1 Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives que j'éprouvais
dans mes promenades ? Les sons que rendent les passions dans le vide d’un
cœur solitaire ressemblent au murmure que les vents et les eaux font entendre
dans le silence d’un désert ; on en jouit, mais on ne peut les peindre.
5 L’automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j’entrai avec
ravissement dans le mois des tempêtes. Tantôt j’aurais voulu être un de ces
guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes ; tantôt
j’enviais jusqu’au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l’humble feu
de broussailles qu’il avait allumé au coin d’un bois. J’écoutais ses chants
10 mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de
l’homme est triste, lors même qu’il exprime le bonheur. Notre cœur est un
instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes
forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.
Le jour, je m’égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu’il
15 fallait peu de chose à ma rêverie ! une feuille séchée que le vent chassait devant
moi, une cabane dont la fumée s’élevait dans la cime dépouillée des arbres, la
mousse qui tremblait au souffle du Nord sur le tronc d’un chêne, une roche
écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait ! Le clocher solitaire
s’élevant au loin dans la vallée a souvent attiré mes regards ; souvent j’ai suivi
20 des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me
figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent ; j’aurais voulu
être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait : je sentais que je n’étais
moi-même qu’un voyageur, mais une voix du ciel semblait me dire : « Homme,
la saison de ta migration n’est pas encore venue ; attends que le vent de la mort
25 se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton cœur
demande. »
Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces
d’une autre vie ! Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le
vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté,
tourmenté, et comme possédé par le démon de mon cœur.
François-René de Chateaubriand, René, 1802
Chateaubriand est né en 1768 et est mort en 1848. Il était écrivain et homme politique. Il
s’est rallié à Bonaparte. C’est in précurseur du romantisme. En 1802, il a publié « le génie du
christianisme » qui plaidoyer en faveur de la religion chrétienne. Il deviendra ambassadeur à
Rome. Est nommé à l’académie française en 1811. Il est ministre des affaires étrangères sous
la restauration. « Ses mémoires » une forme d’autobiographie jusqu’en 1851.
1) Situe bien le cadre des émotions
Indicible, génie. Il y a du présent du vérité général. Métonymie car renvoie à l’amour ; parle de ses
passions (« je ») ; indique la forme lyrique et ses passions
1 Fantine jeta son miroir par la fenêtre. Depuis longtemps elle avait quitté sa cellule (1) du
second pour une mansarde fermée d'un loquet sous le toit ; un de ces galetas (2) dont le
plafond fait angle avec le plancher et vous heurte à chaque instant la tête. Le pauvre
ne
5 peut aller au fond de sa chambre comme au fond de sa destinée qu'en se courbant de
plus en plus. Elle n'avait plus de lit, il lui restait une loque qu'elle appelait sa
couverture, un matelas à terre et une chaise dépaillée. Un petit rosier qu'elle avait
s'était desséché dans un coin, oublié. Dans l'autre coin, il y avait un pot à beurre à
mettre l'eau, qui gelait l'hiver, et où les différents niveaux de l'eau restaient
10 longtemps marqués par des cercles de glace.
Elle avait perdu la honte, elle perdit la coquetterie. Dernier signe. Elle sortait avec
des bonnets sales. Soit faute de temps, soit indifférence, elle ne raccommodait plus
son linge.
À mesure que les talons s'usaient, elle tirait ses bas dans ses souliers. Cela se voyait à
15 de certains plis perpendiculaires. Elle rapiéçait son corset (3), vieux et usé, avec des
morceaux de calicot(4) qui se déchiraient au moindre mouvement. Les gens auxquels
elle devait(5), lui faisaient « des scènes », et ne lui laissaient aucun repos. Elle les
trouvait dans la rue, elle les retrouvait dans son escalier. Elle passait des nuits à
pleurer et à songer. Elle avait les yeux très brillants et elle sentait une douleur fixe
20 dans l'épaule, vers le haut de l’omoplate gauche.
Elle toussait beaucoup. Elle haïssait profondément le père Madeleine (6), et ne se
plaignait pas. Elle cousait dix-sept heures par jour ; mais un entrepreneur du travail
des prisons, qui faisait travailler les prisonnières au rabais, fit tout à coup baisser les
prix, ce qui réduisit la journée des ouvrières libres à neuf sous. Dix-sept heures de
25 travail, et neuf sous par jour ! Ses créanciers étaient plus impitoyables que jamais. Le
fripier, qui avait repris presque tous les meubles, lui disait sans cesse : Quand me
payeras-tu coquine ?
Que voulait-on d'elle, bon Dieu ! Elle se sentait traquée et il se développait en elle
quelque chose de la bête farouche. Vers le même temps, le Thénardier lui écrivit que
30 décidément il avait attendu avec beaucoup trop de bonté, et qu'il lui fallait cent francs,
tout de suite ; sinon qu'il mettrait à la porte la petite Cosette, toute convalescente de
sa grande maladie, par le froid, par les chemins, et qu'elle deviendrait ce qu'elle
pourrait, et qu'elle crèverait, si elle voulait.
- Cent francs, songea Fantine ! Mais où y a-t-il un état (7) à gagner cent sous par jour ?
- Allons ! dit-elle, vendons le reste.
L'infortunée se fit fille publique (8).
Victor Hugo, Les Misérables, première partie cinquième livre, chap. X, 1862
(1) : cellule : petite chambre. (2) : galetas : logement misérable et sordide sous les toits. (3) : corset :
gaine lacée en tissu résistant, qui serre la taille et le ventre des femmes. (4) : calicot : toile de
coton assez grossière. (5) : devait : devait de l'argent. (6) : père Madeleine : monsieur Madeleine,
riche industriel, ancien employeur de Fantine qu'elle rend, à tort, responsable de la perte de son
emploi précédent. (7) : état : métier. (8) : fille publique : prostituée.