Sujet : En quoi la mort est-elle, pour Philippe Jaccottet, insupportable.
Sujet 1 : sujet analytique; on n'attend pas une discussion. On accepte le
point de vue proposé (la mort est insupportable) et on montre son étendue. Mot clé
: insupportable... conséquence : idées, arguments, grands parties se réfèrent
explicitement à cette idée. Donc, toutes les idées que j'avance vont être fermement
accrochées au mot clé. Ce faisant, j'indique au correcteur que je traite le sujet et
que je l'ai compris; je n'utilise dans l'oeuvre que ce qui sert effectivement. Avec le
mot-clé, je puis mettre en évidence 3 grands rubriques : insupportable pour le
mourant; pour les vivants; pour le poète en particulier.
I La mort est insupportable pour le mourant lui-même (Louis, la
mère ou le mourant à venir, Jaccottet; même si le recueil Leçons est celui qui va
servir le plus et le mieux)
Ia) parce que l'agonie le prive de son lieu de vie et le
condamne à la chambre : « Vient un moment où l'aîné se couche... » (3) « dans le
lit de nouveau trop grand » (5) « comme ce venait vers lui, /qui brisait les
barrières de sa vie,/vertes, pleines d'oiseaux. Lui qui avait toujours aimé son
clos,ses murs,/lui qui gardait les clefs de la maison » (6)
Ib) parce que l'agonie est atteinte de son corps : « « se
couche/presque sans force... son pas moins assuré » (3) »premier coup, premier
éclat/de la douleur (5) « bon maître ainsi châtié » (5) « acculé, cloué, vidé » (5)
« ne pèse presque plus » (5) « s'enfonce pour détruire » (11) « fer si tranchant »
(13) « On le déchire, on l'arrache » (15)
Ic) parce que l'agonie le mure dans une solitude totale : « ce
devrait être là qu'il se perdait » (8) « presque dans un autre espace,/en dehors,
entraîné hors des mesures » « Frontière » (9) « Il a affaire ailleurs » (9) « Même
tourné vers nous/c'est comme si on ne voyait plus que son dos » ; tout le poème 10
dont je rappelle qu'il est écrit entre guillemets; que le poète ne réclame pas d'aide
mais qu'il prêt sa voix à celui qui n'en a plus et qu'il imagine ce que Louis pourrait
dire...
Id) parce qu'elle le prive de mots et l'exclue de la
communauté humaine: « une stupeur /commençait dans ses yeux » (6) « Muet »
(9)« Il sort des mots. » (9) « Il n'entend presque plus » (9) « ...étranger s'il a
oublié notre langue » (9)
II La mort est insupportable pour les vivants (il s'agit dans cette
seconde partie d'envisager le point de vue des témoins; non du poète mais de
l'homme; celui des proches aussi
IIa) parce qu'elle met fin à une communauté, à une
communion, à un vivre-ensemble : « ce devait être là qu'il se perdait » « déjà
presque dans un autre espace » « notre mètre, de lui à nous, n'avait plus cours »
(7) « unique espace infranchissable » (8) « Hélerons-nous cet étranger s'il a
oublié notre langue... » (9)
IIb) parce qu'elle les réduit au rang d'observateur
impuissants ou voyeurs de la souffrance de l'autre : « Dans son ombre glacée,/on
est réduit à vénérer et à vomir » (11) « on peut nommer cela horreur, ordure » (12)
« bourrés de larmes, tous, le front contre ce mur » (13) « cette chambre où nous
nous serrons est déchirée,/notre fibre crie » (15) « c'est autre chose , et pire, ce
qui fait un être/se recroqueviller sur lui-même, reculer/tout au fond de la
chambre, appeler à l'aide/n'importe qui, n'importe comment » (26)
IIIc) parce qu'elle les confronte à une réalité qui les dépasse,
incompréhensible : c'est la métaphore de la montagne, froid et dur mur pierreux :
« bourrés de larmes, tous, le front contre ce mur » (13) « c'est sur nous
maintenant/ comme une montagne en surplomb » (11) « quelque chose s'enfonce »
(11).. l'usage de pronoms indéfinis; les phrases interrogatives; les suppositions..
hypothèses au conditionnel
III d) parce qu'elle altère un être humain aimé et le
transforme en « chose » : « Déjà ce n'est plus lui./Souffle arraché :
méconnaissable » (17) « Cadavre. Un météore nous est moins lointain. » (17)
« Qu'on emporte cela » (17) «Un homme (…) arrachez-lui le souffle :
pourriture » (17)
III La mort est insupportable au poète, plus spécialement . (cet
aspect des choses est important. Devant la mort, Jaccottet qui a consacré sa vie à
la poésie découvre l'inanité et la vacuité des mots)
IIIa) parce qu'elle rappelle au poète que la chambre
d'écriture qui méconnaît la vie est un lieu de confort facile : « Moi, poète
abrité/épargné, souffrant à peine » (2) « On bâtissait des chars d'Elie avec des
graines » (41)
III b) parce qu'elle dévoile d'un coup que la poésie est une
activité vaine et sans risques : « Parler est facile et tracer des mots sur la page,/en
règle générale, est risquer peu de choses » (25 ) « qu'on prenne ce jeu en
horreur.. au lieu de se risquer dehors /et de faire meilleur usage de ses mains »
(25) « Je t'arracherais bien la langue, quelquefois, sentencieux phraseur » (33)
« tes sonores prodiges » (33) « trop facile de jongler/avec le poids des choses une
fois changées en mots » (41)
IIIc) parce qu'elle lui fait entendre ce qu'il y aurait
d'impudeur de honte à « poétiser » ou « embellir » la mort : « N'attendez pas/que
je marie la lumière à ce fer » (11) « ...à quelque singerie que se livre le poète/cela
n'entrera pas sa page d'écriture » (12)
IIIc) parce qu'elle suggèrent que les mots ne servent qu'à
(se) mentir et à (se) tromper : « Parler alors semble mensonge, ou pire :
lâche/insulte à la douleur » (25) « labyrinthe des mensonges » (34) « mensonge ,
illusion ? » (27)
IIId) parce qu'elle met en évidence que les mots ne
parviennent pas à saisir le mystère de la mort : « Notre mètre, de lui à nous,
n'avait plus cours :/autant, comme une lame, le briser sur le genou » (7) « c'est ce
qui n'a ni forme, ni visage, ni aucun nom,/ce qu'on ne peut apprivoiser dans les
images/heureuses, ni soumettre aux lois des mots,/ce qui déchire la page/comme
cela déchire la peau,/ce qui empêche de parler dans une autre langue que de
bête » (3) « ou plutôt , que la mort fît pourrir/même les mots » (28) « ...on dirait
que cette espèce-là de parole (…) n'atteint plus son objet... de plus en plus vide »
(44)
Conclusion : certes la mort est insupportable (idée aussi vieille que la
poésie...); certes elles détruit des êtres humains; elle oblige les vivants à se voir
impuissants; elle nie la possibilité même qu'on la dise.. Toutefois, l'expérience du
caractère insupportable de la mort n'est qu'un temps, qu'une étape d'un
cheminement douloureux d'apprentissage. Ou de réapprentissage : à vivre, à faire
vivre les absents autrement, à écrire autrement « avec des mots plus pauvres et
plus juste » (46)