SAFARA N° 21 volume 1/2022
Revue internationale de langues, littératures et cultures
UFR Lettres et Sciences Humaines, Université Gaston Berger,
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Rédacteur en Chef : Mamadou BA (UGB)
Corédacteur en Chef : Ousmane NGOM (UGB)
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Secrétaire de rédaction : Mame Mbayang TOURE (UGB)
MEMBRES
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Mohamed Hamine WANE (UGB)
© SAFARA, Université Gaston Berger de Saint Louis, 2022
ISSN 0851- 4119
Couverture : Dr. Mamadou BA, UGB Saint-Louis
Sommaire
1. School and Docilization of Colonized Bodies in George Lamming’s In
the Castle of My Skin and Ngugi Wa Thiong’o’s Petals of Blood.......... 1
Babacar DIENG, Ameth DIALLO
2. Where They Came from: Paule Marshall’s Allusion to Africa in
Praisesong for the Widow ..................................................................... 21
Mame Bounama DIAGNE
3. Recreating Highland Tradition in Neil Gunn’s Butcher’s Broom (1934)
............................................................................................................... 39
Mody SIDIBE
4. Assessing the Negative Effects of Racism and Capitalist Culture on
Black Progress in the US ..................................................................... 59
Aboubacar NIAMBELE, Fatoumata KEITA
5. Fostering English as a Foreign Language students’ writing competence
through community service activities ................................................... 81
Binta KOITA
6. La propagation des Fake news par Internet durant la pandémie de la
Covid-19 au Sénégal ............................................................................. 99
Mamadou NDIAYE, El Hadji Abdoulaye NIASS
7. La Représentation de la Gambie dans Roots d’Alex Haley ................ 121
Mame Mbayang TOURE
8. Paroles de Jacques Prévert : entre discours poétique et rhétorique de la
passion................................................................................................. 145
Ténédjéwa YEO
9. Le club d’allemand comme espace de motivation et un laboratoire de
leadership transformationnel ............................................................... 161
Aliou Amadou NIANE, Ousmane GUEYE
10. La presencia de Lovecraft en El último diario de Tony Flowers de
Octavio Escobar Giraldo ..................................................................... 177
Adam FAYE
11. Romantische Tendenzen und Repräsentationen in der Poesie Goethes
und Senghors am Beispiel der Gedichte Nachtgesang und Nuit de Sine
............................................................................................................. 197
Ibrahima DIOP, Mouhamadou M. SOW
VI
Paroles de Jacques Prévert : entre discours poétique et rhétorique de la
passion
Ténédjéwa YEO
Université Peleforo Gon Coulibaly
Korhogo, Côte d’Ivoire
Résumé
L’alliage de la poésie et la rhétorique est un excellent procédé esthétique employé
par Jacques Prévert dans Paroles pour exposer des passions multiples. Il est aussi
une redoutable arme de dénonciation et de combats sociaux. Le poète, afin de
mieux inspirer le combat chez le peuple, compatit à ses déboires et lui inspire des
passions dysphoriques qui aiguillonnent la révolte. La traditionnelle adjuvance
entre les deux arts livre ainsi toute son efficacité littéraire et idéologique.
Mots clés : rhétorique, poésie, passion, dénonciation, activisme
Abstract
The combination of poetry and rhetoric is an excellent aesthetic process used by
Jacques Prévert in Paroles to expose multiple passions. It is also a formidable
weapon of denunciation and social struggles. The poet, in order to better inspire
combat among the people, sympathizes with their setbacks and inspires in them
dysphoric passions that spur revolt. The traditional adjudication between the two
arts thus delivers all its literary and ideological effectiveness.
Keywords: rhetoric, poetry, passion, denunciation, activism
Introduction
La poésie et la rhétorique sont deux arts discursifs qui visent à émouvoir par
la magie du verbe. Elles sont certes dissociables quant aux procédés de leurs
élaborations, mais elles confluent à certains égards. En effet, la poésie a pour
vocation première la production d’une œuvre fondée essentiellement sur
145
- Ténédjéwa YEO -
l’esthétique, qu’elle soit scripturale ou orale. Le beau est donc son essence
existentielle. C’est ce qui la plonge dans une perpétuelle défiance des normes
linguistiques pour produire quelque chose d’exceptionnel. Toute chose qui
contribue à aiguiser les sentiments. De même, la rhétorique a pour but ultime
la recherche de l’adhésion de l’interlocuteur. De ce fait, il est évident que ces
deux arts sont le creuset de l’impression de la volonté de l’émetteur sur les
substances cognitives, la conscience et l’inconscient. Au-delà de ce premier
constat, il est clair que poésie et rhétorique possèdent un autre aspect
commun : la rythmique qui est très souvent faite de répétitions de sèmes dans
une unité discursive en suivant l’inspiration et le dessein de l’auteur.
Ainsi, les poètes, dans une quête infinie d’innovation ou dans le souci de
mieux s’exprimer, usent de tous les procédés pouvant leur permettre
d’atteindre leurs objectifs. Il leur arrive ainsi très souvent d’imbriquer la
poésie et la rhétorique. Ce procédé prend de plus en plus de l’ampleur dans
un univers littéraire où les barrières semblent finalement poreuses. Jacques
Prévert en est une illustration parfaite. Rhétorique et poésie sonnent du gong
de son génie littéraire comme une confluence parfaite de deux arts
apparemment antagonistes. Il a su les allier avec dextérité et parcimonie pour
exposer sa passion dévorante pour un monde qui tire progressivement vers la
décadence comme en témoignent les multiples recherches à ce sujet. L’amour
et son summum d’expression, la passion, ont toujours été la trame et même la
rampe d’une poésie populaire et populiste. Dans un monde chaotique où les
valeurs morales tombent inéluctablement en désuétude, seule la passion capte
l’assentiment commun. Or, cette quête de l’approbation commune est l’une
des finalités de la rhétorique, si elle n’en est pas aussi son essence
existentielle.
Alors, quel lien y a-t-il entre passion, rhétorique et poésie ? En quoi l’écriture
poétique de Jacques Prévert peut-elle être considérée comme imbibée de
passion ? Comment se traduit cette passion en rapport avec son
environnement social ? Notre objectif sera de prouver que Jacques Prévert,
dans Paroles, fait un alliage de poésie et de rhétorique non seulement pour
exposer ses sentiments mais également pour en faire une arme redoutable de
dénonciation et de combats sociaux.
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- Safara n°21/2022 -
Nous utiliserons la rhétorique comme méthode principale à laquelle nous
associerons la sociocritique pour déceler les sociolectes en rapport avec le
sujet et la stylistique nous permettra de mettre en lumière la richesse littéraire
de la poétique de Prévert.
Le travail s’articulera autour de trois axes. Il sera question dans un premier
temps de ressortir l’expression de la passion dans la rhétorique et la poésie,
ensuite, nous mettrons en exergue l’écriture poétique de cette passion chez
Prévert, et enfin, son incitation à un combat libérateur.
1- La passion dans la rhétorique et la poésie
D’emblée, il faut lever une équivoque ; il n’est pas question pour nous de faire
une étude comparative entre poésie et rhétorique concernant l’expression de
l’amour. Encore moins une dislocation du discours poétique pour en extraire
des "particules rhétoriques". Une tentative de morcèlement de la poétique de
Jacques Prévert à cette fin serait risquée et même périlleuse. Car, in fine, la
poésie apparait de plus en plus comme un tissu sur lequel est brodée la
rhétorique, les motifs sortant de l’imaginaire et de la perspicacité du poète.
Jacques Prévert a su faire une jonction des deux arts pour produire une
expressivité passionnante de passion (sans jeu de mots). La passion selon
Fontanille détermine une attitude énergiquement active, marquant le style
d’une personnalité, concentré sur un objet stable qui peut être une personne,
une valeur, un objet du monde. Il est donc évident que la passion, dans un
premier temps, est l’agent favorisant toute expression discursive. Alors
Prévert nous le démontre aisément en exposant le fait que la poésie et la
rhétorique restent certes des arts du discours mais surtout sujets à la passion.
1-1- Passion, poésie et rhétorique : une trilogie interdépendante
Rhétorique, poésie et passion sont si étroitement liées qu’on serait tenté de
croire qu’il existe une forte dépendance entre elles. L’art de manière générale
est le fruit d’une passion débordante. Et en ce qui concerne ses aspects
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- Ténédjéwa YEO -
discursifs, tels que la poésie et la rhétorique, cette indéniable réalité est plus
accrue et Jacques Prévert dans Paroles n’en démord pas. La passion a pour
premier aspect important l’émotion. C’est cette émotion qui pousse l’individu
en général et l’artiste en particulier à produire des œuvres. La passion et la
rhétorique entretiennent une relation certes étroite mais ambivalente puisque
la première favorise la mise en place de la dernière et que cette dernière, pour
atteindre son dessein, se joue de la première. En d’autres termes, seule la
passion a une forte proportion des éléments qui permettent l’élaboration de la
rhétorique (nous parlons ici d’une rhétorique incrustée dans la poésie). Le
poète met en scènes des situations émanant de la passion. Prévert le démontre
dans « Événements » :
soudain il s’arrête
il pense à une femme qu’il a beaucoup aimée
c’est à cause d’elle qu’il a tué (Prévert 48).
Le poète, dans son discours poétique nous montre ce que la passion pour une
femme peut amener un homme à faire. Le crime passionnel à mainte fois été
repris dans des œuvres littéraires et depuis des lustres. Cependant, la passion
ne se limite pas à ce seul aspect négatif. À ce propos, Meyer définit la passion
comme le « composé d’un problème de distance(ou de distance d’un
problème), de plaisir ou de déplaisir, et de jugement qualifié sur ce rapport de
la sensation et du problème » (Meyer 117). Une œuvre littéraire sans un brin
de passion, tant dans sa conception par son auteur que par son contenu
thématique, reste fade comme une sauce sans sel. Les écrivains en sont bien
conscients c’est pourquoi, peu importe les thématiques abordés, ils
s’évertuent généralement à glisser quelques histoires passionnelles. Et c’est
dans la mise en œuvre de ces histoires très souvent rocambolesques
qu’intervient la rhétorique.
Pourtant cette rhétorique est finalement machiavélique puisqu’elle se moque
des sentiments des personnes considérées comme sa cible. Comme nous
l’avons signalé déjà, la rhétorique cherche à convaincre et pour convaincre il
faut user de tout ce qui peut rendre cet objectif possible. Dans le poème
« Barbara », Prévert, pour montrer l’écart entre les moments de paix
(magnifiques) et les moments de guerre (chaotiques et désolants), capte au
départ le lecteur en lui faisant croire qu’il s’agit de sa dulcinée : le tutoiement
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- Safara n°21/2022 -
et ces impératifs tels que « Rappelle-toi » et « n’oublie pas » qui foisonnent
dans le texte laissent penser à priori que le poète entretient une relation intime
avec Barbara. Mais, comme de coutume dans la rhétorique, les derniers vers
exposent l’intention du poète et l’inexistence d’une relation intime entre lui
et cette merveilleuse femme qui symbolise la quiétude avant les moments
troubles. De ce constat, il est aisé de dire que la poésie et la rhétorique sont
certes des arts du discours mais surtout de la passion.
1-2- Poésie et rhétorique : des arts du discours et de la passion
La poésie et la rhétorique sont des arts du discours et Prévert nous le prouve
très bien. Une fois de plus nous le rappelons, nous considérons ici la poésie
et la rhétorique comme deux arts entremêlés et non à appréhender
distinctement. Et il est plus aisé de le constater dans Paroles de Prévert qui
regorge des aspects de la poésie rhétorique. Dans la rhétorique d’Aristote, le
pathos tient compte de la sensibilité de l’auditoire ; de ses sentiments, ses
émotions et ses passions. L’orateur cherche à faire ressentir en l’auditoire des
passions telles l’amour, la pitié, l’émulation. Dans cette perspective,
Castellani postule : « La passion dont traite la rhétorique est cette aptitude
qu’a l’être humain pour son bonheur comme pour son malheur d’être patible
ou passible de recevoir (…) quelques influences propres à le modifier, à
changer son état subitement » (Castellani 50). Ce qui implique que la
rhétorique des passions prend en compte des dispositifs passionnels liés au
pathos et à l’éthos de l’orateur et de l’auditoire dans l’expression des
sentiments.
Le discours est à la fois adresse, allocution, bavardage, dialogue, éloge,
exhortation, exposé etc. Et tous ses caractères sont perceptibles dans Paroles.
Le poème « Tentative de description d’un diner de têtes à Paris-France »
(Prévert 5-16) débute fort bien par une adresse ou allocution avec l’usage
anaphorique de « Ceux qui… » et s’étend sur plus de 35 vers. Ce même
emploi anaphorique se réitère à la fin du poème comme pour confirmer le
caractère solennel du discours. Pour ce qui est du bavardage, il se ressent dans
la plupart des poèmes longs en nombre de vers. C’est ce que nous avons
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- Ténédjéwa YEO -
appelé son débit de locution. Il lui arrive d’être volubile comme emparé d’une
frénésie à la limite d’un sortilège qui le pousse à vouloir tout dire à la fois.
Les mots se coincent, se bousculent, ils sont pris dans un étau. Ainsi, sous
cette emprise, le poète devient incontrôlable et ses poèmes semblent ne plus
avoir de limites, de balises et de fin. Des poèmes comme : « Tentative de
description d’un diner de têtes à Paris-France », « Souvenir de famille ou
l’ange Garde-Chiourme », « Événements » s’étendent sur 12 pages ou plus.
Le plus long poème étant « La crosse en l’air (Feuilleton) » qui s’étend sur
31 pages.
Dans ces poèmes du recueil, Prévert est très verbeux. Dans « Souvenirs de
famille ou l’ange Garde-Chiourme », par exemple, un poème de 14 pages, le
poète fait une description entremêlée en voulant tout dire à la fois et cela crée
une confusion charmante qui dépeint l’ambiance rythmée d’une famille.
Aussi, dans « Événements », un poème de 10 pages, on retrouve un seul point
qui se trouve à la fin. Tout le poème est truffé de points de suspension comme
pour dire qu’il n’arrive même pas à achever ces phrases. C’est à juste titre que
Corinne fait remarquer :
Que Prévert ait choisi le titre de « paroles » pour son recueil n’est
évidemment pas innocent. Il faut avoir l’œil bien exercé pour voir
dans « paroles » l’anagramme de la « prose » ; ce qui s’impose
immédiatement comme connotation à la lecture de ce titre, c’est en
effet l’idée de conversation, d’oralité, de quelque chose de fugace qui
se dit « en l’air », « au vent » et qui n’est pas figé dans l’airain de
l’écriture (Corinne 41).
Pour ne pas trop nous étaler sur les caractères du discours, nous nous
limiterons à l’aspect du dialogue qu’on aperçoit dans « L’accent grave » entre
le professeur et l’élève Hamlet. Après plusieurs répliques, la dernière de
l’élève illustre parfaitement la rhétorique de la poésie de Prévert :
C’est exact, monsieur le professeur,
Je suis « où » je ne suis pas
Et, dans le fond, hein, à la réflexion,
Être « où » ne pas être
C’est peut-être aussi la question (Prévert 57).
150
- Safara n°21/2022 -
Après une conservation à l’allure de quiproquo, l’élève fait une ouverture
pertinente : l’essentiel pour l’homme c’est d’être là où il doit être.
Pour ce qui est de la passion vue comme une vive émotion ressentie, elle est
exprimée de diverses manières chez Prévert. Elle se traduit par son approche
sociale ou encore par des ressentiments allant de la compassion à l’ironie. Ses
émotions traduites dans cette œuvre suivent plusieurs axes selon une logique
dualiste exubérante. Elles peuvent être favorables ou défavorables. Elles sont
favorables quand elles sont exprimées de façon positive. En ce moment-là, le
poète est sensible aux réalités de ses proches et contemporains. Dans le poème
« La pèche à la baleine » il écrit :
J’aime mieux rester à la maison avec ma pauvre mère
Et le cousin Gaston.
[…]
La mère qui prend le deuil de son pauvre mari
[…]
…Ils vont exterminer toute ma petite famille (Prévert 20).
Ce qu’il faut souligner dans ce fragment de texte c’est l’usage
apparemment péjoratif des adjectifs « pauvre » et « petite » qui ne font pas
référence dans ce cas à des personnes qui vivent dans le dénuement ni à une
famille minuscule. C’est plutôt une marque d’affection. Les sentiments qu’il
porte à ses proches sont clairement perceptibles à travers cet emploi répété de
ces adjectifs qui frise la compassion. Cependant, il lui arrive d’aborder ses
sensations sous un angle ironique, comme s’il se moquait de la misère des
personnes qu’il voit. Dans le poème « Événements », il déclare :
Près de lui un taxi s’arrête
Des êtres humains descendent ils sont en deuil
En larmes et sur leur trente et un (Prévert 50).
Logiquement, on s’attend à ce que des êtres humains descendent d’un
taxi. Cette déclaration à tendance de pléonasme dénote du caractère péjoratif
et ironique avec lequel le poète parle de ses concitoyens. Dans la suite du
poème, il insiste sur ce syntagme « êtres humains ». En réalité, il a une
intention inavouée qui pourrait être interprétée comme une déshumanisation
du fait des conditions pénibles de vie. Toutefois, l’auteur reste dans sa logique
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- Ténédjéwa YEO -
d’une poésie poétique de la passion même si cette passion s’exprime de
diverses manières.
2- L’écriture poétique de la passion
La poésie, qu’elle soit lyrique ou non, traduit la plupart du temps, d’une façon
ou d’une autre, une passion. Le recueil de poèmes étant constitué de plusieurs
unités poétiques distinctes, il donne un vaste champ d’expressions au poète.
Il sort donc des carcans contraignants pour étaler sa vision et ses sensations.
Jacques Prévert profite de cette aubaine pour porter en toute liberté les
ressentis de son peuple. Cette initiative le fait tendre vers un lyrisme collectif.
2-1-Porter le ressentir du peuple
En tant qu’un être social, l’œuvre du poète est fortement influencée par le
vécu quotidien de son peuple. Le poète s’approprie, ainsi, les émotions et les
sentiments de son peuple. À cet effet, (Meram et al. 27) font remarquer
que « les émotions et les sentiments sont le socle de la communication
interhumaine et de l’organisation sociale ». Dans cette interconnexion avec
sa communauté, le poète intègre la notion d’empathie qui consiste à
s’identifier à l’autre et de percevoir ce qu’il ressent. Cette qualité humaine à
vouloir s’identifier à autrui pose la poésie de Jacques Prévert comme une
arme de combat pour affranchir les hommes soumis et exploités. Le faisant,
le poète se fait le porte-voix en se mettant au service de tous les opprimés de
l’univers. Le poète en porte-voix de ses contemporains, ses concitoyens,
décrit, expose leurs malaises comme s’il le ressentait lui-même. C’est
pourquoi dans la quatrième de couverture des Contemplations, HUGO fait
remarquer : « Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que
je vis ». Prévert par contre va sans détour. Il décrit les douleurs et sentiments
de ses contemporains avec un tel pragmatisme qu’on pourrait conclure qu’il
est dans leur quotidien. Le poète reste un trait d’union entre les réalités crues
et difficiles de l’existence humaine et la transposition artistique de cette
réalité. C’est dans ce souci qu’il écrit dans « Événements » :
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- Safara n°21/2022 -
Soudain il se cogne l’orteil contre le pied du lit
[…]
Et voilà le roseau pensant sur le tapis
Berçant son pauvre pied endolori
Dehors le chômeur hoche la tête
Sa pauvre tête bercée par l’insomnie (Prévert 50).
Le roseau pensant qui fait allusion bien évidemment à l’homme reste un être
fragile en proie au moindre mal. Et la misère le tient à telle enseigne que
même le sommeil le fuit et le paradoxe « tête bercée par l’insomnie » prend
tout son sens. Le poète suit son alter ego au fin fond de son intimité pour
exposer ses douleurs.
Il ajoute :
Il va et vient dans un triste décor
[…]
L’homme se balade dans un cimetière
Et promène en laisse son ennui (Prévert 51)
C’est évident que les « êtres humains », comme il le précise si bien, sont dans
un univers qui les dompte et les oblige à errer, à flâner sans savoir où ils vont.
Le cimetière qui est le symbole de la destination ultime et irrévocable de tout
être humain est déjà dans le quotidien de ces êtres en proie aux tourments,
aux difficultés existentielles.
2-2- Vers un lyrisme collectif
Le lyrisme met en avant l’expression des sentiments personnels. De cette
définition, il est clair que le poète fait l’étalage de ses sentiments les plus
profonds. Parler d’un lyrisme collectif nous renvoie bien évidemment à un
assemblage de sentiments individuels dans un même vase. Sur la question,
(Gleize 38) affirme : « Pour devenir intime, la poésie doit cesser d’être
personnelle ». Le poète pioche çà et là les différentes émotions perçues dans
son entourage qu’il fond dans le moule de son recueil. Ce lyrisme se traduit
très souvent par la nostalgie d’une vie communautaire tombée dans le passé.
La force du temps et des circonstances a eu raison de la joyeuse vie que la
153
- Ténédjéwa YEO -
communauté d’autrefois menait et dont le poète se souvient avec amertume.
À ce propos, il écrit dans « La rue de Buci maintenant… »:
Où est-il parti
Le petit monde fou du dimanche matin
Qui donc a baissé cet épouvantable rideau de poussière
Et de fer sur cette rue
Cette rue autrefois si heureuse et fière d’être nue. (Prévert 211).
L’emploi à deux sens du nom « rue » est l’illustration parfaite du malaise
du poète et de ses contemporains. Dans un premier temps la rue est perçue
comme une rue au sens propre qui serait métamorphosée par un «
épouvantable rideau ». Ensuite, le poète en fait un usage métonymique qui
désigne en réalité ses habitants, ses occupants. Du coup, il va plus loin dans
une personnification de rue qui était si « heureuse et fière d’être nue » comme
une jeune fille. Pour l’auteur, la gaieté a quitté les lieux et aujourd’hui tout
est terne et dépourvu de toute substance reluisante. Le poète porte ainsi sur
lui le mal de sa communauté et le partage avec tristesse. Il renchérit dans
« Fête foraine » avec un emploi anaphorique excessif du substantif
« heureux » suivi de toutes les catégories populaires possibles, jeunes,
vieilles, garçons, filles, hommes etc. Les cinq derniers vers du poème sont
emprunts de mélancolie et désolation :
Devant le stand de tir
Visant le cœur du monde
Visant leur propre cœur
Visant le cœur du monde
En éclatant de rire (Prévert 191-192)
Le participe présent du verbe « viser » qui se répète avec pour
complément « le cœur du monde » qui d’ailleurs est « leur propre cœur »
montre le caractère lyrique des stands de tir qui symbolisent la préparation
des humains à détruire et à s’autodétruire par ricochet. À l’instar des poètes
lyriques qui regrettent toujours des moments fastes bouleversés par des
circonstances désobligeantes, Jacques Prévert commence le poème avec un
décor féerique avant de le clore par une note de tristesse. Ainsi vivent les
humains qui créent toujours les germes de leur propre malheur.
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- Safara n°21/2022 -
Alors l’auteur se sent dans l’obligation de tirer la sonnette d’alarme pour
amener ses concitoyens à une prise collective de conscience de leur misère et
de lutter pour y remédier.
3- Une invite au combat libérateur
L’engagement littéraire veut que l’écrivain aille au-delà du caractère ludique
des écrits pour aboutir à un objectif on ne peut plus utilitaire. Certes Prévert
garde ce brin d’humour ironique qui arrache inconsciemment le sourire,
cependant il reste lucide et ses propos sont parfaitement ficelés suivant un
dessein précis. Avec lui la maxime « il faut choquer pour plaire » prend
pleinement son sens. C’est dans ce contexte qu’il exprime son indignation
pour une nation qui souffre d’un mal profond. Il dénonce avec une mêlée de
taquinerie et de véhémence les actions qui contribuent à rendre le peuple
misérable. La plume du poète se prête à son engagement pour mettre à nu les
actes conscients ou inconscients posés et de nature à mettre à mal les valeurs
sociales. Il s’en offusque et profite par la même occasion pour agir en filigrane
et poser les jalons d’une quête d’émancipation et de libérations.
3-1- L’image d’un patriote indigné
D’abord, le poète se mue en observateur, en dénonciateur des abus, des faits
de la société de manière générale. Lorsqu’on lit Paroles de Prévert, on se rend
compte que le poète dépeint une société névrosée qui ne prend pas la pleine
mesure de son mal, une société qu’il faut titiller avec des mots et quelques
expressions crus et durs pour la tirer de sa somnolence. À ce sujet, il écrit
dans « Événements »:
C’est fou ce que l’homme invente
pour abîmer l’homme
et comme tout ça se passe tranquillement
l’homme croit vivre et pourtant il est déjà presque mort (Prévert 51)
155
- Ténédjéwa YEO -
La principale source de misère des humains ce sont les humains eux-mêmes.
L’homme crée les instruments de sa propre destruction, creuse lui-même sa
tombe et comme pris par certaines insouciance ou ignorance, il se pavane
dans le lit de son extermination créée par sa seule volonté. L’expression
« l’homme croit vivre » étale clairement le fait que soit il ignore cette fatalité
par lui causée soit il en est bien conscient mais n’a que faire des conséquences
combien de fois dévastatrice de ses actes sur sa propre personne.
Mais au-delà des actions répréhensibles posées par l’ensemble des entités
sociales, Prévert met à nu les malversations des dirigeants qui dans leurs
desseins macabres et machiavéliques se fourvoient dans leurs propres
assertions. Il le montre dans « Le discours sur la paix » en ces termes :
Vers la fin d’un discours extrêmement important,
le grand homme d’État trébuchant
sur une belle phrase creuse
tombe dedans
et désemparé la bouche grande ouverte
haletant
montre les dents
et la carie dentaire de ses pacifiques raisonnements
met à vif le nerf de la guerre
la délicate question d’argent. (Prévert 222)
Le poète vilipende les oppresseurs du peuple qui sont démasqués dans
leurs forfaitures. La société dans Paroles est plongée dans un délabrement de
mœurs à tel point que même les dirigeants censés poser les bases de l’équité
et de la probité se trouvent eux-mêmes pris au piège de leurs manigances.
C’est la décadence totale instaurée par des donneurs de leçon qui ne sont
pourtant pas exempts de reproches. Ainsi, la loi de causalité voudrait qu’une
société dirigée par des personnes qui n’ont que du mépris pour leurs
concitoyens soit délabrée décrivant tous les superlatifs de la négativité. Dans
« Le paysage changeur » le paysage et donc la société est décrite de façon
désastreuse. Tous les qualificatifs qui accompagnent le substantif « paysage »
traduisent la déchéance et la catastrophe à telle enseigne que même le soleil
qui d’ordinaire symbolise la clarté et l’espoir est perçu comme la base même
du malheur. Il écrit ainsi :
156
- Safara n°21/2022 -
le faux soleil
le soleil blême
le soleil couché
le soleil chien du capital
[…] (Prévert 91)
L’indignation du poète est accrue à en croire ces quelques vers piochés dans
un long égrenage de qualificatifs diabolisant le soleil. Le soleil n’est plus
finalement cet astre qui apporte la vie et le bien-être. Il est « couché » à
l’image des calamités qui s’abattent sur la société. Même les lois de la nature
semblent concourir à l’accroissement des malheurs existentiels.
Mais heureusement, dans ce décor tristement planté, le poète trouve la force
de puiser au plus profond de son être un minimum d’optimisme afin
d’impulser dans le subconscient de ses contemporains un élan nouveau pour
sortir la tête de l’eau.
3-2- Se fondre dans la masse pour la galvaniser
L’une des vocations fondamentales de la littérature engagée reste le
combat pour le bien-être de la société. Cet engagement fait du poète le porte-
étendard de ses concitoyens. L’artiste littéraire impacte donc par ses écrits
puisque ses œuvres parlent pour lui et lui donnent d’être considéré comme un
éclaireur de conscience, un guide. Jacques Prévert, dans ce rôle sacerdotal
d’écrivain engagé, donne le ton pour pousser la conscience collective à une
aspiration véritable au changement positif. Toutefois, il accomplit cette
mission avec tact sans se prononcer ouvertement. L’impression que Prévert
donne quand on le lit est que par moment, il se trouve directement impliqué
dans certaines actions. Surtout quand il s’agit de mener une lutte pour la
cause populaire. Il sait que l’arme principale de l’écrivain reste ses écrits.
C’est à juste titre que (Rousselot 30-31) affirme :
« […] le lecteur de Prévert n’en voit pas toujours l’origine littéraire
ni le caractère politique ; il lui suffit qu’il satisfasse sa faim
protestataire, sa colère instinctive contre tous les " ils" qui font les
lois, ordonnent les guerres, augmentent le coût de la vie, empêchent
que l’on fume au cinéma, font des discours, des prêches, des
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promesses et se révèlent incapables, qu’ils soient ministres, généreux
ou curés, de délivrer les citoyens de la maladie, de la guerre, de la
mort ».
Alors, il en profite pour se fondre subtilement dans la masse afin d’éveiller
les consciences. Il procède d’abord par une mise à nu du manque de volonté
de la part des concitoyens. Le poète considère que la société baigne dans un
laxisme qui le pousse à tout subir sans lever le petit doigt. Il dit à ce sujet dans
« Événements »:
il n’ose rien dire
il n’ose rien faire
il a hâte que ça soit fini (Prévert 51).
L’usage anaphorique de « il » suivi du verbe « ose » plongé dans une
négation, donne une connotation insistante mais surtout insidieuse aux propos
du poète. Il décide de caresser dans le sens contraire du poil. Le caractère
stoïque de ses congénères aux dures réalités de vie sociale chaotique l’écœure.
Cette impuissance ou du moins cette résignation qui se traduit par « il a hâte
que ça soit fini » montre qu’il faut tirer un peu les cheveux pour tirer l’homme
dans l’inaction. Les verbes « dire » et « faire » employés sous forme de
gradation ascendante dénote de la gravité du manque de courage de ses
concitoyens. Ainsi, comme une personne qu’on tire de son sommeil avant de
lui faire une injonction, Prévert titille délicatement avant de donner les
instructions. Il dira alors dans « Il ne faut pas … »:
Il ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec les
allumettes
Parce que Messieurs quand on le laisse seul
Le monde mental Messssieurs
N’est pas du tout brillant
Et sitôt qu’il est seul
Travaille arbitrairement
S’érigeant pour soi-même
Et soi-disant généreusement en l’honneur des travail-
leurs du bâtiment
Un auto-monument
Répétons-le messssssieurs
Quand on le laisse seul
Le monde mental
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- Safara n°21/2022 -
Ment
Monumentalement. (Prévert 219)
Il met « Messieurs » en garde contre les malversations des dirigeants qui
s’octroient tout droit sur la société. « Messssssieurs » écrit de cette manière
pourrait être considéré comme une erreur de frappe. Pourtant c’est une
insistance, une interpellation, une injonction à la limite pour attirer l’attention
sur la gravité de la situation. Le peuple doit donc se prémunir des actions du
« monde mental ». Les décideurs caractérisés par le « monde mental » sont
en réalité des fous qui peuvent mettre le feu à la poudre dès qu’on leur tourne
le dos. C’est donc au peuple que revient la lourde tâche de préserver le bien-
être social en les surveillant de très près. Les cinq derniers vers introduits par
« répétons-le » montre l’implication directe du poète dans ce combat. Le
verbe « répéter » étant conjugué à la première personne du pluriel, il est
évident que Prévert prend une part active dans la lutte contre ces bourreaux
du peuple. Il donne alors le ton et invite les autres à le suivre.
Conclusion
Prévert donne une nouvelle impulsion à la poésie. La poésie et la rhétorique
forment une belle paire pour une meilleure impression de la passion. À travers
son œuvre Paroles, il crée une nouvelle dynamique du discours poétique fait
d’un alliage solide de poéticité et de rhétorique. Au-delà, il nous est donné de
comprendre que l’œuvre poétique peut être certes une expression des
sentiments de son auteur mais peut surtout devenir une arme efficace de lutte.
Prévert a donc ouvert une lucarne dans laquelle il expose la passion dans la
rhétorique et la poésie afin d’aboutir à une écriture poétique de la passion au
travers de laquelle il a porté le ressenti de son peuple et traduit un lyrisme
collectif d’une société en quête de repères. Et dans cette optique libératrice, il
s’est mué en combattant de la liberté collective en impulsant une vigueur dans
la prise de conscience d’un monde chaotique dans lequel chaque citoyen doit
jouer pleinement sa partition.
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Références bibliographiques
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coll. Écriture, 2000.
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− Hugo, Victor. Les contemplations. Paris : Pocket, 2012.
− Meram, Dalith, et al. Favoriser l’estime de soi à l’école. Lyon : Éditions
Chroniques sociales, 2006.
− Meyer, Michel. La Rhétorique. Paris : PUF, Coll. « Que sais-je ? N°
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− Prévert, Jacques. Paroles. Paris : Folio, 2021.
− Rousselot, Jean. "Poètes français d’aujourd’hui, anthologie critique ".
Paris : Seghers, 1952.
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