QUE SAIS-JE ?
Les civilisations
du Paléolithique
F R A N C I S H O U R S
Docteur ès Lettres
Ingénieur au CNRS
D e u x i è m e édition mise à j o u r
12e mille
ISBN 2 13 0 3 9 9 10 1
D é p ô t légal — 1 é d i t i o n : 1982
2 é d i t i o n : 1987, m a r s
© P r e s s e s U n i v e r s i t a i r e s d e F r a n c e , 1982
108, b o u l e v a r d S a i n t - G e r m a i n , 75006 Paris
AVANT-PROPOS
On divise d'ordinaire la préhistoire en deux grands
ensembles d'inégale durée.
Pendant des centaines de millénaires, l'homme s'est
contenté de cueillette, de chasse et de pêche. On a
gardé pour cette période le nom de Paléolithique, créé
à partir de critères non pas économiques, mais
technologiques (la façon de tailler la pierre).
Il y a environ 12 000-10 000 ans, un changement
capital s'est opéré. L'homme s'est mis à remplacer au
fur et à mesure ce qu'il consommait : l'élevage a
remplacé la chasse, l'agriculture la cueillette. C'est
l'origine de notre civilisation. On a conservé à ces
quelques millénaires le nom de Néolithique, créé lui
aussi à partir de critères technologiques, et qui,
étymologiquement, ne signifie plus grand-chose.
Il est ici uniquement question de l'outillage et des
modes de vie des chasseurs-cueilleurs du Paléolithi-
que.
N.B. — le langage de la préhistoire, comme celui de toute science,
est spécialisé. On pourra trouver définitions et explications de la
plupart des noms propres et termes techniques utilisés ici dans
M. Brézillon, Dictionnaire de la préhistoire, Larousse, 1969. A
ceux qui voudraient des précisions sur les définitions de l' outillage
lithique, on peut conseiller, du même M. Brézillon. La dénomina-
tion des outils de pierre taillée, CNRS, 1968.
INTRODUCTION
MATÉRIAUX, MÉTHODES
ET TENDANCES
Matériaux et méthodes
La préhistoire est la science qui vise à connaître
l'homme et son comportement, dans son milieu natu-
rel, aux, époques passées et pour lesquelles on ne
dispose pas de documents écrits. De cette définition —
on pourrait en concevoir d'autres — découle le choix
des matériaux à étudier et celui des méthodes à suivre
pour obtenir les meilleurs résultats.
L'homme. — Le premier objet d'étude est donc
l'homme, et une façon de l'aborder consiste à étudier
directement les restes osseux qui nous en sont parve-
nus, en appliquant les techniques de l' anthropologie
physique. On a ainsi précisé la succession des grandes
nappes humaines qui ont, l'une après l'autre, colonisé
la terre : les Homo sapiens sapiens, nous ; puis, avant
eux, les Hommes de Néandertal : Homo sapiens
neanderthalensis ; avant eux encore, les Homo erectus
de toutes sortes : Sinanthropes. Pithécanthropes.
Atlanthropes. etc. : et finalement, dans le tout début.
les Australopithèques.
Mais ici l'observation directe atteint ses limites.
Parmi les formes qui datent de ces époques anciennes.
les unes sont appelées « Homme » : l ' habilis,
les autres non. Cela montre bien que la paléontologie
« humaine » ne suffit pas pour nous dire qui est
l'homme.
Le comportement. — Il est heureusement possible
de reconnaître aussi l'homme dans ses actes, car il se
comporte de façon différente de tous les autres
animaux, même des plus proches de nous. Pour les
périodes qui nous occupent, et pour lesquelles nous ne
pouvons pas disposer de documents écrits, la seule
façon de procéder afin de reconnaître la qualité
humaine d'une activité est d'interroger les vestiges
qui en subsistent. Les objets durables, auxquels on
donne de plus en plus communément le nom d'arte-
facts, sont en pierre, en os, plus tardivement en
céramique ou en métal. Dans ce livre, il n'est traité
que de la pierre et de l'os. L'étude de ces objets fait
appel à des méthodes très variées, et ce qu'elle peut
nous apprendre recouvre tous les secteurs de l'activité
humaine, qu'elle soit technique, économique ou cultu-
relle.
Activités techniques. — Un objet fabriqué peut
nous renseigner sur le degré de développement techni-
que auquel était parvenu son fabricateur ou son
utilisateur.
S'il s'agit d'un outillage en pierre, façonné à partir
d'un galet ou d'un éclat tiré d'un nucleus, on peut
d'abord étudier la façon dont le galet a été taillé ou
dont l'éclat a été débité. Dans ce dernier cas, on peut
préciser l'endroit où le nucleus a été frappé : plan de
frappe ; le point qui montre sur l'éclat la trace de
cette percussion : point d'impact, situé sur le talon de
l'éclat ; les détails de la préparation et les étapes du
débitage. On s'attachera ensuite à préciser le mode de
façonnage des outils par les retouches. L'étude est
parfois simplement qualitativement descriptive, mais
devient de nos jours de plus en plus chiffrée, grâce à
des décomptes et des mensurations. Tout cela appar-
tient à la branche de la préhistoire qu'on appelle la
technologie. Les résultats chiffrés de l'analyse techno-
logique peuvent servir de base à des analyses facto-
rielles effectuées sur ordinateur. La technologie a
récemment vu se développer un aspect extrêmement
prometteur : expériences de débitage et de fabrica-
tion, tentatives pour reconstituer les nucleus ou même
les outils à partir des vestiges trouvés sur un site.
Très tôt, on a remarqué que certains artefacts se
ressemblaient, au point qu'on pouvait les regrouper,
définir des types, et opérer des classements. Cette
activité porte le nom de typologie. La typologie est
pour les uns formelle et globale : les types sont
déterminés empiriquement. Pour d'autres, elle est
toujours formelle, mais analytique : les types sont
fixés par la conjonction de plusieurs attributs. La
typologie formelle s'exprime en décomptes, pourcen-
tages, indices, représentations graphiques diverses
(méthode dite statistique), qui peuvent aussi servir de
base à des analyses factorielles. Statistique et informa-
tique sont désormais des techniques indispensables.
Depuis une quinzaine d'années, on a cherché expli-
citement à définir l'usage des outils, ce qui a donné
lieu à une typologie non plus formelle, mais fonction-
nelle.
Les recherches, d'abord empiriques et intuitives, prennent depuis
quelque temps un caractère plus scientifique, avec l'analyse au
microscope, optique ou électronique, des traces d'utilisation qui
subsistent sur le tranchant des outils. Parallèlement, des expé-
riences de travail sur des matériaux divers, exécutées avec un
outillage spécialement reconstitué à cet effet, permettent d'iden-
tifier l'origine des traces qu'on a pu repérer sur des outils anciens.
S'il s'agit d'un outillage d'os, les démarches sont à
peu près les mêmes. Une technologie particulière
s'attache à décrire, mesurer, retrouver les étapes et les
procédés de fabrication, tandis qu'une typologie s'ef-
force de classer les objets, soit d'après leur forme, soit
d'après leur utilisation. La typologie fonctionnelle est
ici plus pertinente, car l'outillage osseux ne remonte
guère au-delà de 35 000 ans, et trouve encore de nos
jours des parallèles faciles à établir.
Il faut ajouter que, depuis qu'on a compris la
nécessité de collecter tous les objets d'une fouille et
que l'étude de ces objets est plus complète, il devient
de plus en plus difficile de maîtriser l'énorme quantité
de matériel recueilli, et qu'on commence à éprouver le
besoin de recourir à des techniques d '
Activités économiques. — Des activités d'acquisi-
tion, nous ne connaissons guère que la chasse, et de
façon très indirecte, la cueillette ayant laissé peu de
traces. Les espèces chassées, de façon plus ou moins
préférentielles, sont identifiées par la paléontologie.
Nous sommes mieux équipés pour apprécier les
activités de consommation. Les objets, même envi-
sagés en eux-mêmes, nous renseignent.
Le nombre des ossements, le poids des esquilles, l'identification
des parties du squelette et celle des espèces abattues, le décompte
du nombre minimum des individus présents sur un site permettent
d'estimer la biomasse consommée pour chaque couche. Les propor-
tions d'outils spécialisés dans le découpage, les traces de décamisa-
tion sur les os, aux alentours des jointures surtout, permettent de
distinguer les activités de grosse boucherie, et celles de préparation
directe de la viande pour la consommation.
Il est possible d'aller plus loin dans l'analyse des
activités de consommation, en utilisant la méthode de
fouilles qui tâche de retrouver les surfaces anciennes,
telle que l'ont pratiquée les fouilleurs russes de
l'Ukraine et A. Leroi-Gourhan en France, à Arcy-sur-
Cure et Pincevent.
On peut alors préciser la relation entre les outils, les ossements et
des structures éventuelles comme des foyers ou des murs, et
reconnaître des aires de travail ou de séjour distinctes, en appli-
quant des techniques d'analyse spatiale dérivées de la géographie,
comme la méthode des quadrats ou celle du plus proche voisin.
Lorsque les circonstances sont favorables, on arrive
à évaluer le rôle qu'à joué le site dans la vie
économique du groupe qui l'a occupé. Outre les
camps de base, où se sont déroulées des activités
multiples et variées, on connaît encore des gisements
plus spécialisés : ateliers de taille, sites de boucherie,
haltes temporaires de chasseurs. Pour reconnaître et
interpréter les traces de ces installations, les comparai-
sons avec des documents ethnographiques sont pré-
cieuses, même si elles sont d'un maniement délicat.
Cet aspect de la préhistoire est connu sous le nom de
palethnologie.
Dans quelques cas particuliers, et surtout pour les
périodes récentes, on peut parvenir à un niveau
d'analyse plus élevé, et étudier l'organisation de
l'espace non seulement à l'intérieur d'un seul site,
mais dans toute une région.
Activités culturelles. — Les civilisations du Paléoli-
thique ne comportent pas que des aspects techniques
ou économiques. Les objets décorés, les sépultures, les
grottes et les abris ornés nous apportent le témoignage
d'un univers de pensée que nous déchiffrons difficile-
ment, car il nous parvient privé de toute tradition
interprétative. Cependant, l' esthétique ou l'histoire
des religions aident à découvrir quelques fils direc-
teurs.
Dans le milieu naturel. — Etant donné que les
hommes du Paléolithique, peu nombreux et pauvre-
ment équipés, avaient peu de prise sur l'environne-
ment, on a très tôt pensé que l'étude de ce dernier
était essentielle.
A partir d'un modelé structural, dont rend compte la géologie, les
formes du relief se sont modifiées sous l'action des agents climati-
ques, ainsi que nous l'apprend la géomorphologie. Les grottes, les
abris, les bords de rivières ont vu s'accumuler des dépôts, et la
sédimentologie nous explique les conditions de leur formation. Sous
l'influence du climat, le sol lui-même a évolué, ce qui est étudié par
la pédologie. La végétation est sensible aux conditions de tempéra-
ture et d'humidité, et on peut percevoir les transformations du
paysage végétal grâce à l'étude des pollens et du bois, qui se
conservent parfois remarquablement, et qu'identifient la palynolo-
gie et l ' Moins soumis aux conditions climatiques,
mais évoluant plus vite que la flore, les animaux aussi ont suivi le
rythme des changements de l'environnement durant le Quaternaire,
et la composition de la faune s'est modifiée à plusieurs reprises,
comme le montre la paléontologie.
Peu à peu s'édifie ainsi une paléoécologie, dont
certains s'efforcent de tenir compte lorsqu'ils étudient
les activités économiques des populations préhistori-
ques et l'emplacement des sites. La méthode dite de
« l'analyse des ressources d'un site » (Site Catchment
Analysis) vise à replacer le comportement humain
dans l'environnement qu'il a pu exploiter.
Pour des époques sans écriture — L'absence de
toute tradition écrite ou orale concernant les objets et
les sites cantonne la préhistoire dans un domaine d'où
l'individuel et l'événementiel sont exclus. Il ne reste,
au mieux, que la perception d'un genre de vie et des
techniques qui le caractérisent.
Mais d'un autre côté, si les événements qui ont
affecté la vie d'un groupe préhistorique nous échap-
pent, la superficie d'un gisement et le lieu de son
i m p l a n t a t i o n , la d i s p o s i t i o n des aires d ' o c c u p a t i o n et
l e u r n a t u r e p e u v e n t d o n n e r des i n d i c a t i o n s s u r la
c o m p o s i t i o n d u g r o u p e et s a s t r u c t u r e sociale.
E n f i n , à d é f a u t d ' u n e histoire, les g r a n d e s lignes
d ' u n e é v o l u t i o n a n a t o m i q u e et culturelle se d é g a g e n t ,
q u i n o u s m o n t r e n t le c h e m i n p a r c o u r u p a r l ' h u m a n i t é
a u c o u r s d e c e n t a i n e s d e m i l l é n a i r e s . Il e s t p o s s i b l e d e
c a l i b r e r cette é v o l u t i o n et d e la d a t e r .
T e n d a n c e s
D e la g é o l o g i e à l' i n f o r m a t i q u e , d e l' a n t h r o p o l o g i e
p h y s i q u e à la p a l y n o l o g i e , d e la t y p o l o g i e à l'histoire
d e s religions, l'éventail d e s p r o c é d é s et des m é t h o d e s
q u ' e m p l o i e la p r é h i s t o i r e p o u r p a r v e n i r à la c o n n a i s -
s a n c e des h o m m e s d u p a s s é est l a r g e m e n t o u v e r t . P a r
la force d e s choses, d e s s p é c i a l i s a t i o n s s ' a f f i r m e n t
p a r m i les p r é h i s t o r i e n s , d e s t e n d a n c e s se d e s s i n e n t et
d e s écoles s o n t a p p a r u e s .
T e n d a n c e t y p o l o g i q u e . — Elle m e t l ' a c c e n t s u r la
d e s c r i p t i o n des artefacts, l e u r c l a s s e m e n t à l ' a i d e d e
listes types, l ' é t a b l i s s e m e n t d e p o u r c e n t a g e s , d ' i n d i -
ces. T r è s p o p u l a i r e e n F r a n c e , s o u s l ' i m p u l s i o n d e
F. B o r d e s et de D. d e S o n n e v i l l e - B o r d e s , cette
m é t h o d e s'est r é p a n d u e , s o u s d e s f o r m e s l é g è r e m e n t
différentes, d e l ' E u r o p e a u P r o c h e - O r i e n t et a u J a p o n .
Elle est m o i n s e n f a v e u r a u p r è s d e s c h e r c h e u r s
a m é r i c a i n s d e la n o u v e l l e g é n é r a t i o n , q u i lui r e p r o -
c h e n t s o n e m p i r i s m e et sa subjectivité.
T e n d a n c e é c o l o g i q u e . — T o u t le m o n d e est
d ' a c c o r d p o u r p e n s e r q u e les a n a l y s e s t y p o l o g i q u e s et
t e c h n o l o g i q u e s n e s o n t p a s le b u t u l t i m e d e la
préhistoire. A v e c l ' a p p o r t d e la p a l é o n t o l o g i e , le
d é v e l o p p e m e n t d e la s é d i m e n t o l o g i e et d e la p a l y n o l o -
gie, u n e t e n d a n c e é c o l o g i q u e s'efforce d e r e p l a c e r
Moustérien évolué d'Europe, mais il dure jusque vers
25 000 b.c., se chargeant de types nouveaux avec le
temps. On voit ainsi apparaître des pointes foliacées,
amincies par retouches bifaciales, phénomène de
convergence assez curieux avec les Blattspitzen d'Eu-
rope centrale ou le Solutréen franco-cantabrique.
L'Atérien occupe tout le Maghreb, depuis le Maroc
(Dar es Soltan, Taforalt), l'Algérie et le Sahara,
jusque vers les confins de la vallée du Nil (oasis de
Siwa et Kharga). Mais son influence s'exerce apparem-
ment par l'intérieur, car les côtes de la Libye sont
occupées, entre 40 000 et 10 000, par des groupes qui
possèdent une autre industrie, le Dabbien. L'Atérien
est encore attesté au Sahara vers 25 000 b.c.
Après un hiatus mal expliqué, une nouvelle civilisa-
tion prend possession du littoral maghrébin, de
13 500 à 8 000 b.c. Elle est caractérisée par une
extraordinaire abondance de lamelles retouchées de
diverses façons, par retouches fines ou abruptes, sur
un ou deux bords. Troncatures et perçoirs sont
nombreux, mais les formes géométriques sont rares.
L'industrie de l'os est banale. Pour expliquer l'appari-
tion de cette civilisation, sur la base d'hypothèses
aujourd'hui abandonnées, on a suggéré des rapports
entre l'Espagne et le Maroc, et elle a été baptisée
Ibéro-Maurusien. Par la suite, on a essayé d'y substi-
tuer un autre nom : l ' Finalement, la vieille
appellation s'est conservée. L'Ibéro-Maurusien existe
en Libye, et atteint peut-être aussi la vallée du Nil.
Il est étroitement associé avec un type humain bien défini : la
race de Mechta el Arbi, au point qu'on a pu parler d'une « ethnie
ibéro-maurusienne ». On en a retrouvé les restes de près de
500 individus, dans 29 gisements. C'est dire qu'on est en présence
de cimetières, parfois de véritables nécropoles : 183 individus à
Taforalt et 50 à Afalou Bou Rhumel. L'abondance des restes
humains a permis de déceler, grâce à des manifestations pathologi-
ques congénitales, des lignées familiales, et même d'avancer que ces
populations avaient peut-être un régime matrimonial de type
endogamique. Cette civilisation complexe et complète a disparu,
apparemment sans descendance directe.
Egypte. — Entre le Maghreb et le Proche-Orient,
l'Egypte constitue une province où le Paléolithique
supérieur suit un modèle assez semblable à celui du
Maghreb. En effet, la fin du Paléolithique moyen y est
attestée par des civilisations qui tiennent la place de
l'Atérien, et la fin du Paléolithique supérieur voit une
floraison d'outillages microlithiques comparables à
l'Ibéro-Maurusien. Comme dans le Maghreb, la partie
moyenne du Paléolithique supérieur fait défaut.
Vers 42 000 b.c., existe en Haute-Egypte et en
Nubie une forme évoluée de Paléolithique moyen
pratiquant un débitage levallois et utilisant quelques
grattoirs : le Khormusien. Vers 16 000 b.c., c'est-à-
dire à la même époque que partout ailleurs dans
l'ancien monde, éclate une profusion de faciès microli-
thiques : Sebekien, Silsilien, Fakhurien, Edfouen, et
un peu plus tard : Gemaïen, Qadien, Ballanien,
Alfien. Outre le Menchien, on connaît un ou deux
exemples d'une industrie à lames intercalée entre le
Paléolithique moyen à éclats et les outillages microli-
thiques. En revanche. le Sébilien, connu depuis long-
temps grâce à M. Vignard, fournit une formule de
passage direct, vers 18 000 b.c., entre des outillages
sur éclats et la fabrication des microlithes.
Sur le plan de l'équipement lithique, ces diverses
industries ne se distinguent guère les unes des autres
que par des variations dans les proportions des types
d'outils. Et pourtant, elles semblent représenter des
genres de vie différents, étant le fait de populations
vivant soit en bordure du plateau, soit au contraire
dans le lit majeur du Nil. C'est dans cette ambiance
très diversifiée qu'ont eu lieu les premières tentatives
de récoltes de graminées, vers 14 000 b.c.
L'Afrique orientale. — Au sud de la Nubie comme
au sud du Maghreb, le Sahara oppose une barrière
infiniment plus efficace que la Méditerranée aux
contacts entre civilisations, du moins pour le Paléoli-
thique supérieur stricto sensu, car on a vu que
l'Atérien y avait probablement survécu durant le
Würm III. En ce qui concerne l'Afrique sud-saha-
rienne, seule la partie orientale est un peu connue.
De 26 000 à 12 000 b.c., on constate un épisode
climatique relativement frais et sec, le Mount Kenya
Hypothermal, durant lequel s'est installée une steppe,
parcourue par des herbivores grégaires, zèbres et
antilopes, chassés par des populations qui nous ont
laissé un outillage rare et peu caractéristique, à base
de racloirs et de grattoirs sur éclats. Vers 8 000 b.c.,
les industries à microlithes sont attestées un peu
partout, et correspondent à une amélioration du
climat.
Le passage des industries à éclats aux faciès à
microlithes s'effectue par des outillages à lames et
lamelles : le Hargeisien en Somalie autour de 11 000
b.c., ainsi que des assemblages qu'on rattache au
Capsien inférieur du Kenya : le Nachikufien I en
Zambie, qui débute vers 18 000 b.c. et a fourni les
microlithes les plus anciens, ou le complexe de
Oakhurst en Afrique du Sud, qui dure de 12 000 à
8 000 b.c.
Les nouveaux continents. — Amérique. — Rien
ne permet de dire avec certitude que l'Amérique ait
été atteinte par l'homme avant la seconde moitié de la
dernière glaciation. Le passage s'est opéré par le
détroit de Béring, alors mis à sec par la régression
marine due à l'extension des glaciers. Les vestiges les
plus anciens (37 000 b.c. Lewisville, Texas) consis-
tent en outils peu caractéristiques.
A partir de 10 000-8 000 b.c., à la fin du tardigla-
ciaire, l'Amérique du Nord dans son ensemble était
occupée par des populations au genre de vie basé sur
la chasse aux grands herbivores, mammouth et bison.
Elles étaient armées de projectiles équipés d'une tête
en pierre taillée.
Les points de repère chronologiques de la Civilisation paléo-
indienne, c'est le nom classique, sont établis d'après les variations
typologiques de ces pointes. Les plus anciennes sont bifaciales avec
un épaulement : pointes de Sandia. Elles sont suivies de pointes
retouchées par pression, avec une cannelure centrale à partir de la
base, destinée à faciliter l'emmanchement : pointes de Lucy
d'abord, puis de Clovis et de Folsom, qui apparaissent vers
8 000 b.c. L'existence de ces grands chasseurs s'est prolongée très
tard.
Plus au sud, à partir de l'Amérique centrale, on n'a
que de maigres vestiges, qui ne permettent pas de
préciser une civilisation.
Australie. — C'est vers la même époque (Lake
Mongo, 30 800 b.c.), dans la deuxième moitié de la
dernière glaciation, que les premiers émigrants ont
atteint l'Australie. Même alors, les fonds qui séparent
l'Insulinde et la Nouvelle-Guinée ne furent jamais à
sec. Les nouveaux venus, à la différence des Paléo-
indiens, connaissaient donc au moins une forme
rudimentaire de navigation.
Les premiers Australiens ont vécu sur un continent
assez différent de ce qu'il est aujourd'hui, car la zone
des forêts tropicales était plus étendue. La faune était
aussi plus riche : de grands marsupiaux et des
oiseaux géants survivaient encore. Les civilisations les
plus anciennes ont utilisé des choppers, des rabots et
des racloirs de diverses formes. Bien qu ' incontestable-
ment Homo sapiens sapiens, les premiers Australiens
n'avaient pas encore atteint le développement culturel
qui s'est traduit ailleurs dans le monde par le
Paléolithique supérieur.
Conclusion
La fin du Paléolithique supérieur est le terme d'une
étape importante dans le développement de l'huma-
nité, aussi bien que dans l'histoire de notre terre.
C'est d'abord la fin, au moins provisoire, des temps
glaciaires. A partir de 8 300 b.c., le climat se rappro-
che progressivement du nôtre, et l'environnement
peut désormais se reconstituer assez facilement
d'après ce que nous avons sous les yeux.
Le Paléolithique supérieur se révèle en gros, même
si cela ne coïncide pas tout à fait dans les débuts,
comme l'œuvre de l ' sapiens sapiens, l'homme
que nous sommes. On a cherché à préciser les
correspondances, et, vers les débuts du siècle, on a
pensé retrouver en France l'origine des races blanche,
noire et jaune dans les squelettes découverts à Cro-
Magnon, Grimaldi et Chancelade. Cela est aujourd'hui
peu suivi, même si les différences anatomiques des
restes humains trouvés dans les trois sites restent à
expliquer. Quoi qu'il en soit des divers types, la
nouvelle forme d'humanité a manifesté ses capacités
créatrices de plusieurs façons. Dans le domaine de
l'habitat, les constructions de plein air se multiplient,
témoignant d'une adaptation plus efficace aux intem-
péries des hivers glaciaires. Dans le domaine culturel,
le phénomène de l'art pariétal et immobilier, pour
limité qu il soit dans l'espace, n'a pas fini d'ouvrir des
perspectives inattendues sur l'univers idéologique des
hommes vivant en Europe autour de 15 000 b.c.
Un autre événement important s'est produit dans
les débuts de ces 25 000 ans qu'a duré le Paléolithi-
que supérieur, c'est la conquête par l'homme de
l'Australie et des Amériques. Ce n'est probablement
pas un hasard s'il a fallu attendre l'existence de
l ' sapiens sapiens pour que l'humanité ait osé
tenter l'aventure d'occuper toute la planète.
Parmi les populations des cinq continents, on peut
distinguer des ensembles culturels, et individualiser
des provinces. On peut préciser les nuances de
l'outillage qui séparent le domaine franco-cantabri-
que de l'Europe du Nord ou de l'Europe centrale.
Mais il est peut-être aussi possible d'opérer des
regroupements, et de discerner des régions plus vastes,
où des traditions plus générales ont pu s'exprimer
sous des formes proches les unes des autres, et
pourtant différentes.
Un premier ensemble regroupe la péninsule eurasia-
tique : le domaine franco-cantabrique, l'Europe du
Nord, l'Europe centrale et l'Ukraine, l'Italie, le
Levant. Toutes ces provinces ont en commun d'être
passées de l'outillage sur éclats du Paléolithique
moyen à l'outillage microlithique, par une étape
durant laquelle la production des lames comme
supports d'outils est le fait dominant. Au contraire, en
Afrique, que ce soit au Maghreb, en Egypte ou en
Afrique orientale, on ne saisit pas bien la continuité
entre les débuts du Paléolithique supérieur et la phase
finale à microlithes.
Pour les régions suffisamment peuplées, et suffisam-
ment étudiées, comme l'Europe occidentale ou l'Afri-
que du Nord, il sera peut-être bientôt possible d'analy-
ser la répartition des sites et d'élaborer
une paléogéographie humaine, suivant des méthodes
assez précises, susceptibles de traitements statistiques
un peu élaborés. Les contacts entre civilisations et
faciès prendront alors un autre relief.
CONCLUSION
Au terme de ce bref survol des civilisations du
Paléolithique, on doit d'abord retenir qu'il s'agit
d'une étape extrêmement longue du développement
de l'humanité, beaucoup plus longue qu'on l'imagi-
nait naguère, puisque les premiers outils datent de
2 300 000 ans.
Si le Paléolithique a duré longtemps, il est loin
d'être uniforme. Ses manifestations sont variées,
rythmées par des découvertes capitales, comme le feu
il y a 600 000 ans, ou l'apparition de préoccupations
non matérielles comme la sépulture des morts, il y a
60 000 ans. Il est le fait de groupes humains très
différents les uns des autres dans le temps. A cela
s'ajoute la diversité des manifestations d'une même
civilisation dans l'espace. Il faut donc éviter de se
représenter le Paléolithique comme une sorte de
magma indifférencié.
Cette variété témoigne d'un trait spécifiquement
humain, qui est un pouvoir d'adaptation étonnant
aux conditions changeantes de l'environnement. Loin
de concevoir la pression de ce dernier de façon
déterministe, comme une force drastique qui a dirigé
l'évolution humaine de la descente des arbres, à
l'aube du Quaternaire, jusqu'à l'invention de l'agricul-
ture et de l'élevage, au début de l'Holocène, il faut au
contraire mesurer la souplesse d'adaptation de l'être
qui a trouvé le moyen de vivre de l'Afrique tropicale à
l'Europe du Nord, qui a survécu et s'est développé à
travers des changements climatiques considérables, et
qui a fini par peupler toute la planète. Il est clair que
cela est dû à des facultés intellectuelles tout à fait
exceptionnelles.
Cela s'est fait aussi, à travers tout le Paléolithique,
en grande partie grâce à une structure sociale origi-
nale, qui n'a pas son équivalent dans le reste du
monde animal. Les individus se sont groupés en
petites unités de type familial, où les jeunes trouvaient
la sécurité nécessaire à leur survie et à leur éducation,
et qui n'ont pu subsister que grâce à un comporte-
ment de coopération.
Ce que l'homme a acquis, durant toute cette
période, c'est d'abord un équipement technique, dont
les progrès ont assuré sa maîtrise sur l'environne-
ment. Du chopper au biface puis au racloir, les
instruments tranchants sont devenus de plus en plus
affûtés, de plus en plus légers, requérant de moins en
moins de matière première. Avec l'adoption de per-
çoirs, de burins, d'un outillage en os perfectionné au
point d'inclure l'aiguille à chas, l'homme a fini par
être en possession d'une panoplie qui lui a permis
d'exercer avec une efficacité redoutable ses activités
de prédation. Il en est résulté une insertion dans le
milieu environnant et une domination sur ce dernier
qui ont finalement abouti à l'épanouissement de très
grandes civilisations, dont la symbiose avec la nature
a atteint un point d'équilibre surprenant : Paléo-
indiens des grandes plaines de l'Amérique du Nord
chasseurs de mammouths et de bisons, Magdaléniens
chasseurs de rennes de l'Occident franco-cantabrique,
ou chasseurs de mammouths des steppes ukrainiennes.
Mais il est une limite à ces développements. Malgré
le perfectionnement des techniques d'habitat, la cons-
titution d'agglomérations relativement stables et
importantes, les Paléolithiques ne semblent pas avoir
dépassé la structure sociale de la bande ou du clan.
Dans des cas privilégiés, les fouilles ont révélé l'exis-
tence de campements un peu complexes, à l'extrême
fin de la période : Solvieux, Corbiac ou Pincevent en
France ; Gönnersdorf et Stellmoor en Allemagne ; les
gisements d'Ukraine ; les sites de chasse d'Amérique
du Nord ; ou les camps de cueilleurs d'Amérique
centrale. Nulle part on ne se trouve en présence de
véritables villages, avec des vestiges de bâtiments
dont la forme ou les dimensions suggèrent un usage
communal. S'il y a eu, et il y a certainement eu,
exercice d'une autorité à l'intérieur du groupe, rien ne
permet de le concevoir comme institutionnalisé dans
des structures. L'intégration du social et du politique
sera le fait du Néolithique.
D'autre part, la réussite des civilisations de grands
chasseurs, en parasites qu'ils étaient, s'est accomplie
grâce à une agressivité vis-à-vis de l'environnement,
qui devait forcément trouver sa limite au moment où
les destructions ont dépassé les possibilités de rempla-
cement offertes par la nature sauvage. Du fait de son
succès, l'économie de prédation a rendu nécessaire
l'économie de production.
Lorsque, dans l'émiettement culturel de la fin des
temps glaciaires, les civilisations du Paléolithique ont
disparu, la première étape du développement de
l'humanité s'est achevée. Pour parvenir au degré de
civilisation qui est le nôtre, restait à accomplir un
certain nombre de « révolutions » : agricole, urbaine.
industrielle, atomique.
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