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N°17

La revue 'Critique économique' explore les enjeux économiques contemporains, avec un accent sur l'analyse critique des problématiques complexes. Ce numéro aborde divers sujets, tels que les introductions en Bourse à Casablanca, le chômage au Maroc, et le partenariat public/privé pour le développement durable. Les articles soulignent la nécessité d'une approche renouvelée et critique face aux défis économiques actuels.

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La revue 'Critique économique' explore les enjeux économiques contemporains, avec un accent sur l'analyse critique des problématiques complexes. Ce numéro aborde divers sujets, tels que les introductions en Bourse à Casablanca, le chômage au Maroc, et le partenariat public/privé pour le développement durable. Les articles soulignent la nécessité d'une approche renouvelée et critique face aux défis économiques actuels.

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Critique économique Critique économique

ritique économique est une


C revue spécialisée qui a

Septième année • Hiver 2006


pour objectif d'appréhender
les questions économiques ❏ Les introductions à la Bourse de Casablanca : procédures, coût et causes
de leur insuffisance
dans une optique privilégiant
Abdellatif El M’Kaddem, Abdelhamid El Bouhadi
l'analyse en profondeur.
Pourquoi une telle perspective ? ❏ Chômage et pauvreté au Maroc
Parce que les problématiques Hassan Bougrine
économiques sont devenues,
en ce début de siècle, à la fois ❏ Le partenariat public/privé, un outil de développement durable pour
les pays en voie de développement ?
complexes et indécidables
Mohamed Benlahçen Tlemçani, Iqbal Toumi
et que, par conséquent, leur
intelligence implique la mise
❏ Ouverture, capital humain et croissance économique :
en œuvre d'un savoir collectif fondements théoriques et identification des liens à l’aide de données
pertinent et renouvelé. de panel
Par ailleurs, en l'absence d'une Abdouni Abdeljabbar, Saïd Hanchane

Critique économique
démarche scientifique expli-
❏ La Banque des règlements internationaux : des habits neufs pour
citement critique, plusieurs
l’honorable “vieille institution” ?
stéréotypes ont fini par trouver Nicolas Moumni, Ali Bouhaili
un ancrage dans le sens
commun contribuant à déve- ❏ Les objectifs du millénaire pour le développement :
lopper, ici comme ailleurs, des défis et opportunités pour l’Afrique
réflexes cognitifs prenant la Ahmed Rhazaoui
“p e n s é e u n i q u e” p o u r l a
“réalité unique”. Il y a lieu de ❏ La régulation du risque salarial au Maroc
renouer avec l'esprit critique Youness El Mesmoudi
car il y a lieu de sortir d'une
logique épistémologique ❏ L’industrie automobile au Maroc : potentiels et dynamiques des relations
clients-fournisseurs
absolutiste et se dégager d'un
Brahim Bachirat, Loubna Boulouadnine, Nisrine Lembarek
parti pris analytique où tous
les chats sont gris.

17 17
Septième année • Hiver 2006 • 50 Dh
Critique économique
Revue trimestrielle

L’équipe Directeur
Noureddine el Aoufi
(elaoufi@[Link])

Comité de rédaction
Najib Akesbi
Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II, Rabat
([Link]@[Link])
Mohamed Belahcen Tlemçani
Université de Perpignan, France
(benlahce@[Link])
Saâd Belghazi
Institut National de Statistiques et d’Economie Appliquée, Rabat
(belghazi@[Link])
Mohammed Bensaïd
Université Abdelmalek Essaadi, Tanger
(bensaidleid@[Link])
Driss Guerraoui
Université Mohammed V-Agdal, Rabat
(dguerraoui@[Link])
Redouane Taouil
Centre d’Etudes de la Pensée et des Systèmes Economiques,
Université Pierre Mendès-France, Grenoble, France
([Link]@[Link])

Pré-presse Diwan 3000


Impression ImprimElite
Couverture : Souad Benabdellah

Périodicité 4 numéros par an

Ce numéro a été publié avec le concours


du ministère de la Culture

N° 17 • Hiver 2006
Critique économique n° 17 • Hiver 2006

sommaire

Les introductions à la Bourse de Casablanca : procédures, coût


et causes de leur insuffisance
Abdellatif El M’Kaddem, Abdelhamid El Bouhadi .................................... 3
Chômage et pauvreté au Maroc
Hassan Bougrine ...................................................................................................... 25
Le partenariat public/privé, un outil de développement durable
pour les pays en voie de développement ?
Mohamed Benlahçen Tlemçani, Iqbal Toumi ................................................ 41
Ouverture, capital humain et croissance économique :
fondements théoriques et identification des liens à l’aide
de données de panel
Abdouni Abdeljabbar, Saïd Hanchane ............................................................. 63
La Banque des règlements internationaux : des habits neufs
pour l’honorable “vieille institution” ?
Nicolas Moumni, Ali Bouhaili ............................................................................... 89
Les objectifs du millénaire pour le développement :
défis et opportunités pour l’Afrique
Ahmed Rhazaoui .................................................................................................... 135
A l’œuvre
La régulation du risque salarial au Maroc
Youness El Mesmoudi ............................................................................................. 145
L’industrie automobile au Maroc : potentiels et dynamiques
des relations clients-fournisseurs
Brahim Bachirat, Loubna Boulouadnine, Nisrine Lembarek .................... 159
Appel à contributions ............................................................................... 181

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 1


Les introductions à la Bourse
de Casablanca : procédures, coût
et causes de leur insuffisance

Résumé Abdellatif
L’introduction en Bourse est une opération qui mobilise un certain nombre El M’Kaddem
d’acteurs qui se rassemblent pour une bonne réussite du projet de la société Abdelhamid
émettrice qui est la levée de fonds par le recours public à l’épargne. El Bouhadi
L’introduction en Bourse doit, toutes choses étant égales par ailleurs, se
Université Mohamed
dérouler dans un climat de confiance et de sérénité entre tous les Ben Abdellah, Fès
intervenants, y compris entre l’émetteur et le souscripteur. S’introduire en Université Cadi Ayyad,
Bourse est, pour l’entreprise, synonyme d’accès direct avec une certaine Marrakech
facilité à l’épargne publique disponible. Néanmoins, cet accès direct est
assorti d’obligations en vue, d’une part, de sécuriser cette épargne et, d’autre
part, de rendre transparents à la fois le processus d’introduction et de
cotation et l’activité de l’entreprise. Ceci étant, force est de constater que,
premièrement, le processus d’introduction des entreprises marocaines est
très rarement transparent et, deuxièmement, que le nombre d’introductions
est trop faible. L’entreprise marocaine considère l’introduction en Bourse
comme une opération risquée : perte de pouvoir des dirigeants, plus de
contraintes vis-à-vis des tiers, etc. De plus, elle interprète cette opération
comme étant une sanction probable qui pourra provenir à la fois du marché
et des instances de contrôle. L’entreprise marocaine est une entreprise dont
les pratiques sont plus ou moins informelles, fonctionnant dans l’opacité
et en détournant la réglementation, et hostile à toute visibilité. Elle se cache
derrière ses traditions, et elle se montre dans sa modernité ; elle est dualiste.
Elle se trompe de vision ; elle est immature et non lucide. Cette entreprise
ne veut pas innover ; elle risque de disparaître avec les zones de libre-échange
dont le Maroc a signé les accords et qu’elle signera dans l’avenir.

Mots-clés
Introductions en Bourse, procédures, coût, étroitesse du marché,
faiblesse de l’offre de titres, contraintes économiques et socioculturelles,
prise de risque, réformes.

Abstract
The companies listing in stock market is an operation which mobilizes certain
number of actors who meet all together for a good success of project of the
issuing company which is the public offering. Issuing operation in stock

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 3


Abdellatif El M’Kaddem, Abdelhamid El Bouhadi

exchange market has to take place in a climate of confidence and serenity


between the all participants in this operation including too all subscribers.
The public offering is, for the company, synonymic of direct access to the
available public saving with certain easiness. Nevertheless, this direct access
is accompanied by obligations in sight, on one hand, to reassure this saving
and on the other hand, at the same time, to make transparent the process
of issuing and quotation like the behaviour activity of the company. Given
this, we notice that, at the first time, the companies listing process in
Casablanca stock exchange is rarely transparent and secondly the number
of listed companies is furthermore too weak. The Moroccan company
considers the listing process in the stock exchange market as being a risky
operation. It’s considered as a loss of manager power, and a more
constraints toward the third parties, etc. Furthermore, this operation is
interpreted as a penalty which resulted from the market and required by
control authorities. The Moroccan company is an informal company,
working in the opaqueness context and, by diverting the rules, it doesn’t prefer
the visibility objective. It is hiding behind its traditions and it shows himself
at its modernity; it is dualistic, it is still schizophrenic. It makes a big mistake
about its strategic vision; it is indeed immature and not lucid. This company
doesn’t want innovate; it risks probably disappearing under the free trade
areas which the Morocco government has signed and will to sign in the future.

Keywords
Listing in Stock Exchange, Procedures, Cost, Narrowness of the Market,
Weakness of the Liquidity Supply, Economic and Socio-cultural Constraints,
Risk-taking, Reforms.

Introduction
Pour financer sa croissance, l’entreprise dispose de trois modes :
l’autofinancement, l’appel au crédit bancaire et l’appel public à l’épargne.
Le financement par appel public à l’épargne provient soit des fonds gérés
par les investisseurs institutionnels (OPCVM, fonds de pension et de retraite,
caisses de dépôts, sociétés d’assurance…) soit des économies des particuliers.
Le financement par l’épargne publique prend donc deux formes : soit
l’émission, soit encore la cession d’instruments financiers (actions,
obligations…). La première émission ou cession est appelée introduction
en Bourse. Une fois l’entreprise introduite, elle peut bénéficier d’une émission
secondaire par l’augmentation de son capital, par l’échange d’actions, ou
par l’endettement en émettant des obligations. En diversifiant ses sources
de financement, l’entreprise se trouve dans une position confortable quant
à la gestion de sa situation financière. Son indépendance financière se trouve
renforcée.
Les mots d’ordre invoqués par les initiateurs de toute introduction en
Bourse sont sans équivoque : changement de dimension de l’entreprise à

4 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Les introductions à la Bourse de Casablanca

travers ce qu’on appelle le business plan, c’est-à-dire une sorte de


croissance externe de l’entreprise ; meilleure valorisation, valorisation
équitable de l’entreprise établie par le marché et qui évite tout conflit
opposant les dirigeants et/ou les actionnaires à l’intérieur de l’entreprise ;
une communication performante et crédible apportant notoriété et pérennité
à l’entreprise.
Tous ces avantages liés à toute cotation en Bourse sont universellement
reconnus par les dirigeants d’entreprise ; néanmoins, l’entreprise marocaine
voit dans le recours à l’épargne publique par la voie boursière une visibilité
risquée, une exposition à plus de contraintes, comme par exemple l’obligation
d’informer le public, les tiers et le CDVM. L’entreprise marocaine est
familiale ; elle est de ce fait séculaire ; son capital se transmet de génération
en génération par héritage. Parmi tous ces problèmes qui la rendent inerte
et non innovante, notre attention dans cet article portera sur la mise en avant
des causes essentielles de la faiblesse des introductions à la Bourse de
Casablanca. Mais, avant d’en arriver là, nous passerons en revue le processus
d’introduction à travers ses motivations, ses exigences, ses procédures et son
coût.

1. Les introductions à la Bourse de Casablanca


Autrefois réservée aux grandes entreprises, l’entrée en Bourse est
aujourd’hui une opportunité stratégique offerte aux petites et moyennes
entreprises (1). En termes de communication, par exemple, l’introduction (1) La création du second
donne à l’entreprise une image de réussite. En termes financiers, elle lui et du troisième marchés a
permis aux petites et
permet de bénéficier d’un formidable levier de croissance.
moyennes entreprises de
lever des fonds
1.1. Les motivations à une introduction en Bourse directement sur le
S’introduire en Bourse est un événement exceptionnel dans la vie d’une marché.

entreprise. C’est la raison pour laquelle la Bourse de Casablanca mène, depuis


quelques années, au plan national et avec l’aide des sociétés de Bourse, une
politique de sensibilisation et d’information des chefs d’entreprises sur
l’intérêt d’une cotation en Bourse.
Les motivations les plus fréquemment avancées à une introduction en
Bourse sont la succession, la notoriété, le financement de la croissance, la
liquidité du patrimoine et les plus-values tirées de la vente des titres par
les actionnaires d’origine.
Une enquête réalisée par Coryne Jaffeux (1987) auprès des sociétés
introduites sur le second marché français au 30 juin 1987 auprès de 47 %
de la population des sociétés cotées prouve que l’aspect successoral et la
plus-value ne sont pas les motivations à une introduction. En revanche, la
notoriété, le financement de la croissance par le recours futur à un appel
au marché financier et la liquidité du patrimoine représentent des éléments
motivants. Ainsi, les motivations des entreprises exprimées par les

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 5


Abdellatif El M’Kaddem, Abdelhamid El Bouhadi

dirigeants sont d’ordre stratégique et ne relèvent pas d’une préoccupation


personnelle. De même, d’après une étude récente réalisée par Gary
Ravaz (2003) auprès de 12 sociétés introduites sur trois marchés (le second
marché, le nouveau marché et le marché libre) de la Bourse de Paris, on
relève que la motivation n’est pas d’ordre pécuniaire. Les principales raisons
sont la notoriété de l’entreprise, l’indépendance financière, la croissance
externe, le développement de l’épargne salariale à travers les plans de stock-
options et la cristallisation d’une politique de recrutement efficace et
pragmatique pour l’entreprise.
La motivation principale, selon les dirigeants de certaines entreprises
marocaines récemment introduites, reste la croissance externe, la liquidité
de leur capital et donc de leur patrimoine. Nous savons aujourd’hui que
la plupart des entreprises de petite ou moyenne tailles connaissent des
difficultés relatives au financement de leur croissance. Une source des plus
importantes reste le financement direct, via la Bourse des valeurs. Ainsi,
pour faciliter l’accès à la Bourse des entreprises de tailles diverses, la SBVC
gère trois marchés réglementés correspondant à une offre bien différenciée :
– le premier compartiment s’adresse aux grandes sociétés marocaines ;
– le second compartiment, créé en 1996, s’adresse aux entreprises de
taille moyenne, souvent familiales, présentant un bon niveau de rentabilité
et de bonnes perspectives de croissance et dont les dirigeants cherchent une
consécration de leur réussite par le marché ;
– le troisième compartiment créé en 2000 (à l’image du nouveau marché
(2) Marché des valeurs en France (2) s’adresse aux sociétés jeunes, innovantes, à fort potentiel de
technologiques. Ce croissance et ayant besoin de capitaux importants pour financer leur plan
marché est ouvert aux
“start-up”. Il concerne le
de développement.
même type d’entreprises Les entreprises disposent aujourd’hui de marchés de cotation adaptés
cotées sur le NASDAQ à leur profil, à leur taille et à leurs besoins.
américain. Les conditions
Présente avant et au moment de l’introduction, la Bourse de Casablanca
d’admission en France sur
ce marché sont s’est aussi attachée à développer une politique de services aux sociétés cotées
volontairement souples. et à leurs clients afin de leur permettre de profiter au mieux de leur nouveau
Ainsi, il n’est pas statut d’émetteur.
obligatoire de fournir des
états financiers certifiés En tant qu’émetteur d’actions, l’entreprise introduite bénéficie de la
sur une période de deux possibilité de lever des capitaux, suivant ses besoins, à des conditions de
ans. marché souvent avantageuses, afin de financer sa croissance par des fonds
(3) Le financement direct propres plutôt que par l’endettement. En effet, elle élargit le cercle de ses
par le biais du crédit
bancaire reste actionnaires au moment de son introduction et au moment de ses
relativement cher, augmentations du capital. Elle se donne ainsi la possibilité d’avoir des fonds
hypothéqué par une de financement accompagnés de frais financiers moins élevés, avec une
garantie qui dépasse les
100 % et dont la sécurisation de sa croissance à long terme et avec une marge d’indépendance
contrainte plonge financière très importante (3). Ceci s’inscrit dans le cadre d’une croissance
l’entreprise dans une externe saine, car la cotation de l’entreprise lui facilite l’élargissement par
dépendance financière
vis-à-vis de ses bailleurs les propositions de rachat ou de rapprochement divers. En général, la cotation
de fonds. en Bourse permet d’obtenir les éléments suivants :

6 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Les introductions à la Bourse de Casablanca

– elle permet plus facilement d’échanger des titres cotés contre des actifs,
les actionnaires peuvent facilement se retirer du capital de l’entreprise sans
subir de pertes ;
– elle rend possible des acquisitions et des investissements (4) d’un (4) En termes
montant plus élevé ; d’immobilisations
corporelles, incorporelles
– elle permet des opérations qui pèsent moins sur la trésorerie de et financières.
l’entreprise ;
– elle facilite l’intégration des dirigeants à la réussite de l’association
nouvelle.
Notons, en outre, que le paiement partiel ou total en actions n’est pas
toujours aisé quand la société est fermée, alors que la Bourse le favorise :
le titre est coté régulièrement et librement négociable sur un marché
réglementé. Le capital et l’image de l’entreprise deviennent de plus en plus
crédibles.
De ce fait, l’introduction en Bourse permet à l’entreprise d’acquérir non
seulement une croissance financière mais aussi une notoriété, une
reconnaissance auprès de ses tiers et du public, au Maroc et à l’étranger (5). (5) Clientèle et
Cette notoriété et cette crédibilité immédiates, incomparables, doivent fournisseurs potentiels,
prestataires de services,
être capitalisées grâce à une politique régulière d’information de qualité. investisseurs, etc.
Ainsi, l’introduction en Bourse est un moyen privilégié de communication
offrant un rapport coût/avantage particulièrement intéressant. De l’autre
côté, l’introduction en Bourse est un label de prestige qui marque la
consécration d’une société et la reconnaissance de la pertinence de son projet
de développement. D’un point de vue financier, la cotation renforce la santé
financière de l’entreprise et sa crédibilité : ses comptes sont certifiés, publiés,
analysés et diffusés. L’entreprise est en mesure d’être plus transparente.
D’un point de vue boursier, outre la certification et la publication des
comptes, les grands axes stratégiques, les méthodes industrielles ainsi que
la stratégie de l’organisation interne de l’entreprise sont connues et analysées ;
les produits et les marques sont valorisés. Tous ces facteurs donnent aux
investisseurs une meilleure visibilité qui leur permet de se positionner par
rapport à l’entreprise et de se déterminer en toute connaissance de cause.
Généralement, la Bourse apporte les avantages suivants :
– elle permet la réalisation et la diversification d’une partie du patrimoine
des actionnaires d’origine ;
– le marché fixe, chaque jour, le prix de l’action qui tient compte des
résultats et des perspectives de l’entreprise et non seulement de la valeur
comptable ;
– la cotation valorise en permanence la part du capital non diffusée dans
le public ;
– la cotation permet aussi l’entrée et la sortie d’actionnaires temporaires
(industriels, financiers) dont l’entreprise peut avoir besoin à un stade de
son développement ;
– l’introduction en Bourse favorise la mobilité du capital.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 7


Abdellatif El M’Kaddem, Abdelhamid El Bouhadi

Bien préparée sur le plan psychologique, juridique et fiscal, une


introduction en Bourse peut favoriser la solution à des problèmes souvent
rencontrés par les dirigeants de sociétés (familiales en particulier) et offre
de réelles opportunités pour les actionnaires. En effet, en raison des conflits
et des désaccords entre les héritiers et les actionnaires et l’arrivée de nouveaux
investisseurs, la cotation en bourse est un facteur de pérennité des entreprises :
– il est plus facile de partager des actions cotées que des actifs industriels :
le prix de l’action est connu, incontesté, opposable aux tiers (et au fisc
notamment) ;
– le dédommagement des héritiers ne travaillant pas dans l’entreprise
est facilité ;
– le paiement des droits de succession ou de donation peut être pris en
charge par la vente partielle sur le marché des titres alloués ;
– le contrôle majoritaire peut être protégé par des pactes d’actionnaires
et une ouverture limitée du capital sur le marché ;
– une meilleure relation entre le capital et la gestion du patrimoine de
l’entreprise, au quotidien, est ainsi organisée et très bien définie ;
– la Bourse préserve l’identité et l’avenir des entreprises familiales car
l’ouverture du capital peut être limitée.
Ceci dit, les entreprises ne peuvent pas être toutes cotées, car un certain
nombre d’exigences en matière d’introduction doivent être satisfaites.
1.2. Les exigences en matière d’introduction en Bourse
L’une des exigences les plus importantes en matière d’introduction est
de se conformer légalement aux critères d’admission définis par la société
gestionnaire et renforcés par le CDVM. Ces critères sont relatifs au capital
social, au flottant et à la certification des états financiers. Le tableau ci-dessous
les résume de la façon suivante :

Tableau 1
Les exigences en matière d’introduction sur
l’un des trois compartiments

1er compartiment 2e compartiment 3e compartiment

Capital social Au moins 15 millions de Dh Au moins 10 millions de Dh Au moins 5 millions de Dh


Diffusion des titres dans
Au moins 20 % du capital Au moins 15 % du capital Au moins 40 % du capital
le public
Une année avant
Etats financiers certifiés 3 dernières années 3 dernières années
l’introduction

Source : SBVC, 2001.

En plus de ces trois exigences, un dossier est présenté par le conseiller


de l’émetteur dont le contenu est le suivant :

8 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Les introductions à la Bourse de Casablanca

– une lettre par laquelle la société demande l’admission de ses titres sur
l’un des trois compartiments de la Bourse de Casablanca et s’engage à
respecter les dispositions réglementaires arrêtées au niveau du Règlement
général (6); (6) Selon le dahir portant
loi n° 1-93-211 du
– un procès-verbal de l’instance de décision ayant décidé l’introduction 21 septembre 1993,
des titres en Bourse et leur émission ; modifié et complété par
– un projet de note d’information établi conformément aux règles et les lois n° 34-96 et
29-00, les engagements
circulaires du CDVM. en matière de cotation au
La politique d’information peut être conduite par les services de troisième compartiment
sont très stricts. En effet,
l’entreprise ou avec la collaboration d’une agence spécialisée. Ainsi, toute selon l’article 14 ter,
introduction en Bourse nécessite la mise en œuvre d’une stratégie de l’entreprise inscrite au
communication financière destinée à faire connaître les atouts et le projet troisième compartiment
doit s’engager au moment
de l’entreprise et à assurer la réussite du placement des actions. de son introduction en
Indispensable sur le plan marketing (7), la politique d’information revêt Bourse à présenter une
aussi sur le plan boursier des aspects obligatoires conformément aux convention établie selon
le modèle fixé par le
circulaires du CDVM et aux engagements pris par la société lors de son CDVM, conclue avec une
introduction. En effet, l’entreprise cotée se trouve dans l’obligation de fournir société de Bourse pour
une période de 5 ans,
des informations avant et après la réalisation de l’introduction. Six éléments
prévoyant notamment les
essentiels caractérisent la politique d’information de l’entreprise cotée avant obligations relatives aux
son introduction effective : conditions de préparation
des documents
– la publication obligatoire d’une note d’information et des comptes ; d’information destinés au
– la diffusion du dossier d’introduction à l’ensemble des investisseurs public et d’animation du
et des prescripteurs ; marché de ses titres par la
société de Bourse. En
– le lancement éventuel d’une campagne de publicité financière ; outre, les actionnaires
– l’organisation d’une réunion d’information financière ouverte aux dirigeants s’engagent à
analystes, aux investisseurs et à la presse ; conserver pendant une
période de 5 ans, à
– la présentation éventuelle de la société à l’étranger (road show) ; compter de la date de la
– l’information du personnel. première cotation, 60 %
des actions détenues par
Après l’introduction, la société cotée a l’obligation de procéder, tout eux. Cette période peut
au long de l’année, à une information régulière et sincère concernant les être réduite par arrêté du
éléments qui doivent faire l’objet d’une publication officielle : ministère chargé des
Finances après avis du
– le chiffre d’affaires des trois derniers semestres ; CDVM. Les actions
– les bilans semestriels provisoires. concernées doivent être
La société doit aussi porter à la connaissance du public tout événement inscrites en compte
bloqué pendant cette
de la vie de l’entreprise susceptible d’avoir une incidence sur son cours en période auprès de la
Bourse. Ceci dit, une politique d’information régulière et pertinente, allant société de Bourse visée
ci-dessus ou d’un
au-delà des obligations légales, est un élément fondamental pour assurer, à
établissement affilié
long terme, une carrière boursière de qualité. En effet, la Bourse est par nature désigné par les soins de
un marché d’anticipation concurrentiel où les investisseurs prennent leurs ladite société.
décisions à partir de l’analyse des informations disponibles et de la visibilité (7) L’action est considérée
comme un produit
qui en découle. Si ces exigences doivent être impérativement respectées, il nouveau pour lequel il
n’en est pas de même pour les procédures d’introduction. faut lancer une publicité.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 9


Abdellatif El M’Kaddem, Abdelhamid El Bouhadi

1.3. Rôle et missions de l’introducteur


L’introducteur se charge de l’évaluation de l’entreprise ; il est l’élément
essentiel de la réussite de l’introduction de l’entreprise en Bourse. En
collaboration avec l’entreprise, l’introducteur (syndicat de placement formé
d’une ou plusieurs sociétés de Bourse qui se chargent de l’étude financière
et d’un certain nombre de banques qui garantissent le placement) fixe le
prix de l’émission des titres afin de les placer sur le marché. Pour diriger
l’opération d’introduction et de placement, l’introducteur doit
obligatoirement posséder le statut d’établissement de crédit.
En collaboration avec une agence de communication, le syndicat-
introducteur, chef de file de placement, conseille à l’entreprise voulant être
cotée de clarifier sa structure juridique et organisationnelle et son
positionnement vis-à-vis des futurs investisseurs.
L’introducteur se charge également du timing de l’introduction, de la
gestion des relations avec les instances de contrôle tels que le CDVM ou
la société gestionnaire mais aussi et surtout de l’entretien et de l’assurance
de la liquidité du titre après la première cotation.
Toute entreprise voulant être cotée sur l’un des marchés de la Bourse
de Casablanca doit, avant de s’adresser au syndicat-introducteur, chef de
file de placement, faire appel à un introducteur-conseil qui lui permettra
de faire le bon choix concernant les intermédiaires (la banque ou les banques
de placement, la société de Bourse et l’agence de communication), concernant
l’évaluation de l’activité de l’entreprise et sa croissance future (business plan),
concernant aussi les relais que doit entretenir l’entreprise avec les
instances boursières et de contrôle et concernant l’aide à la rédaction de
prospectus d’introduction visé par le CDVM.
En France, les responsabilités des banques varient suivant la nature du
marché sur lequel s’introduit une entreprise. Sur les premier et second
marchés, l’introducteur est dans l’obligation de fournir des prévisions
chiffrées de l’exercice en cours, voire de l’exercice suivant. Sur le nouveau
marché, l’introducteur doit vérifier le business plan de l’entreprise (sa
croissance). De même, il s’engage à animer le titre pendant une période
déterminée dans le cadre de ce qu’on appelle la tenue de marché ou IMT,
introducteur teneur de marché. Il s’engage aussi à communiquer au marché
une information financière régulière.
Sur les marchés de la Bourse de Casablanca, ces exigences ne sont pas
complètement respectées. Sur le troisième compartiment (le nouveau
marché), une discrétion d’action importante est donnée au syndicat-
introducteur, juste quelques jours après l’introduction de l’entreprise. De
même, l’introducteur n’est pas dans l’obligation d’une tenue de marché dans
le cadre de ce qu’on appelle les contrats d’animation qui permettent un
certain soutien à l’entreprise nouvellement cotée.

10 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Les introductions à la Bourse de Casablanca

En France, par exemple, les sociétés de Bourse sont partie prenante du


projet de l’entreprise voulant être cotée ; elles jouent le jeu, au moins à
court terme, d’offreurs ultimes de liquidité. Elles sont des spécialistes de
valeurs à l’image des offreurs de liquidité (liquidity traders) sur le NYSE (8) ; (8) New York Stock
elles sont des teneurs de marché à l’image des market makers sur les marchés Exchange.

de contrepartie tels le NASDAQ (9) ou le SEAQ (10) ou le SEAQI (11). (9) National association
of securities dealers
Au Maroc, cette fonction de teneur de marché que doivent exercer les automated quotations.
sociétés de Bourse n’est pas obligatoire, car elle n’est pas réglementée par (10) Stock exchange
la loi. L’absence d’une tenue de marché à la Bourse de Casablanca reste un automated quotations.
problème de fond quant à la réussite des introductions boursières. (11) Stock exchange
automated quotations
1.4. Valorisation de l’entreprise et prix de l’émission international.

Le choix du prix de l’introduction ou de l’émission est un compromis


entre la vision de l’entreprise et celle des investisseurs. Il est considéré comme
l’élément le plus sensible dans le processus d’introduction ; il doit faire
l’unanimité parmi les acteurs participant à cette opération et satisfaire aux
exigences relevant de plusieurs facteurs : la conjoncture, l’épargne
disponible, les conditions de levée des fonds sur les marchés financiers et
sur d’autres marchés en matière de taux, de garanties, de sécurité, de risques…
Ainsi, une évaluation de la valeur de l’entreprise ne peut être
qu’objective et stratégique dans la mesure où elle doit être de nature à
satisfaire les investisseurs et viser le moyen et le long termes. Cette évaluation
se fonde sur des critères quantifiables dans le cadre d’un certain nombre
de techniques (12) reconnues par les investisseurs et les analystes. (12) Les techniques
Néanmoins, le processus d’évaluation doit être accompagné d’une d’évaluation des
entreprises les plus
communication informationnelle stratégique : l’entreprise introduite doit utilisées sont : les
montrer aux investisseurs et à toutes les parties concernées ses qualités mais comparatifs boursiers se
aussi ses défauts à travers ses acquis et faiblesses historiques et son projet basant sur une
comparaison entre
d’avenir. A la Bourse de Casablanca, aucune étude – sérieuse – sur l’histoire l’entreprise à évaluer et la
de l’entreprise, ses acquis historiques, ses perspectives d’avenir, ses projets, valeur des autres
ses atouts, ses capacités industrielles, techniques compétitives mais aussi entreprises opérant dans
le même secteur et déjà
de transparence à travers la publication et l’étalage des bilans et comptes cotées en Bourse, la
de résultats historiques n’a été faite par les sociétés introduites jusqu’à présent. technique de la valeur
De même, l’évaluation des entreprises introduites à la Bourse de Casablanca comptable basée sur la
valeur nette des actifs et
ne se fait point d’une manière rigoureuse. La valeur de l’émission est souvent la technique de goodwill.
élevée, pour deux raisons : une raison objective due à la faible divisibilité
du capital introduit (le nombre d’actions mis sur le marché est le plus souvent
faible) ; une seconde raison due à une motivation pécuniaire dont la stratégie
reste le court terme (l’entreprise introduite cherche à drainer plus de fonds
sans se soucier de son projet de croissance à long terme). Au lieu de se pencher
sur une divisibilité du capital adéquate débouchant sur un prix d’émission
faible avec un nombre d’actions important couvrant un actionnariat diversifié
(populaire et autres) et un nombre de stocks-options suffisant, l’entreprise
introduite cherche à asseoir un climat de spéculation sur sa valeur.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 11


Abdellatif El M’Kaddem, Abdelhamid El Bouhadi

A cela il faut ajouter les asymétries informationnelles sur la vraie valeur


au cours de l’introduction. L’entreprise cherche, en effet, à dissimuler les
informations quant aux cash-flow futurs de l’entreprise. Le syndicat
introducteur sur le marché casablancais est le plus souvent une partie prenante
de cette stratégie. Résultat : le marché sanctionne immédiatement
l’entreprise. La valeur de l’action baisse après seulement quelques semaines
de hausse en Bourse. C’est un jeu à somme nulle. Ce que gagne l’entreprise
au début de sa cotation, elle le perd quelque temps après. Le syndicat
introducteur est dans la même situation de figure que l’entreprise introduite :
la détérioration de la valeur de l’entreprise entraîne la fuite et le retrait
immédiat des investisseurs potentiels ; le nombre de transactions sur la valeur
baisse très sensiblement ; ceci influe négativement sur le revenu de la société
de Bourse en termes de commissions de courtage en Bourse.
1.5. Les procédures d’introduction à la Bourse de Casablanca
Les procédures d’introduction en Bourse répondent à deux objectifs :
diffuser les titres dans le public et assurer leur première cotation. Il existe
deux types de procédure d’introduction. Le premier type englobe les
procédures dites “du marché”, centralisées par la Bourse de Casablanca et
qui permettent de réaliser simultanément les deux objectifs ci-dessus. Elles
sont au nombre de trois :
– l’offre à prix ferme (OPF) ou offre publique de vente (OPV) ;
– l’offre à prix minimum (OPM) ;
– la procédure ordinaire de cotation.
Un second type de procédure est à signaler : il s’agit de toute procédure
de placement, centralisée par l’intermédiaire financier, chef de file du syndicat
de placement, associée soit à une procédure ordinaire de cotation, soit à
une offre à prix ferme ou à une offre à prix minimum permettant la
négociation des titres. On peut en effet relever les principales caractéristiques
des procédures d’introduction dans le tableau 2 ci-après.
Pour le premier type de procédure, on peut soulever deux caractéristiques
importantes :
– il comprend plusieurs catégories d’ordres qui sont fonction du nombre
de titres ou de la qualité de donneurs d’ordre ;
– il permet un traitement différencié de chacune des catégories d’ordre
avec des taux de service préférentiels pour certaines d’entre elles.
Le second type est une formule mixte dans laquelle le placement et l’offre
à prix ferme se déroulent simultanément ; le prix de placement ne peut
être inférieur au prix de l’OPF.
On peut remarquer, d’après ce nombre croissant de procédures, qu’il est
primordial pour l’entreprise désirant s’introduire de choisir la procédure
adaptée à son activité et de mesurer les conséquences futures d’une telle
décision. En effet, le choix de la procédure dépend du type d’investisseurs
que la société souhaite associer à l’opération d’introduction. Par exemple,

12 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Les introductions à la Bourse de Casablanca

Tableau 2
Les caractéristiques des procédures d’introduction

Cotation ordinaire Offre à prix minimum Offre à prix ferme Pré-placement

• Fourchette de prix
annoncée lors de pré-
marketing

Prix d’offre Minimum Minimum Prix ferme et • Le prix définitif est


définitif fixé soit au début, soit
à la clôture du
placement

Annonce Avis de la Bourse de Casablanca décrivant les modalités de l’opération

Délai
d’annonce
5 10 10 Lors du pré-marketing
(jours de
Bourse)

Ordres Ordres à cours limité ; Ordres à cours limité Ordres à prix d’offre Technique du book
ordres au mieux uniquement building
acceptés
Centralisation
des ordres Bourse de Casablanca Société de Bourse

Attribution Taux de service identique pour tous les donneurs d’ordre appartenant à Taux de service
des titres une même catégorie, réduction proportionnelle discrétionnaire
Taux de 5 % sur l’ensemble 5 % dans la fourchette 5 % de l’ensemble Non applicable
service des ordres cours de prix servie des ordres
minimum* coté

(*) S’il ne peut être atteint en raison d’une demande trop forte, la procédure est reportée à un prix supérieur ; un blocage
des fonds peut alors être demandé.
Source : SBVC (2001).

la procédure de placement cible essentiellement des investisseurs


institutionnels que l’intermédiaire financier a la possibilité de sélectionner.
Les procédures du marché permettent d’associer un actionnariat plus
diversifié comprenant une part significative d’actionnaires individuels. Ce
choix dépend aussi de la valorisation de l’entreprise. Ainsi, l’offre à prix
ferme est utilisée sitôt que l’on cerne bien la valeur de la société introduite.
Au contraire, les procédures à prix minimum ou la technique de book building
utilisée dans les procédures de placement laissent au marché la faculté
d’apprécier le prix d’introduction.
Les avantages importants et certains de l’introduction en Bourse ne sont
pas réalisés sans supporter des coûts. La liberté du choix de telle ou telle
procédure s’inscrit dans une structure de coûts variant selon ce choix. Une
fois l’introduction réalisée, l’entreprise cotée continue à supporter des coûts
liés à sa politique financière.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 13


Abdellatif El M’Kaddem, Abdelhamid El Bouhadi

1.6. Les coûts d’introduction et de cotation


L’introduction à la Bourse de Casablanca, comme toute introduction
sur n’importe quel marché du monde, est passible d’un coût supporté par
l’entreprise désirant être cotée.
La structure des coûts sur le marché casablancais peut être appréhendée
sur un calendrier de trois périodes.
1. Les frais préalables à l’introduction qui dépendent de la complexité
(13) Ces restructurations du dossier et qui concernent les restructurations économiques (13) (filiation,
économiques peuvent être fusion, cession), les réorganisations techniques et administratives et quelques
fatales sur le plan social,
car elles peuvent autres innovations relatives à l’amélioration de la situation concurrentielle
engendrer des de l’entreprise. Les frais de réorganisation juridique (statuts, forme sociale,
suppressions d’emplois etc.) et de consolidation des comptes (périmètre, méthode, etc.) viennent
massives, auquel cas
l’image de l’entreprise ensuite. Enfin, l’entreprise doit supporter les frais de constitution des
cotée est mois crédible holdings de contrôle, des pactes d’actionnaires et de la mise en place d’un
sur le marché.
actionnariat salarié.
2. Les frais liés à l’introduction qu’on peut scinder généralement en trois
rubriques :
– la rémunération des intermédiaires qui comprend une commission
d’ingénierie et une commission de placement des titres. Cette dernière est
variable selon la nature des titres placés (titres émis ou à émettre) et le choix
de la procédure d’introduction (placement ou procédures du marché) ;
– la politique d’information qui porte sur la conception et l’édition des
documents, l’organisation des réunions, la campagne de publicité
financière, voire institutionnelle, les frais de publicité légale, la rémunération
de l’agence ;
– la commission du visa, elle aussi variable selon la taille de l’entreprise
introduite.
3. Les frais postérieurs à l’introduction qui sont directement liés à la
politique de l’information et aux obligations légales. Ces coûts sont récurrents
et généralement regroupés dans un budget annuel. Ils concernent les
principaux postes suivants :
– la publication légale ;
– la publicité financière ;
– la convocation et la tenue de l’assemblée générale ouverte aux
actionnaires ;
– l’édition et la diffusion du rapport annuel, de lettres aux actionnaires ;
– les frais de services des titres ;
– la rémunération du contrat de liquidité ou d’animation, le cas échéant.
Ceci étant, si les frais d’une introduction en Bourse ne sont pas
négligeables, il convient néanmoins d’avoir à l’esprit que :
– ces frais dépendent du programme de travail arrêté par les dirigeants
avec chacun des partenaires de l’introduction ;

14 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Les introductions à la Bourse de Casablanca

– certains de ces frais, notamment ceux relatifs à la conformité aux normes


en matière de comptes peuvent être étalés sur trois ans ;
– ces frais doivent aussi être examinés par rapport à la notoriété et à la
crédibilité acquises par la société nouvellement cotée.
Le coût peut donc être considéré comme un facteur important du manque
d’introduction d’entreprises de petite et moyenne tailles. Il représente
généralement entre 3 et 5 % (14) du capital introduit, ce qui n’est pas (14) Voir Société de
négligeable. Néanmoins, ce n’en est pas l’unique raison. Bourse des valeurs de
Casablanca (2002).
2. Les causes de la faiblesse des introductions à la Bourse de
Casablanca
L’une des caractéristiques les plus marquantes de la Bourse de
Casablanca est la faiblesse des introductions (15). En effet, pour que le marché (15) Voir le rapport de la
soit fluide et liquide, il est nécessaire qu’il s’alimente de temps à autre de Banque mondiale sur le
Royaume du Maroc,
nouvelles introductions qui lui permettront de couvrir la nouvelle demande
2004 ; voir aussi,
d’actions exprimée sur le marché. Cette demande émane des investisseurs « Royaume du Maroc :
nationaux en nombre important formés essentiellement d’institutionnels, note de stratégie du
de certains spéculateurs et d’un nombre limité d’investisseurs étrangers secteur financier »,
(institutionnels) intervenant pour l’achat des obligations et des bons de Rapport confidentiel de
la Banque mondiale en
privatisation. 2000.
Depuis la réforme boursière de 1993, on a remarqué une légère
diminution des entreprises cotées à la Bourse de Casablanca qui est due
en particulier à des radiations. Cette diminution n’a cessé de s’accentuer
après la seconde réforme de 1997 et la mise en place de la cotation
électronique en 1998 ; la raison en est la vague des fusions-acquisitions.
Le manque de papier commercial, caractéristique intransigeante des
marchés émergents de petite taille, a pour causes à la fois les problèmes
économiques et les problèmes extra-économiques se situant aux niveaux
technique et configurationnel, socioculturel, institutionnel, éthique et au
niveau de l’entreprise elle-même.
L’objectif de ce point sera de traiter les principales raisons du manque
des introductions à la Bourse de Casablanca. Nous les divisons en trois
catégories : les raisons purement économiques, les raisons socioculturelles
et les raisons techniques et juridiques liées au développement de la Bourse
et à l’insuffisance de l’arsenal juridique et institutionnel.
2.1. Les raisons économiques
Aujourd’hui, toutes les économies modernes, qu’elles soient développées
ou émergentes, se basent pour financer une grande partie de l’activité réelle
sur l’épargne qui transite par la Bourse. En effet, au Maroc, la capitalisation
boursière représente 29,42 % du PIB en 2003, 42,23 % en 1998, alors que
ce même ratio représentait seulement 10,62 % en 1993. Le nombre de
sociétés cotées est, par contre, passé de 65 à 52 durant la même période.
Il y a eu jusqu’en 2004 17 introductions privées, 11 introductions à l’occasion

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 15


Abdellatif El M’Kaddem, Abdelhamid El Bouhadi

de privatisations, une dizaine de radiations suite à des opérations fusion-


absorption et 24 radiations de sociétés cotées qui ne respectaient pas les
conditions fixées par la loi de 1993. Le tableau suivant montre la faiblesse
des introductions privées pendant cette période.

Tableau 3
Les introductions privées en Bourse depuis 1995

Nombre de titres Nombre de Nb de Capitalisation Volume


Emetteurs Date OPV Nature opération introduits titres sous- en 2002 négocié en
demandés cripteurs (MMAD) 2002
(MMAD)

GENE. TIRE 1995 AC 126 000 1 185 608 15 365 69 0


CREDOR 1996 Cession 240 000 4 214 239 14 153 212 45
LAFARGE 1997 AC 4 764 305 ND ND 5 117 515
MAR. 1997 AC 212 660 4 538 700 59 026 207 36
LEASING
MAGHREBAIL 1997 AC 205 064 3 637 163 25 840 410 81
TASLIF 1997 AC 76 750 823 881 19 370 66 4
MAR. VIE 1998 Cession 60 000 494 173 7 478 162 261
WAFA ASSU. 1998 Cession 787 500 18 509 560 35 855 1 533 352
PAPELERA 1998 AC 183 750 19 505 487 20 549 74 5
ALU. MAROC 1998 AC 186 708 455 922 1 499 216 45
AGMA 1998 Cession 88 000 604 096 7 080 315 226
AUTO NEJMA 1999 AC+Cession 258 400 556 910 1 906 267 27
AFRIQ. GAZ 1999 AC 412 500 1 875 344 7 587 238 25
MAGH. OXY. 1999 AC 325 000 3 067 924 12 739 166 27
MANAGEM 2000 Cession 2 126 930 19 888 109 32 024 4 364 998
UNIMER 2001 AC 110 000 916 526 3 057 241 68
IB MAROC 2001 AC+Cession 83 500 139 802 771 104 34

Total 10 247 067 80 413 444 264 299 13761 2749

Source : SBVC (2002), FIBV (2002).

(16) La capitalisation Ces sociétés ne représentent que 15,78 % de la capitalisation totale (16)
totale de la Bourse de et 12,23 % du volume global (17) “actions” négocié en 2002. Nous notons
Casablanca en 2002 est
de 87 180 MDh. en effet le caractère très limité de la négociabilité de leurs actifs.
(17) Le volume global Ceci étant et d’après une lecture simple du tableau ci-dessus, deux
“actions” négocié en 2002 remarques peuvent être faites :
est de 22 460 MDh. – le nombre de souscripteurs est faible ; par contre, le nombre de titres
demandés est très important ; ceci s’explique par deux phénomènes essentiels :
le premier reflète la façon dont est orientée l’épargne des ménages. Celle-
ci est placée généralement sous forme de dépôts à terme ou sous forme d’achat
de bons du Trésor négociables. Le second reflète la situation du marché

16 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Les introductions à la Bourse de Casablanca

dominé par les professionnels de la Bourse et les grandes entreprises (banques


et groupes financiers) ;
– le marché, durant cette période, est animé par les cessions d’entreprises
d’Etat dans le cadre de la privatisation ; la part des introductions publiques
dans le total des offres publiques de vente, depuis la réforme de 1993, dépasse
les 30 %.
Le tableau ci-dessous montre le poids de la privatisation dans l’activité
du marché et la part des entreprises cédées dans la capitalisation boursière
totale actuelle.

Tableau 4
Les privatisations depuis 1995 et leur poids
dans la capitalisation du marché et dans le volume total échangé

Titres Titres Nb de Capitalisation Volume


Emetteurs Date OPV Nature opération introduits demandés sous- en 31/12/2002 négocié en 2002
cripteurs (MMAD) (MMAD)

BMCE 1995 Cession 1 401 000 8 533 127 51 485 6 969 2 545
EQDOM 1995 Cession 200 000 691 168 22 013 848 158
SAMIR 1996 Cession 6 172 000 10 975 751 59 560 6 343 895
SONASID 1996 Cession 1 365 000 2 235 041 11 449 1 950 765
FERTIMA 1996 Cession 690 000 3 077 567 11 960 518 277
SMI 1997 Cession 329 018 1 931 218 14 153 1 678 811
BCP 2004 Cession 1 177 610 10 254 573 22 423 ND ND
Total 11 354 628 37 698 445 193 043 18 306 5 451
Source : SBVC (2002).

Il y a lieu de noter qu’une seule opération de privatisation a eu lieu en


juin 1997. A l’opposé, la part des sociétés privatisées dans la capitalisation (18) Exclusion faite de
totale des sociétés introduites (18) depuis 1993 dépasse les 60 % en 2002. l’augmentation du capital
La capitalisation de ces entreprises occupe 15,01 % de la capitalisation totale de l’ONA survenue en
mai 1994.
de la Bourse de Casablanca la même année. De même, le volume de leurs
transactions est de plus de 24 % du volume global “actions” négocié en
2002. Cette part a atteint en 1999 la valeur de 41,75 %. (19) Les institutionnels
(les OPCVM, en
Un autre point semble important en ce qui concerne l’activité de la Bourse particulier) constituent
de Casablanca : il s’agit des obligations émises ou garanties par l’Etat dont leurs portefeuilles SICAV
le rôle, très actif sur le marché (19), n’est pas à négliger. Sur une période en grande partie sous
forme d’obligations, dont
de 6 ans, le cumul de transactions en titres sous forme d’obligations et de
une proportion très
bons du Trésor négociables est de 360 474 ; en volume, il représente importante émise par
7 842 MMDh avec une moyenne quotidienne en titres de 1 442 et en volume l’Etat ou garantie par lui.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 17


Abdellatif El M’Kaddem, Abdelhamid El Bouhadi

de 31 MMDh. Ce phénomène oriente une part importante de l’épargne


disponible des ménages vers l’achat des titres publics, par définition moins
risqué. Il en résulte une baisse de l’activité boursière.
Une étude comparative entre le Maroc et certains pays émergents quant
aux nouvelles introductions boursières est rapportée dans le tableau 5, page
suivante.
A travers la lecture de ces statistiques, nous posons désormais la question
des raisons de la faiblesse des introductions à la Bourse de Casablanca,
comparativement à certains pays émergents au degré de développement
économique sensiblement identique à celui du Maroc. Ainsi, parmi les causes
relevant de l’aspect économique général, nous notons les points suivants.
1. L’économie marocaine est ambivalente, fonctionnant à deux vitesses.
– D’abord c’est une économie sous-développée, informelle et non
structurée ; elle se caractérise par sa vulnérabilité dans le domaine agricole
à cause des conditions climatiques défavorables. Dans le domaine
industriel, cette économie est formée, à 95 %, de petites et moyennes
entreprises souvent en surchauffe et en pénurie permanente de capitaux
pour soutenir leur croissance. Leur situation actuelle, aussi bien sur le plan
de leur gestion interne que sur le plan de leur positionnement externe, se
trouve très fragilisée avec l’ouverture économique du Maroc sur le reste du
monde dans le cadre des zones de libre-échange. Ce type d’entreprises sans
solidité financière, sans innovation technologique et organisationnelle et
sans transparence au niveau de leur activité commerciale et de production
et avec les tiers n’ont pas les moyens financiers et techniques suffisants de
(20) L’expérience de prendre le risque d’une cotation, souvent très contraignante (20). Car elle
IB-Maroc, récemment exige une certaine rigueur et une certaine régularité au niveau de la
introduite sur le nouveau
marché, n’est pas
communication financière et des documents comptables nécessaires à
vraiment réussie. l’information du public. La solution à ce problème que connaissent les PME-
PMI peut être trouvée dans leur redressement économique et financier. Ce
dernier ne peut pas se réaliser sans l’intervention de l’Etat en tandem avec
le secteur bancaire : l’allègement du coût du crédit mais aussi des frais
d’introduction et la baisse des charges fiscales peuvent constituer des solutions
de rechange. L’Etat, en prenant l’initiative de devenir actionnaire
minoritaire dans le capital des entreprises les plus innovantes, peut donner
plus de crédibilité au projet de croissance de ces PME-PMI.
– Ensuite, c’est une économie moderne basée sur le capital financier extrait
de l’exportation du phosphate et de ses dérivés, des produits agricoles et
des produits textiles de procuration (la sous-traitance). Ces entreprises, qui
ont été un certain temps entre les mains de l’Etat, ont été privatisées et sont
actuellement les top ten de la Bourse de Casablanca. D’autres entreprises
publiques de grande taille peuvent être privatisées et cotées sur le marché
boursier, comme, par exemple, les télécommunications (Maroc Télécom)
ou la RAM. D’autres encore sont des monopoles naturels dont le rôle reste

18 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Tableau 5
Le poids de la capitalisation dans le PIB
et la dynamique des introductions

PIB en MM Capitalisation Capi./PI Variation Sociétés Sociétés Nouvelles Radiations Transactions Augmentation
Pays 2003 en MM 2003 B 2003 de l’indice cotées étrangères introductions 2003 en MM 2003 du capital
2003/2002 2003 cotées 2003 2003

Maroc 44704 13 152 4 29,42 % 32,3 % 52 52 0 3 2 578,5 28,6


Jordanie 9 865 10 963 0 53,8 % 161 161 3 0 2 616,8 79,3
Egypte 76 399 27 837 5 111,13 % 134,5 % 978 978 17 345 3 200,8 1 277,0
Thaïlande 142 832 119 017 2 36,43 % 116,6 % 418 418 27 7 102 420,8 ND
Chypre 12 861 4 804 4 83,32 % -14,7 % 133 133 1 2 326,7 436,4
Turquie 243 783 68 379 2 37,35 % 79,6 % 285 285 4 7 98 160,3 509,5
Malaisie 103 247 160 970 3 28,04 % 22,8 % 902 902 58 17 52 233,4 1 776,0
Philippines 80 420 23 190 5 41,6 % 236 236 5 3 2 672,6 31,5
Les introductions à la Bourse de Casablanca

155,90 %
Pologne 206 619 37 404 5 44,9 % 203 203 6 19 9 662,7 378,6
28,83 %
Indonésie 207 530 54 659 1 62,8 % 333 333 6 4 14 652,4 1 642,1
18,10 %
Chili 71 495 87 508 4 45,8 % 241 241 2 8 6 647,3 2 573,3
26,33 %
Colombie 77 117 14 258 5 45,1 % 108 108 4 6 142 061,8 1 121,5
122,39 %
Argentine 129 707 34 994 7 89,2 % 110 110 0 4 3 078,2 348,9
18,49 %
Kuwait 34 395 60 951 6 101,7 % 110 110 13 ND 56,1 1 185,3
26,98 %
Arabie Saoudite 207 318 157 294 1 76,2 % 70 70 2 0 159 053,9 103,8
177,21 %
Bulgarie 20 000 1 755 1 148,2 % 338 338 13 26 116,6 61,9
75,87 %
Croatie 28 329 6 125 7 1,1 % 157 157 94 4 246,7 ND
8,77 %
Iran 143 273 27 544 2 115,8 % 345 345 38 0 4 667,8 917,1
21,62 %
Israël 116 449 68 904 4 55,4 % 577 577 6 53 19 114,8 734,6
19,22 %
Rosario (Arg.) 129 707 36 794 3 104,2 % 112 112 0 4 204,1 2 482,6
59,17 %
Venezuela 60 795 14 125 0 74,9 % 227 227 7 10 1 139,8 397,0

Source : FIBV (2003) et IIS (2003).

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 19


Abdellatif El M’Kaddem, Abdelhamid El Bouhadi

stratégique pour l’économie nationale comme l’OCP ou l’ONCF. Ces grandes


entreprises ne sont pas en mesure d’être privatisées. Reste un bon nombre
d’entreprises de taille moyenne qui ne veulent pas s’introduire en Bourse
pour la seule raison qu’elles sont à caractère familial. Ces entreprises-ménages,
selon les termes de McKinnon, s’autofinancent au lieu d’élargir leur activité
à long terme en empruntant le relais du marché. L’investissement, supposé
indivisible dans ce cas, est donc totalement autofinancé par une
accumulation préalable ou par le recours à des circuits informels.
2. Un second problème est lié à la faiblesse de la croissance économique
(21) Cette mauvaise et à la mauvaise répartition (21) des fruits de cette infime croissance. Les
répartition des fruits de la ménages marocains, en majorité pauvres, se trouvent dans l’incapacité de
croissance et son
gaspillage accentuent les pouvoir dégager une épargne positive.
disparités sociales et
aboutissent à la quasi- 2.2. Les raisons socioculturelles
inexistence d’une classe
moyenne capable Parmi les raisons essentielles du manque d’introductions (22) à la Bourse
d’épargner et d’investir de Casablanca, notons le caractère familial des petites et moyennes entreprises.
en Bourse. Ce caractère a certes une influence sur les entreprises marocaines quant à
(22) Manque de papiers, leur décision de s’ouvrir sur le capital étranger. De ce fait, les clauses statutaires
selon le langage des
professionnels boursiers.
(les clauses d’agrément et de préemption), qui caractérisent les sociétés
fermées, peuvent devenir incompatibles avec l’introduction en Bourse : les
entreprises familiales marocaines acceptent difficilement l’abrogation de leurs
statuts et de s’ouvrir sur l’actionnariat étranger.
De part et d’autre, le Maroc n’a pas une grande expérience en termes
de transparence et de communication financière. Lors de l’introduction de
nouvelles règles concernant la publication financière rendue obligatoire,
dans le cadre de la réforme de la bourse de Casablanca, 18 sociétés sur 63
ont préféré se faire radier plutôt que de se mettre à nu. En 1996, lorsque
la nouvelle loi sur les sociétés anonymes avait institué la certification
obligatoire des comptes par un véritable commissaire aux comptes, des
milliers de sociétés anonymes se sont transformées en sociétés à
responsabilité limitée afin d’échapper à cette indiscrétion devenue
contraignante. Les comptes de l’entreprise sont un secret de famille que
l’on ne partage pas, surtout avec le fisc. Et l’ouverture du capital est assimilée
à la perte du contrôle de la société.
Un deuxième facteur de blocage non moins important est celui qui relie
l’investissement boursier, à travers le risque, et le facteur socioculturel. Cette
dimension culturelle pose la question du rapport méfiant qu’entretient
l’investisseur face aux potentialités économiques qu’offre la Bourse.
Autrement dit, l’investisseur marocain est avers au risque, il préfère des rentes
régulières provenant des placements à terme et de la spéculation immobilière.
De même, les entreprises marocaines préfèrent des projets à court et
très court termes ; c’est ainsi qu’elles préfèrent le financement de court
terme qui provient quasi exclusivement du crédit bancaire à petites sommes.
Ce type de crédit sert à pallier les problèmes de trésorerie. Dans le cas d’une

20 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Les introductions à la Bourse de Casablanca

éventuelle extension à long terme de son activité, l’entreprise recourt à la


finance informelle non réglementée ou à l’apport des anciens actionnaires.
Ce problème socioculturel de l’entreprise marocaine trouve ses bases
dans sa structure organisationnelle. Les structures mentales au sein de cette
entreprise sont quasi féodales ; elles sont hostiles à tout type d’innovation.
L’entreprise marocaine est en panne de compétences ; elle est non compétitive
et incapable de dépasser ses contradictions culturelles. Sa léthargie se trouve
dans son archaïsme.

2.3. Les raisons institutionnelles et techniques


L’exercice de la fonction des institutions liées directement ou
indirectement à la Bourse des valeurs de Casablanca est quelque peu mitigé.
Le secteur institutionnel boursier marocain accuse un retard important
relativement au développement boursier que connaissent les pays émergents
tels que la Thaïlande, l’Argentine ou l’Afrique du Sud.
Sur le plan du contrôle de l’activité boursière (opérations des initiés),
de la diffusion de l’information financière par les sociétés faisant un appel
public à l’épargne, les instances de contrôle que constituent le CDVM et
la société gestionnaire de la Bourse de Casablanca ne disposent pas de moyens
juridiques, financiers, humains et techniques nécessaires à l’exercice d’un
contrôle efficace (23).
Une réforme institutionnelle des instances de contrôle avec leur tête le (23) Pour plus de détails
CDVM s’impose. Cette réforme doit conférer à ce dernier un statut sur le contrôle du CDVM
et de la société
d’autonomie sur le plan financier, réglementaire et décisionel. Le contrôle gestionnaire de
de l’information publique quant à sa crédibilité est un facteur essentiel de Casablanca, se référer à
la dynamisation de l’activité boursière. L’afflux de divers types d’investisseurs El M’Kaddem et
El Bouhadi (2004).
(les institutionnels nationaux et étrangers, arbitragistes, spéculateurs et le
public) peut constituer un élément incitatif pour les entreprises marocaines
à faire appel à l’épargne publique en passant par la Bourse. Ceci ne peut
se réaliser que si la transparence et l’équité dans le traitement des ordres
et leur centralisation obligatoire (24) sur le marché sont installées. (24) Les autorités
Parallèlement à cette réforme portant sur le contrôle de l’information, boursières doivent
sanctionner toutes les
des réformes structurelles en termes d’ajustements fiscaux et de droit des transactions qui peuvent
sociétés pour les entreprises cotées et non cotées doivent être en marche. s’effectuer sur les marchés
La réforme de la société anonyme engagée en 1995 reste insuffisante, ceci parallèles.
pour trois raisons principales :
– la réforme est muette sur le plan de l’actionnariat (en particulier sur
les stock-options) ;
– cette réforme reste très vague dans la mesure où elle indique sans la
moindre rigueur les modalités d’émission des titres négociables sur la Bourse
de Casablanca ;
– les critères quantitatifs retenus pour classifier une société anonyme
ne sont pas suffisants pour parler vraiment d’une société qui fait appel à
l’épargne publique.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 21


Abdellatif El M’Kaddem, Abdelhamid El Bouhadi

Par conséquent, des critères qualitatifs doivent se substituer aux critères


quantitatifs retenus. On peut citer à titre d’exemple la qualité des actionnaires
et l’apport des capitaux externes. Une législation de rigueur doit être installée
en termes de contrôle imposé sur ce type de sociétés par le biais de la réforme
du statut juridique du commissaire aux comptes.
Par ailleurs, la réforme doit toucher toutes les formes de sociétés afin de
trouver une formule commune et une possibilité pour l’ensemble de ces sociétés
de faire un appel public à l’épargne et finalement d’être cotées en bourse.
Sur le plan de la microstructure de la Bourse de Casablanca, une réforme
configurationnelle touchant le système d’échange et le système des coûts
de transaction est nécessaire. L’amélioration du dynamisme boursier et
surtout de la liquidité passe par une réforme du système fiscal, par une baisse
des coûts de transaction, mais aussi par la mise en œuvre d’un certain nombre
de techniques modernes (internet et autres) de transaction. Les courtiers
en ligne (brokers on line) doivent avoir leur place au sein de la Bourse dans
le but d’acheminer plus d’ordres dans son carnet électronique.
L’homogénéisation de la réforme des sociétés ainsi que la modification
de la structure de la Bourse de Casablanca et sa modernisation sont un
préalable indispensable à l’efficacité opérationnelle du marché. Cette efficacité
est dépendante de l’efficience informationnelle, elle aussi indispensable à
la dynamique du marché.

Conclusion
L’exposé de cet article montre que les causes de la faiblesse des
introductions à la Bourse de Casablanca ne se trouvent pas seulement dans
la sphère économique ; elles se trouvent aussi dans la sphère extra-
économique. Les facteurs institutionnels et socioculturels peuvent, en effet,
constituer des freins importants à la dynamique des introductions.
L’archaïsme de l’entreprise marocaine, le manque de transparence dans la
diffusion de l’information financière et d’équité dans le traitement des ordres,
la panne des réformes des institutions économiques, financières, bancaires
et boursières, une microstructure boursière figée caractérisée par un système
d’échange inefficace, un niveau élevé des coûts de transaction et un système
de contrôle de l’information et de l’activité boursière inadapté… sont autant
de raisons du manque d’introductions à la Bourse de Casablanca.
Le manque d’introductions est lié aussi au manque d’information ; en
effet, une politique systématique d’information concernant les bienfaits de
l’introduction doit être mise en application. Les médias et surtout les banques
doivent mener une campagne d’information et de sensibilisation des
entreprises en mesure d’être facilement cotées. De même qu’une politique
bien définie de l’entreprise et s’inscrivant dans le cadre de l’innovation doit
être appliquée. Le projet de l’entreprise dans le cadre de sa croissance future,
via son introduction, doit intégrer toutes les parties prenantes de

22 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Les introductions à la Bourse de Casablanca

l’entreprise ; les stock-options doivent être une première étape de l’entreprise


qui veut être cotée, avant de s’orienter vers la recherche de nouveaux
actionnaires ; le climat de confiance est la clé de la réussite de tout projet
d’introduction en Bourse.

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Critique économique n° 17 • Hiver 2006 23


Abdellatif El M’Kaddem, Abdelhamid El Bouhadi

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24 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Chômage et pauvreté
au Maroc*

Résumé Hassan
L’article démontre le lien entre le chômage et la pauvreté et propose une Bougrine
solution pour leur élimination. La solution proposée repose sur deux piliers : Laurentian University,
le premier consiste à encourager la création d’emplois dans le secteur privé, Sudbury, Ontario
(Canada) et Université
essentiellement par le biais de l’expansion de crédit aux petits et micro Al Akhawayn, Ifrane
entrepreneurs, alors que le deuxième consiste à utiliser le gouvernement (Maroc)
comme « employeur de dernier ressort », qui devrait alors engager tout le
surplus de travailleurs auprès des organismes du secteur public à travers
une variété de programmes sociaux et de travaux publics. La Banque centrale
jouerait un rôle primordial dans le financement de cette opération, qui aurait * Je tiens à remercier
des effets bénéfiques pour la croissance et le développement du pays. pour leurs précieux
commentaires Phil
O’Hara, Alain Parguez,
Mots-clés Mario Seccareccia, John
Chômage, pauvreté, création d’emplois, crédit, création monétaire, recettes Smithin et Randy Wray.
Je remercie également
de l’Etat, détermination des taux d’intérêt. Houssam Lahrech et
Noureddine Marzoug
pour leur assistance.
Introduction
La pauvreté est généralement considérée comme étant le plus grand mal
social. Au cours de leur histoire moderne, la plupart des pays industrialisés
a utilisé des programmes et des politiques dans le but de réduire l’impact
de la pauvreté sur les couches les plus vulnérables de la société. L’un des
(1) En ce qui concerne le
problèmes urgents à l’ordre du jour du sommet du Millenium des Nations Maroc, le pourcentage de
Unies (New York, 2000) était l’extrême pauvreté en Afrique et dans d’autres la population totale
pays en voie de développement. Une revue des rapports des conférences vivant dans la pauvreté a
augmenté de 13,1 % en
antérieures commanditées par les Nations Unies montre que la réduction 1990-1991 à 19 % en
de la pauvreté a été une préoccupation depuis au moins 1990. La raison 1998-1999 (World
Development Indicators,
d’être de plusieurs organisations internationales est la lutte contre la pauvreté. 2005). Selon la division
Le FMI considère la réduction de la pauvreté comme faisant partie de son des Statistiques des
nouveau mandat et a récemment créé un organe surnommé « la facilité Nations Unies, les
pourcentages de pauvreté
pour la réduction de la pauvreté et pour la croissance ». Le « rêve » de la des populations rurale et
Banque mondiale est « un monde sans pauvreté ». Pourtant, la pauvreté urbaines sont passés de
demeure un problème majeur dans la plupart des pays en voie de 18 % à 27,2 % et de
7,6 % à 12 %
développement. Elle a même connu des augmentations dans certaines parties respectivement, durant la
du monde (1). même période.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 25


Hassan Bougrine

Les rapports des conférences des Nations Unies sur la réduction de la


pauvreté sont presque unanimes sur le fait que le manque d’accès aux
opportunités d’emploi est une cause principale de la pauvreté. Par
conséquent, des organisations internationales comme la Banque mondiale
et l’Organisation mondiale du commerce considèrent que la croissance
économique, qui peut être stimulée par les effets bénéfiques de la
globalisation et du libre-échange, est le meilleur moyen de résoudre le
problème du chômage et de réduire la pauvreté. Cependant, la croissance
économique per se ne bénéficie pas nécessairement aux chômeurs et ne
garantit pas que les emplois créés donnent aux travailleurs un niveau de
vie minimum acceptable. Il est aussi important de noter que même si la
croissance économique peut créer des emplois, cela ne signifie pas que des
postes sont créés en nombre suffisant pour absorber les nouveaux entrants
sur le marché du travail et réduire le nombre des chômeurs existants. En
effet, certaines études ont montré qu’il n’y a pas de lien direct entre la
croissance du PIB et la croissance des emplois ; dans certains pays en voie
de développement, on a même observé un déclin des emplois en pleine
période de croissance (Muqtada et Basu, 1994 ; Singh, 1991).
C’est pour cette raison que l’on peut dire qu’il serait imprudent de mettre
tout le poids sur des politiques visant la croissance du PIB comme objectif
primordial. Au contraire, nous montrerons dans cet essai qu’une stratégie
de plein emploi, et non tout simplement de croissance économique, devrait
être l’objectif principal de toute politique économique aussi bien des
gouvernements nationaux que des organisations internationales. En effet,
la croissance de l’emploi apparaît comme un contributeur majeur à la
croissance économique pour au moins deux raisons :
(i) l’emploi des chômeurs contribue directement à l’augmentation de
la production des biens et des services ;
(ii) les revenus ainsi générés servent à supporter une consommation plus
élevée et une plus grande demande, donnant ainsi la possibilité aux
producteurs de croître et d’engager plus de travailleurs afin de répondre à
cette nouvelle demande.
(2) Certains auteurs ont
Evidemment, la question est de savoir comment on peut créer des emplois
surnommé ce second capables d’absorber tous les chômeurs. La stratégie que nous proposons ici
pilier “la stratégie du repose sur deux piliers : 1. encourager la création d’emplois dans le secteur
gouvernement comme
privé par le biais de l’expansion du crédit aux petits et micro-entrepreneurs ;
employeur de dernier
ressort” (voir, entre 2. faire engager tout le surplus de travailleurs (les chômeurs) par des
autres, Wray, 1998 ; organismes du secteur public à travers une variété de programmes sociaux
Forstater, 2000). L’idée que nous discuterons en détail dans la troisième section de cet essai (2).
centrale peut aussi être
attribuée à Keynes (1936) En guise de commentaire général, on devrait mentionner que les deux
qui recommandait la composantes de la stratégie sont complémentaires en ce sens qu’un secteur
croissance de la demande servira à créer une demande pour l’autre et ainsi promouvoir la croissance
agrégée par des
programmes de travaux et l’expansion à travers les effets de répercussion. Nous donnons ici une
publics. brève description des deux piliers de cette stratégie qui a été développée

26 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Chômage et pauvreté au Maroc

en détail dans d’autres publications (voir entre autres Bougrine, 2004a et


2004b). Durant les cinquante dernières années, la plupart des pays développés
a adopté des politiques économiques visant le plein emploi ou des niveaux
d’emploi élevés. Si certains de ces pays ont désormais largement
abandonnés ces politiques, cela ne devrait pas décourager des pays comme
le Maroc de poursuivre cet objectif. En effet, dans le cas du Maroc, les raisons
pour un programme d’action contre le chômage et la pauvreté sont plus
pressantes que jamais.
La première raison majeure est que les coûts économiques et sociaux
du chômage sont très élevés. Etant donné que l’emploi est la principale source
de revenu pour la plupart des gens, la perte d’emploi (le chômage) est une
cause majeure de la pauvreté, particulièrement lorsqu’on sait que le système
d’assurance-chômage est inexistant ou a une couverture limitée. Le chômage
cause aussi une détérioration des talents et de la productivité des travailleurs
ainsi qu’une perte permanente d’une production potentielle de biens et de
services. Le chômage et la pauvreté sont aussi à l’origine de problèmes sociaux
et psychologiques tels que les crimes, les maladies, le suicide, le divorce et
le manque de cohésion sociale (3). Ces problèmes sont des obstacles sérieux (3) Le problème de
dans la marche vers le progrès et le développement de toute société. l’émigration désespérée
vers le Nord est tellement
Le deuxième argument en faveur de cette stratégie est basé sur la pernicieux qu’il faudrait
déclaration universelle des droits de l’homme qui définit le droit au travail lui réserver une étude
comme un des droits économiques et sociaux (voir article 23). Le droit au entière. Certains aspects
du problème de la
plein emploi est aussi protégé par l’article 6 du Pacte international relatif migration ont été étudiés
aux droits économiques, sociaux et culturels qui a été ratifié par la plupart dans le dernier numéro
des pays, y compris le Maroc. L’article 6 stipule : de la revue Critique
économique (numéro 16,
1. Les Etats-parties au présent Pacte reconnaissent le droit au travail, été-automne 2005).
qui comprend le droit qu’a toute personne d’obtenir la possibilité de gagner
sa vie par un travail librement choisi ou accepté, et prendront des mesures
appropriées pour sauvegarder ce droit.
2. Les mesures que chacun des Etats-parties au présent Pacte prendra
en vue d’assurer le plein exercice de ce droit doivent inclure l’orientation
et la formation techniques et professionnelles, l’élaboration de programmes,
de politiques et de techniques propres à assurer un développement
économique, social et culturel constant et un plein emploi productif dans
des conditions qui sauvegardent aux individus la jouissance des libertés politiques
et économiques fondamentales.
Il faudrait préciser que même si le gouvernement n’était pas légalement
tenu à respecter cet engagement, tous les coûts et les problèmes reliés au
chômage nous obligent à dire que le gouvernement a l’obligation morale
d’assurer le plein emploi de ses citoyens.

1. Sans évoquer la question difficile de l’inégale distribution de la richesse


et, en conséquence, la concentration des moyens financiers entre les mains
de certaines couches de la société, on peut dire que l’un des problèmes

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 27


Hassan Bougrine

majeurs pour les pauvres et pour les propriétaires de petites entreprises au


Maroc et partout dans les pays en développement est l’accès au crédit. Le
problème est encore plus sérieux pour les débutants qui cherchent à monter
leur propre « petite affaire » en raison du manque d’expérience et de garanties
hypothécaires. Ceci fait qu’un grand nombre d’emprunteurs potentiels est
exclu à cause des pratiques discriminatoires des banques pour des raisons
économiques rationnelles ou pour d’autres raisons comme l’age, le sexe,
etc. Le résultat de ces pratiques très répandues au Maroc est la perte, souvent
de façon permanente, de plusieurs opportunités d’emploi. L’extension du
crédit aux pauvres, petits et micro entrepreneurs, à des taux d’intérêt très
bas ou même nuls peut être un instrument efficace dans la création d’emplois
comme l’a montré l’expérience de certains pays d’Amérique latine et d’Asie
(voir ILO, 1990 ; Morisson et al., 1994).
Comme il a été mentionné par les Nations Unies, « plusieurs [des pauvres]
sont, et peuvent devenir, des entrepreneurs fermiers, commerçants ou
producteurs de biens et de services. Pour cela, ils ont besoin de crédit pour
acquérir [non seulement les matériaux et] inputs » nécessaires mais aussi
le lieu de fabrique (Nations Unies, 1999 : 183). Ces petites entreprises
peuvent facilement se spécialiser dans des niches couvrant tous les secteurs
de l’économie (agriculture, services, industrie manufacturière). Pour
augmenter les chances de succès de ces entreprises, la stratégie doit être
accompagnée par des programmes de formation et d’éducation afin
d’améliorer les compétences managériales des responsables et de s’assurer
que les produits de ces entreprises soient compétitifs (si on cherche à vendre
sur des marchés internationaux).
Dans la plupart des pays en voie de développement, les personnes qui
ne peuvent avoir accès au marché financier officiel ou formel sont obligées
de se tourner vers des prêteurs individuels ou des institutions financières
informelles ou semi-formelles. Cependant, l’expérience a montré que le
succès de ce type de financement est limité, pour plusieurs raisons :
(i) les prêts que peuvent octroyer les institutions de micro-crédit sont
limités par les montants que celles-ci reçoivent des donneurs tout comme
le sont les associations d’assistance mutuelle par les montants d’épargne
qu’elles peuvent collecter de leurs membres ou de la communauté qu’elles
servent ;
(ii) les taux d’intérêt sont souvent usuriers, particulièrement maintenant
que les banques commerciales sont entrées dans le business du micro-prêts ;
(iii) dans la plupart des cas, les montants prêtés sont très petits et pour
des périodes courtes ;
(iv) les prêteurs demandent souvent des garanties (tangibles ou non)
que les postulants ne possèdent généralement pas.
Quelques institutions financières semi-formelles (par exemple Grameen
Bank) gérées par des organisations non gouvernementales ont eu un certain
succès dans la réduction de la pauvreté par le biais de l’octroi de micro-

28 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Chômage et pauvreté au Maroc

crédit aux couches les plus pauvres. Mais le rôle du micro-crédit tel qu’il
a été pratiqué jusqu’à présent restera limité pour les raisons mentionnées
ci-dessous et pour d’autres que nous développerons plus loin (voir aussi
Hulme and Mosley, 1996 ; Khandker, 1998). De plus, il faut noter qu’avec
les récentes vagues de libéralisation financière et de globalisation, ces
institutions ont été obligées d’adopter des techniques de marché et ont donc
commencé à prêter sur des bases commerciales pour pouvoir survivre (4). (4) Par exemple, El Banco
Même si ces institutions continuent d’octroyer des crédits aux pauvres, les Solidario en Bolivie s’est
transformé d’une
prêts sur des bases purement commerciales ne sont pas la solution pour organisation non
l’élimination de la pauvreté car, comme nous l’avons souligné auparavant, gouvernementale à une
la majorité des pauvres reste exclue (5). Cette exclusion financière des pauvres banque commerciale, et
Grameen Bank au
ne peut être évitée que par l’établissement d’institutions gouvernementales Bangladesh est devenue
à but non lucratif. Nous partons donc de l’idée de base selon laquelle donner une banque à charte par
aux pauvres le financement, l’éducation et la formation nécessaires pour un décret du
gouvernement.
assurer le succès du crédit est une responsabilité publique.
(5) La Banque mondiale
C’est pour cela qu’il incombe au gouvernement de s’assurer que la et les Nations Unies ont
demande de crédit est satisfaite et que la dépense totale au sein de l’économie récemment admis ces
nationale ne tombe pas en-deçà de la pleine utilisation de sa capacité limitations mais il n’y a
aucun changement dans
productive ; faute de quoi, il permettrait l’existence du chômage (voir sur leurs stratégies.
ce point l’explication donnée par Lerner, 1943). Pour atteindre cet objectif,
le gouvernement souverain doit créer une « Banque nationale de crédit »
avec des succursales dans tout le pays pour octroyer des crédits à tous ceux
qui en ont besoin et particulièrement aux pauvres. Il ne s’agit pas ici de
charité ou de « folie de bien-être » social comme les néo-conservateurs
voudraient nous le faire croire. Au contraire, il s’agit d’une initiative qui
montre que le gouvernement a bien le sens des affaires, et ceci parce que :
(i) les prêts doivent être – et seront – remboursés car le gouvernement
possède plus de pouvoir que les institutions informelles ou semi-formelles
lorsqu’il s’agit de collecter les remboursements ;
(ii) grâce au crédit, les pauvres et les chômeurs amélioreront leur niveau
de vie et sortiront de la pauvreté, ce qui leur permettra de participer avec
fierté aux affaires communautaires ;
(iii) le gouvernement ne sera pas tant préoccupé par les questions
d’assistance sociale et les problèmes associés au chômage et à la pauvreté.
Il pourra donc allouer plus d’énergies et de ressources à la poursuite d’autres
objectifs nobles (recherche scientifique, développement des facultés
artistiques et culturelles des citoyens, etc.).

2. Le deuxième pilier de la stratégie est basé sur le principe selon lequel


le secteur public devra absorber tout le surplus de travail en créant des emplois
pour toute personne capable et voulant travailler. La majorité des gens, y
compris les décideurs de politique économique, s’oppose à une telle option
parce qu’elle requière un financement à travers l’usage de fonds publics. Dans
ce contexte, deux questions principales sont souvent posées :

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 29


Hassan Bougrine

(i) quels travaux feront ces travailleurs que le gouvernement devra


engager ?
(ii) où le gouvernement trouvera-t-il l’argent pour les payer ?
La question du financement est donc au centre du débat. Nous tenterons
de répondre à chacune de ces questions et donnerons le schéma complet
de notre modèle dans les sections qui suivent. Des lectures additionnelles
sur cette stratégie et son financement peuvent être trouvées dans Bougrine
et Seccareccia (2002 et 2003) et Bougrine (2004a et 2004b).
Concernant la première question, nous ne proposons pas de donner dans
cet essai une liste exhaustive des domaines où le gouvernement peut créer
des emplois. Cependant, si nous prenons le cas du Maroc où la politique
(6) Voir interview du Roi
officielle semble avoir fait de la lutte contre la pauvreté et l’analphabétisme
Mohammed VI au un objectif prioritaire (6), il est possible d’identifier au moins trois domaines
Figaro, 4 septembre 2001 capables d’absorber un grand nombre de chômeurs.
et le discours du Premier
ministre Driss Jettou,
– Selon la direction de la Statistique, 48,3 % de la population (10 ans
29 mai 2003. Voir aussi et plus) est analphabète. Le problème est beaucoup plus grave pour les
la toute récente Initiative femmes et particulièrement dans les zones rurales où le taux d’analphabétisme
nationale pour le
développement humain
atteint les 80 %. De simples calculs révèlent que le nombre des
annoncée par le Roi dans analphabètes serait d’environ 12 millions de personnes (plus que la
son discours du 18 mai population d’un petit pays comme la Belgique et plus que le double de la
2005.
population de la Finlande) (7). Si on répartit ces analphabètes en classes
(7) A ce propos, il est de 10 élèves, nous aurons besoin de 1,2 million d’instituteurs, alors que
important de rappeler
que la Finlande a réussi à le nombre de chômeurs avec diplôme secondaire et universitaire est seulement
atteindre des niveaux de 292 000 personnes selon les dernières estimations de la direction de la
élevés de compétitivité Statistique (2002, p. 55). Un programme sérieux d’alphabétisation
internationale
essentiellement grâce aux permettrait non seulement d’engager tous les diplômés en chômage mais
investissements massifs créerait un manque énorme de main-d’œuvre qualifiée !
dans l’éducation – L’agriculture marocaine est dominée par la production à petite échelle.
nationale et la formation
d’une main-d’œuvre Ceci est dû essentiellement aux divisions successives des fermes suivant les
hautement qualifiée. traditions de l’héritage. La production sur ces petits lots est généralement
(8) Même si le chômage inefficiente et par conséquent ne génère pas de revenus suffisants pour les
est souvent présenté paysans et leurs familles. La productivité peut être augmentée par l’usage
comme un phénomène
urbain (25,7 % en zone
de machines et l’irrigation, mais la plupart des paysans ne peuvent pas se
urbaine contre 7,2 % en permettre une technique alternative de production. Laissés à eux-mêmes
zone rurale en 1998- à faire face au sous-emploi et la pauvreté chronique (8), les jeunes petits
1999), il est important de
savoir que le sous-emploi
paysans généralement optent pour l’émigration vers la ville avec l’espoir
est une façade qui cache d’améliorer leur niveau de vie. Cependant, parce qu’ils n’ont pas les
bien la gravité du connaissances requises (la plupart sont analphabètes), ils finissent par devenir
chômage rural. Comme
chômeurs de carrière, augmentant ainsi le chômage urbain. Une solution
preuve, il suffit de
mentionner que les pratique à ce problème serait d’aider ces paysans en leur donnant des
données de la Banque motivations pour « rester et travailler la terre ». Cet objectif peut être atteint
mondiale (2001, p. 12) à travers une réforme agraire permettant aux paysans sans terre de posséder
indiquent que 66 % de
tous les pauvres résident leurs propres terrains et, à travers une politique de crédit qui leur permet
dans les zones rurales. d’accéder facilement au crédit, d’acquérir les inputs et matériaux

30 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Chômage et pauvreté au Maroc

nécessaires pour l’adoption de techniques de production plus efficaces.


Comme nous l’avons mentionné plus haut, l’éducation et la formation sont
des éléments essentiels de cette stratégie, et ils sont encore plus pertinents
dans le monde rural étant donné les niveaux élevés d’analphabétisme.
D’autant plus que les paysans ne doivent pas seulement apprendre à lire
et à écrire, ils doivent aussi apprendre à respecter la terre et protéger
l’environnement. Les méthodes courantes d’utilisation du sol (déforestation,
(9) D’après la Banque
usage de produits chimiques toxiques, etc.) sont en train de détruire Africaine de
l’environnement de manière irréversible (changement drastique du climat, Développement (2000),
manque de pluie, etc.), ce qui affecte la production agricole et les revenus seulement 18 % de la
population rurale et 52 %
des paysans. Pour cette raison, les écoles et les centres d’alphabétisation de la population totale au
doivent avoir une plus grande mission que de simplement montrer aux gens Maroc ont accès à l’eau
comment lire et écrire. potable.
– On doit reconnaître qu’au Maroc il y a un manque sérieux (10) On ne devrait peut-
être pas oublier que l’une
d’infrastructure publique de base : l’état du réseau routier, en dehors des des raisons principales
artères principales construites récemment, est lamentable : il est limité et pour lesquelles le Maroc
congestionné ; un manque d’eau potable et de systèmes d’égoûts dans n’a pas été choisi comme
plusieurs communautés (9) ; manque de programmes de collecte et de hôte de la coupe du
monde de football 2010
traitement des ordures ; manque de centres de récréation et d’espaces verts, était justement l’état des
de lumières, d’écoles et d’hôpitaux, etc. Pour construire et maintenir cette infrastructures. Avec le
infrastructure, on a besoin d’engager un très grand nombre de chômeurs. système de rotation
instauré, il lui faudra
Comme on l’a mentionné plus haut, les revenus gagnés par les travailleurs désormais attendre au
qui participeraient à la construction et au maintien de cette infrastructure moins 20 ans avant de
permettraient une augmentation de la demande agrégée, ce qui contribuerait pouvoir se représenter.
à stimuler la croissance économique. Il est temps de rejeter à jamais les (11) Les récents projets
de construction et de
arguments selon lesquels le pays ne peut pas se permettre le luxe d’une telle développement
infrastructure, car il ne s’agit pas d’un luxe mais bien d’une nécessité d’infrastructures comme
économique. Les pays développés ont longtemps compris qu’une mauvaise le projet de construction
du port de Tanger ainsi
infrastructure est un obstacle à la croissance et l’expansion d’entreprises
que l’aménagement de la
privées, petites et grandes, y compris les multinationales (voir Bougrine, zone atlantique de la
1995) (10). Il faudrait aussi noter que les ressources allouées par le même ville et le projet
gouvernement à l’infrastructure publique ne constituent pas une simple d’aménagement des deux
rives du Bouregreg sont
dépense mais un investissement à haut rendement : création d’emplois, des initiatives
amélioration des niveaux de connaissances et d’éducation, réduction de la encourageantes qui
pauvreté et une main-d’œuvre en meilleure santé et plus productive. Tous entrent dans cette vision
et qu’on devrait
ces éléments contribuent au développement économique et social du multiplier à l’échelle
pays (11). nationale.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 31


32
Tableau 1
Etat des infrastructures au Maroc

1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003

Maroc France Maroc France Maroc France Maroc France Maroc France
Téléphone : fixe et mobile par 66 944 131 1 070 204 1 179 247 1 216 284 1262
1 000 habitants

% ménages ayant l’électricité (1) 55,9 65,9 68,4

Critique économique n° 17 • Hiver 2006


% ménages raccordés au réseau 46,3 51,9 53,6
d’égoûts (1)

Accès à l’eau potable salubre : 57,1 63,4 65,9


% de population totale (1)

Utilisateurs d’internet par


1 000 habitants 2 92 7 144 14 264 24 314 33 366

Ordinateurs personnels par


1 000 habitants 11 267 12 304 14 329 24 447

Routes goudronnées : % du total 56 100 56 100 56 100 56 100

Nombre d’hôpitaux (1) 107 109 112 120

Nombre de lits pour


100 000 habitants (1) 94,4 92,4 89,5 87,7 825,2*

Elèves par enseignant (1) (primaire) 28 28 29 28 28 19,4*

Installations sportives pour 3,4 3,3 3,1 3,1


100 000 habitants (1)

Source : World Development Indicators, 2005, World Bank ([Link]


(1) Source : Les indicateurs sociaux en 2002, Direction de la Statistique, Haut Commissariat au Plan.
* Source : INSEE (France) ([Link]
Hassan Bougrine
Chômage et pauvreté au Maroc

On pourrait bien sûr se demander ce que feraient ces travailleurs une


fois terminés les projets de construction et d’amélioration des infrastructures
et les programmes d’alphabétisation. La réponse donnée par Keynes (1936,
p. 128-129) à cette question est éclairante :
« Si le Trésor [ministère des Finances] remplissait de vieilles bouteilles
avec des billets de banque et les enterrait à des profondeurs convenables
dans des mines de charbon inutilisées qui seraient alors remplies par les
ordures de la ville et laissait les entreprises privées, selon le principe du laissez-
faire, déterrer ces billets (le droit de le faire serait obtenu, bien sûr, par
soumission à appel d’offres pour louer à bail le territoire où les billets sont
enterrés), il n’y aurait aucun chômage, et grâce aux répercussions, le revenu
réel de la communauté et sa richesse seraient probablement largement plus
grands qu’ils le sont présentement. » (Notre traduction.)
Il est évident que Keynes ne voulait pas dire que le gouvernement devrait
faire de ces actions le principe guidant sa politique économique. Au contraire,
son argument était tout simplement de démontrer qu’il n’était pas difficile
pour une société de créer des emplois pour ses chômeurs. C’est pour cela
que Keynes s’est d’ailleurs clairement prononcé en faveur d’emplois
socialement utiles puisqu’il avançait qu’« il serait, en effet, plus sensible
de construire des maisons et des logis ; mais si des difficultés politiques et
pratiques empêchaient ceci, la proposition ci-dessous serait mieux que rien »
(notre traduction).
Cependant, si la question de la création d’emplois peut être résolue sans
grandes difficultés, la question du financement demeure très controversée.
Les objections sont essentiellement dues au fait que l’élite politique et ses
conseillers économiques continuent de s’inspirer des principes de l’économie
(néo)classique. En effet, les principes de toute politique budgétaire, au Maroc
comme dans d’autres pays d’ailleurs, sont basés sur l’idée fondamentale selon
laquelle les impôts sont la seule source légitime du revenu du gouvernement
et donc la source première et principale de financement de toute dépense
publique et que l’emprunt et la création monétaire devraient être évités. Les
théoriciens orthodoxes de la finance publique sont clairs sur ce point et
semblent être sûrs de la justesse de leur vision. Par exemple, Toye (2000,
p. 36) attribue l’existence de l’Etat de bien-être et de ses programmes sociaux
dans les pays développés à la réussite de ces derniers dans « l’établissement
d’institutions nécessaires à la taxation directe de la majorité de la
population adulte durant la première moitié du vingtième siècle ». Lorsqu’il
fait la comparaison avec les pays en voie de développement, il maintient
que « l’absence d’impôts personnels directs du côté des recettes du budget
justifie l’absence, du côté des frais, des dépenses sur la sécurité sociale,
l’éducation et les services de santé ».
En effet, le principe de base du budget public, qu’il soit présenté par
un « socialiste » ou par un « conservateur » est clairement que les décisions
prises par les autorités fiscales en tant qu’agent collectif doivent obéir aux

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 33


Hassan Bougrine

mêmes règles que les décisions prises par les agents individuels. Equilibrer
le budget signifie cependant que le gouvernement doit accepter l’austérité
comme ligne de conduite et, par conséquent abandonner les politiques
économiques visant à atteindre le plein emploi et la justice sociale. La
conclusion servant souvent de recommandation de politique économique
à la fois pour les pays développés et les pays en développement est alors
que, puisqu’il y a de fortes raisons politiques et économiques justifiant à
la fois les contraintes sur l’utilisation de la dette et de la création monétaire
et les limites de l’utilisation d’une imposition accrue « pour augmenter le
revenu du gouvernement », la « stratégie interventionniste » de croissance
économique est intenable et doit être abandonnée. Cette conception est
fondée sur une mauvaise compréhension sérieuse et dangereuse des finances
publiques et du rôle de la monnaie dans les économies modernes. Nous
montrerons dans cet essai pourquoi cette conception est complètement
erronée et donnerons un exposé de notre approche qui est fondamentalement
différente.
Selon le point de vue dominant, les impôts sont nécessaires au financement
de l’activité du secteur public et donc un vaste secteur public nécessiterait
des impôts plus élevés. Ces derniers sont à leur tour censés diminuer le
rendement net de l’investissement privé, décourageant ainsi des projets
(12) Lerner (1943, d’investissement risqués (12). On dit également que des impôts élevés
p. 45-46) a démontré que découragent l’épargne individuelle et poussent les ménages à réduire le temps
c’est inexact.
de travail. Pour toutes ces raisons, ils sont considérés comme nuisibles à
la croissance économique. Les partisans de cette conception militent par
conséquent en faveur d’un secteur public réduit, ce qui signifie une
implication plus faible du gouvernement dans l’activité économique et un
rôle plus important du secteur privé (c’est-à-dire la privatisation des
entreprises publiques et des services publics tels que la santé, l’éducation,
(13) En plus de la etc.) (13).
commercialisation des Cette conception pose plusieurs problèmes que nous présenterons sous
services de santé et de
l’éducation, le forme de commentaires généraux avant de s’attaquer aux fondements
gouvernement marocain a théoriques de l’approche elle-même. Premièrement, les impôts ne sont
déjà procédé à la absolument pas nécessaires au financement des dépenses gouvernementales.
privatisation d’une
dizaine d’entreprises Au niveau macroéconomique, la fonction première des impôts n’est pas de
publiques durant les financer les dépenses du gouvernement, mais plutôt de réguler l’économie
vingt dernières années. en prévenant l’inflation (quand la dépense privée est trop élevée) et le
chômage (quand la dépense privée est trop faible).
Deuxièmement, puisque les impôts sont considérés comme la seule source
légitime des revenus du gouvernement et puisqu’ils sont censés être maintenus
le plus bas possible, les décideurs politiques s’abstiennent d’engager des
dépenses publiques de tous ordres comprenant les programmes sociaux et
les projets d’infrastructure. Cette situation qui prévaut dans de nombreux
pays en développement, y compris le Maroc, provient souvent des directives
des institutions internationales telles que la Banque mondiale et le Fonds

34 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Chômage et pauvreté au Maroc

monétaire international. Du point de vue des gouvernements de ces pays,


la justification est en effet fort simple : ils ne peuvent se permettre de tels
projets parce qu’il n’y a pas de monnaie (d’argent) pour les financer. Cette
attitude entrave clairement la croissance économique et maintient des
millions de personnes dans la pauvreté, non pas parce que les impôts sont
bas, mais parce que les dépenses du gouvernement sont arbitrairement
attachées aux impôts et par conséquent maintenues arbitrairement basses.
Troisièmement, quand le maintien d’un certain minimum de services
publics de base s’avère nécessaire ou quand il devient nécessaire d’investir
dans les infrastructures, les décideurs politiques recourent à une hausse des
impôts, croyant qu’ils sont une source importante du revenu du
gouvernement. Ce type de politique fiscale entrave la croissance
économique, non pas parce que les impôts découragent des projets risqués
d’investissements privés, mais parce que des impôts élevés retirent une large
proportion du revenu du secteur privé et réduit donc la dépense totale du
même montant, à moins que le gouvernement ne réinjecte dans l’économie
ce qu’il a collecté en impôts.
Lorsque les responsables gouvernementaux résistent aux pressions de
couper les dépenses publiques et d’équilibrer leur budget à tout prix, les
objections et les avertissements des économistes orthodoxes sont à la fois
effrayants et trompeurs. Défendant cette position, Toye (2000, p. 33-34),
avance que « certains gouvernements, lorsqu’ils sont confrontés à un déficit
fiscal insoutenable et des dépenses publiques qu’ils ne peuvent plus réduire,
se tournent vers d’autres formes de finances publiques que la collecte de
recettes fiscales. Ils essaient de résoudre le problème par l’emprunt ou
l’émission de monnaie […]. Seulement des gouvernements insouciants, désespérés
ou oppressifs s’aventurent au-delà des limites […] de ces formes de
financement. » Il explique que les gouvernements ont en premier lieu recours
à l’emprunt et à la création monétaire parce que l’assiette de l’impôt est
trop étroite pour générer des fonds suffisants. Posant l’hypothèse que l’intérêt
sur la dette publique doit être payé à partir de l’imposition, il conclut qu’à
moins d’élargir l’assiette, la dette croissante ne sera pas supportable et que
la confiance des prêteurs sera ébranlée, limitant ainsi la capacité d’emprunt
du gouvernement.
En ce qui concerne la seconde option de financement, Toye (2000) met
en avant deux arguments. Le premier est que “la création monétaire” est
inflationniste. L’incidence accrue de l’augmentation des impôts réduit la
valeur réelle du seigneuriage du gouvernement et pousse les agents
économiques privés du secteur formel vers le secteur informel. L’assiette
de l’impôt s’érode donc, si bien que le gouvernement a finalement peu de
chance d’accroître ses ressources en recourant à la création de monnaie.
Le second argument contre la « création monétaire » est que la libéralisation
des marchés financiers et des changes réduit la demande de monnaie nationale
puisque le secteur privé a maintenant la possibilité de l’échanger contre

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 35


Hassan Bougrine

d’autres actifs, ce qui réduit la capacité du gouvernement à lever des fonds


supplémentaires par le biais du seigneuriage.
Notre analyse diffère fondamentalement de la conception orthodoxe de
la monnaie et des finances publiques. Dans notre approche, l’Etat ne finance
pas ses dépenses par des revenus fiscaux et/ou par la vente de titres (c’est-à-
dire l’emprunt), puisque dans chaque cas on se trouve dans une phase de
reflux du circuit monétaire dans laquelle une partie de la monnaie (ou de
la liquidité), correspondant au montant des impôts, est détruite. Toute dépense
gouvernementale est nécessairement financée par la banque centrale, à moins
que celle-ci n’existe pas ou qu’on l’en empêche (comme dans l’Union monétaire
européenne), auquel cas la dépense de l’Etat est financée par les impôts et
les avances des banques commerciales (voir Parguez et Seccareccia, 2000).
En effet, dans une perspective comptable, il est évident que toutes les
composantes du soit-disant « revenu » de l’Etat (que ce soit les impôts, la
vente de titres financiers ou physiques) représentent des flux de fonds du
secteur privé vers le compte du Trésor à la banque centrale. A tout instant,
ces flux réduisent le montant de monnaie disponible dans l’économie. D’une
manière similaire, toute dépense gouvernementale représente des flux de
fonds du compte du Trésor vers le secteur privé et augmente évidemment
la masse de la monnaie. Afin de maintenir un montant de liquidité approprié
dans le système, le gouvernement doit donc s’assurer, par l’intermédiaire
de son banquier, d’un certain degré de coordination entre ses recettes globales
(impôts, emprunts, etc.) et ses dépenses. La nécessité de maintenir un
montant de liquidité approprié dans le système est maintenant reconnue
comme le meilleur instrument de gestion des taux d’intérêts au jour le jour,
comme l’admettent ouvertement la Banque centrale du Canada (voir
Howard, 1998 : 60) et la Federal Reserve (Wray, 1998, p. 86).
Cependant, on doit reconnaître qu’en début d’année fiscale, lorsque l’on
décide du budget et que le gouvernement engage concrètement les dépenses,
(14) Il ne sert à rien les impôts ne sont pas encore collectés (14). En outre, ils ne peuvent pas
d’argumenter que l’Etat être collectés en début de période puisque les revenus sur lesquels ils sont
peut utiliser les impôts de
l’année écoulée parce que prélevés n’ont pas encore été versés. Ainsi, si les impôts peuvent être
nous sommes justement considérés comme le revenu du gouvernement, ils doivent l’être comme
en train de parler de cette
“année écoulée”.
un revenu contingent à la perception du revenu des agents privés et ne
peuvent donc être déterminés qu’ex post. On devrait alors se demander
comment prétendre qu’un revenu ex post sert à financer une activité
économique ex ante ? C’est évidemment impossible. En accord avec la théorie
chartaliste (Wray, 1998), la monnaie doit être d’abord dépensée avant d’être
collectée en impôts. La dépense de l’Etat est donc logiquement et
nécessairement financée par une création de la monnaie, chose que la Banque
centrale peut faire à n’importe quel moment puisqu’il s’agit tout
simplement de créditer les comptes bancaires des agents privés. Ces
opérations de crédit seraient justifiées par exemple suite à l’exécution de

36 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Chômage et pauvreté au Maroc

travaux pour le compte du gouvernement ou consisteraient tout simplement


en des transferts et allocations sociales.
Puisque les impôts ne peuvent être collectés qu’ex post, si le
gouvernement finançait ses dépenses par les impôts, cela signifierait que
le secteur public tout entier s’arrêterait et qu’aucun bien ou service public
ne serait disponible. Si ces biens et services existent, c’est que leur production
a été déjà financée. Et pour que les opérations du gouvernement aient lieu
et que les revenus soient versés dans le secteur public, il suffit que l’arme
bancaire du gouvernement (la banque centrale) accepte d’honorer les chèques
émis par l’arme fiscale (le Trésor) (15). Puisque ces chèques sont ensuite (15) Le premier
déposés par le public dans le secteur bancaire commercial, le compte du paragraphe de l’article 7
des statuts de la Banque
Trésor à la banque centrale est débité, alors que les comptes des agents privés du Maroc stipule
dans les banques commerciales sont crédités du même montant. C’est ainsi clairement que « Bank Al-
qu’il y a création monétaire (mais pas nécessairement émission de billets Maghrib est l’agent du
Trésor pour ses
puisque ceux-ci ne représentent d’ailleurs qu’un faible pourcentage du total opérations de banque et
de la monnaie ou liquidité disponible dans le système : voir les bilans de de crédit tant au Maroc
Bank Al-Maghrib). Ce n’est qu’à ce stade que l’Etat peut commencer à qu’à l’étranger ». Et
collecter les impôts. C’est en outre durant cette phase que la monnaie est l’article 12 poursuit :
« … Bank Al-Maghrib est
détruite et que la « dette » du Trésor envers la banque centrale est éteinte l’agent financier des
pari passu avec le reflux de l’impôt. Il est important de mentionner que établissements et
durant ces opérations (de débit et de crédit du compte de Trésor), il n’y a institutions revêtant un
caractère public, pour
aucun mouvement physique ou transfert de choses tangibles qui peuvent leurs opérations de
ressembler à la « monnaie marchandise ». La monnaie est véritablement banque et de crédit tant
scripturale. C’est pour cela que le gouvernement ne peut pas amasser de au Maroc qu’à l’étranger.
Le ministre des Finances
« grandes quantités de monnaie » en collectant plus d’impôts.
arrête la liste des
Ce qui a été dit au sujet des impôts est aussi vrai pour toutes les recettes établissements et
perçues par l’Etat du secteur privé, que ce soit à travers la vente de bons institutions auxquels
du Trésor (ou autres actifs comme les entreprises publiques), l’émission de s’applique la présente
disposition. » Les
licences ou la perception de contributions pour la sécurité sociale, l’assurance- paragraphes 2 et 3 de
chômage et autres programmes sociaux. L’Etat n’a besoin d’aucune de ces l’article 35 stipulent que
opérations de « reflux » pour financer ses dépenses puisque ces dernières Bank Al-Maghrib donne
des avances à l’Etat. Les
ont déjà été financées par l’arme bancaire du gouvernement, c’est-à-dire récents changements de
la banque centrale. Ceci nous mène à une conclusion évidente mais qui l’article 35 visent une
risque de scandaliser l’orthodoxie et ses responsables financiers : le indépendance de Bank
gouvernement ne peut jamais manquer de fonds pour financer n’importe Al-Maghrib vis-à-vis de
l’Etat marocain, à l’instar
quelle dépense interne (création d’emplois, construction de maisons pour de la Banque centrale
les pauvres, construction et aménagement de l’infrastructure, etc.), pourvu européenne qui ne
qu’il demeure un Etat souverain ayant sa propre banque centrale qui est dépend d’aucun
gouvernement, forçant
légalement autorisée à effectuer le genre d’opérations décrites ci-dessus. Il ainsi l’Etat à perdre sa
s’ensuit donc que la réponse à la question « où trouver l’argent ? » devient souveraineté et son
évidente du moment où on comprend que les gouvernements souverains, monopole de création de
monnaie et donc
qui sont capables de créer de la monnaie lorsque le besoin existe, peuvent
d’utiliser les impôts et les
ne faire face à aucune contrainte financière à moins qu’ils le choisissent emprunts pour financer
librement. ses dépenses, exactement

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 37


Hassan Bougrine

comme le font les Pour clarifier encore plus notre analyse, nous revenons sur les
gouvernements
municipaux. Dans ce
implications du déficit (surplus) public. Comme nous l’avons déjà
contexte, on doit noter mentionné, un déficit public augmente la masse monétaie (ou richesse) reçue
que les Etats-membres de par le secteur privé pour les services rendus au gouvernement. Lorsque les
l’Union monétaire
européenne ont
chèques sont déposés par les citoyens (individus ou entreprises) sur leurs
volontairement choisi ce comptes bancaires (avec les banques commerciales), le bilan de ces dernières
statut “municipal” dans le est augmenté par le même montant du côté du passif (dû aux dépositaires)
souci de faire valoir les
principes néoclassiques
et du côté de l’actif (puisque les banques commerciales détiennent
qui gouvernent le traité maintenant la monnaie de la banque centrale). Il s’ensuit que les réserves
de Maastricht. D’autres des banques commerciales avec la banque centrale augmentent.
voient en cette décision
Contrairement aux bons du gouvernement, ces réserves (monnaie du
une manière de tordre la
réalité pour la faire gouvernement) ne paient pas d’intérêt ou seulement un intérêt négligeable.
correspondre à la théorie. Puisque les banques cherchent à faire du profit, elles ne voudraient pas détenir
de fonds qui ne génèrent aucun revenu (ou un revenu négligeable). Lorsque
les banques commerciales chercheront à se débarrasser de ces fonds, elles
les échangeront contre des bons du Trésor, ce qui augmentera la demande
pour ces derniers. Cependant, si le gouvernement choisit de ne pas émettre
de nouveaux bons, leur prix augmentera, et le taux d’intérêt diminuera.
On obtiendra le même résultat si les banques ayant un excès de réserves
cherchent à les prêter sur le marché des fonds (marché interbancaire). Il
est donc évident qu’un déficit budgétaire aboutit à un excès de réserves dans
le système bancaire et forcera le taux d’intérêt au jour le jour à la baisse,
alors qu’un surplus donnera le résultat contraire. Par ailleurs, si le Trésor
choisit d’émettre de nouveaux bons, il obtiendra en contrepartie les réserves
excédentaires des banques commerciales et par conséquent empêchera le
taux d’intérêt au jour le jour de baisser au-delà des limites pré-établies. Il
est donc clair que, puisque les banques commerciales préfèrent des actifs
produisant des revenus (des bons) et que le Trésor est en position de décider
du taux d’intérêt qu’il paie sur ses bons, la banque centrale peut contrôler
le taux d’intérêt en contrôlant l’émission des bons du Trésor. La vente (et
l’achat) des bons du Trésor (les opérations d’open market) servent donc à
gérer les réserves bancaires (c’est-à-dire la liquidité) pour des fins de contrôle
du taux d’intérêt et non pas à financer les dépenses de l’Etat.
Il n’est un secret pour personne que des taux d’intérêt élevés
augmentent le revenu (et la richesse) des rentiers aux dépens des autres
groupes de la société. Les effets négatifs des taux d’intérêt élevés sont connus
et peuvent être résumés ainsi :
(i) ils baissent la valeur des actifs détenus par les ménages et les entreprises ;
(ii) ils augmentent le coût de l’emprunt et par conséquent réduisent la
marge des profits des entreprises, ce qui diminue les opportunités d’expansion
et de création d’emplois à travers de nouveaux investissements ;
(iii) ils découragent les ménages qui cherchent à emprunter des fonds
pour l’acquisition d’actifs (maison, etc.) ou pour lancer de nouvelles affaires,
ce qui limite leurs possibilités d’améliorer leur richesse et leur bien-être.

38 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Chômage et pauvreté au Maroc

Nous concluons donc qu’un gouvernement qui adopte une politique


de taux d’intérêt élevé cherche à protéger les intérêts des rentiers contre ceux
des autres groupes de la société. Une telle politique mène nécessairement
à une distribution inégale de la richesse. Une politique de bas taux d’intérêt,
au contraire, favorise les intérêts de la majorité des citoyens et entrepreneurs
puisqu’elle leur permet d’avoir accès au crédit et donc d’emprunter pour
acheter des maisons et autres actifs de valeur. Des taux d’intérêt bas
permettent la propagation de la richesse à une plus grande partie de la
population et contribuent donc à la création d’une « richesse démocratique »
en ce sens qu’ils offrent des chances plus ou moins « égales » aux citoyens
d’avoir accès à la richesse et d’éviter de tomber dans la pauvreté. D’un autre
côté, les politiques fiscales orthodoxes basées sur des surplus budgétaires,
et qui aujourd’hui dominent la pensée économico-politique, forcent des
millions de gens à vivre dans la pauvreté… et dans l’espoir.

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40 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Le partenariat public-privé, un
outil de développement durable
pour les pays en développement ?

Résumé Mohamed
Cet article s’intéresse aux enjeux et défis de développement durable dans Benlahcen
les pays en développement. Nous ne prétendons pas aborder l’ensemble Tlemçani
des problèmes et des questions posées à l’analyse économique du Iqbal Toumi
développement dans une optique de développement durable. Nous ne nous
GRECOS/CERTAP,
interrogeons pas non plus sur le bien-fondé et la pertinence de ce concept Université de Perpignan
en soi, question qui pourrait raisonnablement faire couler beaucoup d’encre. (benlahcen@[Link])
Au regard des enjeux environnementaux, démographiques et socio- Doctorant au GRECOS,
économiques, nous sommes tentés, cependant, d’admettre que le concept Université de Perpignan
(toumiiqbal@[Link])
présente un intérêt certain dans le cadre des pays en développement. Nous
abordons des questions qui nous semblent centrales pour les économies
en développement pour les trente prochaines années. Nous assumons la
part de subjectivité de ces choix. Notre questionnement s’articule en axes,
pour lesquels une réflexion sera développée.
En introduction, nous revisitons la longue marche du développement durable
depuis le Programme des Nations Unies pour l’Environnement, PNUE, 1972.
Le premier axe (section 1) tente de positionner, pour les pays en
développement, les différentes dimensions du développement durable. Ceci
précisé, la section 2 examine les défis et menaces au développement
durable dans les pays en développement. Ces défis étant approchés et
examinés, dans la section 3 nous développons les pistes pour surmonter les
obstacles au développement durable. Dans la section 4, « le développement
durable et les institutions », nous développons les mesures d’accompagnement
nécessaires pour tirer le meilleur parti du PPP et pour en faire un outil efficace
de développement durable.
Mots-clés
Développement durable, pays en développement, démographie,
urbanisation, partenariat public-privé, démocratie participative.

Introduction
L’opposition entre environnement et développement est dépassée.
L’environnement et les équilibres naturels sont à la base du développement
social et humain, ils sont mis en péril par les activités humaines à tous les

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 41


Mohamed Benlahcen Tlemçani, Iqbal Toumi

niveaux : mondial, transnational, national et local. Le développement durable


repose sur quatre dimensions indissociables : dimension humaine,
dimension sociale, dimension économique et dimension environnementale.
La problématique du développement durable dans les pays en
développement se pose en des termes autrement plus complexes que pour
les pays développés.
En plus des pressions exercées sur le milieu naturel et les ressources
environnementales, de sorte à condamner les équilibres naturels et
écologiques, d’autres pressions accentuent la fragilité de la durabilité du
développement. Ces pressions sont exercées par des facteurs internes
(accroissement des populations, déficit des infrastructures, des biens et des
services publics de base, urbanisation galopante et extension des villes et
des cités, marginalisation du monde rural, contexte économique intérieur
caractérisé par la stagflation et la montée du taux de chômage parmi la
population active, crise de la démocratie représentative et échec dans la
gestion de la chose locale…) ; elles sont aussi exercées par des facteurs externes
(globalisation des échanges économiques, imposition par l’extérieur de
paradigmes néolibéraux hissant le marché et la concurrence au rang d’arbitre
suprême incontesté et de meilleur régulateur des échanges économiques…).
Devant cet état des choses, nous assistons à des velléités d’augmentation
des dépenses publiques dans des secteurs prioritaires nécessaires au maintien
de la cohésion sociale et de la survie économique. Force est de noter que
ces tentatives mues, certes, par de bonnes intentions se sont vite révélées
limitées dans leur portée face à l’ampleur des besoins environnementaux,
sociaux et économiques.
Il s’impose dès lors de rechercher des solutions alternatives viables pour
combler les déficits socio-économiques existants et pour permettre
l’initialisation d’un développement durable respectueux de l’environnement,
protecteur des équilibres naturels inter-générationnels et garant d’une
efficacité économique mais aussi sociale.

La marche du développement durable depuis le programme


des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) 1972 : un éternel
(1) Alternatives recommencement d’engagements non pris (1)
économiques, Hors série
n° 63, 1er trimestre 2005.
En 1972, le problème du développement durable est apparu dans l’arène
(2) [Link]
publique avec la publication du rapport au Club de Rome (2) par Dennis
(3) Pour une présentation et Donella Meadows. Le rapport s’intitulait The Limits to Growth (3)
complète du rapport de
1972, voir le site de Jean- édité en français sous le titre Halte à la croissance.
Marc Jancovici : Le sujet n’intéressant pas que la communauté scientifique, en juin de
[Link]. la même année s’est réunie sous l’égide des Nations Unies la première
conférence internationale sur l’environnement ; en décembre 1972, elle

42 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Le partenariat public-privé, un outil de développement durable ?

a donné naissance au Programme des Nations Unies pour l’Environ-


nement (PNUE).
Ces éléments témoignent d’une prise de conscience et d’une inquiétude
communes résumées dans le rapport Meadows : « Chaque jour pendant
lequel se poursuit la croissance exponentielle rapproche notre
écosystème mondial des limites ultimes de sa croissance. Décider de
ne rien faire, c’est décider d’accroître le risque d’effondrement. »
En 1979, la première Conférence internationale sur l’homme et le climat
se réunit sous l’égide des Nations Unies. Elle débouche en 1985 sur
l’élaboration de la Convention pour la protection de la couche d’ozone,
puis, en 1987, sur le protocole de Montréal dans lequel l’ensemble des
pays signataires prend pour la première fois des engagements fermes
et chiffrés.
Toujours en 1987, la Commission des Nations Unies pour
l’environnement et le développement a publié un rapport, Notre avenir
à tous. Dans ce document est souligné la « faillite de notre gestion de
l’environnement » et les échecs d’un développement qui, non seulement (4) En France, par
ne réussit pas à satisfaire à une partie de l’humanité ses besoins essentiels, exemple, les Agendas 21
mais bien plus, engendre des risques environnementaux et sociaux sont déclinés au niveau
local : communes,
croissants. Il a été donc lancé un plaidoyer en faveur d’un développement départements ou régions.
durable, capable de répondre « aux besoins du présent sans compromettre Chaque niveau s’engage
la capacité des générations futures de répondre aux leurs ». sur des objectifs
prioritaires que la
Les réunions internationales sur le climat se sont multipliées (Londres, collectivité se fixe pour
1989 ; Helsinki et de nouveau Londres, 1990). contribuer à un
En 1992 se tient la deuxième Conférence des Nations Unies sur développement plus
durable. La France
l’environnement et le développement, appelée Sommet de la Terre. Deux compte 100 Agendas
conventions internationales sont signées à cette occasion : une locaux, la stratégie
convention-cadre sur les changements climatiques et une convention sur nationale de
développement durable,
la biodiversité. Il est aussi adopté un programme d’action (Action 21) lancée en 2003, en vise
devant donner naissance à des Agendas 21 (4) dans chaque pays signataire. 500 d’ici 5 ans.
En 1997, une nouvelle Conférence sur l’effet de serre s’est tenue à Kyoto. (5) Voir site du Groupe
Elle a mis en marche les grands objectifs de la Convention-cadre de intergouvernemental
d’experts sur le climat
Rio : chaque pays s’engage devant la communauté internationale à limiter (GIEC) : [Link].
ses émissions de gaz à effet de serre (5) ; les pays industrialisés s’engagent
Voir aussi site de la
à les réduire de 6 % par rapport aux niveaux de 1990. Il importe de Mission interministérielle
souligner que, jusqu’à ce jour, le défaut de ratification par les Etats- de l’effet de serre
Unis a empêché ce protocole de rentrer en application. La ratification, (MIES) : [Link]-de-
[Link].
in extremis, par la Russie, fin 2004, a permis cependant au protocole
(6) En effet, les Etats-
de devenir partiellement opérationnel (6). Unis sont responsables
En 2002, le troisième Sommet de la Terre (7), à Johannesburg, avait d’un quart des émissions
pour volonté de concrétiser une avancée en faveur des dimensions sociales mondiales des gaz à effet
de serre.
du développement durable. Il faut, cependant, noter qu’aucune décision
(7) [Link]-
concrète n’a été retenue à cette occasion. [Link].

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 43


Mohamed Benlahcen Tlemçani, Iqbal Toumi

Au total, au plan international, il faut souligner que sur le développement


durable aucun avancement sérieux n’a été réalisé depuis trente ans.
Pendant ce temps, une grande partie des sociétés humaines dans le monde
s’enfonce dans les ténèbres du sous-développement, de la précarité et
(8) Entre autres : ATTAC
de la désintégration économique et sociale.
(Association pour une L’accès à une nouvelle époque de cohésion, de diversité, de durabilité,
taxation des transactions de respect des droits de la nature et de développement économique
et pour l’aide aux
citoyens). Lancée en juin
solidaire est un besoin pressant exprimé par un courant de plus en plus
1998, elle réunit important de mouvements et forums sociaux mondiaux (8).
quelque 25 000 membres Nous développerons ci-après les dimensions du développement
actifs dans tous les grands
durable ainsi que les enjeux, défis et obstacles au développement durable
rassemblements
mondiaux. pour les pays en développement.

1. Les différentes dimensions du développement durable


dans les pays en développement
Le développement durable consiste à répondre aux besoins des
générations d’aujourd’hui sans compromettre la capacité des générations
futures à répondre aux leurs.
Il exige d’avancer en concomitance selon quatre axes – économique,
humain, social et environnemental – qui sont liés entre eux. Ainsi, le maintien
ou l’accroissement du capital total – capital créé par l’homme, capital naturel,
capital humain et capital social – est essentiel au développement durable.
L’investissement dans les différentes formes de capital agit sur la croissance
économique et le développement durable.
Dans le cas des pays en développement, la recherche de la soutenabilité
environnementale constitue, certes, un objectif lourd en incidences sociales
et économiques sur les sociétés. Cependant, force est de souligner que pour
ces pays, les dimensions humaine et sociale du développement durable restent
des priorités. En effet, la situation économique de ces pays implique de traiter
prioritairement les questions d’accès aux dotations et services de première
nécessité (eau, électricité, habitat, santé, éducation, transport collectif…).
Ceci a incité les économistes du développement et les institutions
internationales à s’intéresser plus particulièrement à deux concepts.

1.1. Le développement humain


Dès les années 90, le Programme des Nations Unies pour le
Développement (PNUD) publie des rapports rappelant la grande visée du
développement humain en en donnant une définition précise et des critères
d’évaluation pour chaque pays débordant le seul PNB. Le développement
humain « comporte la création de richesses, l’équité de leur répartition, la
participation à la maîtrise du destin collectif, un espace de liberté permettant

44 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Le partenariat public-privé, un outil de développement durable ?

l’expression des groupes et des intérêts, une culture donnant cohérence et


identité, l’adhésion à des valeurs transcendantes qui offrent signification,
mobilisation et dépassement à cette construction collective (9 ) ». (9) PNUD (1992).
Ainsi, en 1990, le PNUD lance son indicateur de développement humain (10) Voir
(IDH) (10) sous l’impulsion notamment du futur prix Nobel d’économie, [Link]/annualrep
orts/2004.
Amartya Sen. Cet indice synthétique agrège à la richesse monétaire le niveau
(11) MEDA (1999).
d’éducation et de soins. Publié tous les ans, il sera par la suite complété De nombreux groupes de
par d’autres dimensions (inégalité hommes-femmes, participation à la vie scientifiques et d’ONG
politique…). L’indice IDH a ainsi joué un rôle politique majeur pour ont depuis construit leurs
propres outils :
relativiser le PIB et ouvrir la voie à d’autres indicateurs (11) non moins – Lars Osberg et Andrew
contestables mais qui ont, cependant, le mérite de montrer que les résultats Sharpe (chercheurs
du développement peuvent être très différents quand ils sont analysés au canadiens) : Indice de
bien-être économique.
travers d’indicateurs autres que le PIB.
– Réseau Alerte sur les
inégalités, France, avril
1.2. Le développement social 2002 : Baromètre des
inégalités et de la
Revenu plus récemment dans les réflexions et qui suppose que la sphère pauvreté (BIP 40)
sociale tienne une place centrale dans les conditions de soutenabilité, le ([Link] )
capital social constitue un patrimoine collectif dont chaque génération hérite. – L’empreinte
écologique :
Il se constitue de : [Link]
– l’état de santé des personnes et la capacité qu’a la société à maintenir [Link]-
ce capital ; [Link]
– le niveau d’éducation de la population ;
– les compétences actualisées des personnes ;
– les institutions leur permettant de transformer ces compétences en
revenus ;
– les institutions facilitant la vie en communauté (associations,
syndicats, ONG…) ;
– la capacité des membres de la société à participer à la vie démocratique ;
– l’existence d’institutions régulatrices ;
– l’aptitude des membres de la société à la paix, à la civilité, etc.
Ces deux composantes participent à la dimension humaine du
développement durable. Par dimension humaine du développement durable,
on entend la recherche d’un développement aboutissant à l’amélioration
du bien-être humain. Ce dernier étant déterminé par :
– des caractéristiques personnelles : éducation, santé, libertés
individuelles…
– des caractéristiques collectives : cohésion sociale, niveau et répartition
des richesses, accès des populations aux services sociaux et aux biens et services
publics de première nécessité (eau potable, électricité, raccordement au réseau
d’assainissement, éducation, habitat, transport public collectif…).
Face à l’objectif de développement durable et compte tenu de ses
différentes dimensions, les pays en développement se trouvent confrontés
à la difficile recherche d’un équilibre entre les quatre dimensions :
environnementale, économique, humaine et sociale.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 45


Mohamed Benlahcen Tlemçani, Iqbal Toumi

En effet, dans un cadre de fonctionnement caractérisé en interne, au niveau


national, par des ressources et des marges de manœuvre de plus en plus limitées
au niveau macro-économique et en externe, par un contexte international
engagé dans un processus dogmatique de globalisation de l’économie, le
développement durable pour les pays en développement se traduit par la
difficulté de se prononcer sur des choix du type : non-dégradation de
l’environnement, développement économique, lutte contre l’habitat insalubre.
Il importe de souligner à ce propos que la réponse à ce type de question
dépasse de loin, dans sa complexité, le simple arbitrage budgétaire entre
(12) C’est pourtant bien différentes priorités (12). Les relations entre les différentes dimensions du
le choix qui a été adopté
par les Plans d’ajustement
développement sont complexes et interdépendantes (13).
structurel (PAS) du FMI Nous proposons dans la section suivante d’examiner et d’évaluer les défis
et de la Banque mondiale et menaces au développement durable dans les pays en développement.
des années 80-90.
(13) Sur cet aspect précis 2. Les menaces au développement durable dans les pays en
des relations entre les
dimensions du développement
développement durable
en tant que choix de 2.1. Des ressources en processus de raréfaction continue
politique publique, voir Les ressources en eau
Boidin (2003).
Sur la planète, l’eau destinée à la production d’aliments, à
l’approvisionnement de l’industrie et à la consommation humaine est à la
fois de plus en plus rare et de plus en plus difficile d’accès. 97 % de toute
l’eau sur la planète est salée ; seulement 3 % est douce et les trois quarts de
celle-ci se trouvent concentrés dans des endroits inaccessibles comme les
régions polaires et les glaciers. Par conséquent, seule une petite fraction de
l’eau de la Terre est douce et accessible dans les rivières, les lacs et les nappes
souterraines. Selon les études hydrologiques internationales effectuées par
les Nations Unies et l’Institut de Stockholm pour l’environnement, cette
petite fraction diminue, et, en 2025, les deux tiers de la population mondiale
seront touchés par des pénuries d’eau en raison de la diminution du cycle
(14) Cans (1994). hydrologique de la Terre causée par l’explosion démographique urbaine (14).
(15) Le Maroc n’échappe Les symptômes d’une crise hydrique sont déjà présents : partout sur la planète,
pas à cette réalité : la les nappes souterraines, les lacs et les rivières se réduisent.
dotation en eau La sécurité hydrique, de tout temps une condition préalable à
mobilisable n’excède pas
700 m3/habitant/an l’existence de la civilisation et de l’Etat, a commencé à disparaître dans de
(225 et 425 m3/habitant/ nombreux pays. Selon les Nations Unies, dans plus de 40 pays il y a
an pour respectivement aujourd’hui plus de deux milliards d’êtres humains aux prises avec la rareté
l’Algérie et la Tunisie).
de l’eau. La Banque mondiale estime qu’un milliard de personnes dans le
En matière d’accès à l’eau
potable, le taux est en monde n’a déjà pas suffisamment d’eau pour boire et qu’environ
amélioration, il avoisine 1,7 milliard ne dispose pas d’équipements sanitaires (15).
les 90%. Cependant, en Il n’y a pas de doute que l’approvisionnement en eau de l’agriculture
milieu rural, ce taux
atteint à peine 50 %,
et des villes deviendra plus difficile dans les années à venir en raison de
malgré le lancement, en l’explosion démographique urbaine. Dans un monde urbanisé qui
1995, du Programme comptera presque 8 milliards d’habitants en 2020, l’eau deviendra un bien

46 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Le partenariat public-privé, un outil de développement durable ?

aussi stratégique que le pétrole. Il ne serait plus surprenant qu’elle devienne d’alimentation groupée
l’enjeu de turbulences nationales et internationales au XXIe siècle (16). en eau des populations
rurales (PAGER).
Les ressources énergétiques En matière
d’assainissement, un
En ce début du XXIe siècle, la consommation mondiale d’énergie est de retard important est
l’ordre de 9 milliards de tonnes d’équivalents-pétrole (TEP) (17) par an soit, noté : à peine 70 % de la
pour 6 milliards d’individus, une consommation par habitant d’environ population urbaine est
raccordée à un réseau
1,6 TEP par an. Cette globalité cache de très grandes disparités et inégalités : d’assainissement, et
Les Etats Unis comptent pour le quart de la consommation mondiale seulement 36 % de la
d’énergie, alors qu’ils représentent moins de 5 % de la population. Leur population rurale dispose
consommation annuelle par habitant est de l’ordre de 8 TEP alors qu’elle d’une infrastructure
d’assainissement ; les
n’est, en moyenne, que de 3,5 tonnes pour un Européen qui dispose pourtant
eaux usées sont
d’un revenu annuel de l’ordre de 75 % du revenu américain. Quant aux généralement rejetées
pays les plus pauvres de la planète, leur consommation par habitant est de dans le milieu naturel
quelques centaines de kilos par an. sans aucun traitement.
Près de 2 milliards d’individus n’ont pas accès aux sources modernes D’après le Plan national
d’action pour
d’énergie, c’est-à-dire l’électricité et les produits pétroliers. Ces individus
l’environnement
utilisent le feu de bois dont la collecte accentue un processus de désertification (ministère de
et d’érosion des sols déjà préoccupant dans ces contrées. Ces inégalités dans l’Aménagement du
la consommation d’énergie correspondent aux inégalités dans la répartition Territoire, de l’Eau et de
des richesses. Il existe un lien fort entre la consommation d’énergie et le l’Environnement,
MATEE 2001), le coût
développement économique. annuel de la dégradation
La situation énergétique mondiale est fortement marquée par la des ressources en eau au
domination de trois grandes énergies fossiles. En effet, les consommations Maroc est évalué à
mondiales d’énergie primaire dépendent pour 40 % du pétrole, pour 25 % 15 milliards Dh/an, soit
6 % du PIB du Maroc.
du charbon et pour 25 % du gaz naturel. Les 10 % restants représentent
Ce coût représente 75 %
la part de l’hydraulique, du nucléaire et des énergies renouvelables telles du coût total de la
que l’électricité éolienne, le solaire (voir graphique : Typologie de la dégradation de
consommation mondiale d’énergie) (18). l’environnement au
Il est intéressant de souligner que plus de 90 % des consommations Maroc. (Source : Banque
mondiale, 2004.)
mondiales dépendent d’énergies de stock, c’est-à-dire d’énergies non
renouvelables (19). (16) Quelques
illustrations de ce propos
Il faut aussi noter que la part des énergies renouvelables dans la peuvent être :
consommation d’énergie a très peu augmenté. Elles restent chères par rapport – la tension récurrente
aux énergies de stock ; elles ne recouvrent pas des enjeux politiques, entre le Sénégal et la
économiques et financiers comparables à ceux du pétrole ou du gaz naturel. Mauritanie à propos du
partage des eaux du
L’évolution de la demande mondiale d’énergie dépend de la vigueur de
fleuve Sénégal ;
la croissance économique. Quelle que soit l’hypothèse retenue à ce niveau, – la répartition et
il paraît assez clair que la demande d’énergie sera plus élevée dans les pays l’exploitation des eaux du
en développement que dans ceux de l’OCDE. Les premiers, qui représentent Jourdain entre Israël, la
76 % de la population mondiale, comptent aujourd’hui pour 30 % des Syrie, la Jordanie et la
Palestine ;
consommations ; ils pourraient compter pour près de 50 % en 2030 (20).
– l’exploitation des eaux
Du côté de l’offre, la très forte domination des trois grandes énergies du Nil entre l’Egypte et
fossiles (pétrole, gaz et charbon pour 90 %) devrait perdurer encore pour l’Ethiopie ;

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 47


Mohamed Benlahcen Tlemçani, Iqbal Toumi

– l’absence d’accord sur Typologie de la consommation mondiale d’énergie


les modalités
d’exploitation des eaux Autres sources :
du Tigre et de l’Euphrate hydraulique, nucléaire,
entre la Turquie, l’Irak et énergies renouvelables
la Syrie. 10 %
Voir aussi le site :
[Link]
(17) Unité qui permet
de ramener à une
équivalence pétrole
d’autres formes d’énergie.
(18) Sur ce thème, voir Gaz naturel Pétrole
Jean-Marie Chevalier et 25 % 40 %
Olivier Pastre (2002).
(19) En effet, quand on
produit une tonne de
pétrole brut, de charbon
ou de gaz naturel, on
diminue d’une tonne le
volume d’un stock Charbon
géologique qui, par 25 %
définition, est fini, même
si le volume réel de ces
stocks est probablement le siècle à venir. Les autres énergies se développent lentement. En revanche,
plus important que ce qui du fait de la pollution générée, les coûts externes pour la société et
est généralement admis.
l’environnement entraînés par les énergies fossiles sont élevés.
(20) Agence A l’aube du XXIe siècle, nous pourrons dire que l’un des problèmes
internationale de
l’énergie (2003). majeurs de l’humanité est celui de concilier l’énergie, le respect de
l’environnement et le développement économique et social notamment pour
les pays en développement, une problématique de développement durable
qui a été clairement mise en évidence au Sommet de la Terre à
Johannesburg en septembre 2002. L’équation à trois inconnues qui se pose
au cours de ce siècle est l’« équation de Johannesburg » : comment peut-
on chercher à concilier les besoins de la planète en énergie, la protection
de l’environnement et le développement économique de près de 3 milliards
d’individus qui vivent avec moins de 2 dollars par jour ?
2.2. Une démographie croissante, une (r)urbanisation explosive
La vision économique du monde est tellement prégnante qu’elle occulte
les autres dimensions, en particulier les aspects démographiques ;
l’évolution de la population, ses disparités de peuplement avec les tensions
qui en résultent constituent pourtant le facteur lourd et relativement
prévisible des mutations contemporaines. Les séries statistiques disponibles
indiquent des tendances :
– une croissance exceptionnelle de la population mondiale ;
– des déséquilibres flagrants entre un Nord qui vieillit et un Sud jeune
et nombreux ;
– l’explosion de grandes agglomérations urbaines et de grandes mégapoles.

48 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Le partenariat public-privé, un outil de développement durable ?

Le défi démographique : un accroissement exceptionnel de la population


mondiale
Pendant longtemps, le progrès de la vie a été entravé par la famine, la
guerre, les grandes épidémies. En effet, il a fallu (21) : (21) Division de la
– 16 siècles pour que la population mondiale double, passant ainsi de population des Nations
Unies (2003).
250 millions d’habitants au début de l’ère chrétienne à 470 millions en 1650 ;
– 2 siècles pour passer de 470 millions en 1650 à 1091 millions en 1850 ;
– moins d’un siècle pour passer de 1 091 millions d’habitants en 1850
à 2190 millions en 1940 ;
– moins de 40 ans pour passer de 2190 millions en 1940 à 4380 millions
en 1980.
Durant le siècle qui vient de se terminer, la population a ainsi évolué :
1650 millions d’habitants en 1900 ; 2516 millions en 1950 ; 3000 millions
en 1960 et 6 000 millions en 1999.
Ainsi, pendant longtemps, les taux de croissance de la population
mondiale furent à peu près nuls (+ 0,06 %), ces taux de croissance ont
augmenté pour culminer vers 1975 (+ 2,1 %), ils se sont ralentis vers 2000
(+ 1,5 % aujourd’hui ). Ce bond en avant est davantage dû au recul de la
mort qu’à une forte natalité.
Les experts de l’ONU (22) estiment que, selon les hypothèses (22) Ibid.
retenues, on sera entre 7 300 millions et 10 700 millions en 2050. (Voir
graphique ci-après.)

Prévisions démographiques de la population mondiale vers 2050

12 000 3,00 %
10 700
10 000 2,6 % 2,50 %
Population en millions

8 900
% accroissement

8 000 7 300 2,00 %


d’habitants

annuel

1,5 %
6 000 6 000 1,50 %
1,4 %
4 000 0,9 % 1,00 %
3 000 0,4 %
2 000 0,50 %
1 650
0 0,00 %
1900 1960 1999 2050 2050 2050

Population mondiale Accroissement/an

Au terme de ce bref examen des tendances démographiques, il est


intéressant de noter qu’entre 1950 et 2030, la population mondiale aura
plus que triplé. Ce n’est plus un accroissement mais bien un franchissement
de seuil, un défi sans précédent dans l’histoire de l’Homme.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 49


Mohamed Benlahcen Tlemçani, Iqbal Toumi

Le défi démographique : des tendances contrastées entre le Nord et le Sud


Dans les pays développés, le rapport entre jeunes de moins de 20 ans
et personnes âgées de plus de 60 ans tend à s’inverser au détriment des jeunes
(autour de 25 %) ; dans les pays en développement, les jeunes forment plus
de 50 % de la population. Nous avons bien un Nord qui stagne et vieillit
et un Sud jeune.

(23) PNUD, Rapports Répartition de la population mondiale


annuels : Etat du monde (millions d’habitants) (23)
1998, 1999, 2000, 2001,
la Découverte.
Variation Prévision Prévision
1950 % 1997 % %
1950-1997 2025 2050
Europe 392 15,5 497 8,5 26,80 % 525 6,1 623
Ex-URSS 180 7,2 287 4,9 59,40 % 352 4,1 ??
Amérique du Nord 166 6,6 298 5,1 79,5 % 332 3,9 392
Océanie 13 0,5 29 0,5 23 % 38 0,4 46
Pays développés 751 29,8 1 111 19 48 % 1 247 14,5 —
Amérique latine 163 6,5 489 8,4 300 % 757 8,9 809
Afrique 222 8,8 743 12,7 335 % 1 597 18,8 1 756
Asie 1 381 54,7 3 497 59,9 253 % 4 912 57,8 5 268
Pays en développement 1 766 70 4 729 81 268 % 7 266 85,5 7 833
Total monde 2 517 100 5 840 100 232 % 8 513 100 > 8 894

Ces données et prévisions, bien que contestables, permettent d’esquisser


des tendances lourdes sur une longue période (1950-2050).
Les pays développés connaissent une faible progression, ils perdent la
moitié de leur poids démographique mondial. La forte croissance de la
population mondiale provient du Tiers-monde. Le continent asiatique se
stabiliserait autour de 5 000 millions d’habitant en 2025 ; l’Afrique
multiplierait par 7 sa population en 2025 (1597 millions d’habitants par
rapport à 222 millions d’habitants en 1950). Cependant, les guerres internes,
la carence des ressources, les endémies rendent incertaine une prévision à
long terme.
On pourrait résumer les prévisions 2025 ainsi :
– Occident : 10 % de la population mondiale dont 6 % eu Europe.
– Pays émergents : 20 %, principalement en Asie et Amérique latine.
– Pays pauvres : 70 %, surtout en Afrique, une grande partie en Asie,
plusieurs républiques de l’ex-bloc soviétique.
Une tendance à la (r)urbanisation
Actuellement et pour les décennies à venir, le changement historique
le plus radical dans l’occupation humaine de l’espace est l’accroissement
des populations urbaines. Les principales migrations sont internes et se font
de la campagne à la ville. Jusqu’ici, la majorité de l’humanité menait une

50 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Le partenariat public-privé, un outil de développement durable ?

vie rurale dans une économie de subsistance, une société de régulation locale
ou régionale. Cette assise est en train de basculer dans une urbanisation
massive, brutale et incontrôlable (24). (24) Eugene (1996).
90 % de cette croissance explosive des villes se produit dans les pays en (25) Voir à ce propos :
développement où les villes accusent déjà des retards importants dans les – Benlahcen Tlemçani,
Mohamed ;
services publics et infrastructures collectives de première nécessité (accès – Le programme « Villes
à l’eau potable, à l’électricité, raccordement aux réseaux d’assainissement, sans bidonvilles » lancé
transport collectif, habitat social, éducation, santé publique…), le passage par le gouvernement
marocain en 2004 n’est
se faisant directement des villages aux bidonvilles des grandes agglomérations,
qu’une illustration d’une
sans urbanisme ni emplois capables d’accueillir ces vagues de migrants (25) : réalité commune aux pays
une (r)urbanisation (26). en développement
En 2020, la population effective de la majorité de ces pays aura presque – voir aussi :
[Link]
doublé pour atteindre environ 6,6 milliards d’habitants. Presque 70 % de (à propos de l’Agence de
ces personnes vivront alors dans des villes. développement social,
Les mégapoles de plus de 10 millions d’habitants étaient 2 en 1950 ADS, au Maroc)
(Londres et New York) ; elles sont actuellement 22 dont 17 dans les pays (26) Terme composé
[ruralisation ;
en développement ; elles seraient 33 en 2015 dont 22 en Asie (27) (voir urbanisation] ; ce terme
tableau ci-après. est consacré en sociologie
urbaine pour décrire
le phénomène
Principales mégapoles prévues en 2015 d’urbanisation
accompagnée de
Habitants en Habitants en bidonvillisation et de
Mégapole Mégapole précarité sociale, faute
millions millions
de moyens et
Tokyo (Japon) 28,7 Pékin (Chine) 19,4 d’accompagnement en
Bombay (Inde) 27,4 Dacca (Pakistan) 19,0 termes d’infrastructures
publiques et sociales.
Lagos (Nigéria) 24,4 Mexico (Mexique) 18,8 Voir aussi :Benlahcen
Tlemçani.
Shangaï (Chine) 23,4 New York (USA) 17,6
(27) Department for
Karachi (Pakistan) 20,6 Delhi (Inde) 17,6 Economic and Policy
Sao Paulo (Brésil) 20,6 Calcutta (Inde) 17,6 Analysis (Population
Division), World
Urbanization Prospects :
De plus, la population de centaines de villes secondaires de ces pays, The 1994 Revision, New
York, Nations Unies,
et d’autres non cités, dépassera facilement 1 à 2 millions d’habitants. Cette 1995.
explosion des villes et la prolifération des mégapoles nécessiteront l’appui
d’économies fortes dotées d’une capacité gigantesque de production et de
mise à disposition d’infrastructures publiques et de services publics de base :
énergie, eau, assainissement, logement social, éducation, santé et nourriture.
Exception faite de la Chine et de l’Inde, force est de constater que cette
urbanisation croissante, dans un contexte de retard technologique,
d’exportation de produits peu transformés et de faibles investissements
productifs étrangers, ne contribue qu’à accentuer le déséquilibre entre la
population et la disponibilité des ressources vitales qui caractérise ces pays.
Ce déséquilibre s’aggravera du fait que la population urbaine doublera d’ici
2020 ou 2025.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 51


Mohamed Benlahcen Tlemçani, Iqbal Toumi

Ainsi, pour les pays en développement, il est nécessaire que leur économie
connaisse une croissance annuelle d’au moins 7 % de manière régulière sur
les dix années à venir pour subvenir aux besoins supplémentaires de
financement des infrastructures de base et des demandes de création
d’emplois nouveaux inhérents à l’explosion démographique urbaine.
Cependant, à partir de 2000, on estime qu’à cause de la faible
compétitivité de leurs exportations de matières premières et de produits à
faible contenu technologique, le PNB de la plupart de ces pays ne croîtra
que de 3,4 % à 4,5 % par année. Si l’on tient compte de la croissance de
la population, la croissance nette du PNB par habitant oscillera, tout au
mieux, entre 1,5 % et 2,8 % par année.
Compte tenu de ce qui précède et au regard de ces données matérielles, il
n’est pas inutile de souligner que, pour les pays en développement,
l’accroissement démographique et la croissance de la population urbaine – dans
des conditions de déficit de sécurité alimentaire et de retards dans les services
et biens publics de base (eau, énergie, santé, transport collectif, éducation,
logement…) – sont synonyme de pauvreté, de désintégration et de destruction
du capital social. En effet, pour les pays exposés à cette réalité, les éléments de
durabilité du développement ne peuvent se matérialiser que par :
– une paix socio-politique ; une véritable démocratie et le développement
d’une classe moyenne citoyenne ayant un accès facile et généralisé aux services
publics et infrastructures de base (éducation, santé, eau, éducation,
logement…) – dimensions sociale et humaine du développement durable ;
– le soutien d’une économie de marché créatrice équitable de
richesses – dimension économique de développement durable ;
– un environnement sain et des ressources naturelles préservées pour
les besoins des générations futures – dimensions environnementale du
développement durable.
Dans la section qui suit, nous examinerons les pistes alternatives pour
favoriser le développement durable.

3. Le partenariat public-privé (PPP) : un levier de durabilité du


développement

3.1. Le PPP, un nouvel acronyme ?


Le PPP, partenariat public-privé, n’est qu’une locution récente pour
chercher à englober un vaste ensemble de formules qui permettent d’associer
des entreprises privées et l’autorité publique pour l’exécution de missions
de service public. L’expression de “financement des infrastructures” est un
raccourci consacré. Il est cependant trompeur : ce qui est important, ce
n’est pas uniquement le « financement des infrastructures », mais aussi la
fourniture de biens ou services à caractère public généralement fournis au
moyen d’infrastructures.

52 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Le partenariat public-privé, un outil de développement durable ?

Dans le partenariat public-privé, on retrouve les différents systèmes de (28) Dans la gestion
déléguée, on peut
concessions d’infrastructures introduits dès le XVIe siècle en France ; le distinguer entre deux
système de gestion déléguée (28) des services urbains qui, lui, a pris son extrêmes : la gestion où la
essor à la fin du XIXe siècle ; on trouve aussi, dans le PPP, toutes les formules délégation est la plus
développées en cette fin de XXe siècle un peu partout dans le monde pour large et la gestion où la
délégation est la plus
s’adapter aux différents contextes locaux. Ces dernières formules d’origine réduite. Le droit des
anglo-saxonne s’apparentent toutes à la conception anglaise du PFI (29), contrats administratifs
Private finance initiative. nous permet de
distinguer une variété de
En effet, introduits en Grande Bretagne en 1992, les PFI recouvrent délégations de service
aujourd’hui au Royaume-Uni la plupart des infrastructures de service public public :
dont les hôpitaux, les secteurs de la défense et de l’éducation, la gestion 1. La concession : dans ce
cas, la collectivité charge
de l’eau et des déchets, la construction d’espaces de bureaux, de logements, une entreprise de réaliser
les transports. un équipement public et
La formule du PFI, en Angleterre, a permis ainsi de réaliser des projets de l’exploiter à ses risques
aussi divers que : et périls en se rémunérant
auprès des usagers.
– la construction, le financement et la gestion d’un centre d’entraînement 2. L’affermage : mode
pour équipages d’hélicoptères ; la construction d’un système militaire de proche de la concession
communication par satellite ; la réalisation de nombreux hôpitaux ; sauf que le délégataire ne
prend en charge que
– la rénovation de l’ensemble des écoles secondaires anglaises, pour un l’exploitation et non
programme courant de 2003 à 2013 et portant sur 20 milliards de livres sterling. l’investissement nouveau
Ces projets associent le plus souvent la réalisation d’un investissement dans l’infrastructure.
3. La régie intéressée :
(qu’il s’agisse de la construction d’un équipement ou de sa réhabilitation)
l’autorité publique fait
à l’exploitation dudit équipement à l’issue des travaux. Ils permettent à la fonctionner le service par
collectivité publique de bénéficier de la rigueur de gestion, de la une direction qu’elle a
performance et de la créativité de son partenaire privé. Cette formule sert recrutée. Le régisseur est
dans ce cas intéressé
également de support à des projets de rénovation sociale tels que la rénovation financièrement au
d’un quartier de l’est de Londres ou de centres sociaux (30). résultat de l’activité ; il
A l’opposé de la gestion déléguée, caractérisée par un encadrement est rémunéré au moyen
d’une prime.
juridique rigide (31) prenant appui sur le droit administratif tant dans les 4. La gérance : c’est un
schémas de contractualisation que dans les montages financiers, le Private mode de délégation de
Finance Initiative anglais, tout comme ses versions européanisées (32), offre service public proche de
la régie intéressée ; le
en tant que cadre juridique à l’autorité publique un cadre légal structuré
régime des travaux et des
où le recours au privé peut se généraliser pour concevoir, exploiter et financer biens est identique. Le
des infrastructures et équipements publics, générateurs ou non de recettes mode de rémunération
auprès des usagers finaux. dans la gérance est
cependant différent de
3.2. Le PPP, un cadre qui favorise l’amélioration de la productivité dans la celui de la régie
production des prestations de service public intéressée : la
rémunération n’est pas
La théorie micro-économique nous apprend qu’un secteur d’activité liée directement au
résultat d’exploitation.
concurrentiel opère en un point où le prix est égal au coût marginal. Un
monopole opère, en revanche, en un point où le prix est supérieur au coût (29) A propos du PFI :
[Link].
marginal. Dès lors, en règle générale, le prix sera plus élevé et la quantité uk/puk
“fabriquée” du produit ou du service sera, elle, plus faible si l’entreprise (30) A propos du PFI :
adopte un comportement monopolistique plutôt qu’un comportement [Link].
parfaitement concurrentiel. Par conséquent, les consommateurs bénéficieront uk/puk

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 53


Mohamed Benlahcen Tlemçani, Iqbal Toumi

(31) Douence (1993). généralement d’un niveau de satisfaction moindre quand un secteur d’activité
D’après le droit public, la
gestion déléguée est une
est organisé sous la forme d’un monopole plutôt que sous la forme
nouvelle catégorie de concurrentielle : la production monopolistique n’est donc pas efficace au
contrats administratifs. sens de Pareto (33). Nous parlons d’ailleurs de charge morte (34) du
Tout contrat n’est pas une
monopole. Elle mesure la perte de satisfaction des gens découlant du fait
gestion déléguée. Cette
dernière a 4 éléments qu’ils paient le prix du monopole plutôt que le prix concurrentiel.
constitutifs : 1. l’objet : La mise en œuvre d’un schéma de partenariat public-privé pour la
le service public ; production et/ou la mise en œuvre d’un financement des biens publics de
2. le service public
“délégable” ; 3. la nature base et services collectifs d’intérêt général nécessite un passage obligé : la
de la participation du mise en concurrence, dans un cadre légal précis, de plusieurs producteurs
délégataire : le délégataire candidats au partenariat avec la partie publique ; la mise en concurrence
doit gérer et exploiter
effectivement le service étant pratiquée non seulement au stade de l’attribution initiale du contrat
(caractère répétitif des de PPP mais aussi au stade du renouvellement du contrat.
prestations fournies par le Elaboré dans un cadre légal et institutionnel précis garantissant des garde-
délégataire) ; 4. la nature
de la rémunération du
fou contre les conséquences d’asymétrie informationnelle (35) entre
délégataire : elle doit être opérateur et autorité (risques de capture, risque de prédation), cette mise
substantiellement assurée en compétition devient un outil efficace d’intensification de la rivalité entre
par les résultats de
l’exploitation du service.
producteurs candidats au partenariat avec la partie publique. Cette rivalité
(32) A propos des
favorise l’injection d’une pression concurrentielle dans des secteurs de
versions européennes du production de biens et services publics, généralement, organisés en monopole
PFI, voir naturel du fait de la caractérisation de ces secteurs par des rendements
[Link]
– France : « les contrats
fortement croissants (36).
de partenariat entre le En effet, dans de telles conditions de fonctionnement, les contrats de
secteur public et les partenariat public privé favorisent la contestabilité du marché des biens et
entreprises privées », voir services publics. Rappelons à ce propos que la théorie des marchés contestable
aussi l’Ordonnance du
gouvernement français (Baumol, Panzar et Willing) considère que le monopole naturel est amené
n° 2004-559 du 17 juin à se comporter de façon optimale s’il est soumis à la menace crédible d’entrants
2004. potentiels, s’il sait que l’on peut venir lui contester, lui disputer son marché.
– Italie : on peut citer
l’adoption de la « loi Il s’agit du théorème dit de la main invisible faible (37). Il suppose que les
objectif » (Legge entreprises peuvent entrer et sortir du marché librement et sans coût (38).
Obiettivo) le Dans ces conditions la théorie des marchés contestables soutient que
21 décembre 2001 (voir :
[Link]) l’atomicité de l’offre n’est plus une condition nécessaire d’obtention de prix
– canada : voir concurrentiels et, par conséquent, que le pouvoir de monopole peut être
[Link] contraint par la concurrence (39).
(33) L’efficacité au sens
de Pareto est en sciences 3.3. Le PPP et les éléments de durabilité du développement pour les pays en
économiques un concept développement
important. Elle se définit
comme une allocation Il est fondamental d’observer d’emblée que le recours au partenariat
présentant la propriété public-privé pour la fourniture de services et d’infrastructures publiques
suivante : 1. il n’est pas
possible d’accroître la est une solution qui offre de nombreux avantages, mais qui reste complexe
satisfaction de toutes les à mettre en œuvre et à accompagner sur la durée.
personnes impliquées ; ou Les partenariats public-privé sont par essence des partenariats entre des
2. il n’est pas possible
d’accroître le niveau de
autorités publiques et des entreprises et investisseurs du secteur privé, dans
satisfaction d’un individu le but de concevoir, planifier, financer, construire et opérer des projets

54 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Le partenariat public-privé, un outil de développement durable ?

d’infrastructure habituellement fournis par le biais de mécanismes sans réduire le niveau de


satisfaction d’un autre ;
traditionnels comme les marchés publics. ou 3. tous les gains
Le partenariat public-privé ne signifie pas seulement de recourir au secteur d’échange ont été
privé pour financer des projets d’investissement sur la base de revenus générés exploités ; ou 4. il n’est
par l’infrastructure, mais aussi de faire appel aux compétences et au savoir- pas possible d’effectuer
des échanges
faire de gestion du secteur privé pour réaliser et opérer des projets publics mutuellement
de façon plus efficace pendant leur durée de vie. Ainsi, le cœur du partenariat avantageux ; etc.
public-privé englobe plus la notion de prestation de services que simplement (34) La charge morte du
celle de financement et de réalisation d’infrastructures. monopole mesure la perte
d’output en évaluant
A partir de ce constat, on peut décrire les avantages essentiels que peut chaque unité perdue
procurer le recours au partenariat public-privé et les implications de ce recours d’output au prix que les
en termes de rôle pour la puissance publique. gens sont disposés à payer
pour celle-ci.
Bénéfices budgétaires pour l’Etat (35) Se reporter à la
théorie de l’agence
En permettant de faire appel à des fonds privés, le partenariat public-
développée par Stephen
privé permet parfois de développer des projets avec peu, voire pas de dépenses Ross (1973) et par
pour l’autorité publique (même si un certain niveau de subventions est M.C. Jensen et
souvent nécessaire). Le coût du service peut, dans de nombreux cas, être W.H. Meckling (1976).

alors transféré aux usagers (péages routiers, facturation de l’eau, etc.) en (36) Cas d’une société de
distribution d’eau potable
leur faisant payer un prix proche des coûts réels, moyennant, le cas échéant, ou d’électricité ou de
une campagne d’acceptation, travail que se doit d’effectuer l’autorité gaz : le coût marginal de
publique. Certains projets financièrement rentables permettent même de production d’une unité
supplémentaire est très
créer de nouvelles ressources par un partage des bénéfices entre l’opérateur faible puisque, une fois le
et l’autorité publique (péages, taxes, etc.). réseau de distribution
Le projet peut ainsi être développé sans grever le budget national. Les installé, distribuer un peu
plus d’eau potable ou de
ressources publiques sont alors disponibles pour d’autres objets comme gaz ne coûte pas très cher.
l’éducation ou la santé. L’image du pays, voire son rating, en sortent renforcés, En effet, ce sont les coûts
lui permettant d’avoir un accès moins coûteux aux marchés des capitaux, fixes correspondant à la
et donc d’attirer plus facilement des investissements étrangers. construction du réseau et
à son exploitation qui
Bénéfices sociaux : amélioration des services au public sont forts. Cette réalité se
vérifie fréquemment dans
En recentrant le rôle de la puissance publique, en lui permettant de mieux les services d’utilité
identifier ses dépenses et en réduisant ses dépenses budgétaires, les montages publique du fait qu’ils
sont caractérisés par des
en partenariat public-privé de grands projets lui permettent de mieux focaliser coûts fixes importants.
ses ressources pour financer la partie non rentable du service public assuré (37) Le théorème de la
par le projet. Mais surtout ils libèrent des ressources financières pour les main invisible faible
autres services publics pour lesquels le recours au partenariat public-privé soutient que les vertus
allocatives du marché ne
n’est pas ou peu possible (sécurité, protection sociale, etc.) Ainsi les
sont pas limitées au cas
collectivités publiques peuvent concentrer leurs moyens et leur énergie sur de concurrence pure et
leurs missions sociales. parfaite mais valent
également pour les
Stabilité marchés monopolistiques
contestables. (Baumol,
Les avantages sociaux et économiques décrits ont des répercussions Bailey, Willig).
évidentes sur le plan de la stabilité économique, et donc politique. D’une (38) Voir à ce propos
part, les contrats sont signés pour des durées qui dépassent celles des mandats Davidovici (1995).

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 55


Mohamed Benlahcen Tlemçani, Iqbal Toumi

(39) Il utile de rappeler politiques. Les services publics considérés seront donc en général moins
que William J. Baumol
reconnaît que la théorie
sensibles à des effets “électoraux” directs et indirects. L’entretien et la qualité
des marchés contestables de service risqueront moins d’être soumis à ces aléas, et les projets devront
reste, en regard de la montrer un véritable intérêt socio-économique pour être retenus.
réalité, un idéal ou un
D’autre part, en améliorant la qualité des services collectifs sans
étalon pour se rapprocher,
sans l’atteindre, d’une augmenter la pression fiscale de façon excessive, les partenariats public-privé
situation de concurrence engendrent un bien-être économique et une stabilité sociale.
parfaite (« contestability
is merely a broader ideal, Permettre un développement durable respectueux de l’environnement
a benchmark of wider Contrairement à une idée reçue assez répandue, le recours au secteur
applicability than is
perfect competition », privé dans le cadre du partenariat public-privé peut permettre de mieux
1982, p. 3). prendre en compte la dimension environnementale du développement.
D’une part, dans les pays en développement, l’essor des services
environnementaux (mobilisation et distribution d’eau potable et d’électricité,
modernisation et extension des infrastructures publiques d’assainissement
et de collecte des déchets, gestion et extension des infrastructures
(auto)routières, transport public collectif, logement et habitat social…) est
devenu un aspect essentiel du développement durable. Ces services
contribuent à ce que le développement actuel ne se fasse pas au détriment
des générations futures. Or, les infrastructures nécessaires pour opérer, adapter,
maintenir et étendre, en fonction des besoins de la collectivité, ces services
demandent d’importants investissements. Aussi, les montages en partenariat
public-privé permettent-ils une mise en place plus rapide et plus efficace
de ces services, à un moindre coût pour les finances publiques.
D’autre part, pour l’ensemble des services publics, l’appel à des
professionnels permet d’avoir accès aux technologies les plus modernes et
les plus respectueuses de l’environnement. En effet, ces professionnels
s’adaptent aux cadres réglementaires les plus contraignants rencontrés dans
le monde et sont incités, dans un contexte concurrentiel, à innover et à
adapter leur offre à l’évolution des exigences en la matière.
4. Le développement durable et les institutions
Un point faible des cadres de gestion des affaires publiques dans les pays
en développement est l’incapacité à assurer la cohérence entre divers domaines
d’action, condition nécessaire pour parvenir au développement durable.
Outre les cadres de gouvernance rationnels, la concrétisation du
développement durable nécessite également des approches spécifiques à
l’égard de la prise de décisions qui renforcent la cohérence entre divers
domaines d’action, c’est-à-dire qui intègrent mieux les préoccupations
économiques, sociales et environnementales dans les politiques et tiennent
compte des préoccupations à long terme.
4.1. Renforcer le processus de décision en faveur du développement durable
Les systèmes de gouvernance dans les pays en développement sont souvent
mal adaptés pour assurer la cohérence entre domaines d’action ou permettre
l’adoption de perspectives à long terme quant aux conséquences des décisions

56 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Le partenariat public-privé, un outil de développement durable ?

des pouvoirs publics. Cela s’explique, d’une part, par le fait que les politiques
destinées à réaliser les objectifs économiques sociaux et environnementaux
sont élaborées par des ministères ou organismes différents, qui ne tiennent
guère compte des politiques élaborées par d’autres entités. Ces politiques
poursuivies pour réaliser un objectif peuvent parfois entrer en conflit avec
celles adoptées pour en réaliser d’autres. De plus, le rythme des cycles
électoraux et les difficultés pour évaluer les tendances à long terme font
que parfois les gouvernements ont des problèmes pour envisager les
conséquences à long terme de leurs décisions.
D’autre part, cela s’explique aussi par le manque de cohérence des
politiques entre les différents niveaux de l’administration (administration
centrale, régionale et communale). En effet, au niveau infranational, les
administrations ont souvent la responsabilité principale de la mise en œuvre
des politiques élaborées à l’échelon national, notamment les politiques
concernant les services d’éducation, de santé, le développement économique
local, l’approvisionnement en eau, en électricité, le logement et l’habitat
social, la gestion des infrastructures routières, le transport collectif, etc.
Ainsi, pour être efficaces, ces administrations locales se doivent d’être
capables d’infléchir l’élaboration des politiques au niveau national et de
participer aux décisions quant au mode de leur mise en œuvre.
Pour ce faire, les pays en développement gagneront à :
1. Instaurer des structures nationales transversales garantes de cohérence
et d’harmonie dans les politiques publiques au regard du développement
durable (40). Ces structures devront œuvrer à : (40) Il est utile de
– mieux intégrer les diverses dimensions du développement durable dans souligner que certains
pays-membres de
les politiques nationales de leurs pays et concilier les besoins des l’OCDE ont déjà pris des
générations actuelles avec ceux des générations futures ; mesures en ce sens au
– mieux sensibiliser au développement durable le grand public et les cours de la dernière
décennie. Ils ont créé des
responsables gouvernementaux ; organismes
– faire le point des progrès accomplis sur la voie du développement interministériels centrés
durable et créer un consensus sur les actions nécessaires pour l’amélioration sur le développement
durable : Corée :
continue. commission présidentielle
2. Asseoir et encourager une gouvernance participative (41). pour le développement
Compte tenu des enjeux démographiques et des défis d’urbanisation durable ; Australie : Sous-
comité du cabinet pour le
généralisée des villes dans les pays en développement, il est vital que soit développement durable ;
renforcée la capacité des municipalités à intégrer leurs politiques en faveur Allemagne : Conseil
du développement durable. Force est de souligner que les systèmes de gestion national pour le
développement durable.
des villes en vigueur sont souvent aujourd’hui dépassés et mal adaptés à la
(41) La notion de
solution de problèmes tels que : gouvernance est un
– l’étalement des villes du fait de l’urbanisation massive ; emprunt à l’économie
– l’accompagnement des besoins croissants en infrastructures et services institutionnelle (voir
Boyer (2005).
publics de base ; – La Banque mondiale
– l’augmentation de l’insécurité ; définit la “gouvernance”

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 57


Mohamed Benlahcen Tlemçani, Iqbal Toumi

comme : « l’exercice du – la dégradation de l’environnement et des ressources naturelles au niveau


pouvoir politique, ainsi
que d’un contrôle dans le
local, affectant ainsi la qualité de la vie et les possibilités de développement
cadre de l’administration économique.
des ressources de la Il est important de rappeler qu’il n’est cependant pas aisé d’assurer la
société aux fins du
développement cohérence entre les objectifs et les ressources au niveau local et ceux au niveau
économique et social » régional ou national.
(World Bank, 1994). L’enjeu est donc de créer des systèmes de gouvernance qui facilitent la
– L’Institut de la
gouvernance définit la planification entre juridictions et qui assurent une efficacité sociale des
“gouvernance” comme : actions économiques engagées.
l’ensemble des
établissements, des 4.2. Intégrité, transparence et responsabilisation
procédés et des traditions
qui dictent l’exercice du L’Etat doit, pour assurer à ses citoyens, un cadre de vie économique,
pouvoir, la prise de
environnemental et social fiable et efficace respecter les principes d’intégrité,
décision et la façon dont
les citoyens font entendre de transparence et de responsabilité. L’intérêt général doit être loyalement
leurs voix. Johnson servi ; la vie publique doit être moralisée ; les dérapages doivent être sanctionnés.
(1997).
L’évolution rapide des conditions socio-économiques, en particulier
(42) Précisons que pour
des raisons de temps,
l’exigence croissante de transparence, impose aux Etats de revoir et d’ajuster
nous ne pouvons les mécanismes qui leur permettent de mettre les comportements en
développer dans ce papier conformité avec les attentes du public.
cette dimension
importante de l’économie Ainsi, l’amélioration de la durabilité des conditions de développement
institutionnelle qui prend et une couverture des besoins des populations sont l’affaire des autorités
de l’ampleur tant dans les publiques, certes, mais elles sont aussi l’affaire des citoyens, des entreprises,
pays du Sud que dans
ceux du Nord et qui des organisations non gouvernementales (ONG), des organisations sociales,
œuvre pour la culturelles, des groupes d’intérêt, des associations… de la société civile (42).
démocratisation de la vie
publique. 4.3. La gouvernance participative et la durabilité de l’action
Il s’agit de nouvelles
réalités qui connaissent Le succès de la gouvernance participative est lié à la situation économique
plusieurs appellations :
“société civile”,
et juridique des associations qui, elles, peuvent jouer un rôle important
“associations sans but dans l’introduction de ce concept dans les institutions et les procédures de
lucratif ”, “organisations l’Etat. Les mouvements d’opinion, les groupes d’intérêt, les ONG, les
non gouvernementales”,
“organisations ou
entreprises… peuvent tous utilement contribuer à instaurer la gouvernance.
institutions locales”, Ces acteurs de la société civile doivent disposer de la liberté de décider
“tiers secteur” (par de leur organisation. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils s’organisent
opposition au secteur
public et secteur privé), sans aucune garantie quant au choix de leurs dirigeants, quant aux modes
“mouvement social”, ou de prise de décision.
encore “capital social”. L’intérêt de la gouvernance participative ne peut pas être l’apanage d’un
Voir à ce propos :
Putnam R. (1993), Boyer seul groupe : le gouvernement, le parlement. La gouvernance gagnera en
(2005), Trouve, Hélène, étant partagée. Elle doit représenter une exigence citoyenne.
Develtere (2002). L’expérience la plus connue de démocratie participative et de contrôle
par les habitants de la gestion de leurs élus est celle du “budget participatif ”
de Porto Alegre, ville brésilienne de 1,3 million d’habitants où plus de
(43) Geron et De Souza, 100 000 citoyens collaborent à l’élaboration du budget et en vérifient les
(1998). réalisations concrètes (43).

58 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Le partenariat public-privé, un outil de développement durable ?

Depuis 1998 et durant trois mandats successifs, la ville est partagée en


16 comités de quartiers et 5 groupes thématiques qui élisent pour un an
une quarantaine de délégués au budget participatif de la ville à côté des
33 conseillers municipaux élus pour 4 ans au suffrage universel. Chaque
année, les assemblées de quartier ouvertes à tous les habitants concernés
débattent de l’état d’avancement des travaux décidés l’année précédente,
dégagent les demandes prioritaires de travaux et de services, élisent leurs
délégués. Les opérations ainsi retenues sont traitées par les services de la
mairie (le Goplan) et font l’objet de discussion entre les délégués de quartiers
et les conseillers municipaux. Seul le conseil vote l’ensemble du budget, il
en gère l’essentiel ; une partie, allant de 15 à 30 %, représente le budget
participatif, est répartie entre les comités de quartiers selon le nombre
d’habitants et le niveau des infrastructures, la dotation par habitant devenant
plus élevée dans les quartiers défavorisés. Cette dotation est affectée par le
comité de quartier aux opérations retenues, dont la réalisation est placée
sous le contrôle direct de la population concernée.
Force est de noter que l’idée de la participation des citoyens et habitants
aux choix de gestion des quartiers au Brésil a inspiré beaucoup de pays (44). (44) Argentine, Chili,
Paraguay, Uruguay
Au travers de cet exemple édifiant de gouvernance participative, nous
(Montevideo). En France,
pouvons dire que, comme la mondialisation, le développement durable a des tentatives
sa propre globalité : économie, société, institutions, environnement, culture, institutionnelles récentes
(mais timides) sont
tout y est interdépendant. Pour instituer une dynamique durable, tout
engagées : la loi sur « la
domaine traité doit être replacé dans son contexte général. Il n’est pas possible démocratie de
de dissocier l’expression des besoins humains fondamentaux des initiatives proximité » de 2002.
socio-économiques qui veulent les satisfaire et des organisations sociales
et politiques qui les encadrent.

Conclusion
Nous avons appréhendé dans les sections précédentes l’ampleur des
besoins de financement en infrastructures et biens publics de base qu’accusent
les pays en développement ; nous avons aussi pu évaluer les enjeux, défis
et menaces socio-économiques et environnementales qui pèsent sur les pays
en développement en raison des évolutions démographiques et du
phénomène d’urbanisation exceptionnelle des villes et des cités ; nous avons
pu apprécier les niveaux de croissance économique nécessaires pour que
les pays en développement puissent faire face aux besoins socio-
économiques, aux besoins en services et infrastructures de base et aux
exigences de protection et de sauvegarde des ressources naturelles. Nous
avons ainsi pu faire le constat que ces niveaux de croissance économique
(+7 %/an du PNB) ne sont pas atteints par la majorité des pays en
développement.
Au regard de ces éléments et faits matériels, nous avons examiné les
possibilités et souplesses contractuelles et financières offertes par le cadre

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 59


Mohamed Benlahcen Tlemçani, Iqbal Toumi

juridique des partenariats public-privé ; les expériences étrangères dans ces


montages pour la fourniture de services publics permettent de voir comment
des pays peuvent rattraper des retards dans l’infrastructure et biens de service
public.
Compte tenu de ces éléments et constats factuels et tout en étant
convaincus que la vérité est contingente et relative, nous estimons que les
choix et décisions pour l’adoption de politiques efficaces de développement
durable dans les pays en développement doivent s’accompagner d’une
certaine lucidité sur les inévitables difficultés à surmonter et sur le nécessaire
dosage entre ambition et modestie dans les évolutions possibles et réalisables.
Qu’on le veuille ou non, des contraintes financières lourdes pèsent sur
le secteur public, car on observe :
– une rareté des ressources fiscales (nationales et locales). Ce
phénomène sera d’autant plus accentué que l’objectif des pouvoirs publics
est de restreindre, dans les années à venir, le volume des prélèvements
obligatoires ;
– une difficulté à accroître le recours à l’autofinancement des
entreprises publiques étant données les perspectives de leur rentabilité ;
– une possibilité limitée de financement par l’emprunt car les niveaux
d’endettement des entreprises publiques sont élevés.
Face à cette situation, le recours accru au secteur privé peut constituer une
solution mais à condition d’adopter une approche rigoureuse quant au partage
des responsabilités entre le secteur privé et le secteur public.
Ainsi, au-delà des choix et conceptions dogmatiques et tout en évitant
la recherche de recettes miracles ainsi que la transposition sans discernement
d’outils ou de techniques en provenance d’autres environnements, nous
estimons qu’au travers du partenariat public-privé le développement durable,
dans ses quatre dimensions – économique, humaine, sociale et
environnementale – peut être valablement promu et engagé si la puissance
publique s’y engage de façon cohérente et intégrée.
La promotion et l’encouragement des initiatives de la société civile et
d’économie sociale, garante de valeurs comme l’équité, la participation des
citoyens et l’environnement, permettra d’instaurer de nouvelles formes de
régulation économique et sociale ; elle permettra d’orienter les partenariats
public-privé ainsi que les politiques publiques dans le sens de plus de cohésion
et d’efficacité sociales ; elle permettra enfin de peser sur les choix socio-
économiques et constituera ainsi un contre-pouvoir et un pouvoir
compensateur dont on ne peut que tenir compte.
C’est ainsi que nous pourrons assurer un développement qui garantisse
une harmonie entre l’homme et son espace… un développement durable
générateur d’équilibres inter-générationnels sociaux et économiques.

60 Critique économique n° 17 • Hiver 2005


Le partenariat public-privé, un outil de développement durable ?

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62 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Ouverture, capital humain
et croissance économique
Fondements théoriques et identification
des liens à l’aide de données de panel

Résumé Abdouni
Pour étudier l’impact de l’ouverture commerciale sur la croissance dans les pays Abdeljabbar
en voie de développement, nous proposons un modèle de croissance endogène Saïd Hanchane
tenant compte de leurs faibles dotations factorielles, notamment en termes de capital
humain. La validation empirique de ce modèle est faite à partir d’un panel de 47 pays Centre de recherche sur
les dynamiques, les
(1980-1997). Nous spécifions un modèle à effet individuel aléatoire corrélé que nous politiques économiques
estimons par la Méthode des moments généralisés (GMM). Les résultats montrent et l’économie des
que l’ouverture des pays en voie de développement a globalement un effet positif ressources (CEDERS),
sur leur croissance économique. L’ouverture leur permet d’accéder aux « savoirs » Université de la
étrangers par le biais des biens importés et nécessaires dans le processus de Méditerranée, Aix-en-
Provence.
production des firmes. Nous insistons sur l’impact non ficatif du capital humain sur
Institut d’économie
la croissance en rappelant brièvement les problèmes spécifiques à l’éducation dans
publique à Marseille
les pays en voie de développement qui ne sont pas sans lien notamment avec les (EHESS) et Laboratoire
faibles effets qu’enregistrent les investissements directs étrangers. d’économie et de
sociologie du travail
Abstract (CNRS), Aix-en-
Provence.
In order to study the effect of commercial opening on the economic growth in the (hanchane@[Link])
developing countries, we propose the endogenous growth model taking into
consideration the weak factor dotations of these countries, especially in the termes
of human capital. The empirical validation of the model is founded on 47 countries
(1980-1997). We specify a model with individual random correlated effect that we
estimate with the GMM. The results show that the opening of the developing country
has globally both a positive and ficative effect on the economic growth. The opening
allows to the developing countries to have an access to foreign « knowledge »
through the imported goods what are necessary in the process of production of firms.
We insist on the non-ficant impact of the human capital on the growth, noting briefly
the problems specific to education in the developing countries, which have a link
particularly with the weak effects caused by foreing direct investments.

Mots-clés
Ouverture, capital humain, croissance endogène, modèle à effet aléatoire corrélé,
GMM.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 63


Abdouni Abdeljabbar, Saïd Hanchane

1. Introduction
L’objet central de cet article est de donner les arguments théoriques et
empiriques qui permettent une appréhension satisfaisante du rôle du
commerce international dans la croissance des pays en voie de développement.
Après l’échec des politiques de substitution aux importations dans ces
(1) Ces pays ont pays et les résultats miraculeux réalisés par les pays asiatiques (1), expliqués
enregistré les taux de notamment par une stratégie d’ouverture à l’économie mondiale, la plupart
croissance les plus élevés
au monde entre 1965 et
les pays en voie de développement ont adopté une politique d’ouverture
1990. En effet, leur taux à partir du début des années quatre-vingt dans le cadre des programmes
de croissance atteignait d’ajustement structurel, des accords du GATT (et de l’OMC récemment)
5,5 % selon le Rapport
de la Banque mondiale, et des accords régionaux.
alors que celui de Les rares travaux qui ont étudié l’impact du commerce international
l’ensemble des pays de sur la croissance des pays en voie de développement proposent des modèles
l’OCDE était à peine
supérieur à 2 %. fondés sur l’apprentissage par la pratique. Le principal message à retenir
des résultats de ces travaux est que l’ouverture commerciale de ces pays a
un impact négatif sur la croissance et que le protectionnisme apparaît comme
la stratégie la plus efficace dans ce cas.
Alors que les modèles fondés sur l’innovation à la Romer (1990)
identifient un impact positif de l’ouverture sur la croissance dans le cas des
pays développés, à notre connaissance, aucune tentative n’a été faite dans
(2) A l’exception du ce sens pour les économies en voie de développement (2). Précisons,
travail de Grossman cependant, que Shaw (1992) montre que, si le progrès technique explique
et Helpman (1991c).
Cependant, ils supposent une part très faible de la croissance économique des pays en voie de
une formalisation du développement par rapport aux pays développés, c’est parce que les premiers
progrès technique
sont très faiblement dotés en capital humain. L’ouverture deviendrait par
différente de celle de
Romer (1990). conséquent l’une des possibilités permettant aux entreprises des pays en
voie de développement de moderniser leurs activités de production par l’accès
aux biens à fort contenu technologique, fabriqués dans les économies les
plus avancées. Dans ces conditions, l’ouverture pourrait avoir des effets
bénéfiques sur la croissance économique.
Après avoir présenté une revue critique et synthétique de la littérature
théorique et empirique autour des liens complexes entre ouverture et
croissance (section 2), nous proposons un modèle théorique de croissance
endogène (section 3). En partant du modèle de Rivera-Batiz et Romer
(1991a), nous soulignons que ce dernier peut offrir la possibilité de
comprendre les effets de l’ouverture sur la croissance des pays en voie de
développement très peu dotés en main-d’œuvre qualifiée. Le modèle que
nous proposons dans la section 3 explore cette piste, dans la mesure où nous
tenons compte des faibles dotations factorielles d’un pays en voie de
développement, notamment en termes de capital humain. En nous
intéressant essentiellement au cas de l’échange de biens d’équipement, nous
examinerons jusqu’à quel point nos résultats diffèrent de ceux établis par
Rivera-Batiz et Romer (1991a, 1991b).

64 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Ouverture, capital humain et croissance économique

Pour valider notre modèle théorique à partir de données de Panel, nous


spécifions un modèle à effet individuel aléatoire corrélé que nous
estimons par les Méthode des moments généralisés (section 4). Nous
justifions une spécification estimée selon une approche qui se distingue de
la littérature empirique sur deux points. Le premier est lié aux problèmes
posés par les indicateurs retenus traditionnellement pour mesurer
l’ouverture. Le second renvoie aux méthodes économétriques utilisées qui
ne permettent pas de contrôler de façon rigoureuse les biais liés à
l’hétérogénéité individuelle non observée des pays, au biais d’endogénéité
et à la faible robustesse à l’hétéroscédasticité et à l’auto-corrélation des résidus.

2. Ouverture et croissance : un état des lieux de la littérature


théorique et empirique
Soulignons au préalable que les théories traditionnelles du commerce
international ne peuvent pas expliquer les échanges entre des pays identiques
et les échanges intra-branche et négligent le rôle des firmes multinationales.
Ces questions trouvent des éléments de réponse dans le cadre de la nouvelle
théorie du commerce international fondée sur les principes de la
concurrence imparfaite et des rendements d’échelle. Cependant, les gains
de l’ouverture y sont perçus de façon statique. Des gains dynamiques, s’ils
existent, sont à rechercher dans la théorie de la croissance. Or, jusqu’à la
fin des années 80, la théorie de la croissance ne pouvait répondre à de telles
questions puisque selon l’analyse traditionnelle issue du modèle de Solow
(1956), la croissance n’était expliquée que par des facteurs exogènes ne laissant
pas de place à une prise en compte des politiques commerciales.
A partir des années 90, il est devenu possible d’opérer une fusion entre
la théorie de la croissance endogène et la nouvelle théorie du commerce
international, puisque toutes les deux sont fondées sur les principes des
rendements croissants et de la concurrence imparfaite. Ces deux principes
permettent d’expliquer, d’une part, l’importance du commerce intra-branche
dans les échanges internationaux et, d’autre part, l’innovation et la
croissance : les entrepreneurs créent de nouveaux produits ou améliorent
les produits existants afin de pouvoir disposer ensuite des flux de profits
de monopoles. Cette fusion a donc permis d’envisager une croissance en
économie ouverte. En effet, les théories de la croissance endogène offrent
un cadre propice à l’élaboration des modèles en économie ouverte, dans
lesquels il est possible de mettre en évidence l’existence d’effets de long terme
via le progrès technique et le transfert de technologie. Dans ce cadre,
l’ouverture peut accroître le rythme d’accumulation du capital et peut, par
conséquent, changer le sentier de croissance.
Une littérature théorique abondante s’est développée dans cette
direction. Elle étudie la relation ouverture-croissance économique. Les
résultats des analyses sont variables selon la structure des modèles, l’origine
de la croissance, les dotations et les conditions initiales des pays ou encore

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 65


Abdouni Abdeljabbar, Saïd Hanchane

selon que les connaissances technologiques sont communes à tous les pays
ou qu’elles sont purement nationales.
En effet, dans les modèles de croissance avec apprentissage par la pratique,
les travaux ont montré que la situation initiale d’un pays détermine la nature
de sa spécialisation dans le long terme et, par conséquent, son taux de
croissance après l’ouverture [Krugman (1987), Lucas (1988), Young
(1991)…]. La situation initiale peut conduire alors à une mauvaise
spécialisation d’une petite économie et peut l’enfoncer dans le sous-
développement. Dans ce cadre, les travaux préconisent des politiques
commerciales protectionnistes, au moins temporairement, pour protéger
les industries au stade de l’enfance.
En revanche, d’autres travaux considèrent l’innovation comme source
de croissance et encouragent une politique d’ouverture (Rivera-Batiz et
Romer, 1991a, 1991b ; Grossman et Helpman, 1990, 1991a, 1991b ;
Feenstra, 1990). En effet, dans cette littérature, les résultats montrent que
l’intégration complète de deux pays identiques permet de doubler leurs taux
de croissance par rapport à ceux de l’autarcie. Cependant, les tarifs douaniers
réciproques agissent négativement sur la croissance, dans la mesure où ils
ne font qu’encourager l’activité d’imitation. Cette dernière occupe une partie
du capital humain, qui devrait être consacré à la R&D, et diminue par
conséquent le taux de croissance économique.
Mais plus spécifiquement, les résultats de certains travaux ayant étudié,
dans le cadre de deux économies développées et identiques, le cas de
l’intégration partielle (échange de connaissances technologiques ou de biens)
méritent d’être soulignés avec plus de précision. Grossman et Helpman
(1991e) montrent qu’en l’absence de relations commerciales entre les pays,
des opérations parallèles de R&D peuvent avoir lieu dans les deux, et il
peut y avoir des chevauchements entre les gammes de produits fabriqués
dans les deux économies. Le commerce permet, par le biais de la concurrence
entre les firmes, l’élimination de tous ces phénomènes. Rivera-Batiz et Romer
(1991a) montrent que, si les pays n’échangent que les biens, le taux de
croissance ne varie pas et reste à son niveau de l’autarcie. Cependant Feenstra
(1990) et Grossman et Helpman (1991e) mettent en évidence l’existence
deux effets de sens opposés de l’ouverture sur la croissance. D’une part,
du fait de l’ouverture des frontières, chaque firme bénéficie d’un marché
plus vaste et donc d’une incitation plus forte à investir. D’autre part, le
nombre de concurrents augmente, et cette intensification de la concurrence
réduit les incitations à innover. Lorsque les deux pays ont la même taille,
ces deux effets s’annulent, un doublement du marché est exactement
compensé par un doublement du nombre de concurrents. Lorsqu’ils sont
de tailles inégales, le petit pays innove moins rapidement à long terme en
situation de libre-échange qu’en situation d’autarcie, alors que rien n’est
modifié pour le grand pays. Dans le cas où il y a simultanément échange
de connaissances et de biens, Rivera-Batiz et Romer (1991b) montrent que

66 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Ouverture, capital humain et croissance économique

le taux de croissance est en permanence plus élevé et retrouvent les mêmes


résultats que dans le cas de l’intégration complète.
Aubin (1994) prolonge les travaux de Rivera-Batiz et Romer (1991a),
(1991b) et montre que les gains de l’ouverture en termes de croissance sont
beaucoup plus importants lorsqu’il existe une coordination des politiques
économiques entre les pays. C’est-à-dire une intervention publique
recherchant l’optimum non pas dans le cadre des économies prises
séparément mais dans le cadre de leur union. Dans ce sens, l’intégration
des marchés ne suffit pas pour obtenir une croissance optimale et doit être
accompagnée d’une coordination des politiques économiques.
En résumé, les travaux théoriques n’ont pas réussi à trancher sur un effet
favorable ou défavorable de l’ouverture sur la croissance économique. Les
résultats de chaque modèle dépendent fortement de sa structure et de ses
hypothèses. Les travaux empiriques, par contre, aboutissent à des résultats
homogènes et identifient un effet positif de l’ouverture sur la croissance
(Feder, 1983 ; Balassa, 1985 ; Harrison, 1996 ; Edwards, 1998).
L’apparition de la nouvelle théorie du commerce international et la théorie
de la croissance endogène a conduit à concentrer les recherches empiriques
sur les canaux par lesquels l’ouverture peut influencer le taux de
croissance. En général, l’effet de l’ouverture sur la croissance passe par trois
voies : la formation du capital physique (croissance tirée par l’investissement
et induite par l’ouverture), le capital humain (croissance tirée par les
compétences et induite par l’ouverture) et le savoir (croissance tirée par la
technologie et induite par l’ouverture).
En réalisant une estimation en trois étapes (3SLS) sur des données en
coupe transversale et en estimant des équations séparées, Baldwin et Seghezza
(1996) montrent que la croissance est tirée par l’investissement et induite
par l’ouverture (3). Ce résultat confirme celui de Lee (1993) et (1994) dans (3) Le taux de croissance
une estimation en deux étapes (2SLS). est estimé tout d’abord en
fonction de
En estimant des relations de cointégration, d’autres travaux ont montré l’investissement et,
une croissance tirée par la technologie et induite par l’ouverture. En effet, ensuite, en fonction de
Coe et Moghadam (1993) jugent que les échanges et le capital au sens large l’ouverture, ce qui permet
de conclure à un effet
sont les principaux facteurs de la quasi-totalité de la croissance enregistrée indirect de l’ouverture sur
par l’économie française depuis vingt ans. Dans le même sens, D. Coe et la croissance.
E. Helpman (1995) trouvent, sur un échantillon de 22 pays industriels,
que la productivité globale des facteurs (PGF) d’un pays dépend non
seulement de son propre stock de R&D mais aussi de celui de ses partenaires
commerciaux. Ils montrent, par ailleurs, que l’effet positif de la R&D
étrangère sur la PGF d’un pays donné dépend de son degré d’ouverture.
Brecher, Ehsan et Lawrence (1996) tentent d’établir les liens entre l’externalité
de la R&D et la croissance de la PGF des secteurs au Canada et aux Etats-
Unis. Entre 1961 et 1991, il ressort de leurs résultats que l’effet de la R&D
des Etats-Unis sur la productivité canadienne tend à être au moins aussi
fort que sur la productivité des Etats-Unis.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 67


Abdouni Abdeljabbar, Saïd Hanchane

Harrison (1996) revient de façon minutieuse sur les définitions possibles


des indicateurs d’ouverture. Il utilise sept indicateurs rencontrés
régulièrement dans la littérature et trouve une relation souvent positive entre
ces indicateurs et la croissance économique. En revanche, les résultats des
tests de non-causalité entre la croissance du PIB et l’évolution des
exportations et/ou des importations ne sont pas stables.
Pritchett (1996) a aussi réalisé une analyse multivariée de plusieurs
indicateurs souvent rencontrés dans la littérature et montre qu’ils sont très
peu corrélés entre eux. Il explique que chacun de ces indicateurs
n’exprime qu’une partie du concept d’ouverture. Pris individuellement, ils
ne permettent pas de rendre compte de toutes les dimensions d’une politique
commerciale tournée vers l’extérieur.
Fontagné et Guerin (1997) ont indiqué que les conditions internes
déterminent les résultats de l’ouverture d’un pays. En effet, si certaines
conditions sont remplies, par le capital humain qualifié par exemple,
l’ouverture joue un rôle de catalyseur de la croissance en activant « la réaction
de l’économie » face aux chocs extérieurs.
En résumé, les travaux empiriques étudiant la relation ouverture-
croissance économique ont souvent abouti, contrairement aux travaux
théoriques, à des résultats homogènes précisant un effet positif de l’ouverture
sur la croissance.
Cependant, les résultats de ces travaux nous paraissent encore mal établis,
et ce pour deux raisons principales que ce travail pourrait contribuer à
dépasser. La première est liée aux indicateurs retenus pour mesurer
l’ouverture. La seconde renvoie aux méthodes économétriques utilisées qui
ne permettent pas de contrôler de façon rigoureuse les biais liés à
l’hétérogénéité individuelle non observée des pays.
Mais avant d’en arriver là, nous proposons dans la section qui suit un
modèle théorique à partir duquel on va justifier la spécification retenue
pour notre application empirique. L’objectif central de ce modèle est de
proposer une approche adaptée du rôle de l’ouverture sur la croissance dans
le cas d’une économie en développement.

3. La croissance entre ouverture et capital humain dans une


économie en voie de développement : un modèle théorique
Le modèle de Romer (1990) considère, pour le cas d’une économie
fermée, que le progrès technique est la source de la croissance et constitue
le point de départ de la plupart des travaux théoriques qui étudient la relation
ouverture-croissance économique. A titre d’exemple, Rivera-Batiz et Romer
(1991a, 1991b) l’ont proposé en économie ouverte pour le cas de deux pays
développés et identiques disposant du même stock de travail et notamment
du même niveau de capital humain et de technologie. Dans ce cas précis,
lorsque les deux pays échangent les biens d’équipement et les connaissances
technologiques, le taux de croissance est doublé et devient même

68 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Ouverture, capital humain et croissance économique

équivalent à celui de l’intégration complète des deux pays. En revanche,


si les pays n’échangent que les biens ou les connaissances, il n’y a aucun
effet sur la croissance économique.
Nous remarquons que la capacité de ce type de modèles à identifier les
avantages de l’ouverture en termes de croissance pour les pays en voie de
développement reste à explorer. Ces pays sont faiblement dotés en capital
humain censé générer du progrès technique et, par conséquent, de la
croissance économique. L’ouverture peut, ainsi, jouer un rôle important
dans la mesure où elle permet à ces pays d’accéder au stock mondial de
connaissances et de bénéficier, par conséquent, du progrès technique des
pays développés.
Dans cette optique, nous développons un modèle qui tient compte des
faibles dotations factorielles d’un pays en voie de développement, notamment
en termes de capital humain. Nous nous intéressons essentiellement au cas
de l’échange de biens d’équipement. Nous examinerons jusqu’à quel point
nos résultats diffèrent de ceux établis par Rivera-Batiz et Romer (1991a),
(1991b). Par ce modèle, nous espérons aussi donner les fondements de notre
choix de modélisation empirique et de variables.
3.1. Description du modèle
Nous distinguons le cas de l’autarcie de celui de l’ouverture.
3.1.1. Cas de l’autarcie
Nous supposons, comme chez Rivera-Batiz et Romer (1991a, 1991b),
qu’il existe dans les deux pays des consommateurs, un secteur R&D et un
secteur manufacturier.
Le secteur manufacturier
Dans ce secteur, il y a deux branches de production. La première fabrique
le bien final. La deuxième met en œuvre les différentes innovations réalisées
dans le secteur de la R&D et la partie épargnée de la production du bien
final pour produire les biens intermédiaires x(i). La fonction de production
est identique pour les deux branches et dépend du capital humain consacré
à la production du bien final (Hy), du travail non qualifié (L) et du capital
physique représenté par le nombre de biens d’équipement x(i). Elle prend
la forme d’une fonction homogène de degré un du type Cobb-Douglas et
s’écrit sous la forme :
M
Y j (H , L, x ) = H αyj Lβj ∫ x(i)1j− α− β di (1)
0

– où α et β désignent respectivement l’élasticité de la production par


rapport au capital humain et au travail (4), « j » désigne les pays (s pour (4) Avec
le pays en voie de développement et d pour le pays développé) et M le stock ( 0 <1 – α – β < 1).

de connaissances disponibles dans chaque pays (N pour le pays en voie de


développement et A pour le pays développé).

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 69


Abdouni Abdeljabbar, Saïd Hanchane

Nous supposons que le travail est le même dans les deux pays (Ls = Ld)
alors que le stock de capital humain dans le pays en voie de développement
est plus faible que celui du pays développé (Hs < Hd). Plus particulièrement,
nous supposons pour simplifier les calculs que :
Hs = ηHyd ; Ls = Ld avec η = 1 (2)
Par ailleurs, nous supposons que les stocks de travail et de capital humain
sont exogènes et considérés comme donnés et qu’il n’y a pas de mobilité
internationale du capital humain.
Enfin, nous supposons que la production des biens de consommation
s’effectue dans un cadre concurrentiel, alors que celle des biens
intermédiaires est caractérisée par un régime de concurrence monopolistique.
Le secteur de la R&D
Ce secteur produit la technologie destinée au secteur manufacturier pour
produire les nouveaux biens intermédiaires. L’entreprise qui acquiert une
nouvelle innovation au prix PA sera la seule à produire le bien d’équipement
xi correspondant avec un brevet à durée infinie.
La fonction de production des innovations dépend du stock du capital
humain consacré à la recherche HM (= H – Hy) et du stock de connaissances
disponibles M.
.
M = δ jHM M (3)
Avec δ j représente la productivité du capital humain dans la recherche.

La consommation
Les comportements de consommation sont déterminés à partir d’une
(5) Ce modèle a été spécification du type de Ramsey (1928) (5). Le programme d’optimisation
présenté en détail dans intertemporelle du consommateur représentatif peut s’écrire comme suit :
R. Barro et X.
Sala-I-Martin (1996). C 1− σ − 1 − ρt

Max ∫ e dt (4)
0 1− σ
Sous la contrainte intertemporelle du revenu.
.
B = R + rB − C (4’)
Où C représente la consommation, ρ le taux de préférence pour le
présent, σ l’élasticité de substitution constante, r le taux d’intérêt, B les
actifs détenus par les consommateurs et R leurs salaires.
3.1.2. Etude de la croissance à l’équilibre du marché

La détermination du taux de croissance de l’équilibre du marché nécessite


de définir, du côté de l’offre (les producteurs) et du côté de la demande
(les consommateurs), une relation entre le taux d’intérêt et le taux de
croissance.

70 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Ouverture, capital humain et croissance économique

Du côté de la consommation
La résolution du programme du consommateur représentatif permet
d’obtenir
.
C
r = ρ +σ
C
Du côté de la production
A l’équilibre du marché, la répartition du capital humain entre le secteur
manufacturier et le secteur de la R&D est déterminée par l’égalisation de la
rémunération dans ces deux secteurs. Cela s’exprime par l’égalité des
productivités marginales en valeur du capital humain, soit dans chaque pays:
.
∂Y j ∂M
Py = PAj
∂H jy ∂H M
La résolution de cette équation nécessite de déterminer le prix des brevets
PAj. La somme actualisée des revenus générés dans le secteur manufacturier
permet de déterminer ce prix. Soit dans chaque pays :

PAj = ∫ Π Max e − rt
0

En supposant que la production d’une unité de bien intermédiaire peut


s’analyser comme la conversion d’une unité du bien final. Le coût unitaire
est mesuré par le coût réel en intérêt associé à cette conversion. Donc, dans
chaque pays, le profit maximum sera égal à :

Max Πi = Max(Pj (i) x j i − rx j i )


xi xi

Avec Pj(i) le prix des biens d’équipement x(i).


Si on dérive cette relation par rapport à xj(i), on obtient le prix d’équilibre
Pj et la quantité d’équilibre correspondante qui permettent de déterminer
Π Max, PAj et par conséquent r tel que :
δ j (α + β )(1 − α − β ) H yj
r=
α
Si on égalise le taux d’intérêt du côté de la consommation avec celui
de la production, on aura des taux de croissance qui ont la même expression
que ceux de Romer (1990) et Rivera-Batiz et Romer (1991a), (1991b) dans
le cas de l’autarcie, soit :
δ j (α + β )(1 − α − β ) H j − ρα
g aj =
σα + (α + β )(1 − α − β )

3.1.3. Cas de l’ouverture


Si les producteurs de biens intermédiaires dans le pays en voie de
développement utilisent les bien étrangers seuls ou combinés avec les biens

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 71


Abdouni Abdeljabbar, Saïd Hanchane

domestiques, les productivités marginales de ces biens, du travail et


notamment du capital humain augmentent. Cela conduit au déplacement
du capital humain du secteur de R&D vers le secteur manufacturier. Ce
déplacement fera diminuer la productivité marginale du capital humain
dans le secteur de la R&D et accentuera son déplacement vers le secteur
manufacturier. Ce mécanisme continuera jusqu’à ce que tout le capital
humain dans le pays en voie de développement soit alloué au secteur
manufacturier et que le secteur de R&D disparaisse.
La structure de l’économie développée reste donc la même, alors que
celle du pays en voie de développement sera caractérisée par la disparition
du secteur R&D. La fonction de production (l’équation (1)) devient pour
ce pays :
A
Ys (H , L, x ) = H sα Lβs ∫ x(i)1m−α − β di
0

où x(i)m représente les biens d’équipement importés à un prix Pm(i).


Equilibre du marché
De la même manière que dans le cas de l’autarcie, à l’équilibre on a :

Si on utilise l’hypothèse (2), on obtient :


A 1− α− β A 1− α− β
α H sα− 1 Lβs ∫ x m = PAδ d A = α H αyd−1 Lβd ∫ x d
0 0

Pour déterminer PA, nous calculons le profit Π Max que gagnent les
producteurs dans le pays développé sur la vente de biens d’équipement au
niveau national et international. Ce profit est égal à :
Max Πi = Max (Pd (i ) Xi − rXi )
Xi Xi

où X(i) (= x(i)d + x(i)m) représente la demande internationale des biens


d’équipement.
En utilisant l’hypothèse (2), le prix Pd sera pratiqué dans les deux pays
et on obtient :
−1

X (i ) = ( Pd (i )) α + β Ω avec

1
α +β
 α α+ β α +β β α β
α +β α +β

Ω = (1 − α − β )  H d Ld + H s Ls 
 
Si on utilise ces expressions et si on dérive l’équation de profit par rapport
à X(i), on obtient les quantités d’équilibre et le prix d’équilibre Pd

72 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Ouverture, capital humain et croissance économique

correspondant qui permettent de déterminer le profit ΠMax, le prix de brevet


PA et par conséquent le taux d’intérêt r tel que :
δ d (α + β)(1 − α − β)  α + β α + β  α β+ β α−+ββ
α β
  α α+ β α +β β
r=  H yd Ld +H Ls  H Ls
α    s
 
 s

Du côté de la consommation, le taux d’intérêt est le même que celui
de l’autarcie.
Détermination du taux de croissance
En égalisant le taux d’intérêt du côté de la production avec celui de la
consommation et en utilisant l’hypothèse (2), on obtient le taux de
croissance (gos) dans le pays en voie de développement tel que :
2δ d (α + β)(1 − α − β )H s − ρα
g os =
σα
– Ce taux de croissance est plus élevé que celui de l’autarcie.
– Ce taux de croissance dépend non seulement des variables liées au pays
en voie de développement tels que le stock du capital humain (Hs), les élasticités
de production par rapport au capital humain et au travail (α, β) et les paramètres
de consommation (ρ et σ), mais aussi du paramètre de productivité du capital
humain dans le secteur de recherche (δ d) dans le pays développé.
– Le même calcul pour le pays développé permet d’obtenir un taux de
croissance supérieur à celui de l’autarcie. Cela montre que le pays développé
a lui aussi intérêt à s’ouvrir sur le pays en voie de développement. En effet,
l’exportation des biens intermédiaires signifie une augmentation de la taille
du marché des biens intermédiaires et une augmentation des profits, ce qui
accroît la productivité du capital humain dans la recherche et, par conséquent,
la croissance économique.
Ces résultats nous permettent de conclure, contrairement à Rivera-Batiz
et Romer (1991a), que l’échange de biens a un effet positif sur la croissance
si les pays échangistes sont inégaux en termes de capital humain.
Dans la section suivante nous testons empiriquement ces résultats pour
les pays en voie de développement.

4. Identification empirique à partir de données de panel des


pays en voie de développement
Le modèle théorique que nous avons présenté ci-dessus montre que le
taux de croissance d’une économie en voie de développement est plus élevé
en cas d’ouverture qu’en cas de l’autarcie. A partir d’un panel de 47 pays
en voie de développement observés entre 1980 et 1997, nous mettons à
l’épreuve ce résultat théorique.
Pour une meilleure identification des paramètres d’intérêt et une plus
grande robustesse de nos résultats, nous nous distinguons des travaux que

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 73


Abdouni Abdeljabbar, Saïd Hanchane

nous avons présentés dans la revue de la littérature sur deux principaux


points :
– Nous faisons appel à des méthodes d’estimation appropriées censées
identifier séparément, et de manière rigoureuse, entre la composante
structurelle des variables et la composante qui renvoie à l’hétérogénéité non
observée.
– Munis des conclusions de Pritchett (1996) et Harisson (1996), qui
montrent que les exportations ou le régime commercial représenté par les
barrières tarifaires et non tarifaires ne représentent qu’imparfaitement la
politique d’ouverture d’un pays, et cherchant à éviter tout biais de variables
omises, nous tentons d’identifier dans notre estimation l’impact spécifique
de quatre mesures de l’ouverture. Il s’agit des exportations, des importations
en provenance des pays pauvres, de l’investissement direct étranger et d’une
externalité de la technologie étrangère calculée à partir des importations
auprès des pays riches et de leur R&D.
(6) Ces auteurs Nous définissons dans le paragraphe suivant l’ensemble de ces variables
considèrent que la PGF avant d’exposer la méthode et les résultats de l’estimation.
est le meilleur indicateur
de progrès technique 4.1. Définition des variables utilisées
d’une nation.
(7) Nous calculons le 4.1.1. La variable endogène : la productivité globale des facteurs
stock de capital physique
en utilisant la méthode
La productivité globale des facteurs (PGF) mesure la fraction de la
de l’inventaire permanent croissance de l’output (généralement le PIB) non imputable à la croissance
décrite par Van du volume des facteurs de production (généralement le capital physique et
Pottelsberghe (1996).
Ainsi, le stock du capital
le travail). Solow (1956) a apporté une formalisation théorique pour la mesure
physique “K” de l’année de la PGF. Ainsi, les possibilités de production sont supposées être représentées
“t” est égal à son stock en par une fonction de production globale avec un progrès technique neutre
“t-1” ajusté d’un taux de
dépréciation plus
au sens de Hicks. Ce progrès technique est supposé exogène et sans coûts.
l’investissement “I” en t. Y = A F (K,L)
Kt = Kt-1 + It – δKt-1
où It est la formation où Y représente la production, K le capital, L le travail et A le progrès
brute du capital fixe technique ou la PGF.
(FBCF) et δ (= 7 % voir
Benhabib et Spiegel
Pour le calcul de la PGF de notre échantillon, nous utilisons, comme
(1994)) est le taux de chez Coe et Helpman (1995) (6), une fonction Cobb-Douglas qui s’écrit
dépréciation. sous la forme suivante :
Le stock de capital
physique initial K0 est PGF = Y/Kβ L1-β
égal à l’investissement
initial I0 divisé par la
où β représente la part du capital (7) dans la rémunération des facteurs
somme du taux de (8).
croissance annuel g de
l’investissement It et du 4.1.2. Les variables explicatives
taux de dépréciation δ du
capital physique : Les variables relatives au commerce international : exportations, importations
K0 = I0/(g+δ) et externalité de R&D
(8) β = 0,4, voir Coe,
Helpman et Hoffmaister Pour bien capter les effets du commerce international sur la croissance
(1996). économique des pays en voie de développement, nous prenons en

74 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Ouverture, capital humain et croissance économique

considération ses deux principaux axes : les exportations et les importations.


Nous exprimons les premières en taux de croissance (TXEX) tout en
distinguant dans les dernières entre celles qui sont en provenance des pays
en voie de développement, exprimées en taux de croissance et indiquées
par (TXIM), et celles qui le sont auprès des pays riches. En l’absence des
dépenses en R&D domestiques et des données statistiques sur les
importations des biens d’équipement auprès des pays développés, les
importations totales auprès de ces pays combinées avec leur R&D constituent
une « proxy » des transferts de technologie et des connaissances vers les pays
en voie de développement (9). (9) Bien qu’il y ait
d’autres canaux qui
Partant de là, nous définissons la variable représentant l’externalité permettent le transfert de
internationale de R&D, calculée en taux de croissance “TXRDit”, des pays technologies étrangères
riches (10) vers les pays en voie de développement comme suit : comme les IDE, la
19 collaboration
 R&D
TXRDit = ∑m
d =1
itd * 
 PIB  td
internationale en R&D,
les publications
scientifiques et
Où mitd représente les importations bilatérales d’un pays en voie de techniques et la mobilité
développement (i) auprès d’un pays industriels (d) pendant l’année (t) et internationale du capital
humain.
(R&D/PIB)d est le ratio du stock de R&D (11) de chaque pays industriels
sur son PIB. (10) Nous prenons ici
19 pays industriels pour
L’investissement direct étranger (IDE) lesquels nous disposons
de données statistiques au
Plusieurs économistes (Feder, 1983 ; Harisson, 1996 et Edwards, 1998) cours de la période
utilisent les exportations ou alternativement les importations pour mesurer d’estimation.
l’effet de l’ouverture sur la croissance économique. Or, l’ouverture d’un pays (11) Le stock de R&D est
ne se limite pas à ses échanges internationaux. Elle se caractérise aussi par calculé par la méthode de
l’inventaire perpétuel
sa capacité d’accueil des firmes multinationales étrangères en accordant des décrite par Coe et
avantages notamment fiscaux et administratifs. Ces firmes peuvent améliorer Helpman (1995) de la
l’efficacité globale d’une économie via la disponibilité des connaissances même manière que le
stock de capital physique.
technologiques et organisationnelles transférables au reste de l’économie. Ainsi, Ainsi, nous utilisons les
pour tenir compte de l’ensemble des canaux par lesquels l’ouverture peut dépenses intérieures en
affecter la croissance économique, il nous paraît nécessaire de rajouter les R&D pour mesurer
l’investissement en R&D.
IDE dans notre équation de croissance. Leur effet positif a été démontré par Cependant, nous
plusieurs auteurs comme Borensztein, de Gregorio et Lee (1995) par exemple. supposons que δ = 5 %
Cette variable sera représentée par le taux de croissance du flux net de en se référant à Coe et
Helpman (1995).
l’investissement direct étranger “TXIDEit”.
(12) Bien que l’utilisation
Le capital humain de cet indicateur soit
contestée dans la
Certains travaux, comme ceux de Coe, Helpman et Hoffmaister (1996), littérature, il donne
Levin et Raut (1992), Edwards (1992) suggèrent que pour tirer profit de néanmoins une mesure de
l’ouverture, les pays en voie de développement doivent être dotés d’une l’effort consenti par un
pays pour améliorer son
main-d’œuvre qualifiée, c’est-à-dire d’un capital humain capable d’assimiler stock de capital humain.
la technologie étrangère. En se basant sur le travail de Mankiw Romer et
Weil (1992), nous utilisons le taux de croissance du taux brut de scolarisation
secondaire (TXKHit) comme proxy du capital humain (12).

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 75


Abdouni Abdeljabbar, Saïd Hanchane

Autres variables explicatives


En plus des variables explicatives que nous avons présentées ci-dessus,
nous rajoutons deux autres variables constantes dans le temps. La première
est le taux de croissance initial de la productivité globale des facteurs,
TXPGF80. Elle mesure la convergence des pays. Quant à la deuxième,
nécessaire pour l’identification de l’effet de la première au moment de
l’estimation, elle prend en considération la terre qui représente pour les
pays en voie de développement une des principales sources de richesse. Elle
est mesurée par le rapport de la terre fertile sur la superficie totale pour
chaque pays.
Après avoir défini l’ensemble des variables, nous présentons dans le
paragraphe qui suit la méthode d’estimation retenue pour le modèle à effet
individuel aléatoire corrélé.
4.2. Un modèle à effet individuel corrélé : une estimation par la
méthode des moments généralisés (GMM)
L’une des critiques centrales que l’on peut faire à l’encontre des méthodes
les plus souvent utilisées en économétrie des données de panel est la
distinction quelque peu artificielle ou encore imaginaire, au sens de
Mundlack (1978), entre un modèle à effet fixe et un modèle à effet aléatoire.
Soulignons que le modèle à effet individuel aléatoire repose sur une
hypothèse très rarement validée par les données, à savoir l’indépendance
entre le paramètre de l’hétérogénéité non observée et les explicatives
(hypothèse d’exogénéité faible). Les estimations sont convergentes et efficaces
sous cette hypothèse. Le modèle à effet fixe donne lieu à des estimations
convergentes et efficaces, que cette hypothèse soit vérifiée ou non. L’usage
de la transformation within permet d’éliminer les effets individuels
(paramètres nuisibles) pour une identification correcte des paramètres
d’intérêt. Cependant, ce modèle présente l’inconvénient de ne pas permettre
l’identification des paramètres des variables constantes dans le temps.
S’il est vrai que le test de spécification de Hausman permet de valider
un modèle contre un autre, les possibilités offertes par l’interprétation du
modèle à effet fixe, très souvent retenu par le test, sont réduites lorsqu’il
s’agit de mesurer l’impact de variables constantes dans le temps (le PIB en
début de période, la superficie, la stabilité politique…). Mais surtout
n’oublions pas que l’économiste n’a pas besoin et aussi n’a probablement
pas intérêt à faire l’hypothèse de l’indépendance des effets individuels pour
parvenir à une identification correcte des paramètres. Concernant le problème
qui nous préoccupe dans ce travail, il sera très difficile de justifier pourquoi
des facteurs non observés ou non observables pouvant renvoyer à la qualité
du système éducatif, des produits exportés, des investissements directs
étrangers ou plus globalement de l’infrastructure socio-économique
seraient indépendants des réalisations observables (IDE, taux de

76 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Ouverture, capital humain et croissance économique

scolarisation, exportations…) expliquant les niveaux de la croissance au cours


d’une période pour un ensemble de pays.
Mundllack (1978) a attiré l’attention sur le fait que dès lors que l’on
projette linéairement les effets individuels sur les moyennes des variables
explicatives, toute distinction entre effet fixe et effet aléatoire devient caduque.
Mieux encore, l’estimateur within et l’estimateur des quasi moindres carrés
généralisés (QMCG) du modèle à effet aléatoire deviennent équivalents, et
il est même possible dans ce contexte d’identifier la composante de chaque
variable dans l’effet de l’hétérogénéité non observée.
Cependant, l’approche de Mundlack (1978) ne permet pas l’identification
des effets des variables constantes dans le temps qui figurent parmi nos
explicatives. Pour réaliser cette identification, le recours à une méthode à
variables instrumentales s’impose (Hausman et Taylor, 1981). Nous avons,
par conséquent, fait le choix de nous investir dans des méthodes d’estimation,
via l’usage de variables instrumentales ou les GMM, qui permettent
d’identifier les paramètres estimés dans ce contexte. L’optique qui sera suivie
est celle proposée récemment par Arellano et Bover (1995) qui dérive un
estimateur du modèle à erreurs composées par la méthode des moments
généralisés (MMG). Cet estimateur a comme cas particuliers les estimateurs
à variables instrumentales de Hausman et Taylor (1981), de Amemyia et
Macurdy (1986) et de Breusch, Mizon et Schmidt (1989).
4.2.1. Spécification du modèle à erreurs composées
Soit le modèle statique à erreurs composées suivant :
yit = xit β + fi γ + μ it, t = 1,…,T et i = 1,…,N (1)
Avec μ it = η i + ν it
où T est supposé fixe et petit et N grand ; l’indice i caractérise l’individu
et l’indice t la période d’observation considérée ; le vecteur (x1,itk ) contient
les régresseurs qui varient dans le temps tandis que (1f, gi ) inclut les régresseurs
constants dans le temps pour chaque individu ; le terme d’erreur μ it est
décomposé en un effet spécifique η i propre à chaque individu et un aléa
habituel ν it ; l’effet spécifique η i résume les caractéristiques propres à
l’individu non prises en compte par les régresseurs, ce terme est aléatoire,
il est tiré une et une seule fois pour chaque individu, il se répète à l’identique
sur l’ensemble des périodes.
La prise en compte des effets spécifiques dans ce modèle n’intervient qu’au
second ordre au travers de l’effet spécifique ηi présent dans le terme d’erreur.
Autrement, E(yit) = xitβ + fiγ de sorte que les vecteurs β et γ sont indépendants
de l’individu i : il n’existe pas de comportement spécifique à un individu.
Deux hypothèses principales sont faites sur les régresseurs. La première
permet l’identification du vecteur β de paramètres. Il s’agit de l’hypothèse
de stricte exogénéité de l’ensemble des régresseurs étant donné l’effet
spécifique η i, soit E(ν it/xi1,…,xiT, fi, η i) = 0.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 77


Abdouni Abdeljabbar, Saïd Hanchane

La seconde permet l’identification du vecteur γ de paramètres. Elle repose


sur la condition E(η i/x1i1,…,x1iT, f1i) = 0.
On fait donc l’hypothèse qu’il existe un sous-ensemble de régresseurs
variant dans le temps (x1,1kit1) et un sous ensemble (1f, g1i1)de régresseurs constants
dans le temps non corrélés avec l’effet spécifique η i.
Si on empile pour chaque individu ses différentes observations, (1) peut
se réécrire :
 
y i = X i β +  τ ⊗ f i  γ + µ i
(T ,1) (T, k)  (T , g ) 

soit
y =W δ + µ (2)
i i i
(T ,1) (1, k) (T,1)

avec Wi = (Xi, τ⊗fi) où (Tτ,1)est le vecteur unitaire ; le vecteur de paramètres


δ correspond à (β, γ) et μ i est égal à τ⊗η i + ν i.
L’estimateur MMG de (2) repose sur les conditions d’orthogonalité que
doivent vérifier la matrice d’instruments Zi et le terme d’erreur μ i.
4.2.2. Estimation par la méthode des moments généralisés du modèle à
erreurs composées

L’estimateur MMG du modèle (2) développé par Arellano et Bover (1995)


repose sur l’équation définissante des paramètres E(Z’iHμ i) = 0
où H est une matrice (T,T) de transformation du modèle initial.
Le principe est le suivant. En différenciant le modèle par l’opérateur
Within, l’effet spécifique disparaît. Etant donné l’hypothèse de strict
exogénéité de Wi, l’ensemble Wi des régresseurs peut servir d’instruments
pour tout t = 1,…, T sur le modèle en différence première. Cependant,
l’opérateur Within fait disparaître les régresseurs fi constants dans le temps.
Le vecteur de paramètres γ n’est alors pas identifiable. L’idée est alors d’utiliser
le sous-ensemble de régresseurs (x1i, f1i), supposés non corrélés avec l’effet
spécifique, ou une combinaison linéaire de ces régresseurs comme
instruments supplémentaires pour identifier γ.
Ainsi
 K 
H =  −1 
T τ ′
où K peut être l’opérateur (T-1) × T de mise en différences premières
tandis que T-1τ’ correspond à l’opérateur between de calcul des moyennes
+
individuelles. Le terme d’erreur μ i est transformé pour devenir u i = Hu i .
( T ,1)
Pour les (T-1) premières lignes de μ i+ les instruments utilisés seront les
éléments de Wi, l’effet spécifique disparaissant. Pour la dernière ligne du
vecteur μ i+, la moyenne individuelle du terme d’erreur, les éléments de
(x1i, f1i) serviront d’instruments. Soit,

78 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Ouverture, capital humain et croissance économique

 wi' 0
 
O
Zi =  
 wi' 
 '
 0 mi 

où w' i = (x i1 , ..., x iT , f i )
(1,( T .k + g ))

Le vecteur ligne m’i comprend le sous-ensemble de régresseurs non


corrélés avec l’effet spécifique η i, ou des combinaisons linéaires de ces
régresseurs, avec dim(m’i) ≥ dim(γ).
L’estimateur MMG résulte alors de la minimisation par rapport à δ de
la fonction critère :
1 +
N
µ 'Z VˆN ( ) Z 'µ −1 +

que l’on écrit

N
(
1 H y − HW δ Z VˆN ) ( ) Z'(H y −HWδ)
−1
(3)

où VˆN est un estimateur initial consistant de la matrice de covariance


des moments. L’opérateur H est égal à IN⊗H. ( NTy, 1)et W sont construits
( NT, k + g )
par empilement des vecteurs individuels yi et Wi.
La minimisation de la fonction critère (3) donne l’estimateur :
−1
n n
 n n
δˆ = ∑ Wi ' H ' Z i × VˆN−1 × ∑ Z i' HWi  × ∑ Wi ' H ' Z i × VˆN−1 × ∑ Z i' Hy i (4)
( k + g ,1)
 i =1 i =1  i =1 i =1

Sa matrice de covariance estimée est :


−1

() 1  n n

côv δˆ = ∑ Wi ' H ' Z i × VˆN−1 × ∑ Z i' HWi (5)
(k + g, k + g) N  i =1 i =1 

Différents estimateurs peuvent être obtenus à partir de cette formulation


générale en fonction des hypothèses faites sur la matrice de covariance du
terme d’erreur μ i et du choix des instruments m’i.
Sous la spécification traditionnelle du modèle à erreurs composées,
var(μ i) = σ 2IT + σ η2μ’ où σ 2 est la variance de l’aléa et σ η2 celle de l’effet
spécifique. Sous cette hypothèse d’homoscédasticité individuelle et
temporelle et de non autocorrélation temporelle,
1 N
VˆN = ∑ Z i' HΩ
ˆ HZ
i (6)
N i =1
où Ω ˆ = σˆ 2 IT + σˆη2u' , σˆ 2 et σˆη2 provenant d’estimations préliminaires
consistantes.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 79


Abdouni Abdeljabbar, Saïd Hanchane

Si l’on autorise l’hétéroscédasticité et l’autocorrélation temporelles,


1 N 1 n

VˆN = ∑ Z i'  ∑ µˆ +
i µˆ i+ '  Z i (7)
N i =1  N i =1 

le résidu ûi+ provenant d’une estimation initiale consistante.


Si, outre l’hétéroscédasticité et l’autocorrélation temporelles, il est tenu
compte de l’hétéroscédasticité individuelle :
1 N
VˆN = ∑ Z i' µˆ i+ µˆ i+ ' Z i (8)
N i =1
Partant de là, on peut définir une série d’estimateurs suivant les
instruments que la littérature fournit.
Pour Hausman et Taylor (1981), (1, k1+i g1)
(
m ' = x1i , f1 ). Soit ZHT , la matrice
i
d’instruments d’Hausman et Taylor. Cette matrice est de dimension
(T,((T – 1).(T . k + g) + k1 + g1)). Avec VˆN définie par (6) et Zi = ZHTi
l’estimateur (4) correspond à celui de Hausman et Taylor.
Pour Amemyia et Macurdy (1986), (1,m i ' = (x 1i1 ,..., x 1iT , f 1 ) .
k1+ g1)

Soit ZAMi, la matrice d’instruments correspondante de dimension


(T,((T – 1).(T . k + g) + T k1 + g1)). Avec VˆN définie par (6) et Zi = ZAMi
l’estimateur (4) est celui de Amemyia et Macurdy.
Pour Breusch, Mizon et Schmidt (1989),
m' i = (x 1i1 ,..., x 1iT , ~
x 2i2 ,...~
x 2iT , f1 ) où ~
x ji 2 = x ji2 - x ji 2 pour j = 2,…,T.
(1,Tk 1+ ( T −1) k 2 + g 1)

Soit ZBMSi, la matrice d’instruments correspondante, de dimension


(T,((T – 1).(T . k + g) + T.k1 + (T – 1).k2+ g1)). Avec cette matrice
d’instruments et VˆN définie par (6) l’estimateur (4) est celui de Breusch,
Mizon et Schmidt.
Pour ces différents estimateurs, le test de validité du choix des instruments
et donc de bonne spécification du modèle est le test de Sargan.
La statistique de ce test s’écrit sous la forme suivante :
N
1
S=
N
∑ µˆˆ
i =1
+'
i Z i × VˆN−1 × Z i' µˆˆ i+ (9)

où VˆN est la matrice des moments empiriques de la première étape et


µ̂ˆ i+ le résidu de la seconde étape. Sous l’hypothèse de bonne spécification
du modèle, S suit un Khi-deux de degré de liberté (p- k) où p est le nombre
de condition d’orthogonalité et k le nombre de paramètres à estimer. La
bonne spécification du modèle est rejetée dès que S est supérieure au Khi-
deux (p-k) correspondant au seuil de ficativité défini.

80 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Ouverture, capital humain et croissance économique

4.2.3. Interprétation des résultats


Les estimations que nous présentons ici (cf. tableau 1 et annexe 1)
contrôlent le biais d’endogénéité dû à la corrélation de l’effet individuel
avec les explicatives. Ces estimations sont aussi robustes à l’hétéroscedasticité
temporelle et individuelle et à l’autocorrélation temporelle. Nous préférons
nous référer aux résultats du tableau 1 ci-dessous relatifs au modèle estimé
par les instrument de Breusch Mizon et Schmidt (1989). Cette méthode
offre plus d’instruments et garantit, par conséquent, une meilleure efficacité
des résultats de l’estimation (13). (13) Les instruments
Rappelons que l’une des conclusions de notre modèle théorique est que utilisés vérifient la
contrainte de sur-
le capital humain et l’ouverture ont un effet positif sur le taux de croissance. identification et donc la
Les résultats d’estimation infirment l’effet de la première variable et bonne spécification du
confirment,en revanche, celui du deuxième sous-ensemble de variables. modèle moyennant la
statistique de Sargan
Concernant l’ouverture, on peut noter que les effets les plus importants combinant la matrice des
proviennent des exportations (TXXPR) et de l’externalité de la recherche moments empiriques de
(TXRD). la première étape et les
résidus de la seconde
L’exportation constitue une voie naturelle pour la croissance dans les étape.
pays en voie de développement. Elle peut favoriser les taux d’activité dans
les entreprises de ces pays et constitue un soutien réel à la demande globale
relativement plus faible dans ces économies. Et n’oublions pas que les
produits exportés sont source de devises permettant de meilleures marges
de manœuvre pour la mise en place de politiques économiques de
modernisation des infrastructures et, plus généralement, de croissance. Notre
résultat va dans le même sens que celui de Feder (1983), par exemple, établi
sur un échantillon de 31 pays. Concernant les importations, on peut en
effet distinguer deux effets. Un effet direct (les importations, TXIMR) et
un effet indirect (TXRD). Ce dernier, nettement plus élevé, reflète la qualité
des biens importés ; il s’agit de l’externalité de la recherche permise par les
contenus en connaissances dans les biens importés.
En effet, les faibles dotations en main-d’œuvre qualifiée dans les pays
en voie de développement et le manque de moyens pouvant être consacrés
à l’élaboration d’une véritable politique de Recherche et Développement
peuvent amener certains pays à trouver dans le commerce international une
opportunité pour moderniser les procédés de fabrication dans leurs
entreprises. Par ce mécanisme, une croissance de court terme peut être
garantie. Pour que cette croissance soit pérenne sur le long terme, encore
faut-il que des approches d’apprentissage et d’imitation, par l’intermédiaire
de politiques actives de formation continue, puissent être mises en place
dans les entreprises afin que les salariés puissent assimiler les technologies
importées. Autrement dit, bien que l’effet de la variable TXRD soit positif,
il nous paraît tout à fait imprudent de parier sur sa stabilité sur une période
plus longue. L’ouverture ou la mondialisation peut ne pas avoir que des
effets bénéfiques si elle plonge les pays en voie de développement dans la
spirale de la dépendance.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 81


Abdouni Abdeljabbar, Saïd Hanchane

Notons que ce résultat rejoint celui établi par une littérature utilisant
des spécifications et des données différentes des nôtres. On peut citer, à
titre d’exemple, Griliches (1988), Coe et Helpman (1995), Coe, Helpman
et Hoffmaister (1996)…
Concernant l’investissement direct étranger (TXIDE), son effet est certes
positif, mais nous rappelons qu’il est de faible ampleur et inférieur à celui
obtenu, par exemple, par Blomstom et Kokko (1995), Borensztein, de
Gregorio et Lee (1995). L’effet de cette variable ne peut être interprété sans
faire référence à celui relatif au capital humain (TXKH), non ficatif, comme
il l’est chez Benhabib et Spiegel (1994) et Islam (1995).
Concernant le faible effet des investissements étrangers, notons que la
participation des firmes multinationales dans les économies en voie de
développement se traduit, certes, par une contribution à la croissance
économique en produisant des biens et en embauchant de la main-d’œuvre.
Cependant, l’essentiel de leurs activités se limite à la production de biens
nécessitant une main-d’œuvre faiblement qualifiée, et la stratégie
rationnellement recherchée est la minimisation des coûts que permet la
manne des bas salaires dans les pays en voie de développement.
Concernant l’effet non ficatif de TXKH, notons tout d’abord que Shultz,
l’un des fondateurs de la théorie du capital humain, soulignait, à juste titre,
au début des années soixante, qu’on ne peut pas dissocier l’analyse du rôle
du capital humain de l’environnement et des conditions dans lesquels il est
accumulé. Or, il se trouve que dans les pays en voie de développement, s’il
y a eu massification des études dans certains cas, cette massification ne s’est
pas accompagnée d’une amélioration de la compétence des sortants ; celle-
ci s’est même parfois dégradée. L’amélioration des dépenses consacrées à
l’éducation ne s’est pas traduite par une amélioration de la qualité des
programme scolaires ou de la formation professionnelle et encore moins par
une améliorations de la productivité. Il est tout à fait normal, dans ces
conditions, que le taux de scolarisation donne lieu à un effet non ficatif dans
notre modèle. Comme il est normal aussi que les investissements étrangers
ne puissent pas avoir les effets espérés, les industries qui se dirigent vers les
pays en voie de développement cherchant avant tout à minimiser les coûts
de la main-d’œuvre non qualifiée abondamment offertes dans ces pays.
Une dernière remarque concerne le coefficient attaché au taux de
croissance de la PGF initiale (TDPGF80) et celui attaché au rapport de la
terre fertile à la superficie totale (LAND). Ces deux coefficients sont non
ficatifs. Le premier traduit le fait qu’il n’y a pas de possibilités de convergence
entre les pays composant notre échantillon, à cause de la forte instabilité
de la croissance dans les pays en voie de développement et sa très forte
sensibilité à des chocs exogènes économiques ou naturels (les aléas climatiques
par exemple). Le second coefficient pourrait traduire les faibles rendements
des terres fertiles dans les pays en voie de développement ; Harisson (1996)
aboutit au même résultat.

82 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Ouverture, capital humain et croissance économique

Tableau 1
Estimation du modèle à effet individuel aléatoire corrélé par les GMM
selon les instruments de Breusch Mizon et Schmidt (1989)
Estimations robustes à l’hétéroscedasticité temporelle et individuelle
et à l’autocorrélation temporelle

Coef Ecart-type T-Stat Signif


Constante – 0,026537 0,05797 0,4577772 0,6471125

TXEX 0,0853008 0,0492142 1,7332579 0,0830498

TXIM 0,0042401 0,0019334 2,193112 0,0282993

TXIDE 0,0030365 0,0009057 3,3527279 0,0008002

TXRD 0,0478992 0,0208995 2,2918845 0,0219123

TXKH – 0,024807 0,0711817 0,3485014 0,7274637

TXPGF80 0,2711114 0,6588799 0,4114732 0,6807256

LAND 0,1395333 0,4233163 0,3296196 0,7416874

5. Conclusion
Dans ce travail, nous avons développé un modèle de croissance endogène
qui nous a permis de fonder la relation empirique estimée à partir de données
de panel.
Notre modèle théorique s’inspire de celui de Rivera-Batiz et Romer
(1991a). En effet, nous avons utilisé les mêmes fonctions de production,
de consommation et de Recherche et Développement ainsi que la même
démarche d’analyse et de résolution. Cependant, nous nous sommes
démarqués de ce modèle dans la mesure où nous avons considéré que les
deux pays qui participent à l’échange ne sont pas identiques au niveau de
leurs dotations factorielles. En effet, nous avons supposé que le pays en
voie de développement est faiblement doté en capital humain par rapport
au pays développé. Nous nous sommes intéressés essentiellement au cas de
l’intégration partielle avec échange de biens d’équipement. Nous avons
montré, contrairement à Rivera-Batiz et Romer (1991a), que l’échange de
biens a un effet positif sur la croissance économique.
Le pays en voie de développement est faiblement doté en capital humain,
donc en Recherche et Développement et en production de biens
d’équipement qui sont nécessaires à la production des biens de
consommation et à la croissance économique ; l’ouverture lui permet
d’accéder aux biens d’équipement du pays développé qui contiennent une
technologie d’un niveau plus élevé. En plus d’une politique d’ouverture,
nous avons mis l’accent sur l’éducation. Celle-ci permet au pays en voie
de développement de mieux absorber les effets bénéfiques de l’ouverture.
Nous avons testé ces prédictions théoriques sur un échantillon
composé de quarante-sept pays en voie de développement observés entre

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 83


Abdouni Abdeljabbar, Saïd Hanchane

1980 et 1997. Nous avons cherché à surmonter les principales limites des
travaux empiriques que nous rappelons dans notre revue de la littérature.
Nous avons intégré dans notre équation de croissance plusieurs variables
qui peuvent représenter de façon plus exhaustive différentes dimensions
de l’ouverture : les exportations, les importations en provenance des pays
pauvres et des pays riches et l’investissement direct étranger.
Nous avons fait appel aux méthodes économétriques les mieux adaptées
à notre problématique et parmi les plus récentes pour estimer un modèle
à effet individuel aléatoire corrélé tout en en isolant la composante structurelle
des variables de la composante qui renvoie à l’hétérogénéité non observée.
Les coefficients attachés aux variables représentant l’ouverture sont
toujours positifs et ficatifs. Cela montre que l’ouverture des pays en voie
de développement a globalement un effet positif et ficatif sur leur croissance
économique.
Malgré les mises en garde que nous donnons lors de l’interprétation de
nos résultats, on peut dire que ces derniers confirment que l’ouverture permet
aux pays en voie de développement d’accéder au savoir et aux connaissances
étrangères par le biais des biens étrangers importés et nécessaires dans le
processus de production des firmes. Nous n’avons pas pu trancher pour
dissocier les effets à court terme et des effets à long terme de l’ouverture.
Nous avons aussi insisté sur l’impact non ficatif du capital humain sur
la croissance en rappelant brièvement les problèmes spécifiques à
l’éducation dans les pays en voie de développement qui ne sont pas sans
lien avec les faibles effets qu’enregistrent les investissement étrangers directs.
Notre travail présente quelques limites au niveau théorique et empirique.
Sur le plan théorique, nous avons supposé que le capital humain dans
le pays en voie de développement est plus faible que celui du pays développé.
Cependant, nous avons supposé, en suivant Romer (1990), que le secteur
de R&D a la même formulation dans les deux cas. Or, cette formulation
a été réalisée au départ pour le cas d’un pays développé. En réalité, ce secteur
est pratiquement négligeable dans les pays en voie de développement. Il
serait alors plus judicieux de développer un modèle dans lequel la croissance
dans ces derniers pays est tirée par l’apprentissage par la pratique et non
par un secteur de R&D à la Romer (1990).
Au niveau empirique, nous avons introduit, en plus des variables
représentant l’ouverture, le capital humain. Cependant, d’autres facteurs
internes tels que le niveau de démocratisation dans les institutions, la stabilité
politique, les droits de propriété, la fiscalité… peuvent jouer un rôle important
dans l’impact de l’ouverture sur la croissance économique. Une étude plus
précise nécessiterait la prise considération de l’ensemble de ces facteurs.
Et notons que l’on souhaiterait dans l’avenir proposer une démarche
empirique pour identifier les effets de court et de long termes qui aident à
mieux cerner les mécanismes par lesquels transitent les impacts bénéfiques
et/ou nuisibles de l’ouverture des économies en voie de développement.

84 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Ouverture, capital humain et croissance économique

Annexe 1
Estimation du modèle à effet individuel aléatoire corrélé
par les GMM selon les instruments de Hausman et Taylor (1981)
et Amemiya et Macurdy (1986)

Tableau 2
Utilisation des intruments de Hausman et Taylor (1981)
Estimations robustes à l’hétéroscedasticité
temporelle et individuelle et à l’autocorrélation temporelle

Coef Ecart-type T-Stat Signif


Constante – 1,521473 20,234872 0,0751906 0,940063
TXEX 0,0975076 0,0455318 2,1415261 0,0322316
TXIM 0,0022712 0,0024703 0,9193943 0,3578894
TXIDE 0,0026984 0,0009126 2,9568114 0,0031084
TXRD 0,062252 0,0194421 3,2019176 0,0013652
TXKH 0,0096486 0,0701562 0,1375296 0,8906122
TXPGF80 – 574,9384 2 573,4752 0,2234093 0,8232169
LAND 74,914705 153,93658 0,4866595 0,6264996

Tableau 3
Utilisation des instruments de Amemiya et Macurdy (1986)
Estimations robustes à l’hétéroscedasticité
temporelle et individuelle et à l’autocorrélation temporelle

Coef Ecart-type T-Stat Signif


Constante – 2,909522 1,9091228 1,5240098 0,1275063
TXEX 0,0766846 0,0443151 1,7304369 0,0835523
TXIM 0,0043204 0,0023083 1,871698 0,0612484
TXIDE 0,0037203 0,0009232 4,0300177 0,0000558
TXRD 0,0651909 0,0199366 3,2699162 0,0010758
TXKH – 0,027843 0,0617237 0,4510975 0,6519193
TXPGF80 6,1607017 16,453939 0,3744211 0,7080911
LAND 19,793326 13,397733 1,4773638 0,1395782

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 85


Abdouni Abdeljabbar, Saïd Hanchane

Annexe 2
Source de données et échantillon de pays

Sources de données

• Les données du Produit intérieur brut, de l’investissement, de la force


de travail, des exportations, des importations, de l’investissement direct
étranger et du capital humain ont été obtenues à partir du « World Bank’s
DEC Analytical Database ».
• Les dépenses intérieures en R&D des pays de l’OCDE ont été obtenues
à partir « OCDE’s Main Science and Technology Indicators ».
Les données relatives aux importations bilatérales des pays en voie de
développement auprès des pays développés “mid” ont été extraites de « IMF’s
Direction of Trade ».
Choix du nombre de pays et de la date d’estimation
Le choix du nombre de pays (47) et de la date d’estimation (1980-1997)
sont dictés par la disponibilité des données. Par ailleurs, la date
d’estimation correspond à une période où la plupart des pays en voie de
développement ont adopté une politique d’ouverture. Ainsi, nous avons
restreint notre échantillon aux pays qui disposent de données statistiques
sur cette période.

Les pays
Algérie Costa Rica Malaysie Sénégal
Argentine Côte d’Ivoire Mali Sierra Leone
Bangladesh Equator Mauritanie Sri Lanka
Bénin Egypte Mexique Syrie
Brésil El Salvador Maroc Thaïlande
Burkina Fasso Ethiopie Niger Togo
Burundi Gambie Nigeria Tunisie
Cameron Ghana Pakistan Uruguay
Chili Guatemala Paraguay Venezuela
Chine Inde Pérou Zambie
Colombie Indonésie Philippines Zimbabwe
Congo (R.D.) Malawi Rwanda

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88 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La Banque des règlements
internationaux
Des habits neufs pour l’honorable
« vieille institution » ?*

Résumé Nicolas Moumni


Pour appréhender l’évolution institutionnelle, il est nécessaire de se baser sur Ali Bouhaili
les processus de transformations lentes et progressives qui, par sédimentations UPJV-CRIISEA, Faculté
successives de règles, de pratiques et d’acquisitions de savoir-faire, débouchent d’économie et de
sur la mise en adéquation entre l’essence de l’institution et ses finalités gestion, Amiens.
premières. L’évolution de la Banque des règlements internationaux (BRI), sur UPJV-CRIISEA, Faculté
d’économie et de
une période qui excède un demi-siècle, relève, de notre point de vue, de ce type
gestion, Amiens.
de processus. D’une institution sui generis destinée à contribuer au règlement
des réparations allemandes, elle s’est métamorphosée, depuis la fin des années
soixante-dix, en une véritable institution dont la légitimité provient de la
production des règles prudentielles bancaires internationales. Cet article
s’attache, à travers la mobilisation des notions de conflits, de complexe de
transaction et de valeur raisonnable, à montrer le bien-fondé de cette * Ce travail est la version
proposition en adoptant une démarche historico-analytique s’inspirant des définitive d’un texte
présenté au Séminaire
fondements de la pensée institutionnaliste de J.-R. Commons.
central du CRIISEA.
Nous sommes par
Abstract conséquent redevables
In order to apprehend the institutional evolution, it is necessary to base oneself aux différents membres
du Centre pour leurs
on the process of slow and progressive mutations which, through successive critiques et leurs
sedimentations of rules, practices and know-how(s), on the appropriateness suggestions, notamment à
between the essence of institutions and its original purposes. The evolution propos de la notion de
of the Bank for International Settlements (BIS), on a period exceeding a half- « valeur raisonnable ».
Nous demeurons
century, falls, from our point of view, under this kind of process. From sui néanmoins seuls
generis institution, destined to the payment of Germany’s repairs, it had responsables des erreurs
turned, from the late 1970s, into a real institution, whose legitimacy comes et des omissions qui
from the production of international bank prudential rules. This paper, through peuvent y subsister.
the mobilisation of notions of conflicts, transactions complex and “reasonable
value”, will endeavour to highlight the rightfulness of this proposition by
adopting a historical and analytic approach, being inspired by the bases of
J.-R. Commons’ institutional thought.

Mots-clés
Commons, institutionnalisme, BRI, règles prudentielles, finance.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 89


Nicolas Moumni, Ali Bouhaili

(1) En fait, par Introduction


gouvernance mondiale, il
faut entendre l’ensemble Dans le cadre des mutations et des transformations profondes que le
« des transactions » qui
débouchent sur la
système monétaire et financier international a connues pendant les deux
conception, la dernières décennies, la place et les fonctions dévolues à certaines des
légitimation, la mise en institutions économiques internationales ont été progressivement redéfinies.
œuvre et le contrôle des
actions collectives.
La mondialisation et la globalisation ont mis, en effet, au devant de la scène
Naturellement, cet la question de la gouvernance globale impliquant la coordination des actions
ensemble se déploie dans collectives de ces différentes institutions (1). Au-delà des imprécisions qu’elle
un espace doublement
hétérogène à la fois du
recèle, cette notion traduit très clairement une tendance vers la recherche
point de vue de la de procédures de régulation autres que celles relevant des logiques pures
souveraineté et du point du marché, de l’Etat-nation ou de la combinaison des deux. Si du côté du
de vue des institutions.
En plus des institutions
Fonds monétaire international (FMI), cette redéfinition s’oriente
rattachées au système des progressivement vers sa transformation en véritable prêteur mondial en
Nations Unies et au dernier ressort et que, du côté de la Banque mondiale, elle aboutit à une
système de Bretton
Woods existent, en effet,
révision douloureuse de doctrine à propos des conceptions du développement
des regroupements et de la lutte contre la pauvreté (2), la nouvelle configuration de l’architecture
informels réunissant des institutionnelle du système bancaire international accorde une importance
Etats (G7, G8, G10 et
G20) ou des acteurs
croissante à la Banque des règlements internationaux (3), de telle sorte que
privés. Le tout constitue celle-ci est devenue incontournable pour la compréhension de la nature
une sorte de actuelle de l’organisation bancaire et financière au niveau mondial. Le
« gouvernance hybride »
dépourvue de tout
paradoxe est qu’il s’agit d’une institution « professionnelle » supranationale
principe de coordination dont la légitimité ne dérive nullement du politique (4), mais de la nécessité
globale. croissante pour la « communauté bancaire et financière » de se doter d’un
(2) Siglitz J.-E. [2002] cadre collectif permettant, d’une part, de fixer des règles communes de
fournit des explications
fonctionnement et de régulation afin de prévenir l’occurrence des risques
lumineuses sur la
« grande désillusion » qui systémiques, de l’autre, de veiller, en coordination avec les banques centrales
a eu lieu, dans ce nationales, au respect de l’application de ces règles. Ce qui est encore plus
domaine, durant les deux
paradoxal, c’est que, en dépit de la foisonnante littérature institutionnaliste
dernières décennies, que
ce soit au FMI ou à la ou néo-institutionnaliste, ce sont rarement les institutions de ce genre qui
Banque mondiale. en sont l’objet de prédilection. Or, la Banque des règlements internationaux
(3) C’est ce que suggère (BRI) (5) figure parmi les rares institutions pouvant être qualifiées de
Aglietta M. [1995] qui « véritables institutions » (6). C’est d’ailleurs ce que pensait J.-R.
insiste, à juste titre, sur la
nécessité de pousser plus Commons lui-même pendant les années trente, lorsque la BRI n’était encore
loin le processus de qu’une institution embryonnaire chargée de la gestion du problème des
« spécialisation- réparations allemandes (7).
complémentarité » de ces
trois institutions, bien L’objet de ce travail consiste justement à mobiliser un dispositif
que son opinion diffère conceptuel intitutionnaliste, s’inspirant des idées de J.-R. Commons (1862-
quelque peu de celle 1945) pour mettre en évidence les raisons des changements intervenus dans
formulée ici. Il considère
en effet que la fonction le rôle rempli par la BRI en adoptant une démarche fondée sur un double
de prêteur en dernier détour : historique et analytique. Historique, dans la mesure où il est
ressort doit revenir à un nécessaire de mettre en évidence et la genèse d’une institution destinée à
« pool » de banques sous
l’égide de la Banque des l’origine à contribuer au processus de règlement du conflit des réparations
règlements issu de la Première guerre mondiale et sa transformation en rapport avec

90 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La Banque des règlements internationaux

les mutations d’un cadre institutionnel plus large, celui du système monétaire, internationaux, alors que
le FMI doit se consacrer à
bancaire et financier international. Analytique, afin d’expliquer comment
la surveillance des
cette transformation a fait de la BRI une véritable institution productrice équilibres financiers par
de règles régissant la dynamique des actions collectives (going concern au pays.
sens de J.-R. Commons), permettant, libérant et contrôlant les activités « (4) Alors qu’à l’origine la
individuelles » notamment des grandes banques internationales. Banque des règlements
internationaux fut une
Pour ce faire, il nous a semblé nécessaire de revenir dans un premier pure création politique,
temps (section 1) sur les outils analytiques proposés par la pensée elle s’est progressivement
institutionnaliste de J.-R. Commons afin de préciser le sens que nous leur « autonomisée ».
accordons pour notre objet propre. L’objectif ne consiste nullement à vouloir (5) Désignée dans le reste
du texte par BRI.
démontrer la validité ou la non-validité de telle ou telle composante de cette
pensée par le biais de son application au cas spécifique de la BRI (8), mais (6) Par cette expression,
nous ne voulons
plus simplement de s’appuyer sur certaines des idées fondamentales de absolument pas signifier
J.-R. Commons pour éclairer les conditions particulières de l’évolution d’une que l’on s’intéresse à de
institution de ce type. Du point de vue purement historique, cette évolution « fausses institutions », ni
que les analyses
a comporté deux phases caractéristiques. La première (section 2) commence institutionnalistes soient
avec la genèse de la BRI à l’occasion du règlement de la question épineuse dénuées de toute
sinon tragique des réparations et s’achève avec la crise des institutions de dimension empirique,
mais souligner que,
Bretton Woods. Pendant cette phase, la BRI ne peut être considérée contrairement à ce qui est
fondamentalement comme une institution productrice de règles. le cas pour la « nouvelle
Néanmoins, son rôle ne se réduisait pas purement et simplement à celui économie
internationale », les
d’une agence puisqu’elle participait en même temps à la coordination entre institutions
banques centrales. En revanche, elle deviendra «une institution instituante» internationales comme la
(ou de premier ordre, au sens de J.-R. Commons) au cours de la seconde BRI ou le FMI sont
souvent ignorées par les
phase (section 3). En effet, depuis la fin des années soixante-dix, on assiste
(néo-)institutionnalistes.
à une instabilité croissante due à l’accentuation de la volatilité des taux de Nous n’aborderons pas
change et des taux d’intérêt générée par le passage aux changes flottants et non plus le débat sur la
par l’extension des marchés financiers résultant de la globalisation. Cette distinction entre
« organisation » et
instabilité s’est traduite non seulement par le retour des crises financières « institution ». Nous
et bancaires à répétition et par la montée en puissance des risques notamment renvoyons à propos de ce
systémiques, mais aussi par une transformation radicale des sources des débat à Palloix C. [2002]
et à Bouchikhi
risques et des modalités de leur propagation. La BRI s’est alors H. [1990].
métamorphosée en véritable institution, produisant des règles ayant pour (7) Selon Pirou C.,
objectif la prévention et/ou la gestion des risques, endossant ainsi par défaut [1939] la BRI serait
certains des attributs du régulateur international. l’idéal-type de ce que
J.-R. Commons entend
1. Institutions, évolution et changement(s) institutionnel(s) par institution.
(8) Il semble qu’il est
Si l’on fait abstraction des rapports de filiation très controversés entre devenu impérieux
le néo-institutionnalisme ou la nouvelle économie institutionnaliste et aujourd’hui pour ceux
qui s’intéressent de près
l’institutionnalisme historique américain (cf. schéma 1), en se préoccupant ou de loin au(x)
du sort réservé aux figures fondatrices de ce dernier, on peut convenir « programme(s) de
aisément que la figure de J.-R. Commons éclipse aujourd’hui celle de Veblen. recherche (néo)-
institutionnaliste(s) » de
L’explication de ce mouvement de balancier est relativement délicate. Elle faire une halte pour
réside probablement dans le fait que, contrairement au second, le premier évaluer et les acquis et les

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 91


Nicolas Moumni, Ali Bouhaili

dérives qu’il a pu a non seulement adopté des positions perçues comme moins radicales, mais
engendrer. En
re-découvrant les
surtout parce qu’il a été moins solitaire et a initié un véritable « programme
institutions, les de recherche » du Wisconsin (9). Toujours est-il que les références à
économistes se sont J.-R. Commons, ignoré pendant longtemps par le processus de remise en
laissés aller selon leur
selle des théories institutionnalistes (10), ont supplanté progressivement
habitude en faisant
comme si les juristes, les celles pourtant prédominantes antérieurement à Veblen. Toutefois, la richesse,
spécialistes des sciences la complexité et aussi la nature disparate de l’œuvre de J.-R. Commons sont
administratives ou des telles que tenter d’en donner un aperçu global satisfaisant en cohérence
sciences politiques, pour
se limiter à ces trois avec sa conception de l’évolution des économies institutionnelles est une
exemples, n’en avaient véritable gageure. Ce sentiment est largement partagé par tous ceux qui se
jamais parlé ! sont intéressés à l’œuvre de J.-R. Commons. C’est ce que souligne, très
(9) Même si, selon justement, Théret B. [2003, p. 80] lorsqu’il note que « (…) la profusion
certains, les disciples
n’ont pas été forcément à
des concepts et des distinctions analytiques, les allers et retours incessants
la hauteur du Maître. Ce entre le niveau psychologique et les dimensions éthiques, le passage
que nous entendons par permanent entre analyse et genèse des idées mobilisées et par conséquence
« programme de
les emprunts à diverses écoles économiques considérées usuellement comme
recherche » c’est un état
d’esprit partagé et une incompatibles entre elles, rendent son œuvre touffue, pour ne pas dire
vision commune. confuse, au plan théorique, et d’une lecture ardue (11). »
(10) Ce traitement
relativement injuste
Schéma 1
transparaît y compris
dans les chapitres
consacrés par les ouvrages Théorie(s) des institutions
d’Histoire de la pensée
économique à
l’institutionnalisme
historique américain. On Old Instutionalism New Institutionalism
accorde souvent sinon Veblen (La N.E.I)
systématiquement plus Commons Coase
d’intérêt à Veblen ou à Mitchell Williamson
Mitchell au détriment de Clark North
Commons. On peut citer Langlois,
à titre d’exemple Néo-Institionalisme etc.
Facarrello G. et Béraud Hodgson
A. [2000]. Rutheford
Ramstad
(11) Sauf que Théret B. Galbraith,
[2003], à la différence de etc.
tous ceux qui adoptent le
même point de vue,
considère qu’il est
possible de reconstruire Nous nous limiterons, par voie de conséquence, à faire ressortir ce qui
une cohérence, au moins
représente pour nous le « noyau dur » des idées commonsiennes,
relative, de la pensée de
Commons. susceptibles de servir judicieusement notre propos : rareté, conflits,
transactions, règles et valeur(s) raisonnable(s).
1.1. Evolution et changement chez John Commons
La problématique de la genèse et du changement institutionnels occupe
aujourd’hui non seulement les esprits des auteurs qui s’inscrivent
ouvertement dans le cadre des visions « institutionnalistes », mais aussi

92 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La Banque des règlements internationaux

celui de tous ceux qui accordent aux institutions un rôle central dans
l’explication des modalités de fonctionnement des économies
contemporaines. Il faut remarquer néanmoins que cette problématique n’a
reçu jusqu’à maintenant que des réponses partielles, souvent très
insatisfaisantes, notamment en rapport avec les idées évolutionnistes (12). (12) Pour se faire une
L’emprunt de la métaphore évolutionniste et son application aux opinion plus précise à la
fois des rapports en
institutions reviennent souvent à considérer que ces dernières subissent des évolutionnisme et
transformations et des mutations, à travers des processus complexes institutionnalisme et de
d’adaptation aux contraintes imposées par l’environnement global. Celles l’état de la recherche
ayant pour objet ces
qui survivent sont par définition celles qui manifestent des capacités rapports, on peut se
supérieures d’adaptation (13). Il s’agit du postulat de base d’un pan entier reporter avec un très
des courants évolutionnistes qu’on peut qualifier, à juste titre, de postulat grand profit à Aréna R.,
et alii [2003] ainsi qu’à
de « l’efficience institutionnelle » fondé, sous ses différentes variantes, sur Lebras C., et alii [2003].
le darwinisme méthodologique. Le représentant le plus radical de cette forme
(13) On sait que les
de darwinisme est certainement Hayek puisqu’il fait de la loi de la courants évolutionnistes,
concurrence le seul et unique juge de paix de la sélection des « bonnes même en science
institutions ». économique, n’ont jamais
disparu totalement. Qu’il
Adopter ce postulat revient, cependant, au-delà du caractère s’agisse de
problématique des analogies biologiques, à accorder beaucoup plus J.-[Link] à travers
d’importance au rôle de la compétition et de la concurrence au détriment la théorie de l’évolution
économique [1912] ou
de la coopération, tout en sous-estimant les dimensions historiques en termes dans le cadre de sa
d’instabilité et d’irréversibilité des processus évolutionnaires. C’est ce qui conception du destin du
explique que de nombreux auteurs, antérieurement convaincus par le bien- capitalisme [1942] ou
encore Hayek F [1945]
fondé de ces analogies, s’en sont progressivement éloignés ces derniers temps et, enfin et surtout,
en considérant qu’il s’agissait beaucoup plus de « métaphores » que Nelson R., et Winter W.
« d’analogies », se rapprochant ainsi des problématiques de l’évolution en [1982]. Les idées
évolutionnistes, en
termes d’auto-organisation et de cognition [Arena. R., et alii, 2003] (14). mettant l’accent sur les
Ce rapprochement s’avère néanmoins insuffisant pour échapper à l’emprise mutations à travers les
du postulat de « l’efficience institutionnelle ». L’évolution demeure soumise innovations ou le rôle
spécifique de certains
à une logique déterministe quelque peu paradoxale : la survie prouve agents économiques
l’efficacité, et l’efficacité explique la survie. La dimension faussement (les entrepreneurs par
« dialectique » de l’idée de co-évolution ne parvient pas à briser l’emprise exemple) ou sur le
processus à long terme
du postulat « d’efficience » ; elle ne fait que déplacer le problème sans d’apparition-disparition
forcément le résoudre. des institutions, ont
Tout en se situant dans le cadre de l’évolutionnisme, J.-R. Commons contribué très fortement
à éclairer la
[1934] rejette néanmoins la pertinence de la transposition de l’idée de « la
problématique de
sélection naturelle » aux phénomènes et aux faits de société. Il reproche, l’évolution et des
en effet, aux approches évolutionnistes traditionnelles de ne pas prêter changements
l’attention ou de ne pas accorder suffisamment d’importance à institutionnels. Il n’en
reste pas moins que
l’intentionnalité et à la conscience des individus ou des groupes d’individus « l’évolutionnisme »
dans le cadre de leurs interactions propres mais aussi dans le cadre de leurs même tempéré, même
interactions avec le collectif. Les actions individuelles, qui sont des manières réformé, souffre du
« péché originel » du
de nouer des relations entre individus et avec la collectivité, n’ont de sens postulat « d’efficience
que lorsqu’elles sont inscrites dans le temps à travers la formulation des institutionnelle ».

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 93


Nicolas Moumni, Ali Bouhaili

(14) Il s’agit de anticipations (futurité). Doués des capacités d’anticiper, les individus se
l’ensemble des approches
transforment en « esprits institués » influençant ainsi leur propre avenir.
qui s’inscrivent dans le
cadre de la problématique Ils échappent donc à la loi naturelle de l’évolution. L’évolution des règles
des systèmes régies par l’action collective obéit dès lors à un processus de sélection
autopoiétiques dont la artificielle accomplie par divers collectifs organisés (associations, firmes,
figure emblématique est
[Link]. églises, etc.) et in fine par la « main visible des tribunaux » à travers les
(15) Dans ce sens, se
décisions judiciaires. Les règles (même les routines et les coutumes) sont
limiter au « face-à-face », toujours provisoires puisqu’elles sont fondées sur ce qui est raisonnable pour
changeant dans les formes résoudre les conflits dans la société à des moments donnés. Les institutions
mais néanmoins
immuable dans la nature,
ne sont pas par conséquent purement passives, même si elles sont traversées
entre l’institution par les logiques parfois contradictoires des acteurs. Elles subissent, certes,
(incarnant la hiérarchie) les mutations de leur propre environnement, et, en tant que telles, elles
et le marché (qui sont soumises à la nécessité de s’adapter mais contribuent aussi à le
incarnerait la non-
hiérarchie) nous paraît façonner (15). Dans cette optique, on peut affirmer que les périodes
très fallacieux. On peut d’instabilité et de rupture majeures sont propices à la fois aux changements
tenter institutionnels et à l’émergence d’institutions radicalement nouvelles. Ces
méthodologiquement de
dériver les institutions à périodes ressemblent étrangement à des situations de laboratoire et
partir du marché, mais il constituent un terrain privilégié pour les tentatives ayant pour objectif de
est curieux qu’aucune mettre en évidence la nature des rapports complexes entre l’action collective
critique de
l’institutionnalisme
ou individuelle, le conflit et l’ordre économique, politique et social. Toutefois,
(surtout du côté des il ne faut pas surestimer les éléments de rupture et d’irréversibilité en
économistes dits négligeant la nature cumulative non foncément arbitraire des processus
« hétérodoxes ») n’ait fait
d’évolution. Le cas de la BRI répond, nous semble-t-il, à ces deux exigences
remarquer qu’on ne peut
dériver qu’une et une (cf. tableaux 3 et 4 en annexe 1). C’est dans cette tension, qui n’est ni
seule institution (serait-ce totalement déterminée, ni purement accidentelle, que gît l’énigme de la
l’Etat ?! les vieux débats genèse, de l’évolution et des changements institutionnels dont seule l’Histoire
non-réglés nous
rattrapent toujours !). Les est susceptible de fournir les clefs.
rapports institution- Néanmoins, adopter une perspective historique ne signifie pas
marché, sont complexes. forcément revenir en profondeur, avec les détails nécessaires et la rigueur
Certes, une institution,
ne peut être comprise
qui conviennent aux historiens, sur les différentes phases d’évolution d’une
sans le marché mais le institution, ni historiciser à outrance les catégories analytiques forgées par
marché non plus ne peut la pensée institutionnaliste de J.-.[Link]. Il n’est pas dans notre
être pensé sans
l’institution à moins
intention, par conséquent, de faire ici l’Histoire de la BRI, mais plus
qu’on postule qu’au modestement de mettre en évidence (16) les paramètres cruciaux qui
début et au expliquent à la fois les conditions de sa genèse, pendant la période de l’Entre-
commencement des
deux-guerres, et de son évolution jusqu’au moment où elle devient une
temps il n’y avait que des
marchés. C’est une forme institution majeure dans l’architecture du système monétaire et bancaire
relativement décalée, international, en la situant dans le cadre de la logique de la perspective
puisque non historique de J.-R. Commons.
nécessairement biblique,
de la propre expression de
1.2. Une perspective historique originale
Williamson O. [1975].
Une ontologie non La première idée fondamentale concerne, en effet, l’inscription de la
seulement auto-
contradictoire du point pensée de J.-R. Commons dans une perspective historique. Cette
de vue méthodologique inscription est particulière dans la mesure où elle se distingue à la fois de

94 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La Banque des règlements internationaux

celle de Marx, celui-ci ayant trop mis l’accent sur le concept de mode de mais contredite par
l’Histoire elle-même.
production, et celle de Veblen, qui accorde, selon J.-R. Commons, trop
Pour s’en convaincre, il
d’importance aux facteurs technologiques. Son opinion est que ces deux suffit de lire ou de relire
auteurs, comme beaucoup d’autres d’ailleurs, ont réduit l’évolution du Polanyi K., [1979].
capitalisme à des facteurs qui la surdéterminent par l’économique au L’intérêt et l’originalité de
la pensée de
détriment des facteurs institutionnels. C’est pourquoi il propose comme J.-R. Commons est
alternative de distinguer trois phases caractéristiques du développement du qu’elle permet de
capitalisme. La première phase est celle de la « rareté », la deuxième phase dépasser relativement ce
« face-à-face ». Il ne serait
est qualifiée de phase de « l’abondance », et, enfin, la dernière est identifiée pas déplacé, pour
comme étant la phase de la stabilisation. reprendre une formule
Si l’on peut rapprocher cette typologie des idéaux-types à la M. Weber, célèbre de Hahn F., à
propos de la monnaie, de
il n’en reste pas moins que l’usage que l’auteur en fait ne permet pas de se dire que « le défi le plus
faire une idée très précise du principe même de la distinction en trois phases. important auquel sont
[Link] [1971] qui la reprendra explicitement dans plusieurs de ses confrontés les modèles
des économistes est la
textes majeurs, notamment dans « les perspectives économiques de nos petits prise en compte effective
enfants » l’interprète a priori comme un processus de finitude de des institutions ».
l’Histoire, lui assignant ainsi une dimension téléologique absente chez (16) Par le biais d’un
J.-R. Commons et qui est paradoxalement très proche des idées développées choix de « phases
caractéristiques » de
par F. Fukuyama. Après s’être débarrassée du problème économique par la
l’Histoire de la BRI. Un
mise en œuvre des moyens permettant de réaliser l’abondance, l’humanité tel choix peut paraître
aura comme seul problème la gestion de la liberté dans le cadre de la arbitraire du point de vue
stabilisation, phase finale du développement du capitalisme (17). Qu’il y du principe de la
périodisation. Cette façon
ait ou non une dimension « messianique » ou « téléologique » dans cette de procéder nous semble
typologie, ce n’est pas le point le plus important ! Il est en revanche malgré tout légitime,
primordial de comprendre que J.-R. Commons s’intéresse aux institutions dans la mesure où ce qui
nous intéresse
du capitalisme en identifiant des phases particulières de son développement. fondamentalement c’est
Plus précisément, il s’intéresse aux institutions du capitalisme moderne, de savoir à partir de quel
i.e. le capitalisme de son époque. moment la BRI devient
une institution
La première phase, celle de la rareté, étroitement liée au capitalisme « instituante » se
marchand, se caractérise non seulement par l’inefficacité et la violence différenciant d’une
arbitraire, mais aussi par un exercice de pouvoir collectif et communautaire simple « agence ». Pour
plus de détails à propos
très étroit. Il s’agit d’un capitalisme défensif qui se confond avec les de cette Histoire, nous
corporations ou, du point de vue des nations, avec le mercantilisme. Le renvoyons à Diop I.-T.
rôle du droit et des règles juridiques est très restreint. Les cours de justice, [1993].
à travers la production de règles juridiques remettant en cause celles de la (17) Notons qu’au sujet
de l’identification
première phase, ont ouvert le champ à l’action individuelle justifiant ainsi
historique de cette
l’importance prise par l’idée d’efficience des processus de production de dernière phase, il y a une
la richesse. Le capitalisme marchand se transforme en capitalisme différence d’opinion entre
industriel. L’abondance soulève néanmoins le problème de la répartition J.-M. Keynes et
J.-R. Commons. Si pour
de la richesse. Celle-ci ne fait l’objet chez J.-R. Commons d’aucune théorie J-R. Commons, la phase
de la valeur au sens économique du terme. Sa remise en cause (18) des de stabilisation
théories économiques de la valeur est non seulement très claire mais correspond à la période
de l’Entre-deux-guerres,
catégorique [1934 et 1936]. Il propose en alternative sa propre théorie pour J.-M. Keynes
institutionnelle de la « valeur raisonnable » (cf. infra point 3). La dernière [1971], elle est renvoyée à

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 95


Nicolas Moumni, Ali Bouhaili

un siècle plus tard ! C’est phase, celle de la stabilisation se caractérise par la prégnance des actions
ce qui ressort, en tout
cas, d’une lecture avertie
collectives sur les actions individuelles par le biais par exemple de « la
des « Perspectives… ». concertation entre travailleurs et capitalistes ». Le fait que l’action collective
(18) Cette opposition ne s’impose à l’action individuelle sans forcément l’abolir permet de lutter contre
va pas cependant jusqu’au l’instabilité mais peut déboucher parfois sur des expériences tragiques de
rejet total. La position de tentatives de soumission absolue de l’une à l’autre comme dans les cas du
Commons est un peu
plus complexe. Il fascisme, du nazisme ou du collectivisme russe. C’est pendant cette phase
considère en effet que les qu’on assiste au développement des systèmes bancaires et à la construction
individus peuvent se des communautés de paiement permettant l’extension de la circulation de
prévaloir de toutes les
théories de la valeur la dette, de telle sorte qu’on peut légitimement la qualifier de phase du
possibles et imaginables capitalisme bancaire et financier. Il s’agit en fait d’un capitalisme parvenu
mais qu’il revient aux au stade d’une « économie monétaire de production » très proche de celle
« Cours » qui en ont la
légitimité de dire « la conceptualisée par J.-M. Keynes.
valeur » qui s’impose à La monnaie joue un rôle fondamental dans le cadre de ce type d’économie
tous. C’est la question et ce, non seulement à travers ses fonctions cardinales (unité de compte et
non résolue du « juste
prix » que l’économie moyen de paiement), mais aussi à travers le financement de la production
politique traîne depuis les par le recours au crédit. L’institution de la monnaie comme rapport social
scolastiques. a pour conséquence d’ouvrir la possibilité de la circulation des dettes et des
créances. Cette circulation est liée au fait, souvent souligné par les
commentateurs de Commons, que la monnaie « permet d’acquérir non des
choses, mais des droits de propriété ». Les transactions ne sont, en effet,
que les supports du transfert des droits, et en tant que telles elles génèrent
des circuits de création des dettes pouvant être éteintes par l’usage de la
monnaie. Dès lors, la caractéristique essentielle de l’économie monétaire
de production réside dans le processus de « négociabilité des dettes et des
créances ». La négociabilité est la conséquence logique de la distinction entre
la « propriété légale » et la « possession physique de l’objet ». Cette distinction
renvoie au temps, aux anticipations et finalement à la promesse de tenir les
engagements. Ce qui définit fondamentalement la modernité des économies
de l’action collective, c’est justement, selon Commons [1934, p. 250],
« l’invention de la transférabilité et de la permanence de la promesse, sans
égard à la personne engagée par cette promesse. Et cette transformation a
été si substantielle que ces simples promesses entre égaux constitutives des
dettes sur lesquelles repose le système de crédit peuvent elles-mêmes être
traitées en droit et par le sens commun comme des marchandises, quoiqu’elles
ne soient (pas) des marchandises (…) mais des anticipations subjectives issues
de la confiance dans les promesses du gouvernement, des cours et des hommes
d’affaire ». Commons rejoint ainsi des approches comme celles de Simmel
ou de Simiand faisant de la monnaie-dette une condition de la liberté des
actions individuelles. Mais cette liberté s’inscrit dans le cadre de processus
socialement garanti par l’action collective. L’institution monétaire, à travers
le système bancaire et financier chargé de la gestion du rapport au temps,
est soumise ainsi à une très forte tension entre les actions subjectives et la
nécessité de leur reconnaissance collective. Cette tension peut être source

96 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La Banque des règlements internationaux

d’instabilité se traduisant par l’évolution cyclique sinon chaotique du


capitalisme bancaire. Le rôle des institutions de régulation monétaire et
bancaire consiste, non seulement à combattre l’instabilité par des politiques
macro-économiques appropriées, mais à tenter de l’enrayer notamment par
la conception, la légitimation et la mise en œuvre de règles prudentielles
obéissant à la logique de la raison « raisonnable ».

1.3. Conflits et typologie des transactions


La notion de transaction forgée par J.-R. Commons et la typologie de
ses différentes formes éclairent particulièrement l’attitude critique à l’égard
de la théorie (néo-)classique de l’échange (19). Selon J.-R. Commons, les (19) En fait, la théorie
classiques, en réduisant l’échange à un rapport naturel, ne sont pas parvenus des transactions est une
critique de toutes les
à la distinction entre les « objets matériels » et les droits de propriété (20) théories de l’échange.
qui leurs sont associés. Ils auraient confondu bien et propriété. Ce qui est (20) Nous ne
en cause dans l’acte d’échange, c’est justement le transfert de ce type de distinguerons pas pour le
droits. D’où la place centrale accordée à la notion de transaction. moment les différents
types d’actifs associés à
Contrairement à l’échange, la transaction renvoie à la dimension légale du ces droits et ce d’autant
transfert de droits de propriété et aux conflits d’intérêts à propos de la plus que l’extension du
rôle des marchés et les
négociation de ce transfert. Il est assez clair que, dans l’esprit de J.-R.
innovations des produits
Commons, le droit est logiquement et historiquement antérieur à financiers modifient
l’économique. En d’autres termes, le droit fixe les règles dans le cadre sensiblement la typologie
commonsienne.
desquelles s’effectue « l’activité d’aliénation et d’acquisition, entre
individus, des droits de propriété future des choses physiques ». Le système
juridique devient dès lors la composante centrale d’un système de règles
collectives plus large. Les droits de propriété sont dans cette optique des
règles « légalement définies » de l’échange. Ces règles sont l’émanation des
« entités » souveraines et in fine de l’Etat. Du point de vue de J.-R. Commons,
le marché lui-même a besoin d’être institué. La transaction devient ainsi
l’unité élémentaire des activités économiques et sociales.
Formellement, J.-R. Commons distingue trois types de transactions qui
« épuisent toutes les activités économiques ». Les transactions de
marchandage ont pour objet la négociation juridique du transfert des droits
de propriété ainsi que des engagements futurs. Le mobile fondamental qui
sous tend ce type de transactions est la rareté. Les transactions de direction
ou managériales concernent l’organisation de l’utilisation de la propriété
dans le cadre du processus efficient de production de la richesse. Les
conditions et les modalités de la répartition génèrent un troisième type de
transactions qui sont les transactions de redistribution. A chaque type de
transaction correspond une psychologie particulière. La psychologie de la
négociation est nécessaire aux transactions de marchandage, la psychologie
du commandement est impliquée dans les transactions de direction, alors
que les transactions de répartition appellent la psychologie de la plaidoirie
et de la persuasion.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 97


Nicolas Moumni, Ali Bouhaili

La distinction entre ces trois catégories de transaction repose en réalité


sur la différence du statut des transactants au regard des règles juridiques
et in fine au regard du droit. En effet, « les transactions d’affaire transfèrent
la richesse au moyen d’accords volontaires entre égaux en droit. Les
transactions de direction créent la richesse au moyen d’ordres supérieurs
en droit. Les transactions de répartition la distribuent au moyen d’accords
entre supérieurs en droit » [Commons (1935), p. 136]. Cette distinction
se dédouble d’une autre qui porte, cette fois-ci, sur la nature des transactions
au regard des comportements des participants aux transactions du point
de vue non seulement psychologique mais aussi en fonction de leur
positionnement dans le cadre des rapports de forces et leurs horizons
temporels. Il s’agit de la psychologie des individus agissant en rapport avec
la psychologie sociale, puisque prendre part aux transactions consiste toujours
à entrer en rapport avec les autres. Les transactions « routinières » se
distinguent ainsi radicalement des transactions « stratégiques ». Les
premières relèvent des modes de comportement et d’action fondés sur les
données de l’expérience. Elles ne nécessitent pas, selon Bazzoli, « une
attention constante et une délibération consciente par ce qu’elles
concernent des problèmes connus et sont l’objet d’une régulation avérée
par le passé » [1999, p. 98]. En revanche, les transactions stratégiques ont
pour objet des « situations nouvelles » ou l’ouverture de « nouveaux champs
d’opportunité » dans le cadre desquels les habitudes et les routines deviennent
inopérantes. Ce type de transactions, fortement empreintes d’incertitude,
nécessite en conséquence de la part des individus l’anticipation, la
délibération et l’évaluation avant l’action.
1.4. Règles et valeur(s) raisonnable(s)
Si la transaction n’abolit pas l’échange mais le hisse à un autre niveau
permettant de prendre en compte à la fois les aspects économiques, légaux
et psychologiques, y a-t-il une théorie de la valeur spécifique à l’économie
institutionnelle pouvant être associée aux transactions ? J.-R. Commons
répond positivement à cette question à la fois dans l’ouvrage de 1934 mais
surtout dans un texte postérieur [1936] ayant pour objet « la valeur
raisonnable dans l’économie politique américaine ».
S’opposant aux différentes théories économiques de la valeur aussi bien
classique et néo-classique qualifiées de théories de la valeur de l’économie
du revenu maximum, qu’aux théories objectives de la valeur-travail, il propose
une approche collective de l’évaluation fondée sur l’idée de « valeur
raisonnable ». Ce qu’il reproche aux différentes théories de la « valeur »,
c’est leur caractère naturel qui en fait des « contraintes objectives » s’imposant
universellement comme telles, qu’elles relèvent du travail ou de l’utilité.
Cette idée ne traduit pas les résultats de l’interaction des évaluations
subjectives, mais les modalités selon lesquelles des pratiques sociales
divergentes et contradictoires convergent vers une sorte de consensus relatif

98 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La Banque des règlements internationaux

sur les valeurs. C’est ce qui ressort, en effet, de la définition qu’il en donne :
« La valeur raisonnable, telle que je la définis en suivant la Cour suprême,
n’est pas l’opinion de n’importe quel individu au regard de ce qui est
raisonnable. Ceci est l’habituelle objection soulevée contre une théorie de
la valeur raisonnable. Il y a autant d’opinions individuelles de ce qui est
raisonnable qu’il y a d’individus, tout comme il y a autant d’opinions diverses
de ce qui est agréable ou pénible qu’il y a de personnes. La valeur raisonnable
est l’arrêt de la Cour de ce qui est raisonnable entre demandeur et défendeur.
Elle est objective, mesurable en argent et obligatoire [1936, p. 392]. » Elle
est objective non parce qu’elle renvoie aux propriétés de ce qui fait l’objet
des transactions mais parce qu’elle est « extériorisée » dans la mesure où
elle émane d’une instance supérieure en droit qui est la Cour Suprême. Selon
J.-R. Commons, la Cour suprême établit, notamment à travers le système
de jurisprudence, une échelle de valeurs, de réparations et d’indemnisations
en cas de préjudices. La théorie de la valeur « raisonnable » est beaucoup
plus proche des conceptions de la « valeur » en termes de valeur(s) sociales(s)
que de celles des « valeurs subjectives ». Elle est cohérente avec l’économie
des transactions. Dans la mesure où celles-ci impliquent le transfert des
droits de propriété, les valeurs sont « régies » par le « marché » des droits
définis par les institutions judiciaires. Bref, l’ordre de la valeur « raisonnable »
est celui de « la limite inférieure et supérieure de la valeur d’échange »
déterminée par la Cour suprême et non par la loi de l’offre et de la demande.
Trois aspects fondamentaux caractérisent ainsi « la valeur raisonnable » :
premièrement, elle s’impose aux individus par la règle de droit tout en
prenant en considération les évaluations subjectives. La valeur raisonnable
échappe néanmoins à la rationalité pure des objectifs individuels.
Deuxièmement, sa fixation ne fait pas l’objet d’une procédure purement
rationnelle. Dans ce sens, elle relève plutôt de la raison « raisonnable » et
non de la « raison rationnelle » (21). Enfin, son non-respect appelle des (21) Contrairement à ce
sanctions sur lesquelles existe un « consensus relatif ». Ce consensus ne relève qu’on peut penser, la
« raison raisonnable » ne
cependant ni d’une adhésion naturelle et spontanée, ni des purs rapports s’identifie pas à la
de force. Il résulte des « arrêts » des cours qui sont des épées de Damoclès « rationalité limitée ».
suspendues sur la tête des individus. Il s’agit de la raison
« prudente ».
Evidemment, la valeur raisonnable de Commons renvoie à la valeur
d’échange, mais elle ne s’y réduit pas. Il existe en effet un ensemble de
situations où il peut y avoir valeur raisonnable sans référence à un système
explicite de prix (les exemples de ce type de situations ne manquent pas :
indemnisations, dédommagements, etc.). Nous utilisons par conséquent
l’idée de « valeur raisonnable » dans une acception plus large que celle qu’elle
revêt chez Commons. Concrètement, elle traduit, comme on le verra plus
loin, le niveau de fonds propres requis pour une banque (ou institution
financière) au regard du degré de risque « raisonnable » en rapport avec la
perception dominante au sein de la BRI du risque « systémique » pendant
une période donnée. La BRI, par son action collective impliquant la

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 99


Nicolas Moumni, Ali Bouhaili

négociation avec la profession bancaire, élabore des règles de compromis


dont l’adoption impose le respect de la « valeur raisonnable ». Par
(22) Dans notre esprit, la transposition (22), la BRI joue un rôle analogue, sur certains aspects, à celui
BRI ne s’identifie pas d’une « Cour suprême ». C’est en ce sens que l’action de la BRI concourt
totalement à une « Cour
suprême ». Le système
à la garantie de ce « bien public international » qu’est la sécurité du système
dynamique de l’ordre de bancaire et financier international, condition de la pérennité des systèmes
la valeur raisonnable dans de paiements (schéma 2 ci-après).
le cas de la
réglementation bancaire
prudentielle est plus Schéma 2
complexe. Nous aurons
l’occasion d’y revenir lors Ordre dynamique de la valeur « raisonnable »
du point III.
Période 1 Période 2 Période 3
R1 R2 = f(R’1, Nfrp2) R3 = f(R’2, R’’2, Nfrp3)

Vr1 Vr2 Vr3

Conditions Conditions Conditions


particulières de particulières de particulières de
perception des risques : perception des perception des risques :
– instruments risques : – innovations
– pratiques – innovations (instruments)
– outils d’évaluation (instruments) – nouvelles pratiques
des risques – nouvelles pratiques – nouveaux outils
+ – nouveaux outils d’évaluation des
Réactions des acteurs d’évaluation des risques
risques +
+ Réactions des acteurs
Réactions des acteurs

Ri = 1,..3 : règle ;
R’i = 1,..3 : règle modifiée ;
R’’i =1,..3 : règle modifiée à nouveau ;
Nfrp : nouveaux facteurs de risque apparus au cours de la période ;
Vri =1,..3 : Valeur raisonnable adoptée pendant la période.

2. Genèse et évolution de la BRI : de la tragédie des réparations


à la reconstruction de l’après-guerre
2.1. A l’origine, le conflit des réparations
La création de la BRI (cf. encadré 1 en annexe 2) serait incompréhensible
sans référence aux conséquences économiques de la paix conclue après le
premier conflit mondial, pour reprendre le titre de l’ouvrage qui a rendu
(23) Il s’agit du fameux J.-M. Keynes célèbre (23). On sait que les débats concernant cette question
« Conséquences
économiques de la paix » ont opposé, d’un côté, ceux qui avaient pour volonté d’imposer à l’Allemagne
[1981-1988]. On sait que des transferts en or au titre des réparations sans qu’elle bénéficie de prêts

100 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La Banque des règlements internationaux

lui permettant de relancer l’activité économique. De l’autre, ceux qui J.-[Link] a participé,
au lendemain de la
pensaient qu’il fallait plutôt aider l’Allemagne à faire face au poids des Première guerre
transferts sans chercher à l’écraser par des exigences qu’elle ne pourrait pas mondiale, aux
satisfaire de toute façon (24). négociations du traité de
Jusqu’à la fin des années vingt, c’est le premier camp qui l’emporta, mais Versailles. N’étant pas
d’accord sur la tournure
au début des années trente, ce sont les idées du second camp qui et l’issue des
commencèrent à prendre de l’importance, se concrétisant justement par négociations, il a
le plan Young (janvier 1930). Celui-ci avait un double-objectif : d’une part, démissionné de la
délégation britannique.
procéder à la réduction des paiements annuels de l’Allemagne, de l’autre, Une lecture
commercialiser sa dette par le biais de l’émission d’un nouvel emprunt complémentaire, au-delà
international. Deux raisons expliquent la genèse de la BRI, toutes les deux du désaccord sur les
modalités de « faire payer
liées à la forte instabilité économique, financière et politique de la période l’Allemagne », permet
de l’Entre-deux-guerres : l’absence de dispositifs de gestion des problèmes d’éclairer à la fois l’état
de coopération internationale dans le domaine monétaire et financier et, psychologique de
J.-[Link] et ses
à cause de cette absence, l’urgence de fonder une « institution » rapports avec certains
susceptible de contribuer au règlement du problème des réparations négociateurs, notamment
allemandes. La genèse de la BRI ne dérive pas par conséquent de l’insuffisance dans la délégation
allemande « le Docteur
des mécanismes du marché ; c’est une création politique. En d’autres termes,
Melchior, un ennemi
cette genèse ne s’explique pas fondamentalement par le défaut de vaincu » [1993]. On peut
dispositifs de régulation monétaire et financière internationale, mais par dire que J.-[Link]
l’impératif de la gestion du « complexe des transactions » issu du conflit avait une intuition aiguë
du rôle des institutions
des réparations. La fin de ce conflit, avec le moratoire « Hoover » en non seulement parce qu’il
1931 (25), allait imposer à la BRI la nécessité d’une adaptation rapide. Elle était en « communauté
s’est reportée sur la défense de l’étalon-or mis à l’index comme un système de pensée » et en relation
notamment épistolaire
responsable de l’aggravation de la crise puisqu’il imposait automatiquement avec une des figures
des politiques économiques déflationnistes, notamment en Angleterre et marquantes de
en France. L’abandon de celui-ci par des grands pays comme l’Angleterre l’institutionnalisme
historique américain,
a imposé une nouvelle évolution. La BRI a commencé à combler le manque J.-R. Commons en
d’une organisation efficace des paiements internationaux par l’institution l’occurrence, mais aussi
d’un système de compensation (clearing) ainsi que par le biais de la gestion parce qu’il a pu éprouver
lui-même, que ce soit
des dépôts en or.
dans sa vie intellectuelle
ou pratique, la puissance
2.2. La genèse d’un complexe des transactions des institutions.
cf. Thabet S. [2003].
Lorsqu’on examine sérieusement les conditions spécifiques à la fois du
point de vue juridique, politique et économique de la genèse de la BRI, (24) Ce débat a opposé
J.-M. Keynes, d’un côté,
on peut constater que celle-ci génère ce qu’on peut appeler un « complexe et un groupe
de transactions » (26) (cf. tableau 1). Ce complexe de transactions peut d’économistes dont le
être appréhendé sur la base de la pensée institutionnaliste de chef de file fut B. Ohlin,
de l’autre. Bien que
J.-R. Commons, avec néanmoins une précision fondamentale au sujet d’une l’argumentation, du point
certaine insuffisance concernant la distinction entre les transactions effectives de vue économique, du
et les transactions potentielles. On a pris trop souvent, en effet, l’habitude premier puisse être
considérée comme faible,
de définir l’institution comme une articulation entre l’action collective et son intuition politique
l’action individuelle à travers les règles découlant des différents types de fut en revanche très juste.
transactions, i.e comme un pur problème de coordination. On oublie alors Certes, les positions de

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 101


Nicolas Moumni, Ali Bouhaili

[Link] étaient que toute institution porte en elle-même à la fois des transactions effectives
rationnelles, mais celles
de J.-M. Keynes étaient
se traduisant par l’application des règles permettant de les réaliser et par
« raisonnables ». La des transactions potentielles que l’institution est seulement susceptible de
raison raisonnable serait- mettre en œuvre. La différence entre ces deux catégories de transactions
elle l’ennemi de la
réside, à notre avis, dans le rapport des transactions avec le conflit. En d’autres
« raison rationnelle » ?
Nous sommes enclins à le termes, les transactions effectives sont liées à la résolution des conflits du
penser. Nous y « moment », alors que les transactions potentielles ne se révèlent que lorsque
reviendrons plus tard d’autres conflits surviennent. C’est d’ailleurs la façon la plus appropriée
(cf. infra point. III) au
travers de l’idée de la d’expliquer le caractère durable de certaines institutions par rapport à d’autres
« valeur raisonnable » de dont la durée de vie est ou trop courte ou éphémère (27).
J.-R. Commons. Dans ce sens, la typologie des transactions et des règles se transforme
(25) En fait, le legs de la quelque peu afin de prendre en considération, dans le « complexe de
question des réparations
ne sera définitivement
transactions » même, celles qui ne sont pas directement liées au conflit et
réglé qu’en 1980 !? qui peuvent être activées ou réactivées en fonction des exigences liées aux
(26) Cette notion n’est nouveaux conflits. Naturellement, la distinction entre ces deux catégories
pas exclusive de celles de transactions n’abolit pas les typologies proposées par J.-R. Commons
« d’arrangements lui-même, elle ne préjuge pas non plus du caractère déterministe des
institutionnels » ou de
« formes transactions potentielles. L’incertitude radicale permet de penser que certaines
institutionnelles ». Elle a transactions potentielles ne verront jamais le jour et demeureront toujours
néanmoins le mérite de en état de latence. Cette distinction ne va pas jusqu’à dénaturer la conception
ne pas mettre
immédiatement l’accent
non nécessairement fonctionnaliste des institutions développée par
sur l’idée d’ordre. J.-R. Commons. On peut résumer très schématiquement cette distinction
(27) La société des dans le tableau ci-après :
nations (SDN) est un des
exemples de ce type Tableau 1
d’institutions éphémères.
Transactions effectives versus transactions potentielles
Transactions-règles
effectives potentielles
Conflits

Conflits courants Transactions mises en Possibilité de recours à


œuvre pour résoudre la mise en œuvre de
les conflits du moment transactions
alternatives
Conflits potentiels Genèse de conflits Conflits incertains
nouveaux à cause de et/ou indéterminés
la non-résolution des
conflits réels

Bien évidemment, cette distinction demeure très formelle. Elle n’a pas
d’autre objet que de mettre l’accent sur la logique de la dynamique globale
qui sous tend les processus des changements institutionnels (limités à l’échelle
d’une institution) et des mutations des institutions (élargie à l’ensemble
du réseau des institutions et aux processus d’apparition-disparition des
institutions). Une telle distinction éclaire néanmoins d’une façon
saisissante à travers le cas de la BRI la problématique des mutations et de
survie d’une institution. Elle est conditionnée par la composition du

102 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La Banque des règlements internationaux

complexe des transactions. Une institution présente une forte probabilité


de mutation et de survie si ce complexe n’est pas seulement et uniquement
composé de transactions effectives mais de transactions potentielles.
L’évolution de la BRI durant la période de l’après-guerre jusqu’aux années
70 illustre l’importance cruciale de la notion de « complexe de transactions »
(cf. schéma 3). Progressivement, les activités de la BRI vont se concentrer
sur les transactions liées aux dimensions financières dans le cadre de la
construction et de la régulation des systèmes monétaire, bancaire et financier
de l’après-guerre. Elle va ainsi acquérir des compétences élevées dans ces
domaines, que ce soit au niveau de la construction de « systèmes
d’information » pertinents ou au niveau de la connaissance et de la maîtrise
des processus et des règles de coordination, notamment entre banques
centrales.

Schéma 3
Genèse de la BRI comme institution
et de son complexe de transactions

Politique
(Alliés-souveraineté)
Pays indemnisés

BRI (3) TrR (4)

TrD TrM (1)


(transferts
de richesse)

(2)

Conflit des réparations


Allemagne

(1) Conflit politique et économique.


(2) Règles de résolution du conflit.
(3) Genèse de l’institution.
(4) Prise en charge par la BRI des transactions spécifiques au conflit des réparations, mais
en tant que banque son complexe de transactions ne se réduit pas à la question des
réparations TrM (Transactions de marchandage) TrD (transactions de direction) TrR
(transactions de répartition).

2.3. Une institution en marge de Bretton Woods…


La survie de la BRI au lendemain de la Seconde guerre mondiale n’était
pas nécessairement garantie et ce, pour deux raisons essentielles : d’un côté,
l’institution fut l’objet de vives critiques, notamment à cause du rôle pour

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 103


Nicolas Moumni, Ali Bouhaili

(28) Il s’agit d’une le moins ambigu qu’elle a pu jouer pendant le conflit (28). De l’autre, le
période sombre dans
l’Histoire de la BRI. Non
sentiment général à l’époque est qu’elle présentait une forte concurrence
seulement elle fut accusée avec les nouvelles institutions issues des négociations de Bretton Woods.
du transfert illégal de l’or On s’est rendu compte progressivement que loin d’être en rivalité avec le
de la banque de
Tchécoslovaquie mais
FMI (spécialisé dans l’ajustement des balances des paiements et dans la
aussi pour son stabilisation des taux de change) et la Banque mondiale (dont la
implication éventuelle principale fonction est d’accorder des prêts à long terme), la BRI présentait
dans les « spoliations »
plutôt de fortes complémentarités et ce d’autant plus qu’à la différence des
perpétrées par le régime
nazi. deux autres institutions, il s’agissait d’une institution de banques centrales
et non d’une institution inter-étatique. La BRI a évolué donc en marge
mais en interaction avec les institutions du système de Bretton Woods. En
effet, dans l’immédiat après-guerre, la BRI s’est engagée, d’abord, dans la
construction d’un système de compensation multilatéral des paiements,
ensuite, dans la construction de l’organisation de la coopération
économique (OECE) ancêtre de l’organisation de la coopération et du
développement économique (OCDE) et, enfin, dans la mise en œuvre de
l’accord monétaire européen.
Les exigences de la reconstruction et l’absence d’un plan de coordination
permettant de la favoriser ont eu pour conséquence d’opposer les
différents pays européens en démontrant l’insuffisance des accords
bilatéraux de paiement datant de l’avant-guerre. Le développement des
échanges nécessitait en effet des disponibilités importantes d’or et de réserves
en devises. Or, ces disponibilités étaient relativement rares. Ce qui a justifié
la mise en place d’accords multilatéraux de paiement avec des procédures
de compensation confiées à la BRI. Le rôle de celle-ci devait se limiter
cependant à « l’opération technique de compensation et notamment au
rassemblement et à l’étude des statistiques relatives aux accords de paiements
(perçus) chaque mois de l’institution technique des pays participants. Ces
institutions techniques sont généralement les banques centrales avec lesquelles
la BRI entretient une collaboration étroite depuis des années, fait qui a
incontestablement facilité sa tâche et (…) permis de lever le secret bancaire
pour que soient communiqués les chiffres et pour assurer le fonctionnement
sans heurt de la partie technique des compensations » [Rapport BRI, 1948].
Les procédures de compensation portaient sur deux catégories
d’opération. Les opérations en circuit fermé entre pays créanciers et débiteurs
et les opérations dites « triangulaires » nécessitant le transfert de la monnaie
d’un troisième pays pour régler les soldes bilatéraux.
Bien entendu, la vie de ces accords a été relativement courte [1947-1948],
mais ils ont permis à la BRI de réactiver ses fonctions de coordination entre
banques centrales préfigurant ainsi le rôle qu’elle remplira plus tard lors
de la crise des années soixante-dix. Les besoins élevés, notamment en biens
d’équipement et en biens de consommation de l’Europe dans son ensemble,
devaient néanmoins être satisfaits par des importations massives en
provenance des Etats-Unis. Ces besoins excédaient les moyens de paiement

104 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La Banque des règlements internationaux

dont disposaient les pays européens et ne pouvaient être satisfaits que par
une injection massive de capitaux. Cette dernière a fait l’objet du plan
Marshall donnant naissance, dans un premier temps, à un « comité de
coopération européenne » dont les réunions débouchèrent sur « la
convention de coopération économique européenne » à l’issue de laquelle
fut créée « l’organisation économique de coopération européenne » qui se
transformera plus tard (1951) en « organisation européenne de coopération
et de développement économique ».
2.4. … mais contribuant aux efforts de la reconstruction européenne
L’objectif de l’organisation économique européenne était double : répartir
l’aide américaine en soutenant l’effort de reconstruction et contribuer à
stabiliser les cours des monnaies européennes en restaurant la confiance
dans les devises nationales. Le premier volet concernait la gestion des droits
de tirage résultant de l’aide américaine. Une fois de plus, la BRI jouait un
rôle d’agence dans le cadre de cette gestion permettant ainsi, en fonction
des informations fournies par les banques centrales nationales, à la fois de
connaître la position de chaque pays vis-à-vis des membres de l’union et
de procéder à la réduction des soldes bilatéraux des différents pays. Ce rôle
est resté le même lors du deuxième accord de paiement et de compensation.
Lorsqu’on examine attentivement les différentes dimensions de ces
accords, on constate que la reconstruction et la relance des économies
européennes pendant la période de l’après-guerre ne pouvaient être réalisées
uniquement par le recours aux mécanismes des échanges. Mais le second
volet, nécessitait l’organisation d’une communauté de paiement. Celle-ci
était censée permettre l’impulsion et le développement des échanges à la
fois inter-européens et avec le reste du monde, notamment les Etats-Unis.
L’accord établissant cette union de paiement est conclu en 1950 entre
les pays qui constitueront plus tard le noyau central de la CEE en plus de
la Turquie. L’union avait quatre objectifs : assainir les situations résultant
des accords de compensation antérieurs, faciliter la circulation de
l’information entre les pays membres à propos de leur(s) position(s), soutenir
les pays dans leur effort pour disposer de ressources pouvant servir de réserves
(or et devises) et, enfin, accompagner un retour général au multilatéralisme
et à la convertibilité des monnaies nationales. Les mécanismes de
fonctionnement portaient sur une double-compensation : dans le temps
et dans l’espace.
Très rapidement, l’union a été remplacée par un accord monétaire
européen comportant deux volets : un fonds européen financé par les
ressources subsistant après liquidation des soldes de l’union et l’instauration
d’un système multilatéral des règlements. Pour le fonds, il s’agissait de crédits
en or à court terme remboursables sur une durée de deux ans, alors que
pour le système de règlement, il était destiné à permettre aux différents pays
d’obtenir les paiements de leur soldes nets en dollars avec des conditions

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 105


Nicolas Moumni, Ali Bouhaili

particulières concernant le taux de change. Là aussi, la BRI a rempli la


fonction d’agent sous la supervision du Conseil, instance de décision, et
du Comité directeur, instance exécutive. Cette fonction a été néanmoins
très limitée, que ce soit au niveau des prêts ou au niveau des règlements.
Au niveau des prêts, l’explication du caractère limité du rôle de la BRI est
liée à deux raisons essentielles. Les prêts devaient être remboursés en or,
ce que les pays membres redoutaient à cause de la rareté relative des réserves
en or. De plus, les capacités de prêt du fonds étaient relativement limitées
comparées à celles du FMI. En ce qui concerne les règlements, l’accord a
joué un rôle important en permettant une convertibilité restreinte et indirecte
des monnaies nationales. Mais en dehors d’un système monétaire unifié
ou d’un système de changes flottants, les mécanismes mis en œuvre par
l’accord ont eu une portée très limitée.
Il n’en reste pas moins que pour ce qui nous préoccupe ici, i.e l’évolution
d’une institution, la contribution de la BRI à l’ensemble de ces
architectures démontre non seulement ses capacités d’adaptation en
participant à la mise en œuvre des règles portant sur des transactions
spécifiques puisque localisées dans les domaines monétaire et financier ;
mais aussi l’accumulation à la fois de la connaissance, de l’appréciation et
de l’évaluation des résultats de la mise en œuvre de ces règles. De telle sorte,
que nous pouvons légitimement parler d’une sorte de division
« institutionnelle » du travail, à laquelle il faut naturellement rattacher une
spécialisation des institutions.
Les manifestations de cette spécialisation vont apparaître plus clairement
pendant les années soixante et soixante-dix à travers deux domaines
d’intervention centrés sur les activités de la BRI en tant que « institution
bancaire spécifique ». Le premier domaine est celui de l’assistance monétaire
des banques centrales. Le second domaine concerne la participation en 1962
aux accords de crédits réciproques mis en place par la Federal Reserve Bank
de New-York et d’autres banques centrales des pays développés. Le premier
concerne des interventions directes sous forme de concours octroyés
directement aux banques centrales en son nom propre et à ses propres
(29) A titre d’exemples risques (29). Le second avait pour objectif de mettre à la disposition des
on peut citer les actions banques centrales, confrontées à la nécessité de défendre leur monnaie, les
suivantes (Diop [1993]) :
aide à la Banque
moyens financiers nécessaires pour le faire.
d’Angleterre en 1967 On assiste par conséquent, pendant cette période, à un recentrage profond
avant la dévaluation de la des activités de la BRI sur le noyau dur des transactions et des règles dans
livre, concours apportés à lesquelles elle a acquis progressivement un degré élevé de spécialisation. D’un
la Banque de la Nouvelle
Zélande la même année
côté, la coordination entre banques centrales sans que cela ne signifie la
dans le but de soutenir transformation formelle de la BRI en banque des banques centrales. De l’autre,
les cours internationaux la gestion des risques monétaires et financiers dont la montée en puissance
de la laine ou, enfin, va avoir lieu dès la fin des années soixante-dix, à travers la crise de la dette
l’aide apportée à la
Banque de France lors de des pays sous-développés, dans un premier temps, et les conséquences sur
la crise de 1968 afin les activités bancaires de l’extension des marchés financiers, dans un deuxième

106 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La Banque des règlements internationaux

temps. D’institution secondaire pour reprendre les propres termes de J.-R. d’enrayer la méfiance à
l’égard du franc ; ou
Commons, la BRI se transforme en institution première. Elle devient elle- encore, des interventions
même une source de souveraineté lui permettant d’édicter des règles justifiées indirectes portant sur des
par la lutte contre les risques systémiques (cf. schéma 4). opérations d’assistance
réalisées en collaboration
avec d’autres institutions
Schéma 4 lorsque les moyens de la
Banque s’avéraient
Autonomisation et transformation de la BRI
insuffisants à travers une
en souveraineté productrice de règles série d’arrangements
collectifs (Accord de Bâle
de 1961, accord de Bâle
de 1966, accord de Bâle
TrM/TrD BRI-Souvraineté de 1968 et enfin
par défaut arrangement collectif de
1977).
(3) TrR (1)

Systèmes
banques TrD TrM (2)
bancaires
centrales
et financiers

Conflits/risques systémiques

(1) Transformation de la BRI en souveraineté par défaut.


(2) Règles prudentielles de gestion des risques.
(3) Valeur(s) raisonnable(s) ?!
(4) Coordination avec les banques centrales.
TrM (Transactions de marchandage) TrD (Transactions de direction) TrR (Transactions de
répartition).

2.5. Les principales fonctions de la BRI


Au terme de ce processus d’évolution, la spécialisation de la BRI s’est (30) « La Banque a pour
objet : de favoriser la
traduite par la prise en charge de quatre fonctions fondamentales [CAE, coopération des banques
1999] sous l’égide du Conseil (cf. tableau 2). C’est ce qui ressort d’une analyse centrales et de fournir des
attentive de l’article 3 de ses statuts (30). La première fonction, qui s’est facilités additionnelles
pour les opérations
développée à partir du début des années quatre-vingt à cause de la crise de financières
l’endettement des pays sous-développés, est celle de « banquier des banques internationales ; et d’agir
centrales ». Celles-ci déposent, en effet, environ 10 % de leurs réserves dans comme mandataire
(trustee) ou comme agent
les caisses de la banque. En contrepartie, la BRI accorde des crédits d’urgence en ce qui concerne les
aux banques centrales, notamment des pays fortement endettés. Il faut noter règlements financiers
néanmoins que cette fonction n’est pas suffisante pour considérer la BRI internationaux qui lui
sont confiés en vertu
comme un prêteur en dernier ressort au niveau international. La deuxième d’accords passés avec les
fonction concerne la coopération entre banques centrales (UE + G10). C’est parties intéressées. » Pour
dans le cadre de cette fonction que s’inscrit la constitution des différents les autres articles
fondamentaux, on peut se
comités de surveillance bancaire dont le plus important est le Comité de reporter à notre
Bâle. Ce dernier a pour principale mission la production de normes « sélection » en annexe 2.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 107


Nicolas Moumni, Ali Bouhaili

prudentielles relatives au renforcement des exigences en fonds propres


destinés à contenir les risques inhérents aux activités de crédit, de marché
et, dans le projet de Bâle II, le risque opérationnel. En outre, la BRI a rempli
une troisième fonction de mandataire et d’agent dans la réalisation des
compensations entre banques centrales et banques privées européennes avant
l’entrée en vigueur de l’euro. Enfin, la BRI constitue, c’est la quatrième
fonction, un centre de recherche, de production et de diffusion de
l’information à travers la publication des rapports annuels permettant la
mise en évidence des déterminants de l’évolution globale des « données
monétaires, économiques et commerciales internationales » et la diffusion
des données concernant « l’activité bancaire internationale, le marché des
changes et le crédit ».

Tableau 2
Structure schématique de l’organisation actuelle de la BRI

Assemblée générale Conseil d’administration Direction


• Composée des représentants • Composé de 17 membres • Met en œuvre la
des banques centrales des dont 5 membres d’office, politique fixée par
pays-membres (membres permanents : le Conseil.
• Approuve le rapport annuel et Al l e m a g n e, B e l g i q u e, • Le personnel s’élève
décide de la répartition des France, Grande-Bretagne, à 506 personnes
dividendes. Le droit de vote est I t a l i e e t Et at s - U n i s, de 37 nationalités.
réparti proportionnellement membres temporaires :
au nombre d’actions souscrites Canada, Japon, Hollande,
dans les différends pays. Suède et Suisse).
• Organe directeur de la BRI,
il fixe la politique de la
Banque et nomme les
membres de la Direction.
BRI (Président en exercice (2004) N. Wellink (Hollande)) : 50 banques centrales et autorités monétaires
sont représentées à l’Assemblée générale, dont 15 provenant de l’Union européenne, 6 d’autres pays
industrialisés et 29 de pays émergents ; siège situé à Bâle.
Source : Site officiel de la BRI.

3. Gestion des risques, résolution des conflits et production de


règles
La transformation que la BRI a connue au début des années soixante-
dix résulte à la fois des changements affectant l’environnement macro-
financier et les logiques mico-économiques qui ont traversé le secteur
bancaire. Elle s’est ainsi métamorphosée d’une « institution instituée »
(institution de second ordre) en une « institution instituante » (institution
de premier ordre). Alors qu’auparavant elle ne faisait que prendre en charge
ou participer à la mise en œuvre des transactions émanant de règles définies
par des souverainetés politiques, elle devient progressivement elle-même
une souveraineté dotée des facultés d’émettre des règles. Cette métamorphose
s’explique par une raison essentielle : le retour du spectre des crises

108 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La Banque des règlements internationaux

systémiques en l’absence d’un régulateur international légitime (31). Il s’agit, (31) L’absence du prêteur
en dernier ressort au
par conséquent, comme on l’a déjà souligné, d’une fonction remplie par niveau mondial a pour
défaut. conséquence l’éclatement
On sait, en effet, que la question du prêteur en dernier ressort est de ses attributs entre
plusieurs institutions.
cruciale (32) pour la survie de la communauté de paiement et en conséquence Dans la mesure où la BRI
pour celle des banques privées. Sa fonction doit être « extériorisée » par n’accorde pas de
rapport aux réseaux bancaires. Cette extériorisation est nécessaire pour lutter financement, elle est
dépourvue de la
contre les menaces systémiques par le rétablissement de la confiance et la
« conditionnalité » alors
garantie de la stabilité à travers les procédures de « refinancement ». Que que le FMI et la Banque
l’institution qui assume cette fonction soit indépendante ou non n’est pas mondiale en disposent,
l’aspect le plus important ! Il faut remarquer néanmoins qu’une intervention elle assume en revanche
les attributs du
systématique du prêteur en dernier ressort peut inciter les banques à prendre régulateur.
trop de risques et à développer des stratégies peu prudentes (aléa moral). (32) A propos de la
Le prêteur en dernier ressort assume finalement, au niveau national, une question du « prêteur en
fonction dont les attributs sont à la fois complexes et contradictoires. Il dernier ressort » aussi
bien dans l’Histoire de la
est condamné au principe de « l’ambiguïté constructive ». Au niveau mondial, pensée économique que
les choses sont encore plus complexes. L’absence d’un prêteur en dernier du point de vue des
ressort pré-défini a pour conséquence la nécessité de la coordination entre analyses actuelles, le
lecteur peut se reporter à
les banques centrales. Or, celles-ci disposent de prérogatives restreintes à Aglietta M., de Boyer J.,
leur propre espace de souveraineté. C’est ce qui explique que la nécessité Diatkine S. [2003].
de la coordination n’apparaît impérieuse que lors des périodes de stress et
de crises. Ces périodes révèlent, en les exacerbant, les conflits ayant pour
objet les transferts de la richesse dans le cade des économies monétaires et
financières et nécessitent des adaptations récurrentes des fonctions des
institutions internationales [Chavagneux, 1997].
Inscrites dans la perspective commonsienne de la construction d’une
théorie réaliste inspirée par la philosophie pragmatique [Peirce et de Dewey],
ces adaptations, lentes mais continuelles, obéissent à la logique de résolution
des conflits résultant de rapports de forces entre les différents acteurs [Pirou.,
1939]. Cette logique aboutit à la conception de règles prudentielles qui
ont connu une évolution progressive depuis la fin des années soixante-dix
à cause des transformations dans les configurations des rapports de force
entre débiteurs et créanciers. Deux principales configurations peuvent être
mises en évidence : la première configuration porte sur la crise de
l’endettement des pays sous-développés débouchant sur un conflit ouvert
entre créanciers et débiteurs dans le cadre duquel les banques internationales
ont été très fortement impliquées. Au cœur de la seconde configuration
qui concerne les pays développés eux-mêmes, se trouve le conflit ayant pour
objet l’arrêt des processus inflationnistes et de dévalorisation des dettes.
La conjugaison des effets des conflits sous-jacents à ces deux configurations
a été renforcée par la modification des orientations des politiques monétaires
notamment aux Etats-Unis, accélérant ainsi le passage d’une économie
mondiale sur-liquide à une économie mondiale sous-liquide et d’une
économie de la dette à une économie de finance de marché ; mais aussi

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 109


Nicolas Moumni, Ali Bouhaili

par la rupture en 1971 dans le régime de change et l’abandon des règles


régissant le système monétaire et financier international hérité de Bretton
Woods. Nous nous proposons à présent d’examiner le processus
évolutionniste de ces règles.
3.1. Gestion du risque de crédit et la règle Cooke : la configuration
des règles prudentielles de l’économie de la dette
Comme nous l’avons rappelé précédemment, l’action collective occupe
une place centrale dans la théorie institutionnaliste, en général, et dans celle
de J.-R. Commons, en particulier. Elle est en rupture avec les courants
classique et néo-classique qui privilégient l’action individuelle rationnelle
et la relation homme-nature pour aboutir à l’équilibre et l’harmonie [Corei.,
1995]. Or, en économie, il ne peut y avoir, pour Commons, d’harmonie
ni d’ordre naturel, mais des conflits entre individus interdépendants
participant à des transactions. Le conflit est considéré comme le moteur
des relations socio-économiques car il fonde le processus création-destruction
des règles. Ce sont justement les institutions, à l’exemple de la BRI (cf.
tableau 4 en annexe 1), qui permettent, par l’action collective, de résoudre
les conflits naissant de la rareté. En menant des actions concertées, les
institutions formelles produisent des règles collectives de fonctionnement.
Ces règles qui puisent leur substance dans l’économie, le droit et l’éthique
protègent les individus de l’incertitude, stabilisent et coordonnent les
anticipations [Bazzoli, 1999].
3.1.1. Contexte historique et nature des conflits d’intérêts
Les transformations de l’économie mondiale, au cours des années
soixante-dix et des années quatre-vingt, ont entraîné des conflits d’intérêts
de différentes natures, au niveau des entités aussi bien microéconomiques
que macroéconomiques. L’un des principaux foyers de conflits entre
créanciers et débiteurs se trouve dans le financement du déficit des opérations
courantes des pays en voie de développement de 1973 à 1982. En effet,
de 1971 à 1983, l’encours de la dette de ces derniers est passé de 86 à
606 milliards de dollars, dont 56,8 % étaient consentis par les banques
commerciales privées. L’Amérique latine s’est taillé la part du lion dans la
mesure où l’endettement des pays latino-américains rapporté à l’endettement
total des pays en voie de développement est passé de moins de 40 % en
1973 à environ 50 % en 1981. La concentration des prêts par les banques
commerciales a induit la dégradation de leur bilan et l’accroissement de
leur risque. En outre, la baisse des excédents des pays exportateurs de pétrole
a réduit significativement les liquidités des banques commerciales privées.
L’une des formes de résolution des conflits est passé par des opérations de
rééchelonnement et de renégociation des dettes de nombreux pays. Mais,
ce nouvel ordre international a tout de même conduit à la crise de
l’endettement financier de 1982.

110 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La Banque des règlements internationaux

Dans un contexte de forte interdépendance entre les économies des pays


développés, la concurrence entre les banques centrales dans les domaines de
la politique monétaire, avec pour objectif exclusif de lutter contre l’inflation,
et de la politique de change, afin de réaliser des gains de compétitivité, a impulsé
une dynamique macroéconomique internationale marquée par la hausse des
taux d’intérêt et du cours du dollar. Cette concurrence a ainsi été à la base
du processus de recompositions des portefeuilles internationaux en fonction
des différentiels d’intérêt et de change nécessitant, dès lors, leurs déplacements
intempestifs d’une place financière vers une autre [Moumni, 2001]. Les
variations erratiques du change et des taux d’intérêt ainsi que les
comportements, parfois « exubérants », des opérateurs ont induit un double
conflit : Nord-Nord, opposant les investisseurs, et Nord-Sud, entre
créanciers et débiteurs en alourdissant la charge de la dette internationale.
Par ailleurs, la libéralisation financière et les progrès informatiques ont été
à l’origine de certains accidents bancaires tels que ceux de la Continental Illinois
aux USA en 1984 et de la banque de New York en 1985. Il convient de rappeler
que durant la décennie quatre-vingt, les Etats-Unis et les trois pays nordiques
connurent la répétition des crises des Caisses d’Epargne et des banques
commerciales. Les conflits entre emprunteurs et prêteurs peuvent être dus
aussi aux crises des marchés financiers entraînant des problèmes de liquidités
telles que les crises de 1987 et 1989. Les évolutions boursières ont contribué,
en outre, à l’accroissement des risques de marché dans les portefeuilles des
grandes banques. A cause de l’imbrication profonde des positions bancaires,
les crises et/ou les accidents bancaires peuvent se propager à travers le monde,
semant ainsi des paniques qui menacent la sécurité du système bancaire
international [Aglietta M., 2003] (33). (33) Si l’on suit les
Or, l’une des originalités fondamentales de la pensée de Commons analyses de M. Aglietta,
le risque systémique peut
consiste justement à faire des conflits d’intérêts la base des ajustements et avoir deux origines
le mobile des modifications des règles en vigueur, notamment lorsqu’il écrit : différentes. Il peut être
« Since the time when the study of economics began to be distinguished endogène à cause de la
défaillance d’une ou de
from philosophy, or theology, or physical science, the point of view which plusieurs banques qui se
investigators took was determined by the nature of conflict deemed propage par une sorte
uppermost at the time, and by the attitude of the investigators towards the d’effet domino. Il peut
aussi résulter d’un choc
conflicting interest » [1934, p. 109]. exogène, une crise de
C’est dans le cadre de ce contexte historique, caractérisé par des conflits liquidité touchant
d’intérêts aigus opposant les différentes catégories d’acteurs économiques l’ensemble du système
bancaire par contagion
clairement identifiés, que la BRI, en tant qu’institution, a tenté par son portant sur les relations
action collective de faire émerger un premier ordre se traduisant par la entre les positions
production, en 1988, d’une norme (règle) internationale de fonds propres individuelles.
pour les banques.
3.1.2. Transactions et production de la règle prudentielle Cooke
A la place de l’échange et de l’action individuelle des courants classique
et néo-classique, Commons préfère adopter comme base d’analyse la

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 111


Nicolas Moumni, Ali Bouhaili

transaction et l’action collective. Il a notamment précisé : « We shall


distinguish the two meaning and yet discover a correlation of materials and
ownership, not in Locke’s personification of Labour, but in a unit of
economic activity, a Transaction, and in that expectation of beneficial
transaction which is a larger unit of economic activity, a Going Concern »
[Commons, 1934, p. 55].
L’ordre ne peut naître, selon Commons, que de l’action collective
consistant en des groupements d’individus formant des ensembles vivants
et pouvant avoir des formes très différentes : entreprises, églises, partis
(34) Ce concept qui politiques, etc.[Pirou, 1939]. Commons parle de « Going Concern » (34)
exprime l’idée d’un pour désigner ces ensembles vivants ou organisations. D’ailleurs, c’est à l’aide
ensemble en évolution
[Pirou 1939] n’a pas
du concept « Going Concern » que Commons aborde les deux facettes de
d’équivalent en français. l’institution en tant qu’organisation (35) et l’aspect institutionnaliste des
Toutes les tentatives de organisations [Bazzoli et Dutraive, 2002].
traduction ne
parviennent pas, en effet,
Comme on a eu l’opportunité de le noter précédemment, lorsqu’il s’agit
à rendre justice à la de marché et de valeur d’échange, l’unité économique implique chez
complexité et à la richesse Commons quatre co-contractants et un magistrat pouvant intervenir en
du « Going Concern »
chez Commons.
cas de conflit ; ce sont les cinq acteurs de la transaction [Pirou, 1939]. Cette
notion qui exprime l’idée de négociation entre les hommes est empruntée
(35) Comme nous l’avons
déjà indiqué plus haut, au droit coutumier anglo-saxon. Selon Commons, les principaux
nous n’abordons pas la fondements de la transaction sont le conflit, la dépendance et l’ordre :
question de la distinction « Thus, the ultimate unit of activity, which correlates law, economics, and
entre organisation et
institution. ethics, must contain in itself the three principles of conflict, dependence,
and order » [Commons, 1934 p. 58]. La transaction-négociation a le statut
d’unité d’activité qui tisse les liens entre individus sociaux négociateurs.
Elle permet grâce à la volonté humaine (Volition) de désamorcer les conflits
dus à la rareté, à l’interdépendance et à l’ordre établi entre les négociateurs
en vue d’aboutir à de nouvelles règles. En effet, les transactions en économie
reflètent la volonté des individus agissant comme des membres de groupes
sociaux et non comme des êtres atomisés.
Ainsi, en 1988, la BRI a institué le ratio Cooke comme règle prudentielle
bancaire internationale. Il s’agit d’une norme minimale d’exigence en fonds
propres de 8 % du total des risques pondérés des banques commerciales
internationales. Dans l’optique du triptyque des transactions proposé par
Commons « bargaining, managerial et rationing transaction » [Commons,
1934], nous pensons que lors des négociations au sein du G10, le Comité
de Bâle sur la Supervision bancaire a plutôt privilégié des transactions de
type « managerial ». En effet, dans ces transactions de direction, la règle
de 8 % émane de participants supérieurs en droit. La profession bancaire
a subit cette norme de contrôle « d’en haut ». L’institution BRI a instauré
cette règle standard aux grandes banques de façon « quasi- administrative ».
Dès lors, la question qui se pose est celle de savoir si on peut accorder
à cette première règle de 8 %, devenue une norme collective, la qualité de
valeur raisonnable ; notion que nous empruntons à Commons en l’adaptant

112 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La Banque des règlements internationaux

à notre problématique (cf. supra schéma 2). Cette notion fait référence aux
décisions prises par les tribunaux américains dans les affaires litigieuses. Pour
l’auteur, la valeur raisonnable ne correspond pas à « la pratique moyenne
ni à la pratique la plus répandue, mais à la pratique des établissements les
plus progressifs » [Pirou, 1939, p. 142]. Elle serait la résultante entre une
valeur idéale et une valeur réelle. Dans notre interprétation (36), la valeur (36) Au risque de nous
raisonnable est relative au contexte et aux pratiques en vigueur à un moment répéter, nous insistons
encore une fois sur le fait
donné de l’histoire des faits économiques. que l’emprunt de l’idée
Dans ce processus évolutionniste qui intègre en permanence les de « valeur raisonnable »
transformations économiques, le nouvel ordre établi ne peut être figé puisque relève essentiellement de
l’analogie.
de nouveaux conflits peuvent voir le jour du fait de la rareté des opportunités
et les relations de dépendance entre agents économiques. Justement, ce nouvel
ordre symbolisé par la règle de 8 % a montré ses limites puisqu’il a donné
lieu à un amendement en 1996.
3.2. Réforme du ratio Cooke en 1996 et amorce de la pratique
d’autocontrôle : la configuration des règles prudentielles de
l’économie des marchés financiers
Au regard des pratiques et « coutumes » bancaires, la norme instaurée
par l’action collective de la BRI en 1988 ne s’avère pas a posteriori une valeur
raisonnable, lors de sa mise à l’épreuve par les professionnels. En effet, l’accord
sur le risque de crédit qui permettait le calcul d’un ratio simple et unique
comportait des approximations et certaines faiblesses qui allaient engendrer
de nouveaux types de conflits d’intérêts conduisant à son amendement. La
règle de Cooke devait s’appliquer, avec une base consolidée, aux grandes
banques internationales sans différenciation de leurs débiteurs. Elle ne tenait
pas compte des corrélations et donc de la diversification ou de la
concentration du risque total de crédit sur une seule catégorie de risque
client. De même, le ratio de 8 % ne représentait pas une valeur raisonnable
dans le sens où il n’intégrait pas le risque de marché qui s’est fortement
accru avec la libéralisation des produits et des marchés financiers pendant
les décennies quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Bref, du point de vue des
banques, le ratio Cooke faisait peser une forte contrainte, en termes de coût
en fonds propres, sur les modalités de gestion du rapport risque/rendement.
3.2.1. Globalisation financière, montée du risque de marché et évolution des
conflits d’intérêts
Au tournant des années quatre-vingt-dix, dans un contexte marqué par
la globalisation financière, les sources de tension se multiplient dans le monde
amenant, via une concurrence exacerbée entre les banques, des conflits
nouveaux entre les acteurs internationaux : créanciers et débiteurs
notamment. En effet, de nombreux pays ont subi la crise de l’immobilier,
la hausse des taux d’intérêt, la baisse du prix des actifs financiers et le manque
de liquidités sur certains segments étroits du marché.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 113


Nicolas Moumni, Ali Bouhaili

Ces tensions et ces conflits d’intérêts ont eu pour conséquence non


seulement la réduction des marges bancaires en France notamment, mais
également le renforcement de l’occurrence des crises bancaires. Citons, par
exemple, celles de la BCCI à Londres en 1991 et du Crédit lyonnais en
France en 1993. Il faut par ailleurs souligner qu’aux USA le gouvernement
a dû mener une politique économique relativement « généreuse » en 1991
et 1992 pour aider les banques à s’en sortir dans un climat récessif. Quant
aux banques japonaises, en « croulant » notamment sous les créances
douteuses, elles ont connu la crise la plus grave de leur histoire.
D’une manière générale, les grandes banques internationales des pays
développés ont été marquées par la crise de l’immobilier, et elles ont cherché
de nouveaux marchés dans les pays en développement en s’appuyant sur
le « consensus de Washington ». Cette doctrine, proposée par le FMI et
promue par les pays riches, consiste à encourager les PVD à libéraliser leurs
marchés financiers en vue d’un ajustement structurel et d’une insertion rapide
dans l’économie de marché pour les ex-pays de l’Est. D’où l’apparition de
pays à « marchés émergents » attirant d’importants flux de capitaux [CAE,
1999]. Mais, dès le retournement de cette situation, ces mêmes marchés
deviendront à leur tour les foyers de crises financières graves et donc de
conflits ouverts entre créanciers et débiteurs internationaux, telle que la
crise du Mexique en 1995.
En définitive, la finance globalisée favorise l’usage étendu des
instruments financiers négociables et donc des risques en s’appuyant
notamment sur la technique de titrisation. La généralisation de la
négociabilité des nouveaux instruments fait du risque de marché, à l’instar
du risque de crédit pendant les années quatre-vingt, un enjeu majeur dans
la gestion internationale des risques bancaires. De ce fait, la norme du ratio
Cooke n’est plus adaptée au nouvel ordre résultant des nouvelles
pratiques, des habitudes et des routines financières et donc des conflits qui
leur sont inhérents. Or, ces routines qui sécurisent les transactions bancaires
et financières internationales constituent avec les coutumes des éléments
institutionnels par excellence. Par son action collective, l’institution (BRI)
est désormais dans l’obligation, en cohérence avec le processus commonsien
de création/destruction de règles communes de fonctionnement du système
bancaire international, d’amender la règle de 1988.
3.2.2. Transactions et émergence d’une nouvelle norme de mesure du risque
de marché : la VaR
Pour combler l’une des lacunes les plus importantes du ratio Cooke,
le Comité de Bâle a proposé en 1993, à travers des transactions de direction
(managerial), un modèle standard pour estimer le risque de marché.
Désormais, ce risque se mesure par la Value-at-Risk du portefeuille exposé
aux quatre risques de marché : taux d’intérêt, taux de change, actions et
marchandises [Moumni, Rifaï, 2002b]. La valeur en risque (VaR) totale

114 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La Banque des règlements internationaux

de la banque est obtenue par addition des VaR des quatre types de risque.
Seulement, ce modèle standard, imposé à travers une transaction de direction
reflétant le rapport de supériorité du Comité, a suscité rapidement les
critiques des banques sensées l’appliquer. Ces dernières montrent que cette
approche, consistant à estimer le risque de marché par agrégation des blocs
de risques, ne prend pas en compte le bénéfice de la diversification puisqu’elle
procède par simple sommation des risques entre les différents marchés. Le
fait de supposer que les corrélations entre les différents types de risques
sont parfaites surestime le risque total du portefeuille et conduit à une forte
exigence en fonds propres. Cette méthode standard s’avère coûteuse en fonds
propres, elle a tendance à pénaliser les banques.
Ainsi, lors de négociations (transactions) entre l’institution (BRI) et les
professionnels, les banques ont tenté de faire valoir l’utilisation de leurs
modèles internes pour l’estimation du risque de marché. Dans cette
dialectique entre régulateur et régulés, la première brèche a été ouverte par
la banque américaine J.-P. Morgan qui a assuré, en 1994, la promotion et
la diffusion gratuite d’un modèle interne de mesure de risque de marché
(RiskMetric).
Selon l’optique commonsienne, la négociation s’apparente plutôt à une
transaction de type marchandage (bargaining) puisqu’en 1995, sous la
pression de puissants établissements financiers américains, pour la
première fois le Comité de Bâle laisse aux banques la possibilité d’utiliser
leurs propres modèles de mesure de risque de marché pour calculer le
montant adéquat de fonds propres économiques. Ainsi, après l’entrée en
vigueur de la C.A.D (Capital Adequacy Directive), le 1/1/1996, les autorités
françaises ont émis le règlement « 97-02 » qui autorise la possibilité de
calculer l’exigence en fonds propres non pas selon la méthode standard mais
bel et bien selon les modèles internes. Ce règlement repose sur une séparation
des comités d’audit interne et des unités opérationnelles.
Il est alors intéressant de souligner le changement significatif qui a eu
lieu dans la philosophie de la régulation prudentielle. Celle-ci a évolué en
passant du contrôle direct vers le début de la pratique de l’autocontrôle.
Cela étant, ce transfert n’est pas total dans la mesure où le modèle interne
utilisé par la banque doit être préalablement agréé par le régulateur. Il a
également la possibilité d’apprécier la qualité des modèles, au moyen des
procédures de back-testing. La sanction peut aller jusqu’au retrait de
l’agrément s’il s’avère que le modèle n’est pas suffisamment fiable.
Du point de vue de la logique du changement institutionnel, nous
constatons que la première adaptation de la norme Cooke a eu lieu avec
l’amendement de 1996, permettant aux banques de développer leurs modèles
internes pour apprécier le risque de marché. Cet amendement traduit bel
et bien l’existence du processus évolutif de production/destruction des règles,
conceptualisé par Commons notamment, pour éclairer les conditions de
la résolution historique des conflits générés par les transformations

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 115


Nicolas Moumni, Ali Bouhaili

économiques et institutionnelles. On est cependant confronté à la même


interrogation que pour le ratio Cooke à propos de la qualité de valeur
(37) Conformément au raisonnable (37) de la deuxième règle (amendement de 1996). Certes, les
schéma 2, dans notre règles ont pour fonction de sécuriser les anticipations, mais elles sont soumises
approche, la dynamique
de la valeur raisonnable à la logique du processus dynamique de création/destruction qui met en
ne s’effectue pas sur le évidence le degré de leur efficacité. Pour répondre à cette interrogation, il
mode de la substitution faut par conséquent identifier les limites de la deuxième règle en rapport
pure, mais plutôt sur le
mode de l’adaptation en avec les changements dans les faits économiques, institutionnels et
fonction des nouveaux historiques. Ces changements sont susceptibles, en effet, d’engendrer de
facteurs de risque. C’est nouveaux conflits d’intérêts nécessitant ainsi l’imagination et la mise en
le sens de l’amendement
de 1996.
œuvre d’une troisième règle.
3.3. Inadaptation des règles en vigueur et réforme de Bâle II à
l’horizon 2006
La production de la règle en vigueur depuis 1996, permettant aux banques
d’utiliser leurs modèles internes dans l’estimation du risque de marché, a
certes comblé une importante lacune, mais elle a engendré, en même temps,
une dichotomie entre les opérations de trading-book (marché) et celle de
banking-book (crédit). L’ordre ainsi établi se trouve à nouveau perturbé par
un autre conflit d’intérêts au sens de Commons. Car cette différence dans
le calcul des fonds propres est de nature à inciter fortement à l’arbitrage
réglementaire. Celui-ci consiste à allouer le capital économique en rapport
avec le pourcentage de chaque opération dans le ratio Cooke. Dans un
contexte très concurrentiel et devant l’exigence des actionnaires sur les
rendements, les managers, cherchant une issue à ce conflit, ont tendance
à privilégier les opérations dont les risques réels dépassent leurs
pondérations réglementaires de Cooke. Ainsi, banques et régulateur rentrent
dans une véritable dialectique réglementaire dans ce nouveau conflit
[Moumni, Rifaï, 2002 a].
3.3.1. Dynamique des innovations financières et nouveaux types de conflits
La règle, produite par l’action collective de la BRI en 1996, devait faire
ses preuves dans une nouvelle ère caractérisée par des innovations majeures
affectant les instruments et les marchés financiers. En effet, la création de
nouveaux marchés de dérivés de crédit et le développement de la titrisation
(38) Des crédits à facilitent la gestion dynamique des risques bancaires [De Servigny et Zelenko,
quelques jours très 2001]. Par exemple, les trésoriers des banques commerciales internationales
risqués.
peuvent désormais gérer leur risque de crédit en éliminant de leur portefeuille
(39) Les gérants value le risque hot spot (38). Par ailleurs, les banques d’investissement sont en
investissent dans les titres
sous-évalués, tandis que mesure d’optimiser la diversification de leurs placements grâce aux approches
les gérants growth value ou growth (39) de la multigestion.
achètent les actifs dont Précisons également que depuis la deuxième moitié des années quatre-
les bénéfices attendus ont
un potentiel de croissance vingt-dix, le crédit international, sous forme de prêt bancaire ou
élevé. d’emprunt obligataire, connaît une généralisation de la cotation quotidienne

116 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La Banque des règlements internationaux

des spreads. Le problème est que cette cotation accentue la discrimination


entre les débiteurs en fonction de leur rating et de l’idée que la place se
fait de leur solvabilité. Or, ni la règle de Cooke ni son amendement de 1996
ne font référence à une quelconque segmentation des risques selon le degré
de séniorité et de maturité. Cette situation est à l’origine d’un nouveau conflit
entre créanciers et débiteurs à cause de la prime de risque pouvant être exigée
par les premiers.
Désormais, les nouvelles pratiques et les nouvelles coutumes au sens de
Commons font que quel que soit le type d’opération, emprunt ou placement,
la nouvelle gestion dynamique des portefeuilles est soumise à la
construction d’agrégats par secteur et par classe de risque exprimés en termes
d’exposition au risque. Naturellement, le but recherché par les banques,
en différenciant les risques, est le calcul du montant du capital économique
reflétant au mieux le risque réel. De plus en plus, les opérateurs financiers
s’appuient sur la théorie moderne de portefeuille pour effectuer un suivi
de leurs positions en fonction du profil rendement/risque [Moumni, 1994].
Pour conserver leurs marges, dans le cadre d’une forte concurrence
internationale, les banques diversifient leurs activités, en évoluant, pour
certaines, vers le modèle de la banque universelle [Moumni, Rifaï, 2003].
Elles adaptent en permanence leur gestion en mettant en place de nouvelles
pratiques qui déjouent les règles prudentielles en vigueur, élaborées par
l’action collective de la BRI.
Il faut rappeler, en outre, que d’autres événements financiers ont contribué
à la remise en cause de l’amendement de 1996, justifiant ainsi la nécessité
d’une nouvelle réforme. Nous avons signalé précédemment que devant
l’exigence de rendements élevés des actionnaires dans les pays développés,
les managers des banques, pour résoudre ce conflit, ont investi massivement
dans les « marchés émergents ». Le résultat de cette stratégie ne s’avèrera
pas heureux puisqu’elle a conduit à d’autres conflits, en provoquant des
crises financières sans précédent depuis 1929 [Aglietta, 2001]. Celles-ci ont
concerné l’Asie à partir de juillet 1997, la Russie en août 1998 et le Brésil
fin 1998. Par ailleurs, les épisodes de la Barings et du fonds spéculatif LTCM
ont été à l’origine d’un conflit grave car il touche à la confiance du marché.
La défiance à l’égard de celui-ci peut entraîner, par contagion, une crise
financière internationale. Dans un autre registre, la suspicion sur la sincérité
des comptes de certaines grandes firmes internationales telles que Enron,
Global Crossing, WorldCom est une source de conflits d’intérêts pour
manque de transparence dans la communication financière à l’adresse des
intervenants en bourse. La pratique de la communication financière est en
passe de bouleverser l’ordre établi pour donner lieu à de nouvelles réformes
et règles. Enfin, la conjoncture boursière, depuis l’éclatement de la bulle
internet au printemps 2000, a fait prendre conscience aux opérateurs de
la place du risque de marché dans la gestion globale des risques bancaires.
En effet, au plus bas du CAC 40, certaines actions ont enregistré jusqu’à

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 117


Nicolas Moumni, Ali Bouhaili

50 % de baisse de leur valeur. Les variations cycliques de la bourse font


raviver le conflit entre actionnaires et gestionnaires sur la question des
rendements.
Finalement, on voit clairement comment les transformations
économiques et institutionnelles, accentuées par le rythme des innovations
financières depuis les années quatre-vingt, ont conduit à l’apparition
continuelle de conflits entre acteurs économiques rendant, par conséquent,
inadaptés la règle de Cooke et son amendement de 1996. Cette dynamique
commonsienne de création/destruction de règles a permis d’amorcer, depuis
1999, une réforme sans précédent de la réglementation prudentielle bancaire
internationale.
3.3.2. Nouveau « round » de transactions et réforme de Bâle II en 2006
Nous avons montré que la résolution des conflits nés des intérêts
interdépendants des divers acteurs économiques nécessitait une réforme en
profondeur des règles en vigueur depuis 1988. C’est dans cette perspective
que, depuis 1999, le Comité de Bâle a initié un véritable processus de
consultations et de discussions avec la profession bancaire, les superviseurs
nationaux, les agences de rating, les organismes les associations susceptibles
d’être concernés par la nouvelle règle sur les fonds propres. Nous considérons
donc qu’un nouveau « round » de transactions, selon le concept de
Commons de type, à la fois « managerial » et « bargaining », s’est engagé
entre l’institution BRI et les acteurs intéressés. Le Comité a entamé le
dialogue avec les banques, notamment via des questionnaires, sollicitant
leurs réactions sur une série de propositions visant à rénover en profondeur
les règles actuelles sur les risques bancaires. Dans ce système de « navette
» entre régulateur et régulés, les transactions de marchandage apparaissent
dominantes dans la mesure où les banques sont considérées comme des
participants actifs contribuant par leurs réactions à l’élaboration du nouveau
cadre réglementaire à l’horizon 2006 [Moumni, 2002]. Nous pensons que
ce processus poursuit l’évolution de la doctrine prudentielle du contrôle
direct vers l’autocontrôle, amorcée en 1996 avec l’adoption des modèles
internes du risque de marché.
Les consultations et les négociations nous font penser à l’hypothèse d’une
« démocratisation » du processus de production de règles prudentielles
puisqu’il associe de façon interactive les acteurs concernés. En effet, le Comité
a soumis aux banques trois documents consultatifs (consultatif paper) servant
de base à de nouvelles propositions sur les fonds propres. Le régulateur a
adressé à la profession, entre autres, différents questionnaires (QIS,
Quantitative Impact Study) sur des données quantitatives afin d’évaluer
l’impact des nouvelles normes sur le calcul des exigences minimales, en
comparaison avec le système de calcul actuel.
En tant qu’institution organisée, la BRI, par son action collective, voudrait
impliquer et responsabiliser l’ensemble des intervenants dans l’appréciation

118 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La Banque des règlements internationaux

et la gestion des risques bancaires. Elle incite les établissements financiers


à entamer une réflexion dynamique sur l’allocation de l’ensemble de leur
capital économique pour aboutir à une gestion globale permettant la
détermination du coût du risque. La nouvelle règle de McDonough (du
nom de l’actuel président du Comité de Bâle) fait évoluer la norme
quantitative directe et simple de 1988 vers une approche à la fois quantitative,
qualitative et plus complexe. Le nouveau dispositif a pour ambition d’être
universel, car il devrait s’appliquer à toutes les banques quelles que soient
leur taille et leur situation géographique. Il comble ainsi les limites de la
norme précédente. Deux orientations majeures caractériseront le nouveau
dispositif de Bâle II. D’une part, il s’appuie sur une démarche différenciée
en fonction des risques réels assumés, ce que ne permettait pas l’ancienne
norme, de l’autre, il comporte une forte incitation à l’utilisation des méthodes
de notation interne (IRB). Un tel choix a pour but d’empêcher la pratique,
par les banques, de l’arbitrage réglementaire qui constituait une autre limite
de l’ex-norme prudentielle. La novation majeure est que, pour la première
fois, il est proposé une gestion globale des risques bancaires par le biais du
contrôle interne et externe, articulée autour de trois piliers au contenu à
la fois quantitatif et qualitatif. Ces trois piliers sont :
– des exigences minimales en fonds propres ;
– un processus de surveillance prudentielle ;
– une discipline de marché.
Concernant les exigences minimales en fonds propres, le taux de 8 %
et la logique n’ont pas été modifiés : un rapport entre des fonds propres
et un encours de risque. Cependant, la nouvelle règle change
substantiellement le traitement du risque de crédit et introduit de façon
explicite l’analyse du risque opérationnel. Une mesure spécifique de ce risque
s’ajoutera donc à ceux du crédit et du marché. Au total, le ratio McDonough
des exigences minimales en fonds propres se calculera selon la règle suivante :

≥8%
Total des fonds propres
∑ des risques de crédit pondérés
+ risque de marché + risque opérationnel
De Cooke à McDonough, la structure des engagements risqués du ratio
a évolué de 4 secteurs et 4 pondérations à 9 catégories d’expositions au risque
et à l’introduction d’une nouvelle pondération à 150 % (voir tableaux 5,
6 et 7 en annexe1).
La prise en compte du risque opérationnel constitue une importante
innovation dans le calcul des fonds propres. Elle témoigne de la prise de
conscience des changements intervenus depuis les dernières décennies dans
les opérations d’exploitation courantes des banques. En effet, les
événements comme l’incendie du Crédit lyonnais en 1996, la panne de
l’ordinateur central de la banque de New York en 1985 ou les fraudes
constatées dans certaines banques comme la Barings ont permis de justifier

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 119


Nicolas Moumni, Ali Bouhaili

la prise en compte de ce risque qui a toujours existé, mais dont l’impact


pour les banques vient d’être intégré dans le nouveau ratio.
Sur le plan de l’appréciation de l’ensemble des trois types de risque (crédit,
marché et opérationnel), l’institution BRI poursuit dans son action collective
à travers une sorte de transaction de marchandage à la Commons, la
responsabilisation des régulés en allant vers une plus grande reconnaissance
des techniques de réduction des risques basées sur le système de notation
interne. Dans sa nouvelle doctrine prudentielle, consistant à encourager
la pratique de l’autocontrôle, le Comité de Bâle laisse aux banques le choix
entre trois options pour le calcul du risque de crédit : méthode standard,
approche notation interne simple (IRB foundation), approche notation
interne complexe (IRB advanced) et trois autres pour le risque opérationnel,
à savoir : méthode indicateur de base, méthode standardisée et approche
de mesure complexe (AMA).
Le pilier 2 prévoit un processus renforcé de surveillance prudentielle ;
il doit constituer avec le pilier 1 un ensemble cohérent dans l’allocation
des fonds propres économiques à moyen terme. Ce renforcement de la
nouvelle règle doit passer par l’analyse du régulateur des profils globaux
des risques des établissements et de leur adéquation aux fonds propres. Les
autorités de supervision ont non seulement pour mission de contrôler les
procédures et les méthodes internes d’affectation des fonds propres, mais
elles gardent aussi la possibilité de fixer des exigences individuelles pouvant
dépasser le minimum réglementaire. L’instauration de la règle s’accompagne
désormais par la mise en place, à travers l’action collective du régulateur,
de « garde-fous » facilitant l’application de la nouvelle norme.
La discipline de marché vise une plus grande transparence et une sécurité
plus renforcée pour les tiers. Elle constitue le 3e pilier qui complète ce
nouveau dispositif. Là encore, les conflits survenus, depuis deux décennies,
entre emprunteurs et investisseurs au sujet de la sincérité des informations
comptables et financières diffusées ont montré la nécessité de ré-instaurer
la confiance. La BRI, par son action collective, est tout à fait dans son rôle
de producteur de règles garantissant la qualité des informations mises à la
disposition du public. Les différents acteurs du marché sont en droit, en
effet, d’exiger des flux d’informations régulières, fiables et exhaustives afin
de pouvoir évaluer les banques.
L’objectif du pilier 3 est de faire endosser aux directions générales des
banques la responsabilité de la communication financière sur la composition
des fonds propres, leurs expositions aux risques, leurs performances et plus
globalement sur leur stratégie. Le but est de lutter contre l’opacité
informationnelle et les fraudes pratiquées ces dernières années par un certain
nombre de firmes de dimension internationale. Cette exigence concernant
la communication financière devrait favoriser la discipline de marché et
rétablir la confiance tant indispensable dans les transactions, au sens
institutionnel, entre les banques et l’ensemble des autres acteurs

120 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La Banque des règlements internationaux

économiques. Car la règle et la confiance assurent la sécurité des


anticipations, condition sine qua non de la pérennité des transactions.
A l’évidence, le nouveau cadre de Bâle II composé des trois piliers semble
apporter une réponse à la fois exhaustive et complexe aux problèmes posés
par les risques aux banques. Cependant, le cadre de référence institutionnel,
adopté pour analyser l’action collective de production des règles par la BRI,
nous incite à nous interroger, dans la ligne directe de l’approche
dynamique des dimensions raisonnables (cf. supra schéma 2), sur le caractère
de « valeur raisonnable », de cet ensemble de nouvelles normes.
Sans prétendre se lancer dans des conjectures, on peut d’ores et déjà
supposer que la phase de « dépassement » ou de « destruction » du nouveau
dispositif n’interviendra qu’au lendemain de leur application et surtout après
leurs épreuves de robustesse face aux mutations économiques et
institutionnelles de la prochaine décennie. Toutefois, il n’est pas
invraisemblable que l’approche « full models », fondée sur une application
quasi totale des modèles internes des banques dans les calculs des fonds
propres, puisse, après une phase de maturité, concurrencer les trois types
d’approche des règles proposées dans le projet de réforme de 2006. Dès
lors, un amendement de ces nouvelles normes deviendra probable si la
profession bancaire, comme elle l’a déjà fait en 1995, réussit à faire valoir
l’efficacité, la supériorité et l’équité des modèles internes. Au regard du cycle
création/destruction des règles suite aux conflits d’intérêts-nés des
transformations économiques, institutionnelles et des nouvelles pratiques
et coutumes dans les opérations bancaires internationales, la remise en cause
partielle des règles produites par l’accord de Bâle II ne constituera qu’une
étape de plus dans le changement perpétuel d’un ordre évolutif (cf. schéma 5).

Schéma 5
Configuration des positions du régulateur et des banques
Exigence en fonds propres (fp)

Position du régulateur (R,r min ; fp max ) Valeur idéale (vi)


(optimale)

Economie dominée par


la logique de la finance
Espace de de marché
Négociation (valeur
raisonnable évolutive, Vr)
(Bâle II-2006)

Economie dominée
par la logique de la
dette Position des banques (R,r max ; fp min)
Rendement/risque/(R,r)

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 121


Nicolas Moumni, Ali Bouhaili

Conclusion
L’objectif assigné à ce travail était de s’appuyer sur certaines idées fortes
de J.-R. Commons pour éclairer les conditions de changement institutionnel
dans le cas de la BRI. Celle-ci est devenue progressivement une institution
incontournable de la nouvelle architecture du système monétaire, bancaire
et financier international, alors qu’elle ne disposait pas forcément
d’attributs aussi étendus que ceux des institutions « traditionnelles et
officielles » telles que le FMI ou la Banque mondiale. Il en ressort trois
résultats fondamentaux qui permettent, de notre point de vue, de comprendre
pourquoi il en a été ainsi.
Le premier résultat est assez général. Pour comprendre les capacités
d’adaptation et de changement d’une institution, il nous semble nécessaire
de mettre en évidence la composition de son complexe de transaction. Cette
notion, qui ne renvoie pas immédiatement à l’idée de l’ordre et n’est pas
par conséquent déterministe, se situe à un autre niveau que celui du postulat
« d’efficience institutionnelle » auquel adhèrent peu ou prou toutes les
approches évolutionnistes dans le domaine des analyses institutionnalistes.
Les institutions ne survivent pas parce qu’elles sont plus efficaces, elles le
deviennent parce qu’elles survivent ou, plus exactement, elles font l’objet
non d’une sélection naturelle mais plutôt d’une sélection artificielle à travers
l’évolution des règles notamment juridiques.
Le deuxième résultat concerne le processus et le rythme du changement.
Certes, l’instabilité et le désordre jouent un rôle fondamental dans la
détermination de ce rythme. Mais, ce qu’on observe dans le cas de la BRI,
c’est que rarement ces périodes ont crée des ruptures radicales dans son
évolution. Ou, plus précisément, ces ruptures n’ont fait qu’accélérer
épisodiquement une évolution très lente qui s’est effectuée par sédimentations
successives de compétences résultant de l’enchaînement des conflits récurrents
et des différentes modalités de leur résolution en rapport avec les transactions
et les règles.
Le troisième et dernier résultat, à nos yeux le plus fondamental, a trait
au statut actuel de la BRI comme institution productrice de « règles
prudentielles » auxquelles sont associées des « valeurs raisonnables ». Il s’agit
d’un processus de création/destruction scandé par des périodes caractéristiques.
Au cours de chaque période, la résolution du conflit passe par l’adoption
d’une « valeur raisonnable » dont l’efficacité est limitée notamment par le
positionnement stratégique des acteurs et par le rythme des innovations
technologiques et financières. Ce qui est nouveau dans le cadre de la phase
actuelle d’une économie dominée par la logique de la finance de marché,
c’est que la définition des « valeurs raisonnables » sur lesquelles s’appuient
les règles prudentielles fait l’objet d’une véritable dialectique de transactions
et d’évaluation entre la BRI, en tant qu’institution régulatrice, et les grandes
banques internationales. C’est cette dialectique qui donne tout son sens au
caractère « neuf des habits commonsiens » dont nous avons vêtu la BRI.

122 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Annexe 1
Tableau 3
Les principaux aspects de la pensée de Commons

Philosophie pragmatique Institutionnalisme historique américain Etablissement des règles de fonctionnement


J.-R. Commons [1931,1934] en perpétuel changement
Pragmatisme en action : articulation entre
pensée et action et entre théories et faits Institutions = Actions collectives Rareté générant des conflits, interdépendance des
(contrôler, libérer et étendre les actions individuelles) individus, nécessité de procédure de régulation
Deux formes pour s’opposer au déchaînement de la violence
privée.
Philosophie pragmatique américaine : Coutumes inorganisées ou Organisations en Institutions
Pierce institutions informelles fonctionnement
Dewey 3 types d’organisations Ethique et morale
[habitudes individuelles de [Going concern] constitutives de la société Economique
Importance de l’expérience et de pensée et d’action/droit Institutions formelles
l’expérimentation moderne associées Politique
coutumier] [action concertée à trois types de pouvoir Droit
partout où l’organisation agit]

Philosophie de l’action Economie Etat de droit (Sovreignty)


Action individuelle = participation aux transactions Ethique, droit et politique
La Banque des règlements internationaux

Transaction comme unité élémentaire de


l’activité économique et sociale (aliénation Ni harmonie des intérêts, ni ordre naturel, ni équilibre Droits de propriété Légalité et légitimité
de droits de propriété), critique de la Conflits entre individus participant à des transactions (hypothèse de la Distinction entre la chose matérielle et la
théorie classique de l’échange (rupture rareté). L’ordre émerge de la nécessité de résoudre les conflits, les règles propriété de la chose
avec les classiques et les néo-classiques) protègent de l’incertitude radicale en coordonnant et en stabilisant les Lois naturelles/relation Lois sociales/ relations
anticipations. Homme-Nature Homme-Homme

Trois relations sociales contenues Trois types de transactions


implicitement dans toute transaction :
– conflit
– dépendance
Marchandage Direction Répartition
– ordre (Bargaining) (Managerial) (Rationing)
fondées sur quatre principes : Egalité des protagonistes Hiérarchie Lutte sur le pouvoir
Transfert légal des droits Production de la Hiérarchie collectif/ Démocratie politique et sociale
de propriété richesse individus
Dynamique des règles
4 problèmes fondamentaux :
Forme de la concurrence – Procédure de discrimination – Pouvoir
économique – Nature des règles

Rareté, efficience, futuritie, facteurs Psychologie de la Psychologie du Psychologie de


limitatifs mis en œuvre à travers une négociation commandement persuasion et de la Résolution des conflits par la négociation, la

Critique économique n° 17 • Hiver 2006


psychologie collective du comportement et de l’obéissance plaidoirie concertation et les compromis

Règles de fonctionnement de l’institution comme action collective contrôlant, libérant l’action individuelle.

123
124
Tableau 4
BRI et économie des transactions bancaires (Going Concern) : dynamique de la « valeur raisonnable »
Période 1970-1990 1990-1999 1999-2006
Caractéristiques générales – Economie de la dette des pays sous-développés – Economie dominée par la finance de marché – Economie composite : dominée par la finance de
et type de risques (Mexique 1982) – Crises bancaires et financières (SME 1992, marché marché, une redéfinition des fonctions des
– Crises bancaires et financières (1987) obligataire 1994, faillites bancaires) banques et l’indépendance des banques

Critique économique n° 17 • Hiver 2006


– Risque majeur : risque de crédit et conflits portant – Risque majeur : risque de marché et transferts de centrales.
sur les capacités de remboursement et les droits de propriété (capitalisme patrimonial) – Risque majeur : risque systémique par contagion
transferts de droits de propriété (ex. : titrisation – Crises et faillites bancaires et financières (LTCM)
de la dette des pays du tiers-monde) – Crise asiatique et crise russe, etc.
– Type de transactions et – Transaction managériale – Transaction de marchandage (Bargaining) – Présence des trois types de transactions :
de règles – La BRI s’institue à travers le club des banques – Passage à l’autodiscipline et négociation entre marchandage (négociation de la réforme),
– Nature de la valeur centrales comme un ordre supérieur en droit. supérieurs en droit (banques centrales + grandes direction (accentuation du rôle du supérieur en
raisonnable – Imposition du ratio Cooke comme « valeur banques) droit de la BRI), répartition (collectivisation du
raisonnable pour la communauté bancaire » – Nouvelle norme : amendement du ratio Cooke + risque systémique)
(8 %) (1988). VaR (modèles internes) pour tenir compte de – Norme globale : négociation de la réforme
l’importance du risque de marché globale Bâle II.
– Prise en compte des trois risques :
crédit – marché – opérationnel
Réaction des acteurs Réaction des banques internationales : Réaction des banques internationales : Réaction des banques internationales :
• Hors-bilan • Proposition des modèles internes • Participation à la conception des nouvelles
• Provisions • Problème de la baisse des marges bancaires règles
• Problème de pertinence des informations pour • Exigence des primes de risque (spreads) • Le régulateur tient compte des critiques et des
calculer le ratio Cooke + propositions des acteurs individuels
• Aléa moral (to big to fail) • Concentration par absorption-fusion • Prise en compte d’un nouveau type de risque, le
+ • Développement de la banque universelle risque opérationnel
• Opacité des opérations bancaires (paradis (frontière floue entre banque et assurance). +
fiscaux) • Innovations financières majeures ( produits • Extension des opérations portant sur les titres
• Instabilité monétaire et financière (Volatilité des dérivés de crédit, etc.) négociables
taux de change et des taux d’intérêt) • Emergence des risques opérationnels • Fraudes et problèmes d’information
• Montée en puissance de la finance de marché • Détérioration de la confiance

Conflits – Créanciers/débiteurs Contestation du nouveau dispositif de gestion des Processus de construction d’une « nouvelle valeur
– Concurrence entre banques centrales risques et négociation de la validation des modèles raisonnable »
– Managers/actionnaires internes (remise en cause du ratio Cooke)
– Régulateur national/régulateur international
Nicolas Moumni, Ali Bouhaili
La Banque des règlements internationaux

Tableau 5
L’accord de 1988

Secteur Pondération
Etat OCDE 0%
Banques 20 %
Hypothécaire 50 %
Normal (corporate, retail) 100 %

Le projet de réforme de 2006


Tableau 6
Les 9 catégories d’expositions au risque

Souverains Entreprises
Autres entités du secteur public Détail
Banques mutualistes de développement Crédit hypothécaires
Banques Risques élevés
Hors bilan

Tableau 7
La nouvelle matrice des pondérations

Concours Appréciation
AAA à AA A+ à A– BBB+ à BBB– BB+ à B– Moins de B– Non noté
Etats 0% 20 % 50 % 100 % 150 % 100 %
Banques Option 1* 20 % 50 % 100 % 100 % 150 % 100 %
Option 2** 20 % 50 % 50 % 100 % 150 % 50 %
Sociétés 20 % 50 % 100 % 100 % 150 % 100 %
Détail Immobilier 40 %
Autres 75 %
* Une catégorie de risque unique pour toutes les banques d’un même pays, catégorie de qualité immédiatement inférieure à celle du
pays.
** Une appréciation individualisée du risque de chaque banque, indépendamment de son pays d’origine.
Source : (tableaux 4, 5 et 6) : BRI, [2003], Third Consultative Paper, avril.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 125


Nicolas Moumni, Ali Bouhaili

Annexe 2
Encadré 1
Charte constitutive de la Banque des règlements internationaux
(du 20 janvier 1930) (1)
Considérant que les Puissances signataires de l’Accord de La Haye de janvier 1930 ont
adopté un Plan qui envisage la création par les banques centrales d’Allemagne, de
Belgique, de France, de Grande-Bretagne, d’Italie et du Japon et par un établissement
financier ou groupe bancaire des Etats-Unis d’Amérique d’une banque internationale
qui sera appelée la « Banque des Règlements Internationaux » ; et considérant que
lesdites banques centrales et un groupe bancaire comprenant MM. J.-P. Morgan & Co.
de New York, The First National Bank of New York, New York, et The First National Bank
of Chicago, Chicago, ont entrepris de fonder ladite banque et ont garanti ou pris des
mesures pour faire garantir la souscription de son capital autorisé s’élevant à cinq cents
millions de francs suisses, équivalant à 145 161 290,32 grammes d’or fin et divisé en
deux cent mille actions ; et considérant que le gouvernement fédéral suisse a conclu,
avec les gouvernements d’Allemagne, de Belgique, de France, de Grande-Bretagne,
d’Italie et du Japon une convention par laquelle il a accepté d’accorder la présente
Charte constitutive de la Banque des règlements internationaux, s’engageant à ne pas
abroger cette Charte, à n’y apporter ni modifications, ni additions et à ne pas sanctionner
les modifications aux statuts de la Banque visées au paragraphe 4 de la présente Charte,
si ce n’est d’accord avec lesdites Puissances ;
1. La personnalité juridique est conférée par la présente Charte à la Banque des
règlements internationaux (ci-après dénommée « la Banque »).
2. La constitution de la Banque, ses opérations et son domaine d’activité sont définis
et régis par les statuts annexés (2) qui sont sanctionnés par la présente Charte.
3. Les modifications aux articles desdits statuts autres que ceux qui sont énumérés
au paragraphe 4 ci-dessous pourront être faites et seront mises en vigueur ainsi qu’il
est prévu à l’article 57 desdits statuts et non autrement.
4. Les articles 2, 3, 8, 14, 19, 24, 27, 44, 51, 54, 57 et 58 des statuts ne pourront être modifiés
qu’aux conditions suivantes : la modification devra être adoptée à la majorité des deux
tiers par le Conseil d’administration de la Banque, approuvée à la majorité par
l’Assemblée générale et sanctionnée par une loi additionnelle à la présente Charte.
5. Les statuts et toute modification qui leur serait apportée conformément aux
dispositions des paragraphes 3 et 4 ci-dessus seront valables et auront effet
nonobstant toute contradiction avec toutes dispositions actuelles ou futures du droit
suisse.
6. La Banque est libre et exempte de tous impôts rentrant dans les catégories suivantes
a. droits de timbre, d’enregistrement et autres droits, sur tous actes ou autres
documents ayant trait à la constitution ou à la liquidation de la Banque ;
b. droits de timbre et d’enregistrement sur toute émission initiale des actions de la
Banque souscrites par une banque centrale, par un établissement financier, par un
groupe bancaire ou par une personne ayant pris ferme soit à la création de la Banque,
soit avant, soit en vertu des dispositions des articles 5, 6, 8 et 9 des Statuts ;
c. tous impôts sur le capital de la Banque, ses réserves ou ses bénéfices distribués
ou non, qu’ils frappent ces bénéfices avant distribution ou qu’ils soient perçus
au moment de la distribution, sous forme d’une taxe à payer ou à retenir par la
Banque sur les coupons. Cette stipulation ne porte pas atteinte au droit de la Suisse
d’imposer les personnes résidant en Suisse autres que la Banque, comme elle le
juge opportun ;
d. tous impôts sur tous contrats que la Banque pourra conclure en liaison avec
l’émission d’emprunts de mobilisation des annuités allemandes et sur les titres
d’emprunts de cette nature émis sur un marché étranger ;
e. tous impôts sur les rémunérations et les salaires payés par la Banque à ses
administrateurs et à son personnel n’ayant pas la nationalité suisse.

126 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La Banque des règlements internationaux

7. Toutes les sommes déposées à la Banque par n’importe quel gouvernement en vertu
des dispositions du Plan adopté par l’Accord de La Haye de janvier 1930 seront libres
et exemptes d’impôts à percevoir soit par voie de retenue par la Banque agissant
pour le compte de l’autorité imposante, soit de toute autre manière.
8. Les susdites exemptions et immunités s’appliqueront aux impôts présents et futurs,
sous quelque nom qu’on les désigne et qu’il s’agisse d’impôts de la Confédération,
de cantons, de communes ou d’autres autorités publiques.
9. En outre, sans préjudice aux exemptions spécifiées ci-dessus, il ne pourra être levé
sur la Banque, ses opérations ou son personnel, aucun impôt qui n’aurait pas un
caractère général et auquel les autres établissements bancaires établis à Bâle ou
en Suisse, leurs opérations ou leur personnel, ne seraient pas assujettis en droit et
en fait.
10. La Banque, ses biens et avoirs, ainsi que les dépôts ou autres fonds qui lui seront
confiés ne pourront faire, ni en Charte constitutive 5.6 Textes fondamentaux BRI
2003 temps de paix, ni en temps de guerre, l’objet d’aucune mesure telle que
expropriation, réquisition, saisie, confiscation, défense ou restriction d’exporter ou
d’importer de l’or ou des devises ou de toute autre mesure analogue.
11. Tout différend entre le gouvernement suisse et la Banque concernant l’interprétation
ou l’application de la présente Charte sera soumis au tribunal arbitral prévu à
l’Accord de La Haye de janvier 1930. Le gouvernement suisse désignera un membre
qui siégera à l’occasion de ce différend, le président ayant voix prépondérante. En
recourant audit tribunal, les parties peuvent toutefois se mettre d’accord pour
soumettre leur différend au président ou à un membre du tribunal choisi comme
arbitre unique.

(1) Texte adapté à la nouvelle numérotation des articles des statuts et sanctionné le 10 décembre 1969 dans les
conditions prévues à l’article 1 de la Convention concernant la Banque des règlements internationaux.
(2) Voir texte des Statuts actuellement en vigueur.

Source : les textes fondamentaux de la BRI, site officiel de la BRI.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 127


Nicolas Moumni, Ali Bouhaili

Encadré 2
Statuts de la BRI
(du 20 janvier 1930 ; mis à jour au 10 mars 2003) (1)

Chapitre premier
Nom, siège et objet
Article premier. — Il est constitué sous le nom de Banque des règlements
internationaux (ci-après dénommée « la Banque ») une société anonyme par actions.
Art. 2. — Le siège social de la Banque est établi à Bâle, Suisse.
Art. 3. — La Banque a pour objet : de favoriser la coopération des banques centrales
et de fournir des facilités additionnelles pour les opérations financières internationales ;
et d’agir comme mandataire (trustee) ou comme agent en ce qui concerne les
règlements financiers internationaux qui lui sont confiés en vertu d’accords passés
avec les parties intéressées.

Chapitre II
Capital
Art. 14. — La propriété d’une action de la Banque ne comporte aucun droit de vote
ni de représentation aux Assemblées générales. Les droits de représentation et de vote
sont exercés, en proportion du nombre des actions souscrites dans chaque pays, par
la banque centrale de ce pays ou par la personne désignée par elle. Si la banque centrale
d’un pays quelconque ne désire pas exercer ces droits, ils peuvent l’être par un
établissement financier de réputation largement reconnue et de même nationalité,
désigné par le Conseil, et contre lequel la banque centrale du pays en question n’aura
pas soulevé d’objections. Dans le cas où il n’existe pas de banque centrale, ces droits
peuvent être exercés, si le Conseil le juge opportun, par un établissement financier
qualifié du pays en question choisi par le Conseil.
Art. 15. — Les actions ne peuvent être souscrites ou acquises que par des banques
centrales ou des établissements financiers désignés par le Conseil dans les conditions
fixées à l’article 14.
Art. 18. — La propriété de l’action s’établit par l’inscription du nom de l’actionnaire
sur les registres de la Banque.

Chapitre III
Pouvoirs de la Banque
Art. 19. — Les opérations de la Banque doivent être conformes à la politique monétaire
des banques centrales des pays intéressés. Avant qu’une opération financière
quelconque sur un marché déterminé ou dans une monnaie déterminée soit
entreprise par la Banque ou pour son compte, le Conseil doit donner à la banque
centrale ou aux banques centrales directement intéressées, la possibilité de s’y opposer.
En cas d’opposition à signifier dans un délai raisonnable que devra fixer le Conseil,
l’opération projetée n’aura pas lieu. Une banque centrale peut faire dépendre son
agrément de certaines conditions et limiter son autorisation à une opération
particulière, ou passer une convention générale en vertu de laquelle la Banque serait

(1) Le texte initial des Statuts, du 20 janvier 1930, a fait l’objet d’amendements adoptés par les Assemblées générales
extraordinaires des 3 mai 1937, 12 juin 1950, 9 octobre 1961, 9 juin 1969, 10 juin 1974, 8 juillet 1975, 14 juin 1993,
13 septembre 1994, 8 novembre 1999, 8 janvier 2001 et 10 mars 2003. Les amendements de 1969 et de 1975 ont
été sanctionnés dans les conditions prévues à l’article 1er de la Convention concernant la Banque des règlements
internationaux en vertu d’accords passés avec les parties intéressées.

128 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La Banque des règlements internationaux

autorisée à entreprendre ses opérations dans des conditions déterminées quant au temps,
au montant et au caractère des transactions. Cet article ne doit pas être interprété comme
exigeant l’autorisation de la banque centrale pour le retrait de son marché des fonds
qui y auraient été placés sans opposition de sa part, sauf stipulation contraire
de la part de la banque centrale intéressée au moment où a été effectuée l’opération
primitive. Le fait que le Gouverneur d’une banque centrale, ou son suppléant ou tout
autre administrateur spécialement autorisé par la banque centrale de son pays pour
agir en son nom à cette fin, n’aura pas, étant présent à une réunion du Conseil, voté contre
la proposition d’une telle opération implique valablement l’assentiment de la banque
centrale intéressée. Si le représentant de la banque centrale en question est absent ou
si une banque centrale n’est pas directement représentée au Conseil, les mesures
nécessaires doivent être prises pour donner à la banque centrale ou aux banques centrales
intéressées, la possibilité de s’opposer aux opérations les concernant.
Art. 21. — Le Conseil fixe le caractère des opérations que la Banque peut entreprendre.
La Banque peut notamment :
a. acheter et vendre de l’or en pièces ou en lingots pour son propre compte ou pour
le compte de banques centrales ;
b. avoir de l’or sous dossier pour son propre compte dans les banques centrales ;
c. accepter la garde d’or pour le compte de banques centrales ;
d. consentir des avances ou emprunter aux banques centrales contre garantie d’or,
de lettres de change et d’autres effets négociables à courte échéance de premier
ordre, ou d’autres valeurs agréées ;
e. escompter, réescompter, acheter ou vendre en les endossant ou non des lettres de
change, chèques et autres effets à courte échéance de premier ordre, y compris les
bons du Trésor et toutes autres valeurs d’État à court terme de ce genre,
couramment négociables sur le marché ;
f. acheter et vendre des devises pour son propre compte ou pour celui de banques
centrales ;
g. acheter et vendre des valeurs négociables autres que des actions, pour son propre
compte ou pour celui de banques centrales ;
h. escompter à des banques centrales des effets provenant de leur portefeuille et
réescompter auprès des banques centrales des effets provenant de son portefeuille ;
i. se faire ouvrir et conserver des comptes courants ou des comptes à terme dans des
banques centrales ;
j. recevoir :
(i) les dépôts effectués par les banques centrales en comptes courants ou en comptes
à terme ;
(ii) les dépôts résultant des contrats de trust qui pourront être passés entre la Banque
et des Gouvernements en matière de règlements internationaux;
(iii) tous autres dépôts qui, de l’avis du Conseil, rentrent dans le cadre des attributions
de la Banque. La Banque peut aussi :
k. agir comme agent ou correspondant de toute banque centrale ;
l. s’entendre avec toute banque centrale pour que celle-ci agisse comme son agent
ou correspondant. Dans le cas où une banque centrale ne serait pas en mesure de jouer
ce rôle ou s’y refuserait, la Banque pourra prendre toutes autres dispositions
nécessaires, pourvu que la banque centrale intéressée n’y fasse pas d’objections. Si,
dans de telles circonstances, il paraissait opportun que la Banque ouvrît une agence,
une décision du Conseil, prise à la majorité des deux tiers, serait nécessaire ;
m) passer des accords pour agir comme mandataire (trustee) ou comme agent dans
la matière des règlements internationaux, pourvu que de tels accords ne portent pas
atteinte aux obligations de la Banque à l’égard de tiers ; et exécuter les diverses
opérations prévues dans ces accords.
Art. 22. — Toute opération que la Banque est autorisée à effectuer avec les banques
centrales aux termes de l’article précédent peut être entreprise avec les banques,

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 129


Nicolas Moumni, Ali Bouhaili

banquiers, sociétés ou particuliers de n’importe quel pays, pourvu toutefois que la


banque centrale de ce pays n’y fasse pas d’objections.
Art. 23. — La Banque peut conclure avec les banques centrales des accords spéciaux
pour faciliter entre elles le règlement des transactions internationales. À cette fin, elle
peut accepter de détenir pour le compte de banques centrales de l’or sous dossier
transférable sur leur ordre, ouvrir des comptes permettant aux banques centrales de
transférer leurs avoirs d’une monnaie à une autre et prendre, dans la limite des pouvoirs
conférés à la Banque par les Statuts, toutes autres mesures que le Conseil pourrait
estimer opportunes. Les principes et les règles du fonctionnement de tels comptes
sont établis par le Conseil.
Art. 24. — Il est interdit à la Banque :
a. d’émettre des billets payables à vue et au porteur ;
b. d’accepter des lettres de change ;
c. de faire des avances aux Gouvernements ;
d. d’ouvrir des comptes courants au nom des Gouvernements ;
e. d’acquérir un intérêt prédominant dans une affaire ;
f. sauf dans la mesure indispensable pour la gestion de ses propres affaires, de rester
propriétaire d’immeubles plus longtemps qu’il n’est strictement nécessaire pour
réaliser avantageusement toute propriété immobilière dont la Banque serait
amenée à prendre possession en recouvrement de créances.

Chapitre IV
Administration
Art. 27. — Le Conseil est composé de la façon suivante :
1. Les Gouverneurs en exercice de chacune des banques centrales d’Allemagne, de
Belgique, de France, de Grande-Bretagne, d’Italie et des États-Unis d’Amérique (ci-
après dénommés « administrateurs d’office »). Tout administrateur d’office peut
nommer comme suppléant une personne qui aura le droit d’assister aux réunions
du Conseil et d’y exercer les fonctions d’administrateur si le Gouverneur ne peut
y assister en personne.
2. Six personnes représentant la finance, l’industrie ou le commerce, nommées chacune
par un des Gouverneurs des banques centrales mentionnées à l’alinéa 1 et de la
même nationalité que le Gouverneur qui les nomme. Si, pour une raison quelconque,
le Gouverneur d’un quelconque des six établissements ci-dessus désignés ne peut
ou ne veut remplir lui-même les fonctions d’administrateur, ni procéder à la
nomination prévue au paragraphe précédent, les Gouverneurs des autres institutions
précitées, ou la majorité d’entre eux, peuvent inviter à devenir membres du Conseil
deux nationaux du pays dont ce Gouverneur est ressortissant, et contre le choix
desquels la banque centrale du pays en question ne soulève pas d’objections. Les
administrateurs nommés comme dit ci-dessus, autres que les administrateurs d’office,
exercent leur mandat pendant trois ans, mais sont rééligibles.
3. Neuf personnes au maximum élues par le Conseil, à la majorité des deux tiers, parmi
les Gouverneurs des banques centrales de pays dans lesquels il a été souscrit des
actions, mais dont la banque centrale ne délègue pas d’administrateurs d’office au
Conseil. Les administrateurs ainsi élus restent en fonctions pendant trois ans ; ils
peuvent être réélus.
Art. 30. — Ne peut être nommé ni demeurer administrateur aucun membre ou
fonctionnaire d’un Gouvernement, à moins qu’il ne soit Gouverneur d’une banque
centrale ; ne peut pareillement être nommé ni demeurer administrateur aucun membre
d’un corps législatif, à moins qu’il ne soit Gouverneur ou ancien Gouverneur d’une
banque centrale.
Art. 33. — Sauf dispositions contraires des Statuts, les décisions du Conseil sont prises
à la majorité simple des membres présents ou représentés par procuration. En cas

130 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La Banque des règlements internationaux

d’égalité des voix, la voix du Président est prépondérante. Le Conseil ne peut délibérer
valablement que s’il réunit un quorum. Ce quorum sera fixé par un règlement qui doit
être adopté par le Conseil à la majorité des deux tiers.

Chapitre V
Assemblée générale
Art. 44. — Peuvent assister aux Assemblées générales de la Banque les personnes
désignées par les banques centrales ou par les autres établissements financiers visés
à l’article 14. Le droit de vote est réparti proportionnellement au nombre des actions
souscrites dans le pays de chaque établissement représenté à l’Assemblée. Le Président
du Conseil, ou, en son absence, un Vice-Président, préside les Assemblées générales.
Ceux qui ont le droit d’être représentés aux Assemblées générales devront être avertis
des réunions avec un préavis d’au moins trois semaines. L’Assemblée générale fixe sa
propre procédure, dans les limites des dispositions des Statuts.

Chapitre VII
Dispositions générales
Art. 54. — 1. Si un différend vient à s’élever quant à l’interprétation ou à l’application
des Statuts de la Banque, soit entre la Banque, d’une part, et telle banque centrale,
établissement financier ou autre banque visé aux Statuts, d’autre part, soit entre la
Banque et ses actionnaires, ce différend sera soumis, pour décision définitive, au Tribunal
prévu par l’Accord de La Haye de janvier 1930.
2. Faute d’accord sur les termes du compromis, chacune des parties au différend visé
au présent article pourra saisir le Tribunal qui statuera, fût-ce par défaut, sur toutes
questions, y compris celles relatives à l’étendue de sa compétence.
3. Avant toute décision finale, et sans préjuger du fond, le président du Tribunal, ou,
en cas d’empêchement de sa part dans un cas quelconque, tout autre membre
désigné par lui d’urgence, pourra, sur requête de la partie la plus diligente, ordonner
des mesures conservatoires provisoires au bénéfice des parties.
4. Les dispositions qui précèdent ne portent pas atteinte au droit des parties de désigner,
d’un commun accord, à l’occasion d’un de ces différends, comme arbitre unique,
le président ou l’un des membres dudit Tribunal.
Art. 55. — 1. La Banque bénéficie de l’immunité de juridiction, sauf :
a. dans la mesure où cette immunité a été formellement levée pour des cas
déterminés par le Président, le Directeur général ou par leurs représentants dûment
autorisés ;
b. dans le cas d’actions civiles ou commerciales découlant de transactions bancaires
ou financières, intentées par des cocontractants de la Banque, sous réserve des cas
pour lesquels des dispositions d’arbitrage ont ou auront été prises.
2. Les biens et avoirs de la Banque, où qu’ils se trouvent et quels qu’en soient les
détenteurs, bénéficient de l’immunité d’exécution (notamment à l’égard de toute
mesure de saisie, séquestre, blocage ou d’autres mesures d’exécution forcée ou de
sûreté), sauf dans le cas où l’exécution est demandée sur la base d’un jugement ayant
force de chose jugée rendu contre la Banque par un tribunal compétent
conformément à l’alinéa 1 a) ou b) ci-dessus.
3. Les dépôts confiés à la Banque, toute créance sur la Banque, ainsi que les actions
émises par la Banque, où qu’ils se trouvent et quels qu’en soient les détenteurs, ne
pourront faire l’objet, sauf accord exprès préalable de la Banque, d’aucune mesure
d’exécution (notamment de saisie, séquestre, blocage ou d’autres mesures
d’exécution forcée ou de sûreté).
Art. 56. — Aux fins des Statuts, il faut entendre :
a. par banque centrale, la banque ou le système de banques chargé dans un pays de
la mission de régler le volume de la circulation monétaire et du crédit dans ce pays ;

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 131


Nicolas Moumni, Ali Bouhaili

ou, dans le cas d’un système de banques centrales transfrontières, les banques
centrales nationales et la banque centrale commune chargées de cette mission ;
b. par Gouverneur d’une banque centrale, la personne qui, sous l’autorité de son Conseil
d’administration ou de tel autre pouvoir compétent, dirige la politique et
l’administration de la banque ;
c. par majorité des deux tiers du Conseil, au moins les deux tiers des voix de la totalité
du Conseil (que les votes soient émis en personne ou par procuration) ;
d. par pays, un État souverain, une zone monétaire à l’intérieur d’un État souverain ou
une zone monétaire s’étendant sur plusieurs États souverains.

Source : Une sélection des statuts, in les Textes fondamentaux de la BRI, site web de la BRI.

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134 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Les objectifs du millénaire
pour le développement :
défis et opportunités pour l’Afrique

I. Introduction Ahmed
Rhazaoui
En septembre 2005, la communauté internationale a fait le bilan des
Directeur du Bureau
réalisations des Objectifs du Millénaire pour le Développement à
des Nations Unies pour
l’occasion de la session spéciale de l’Assemblée générale des Nations Unies l’Afrique de l’Ouest,
devant examiner les réformes des Nations Unies proposées par le Secrétaire Dakar, Sénégal
(rhazaoui@[Link])
général dans son rapport Dans une liberté plus grande.
En effet, la Déclaration du Millénaire, adoptée lors d’une session
extraordinaire de l’Assemblée générale de l’ONU en septembre 2000, tire
la sonnette d’alarme à propos des tendances troublantes des indicateurs-
clés du développement humain dans les pays pauvres et permet d’espérer,
de la part de la communauté internationale, un engagement renouvelé grâce
auquel les tendances négatives des années 80 et 90 pourront être renversées.
Cette Déclaration a été perçue comme la résultante des conférences
mondiales tenues dans les années 90 (Vienna/droits humains, Rio de Janeiro
/environ nement, Le Caire/population, Beijing/genre, Copenhague
/développement social, Dakar/éducation pour tous ...) qui ont tenté de cerner
les principales dimensions du développement humain et mobiliser la
communauté internationale pour accélérer le développement des pays
pauvres. Les résultats décevants de ces conférences ont amené le Secrétaire
général à lancer une nouvelle initiative qui a été adoptée par les 189 membres
des Nations Unies. La Déclaration du Millénaire regroupe les principales
recommandations de ces conférences et souligne l’urgence qui s’attache à
la nécessité de la réalisation des objectifs ainsi définis.
L’appel renouvelé pour un partenariat mondial est devenu incontournable
en raison de la baisse préoccupante de l’aide publique au développement
(APD) dans les années 90 en termes absolus et par rapport au PNB des
pays développés, la marginalisation des pays pauvres dans l’économie
mondiale, particulièrement en Afrique, l’avancée de la pauvreté, la
détérioration continue des termes de l’échange des exportations des produits
de base, le poids de plus en plus lourd du service de la dette supporté par
de nombreux pays en voie de développement et les systèmes commerciaux
et financiers défavorables aux pays en développement.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 135


Ahmed Rhazaoui

La Déclaration est remarquable par sa simplicité, sa clarté et son approche


directe des défis du développement. Après avoir établi les principes et valeurs
qui doivent sous-tendre les relations internationales au 21e siècle, la
Déclaration définit précisément les Objectifs de développement pour le
millénaire (OMD) à atteindre à l’horizon 2015 : éradiquer la pauvreté absolue
et la faim, réaliser l’enseignement primaire universel, promouvoir l’égalité
des sexes et responsabiliser les femmes, réduire la mortalité infantile, améliorer
la santé maternelle, combattre le VIH/SIDA, le paludisme et les autres
maladies graves, assurer la durabilité de l’environnement et instaurer un
partenariat international pour le développement.
D’autres objectifs, formulés en tant que cibles pour la plupart, couvrent
les besoins spécifiques des groupes vulnérables, les habitants des bidonvilles,
les jeunes chômeurs, la disponibilité des médicaments essentiels, l’accès aux
nouvelles technologies de l’information et de la communication, le
partenariat avec le secteur privé et la société civile, les droits de l’homme
et le renforcement des Nations Unies.
Sept des huit objectifs fondamentaux relatifs aux questions de
développement ont été quantifiés et définis à travers l’identification de cibles
à atteindre avant l’année 2015, pour la plupart. L’objectif 8, qui appelle à
un partenariat planétaire, constitue la base de l’accord proposé entre pays
riches et pays pauvres. Son inclusion revêt un caractère crucial et déterminant.
A cet égard, la conférence de Monterrey, organisée en 2002, a réaffirmé
l’engagement de la communauté des bailleurs vis-à-vis de cet accord en
s’engageant à augmenter l’APD d’une manière significative.
Aucune tentative n’a été véritablement faite pour donner un fondement
théorique au choix de ces objectifs ou des cibles quantifiées. Cela n’est pas
surprenant, car il s’agit d’un domaine pauvre en concepts théoriques et en
quête d’un nouveau paradigme (tel que défini par Thomas Kuhn), après l’échec
des modèles des années 60 et 70 qui ont fait l’objet de nombreux débats.
Les OMD reflètent néanmoins un large consensus de la communauté
internationale sur les préalables minimums à l’amélioration des conditions
de vie des populations pauvres, qui se résument en fait à un nouvel accord
entre pays riches et pays pauvres. Cet accord est fondé sur l’hypothèse selon
laquelle les pays en développement doivent atteindre certains seuils critiques
pour éviter de tomber dans le piège de la pauvreté et pouvoir s’engager sur
le chemin de la croissance et du développement durable.
Les OMD n’ont pas la prétention de servir de cadre stratégique pour
le développement. Ils laissent une grande marge de manœuvre aux différents
pays concernés pour l’identification de la stratégie de développement la mieux
adaptée aux besoins spécifiques et aux conditions de chaque société. Cette
démarche rend difficile toute remise en cause des avantages de ces huit
objectifs.
La Déclaration cite précisément (dans son chapitre VII) les besoins
spécifiques de l’Afrique et appelle la communauté des bailleurs à soutenir

136 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Les objectifs du millénaire pour le développement

le processus de démocratisation en Afrique, à savoir : renforcer les mécanismes


régionaux et sous-régionaux de prévention des conflits ainsi que la stabilité
politique, prendre des mesures spéciales pour l’élimination de la pauvreté
et pour la promotion du développement durable, notamment l’annulation
de la dette, faciliter l’accès aux marchés des pays développés, accroître l’aide
au développement et les investissement directs étrangers (IDE) et contribuer
à l’arrêt de la propagation du VIH/SIDA et des autres maladies infectieuses.
L’accent particulier mis sur l’Afrique se justifie largement par l’échec
cruel des efforts de développement de nombreux pays africains. Entre 1990
et 2000, les pays d’Afrique subsaharienne n’ont atteint en moyenne que
10 % des OMD, au lieu des 40 % nécessaires pour être sur la bonne voie.
Un constat encore plus alarmant tient à ce que les taux moyens de
performance (communément utilisés pour les OMD) cachent souvent
d’importantes disparités entre différents groupes d’une même société ou régions
du pays. Dans la plupart des cas, là où l’on enregistre des progrès mesurables,
ces derniers tendent à refléter une amélioration de la situation du monde urbain
ou parfois des groupes relativement aisés au détriment des pauvres et des
groupes défavorisés. Pour que les OMD soient mieux appréhendés, ils doivent
être désagrégés et mesurés dans différents milieux et à différents niveaux afin
de mieux refléter les conditions des différents groupes.
Le présent article résume les résultats de nombreuses études menées à
travers l’Afrique. Plusieurs de ces études ont été présentées à l’occasion des
trois rencontres sous-régionales sur les OMD organisées par le PNUD,
respectivement, à Addis-Abeba (juin 2002), à Dakar (février 2003) et à
Johannesburg (juillet 2003).

II. Les principaux résultats observés au plan du continent


africain
Une évaluation quantitative détaillée des progrès réalisés par les pays
africains montre que malgré quelques motifs de satisfaction, les tendances
enregistrées dans la plupart des pays ne permettront apparemment pas de
réaliser les OMD.
1. En ce qui concerne la pauvreté, le nombre de personnes démunies a
augmenté depuis 1990 dans plus du tiers des pays où les études ont été
menées. La fragilité du secteur agricole, la faible diversification des secteurs
productifs, le taux élevé et persistant du chômage, le déficit de services sociaux
élémentaires, le bas niveau des revenus et la faible compétitivité ont souvent
sapé profondément les efforts de réduction de la pauvreté.
Par ailleurs, les politiques économiques n’ont pas été favorables aux
pauvres là où les disparités entre les revenus sont fortement marquées. Les
tendances actuelles suggèrent que seule la moitié des pays étudiés aura réussi
à réduire la pauvreté. La réduction des principales disparités entre les revenus
demeure un obstacle majeur à la réduction de la pauvreté.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 137


Ahmed Rhazaoui

2. En ce qui concerne l’éducation, malgré quelques avancées


significatives, l’enseignement primaire universel et l’alphabétisation des
adultes constituent encore un défi de taille. Seule la moitié de ces pays est
sur la bonne voie pour ce qui est de ces deux dimensions. Certains pays
ont réalisé des progrès notables en ce qui concerne la scolarisation dans le
primaire, tandis que d’autres rencontrent des difficultés liées à l’épidémie
de VIH-SIDA (en particulier ceux qui sont meurtris par les conflits ou qui
ont un taux de séroprévalence élevé). Les disparités entre les zones rurales
et les zones urbaines sont fréquentes dans la plupart de ces pays.
3. A propos de l’égalité entre les sexes, des progrès significatifs ont été
réalisés dans la réduction des disparités entre garçons et filles au niveau de
l’enseignement primaire. Plus de la moitié des pays ciblés par l’étude
enregistrent des ratios fille/garçon de plus de 75 % et un ratio d’alphabétisation
homme/femme de plus de 70 %. Quelques pays ont fait mieux encore.
4. S’agissant de la mortalité infantile, quelques progrès ont été enregistrés
mais à un rythme très lent. Il s’agit d’un domaine où les données reflètent
clairement les disparités entre les revenus et entre zones rurales et zones
urbaines. C’est également un domaine dans lequel une action décisive des
autorités peut faire la différence, notamment dans la vaccination contre la
rougeole, l’accès aux infrastructures sanitaires et les soins prénataux.
5. Concernant la santé maternelle, les chiffres de la mortalité
maternelle sont extrêmement élevés (plus de 200 000 par an). Pour les pays
étudiés, le ratio de mortalité maternelle dépasse 500 pour 100 000 naissances.
Ces taux ont à peine baissé. Dans ce domaine également, l’infrastructure
sanitaire demeure cruciale. Les études ont montré que la présence de
travailleurs de la santé et des services des urgences réduit de façon drastique
la mortalité maternelle et qu’il est possible d’améliorer ces indicateurs.
6. La pandémie du VIH/SIDA est le plus grand défi qui interpelle
l’Afrique. Avec près de 30 millions de personnes vivant avec le VIH/SIDA,
la pandémie est devenue la principale cause de décès en Afrique. Hormis
une poignée de pays qui ont réussi à circonscrire le virus, le reste du continent
semble désemparé devant la propagation de la pandémie. Du fait de ses
effets dévastateurs dans toutes les composantes de la société, plusieurs pays
africains n’ont aucune chance de relever les défis du développement sans
au préalable avoir renversé la tendance de la progression du VIH/SIDA.
Les efforts consentis jusqu’ici, en mettant essentiellement l’accent sur la
prévention, ont montré leurs limites. Il existe un besoin pressant aussi bien
en termes de prévention que de prise en charge des personnes infectées.
L’émergence de nouveaux antirétroviraux en Afrique a suscité un nouvel espoir
d’élargir l’approche curative. Seule l’association de la prévention et du
traitement des personnes vivant avec le VIH peut aider à contenir la vague
de la pandémie. Les efforts consentis au plan mondial pour lutter contre le
fléau (notamment les appuis du Fonds mondial) doivent être renforcés.

138 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Les objectifs du millénaire pour le développement

7. Pour assurer la durabilité de l’environnement, les pays africains ont besoin


d’intégrer les principes du développement durable dans les politiques nationales
et de renverser la tendance à la perte des ressources écologiques. Aucun
indicateur clair et quantifiable n’a été défini pour évaluer les progrès réalisés
en ce domaine, sauf peut-être en ce qui concerne la déforestation. Si le taux
de déforestation de 0,5 % par an est retenu comme repère, les indices
disponibles montrent que seule une poignée de pays ont réussi à atteindre
cet objectif. Pour le reste, la pression démographique, le déficit en électricité,
la dépendance au bois de chauffage, au charbon et aux résidus de bois ainsi
que l’exploitation incontrôlée du bois pour l’exportation conduisent
inexorablement à l’épuisement des forêts et à l’érosion des sols qui en résulte.
La cible relative à l’accès durable à une meilleure eau potable a bénéficié
d’une plus grande attention. Les efforts consentis dans les années 90 laissent
entrevoir que le tiers des pays ciblés par ces études ont fait de remarquables
progrès. Pour atteindre la cible définie, il faudra doubler le taux
d’amélioration dans les douze ans à venir.

III. Le défi de la poursuite des OMD en Afrique


Les pays africains sont appelés à faire des efforts considérables pour
atteindre les OMD. Mais on ne s’attend pas à ce qu’ils le fassent tout seuls.
La Déclaration en appelle à un partenariat à l’échelle planétaire pour aider
l’Afrique à faire face à sa marginalisation dans l’économie mondiale, à établir
un système de commerce transparent ne souffrant d’aucune discrimination,
à rendre l’endettement soutenable, à accroître la durabilité de l’aide publique
et à satisfaire les besoins spéciaux des pays les moins avancés.
Ces défis sont examinés de manière quelque peu détaillée dans les études
qui traitent des critères financiers à remplir pour atteindre les OMD ainsi
que leur faisabilité technique, l’impact possible de l’initiative des PPTE,
le rôle de la société civile et du secteur privé, les besoins en capacité pour
la mesure et le suivi des progrès réalisés et le rôle du système des Nations
Unies dans la promotion et la facilitation de la réalisation des ODM.
L’une des questions les plus controversées est celle de la relation entre
les OMD et les DSRP (Documents de stratégie de réduction de la pauvreté
qui ont remplacé le PAS). Si les DSRP sont devenus le seul cadre de réduction
de la pauvreté, de mobilisation des ressources et de coordination de l’aide,
ils s’étalent généralement sur une période de trois ans, avec des ajustements
annuels durant leur phase d’application, ce qui fait que leur perspective à
court terme conduit les décideurs et leurs partenaires (notamment les
institutions de Bretton Woods) à limiter les cibles annuelles à des chiffres
“réalistes”. De telles cibles tombent systématiquement en dessous des besoins
financiers calculés pour les Objectifs du Millénaire.
Les OMD sont, de par leur nature, des objectifs à long terme. Dans la
mesure où les cibles quantifiées sont le fruit d’un consensus international
et d’un engagement y correspondant en vue de leur réalisation, il conviendrait

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 139


Ahmed Rhazaoui

logiquement de procéder à des ajustements appropriés des DSRP pour les


rendre plus cohérents par rapport aux OMD. Les ressources nécessaires à
la réalisation des OMD peuvent être assez bien évaluées, et les déficits qui
résultent de leur mobilisation peuvent être réduits. Ces déficits devraient
se refléter aussi dans les DRSP et dans les réformes de politiques nécessaires.
Le débat lancé par le PNUD sur cette question aidera indubitablement
à clarifier la relation entre ces deux approches. Pour le moment, il apparaît
que les besoins des DSRP sont considérés comme plus crédibles que les
OMD parce qu’ils bénéficient du soutien des principaux bailleurs. La
campagne des OMD a encore beaucoup de chemin à faire pour convaincre
les décideurs et leurs partenaires que les cibles de ces Objectifs devraient
subsumer celles définies dans les DSRP. Aussi longtemps que cette situation
fera défaut, les cibles des OMD seront susceptibles d’être considérées comme
des objectifs souhaitables plutôt que des objectifs impératifs.

IV. Les OMD et le NEPAD


L’instauration d’un partenariat mondial pour le développement est
présentée dans la Déclaration du Millénaire sous forme de préalable à la
réalisation des OMD.
Un certain nombre de dirigeants africains (en particulier les présidents
Wade du Sénégal, Mbeki de l’Afrique du Sud et Obasanjo du Nigeria) ont
décidé de relever ce défi dans le Nouveau partenariat pour le développement
de l’Afrique (NEPAD).
Le NEPAD a défini les domaines-clés nécessitant des efforts considérables
de la part des pays africains et de leurs partenaires. Ce partenariat est fondé
sur une approche intégrée du développement de l’Afrique.
Le NEPAD va bien plus loin que les OMD et identifie les principaux
goulots d’étranglement sur lesquels il faudrait mettre l’accent pour le
développement de l’Afrique : les infrastructures, l’énergie, l’agriculture,
l’environnement, le commerce, les nouvelles technologies de l’information
et de la communication, la santé, l’éducation et la bonne gouvernance. Il
se présente comme un contrat entre l’Afrique et ses partenaires, fondé sur
la responsabilité mutuelle pour le règlement des problèmes du continent.
A l’instar des OMD, le NEPAD cherche des solutions mutuellement
acceptables tant dans le domaine de la réduction de la dette, de
l’amélioration des politiques commerciales et financières équitables que de
l’accroissement de l’aide publique au développement et des investissements
directs étrangers, de l’accès des exportations africaines au marché
international et du partenariat avec le secteur privé et la société civile.
Les gouvernements africains s’engagent en retour à assurer la bonne
gouvernance sous tous ses aspects à travers, notamment, un mécanisme
ambitieux d’évaluation par les pairs.
Le NEPAD a jusqu’ici bénéficié de l’appui des Nations Unies et
d’organisations telles que le G8 et l’Union européenne. Cependant, cet appui

140 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Les objectifs du millénaire pour le développement

attend d’être traduit en soutiens financiers concrets. L’une des raisons du


soutien mitigé est l’incapacité actuelle du NEPAD à mobiliser les pays
africains et à les impliquer en tant que partie prenante des objectifs définis.
Paradoxalement, les auteurs du NEPAD ont consenti peu d’efforts pour
lier les objectifs aux OMD. Cela peut s’expliquer par les hésitations des
dirigeants africains à s’approprier les OMD et à les classer en tête de leurs
priorités. Cependant, les deux initiatives ont beaucoup à gagner en se
soutenant mutuellement.

V. Perspectives d’avenir
Les trois rencontres organisées en 2003, respectivement, en Afrique
orientale, en Afrique occidentale et en Afrique australe ont servi à mieux
centrer le débat et porter le processus au-delà du plaidoyer.
Les questions suivantes ont été considérées comme étant importantes
pour la réalisation de progrès dans l’avenir :
– assurer une meilleure cohérence entre les stratégies nationales du
NEPAD et les OMD ;
– réconcilier les OMD et les DRSP en termes d’objectifs, de cibles, de
besoins en ressources et d’engagement des bailleurs ;
– adapter les ODM aux contextes nationaux ;
– veiller à l’appropriation nationale des OMD en impliquant pleinement
les gouvernements, la société civile, les ONG et les collectivités locales ;
– réconcilier les OMD avec les études prospectives et la planification
stratégique ;
– harmoniser les systèmes d’information sur la pauvreté (destinés
habituellement aux DRSP) avec les mécanismes de réalisation des OMD ;
– élaborer de façon plus systématique des programmes de renforcement
des capacités pour aider les pays africains à mieux gérer la réalisation
des OMD ;
– veiller à rendre les rapports nationaux sur les OMD pleinement
participatifs et à garantir leur appropriation nationale.
Les avancées sur ces questions dépendront de la force du partenariat
entre les gouvernements africains, les bailleurs bilatéraux, les institutions
financières internationales, les organisations de la société civile et les agences
des Nations Unies.
Les initiatives prises récemment par les pays riches dans le cadre de la
Commission pour l’Afrique (lancée par la Grande-Bretagne) ou du G-8 pour
augmenter substantiellement l’aide publique au développement, réduire la
dette externe des pays les plus pauvres et ouvrir leurs marchés aux exportations
de ces pays constituent une avancée encourageante.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 141


Ahmed Rhazaoui

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Critique économique n° 17 • Hiver 2006 143


A l’œuvre
Espace doctoral d’exercice et d’apprentissage
de la recherche ouvert aux doctorants en sciences
économiques et de gestion

La régulation du risque salarial


au Maroc

Introduction Youness
El Mesmoudi
Dans les pays en voie de développement, la pauvreté est de plus en plus
Doctorant à l’UFR
appréhendée dans ses dimensions sociale et politique. Si la théorie Economie des
économique se focalisait dans le passé sur le volume des richesses créées, organisations/LEID
aujourd’hui les crises que connaissent les économies revêtent un intérêt Université Mohamed V-
Agdal, Rabat
particulier. Les questions de “sécurité économique” (1) et de “risque (y_elmesmoudi@[Link])
social” (2) constituent les voies de recherches explorées pour approcher les
tendances socio-économiques modernes et pour définir les orientations des
politiques publiques.
« La forme, le mode et les médiums de répartition des risques se
(1) Pour plus
distinguent systématiquement de ceux de la répartition des richesses. Cela
d’éclaircissements sur ce
n’exclut pas qu’un grand nombre de risques soient répartis spécifiquement concept, voir les
en fonction des couches sociales ou des classes. (…) L’histoire de la répartition programmes de l’O.I.T.
sur la sécurité socio-
des risques montre bien que les risques, comme les richesses, obéissent à économique.
une logique de classes – mais elle est inverse : les richesses s’accumulent (2) Voir à ce titre
en haut, les risques en bas. (…) A la pénurie dans l’approvisionnement Holzmann et Jorgensen
viennent s’ajouter une pénurie en sécurité et une surabondance de risques (2000).
qu’il s’agit d’éviter. Les riches (ceux qui possèdent les revenus, le pouvoir,
la culture) peuvent y répondre en achetant la sécurité et en s’affranchissant
du risque par ce biais. (…) Les possibilités et les capacités de réaction à
des situations de risque et les stratégies de prévention ou de compensation
de ces risques sont elles aussi inégalement réparties en fonction des revenus
et du niveau de formation » (Beck, 2001, p. 62-64).
Au Maroc, la question de l’emploi occupe une place centrale dans le
débat autour de la sécurité économique du fait qu’il constitue la seule source

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 145


Youness El Mesmoudi

de revenus pour une grande partie des ménages. Avec un taux de chômage
élevé et une réglementation du travail favorisant de plus en plus la flexibilité
des revenus salariaux, le marché du travail connaît un changement majeur.
Les tendances qui ont affecté les marges d’intervention de l’Etat et les
conditions du rapport capital-travail partout dans le monde ont généré,
pour le cas du Maroc, une dynamique institutionnelle paradoxale : une
(3) Désormais, j’utiliserai volonté d’extension du champ et du poids des institutions (3) régulant
le terme “institutions” la relation salariale (4) combinée à une plus grande “flexibilisation” de
pour désigner les règles
ne relevant pas des celles-ci.
mécanismes du marché. Cette tendance à la flexibilité est appréhendée ici comme un mode
(4) « Le concept de d’assomption de responsabilité par les parties du processus de production
rapport salarial a une par rapport au face à face du produit et du marché, et les incertitudes (liées
vocation et une
application aux qualités humaines et à l’opportunité du projet vis-à-vis du marché) sont
principalement macro- en fait des incertitudes pesant sur les revenus potentiels des parties prenantes
économiques. La notion (Hypothèse 1).
de relation salariale
correspond à la L’intérêt ici est de mettre l’accent sur le rôle des aléas du procès de travail
projection de cette notion et de la réalisation du produit sur le revenu salarial et de synthétiser les
au niveau et dans les “risques économiques” qui concernent les salariés du secteur privé
catégories qui ont un sens
pour les acteurs » (Boyer, marocain (le risque portant sur le salaire, le risque de sous-emploi ou de
2002, p. 111). perte d’emploi, le risque de vulnérabilité).
Par ailleurs, la compréhension des enjeux économiques de l’évolution
de partage de risque entre employeurs et employés dans notre contexte ne
peut se contenter de l’analyse de la dimension micro-économique de la
relation du travail, mais nécessite plutôt un passage vers une approche macro-
économique traduisant cette dynamique en termes de “compromis
institutionnalisé” : le changement dans le niveau contractuel de la relation
de travail (individualisation des pratiques salariales, non-respect du droit
de travail, etc.) est le corollaire d’une certaine dynamique au niveau macro-
économique se manifestant par une reconfiguration des institutions de la
relation salariale et du marché de travail (Hypothèse 2). C’est ainsi que
plusieurs crises surgissent, touchant le système de sécurité sociale et la
législation sur la protection de l’emploi et conduisant à des projets de
réformes successives remettant en cause aussi bien leur logique que leur
étendue.
Cette recherche vise à analyser l’articulation des institutions de protection
sociale des travailleurs avec les tendances observées sur le marché du travail
marocain, notamment ceux institutionnalisées par le nouveau Code du travail
(reconnaissance des contrats à durée déterminée, assouplissement de la
procédure de licenciement…). Le but est d’approcher la configuration du
rapport salarial au Maroc à partir de la façon dont les institutions de sécurité
sociale et de protection d’emploi régulent “le risque salarial”. Il s’agit donc,
d’une part, de mettre en évidence l’importance du “risque salarial” comme
étant un angle privilégié et pertinent pour approcher le rapport salarial au
Maroc et, d’autre part, de questionner les structures, les acteurs et les

146 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La régulation du risque salarial au Maroc

politiques mises en œuvre pour sa régulation au Maroc. Le salaire indirect


et la législation du travail constituent ainsi deux volets essentiels d’analyse
de cette régulation.
Ce travail cherche à combiner l’analyse micro-économique du contrat
du travail (relation de base employeur/salarié) et a prise en compte des
institutions extérieures à l’entreprise qui régulent cette relation. De ce fait,
l’investigation se basera sur une recherche documentaire (archives des
ministères et des organisations professionnelles) ainsi que sur les enquêtes
(auprès des tribunaux et organismes de sécurité sociale). Notre époque étant
une période de changements institutionnels, l’analyse historique, sur une
période assez longue, est une nécessité méthodologique. Notre premier
objectif est d’essayer de quantifier le risque économique assumé par les salariés
du secteur privé au Maroc et ce par l’analyse d’un certain nombre de données
qui permettraient l’élaboration d’un indicateur pertinent. L’intérêt de ce
premier travail réside dans l’information qu’il peut fournir pour relire les
politiques salariales au Maroc (au niveau macro-économique) et pour disposer
d’éléments objectifs permettant, dans un second temps, d’analyser
historiquement l’évolution du dispositif national de sécurité économique
de cette catégorie de salariés, son adaptation aux besoins du travail, les choix
politiques et leurs perspectives en la matière.

I. Le risque lié à la relation salariale

1. La relation salariale : la montée des risques


L’économie marocaine fait face à un certain nombre d’enjeux liés aux
conséquences de son ouverture à la concurrence internationale, notamment
après la signature d’un certain nombre d’accords de libre-échange, ce qui
met les entreprises marocaines dans l’obligation de se mettre à niveau. Les
conséquences de cette ouverture sur l’environnement de l’entreprise se font
déjà sentir au Maroc : l’environnement économique et institutionnel de
la relation de travail s’inscrit depuis un certain temps dans une dynamique
inaugurant une nouvelle ère caractérisée par la multiplication des risques
et la reconfiguration de leur partage entre les parties de la relation salariale
et de la responsabilité de l’Etat.
Selon le rapport de l’Organisation internationale du travail sur la sécurité
socio-économique (ILO, 2004), la majorité des travailleurs dans le monde
souffre de l’insécurité de son revenu. Le rapport montre que de nombreuses
formes d’insécurité du revenu ne sont pas mises en évidence dans les mesures
ordinaires du revenu.
Les nouvelles conditions de la relation de travail créent des situations
où le marché du travail ne peut fonctionner de manière efficiente ou sans
impact négatif sur la reproduction de la force de travail : les situations de
transition sur le marché du travail (du travail au chômage et vice versa)
qu’impose la flexibilité du travail induisant un allongement grandissant des

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 147


Youness El Mesmoudi

Graphique 1
Population en chômage selon la durée (en %)

100

80

60
Non déclaré
40 Plus de 12 mois
Moins de 12 mois

20

0
1984 1986 1988 1990 1997 1999 2001

Source : Direction de la Statistique.

périodes d’inactivité ne sont accompagnées par aucune mesure permettant


de se réinsérer dans le marché du travail ou d’investir dans sa qualification
pour se mettre à niveau en vue d’occuper d’autres emplois. Ceci est d’autant
plus important que les périodes de chômage s’allongent. En effet, la part
des chômeurs de longue durée (un an et plus) est devenue très importante.
Cette catégorie a connu une nette progression pour atteindre un taux
maximum de 75,7 % en 1997 et se situer à 67,3 % en 2002.

Tableau 1
Population active sans travail selon les motifs du chômage

Raisons de 1985 1986 1987 1988 1989 1990 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002
recherche d'emploi

Arrêt de l'activité
de l'établissement, 21,3 20,2 21,2 22,6 28,7 21,0 21,7 23,8 23,9 24,8 28,1 28,8 28,6
licenciement

Cessation d'activité
indépendante,
saisonnière 15,2 13,3 13,1 13,2 12,5 14,2 14,7 13,8 14,8 18,3 15,9 16,4 15,5
ou pour raison de
revenu

Fin d'études ou de
formation 16,5 19,9 22,1 26,4 25 ,7 24,8 39,4 43,7 46,4 40,4 42,0 39,9 40

Arrivée à l'âge de
travailler 5,3 7,2 5,9 3,8 2,9 3,1 9,7 7,4 8,5 10,6 8,4 9,1 10,7

Autres causes 20,6 16,6 15,7 13,7 13,7 8,0 13,6 7,0 6,0 5,8 5,5 5,8 5,2

Non déclarés 0,5 2,5 1,3 1,4 2,6 2,4 0,9 0,3 0,4 0,1 0,1 0,0 0,0

Ensemble 100,00 100,00 100,00 100,00 100,00 100,00 100,00 100,00 100,00 100,00 100,00 100,00 100,00

Source: Direction de la Statistique.

148 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La régulation du risque salarial au Maroc

De plus, les difficultés que connaît l’entreprise marocaine ont


augmenté la part du chômage pour licenciement ou pour arrêt de l’activité
de l’établissement employeur. Celle-ci occupe le deuxième rang des causes
de chômage, après la fin des études ou de la formation. Ainsi, le nombre
de travailleurs ayant perdu leur emploi pour raison de licenciement ou d’arrêt
d’activité de l’établissement dépasse, en 2002, le quart de la population
en chômage.
Par ailleurs, une acception contractuelle de la relation salariale en tant
que relation d’agence révèle l’existence d’un problème de double risque
moral (Lemistre, 2000). Le risque moral, souvent envisagé seulement du
point de vue du salarié, existe aussi du côté de l’employeur. Celui-ci est
susceptible alors d’adopter un comportement opportuniste. Avec une
réglementation de plus en plus laxiste à l’égard des licenciements abusifs,
il devient plus profitable pour les employeurs de gérer la compétitivité
de leurs entreprises aux dépens de leurs salariés. Dans ce sens, le nouveau
Code du travail a, entre autres, mis en place un nouveau mode de calcul
des indemnités de licenciement, réduisant ainsi le pouvoir discrétionnaire
des juridictions, et a permis de procéder au licenciement des salariés sans
l’autorisation préalable des autorités compétentes, pour les entreprises de
moins de dix salariés (sachant que le tissu économique marocain est
constitué en grande majorité de petites entreprises). De ce fait,
l’aggravation des inégalités sociales et des conflits sociaux risque de
s’accentuer suite à une dérégulation du double aléa moral caractérisant
la relation salariale.

Tableau 2
Motifs des conflits sociaux collectifs (1999-2001)

1999 % 2000 % 2001 %

Licenciement du
personnel 362 22,01 347 19,14 307 21,47
Fermeture – 47 2,59 88 6,15
Total 1645 100 1813 100 165 100

Source : Khachani (2002).

D’un autre côté, la juxtaposition d’un secteur informel important,


participant fortement à l’offre d’emploi et soumis totalement aux règles du (5) El Aoufi parle même
d’une “anomie” des
marché (5) et d’un secteur formel réglementé par des institutions étatiques, relations de travail et de
constitue une réalité historique de l’économie marocaine. Les unités de “déconnexion légale”
production informelles contribuent ainsi pour 46,8 % à l’emploi non agricole caractérisant
l’organisation du travail
hors administration et collectivités locales, 39 % à l’emploi non agricole au Maroc (El Aoufi,
total et 20,3 % à l’emploi total (Direction de la Statistique, 2003). 2002, p. 464).

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 149


Youness El Mesmoudi

2. Evaluation du risque économique des travailleurs


L’O.I.T. a diffusé un rapport intitulé La sécurité économique pour un
monde meilleur dans le cadre de son programme pour la sécurité socio-
économique en septembre 2004. Ce document, basé sur les études réalisées
dans 90 pays et des enquêtes sur 45 000 travailleurs, prône que la sécurité
économique favorise le bien-être des populations et contribue à la croissance
et à la stabilité sociale. Parmi les principales constations de ce rapport, on
trouve que :
– les pays qui connaissent un niveau élevé de sécurité économique
connaissent également un meilleur niveau de bonheur et de bien-être ;
– la sécurité de revenus – et non le niveau de revenus – est un facteur
déterminant de la sécurité d’emploi et de la sécurité économique globale ;
– la globalisation a influencé l’aggravation des crises économiques dans
le monde entier.
Le programme pour la sécurité socio-économique de l’O.I.T. retient “sept
formes de sécurité” qu’il juge nécessaires pour un travail décent sur la base
desquelles un indice de la sécurité économique (ISE) a été calculé :
• sécurité du marché du travail : existe quand il y a plus d’opportunités
de trouver un travail adéquat par rapport à ses compétences ;
• sécurité de l’emploi : est la protection contre la perte d’emploi à cause
notamment du licenciement abusif ;
• sécurité de carrière : est la capacité des travailleurs à mener une carrière
liée à leurs intérêts, formation et habiletés ;
• sécurité au travail : indique que les conditions de travail dans les
organisations sont sécurisées (contre les accidents du travail et les maladies
professionnelles grâce à des réglementations sur la santé et la sécurité, etc.) ;
• sécurité du maintien des qualifications : multiplication des possibilités
d’acquérir ou de maintenir ses qualifications grâce à des moyens innovants,
à l’apprentissage ou à la formation professionnelle ;
• sécurité du revenu : qui comprend le revenu perçu actuel et futur, que
ce soit sous forme de salaire ou de sécurité sociale et autres bénéfices ; elle
inclut le niveau de salaire (absolu et relatif aux besoins), l’assurance du salaire,
les prévisions du revenu actuel et des revenus futurs, à la fois durant la vie
active et après la retraite ;
• sécurité de représentation : qui renvoie à la protection de l’expression
collective sur le marché de travail grâce à des syndicats et organisations
patronales indépendants ainsi qu’à d’autres organismes capables de
représenter les intérêts des travailleurs.
Le document conclut que les systèmes classiques de sécurité sociale ne
sont pas adaptés aux nouveaux risques et incertitudes qui caractérisent le
système économique mondial actuel, et qu’il y a lieu de promouvoir de
nouveaux systèmes fondés sur les droits humains, laissant de côté les systèmes
sélectifs basés sur le niveau des revenus.

150 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La régulation du risque salarial au Maroc

3. La répartition des risques liés à la relation salariale


« Les risques, comme les richesses, sont l’objet de répartitions, et dans
ce cas comme dans l’autre ces répartitions produisent des situations –
situation d’exposition au risque ou situation de classe. Mais il s’agit néanmoins
de biens de nature radicalement différente. Dans le cas des richesses sociales,
on a affaire à des biens de consommation, à des revenus, à des facilités d’accès
à la formation, au patrimoine, etc., autant de choses qui font défaut et qu’il
s’agit d’acquérir. Dans le cas qui nous occupe, les risques constituent un
produit annexe de la modernisation (…). Le but est soit de les supprimer,
soit de les nier, de les interpréter autrement » (Beck, 2001, p. 48).

Tableau 3
Classement de certain pays selon leur
“Indice de sécurité économique”

Classement Pays Score*


7 France 0,829
13 Espagne 0,756
25 USA 0,612
37 Argentine 0,521
48 Mexique 0,418
49 Tunisie 0,412
50 Algérie 0,409
75 Maroc 0,237
85 Mauritanie 0,128

* Le score le plus élevé est 1,000.


Source : O.I.T.

a. Indicateur du risque salarial…


Le risque salarial est une notion principalement micro-économique
appréhendée au niveau individuel (ressenti par le salarié et à répartir entre
le salarié, l’employeur et l’Etat). Le risque étant une probabilité, le risque
salarial est défini comme la probabilité du revenu salarial de tomber en
dessous d’un certain seuil. L’objectif de la gestion du risque salarial serait
de minimiser la probabilité d’une réduction du revenu salarial, faisant tomber
celui-ci en dessous de ce seuil.
[Min Pr{ct < cmin}] : probabilité
Or, le risque est lié à la nature du contrat de travail (salaire, durée, type,
etc.) et aux aléas externes au contrat de travail (maladie, invalidité, chômage,
etc.). La répartition du risque entre les parties de la relation salariale est
en fait décidée au niveau macro-économique par les institutions de protection
de l’emploi et de sécurité salariale.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 151


Youness El Mesmoudi

Il s’agit de saisir l’impact des spécificités de la relation de travail et de


son contexte au Maroc sur le risque qu’assument les salariés. Dans ce sens,
mon étude se penchera sur les changements qui affectent directement le
risque assumé par le salarié en état de travail et, partant, n’abordera pas les
problèmes d’insertion et de coordination sur le marché du travail. De même,
les risques qui me concernent ici sont ceux qui dérivent de l’incertitude
(6) Plutôt que de sur le revenu (6) (la perte d’emploi, le risque sur le revenu actuel et le risque
procéder à la distinction portant sur les revenus futurs, notamment de retraite). Ceci passera par
des risques par nature
(concernant le revenu, les
l’examen des éléments suivants (j’expose, en même temps, les sources
qualifications, etc.), on a d’informations sur la base desquelles je me baserai pour la caractérisation
privilégié de s’axer de ces composantes de risque salarial) :
directement sur une
distinction La flexibilité du salaire
institutionnelle des
risques (provenant du Pour ceci, on retiendra les composantes suivantes : le niveau du salaire
marché de travail, du minimum garanti (SMIG), le niveau des salaires réels, l’indexation des
code du travail et de la salaires, services de prévoyance sociale en cas de maladie, de retraite... On
protection sociale). Ceci
s’explique, d’une part, par dispose à ce titre des statistiques importantes issues de la Direction de la
un souci de cohérence statistique sur l’évolution du niveau du SMIG, des statistiques de la Caisse
avec la théorie mobilisée, nationale de sécurité sociale (CNSS) pour les salaires du secteur formel – et
et, d’autre part, par la
nature des informations une partie du secteur informel (Direction de la statistique, 2003) – ainsi
disponibles. que sur les prestations, cotisations, nombre d’affiliés au régime de sécurité
sociale. Les enquêtes de la Confédération générale des entreprises du Maroc
sur la distribution des salaires… Ceci devrait nous donner une appréciation
sur la variabilité du salaire nominal au cours de la période d’exercice d’un
travail salarié et le niveau de couverture de cette variabilité par le régime
de sécurité sociale.
La protection de l’emploi
Le droit du travail en matière de licenciement et les juridictions
compétentes encadrent l’ajustement des effectifs dans les entreprises. Il s’agira
de s’interroger sur le rôle de la réglementation actuelle en matière de
licenciement entant qu’institution supposée devoir réduire l’incertitude sur
le comportement des autres, réguler les conflits d’intérêt, et décider du risque
portant sur l’emploi du salarié. A ce sujet, les comparaisons internationales
s’attachent à définir des échelles de la rigueur des normes de protection de
l’emploi. La multiplicité des critères utilisés donne un aperçu de la complexité
de l’exercice et des difficultés d’évaluation précise du degré de protection
de l’emploi. Ces critères concernent, le plus souvent, (…) la durée des
périodes d’essai, la procédure administrative à suivre en cas de licenciement
(notification, convocation, autorisation d’une administration publique),
les préavis et les indemnités applicables aux différents types de licenciement
(7) Cahuc Zylberberg
(1996), p. 132.
(licenciement pour faute, licenciement économique, etc.) et la définition
du licenciement abusif (7).
(8) Statistique disponible
à la direction de la On retiendra pour cet élément le taux de chômage pour cause d’arrêt
Statistique. d’activité de l’employeur ou de licenciement (8) (abusif ou pas, puisque

152 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La régulation du risque salarial au Maroc

l’incidence en termes de perte de revenu est la même) et le salaire moyen


pour estimer le revenu perdu, diminué des indemnités de licenciement. Une
enquête personnelle est prévue pour l’estimation des indemnités de
licenciement. Un premier essai a déjà été effectué au niveau de la Cour
d’appel de Rabat sur un échantillon de 15 dossiers de licenciement afin de
tester la faisabilité de cette enquête et connaître le type d’information qu’il
est possible de dégager. L’entrée en vigueur du nouveau mode de calcul des
indemnités de licenciement instauré par le Code du travail (depuis juin
2004) a facilité davantage leur estimation. Toutefois, l’enquête restera utile
pour définir l’orientation de la réglementation en la matière.
Le recours au travail précaire et le sous-emploi
L’ajustement des effectifs étant un risque qui se décide en dehors de la
procédure de licenciement pour certains types de contrats, le recours au
travail précaire est devenu un instrument de politique de l’emploi de plus
en plus privilégié. En effet, le Maroc a connu une forte augmentation des
emplois temporaires et à temps partiel. La législation nationale, grâce au
Code du travail récemment adopté, a consacré les contrats à durée déterminée
(C.D.D.) comme type légal de contrat de travail. Le développement du
travail temporaire et du travail à temps partiel semble être, à bien des égards,
inévitable dans un contexte de mondialisation et de concurrence accrue.
On dispose de statistiques sur l’emploi permanent et non permanent pour
le secteur industriel, et sur le sous-emploi pour l’ensemble des secteurs.
Le travail non déclaré et le secteur informel
Le recours à l’informel pèse lourdement sur la situation des travailleurs
en augmentant leurs risques et en les privant de toute protection juridique
et institutionnelle. La grande majorité des créations d’emploi se fait dans
le secteur informel (les estimations vont jusqu’à 70 %). Une enquête sur
le secteur informel a été réalisée par la direction de la Statistique touchant
plusieurs aspects du travail dans ce secteur (direction de la Statistique, 2003).
La vulnérabilité de la population salariée
Le chômage, la dépendance, la pauvreté et l’état de santé sont autant
de variables à prendre en compte dans l’évaluation du risque salarial.
La confection d’un indicateur synthétisant le risque salarial rendrait
possibles des comparaisons dans le temps permettant de caractériser
l’évolution du contexte de la relation salariale pour le secteur privé au Maroc.
b. … pour caractériser l’évolution de la politique salariale et de la protection
sociale
Il est surprenant de constater que les rapports des organismes
internationaux à tendance néo-libérale estiment que la politique salariale
au Maroc constitue un frein à la compétitivité des entreprises du fait du
niveau élevé de la part du coût salarial dans le coût de production. Les

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 153


Youness El Mesmoudi

explications à ce constat s’articulent autour du niveau élevé du SMIG et


de la tendance des juridictions à restreindre les politiques de restructuration
sociale en se basant sur des comparaisons internationales. Les recom-
mandations insistent alors la nécessité d’une réduction des salaires d’une
plus grande flexibilité du contrat de travail.
L’analyse du risque salarial permettrait de comprendre les limites de telles
orientations susceptibles de compromettre la situation socio-économique
des salariés, d’ajouter un élément d’explication des causes de la rigidité et
du niveau élevé (en termes de comparaisons internationales) des salaires,
ainsi que de fournir des éléments de réflexion sur le débat autour de la sécurité
sociale et de la politique salariale au Maroc. De même, l’étude de sa régulation
s’inscrit dans le cadre du soutien à une argumentation générale insistant
sur l’importance de l’ajustement social comme facteur d’efficacité du système
économique dans les conditions d’ouverture.
II. Risque salarial et politique économique
Quelles sont les politiques économiques, sociales et du travail
susceptibles de renforcer la sécurité socio-économique tout en encourageant
un dynamisme économique durable ?
Si l’appréhension du risque assumé par les salariés du secteur privé permet
une meilleure compréhension des configurations du rapport salarial au
Maroc, elle est nécessaire pour penser la redéfinition de sa régulation dans
le nouveau contexte du travail salarié. Il s’agira de poser les questions sur :
– la politique de protection de l’emploi et ses tendances ;
– le rapport entre la gouvernance du système de sécurité sociale et les
relations professionnelles ;
– les réformes de financement et le partage des responsabilités ;
– l’Etat et les nouvelles fonctions dévolues au système de sécurité sociale
(assurer la mobilité sur le marché de travail, les garanties minimum et les
garanties universelles).
1. L’encadrement du licenciement et la responsabilité sociale des
entreprises
Dans son analyse des limites du Programme d’ajustement structurel,
El Aoufi précise que « l’ajustement implique une configuration du rapport
salarial de type concurrentiel, ce qui suppose qu’à terme la firme privée
devra (…) prendre en charge la régulation du rapport salarial, sans trop
compter sur l’appui de l’Etat, ni sur les mécanismes de solidarité familiale
et les dynamiques informelles » (El Aoufi, 2002, p. 463-464).
Ceci dit, une grande question se pose concernant la responsabilité envers
les risques croissants qui caractérisent le marché de travail. Il est vrai que
les entreprises doivent bénéficier d’une flexibilité en matière d’emploi afin
de pouvoir réagir aux fluctuations de la demande et aux changements de
technologie. Il est indéniable également que les salariés font face à des risques

154 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


La régulation du risque salarial au Maroc

considérables en l’absence de protection d’emploi et d’assurance chômage.


Comment réconcilier ces deux exigences légitimes : flexibilité et protection ?
Certains travaux avançent que « l’on doit mettre l’entreprise face aux
conséquences de ses actes : elle doit payer le coût que ses licenciements
imposent à la collectivité. Une telle internalisation est la rançon, ou plutôt
la condition sine qua non de la flexibilité. Une fois l’entreprise responsabilisée,
on peut alors lui laisser prendre la décision quant à l’opportunité d’une
réduction d’effectifs » (Blanchard et Tirole, 2003). Plusieurs questions se
posent sur l’organisation d’un tel système et sur sa capacité à soutenir les
orientations de compétitivité de l’entreprise.
2. La gouvernance des institutions de sécurité sociale
L’étape suivante de ce travail consiste à passer en revue la genèse,
l’évolution du système de sécurité sociale pour le secteur privé au Maroc,
son poids et son importance comme régulateur du risque, la nature de ses
prestations, sa gouvernance, le partage de responsabilités entre employeurs,
Etat et salariés dans la prise en charge des risques. Le but est de compléter
l’évaluation du risque pesant sur le salarié du secteur privé marocain par
l’appréciation du rôle et de l’efficacité des institutions de protection sociale.
Il serait indispensable, à ce niveau, de se poser la question sur les raisons
déterminant le contexte institutionnel de protection sociale au Maroc. Le
contexte institutionnel est lui-même le “reflet des conflits et des crises
structurelles passées” (Boyer, 2002, p. 107). A ce niveau, on analysera les
moments de changements institutionnels survenus suite à des faits affectant
les politiques économiques de l’Etat (indépendance, P.A.S., accords de libre-
échange, gouvernement d’alternance, nouveau code du travail, crise financière
des régimes de retraite…). Dans cette perspective historique, l’analyse de
ces moments, en se référant aux positions et rapports des différents partenaires
sociaux en tant que moments fondamentaux du processus de négociation,
s’avère très utile.
Logiques et tendances des politiques de sécurité sociale
Depuis l’indépendance, le Maroc a opté pour le développement du
système hérité de la période coloniale et a choisi de s’inspirer du modèle
occidental basé sur l’emploi salarié et la redistribution des revenus. Les
réformes actuelles se font dans un contexte de crise économique et sociale
que révèlent le niveau élevé de chômage et l’expansion du secteur informel. (9) Kaddar M. (2003),
Aujourd’hui, « il est paradoxal de constater que pendant des années, les « Les politiques et les
tendances de la
avancées des systèmes de protection sociale moderne étaient le résultat de
protection sociale au
la montée de l’industrialisation, de l’urbanisation, de l’élargissement du Maghreb », Symposium
secteur public et de la croissance de l’emploi salarié, alors que ces dernières international sur la
années, les nouveaux développements de la protection sociale sont réalisés solidarité et la protection
sociale dans les pays en
dans le cadre de la lutte contre la pauvreté et en accompagnement du rôle voie de développement,
de l’Etat » (9). Italie.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 155


Youness El Mesmoudi

Il s’agira d’essayer de comprendre :


– l’évolution des choix publics en termes d’investissement dans l’étendue
du système de sécurité sociale et la nature de ses prestations ;
– les enjeux du dispositif de protection sociale face aux exigences de la
compétitivité de l’entreprise (contrainte de coin social allégé) et aux exigences
du marché de travail (formation, transition, emplois instables, etc.).
Acteurs sociaux et gouvernement de la sécurité sociale
L’exploration de cet aspect lié aux acteurs de la sécurité sociale du secteur
privé permettrait de justifier certains aspects de son évolution, notamment
actuelle. En effet, on assiste depuis peu de temps à un effort gouvernemental
visant à instituer des formules de protection sociale à caractère général visant
à étendre le champ de protection à une population plus large, combinée
à une augmentation des charges salariales et patronales pour la sécurité sociale
à caractère professionnel. S’agit-il d’une dissociation des deux logiques de
solidarités, nationale et professionnelle ? Et quelles seraient les incidences
en termes de régulation du risque salarial ?
Par ailleurs, la gestion du système de sécurité sociale reste fortement
contrôlée par l’Etat. Le contexte de privatisation des rapports sociaux est
censé être le corollaire d’un certain dynamisme des structures de négociation
et de dialogue entre partenaires sociaux.

Références bibliographiques

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156 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


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différé, effort individuel et évolution des

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 157


L’industrie automobile au Maroc :
potentiels et dynamiques
des relations clients-fournisseurs

Introduction Brahim Bachirat


L’industrie automobile marocaine est à la veille d’un profond Loubna
bouleversement. La privatisation de la SOMACA (Société marocaine de Boulouadnine
construction automobile) suite à l’acquisition par Renault SA des 38 % détenus Nisrine
par l’Etat, la signature d’une convention (toujours avec Renault SA) pour Lembarek
la production d’une voiture dite familiale de marque Dacia à partir de 2005 Doctorants à l’UFR
et l’entrée en vigueur du démantèlement douanier depuis 2003 sont autant Economie des
d’éléments qui déterminent désormais le présent et imprégneront l’avenir organisations/LEID,
Université Mohammed
de ce secteur. Le choix du site du Maroc comme une plateforme de V, Agdal-Rabat
déploiement de la stratégie “world car” de Renault et l’insertion dans le réseau (bachirat9002@[Link])
d’un grand constructeur présentent une opportunité pour les entreprises (loubranis@[Link])
marocaines de composants automobiles. Toutes ces échéances interviennent (niss14@[Link])

dans une phase de profondes mutations à l’échelle nationale et internationale.


Sur le plan national, l’économie marocaine à travers ses différents acteurs
ne cesse d’affirmer sa volonté de s’insérer davantage dans l’économie
mondialisée tout en restant confrontée à de nombreux défis. Le principal
challenge est la mise à niveau de son outil de production dans la perspective
de la création d’une zone de libre-échange avec l’Union européenne, d’un
espace euro-méditerranéen en 2012 et de la signature d’un accord de libre-
échange avec les Etats-Unis.
Sur le plan international, l’industrie des équipements automobiles est
en pleine restructuration. La forte intensité concurrentielle entre les grands
constructeurs automobiles mondiaux pousse à une externalisation massive
de leurs activités. Le pourcentage des prestations assurées par les
fournisseurs externes aux grands constructeurs mondiaux atteint souvent
un niveau dépassant 70 % du coût global de la fabrication d’un véhicule.
Les objectifs économiques et industriels des constructeurs (réduction des
coûts, qualité, innovation…) incombent donc essentiellement aux
fournisseurs. Selon cette perspective, les constructeurs automobiles
recherchent des sources offrant des prix moindres avec une capacité
d’innovation manifeste. La réduction des coûts et l’accès aux marchés
deviennent leur objectif principal.

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 159


Brahim Bachirat, Loubna Boulouadnine, Nisrine Lembarek

L’objectif de ce texte est de présenter, d’une part, les grandes tendances


de l’industrie automobile marocaine qui ont marqué la trajectoire de cette
industrie et, d’autre part, les variables environnementales qui déterminent
les relations des équipementiers marocains avec leurs donneurs d’ordres.
A cette fin, le texte s’organise autour de trois points.
Dans un premier temps, nous allons rappeler les principales phases ayant
marquées l’industrie automobile au Maroc. Dans un second temps, nous
essayerons d’évaluer l’expérience de Fiat Auto et ses répercussions sur le
développement du marché marocain des composants automobiles. Ceci afin
de voir, dans un dernier temps, les déterminants des relations des fournisseurs
du secteur avec leur donneurs d’ordres, en mettant l’accent sur les attentes
du nouveau projet avec Renault.

Aperçu historique sur l’industrie automobile au Maroc


La trajectoire de l’industrie des composants automobiles au Maroc a
été beaucoup influencée par les étapes qui ont marqué l’émergence de ce
secteur dans son ensemble. La loi d’intégration-compensation, le lancement
du projet de la voiture économique et le projet de la voiture utilitaire
économique sont les principaux faits qui ont stimulé la branche de la sous-
traitance/fourniture automobile au Maroc.
Les premières tentatives du développement d’une industrie automobile
au Maroc remontent à la fin des années 50. La politique industrielle
dominante était l’industrie industrialisante, et le secteur automobile était
un secteur privilégié. La création de la SOMACA en 1958 s’est inscrite dans
cette logique. Les raisons invoquées étaient de réaliser des gains de devises
par la substitution aux importations de véhicules assemblés localement en
vue d’une valorisation locale et de stimuler un effet d’entraînement sur le
tissu industriel par la mise en place d’une industrie progressive de composants
automobiles.
Mais le montage de véhicules en quantité limitée ne peut être effectué
qu’avec une surcharge de coûts considérable (par rapport aux prix CAF des
véhicules importés). En outre, la multiplicité des marques assemblées et
le faible taux de motorisation n’ont pas permis le développement rapide
de cette industrie, et par conséquent les effets d’entraînement sur les
fabricants des composants n’eurent pas lieu. Ainsi, afin d’activer
l’intégration largement absente dans le secteur automobile, il a été nécessaire
(1) Cette loi impose aux de trouver les moyens appropriés pour permettre davantage aux entreprises
chaînes de montage existantes de fournir les producteurs de véhicules.
existantes un taux Cette situation a duré longtemps, jusqu’au début des années 80, où dans
minimum d’intégration
de 50 % pour les voitures un environnement local difficile sur le plan économique et financier et pour
particulières, 60 % pour accompagner l’émergence de ce secteur, le gouvernement mit en place
les poids lourds et plusieurs textes réglementaires à caractère fiscal et douanier. La mesure la
tracteurs et des taux
majorés de 10 % pour les plus importante reste la promulgation en 1982 de la loi 10/81 dite
nouvelles chaînes agréées. d’intégration-compensation (1).

160 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


L’industrie automobile au Maroc

Ces mesures interventionnistes furent prises pour remédier au problème


de l’étroitesse du marché local et développer la sous-traitance dans le secteur
automobile à travers la stimulation de leurs exportations dans le cadre de
la compensation réglementant les industries de montage automobile. Le
but recherché était la préservation de l’outil de production central qu’était
devenu la SOMACA dans une phase de déclin relatif des ventes de voitures
neuves montées localement.
La conséquence immédiate est le développement de l’implantation des
industries de composants automobiles. Des implantations ont été réalisées
en majeure partie en coopération technique avec des producteurs
internationaux de composants. Plusieurs entreprises ont établi une
coopération technique ou commerciale avec des producteurs de composants
renommés (c’est le cas de Sinfa, NRF, Tuyauto….). Le but recherché par
ces coopérations était de s’assurer du niveau de qualité exigé et de veiller
à la mise en place de technologies appropriées.
A partir de 1990, le Maroc a opté pour la libéralisation économique.
Dans le secteur automobile, ceci s’est traduit par l’autorisation des
importations des véhicules neufs (CBU). La situation est restée stable jusqu’en
1994 où le secteur connut une grande morosité. Le gouvernement lança
cette même année un appel d’offres international pour la production d’une
voiture économique qui fut adjugé au groupe Fiat Auto. L’objectif était la
consolidation du montage local et l’insertion de l’industrie automobile
marocaine dans la stratégie d’un groupe international. Ce projet s’est
accompagné de l’octroi d’avantages fiscaux au constructeur partenaire en
contrepartie d’une diversification des composants fabriqués localement (TVA
de 7 %). Trois ans après, un complexe de sous-traitance fut mis en place
à côté de la SOMACA pour permettre à des équipementiers de s’y installer.
En 1999, l’Etat conclut deux accords avec Renault et PSA pour la
production des voitures utilitaires économiques Kangoo, Berlingo et Partner.
En décembre 2003, la convention avec Fiat prit fin. Durant la même
année, l’Etat marocain signa une convention avec Renault pour le montage
de la voiture familiale Dacia (L90). Dernièrement, le 27 janvier 2004, le
Maroc a renouvelé les conventions relatives au montage des nouvelles versions
de voitures utilitaires modèles Kangoo (Renault), Partner et Berlingo (PSA).
L’Etat a reconduit quasiment les mêmes conditions accordées à la voiture
économique avec une réduction de la TVA de 14 à 7 %.
Après cet aperçu historique sur les principales étapes franchi par le secteur
automobile au Maroc, nous allons faire le point sur les conséquences du
projet de la voiture économique initié par Fiat, qui constitua la première
stratégie planifiée d’un constructeur au Maroc.

L’expérience de Fiat Auto


Au début des années 90, Fiat avait opté pour la stratégie de la
mondialisation ciblée ou l’intégration transrégionale (Balcet, Enrietti, 1999).

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 161


Brahim Bachirat, Loubna Boulouadnine, Nisrine Lembarek

(2) La stratégie Cette stratégie (2), spécifique à Fiat, s’est concrétisée avec le projet 178 pour
d’intégration
transrégionale a démarré
la production des modèles Palio et Siena dans les pays émergents. Dans ce
au Brésil et en Argentine, projet, Fiat a signé une convention avec l’Etat marocain en s’engageant à
pour s’élargir ensuite aux prendre en compte les normes de contenu local dictées par la loi
autres pôles productifs et
d’intégration-compensation. Le choix du Maroc était motivé par le bas niveau
d’assemblage.
de motorisation situé à 3,3 % et par l’offre locale limitée. Ainsi, il a été prévu,
dans un premier temps, la production de 24 000 unités par an. Ce chiffre
n’a jamais été atteint vu la situation du marché et la montée en puissance
des importations en CBU et en voitures d’occasion (voir tableau ci-après).

Tableau 1
Evolution du marché marocain de l’automobile de 1996 à 2001

Années 1996 1997 1998 1999 2000 2001


CKD 18 313 16 613 17 052 20 903 18 709 21 231
CBU 8 903 14 758 18 157 21 793 23 518 25 311
VOI 14 173 18 528 20 284 24 685 25 584 14 530
PL 4 010 4 067 4 745 4 628 4 118 3 915
Total 45 399 53 966 60 238 72 009 71 929 64 987

Source : Ministère du Commerce et de l’Industrie (2003).

Sur le plan industriel et en matière d’approvisionnement, Fiat a adopté


un système d’approvisionnement global (global sourcing) à partir de juillet
1997 (Balcet, Enrietti, 1999). Ceci s’est traduit par la comparaison des prix
du même composant fourni par différents équipementiers dans différents
pôles, une analyse mondiale des possibilités de fourniture et une
évaluation des performances des fournisseurs. Cela a permis une réduction
des coûts d’achats du modèle 178 d’environ 8 % à 10 % du montant total
des achats et une vision générale du marché de la fourniture. Cette stratégie
n’était pas bénéfique pour le Maroc : Fiat n’a même pas respecté les conditions
d’intégration locale du fait de la faible compétitivité des fournisseurs
marocains et notamment leurs coûts élevés.
Ainsi, le secteur équipementier a connu une forte restructuration en
Argentine, tandis qu’il n’a pas enregistré de grands changements au Maroc.
L’Argentine a installé des parcs fournisseurs qui répondent aux exigences
des constructeurs en matière de rationalisation de l’outil de production
(réduction des coûts, contrôle qualité, productivité, introduction des
méthodes just in time…) (Balcet, Enrietti, 1999). La conséquence a été que
de nombreuses entreprises n’ont pas résisté à cette évolution et ont disparu,
et d’autres ont réalisé des rapprochements ou se sont fait racheter. Par contre
au Maroc, le complexe de sous-traitance installé à proximité de la SOMACA
n’a pas atteint ses objectifs, et les équipementiers internationaux qui se sont
installés au Maroc à partir de 1998 se sont implantés dans des régions

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L’industrie automobile au Maroc

lointaines notamment à Tanger et se sont spécialisés surtout dans la


production des faisceaux et câbles.
La sous-traitance locale est demeurée plutôt focalisée sur ses créneaux
et marchés traditionnels, même si des extensions, des rachats et de nouveaux
projets se sont réalisés.
Le projet de la voiture économique et les grandes tendances du
marché marocain
Trois types d’entreprises opèrent dans le secteur automobile marocain :
les entreprises étrangères implantées au Maroc, les entreprises à capitaux
mixtes et les entreprises à capitaux entièrement marocains. Dans
l’ensemble, les entreprises de pièces et composants couvrent un large éventail
de composants automobiles.
Ces entreprises orientent leurs produits essentiellement vers le marché
marocain direct, avec une légère baisse au cours des trois dernières années.
Ce différentiel a été gagné principalement sur le marché de l’Union
européenne direct où la part des ventes marocaines est passée de 13 % à
19 % en trois ans (GTZ, 2003). La production des entreprises de faisceaux
et câbles est, quant à elle, vendue en grande partie sur le marché de l’Europe,
notamment en Espagne et au Portugal. Les achats de première monte sont
souvent réalisés par les équipementiers concepteurs sous leur responsabilité.
Les volumes sont, de façon importante, liés aux contrats de compensation
et concernent une grande diversité de produits en petites quantités si l’on
excepte le câblage. Les assembleurs présents au Maroc s’approvisionnent
sur place en batteries, radiateurs, équipements électriques, pneus, chambres
à air, vitres, garnitures diverses, amortisseurs, ceintures, etc. (c’est-à-dire
des pièces qui ne nécessitent pas de technologies complexes). Pour la rechange
constructeur (IAM), elle est présente à travers des compléments de gamme
avec des technologies spécifiques matures, mais les volumes restent faibles
et se concentrent sur des distributeurs de taille moyenne.
Les tableaux ci-dessus (avec le tableau de l’annexe 1 et les graphes de
l’annexe 2) donnent une idée sur l’évolution de l’industrie des composants
automobiles et de son positionnement par rapport à l’industrie nationale.
Tableau 2
Evolution des grandes valeurs du secteur
entre 1996 et 2000 (en millions de Dh)

Années 1996 1997 1998 1999 2000


Production 6 089 6 602 6 940 7 967 9 173
Valeur ajoutée 1 960 2 072 2 233 2 497 2 511
Exportations 1 593 1 971 2 395 3 586 4 374
Investissements 223 307 576 580 631

Source : Ministère du Commerce et de l’Industrie ( 2002).

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 163


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Tableau 3
L’industrie automobile par rapport aux autres secteurs industriels en 2000

Emploi Production Valeur ajoutée Exportations Investissements

Automobile 20 000 9 173 2 511 4 374 631


Toutes industries 495 000 151 647 54 633 39 060 11 559
A/TI 4% 6% 4,6 % 11,2 % 5,45 %

Source : Ministère du Commerce et de l’Industrie (2002).

Globalement, la fabrication des faisceaux et câbles est l’activité la plus


importante et la plus dynamique au niveau des fournisseurs automobiles. C’est
une activité qui ne nécessite pas une grande automatisation ou une main-
d’œuvre qualifiée. Les entreprises de faisceaux et câbles emploient souvent
des femmes (soit directement, soit par le biais de cabinets d’intérim) avec des
salaires ne dépassant pas le SMIG (Bachirat, 2003). Ces entreprises tirent profit
de l’avantage compétitif du Maroc en termes de main-d’œuvre bon marché.
Pour les autres composants, une nette évolution est constatée à partir
de 1998 suite au démarrage du montage des voitures utilitaires
économiques, et suite au fait que le projet de la voiture économique a
commencé à avoir ses répercussions sur le secteur. Mais de manière globale
et d’après les données sur le secteur, le consommable lié à l’entretien régulier
des véhicules (filtres, plaquettes de freins…) se vend bien, tandis que les
pièces plus lourdes voient leur marché se rétrécir davantage. C’est l’exemple
de certains produits concurrencés par des pièces de substitution acquises
à moindre coût auprès de petits ateliers (le secteur informel) ou par des
produits de mauvaise qualité importés et écoulés sur le marché local en
l’absence de mesures de contrôle rigoureuses au niveau de la douane.
Toutefois, beaucoup de ces produits sont protégés par des droits de douane
élevés pour limiter leurs importations (voir annexe 3).
Quant au développement de l’export (voir annexe 1), il est dû
essentiellement à la loi de la compensation et aux dispositifs fiscaux incitatifs.
L’exportation vers l’Europe se fait dans le cadre de contrats de compensation
et/ou en coopération avec des producteurs européens de pièces automobiles.
Il y a néanmoins des limites à l’exportation vers les pays du Maghreb du
fait, d’une part, que la structure de production des pièces automobiles de
ces pays est presque identique à celle du Maroc et, autre part, que les
importations des pièces automobiles tunisiennes entrent en concurrence
avec les pièces automobiles marocaines.
Les fournisseurs marocains à l’issue du projet de Fiat Auto : des
résultats mitigés
Le contrat avec Fiat pour la production de la voiture économique a pris
fin en décembre 2003 et n’a pas été renouvelé. C’est Renault qui va prendre

164 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


L’industrie automobile au Maroc

en charge la production de la voiture Dacia à partir de fin 2005. A l’issue


de cette phase de la trajectoire de l’industrie automobile marocaine, il paraît
que le projet de la voiture économique est une expérience qui a secoué le
marché et a, paradoxalement, montré les limites du marché national. En
effet, ce projet était quelque part bénéfique pour le pays.
Au niveau industriel, ce projet a permis au Maroc de se doter d’un tissu
de fournisseurs dont certains ont pu se développer et exportent actuellement
leurs produits aux chaînes de montage internationales dans le cadre de la
formule de l’intégration-compensation. Le projet de Fiat a permis
également de changer la physionomie du parc automobile marocain en
réduisant la moyenne d’âge des voitures circulant au Maroc. Mais, d’après
plusieurs rapports établis récemment sur l’industrie automobile au
Maroc (3), il ressort que de nombreux investissements spécifiques en chaînes (3) Il s’agit du rapport du
de montage et équipements de la voiture économique ne sont pas encore JETRO (Service du
Commerce Extérieure du
amortis par les sous-traitants. Certaines entreprises souffrent d’une sous- Japon) réalisé en mars
utilisation due à un surinvestissement en raison d’une prévision 2002 à partir d’une
d’augmentation de la production qui ne s’est pas réalisée (JETRO, 2002). enquête de terrain auprès
de 17 entreprises et du
L’expérience de Fiat au Maroc a confirmé l’importance des risques rapport des experts de la
encourus par les fournisseurs dans les marchés émergents, car la production GTZ (Service de
locale du constructeur automobile n’assure pas toujours un retour rapide coopération allemande)
pour le compte du
sur investissement. En fait, il y avait un affaiblissement des liens de proximité ministère du Commerce
entre Fiat et les PME locales qui se sont mis en compétition avec des firmes et de l’Industrie sur la
d’autres régions qui bénéficient des différentiels de compétences base d’une enquête
auprès de 32 entreprises :
organisationnelles et technologiques plus conformes aux attentes des grands constructeurs,
groupes. Le volume d’approvisionnement de Fiat et des autres constructeurs équipementiers et
auprès des fournisseurs marocains est resté faible (4). Ainsi, les fournisseurs en juin
2003.
équipementiers ont cherché d’autres débouchés pour leur production en
(4) Les achats première
renforçant leur position en aval : la distribution des pièces de rechange.
monte sont souvent
réalisés par les
Le repositionnement des équipementiers dans le marché de la équipementiers
rechange concepteurs sous leur
responsabilité. Les
Le contexte économique et les stratégies des donneurs d’ordres ont pesé volumes sont de façon
sur les sources de profitabilité des fournisseurs du secteur automobile au importante liés aux
Maroc. Le renforcement de la pression concurrentielle les a conduits à contrats de compensation
et concernent une grande
explorer le marché de la rechange où les opportunités de capter les quasi- diversité de produits en
rentes sont plus importantes. Du point de vue de la qualité, certains de petites quantités si l’on
ces produits peuvent être utilisés comme équipements de première monte, excepte le câblage.

mais cela paraît difficile en raison de la stratégie des constructeurs


automobiles, notamment Fiat Auto.
Le dynamisme du marché de la rechange repose sur certains segments
de pièces ou composants. Il comprend les pièces d’usure liées à l’entretien
de la voiture et à la carrosserie. La concentration des fournisseurs marocains
sur ce marché ne favorise pas beaucoup leur développement industriel. En
effet, les ventes de la première monte relèvent d’une approche industrielle,

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 165


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avec l’intégration de composants dans des fonctions et des modules se


positionnant sur des volumes élevés, tandis que le marché de la rechange
se situe dans une logique commerciale avec une clientèle plus diffuse. La
conséquence immédiate est que certaines entreprises souffrent d’une mauvaise
logistique, d’une mauvaise disposition des lieux de stockage des produits
semi-finis, d’un faible niveau de sécurité et de stocks excessifs.
Mais dans un contexte mondialisé, les entreprises marocaines peuvent
mieux intégrer les marchés internationaux de la rechange pour lesquels les
barrières d’entrée seront moins importantes que les marchés de première
monte. C’est un créneau qui n’est pas soumis aux tendances du marché ou
de rupture de contrat. La réactivité des platesformes commerciales permet
un réajustement en fonction de la conjoncture.
Ceci dit, le projet de la voiture économique a été concomitant de la
délocalisation de plusieurs équipementiers internationaux qui ont donné
une autre ampleur à l’industrie automobile nationale.
L’attitude et le positionnement des équipementiers internationaux
A partir de 1998, plusieurs équipementiers internationaux ont commencé
à se délocaliser au Maroc. On note à titre d’exemple Intertronic Maroc (groupe
Pressac-France), Sews Cabind Maroc (Italie), Delphi Automotive Systems
(Etats-Unis), Yazaki Saltano du Portugal (Yazaki Corporation), Automotive
Wiring Systems (Allemagne), Polydesign System...
Généralement, l’internationalisation de ces équipementiers ne s’est pas
effectuée à la demande des constructeurs, mais elle est conduite par la propre
stratégie des équipementiers qui cherchent à élargir leur portefeuille clients.
La plupart de ces équipementiers se sont installés dans la zone franche de
Tanger vu sa proximité avec l’Europe et les conditions fiscales et
d’acquisition de terrain qu’elle offre (voir annexe 4). Toutes ces
délocalisations étaient des greenfields et principalement spécialisé dans le
câblage. Tanger est devenue un lieu dense en compétences en matière de
câblage : elle constitue une agglomération de compétences spécifiques.
Mais comme le montre le tableau ci-dessous, les équipementiers installés
au Maroc n’ont pas développé de partenariat local ou des joint-ventures avec
des PME locales. Ce sont des entreprises à capitaux entièrement étrangers.
Ce qu’on peut noter, à cet égard, c’est que les mesures encourageant
l’implantation des entreprises à vocation exportatrice dans des zones franches,
en faisant valoir le bas niveau des salaires et la proximité de l’Europe, ont
montré leurs limites (comme c’est le cas pour le Mexique). De telles mesures
ne peuvent être bénéfiques pour le secteur que si elles encouragent
l’association d’entreprises étrangères avec des entreprises marocaines, l’objectif
étant d’accélérer le processus de modernisation de la gestion de ces dernières,
l’amélioration de leurs techniques de production, l’amélioration de leur
productivité et l’élargissement du marché des exportations. C’est pour cette
raison qu’au Mercosur, le partenariat local est privilégié.

166 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


L’industrie automobile au Maroc

Tableau 4
Les délocalisations des équipementiers internationaux
dans les pays émergents

Implantations de sites % Achats % Joint-ventures % Participation %

Mercosur 23,0 30,3 17,9 20,0


Peco 31,1 29,3 9,4 12,5
Chine 6,8 0,0 349 10,0
Inde 9,5 2,0 16,0 7,5
Mexique 12,8 5,1 3,8 7,5
Maghreb 6,1 2,0 0,0 0,0
Autres pays 10,8 31,3 17,9 42,5
Total 100 100 100 100
Source : FIEVE (2003).

La même tendance est observée en matière d’approvisionnement en


produits intermédiaires. C’est le cas de la multinationale Delphi qui
s’approvisionne à raison de 80 % de ses produits intermédiaires auprès de
Coficab (une société à capital tunisien et récemment installée aussi dans
la zone franche de Tanger (5)). Il en est de même pour Yazaki. Face à cette (5) C’est une société
situation, des entreprises marocaines se sont vues fortement concurrencées appartenant à une famille
tunisienne qui détient
comme c’est le cas de Fapec (entreprise marocaine installée à Casablanca). 3 autres sociétés dans le
D’autres entreprises marocaines spécialisées dans la fabrication de produits câblage : Chakira,
intermédiaires de câblage ont été obligées, pour assurer leur pérennité, de Coficab Tunisie et
Coficab Portugal. Cette
se délocaliser à Tanger pour être à proximité des donneurs d’ordres et société qui travaille avec
bénéficier des avantages fiscaux. la méthode des flux
Cela n’exclut pas certaines entreprises étrangères s’approvisionnent auprès tendus est en train de
construire une autre usine
des fournisseurs marocains dans un souci de réduction de coût (JETRO, au Portugal.
2002), ce qui peut à terme contribuer au développement des fournisseurs
de ces composants.
La situation des fournisseurs de l’industrie automobile au Maroc nous
conduit à s’interroger sur les déterminants des relations de ces fournisseurs
avec leurs clients, sur leurs conditions et les trajectoires que ces relations
peuvent suivre notamment avec le projet de Renault.

Les déterminants des relations clients-fournisseurs


Plusieurs travaux, notamment du GERPISA, ont montré l’importance
des relations entre les constructeurs automobiles et leurs fournisseurs –
équipementiers et sous-traitants – dans la compétitivité globale des systèmes
automobiles nationaux et celle des firmes.
Dans le secteur automobile, les exigences sont de plus en plus
contraignantes. Pour être admis dans le panel des fournisseurs, il faut faire
preuve de sa capacité, et pour y rester, il faut innover et progresser. Raccourcir

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 167


Brahim Bachirat, Loubna Boulouadnine, Nisrine Lembarek

les délais, accroître la qualité, demeurer compétitif sont les impératifs qui
bousculent la manière de produire dans un espace lui-même en évolution.
En effet, on assiste à une mise en concurrence plus forte des sous-traitants
au niveau mondial et à l’intensification des relations interfirmes. Cette
intensification implique une coordination étroite en termes décisionnels,
une cohérence accrue des process et une synergie en termes de compétences.
Chaque fournisseur se trouve alors obligé de tenir compte des besoins des
clients. En fait, dans un environnement concurrentiel, le gain des parts de
marché dépend de la prise en compte de ces besoins. Les considérations
relatives aux prix et aux délais, tout comme les exigences de flexibilité, restent
déterminantes.
Pour le cas de l’industrie automobile au Maroc, les relations entre les
fournisseurs de cette branche et leurs donneurs d’ordres, en majorité
européens, n’ont pas évolué comme en Europe. Les contraintes liées à la
taille des séries produites, à la maîtrise technologique et aux mutations de
plus en plus profondes enregistrées par le secteur automobile au niveau
mondial ont rendu le processus d’intégration, par une remontée progressive
de la filière, à la fois complexe et coûteux. Certes, les critères d’excellence
mondialement reconnus sont présents dans les choix des fournisseurs au
Maroc, mais actuellement, les obligations contractuelles de compensation
restent le principal élément décisionnel des donneurs d’ordres. Toutefois,
les éléments de coûts et de qualité demeurent des critères déterminants dans
l’évolution des relations des fournisseurs avec leurs clients.
Les fournisseurs et leurs structures de coûts
Dans une étude récente sur le secteur automobile au Maroc (GTZ, 2003),
la comparaison de la structure d’un compte d’exploitation analytique d’un
équipementier automobile européen à celle d’un équipementier marocain
(6) L’entreprise fictive a donné les résultats ci-après (6).
européenne correspond à Pour les matières premières, la majorité des entreprises ont des
une entreprise fabriquant
des équipements mid-
fournisseurs internationaux et, du point de vue technique, la fourniture
tech avec des procédés des matières premières semble être assurée. L’approvisionnement pose
significativement quelques problèmes de logistique pour les entreprises marocaines qui
automatisés. L’entreprise
fictive marocaine
s’approvisionnent pour la plupart en flux continus. Quant au coût de
correspond à la moyenne l’énergie, il reste élevé par rapport à l’Europe et à d’autres pays
des 22 entreprises de concurrents. Le véritable problème pour ces entreprises se situe au niveau
l’échantillon interrogé
dans le cadre de cette
des frais généraux qui sont élevés du fait que ces entreprises n’ont pas de
étude. Les entreprises de système de comptabilité analytique et imputent plusieurs charges dans cette
câblage n’ont pas été catégorie. Les dépenses consacrées aux recherches et développement restent
intégrées pour ne pas
biaiser l’analyse car la
faibles au Maroc.
structure de coûts de ces En outre, selon les indications de plusieurs producteurs de véhicules,
entreprises est différente. les prix intérieurs de certaines pièces (Original Equipement) sont plus élevés
(d’environ 15 %) que les prix d’achat comparables (CAF) de producteurs
européens de véhicules. Ainsi, plusieurs donneurs d’ordres exigent de leurs

168 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


L’industrie automobile au Maroc

fournisseurs une baisse de coût annuel d’environ 5 %. En fait, la production


des pièces à des coûts économiques est rendue plus difficile par la multiplicité
des types et des marques de véhicules au Maroc. Déjà, pour les seules voitures
particulières, il y avait la fabrication de trois marques différentes (Palio,
Sienna et Uno) avec plusieurs modèles (à la fois avec moteurs à essence et
moteurs diesel) ; de même pour les voitures utilitaires (Kangoo, Berlingo
et Partner), et tout cela en petites séries.

Tableau 5
Les facteurs de coûts de production d’une entreprise
de fourniture de composants automobiles par rapport
à ceux d’une entreprise européenne

Coûts des facteurs Moyenne Union européenne Echantillon de l’étude


production % du Maroc %
Matières premières 48 49
Main d’œuvre 22 19
Energie 3 5,5
Amortissement 7 5
Transport 3 4
Vente 3 1,5
Frais généraux 6 13,5
Assurances 2 1,5
R&D 6 1

Source : GTZ (2003).

Par conséquent, et à première vue seulement, une production de pièces


automobiles au Maroc déterminée par le facteur main-d’œuvre représente
des avantages par rapport à une fabrication en Europe. Ces pièces
représentent un avantage de coûts et donc une capacité compétitive certaine.
Les économies de devises découlant d’une production liée au facteur main-
d’œuvre sont nettement plus importantes que celles découlant de
fabrications liées au facteur capital. Le Maroc est un pays à main-d’œuvre
relativement bon marché, ce qui présente des avantages certains pour les
usines ayant une production à forte valeur travail, une production
technologique simple, de longues séries courantes et des coûts de
transport faibles. Mais une entrée par la qualité peut être aussi favorable
pour les fournisseurs du secteur automobile au Maroc.
Les fournisseurs et les normes de qualité
Les exigences en termes de qualité se sont traduites par l’exigence de
certification des systèmes de management de la qualité de la part des clients

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 169


Brahim Bachirat, Loubna Boulouadnine, Nisrine Lembarek

étrangers. Durant les dernières années, les fournisseurs marocains, voulant


développer leur marché à l’export, se sont trouvés confrontés à la nécessité
du respect des normes de qualité. Ceci est d’autant plus important dans
le secteur automobile où ces normes sont devenues une barrière à l’entrée.
La normalisation de la qualité dans le secteur s’est ainsi imposée pour
bénéficier de la confiance des partenaires étrangers.
Selon cette perspective, la dynamique sectorielle de la normalisation de
la qualité dans le secteur automobile au Maroc est une dynamique de
rattrapage. Les entreprises de ce secteur ont tendance à afficher leurs
(7) Nous ne disposons dispositions à se certifier (7). Cette prise de conscience du rôle des normes
pas de renseignements de qualité dans ce secteur est due au fait que les principaux clients sont
exacts sur les entreprises
marocaines disposant des constructeurs mondiaux (Renault, PSA, Fiat,…) exigeant la certification
d’un système qualité, de leurs fournisseurs.
certifié ou pas, mais les Ainsi, une convention a été signée entre l’AMICA (Association marocaine
premiers projets de
certification ISO en sous- des constructions automobile) et le Centre Euro-Maroc-entreprise (dans
traitance industrielle ont le cadre du programme de soutien de l’Union européenne – MEDA) pour
commencé en 1996. accompagner les entreprises du secteur dans leur certification. Cette
D’après les données de
l’ISO, le nombre convention permet aux entreprises marocaines du secteur de bénéficier de
d’entreprises marocaines deux actions : une action d’accompagnement de 20 entreprises à la
certifiées, tous secteurs certification (8) suivant les normes ISO/TS 16949 et une autre de partenariat
confondus, s’élève à
77 entreprises en 1999. en faveur de 15 entreprises, leur permettant de se développer à l’export et
Et d’après un responsable plus particulièrement de se positionner au niveau des marchés européens.
de la Bourse Nationale de En fait, par les orientations de ces normes de qualité, les entreprises
la sous-traitance et du
Partenariat, il existe une peuvent pallier certaines de leurs insuffisances qui sont résumées dans les
vingtaine d’entreprises points suivants :
fournisseurs des
composants automobiles
– efficacité de la gestion de la production ;
certifiées selon les normes – compétitivité en termes de qualité-prix notamment par l’adoption
ISO.
de propositions d’amélioration de la qualité des produits et de réduction
(8) Il y a eu création de
quatre groupes de cinq
des coûts de production ;
entreprises chacun avec – compétitivité en termes de vitesse : réduction des délais de mise au
l’encadrement d’un point des nouveaux produits, réduction du temps de préparation de la
expert marocain et un
autre étranger. Ces production, réduction des délais de livraison des pièces en petits lots ;
entreprises devraient être – formation systématique des ouvriers (Lembarek, 2003).
certifiées courant 2004.
(9) Renault SA détient Les normes de qualité sont conçues pour avoir un effet sur plusieurs
actuellement 46 % du pratiques au niveau de l’entreprise et ont pour objectif de répondre aux
capital de la SOMACA. exigences des clients. Une entrée par la qualité peut être favorable pour les
fournisseurs du secteur automobile au Maroc. L’entreprise, en adoptant ces
normes, profite ainsi de ses relations avec ses clients, tout en répondant à
leurs exigences. C’est un apprentissage relationnel par les normes
(Bachirat, 2003). Les normes de qualité restent un bon moyen pour fidéliser
les clients actuels et développer le marché à l’export (première monte ou
deuxième monte suivant la taille de l’entreprise et ses capacités productives)
et aussi pour réduire les coûts liés à la non-qualité et au gaspillage.

170 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


L’industrie automobile au Maroc

Ces déterminants de l’évolution des relations des fournisseurs avec leurs


clients peuvent connaître certaines modifications avec le nouveau projet
de Renault.
Les fournisseurs face au nouveau projet de Dacia
Réussir le projet de la voiture économique, c’est trouver de la marge
sur un modèle vendu autour de 6 000 euros. Un tel exploit n’a jamais été
accompli. Avec la Fiat Palio, le constructeur italien n’a pu proposer un prix
inférieur à 9 000 euros en Inde, 8 000 euros au Brésil et 8 200 euros au
Maroc. Renault voulait relever le défi en proposant une voiture dans les
environs de 7 000 euros au Maroc qui correspond aussi aux mêmes ambitions
du constructeur en Roumanie (voiture à 5 000 euros).
L’enjeu est de se développer, non seulement sur un marché local qui
manifeste un fort besoin de motorisation, mais également créer des débouchés
à l’export (il est prévu la production de 30 000 unités en 2005, 15 000
pour le marché local et 15 000 à l’export). Pour Renault, le principe consiste
à produire d’abord pour couvrir les besoins du marché local ; ensuite, l’export
devrait suivre au fur et à mesure que les accords de libre-échange entreront
en vigueur. Son premier challenge est de rendre le dispositif industriel, déjà
existant avec SOMACA (9), plus compétitif en termes de qualité, de coût
et de productivité. Ainsi, dans ce cadre, un plan de progrès est prévu par
Renault afin d’améliorer le fonctionnement et les performances de la
SOMACA.
Pour l’intégration de composants automobiles, des approvisionnements
en composants sont programmés en provenance de la Roumanie, mais le
sourcing local s’impose. En fait, malgré l’abrogation de la loi d’intégration-
compensation (jugée anticoncurrentielle par les règles de l’OMC),
Renault prévoit une intégration au taux de 40 % qui correspond aux règles
d’origine (10) du produit dans les accords de libre-échange avec la plupart (10) Caractère originaire
des pays arabes (Tunisie, Jordanie, Egypte…) pour pouvoir exporter vers du produit : l’entière
obtention ou la
ces pays. Par conséquent, le renouvellement de l’industrie de l’automobile transformation suffisante
va dépendre fortement de la réalisation des zones de libre-échange afin constituée par une
d’opérer dans des marchés beaucoup plus larges que le marché intérieur. valorisation locale d’au
moins 40 % du prix
Cette nouvelle donne, conjuguée au redéploiement industriel de Renault départ-usine du produit.
au Maroc, exige des équipementiers marocains la recherche permanente
de l’amélioration de leur compétitivité afin de mieux s’aligner sur les
standards internationaux et de mieux répondre aux exigences en termes de
coûts, qualité et délais.
Ainsi, pour la sélection des fournisseurs, un service achat, qui travaille
en coordination avec la maison-mère, sera assuré au niveau de Renault-Maroc
pour évaluer les différents fournisseurs et produits potentiels de la Dacia
L90. Parmi ces derniers figurent la vitrerie, les pots d’échappement, les
batteries, les sièges, les filtres… A partir d’un prix de vente-cible de 7 000
euros, la sélection de Renault va beaucoup porter sur des éléments de

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 171


Brahim Bachirat, Loubna Boulouadnine, Nisrine Lembarek

(11) Renault avait coûts (11), élément essentiel de la compétitivité, dont la maîtrise implique
négocié une réduction de
1,5 milliard d’euros pour
des gains de productivité pour l’ensemble des acteurs de la filière.
la période 1997-2000, de Dans ce contexte, le renforcement de l’industrie équipementière
2000-2003, Renault a marocaine doit passer par son insertion dans les réseaux internationaux, à
prévu une réduction de
travers le développement des relations des fournisseurs avec leurs clients,
3 milliards d’euros, dont
la moitié provient des notamment Renault. C’est à la lumière des principales tendances de ces
achats-fournisseurs. relations et des intentions des groupes internationaux présents sur le territoire
que l’on pourrait évaluer l’évolution de l’industrie automobile marocaine.
Renault, avec son nouveau projet, est amenée à jouer un grand rôle dans
ce sens en assurant une meilleure coordination basée sur des arrangements
contractuels durables.
Une nouvelle coordination interentreprises
La coordination des relations interfirmes est un enjeu stratégique dans
la construction automobile, comme dans les différentes composantes de
la chaîne d’approvisionnement. La question de la coordination des
compétences et des connaissances entre clients et fournisseurs est un enjeu
majeur pour cette industrie (Lung, 2001). Tout en développant les politiques
(12) Une plateforme est de platesformes (12), les constructeurs ont réduit le nombre de leurs
un site de production fournisseurs directs et sont devenus plus exigeants quant aux critères de
commun pour plusieurs
véhicules avec des
sélection, tout en privilégiant des fournisseurs offrant des modules et des
composants communs. sous-ensembles. Ces critères vont sans doute être imposés aux fournisseurs
Cette politique permet des composants automobiles marocains avec l’entrée en vigueur du projet
d’élargir aussi les
différentes versions d’un
de la voiture Dacia. Il s’agit principalement de :
même modèle. – la capacité du fournisseur à assurer le développement technique du
produit ;
– la qualité du management ;
– la logistique ;
– la situation financière ;
– la capacité du fournisseur à participer aux co-développements ;
– la capacité à développer des systèmes ;
– l’aptitude du fournisseur à travailler par coûts-objectifs.
En effet, l’intégration dans ce nouvel environnement concurrentiel passe
par l’émergence d’une nouvelle dynamique des relations entre entreprises
fondée sur de nouveaux rapports. Ces rapports doivent être complétés par
la maîtrise d’outils techniques et de dispositifs organisationnels, logistiques
et informationnels adéquats en matière de coordination et de pilotage des
activités productives.
La recherche de rentabilité sur des voitures économiques passera par
de nouvelles formes de négociations clients-fournisseurs. Par exemple, Ford
rémunère ses fournisseurs en fonction de ses ventes. Si un tel système se
généralise, la performance des fournisseurs sera directement liée au succès
commercial du constructeur, et cela révolutionnera les modes de gestion

172 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


L’industrie automobile au Maroc

des fournisseurs. Les compétences requises pour s’imposer dans la chaîne


des fournisseurs ne seront plus uniquement technologiques, elles seront
stratégiques et organisationnelles. Savoir gérer des portefeuilles de
coopérations est un facteur de succès.
En fait, la multiplicité des fournisseurs intervenant sur un même véhicule
rend difficile la coordination entre tous les acteurs. La responsabilité de
chacun des fournisseurs se limitant aux composants qu’il induit, le
constructeur se heurte aux problèmes de compatibilité des composants et
des ajustements industriels. Ces problèmes, difficiles et coûteux à rattraper
au moment de l’assemblage final pour le constructeur, contribuent une
nouvelle fois à augmenter les coûts de production.
Ceci dit, la gestion des activités entre entreprises en relation donneurs
d’ordres-fournisseurs requiert de coordonner les clauses des contrats de
production afin de générer des économies d’échelle et d’apprentissage
(Monatéri, 2000). L’objectif est de rentabiliser les actifs mis en œuvre et
dédiés à la réalisation efficiente de la coordination de ces relations. En effet,
l’extension du champ d’intervention des fournisseurs doit s’accompagner
d’une modification des rapports contractuels entre les firmes. Si les
fournisseurs se trouvent confrontés à des exigences contraignantes (auto-
contrôle de la qualité, livraison en flux tendus, introduction d’innovations
incrémentales, programme de réduction des coûts…), ils doivent obtenir
l’assurance d’une plus grande stabilité de la relation et d’un partage plus
équitable de la valeur ajoutée.
Ainsi, pour les fournisseurs, il s’agit de dimensionner les capacités au
plus juste, c’est-à-dire de déterminer un point mort dans la durée du contrat
(Monatéri, 2000). Cette détermination ex-ante reste conditionnée par les
conditions de réalisation du contrat : volume et durée de production alloués,
prix fixé de départ et évolution des efforts de productivité demandés par
le donneur d’ordres.

Conclusion
Le secteur automobile au Maroc n’a pas suivi la dynamique des relations
entre les constructeurs, leurs équipementiers et fournisseurs au niveau
mondial. Les constructeurs déjà présents au Maroc, tels que Renault et PSA,
sont convaincus de la nécessité de doubler leurs efforts pour attirer plus
de sous-traitants au Maroc en tant que site de production compétitif.
Néanmoins, les problèmes de qualité et de compétences techniques et
organisationnelles de ces entreprises sont de plus en plus mis en exergue.
Les PME marocaines, à l’instar des PME d’autres pays, même les plus
industrialisés, seront confrontées à de nombreuses contraintes (Chanaron,
Lung, 2002). Ces contraintes sont liées aux obligations de réduction des
coûts imposées par les donneurs d’ordres, aux problèmes de financement
aggravés par les fluctuations des demandes, les risques de rupture de contrat

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 173


Brahim Bachirat, Loubna Boulouadnine, Nisrine Lembarek

et les difficultés de gestion associées aux nouvelles formes d’organisation


et aux exigences internationales.
La dynamique du système automobile est fondamentalement déterminée
par la coordination des activités qui tend de plus en plus vers la coopération.
L’engagement des donneurs d’ordres présents au Maroc est également
avantageux pour trouver des partenaires appropriés de coopération.
Impliqués dans cette dynamique, les équipementiers marocains sont en
face de multiples défis. L’amélioration de leur compétitivité exige une
réduction des coûts de la production, l’amélioration de la qualité des pièces
par le biais d’une assistance technique de la part des entreprises étrangères
(Boulouadnine, 2003). Dans ce contexte, il ne suffit pas de faire valoir le
bas niveau des salaires et la proximité de l’Europe, mais il importe plutôt
d’encourager la modernisation des outils de gestion et l’introduction de
méthodes et procédés susceptibles de permettre aux entreprises marocaines
de produire des pièces de bonne qualité dans des conditions compétitives.

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174 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


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Critique économique n° 17 • Hiver 2006 175


Brahim Bachirat, Loubna Boulouadnine, Nisrine Lembarek

Annexe 1
Exportations des composants automobiles au Maroc

Valeur (en milliers de Dh)


Désignation des marchandises
1996 1997 1998 1999 2000 2002

Courroie de transmission trapézoïdale 169 220 316 – – –


Pneumatiques neufs et chambres à air 163 805 190 776 213 078 256 881 229 813 99 893
Joints et autres articles en caoutchouc 545 825 735 464 237 1 206
Rouleaux comprimés 19 857 23 773 – 17 463 20 771 24 455
Rondelles d’embrayage 554 222 17 14 711 15 621 11 712
Verre sécurité (trempé) non encadré 6 106 57 1 298 21 554 6 439
Verre en glaces feuilletées plates bombées 13 76 24 640 1 179 6 439
Ensembles chemises et pistons 17 448 23 048 26 735 29 044 54 065 51 243
Blocs cylindres pour cyclomoteur 2 759 9 128 448 6 921 7 687 3 115
Filtre à huile et à gasoil 12 013 9 550 11 165 12 860 13 244 17 772
Filtre à air 385 155 2 232 1 512 1 727 862
Crics et vérins pour véhicules automobiles 10 084 711 115 142 27 2 199
Vilebrequins pour moteur 327 1 434 46 437 54 41
Embrayage et organes d’accouplement 1 443 2 164 1 222 1 630 1 199 1 937
Joints métalloplastiques 901 672 640 969 382 583
Jeux et assortiments de joints 824 975 713 725 789 875
Accumulateurs électriques et parties 192 107 2 625 22 154 7 340 812
Bobines H. T. 229 131 78 8 10 –
Vis platinées 1 195 3 916 4 262 5 235 3 176 2 111
Induits d’excitation et d’éclairage 1 660 523 140 – – 214
Appareils de signalisation acoustique 2 020 1 937 131 – – –
Condensateur automobile 3 129 2 866 2 688 – – 316
Câbles et faisceaux électriques 620 716 817 336 1 085 296 1 563 460 1 923 389 2 139 556
Pare-chocs et leurs parties 537 25 448 11 460 621
Plaquettes de freins 15 810 23 500 5 851 3 012 2 400 4 405
Ceintures de sécurité 27 415 4 683 – 43 722 88 760 183 416
Câbles de freins 59 122 10 2 231 2 706 5 808
Jantes 565 247 386 20 29 989
Amortisseurs 27 960 42 957 67 296 58 619 35 595 31 500
Radiateurs 64 954 71 644 84 927 62 570 60 181 44 416
Silencieux et tuyaux d’échappement 2 887 2 448 1 990 1 967 1 567 1 210
Embrayage et parties 944 3 668 1 511 2 335 1 844 5 173
Rotules de direction et support de moteur 80 167 95 243 11 872 31 482
Autres véhicules neufs 16 917 94 560 4 203 15 4 551 707
Total 1 018 402 1 334 672 1 508 480 2 111 299 2 496 281 2 681 385

Source : Office des changes (2003).

176 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


L’industrie automobile au Maroc

Annexe 2
L’évolution des principales variables de
l’industrie automobile au Maroc

Chiffre d’affaires (en millions de Dh) Exportations (en millions de Dh)


1600
1600
1400
1400
1200
1200
1000
1000
800
800
600
600
400
400

200 200

0
0
1994 1995 1996 1997 1998 1999
1994 1995 1996 1997 1998 1999

Effectif 180 Investissement (en millions de Dh)


4500
160
4000
140
3500
120
3000
100
2500
80
2000
60
1500
40
1000
20
500

0 0
1994 1995 1996 1997 1998 1999 1994 1995 1996 1997 1998 1999

Faisceaux et câbles
Parties de moteurs et périphériques
(Filtres, pistons, radiateurs, batteries, collecteurs…)
Source : Association marocaine de Transmission et suspension
la construction automobile (2001). (Pneumatiques, garnitures de freins…)
Freins et roues (Amortisseurs, silencieux…)
Carrosseries, verres et habillage

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 177


Brahim Bachirat, Loubna Boulouadnine, Nisrine Lembarek

Annexe 3
Les droits de douane
appliqués aux composants automobiles importés au Maroc

Pièces DD 2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012
Liste 1 10 7,5 5 2,5 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0
Liste 2
–a 32,5 32,5 32,5 32,5 29,2 26 22,75 19,5 16,5 13 9,75 6,5 3,25 0
–b 50 50 50 50 45 40 35 30 30 20 15 10 5 0

La liste 1 regroupe les produits suivants : embrayage et parties, rotules de direction et support de moteur, boîtes de
vitesse, ponts avec différentiel, roues et leurs parties, volant, colonnes et boîtiers de direction.
La liste 2 regroupe deux catégories de produits selon le niveau de baisse des droits de douane les concernant :
– la catégorie a regroupe les pare-chocs, les ceintures de sécurité et les câbles de frein ;
– la catégorie b regroupe les plaquettes de frein, les amortisseurs, les radiateurs, les silencieux et les tuyaux d’échappement.
Pour la liste 1, le démantèlement tarifaire est déjà entré en vigueur. Dans la liste 2 on trouve les produits très
protégés avec des droits de douanes assez élevés et appelés à disparaître en 2012.
Source : Ministère du Commerce et de l’Industrie (2003).

178 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Annexe 4
Les avantages fiscaux de la zone franche de Tanger
(source : Direction des Investissements extérieurs)

Zone franche de Tanger (TFZ) Maroc (hors TFZ) Conditions

Taxes d'importation Exonération Exonération • Pour les sociétés exclusivement exportatrices, matières
(équipement et matières premières) premières importées en admission temporaire
• Régime de l'entrepôt industriel franc (critères
d'éligibilité : investissement >150 MDh, emplois>250
chiffre d'affaires à l'export >50 MDh)
• Montant de l'investissement supérieur ou égal à
Taux minimum 2,5 % 200 MDh
Taux maximum 10 % Biens d'équipement, matériels, outillages, accessoires et
L’industrie automobile au Maroc

pièces détachées nécessaires à l'investissement

TVA à l'importation Exonération Droit de déduction • Bien d'équipement, matériels et outillages inscrits dans
un compte d'immobilisation ouvrant droit à déduction
• Exonération pour un montant de l'investissement
supérieur ou égal à 200 MDh

Droits d'enregistrement Exonération 0,5 % Base : capital social


Création d'entreprise Exonération 0,5 % Base : montant de l'augmentation du capital
Augmentation de capital Exonération Exonération Réalisation du projet dans un délai < 36 mois après
Achat de terrain acquisition du terrain

Taxe urbaine 15 ans d'exonération 5 ans d'exonération • Sont exclus de cette exonération les établissements,
Impôts des patentes sociétés et entreprises dont le siège social n'est pas au
Maroc, titulaires de marchés de travaux, de fournitures
ou de services, et les sociétés d'assurance et agences
immobilières
• Réduction de 50 % accordée à vie pour la wilaya de
Tanger

Taxe sur les dividendes, parts sociales Non résident : 0 % Non résident : 10 %
et revenus assimilés prélevés à la Résident : 7,5 % Résident : 10 %
source

Impôts sur les sociétés Exonération 35% • Pour les sociétés exclusivement exportatrices,
Les 5 premières années 8,75 % 35% exonération durant les 5 premières années et
Après 5 ans (pendant 10 ans) Taux maximum 44 % abattement de 50 % au terme de cette période
Impôt général sur le revenu Exonération Taux maximum 44 % • Abattement de 50 % à vie pour la wilaya de Tanger
Les 5 premières années 80 % de réduction
Après 5 ans (pendant 10 ans)

Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Cotisation minimale à l'impôt sur les 0,50 % 0,50 % Base : chiffre d'affaires, résultat financier, produits
sociétés accessoires, subventions, primes, hors taxes)

Source : Le Journal de l’investissement, n° 3 et 4, septembre 2003.

179
Critique économique
Appel à contributions
L’accord de libre-échange Maroc - Etats-Unis
Sous la direction de Najib Akesbi*

Argumentaire * Institut Agronomique


et Vétérinaire Hassan II,
Au terme de la visite officielle du Roi du Maroc aux Etats-Unis d’Amérique, Rabat
en avril 2002, ce dernier et le Président Bush s’étaient engagés à entamer ([Link]@[Link])
des négociations en vue de l’établissement entre les deux pays d’une zone
de libre-échange. Entamées quelques mois plus tard dans un climat rendu
lourd par la perspective de la guerre d’Iraq, d’une part, et par la réaction
ouvertement hostile des partenaires traditionnels du Maroc que sont les
Européens, d’autre part, les négociations se sont néanmoins rapidement
organisées autour d’une dizaine de pôles confiés à des comités thématiques.
L’intention proclamée dès le départ fut d’aboutir à la conclusion de
l’accord avant la fin de l’année 2003, mais des difficultés subsistant sur
certains aspects importants, relatifs notamment aux échanges des produits
agricoles et textiles, retardèrent l’issue des négociations de deux mois, durant
lesquels, au demeurant, les tensions et les pressions de toutes sortes n’avaient
pas manqué... De toute façon, la décision politique de conclure coûte que
coûte l’accord étant prise au plus haut niveau et sans cesse rappelée par les
responsables des deux parties, l’éventualité d’un échec des négociations n’avait
pratiquement jamais été envisagée.
Au bout d’un peu plus de treize mois et de sept rounds de négociations,
l’Accord de libre-échange Maroc-Etats-Unis fut conclu le 2 mars 2004 à
Washington. Officiellement signé dans la même ville par les gouvernements
des deux pays le 15 juin, il sera ratifié par les deux chambres américaines
les 21 et 22 juillet, et le décret d’application sera signé par le Président Bush
le 17 août. Du côté marocain, sa ratification ayant été obtenue en janvier
2005, son entrée en vigueur était attendue pour le deuxième semestre 2005
mais avait finalement été reportée au premier semestre 2006. Cet accord
aura été le premier du genre que les Etats-Unis auront conclu avec un pays
africain et, après la Jordanie, le second avec un pays arabe.
L’ALE Maroc-USA se veut un accord relativement complet, touchant
quasiment à tous les domaines où les échanges entre les deux pays peuvent,
en se libéralisant, se développer. On y trouve évidemment les questions
d’accès aux marchés des produits agricoles, industriels, des services, mais

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 181


Appel à contributions

aussi celles relatives aux investissements, à la propriété intellectuelle, aux


marchés publics et à bien d’autres de natures diverses (transparence, lutte
contre la contrebande, protection de l’environnement, droit du travail…).
En cela, cet accord apparaît déjà sensiblement différent de l’accord de
partenariat dans lequel le Maroc est engagé depuis 1995 avec l’Union
européenne. En effet, ce dernier est d’abord différent par l’étendue de sa
perspective libre-échangiste, pour l’instant limitée aux seuls produits
industriels. Il est aussi différent par sa démarche, plutôt pragmatique,
progressive, procédant par étapes, dans le cadre d’un dialogue permanent,
et d’accompagnement financier. L’accord avec les Etats-Unis procède d’une
autre vision que les Américains ont sans cesse affirmée et ont fini par imposer :
un accord “global et visible” qui marque dès sa signature de manière solennelle
l’engagement du Maroc pour ouvrir totalement ses frontières à des échéances
fixées dès le départ et de manière irrévocable.
C’est dire qu’en l’occurrence la dynamique libre-échangiste devient
irréversible, et le “compte à rebours” une fois enclenché – et il l’est en fait
déjà – ne peut plus être arrêté. Même les traditionnelles “clauses de
sauvegarde” sont soumises à des conditions telles que leur effet ne pourra
en être que fortement limité. Bref, en cas de difficultés quelconques en cours
de route, aucune “session de rattrapage” n’est prévue…
L’enjeu apparaît d’autant plus crucial que la seule vraie question qui
s’impose à tous est loin de recevoir des réponses convergentes : l’économie
marocaine est-elle en mesure de relever le défi du libre-échange avec la première
puissance économique de la planète ? Alors que certains s’appliquent à mettre
en valeur les opportunités qu’un tel accord peut offrir à divers secteurs
exportateurs, d’autres n’en finissent pas de lister les innombrables carences
de l’économie du pays, son défaut de “mise à niveau” et, finalement, sa non-
compétitivité structurelle, cependant que d’autres encore tentent de
dédramatiser la question en rappelant la modestie des échanges entre les deux
partenaires (moins de 0,1 % pour les Etats-Unis, 4 à 5 % pour le Maroc).
En ouvrant ce dossier de l’Accord de libre-échange Maroc-Etats-Unis,
le présent numéro de la revue Critique économique poursuit l’objectif
d’engager une réflexion collective sur les tenants et aboutissants d’un tel
accord, lancer un débat large et profond sur ses conditions de mise en œuvre
et, plus encore, sur ses implications pour l’économie et, au-delà, pour la
société marocaine.

Axes proposés
– L’Accord de libre-échange Maroc-Etats-Unis d’Amérique (ALEMEU) :
contexte géopolitique d’ensemble.
– L’économie mondiale, entre globalisation et régionalisation (OMC
et ALE bilatéraux et régionaux).
– Insertion de l’économie marocaine dans la mondialisation :
dynamique et difficultés (les engagements extérieurs du Maroc).

182 Critique économique n° 17 • Hiver 2006


Appel à contributions

– ALEMEU : contexte et contenu (présentation générale).


– Le volet agricole, industriel (y compris textile et confection), les services
financiers, les télécommunications et le commerce électronique.
– Protection de la propriété intellectuelle.
– ALEMEU et transparence (y compris marchés publics).
– ALEMEU et “l’exception culturelle”.
– ALEMEU, droit du travail et protection des droits sociaux.
– La dimension environnementale.
– ALEMEU : quel impact sur le commerce extérieur et les flux
d’investissements ?
– ALEMEU et mise à niveau de l’économie marocaine.
– Le Maroc, entre l’ALEMEU et le projet Euromed.
– ALEMEU : un accord économique ou un projet politique ?

Critique économique n° 17 • Hiver 2006 183


Critique économique
Rédaction
1, rue Hamza, Agdal, Rabat, Maroc
Tél.-fax : (212) (0) 61 22 72 21
E-mail : elaoufi@[Link]

Recommandations aux auteurs


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tableaux, formules, références bibliographiques) soit 20 pages imprimées. Ils doivent
être accompagnés d’un résumé de l’ordre d’une dizaine de lignes et d’une liste
raisonnable de mots-clés placés après le titre général.
Les manuscrits, fournis en deux exemplaires de bonne qualité, doivent être
dactylographiés sur papier format 21 x 29,7 cm ; recto seul ; interligne 1,5 ; marge de
2 cm au moins ; feuillets numérotés ; mots latins en caractères penchés (italique) ou,
à défaut, soulignés.
Il est souhaitable que les textes soient saisis sur traitement de texte et remis sur
disquette. Dans ce cas, ils doivent être accompagnés d’une épreuve sur papier,
foliotée et rigoureusement conforme.
Les nom et prénom de l’auteur d’un article sont indiqués en entier, au-dessous
du titre ; leur adresse (téléphone, fax) à la fin du texte. Les notes de bas de page (avec
une numérotation recommençant à 1 à chaque page) doivent être séparées du texte
par un trait de 3 cm en partant de la marge. Dans le corps du texte, les citations
doivent être présentées en format Harvard (nom de l’auteur, année de parution). La
bibliographie doit comporter les références indiquées dans le texte. Les nom et
prénom des auteurs cités sont mentionnés par ordre alphabétique et, pour le(s)
même(s) auteur(s), par ordre chronologique de parution. Nom de l’ouvrage ou de la
revue : en caractères italiques (ou, à défaut, soulignés) ; intitulé de l’article : en
caractères droits et entre guillemets. Suivent dans l’ordre : éditeur, lieu de
publication, année de publication, nombre de pages.

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Dossier de presse 55/1999


N° Dépôt légal 51/2000
ISSN 1114-2790
Critique économique Critique économique
ritique économique est une
C revue spécialisée qui a

Septième année • Hiver 2006


pour objectif d'appréhender
les questions économiques ❏ Les introductions à la Bourse de Casablanca : procédures, coût et causes
de leur insuffisance
dans une optique privilégiant
Abdellatif El M’Kaddem, Abdelhamid El Bouhadi
l'analyse en profondeur.
Pourquoi une telle perspective ? ❏ Chômage et pauvreté au Maroc
Parce que les problématiques Hassan Bougrine
économiques sont devenues,
en ce début de siècle, à la fois ❏ Le partenariat public/privé, un outil de développement durable pour
les pays en voie de développement ?
complexes et indécidables
Mohamed Benlahçen Tlemçani, Iqbal Toumi
et que, par conséquent, leur
intelligence implique la mise
❏ Ouverture, capital humain et croissance économique :
en œuvre d'un savoir collectif fondements théoriques et identification des liens à l’aide de données
pertinent et renouvelé. de panel
Par ailleurs, en l'absence d'une Abdouni Abdeljabbar, Saïd Hanchane

Critique économique
démarche scientifique expli-
❏ La Banque des règlements internationaux : des habits neufs pour
citement critique, plusieurs
l’honorable “vieille institution” ?
stéréotypes ont fini par trouver Nicolas Moumni, Ali Bouhaili
un ancrage dans le sens
commun contribuant à déve- ❏ Les objectifs du millénaire pour le développement :
lopper, ici comme ailleurs, des défis et opportunités pour l’Afrique
réflexes cognitifs prenant la Ahmed Rhazaoui
“p e n s é e u n i q u e” p o u r l a
“réalité unique”. Il y a lieu de ❏ La régulation du risque salarial au Maroc
renouer avec l'esprit critique Youness El Mesmoudi
car il y a lieu de sortir d'une
logique épistémologique ❏ L’industrie automobile au Maroc : potentiels et dynamiques des relations
clients-fournisseurs
absolutiste et se dégager d'un
Brahim Bachirat, Loubna Boulouadnine, Nisrine Lembarek
parti pris analytique où tous
les chats sont gris.

17 17
Septième année • Hiver 2006 • 50 Dh

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