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TDlectures

Le récit explore les tensions et les réflexions intérieures de Thérèse, une femme mariée à Bernard Desqueyroux, alors qu'elle se débat avec ses sentiments et son rôle dans un mariage qui semble l'étouffer. À travers des dialogues et des souvenirs, elle examine les raisons de son union et les attentes familiales qui pèsent sur elle. Le texte met en lumière la complexité des relations humaines et la quête d'identité de Thérèse dans un monde qui lui impose des normes strictes.

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TDlectures

Le récit explore les tensions et les réflexions intérieures de Thérèse, une femme mariée à Bernard Desqueyroux, alors qu'elle se débat avec ses sentiments et son rôle dans un mariage qui semble l'étouffer. À travers des dialogues et des souvenirs, elle examine les raisons de son union et les attentes familiales qui pèsent sur elle. Le texte met en lumière la complexité des relations humaines et la quête d'identité de Thérèse dans un monde qui lui impose des normes strictes.

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1

Chap. I
Alors l'avocat, perfidement peut-être ou pour que Thérèse ne s'éloignât pas, sans qu'il lui eût
adressé une parole, demanda si elle rejoignait dès ce soir M. Bernard Desqueyroux.
Comme elle répondait : << Mais bien sûr, mon mari m'attend... >>, elle se représenta pour la
première fois, depuis qu'elle avait quitté le juge, qu'en effet dans quelques heures, elle passerait le
seuil de la chambre où son mari était étendu, un peu malade encore, et qu'une indéfinie suite de
jours, de nuits, s'ouvrait, au long desquels il faudrait vivre tout contre cet homme. …Le cauchemar
dissipé, de quoi parleront-ils ce soir, Bernard et Thérèse ?
Prise de panique, Thérèse balbutie, tournée vers l'avocat (mais c'est au vieux qu'elle
s'adresse) : << Je compte demeurer quelques jours auprès de M. Desqueyroux. Puis, si le mieux
s'accentue, je reviendrai chez mon père. >>
– Ah ! ça, non, non, non, ma petite !
Et comme Gardère sur son siège s'agitait, M. Larroque reprit à voix plus basse :
– Tu deviens tout à fait folle ? Quitter ton mari en ce moment ? Il faut que vous soyez
comme les deux doigts de la main... comme les deux doigts de la main, entends-tu ? jusqu'à la
mort...
– Tu as raison, père ; où avais-je la tête ? Alors c'est toi qui viendras à Argelouse ?
– Mais, Thérèse, je vous attendrai chez moi les jeudis de foire, comme d'habitude.
Vous viendrez comme vous êtes toujours venus !
C'était incroyable qu'elle ne comprît pas que la moindre dérogation aux usages serait leur
mort. C'était bien entendu ? Il pouvait compter sur Thérèse ? Elle avait causé à la famille assez de
mal...
– Tu feras tout ce que ton mari te dira de faire. je ne peux pas mieux dire.
Et il la poussa dans la voiture.

Chap.II
Elle se rencogna, ferma les yeux. É tait-il vraisemblable qu'une femme de son intelligence
n'arrivât pas à rendre ce drame intelligible ?
__
Oui, sa confession finie, Bernard la relèverait : << Va en paix, Thérèse, ne t'inquiète plus. Dans
cette maison d'Argelouse, nous attendrons ensemble la mort, sans que nous puissent jamais séparer
les choses accomplies. J'ai soif. Descends toi-même à la cuisine. Prépare un verre d'orangeade. je le
boirai d'un trait, même s'il-est trouble. Qu'importe que le goût me rappelle celui qu'avait autrefois
mon chocolat du matin ? Tu te souviens, ma bien-aimée, de ces vomissements ? Ta chère main
soutenait ma tête ; tu ne détournais pas les yeux de ce liquide verdâtre ; mes syncopes ne
t'effrayaient pas. Pourtant, comme tu devins pâle cette nuit où je m'aperçus que mes jambes étaient
inertes, insensibles. je grelottais, tu te souviens ? Et cet imbécile de docteur Pédemay stupéfait que
ma température fût si basse et mon pouls si agité... >>.
__
<< Ah ! songe Thérèse, il n'aura pas compris. Il faudra tout reprendre depuis le commencement...
>>
Où est le commencement de nos actes ? Notre destin, quand nous voulons l'isoler, ressemble à ces
plantes qu'il est impossible d'arracher avec toutes leurs racines. Thérèse remontera-t-elle jusqu'à son
enfance ? Mais l'enfance est elle-même une fin, un aboutissement.
2

Chap.III
Bernard, Bernard, comment t'introduire dans ce monde confus, toi qui appartiens à la race
aveugle, à la race implacable des simples ? << Mais, songe Thérèse, dès les premiers mots il
m'interrompra : << Pourquoi m'avez-vous épousé ? je ne courais pas après vous... >>
Pourquoi l'avait-elle épousé ? C'était vrai qu'il n'avait montré aucune hâte.
Thérèse se souvient que la mère de Bernard, Mme Victor de la Trave, répétait à tout venant :
<< Il aurait bien attendu, mais elle l'a voulu, elle l'a voulu, elle l'a voulu. Elle n'a pas nos principes,
malheureusement ; par exemple, elle fume comme un sapeur : un genre qu'elle se donne ; mais c'est
une nature très droite, franche comme l'or. Nous aurons vite fait de la ramener aux idées saines.
Certes, tout ne nous sourit pas dans ce mariage. Oui... la grand-mère Bellade... je sais bien... mais
c'est oublié, n'est-ce pas ? On peut à peine dire qu'il y ait eu scandale, tellement ça a été bien
étouffé. Vous croyez à l'hérédité, vous ? Le père pense mal, c'est entendu ; mais il ne lui a donné
que de bons exemples : c'est un saint laïque. Et il a le bras long. On a besoin de tout le monde.
Enfin, il faut bien passer sur quelque chose. Et puis, vous me croirez si vous voulez : elle est plus
riche que nous. C'est incroyable. mais c'est comme ça. Et en adoration devant Bernard, ce qui ne
gâte rien. >>
Oui, elle avait été en adoration devant lui : aucune attitude qui demandât moins d'effort.
Dans le salon d'Argelouse ou sous les chênes au bord du champ, elle n'avait qu'à lever vers lui ses
yeux que c'était sa science d'emplir de candeur amoureuse. Une telle proie à ses pieds flattait le
garçon mais ne l'étonnait pas.
– Ne joue pas avec elle, lui répétait sa mère, elle se ronge.
– Je l'ai épousé parce que...
Thérèse, les sourcils froncés, une main sur ses yeux, cherche à se souvenir. Il y avait cette
joie puérile de devenir, par ce mariage, la belle-soeur d'Anne. Mais c'était Anne surtout qui en
éprouvait de l'amusement ; pour Thérèse, ce lien ne comptait guère. Au vrai, pourquoi en rougir ?
Les deux mille hectares de Bernard ne l'avaient pas laissée indifférente. Elle avait toujours eu la
propriété dans le sang. Lorsque après les longs repas, sur la table desservie on apporte l'alcool,
Thérèse était restée souvent avec les hommes, retenue par leurs propos touchant les métayers 1, les
poteaux de mine, la gemme2, la térébenthine3. Les évaluations de propriétés la passionnaient. Nul
doute que cette domination sur une grande étendue de forêt l'ait séduite : <<Lui aussi, d'ailleurs,
était amoureux de mes pins... >> Mais Thérèse avait obéi peut-être à un sentiment plus obscur
qu'elle s'efforce de mettre à jour 4: peut-être cherchait-elle moins dans le mariage une domination,
une possession, qu'un refuge. Ce qui l'y avait précipitée, n'était-ce pas une panique ? Petite fille
pratique, enfant ménagère, elle avait hâte d'avoir pris son rang, trouvé sa place définitive ; elle
voulait être rassurée contre elle ne savait quel péril. Jamais elle ne parut si raisonnable qu'à l'époque
de ses fiançailles : elle s'incrustait dans un bloc familial, <<elle se casait >> ; elle entrait dans un
ordre. Elle se sauvait.

1
[meteje, -ɛʀ] , - métayère , арендатор фермы, фермер, -ша
2
[ʒɛm] (résine) сосновая смола
3
терпентин, скипидар
4
Mettre à jour = actualiser. Mettre à jour sa comptabilité. Mettre à jour un dictionnaire. Mettre au jour = amener à la
lumière (notamment qqch qui était enfoui, caché).
3

Chap. IV

Bernard, ce garçon au regard désert, toujours inquiet de ce que les numéros des tableaux ne
correspondaient pas à ceux du Bedeker, satisfait d'avoir vu dans le moins de temps possible ce qui
était à voir, quelle facile dupe ! Il était enfermé dans son plaisir comme ces jeunes porcs charmants
qu'il est drôle de regarder à travers la grille, lorsqu'ils reniflent de bonheur dans une auge ( c'était
moi, l'auge >>, songe Thérèse). Il avait leur air pressé, affairé, sérieux ; il était méthodique.
__
<< Vous croyez vraiment que cela est sage ? >> risquait parfois Thérèse, stupéfaite.
Il riait, la rassurait. Où avait-il appris à classer tout ce qui touche à la chair à distinguer les caresses
de l'honnête homme de celles du sadique ? jamais une hésitation.
Un soir, à Paris où, sur le chemin du retour, ils s'arrêtèrent, Bernard quitta ostensiblement un music-
hall dont le spectacle l'avait choqué : __ << Dire que les étrangers voient ça ! Quelle honte ! Et c'est
là-dessus qu'on nous juge... >>
Thérèse admirait que cet homme pudique fût le même dont il lui faudrait subir, dans moins d'une
heure, les patientes inventions de l'ombre.
Chap. VI

Comme j'en ouvrais la porte, un jeune homme sortit, tête nue ; je reconnus, au premier
regard Jean Azévédo, et d'abord imaginai que je troublais un rendez-vous, tant son
visage montrait de confusion. Mais je voulus en vain prendre le large ; c'était étrange qu'il ne
songeât qu'à me retenir : «Mais non, entrez, madame ; je vous jure que vous ne me dérangez pas du
tout.»
Je fus étonnée qu'il n'y eût personne dans la cabane où je pénétrai, sur ses instances. Peut-
être la bergère avait-elle fui par une autre issue ? Mais aucune branche n'avait craqué. Lui aussi
m'avait reconnue, et d'abord le nom d'Anne de la Trave lui vint aux lèvres. J'étais assise ; lui,
debout, comme sur la photographie. Je regardais, à travers la chemise de tussor, l'endroit où
j'avais enfoncé l'épingle : curiosité dépouillée de toute passion. Etait-il beau ? Un front construit, les
yeux veloutés de sa race, de trop grosses joues et puis ce qui me dégoûte dans les garçons de cet
âge : des boutons, les signes du sang en mouvement ; tout ce qui suppure, surtout ces paumes
moites qu'il essuyait avec un mouchoir, avant de vous serrer la main. Mais son beau regard brûlait ;
j'aimais cette grande bouche toujours un peu ouverte sur des dents aiguës : gueule d'un jeune chien
qui a chaud. Et moi, comment étais-je ? Très famille, je me souviens. Déjà je le prenais de
haut, l'accusais, sur un ton solennel, «de porter le trouble et la division dans un intérieur honorable».
Ah ! rappelle-toi sa stupéfaction non jouée, ce juvénile éclat de rire : «Alors, vous croyez que
je veux l'épouser ? Vous croyez que je brigue cet honneur ?» Je mesurai d'un coup d'oeil,
avec stupeur, cet abîme entre la passion d'Anne et l'indifférence du garçon. Il se défendait avec feu
: certes, comment ne pas céder au charme d'une enfant délicieuse ? Il n'est point défendu de jouer ;
et justement parce qu'il ne pouvait même être question de mariage entre eux, le jeu lui avait paru
anodin. Sans doute avait-il feint de partager les intentions d'Anne... et comme, juchée sur mes
grands chevaux, je l'interrompais, il repartit avec véhémence qu'Anne elle-même pouvait lui
rendre ce témoignage qu'il avait su ne pas aller trop loin ; que, pour le reste, il ne doutait point que
Mlle de la Trave lui dût les seules heures de vraie passion qu'il lui serait sans doute donné de
connaître durant sa morne existence : «Vous me dites qu'elle souffre, madame ; mais croyez-vous
4

qu'elle ait rien de meilleur à attendre de sa destinée que cette souffrance ? Je vous connais de
réputation ; je sais qu'on peut vous dire ces choses et que vous ne ressemblez pas aux gens d'ici.
Avant qu'elle ne s'embarque pour la plus lugubre traversée à bord d'une vieille maison de Saint-
Clair, j'ai pourvu Anne d'un capital de sensations, de rêves , de quoi la sauver peut-être du désespoir
et, en tout cas, de l'abrutissement». Je ne me souviens plus si je fus crispée par cet
excès de prétention ,d'affectation, ou si même j'y fus sensible. Au vrai, son débit était si rapide
que d'abord je ne le suivais pas ; mais bientôt mon esprit s'accoutuma à cette volubilité : «Me croire
capable, moi, de souhaiter un tel mariage ; de jeter l'ancre dans ce sable ; ou de me charger à Paris
d'une petite flle ? Je garderai d'Anne une image adorable, certes ; et au moment où vous m'avez
surpris, je pensais à elle justement... Mais comment peut-on se fixer, madame ? Chaque minute doit
apporter sa joie, une joie différente de toutes celles qui l'ont précédée».
Cette avidité d'un jeune animal, cette intelligence dans un seul être, cela me paraissait si
étrange que je l'écoutais sans l'interrompre. Oui, décidément, j'étais éblouie : à peu de frais, grand
Dieu ! Mais je l'étais. Je me rappelle ce piétinement, ces cloches, ces cris sauvages de bergers qui
annonçaient de loin l'approche d'un troupeau. Je dis au garçon que peut-être cela paraîtrait drôle
que nous fussions ensemble dans cette cabane ; j'aurais voulu qu'il répondît que mieux valait ne
faire aucun bruit jusqu'à ce que fût passé le troupeau ; je me serais réjouie de ce silence côte à
côte, de cette complicité (déjà je devenais, moi aussi, exigeante, et souhaitais que chaque
minute m'apportât de quoi vivre). Mais Jean Azévédo ouvrit sans protester la porte de la palombière
et, cérémonieusement, s'effaça.

Chap.XI
Aussi interminables que lui parussent les soirées, il lui arrivait pourtant de rentrer avant le
crépuscule soit qu'à sa vue une mère ait pris son enfant par la main, et l'ait ramené rudement à
l'intérieur de la métairie soit qu'un bouvier, dont elle connaissait le nom, n'ait pas répondu à son
bonjour. Ah ! qu'il eût été bon de se perdre, de se noyer au plus profond d'une ville populeuse ! A
Argelouse, pas un berger qui ne connût sa légende (la mort même de tante Clara lui était imputée).
Elle n'aurait osé franchir aucun seuil ; elle sortait de chez elle par une porte dérobée, évitait les
maisons ; un cahot lointain de charrette suffisait pour qu'elle se jetât dans un chemin de traverse.
Elle marchait vite, avec un coeur angoissé de gibier, se couchait dans la brande pour attendre que
fût passée une bicyclette .

Chap.XII
Ainsi contemplait-il, maintenant, Thérèse, exsangue 5, décharnée, et mesurait-il sa folie de n'avoir
pas coûte que coûte écarté cette femme terrible comme on va jeter à l'eau un engin qui, d'une
seconde à l'autre, peut éclater. Que ce fût ou non à son insu, Thérèse suscitait le drame - pire que le
drame : le fait divers : il fallait qu'elle fût criminelle ou victime... Il y eut, du côté de la famille, une
rumeur d'étonnement et de pitié si peu feinte, que le fils Deguilhem hésita dans ses conclusions, ne
sut que penser.
Thérèse disait :
"Mais c'est très simple, le mauvais temps m'empêchait de sortir, alors j'avais perdu l'appétit. Je ne
mangeais presque plus. Mieux vaut maigrir qu'engraisser... Mais parlons de toi, Anne, je suis
heureuse..."

5
[ɛgsɑ̃g]
5

Elle lui prit les mains (elle était assise, Anne debout). Elle la contemplait. Dans cette figure, qu'on
eût dit rongée, Anne reconnaissait bien ce regard dont l'insistance naguère l'irritait. Elle se souvient
qu'elle lui disait : "Quand tu auras fini de me regarder comme ça !"
"Je me réjouis de ton bonheur,ma petite Anne."

Chap.XIII
Un matin chaud de mars, vers dix heures, le flot humain coulait déjà, battait la terrasse du
café de la Paix où étaient assis Bernard et Thérèse. Elle jeta sa cigarette et, comme font les Landais,
l'écrasa avec soin.
– Vous avez peur de mettre le feu au trottoir ?
Bernard se força pour rire. Il se reprochait d'avoir accompagné Thérèse jusqu'à Paris. Sans
doute au lendemain du mariage d'Anne, l'avait-il fait à cause de l'opinion publique mais surtout il
avait obéi au désir de la jeune femme. Il se disait qu'elle avait le génie des situations fausses : tant
qu'elle demeurerait dans sa vie, il risquait de condescendre ainsi à des .gestes déraisonnables ;
même sur un esprit aussi équilibré, aussi solide que le sien, cette folle gardait un semblant
d'influence-. Au moment de se séparer d'elle, il ne pouvait se défendre d'une tristesse dont il n'eût
jamais convenu ; rien qui lui fût plus étranger qu'un sentiment de cette sorte, provoqué par autrui
(mais surtout par Thérèse... cela était impossible à imaginer). Qu'il se sentait impatient d'échapper à
ce trouble ! Il ne respirerait librement que dans le train de midi. L'auto l'attendrait ce soir à Langon.
Très vite, au sortir de la gare, sur la route de Villandraut, les pins commencent. Il observait le profil
de Thérèse, ses prunelles qui parfois s'attachaient dans la foule à une figure, la suivaient jusqu'à ce
qu'elle ait disparu ; et soudain
– Thérèse... je voulais vous demander...
Il détourna les yeux, n'ayant jamais pu soutenir le regard de cette femme, puis très
vite :
– Je voudrais savoir... C'était parce que vous me détestiez ? Parce que je vous faisais
horreur ?
Il écoutait ses propres paroles avec étonnement, avec agacement. Thérèse sourit, puis le fixa
d'un air grave : Enfin ! Bernard lui posait une question, celle même qui fût d'abord venue à l'esprit
de Thérèse si elle avait été à sa place. Cette confession longuement préparée, dans la victoria, au
long de la route du Nizan, puis dans le petit train de Saint-Clair, cette nuit de recherches, cette quête
patiente, cet effort pour remonter à la source de son acte enfin ce retour épuisant sur soi-même était
peut-être au moment d'obtenir son prix. Elle avait, à son insu, troublé Bernard. Elle l'avait
compliqué ; et voici qu'il l'interrogeait comme quelqu'un qui ne voit pas clair, qui hésite... Moins
simple... donc, moins implacable. Thérèse jeta sur cet homme nouveau un regard complaisant,
presque maternel. Pourtant, elle lui répondit, d'un ton de moquerie : << Ne savez-vous pas que c'est
à cause de vos pins ? Oui, j'ai voulu posséder seule vos pins. >> Il haussa les épaules : << Je ne le
crois plus si je l'ai jamais cru. Pourquoi avez-vous fait cela ? Vous pouvez bien me le dire,
maintenant. >>
Elle regardait dans le vide : sur ce trottoir, au bord d'un fleuve de boue et de corps pressés, au
moment de s'y jeter, de s'y débattre, ou de consentir à l'enlisement, elle percevait une lueur, une
aube : elle imaginait un retour au pays secret et triste toute une vie de méditation, de
perfectionnement, dans le silence d'Argelouse : l'aventurе intérieure, la recherche de Dieu... Un
Marocain qui vendait des tapis et des colliers de verre crut qu'elle lui souriait, s'approcha d'eux.
Elle dit, avec le même air de se moquer :
6

– J'allais vous répondre : << Je ne sais pas pourquoi j'ai fait cela; mais maintenant peut-être le sais-
je, figurez-vous ! Il se pourrait que ce fût pour voir dans vos yeux une inquiétude, une curiosité du
trouble enfin : tout ce que depuis une seconde j'y découvre >>.
Il gronda, d'un ton qui rappelait à Thérèse leur voyage de noces : << Vous aurez
donc de l'esprit jusqu'à la fin... Sérieusement : pourquoi ? >>
Elle ne riait plus ; elle demanda à son tour : << Un homme comme vous, Bernard,
connaît toujours toutes les raisons de ses actes, n'est-ce pas ?
__ Sûrement... sans doute... Du moins il me semble.
__ Moi, j'aurais tant voulu que rien ne vous demeurât caché. Si vous saviez à quelle torture je me
suis soumise, pour voir clair... Mais toutes les raisons que j'aurais pu vous donner, comprenez-vous,
à peine les eussé-je énoncées, elles m'auraient paru menteuses... >>
Bernard s'impatienta :
– Enfin, il y a eu tout de même un jour où vous vous êtes décidée... où vous
avez fait le geste ?
– Oui, le jour du grand incendie de Mano.
Ils s'étaient rapprochés, parlaient à mi-voix. A ce carrefour de Paris, sous ce soleil léger, dans ce
vent un peu trop frais qui sentait le tabac d'outre-mer et agitait les stores jaunes et rouges, Thérèse
trouvait étrange d'évoquer l'après-midi accablant, le ciel gorgé de fumée, le fuligineux 6 azur, cette
pénétrante odeur de torche qu'épandent les pignades consumées et son propre coeur ensommeillé où
prenait forme lentement le crime.
– Voici comment cela est venu : c'était dans la salle à manger, obscure comme toujours à midi ;
vous parliez, la tête un peu tournée vers Balion, oubliant de compter les gouttes qui tombaient dans
votre verre.
Thérèse ne regardait pas Bernard, toute au soin de ne pas omettre la plus menue circonstance ;
mais elle l'entendit rire et alors le dévisagea : oui, il riait de son stupide rire ; il disait : << Non !
mais pour qui me prenez-vous ! >>
Il ne la croyait pas (mais, au vrai, ce qu'elle disait, était-ce croyable?). Il ricanait et elle
reconnaissait le Bernard sûr de soi et qui ne s'en laisse pas conter.

... Elle songea : << Je n'ai pas d'âge. >> Elle déjeuna (comme souvent dans ses rêves) rue Royale.
Pourquoi rentrer à l'hôtel puisqu'elle n'en avait pas envie ? Un chaud contentement lui venait, grâce
à cette demi-bouteille de Pouilly.

6
цвета сажи, похожий на сажу

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