have an Islamic investment bank
supporting their entrepreneurial initiatives. It is specialized in financing
investments and it does not transfer money and does not open bank accounts.
Its main function is to encourage migrants to transfer their money to
Morocco in order to invest. The Bank has preferential interest rates and
does not require collateral for the share (40 per cent) the bank provides.
Money transfer agencies, such as Money Gram and Western Union exist
in Morocco and often have a desk in other local banks. However, financial
services strictly related to the use of remittances for social security schemes
or productive investments are lacking. Until 1985, a premium was given
to support money transfer to Morocco, but it was suspended in 1986.

5. Conclusions, policy implications and future directions in


research
In the Mediterranean countries the macroeconomics importance of
remittances for both the balance of payment and the foreign currency reserves
(Escribano, 2002), but also the dependency that they create is noticeable
(Ferganyi, 2001). Keeping this flow alive is therefore a necessary condition
for long term economic stability but it is not sufficient to guarantee a use
of remittances for developing the local production systems. In actual fact,
this depends upon several factors.
This study has shown that there is a large amount of money yet unutilized
and migrants’ household investment preferences remain within the housing
sector. This can be explained by both a psychological factor, i.e. the risk
of loosing the savings of an entire life in a bad enterprise, and an economic
and institutional factor, i.e. the lack of the market opportunities, lack of
infrastructures, and limited interest of the local development institutions.
Yet, the utilization of remittances for education, improvement of living
standards and health need to be considered as an important tool to increase
households’ labor productivity.
Also, the study has shown that despite the limits that case-study analysis
present in making generalization some important conclusions can be drawn
on the microeconomics impact that remittances have on local development.
The analysis of the patterns of utilization of remittances in two
marginalized rural areas in which remittances have flown substantially for
the last thirty-five years, and the analysis of the existing institutions concerned
with the use of remittances, has helped to identify some areas of intervention
to stimulate remittances productive use and accelerating capacity. These
areas are also of relevance for the Euro-Mediterranean partnership co-
development objectives. However, as long as Maghreb politicians see

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 103


Andrea Gallina

migration as a substitute for economic development meso-regional


cooperation will be difficult to achieve (Testas, 2001).
On the policy dimension, three types of initiatives, normally based on
incitements, corresponding to three levels of intervention can be
undertaken in channeling remittances for endogenous local development
(Van Doorn, 2001) :
1. The household ;
2. The community ;
3. The economy at large (socially responsible investments or profit-
oriented).
Within the first one, the transfers used for education, health, savings or
land can have an impact on the access to credit for developing a family
business, or to support the development of a business upon the return of
the migrant. The role of local financial institutions is central in this regard.
Example from the Ecuadorian Bank of Solidarity, working in cooperation
with the Caja Madrid, is enlightening of how return of migrant can be
supported to promote local development through loans for returning and
for starting a business, buying land and a house in their country of origin.
However, these incitements are still focusing on the returnees and too little
on the migrants’ household capabilities. Therefore, at the level of the household
micro-enterprises development training schemes and access to credit should
be supported to help those family members remained back home.
The second level, the community of origin of the migrant, is easier to
reach when a community exports a large number of persons which in turn
create associations that join financial resources to develop the local area;
usually on project basis (construction of schools, roads, water systems, etc.).
A classic example are the Home Town Associations in the Mexican State
of Zacatecas in which the government offers complementary support to
these social investments, but also the experience reported in the article of
the French-Moroccan association “Migration & Développement” is
instructive. These projects require support from the local administration
to pull more resources, but it is also necessary that there is a positive cultural
attitude towards reciprocal solidarity within the same community
members. Some villages located at a short distance from those that were
involved in the projects by Migration and Développement did not show
any interest in creating the village associations, which is the preliminary
condition to benefit from the projects.
The third level is less frequent. Remittances are rather used to support
the household income than to support nice projects in the country of origin.
Some programs to inform migrants on the investment opportunities have
been established, such as for example those by the Foundation Hassan II,
although the information recorded on the success of these initiatives is quite
limited. The second and third generations of Moroccans living abroad might
represent the vehicle through which channel these initiatives. Already now,

104 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


The (Missing) link between remittances and local development. Evidence from Morocco

groups of young Moroccans are engaged in small and medium development


and cultural projects.
The study has also shown other important elements for future studies
on the link between remittances and local development. As pointed out
by Ghosh 2000, Collinson, 1996, Gamburd, 2000, the migrants’
competences, the phase of the migratory project, the duration of the stay
abroad, and also the reason behind the return itself are factors that must
be increasingly taken into account. Thus, the changing patterns of migration
destination, the changing constitution of migrant population and the
increasing limitation to people’s movement represent important factors to
be further analyzed. The flow of remittances can drastically change and
produce dramatic shocks to the local economy. However, if a reduced flow
of remittances depends on an increased return of migrants a positive effect
on the local development can be expected, as it occurred in Jordan after
the first Gulf War (Amoroso and Gallina, 2002).
In fact, despite the lively debate and the rich literature on the subject,
there are no studies on the link between remittance flows and the changing
pattern of migration destination and migrants’ population needs and
aspirations. If a relationship between the migrants’ population, stages of
migration and the share of income remitted exists, as presented in graph
2a and 2b, then the possibility to analyze and forecast the trends in the
flow of remittances in the future becomes feasible for both policy makers
of the migrants’ countries of origin and transfer agencies alike.
The many issues touched on this study are just a small part of the many
important and yet unexplored aspects within the larger research area of
migration and local development. The findings presented in this article
provided a deeper understanding of the links “remittances-local development”
and identified some of the future directions for practitioners and researchers
alike to follow. Still, much is to be done and the inclusion in the analysis
of variables such as social remittances, transfer of competences and cultural
attitude towards communitarian solidarity aiming at local development;
together with a better understanding of the implications of the changing
patterns of migration for remittances flow are wished.

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108 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Le Maroc et les migrations
des Africains du sud du Sahara
Evolutions récentes et possibilités
d’action

Résumé Mehdi Lahlou


INSEA, Rabat
Devenues, depuis de nombreuses années, une sorte de soupape de sécurité (me_lahlou@[Link])
pour la plupart des pays africains, les migrations actuelles de citoyens
d’Afrique résultent de la conjonction d’un ensemble de facteurs d’ordre
économique et social, politique et réglementaire. Et la problématique qu’elles
induisent est nécessairement globale et pluridimensionnelle.
C’est, bien évidemment, une problématique d’ordre sécuritaire, immédiat,
mais c’est aussi une question qui implique des réponses d’ordre économique,
social et politique, sur le moyen et le long terme ; c’est-à-dire qui exige une
approche globale, aussi bien en termes de pays à “coaliser” contre les
migrations illégales et la traite des êtres humains, qu’en termes de moyens
à mettre en œuvre pour le développement des pays et régions de départ.
Tellement l’histoire, y compris l’histoire récente de l’Europe (celle de
l’Italie, de l’Espagne, de la Grèce ou du Portugal, notamment), indique que
là où une posture de développement se met en marche, les migrations se
réduisent avant de s’inverser.
Puisque, en effet, plus de développement (ou moins de déséquilibres et de
pauvreté) induit, à terme plus ou moins court, moins de migration.
Pour cela, il y a besoin de poser, dès à présent, les fondements d’un autre
cadre multilatéral de dialogue et de coopération et d’intervention – plus
efficient et mieux doté en moyens de décision – entre l’Union européenne,
les pays du Maghreb (Maroc et Algérie, notamment) et les principaux pays
de départ de migrants illégaux d’Afrique sub-saharienne.
Une telle démarche devrait viser, normalement, l’institution d’un
« partenariat politique, de sécurité » et, aussi, « de développement
économique et humain en Afrique », à l’image de ce qui a été convenu (sans
se traduire effectivement dans les faits) en 1995 entre l’Union européenne
et les pays du sud de la Méditerranée, pour faire face à court et à moyen
termes au flux de migrations illégales, que seul un développement
économique, durable et équilibré, serait en mesure de réduire, en atténuant
la propension à émigrer dans un continent bientôt peuplé de plus d’un
milliard de personnes.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 109


Mehdi Lahlou

Ce partenariat euro-africain, vu l’urgence des problèmes posés par les


migrations illégales à l’heure actuelle et vu l’ampleur qu’elles peuvent
atteindre dans les années à venir, doit être fondé sur une volonté politique
forte – de part et d’autre – et sur un engagement économique réel, pour
notamment lutter contre la pauvreté, dans les régions les moins nanties
d’Afrique sub-saharienne.
A ce niveau, il faut tirer les conséquences du déroulement du partenariat
euro-méditerranéen prévu à Barcelone qui « n’a pas conduit – comme le
reconnaissent, de concert, et la Commission européenne et les pays tiers-
méditerranéens – à un dialogue suffisamment franc et sérieux sur certaines
questions, comme les droits de l’homme (…) ou les migrations ». Comme
il faut surtout faire en sorte que l’un des premiers constats faits par le Groupe
Asile et Migration, créé en 1998, à travers son “Plan d’action Maroc” soient
pris suffisamment en considération pour être traduits rapidement dans des
programmes de développement économique locaux et régionaux
conséquents. Selon ce plan d’action, en effet, « la pauvreté, la famine, les
conflits armés et l’absence de perspectives d’emploi sont les principales
raisons de ces migrations de transit illégal (par ce pays – le Maroc, en
(1) Le même plan l’occurrence (1)), en particulier en provenance du Nigeria, du Mali et de la
d’action a retenu République démocratique du Congo ».
également « la place
déterminante du Maroc
Il est cependant évident – l’expérience des 4 dernières décennies aidant –
comme l’un des derniers qu’il y a besoin pour cela, également, d’une nouvelle forme d’engagement
pays de transit des fondée sur une conditionnalité bien comprise mettant davantage en avant
migrants irréguliers vers la satisfaction des besoins directs des populations aux niveaux local et
l’Europe ». Voir chapitre
sur « l’Evolution de la régional, plutôt que des intérêts nationaux, très souvent aussi abstraits que
politique de l’UE », réfractaires à toute possibilité de mesure et de suivi.
(p. 110-127), in
« L’immigration
irrégulière sub-saharienne I. Situation et évolutions récentes
à travers et vers le
Maroc », étude conduite Toutes les études menées au cours des dix dernières années relativement
par Lucile Barros, Mehdi
aux mouvements migratoires entre l’Afrique et l’Europe de l’Ouest et qui
Lahlou, Claire Escoffier,
Pablo Pumares, Paolo ont ciblé, plus particulièrement, les nouvelles filières migratoires entre
Ruspini. Bureau l’Afrique sub-saharienne et les pays de l’Union européenne, via le Maghreb,
international du travail,
ont notamment permis de parvenir, entre autres conclusions, à la
Programme des
migrations confirmation du fait que la question migratoire, qui concerne année après
internationales, Cahiers année un nombre croissant de pays et de personnes, pose une problématique
de migrations
globale et pluridimensionnelle.
internationales, Genève,
2002. En effet, c’est une problématique qui est tout à la fois démographique,
(2) En effet, des pays économique, sociale et politique. Elle est aujourd’hui sur le devant de la scène,
comme l’Iran, le Pakistan en parallèle à la forte médiatisation (et souvent aux drames) attachée aux autres
ou la Libye, par exemple,
faisaient part, en 2001,
mouvements migratoires qui affectent divers pays d’Europe occidentale, plus
de la présence sur leur particulièrement en provenance d’Europe centrale (Roumanie), du Moyen
territoire d’au moins Orient (Kurdes d’Irak) ou d’Asie centrale (Afghans, Pakistanais…). Sans que
2 millions de migrants
chacun.
l’Europe soit le seul continent concerné par les multiples conséquences liées
à l’accueil d’un nombre important de migrants (2).

110 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Le Maroc et les migrations des Africains du sud du Sahara

S’agissant plus spécifiquement de l’Afrique, il semble bien que la


conjonction d’un ensemble d’éléments d’ordre économique (accentuation
de la pauvreté), politique (troubles et conflits violents inter et intra plusieurs
pays africains) et réglementaire (généralisation du système des visas et mise
en place de l’espace Schengen par les pays de l’UE) a conduit à l’augmentation
du nombre de migrants vers l’Europe, et, en conséquence, à une plus grande
visibilité du phénomène migratoire via le Sahara. Phénomène qui a,
cependant, toujours existé en cette zone, en ne concernant toutefois que
les citoyens de quelques pays (Mali, Niger, Tchad) qui se déplaçaient,
généralement pour des travaux saisonniers ou parfois pour se fixer, en Libye
et dans le Sud algérien.
Mais désormais, la presse, plus particulièrement espagnole, marocaine,
algérienne ou française, relate quasi quotidiennement des faits en relation
avec les migrations à partir de l’Afrique, du plus anodin (arrestation de
candidats à l’immigration clandestine au large des côtes marocaines ou
espagnoles) au plus dramatique (plus de 100 migrants tentant de se rendre
en Libye retrouvés morts dans l’Erg du Ténéré au mois de mai 2001 (3) ; (3) Le Monde,
décès, le 27 décembre 2002 à la suite d’un incendie dans un commissariat 20-21 mai 2001, Paris.
à Malaga, dans le Sud espagnol, de 7 migrants irréguliers marocains (4) ; (4) Le Journal
hebdomadaire, 25 janvier
décès par noyade devant la côte marocaine de 18 migrants sub-sahariens
2003, Casablanca.
le 19 janvier 2003 (5)…
(5) Le Monde, n° du
Dans les faits, le durcissement des réglementations européennes et des 21 janvier 2003.
contrôles aux frontières extérieures de l’espace Schengen de même que les
conflits diplomatiques ouverts – principalement entre l’Espagne et le Maroc
– à propos de la “porosité” des frontières au Maghreb, ont déplacé le problème
migratoire d’abord vers les zones de contact maroco-espagnoles, avant que
celui-ci ne commence à s’orienter, avec le changement de la législation
marocaine entamé au début de l’année 2003 et sanctionnant en particulier
les réseaux mafieux de migration (6), à la frontière algéro-marocaine (7), puis, (6) Projet de loi sur les
de plus en plus, aux frontières algéro-nigérienne, algéro-malienne et algéro- migrations irrégulières en
discussion devant le
libyenne et à l’espace frontalier situé entre l’Algérie, la Tunisie et la libye. gouvernement marocain
Autant dire que la gestion de la problématique migratoire sub-saharienne depuis le 16 janvier 2003.
met aujourd’hui face à face le Maghreb et l’UE dans une posture Voir par ailleurs.

historiquement inédite, surtout que, par ailleurs, le nombre de citoyens (7) Programme Meda-
Maroc, « Gestion des
marocains, algériens et, dans une moindre mesure, tunisiens, qui contrôles frontaliers »,
alimentent à leur tour – très nettement pour ce qui concerne les Marocains Mission d’identification
– les migrations irrégulières vers le sud de l’Europe ne semble pas fléchir au Maroc, juillet-octobre
2002, Commission
avec les années. européenne.
Dans ce qui suit, nous présentons de façon succincte un ensemble de
points traités, pour partie, dans le premier volet de cette étude et actualisés
pour la circonstance. Il s’agit des raisons de ce nouveau phénomène migratoire
africain, de sa véritable ampleur à l’heure actuelle, des voies et filières
migratoires vers et à travers le Maghreb et des conséquences les plus visibles
de ces migrations sur cette région du monde.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 111


Mehdi Lahlou

Nous nous attacherons par la suite à tracer les lignes essentielles de ce


qu’il serait possible ou souhaitable de faire dans les pays de départ, pour
réduire la propension à la migration irrégulière et, dans les pays
maghrébins eux-mêmes, pour résorber une partie plus importante des flux
migratoires ainsi analysés.
1. Raisons des migrations irrégulières à partir de l’Afrique
L’expansion extrêmement rapide des migrations de “clandestins” ou de
personnes en “situation irrégulière” enregistrée au départ – et à l’intérieur
– de l’Afrique (toute l’Afrique, y compris l’Afrique du Nord) depuis le début
des années 90 est, bien sûr, à relier à l’attraction de plus en plus forte
qu’exercent le mode et le niveau de vie des populations d’Europe occidentale
et d’Amérique du Nord, notamment. A la faveur de la mondialisation, du
développement des nouvelles technologies de l’information et,
concomitamment, de la pénétration des images dans des lieux encore
inaccessibles voici moins de 2 décennies, cette attraction intervient
aujourd’hui très puissamment, particulièrement auprès des jeunes. Pour ceux-
ci, notamment, l’Europe et l’Amérique du Nord représentent “ce qu’il y a
de mieux” en termes de conditions de vie, de liberté, de garantie des droits,
de loisirs… Elles sont tout ce que leurs pays ne sont pas, tout ce à quoi ils
aspirent particulièrement en termes de “chance de s’en sortir”.
La généralisation des visas dans l’ensemble des pays riches potentiels
d’accueil, en limitant singulièrement les migrations légales et les simples
déplacements des personnes, a grandement contribué à l’accroissement des
mouvements effectués dans la clandestinité.
Ces deux facteurs ne sont pas, cependant, les seuls à mettre en cause
(8) Lire à ce propos pour expliquer les tendances migratoires récentes (8). L’Afrique, en effet,
l’article de Saskia Sassen, joue depuis quelques années un rôle de plus en plus répulsif sur une partie
« Mais pourquoi
émigrent-ils ? », le Monde grandissante de sa population, dont l’espoir d’une vie meilleure sur son lieu
diplomatique, novembre de naissance s’amenuise au fur et à mesure que s’accroissent la pauvreté et
2000. le “mal de vivre” ambiants.
L’évolution de la situation en Afrique – au sud du Sahara, en particulier
– depuis le milieu des années 1960, et plus nettement au cours des deux
dernières décennies, est globalement marquée par quatre éléments majeurs
qui résument l’ampleur et la profondeur du dilemme africain en ce début
de siècle.
L’Afrique, en effet, connaît encore une ère d’exubérance démographique ;
la pauvreté est en train de s’y étendre comme nulle part ailleurs au monde ;
les ressources naturelles à la disposition de ses habitants – l’eau notamment
– sont de moins en moins abondantes ; et, conséquence d’une multitude de
raisons – dont les trois causes ci-dessus et les multiples interférences extérieures,
aussi bien politiques, du temps de la “guerre froide”, qu’économiques, de
l’ère actuelle de la mondialisation – les conflits et les guerres de toutes natures
y sont de plus en plus nombreux, réduisant par là même les possibilités

112 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Le Maroc et les migrations des Africains du sud du Sahara

d’inverser les tendances, notamment en termes économiques, étant donné


que l’insécurité représente un facteur de forte répulsion aussi bien pour les
investisseurs locaux (dont le nombre est a priori réduit) que pour des
investisseurs potentiels étrangers. A ce niveau, deux déterminants directs,
intimement liés dans la situation africaine actuelle, sont à mettre plus
particulièrement en avant : la croissance démographique qui se poursuit à
un rythme élevé et la pauvreté, qui lui est attachée tout en la renforçant,
qui devient de plus en plus générale et de plus en plus marquée.
a. Une population de plus en plus nombreuse
L’Afrique est aujourd’hui, en termes des différentes évolutions de sa
population, le continent qui accumule tous les retards. Même si la situation
n’y est pas homogène selon qu’on se situe au nord, au sud ou au centre,
ou encore selon qu’on fasse partie des pays à dominante arabophone,
anglophone ou francophone – sans que la langue soit, bien évidemment,
un élément qui justifie quoi que ce soit en lui-même.
Comme il ressort du tableau 1 ci-après, ce sont les régions les plus pauvres,
souffrant des plus bas niveaux d’instruction, qui enregistrent les plus faibles (9) Laquelle représente
espérances de vie à la naissance et qui connaissent les taux de croissance les différentes phases
d’évolution par lesquelles
de la population les plus élevés. passe une population
Ce que les démographes appellent la “transition démographique” (9) donnée, et qui vont,
semble être, en Afrique sub-saharienne, bloquée à ses premières étapes où généralement, d’une
croissance à l’état naturel
la forte baisse de la mortalité est encore faiblement contrebalancée par la à une croissance sous
diminution de la natalité. contrôle humain.

Tableau 1
Taux de croissance démographique et espérance de vie
à la naissance dans les différentes régions du monde, 1995-2000

Taux de natalité Taux de mortalité Croissance naturelle Espérance de vie


Région
(p. 1 000) (p. 1 000) en (%) à la naissance
Monde 22,1 8,9 1,3 65,4
Europe 10,3 11,3 – 0,1 73,3
Amérique latine
et Caraïbes 23,1 6,5 1,7 69,2
Amérique du Nord 13,8 8,3 0,5 76,9
Asie 21,9 7,7 1,4 66,3
Océanie 17,9 7,7 1,0 73,8
Afrique 38,0 13,9 2,4 51,4
dont :
Afrique du Nord 27,7 7,3 2,04 64,8
Afrique du Sud 28,3 12,3 1,6 54,4
Afrique de l’Ouest 42,4 17,5 2,5 45,4
Arfrique de l’Est 42,4 17,5 2,5 45,4
Afrique centrale
Source : World population monitoring. United Nations, New York, 2000.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 113


Mehdi Lahlou

Une telle situation, fortement déterminée par l’ensemble des variables


socio-économiques, culturelles et politiques signant le présent des sociétés
africaines, n’est aucunement à mettre en doute dans son ampleur dans la
mesure où elle est la résultante d’un faisceau de paramètres démographiques
qui font désormais de l’Afrique une espèce d’exception à l’échelle mondiale.
Les pays africains dans leur ensemble enregistrent, en effet, le taux de
natalité le plus élevé et le niveau de mortalité le plus bas au monde. Ils
connaissent, en conséquence, le taux de croissance naturelle de la population
le plus rapide, soit 3 % d’accroissement annuel, pour un taux moyen de
croissance de 1,7 %, tous continents confondus.
Le taux de croissance naturelle de la population africaine dans son
ensemble représente 184 % la moyenne mondiale, et près de 5 fois le taux
nord-américain, alors que le taux de natalité en Afrique centrale (et de l’Est)
représente le double de son équivalent à l’échelle mondiale.
De la sorte, et comme indiqué dans le tableau ci-après, l’Afrique, qui
comptait 221 millions d’habitants en 1950 et 8,7 % de la population
mondiale de l’époque, en compte aujourd’hui près de 800 millions (soit
près de 13,5 % de la population mondiale) et devrait regrouper 1,3 milliard
d’habitants en 2025 et 1,76 milliard en 2050.

Tableau 2
Estimations et projections de la population, par région, 1950-2025

Population en millions (pourcentage)


Régions 2050 *
1950 2000 *
(a) (b)
Monde 2 512 6 057 9 332 10 934
(100) (100) (100) (100)
Pays industrialisés 814 1 191 1 181 1 309
(32,24) (19,66) (12,65) (11,97)
Ensemble PVD 1 706 4 865 8 141 9 625
(67,79) 80,32) (87,23) (88)
Dont Afrique 221 794 2 000 2 320
(8,7) (13,11) (21,4) (21,21)
Amérique du Nord 172 314 438 502
(6,8) (5,18) (4,7) (4,6)
Amérique latine (167) (519) 806 975
(6,6) (8,56) (8,63) (8,91)
Asie 1 399 3 672 5 428 6 430
(55,6) (60,62) (58,16) (58,8)
Europe 548 727 603 654
(21,7) (12) (6,46) (5,98)
Océanie 13 31 47 53
(0,5) (0,5) (0,5) (0,5)
Source : World Population Prospects : The 2000 Revision, Volume II : Sex & Age. United Nations, New York, 2001.
* Estimations : (a) hypothèse moyenne ; (b) hypothèse haute.

114 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Le Maroc et les migrations des Africains du sud du Sahara

En 2050, quelle que soit l’hypothèse retenue, un habitant sur cinq qui
peupleront alors la terre vivra sur le continent africain, contre moins de
un sur dix un siècle plus tôt.
Pour l’heure, en l’espace de 50, ans la population africaine aura été
multipliée par plus de 3,6 fois, lorsque l’ensemble de la population mondiale
n’aura été multipliée que par un peu plus de 2,4 fois.
Ces prévisions ont été faites bien que l’Afrique soit aujourd’hui la région
du monde la plus affectée par le SIDA, qui a été à l’origine directe de la
mort, en 2002, de 2,4 millions de personnes (adultes et enfants) en Afrique
sub-saharienne, sur un total mondial de 3,1 millions de décès la même année.
Et, de fait, l’Afrique au sud du Sahara enregistre aujourd’hui le nombre le
plus élevé de personnes atteintes de SIDA au monde. Ainsi, en décembre
2002, sur 10 personnes atteintes de cette pandémie, 7 étaient africaines et
vivaient quasiment toutes au sud du Sahara.
Agent de blocage supplémentaire de la transition démographique (10), (10) C’est-à-dire
le SIDA, qui affecte près de 30 (29,4) millions d’Africains (11), est un d’évolution de la
croissance
indicateur, tout à la fois, de l’état de pauvreté des personnes, de la démographique vers
désagrégation des systèmes nationaux de prévention et de la profonde crise son stade ultime
actuel, celui qui est
économique et sociale que connaissent les régions qui en sont affectées. Il
marqué par de faibles
constitue désormais, également, un facteur aggravant de la pauvreté. « Des taux de natalité et de
épidémies graves et de longue date plongent des millions de personnes dans mortalité.
la misère et le désespoir, au fur et à mesure que leur capacité de travail (11) Le Point sur
l’épidémie du SIDA,
s’affaiblit, que leur revenu diminue, que leurs biens s’amenuisent et que OMS, décembre
leurs ménages sont anéantis. L’épidémie (du Sida) prive les ménages et les 2002.
communautés de la capacité à produire et à acquérir de la nourriture,
(12) Ibid., p. 28.
transformant une pénurie en crise alimentaire (12). » Ce qui ajoute un autre
facteur structurel de blocage à tous les autres que connaît, depuis de très
longues décennies, l’Afrique.
b. Une pauvreté qui s’aggrave en se généralisant

La situation économique et sociale en Afrique s’inscrit depuis le milieu


des années 60, et surtout depuis le début des années 80, dans une dynamique
de régression qui s’exprime nettement par le recul à grande échelle des taux
de croissance du Produit intérieur brut (PIB) et du revenu par habitant.
Ainsi, pour l’ensemble de l’Afrique, le taux de croissance du PIB qui
se situait aux environs de 6 % par an entre 1965 et 1970 est passé à près
de 0 % à la fin des années 80 et au début des années 90, avec cependant
de gros écarts entre les pays d’Afrique du Nord, l’Afrique du Sud et le reste
du continent, notamment en Afrique de l’Ouest et sahélienne.
Pour le début de l’actuelle décennie, le dernier rapport annuel sur les
pays les moins avancés publié par la CNUCED en 2002 indique, en
particulier, que la proportion de la population vivant dans “l’extrême
pauvreté”, c’est-à-dire celle qui dépense moins de un dollar américain par

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 115


Mehdi Lahlou

jour, dans les pays africains les moins avancés est passée de 56 % pour la
période 1965-1969 à 65 % pour la période 1995-1999.
La CNUCED, qui estime le nombre des pays les moins avancés (PMA)
(13) Rapport 2000 sur les à 48 (13), considère que 32 parmi eux sont des pays africains. Parmi ces
Pays les moins avancés,
CNUCED (site web :
derniers, on retrouve tous les pays limitrophes, ou très proches, des frontières
[Link]). algéro-libyenne (le Mali, le Niger, le Tchad, le Burkina Faso ou le Bénin (14))
(14) Cet ensemble de de même que la République démocratique du Congo ou la Sierra Leone,
5 pays regroupe près de dont les migrants sont très présents entre Afrique et Europe. On ne rencontre
50 millions d’habitants,
pas, cependant, le Nigeria qui, avec au moins 124 millions d’habitants, et
disposant en moyenne
chacun d’un peu plus de un PIB moyen par habitant inférieur à 300 US$, est aujourd’hui un des
200 US$ par an, ce qui pays de départ, effectif et potentiel, de premier plan à l’échelle du continent
correspond à près
60 cents américains par africain.
jour, et enregistrant un Parallèlement à cela, et en partie cause et conséquence majeures de cela,
taux de croissance l’Afrique sub-saharienne connaît un endettement extérieur en très forte
démographique moyen
compris entre 2,7 et croissance. La dette extérieure de la région a été multipliée par plus de 3,3 fois
3,4 % par an. en 20 ans, passant de 60,6 milliards de dollars US en 1980 à 206,1 milliards
en 2000. Durant la même période, le ratio stock de la dette extérieure sur
PNB est passé de 23,4 % à 66,1 %, alors que le service de la dette extérieure
est passé de 6,7 milliards de dollars en 1960 à 14,8 milliards de dollars en
2000, en représentant à la même année 12,8 % des recettes d’exportation
de la région contre 7,2 % vingt ans plus tôt, réduisant d’autant les revenus
disponibles pour les ménages et les ressources possibles pour d’éventuels
(15) Dette & investissements publics ou privés (15).
développement, plate- De tout cela on peut retenir, notamment dans le cas de l’Afrique sub-
forme d’information et
d’action sur la dette des saharienne – qu’il est possible d’étendre, pour ce qui concerne la
pays du Sud, rapport problématique migratoire, jusqu’aux confins de la République d’Afrique
2001-2002 (site internet :
[Link]).
du Sud – trois conclusions majeures :
• A prix constants, la pauvreté des plus pauvres, au début du 21e siècle,
est beaucoup plus accentuée qu’elle ne l’était 40 ans plus tôt.
• Combinaison de ces deux éléments et de la croissance démographique
signalée plus haut, les plus pauvres sont aussi de plus en plus nombreux
et forment désormais une véritable ceinture à la lisière sud de l’ensemble
(16) Consulter :
[Link] (site de la des pays du Maghreb.
Commission économique • La posture dans laquelle se situe aujourd’hui l’Afrique, notamment
pour l’Afrique) ; sa partie sub-saharienne, est une posture de sous-développement et de
[Link]
(Banque mondiale) ; régression ; et si rien de significatif n’est fait à brève échéance, sur les plans
[Link] (Banque financier et économique, pour y envoyer plus de ressources qu’il n’en sort,
africaine de
développement) ;
et sur les plans institutionnel et politique internes, pour y ramener un
[Link] (FAO) ; minimum de calme et de stabilité, sans lesquels les investissements créateurs
[Link] de richesses et d’emplois ne sont pas possibles, la région est menacée par
(Programme des Nations
Unies de lutte contre le une véritable catastrophe humaine, indicateur d’une plus forte propension
sida). aux migrations à moyen et long termes (16).

116 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Le Maroc et les migrations des Africains du sud du Sahara

2. Ampleur actuelle de ce phénomène


Les informations disponibles relativement au nombre de migrants sub-
sahariens en situation irrégulière transitant par le Maroc (et le Maghreb)
vers l’Europe, ou s’installant au Maroc (et au Maghreb), par défaut ou comme
ultime étape de leur projet migratoire, ou de Marocains immigrés, installés
irrégulièrement en Europe occidentale, proviennent de différentes sources,
souvent non concordantes, et sont très disparates et très partielles, selon
leurs origines.
Nous disposons à ce propos de chiffres publiés par les autorités espagnoles
(ministère du Travail, Garde civile, journaux…). Ils sont les plus suivis et
semblent aussi être les plus complets. Il y a aussi certaines données partielles
publiées sporadiquement par les autorités marocaines ou algériennes. A ces
sources il faut ajouter les informations tirées d’études menées par différents
chercheurs (généralement de manière isolée) au Maroc, en Algérie, en Libye
ou en Tunisie de même que celles qui sont tirées des médias écrits, aussi
bien au Maghreb qu’en Europe.
Mis bout à bout, les différents chiffres recueillis conduisent à mettre
en avant certaines données basiques concordantes :
• Le nombre de migrants a fortement progressé au cours des années 1996
à 2002 ; mais, cependant, sa plus grande visibilité – aussi bien effective,
dans les grandes artères et places de certaines villes (Las Palmas, Madrid,
Barcelone, Paris, Marseille, Milan, Pise ou Florence…) que médiatique et
politique – au travers notamment de la montée en force de mouvements
xénophobes – n’exprime pas ce que l’on pourrait qualifier de Bomba
migratoria ou « bombe migratoire », comme cela a été souvent écrit par la
presse, espagnole en particulier (17). (17) La revue Dinero,
• Les pays concernés sont devenus plus nombreux et la part des migrants n° 907 de juin 2002,
Madrid.
de chacun dans l’ensemble est devenue plus significative.
• Les migrations de citoyens de pays du Sud du Sahara ne concernent,
que dans une faible mesure, l’Europe, puisque, pour la plupart, les migrants
sub-sahariens s’installent pour des périodes plus ou moins longues au
Maghreb, en Libye en particulier, en Algérie dans une moindre mesure, et
de plus en plus au Maroc. On estime ainsi à plus de 2 millions le nombre
de personnes du sud du Sahara vivant actuellement en Libye.
Grosso-modo, les chiffres tirés de différentes sources indiquent que le
nombre de migrants sub-sahariens accédant au Maghreb par ses frontières
sahariennes se situerait entre 65 000 et 80 000 annuellement, au cours des
dernières années.
Sur ce chiffre estimatif, 80 % des migrants se dirigent vers la Libye, et
20 % , soit entre 13 000 et 16 000, vont en Algérie. Toutefois, sur les 80 %
allant en Libye, une partie impossible à chiffrer – qui varie fortement selon
la politique du moment suivie par les autorités libyennes vis-à-vis des pays
d’Afrique sub-saharienne – repasse sur le territoire algérien, pour suivre la
filière “algéro-marocaine” à destination de l’Europe.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 117


Mehdi Lahlou

Une partie de ces migrants reste en Algérie, pour être employée dans
différents travaux agricoles ou de transport à Tamanrasset et sa région ou
en tant que domestiques et prestataires de différents services à Alger ou
Ghardaïa (creusement de canaux, travaux de terrassement, petit commerce,
cordonnerie, coiffure…). Mais, dans leur plus grand nombre, ils ne font
que transiter par le territoire algérien – en y travaillant en chemin pour
faire face à leurs multiples dépenses, notamment de transport – pour se
diriger vers le Maroc ; pour pouvoir aller ensuite en Espagne ou, à défaut,
pour rester au Maroc, qui semble constituer de plus en plus une destination
finale pour certains citoyens de pays comme le Sénégal, le Mali ou la
République démocratique du Congo.
Les données publiées au cours des dernières années – devenues plus
affinées et plus précises à mesure que les contrôles se sont renforcés – par
les autorités espagnoles semblent corroborer ces estimations, puisque le
nombre de Sub-sahariens arrêtés par les forces de sécurité hispaniques a
varié de 142 en 1996 à 3 431 en 2000, comme cela est indiqué au tableau
ci-après (on estime généralement, jusqu’à présent, que pour un migrant
arrêté, deux ou trois ont pu échapper aux contrôles).

Tableau 3
Immigrés arrêtés dans le détroit de Gibraltar
entre 1993 et 2000
Zone du détroit de Gibraltar Total
Nationalités
Marocains Algériens Reste de l’Afrique Autres D. Gibraltar
Année
1993 4 952
1994 4 189
1995 5 287
1996 6 701 815 142 83 7 741
1997 5 911 1050 113 274 7 348
1998 5 724 1002 76 229 7 031
1999 5 819 661 148 550 7 178
2000 12 858 253 3 431 343 16 885
Source : Garde civile espagnole. Pablo Pumares, Etude BIT sur les « Migrations irrégulières à travers et vers le Maroc ». Genève, août 2002.

L’augmentation du nombre de migrants arrêtés est liée aussi bien à


l’accroissement du nombre total de migrants transitant vers l’Espagne qu’au
renforcement et au perfectionnement des systèmes de surveillance mis en
place au large des côtes ibériques, de même qu’au large des îles Canaries,
où le nombre de clandestins (toutes nationalités confondues) arrêtés est
passé de 875 en 1999 à 2 387 en 2000 (aucune arrestation n’ayant été signalée
au cours des années antérieures).

118 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Le Maroc et les migrations des Africains du sud du Sahara

Tableau 4
Immigrés arrêtés dans le détroit de Gibraltar et au large
des îles Canaries selon le lieu d’interception (1996-2000)

Zone du détroit Total Canaries


Lieu d’interception
Mer/Côte Polissons Intérieur Frontière D. Gibraltar (*)
Année
1996 3074 282 1433 2952 7741
1997 2558 801 2076 1913 7348
1998 2880 674 1885 1592 7031
1999 3606 410 2213 949 7178 875
2000 14488 431 1362 604 16885 2.387
Source : Guardia civil, citée Pablo Pumares. Etude BIT sur les « Migrations irrégulières à travers et vers le Maroc ». Genève, août 2002.
(*) Delegación del Gobierno para la Extranjería (seulement les arrestations dans des embarcations ou sur la ligne de côte).

A ce niveau, les données portant sur les arrestations au large des îles
Canaries montrent une très forte progression au cours des 7 premiers mois
de 2002 par rapport à la même période de 2001 et par rapport à l’ensemble
de l’année 2000.
Ainsi, selon la Provincia Digital, site internet des îles Canaries (18), le (18) 21 août 2002.
nombre de migrants arrêtés à leur débarquement sur les îles de l’archipel
canarien, principalement à Fuerteventura, a atteint, de janvier à fin juillet
2002, 2 571 personnes, à bord de 145 embarcations interceptées. Ce nombre
représente 102 % d’augmentation par rapport à la même période de 2001,
où 1 269 migrants clandestins ont été arrêtés. En 2001, 60 % des immigrants
arrêtés étaient originaires de pays d’Afrique sub-saharienne, et 40 % du
Maroc. En 2002, la proportion de Marocains serait passée à 50 % de
l’ensemble. Globalement, il y aurait, en moyenne, arrestation de 15 migrants
par jour.
L’augmentation du nombre de migrants débarquant à Fuerteventura peut
être mise en parallèle avec la chute de celui des candidats à la migration
arrêtés au port de Tanger. Ainsi, selon les autorités policières de cette ville, (19) Al Ahdath
le nombre de ceux-ci s’est élevé à “seulement” 598, entre les mois de juin Al Maghribia (journal
et de août 2002, contre 2 343 pour la même période de 2001. La proportion arabophone),
15 septembre 2002.
de Sub-sahariens dans ces nombres étant d’à peu près le tiers (19).
Cette baisse serait due à une plus grande fermeté de la police et au (20) Chaque été, entre
fin juin et début
renforcement des protections autour des points d’accès possibles au port septembre, entre
de la cité du nord-ouest du Maroc, principale voie de passage de milliers 800 mille et 1,2 million
de Marocains travaillant et vivant en Europe (20). Et de fait, les journaux de Marocains transitent
par ce port, pour venir
marocains ont relaté l’arrestation, entre le 20 et le 22 septembre 2002, dans passer leurs vacances au
différentes auberges de l’ancienne médina de Tanger, contiguë au port, de Maroc.
1 053 candidats à l’émigration, dont 890 Marocains et 163 personnes (21) Libération,
originaires d’Afrique sub-saharienne (21). 24 septembre 2002.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 119


Mehdi Lahlou

Parallèlement, les services de la sûreté nationale marocaine ont


annoncé avoir arrêté, dans un refuge boisé au mont Gourougou, à 12 km
de la ville de Nador, au nord du Maroc, 1 509 migrants clandestins (dont
(22) Ibid., n° du
27 septembre 2002.
1 249 Sub-sahariens et 257 Algériens). Ces personnes ont été expulsées par
(23) Faisant partie du
la frontière maroco-algérienne entre janvier et août 2002 (22). Et, depuis
Programme indicatif octobre 2002, il ne se passe pas de semaine sans que police marocaine ou
national MEDA la Guardia civil espagnole n’annoncent entre 50 et 250 arrestations de
2002/2004 qui inclut
3 programmes
migrants, aussi bien maghrébins que sub-sahariens.
spécifiques : Gestion des La Commission européenne, dans le cadre d’une mission d’identification
contrôles frontaliers, avec au Maroc sur la “Gestion des contrôles frontaliers” (23) a reçu du
un budget de 40 millions
d’euros, Appui gouvernement marocain des informations sur le nombre d’arrestations de
institutionnel à la migrants clandestins, marocains et étrangers, opérées par ses services de
circulation des personnes, sécurité. Ce nombre aurait été de 24 409 personnes en 2000, dont 9 353
budget 5 millions d’euros
et Stratégie pour le Marocains, et de 26 427 en 2001, dont 13 327 Marocains.
développement des Mais cette bataille de chiffres et de déclarations de fermeté est
provinces du nord probablement une des manifestations liées à l’approche faite, aussi bien par
(marocain), 70 millions
d’euros pour l’année l’Espagne que par le Maroc, des nombreux différends (ou conflits qui
2004. alourdissent un lourd contentieux allant du refus du Maroc de signer en 2000
(24) [Link]. Site un autre accord de pêche avec l’UE – pour le compte final de l’Espagne – à
internet du journal la revendication par les Marocains des enclaves de Ceuta et Melilla et de
espagnol El Pais, le
26 août 2002. différentes îles au large des côtes méditerranéennes marocaines et encore sous
(25) Le 23 septembre domination espagnole) qui les opposent depuis de nombreuses années.
2002 devait se tenir à Les Espagnols n’hésitant pas à soutenir qu’à chaque conflit entre les deux
Madrid une rencontre pays, il y a une augmentation des embarcations transportant des migrants
prévue dès la résolution
de l’incident de l’île de à partir du Maroc, ce qui démontrerait « l’existence d’une forme de pression
Leïla (Taura) entre les exercée à travers le contrôle de la migration » par les Marocains. Dans ce
ministres marocain et
sens, l’incident de l’îlot du Persil (Perejil pour les Espagnols et île de Leïla
espagnol des Affaires
étrangères ; or cette pour les Marocains) au mois de juillet 2002 n’est pas isolé du reste du
rencontre a été annulée contentieux maroco-espagnol (24). Alors que les données fournies par les
par les Marocains, le
21 septembre, qui l’ont
autorités marocaines montrent, justement, que malgré les situations répétées
jugée sans utilité en de crise entre le Maroc et l’Espagne, la police et la gendarmerie
raison de violations marocaines font preuve de plus en plus de vigilance pour limiter les flux
répétées de l’espace aérien
et maritime marocains
migratoires vers l’Espagne au départ du Maroc (25).
par les forces armées Au demeurant, les chiffres concernant les migrants clandestins en
espagnoles (il y aurait eu, provenance de différents pays d’Afrique sub-saharienne arrêtés en Espagne
selon le ministère des
Affaires étrangères à doivent être relativisés, comme doit être autrement appréciée la menace
Rabat, 67 survols de de “la bombe migratoire” qui pèserait actuellement sur l’Espagne et qui
l’espace aérien marocain en fait, aujourd’hui, un des pays de l’UE les plus en pointe pour appeler
par des avions espagnols
entre les mois de juin et à l’adoption de politiques de fermeté et de rétention à l’égard des pays qui
de septembre 2002 et ne “collaboreraient pas suffisamment” pour réduire la pression migratoire
21 violations des eaux dont ils sont à l’origine ou qui “faciliteraient” le transit par leurs territoires
marocaines par des unités
navales de la marine de migrants clandestins, ce qui correspond, dans les deux cas, à la situation
espagnole). du Maroc.

120 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Le Maroc et les migrations des Africains du sud du Sahara

Dans ce sens, Pablo Pumares, professeur à l’université d’Alméria au sud-


est de l’Espagne, soutient que : « L’immigration sub-saharienne pose dans
toute sa dureté les contradictions de la politique des frontières et son reflet
dans l’opinion publique. Son importance numérique est réduite, même si
sa tendance est à une hausse plus forte que l’immigration en provenance
d’autres zones. Néanmoins, différents aspects méritent fortement
l’attention : l’arrivée dramatique des migrants à bord de « pateras », leur
concentration dans des enclaves fermées comme Ceuta et Melilla ou les
îles Canaries et leur apparente impunité lorsqu’ils sont arrêtés en tentant
d’entrer dans le pays. En raison de ces caractéristiques, ils font en permanence
la une des périodiques, qui contribuent de manière décisive à renforcer l’idée
que l’invasion arrive d’Afrique et en « patera » et à exacerber la peur face
à cette immigration qu’il est impossible de contrer, sans tenir compte du
fait que cette modalité d’entrée est minoritaire (autour de 20 %) par rapport
à ceux qui entrent comme touristes, en particulier en provenance de pays
latino-américains, et qui ensuite restent sur le territoire, ainsi que du fait
que les Africains représentent moins du tiers (les Sub-sahariens représentant
5 %) des étrangers résidant en Espagne (26). » (26) Les migrations
Plus précisément, l’Espagne arrive aujourd’hui au 13e rang parmi les irrégulières à travers et
vers le Maroc ; BIT,
pays de l’UE en matière d’accueil d’étrangers non européens. La
Genève, août 2002.
population non originaire d’autres pays de l’Union ne dépasse pas 2 % de
sa population totale, soit un peu plus que la Finlande ou que le Portugal
(qui font part, respectivement, de 1,7 % et 1,9 % d’étrangers parmi la
population totale), lorsque en Autriche, en Allemagne ou en Belgique, près
d’une personne sur dix est étrangère (9,2 % en Autriche, 8,9 % en Allemagne
et 8,8 % en Belgique) (27). Pareillement, la population active étrangère (27) Publication annuelle
en Espagne ne représente que 1 % de la population active espagnole totale, de l’OCDE sur les
migrations
lorsque cette proportion se situe à 10 % en Autriche, à 8,8 % en Allemagne
internationales (2001),
ou à 5,8 % en France. citée par la revue
espagnole Dinero, n° 907,
3. Evolutions récentes (2001-2004) juin 2002.

Les migrations irrégulières ont connu au cours des dernières années,


principalement entre 2001 et 2004, un certain nombre de changements
quantitatifs et qualitatifs qui en déterminent aujourd’hui, tout autant que
pour la période à venir, les contours essentiels.
Cependant, un trait essentiel semble devoir être mis en avant, celui qui
a été attaché, à la fin de l’année 2004, à un net reflux du nombre de migrants
transitant par les pays du Maghreb, après la poussée des années antérieures.
Un tel reflux a été accompagné, toutefois, d’une multiplication des voies
de passage et d’une plus grande diversification dans l’origine des migrants,
ce qui en a relativisé les retombées aussi bien médiatiques que politiques.
Abstraction faite de cet élément très instructif quant à l’efficience des
systèmes de contrôle mis en place par les différents Etats concernés, le cadre
aussi bien national, régional que international où s’effectuent les

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 121


Mehdi Lahlou

migrations, notamment irrégulières, a connu au cours de la dernière période


une tournure fondamentalement différente par rapport aux tendances
enregistrées avant 2001. Ainsi, alors même que le nombre de migrants
irréguliers entre les côtes de la Méditerranée occidentale, entre le Maroc
et l’Espagne, a baissé entre 2003 et 2004, la question migratoire a connu
des évolutions très marquées consistant notamment en :
• une forte radicalisation ;
• une accentuation des risques ;
• une forte politisation.
a. Evolution du nombre de migrants irréguliers au cours des dernières années
Sans que l’on puisse savoir exactement le nombre de migrants
irréguliers parvenant à traverser la Méditerranée (venant des côtes
marocaines ou tuniso-libyennes) ou l’Atlantique, entre les côtes sud-
marocaines et les Canaries, il apparaît, au vu des données fournies par les
autorités espagnoles et marocaines, que le nombre de migrants en situation
irrégulière arrêtés par les unes et par les autres a fléchi en 2004 par rapport
à 2003, et ce en raison d’une plus grande étanchéité des voies de passage
consécutive à une fermeté accrue des contrôles, côté marocain, et à l’entrée
en plein exercice du Système intégré de vigilance extérieur espagnol (SIVE)
installé dès 2002 au sud de l’Andalousie.
Ainsi, alors que les statistiques disponibles jusqu’en 2002 montraient,
tel qu’indiqué ci-haut, une augmentation continue du nombre de
migrants arrêtés (et donc du nombre de migrants ayant réussi à “passer”),
on a pu enregistrer au cours de 2004 une nette inflexion par rapport à l’année
antérieure.
Ainsi, le nombre d’immigrés clandestins arrêtés à leur arrivée sur les côtes
de la péninsule ibérique par le détroit de Gibraltar et sur les îles Canaries (28)
(28) Données publiées le s’est élevé entre le 1er janvier et le 31 décembre 2004 à 15 675 personnes
7 janvier 2005 à Madrid
par le Secrétariat d’Etat contre 19 176 l’année précédente.
espagnol à l’immigration, Le nombre de “pateras” saisies s’élève à 740 en 2004 contre 942 en 2003,
MAP, 7/1/2005. C’est soit une baisse de 21 %. Eu outre, signe d’une plus grande vigueur, 283
dans ce sens que la
Secrétaire d’Etat
responsables des embarcations ont été incarcérés, soit 26 % de plus qu’en
espagnole chargée de 2003.
l’immigration avait Les naufrages enregistrés en 2004 s’élèvent à 14 au total, soit un de plus
souligné, fin décembre,
l’importance des efforts
qu’en 2003, mais le nombre de cadavres retirés de la mer (81) a chuté de
déployés par le Maroc en 20 %. Le nombre de rescapés est également en baisse de 17 % (339), alors
2004 pour freiner que le nombre de disparus (60) est deux fois moins important qu’en 2003.
l’immigration clandestine
ainsi que le renforcement
Les mêmes données montrent, par ailleurs, que la traversée par l’Atlantique
“spectaculaire” de la vers les îles Canaries est désormais préférée au passage par le détroit de
coopération avec Gibraltar – en raison notamment de l’entrée en “plein rendement” du SIVE
l’Espagne dans ce
domaine.
dans les eaux du Détroit. Quelque 8 426 candidats à l’immigration
clandestine ont été arrêtés à leur arrivée aux Canaries en 2004, soit moins
de 10 %, mais la baisse est plus significative dans la zone du Détroit où le

122 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Le Maroc et les migrations des Africains du sud du Sahara

nombre d’étrangers interceptés (7 425) a chuté de plus de 26 %. Autre signe


significatif de la rigueur du SIVE, les Baléares font en 2004 leur apparition
pour la première fois dans les statistiques de l’immigration clandestine en
Espagne après l’arraisonnement d’une embarcation avec quatre personnes
à bord. Elle avait relevé que 400 filières de trafic d’êtres humains ont été
ainsi démantelées et 26 000 tentatives d’immigration clandestines avortées,
dont celles de 17 000 Sub-sahariens, et ce dans des opérations menées à
l’intérieur du Maroc.
Par pays d’origine des migrants, 5 864 migrants clandestins arrêtés dans (29) Agence de presse
les eaux territoriales espagnoles entre janvier et septembre 2004 sont d’origine espagnole EFE, le
marocaine, 1 860 sont Maliens, 1094 viennent de Gambie et 332 de Guinée 10 octobre 2004.
(le reste : Côte d’Ivoire : 226 ; Ghana : 220 ; Soudan : 202 ; Libéria : 173 ; (30) Ministère de
Mauritanie : 171 ; Nigeria : 163 ; Guinée-Bissau : 158 ; Inde :146 ; plus l’Intérieur espagnol,
Délégation du
des migrants de 34 autres nationalités) (29). gouvernement pour les
Une année plus tôt, en 2003, à la suite du développement des opérations étrangers et
de contrôle et de lutte contre l’immigration clandestine via les voies l’immigration, Balance
2003, Madrid.
maritimes, le nombre d’étrangers arrêtés à l’occasion de tentatives d’entrée
irrégulière en Espagne avait augmenté de 15,03 % par rapport à 2002, (31) La notion de
“tentative de migration
atteignant le chiffre de 19 176, contre 21 682 en 2002. clandestine” signfie tout
Les arrestations dans les eaux du Détroit ont été presque de même niveau : migrant sub-saharien
9 794 que celles enregistrées au large des îles Canaries : 9 382 (30). arrêté au Maroc en
situation irrégulière (qu’il
De leur côté, les autorités marocaines ont annoncé le 24 décembre 2004 soit arrêté sur une
que le nombre de “candidats à la migration clandestine” arrêtés au Maroc embarcation ou en
au cours de l’année 2004 a connu une forte baisse, aussi bien au nord du attente de départ). Pour
les Marocains, cela
pays que dans la zone saharienne, face aux îles Canaries. Selon ces autorités : indique toute arrestation
« Les actions multiformes ont permis, durant l’année 2004, l’avortement d’une personne déjà
de plus de 26 000 tentatives d’immigration clandestine, dont 4 989 dans embarquée sur une patera
ou sur le point
la région du sud du Royaume en face des îles Canaries, ainsi que le d’embarquer, comme cela
démantèlement de 423 réseaux de trafic d’êtres humains. Sur les concerne toute tentative
26 000 tentatives (31), 17 000 sont le fait de citoyens de pays sub-sahariens. visant la migration,
comme par exemple
En comparaison avec l’année 2003, le renforcement des mesures de contrôle
tenter de s’infiltrer dans
a permis la baisse de 26 % des tentatives d’immigration illégale vers la un port, ou sur une route
péninsule ibérique en général et de 44 % vers les îles Canaries (32). » menant à un port dans
Des chiffres plus affinés fournis par la presse marocaine au début de un véhicule (en général
un camion) sensé y
l’année 2005 (33) situent le nombre de refoulements de migrants clandestins conduire. En outre, les
du territoire marocain à 18 319, dont 2 008 Algériens, en 2004, contre mêmes personnes peuvent
20 479 dont 1 513 Algériens en 2003. être arrêtées plusieurs fois
la même. Chaque
Pour la seule région saharienne, les autorités chargées de la sécurité au arrestation correspondra à
sud du Maroc ont annoncé l’arrestation de 5 400 migrants clandestins au une tentative.
cours de l’année 2004, dont 4 753 originaires de pays sud-sahariens, (32) Agence de presse
358 Asiatiques et 329 Marocains et Algériens. Elles ont aussi annoncé le marocaine, MAP, le
24 décembre 2004.
démantèlement de 39 réseaux de trafic de personnes, dont 1 à 100 %
(33) Al Ahdath
mauritanien, la destruction de 107 patéras ainsi que l’arrestation de Al Maghrébia,
82 organisateurs, 18 intermédiaires et 4 passeurs. 12 janvier 2005.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 123


Mehdi Lahlou

(34) La Vanguardia, Pour ces mêmes autorités, 90 % des immigrants étrangers arrêtés au
(Barcelone),
19 août 2004.
Sahara viennent du nord du Maroc, à partir de la frontière algéro-marocaine
(à 1 600 km de là) et une minorité vient de Mauritanie (34).
Et, de fait, la gendarmerie de ce dernier pays – dont les frontières terrestres
n’ont été ouvertes, tout en n’étant autorisées qu’aux seuls Marocains et
Mauritaniens, qu’en février 2002 – a annoncé l’arrestation, au nord du Sahara
mauritanien (à 300 km au nord-est de Zouerate), le 31 octobre 2004, de
52 migrants (dont 19 Ghanéens, 17 Maliens et 16 Gambiens). Ceux-ci ayant
déclaré avoir payé 800 euros chacun pour être conduits dans la région de
(35) Al Ittihad Laâyoune pour tenter de rejoindre les îles Canaries (35).
Al Ichtiraki et Libération,
2 novembre 2004. b. Le migrant-type
C’est un Marocain, un Algérien, un Tunisien (un peu moins tout de même,
alors que la nature politique du système en place à Tunis pourrait plaider
pour une situation inverse), un Congolais ou un Nigérian ou un Nigérien
ou un Camerounais, etc. de 18 à 30-32 ans. C’est, la plupart du temps un
homme, mais c’est désormais, dans près d’un cas sur cinq, une femme.
Elève (voir tableau ci-après), il a arrêté le lycée dans les premières ou à
l’obtention de son baccalauréat. Il est aussi étudiant, avec une licence ou
un diplôme équivalent en droit, en lettres, en gestion ou en commerce
international.

Tableau 5
Migrants marocains vers l’Italie,
selon le niveau scolaire
Migrants Niveau éducatif
3 Université
1 Formation professionnelle
1 Baccalauréat
19 Collège-lycée
4 Ecole fondamentale
3 Sans instruction

Source : Enquête Ce SPI/région centre du M aroc, printemps 2004.


(Voir par ailleurs dans ce numéro).

Ce tableau montre que contrairement à ce qui se passait jusqu’aux années


1960-1970, les migrations internationales, y compris dans leur volet
clandestin, ne sont plus le fait de personnes sans aucun niveau de formation-
instruction. Dans l’échantillon présenté, ces dernières représentent moins
de 10 % du total.
Une configuration quasiment identique à ce propos se retrouve dans un
échantillon de 95 migrants irréguliers sub-sahariens de 13 nationalités (dont
35 migrants de RDC, 12 du Cameroun et 12 autres de Côte d’Ivoire) retenu

124 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Le Maroc et les migrations des Africains du sud du Sahara

par une équipe de la Cimade dans une enquête de terrain effectuée au (36) « La situation
alarmante des migrants
printemps 2004 dans la région de Gourougo/Nador, au nord du Maroc (36). sub-sahariens en transit
au Maroc et les
Tableau 6 conséquences des
Migrants sub-sahariens en transit au Maroc, politiques de l’Union
selon leur activité dans leurs pays d’origine européenne », Rapport
du service des solidarités
Nombre de migrants Niveau d’étude internationales, Cimade,
Paris, octobre 2004.
9 Sans instruction
14 Ecole primaire
5 Ecole coranique
6 Collège
8 Formation technique
16 Secondaire
14 Bac
23 Etudes supérieures
95 Total

Source : Rapport Cimade sur les migrants sub-sahariens au Maroc, Paris, octobre
2004.

Par ailleurs, ce migrant est aussi commerçant, petit exploitant agricole


ou chômeur, mais dans une faible proportion.

Tableau 7
Migrants sub-sahariens en transit au Maroc,
selon leur activité dans leurs pays d’origine

Activité/Profession Nombre
Agriculteur 6
Artisan/commerçant 27
Employé/ouvrier 20
Etudiant 14
Fonctionnaire 6
Militaire 2
Pasteur 2
Profession libérale ou intellectuelle 6
Sans activité 12
Total 95

Source : Rapport Cimade sur les migrants sub-sahariens au Maroc, Paris, octobre
2004.

Il est, dans de très nombreux cas, parti après en avoir discuté avec ses
amis, ses frères et sœurs ou des proches déjà installés dans le pays de

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 125


Mehdi Lahlou

destination finale et après en avoir informé sa famille ou, au moins sa mère,


qui l’a aidé à réunir des ressources pour financer les différentes étapes de
son périple.
Le migrant-type n’est donc ni un illettré, ni un chômeur, ni une personne
démunie.
Lorsqu’il vient d’Afrique sub-saharienne, il est passé par Bamako ou par
Niamey puis Agadez, puis, de là, Tamanrasset puis Maghnia, puis Oujda.
Après, soit il se dirige directement vers le nord du Maroc, direction Nador
à la frontière de l’enclave de Mélilia ou Tétouan, à quelques kilomètres de
Ceuta/Sebta, ou il se dirige vers Fès puis Rabat, où il prend le temps d’opter
soit pour un départ par le nord (le détroit de Gibraltar), soit une traversée
par le sud, entre le Sahara et les îles Canaries. Les forces de sécurité marocaines
estiment que 95 % des migrants arrêtés dans la région de Tarfaya et de
Laâyoune viennent de la frontière est du Maroc, entre Oujda et Maghnia.
Parfois, lorsqu’il en a les moyens et qu’il a pu avoir un faux passeport,
puis un faux visa pour études au Maroc, il a pu atterrir directement à
l’aéroport Mohammed V de Casablanca, venant du Mali, du Sénégal, de
Côte d’Ivoire ou de Guinée-Conakry.
Le migrant sub-saharien a pris contact, dès son point de départ ou à
partir de Bamako, avec le représentant marocain ou étranger (Algérien,
Tunisien ou Africain du sud du Sahara) du réseau de migration qui opère
à Rabat ou au nord du Maroc et dans tout le Maghreb.
Le transit par l’Algérie a été mis à profit pour arrondir les économies
emportées dès le pays d’origine. Là, tous les métiers sont bons. Cordonnier,
commerce ambulant de produits alimentaires, manutention, transbordement
de marchandises, services à domicile, jardinage…
Une à deux semaines après l’arrivée au Maroc, pour les plus motivés,
ceux qui n’avaient aucune envie de rester au Maroc et les « fortunés », le
processus de passage vers l’Europe se met en marche grâce à la prise de contact
direct avec le réseau de migration. Le transport est alors assuré par ce même
réseau vers Tanger ou vers le sud du Maroc.
Le « contrat », bien évidemment verbal et sans aucune garantie – à
l’exclusion de la ‘’renommée du réseau’’ en cas de défaillance volontaire –
est acquis contre le paiement d’une somme forfaitaire fixée en fonction de
la nationalité des migrants.
Pour les Marocains adultes, elle varie de 5 à 8 000 Dh (soit entre 500
et 800 euros, les trafiquants arrondissant, pour des raisons de “facilité des
transactions”, le taux de change d’un euro à 10 dirhams marocains, alors
que le taux officiel en 2004 se situait à un peu plus de 11 dirhams pour
un euro) ; pour les Marocaines, elle est en moyenne de 5 000 Dh, pour les
enfants mineurs (13 à 15-16 ans), elle est de 2 000 Dh. Pour un Africain
sub-saharien francophone (réputé relativement démuni), elle est de 8 000 Dh,
et pour un Africain sub-saharien anglophone (réputé plus débrouillard et
plus riche, ce qui est considéré être le cas, plus particulièrement, des

126 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Le Maroc et les migrations des Africains du sud du Sahara

Nigérians), elle est de 12 000 Dh. Le différentiel de prix entre un francophone


et un anglophone est généralement expliqué, également, par des risques
plus grands encourus en cas de “capture” de ce dernier.
Après un accord préalable avec un nombre de migrants variant entre
15 et 22-23 migrants, et de plus en plus souvent entre 25-30 et 35-45
migrants, le déplacement s’organise. Les migrants sont sortis de Rabat par
groupes de 3 à 6 dans de petites fourgonnettes. Passé le premier contrôle
de gendarmes à la sortie de Rabat, ceux-ci prennent alors un bus inter-urbain
dans lequel on leur a préalablement réservé des places. Le voyage vers Agadir
se déroule de nuit. A l’arrivée à Agadir, les migrants sont pris en charge
par un autre “représentant” du réseau qui les installe dans une maison en
leur demandant de rester discrets et de sortir le moins possible et, de plus
en plus, de ne plus sortir du tout. Et en cas de sortie, il leur est conseillé
de s’habiller convenablement et proprement (comme des étudiants) pour
ne pas attire l’attention de la police.
Après un séjour à Agadir de quelques (semaines) jours, le temps que
tous les migrants candidats à embarquer dans la même « patera » (petite
barque munie d’un moteur de 35 chevaux) soient réunis et que les conditions
de voyage considérées “sans risques”, ceux-ci sont “mis” dans des 4x4 avec
bâches. Le voyage se fait de nuit là aussi, et, signe d’un contrôle important,
les 4x4 prennent des pistes désertiques au lieu de la route nationale Agadir-
Laâyoune qui connaît une forte présence de forces de sécurité,
principalement des gendarmes, mais aussi, dans le Sahara, des FAR (Forces
Armées Royales).
Une fois tous les migrants acheminés près du lieu de départ, quelque
part sur les côtes, dans la région de Tarfaya, ou entre Boujdour et Laâyoune
au Sahara, l’attente commence. Celle-ci pouvait durer un à deux jours voici
2 années (jusqu’en 2002) ; désormais, elle peut durer plusieurs jours, sinon
semaines. Les migrants sont priés de se “débrouiller” tous seuls dans un
paysage quasi-désertique, entre la côte atlantique et la route nationale reliant
Tan-Tan à Dakhla, entre des cités distantes de plusieurs centaines de
kilomètres l’une de l’autre. Des membres des “organisateurs du voyage”,
leur amènent à boire et à manger (très chichement) tous les 4 à 5 jours.
La patéra, très souvent une vieille barque de pêche est désormais amenée
aux migrants sur le départ pour qu’ils la “rafistolent” et la repeignent eux-
mêmes. A eux de faire de leur mieux, puisque leur sécurité en dépend.
Lorsque tout est prêt, on leur amène le moteur. Un des migrants est alors
choisi pour prendre les commandes et naviguer avec l’aide d’une boussole
de fortune. Les migrants sont délestés de tout équipement de sauvetage qui
alourdirait la barque et prendrait de la place. Une place fort chère, puisque
d’autres candidats au départ pourraient ainsi s’y mettre.
D’autres places sont désormais disponibles également, puisque, pour
éviter d’être arrêtés par les garde-côtes espagnoles et encourir de lourdes
peines ou tout simplement pour éviter de se noyer eux-mêmes, les trafiquants

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 127


Mehdi Lahlou

ne mettent plus personne des leurs à bord des embarcations pour l’Espagne.
La traversée devient donc une affaire complètement entre les mains des
migrants dont beaucoup n’ont jamais vu la mer. Mais c’est aussi un élément
pour renchérir le coût de la traversée pour les migrants, puisque
l’embarcation est considérée perdue dès le départ, qu’elle arrive ou non à
destination. Cette situation fait dire, désormais (début 2005), à des
responsables de la Guardia civil espagnole que les migrants clandestins
embarqués pour l’Espagne sont face à une seule alternative, soit être arrêtés,
(37) Dépêches de soit mourir de noyade ou de perte en mer (37).
l’agence de presse
espagnole EFE à partir
c. Multiplication des voies de passage et origine plus diversifiée des
des îles Canaries,
6 février 2005. migrants

Tous les migrants, candidats au passage par voie maritime (aussi bien
par le détroit de Gibraltar que par les îles Canaries) vers l’Espagne ne
viennent, cependant, plus seulement d’Afrique. Ainsi, à titre d’illustration,
(38) Au cours du dernier et après de nombreuses arrestations en 2003 et 2004 (38) au Sahara, entre
week-end du mois de le Maroc et la Mauritanie, de migrants d’Extrême-orient (Bengalais, Indous,
septembre 2004,
125 migrants clandestins Pakistanais…) en partance pour les Canaries, il est apparu progressivement
ont été arrêtés à la qu’une nouvelle composante est entrée “en jeu” dans l’alimentation des flux
frontière entre le Maroc
et la Mauritanie. Parmi
de migration vers l’Europe. Cette nouvelle composante était le Front
eux, il y avait Polisario, qui dispute au Maroc le Sahara ex-espagnol.
70 personnes d’origine Une telle supposition, avec toutes les implications qu’elle induit,
indoue et bangladeshie.
De même, le
notamment au titre des dangers encourus par les migrants potentiels dans
29 novembre 2004, les des zones de conflits, est devenue une réalité au cours de l’automne 2004,
garde-frontières espagnols aux Nations Unies.
ont annoncé avoir
intercepté En effet, le rapport du Secrétaire général au Conseil de sécurité des
39 ressortissants indiens Nations Unies sur la situation concernant le Sahara occidental, présenté à
et trois marocains qui se New York le 20 octobre 2004, pour prolonger le mandat de la force de paix
trouvaient à bord d’une
embarcation de fortune à internationale (MINURSO) dans la région, a relaté que :
5 kilomètres au large de « Le 3 mai 2004, le Front Polisario a informé la MINURSO qu’un groupe
Fuerteventura, une des
de 23 personnes en provenance du Bangladesh et de l’Inde avait été hébergé
Îles de l’archipel des
Canaries. par ses forces militaires, à proximité du site de la Mission à Mijek. Le
2 septembre, il l’a également informée que 20 personnes en provenance
du Pakistan avaient été découvertes à proximité du site qu’elle occupe à
Tifariti. Les deux groupes ont affirmé qu’ils avaient été abandonnés dans
le désert par leurs guides, lesquels leur avaient promis le passage en Europe.
Les deux groupes sont actuellement hébergés par le Polisario. L’Organisation
internationale pour les migrations (OIM) prend actuellement des
dispositions en vue de leur rapatriement via un pays voisin. On s’efforce
aussi de mettre au point une approche coordonnée entre les parties, les pays
voisins et les autres parties intéressées concernant ce qui semble être un
phénomène croissant de migrations illégales vers l’Europe, à travers le Sahara
occidental. »

128 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Le Maroc et les migrations des Africains du sud du Sahara

Dans le même ordre d’idées, la police mauritanienne retenait, au début


de l’année 2005, dans un commissariat de Zouérate plus de 130 migrants
irréguliers en provenance d’Inde et du Bangladesh, en partance pour les
Canaries via le Sud marocain. Ces migrants, dont certains étaient incarcérés
depuis le milieu de l’année 2004, étaient partis de New Delhi en avion vers
Bamako, au Mali, et de là ils ont transité par le territoire algérien puis par
les zones sahariennes sous contrôle du Polisario. Le prix payé pour un tel
périple, dont la destination finale est l’île de Fuerteventura, est de 12 000
dollars américains (39). (39) Enquête de Stéfan
Liberti, Il Manifesto,
Par ailleurs, tous les migrants accostant sur le littoral canarien ne viennent (Rome),
pas du Maroc, un exemple en a été l’annonce le 15 octobre 2004 par les 23 janvier 2005.
gardes-côtes espagnols de l’arrestation au large de Fuerteventura (îles (40) Agence de presse
Canaries) de 176 migrants clandestins sub-sahariens sur un bateau en espagnole EFE,
16 octobre 2004.
provenance de Guinée Bissau (40). Un autre exemple significatif (par le
(41) Agence de presse
nombre de migrants irréguliers impliqués dans le même “voyage”) a consisté, espagnole EFE (Madrid),
le 5 février 2005, dans le sauvetage, au sud des mêmes îles, de 227 migrants 6 février 2005.
en provenance de Côte d’Ivoire et en perdition depuis le début du mois
de janvier 2005 sur un bateau de 20 mètres (41).
De même, les passages par voie maritime de migrants irréguliers vers
l’Europe ne se font pas tous entre le Maroc et l’Espagne, ils se font aussi
entre la Libye et la Tunisie, d’un côté, et l’Italie, de l’autre. Ainsi, au cours
de l’été 2004, l’île italienne de Lampéduza a reçu un flot continu de migrants
en provenance d’Afrique du Nord (dont des Tunisiens, des Algériens, des
Marocains, des Egyptiens et autres Africains du sud du Sahara, notamment).
Le nombre de ceux-ci a atteint, fin septembre 2004, plus de 9 000 migrants
alors qu’il ne s’était élevé qu’à 6 500 migrants irréguliers en 2002 et 6 000
en 2003.
L’apparition de la Libye, pays peu peuplé et riche en pétrole (où résident
depuis de longues années plus de 2 millions d’immigrés du Sud du Sahara
et plusieurs milliers de Marocains, de Tunisiens, et autres Egyptiens), comme
“nouveau pays de transit” est à considérer en rapport avec la volonté de (42) La Libye, où une
délégation de l’Union
l’Etat libyen et toutes les initiatives qu’il a prises au cours de l’année 2004 européenne inspectait
pour réintégrer la communauté internationale (42). Les migrants se trouvant début décembre 2004 des
en Libye y ont accédé d’abord pour y travailler, conformément à la volonté camps où sont regroupés
des migrants ‘’irréguliers’’
exprimée en de nombreuses circonstances par les autorités de ce pays (et dans la plupart des
notamment pour réagir à “la passivité arabe” face aux sanctions américaines grandes villes libyennes,
qui lui ont été appliquées entre 1986 et début 2004) – voir par ailleurs. déclarait (le 16 décembre
2004) par la voix de son
président « qu’elle ne
II. Autres évolutions qualitatives serait pas le gendarme de
l’Europe en Afrique » en
1. Une radicalisation de plus en plus marquée demandant par la même
occasion la réunion
Cette radicalisation se manifeste dans des lois sur les étrangers plus
“d’une conférence
restrictives. Il s’agit notamment, pour ne citer que les textes juridiques adoptés internationale sur les
récemment (entre 2003 et 2004) au Maghreb, de la loi marocaine adoptée migrations en Afrique”.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 129


Mehdi Lahlou

à l’unanimité du parlement à la suite des attentats de Casablanca (du 16 mai


2003) et publiée en novembre 2003 et de la loi tunisienne régissant le même
sujet, promulguée peu de mois plus tard, en février 2004). Il s’agit, dans
les deux cas, d’un retournement total de tendance, s’agissant plus
particulièrement du Maroc, dans l’approche législative et réglementaire de
la migration de transit, aussi bien que de l’émigration et de l’immigration
irrégulières, à travers notamment une plus grande rigueur vis-à-vis des
trafiquants de personnes.
La constitution (reconstitution) du cadre législatif se fait parallèlement
à une criminalisation progressive des migrations (plus forte imbrication de
la criminalité organisée) où les services de sécurité sont devenus des
interlocuteurs et des décideurs importants. C’est notamment dans ce sens
qu’il faut comprendre la “Convention de financement relative à la gestion
des contrôles frontaliers entre le Maroc et l’UE” signée le 20 décembre 2004
et portant sur un programme de “gestion des contrôles frontaliers”, côté
marocain, doté de 40 millions d’euros.
Ce programme, intégré par l’UE, aux différents projets MEDA 2002-
2004 s’articule autour de 4 composantes : l’appui institutionnel, la formation,
la sensibilisation et l’équipement.
Les deux premières composantes, ainsi que la quatrième, ciblées par ce
programme (la composante “appui institutionnel”, qui consiste en la
consolidation de l’aspect opérationnel de la Direction de la Migration et
de la Surveillance des Frontières, de l’Observatoire de la migration et des
(43) Les équipements
retenus dans le cadre de Comités locaux, et la composante formation, destinée à la mise en place
ce programme seront des programmes de formation au profit des unités en charge de la lutte contre
constitués de moyens
mobiles de détection la migration clandestine) sont tout particulièrement destinées à rendre plus
(radars), d’observation et étanches les frontières marocaines aux migrations irrégulières, en mettant
d’identification (caméras
infrarouges), de détection
à la disposition des forces de sécurité déployées par le Maroc des équipements
de passage (senseurs de haute technologie, de surveillance et de contrôle (43).
électromagnétiques, Une approche sécuritaire renforcée, dont les pourtours apparents sont,
sismiques ou
acoustiques), de des deux côtés de la Méditerranée, des actions de terrain symboliques ou
transmission (moyens presque d’ordre militaire, et un discours de plus en plus musclé, relais
fixes, mobiles et
portatifs), de surveillance d’opinions publiques chez qui l’inquiétude a tendance à prendre la place
(jumelles), d’intervention d’une tolérance qu’elles semblent presque regretter à présent :
(véhicules 4x4 et deux
roues), de transport
Pour les actions terrain, il y a lieu de relever :
(camions 4x4) et de – La mise en place, entre Tarifa et Cadiz, dans le sud de l’Espagne, du
secours. Ces équipements Système intégré de vigilance extérieure (SIVE).
seront organisés en
Unités mobiles Entamé en 2002, ce système devra être complètement installé en 2008.
opérationnelles (UMO). Avec un coût global de 260 millions d’euros et doté de moyens quasi-
Agence marocaine de
presse, MAP, militaires, il devrait permettre selon ses concepteurs de rendre les côtes sud
20 décembre 2004. espagnoles (et sud-européennes) infranchissables aux migrants irréguliers.

130 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Le Maroc et les migrations des Africains du sud du Sahara

2004 Fin 2005 Fin 2008

Stations fixes 18 25 25
Unités mobiles de vigilance 2 13, en 2006
Patrouilleurs haute mer ; + de 30 m 3 14 16
Embarcations moyennes à grande vitesse 9 33 44
Patrouilleurs légers 5 11 11
Source : Journal El Païs (Madrid). n° daté du 11 octobre 2004.

– La constitution de patrouilles communes maroco-espagnoles (dès le


début 2004 dans le détroit de Gibraltar et à partir du 15 novembre 2004
au large de l’Atlantique, entre les côtes marocaines et les îles Canaries).
– L’annonce (le 10/11/2003) à Rabat de la mise en place d’une Direction
de la migration et de la surveillance des frontières. Cette direction semble
avoir été déléguée à la Direction de la surveillance du territoire (DST) qui
paraît avoir pris en charge essentiellement les réseaux de “trafiquants de
migrants”.
d. Le renforcement des contrôles aux ports et aéroports européens. Dans
ce sens, la police espagnole a annoncé, début novembre 2004, qu’elle allait
affecter quelque 300 agents supplémentaires au contrôle des frontières et
à l’expulsion des clandestins. Une nouvelle unité centrale des expulsions
et rapatriements regroupant 103 fonctionnaires va être créée, tandis que
130 nouveaux policiers seront répartis dans les centres d’internement pour
sans-papiers du pays et 90 autres affectés à l’aéroport de Madrid (44). L’Unité (44) A précisé à l’Agence
centrale des expulsions et rapatriements sera chargée de coordonner les centres France presse un porte-
parole de la police
d’internement pour étrangers, de contrôler les clandestins purgeant des peines espagnole, AFP,
de prison, de rapatrier les mineurs étrangers et d’exécuter les décisions 5 novembre 2004.
judiciaires d’expulsions. 130 policiers seront en outre déployés dans les
centres d’internement pour clandestins, dont 50 au port d’Algésiras, où
sont regroupées les personnes originaires de pays sub-sahariens entrées en
Espagne à partir de Sebta et Melilla ainsi que de l’archipel des Canaries.
f. Les actions de refoulement immédiat entreprises par les autorités
italiennes à l’encontre des migrants arrivés sur l’île de Lempeduza au cours
du mois de septembre 2004.
Au niveau du discours, on peut citer, par exemple, le ministre français
de l’Intérieur lorsqu’il a relevé la lutte contre l’afflux de migrants clandestins
au rang d’“enjeu républicain” qui demande à être renforcé, en fixant l’objectif
de 20 000 reconduites aux frontières en 2005 contre environ 15 000 en
2004 (45). (45) L’Express (Paris),
semaine du 25 novembre
A ce niveau également, on peut reprendre la déclaration du ministre 2004 et le Figaro (Paris),
espagnol du travail, le 2 janvier 2005, selon laquelle le Maroc (qui a adopté 25/11/2004.
une loi sur les migrations très restrictive, qui contribue à des patrouilles
communes avec l’Espagne ou qui a transformé progressivement son principal

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 131


Mehdi Lahlou

port pour voyageurs – Tanger, en l’occurrence – en véritable site militaire,


etc.) « a accru sa coopération. Cependant, nous continuons de penser qu’il
doit l’augmenter davantage. Le gouvernement espagnol va être plus exigeant
sur ce point ». Cela tout en rappelant que le trafic d’immigrants
clandestins provenant des côtes africaines, essentiellement marocaines, a
(46) Agence France Presse diminué en 2004 par rapport aux deux années précédentes (46).
(AFP), 2 janvier 2005. On peut aussi citer, dans le même registre et suite aux différents
événements que la Hollande a vécus après le meurtre du cinéaste hollandais,
Théo Van Gogh, le 2 novembre 2004, une enquête d’opinion selon laquelle
40 % des Néerlandais souhaiteraient que les 900 000 musulmans du pays
(dont la plus grande partie est constituée de Marocains et de Marocains
naturalisés Hollandais) sur les 16 millions d’habitants que compte le pays
ne “se sentent plus chez eux”. Alors que pour 80 % des Hollandais des
mesures plus dures doivent être prises pour l’intégration des immigrés,
l’assassinat par un musulman extrémiste est pour certains la preuve de l’échec
(47) AFP, 10 novembre de la politique d’intégration multi-culturelle des Pays-Bas (47).
2004.
2. Possibilités d’action
Toutes les évolutions quantitatives et qualitatives constatées au cours
des derniers mois montrent bien que toute intervention crédible pour réduire
l’ampleur du phénomène migratoire à moyen et long terme, et en limiter,
à court terme, les effets négatifs de toutes natures que subissent aussi bien
les pays de départ que les pays d’accueil et les migrants eux-mêmes tout
au long du processus migratoire, doit s’articuler autour d’un ensemble de
volets – sécuritaire certes, mais aussi économiques et sociaux – et doit être
conduite d’abord au niveau des pays de départ.
En premier, pour qu’il y ait des résultats concrets sur le terrain, en termes
de réduction de la pauvreté, d’accroissement de l’emploi, de relèvement
du niveau éducatif de la population, d’amélioration du cadre de vie,
d’installation de la sécurité et de la stabilité, il y a un besoin impérieux de
renforcement du partenariat euro-méditerranéen et d’une approche
concertée, plus dynamique et volontariste, entre groupes régionaux d’Afrique
– Maghreb et Afrique sub-saharienne – et l’Union européenne (en plus,
dans une perspective plus globale) du Japon, des Etats-Unis d’Amérique,
des organismes des Nations Unies spécialisés dans le développement et des
instances financières internationales, notamment le FMI et la Banque
mondiale).
Cette approche devrait, plus particulièrement, être conduite par les
ensembles aujourd’hui les plus directement concernés par les migrations et
les problèmes de développement en Afrique. Il s’agit de l’Union européenne
et du Maghreb, en tant que groupes politico-économiques, et de l’ensemble
des pays sub-sahariens de départ.
Les problèmes posés et les populations concernées à l’heure actuelle et
qui le seront dans les années à venir sont tels qu’il y a besoin d’une Conférence

132 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Le Maroc et les migrations des Africains du sud du Sahara

euro-africaine pour discuter les fondements d’un cadre multilatéral de dialogue


et de coopération entre l’Union européenne et les pays du Maghreb et les
principaux pays de départ de migrants illégaux d’Afrique sub-saharienne.
Cette conférence devrait viser, normalement, l’institution d’un
« partenariat politique et de sécurité », à l’image de ce qui a été convenu en
1995 entre l’Union européenne et pays du sud de la Méditerranée, pour faire
face à court et à moyen termes au flux de migrations illégales, mais elle devrait
surtout aborder le long terme en instituant un « partenariat économique et
de développement » seul en mesure de réduire les pressions migratoires dans
un continent bientôt peuplé de plus d’un milliard de personnes.
Ce partenariat euro-africain, vu l’urgence des problèmes posés par les
migrations illégales à l’heure actuelle et vu l’ampleur qu’elles peuvent atteindre
dans les années à venir, doit être fondé sur une volonté politique forte et sur
un engagement économique réel pour lutter contre la pauvreté et asseoir le
développement dans les régions les moins nanties de l’Afrique sub-saharienne.
Plus spécifiquement, la création d’emplois au Maghreb à un niveau
significatif réduirait la pression migratoire à partir de cette région. Cela
conduirait, en particulier, à l’atténuation des flux de migration irrégulière,
ce qui réduirait autant la présence de réseaux illégaux organisant cette
migration et permettrait la disparition de cet élément qui représente un
facteur d’appel important des migrations irrégulières à partir des zones sub-
sahariennes. La diminution du nombre de migrants irréguliers et légaux à
partir des différents pays du Maghreb, comme cela s’est réalisé
progressivement depuis le début des années 1980 pour des pays comme le
Portugal et l’Espagne et depuis le milieu des années 70 pour l’Italie – qui
n’ont commencé à se développer véritablement que grâce à leur intégration
à l’Europe et aux ressources qu’ils en ont retirées pour développer les régions
les plus attardées de leurs territoires – permettra subséquemment de “libérer”
une plus grande place aux migrants d’Afrique sub-saharienne dans les
différents pays européens qu’ils cherchent à atteindre.
Ces politiques ont cependant besoin, pour être enclenchées et pour durer,
de l’appui et du support des pays riches, destinataires et fortement concernés
par toutes les formes de migrations, notamment de l’Union européenne.
Comme elles ont besoin d’être initiées dans les principales zones sub-
sahariennes de départ des migrants clandestins.
a. Que peut faire le Maghreb en matière de migration ?
• Le Maghreb n’est pas (pas encore !) un espace de richesse en mesure
de recevoir une population étrangère dans des proportions significatives.
• Le Maghreb est une zone de chômage et encore d’émigration, la
question de l’accueil définitif de migrants étrangers, sub-sahariens en
particulier, se posera tout normalement lorsque les économies maghrébines
permettront la création d’un nombre d’emplois suffisant pour leurs
populations propres.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 133


Mehdi Lahlou

• Le Maghreb peut cependant, et dès à présent, augmenter


progressivement et dans des proportions importantes l’accueil d’étudiants
et autres jeunes d’Afrique sub-saharienne pour les former dans ses universités
et ses établissements de formation professionnelle. Cela donnerait à ces
“migrants pour études” la capacité d’intégrer beaucoup plus facilement et
de façon plus profitable le marché de l’emploi dans les pays de transit, les
pays d’immigration potentiels et leurs propres pays.
• La coopération en matière de migrations irrégulières est possible,
cependant, dans un cadre maghrébin, et à la condition que l’approche soit
globale, c’est-à-dire qu’elle doit porter sur les volets économiques, sociaux
et humains, en plus des considérations purement sécuritaires.
• Rien ne semble interdire aux citoyens des pays d’Afrique sub-saharienne
en situation régulière de travailler et de vivre au Maroc, en Algérie et en
Tunisie, à condition que cela réponde aux besoins du marché du travail
local et se conforme aux lois en vigueur. Et de fait, nombre de migrants
exercent des activités commerciales privées, travaillent en tant que
journalistes, exercent des activités artistiques ou sont engagés dans des équipes
sportives (notamment de football et de basket).
La situation des pays du Maghreb n’est pas tout à fait celle des pays du
sud du Sahara, mais c’est un espace qui est encore loin d’être une zone de
prospérité. Et ce qui démontre le plus que le Maghreb, avant de pouvoir
recueillir durablement des migrants d’autres pays, doive d’abord pouvoir
restreindre l’émigration de ses propres habitants, réside bien dans la situation
de ses différents marchés de l’emploi et surtout dans la structure du chômage
sur ces marchés.
En outre, une plus grande implication de certains organismes des Nations
Unies, tels que l’OMS, le BIT, le PNUD, le FNUAP ou la FAO, ou encore
d’ONG telles que Médecins sans Frontières, serait de la plus grande utilité
pour les migrants et pour les Etats-villes qui les hébergent. Des procédures
d’intervention pertinentes doivent être trouvées en ciblant trois niveaux :
• celui des autorités administratives centrales et régionales ;
• autant que possible, celui des collectivités locales élues, qui disposeraient
d’une plus grande flexibilité en rapport avec ce type d’intervention ;
• et, enfin, celui des ONG et associations de la société civile.
Au-delà, la résorption des migrations clandestines à partir des pays du
Maghreb ne peut être menée que grâce à l’encouragement et à la mise en
œuvre de politiques économiques et sociales productrices de richesses et
créatrices d’emplois.
La création d’emplois au Maghreb à un niveau significatif réduirait la
pression migratoire à partir de ces pays. Cela conduirait, en particulier, à
l’atténuation des flux de migration irrégulière, ce qui réduirait d’autant la
présence de réseaux illégaux organisant cette migration, et permettrait la
disparition de cet élément qui représente un facteur d’appel important des
migrations irrégulières à partir des zones sub-sahariennes.

134 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Le Maroc et les migrations des Africains du sud du Sahara

b. Que peuvent faire ensemble l’UE et le Maghreb dans les pays de départ ?
Parallèlement, faire face à la pauvreté et au déclin de l’Afrique, pour
réduire les migrations irrégulières à partir de ce continent autrement qu’à
travers les options sécuritaires, implique de tester toutes les formules
permettant de créer des activités productives, génératrices d’emplois et
de richesses, en particulier à travers :
• un ciblage très précis des zones où il est possible d’intervenir avec le
maximum d’efficacité ;
• un recours préférentiel à la coopération décentralisée, c’est-à-dire à
la prééminence accordée, dans les différentes interventions, à des
collectivités locales relevant aussi bien d’une organisation moderne que de
communautés traditionnelles, moins sujettes à des questionnements sur
l’absence de démocratie ou sur la corruption, par exemple ;
• un recours pertinent aux ONG de développement qui ont fait leurs
preuves aussi bien chez les pays donateurs que chez les pays récipiendaires ;
• un choix concerté, mais très précis des projets, en fonction des
différentes situations locales et des moyens qu’il est possible de mobiliser ;
• un accompagnement pointu de tout projet d’actions de formation et
de conscientisation des différents intervenants, aussi bien au niveau des
donateurs et prestataires de services que des bénéficiaires ;
• le ciblage de chaque projet sur une région bien déterminée en tâchant
de concentrer ses retombées sur une communauté particulière pour que
les premiers effets atteignent un seuil critique qui doit servir comme référence
en vue de reprendre un projet similaire dans un espace géographique mitoyen,
et ce en créant de proche en proche des effets de propagation et d’émulation ;
• la considération de la formation comme l’une des bases de réussite
de tout projet, en accompagnant toute action de développement d’un effort
d’alphabétisation de base et d’apprentissage pour les différents métiers
auxquels elle doit faire appel ;
• le ciblage, dans toute action, des femmes et des jeunes ;
• l’harmonisation, dans leurs régions d’intervention, des actions des
différentes agences de développement relevant de l’ONU, pour en relever
l’efficience et les retombées sur les populations concernées (des interventions
isolées dans l’espace et unidimensionnelles n’ont aucune portée pratique).

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 135


Mehdi Lahlou

Références bibliographiques

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Le Monde diplomatique (2003), « L’Atlas du (Organisation internationale du travail).
monde diplomatique ».

136 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Commerçantes et commerçants
sénégalais à Casablanca :
du pèlerinage au business *

Les relations historiques, tant culturelles, religieuses que commerciales Laurence


entre le Maroc et le Sénégal sont connues. Il s’agit ici pour nous de présenter Marfaing
leur toile de fond sur la longue durée et de voir comment elles ont débouché Historienne, Centre de
sur des échanges commerciaux aujourd’hui en plein essor, dont la Recherches sur l’Orient
dynamique relève toutefois de structures informelles et de réseaux dont Moderne (ZMO), Berlin,
Allemagne.
la logique est ancrée dans les systèmes endogènes présents tant au Sénégal
qu’au Maroc.
Dans un premier temps, nous évoquerons le fondement des relations
religieuses, lesquelles son liées à la confrérie tidjane, entre le Sénégal et Fès,
ville sainte du Maroc et lieu de pèlerinage, entre autres, pour les Sénégalais.
Nous verrons, ensuite, comment les relations commerciales qui, à * Cet article est une
l’origine, découlaient de ce pèlerinage, sont devenues aujourd’hui telles que, version réactualisée d’une
version allemande parue
même si le commerce a relégué le pèlerinage à l’arrière-plan et si les lieux dans : Steffen Wippel
se sont déplacés de Fès à Casablanca, la religion en reste toujours un élément (éd.), Wirtschaft im
important. Vorderen Orient,
Interdisziplinäre
Pour ce, le groupe-cible des commerçants et commerçantes actifs et actives Perspektiven, Klaus
à Casablanca offre un champ d’investigation intéressant permettant la collecte Schwarz Verlag, Berlin,
de données empiriques fort utiles. 2004.

En ce qui concerne la méthode, nous avons opté pour la présentation


de ces relations depuis la fin du 19e siècle pour essayer de percevoir comment
elles ont évolué. Nous avons privilégié cette démarche plutôt que celle d’une
histoire à rebours qui risquerait de mener à la non-considération de
trajectoires parallèles, également parce qu’elle permet de replacer ces relations
dans le temps historique et de voir leurs modes de déploiement. Elle met
en évidence comment certaines décisions d’acteurs produisent des impasses
ou, au contraire, permettent des ouvertures intéressantes.
Il reste que si ces relations sont anciennes et ont beaucoup évolué, il
faut se demander quels concepts sont susceptibles de les mettre en valeur
et, au-delà, cerner ce qu’elles présentent de nouveau par rapport au passé
et quel est leur impact actuel.
C’est ici que les phénomènes de trans-localité et de création d’espaces
sociaux offrent une approche prometteuse. A partir de celle-ci, il est possible
de tenter une représentation de la trans-localité dans la longue durée – la

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 137


Laurence Marfaing

trans-localité jouant ici le rôle du signifié alors que les acteurs en seraient
le signifiant – et, ainsi, de reconnaître les espaces sociaux qui se sont ainsi
constitués.

Fès et la confrérie tidjane comme toile de fond


Fès, fondée au 8e siècle par Idriss I et première capitale du Maroc au
9 siècle sous Idriss II après les émeutes de Cordoue (Lugan, 2000 : 61 ;
e

171), est la ville des zaouïas et des courants religieux. Ses centres religieux,
(1) Le courant soufi est
un courant mystique
qui sont les mausolées et autres lieux d’initiation religieuse et d’expérience
caractérisé par la mystique, se sont transformés depuis le 18e siècle en centres d’études et de
dimension intérieure de réunions communautaires. La confrérie soufie (1) tidjane a été fondée par
l’islam et l’effacement du
paraître dans l’adoration Cheikh Ahmed Tidjani, algérien d’origine, à Fès où son fondateur chassé
de Dieu selon une par les Turcs se réfugia en 1798 et y fit élever la zaouïa où il faisait chaque
définition parmi tant jour ses prières et enseignait le Coran à ses disciples. Il y mourut en 1815
d’autres parue dans le
Matin du Sahara et du et y fut enterré (2). Une clause particulière de son testament provoqua des
Maghreb du 25/12/2002. rivalités suivies de la fragmentation de l’ordre en trois branches. C’est à la
(2) Sur Cheikh Amed branche marocaine dont le siège est à Fès que se rattache le tijânisme africain
Tdjani in Fès, cf. (Quesnot, 1962 : 133). La Tijâniyya, issue de la Qadria, et le wird tidjane
Amadou Makhtar Samb
(1994) : 55. Sur la
seront diffusés dans l’espace saharien par Mohammed al-Hafiz originaire
Tijâniyya se reporter à du Trarza qui avait rencontré le Cheikh à la Mecque en 1780. Ils trouvèrent
l’ouvrage de Triaud et un écho favorable auprès des commerçants transsahariens de Chingetti,
Robinson (2000).
Tischit et Tombouctou (3). La position de Fès sur le chemin de la caravane
(3) Schmitz (2000 : 123) du sel par Sijilmassa (Lugan, 2000 : 173) qui rejoignait l’axe transversal
donne comme raison au
succès de la propagation vers la Mecque à partir de Chingetti, elle-même point de ralliement des
de la doctrine de Si caravanes venant du sud, jouera un rôle important dans la diffusion de la
Ahmed Tidjani, d’une Tijâniyya. Fès, premier pôle d’arabisation et d’islamisation au nord de
part, le fait que la
Tijâniyya, contrairement l’Afrique depuis la conquête almoravide au 9e siècle, ne perdit jamais de
aux autres confréries, ne son aura et devint le pôle de formation des populations soudanaises (4).
condamne pas le luxe Tout au long du 19e siècle, certains éléments vont favoriser la propagation
mais y voit au contraire
une bénédiction de Dieu des préceptes de la Tijâniyyia. L’un d’entre eux est l’essor de la traite de la
et, d’autre part, la gomme dans la vallée du fleuve Sénégal où, à partir de la ville de Saint-
Tijâniyya ne permet pas
Louis, l’administration coloniale française avait permis l’installation de points
l’affiliation à une autre
confrérie, ce qui en de traite, exacerbant par là la concurrence entre les tribus maraboutiques,
augmente la solidarité et propriétaires des forêts de gommiers et des territoires pastoraux, et les tribus
les relations entre les
membres.
guerrières, qui contrôlaient les axes linéaires de la transhumance, et renversant
les rapports de force. Un autre est le rôle joué par El Hadj Oumar qui,
(4) Pour le rôle de Fès cf.
entre autres Penda Mbow, contrecarré dans ses objectifs par l’implantation coloniale française, en fut
1996 : 110. un grand résistant (5). Il avait rencontré le successeur de Cheikh Tidjane
(5) Au sujet des lors de son pèlerinage à la Mecque ; pèlerinage après lequel il était passé
polémiques quant au rôle par Fès. Il fut investi de la propagation de la tariqa comme calife en Afrique
d’El hadj Oumar, homme
noire (Samb, 1994 : 59) et, lors de la guerre sainte qu’il mena contre
de foi et/ou résistant, cf.
Iba der Thiam 2003. l’implantation coloniale, il rassembla de nombreux adeptes. A sa mort en
1862, le Fouta était complètement islamisé.

138 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Commerçantes et commerçants sénégalais à Casablanca : du pèlerinage au business

Au Sénégal, la tariqa s’est répandue surtout après El Hadj Oumar dont


les relais ont été El Hadji Malick Sy à Tivaouane et Al hadji Abdoulaye
Niass dans le Sud sénégalais à Kaoloack (6). Les adeptes de la Tijâniyya (6) Pour les différentes
furent, à l’origine, surtout des aristocrates et des intellectuels et, de part familles de marabouts
tijanes cf. entre autres
les relations transsahariennes, des commerçants. Quesnot (1962) :
Les Tidjanes se tournent vers le tombeau du fondateur, c’est-à-dire vers 136 ff. ; Samb 1994 : 62 ;
Fès, ou Fass comme disent les Sénégalais (ou les Turcs), où les populations Rüdiger Seesemann,
(2004).
du Sénégal et de la Mauritanie visitent la zaouïa. Souvent, les Tidjanes, avant
(7) En 1953, sur les
de poursuivre le pèlerinage vers La Mecque (7) ou s’ils qui n’ont pas les 553 pèlerins sénégalais de
moyens d’aller en Arabie, font le « petit pèlerinage » à Fès. Les Tidjanes retour de la Mecque,
sénégalais s’y rendent également en grand nombre lors de la fête du Mawlid, 313 avaient fait le voyage
par Fès (Kane, 1996 :
commémorant la naissance du prophète, ainsi que lors de la commémoration
22).
du 7e jour (dossier du Quotidien 2003).
Fès est également le lieu d’un séjour obligé pour tout Sénégalais de passage
au Maroc.
Cette sensation d’appartenance commune des peuples marocain et
sénégalais, entretenue par l’adhésion non seulement à l’islam mais à la
Tijâniyya, est encore vivace. Evénements socio-religieux, commémorations
sont autant d’occasions de fêter et d’entretenir cette fraternité. C’est le cas
par exemple, des “journées culturelles islamiques” consacrées à Cheikh
Ahmed Tidjani et organisées tous les ans à Dakar ou des festivités autour
du pèlerinage à Fès (le Matin, 25/12/2000 ; 30/12/2002). Tous les ans,
pendant le mois de Ramadan, des ouléma sénégalais sont invités à séjourner
à Fès et, malgré les contrôles accrus dus aux problèmes de migration des
Subsahariens au Maroc, la compagnie aérienne marocaine, Royal Air Maroc,
continue d’affréter des vols spéciaux pour le pèlerinage à Fès (O. Kane 1996 :
23-24). (8) Pierre Loti faisait
parti de la délégation
Pèlerinage et relations commerciales française qui a
accompagné le ministre
A Fès arrivaient les marchandises venues du Sud : le sel, le sucre et surtout de France à Tanger, Jules
Patenôtre, à Fès pour
les esclaves. Ces derniers étaient acheminés à Mogador (actuelle Essaouira)
présenter ses lettres de
d’où ils étaient répartis sur les marchés de Fès et de Marrakech. Le Maroc, créances auprès du Sultan
qui a su résister à la conquête coloniale, reste à la fin du 19e siècle le dernier Moulay-Hassan, du
« entrepôt » au nord de l’Afrique pour le commerce des esclaves (Wright, 4 avril au 4 mai 1889.

2002 : 53). (9) « Il y a ici un grand


nombre de marchands de
Pierre Loti (8) arrivant à Fès en avril 1889 confirmait que Fès n’est pas toutes sortes ; une
« seulement la capitale religieuse du Couchant, la ville de l’islam la plus certaine fièvre de l’or,
sainte après la Mecque, où viennent étudier les prêtres de tous les points bien que très différente
de la nôtre, sévit dans ces
d’Afrique ; c’est aussi le centre du commerce de l’ouest qui communique murs ; des gens enrichis
par les ports du nord avec l’Europe et par le Tafilalet et le désert avec le trop vite – au retour, par
Soudan noir jusqu’à Tombouctou et la Sénégambie » (Loti, 1991 : 214). exemple, de quelque
caravane heureuse du
Sa description du bazar et du marché aux esclaves ainsi que sa perception Soudan – se hâtent de
des riches commerçants fassis (9) donnent une idée de la splendeur de Fès jouir de la vie […] »
et de l’activité qui y régnait alors. Loti, 1991 : 251.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 139


Laurence Marfaing

Toutefois, le commerce caravanier a été rendu difficile depuis le début


du 20e siècle tant par les politiques coloniales qu’à cause des résistances
que celles-ci ont fait naître et ce jusqu’à la « pacification » de l’espace
maroco-saharien en 1935. A partir de ce moment, les commerçants sénégalais
et soudanais rétabliront avec le Sud marocain le courant d’affaires « qui
(10) Rapport trimestriel n’a jamais cessé de les intéresser vivement » (10) et qui avait subsisté grâce
du territoire autonome au marché noir et à la contrebande. Cependant, les Sénégalais avaient peur
des confins du Dra, 1er
trimestre 1935 cité par du voyage par la route. Les vieux commerçants, encore actifs dans les années
Aouad, 1995 : 242. 50, en ont conservé un souvenir de crainte. Ils estiment que même dans
le temps, il fallait être courageux pour « emprunter la route de terre » parce
qu’on risquait de se faire enlever. Après, dans les années 70, l’insécurité
qui continuait à régner dans l’espace nord du fleuve Sénégal et les guerres
d’indépendance des colonies espagnoles suivies du conflit lié au Sahara
inhibèrent le commerce des Sénégalais dans cet espace, où déjà la politique
coloniale avait imprimé une certaine rupture (Marfaing, 2004 : 259).
Du commerce pendant le pèlerinage à l’époque coloniale
Les besoins de l’économie coloniale ont pour conséquences que les
Français cherchent à s’octroyer une zone économique dans laquelle ils
dominent les échanges commerciaux. Ils décident donc des marchandises
et des produits qui seront échangés et mettent en place les infrastructures
qui leur permettent de contrôler le commerce. Le commerce africain, le
commerce à longue distance seront détournés, et les commerçants
africains se retrancheront dans des structures en marge des besoins de la
colonisation (Marfaing, 2004 : 256). Pour des raisons tant économiques
(11) En ce qui concerne que de domination et de paix sociale (11), l’administration coloniale voit
la politique musulmane d’un mauvais œil l’activité des Subsahariens dans le Nord et s’évertuera d’en
de la France coloniale
entre soutien des éloigner les populations en réorganisant la route du pèlerinage vers La
confréries soufies et Mecque et en détournant ou bloquant les routes caravanières. La
crainte de la propagation résistance maure à l’implantation coloniale exploite la non-entente entre
de l’islam tout comme
l’introduction de la les différents blocs coloniaux. Elle est ponctuée par des razzias soutenues
notion d’ « islam noir », ou organisées par des groupes musulmans sur les nomades et les caravanes
cf. entre autres : Triaud de pèlerins assimilés, malgré leur religion musulmane, aux mécréants en
et Robinson, op. cit. et
également Loimeier
ce sens qu’ils se faisaient accompagner par l’armée française ou parce que
(2000). les Sénégalais qui souvent les composaient servaient la colonisation française.
Ils légitiment leurs exactions par la théorie de résistance aux mécréants en
(12) Bulletin de terre d’islam (DAN E/2 dossier 129 (12)). L’insécurité était telle que les
renseignements, 16 juin commerçants africains qui fréquentent les postes français, les désertent
au 15 juillet 1929 (?),
Gouvernement général de (Aouad, 1995 : 223). Dès les années 1880, les méharistes, les militaires
l’AOF, colonie de la français, escortent les caravanes de pèlerins jusqu’à Mogador, d’où ces derniers
Mauritanie, affaires continuaient en bateau pour rejoindre Le Caire puis La Mecque (Schmitz,
politiques, annexe n° 3.
2000 : 127). Ils accompagneront d’ailleurs les caravanes de commerce à
partir de Atar vers le nord jusqu’à la « pacification » du nord de la
Mauritanie et des confins algéro-marocains, c’est-à-dire jusque dans les années

140 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Commerçantes et commerçants sénégalais à Casablanca : du pèlerinage au business

30 où on note une recrudescence des échanges caravaniers dans cet espace


et où l’on constate que dans ces « zones sous influence tidiane réformée
[...] ces courants religieux sont apportés par les caravanes là où aboutissent
les pistes venant de Nioro, de Kayes, de Chinguetti et d’Ouadan [...] Il est
intéressant d’étudier les possibilités économiques de la croisée des routes
(13) ANS 9 G 69 [107] :
en question » (13). liaisons mauritaniennes.
C’est l’ouverture du port de Casablanca, à partir des années 20, qui Direction des affaires
permettra à la colonisation française de mener à bien sa politique économique politiques et
administratives.
dans laquelle cette liaison maritime sert également la mise en valeur du Lieutenant-gouverneur de
commerce maritime tout en portant un coup au commerce par terre (14). Mauritanie à Gouverneur
A cette époque, les échanges entre le Maroc et le Sénégal sont peu développés général de l’AOF le 4 juin
1931. Tournée
mais ne demandent qu’à être intensifiés : du nord vers le sud, des babouches d’inspection sur les
et des fruits et légumes (15), et du Sénégal vers le Maroc, de la gomme. confins de la colonie,
D’autre part, l’administration coloniale pourra aussi canaliser le pèlerinage 1er trimestre 1931 (DAN
E/2 136).
directement à partir de Saint-Louis, puis plus tard à partir de Dakar, par
(14) Bulletin de
la mer. La même logique dictera le comportement de la France qui veut
renseignements
garder un droit de regard sur les activités du pèlerinage quand elle préconisera économiques, Agadir.
d’organiser une communication par bus entre Casablanca et Fès lorsqu’en Rapport de tournée
1956 une liaison aérienne Dakar-Casablanca sera établie. Les derniers trajets effectuée du 29 janvier au
28 février 1937 :
en bateau fonctionneront jusqu’au début des années 70. Aujourd’hui, il Tidjikdja, le 17 mars
n’y a plus de liaison maritime passagers régulière entre Casablanca et Dakar. 1937.
Cependant, les Sénégalais ne se sont jamais vraiment laissés influencer (15) « Le protectorat
par la politique coloniale qui les incitait à interrompre leurs relations avec importe annuellement en
AOF des babouches
le Maroc. Ils passeront outre, et les relations seront mêmes renforcées entre d’origine indigène pour
Fès et la communauté tidiane du Sénégal grâce aux voyages d’affaires et une valeur d’environ
aux pèlerinages, surtout après la fin de la Seconde Guerre mondiale et dans 5 millions de francs [...]
débouché essentiellement
les années 50 et ce malgré l’agitation nationaliste au Maroc, en Tunisie et pour l’artisanat de Fez. »
en Algérie“ (Kane, 1996 : 20). Rapport de mission au
Maroc de M. Mondon,
Déplacement de Fès vers Casablanca Directeur général des
services économiques de
Le déclin de Fès était ainsi, à partir des années 20, inscrit dans l’histoire l’AOF en vue des
qui a fait dire que la caravelle avait supplanté la caravane. Au début du relations communes entre
le Maroc et l’AOF et dans
20e siècle, le système économique est en pleine mutation, et Fès est l’Union sud-africaine
condamnée par l’ouverture de l’Europe à s’adapter ou à péricliter (Rivet, 1935 – Rapport mission
1999 : 107). Dans cette logique, les villes portuaires, Tanger d’abord puis au Maroc du 25 mars au
6 avril 1935 –
Casablanca, prennent dès lors leur essor au détriment des anciennes escales exemplaire destiné à
sahariennes. Cependant, même si le trafic maritime à Casablanca est intense Monsieur le gouverneur
depuis le début du siècle, c’est indubitablement à partir de la construction général : objet :
intensification des
du port que son activité va être décuplée. Jusque là, le « port » de Casablanca relations commerciales
ressemblait à ceux des cartes postales coloniales où l’on voit les gros navires entre protectorat et AOF
restant au large tandis que les barcasses amènent les marchandises et les et amorce d’un nouveau
courant d’échanges en
passagers sur la côte ou le wharf. La construction du port débuta en 1907 vue d’une entente
avec l’édification de plusieurs infrastructures, dont la voie ferrée, et économique entre les
s’amplifiera réellement sous le gouvernement de Lyautey à partir de 1914 deux pays.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 141


Laurence Marfaing

qui dotera Casablanca d’infrastructures portuaires des plus modernes qui


en feront un centre économique, certes, mais également un vecteur de la
pénétration du système colonial et de la ‘’modernité’’. C’est dans les années
20 que le boom démographique touchera les villes atlantiques, dont
Casablanca. Tous ceux qui se considèrent « hommes d’affaires » afflueront
vers Casablanca : ceux d’Essaouira, de Marrakech ou de Fès, ce qui achève
la dissémination des Fassis (Rivet 1999 : 245) ; la veille de la Seconde Guerre
mondiale assoira l’hégémonie de Casablanca.
De l’opportunité du pèlerinage pour gérer ses affaires
Casablanca devient donc une place économique sur la route de Fès. Même
si le pèlerinage offre encore une opportunité pour les affaires et même si
Fès reste jusqu’en 1981 pour beaucoup de commerçants sénégalais le sésame
qui leur permet de sortir du Sénégal, ce sont les affaires qui vont devenir
plus importantes (entretien n° 7 à Dakar du 13/8/2002 et interview n° 9
du 1/8/2002).
A l’indépendance, le Sénégal va reproduire les schémas de l’économie
coloniale et se soumettre au monopole de fait de l’économie française : les
Sénégalais seront confrontés à toutes sortes de tracasseries administratives,
particulièrement ceux qui luttaient contre les monopoles commerciaux des
Français et critiquaient de la sorte ouvertement la politique économique
du président Senghor. Les facilités d’accès aux opportunités d’affaires seront
vite proportionnelles au degré d’adhésion au gouvernement en place, si bien
que beaucoup de commerçants seront obligés de se reconvertir dans d’autres
créneaux voire d’abandonner le commerce (Marfaing & Sow 1999 : 100-
118). Pour quitter le Sénégal, les Sénégalais, tout comme à l’ère coloniale
où les ressortissants des colonies voulant se déplacer devaient avoir une
permission de l’administration coloniale, doivent être en possession d’une
permission de sortie du territoire. Dans ce contexte, il était préférable de
demander une autorisation de sortie pour effectuer le pèlerinage et non
pour aller faire des affaires (interview n° 3 les 6/11/1996, 23/7 et 2/8/2002
(16) Ce commerçant actif à Dakar (16)). C’est en 1981, sous le président Abdou Diouf, que cette
de la fin de la Seconde loi a été abrogée.
Guerre jusque dans les
années 50 et 60 est Malgré la concurrence des Marocains installés à Dakar, à laquelle sont
décédé en 1975. Ses fils confrontés les commerçants sénégalais actifs dans leurs propres créneaux,
aujourd’hui eux-mêmes ce genre de commerce reste rentable. Régulièrement, les commerçants
opérateurs économiques
et impliqués dans les effectuent le trajet et cumulent commerce et pèlerinage : « J’atterrissais à
syndicats d’hommes Casablanca et continuais par la route ou le train vers Fès. Je faisais mes
d’affaires au Sénégal achats en cours de route. » Les commerçants continueront à expédier leurs
m’ont beaucoup parlé de
leur père. marchandises par fret maritime jusqu’à Dakar, même lorsqu’il y eut une
liaison aérienne à la fin des années 50. En général, ce voyage se fait au rythme
d’une quinzaine de jours tous les 2 mois (interview n° 6 à Dakar du
26/7/2002). Les femmes, elles, pouvaient se permettre d’effectuer un
pèlerinage tous les deux ou trois mois (interview n° 11 à Dakar le 6/8/2002).

142 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Commerçantes et commerçants sénégalais à Casablanca : du pèlerinage au business

Ces commerçants descendaient dans les hôtels de la place, mais avec le temps
ils finissaient par être logés chez leurs fournisseurs et à être considérés comme
des membres de la famille. Les femmes étaient souvent logées chez leur
marabout. A partir de 1956, les Sénégalais de passage à Fès logeaient dans
“la Maison du Sénégal”, un cadeau – pris à Abdelhay El Kettani – du roi
Mohamed V aux Tidjanes.
Casablanca est également une escale importante sur la route de La
Mecque. Le vol Dakar-Djedda prévoit une escale de 24 heures à
Casablanca (dans les années 1950-1960, 72 heures), temps utilisé pour faire
les achats des marchandises commandées à partir de Dakar et dont la revente
à La Mecque financera le pèlerinage et l’achat d’autres marchandises qui
seront à leur tour importées au Sénégal. La logique dans ce genre de
commerce reste celle du commerce à longue distance, où le nombre de
rotations du capital investi augmente le capital initial ; c’est une espèce de
commerce de relais.
Si les relations diplomatiques officielles sont plus actives entre le Sénégal
et le Maroc que les échanges commerciaux, dont les montants ne sont pas
vraiment importants (cf. Wippel), il n’empêche que les échanges informels
entre Casablanca et Dakar sont particulièrement dynamiques surtout dans
le domaine de l’exportation de marchandises vers le Sénégal. Babouches,
habits pour femmes, djellabas et autres gabardines sont particulièrement
prisés et représentent les atours indispensables du musulman sénégalais à
l’occasion de la prière du vendredi (P.D. Fall, 2004 : 285) mais aussi à
l’occasion des fêtes musulmanes comme la Korité ou la Tabaski. Les plus
jeunes font le commerce de chaussures et de vêtements, jeans, bodies, tops,
etc., en général importés d’Italie, d’Espagne ou des îles Canaries, mais aussi
des vêtements de sport, des jeans fabriqués au Maroc et également de
matériels électroniques et de téléphones portables. Ce commerce est organisé
sous forme de va-et-vient entre Dakar et Casablanca à un rythme mensuel
ou bi-mensuel, à raison d’un séjour de une ou deux semaines en moyenne
dans cette dernière ville.

Commerçants et commerçantes sénégalaises à Casablanca


aujourd’hui
Profil des commerçants et commerçantes hier et aujourd’hui
Alors que traditionnellement les Tidjanes étaient majoritaires au Maroc,
tout indique actuellement que les Mourides les ont supplantés dans leur
fief tout comme au Sénégal (Marfaing & Sow, 1999 : 120), même si certains
ont tendance à atténuer cette perception : « les Tidjanes ne sont pas moins
succesfull que les Mourides, ils sont plus discrets, c’est tout ! » (Interview
n° 22 à Dakar du 12/8/2003.) C’est à partir de la fin des années 80, dans
la foulée des émigrations mourides au niveau international, que les spécificités
d’appartenance ont commencé à s’estomper, même à Casablanca. Les

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 143


Laurence Marfaing

disciples de ces deux confréries étant à l’origine qadir, cela ne semble pas
être un problème pour que tous cumulent commerce et pèlerinage entre
Dakar, Fès et Casablanca. Une commerçante mouride qui va régulièrement
à Fès l’exprimait ainsi : « Cheikh Tidjane est bien, et c’est écrit que l’on
doit honorer les hommes pieux. » (Interview n° 23 à Casablanca, le
22/4/2003.)
Alors que par le passé ceux qui effectuaient le commerce étaient en grande
majorité des hommes, même si les femmes n’en étaient pas complètement
exclues, aujourd’hui à Casablanca, les femmes sont en majorité.
Les femmes étaient apparues dans le sillage du pèlerinage et du commerce
déjà depuis les années 50. En général, elles étaient d’un certain âge, bien
souvent des premières épouses libérées de leurs obligations maternelles, mais
aussi des hadja qui pour pouvoir faire le pèlerinage devaient être ménopausées
et ne pouvaient, socialement parlant et selon les traditions sénégalaises,
espérer prétendre élargir une activité commerçante d’une envergure
internationale qu’à partir de ce moment. En ce sens, « la voie du Maroc
sera la voie libératrice des femmes » (Fatou Sarr, 1998 : 55-56). C’est avec
l’apparition des charters dans les années 70 qu’elles vont participer aux
convois organisés. Les commerçantes que l’on rencontre à Casablanca ont
souvent eu un parent déjà actif dans le commerce avec le Maroc :
l’opportunité du pèlerinage permettait de prendre avec soi « un carton de
mangues ou d’ananas et une somme de 300 000 FCFA pour acheter la
marchandise » (interview n° 23 du 22 avril 2003 à Casablanca) qu’on
ramenait à Dakar. Depuis 1995 environ, l’organisation est nettement plus
élaborée et présente une structure professionnelle. La dévaluation du franc
CFA et la fermeture de l’Europe aux migrants potentiels (re)font du Maroc
une destination attractive. Pour les femmes sénégalaises qui veulent s’adonner
au commerce, le fait que le Maroc soit un pays musulman où la culture et
le mode de vie sont similaires aux leurs et qui, de plus, entretient des relations
traditionnellement bonnes avec le Sénégal, est un atout de taille pour que
les familles, les maris notamment, les laissent partir dans un climat de
confiance. Le va-et-vient vers le Maroc est pour les femmes sénégalaises
socialement valorisant ; ces voyages réguliers au Maroc, où elles vont tous
les deux ou trois mois, leur confèrent un statut social dans leur quartier
(17) Des sabots à 90 Dh sans doute plus en vue que pour celles qui font les voyages réguliers en
se revendent à Dakar à
20 000 FCFA ; des
Mauritanie ou dans un pays africain de la sous-région. Casablanca joue ici
chaussures à 500 Dh le rôle d’une destination finale qui permet une élévation sociale à partir
rapportent 50 000 FCFA d’un petit commerce qui est socialement admis et qui ne complique pas
quand elles sont payées
cash, à crédit en fin de
les relations dans les structures sociales. Ce qui peut expliquer le nombre
mois : 60 000 ou 70 000. important de femmes sénégalaises à Casablanca. Cependant, Casablanca
Les bijoux fantaisie peut aussi représenter le tremplin qui permettra l’essor des affaires vers Dubaï,
rapportent le double
la Mecque, l’Asie du Sud-Est. Au Maroc, les prix des marchandises sont
(interview n° 26 à
Casablanca du très peu élevés par rapport aux prix de vente au Sénégal (17), ce qui permet
23/4/2003). des bénéfices substantiels parce que les billets d’avion ne sont pas chers et

144 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Commerçantes et commerçants sénégalais à Casablanca : du pèlerinage au business

les ballots transportables en avion. L’envergure du commerce peut être


minimale. Elle va de l’expédition de quelques ballots plus ou moins régulière
vers le Sénégal (« un colis à partir de 5 paires de chaussures ; les colis
dépendent de l’épargne ; je les envoie par la poste » interview n° 27 du
24/4/2003 à Casablanca) à l’envoi de 2 à 3 containers par mois (« à mes
débuts [années 70], je ramenais tous les mois par le Lyautey une dizaine de
colis de 100 kg chacun : des kaftans, des djellabas, des vêtements d’enfants »,
interview n° 4 du 23/7/2002 à Dakar).
Les commerçantes de Casablanca, qui considèrent le business à Dubaï
comme le summum de la réussite, calculent ainsi : « Quand tu payes un billet
1 million [de FCFA], il te faut 20 millions en poche pour le business ; seules
les grandes commerçantes peuvent se le permettre » (interview n° 23 à
Casablanca du 23/4/2003). Or, selon une commerçante sénégalaise
impliquée dans ce commerce, le capital nécessaire pour tenter un
élargissement des activités est estimé à au moins 3 ou 4 millions de FCFA ;
(18) Le montant de ces
en moyenne, les commerçantes doivent posséder un fonds de roulement qui
bourses s’élève à 750 Dh
s’élève à 6-7 millions de FCFA et pouvant aller jusqu’à 100 millions de FCFA : par mois dont 10 % sont
« Même 100 millions, ce n’est rien pour la marchandise ! Elles [les utilisés pour le logement
commerçantes] portent tout en liquide sur elles… » (Interview à Dakar n° 34 en cité universitaire.

le 13/8/2003.) Les jeunes commerçantes sénégalaises estiment qu’elles pourront (19) Nous avions
constaté, lors d’un
sauter le pas au bout de 4 ou 5 ans passés à faire le commerce à Casablanca. précédent projet portant
La moyenne d’âge des Sénégalais au Maroc aujourd’hui a baissé. Le sur les opérateurs
phénomène migratoire n’est pas étranger à cette observation. Bon nombre économiques sénégalais :
les grands opérateurs des
de Sénégalais, tout comme nombre de Subsahariens qui sont au Maroc, sont années 80 avaient
des ‘’candidats‘’ à la migration. Ils y sont en transit, attendant une opportunité tendance après un fort
pour continuer leur périple vers un pays européen, les USA, le Canada ou engouement pour les
écoles de commerce
les Emirats arabes (cf. Mehdi Lahlou 2003). Ceci est particulièrement vrai américaines à préférer le
pour les hommes qui vivent souvent du commerce pour financer non Maroc. Ils légitimaient
seulement leur voyage mais également pour subsister au Maroc. En majorité, leur nouvelle option par
le fait que les études dans
les femmes font le va-et-vient entre Dakar et Casablanca. Elles jouent un la société américaine
rôle important en ce sens qu’elles sont pourvoyeuses des marchandises éloignaient les enfants des
sénégalaises (notamment fruits et artisanat, mèches, Lagos sénégalais et jembés) valeurs de la société
sénégalaise, qu’à leurs
qu’elles laisseront, souvent à crédit, aux jeunes candidats à l’émigration qui retour, ils étaient
se chargeront de leur distribution dans les villes marocaines. Une autre déconnectés des pratiques
explication au rajeunissement de la population sénégalaise au Maroc est le commerciales habituelles
au Sénégal. Le Maroc, de
fait que ce pays soit (re)devenu une destination préférentielle depuis 1994, part la similitude des
notamment pour les étudiants. Des accords bilatéraux permettent l’octroi valeurs religieuses et
de bourses (18) à ceux qui viennent étudier le commerce (19), l’informatique sociales, offre la
possibilité d’une
et la pharmacie. Le statut d’étudiant est pour nombre d’entre eux une
formation professionnelle
possibilité de cumuler études et commerce ou de faire exclusivement du alliée aux valeurs de
commerce. Ils ramènent des produits de l’artisanat sénégalais qu’ils écoulent l’islam et à un prix
en tant que commerçants ambulants dans les galeries marchandes et passages moindre que celui qui est
demandé aux USA ou au
piétions de Casablanca malgré la traque de la police marocaine qui les en Canada (Marfaing et
déloge régulièrement (cf. Libération du 9 juin 1999). Sow, 1999 : 206).

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 145


Laurence Marfaing

Emergence d’espaces sociaux translocaux


Les Sénégalais installés au Maroc jouent un rôle d’intermédiaires entre
le Maroc et le Sénégal, entre les Marocains et les Sénégalais. Au niveau du
commerce certes, mais également au niveau des relations sociales sous forme
de réseaux. Ces derniers sont tissés autour de relations sociales translocales,
lesquelles trouvent leur place dans les espaces sociaux ainsi créés. Quand
une commerçante abandonne sa place au sein du groupe pour élargir ou
déplacer ses activités, elle se fait remplacer par une partenaire, « une sœur »,
qu’elle a pris soin d’introduire avant son départ et qu’elle aura ainsi
« formée ». Ceci équivaut à une transmission de « savoir-faire » ou à une
« formation ».
Restaurants, hôtels, cafés, appartements sont détournés de leur
fonction d’origine et transformés en espaces sociaux, en lieux de
sociabilité.
Tel est le rôle de ces restaurants sis dans des appartements privés, connus
des connaisseurs concernés exclusivement. Ils offrent une cuisine sénégalaise
aux Sénégalais de passage « qui ne digèrent pas la cuisine marocaine ».
Les convives s’annoncent la veille ou l’avant-veille à partir de Dakar. La
tenancière des lieux prépare jusqu’à une cinquantaine de repas par jour à
raison de 25 dirhams le repas (interview n° 23 à Casablanca le 24 avril 2003).
Les hôtels sur lesquels les commerçantes ont placé leur dévolu sont de
véritables centres d’affaires où les hôteliers jouent le rôle de transitaires dont
l’objectif est de mettre en rapport les sociétés et les entreprises marocaines
(20) Cette organisation a et les commerçants subsahariens (20). Les commerçantes séjournent à l’hôtel
déjà fait l’objet d’un où elles peuvent partager des chambres à 4 pour 30 dirhams (2 000 FCFA)
article dans un journal
marocain, Libération, la nuit ou mieux à deux personnes pour 86 dirhams (5 500 FCFA) la nuit.
le 15/6/1999. Elles s’informent mutuellement sur les hôtels potentiels et descendent ainsi
dans les mêmes hôtels qui se trouvent en général dans la médina de
Casablanca ou non loin. Avec le temps, leur groupe a pignon sur rue.
D’habitude, quand les Sénégalais sont de passage dans une ville étrangère,
ils cherchent comme point de chute le dahiras local. Ceci n’est pas le cas
au Maroc. Les amis des amis ont les contacts depuis Dakar et ils téléphonent
pour s’annoncer. Avec les voyages répétés, ces commerçantes finissent par
(21) Ceci pourrait être loger chez leur “ami”. Cette manière de vivre mènera souvent à des vies
perçu sous l’angle d’une parallèles : une au Sénégal et une à Casablanca (21), laquelle est ignorée
vieille tradition
sénégalaise où les au Sénégal (interview n° 22 du 12 avril 2003). Et puisque ces jeunes femmes
commerçants sénégalais sont au Maroc, qu’il y a une opportunité de pèlerinage vers Fès, personne
avaient l’habitude ne pose de questions : « Mes parents sont fiers de voir leur fille voyager –
d’épouser des femmes des
villes et des pays dans plus elle monte au nord, plus ils sont fiers ! » (Interview n° 27/4/2003 à
lesquels ils séjournaient Casablanca.)
pour pénétrer la société Cette organisation favorise l’émergence d’un espace social où les
dans laquelle ils faisaient
du commerce (Marfaing ressortissants sénégalais se regroupent selon des codes connus d’eux seuls et
et Sow, 1999 : 116). où sont reproduits les comportements et les hiérarchies de la société sénégalaise.

146 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Commerçantes et commerçants sénégalais à Casablanca : du pèlerinage au business

Indépendamment des formes de sociabilité qui se mettent en place et des


informations qui circulent, ces regroupements permettent un démarquage
face à la population marocaine avec laquelle les rapports, s’ils sont ancestraux
et fraternels, peuvent être aussi entachés de connotations racistes issues de
la mémoire d’esclavage (22). Une jeune commerçante exprimera cela ainsi : (22) La Gazette du Maroc
« Les gens sont étonnés quand on se promène ensemble, ils ne nous a consacré un dossier au
rapport des Subsahariens
considèrent pas comme des êtres humains, ils ne nous respectent pas : les et des Marocains le
rapports sont difficiles. » (Interview n° 27 du 23/4/2003 à Casablanca.) 11 février 2003. Le
rapport sénégalo-
Organisation du business marocain, la sociabilité
qui s’y construit sur fond
Les Sénégalaises qui s’adonnent au commerce à Casablanca sont bien de ressentiments dus à la
organisées. Un réseau existe entre les Sénégalais installés dans cette ville colonisation et de
mémoire d’esclavage est
qui sert d’intermédiaire entre les commerçants sénégalais et les grossistes un thème central d’un
marocains, de point de chute voire de structure d’information. Ce commerce projet de recherche actuel
est informel, il s’effectue sans facture, avec paiement comptant ou avec des mené au ZMO par
l’auteur.
lettres de crédit et des bordereaux de livraison comme seules preuves des
transactions. Les commerçants « font de tout en fonction des opportunités
et des saisons » (interview n° 24 le 22/4/2003 à Casablanca). A la fin des
années 90, un journal qui avait tenté de quantifier les opérations évoquait
des transactions tournant autour de 15 000 à 100 000 dirhams dans les
périodes fastes (l’Economiste du 2 juillet 1998). Les politiques dénoncent (23) Les coxeurs sont des
régulièrement le manque à gagner pour l’Etat que représentent ces circuits, rabatteurs qui, avec le
temps, accèdent à un
tant au Maroc (cf. notamment le Matin du 6/10/2003) qu’au Sénégal statut d’intermédiaires et
(cf. notamment le Quotidien du 23/9/2003). de transitaires auprès des
Les commerçantes se déplacent rarement seules. Elles s’organisent pour grossistes et ont leurs
commerçantes et
passer des commandes en commun et, éventuellement, affréter un container commerçants attitrés.
pour le retour des marchandises. Il arrive aussi qu’une commerçante se (24) Pour cette étude
déplace et représente un groupe d’une dizaine d’autres pour pouvoir acheter nous avons mené
de plus grandes quantités et ainsi pouvoir mieux négocier les prix. La 36 interviews et
entretiens. 13 interviews
commerçante qui fait le va-et-vient de Dakar à Casablanca régulièrement, qui ont débouché sur un
c’est-à-dire quelques jours tous les quinze jours ou y prévoit une escale sur questionnaire auprès de
la route d’une destination plus lointaine, passe sa commande par fax à partir commerçants sénégalais
actifs à Casablanca, 4
de Dakar ou par téléphone à ses coxeurs (23) qui sont chargés de lui trouver
auprès de commerçants
la marchandise désirée. Le coxeur fait payer ses efforts à raison de 10 % sénégalais vivant à Dakar
perçus sur le prix de la marchandise commandée (interview n° 28 du et actifs en Mauritanie,
14/4/2003 à Casablanca) ; parfois, les plus petits ou les coxeurs occasionnels, 11 entretiens auprès de
personnalités, de
se rémunèrent sous forme de « cadeaux » (interview n° 26 du 23/4/2003 groupements
à Casablanca). Il se peut que la commerçante téléphone directement à ses économiques et militaires
grossistes attitrés pour négocier marchandises et prix et passer sa tant à Dakar qu’à
Casablanca. Les autres
commande. Quand elle arrive à Casablanca, son colis est prêt. Les quelques interviews et entretiens
jours qui lui restent au Maroc sont passés à prospecter dans le but d’affaires ont été menés à
futures, pour soigner ses relations et, pour beaucoup d’entre elles, pour aller Nouakchott auprès de
commerçants sénégalais
à Fès. Sur 13 interviews (24) menées auprès de Sénégalais qui font le ou mauritaniens et de
commerce entre Dakar et Casablanca (5 femmes et 8 hommes), 12 ont migrants.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 147


Laurence Marfaing

déclaré aller à Fès sur la tombe de Cheikh Ahmed Tijani, de “parfois” à


“chaque passage” (3 étaient mourides, 8 tidjanes, 1 qadir). Une commerçante
musulmane a déclaré ne pas mêler les affaires et la religion, mais une autre
tidjane dira : « J’aime le Maroc, c’est beau, surtout la route Casa-Fès.
J’organise même le convoi avec les autres femmes » (interview n° 34 à Dakar
le 14/8/2003 à Dakar).
Les marchandises ainsi achetées sont transportées vers Dakar par container
pour celles qui peuvent se le permettre ou pour celles (et ceux) qui se sont
regroupées pour en affréter un dans lequel chacune embarque ses colis. On
compte dans ce cas une dizaine de personnes par container à raison de douze
containers par an (interview n° 28 du 14/4/2003 à Casablanca). Pour nombre
d’entre elles, les commerçantes voyageront par avion avec leurs marchandises
« en colis accompagné » ou elles en confieront une partie à des voyageurs
voyageant « léger ». La commerçante fait transporter à l’aéroport sa
marchandise, dont le poids excède en général le poids autorisé par la
(25) La Royal Air Maroc compagnie d’aviation concernée (25), par un intermédiaire, sénégalais en
(RAM) accepte 30 kg en général, payé au prorata de la marchandise, qu’il fait transiter en leur nom
colis accompagné alors
qu’Air Sénégal et qui négocie avec les douaniers les expéditions sur Dakar.
International (ASI) en A Dakar, le même genre de négociations aura lieu avec les douaniers
accepte 47. Cependant, de l’aéroport. L’évidence avec laquelle les femmes critiquent le comportement
un aller-retour
Casablanca-Dakar sur la des douaniers qu’elles rendent responsables de faire monter les prix des
RAM coûte marchandises alors qu’elles-mêmes sont absolument informelles, ne
300 000 FCFA payant ni impôts, ni frais de douane, ni transport laisse parfois pantois.
sensiblement moins cher
qu’un aller-retour sur ASI L’une d’elle confiera le plus simplement du monde que « sa famille qui
(dossier du Soleil du travaille à l’aéroport [de Dakar] récupère les sacs » ; une autre fustigera
14 mars 2002). Quand « les douaniers [qui] te fatiguent; ils sont méchants avec les commerçants ».
une commerçante confie
ses ballots à un voyageur,
Cette dernière considère que les droits de douane sont trop élevés mais qu’on
le prix habituel pour ce peut négocier avec le douanier pour les faire baisser de moitié, « mais c’est
dernier est de encore beaucoup : sur une valeur de 1 million [de FCFA] de marchandises
600 Dh/20 kg (interview
n° 26 à Casablanca du
je donne 80 000 [de FCFA] au douanier » (interview n° 26 à Casablanca
23/4/2003). Sinon, le du 23/4/2003).
prix officiel des excédents On rencontre depuis quelque temps aussi des commerçants sénégalais,
de bagages s’élève à 105
Dh/kg. Les intermédiaires
informels, mais intégrés dans les réseaux internationaux et surtout dans la
auprès des douaniers vente par internet. Ce commerçant sénégalais nous expliquait être de passage
peuvent négocier à 30 à à Casablanca où il avait obtenu un marché pour livrer 1 container de
40 Dh/kg (interview
n° 28 du 14/4/2003 à
mangues. Il utilisait l’opportunité pour répondre à un appel d’offre de Libye
Casablanca). qui demandait deux containers de thon originaire du Sénégal dont la conserve
était étiquetée au Maroc : il était à deux doigts de réaliser l’affaire (interview
n° 24 du 22/4/2003 à Casablanca) et se situait ainsi entre des structures
de transactions à la fois formelles et informelles.
Casablanca en perte de vitesse pour les Sénégalais ?
Depuis quelques années cependant, les affaires avec le Maroc deviennent
plus difficiles. Les grossistes deviennent plus exigeants : « Ils veulent être

148 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Commerçantes et commerçants sénégalais à Casablanca : du pèlerinage au business

payés comptant et ne [lui] font pas un bon prix et il y a toujours l’image


servile. » (Interview à Dakar n° 13, le 7/8/2002.)
L’aéroport Mohamed V de Casablanca était réputé comme lieu de passage
particulièrement facile pour faire passer les excédents de bagages. Depuis
le 11 septembre 2001, les structures ont changé. Les compagnies aériennes
sont plus regardantes sur les quantités de marchandises qu’elles acceptent
de prendre (26), et la facturation des excédents est devenue beaucoup plus (26) Certains estiment
chère. qu’une bonne partie des
difficultés des
La pression qui est exercée par les Etats européens sur le Maroc pour compagnies, notamment
qu’il jugule la migration venant des pays subsahariens est ressentie par les celles de la défunte Air
populations qui en sont originaires. Les Sénégalais sont exemptés de visa Afrique, sont liées dans
les pays africains au
pour entrer au Maroc pour une durée de trois mois ; mais ils sont confrontés manque à gagner dû
à la suspicion ambiante : Noirs, ils sont suspectés d’être d’une autre origine : aux fraudes au niveau
« Les Marocains sont des Blancs : ils contrôlent les Noirs, les Sénégalais. des transports de
marchandises (entretien
Il faut 1 000 € d’argent de poche ; si tu n’es pas en règle tu es refoulé dans n° 25, le 22/4/2003 à
le transit et tu perds ton billet. » (Interview n° 28 du 14/4/2003 à Casablanca).
Casablanca.) (27). Les commerçants qui ont été victimes de mesures (27) Je n’ai pas vérifié le
arbitraires les expliquent ainsi : « La représentation sénégalaise au Maroc fondement de cette
information. Ce qui
est inefficace. Si tu obtiens quelque chose, c’est par recommandation ou
m’importait ici était la
relation ; ils ont peur de se mêler des “problèmes des Sénégalais” par peur perception des Sénégalais
des problèmes de migration. » (interview n° 24 le 22/4/2003.) Beaucoup qui jusqu’à présent
d’opérateurs et de grands commerçants dénoncent les accords bilatéraux s’estimaient privilégiés
sur le territoire marocain
Sénégal-Maroc qui ne profiteraient qu’au Maroc, évoquent des politiques grâce à des relations
politiciennes où les conventions n’existeraient que sur le papier (entretien ancestrales.
n° 37 à Dakar du 27/8/2002).
Depuis les années 80, qui ont vu des vagues de migrations importantes
de Sénégalais vers l’Europe, les marchandises marocaines ne sont plus
compétitives. Les opérateurs qui ont des partenaires ou des membres de leurs
familles dans les pays européens les utilisent pour faire venir les marchandises
directement sur Dakar. Les marchandises asiatiques transitent également par
les ports européens auxquels les importateurs sénégalais peuvent ainsi avoir
accès. Le Maroc reste une destination pour le petit commerce. Ceux et celles
qui ont l’opportunité de faire des affaires en Europe, à Dubaï ou en Asie du
Sud-Est ne restent pas à Casablanca mais ont tendance à utiliser cette ville
comme escale, zone de transit ou comme tremplin pour continuer sur l’Italie
ou même Dubaï. Certaines continuent d’ailleurs le business sur Casablanca
à partir de l’Italie. Aux dires d’une commerçante, c’est depuis qu’ils ont compris
cela que les douaniers marocains sont plus durs avec les femmes et leurs
excédents de bagages ! (Interview n° 21 du 27/8/2002 à Dakar.)
Le pèlerinage est également en perte de vitesse. Si avant il y a avait un
amalgame entre affaires, religion et culture, certains estiment que c’est du
passé : « On ne fait pas du business par amour, et si les offres sont meilleures
en Asie ou en Europe, on achète là-bas et on ne va pas au Maroc. » (Entretien
n° 7 à Dakar du 13/8/2002.)

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 149


Laurence Marfaing

Faire venir du fret vers Dakar en provenance du Maroc n’est pas facile :
il n’y a plus de liaisons maritimes régulières, seuls les gros navires y font
des escales de fret. Les opérateurs estiment même que « les relations avec
le Maghreb ont été coupées et la route prévue demandera beaucoup de temps
pour que les mentalités la perçoivent en termes de “relations par le bas” »
(entretien n° 7 du 13/8/2002 à Dakar). Cette route entre Dakar et Tanger
ouverte en février 2002 n’est pas encore terminée, et les Sénégalais qui
l’utilisent sont ceux qui s’en servent pour un petit business de proximité
et n’ont pas les moyens de se payer un billet d’avion (Marfaing & Wippel
2004). Il est cependant possible de spéculer qu’à plus ou moins long terme,
devant les difficultés de fret que rencontrent les commerçants sénégalais à
partir de Casablanca, ils se rabattront sur la route, quitte à expédier par
containers routiers leurs marchandises, pendant qu’eux-mêmes continueront
à prendre l’avion pour leur propre trajet.

Conclusion
Aujourd’hui, ce ne sont plus les hommes qui suivent leurs marchandises,
comme à l’ère des caravanes, mais bel et bien les marchandises elles-mêmes
qui utilisent les ruptures de charge, c’est-à-dire les opportunités de fret et
d’escales des grandes compagnies de transit internationales (entretien 11
à Dakar le 6/82002 ; interview 13 à Dakar du 8/8/2002). Ainsi, ce ne sont
plus les hommes qui agissent en relais mais les marchandises elles-mêmes :
les hommes, eux, prennent l’avion, passent la commande et rentrent. Un
container de marchandises commandées à Casablanca peut très bien repartir
vers Anvers ou Amsterdam avant d’atteindre Dakar où ils le récupéreront.
Les commerçants sénégalais, tout en jonglant entre comportement formel
et informel en fonction des opportunités qui se présentent, utilisent les
avantages apportés par la mondialisation en termes de transport et de
communication et s’y adaptent en remettant stratégies, marchandises et
savoir-faire en question à chaque fois que ceux qui existent arrivent à leurs
limites ou sont confrontés à d’autres mécanismes.
Le champ d’études présenté ici permet une approche de la mondialisation
non pas comme discours mais comme processus (Cooper, 2001 : 103) et la
constatation qu’il est possible d’en tirer est qu’on se trouve face à une certaine
appropriation des mécanismes qu’elle engendre, ce qui permet une
reconfiguration du local et une re-modélisation des identités et des rapports
avec le pays d’origine. Cette re-modélisation permet de faire la synthèse entre
les modes de fonctionnement anciens – ici la représentation du pèlerinage
à Fès, le contrôle social et les habitudes économiques qui régissent tant les
comportements que les rapports entre les acteurs – et les nouveaux qui
apparaissent dans les opportunités offertes par la mondialisation. C’est dans
ce dynamisme que réside la constante re-création des rapports socio-
économiques et relationnels, tant dans l’espace qu’entre les acteurs.

150 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Commerçantes et commerçants sénégalais à Casablanca : du pèlerinage au business

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Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 151


Laurence Marfaing

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152 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


L’espace nord-ouest africain en
mouvement
L’évolution récente des relations
économiques entre le Maroc, la
Mauritanie et le Sénégal *

Résumé Steffen
Le Sahara était, dans l’histoire, un espace traversé par d’intenses Wippel**
mouvements humains et flux commerciaux qui liaient les deux franges nord ([Link]@[Link]-
[Link])
et sud du désert. Cependant, au cours des derniers siècles ces échanges ont
emprunté d’autres voies au détriment des pistes transsahariennes. Depuis
quelques années, l’Afrique du Nord-Ouest connaît une forte évolution sur
les plans politique, économique et migratoire. Parallèlement, cet espace * Cet article se base sur
a commencé à attirer l’attention des agents politiques et économiques, une intervention faite lors
de la presse aussi bien que des populations. Le Maroc a réactivé sa politique de la rencontre de
Khouribga sur les
africaine et a renforcé sa diplomatie économique sur le continent. Ce sont migrations à partir de la
en particulier les relations politiques avec les deux voisins les plus région Centre du Maroc,
proches, la Mauritanie et le Sénégal, qui connaissent un développement organisée par le journal
Assahifa, le 5 février
rapide et positif. Cette évolution se double de l’essor des relations
2005.
économiques, surtout des investissements et d’autres types de coopération
** Steffen Wippel est
entre entreprises. Des nouvelles infrastructures réaménagent et revitalisent économiste, il collabore
l’espace transsaharien et contribuent au déploiement du potentiel des flux au Centre de Recherches
de marchandises et autres. Mais, en même temps, ces rapports Sud-Sud sur l’Orient Moderne
(ZMO), Berlin,
courent le risque de reproduire les relations Nord-Sud dans ce qu’elles ont
Allemagne. E-mail :
de plus déséquilibré. [Link]@[Link]-
[Link],
Le Sahara est, historiquement, un espace traversé par d’intenses flux WippelFriedrich@compu
[Link].
commerciaux qui liaient les deux franges nord et sud du désert, le Maghreb
et le Sahel. Cependant, au fil des siècles, ces échanges empruntèrent, de
plus en plus la voie maritime au détriment des pistes transsahariennes. Le
commerce avec le nord de l’Afrique se faisait souvent même via l’Europe
en raison du manque de liaisons directes régulières. En plus, des litiges
territoriaux et des conflits politiques ont longtemps empêché la traversée
régulière des frontières sahariennes. Aujourd’hui, le commerce et les relations

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 153


Steffen Wippel

économiques transsahariennes en général connaissent un nouvel essor. Dans


cet article, nous nous concentrerons sur les deux voisins du sud les plus
proches du Maroc : la Mauritanie et le Sénégal.
Depuis la fin du colonialisme français, les relations entre le Maroc et la
Mauritanie connaissent une évolution changeante. Pour rappel :
– l’idée du « Grand Maroc » et la question mauritanienne à la fin des
années 50 menaçaient l’existence même d’une Mauritanie indépendante ;
– puis, après la reconnaissance de l’indépendance mauritanienne, l’essor
des rapports bilatéraux au début des années 70 est allé de pair avec une
intense politique de coopération et finalement le partage du Sahara ex
espagnol ;
– et enfin, à la fin de la même décennie et au début des années 80, le
retrait du Sahara et la reconnaissance de la “République sahraouie” par la
Mauritanie inauguraient une autre période de relations extrêmement tendues
avec le Maroc, qui cependant connurent une certaine accalmie peu après
l’arrivée au pouvoir du président Ould Taya.
Depuis 1997-1998, les relations entre ces deux Etats connaissent un
développement rapide et positif. Cette évolution s’est produite dans le cadre
d’une politique africaine réactivée par le Maroc et de sa diplomatie
économique renforcée sur le continent, la construction du Maghreb restant
encore bloquée. Le roi Mohammed VI s’est rendu trois fois en Mauritanie
(septembre 2001, juin 2003 et mars 2005), et le président Ould Taya est
venu deux fois au Maroc (avril 2000 et mars 2004), sans compter les
nombreuses visites réciproques des chefs de gouvernement et de ministres.
De nombreux accords, en particulier sur le plan économique, ont été conclus
dans la foulée, de nouvelles commissions mixtes, ont été établies et des projets
communs ont été entamés. Par contre, l’accord de libre-échange prévu depuis
quelques années pour remplacer l’ancien accord commercial n’a pas encore
vu le jour, et l’Union du Maghreb Arabe (UMA) qui rassemble les deux pays
(ainsi que l’Algérie, la Tunisie et la Libye) et projetait d’établir une zone
économique plus vaste est en panne depuis 1994.
Cette évolution des relations politiques se double de l’essor des relations
économiques. Après une très forte baisse au cours des années 80
(caractérisée par des volumes d’échanges de moins d’un million de dollars
américains en moyenne annuelle), le commerce bilatéral a connu une certaine
reprise dans la première moitié des années 90 (environ 7 à 8 millions d’US$
par an). Mais depuis 1996, les échanges commerciaux entre les deux pays
ont triplé, pour atteindre 24 millions en 2003. Cependant, il faut noter
que les flux de marchandises sont d’abord constitués d’exportations
marocaines, tandis que les importations en provenance du voisin
demeurent – selon les statistiques officielles – négligeables dans la mesure
où elles représentent moins de 2 % des échanges bilatéraux. Elles se
concentrent sur le poisson et comprennent aussi du cuir, des peaux, des
chameaux, etc. Dans l’autre direction, le Maroc expédie des produits finis,

154 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


L'espace nord-ouest africain en mouvement

des produits alimentaires, des vêtements, des velours et des chaussures ;


souvent aussi de l’habillement traditionnel (djellabas, babouches), mais
également des équipements ménagers et du ciment.

Echanges commerciaux
Maroc – Mauritanie – Sénégal
36
34
32
30
28

26
24
22
20
millions USD

18
16

14
12
10
8

6
4

2
0
1980 1981 1982 1983 1984 1985 1986 1987 1988 1989 1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003
années

commerce Maroc-Mauritanie commerce Maroc-Sénégal commerce Mauritanie-Sénégal

Sources : International Monetary Fund, Direction of Trade Statistics,Yearbook, Washington, D.C., diverses
années (versions papier et CD-Rom) ; calculs de l’auteur (exportations & importations ; interpolations
pour les années sans données dans les statistiques internationales vers la fin de la décennie 90).

Comparé aux échanges extérieurs totaux du Maroc, le commerce maroco-


mauritanien a connu une certaine évolution, même si sa part dans le
commerce extérieur du Maroc est restée très faible. Elle se situe autour de
1 ‰ (2 ‰ pour les exportations) du total et de 4 % des échanges extérieurs
marocains au niveau du Maghreb et aussi avec l’ensemble subsaharien. Vue (1) L’« intensité relative
des échanges bilatéraux »
du Sud, la Mauritanie réalise par contre la moitié de son commerce (IREB) met en relation
maghrébin avec le Maroc. les parts du flux
commercial bilatéral
Cependant, il faut prendre en considération la dimension économique
effectif et du commerce
du partenaire mauritanien dont la participation au commerce mondial est extérieur des deux
infime. Cela pris en compte, le commerce bilatéral maroco-mauritanien partenaires dans le
commerce mondial. Des
représente plus de huit fois le volume qu’on pourrait en attendre selon les intensités qui dépassent la
parts des deux pays dans les échanges mondiaux. Cela induit qu’on peut valeur de un signalent des
parler à son sujet d’une forte intensité des échanges comparé aux autres rapports commerciaux
plus intenses qu’on
partenaires commerciaux du Maroc (1). Parmi ceux-ci, la Mauritanie occupe pourrait s’y attendre dans
une des premières places selon les intensités relatives bilatérales qui ont le cas où les deux
constamment augmenté depuis le début des années 90 : en 1989-1991, elles partenaires échangeraient
suivant leurs poids
se situaient autour d’une valeur de 3, depuis elles ont presque triplé ; pour respectifs dans le
les exportations, elles ont augmenté dans un rapport de 8 à 20. commerce mondial.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 155


Steffen Wippel

Intensités relatives des échanges bilatéraux


du Maroc avec la Mauritanie et le Sénégal
10

6
IREB

1
1981 1982 1983 1984 1985 1986 1987 1988 1989 1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003

0
années

commerce Maroc-Sénégal commerce Maroc-Mauritanie

Sources : International Monetary Fund, op. cit. ; Calculs de l’auteur (exportations & importations;
interpolations pour les années sans données).

En plus, il ne faut pas oublier le commerce informel, celui-ci est important


et est évalué par les représentants officiels au quadruple des échanges déclarés.
En direction du nord, ce commerce qui se fait souvent à travers le Sahara
ou par la mer est constitué de cigarettes et de vêtements traditionnels africains
et sahariens (boubous et melhfa) ; dans la direction opposée, c’est-à-dire
du nord vers le sud, on trouve notamment des fruits et légumes, des djellabas,
des babouches ou même du carrelage.
Les investissements, les joint-ventures et autres projets de coopération
semblent, toutefois, plus significatifs pour l’essor des relations économiques
que le commerce. Des entreprises privées, semi-publiques et publiques
marocaines se sont intéressées, ces dernières années en particulier, à quelques
secteurs stratégiques de l’économie mauritanienne. L’un des investissements-
phares du Maroc en Afrique est la prise de participation de Maroc Telecom,
en association avec des privés mauritaniens, dans la société mauritanienne
Mauritel laquelle a, depuis lors, procédé à une forte extension de ses réseaux
fixe et mobile. La coopération entre entreprises existe également dans des
secteurs comme la distribution du gaz (entre Somepi-Somagaz) et du pétrole
(engagement de SMP-Atlas), la pêche et autres. Elle touche les transports
et l’infrastructure : il faut ici mentionner la réalisation de la route
transsaharienne, l’élargissement des ports, le trafic aérien... La coopération
était aussi envisagée dans le secteur de l’électricité où l’Office national
marocain de l’Electricité (ONE) était favorisé pour la reprise de la Somelec
avant que sa privatisation ne soit suspendue il y a plus de deux ans. Dans

156 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


L'espace nord-ouest africain en mouvement

le sens inverse, des entreprises privées mauritaniennes – surtout un des


grands entrepreneurs, Abdallahi ould Noueïgued (AON) – se sont engagées
au Maroc, en particulier dans des firmes de cartonnage et dans des usines
de stockage et de traitement du poisson dans le Sud marocain.
L’autre partenaire majeur et historique du Maroc au Sud du Sahara est
le Sénégal. En fait, depuis les années 60, les relations bilatérales sont
détendues et même cordiales. En 1964, le roi Hassan II y a effectué son
unique visite en Afrique subsaharienne (mise à part la rencontre tripartite,
plutôt maghrébine, avec les présidents Ould Daddah et Boumédienne en
1970 à Nouadhibou). Toutefois, cette cordialité n’est pas de mise dans les
relations sénégalo-mauritaniennes, qui connurent de nombreuses phases
de crises (il suffit pour cela de rappeler les événements dramatiques de 1989-
1990 dont le déclencheur a été la question des droits fonciers dans la vallée
du fleuve Sénégal, qui a rejailli de nouveau en 2000), même si les deux
pays vivent depuis peu une nouvelle détente. Globalement, le Sénégal
soutenait les positions marocaines à l’égard de la Mauritanie (qu’il considérait
en même temps comme un tampon protecteur contre d’éventuels visées
expansionnistes du Maroc) et à l’égard de la question du Sahara ; il s’est
prononcé à plusieurs reprises en faveur du retour du Maroc à l’OUA et à
l’actuelle Union africaine. Parallèlement, le Maroc servait d’intermédiaire
dans les phases de tensions entre le Sénégal et la Mauritanie.
Dans le contexte de la politique africaine actuelle du Maroc, le Sénégal
a également attiré une attention accrue des officiels et des agents privés
marocains. Sur le plan inter-étatique, beaucoup de nouveaux accords et de
projets communs ont vu le jour. Mohammed VI a effectué 3 visites d’Etat
au Sénégal (en mai 2001, sa première visite en Afrique subsaharienne, en
juin 2004 et en mars 2005), où il a été accueilli en grande pompe, non
seulement en tant que chef d’Etat, mais aussi en tant que leader religieux.
Depuis son élection en 2000, l’actuel président sénégalais, A. Wade, s’est
rendu à plusieurs reprises au Maroc (en mai 2000, en mars 2003 et en mars
2004).
En 2000, le Maroc a signé un accord préférentiel de commerce et
d’investissement avec l’Union économique et monétaire ouest-africaine
(UEMOA), lequel doit remplacer les conventions bilatérales existantes, après
l’établissement d’une zone douanière au sein de cette organisation.
Cependant, cet accord a provoqué de grandes réserves, pour ne pas dire
plus, parmi les entrepreneurs sénégalais qui craignent l’afflux de produits
marocains plus compétitifs et une domination des entreprises marocaines
sur leur économie nationale. Mais jusqu’à maintenant, cet accord n’a pas
été ratifié et n’est donc pas encore entré en vigueur.
Le Sénégal, par contre, s’intéresse à des liens plus étroits avec l’UMA,
mais sa demande n’a pas encore trouvé de réponse en raison des
dysfonctionnements que connaissent les instances de cette organisation.
Finalement, afin de sceller le renouvellement et le renforcement des relations

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 157


Steffen Wippel

entre les trois pays dont il est question ici, le président Wade a annoncé à
la mi-2004 l’établissement d’un Conseil de concertation des pays africains
du Nord atlantique qui donnerait à cet axe trilatéral une forme plus organisée.
En même temps, il a proposé de créer une vaste communauté économique
des pays maghrébins et sahéliens, telle qu’elle est déjà envisagée par le SinSad
(ou COMESSA : Communauté des Etats sahélo-sahariens) dont le Maroc et
le Sénégal sont membres.
Dans le cas sénégalais, les relations économiques ont été également
propulsées par l’essor des relations politiques. Le commerce s’est accru pour
atteindre 22 millions de dollars en 2003 contre 6 millions en 1995. Mais
il ne représente que près de 1 ‰ du commerce extérieur global du Maroc
et 4 % de ses échanges avec l’Afrique subsaharienne, soit quasiment les mêmes
proportions atteintes par les échanges entre le Maroc et la Mauritanie. Les
intensités atteignent des valeurs d’environ 4, ce qui est aussi remarquable.
Ce commerce inclut bien sûr un certain volume de re-exportations, même
si la dépendance mauritanienne par rapport aux ports sénégalais a fortement
diminué depuis les années 60.
Les exportations marocaines en direction du Sénégal dépassent les
importations, mais l’écart est légèrement moins prononcé, et les
exportations sénégalaises sont plus diversifiées que dans le commerce
marocain avec la Mauritanie. En premier lieu, le Maroc exporte des produits
alimentaires, des vêtements et chaussures et des produits finis et semi-finis
industriels vers le Sénégal, et il en importe du coton, des graines et fruits
oléagineux, du poisson, des cuirs et des peaux.
Entre le Sénégal et le Maroc il existe également un commerce informel
qui ne se fait pas par route, mais plutôt par avion et par bateau : ce sont
en particulier les commerçantes sénégalaises qui entretiennent un
commerce intense et régulier entre Dakar et Casablanca (mais qui est en
train de péricliter – voir à ce sujet l’article de L. Marfaing dans ce même
numéro).
En ce qui concerne les investissements marocains à l’étranger, le Sénégal
constitue une autre destination importante. Le projet-pilote dans ce cadre
est incontestablement le contrôle d’Air Sénégal International par Royal Air
Maroc. Un autre domaine concerné est le secteur des banques où la Banque
marocaine du commerce extérieur (BMCE) a installé une banque d’affaires,
BMCE Capital Dakar, en 2003, et où Attidjariwafa Bank est en train d’ouvrir
une banque commerciale mixte attendue depuis longtemps. La coopération
dans le bâtiment et les travaux publics comprend la construction de
logements (par le Groupe Chaâbi ; projet cependant gelé en 2004 à cause
de litiges fonciers) et l’apport technique et financier pour des projets routier,
aéroportuaire, portuaire et ferroviaire. Le négoce, la fabrication de tissus,
de médicaments (projet de Sothéma-Maroc) et de tuyaux de béton (par le
Consortium pour les canalisations, granulats et travaux / CCGT du Groupe
Tazi), l’alimentation, l’exploitation de carrières (aussi par le CCGT) et le

158 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


L'espace nord-ouest africain en mouvement

transport maritime (ligne établie entre Dakar et Ziguinchor par la


COMANAV) sont d’autres secteurs où se sont engagées des entreprises à
partir du Maroc et des hommes d’affaires marocains sur place. Par contre,
la participation dans la Compagnie nationale d’électricité, Senelec, pour
laquelle le Maroc était le repreneur favori, a été repoussée.
Un des problèmes majeurs auquel le commerce transsaharien se heurtait
depuis longtemps était le manque de voies de circulation et de transport
adéquates. Mais cela aussi est en train de changer. La coopération entre
Royal Air Maroc et Air Sénégal International a contribué à la création d’un
réseau aérien dense dans la région ; pour la Mauritanie, une coopération
semblable être envisagée. Un important chaînon manquant est constitué
par l’absence de liaison Nouakchott-Laâyoune : la permission mauritanienne
de l’établir, en 1998, a été rapidement retirée.
Cependant, ce vide sera bientôt comblé par la route. Depuis 2002, il
est ainsi permis de traverser officiellement par voie terrestre la frontière
maroco-mauritanienne, fermée depuis 1979. Le dernier tronçon de la route
Tanger-Dakar est en travaux entre Nouadhibou et Nouakchott ; son
achèvement était prévu pour 2005. Cette route sera la première voie
transsaharienne entièrement goudronnée ; elle reliera non seulement les
parties septentrionale et subsaharienne du continent africain, mais aussi
ce dernier à l’Europe. Elle devrait faciliter les flux commerciaux à la condition,
cependant, que les réseaux routiers complémentaires, en particulier au Sud
(programmés dans le cadre de l’initiative NEPAD et de la Communauté
économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest / CEDEAO), soient réalisés.
Elle facilitera également les flux des hommes, même si les citoyens des pays
subsahariens n’ont pas encore le droit de prendre la route (dans le sens sud-
nord, la frontière mauritano-marocaine est interdite aux ressortissants de
ces pays, qui n’osent pas eux-mêmes la prendre en raison des préjugés sur
la migration qui prévalent toujours des deux côtés du Sahara). Finalement,
il ne faut pas oublier le caractère symbolique de cet axe qui matérialise les
multiples liens historiques et contemporains entre les peuples, les nations
et les cultures au nord et au sud du Sahara.
Cependant, cette voie terrestre sera fortement concurrencée par
l’établissement d’une liaison maritime régulière entre les trois pays, en
discussion depuis les années 20 (cette liaison n’a existé entre Dakar et
Casablanca que durant les années 1968 à 1974). Mais récemment, les
responsables des trois pays ont décidé de nouveau de réaliser cette ligne
qui permettra d’éviter le détour par les ports européens et offrira une voie
de transport alternative et bon marché aux échanges de marchandises entre
le Maroc et l’Afrique occidentale.
En résumé, on constate que les espaces en question – l’Afrique du Nord-
Ouest qui englobe l’espace ouest-saharien et qui fait en même temps partie
d’un autre espace Maghreb-Sahel – connaissent ces dernières années une
forte évolution sur les plans politique, économique et migratoire.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 159


Steffen Wippel

Parallèlement, sur le plan du débat public, ces espaces ont attiré


l’attention et la bienveillance des agents politiques, des décideurs
économiques et du public, de la presse en particulier, aussi bien que des
populations – commerçant(e)s, migrants, etc. – au Maroc, en Mauritanie,
au Sénégal et au-delà. Les trois pays se regardent eux-mêmes ou se veulent
des « ponts » entre les régions qui les entourent (Europe-Afrique ; Afrique
du Nord-Afrique subsaharienne ; Maghreb-Sahel, etc.).
Parallèlement, l’essor actuel des relations maroco-mauritaniennes et
maroco-sénégalaises s’insère dans le renouvellement généralisé des relations
politiques et économiques du Maroc (et d’autres pays nord-africains) à travers
le Sahara depuis 1997 et dans une politique de régionalisation à plusieurs
détentes du royaume (vers le Nord : Europe-Méditerranée ; vers l’Est :
Maghreb-monde arabe ; vers l’Ouest : Amériques ; et vers le Sud : Afrique
subsaharienne). Enfin, des rapports Sud-Sud si nécessaires et sollicités depuis
longtemps commencent à s’établir, mais, en même temps, ils courent le
risque de reproduire les relations Nord-Sud avec un pôle relativement fort
au Nord et d’autres partenaires plutôt faibles au Sud du Sahara, avec tous
les déséquilibres que cela implique.
Toutefois, les grands flux de marchandises se dirigent toujours vers
d’autres directions. Le commerce transsaharien, même s’il est d’une intensité
relative remarquable, a plus d’importance symbolique que réelle, et la
coopération inter-entreprises est parfois bloquée. C’est pourquoi les
responsables des trois pays soulignent régulièrement que les relations
économiques restent en deçà de leur potentiel.
Ce sont en particulier les infrastructures projetées qui (re)structureront
davantage, (ré)aménageront et revitaliseront cet espace transsaharien et
contribueront ainsi au déploiement du potentiel des flux de marchandises
et autres, même si ceux-ci sont encore empêchés de s’épanouir à cause de
problèmes politiques anciens (Sahara) et nouveaux (migration, terrorisme),
réels ou imaginaires, qui contribuent à verrouiller les passages.

160 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


L'espace nord-ouest africain en mouvement

Références bibliographiques

Maringá Laurence, Steffens Wippel (dir.) Steffen Wippel (éd.), Wirtschaft im Vorderen
(2004), les Relations transsahariennes à Orient, Interdisziplinäre Perspektiven
l’époque contemporaine, un espace en constante [Economie au Moyen-Orient et en Afrique
mutation, Karthala / ZMO, Paris / Berlin, du Nord, Perspectives interdisciplinaires],
y compris Laurence Marfaing, Steffen Klaus Schwarz Verlag, Berlin 2004,
Wippel, « Espace transsaharien : espace en p. 235-250.
mouvement, quelques réflexions pour une Marfaing Laurence, Steffen Wippel, « Die
approche conceptuelle – une introduction », Öffnung der Landverbindung Dakar-Tanger
p. 7-26, et Steffen Wippel, « Le renouveau und die Wiederbelebung transsaharischer
des relations entre le Maroc et l’Afrique Bewegungen » [L’ouverture de la route de
subsaharienne : la formation d’un espace terre Dakar-Tanger et la revitalisation des
économique transsaharien ? », p. 29-60. flux et mouvements transsahariens].
Wippel Steffen (2003-2004), « Le renouveau A paraître.
des relations transsahariennes, Etude Wippel, Steffen, “Bruder” und “Brück”, Die
comparative des cas marocain et égyptien », Entwicklung des marokkanisch-maure-
in Maghreb-Machrek, 178, hiver, p. 89-108. tanischen Verhältnisses, seine Wahrnehmungen
Marfaing Laurence, « Von der Pilgerfahrt nach und regionalen Bezüge [« Frère » et « pont » :
Fès zum Handel in Marokko : L’évolution des relations maroco-
Senegalesische Händler und Händlerinnen mauritaniennes, leurs perceptions et leurs
in Casablanca » [Du pèlerinage à Fès au références régionales] (titre provisoire, travail
commerce au Maroc : commerçants et en cours).
commerçantes sénégalais à Casablanca], in :

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 161


Enquête auprès de migrants
marocains expulsés d’Italie

Abstract Mehdi Lahlou


The reception given by the family varies. It’s not the same, and depends on Bahija Moubchir
the people and the moment in [Link] immediate reaction at the time of Kamal Saïdi
return is that of relief at seeing their son alive, as there are a lot of stories
going around the disappearance of migrants. From this point of view, the
Saïd El Maataoui
reactions of mothers are more marked compared to those of fathers, even
more when, if the parents are separated, the migrant chooses to go back
to the mother first. After a generally short period of time, recriminations
and reproach towards the migrant for having failed to continue his migratory
project, and for having wasted the precious economic resources his family
invested in his leaving, and for having brought shame on the family because
of his being put in prison and expelled.
The real reasons for the return of the emigrant are rarely divulged, and it’s
not certain that they correspond to those declared to us during the
interviews, except to their own immediate family. In this way, six of the
migrants interviewed claimed they had said nothing to no-one, not even
to their own [Link] six migrants declared they had made the reasons
for repatriation public, but out of these, twenty four had only told their
immediate family. This confession can be justified by the fact that, having
to stay for a long time in Morocco – without resources and often without
work – the migrant is, at least, obliged to reveal the reasons why he cannot
go back to Italy to his own family.

I. Cadre et déroulement de l’enquête


L’enquête, dont les principaux résultats sont présentés dans ce texte, fait
partie d’un projet plus vaste, intitulé Projet ALNIMA (pour Albanie, Nigeria,
Maroc), mené par l’institut de recherche italien, Centro Studiti Politica
Internazionale (CEsPI), entre 2003 et 2005. L’objectif visé par ce projet
consistait à cerner la situation des migrants de ces trois pays, qui ont été
expulsés d’Italie au cours des dernières années à la suite d’une condamnation
par la justice italienne, ou même après une arrestation par la police, en
relation avec une simple contravention ou un délit mineur.
La partie marocaine du projet ALNIMA a consisté en une enquête de
terrain, qui a été menée entre les mois d’avril et de mai 2004 et qui a concerné
un échantillon, pris au hasard, de 42 migrants marocains expulsés d’Italie

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 163


Mehdi Lahlou, Bahija Moubchir, Kamal Saïdi, Saïd El Maataoui

à la suite de condamnations privatives de liberté ou de conduite à un poste


de police à la suite d’une rixe ou d’une hospitalisation sans présentation
de documents de séjour en Italie.
Les difficultés liées à la détermination de l’échantillon ont été de plusieurs
ordres, dont l’impossibilité d’avoir des données chiffrées sur les populations
concernées, aussi bien au départ de la région retenue qu’en Italie (population
migrante, population expulsée) et, surtout, la difficulté d’identifier les
personnes rentrées au Maroc à la suite d’une expulsion ou, encore, celle
de pouvoir les inviter à parler de leurs situations individuelles et à expliciter
les vraies raisons de leur retour dans leurs régions respectives.
Ces difficultés expliquent le nombre relativement réduit de personnes
interrogées, alors même qu’il apparaît que, entre 2002 et 2004, chaque avion
de retour à Casablanca d’un aéroport italien transportait en moyenne entre
2 et 6 migrants expulsés par les autorités de Rome.
En outre, dans 10 cas sur les 42 migrants expulsés identifiés, il n’a été
possible d’obtenir des réponses qu’à une partie des questions, alors que
certaines réponses ont semblé soit fantaisistes soit invraisemblables. Les
questionnaires liés à ces cas n’ont été exploités que de manière qualitative
et pour les réponses qui ne portent pas à doute. Il est apparu, par ailleurs,
qu’entre 4 et 6 migrants (dont les questionnaires n’ont pas été retenus) étaient
dans des situations psychologiques et de trouble mental faisant perdre toute
cohérence à leurs réponses.
Autrement, 32 questionnaires portant sur autant d’entretiens ont été
complètement exploités. Ceux-ci ont été menés auprès de migrants rencontrés
dans les villes de Khouribga, Oued Zem et F’kih Ben Salah et aussi de
membres de leurs familles (3 mamans). Dans ces trois derniers cas, il s’agit
de fiches indépendantes portant des renseignements et des appréciations
générales, familiales et socio-économiques utiles pour mieux comprendre
la démarche migratoire des jeunes de la région, ses déterminants et ses effets
sur la famille et la collectivité.
Très souvent, aussi, surtout au début de l’enquête, les migrants interviewés
n’étaient pas tout à fait à l’aise pour répondre, pensant que l’enquête pouvait
être exploitée par les autorités (de police) marocaines ou italiennes. Un climat
de relative confiance ne s’est instauré qu’après les premiers entretiens. Et
également après que les migrants interrogés eurent été informés qu’une telle
étude avait aussi pour objectif de les aider à se réinsérer au Maroc.
Evidemment, lorsque cette annonce a été faite, elle a permis de faciliter
les contacts ultérieurs, mais a aussi entraîné le fait que d’innombrables
personnes, pensant à un recrutement ou à une opération aidant au départ
vers l’Italie, ont contacté d’elles-mêmes l’équipe chargée de l’enquête (à ce
sujet, celle-ci a notamment été contactée par un père qui voulait envoyer
en Italie 2 de ses fils et un autre – qui gérait une société d’ambulances –
qui cherchait à faire partir ses cinq enfants vers le même pays).

164 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Enquête auprès de migrants marocains expulsés d’Italie

Lors d’une autre phase de l’enquête, de nombreux “migrants”, dont


beaucoup n’étaient pas des refoulés mais qui espéraient une aide pour partir
en Italie ou un soutien financier quelconque pour réaliser un projet ou
trouver un emploi au Maroc, ont voulu répondre au questionnaire.
Les entretiens ne pouvaient être menés qu’individuellement, dans un
lieu choisi par le migrant lui-même, la plupart du temps à la terrasse d’un
café.
Tous les migrants qui ont accepté de répondre au questionnaire, à
l’exception de la dizaine signalée ci-haut, et dont il a été estimé qu’ils
répondent au profil de l’étude, l’ont fait jusqu’à la fin de tous les items prévus
par le guide d’entretien, en répondant notamment aux questions les plus
“dérangeantes” sur le plan personnel (principalement celles qui sont en
relation avec les motifs d’arrestation/condamnation en Italie, puis avec les
conditions de retour au Maroc). En cas de gène suite à une question, celle-
ci était laissée de côté pour passer à la suivante. Les questions les plus gênantes
n’étaient cependant pas les mêmes pour tous.
Les items retenus dans le questionnaire administré pour l’occasion
portaient, notamment, sur la situation socio-économique de la famille du
migrant, sur sa situation propre (sexe, âge, niveau d’éducation, emploi,
revenus, etc.), sur la formation du projet migratoire et les conditions de
son déroulement, sur la vie en Italie de la personne interviewée (ville de
résidence, emploi, salaire, conditions générales de vie, etc.), sur les raisons
de son arrestation, de détention puis d’expulsion, sur les conditions d’accueil
et de vie après le retour au Maroc et, enfin, sur les projets d’avenir du migrant
(autres tentatives migratoires, volonté de rester et de travailler au Maroc,
dans quelles conditions, etc.).

II. Principaux résultats de l’enquête


1. Famille et situation des émigrés avant leur départ du Maroc
Les familles des migrants sont de milieu moyen ou pauvre. Elles disposent
de revenus plutôt faibles, très souvent précaires. C’est, dans beaucoup de
cas, des agents de l’Office chérifien des phosphates (OCP) – anciennement
principal employeur dans la région – dont certains sont arrivés à la retraite
ou des personnels de l’Education nationale ou des artisans, maçons et autres
tauliers.
Ce sont aussi des familles relativement nombreuses, composées de 5 à
7 personnes en moyenne, avec, dans un cas, une famille de 9 enfants et,
dans un autre, une famille de 11 enfants.
Les migrants eux-mêmes sont âgés en moyenne de 32 ans. Le plus jeune
a 21 ans et le plus âgé en a 44. Certains sont partis en Italie à l’âge de
14-15 ans.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 165


Mehdi Lahlou, Bahija Moubchir, Kamal Saïdi, Saïd El Maataoui

2. Niveau scolaire au moment de la migration


Le niveau scolaire des migrants au moment de la migration se situe entre
une situation d’analphabétisme et l’enseignement supérieur, selon la
stratification suivante :

Niveau scolaire au moment de la migration


1 migrant : licencié en lettres, a poursuivi ses études en Italie et y a
obtenu une maîtrise en italien.
2 migrants : niveau université, faculté de droit.
2 migrants : niveau bac plus 2 années de formation professionnelle
1migrant : niveau bac.
19 migrants : niveau collège et lycée, dont 5 sortis de la 7e année du
lycée.
4 migrants : niveau enseignement primaire.
3 migrants : sans instruction – dont une migrante qui n’est jamais
allé à l’école.

La population en question dispose donc d’un niveau éducatif supérieur


à la moyenne nationale, puisque le pourcentage d’illettrés parmi elle est
inférieur à 10 %, alors qu’il est de près de 50 % dans l’ensemble de la
population adulte marocaine.
Au demeurant, une grande partie (14 migrants sur 32 dont nous avons
retenu le questionnaire) des migrants refoulés interrogés ont émigré en
quittant directement l’école, ce qui signifie que le projet migratoire est
entretenu au sein-même du système éducatif et apparaît dès l’origine comme
préférable à un diplôme et aux emplois éventuels que celui-ci permettrait
d’occuper au Maroc. De la sorte, le milieu scolaire apparaît (tout au moins
dans la région ciblée) comme un cadre propice à l’échange d’informations
sur les pays – en l’occurrence ici l’Italie – où migrer, sur les moyens d’y
arriver et aussi sur les “retombées rapidement positives” de la migration.
Le projet ainsi formulé est d’autant plus aisé à mener jusqu’à son terme
que les conditions offertes par l’école (au moment de la scolarisation) ne
sont pas très attractives, que le rendement de l’école – en terme de possibilités
d’emploi une fois le diplôme obtenu – n’est pas très évident pour une bonne
partie de la société (l’école, notamment dans les zones déshéritées et chez
les populations pauvres ou moyennes, n’est plus considérée comme un facteur
d’ascension sociale) et que les familles sont complètement absentes s’agissant
du suivi de leurs enfants à l’école.
8 migrants ont dit avoir été commerçants au moment de leur départ ;
6 ont dit avoir été salariés ou manœuvres ; un migrant était marin et, enfin,
3 étaient en situation de chômage.

166 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Enquête auprès de migrants marocains expulsés d’Italie

La quasi-totalité des migrants, non mariés, vivaient encore chez leurs


familles avant leur migration. Un des refoulés (celui qui a obtenu une maîtrise
d’italien après avoir émigré) a dit s’être marié en Italie et y a laissé son épouse
et trois enfants et 4 autres ont parlé de projet de mariage en Italie sans que
cela ne se soit concrétisé. Deux migrants se sont mariés à leur retour (un
ambulancier et un plâtrier), mais la plupart ne pensent pas au mariage vu
leur situation de chômage, de précarité de ressources et de difficulté de
réinsertion dans leur famille et leur milieu social après le refoulement.
3. Objectifs/projets attendus de la migration
A la question de savoir les motifs de leur départ du Maroc, 20 émigrés
ont répondu qu’ils étaient partis du Maroc pour rechercher un emploi. Or,
comme seulement 3 migrants parmi notre échantillon étaient des
chômeurs avant leur première migration, par recherche d’emploi il faut
comprendre plutôt un emploi plus rémunérateur et, dans le cas du migrant
du niveau de la licence, un emploi plus conforme à ses capacités. Dans 20 cas
l’objectif du migrant était “d’améliorer sa situation” et dans deux cas “d’aider
sa famille”.
Quant aux raisons du choix de l’Italie comme pays d’immigration,
17 migrants ont déclaré avoir des frères et/ou des parents dans ce pays – dans
3 cas, il s’agissait de plus de 3 frères et dans 2 cas des frères et du père.
Dans 4 cas l’Italie a été choisie parce qu’il était possible d’y aller sans
papiers (visa et carte de travail) ou parce que les contrôles à ses frontières
étaient considérés comme moins sévères qu’ailleurs (en France ou en
Allemagne, avant l’instauration du visa Schengen). Le reste des réponses
obtenues à cette question présente (dans un cas) l’Italie comme un pays
“populaire” (en arabe dialectal “chââbi”, c’est-à-dire plus accessible et où
il est plus facile de travailler même sans diplôme, contrairement à la France,
l’Allemagne ou l’Amérique du Nord) ou comme un pays “populaire” et pas
raciste, ou comme un pays à la mode – migratoire – dont tout le monde
parle et, enfin, comme un pays où on aide les handicapés.
Dans 2 cas, le départ en Italie a été construit sur “des histoires de
migrants”, dans un cas parce que “l’Italie, c’est bien”, et dans un autre parce
que “tout le monde peut y réussir”.
Et de fait, une approche terrain de la réalité des villes où l’enquête a
été menée (comme de nombreuses régions marocaines s’agissant de la
question de l’émigration) indique que plusieurs facteurs peuvent être retenus
à ce propos : il s’agit en premier de la très forte attractivité de l’Italie, qui
s’exerce dans toute la région, à travers les frères (et sœurs), cousins et autres
parents ou amis, revenant au Maroc chaque été, dans de grandes et belles
voitures (avec lesquelles tout devient accessible, y compris les “conquêtes
féminines”), avec beaucoup de cadeaux à l’ensemble de la famille, en plus
des transferts annuels ; de la volonté de s’enrichir très vite à partir de la
croyance profonde qu’un tel enrichissement est possible en Italie ; de l’idée

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 167


Mehdi Lahlou, Bahija Moubchir, Kamal Saïdi, Saïd El Maataoui

aussi qu’il est facile de gagner de l’argent en s’adonnant, sans trop de risques,
à des activités illégales, comme le trafic de drogues ou le vol de voitures.
L’âge des migrants et le relâchement de leurs attaches familiales et sociales
constituant, par ailleurs, des facteurs de prise de risques importants.
4. Conditions et coût du voyage lors de la migration
Le départ du Maroc est généralement effectué, surtout depuis le début
des années 90, avec de faux papiers (faux passeports, faux visas, faux contrats
de travail). Pour cela, des intermédiaires sont partout connus de tous les
migrants potentiels, et lorsque le voyage ne réussit pas, les montants avancés
par le migrant sont perdus, mais il pourra bénéficier lors d’une autre tentative
de “réductions”. Le voyage dure assez longtemps, par des chemins très divers.
Le plus court, le plus simple et le moins cher consiste à partir en avion.
Là, les faux papiers ressemblent à de vrais, ou alors il a été possible de les
obtenir par l’entremise de parents/amis déjà installés en Italie. Autrement,
les départs se font par bateau via l’Espagne, ou par “patera” (petite barque,
sans moteur ou avec moteur à puissance réduite), de façon clandestine à
partir de la côte nord-méditerranéenne marocaine.
D’autres possibilités consistent à prendre le bus jusqu’à la frontière
maroco-algérienne, puis à embarquer à partir d’Oran ou à continuer la route
jusqu’en Tunisie, pour accéder en Italie à travers la filière tunisienne, ou
encore, à prendre l’avion jusqu’à Istanbul, puis de là se diriger vers l’Europe
occidentale pour atteindre enfin l’Italie.
Voyage et faux papiers coûtent en moyenne entre 20 000 et
40 000 dirhams, réunis très généralement avec le soutien, soit sous forme
de dons ou de prêt, de la famille ou d’amis. A ce sujet, il n’a pas été fait
mention d’éventuels “employeurs” ou de médiateurs italiens, mais il n’est
pas impossible que ceux-ci aient été considérés (et présentés) comme faisant
partie des amis.
5. Coût estimé de la migration
Le coût moyen (comprenant la mise à disposition de documents/passeports,
visas, cartes de travail et les frais de voyage) engagé par les migrants pour
partir du Maroc et qui a été calculé à partir des réponses obtenues pour cet
item s’élève à 24 500 Dh (soit 2 fois le revenu annuel moyen par habitant
au Maroc en 2003 et près de 14 fois le SMIG).
Treize migrants ont déclaré avoir dépensé 20 000 Dh et plus, dont cinq,
50 000 Dh et plus, alors qu’une migrante a dépensé 70 000 Dh (prêtés par
un “ami” de la famille et représentant les frais de convoyage en voiture).
Deux migrants, après avoir été refoulés une première fois, sont repartis
en Italie.
Le coût du 2e départ est plus élevé que celui du premier. Dans un cas,
ce coût a été de 20 000 Dh la première fois et de 30 000 Dh la seconde,
dans le 2e cas, le coût du voyage est passé de 30 000 à 50 000 Dh.

168 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Enquête auprès de migrants marocains expulsés d’Italie

Cela montre une volonté plus forte de repartir et la disponibilité pour


prendre, en conséquence, des risques plus importants et de supporter un
coût plus élevé. En fait, il a été relevé que plus les conditions de voyage
sont risquées, plus le voyage est long et plus il est coûteux. A l’inverse, un
départ en avion comme simple voyageur, par vol direct vers l’Italie, revient
le moins cher (5 000 Dh et moins).
Six migrants ont dit avoir couvert leurs frais de voyage avec des fonds
propres, deux en recourant à des prêts (notamment la migrante pour laquelle
le coût s’est élevé à 70 000 Dh, ce qui correspond à un vrai investissement),
deux en combinant des emprunts et une aide de la famille. Le reste des
migrants ont recouru à des dons de leurs parents et, dans beaucoup de cas,
de leurs mères, ce qui signifie un très fort engagement des parents et de la
famille dans le projet migratoire de leurs enfants, pour les voir “s’en sortir
eux-mêmes” et pour qu’ils en reçoivent une aide leur permettant
d’améliorer leur situation matérielle, par des transferts de revenus
ultérieurs en leur faveur.
La famille est très souvent au courant du projet migratoire de son enfant
et parfois même elle semble en être à l’origine, tellement la réussite d’un
tel projet est devenue synonyme de réussite sociale.
En général, aussi, les familles viennent de s’installer tout récemment
en ville, en provenance des campagnes avoisinantes. Le niveau d’éducation,
aussi bien de la mère que du père, est très bas.
Cela contribue, avec le faible niveau des ressources financières de la
famille, à un rapide relâchement de l’autorité des parents sur leurs enfants,
à la perte de repères par rapport à un ensemble de valeurs sociales et
individuelles fondées sur l’attachement à la terre, le travail et la nécessité
de l’effort pour répondre à ses besoins.
De telles dispositions socio-familiales, éducatives et culturelles seront
un handicap important lors de l’arrivée/installation dans le pays européen
d’accueil, en l’occurrence ici l’Italie.
La sensation de liberté au Maroc (c’est-à-dire cette possibilité de faire
beaucoup de choses dans l’impunité, comme ne pas respecter le code de
la route ou faire du tapage nocturne, par exemple), hormis tout ce qui se
rattache au domaine politique et le fait pour un enfant de passer le plus
clair de son temps à l’extérieur de la maison, notamment en raison du
manque d’espace qu’il y ressent, vont avoir des effets multiplicateurs dans
le pays d’accueil. Là, le migrant aura en plus l’impression que l’Etat est
moins présent, parce qu’il y verra moins de policiers dans la rue. Par ailleurs,
l’abondance des richesses (l’étalage des biens dans les supermarchés et ailleurs)
et l’impression qu’il n’existe pas de limites aux libertés individuelles, des
mœurs notamment, accroissent les tentations.
Un autre facteur pouvant également jouer est celui qui consisterait pour
le migrant à agir en procédant dans son esprit à une espèce de revanche
sur lui-même, sur son pays de départ (qui ne lui doit rien, puisqu’il ne lui

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 169


Mehdi Lahlou, Bahija Moubchir, Kamal Saïdi, Saïd El Maataoui

a rien donné) et sur le pays d’accueil (trop riche par rapport au sien et aussi,
peut-être, de religion différente – mais là, une investigation plus poussée
serait utile).
Cependant, cette “revanche” ne va pas – pour les 10 migrants à qui la
question a été posée – jusqu’à considérer l’Italie comme une Dar el Harb,
où il serait halal de combattre au nom de l’Islam. La question posée à ce
sujet est apparue comme incongrue (ou une question-piège). Bien au
contraire, l’Italie ayant été considérée par beaucoup comme un pays
“populaire”, “non raciste et accessible”, ne pouvait constituer pour ceux
qui ont été interrogés à l’occasion de cette recherche “une cible”. Pour certains
migrants, beaucoup d’Italiens ont un comportement “meilleur” que celui
de “beaucoup de musulmans”.
Cela n’empêche pas de méditer les deux réactions extrêmes présentées
ci-après :

Pour l’un des migrants condamné et expulsé pour vol :


« Le vol est halal pour manger, lorsqu’on n’a pas de quoi manger.
C’est aussi une réaction parce que les Italiens n’aiment pas les Arabes
et les musulmans. Ils sont racistes. Mais le terrorisme n’est pas bien,
n’est pas bon. Ce n’est pas une bonne solution. On n’a pas le droit
de tuer des gens qui vous ont reçu. »
Pour un autre migrant expulsé pour le même motif :
« Le vol et/ou le trafic de drogue représentent une espèce de revanche
contre les réactions racistes, l’exclusion et l’exploitation subies auprès
des Italiens. »

6. Secteurs d’activité et emploi en Italie des migrants refoulés


La plupart des migrants interrogés ont exercé au moins 2 activités, avec
un passage entre les secteurs les plus divers, mais qui n’en représentent pas
moins le bas de l’échelle de la hiérarchie des emplois dans un pays aujourd’hui
développé : il s’agit notamment de l’agriculture, de la mécanique, de la
construction, du commerce ambulant et des services…

Les réponses obtenues à cette question se présentent comme suit :


– 10 migrants ont exercé en construction/peinture ;
– 8 migrants ont déclaré avoir eu un emploi en soudure/mécanique ;
– 6 migrants en commerce, essentiellement commerce ambulant ;
– 5 migrants en agriculture ;
– 2 migrants en hôtellerie/restauration ;
– 2 migrants ont dit avoir travaillé en usine (textile/aciérie) ;
– 1 migrant en gardiennage ;

170 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Enquête auprès de migrants marocains expulsés d’Italie

– 1 migrant en déménagement ;
– et 5 migrants ont dit avoir exercé des emplois qu’ils n’ont pas pu
identifier. La jeune migrante, notamment, a dit avoir été employée
sporadiquement comme domestique.

7. Transferts au Maroc
A la question portant sur les transferts qu’ils auraient effectués vers le
Maroc, 4 migrants/refoulés ont déclaré n’y avoir jamais procédé, dans 2 cas
pour n’avoir jamais disposé de ressources suffisantes. Un de ces migrants
était parti en Italie en 1994, deux en 1998 et le dernier en 2001.
Quatre migrants ont déclaré avoir effectué des transferts de façon continue
lors de leur présence en Italie. Ces transferts, effectués par la poste pour
“aider la famille”, ont été de 1 500 à 2 500 Dh/mois pour un migrant installé
en Italie depuis 1993, de 2 000 à 2 500 Dh/mois et de 3 000 à 4 000 Dh/mois
pour deux migrants installés dans ce pays également depuis 1993 et de
40 000 Dh tous les six mois pour un migrant parti du Maroc en 1990. De
la sorte, les transferts d’Italie paraissent être les plus réguliers et les plus
importants pour les migrants partis plutôt au début des années 90.
Seize migrants ont déclaré avoir effectué des transferts de façon
sporadique, soit par la poste ou en recourant à des amis (dans 9 cas), soit
par le biais de la société de services financiers Western Union et d’amis (dans
3 cas).
Un migrant a dit avoir transféré 1 million de Dh en recourant à son
frère, pour un financer un projet, mais il n’a pas récupéré son financement.
Un autre migrant a dit avoir transféré 200 000 Dh, et un autre a déclaré
avoir transféré 90 000 Dh pour construire une maison (qu’il a récupérée
en ce qui le concerne – voir par ailleurs).
8. Conditions d’arrestation, de détention, d’expulsion et de retour
au Maroc
La plupart des migrants interrogés semblent avoir été très surpris de leur
condamnation / incarcération suivie de leur expulsion d’Italie, même si
certains ont déclaré avoir mérité d’être arrêtés et poursuivis par la justice.
Certains (2 migrants en l’occurrence) ont dit que la prison leur a “ouvert”
les yeux, ce qui signifie, dans la perception marocaine, les a rendus conscients
de certaines choses, notamment du fait qu’ils étaient fréquemment en marge
de la loi. Mais beaucoup n’ont pas été davantage choqués que cela d’avoir
“fait de la prison”.
Quasiment tous ont relaté ne pas avoir subi de violence ou de mauvais
traitements en prison. La même chose est revenue quant à leur expulsion vers
le Maroc, même si celle-ci fut exécutée avec beaucoup de fermeté, très souvent
avec des policiers italiens qui accompagnent les migrants jusqu’à Casablanca.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 171


Mehdi Lahlou, Bahija Moubchir, Kamal Saïdi, Saïd El Maataoui

De même, pratiquement aucun migrant n’a fait part de violences ou


de mauvais traitements de la part de policiers marocains à son arrivée au
Maroc. La règle semble être un transfert au commissariat central de
Casablanca d’où le migrant ressort après un bref passage/interrogatoire de
quelques heures et, parfois, de 1, 2 ou 3 jours, surtout lorsque l’arrivée au
commissariat se passe un vendredi soir ou un samedi.

9. Conditions et motifs de l’arrestation des refoulés


Pour 5 migrants, les conditions d’arrestation et de poursuite ont été très
dures, parfois violentes.
Pour 21 autres, ces conditions ont été correctes, normales selon certains.
La normalité signifiant ici soit que cela était mérité soit ce que le migrant
croit être courant dans ce type de circonstances, puisque c’est ainsi que
d’autres migrants qui ont déjà connu une arrestation ont pu en parler.
Les motifs des arrestations et de la détention ont été, dans un ordre
décroissant, pour 26 répondants à cette question, les suivants :

– dans 15 cas, l’absence de “papiers” ;


– dans 3 cas, la falsification d’identité (2) et de papiers (1) ;
– dans 3 cas, le trafic de drogue ;
– dans 3 cas, des disputes/rixes (y compris avec des forces de l’ordre)
et boisson
– dans 2 cas, le vol (de téléphone portable et de vêtements dans un
super-marché) ;
– dans un cas, la contrebande de cigarettes.

10. Durée de la détention/emprisonnement


Les durées pendant lesquelles les migrants interrogés ont dit avoir été
détenus ou emprisonnés ont varié de quelques heures à 20 mois, tel que
cela est indiqué ci-après :

5 migrants ont été retenus entre 2 heures et 12 heures ;


11 migrants l’ont été pour une durée comprise entre 1 et 10 jours ;
9 migrants ont été emprisonnés 1 mois et plus, dont 5, ont été en prison
pendant 5 mois et plus, et 2 ont été emprisonnés pendant plus de 18 mois
– un migrant a purgé 18 mois de peine de prison, après une
condamnation pour faux et usage de faux et un second à 20 mois de
(2) Une sorte de Centre
de transit de la police prison suite à une condamnation pour trafic de drogue.
italienne, utilisé dans
l’attente de l’expulsion
des migrants en instance 6 migrants ont dit être passés par le Centro di permanenza
de renvoi dans leurs pays. temporanea (2), et 26 ont déclaré ne pas y avoir été accueillis.

172 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Enquête auprès de migrants marocains expulsés d’Italie

11. Expérience en prison


Quant à l’expérience découlant de la vie en prison, 14 migrants ont
déclaré n’en avoir retenu aucune, probablement parce que la durée de
détention était “trop courte” pour donner lieu à des effets, positifs ou négatifs,
sur eux.
2 migrants ont déclaré avoir appris ce que c’est la liberté.
2 autres migrants ont reconnu avoir tiré de la prison une expérience
positive, dont l’un (qui a purgé une peine de 20 mois) a dit s’être initié à
la menuiserie et l’autre (138 jours de détention) a dit avoir débuté la
décoration.
Enfin, 5 migrants ont déclaré que cela a été très dur et qu’ils n’en ont
tiré aucune expérience positive.
Dans tous les cas, l’expérience de la condamnation et de l’expulsion
d’Italie a semblé faire réfléchir davantage les émigrés rencontrés sur les
possibilités qu’ils auraient de réussir un autre départ vers l’Europe. Même
si beaucoup, comme l’exploitation finale des questionnaires l’a montré (voir
ci-après) n’ont pas paru y avoir renoncé ou ne prévoient un autre départ
que lorsqu’ils auront disposé de papiers (passeport, contrat de travail et visa)
en règle. Certains, cependant, semblent prêts à repartir de nouveau, quelles
qu’en puissent être les conséquences, et ce pour deux raisons principales :
le sentiment d’une “immense injustice” liée à leur expulsion d’Italie et l’idée
qu’ils ne pourraient plus jamais rien faire au Maroc. En ce sens, comme
indiqué par ailleurs, les enquêteurs ont rencontré un émigré qui a déjà essayé
de repartir 4 fois en Europe depuis son retour et qui s’est dit prêt à multiplier
les tentatives autant de fois qu’il lui sera nécessaire pour y parvenir. D’autres
émigrés ont, au contraire, avancé que l’Italie a été pour eux une très mauvaise
expérience et qu’il n’y a aucune raison d’y repartir, puisqu’elle a été pour
eux une grosse déception par rapport à ce qu’ils en savaient et en espéraient
(voir plus loin).

12. Traitement à l’expulsion et lors de l’arrivée au Maroc


Les aéroports de départ d’Italie sont soit Milan (9 réponses), soit Rome
(5 réponses), soit Turin – puis Milan (4 réponses), soit Bari (une réponse)
ou Naples (une réponse) et Rome.
18 migrants ont déclaré avoir été accompagnés jusqu’à la passerelle de
l’avion au départ vers le Maroc, et 8 ont dit avoir été accompagnés par des
policiers jusqu’au Maroc, dont 4 par 3 à 6 policiers convoyant des groupes
de 26, 20, 17 et 15 refoulés.
Dans un cas, un migrant (condamné pour trafic de drogue) a dit avoir
subi des violences de la part de 2 policiers pour avoir refusé d’embarquer
dans l’avion devant le ramener au Maroc.
Aucun migrant n’a déclaré avoir subi de violences à son arrivée au Maroc.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 173


Mehdi Lahlou, Bahija Moubchir, Kamal Saïdi, Saïd El Maataoui

Cependant, 15 migrants ont dit avoir été l’objet d’une enquête à


l’aéroport Mohammed V de Casablanca et 14 ont déclaré avoir été
directement transférés au commissariat central de Casablanca, dont 4 y ont
été retenus pendant 24 heures, 5 pendant 48 heures, 2 pendant 3 jours et
un migrant (refoulé pour trafic de drogue) pendant 7 jours. Dans un cas,
le migrant concerné a été présenté au procureur du roi.
13. Le migrant a-t-il pu prendre son argent/ses biens d’Italie avant son
expulsion ?
La quasi-totalité des migrants répondant à cette question (soit 23 sur
27) ont dit avoir été empêchés de prendre leur argent et/ou leurs biens en
Italie. Certains ont dit avoir été acheminés directement de leur lieu de
détention à l’aéroport pour être embarqués vers le Maroc, sans avoir été
au préalable autorisés à passer par leur lieu de séjour italien. Certains ont
dit aussi avoir été empêchés de rencontrer des membres de leurs familles
(notamment une épouse et des enfants).
3 migrants ont déclaré avoir pu récupérer ce qu’ils voulaient et un migrant
a déclaré n’avoir rien pris, parce qu’il ne disposait de rien.
Très nombreux ont été les migrants expulsés qui ont informé leurs familles
de leur condamnation et de leur retour au Maroc. Ils sont 14 dans ce cas,
parmi 27 migrants ayant répondu à cette question. Cela est dû à plusieurs
raisons, nous semble-t-il : la double honte qu’ils ressentent à rentrer chez
eux, expulsés à la suite d’une condamnation ou d’un emprisonnement et
le fait qu’ils n’étaient pas sûrs qu’ils seraient expulsés, gardant l’espoir, jusqu’à
la passerelle de l’avion, qu’ils seraient peut-être remis en liberté et laissés
en Italie.
Dans le même ordre d’idée, les familles ne sont quasiment jamais
présentes à l’aéroport pour attendre le retour de leurs enfants de retour
d’Italie. Très souvent parce qu’elles n’ont pas été informées du retour (dans
16 cas sur 31), mais aussi par absence de moyens (pour certaines familles)
pour faire le déplacement à Casablanca ou, tout simplement, pour exprimer
leur mécontentement. Dans ce sens, 26 migrants (sur 31) ont déclaré n’avoir
été attendus par personne à leur retour au Maroc.
A l’opposé, quasiment tous (soit 28 migrants sur 31) ont dit avoir rejoint
directement le domicile familial, probablement – la question n’ayant pas
été posée en ce sens – parce qu’ils n’en ont aucun autre et parce qu’ils n’ont
pas envie que leur mésaventure soit connue d’abord par d’autres membres
de la famille (que leurs parents) ou du voisinage.
L’accueil de la famille est très divers. Il n’est pas le même en fonction
des personnes et des moments.
La première impression que dégage la famille au moment du retour de
son enfant est celle du soulagement de le revoir en vie, étant donné
notamment toutes les informations qui circulent sur les disparitions de
migrants. A ce niveau, les réactions des mères sont plus marquées que celles

174 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Enquête auprès de migrants marocains expulsés d’Italie

des pères, d’autant que lorsque les parents sont séparés, les migrants
reviennent d’abord chez leur maman.
Après un court laps de temps (un à deux jours) s’installent les
récriminations, les reproches vis-à-vis du migrant d’avoir (par sa faute) raté
son projet migratoire, d’avoir fait perdre aux siens des sommes importantes
pour son départ et d’avoir porté atteinte à l’honneur de la famille en ayant
été condamné puis expulsé. Une honte fondée sur une approche
essentiellement sociale, celle de ne pas avoir réussi un projet migratoire qui
aurait pu sortir la famille et le migrant lui-même de la misère, qui aurait
permis au groupe familial de cohabiter au même niveau d’estime
(matérielle) que les familles des migrants qui ont réussi ou, tout au moins,
qui n’ont pas été expulsés d’Italie. L’approche morale dans le motif pour
lequel le migrant a été emprisonné paraît être absente, tellement tout le
monde dans les villes où l’enquête a été menée semble considérer comme
normal le fait, par exemple, de ramener une voiture volée chez soi. La honte
réside plutôt dans le risque que la condamnation à la prison soit connue
des autres. Ces éléments-là ne semblent pas être atténués par le fait que la
famille ayant participé/contribué à la migration était sensée savoir qu’il
existait pour son fils la possibilité d’être expulsé d’Italie.
14. Aide ou soutien aux émigrés à leur retour au Maroc
La quasi totalité des émigrés interrogés ont déclaré n’avoir reçu aucune
aide, de quelque origine que ce soit. Ils n’ont notamment reçu aucun soutien,
d’aucune forme, ni d’une association privée ni d’une institution étatique,
à part celle qu’ils reçoivent de leurs familles, de leurs mères en particulier.
Cette aide consiste notamment dans le logement et la nourriture et aussi,
un peu, en argent pour permettre à l’émigré rentré chez lui d’acheter des
cigarettes ou d’aller, de temps à autre, s’asseoir dans un café.
15. Effets du retour sur la famille
Interrogés sur leur opinion à propos des effets de leur retour sur leurs
familles, tous les émigrés interrogés ont estimé que c’est un drame pour
ces dernières, parce ce retour a eu lieu après une condamnation suivie d’une
expulsion ; parce qu’il y a eu échec du projet migratoire ; parce que le
migrant expulsé, au lieu de constituer, comme cela en était espéré, un soutien
pour sa famille, est devenu une charge supplémentaire, d’autant plus lourde
à supporter qu’il en est resté psychologiquement très affecté.
Dans la plupart des cas, la famille reçoit encore des transferts de l’étranger
d’un autre membre de la famille. Très souvent, il s’agit de transferts effectués
par un autre frère parti bien avant l’émigré concerné en Italie, ce qui tend
à indiquer que les premiers partants ont pu s’installer beaucoup plus aisément
dans ce pays.
Dans presque tous les cas rencontrés, très peu d’autres membres de la
famille forment le projet d’émigrer.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 175


Mehdi Lahlou, Bahija Moubchir, Kamal Saïdi, Saïd El Maataoui

16. Transferts de l’étranger au profit de la famille, depuis le retour


du migrant/refoulé
A la question de savoir si leurs parents continuaient de recevoir des
transferts d’autres frères ou sœurs encore en Italie, 11 migrants ont répondu
par l’affirmative – ce qui relativise un peu les effets matériels négatifs de
leur retour pour leurs familles.
18 migrants ont déclaré cependant que leurs parents ne recevaient plus
rien de l’étranger.
17. Projet d’émigration dans la famille
A la question portant sur l’existence de projets de départ à l’étranger
(et en Italie) d’un des membres de leurs familles, 19 migrants ont répondu
par la négative (sans qu’on ait pu savoir si cela était lié à l’échec de leur
propre projet) et dans 10 cas, les migrants interrogés ont dit qu’un membre
de leur famille (pour la plupart des frères, et dans deux cas des frères et
des sœurs) formulait l’idée/espoir de “partir”.
18. Conditions de vie des émigrés à leur retour au Maroc
Quasiment tous les émigrés interrogés ont dit avoir payé les dettes
contractées à leur départ avant leur retour au Maroc.
A ce niveau, la situation de la seule femme qu’il a été possible d’interroger
paraît très critique. Elle a en effet (comme signalé ailleurs) emprunté par
l’intermédiaire de sa famille 70 000 Dh auprès d’un ami de celle-ci. N’ayant
travaillé que quelques semaines en Italie avant son expulsion, elle n’a pas
été en mesure de rembourser, même une partie de sa dette. Ses parents n’ayant
pas suffisamment de ressources – et étant divorcés par ailleurs depuis de
longues années – ne semblent pas en mesure de l’aider. Elle est
actuellement menacée de poursuites devant les tribunaux (elle a répondu
au questionnaire en pleurant la plupart du temps – ne disposant toujours
d’aucune qualification, d’aucune formation, il semblerait qu’elle ait
commencé à s’adonner à la prostitution dans certains quartiers de
Khouribga).
19. L’émigré a-t-il récupéré à son retour son investissement initial ?
Vu la période d’émigration, très courte dans beaucoup des cas
rencontrés, très peu d’émigrés ont déclaré avoir transféré suffisamment
d’argent au Maroc, lors de leur présence en Italie ; pour pouvoir disposer
d’un investissement à leur retour.
Dans ce sens, seulement 3 migrants ont dit avoir récupéré le “capital”
qu’ils ont envoyé au Maroc durant leur présence en Italie ; dans un cas, ce
capital correspond à un petit terrain (de 80 m2) qu’il voudrait faire construire
et dans un autre, cela correspond à un logement qu’il s’est fait construire
au Maroc durant son absence.

176 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Enquête auprès de migrants marocains expulsés d’Italie

Par ailleurs, les conditions de vie actuelles de la plupart des émigrés


interrogés sont très mauvaises. Plusieurs migrants parmi ceux qui ont été
interrogés ont semblé atteints mentalement (voir par ailleurs). Plus
précisément, 19 migrants ont déclaré connaître une situation
“catastrophique” et vivent dans des conditions “très mauvaise”. 2 migrants
estiment que leur situation actuelle est bonne et, dans un cas, meilleure
qu’en Italie alors que 9 migrants avancent que leur situation est “moyenne”.
Dans leur presque totalité les migrants/refoulés vivent chez leurs parents.
27 migrants répondant à cette question sur 29 ont déclaré habiter avec
leurs parents (dans le cas où il y a divorce ou décès du père, chez leurs
mamans), dont deux vivent chez leur grand-mère. Deux migrants se sont
mariés depuis leur retour au Maroc et ont fondé un foyer.
La plupart sont chômeurs (comme cela est indiqué dans l’encadré
ci-après), et très peu ont tenté depuis leur retour au Maroc de chercher un
emploi.

Emplois actuels au Maroc :


– 18 migrants sont en situation de chômage, y compris la jeune
refoulée, dont 2 ont dit avoir travaillé quelque temps ;
– 8 migrants font du commerce en tant que journaliers, dont la plupart
dans la vente de fruits et légumes frais (sur des marchés à même le
sol ou sur les trottoirs de la ville) ;
– 2 migrants ont un emploi en restauration rapide (sandwicherie) ;
– 1 migrant dispose d’une ambulance ;
– 1 migrant dispose d’un véhicule pour transport de marchandises ;
– 1 migrant effectue divers travaux qu’il n’a pas précisés.

Les vraies raisons du retour de l’émigré sont rarement divulguées, sauf


à la proche famille. Ils sont ainsi 6 migrants parmi ceux qui ont répondu
à cette question à n’en avoir rien dit à personne, y compris à leur entourage
familial. 26 migrants ont déclaré avoir fait part des motifs de leur rentrée
au Maroc, mais dans 24 cas seulement à leurs parents, frères et sœurs. L’aveu
en ce sens peut être justifié par le fait que, devant rester très longtemps au
Maroc – sans ressources et souvent sans emploi, comme indiqué ci-haut –
le migrant est obligé de faire part à ses proches au moins des motifs pour
lesquels il ne repart pas en Italie (dans le cas où il n’aurait pas informé de
son arrestation avant d’avoir été exclu).
Dans ce sens, le migrant ressent (ou on lui fait ressentir) un triple échec :
celui d’avoir raté sa « vie » avant le départ, celui d’avoir raté son projet de
migration et, enfin, celui de n’avoir plus rien à faire chez lui (auprès de sa
famille, dans sa ville, dans son pays). De soutien qu’il devait devenir pour
sa famille en partant en Italie, il s’est au contraire transformé en un poids
supplémentaire pour celle-ci : poids parce qu’il est revenu, parce qu’il a

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 177


Mehdi Lahlou, Bahija Moubchir, Kamal Saïdi, Saïd El Maataoui

été expulsé après condamnation, parce que, à son retour, il est devenu une
lourde charge économique et sociale pour les siens.
Ces sensations rejaillissent spontanément chez beaucoup parmi les
migrants rencontrés : les interviews ne commencent en général qu’après
11 heures du matin, la plupart des migrants se réveillent très tard dans la
journée pour réduire l’impression de vide total dans leur vie, ils ont très
peu de fréquentations et s’éloignent peu de leurs maisons ou de leurs
quartiers, d’autant qu’ils ne disposent pas de moyens financiers pour “sortir”.
Rencontrés par un jour de mauvais temps, beaucoup ont dit qu’ils avaient
le sentiment d’être “là-bas” (en Italie). La plupart de ceux qui ont été
interrogés étaient, naturellement, au courant des derniers résultats de “leurs”
équipes de football italiennes (Juventus de Turin ou AC Milan pour
beaucoup).
Parmi ceux qui ont été interrogés, beaucoup sont revenus au Maroc au
(3) L’enquête a été menée cours de la fin de l’année 2003 et au début de 2004 (3). Depuis, ils étaient
au cours du premier en situation d’attente, ne sachant quoi faire. Et notamment, ne sachant
semestre 2004.
pas si leur expulsion était définitive ou si elle allait commencer à être pour
eux un obstacle lors de la recherche d’un emploi au Maroc et ne mesurant
pas alors l’effet qu’aurait la divulgation de leur expulsion d’Italie sur un
employeur éventuel.
20. Projets/attentes des émigrés expulsés
Après avoir enregistré au début de l’enquête que peu d’émigrés avaient
comme projets/attentes de repartir en Europe (en Italie ou en France) pour
y travailler et y vivre et, alors que beaucoup ont semblé n’être en mesure
de formuler aucun projet, comme s’ils avaient perdu tout espoir dans leur
avenir et, peut-être aussi, parce qu’ils étaient encore sous le choc de leur
retour, dans les conditions où il s’est effectué, il est apparu par la suite que
presque tous formaient l’espoir de repartir.
Ainsi, à la question portant sur l’éventualité/projet qu’ils entretiennent
pour une nouvelle tentative de migration :
– 29 migrants/refoulés ont dit avoir encore le projet/espoir d’émigrer
de nouveau ;
– 4 migrants ont déclaré avoir abandonné toute idée en ce sens, soit
parce qu’ils estiment que leur situation est désormais convenable au Maroc
(2 cas) soit en avançant (dans 2 cas) que l’Italie – et la migration hors du
Maroc – était pour eux un vrai mirage, un piège où ils se sont fait prendre
et que, désormais, comme ils connaissent les conditions de vie des migrants
à l’étranger, ils conseilleraient à quiconque voudrait émigrer d’y renoncer.
Dans le cas des migrants qui ont déclaré vouloir “repartir” de nouveau,
23 se focalisent sur l’Italie, dont deux pourraient aller, à défaut d’Italie, en
France ou tout autre pays européen :
– 1 migrant voudrait repartir en France ou en Espagne ; 2 migrants
viseraient l’Espagne ;

178 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Enquête auprès de migrants marocains expulsés d’Italie

– 1 migrant voudrait partir dans n’importe quel pays européen et un


seul espère pouvoir aller en Amérique du Nord.
L’Italie reste donc l’objectif premier d’un nouveau départ à l’étranger
pour l’écrasante majorité des migrants/refoulés interrogés.
Par ailleurs, 14 migrants ont dit ne plus avoir tenté de repartir du Maroc
depuis qu’ils y sont revenus et 10 migrants ont déclaré avoir déjà tenté de
le faire au moins une fois, dont un 4 fois, un autre 2 fois et un troisième
3 fois.
Et à la question de savoir pourquoi ils ne sont pas encore repartis – pour
ceux qui veulent émigrer de nouveau :
– 11 migrants ont dit ne plus vouloir le faire que dans la légalité (dont
un parce qu’il a peur de mourir), avec des documents de voyage en
règle et un contrat de travail ;
– 8 migrants, parce qu’ils ne disposent pas de moyens financiers suffisants
pour le faire ;
– 7 migrants, parce qu’il leur semble que la situation/conjoncture (plus
grande surveillance des frontières, y compris au départ du Maroc, lutte
contre le terrorisme en Europe….) ne s’y prête pas “ces derniers temps”.
21. Contacts des migrants avec des relations en Italie et d’autres refoulés
au Maroc
Alors qu’au départ de l’enquête peu de migrants ont déclaré avoir des
rapports avec d’autres rapatriés, même s’ils savent que beaucoup sont dans
leur cas, lors de l’exploitation finale des questionnaires il est apparu qu’au
contraire beaucoup sont en contact avec les migrants revenus d’Italie, y
compris ceux qui sont dans la même situation que la leur. Ils sont ainsi
25 migrants dans ce cas de figure pour 30 répondants.
La plupart des migrants interrogés, soit là aussi 25 migrants sur 30, ont
des contacts fréquents avec des émigrés restés en Italie (probablement par
nostalgie, mais aussi pour rester informés sur ce qui se passe en Italie, d’autant
que beaucoup de migrants – comme cela est indiqué par ailleurs – voudraient
y repartir de nouveau).
5 migrants ont déclaré n’avoir plus de relations avec quiconque en Italie
et 5 autres n’en avoir aucune avec des émigrés revenus au Maroc. Enfin,
2 migrants n’ont aucune relation ni avec des contacts en Italie ni avec des
émigrés au Maroc.
22. Faisabilité d’un programme d’appui aux migrants expulsés
La plupart des émigrés interrogés pensent qu’un programme d’appui
en leur faveur peut bien fonctionner à la condition qu’il soit convenablement
préparé et qu’il soit adopté et exécuté après étude et discussion avec les
émigrés et les autorités locales qui doivent l’appuyer.
De même, beaucoup parmi les émigrés rencontrés pensent qu’une
subvention de 1 500 euros serait à peine suffisante pour la mise en place

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 179


Mehdi Lahlou, Bahija Moubchir, Kamal Saïdi, Saïd El Maataoui

d’une activité économique au Maroc. Dans ce cas, il s’agirait de financer


un petit commerce ou un petit atelier de réparation mécanique ou de
soudure.
Certains ont avancé aussi que mettre 4 500 euros à la disposition de
3 émigrés pour financer un projet commun serait également une bonne
chose, mais il faudrait alors établir des règles très claires et très précises pour
garantir une bonne entente entre les futurs associés, ce qui ne serait pas
une chose très facile.
Certains émigrés ont avancé à ce niveau que s’ils pouvaient récupérer
les biens et l’argent qu’ils ont laissés en Italie et s’ils accédaient aux droits
sociaux dont ils ont été privés au moment de leur expulsion, notamment
s’ils pouvaient percevoir leurs cotisations sociales, cela leur donnerait la
possibilité de créer des activités eux-mêmes, avec leurs propres moyens, sans
avoir besoin d’une contribution financière extérieure.
Plus spécifiquement, en réponse à la question portant sur la faisabilité
d’un projet individuel financé à hauteur de 1 500 euros :
– 13 migrants ont estimé que cela était possible, principalement dans
de petits projets de commerce. Ils sont 10 dans ce cas, dont 9 soutiennent
la possibilité de commerce en produits alimentaires, essentiellement dans
la vente au détail de fruits et légumes.
– 13 autres migrants ont, par contre, estimé que 1 500 euros
représentent un montant insuffisant pour financer un projet viable.
S’agissant de la proposition portant sur des financements de projets à
trois associés à hauteur de 4 500 euros :
– 12 migrants ont estimé que cela était faisable et préférable, pour certains,
à un projet individuel financé seulement à hauteur de 1 500 euros.
– Parmi ceux qui ont répondu positivement sur ce point, 7 migrants
ont retenu des projets dans le commerce, 3 dans les services, dont l’ouverture
de téléboutiques, un migrant dans l’industrie ou l’agriculture et un migrant
dans le transport de marchandises.
– 5 répondants pensent qu’ils peuvent tout aussi bien réaliser un projet
individuel (pour 1 500 euros) qu’un projet avec 2 autres associés (à
concurrence de 4 500 euros).
– 10 migrants ne pensent pas qu’un projet de groupe puisse être viable,
en raison de l’incompréhension et des mésententes qui naîtraient
rapidement entre les associés éventuels.
– 3 migrants enfin ont avancé qu’ils n’avaient pas besoin d’aide et que
s’ils pouvaient récupérer leurs droits en Italie (cotisations sociales, salaires
non payés au moment de leur expulsion, argent laissé en banque…), cela
leur permettrait de financer différents projets au Maroc.

180 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Annexes

Annexe I
Marocains à l’étranger et étrangers au Maroc
10 % de Marocains à l’étranger pour
0,28 % d’étrangers au Maroc
Justifiant quelque peu l’écart entre les estimations du nombre de la
population marocaine pour 2004 (entre 31 et 32 millions d’habitants) et
le nombre officiel tel qu’il découle du recensement général de la
population et de l’habitat mené au Maroc en septembre 2004
(29 892 millions de personnes), le commissaire chargé du plan a évalué à
90 000 personnes le nombre de Marocains qui émigreraient annuellement
depuis le milieu des années 90 de manière régulière ou clandestine. Et, de
fait, les informations remises par les autorités marocaines dans le cadre du
projet de l’UE sur la gestion des frontières au Maroc (2002) indiquaient
un nombre de migrants irréguliers annuel de 40 000 personnes, que rien,
cependant, ne peut ni infirmer ni confirmer.
Globalement, il y aurait aujourd’hui selon les estimations les plus
couramment avancées entre 2,5 et 3 millions de Marocains installés à
l’étranger, soit près de 10 % de la population marocaine, résidant au Maroc,
estimée à 29,891 millions d’habitants, selon les données du recensement
général de septembre 2004 (1). (1) La Vie économique,
Selon les statistiques de la direction des Affaires consulaires et sociales n° du 24 décembre 2004.
du ministère marocain des Affaires étrangères et de la coopération de mars
2002, les Marocains résidant à l’étranger étaient, au mois de mars 2002
près de 2,6 millions et se répartissaient comme suit selon les différents
continents, avec une très forte part en Europe (les 2/3 du total), dont la
France où logerait aujourd’hui plus du tiers des Marocains vivant à l’étranger.

Marocains dans les pays arabes

Marocains résidant en Europe


Pays Nombre de Marocains Pays Nombre de Marocains
France 1 024 766 Allemagne 99 000
Italie 287 000 Grande-Bretagne 30 000
Pays-Bas 276 655 Suisse 8 691
Espagne 222 948 Danemark 7 800
Belgique 214 859 Norvège 3 970

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 181


Annexes

Pays Nombre de Marocains Pays Nombre de Marocains


Suède 3 781 Pologne 120
Russie 2 409 Irlande 70
Finlande 1 000 Hongrie 46
Luxembourg 666 Bulgarie 30
Grèce 600 Ex–Yougoslavie 21
Autriche 550 Chypre 19
Portugal 468 Slovaquie 5
Tchéquie 220 Total 2 185 894
Roumanie 200

Etrangers au Maroc
Pays Nombre Pays Nombre
Libye 120 000 Bahreïn 948
Algérie 63 000 Jordanie 877
Tunisie 16 500 Irak 830
Arabie saoudite 11 973 Qatar 500
Emirats Arabes Unis 8 359 Liban 473
Sultanat d’Oman 2 910 Palestine 213
Egypte 1 876 Yémen 123
Syrie 1 278 Soudan 46
Mauritanie 1 056 Total 231 962
Koweït 1 000

Marocains en Asie-Océanie
Pays Nombre Pays Nombre
Australie 2.500 Corée du Sud 15
Turquie 219 Inde 10
Nouvelle Zélande 200 Indonésie 10
Japon 183 Bangladesh 06
Pakistan 51 Nouvelle Calédonie 05
Malaisie 45 Singapour 03
Chine 31 Brunei 02
Thaïlande 27 Philippines 02
Taiwan 25 Hong Kong 01
Iran 15 Total 3 350

182 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Annexe I

Marocains en Afrique

Pays Nombre Pays Nombre


Afrique du Sud 2.063 Ethiopie 11
Côte d’Ivoire 1 517 Cameroun 11
Sénégal 919 Nigeria 10
Gabon 417 Tchad 10
Guinée 116 Guinée équatoriale 10
RDC – Congo Brazzaville 80 Ile Comores 08
Niger 73 Burkina Faso 07
Centrafrique 51 Bénin 04
Mali 36 Total 5 355
Kenya 12

Marocains aux Amériques

Pays Nombre Pays Nombre


USA 85 000 Argentine 25
Canada 70 000 Colombie 23
Venezuela 308 Pérou 9
Brésil 32 Chili 4
Mexique – Guatemala – 30 Uruguay 01
Honduras – Salvador
Total 155 432

Selon les données du recensement général effectué en septembre 2004,


le Maroc compte un peu plus de 51 000 étrangers vivant officiellement à
l’intérieur de ses frontières. Si on ajoute à ces étrangers, considérés comme
installés de façon régulière sur le territoire national puisque comptabilisés
officiellement, entre 5 000 et 15 000 (et même, en comptant très large,
entre 15 000 et 25 000/30 000) étrangers en transit ou installés de façon
irrégulière, on aurait un total d’étrangers variant entre 56 000 et 70 000
et, dans la fourchette la plus large, entre 56 000 et 80 000. Selon ce dernier
chiffre, la part des étrangers par rapport à la population marocaine s’élèverait
à … 0,26 %. En valeur absolue, les Marocains installés à l’étranger
représenteraient 38,5 fois le nombre d’étrangers installés au Maroc.
Le tableau ci-après donne une indication sur les citoyens de diverses
nationalités africaines comptabilisés au Maroc en 1999.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 183


Annexes

Africains résidant au Maroc selon la nationalité, année 1999

Nationalité Nombre Nationalité Nombre


Australiens 2.500 Erythréens 30
Algériens 14 124 Sierra-Léonais 27
Tunisiens 2.061 Somaliens 25
Sénégalais 1 211 Guinéens 22
(Guinée équatoriale)
Congolais (RDC) 973
Capverdiens 21
Egyptiens 651
Guinéens (Guinée Bissau) 15
Mauritaniens 632
Mauriciens 14
Guinéens (Guinée Conakry) 516
Rwandais 11
Ivoiriens 405
Sud-Africains 8
Congolais (RC) 316
Gambiens 8
Libyens 314
Ethiopiens 6
Nigériens 310
Zambiens 6
Centrafricains 121
Malgaches 5
Togolais 105
Tanzaniens 5
Tchadiens 100
Swazilandais 3
Djiboutiens 78
Zimbabwéens 3
Nigérians 54
Mozambicains 1
Angolais 52
Total 23 634
Ghanéens 37
Dont Africains du Sud 6 484 *
Libériens 34 du Sahara

Source : Direction de Surveillance du territoire, Rabat, Maroc.


* Y compris les étudiants : 3 962 (dont 1 427 dans des écoles privées, pour un total de 10 146 et 2 535 dans le public, pour un total de
250 111 étudiants, soit 1,8 % du total des étudiants au Maroc).

184 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Annexe II

Annexe II
La brouille

Chronologie des relations diplomatico-politiques Maroc-Espagne


• Fin 2000, le Maroc refuse de signer un nouvel accord de pêche avec
l’Espagne, via l’Union européenne. L’Espagne réagit lourdement, réduit
sa coopération financière avec le Maroc. Le transit de produits marocains,
notamment agricoles, par son territoire est affecté par des réactions de
colère de pêcheurs et d’agriculteurs andalous. Sans réaction significative
du gouvernement central à Madrid.
• Fin septembre 2001, des journaux et des responsables espagnols
soutiennent que le Maroc dispose de la “clé” du problème migratoire puisque
depuis les attentats du 11 septembre à New York et Washington et jusqu’au
28 septembre, aucun migrant n’a été arrêté par les garde-côtes espagnols
entre le Maroc et l’Espagne. Cette affirmation sera reprise plus tard,
notamment à la suite de l’éclatement du différend maroco-espagnol à propos
de l’îlot Leïla/Perejil.
• 28 octobre 2001, le Maroc rappelle son ambassadeur pour consultation
à la suite de l’organisation d’un référendum d’autodétermination fictif
sur le Sahara ex-espagnol à Séville et à la suite de la publication d’articles
de presse anti-marocains, portant notamment sur la gestion par le Maroc
du dossier migratoire.
• Juin 2002, réunion à Séville, en Espagne, du Conseil de l’Europe.
L’Espagne, soutenue par la Grande-Bretagne, demande à l’occasion de
cette rencontre que des sanctions financières soient décidées contre les
pays “qui ne collaborent pas suffisamment” en matière de contrôle des
migrations irrégulières.
• Même mois, Madrid et Londres signent un accord de co-souveraineté sur
Gibraltar.
• 11 juillet 2002, moins d’une dizaine de gendarmes marocains sans armes
sont postés sur l’îlot de Leïla, à un jet de pierre de la côte marocaine,
officiellement pour, entre autres, « renforcer le contrôle des voies
maritimes entre le Maroc et l’Espagne et lutter contre les migrations
irrégulières ». L’Espagne, après avoir fait sortir son ambassadeur par Bab
Sebta dans la nuit du 16 au 17 juillet, déploie de nombreuses unités de
sa marine et de son armée de l’air et occupe ce territoire marocain à l’aube
du 17 juillet, quelques minutes seulement après un entretien téléphonique
entre les ministres des Affaires étrangères des 2 pays. Les soldats espagnols
quitteront finalement l’île quelques jours après, à la suite d’une forte
“pression diplomatique” américaine, directement exercée par Colin Powell,
qui a passé la fin de la même semaine accroché au téléphone. Il aurait eu
pas moins de 15 communications avec Madrid et Rabat. Les Marocains
s’engageront à ne pas renvoyer de forces sur l’îlot et à ne pas y remettre

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 185


Annexes

leur drapeau. A cette occasion, seuls quelques pays, et la France en


particulier, éviteront à l’Union européenne alors sous la présidence du
Danemark le ridicule de prendre fait et cause pour l’Espagne, contre un
pays ami avec lequel elle a signé un accord d’association, sur un dossier
relevant de l’un des derniers vestiges coloniaux en Afrique. A l’image de
Sebta, Mélilia et les îles méditerranéennes marocaines.
• 22 juillet, Ana Palacio est accueillie dans un climat glacial à Rabat. Elle
est reçue par son homologue marocain seulement une fois arrivée devant
son bureau. Elle quitte cependant le Maroc en déclarant, en substance,
qu’il faut “éviter d’insulter l’avenir”.
• Juillet 2002, venue à Rabat d’un “groupe d’experts” de l’Union européenne
pour consulter sur les possibilités de renforcer les contrôles aux frontières
marocaines. 40 millions d’euros sont promis au Maroc pour cet objectif.
Soit exactement le même montant que le commissaire européen aux pêches
maritimes, l’Autrichien Fishler, avait refusé d’accorder à la partie marocaine,
en décembre 2000, en vue de la signature d’un nouvel accord de pêche euro-
marocain.
• 22 septembre, annulation par le Maroc d’une rencontre prévue deux mois
plus tôt entre les ministres marocain et espagnol des Affaires étrangères.
Cette rencontre devait se tenir le lendemain à Madrid. Les Marocains l’ont
jugée sans utilité en raison de “violations répétées” de l’espace aérien et
maritime marocains par les forces armées espagnoles (il y aurait eu, selon
le ministère des Affaires étrangères à Rabat, 67 survols de l’espace aérien
du Maroc par des avions espagnols entre les mois de juin et de septembre
2002 et 24 violations de ses eaux par des unités de la marine espagnole).
• 7-9 octobre 2002, visite d’Etat du président algérien à Madrid. Celui-ci
reçoit un accueil exceptionnellement “chaleureux” de la part du roi
d’Espagne et du Premier ministre et chef du Parti Populaire espagnol, José
Maria Aznar. A cette occasion, la ministre espagnole des affaires étrangères
déclare, entre autres, que « l’Algérie fait tout se qu’il faut faire » en matière
de contrôle des migrations clandestines.
• 19 novembre, le super tanker, Prestige, échoué quelques jours plus tôt, avec
70 000 tonnes de fioul lourd, coule au large de la Galice, dans le nord de
l’Espagne. Un mois plus tard, le roi du Maroc offre aux autorités espagnoles
de recevoir dans les eaux marocaines, pendant 3 mois renouvelables, 64
bateaux de pêche galiciens (et non 164, comme annoncé par le journal
parisien, le Monde, en date du 1er février 2003) incapables de sortir en mer
depuis le naufrage du Prestige et la terrible marée noire qui s’en est suivie.
Le ministre espagnol des pêches maritimes est reçu à cette occasion à Rabat
pour discuter des modalités d’application de l’offre marocaine.
• 11 décembre, réunion à Madrid, dans une ambiance beaucoup moins
tendue qu’en juillet, des ministres des Affaires étrangères des 2 pays. Les
dossiers de fond demeurent, mais la crispation s’atténue. Il est vrai que
quelques jours plus tôt, le gouvernement espagnol a déclaré n’être “concerné

186 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Annexe II

ni de près ni de loin” par un référendum virtuel “d’autodétermination


du peuple sahraoui” prévu à Madrid. Sa position sur ce dossier ne semble
pas pour autant avoir été déconnectée de celle d’Alger, seule capitale arabe
à avoir soutenu l’Espagne en reprenant à son compte, lors de l’épisode
“Leïla”, l’accusation selon laquelle le Maroc était, décidément, un habitué
“des faits accomplis territoriaux”. Et peut-être aussi, selon son voisin de
l’est également, “des insultes à l’avenir”.
• 27 décembre 2002, mort de 7 migrants marocains, arrêtés dans un yacht
parti le 23 de Sebta pour joindre Purto Banüs au sud de Marbella, dans un
incendie qui s’est déclaré dans une cellule de commissariat à Malaga où ils
attendaient d’être expulsés vers le Maroc (Enquête de l’Association des familles
des victimes de l’immigration clandestine – AFVIC, Khouribga, Maroc).
• 1er janvier 2003, l’Espagne intègre, pour deux ans, le Conseil de Sécurité
de l’ONU. Elle est notamment attendue par Rabat sur le dossier du Sahara.
• 2 janvier, échouage d’une patéra transportant une quarantaine de
migrants marocains près de Tarifa (Espagne). 5 migrants se seraient noyés,
35 autres sont sauvés par la Guardia Civil.
• 15 janvier, un peu plus de 30 bateaux espagnols reviennent, pour la
première fois depuis 2 ans, dans les zones de pêche marocaines.
• 16 janvier, présentation au conseil de gouvernement à Rabat d’un projet
de loi sur l’émigration et l’immigration irrégulières (une première version
de ce texte avait été discutée dès le 2 janvier par le même conseil de
gouvernement). Le même conseil a eu à discuter d’un autre projet de loi
relatif au terrorisme.
• 27 janvier, pour la première fois, des bateaux anglais basés à Gibraltar,
ainsi que des unités de marine française, italienne et portugaise
interviennent auprès d’unités espagnoles chargées de surveiller la
traversée du Détroit entre le Maroc et l’Espagne et une partie des eaux
territoriales euro-marocaines, pour assurer un plus grand contrôle des
migrations irrégulières entre les deux rives de la Méditerranée.
• 28 janvier, deux gros porteurs américains, C 130, sécurisés par plusieurs
marines sont présents sur le tarmac de l’aéroport international de
Marrakech. Annonce en a été faite, subrepticement au travers d’un simple
fait divers, sur fond du ratage d’un avion de la RAM pour la Mecque par
deux pèlerins marocains. (Voir l’Opinion, journal de l’Istiqlal, en date du
29 janvier 2003.)
• 30 janvier, sur initiative du Premier ministre espagnol, appuyé par Tony
Blair, 8 Etats de l’Union européenne (Etats-membres et membres à venir)
publient une déclaration de soutien à l’administration américaine
concernant la crise irakienne, au grand dam de l’Allemagne et de la France,
plus attachées que jamais sur ce dossier à la légalité internationale et au
refus de l’expédition militaire que Washington se prépare à lancer contre
Bagdad.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 187


Annexes

• 30 janvier 2003, un communiqué officiel annonce à Agadir la décision


du roi du Maroc de renvoyer son ambassadeur à Madrid ; quelques heures
plus tard, la ministre espagnole des Affaires étrangères – qui sera reçue
dans la soirée à un dîner privé au domicile du ministre marocain des Affaires
étrangères – fait part de la décision du gouvernement de son pays d’agir
de même pour l’ambassade du Royaume d’Espagne au Maroc. Les deux
ambassadeurs étaient attendus dans les 2 capitales le 3 février 2003.
• 16 mai 2003, attentats de Casablanca
• 22 mai, adoption de la loi sur l’entrée et le séjour des étrangers au Maroc
• 11 mars 2004, attentats de Madrid
• 24 avril 2004, le nouveau Premier ministre espagnol effectue au Maroc
sa première visite à l’étranger
• 16 janvier 2005, le roi du Maroc déclare au journal madrilène El Païs :
« Nous sommes conscients du fait que (cette) immigration représente un
danger pour l’Espagne. »
• 17-18-19 janvier, le roi et la reine d’Espagne effectuent une visite au Maroc
qui scelle les “retrouvailles politiques” entre les deux pays.

188 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Annexe III

Annexe III
Loi n° 02-03 relative à l’entrée et au séjour
des étrangers, à l’émigration et l’immigration irrégulières
Promulguée le 11 novembre 2003

Titre I
De l’entrée et du séjour des étrangers au Maroc
Chapitre I
Dispositions générales
Article premier. — Sous réserve de l’effet des conventions internationales
dûment publiées, l’entrée et le séjour des étrangers au Royaume du Maroc
sont régis par les dispositions de la présente loi.
On entend par “étrangers”, au sens de la présente loi, les personnes n’ayant
pas la nationalité marocaine, n’ayant pas de nationalité connue, ou dont
la nationalité n’a pas pu être déterminée.
Art. 2. — Sous réserve de la réciprocité, les dispositions de la présente
loi ne sont pas applicables aux agents des missions diplomatiques ou consulaires
et à leurs membres accrédités au Maroc, ayant le statut diplomatique.
Art. 3. — Tout étranger débarquant ou arrivant sur le territoire marocain
est tenu de se présenter aux autorités compétentes, chargées du contrôle
aux postes frontières, muni d’un passeport délivré par l’Etat dont il est
ressortissant, ou de tout autre document en cours de validité reconnu par
l’Etat marocain comme titre de voyage en cours de validité et assorti, le
cas échéant, du visa exigible, délivré par l’administration.
Art. 4. — Le contrôle effectué à l’occasion de la vérification d’un des
documents visés à l’article 3 ci-dessus peut, également, porter sur les moyens
d’existence et les motifs de la venue au Maroc de la personne concernée,
et aux garanties de son repatriement, eu égard notamment aux lois et
règlements relatifs à l’immigration.
L’autorité compétente, chargée du contrôle aux postes frontières, peut
refuser l’entrée au territoire marocain à toute personne qui ne remplit pas
ces obligations ou ne satisfait pas aux justifications prévues par les dispositions
ci-dessus ou par les lois et règlements relatifs à l’immigration.
L’accès au territoire marocain peut également être refusé à tout étranger
dont la présence constituerait une menace pour l’ordre public ou qui fait
l’objet soit d’une interdiction du territoire soit d’une expulsion.
Tout étranger auquel est opposé un refus d’entrée a le droit d’avertir
ou de faire avertir la personne chez laquelle il a indiqué qu’il devait se rendre,
le consulat de son pays ou l’avocat de son choix.
L’étranger auquel est opposé un refus d’entrée au territoire marocain peut
être maintenu dans les locaux prévus au premier alinéa de l’article 34 ci-dessous.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 189


Annexes

La décision prononçant le refus peut être exécutée d’office par les autorités
compétentes chargées du contrôle aux postes frontières.

Chapitre II
Des titres de séjour
Art. 5. — Les titres de séjour sur le territoire marocain sont :
– la carte d’immatriculation ;
– la carte de résidence.
Art. 6. — L’étranger en séjour sur le territoire marocain, âgé de plus
de dix-huit ans, doit être titulaire d’une carte d’immatriculation ou d’une
carte de résidence.
L’étranger, âgé de seize à dix-huit ans, qui déclare vouloir exercer une
activité professionnelle salariée, reçoit, de plein droit, une carte
d’immatriculation si l’un de ses parents est titulaire de la même carte.
L’étranger peut, dans les autres cas, solliciter une carte d’immatriculation.
Sous réserve des conventions internationales, les mineurs de dix-huit ans
dont l’un des parents est titulaire d’un titre de séjour, ceux parmi ces mineurs
qui remplissent les conditions prévues à l’article 17 ci-dessous, ainsi que
les mineurs entrés au territoire marocain pour y suivre des études sous couvert
d’un visa de séjour d’une durée supérieure à trois mois, reçoivent, sur leur
demande, un document de circulation qui est délivré dans des conditions
fixées par voie réglementaire.
Art. 7. — Les titres de séjour sont soumis, lors de leur délivrance, de
leur renouvellement ou de leur duplication, aux droits de timbre prévus
par la section IV de l’article 8 du chapitre III du livre II du décret
n° 2/58/1151 du 12 joumada 1378 (24 décembre 1958) portant codification
sur l’enregistrement et le timbre.
Section I
De la carte de l’immatriculation

Art. 8. — L’étranger désireux de séjourner sur le territoire marocain


est tenu de demander à l’administration, dans les conditions et selon les
modalités déterminées par voie réglementaire, la délivrance d’une carte
d’immatriculation renouvelable, qu’il doit détenir ou être en mesure de
présenter à l’administration dans un délai de 48 heures.
La carte d’immatriculation peut provisoirement être remplacé
provisoirement par le récépissé de la demande de délivrance ou de
renouvellement de ladite carte.
Art. 9. — Sont dispensés de souscrire à une demande de carte
d’immatriculation :
1. outre les membres des missions diplomatiques et consulaires visés
par l’article 2 ci-dessus, leurs conjoints, leurs ascendants et leurs enfants
mineurs ou non mariés vivant sous leur toit ;

190 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Annexe III

2. les étrangers séjournant au Maroc pendant une durée maximale de


90 jours, sous couvert d’un titre régulier de voyage.
Art. 10. — La carte d’immatriculation emporte autorisation de séjour
pour une durée de 1 à 10 ans au maximum, renouvelable pour la même
période, selon les raisons invoquées par l’étranger pour justifier son séjour
sur le territoire marocain à l’administration compétente. L’étranger doit
déclarer aux autorités marocaines le changement de son lieu de résidence
dans les délais et selon les formes fixés par voie réglementaire.
Art. 11. — Lorsque la carte d’immatriculation est refusée ou retirée,
l’étranger intéressé est tenu de quitter le territoire marocain dans le délai
de 15 jours, à compter du jour de la notification du refus ou du retrait par
l’administration.
Art. 12. — L’étranger doit quitter le territoire marocain à l’expiration
de la durée de validité de sa carte d’immatriculation, à moins qu’il en obtienne
le renouvellement ou que lui soit délivrée une carte de résidence.
Art. 13. — La carte d’immatriculation délivrée à l’étranger, qui apporte
la preuve qu’il peut vivre de ses seules ressources et qui prend l’engagement
de n’exercer au Maroc aucune activité professionnelle soumise à autorisation,
porte la mention “visiteur”.
La carte d’immatriculation délivrée à l’étranger, qui établit qu’il suit au
Maroc un enseignement ou qu’il y fait des études et qui justifie de moyens
d’existence suffisants, porte la mention “étudiant”.
La carte d’immatriculation délivrée à l’étranger désirant exercer au Maroc
une activité professionnelle soumise à autorisation et qui justifie l’avoir
obtenue, porte la mention de cette activité.
Art. 14. — La carte d’immatriculation peut être refusée à tout étranger
dont la présence au Maroc constitue une menace pour l’ordre public.
Art. 15. — L’octroi de la carte d’immatriculation peut être subordonné
à la production par l’étranger d’un visa de séjour d’une durée supérieure
à trois mois.
Section II
De la carte de résidence

Art. 16. — Peut obtenir une carte dite carte de résidence, l’étranger
qui justifie d’une résidence sur le territoire marocain, non interrompue,
conforme aux lois et règlements en vigueur, d’au moins 4 années.
La décision d’accorder ou de refuser la carte de résidence est prise en
tenant compte notamment des moyens d’existence dont l’étranger dispose,
parmi lesquels les conditions de son activité professionnelle et, le cas échéant,
des faits qu’il peut invoquer à l’appui de son intention de s’établir
durablement sur le territoire marocain.
La carte de résidence peut être refusée à tout étranger dont la présence
sur le territoire marocain constitue une menace pour l’ordre public.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 191


Annexes

Art. 17. — Sous réserve de la régularité du séjour et de celle de l’entrée


au territoire marocain, et sauf dérogation, la carte de résidence est délivrée
de plein droit :
1. au conjoint étranger d’un ressortissant de nationalité marocaine;
2. à l’enfant étranger, d’une mère marocaine, et à l’enfant apatride d’une
mère marocaine, qui ne bénéficie par des dispositions de l’article 7 (1°) du
dahir n° 1-58-250 du 21 Safar 1378 (6 septembre 1958) portant code de
la nationalité marocaine si cet enfant a atteint l’âge de majorité civile, ou
s’il est à la charge de sa mère, ainsi qu’aux ascendants étrangers d’un
ressortissant marocain et de son conjoint, qui sont à sa charge ;
3. à l’étranger, qui est père ou mère d’un enfant résident et né au Maroc,
et qui a acquis la nationalité marocaine par le bienfait de la loi, les deux
ans précédant sa majorité, en application des dispositions de l’article 9 du
dahir n° 1-58-250 du 21 safar 1378 (6 septembre 1958) portant Code de
la nationalité marocaine, à la condition qu’il exerce la représentation légale
de l’enfant, le droit de garde ou qu’il subvienne effectivement aux besoins
de cet enfant ;
4. au conjoint et aux enfants mineurs d’un étranger titulaire de la carte
de résidence ;
Toutefois, à leur majorité civile, les enfants peuvent solliciter
individuellement une carte de résidence conformément aux conditions
requises ;
5. à l’étranger qui a obtenu le statut de réfugié en application du décret
du 2 safar 1377 (29 août 1957), fixant les modalités d’application de la
Convention relative au statut des réfugiés, signée à Genève le 28 juillet 1951,
ainsi qu’à son conjoint et à ses enfants mineurs ou dans l’année qui suit
leur majorité civile ;
6. à l’étranger qui justifie par tous moyens avoir sa résidence habituelle
au Maroc depuis plus de quinze ans ou depuis qu’il a atteint, au plus, l’âge
de dix ans ou qui est en situation régulière depuis plus de dix ans.
Toutefois, le certificat de résidence ne peut être délivré dans les cas ci-
dessus mentionnés, si la présence de l’étranger constitue une menace pour
l’ordre public.
Art. 18. — L’étranger doit déclarer aux autorités marocaines le
changement de son lieu de résidence dans les délais et selon les formes fixés
par voie réglementaire. La carte de résidence d’un étranger, qui aura quitté
le territoire marocain pendant une période de plus de deux ans consécutifs,
est considérée périmée.
Section III
Du refus de délivrance ou de renouvellement
d’un titre de séjour

Art. 19. — La délivrance d’un titre de séjour est refusée à l’étranger,


qui ne remplit pas les conditions auxquelles les dispositions de la présente

192 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Annexe III

loi subordonnent la délivrance des titres de séjour ou qui, sollicitant la


délivrance d’une carte d’immatriculation au titre de l’exercice d’une activité
professionnelle, n’est pas autorisé à exercer celle-ci.
Le titre de séjour peut être retiré si :
– l’étranger ne fournit pas les documents et justifications prévus par
voie réglementaire ;
– le détenteur du titre fait l’objet d’une mesure d’expulsion ou d’une
décision judiciaire d’interdiction du territoire.
Dans les cas prévus aux deux précédents alinéas, l’intéressé doit quitter
le territoire marocain.
Art. 20. — L’étranger dont la demande d’obtention ou de renouvellement
d’un titre de séjour a été refusée ou qui s’est vu retirer ce titre, peut formuler
un recours devant le président du tribunal administratif en sa qualité de
juge des référés dans le délai de 15 jours suivant la date de notification de
la décision du refus ou du retrait. Le recours mentionné au premier alinéa
ci-dessus n’empêche pas la prise d’une décision de reconduite à la frontière
ou d’expulsion conformément aux chapitres III, IV et V du titre premier
de la présente loi.
Chapitre III
De la reconduite à la frontière
Art. 21. — La reconduite à la frontière peut être ordonnée par
l’administration, par décision motivée, dans les cas suivants :
1. si l’étranger ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire
marocain, à moins que sa situation n’ait été régularisée postérieurement à
son entrée ;
2. si l’étranger s’est maintenu sur le territoire marocain au-delà de la
durée de validité de son visa ou, s’il n’est pas soumis à l’obligation du visa,
à l’expiration d’un délai de trois mois à compter de son entrée au territoire
marocain, sans être titulaire d’une carte d’immatriculation régulièrement
délivrée ;
3. si l’étranger, auquel la délivrance ou le renouvellement d’un titre de
séjour a été refusé ou a été retiré, s’est maintenu sur le territoire marocain
au delà du délai de 15 jours, suivant l’expiration du titre de séjour ;
4. si l’étranger n’a pas demandé le renouvellement de son titre de séjour
et s’est maintenu sur le territoire au delà du délai de 15 jours, suivant
l’expiration du titre du séjour ;
5. si l’étranger a fait l’objet d’une condamnation par jugement définitif
pour contrefaçon, falsification, établissement sous un autre nom que le sien
ou défaut de titre de séjour ;
6. si le récépissé de la demande de carte d’immatriculation qui avait été
délivré à l’étranger lui a été retiré.
7. si l’étranger a fait l’objet d’un retrait de sa carte d’immatriculation
ou de résidence, ou d’un refus de délivrance ou de renouvellement de l’une

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 193


Annexes

de ces deux cartes, dans les cas où ce retrait ou ce refus aient été prononcés,
en application des dispositions législatives et réglementaires en vigueur, en
raison d’une menace à l’ordre public.
Art. 22. — la décision de reconduite à la frontière peut, en raison de
la gravité du comportement l’ayant motivé, et en tenant compte de la
situation personnelle de l’intéressé, être accompagnée d’une décision
d’interdiction du territoire, d’une durée maximale d’un an, à compter de
l’exécution de la reconduite à la frontière.
La décision prononçant l’interdiction du territoire marocain constitue
une décision distincte de celle de reconduite à la frontière. Elle est motivée
et ne peut intervenir qu’après que l’intéressé ait présenté ses observations.
Elle comporte de plein droit reconduite à la frontière de l’étranger concerné.
Art. 23. — L’étranger, qui fait l’objet d’une décision de reconduite à
la frontière, pêut, dans les quarante huit heures suivant la notification,
demander l’annulation de cette décision au président du tribunal
administratif, en sa qualité de juge des référés.
Le président ou son délégué statue dans un délai de 4 jours francs à
compter de la saisine. Il peut se transporter au siège de l’instance judiciaire
la plus proche du lieu où se trouve l’étranger, si celui-ci est retenu en
application de l’article 34 de la présente loi.
L’étranger peut demander au président du tribunal administratif ou à
son délégué le concours d’un interprète et la communication du dossier,
contenant les pièces sur la base desquelles la décision attaquée a été prise.
L’audience est publique; elle se déroule en présence de l’intéressé, sauf
si celui-ci, dûment convoqué, ne se présente pas à l’audience.
L’étranger est assisté de son avocat s’il en a un. Il peut demander au
président ou à son délégué la désignation d’office d’un avocat.
Art. 24. — Les dispositions de l’article 34 de la présente loi peuvent
être appliquées dès l’intervention de la décision de reconduite à la frontière.
Cette décision ne peut être exécutée avant l’expiration d’un délai de quarante
huit heures suivant sa notification ou, si le président du tribunal administratif
est saisi, avant qu’il n’ai statué.
Si la décision de reconduite à la frontière est annulée, il est
immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues à l’article 34
ci-dessous, et l’étranger est muni d’une autorisation provisoire de séjour
jusqu’à ce qu’une décision relative à sa situation soit de nouveau
prononcée par l’administration.
Le jugement du président du tribunal administratif est susceptible d’appel
devant la chambre administrative de la Cour Suprême dans un délai d’un
mois à compter de la date de notification. Cet appel n’est pas suspensif.
Dès notification de la décision de reconduite à la frontière, l’étranger
est immédiatement mis en mesure d’avertir un avocat, le consulat de son
pays ou une personne de son choix.

194 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Annexe III

Chapitre IV
De l’expulsion
Art. 25. — L’expulsion peut être prononcée par l’administration si la
présence d’un étranger sur le territoire marocain constitue une menace grave
pour l’ordre public sous réserve des dispositions de l’article 26 ci-dessous.
La décision d’expulsion peut à tout moment être abrogée ou rapportée.
Art. 26. — Ne peuvent faire l’objet d’une décision d’expulsion :
1. l’étranger qui justifie par tous moyens résider au Maroc habituellement
depuis qu’il a atteint au plus l’âge de six ans ;
2. l’étranger qui justifie par tous moyens résider au Maroc habituellement
depuis plus de quinze ans ;
3. l’étranger qui réside régulièrement sur le territoire marocain depuis
plus de dix ans, sauf s’il a été étudiant pendant toute cette période;
4. l’étranger, marié depuis au moins un an, avec un conjoint marocain;
5. l’étranger qui est père ou mère d’un enfant marocain résidant au Maroc,
qui a acquis la nationalité marocaine par le bienfait de la loi, en application
des dispositions de l’article 9 du dahir n° 1.58.250 du 21 Safar 1378
(6 septembre 1958) portant code de la nationalité marocaine, à condition
qu’il exerce effectivement la tutelle légale à l’égard de cet enfant et qu’il
subvienne à ses besoins;
6. l’étranger résidant régulièrement au Maroc sous couvert de l’un des
titres de séjour prévus par la présente loi ou les conventions internationales,
qui n’a pas été condamné définitivement à une peine au moins égale à un
an d’emprisonnement sans sursis.
7. la femme étrangère enceinte
8. l’étranger mineur.
Aucune durée n’est exigée pour l’expulsion si la condamnation a pour
objet une infraction relative à une entreprise en relation avec le terrorisme,
aux mœurs ou aux stupéfiants.
Art. 27. — Lorsque l’expulsion constitue une nécessité impérieuse pour
la sûreté de l’Etat, ou pour la sécurité publique, elle peut être prononcée
par dérogation à l’article 26, de la présente loi.
Chapitre V
Dispositions communes à la reconduite
à la frontière et à l’expulsion
Art. 28. — La décision prononçant l’expulsion d’un étranger peut être
exécutée d’office par l’administration. Il en est de même de la décision de
reconduite à la frontière, qui n’a pas été contestée devant le président du
tribunal administratif ou son délégué en sa qualité de juge des référés, dans
le délai prévu à l’article 23 de la présente loi, ou qui n’a pas fait l’objet d’une
annulation en première instance ou en appel, dans les conditions fixées au
même article.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 195


Annexes

Art. 29. — L’étranger qui fait l’objet d’une décision d’expulsion ou qui
doit être reconduit à la frontière, est éloigné :
a. à destination du pays dont il a la nationalité, sauf si le statut de réfugié
lui a été reconnu, ou s’il n’a pas encore été statué sur sa demande d’asile ;
b. à destination du pays qui lui a délivré un document de voyage en
cours de validité ;
c. à destination d’un autre pays, dans lequel il est légalement
admissible.
Aucune femme étrangère enceinte et aucun mineur étranger ne peuvent
être éloignés.
Un étranger ne peut être éloigné à destination d’un pays s’il établit que
sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu’il y est exposé à des traitements
inhumains, cruels ou dégradants.
Art. 30. — La décision fixant le pays de renvoi constitue une décision
distincte de la mesure d’éloignement elle-même.
Le recours contre cette décision n’a pas d’effet suspensif dans les
conditions prévues à l’article 24 si l’intéressé n’a pas formé le recours prévu
à l’article 28 ci-dessus contre la décision d’expulsion ou de reconduite
prononcée à son encontre.
Art. 31. — L’étranger qui fait l’objet d’une décision d’expulsion, ou
qui doit être reconduit à la frontière et qui justifie être dans l’impossibilité
de quitter le territoire marocain en établissant qu’il ne peut regagner son
pays d’origine ou se rendre dans un autre pays, pour les raisons indiquées
au dernier alinéa de l’article 29, peut, par dérogation à l’article 34 ci-dessous,
être astreint à résider dans les lieux qui lui sont fixés par l’administration.
Il doit se présenter périodiquement aux services de Police ou à ceux de la
Gendarmerie Royale.
La même mesure peut, en cas de nécessité urgente, être appliquée aux
étrangers qui font l’objet d’une proposition d’expulsion émanant de
l’administration. Dans ce cas, la mesure ne peut excéder un mois.
La décision est prise, en cas d’expulsion, par l’administration.
Art. 32. — Il ne peut être fait droit à une demande de relèvement
d’une interdiction du territoire ou d’abrogation d’une décision d’expulsion
ou de reconduite à la frontière, présentée après l’expiration du délai de
recours administratif, que si le ressortissant étranger réside hors du Maroc.
Toutefois, cette disposition ne s’applique par pendant la période où le
ressortissant étranger subit au Maroc une peine privative de liberté ou
fait l’objet d’une décision d’assignation à résidence prise en application
de l’article 31.
Art. 33. — L’étranger qui a fait l’objet d’une mesure administrative de
reconduite à la frontière et qui saisit le tribunal administratif, en sa qualité
de juge des référés, peut assortir son recours d’une demande de sursis à
exécution.

196 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Annexe III

Chapitre VI
Dispositions diverses
Art. 34. — Peut être maintenu, s’il y a nécessité absolue, par décision
écrite et motivée de l’administration, dans des locaux ne relevant pas de
l’administration pénitentiaire, pendant le temps strictement nécessaire à
son départ, l’étranger qui :
1. n’est pas en mesure de déférer immédiatement à la décision lui refusant
l’autorisation d’entrer sur le territoire marocain ;
2. faisant l’objet d’une décision d’expulsion, ne peut quitter
immédiatement le territoire marocain ;
3. devant être reconduit à la frontière et qui ne peut quitter
immédiatement le territoire marocain.
L’étranger est immédiatement informé de ses droits, par l’intermédiaire
d’un interprète, le cas échéant.
Le procureur du Roi est immédiatement informé.
Les sièges des locaux visés au présent article et les modalités de leur
fonctionnement et de leur organisation sont fixés par voie réglementaire.
Art. 35. — Quand un délai de vingt quatre heures s’est écoulé depuis
la décision de maintien, le président du tribunal de première instance ou
son délégué est saisi. Il lui appartient de statuer par ordonnance, en présence
du représentant du Ministère Public, après audition du représentant de
l’administration, si celui-ci dûment convoqué est présent, de l’intéressé en
présence de son avocat, s’il en a un, ou ledit avocat dûment averti, sur une
ou plusieurs des mesures de surveillance et de contrôle nécessaires au départ
de l’intéressé.
Les mesures visées sont :
1. la prolongation du maintien dans les locaux visés au premier alinéa
de l’article 34 ci-dessus ;
2. l’assignation à résidence après remise aux services de police ou de la
gendarmerie royale du passeport et de tous documents justificatifs de l’identité.
Un récépissé valant justification de l’identité et sur lequel est portée la mention
de la mesure d’éloignement en instance d’exécution, est délivré à l’intéressé.
L’ordonnance de prolongation du maintien court à compter de
l’expiration du délai de vingt quatre heures, fixé au premier alinéa ci-dessus.
L’application de ces mesures prend fin au plus tard à l’expiration d’un
délai de 15 jours, à compter de l’ordonnance mentionnée ci-dessus.
Ce délai peut être prorogé d’une durée maximale de 10 jours par
ordonnance du président du tribunal de première instance ou du
magistrat délégué, en sa qualité de juge des référés, et dans les formes
indiquées ci-dessus, en cas d’urgence absolue ou de menaces d’une
particulièrement gravité pour l’ordre public. Il peut l’être aussi lorsque
l’étranger n’a pas présenté à l’autorité administrative compétente de
documents de voyage permettant l’exécution des mesures prévues au

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 197


Annexes

1er et 2e alinéa du présent article et que des éléments de fait montrent que
ce délai supplémentaire est de nature à permettre l’obtention de ce document.
Lesdites ordonnances sont susceptibles d’appel devant le premier président
de la cour d’appel, ou son délégué, qui est saisi sans formes et doit statuer,
le délai courant à compter de sa saisine, dans les quarante huit heures.
Outre l’intéressé et le ministère public, le droit d’appel appartient au
wali et au gouverneur. Ce recours n’est pas suspensif.
Il est tenu dans tous les locaux, recevant des personnes maintenues au
titre de l’article 34 et du présent article, un registre mentionnant l’état civil
de ces personnes ainsi que les conditions de leur maintien. Elles font l’objet
de toutes mesures et opérations permettant leur identification.
Art. 36. — Pendant toute la durée du maintien de l’étranger, le procureur
du Roi est tenu de se transporter sur les lieux, vérifier les conditions du
maintien et se faire communiquer le registre prévu au dernier alinéa de
l’article 35 ci-dessus.
Pendant cette même période, l’intéressé peut demander l’assistance d’un
interprète, d’un médecin ou d’un avocat, et peut, s’il le désire, communiquer
avec le consulat de son pays ou avec une personne de son choix, il en est
informé au moment de la notification de la décision de maintien. Mention
est faite sur le registre, prévu ci-dessus, émargé par l’intéressé.
Art. 37. — Lorsque l’entrée au territoire marocain par voie aérienne
ou maritime est refusée à un étranger, l’entreprise de transport qui l’a
acheminé est tenue de ramener cet étranger, sans délai, à la requête des
autorités compétentes chargées du contrôle des personnes à la frontière,
au point où il a commencé à utiliser le moyen de transport de cette entreprise,
ou, en cas d’impossibilité, dans le pays qui a délivré le document de voyage
avec lequel il a voyagé, ou en tout autre lieu où il peut être admis.
Les dispositions de l’alinéa précédent sont applicables lorsque l’entrée
au territoire marocain est refusée à un étranger en transit :
1. si l’entreprise de transport qui devait l’acheminer dans le pays de
destination ultérieure refuse de l’embarquer ;
2. si les autorités du pays de destination lui ont refusé l’entrée et l’ont
renvoyé au Maroc.
Lorsqu’un refus d’entrée a été prononcé pour défaut de l’un des
documents visés à l’article 3 ci-dessus, et à compter de la prise de la décision,
les frais de séjour de l’étranger, pendant le délai nécessaire à son
réacheminement, ainsi que les frais de réacheminement, incombent à
l’entreprise de transport qui l’a débarqué au Maroc.
Art. 38. — L’étranger qui arrive au territoire marocain, par voie maritime
ou aérienne, et qui n’est pas autorisé à y entrer, ou demande son admission
au titre de l’asile, peut être maintenu dans la zone d’attente du port ou de
l’aéroport pendant le temps strictement nécessaire à son départ ou à l’examen
tendant à déterminer si sa demande n’est pas manifestement infondée.

198 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Annexe III

La zone d’attente est délimitée par l’administration. Elle s’étend des points
d’embarquement et de débarquement à ceux où sont effectués les contrôles
de personnes. Elle peut inclure, sur l’emprise du port ou de l’aéroport, un
ou plusieurs lieux d’hébergement assurant aux étrangers concernés les
prestations nécessaires.
Le maintien en zone d’attente est prononcé pour une durée qui ne peut
excéder quarante huit heures par une décision écrite et motivée de
l’administration. Cette décision est inscrite sur un registre mentionnant l’état
civil de l’intéressé ainsi que la date et l’heure de la notification de la décision
de maintien. Elle est portée sans délai à la connaissance du Procureur du Roi.
Elle peut être renouvelée dans les mêmes conditions et pour la même durée.
L’étranger est libre de quitter à tout moment la zone d’attente pour toute
destination située hors du Maroc. Il peut demander l’assistance d’un
interprète et d’un médecin et communiquer avec un avocat ou toute personne
de son choix.
Le maintien en zone d’attente au-delà de quatre jours, à compter de la
décision initiale, peut être autorisé par le président du tribunal de première
instance ou un magistrat du siège délégué par lui, en sa qualité de juge des
référés, pour une durée qui ne peut être supérieure à huit jours. L’autorité
administrative expose dans sa saisine les raisons pour lesquelles l’étranger
n’a pu être rapatrié ou, s’il a demandé l’asile, il n’a pu être admis, et le délai
nécessaire pour assurer son départ de la zone d’attente. le président du
tribunal ou son délégué statue après audition de l’intéressé, en présence
de son avocat s’il en a un, ou celui-ci dûment averti. L’étranger peut également
demander au président ou à son délégué le concours d’un interprète et la
communication de son dossier.
L’ordonnance rendue par le président ou son délégué est susceptible
d’appel sans formes devant le premier président de la Cour d’Appel ou son
délégué. Celui-ci doit statuer dans les quarante-huit heures de sa saisine.
Le droit d’appel appartient à l’intéressé, au ministère public et au représentant
de l’autorité administrative locale. L’appel n’est pas suspensif.
A titre exceptionnel, le maintien en zone d’attente au delà de douze jours
peut être renouvelé, dans les conditions prévues au 5e alinéa du présent article,
par le président du tribunal de première instance ou son délégué, pour une
durée qu’il détermine et qui ne peut être supérieure à huit jours.
Pendant toute la durée du maintien en zone d’attente, l’étranger dispose
des droits qui lui sont reconnus au présent article. Le procureur du Roi
ainsi que le président du tribunal de première instance ou son délégué,
peuvent se rendre sur place pour vérifier les conditions de ce maintien et
se faire communiquer le registre mentionné au 3e alinéa du présent article.
Si le maintien en zone d’attente n’est pas prolongé au terme du délai
fixé par la dernière décision de maintien, l’étranger est autorisé à entrer
sur le territoire marocain sous couvert d’un visa de régularisation de huit
jours. Il devra avoir quitté le territoire marocain à l’expiration de ce délai,

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 199


Annexes

sauf s’il obtient une autorisation provisoire de séjour ou un récépissé de


demande de carte d’immatriculation.
Les dispositions du présent article s’appliquent également à l’étranger
qui se trouve en transit dans un port ou un aéroport si l’entreprise de
transport qui devait l’acheminer dans le pays de destination ultérieure refuse
de l’embarquer ou si les autorités du pays de destination lui ont refusé de
l’embarquer ou si les autorités du pays de destination lui ont refusé l’entrée
et l’ont renvoyé au Maroc.
Art. 39. — Tout étranger résident au Maroc, quelle que soit la nature
de son titre de séjour, peut quitter librement le territoire national à l’exception
de l’étranger à l’encontre duquel est prononcée une décision administrative
l’obligeant à déclarer à l’autorité administrative son intention de quitter
le territoire marocain.
Chapitre VII
Circulation des étrangers
Art. 40. — L’étranger doit être en mesure de présenter à toute réquisition
des agents de l’autorité et des services chargés du contrôle, les pièces et
documents sous le couvert desquels il est autorisé à séjourner sur le territoire
marocain.
Lorsqu’un étranger est autorisé à séjourner au Maroc, sous couvert d’un
titre de voyage, revêtu d’un visa requis pour les séjours n’excédant pas trois
mois, ce visa peut être annulé si l’étranger exerce au Maroc une activité
lucrative, sans avoir été régulièrement autorisé, ou s’il existe des indices
concordants permettant de présumer que l’intéressé est venu au Maroc pour
s’y établir, ou si son comportement trouble l’ordre public.
Art. 41. — Sous réserves des dispositions de l’article 40 ci-dessus, les
étrangers séjournent et circulent sur l’ensemble du territoire marocain.
Toutefois, lorsqu’un étranger, non titulaire de la carte de résidence doit,
en raison de son attitude ou de ses antécédents, être soumis à une surveillance
spéciale, l’administration peut lui interdire de résider dans une ou plusieurs
provinces ou préfectures ou lui indiquer, à l’intérieur de ces dernières, une
ou plusieurs circonscriptions de son choix. Mention de la décision est portée
sur le titre de séjour de l’intéressé.
Les étrangers visés à l’alinéa précédent ne peuvent se déplacer en dehors
de la zone de validité de leur titre de séjour sans être munis d’un sauf conduit
délivré par les services de police ou, à défaut, ceux de la gendarmerie royale,
compétentes au niveau de leur lieu de résidence.
Chapitre VIII
Dispositions pénales
Art. 42. — Est puni d’une amende de 2 000 à 20 000 Dh et d’un
emprisonnement de un à six mois, ou de l’une de ces deux peines seulement
tout étranger pénétrant ou tentant de pénétrer sur le territoire marocain,

200 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Annexe III

en violation des dispositions de l’article 3 de la présente loi, ou qui s’est


maintenu sur le territoire marocain au delà de la durée autorisée par son
visa, sauf cas de force majeure ou excuses reconnues valables. En cas de
récidive, la peine est portée au double.
L’autorité administrative peut, toutefois, décider eu égard aux impératifs
découlant de la sécurité et de l’ordre public, d’expulser l’étranger vers le
pays dont il est ressortissant ou vers un autre pays, selon le souhait formulé
par l’intéressé.
Art. 43. — Est puni d’une amende de 5 000 à 30 000 Dh et d’un
emprisonnement de un mois à un an, ou l’une de ces deux peines seulement
tout étranger qui réside au Maroc sans être titulaire de la carte
d’immatriculation ou de la carte de résidence prévues par la présente loi.
En cas de récidive, la peine est portée au double.
Art. 44. — Est puni d’une amende de 3 000 à 10 000 Dh et d’un
emprisonnement de un mois à six mois, ou de l’une de ces deux peines
seulement tout étranger dont la carte d’immatriculation ou la carte de
résidence est arrivée à expiration et qui ne formule pas, dans les délais prescrits
par la loi, une demande de renouvellement, sauf cas de force majeure ou
d’excuses reconnues valables. En cas de récidive, la peine est portée au double.
Art. 45. — Est puni d’un emprisonnement de six mois à deux ans tout
étranger qui se sera soustrait ou qui aura tenté de se soustraire à l’exécution
d’une décision d’expulsion ou d’une mesure de reconduite à la frontière
ou qui, expulsé ou ayant fait l’objet d’une interdiction du territoire marocain,
aura pénétré de nouveau sans autorisation sur ce territoire. En cas de récidive,
la peine est portée au double.
Le tribunal peut, en outre, prononcer à l’encontre du condamné
l’interdiction du territoire marocain pour une durée de deux à dix ans.
L’interdiction du territoire marocain emporte de plein droit reconduite
à la frontière à l’expiration de la peine d’emprisonnement du condamné.
Art. 46. — Est puni d’une amende de 3 000 à 10 000 Dh et d’un
emprisonnement de trois mois à un an, ou de l’une de ces deux peines
seulement l’étranger qui n’a pas rejoint dans les délais prescrits la résidence
qui leur est assignée en vertu des dispositions de l’article 31 ou qui,
ultérieurement, a quitté cette résidence sans autorisation.
Art. 47. — Est puni d’une amende de 1 000 à 3 000 Dh l’étranger qui
n’a pas déclaré le changement de son lieu de résidence, conformément au
2ième alinéa de l’article 10 et au 1er alinéa de l’article 18 ci-dessus.
Est puni d’une amende de 3 000 à 10 000 Dh et d’un
emprisonnement de trois mois à un an, ou de l’une de ces deux peines
seulement l’étranger qui a établi son domicile ou qui séjourne dans une
circonscription territoriale en infraction aux dispositions de l’article 4.
Art. 48. — Est puni d’une amende de 5 000 à 10 000 Dh par passager,
le transporteur ou l’entreprise de transport, qui débarque sur le territoire
marocain, en provenance d’un autre Etat, un étranger démuni du document

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 201


Annexes

de voyage, et le cas échéant, du visa requis par la loi ou l’accord international


qui lui est applicable en raison de sa nationalité.
L’infraction est constatée par un procès verbal établi par un officier de
police judiciaire. Copie du procès verbal est remise au transporteur ou à
l’entreprise de transport intéressée.
Le transporteur ou l’entreprise de transport a accès au dossier. Il est mis
à même de présenter ses observations écrites dans un délai d’un mois.
L’amende n’est pas infligée lorsque :
1. l’étranger qui demande l’asile a été admis sur le territoire marocain
ou lorsque la demande d’asile n’était pas manifestement infondée ;
2. le transporteur ou l’entreprise de transport établit que les documents
requis lui ont été présentés, au moment de l’embarquement, ou lorsque les
documents présentés ne comportent pas un élément d’irrégularité manifeste ;
3. le transporteur ou l’entreprise n’a pu procéder, au moment de
l’embarquement, à la vérification du document de voyage et le cas échéant
du visa des passagers empruntant ses services, à condition d’avoir justifié
d’un contrôle à l’entrée sur le territoire marocain.
Art. 49. — Toute personne condamnée est dans le cas de récidive si
elle a commis l’un des actes mentionnés aux articles 4é à 48 ci-dessus durant
les cinq ans qui suivent la date d’un jugement ayant acquis la force de la
chose jugée prononcé à son encontre pour des actes similaires.

Titre II
Infractions relatives à l’émigration
et l’immigration irrégulières
Art. 50. — Est punie d’une amende de 3 000 à 10 000 Dh et d’un
emprisonnement de un mois à six mois, ou de l’une de ces deux peines
seulement, sans préjudice des dispositions du code pénal applicable en la
matière, toute personne qui quitte le territoire marocain d’une façon
clandestine, en utilisant, au moment de traverser l’un des postes frontières
terrestres, maritimes ou aériens, un moyen frauduleux pour se soustraire
à la présentation des pièces officielles nécessaires ou à l’accomplissement
des formalités prescrites par la loi et les règlements en vigueur, ou en utilisant
des pièces falsifiées ou par usurpation de nom, ainsi que toute personne
qui s’introduit dans le territoire marocain ou le quitte par des issues ou
des lieux autres que les postes frontières créés à cet effet.
Art. 51. — Est puni d’un emprisonnement de deux ans à cinq ans et
d’une amende de 50 000 à 500 000 Dh toute personne, qui prête son
concours ou son assistance pour l’accomplissement des faits visés ci-dessus,
si elle exerce un commandement des forces publiques ou en fait partie, ou
qu’elle est chargée d’une mission de contrôle, ou si cette personne est l’un
des responsables ou des agents ou employés dans les transports terrestres,
maritimes ou aériens, ou dans tout autre moyen de transport, quelque soit
le but de l’utilisation de ce moyen de transport.

202 Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005


Annexe III

Art. 52. — Est puni d’un emprisonnement de six mois à trois ans et
d’une amende de 50 000 à 500 000 Dh quiconque organise ou facilite
l’entrée ou la sortie des nationaux ou des étrangers de manière clandestine
du territoire marocain, par l’un des moyens visés aux deux articles précédents,
notamment en effectuant leur transport, à titre gratuit ou onéreux.
Le coupable est puni de la réclusion de dix ans à quinze ans et d’une
amende de 500 000 à 1 000 000 de Dh lorsque les faits prévus au 1er alinéa
du présent article sont commis de manière habituelle.
Sont punis des mêmes peines les membres de toute association ou entente,
formée ou établie dans le but de préparer ou de commettre les faits susvisés.
Les dirigeants de l’association ou de l’entente, ainsi que ceux qui y ont
exercé ou qui y exercent un commandement quelconque, sont punis des
peines prévues par le deuxième alinéa de l’article 294 du code pénal.
S’il résulte du transport des personnes dont l’entrée ou la sortie
clandestine du territoire marocain est organisée, un incapacité permanente,
la peine prévue au premier alinéa ci-dessus est la réclusion de quinze ans
à vingt ans.
La peine est la réclusion perpétuelle, lorsqu’il en est résulté la mort.
Art. 53. — En cas de condamnation pour l’un des crimes prévus au
présent titre, la juridiction doit ordonner la confiscation des moyens de
transport utilisés pour commettre l’infraction, qu’ils soient utilisés pour
le transport privé, public ou à la location, à condition que ces moyens de
transport soient la propriété des auteurs de l’infraction, de leurs complices
ou des membres de l’association de malfaiteurs, même ceux qui n’ont pas
participé à l’infraction, ou la propriété d’un tiers, qui savait qu’ils ont été
utilisés ou seront utilisés pour commettre l’infraction.
Art. 54. — La personne morale reconnue coupable de l’une des
infractions prévues au présent titre est punie d’une amende de 10 000 à
1 000 000 Dh.
En outre, la personne morale est condamnée à la confiscation prévue
à l’article 52 ci-dessus.
Art. 55. — La juridiction peut ordonner la publication d’extraits de
sa décision de condamnation dans trois journaux, expressément désignés
par cette juridiction. Elle peut également ordonner l’affichage de cette
décision à l’extérieur des bureaux de la personne condamnée ou des locaux
occupés par elle, aux frais de celle-ci.
Art. 56. — Les juridictions du Royaume sont compétentes pour statuer
sur toute infraction prévue par le présent titre, même lorsque l’infraction
ou certains éléments constitutifs de cette infraction ont été commis à
l’étranger.
La compétence des juridictions du Royaume s’étend à tous les actes de
participation ou de recel même si ces actes ont été commis en dehors du
territoire national par des étrangers.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 203


Annexes

Titre III
Dispositions transitoires
Art. 57. — Les personnes titulaires d’un titre de séjour doivent en
demander le renouvellement dans un délai de six mois à compter de la date
d’entrée en vigueur de la présente loi. Les personnes qui séjournent au Maroc
en violation des dispositions de la présente loi doit demander la
régularisation de leur situation dans un délai de deux mois à partir de la
date de son entrée en vigueur. Passée cette date, les peines prévues ci-dessus
leur seront applicables.
Art. 58. — La présente loi entre en vigueur à compter de la date de sa
publication au Bulletin officiel. Elle abroge toutes les dispositions
relatives au même objet, notamment celles du :
• dahir du 7 chabaane 1353 (13 novembre 1934) réglementant
l’immigration en zone française du Maroc ;
• dahir du 21 kaada 1358 (2 janvier 1940) réglementant le séjour de
certaines personnes ;
• dahir du 19 rabii II 1360 (16 mai 1941) relatif aux autorisations de
séjour ;
• dahir du 1er kaada 1366 (17 septembre 1947) relatif aux mesures de
contrôle établies dans l’intérêt de la sécurité publique ;
• dahir du 16 moharram 1369 (8 novembre 1949) portant réglementation
de l’émigrations des travailleurs marocains.
Commentaire succinct quant à la motivation d’une telle loi :
Une loi de cette nature pouvait répondre à 4 objectifs principaux,
essentiellement d’ordre interne :
1. un objectif démographique, en évitant que la population étrangère
ne dépasse un certain seuil (que certains avaient appelé, notamment en
France, « seuil de tolérance ») ;
2. un objectif économique, en évitant, par exemple, le phénomène de
contrebande qui serait le fait des populations étrangères en situation
irrégulière ;
3. un objectif social, en évitant que la population active étrangère ne
destructure davantage le marché local de l’emploi ;
4. un objectif de sécurité publique, la population étrangère, qui plus
est, en situation irrégulière, étant considérée, a priori, porteuse de relents
délictueux.
Dans le cas d’espèce, on constate pour chacun de ces niveaux, que :
1. La population étrangère d’origine subsaharienne constituerait
moins de 0,07 % de la population marocaine totale, et la population
étrangère dans sa globalité en représenterait moins de 0,26 %, soit, en
proportion, entre 35 et 40 fois moins que la population étrangère dans des
pays comme l’Autriche ou l’Allemagne. Et, aussi, en proportion également,
38 fois moins, pour ce qui concerne les Subsahariens, que la population

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Annexe III

marocaine vivant à l’étranger en rapport avec la population marocaine vivant


au Maroc ; puisqu’on estime qu’aujourd’hui près de 3 millions de Marocains
vivraient à l’étranger pour une population estimée, selon les premiers résultats
du recensement général de la population et de l’habitat organisé au Maroc
en septembre 2004, à un peu moins de 30 millions de personnes.
A ce propos, en effet, comment peut-on valablement penser que 5 000
à 15 000 (ou même 30 000) personnes étrangères sur un territoire, y compris
en situation irrégulière, représentent un danger démographique pour un
pays qui a lui-même près de 3 millions de ses nationaux à l’extérieur de
ses frontières, dont une partie importante est effectivement en situation
de “clandestinité”.
2. S’agissant du phénomène de la contrebande, qui constitue un véritable
cancer pour l’économie marocaine, notamment à partir de la frontière nord
du pays, personne n’a jamais vu un Africain du sud du Sahara rentrer au
Maroc par Bab Sebta, par exemple, après avoir quitté le pays clandestinement,
avec des marchandises en provenance d’Espagne, et très peu accèdent au
territoire marocain par sa frontière orientale avec un quelconque objectif
de s’adonner à des “activités commerciales”, tellement ils sont impécunieux
et tellement ils sont en situation de précarité et n’ont qu’un seul objectif
en tête, partir au plus vite en Europe, puis ailleurs, si besoin.
3. Concernant les effets de la population étrangère sur le marché local
de l’emploi, et à supposer que toute la population subsaharienne présente
au Maroc soit occupée – ce qu’elle ne recherche pas et qui relèverait dans
tous les cas de l’impossible – cela ne représenterait au maximum que 0,2 %
de la population active totale marocaine évaluée actuellement à près de
10 millions de personnes.
4. Par ailleurs, avec une population incarcérée d’origine subsaharienne
dont la proportion se situe à près de 0,2 % de la population totale passée
par les prisons marocaines en 2001, par exemple, les Africains subsahariens
sont, dans le cas d’espèce, et pour divers motifs, loin de ce qu’on pourrait
qualifier de criminels ou, plus largement, de délinquants en puissance. Ce
qui correspond, au demeurant, exactement aux qualificatifs accolés très
souvent à la population marocaine vivant à l’étranger, en Europe
notamment.

Critique économique n° 16 • Eté-automne 2005 205


Critique économique
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Dossier de presse 55/1999


N° Dépôt légal 51/2000
ISSN 1114-2790
Critique économique Critique économique

Sixième année • Eté-automne 2005


❏ Présentation
Mehdi Lahlou

❏ Les déterminants de l’émigration internationale au Maghreb


Bachir Hamdouch, Mohamed Khachani

❏ Le décalage économique entre l’Espagne et le Maroc


Inigo Moré La nouvelle question
❏ Emigration et développement économique. Enjeux pour la région maghrébine
Abid Ihadiyan migratoire
❏ Economie des mobilités transnationales marocaines
Catherine Aslafy-Gauthier

❏ The Transnational Kingdom. Migration, Economic Development


Cas du Maroc
and Social Change in Morocco
Natasha Iskander

Critique économique
Sous la direction de Mehdi Lahlou
❏ The (Missing) link between remittances and local development.
Evidence from Morocco
Andrea Gallina

❏ Le Maroc et les migrations des Africains du sud du Sahara. Evolutions récentes


et possibilités d’action
Mehdi Lahlou

❏ Commerçantes et commerçants sénégalais à Casablanca : du pèlerinage au business


Laurence Marfaing

❏ L’espace nord-ouest africain en mouvement. L’évolution récente des relations


économiques entre le Maroc, la Mauritanie et le Sénégal
Steffen Wippel

❏ Enquête auprès de migrants marocains expulsés d’Italie


Mehdi Lahlou, Bahija Moubchir, Kamal Saïdi, Saïd El Maataoui

16 16
Sixième année • Eté-automne 2005 • 50 Dh

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