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Une histoire du sens: la sémantique linguistique depuis Bréal
Book · January 2008
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1 author:
Pierre larrivée
University of Caen Normandy
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Table des matières
Introduction ......................................................................................... 9
PREMIERE PARTIE. LE PARADIGME PSYCHOLOGISTE
Introduction ....................................................................................... 19
I. L’acte de naissance de la sémantique : Michel Bréal ......................... 20
II. Ferdinand Brunot .......................................................................... 27
III. Jacques Damourette et Édouard Pichon ......................................... 30
IV. Gustave Guillaume et la psychomécanique du langage .................. 36
V. Charles Bally ................................................................................. 50
Conclusion .......................................................................................... 59
DEUXIEME PARTIE. LE PARADIGME STRUCTURALISTE
Introduction ....................................................................................... 61
I. Ferdinand de Saussure ................................................................... 61
II. Algirdas Julien Greimas ............................................................... 67
III. François Rastier ........................................................................... 71
IV. Anna Wierzbicka et la Métalangue sémantique naturelle ........... 75
Conclusion ........................................................................................ 80
TROISIEME PARTIE. LE PARADIGME ENONCIATIF
Introduction ........................................................................................ 91
I. Émile Benveniste ............................................................................. 92
II. La Théorie de l’argumentation dans la langue ................................. 97
III. Antoine Culioli et la Théorie des opérations énonciatives ............ 107
Conclusion ........................................................................................ 114
7
Une histoire du sens
QUATRIEME PARTIE. LE PARADIGME COGNITIVISTE
Introduction ...................................................................................... 117
I. Les suites cognitives de la Théorie des opérations énonciatives ...... 118
II. La Linguistique cognitive ............................................................. 129
III. Georges Kleiber et le retour du réel ............................................ 151
IV. Une cognition culturelle ............................................................. 164
Conclusion ....................................................................................... 165
Conclusions .......................................................................................... 167
Index ..................................................................................................... 177
8
Introduction
Introduction
La science est communément comprise comme apportant des réponses
simples, solides, sans ambiguïté. Les évocations du caractère complexe
des multiples hypothèses concurrentes provoquent le plus souvent la
perplexité chez les interlocuteurs non spécialistes. Cette réaction se
retrouve jusque chez les étudiants universitaires, voire les collègues de
disciplines éloignées. Ce ne sont pourtant pas des réponses définitives
que propose l’activité scientifique, mais bien plutôt le développement de
questions. Ce développement à travers différentes entreprises
individuelles est structuré par des théories et des paradigmes qui
définissent les méthodes et les objets de recherche, suivant les
sensibilités d’une époque et d’une culture. Ces paradigmes s’inscrivent
dans un cadre social, avec les compétitions que se livrent les cadres
d’analyse et les institutions en vue de l’acquisition de capital
symbolique et matériel.
Ces dimensions concernent tout autant la sémantique linguistique.
Même si des considérations sur le sens dans le langage ont laissé des
traces plus ou moins profondes à travers l’histoire de la philosophie
occidentale, ce n’est que récemment que ces questions ont permis la
constitution d’un champ disciplinaire. La sémantique linguistique peut
se définir comme la discipline qui cherche à expliciter les propriétés des
formes linguistiques leur permettant ultimement d’évoquer l’univers
d’expérience. Ces propriétés se trouvent aujourd’hui l’objet de débats
animés. Les raisons en sont la complexité d’un objet relevant à la fois de
conventions sociales automatisées et de la volonté créative individuelle,
ainsi que d’une méthodologie sûre qui permet de générer plus de
questions que n’en peuvent résoudre les analyses. Les analyses souffrent
en outre de la disparition des certitudes – sur les questions à se poser
quand ce n’étaient pas sur les réponses à donner – qu’avait pu donner
l’hégémonie successive des cadres structuralistes et générativistes. La
fin des hégémonies et des certitudes amène la multiplication des
entreprises individuelles et des cadres d’analyses qui par leur seul
nombre deviennent de moins en moins intelligibles pour les spécialistes
mêmes.
9
Une histoire du sens
C’est dans ce contexte que s’est présentée la nécessité du présent
ouvrage. Son premier objectif est de contribuer à la compréhension du
développement historique de la sémantique linguistique. Étude
historiographique donc, cette contribution articule les dimensions
internes et externes structurant certains des paradigmes et des cadres
d’analyse en sémantique. Le second objectif de cette articulation est de
donner à voir les questions inéluctables qui structurent la discipline, les
principales réponses avancées et les difficultés qui subsistent. Ce sont
ces buts disciplinaires et historiographiques que poursuit ce travail, dont
le domaine et la méthode sont considérés dans la prochaine partie.
1. Une historiographie de la sémantique linguistique
Cet ouvrage se propose d’offrir une analyse de l’histoire de la
sémantique linguistique non formelle depuis Michel Bréal. Le choix de
ce point de départ éclaire les objectifs. L’objectif historiographique
obligeait à retenir un domaine culturel accessible et homogène : les
variations de la réflexion occidentale dans la perspective fortement
francophone qui se dégage n’empêchent le partage de valeurs culturelles
qui rend la comparaison possible. L’objectif scientifique forçait à
privilégier la forme institutionnalisée de cette réflexion, qui est
inaugurée par Bréal. L'origine ne se trouve pas dans la sémasiologie de
Reisig (contre Nerlich 1992), qui ne fonde pas de discipline à
proprement parler. Il en va de même de Darmesteter (et de Chevallet et
de Chaignet avant lui, me signale Gabriel Bergounioux). C’est la
discipline de la sémantique linguistique que concerne cette étude. Ainsi,
les disciplines connexes de l’anthropologie (Lucien Lévy-Bruhl, Ernst
Cassirer, Claude Lévi-Strauss), de la sociologie de la culture, de la
psychologie sociale, de la psychanalyse, des études littéraires (la
poétique, la rhétorique, la stylistique ; la théorie de la convocation de
Marc Dominicy par exemple, voir Choi-Diel 2001) ne sont pas
abordées, pas plus que ne le sont la sémiotique et la philosophie du
langage. Strictement linguistique mais institutionnellement distincte de
la sémantique, la pragmatique n’est pas considérée, elle est exposée
utilement dans le travail de référence de Mœschler et Reboul (1994). Ne
sont pas considérés non plus les modèles essentiellement
morphosyntaxiques – le structuralisme américain et ses continuateurs
(tagmémique, grammaire stratificationnelle de Sydney Lamb, jusqu’à un
certain point la grammaire systémique de Halliday), le fonctionnalisme
de Martinet, les grammaires casuelles de John M. Anderson et de
Stanley Starosta, la grammaire du mot de Richard Hudson, les
grammaires fonctionnelles d’unification comme celle par adjonction des
têtes, LFG, GPSG, HPSG, et les différents modèles chomskyens. La
10
Introduction
question des relations argumentales à l’interface du lexique et de la
syntaxe recevra donc peu d’attention. Ces modèles peuvent être
appréhendés à travers de nombreuses sources, soit dans les publications
de leurs principaux défenseurs, soit dans des recueils confrontant les
théories (celui de Droste et Joseph 1991 par exemple), soit dans des
encyclopédies (Asher 1994, Ducrot et Schaeffer 1995) ou des travaux
historiographiques proprement dits (Kœrner et Asher 1995). Enfin,
échappent à notre propos les différentes sémantiques formelles – les
travaux de l’école de Prague, de la glossématique, de la Théorie Sens-
Texte d’Igor Mel’cuk, la Théorie de la Représentation du Discours, le
cadre d’analyse de Robert Martin, la sémantique interprétative et la
sémantique générative, le lexique génératif de Pustejovsky, les
grammaires catégorielles et de type. La sémantique formelle a des
origines, des problématiques, des dispositifs et des objectifs largement
disjoints de la linguistique ordinaire. On s’intéresse moins à la relation
entre forme et sens – pourquoi tel signe a telle valeur et telles
interprétations – qu’à la relation entre interprétation et représentations
formelles conçues en termes de vérité – comment telle interprétation
peut être représentée dans une forme logique validant différentes
inférences. Ce sont donc les formalismes vériconditionnels qui se
trouvent écartés, mais non le formalisme énonciatif d’Antoine Culioli.
Les approches non formelles n’en proposent pas moins des concepts se
voulant explicatifs. Leur absence d’ambition explicative amène à ne pas
discuter les démarches empiriques comme la philologie, la lexicographie
ou la linguistique de corpus qui correspondent le plus souvent à des
méthodologies et non à des théories à proprement parler. C’est donc une
analyse des théorisations non formelles de la sémantique linguistique
depuis Bréal que veut fournir cette historiographie, qui définit son
domaine d’investigation par opposition aux travaux empiristes, aux
approches formalistes, aux perspectives non strictement sémantiques ni
strictement linguistiques. À ce titre, l’entreprise est complémentaire des
travaux sur l’histoire de la linguistique générale ancienne et moderne
(Amirova et al. 1980, Amsterdamska 1987, Arens 1955, Auroux 1989,
Beresin 1980, Helbig 1970, Ivic 1959, Law 2003, Leroy 1963,
Malmberg 1990, Mounin 1967, Sampson 1980, Swiggers 1997, Taylor
1989), en Occident et ailleurs (Bekkum et al 1997, Itkonen 1991).
Une historiographie doit se prémunir contre différentes illusions
(Chiss et Puech 1997 : 13ss). La première est sans doute celle de
l’idéalisation. L’idéalisation se retrouve dans la croyance en
l’homogénéité des travaux se réclamant d’un même maître ou d’un
même mouvement, d’une continuité inaltérée de notions éternelles.
Cette croyance a souvent partie liée à celle de ruptures définitives entre
théories et entre mouvements qu’apporteraient des précurseurs. Or, un
11
Une histoire du sens
mouvement, une théorie, une notion sont développés dans un contexte
précis, répondent à des contingences culturelles, institutionnelles,
scientifiques, ont une inscription historique (Laurendeau 1990). Cette
inscription informe les travaux des théories, des mouvements, et modèle
le contenu des notions les plus stables. Lorsqu’elle se manifeste, cette
stabilité provient de ce que des problématiques générales sont posées
par l’objet. Expliciter la façon dont ces problématiques sont conçues
dans un contexte particulier suppose qu’on s’attache aux auteurs les plus
importants dans leurs œuvres majeures. Le choix des auteurs et des
œuvres est évidemment délicat, et emporte une part nécessaire de
subjectivité. Une approche apparemment plus objective pourrait reposer
sur des indicateurs bibliométriques, encore inexistants dans le domaine
francophone, mais ces indicateurs supposent eux-mêmes un choix
puisque les résultats différeront selon l’époque et l’ère culturelle où ils
sont enregistrés. L’approche des travaux dans leur cohérence doit se
réfléter dans une synthèse qui autant que possible tentera de laisser
entendre la perspective sur l’objet langage, les données privilégiées, les
notions et l’analyse développées. Une telle synthèse retiendra les
exemples, la terminologie, dans le meilleur des cas le ton des travaux
considérés pour éclairer leur singularité. L’évitement de la terminologie
actuelle, des exemples et des débats d’aujourd’hui préserveront de
l’idéalisation qui consiste à faire du passé non un état ayant sa propre
cohérence, mais une condition entièrement destinée à la cohérence de
l’état présent. Cette singularité sera appuyée par des informations
biographiques pertinentes pour la compréhension des intérêts de chacun.
La compréhension des travaux particuliers ne doit pas dissimuler leur
rapport à des cadres théoriques et des paradigmes. Les chercheurs
n’élaborent pas isolément des discours sur les faits, ces discours sont
nécessairement des prises de position par rapport aux idées générales
d’une époque et des époques précédentes, aux cadres théoriques
disponibles, aux paradigmes qui ont cours. J’entends précisément par
paradigme l’ensemble des activités scientifiques réunies par une
conception sur la nature générale de l’objet d’investigation d’une
discipline. En linguistique, l’idée que la nature du langage est un
ensemble de représentations mentales articulées par des processus
mécaniques constitue le paradigme cognitiviste actuel. De même qu’ils
sont actualisés par différents cadres théoriques particuliers, de même les
paradigmes instancient selon Kœrner (1976) des zeitgeits, des climats
d’opinions. Ces climats se reflètent dans les autres disciplines
scientifiques, par les métaphores privilégiées. La botanique et la notion
d’organisme régiraient le dix-neuvième siècle, la notion de convention
sociale de la sociologie et de la psychologie dominerait le début du
vingtième, sa fin serait marquée par la métaphore de la computation.
12
Introduction
L’effet en est que des idées peuvent être adoptées indépendamment les
unes des autres dans différentes théorisations, comme l’idée d’évolution
chez Schleicher et chez Darwin, l’idée du lien social chez Saussure et
Durkheim.
C’est dans la dialectique entre les idées générales qui ont cours à une
époque et les analyses particulières qui les actualisent que se situe une
histoire de la sémantique. Comme tout travail qui veut aller au-delà de la
chronique ou du journalisme (Kœrner 1976), cette historiographie se
fonde sur des hypothèses quant à la structure de la recherche
scientifique. La première est que les paradigmes scientifiques et les
travaux particuliers les illustrant sont structurés par des matrices de
discours fixant le type de réponses à donner à certaines questions
fondamentales sur les rapports entre langage, pensée, société et monde.
Ce sont ces matrices qui apparentent les travaux plutôt que leur période
chronologique objective, comme l’établit le délicat problème de la
périodisation qui ne rend pas compte de la coexistence possible de
plusieurs paradigmes à une même époque (discutée par Mayr 1998 pour
la biologie). Même si des œuvres particulières peuvent poursuivre des
objectifs très différents, elles appartiennent à un même paradigme si
elles adoptent les mêmes conceptions de la nature générale du langage.
Des visions du monde sont avancées dont il s’agit de faire l’archéologie
au sens de Foucault, démarche empruntée par exemple dans le domaine
anglo-saxon par Clifford Geertz et George Stocking en anthropologie,
par Robert Alan Jones en sociologie, par Quentin Skinner, John Pocock
et John Dunn en sciences politiques. La seconde hypothèse est que ces
réponses définissent les questions, les méthodes et les ensembles
empiriques admissibles. La mise au jour de ces questions et surtout de la
façon dont elles sont posées permet donc de caractériser les visions du
monde animant les paradigmes. Le permet également suivant
Laurendeau l’étude des ratés et des contradictions d’un modèle, des
décalages entre les objectifs avoués et les pratiques, des questions qui
tombent hors d’une théorie. C’est parce que ce n’est qu’une partie des
faits qui intéressent un cadre ou un paradigme que leur évolution ne
correspond pas à une simple accumulation de savoir. La dernière
hypothèse est que le changement de paradigmes est fondé sur leur
involution. L’incapacité à rendre compte des faits tombant directement
sous ses préoccupations est une condition du changement de paradigme.
Une condition complémentaire est l’impuissance à résoudre des
questions rendues pressantes par des changements culturels et
technologiques. Ces conditions permettent l’émergence d’alternatives.
L’absence de ces alternatives peut faire qu’un modèle continuera à
servir de cadre de référence ; il pourra être l’objet d’une désaffection qui
13
Une histoire du sens
ramènera à une pratique plus empirique orientée par les méthodes
disponibles.
Ces hypothèses sur la forme et l’évolution des paradigmes
scientifiques structurent l’ouvrage. Quatre paradigmes sont identifiés
pour la sémantique linguistique qui regroupent les travaux de différents
chercheurs. Le paradigme psychologiste envisage le langage comme
émanant de la vie mentale des individus. Cette perspective regroupe les
travaux de Michel Bréal et Henri Frei, Ferdinand Brunot, Jacques
Damourette et Édouard Pichon, Gustave Guillaume et ses continuateurs,
Charles Bally. Voyant leur pouvoir explicatif limité par l’incapacité
d’observer les processus invoqués, ces travaux mènent par réaction au
paradigme structuraliste. Le structuralisme présente le sens linguistique
comme une propriété de l’opposition entre les signes d’un idiome. Ces
présupposés associés à Ferdinand de Saussure sont adoptés par Algirdas
J. Greimas, par François Rastier et Anna Wierzbicka, dans la notion de
champ sémantique par Jost Trier et Bernard Pottier. La critique de
l’immanence d’un sens séparé des conditions concrètes de son
utilisation donne lieu au paradigme de l’énonciation, pour lequel la
parole est une condition de la structuration de la langue, chez Émile
Benveniste, Oswald Ducrot, Jean-Claude Anscombre, Henning Nølke,
Antoine Culioli. La critique de l’immanence d’une organisation
sémantique séparée de son rapport à la psychologie du sujet donne lieu
au paradigme cognitif actuel, que structure une métaphore mécaniste de
l’esprit. Hors de la logique, ces mécanismes ont été envisagés par la
Linguistique cognitive (chez Ronald Langacker, George Lakoff,
Leonard Talmy, dans la Grammaire des constructions et la théorie de la
Grammaticalisation), par des travaux typologiques (Talmy Givón), par
les continuateurs d’Antoine Culioli (Catherine Fuchs, Pierre Cadiot), et
par l’approche référentialiste de Georges Kleiber. Les paradigmes
réunissent des entreprises très différentes qui n’en partagent pas moins
la même perspective sur le langage. Si ces perspectives sont bien servies
par les analyses retenues, beaucoup d’autres encore auraient pu être
discutées. Parmi elles devraient compter Victor Henry, Otto Jespersen,
Jacobus van Ginneken, Edward Sapir et Benjamin Lee Whorf pour le
psychologisme, Louis Hjelmslev et Eugenio Coseriu pour le
structuralisme, Knud Lambrecht ou Walter de Mulder pour le
cognitivisme. L’important travail de Gaétane Dostie que je n’ai su
identifier à un paradigme particulier pourrait bien constituer un contre-
exemple à l’hypothèse implicite que tout travail explicatif relève d’une
théorisation et d’un paradigme, et je laisse la question en suspens.
Pourtant, la référence à ces chercheurs n’est pas absolument nécessaire
pour comprendre les enjeux, puisque ceux-ci sont abondamment
illustrés par les approches considérées.
14
Introduction
Le classement des auteurs dans un paradigme ne manquera pas de
soulever des discussions. Ces discussions pourront porter sur
l’inscription d’un auteur dans un seul paradigme et sur l’exclusion
mutuelle entre paradigmes. Que certains contemporains proclament le
caractère cognitif de Gustave Guillaume, ce dernier n’en a pas moins
toujours maintenu une perspective psychologiste. Cette perspective
marque profondément les analyses concrètes de Bernard Pottier,
lesquelles sont peu affectées par les références à la cognition. La
tentation d’assimiler les approches passées à la perspective
contemporaine dominante n’empêche pas qu’il serait abusif d’identifier
au cognitivisme un travail comme celui de Wierzbicka. Celui-ci n’a
aucune prétention à articuler les rapports entre langue et fonctionnement
de la pensée, tout préoccupé qu’il est de fournir une méthodologie pour
la description des phénomènes tels qu’en eux-mêmes. Il peut
évidemment se faire que différentes perspectives soient successivement
empruntées par un même auteur à différentes époques. C’est le cas en
particulier de Bernard Pottier qui use pour certains travaux du
psychologisme et pour d’autres du structuralisme. La conjonction de
deux paradigmes dans le même travail semble peu probable, car
l’exclusion mutuelle devrait marquer des conceptions du monde
différentes. Cette exclusion se manifeste quand le même rapport est
envisagé. La perspective différente prise sur le même rapport entre le
langage et la pensée par le psychologisme et le cognitivisme les rendrait
irréconciliables. La conciliation de paradigmes portant sur des rapports
différents est un beau problème qui doit être laissé aux travaux
historiographiques ultérieurs. Ceux-ci pourront confirmer ou invalider la
justesse des classements et des critères fournis.
La comparaison des auteurs et des paradigmes est promue par la
sélection de questions empiriques récurrentes dans les plans lexicaux
(des noms concrets comme chaise ou livre) et grammaticaux (articles,
imparfait, négation, pronoms personnels, prépositions spatiales). De
même, un plan de présentation commun sous-tend la discussion des
chercheurs et des paradigmes. Les chercheurs sont présentés
successivement par des informations biographiques et institutionnelles,
la perspective sur la nature du langage et l’objet de la linguistique, les
méthodes et concepts avancés, l’impact et les continuateurs éventuels.
Les paradigmes sont considérés dans leurs conditions d’émergence, les
caractéristiques de leurs matrices de discours et leurs conditions
d’involution.
Dans les limites qu’elle s’est fixées, cette historiographie permettra à
la fois de donner accès aux cadres d’analyses, ainsi que de comprendre
les conditions de leur apparition et de leur développement, pour
lesquelles seront testées les hypothèses évoquées. Cette double
15
Une histoire du sens
réalisation informera les débats actuels de la discipline. C’est dans ces
objectifs que se trouve la singularité de l’entreprise, qui n’est ni
uniquement un ouvrage de vulgarisation des théories (comme chez
Fuchs et Le Goffic 1995), ni exclusivement une présentation des
problématiques de la discipline (comme chez Touratier 2000, Tamba-
Mecz 1998, Ullmann 1952), ni purement un ouvrage d’histoire des
sciences (comme dans les travaux sur des notions ou des théories
particulières, par Sylvain Auroux, Gabriel Bergounioux, Jean-Claude
Chevalier ou Pierre Swiggers notamment). Il ne vise pas à légitimer une
approche particulière, comme le fait Nerlich (1992) qui défend le
caractère historiquement bien établi de la perspective qui fait du langage
un mode d’action. Il ne fait pas l’archéologie de notions comme dans
Nyckees (1998) qui me semble articuler les considérations permettant de
fonder une analyse culturaliste. L’insistance sur la notion de paradigme
démarque ce travail de celui déjà ancien de Gordon (1982), dérivant
d’une thèse de doctorat soumise en 1972 à l’Université de Toronto et
constituant comme le titre l’indique A Critical survey of theories in
structural Semantics. L’absence signalée avec regret par Georges
Kleiber d’un travail se fixant les objectifs évoqués, son existence dans
d’autres domaines (notamment le magnifique travail de Graffi 2001), le
choix de l’historiographie par certains jeunes chercheurs
particulièrement talentueux comme Ivan Evrard m’ont engagé dans
l’élaboration de ce projet. Il doit aux encouragements du dit Georges
Kleiber ; aux discussions avec Claire Blanche-Benveniste, Patrick
Dendale, Jean-Jacques Franckel, Albert Maniet, Vincent Nyckees ; aux
informations d’Antoine Culioli, Catherine Fuchs, Jean-Pierre Gabilan,
Sarah Leroy, Sylvia Jaworska, Pierre Swiggers ; aux relectures de Jean-
Claude Anscombre, Pierre Cadiot, Robert Lafont, Henning Nølke, Bert
Peeters, François Rastier : aux observations sur l’entier du manuscrit par
Gabriel Bergounioux, Patrick Duffley, Georges Kleiber, Paul
Laurendeau, Claudine Normand, Vincent Nyckees, Aboubakar Ouattara
et Irène Tamba. Si je n’ai pas toujours pu intégrer leurs bienveillantes
suggestions, le soutien qu’ils m’ont apporté aura permis à cet ouvrage
de s’approcher d’une histoire du sens.
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18
PREMIERE PARTIE
Le paradigme psychologiste
Introduction
Le paradigme psychologiste pose le rapport entre le langage et une
pensée animée par la vie mentale du sujet. Cette vie mentale est
structurée par une bipartition entre un entendement du monde et une
volonté qui peut agir sur cet entendement. Cette bipartition rejoue la
distinction entre la perception sensible d’un corps mortel et les
mouvements d’une âme immortelle. La distinction se reflète dans
l’opération fondamentale de prédication commune au langage et à la
pensée. La pensée comme le langage posent un prédicat d’un sujet, et
c’est pourquoi par exemple l’absence de cette dualité dans les phrases
météorologiques comme Il pleut constitue un sujet de discussion qui
traverse le paradigme (qui fait de même souvent référence à la question
de la phrase nominale). Alors que ce paradigme relève en France de la
tradition philosophique de la grammaire générale qui veut dégager les
opérations de l’esprit humain à partir de l’étude spéculative de la
grammaire, il renvoie en Allemagne à un idéalisme qui lie le langage et
son évolution historique aux besoins de l’esprit. C’est pourquoi le dix-
neuvième siècle allemand produit un ensemble de typologies détaillées
du changement sémantique et de ses sources psychologiques que
documente Brigitte Nerlich (1992). C’est l’aboutissement de cette
tradition que représente la réflexion de Michel Bréal, qui assure
l’institutionnalisation de la discipline.
Michel Bréal illustre la perspective selon laquelle les besoins
d’expression de la pensée président au changement historique, comme
ils président à la variation à une époque pour Henri Frei. Ferdinand
Brunot envisage la pensée comme se réfractant dans le sens que
communique la grammaire, alors que ce sont les unités grammaticales
qui sont investies d’une valeur psychologique illustrant la marche de la
pensée chez Jacques Damourette et Édouard Pichon ainsi que chez
Gustave Guillaume et ses continuateurs. Le rapport entre pensée,
affectivité et langage structure le travail de Charles Bally, dont la
discussion clôt le chapitre.
19
Une histoire du sens
1. L’acte de naissance de la sémantique : Michel Bréal
Né à Landau en Bavière en 1832, Michel Jules Alfred Bréal est
l’étudiant du grand comparatiste allemand Franz Bopp, dont il traduit
l’ouvrage Grammaire comparée. Professeur de grammaire comparée au
Collège de France à partir de 1868, fondateur de l’École Pratique des
Hautes Études, il œuvre sur des questions de mythologie, sur l’évolution
du sens des mots et des tours grammaticaux et sur le problème de
l’enseignement des langues. C’est en 1897 qu’il publie Essai de
sémantique, ouvrage fondateur de la sémantique moderne réunissant des
travaux produits sur plus de trente ans. Il décède à Paris en 1915.
L’ouvrage s’inscrit dans la tradition de la grammaire comparée.
L’objectif de la grammaire comparée est de reconstruire la langue
archaïque qui serait à l’origine des langues occidentales classiques. La
reconstruction de cette langue connue sous le nom d’indo-européen se
fait par la comparaison de la forme phonétique de mots de sens
comparable dans différentes langues classiques. Cette comparaison
révélerait le caractère systématique des changements phonétiques dans
les idiomes à travers le temps. La question devient donc de savoir si ce
caractère systématique caractérise également les changements de sens.
Autant que les évolutions phonétiques, les évolutions sémantiques sont
pour Bréal gouvernées par des principes généraux. Ces principes se
doivent donc d’être étudiés par une discipline qu’il baptise sémantique,
la science des significations, qui est mise en œuvre à partir de données
françaises, anglaises et allemandes, latines, grecques, sanskrites et
germaniques.
La recherche de principes présidant au changement de sens amène
Bréal à rejeter l’idée que ce changement obéirait à une nécessité
aveugle. Le caractère présumé systématique de l’évolution phonétique
que les néo-grammairiens étendent au sens ne s’y applique pas. Le
changement de sens ne relève pas des sciences de la nature et les mots
n’ont pas de vie propre, contrairement à ce que suggère le titre de
l’ouvrage célèbre d’Arsène Darmesteter de 1877. Œuvre humaine,
supposant maints tâtonnements, l’évolution du sens des mots ressortit au
désir d’être compris avec un effort minimal. Ce besoin se manifeste
autant pour un esprit élevé que pour un homme du commun dans le
contexte de ses activités quotidiennes. Sur le modèle des formes
existantes, un individu crée une forme nouvelle, un nouvel agencement.
Cet acte de création ne relève ni de l’instinct, ni de la volonté
individuelle délibérée, c’est une volonté individuelle sans préméditation,
stimulée par les circonstances et surtout par le désir d’être compris. Si
elle se répand, fût-ce une erreur par rapport à l’idiome en place, la
20
Le paradigme psychologiste
création devient un fait indistinguable des autres habitudes constitutives
de cette langue.
La première partie de l’Essai de sémantique propose un certain
nombre de lois qui rendraient compte du changement sémantique. Ces
lois sont des régularités de la pensée commune, leur application n’étant
ni catégorique, ni systématique, étant donné la nature incertaine du
changement. La spécialisation se manifeste quand une forme de valeur
générale en vient à remplir un rôle grammatical, comme le comparatif
plus, l’émergence de prépositions à partir d’adverbes, la création
d’auxiliaires à partir de verbes pleins – Il va au travail et Il va travailler.
La différenciation est concernée par deux formes de sens comparables
prenant des valeurs divergentes, la redondance portant atteinte au désir
d’expression. Le montrent la forme bretonne courtils considérée
populaire depuis qu’est connue la forme générale jardin, les formes
dites étymologiquement comparables estime, respect, vénération
marquant aujourd’hui des degrés de considération différents.
L’irradiation se révèle quand une forme acquiert pour elle-même le sens
qu’avait une suite à laquelle elle appartenait. La conjugaison latine en -
ior a une valeur désidérative parce qu’elle s’est au départ associée à sitio
‘avoir soif’. Elle fait donc l’objet d’une réanalyse, comme l’opposition
existante en anglais entre ox et oxen qui amène les locuteurs à entendre
la marque du pluriel dans une partie -en de la racine ancienne écourtée
pour le singulier. L’analogie voit certaines formes se modelant sur
d’autres, afin d’éviter quelque difficulté ou de favoriser une plus grande
clarté d’expression, pour faire entrer une forme dans le modèle d’une
règle ancienne ou récente plus générale, dans le but de mettre en
évidence une différence ou une convergence entre des notions – le latin
diu ‘jour’ amène la formation de noctu ‘nuit’, et diurnus celle de
nocturnus. Ce processus est particulièrement puissant, certes, largement
reconnu qu’il est par la grammaire comparée, mais son influence ne peut
être que partielle, comme force à le conclure l’existence d’irrégularités,
les formes les plus irrégulières comme la conjugaison du verbe être
attestant même de leur grande ancienneté. Pour peu qu’elles conservent
un emploi suffisamment fréquent, des formes anciennes survivent dans
un état postérieur, et les cas du latin se reflètent encore en français dans
les pronoms personnels par exemple. Ce qui n’est pas utilisé disparaît, et
c’est avec les formes les plus utilisées de différents verbes que certaines
conjugaisons irrégulières ont été construites, celle d’aller par exemple
(j’allais, je vais, j’irais). Les lois phonétiques ne sont pas plus capables
de soutenir une forme peu employée ou inutile qu’elles ne peuvent faire
disparaître une forme fréquente ou commode.
La deuxième partie de l’ouvrage se penche sur certains cas de figure
de changement de sens des unités linguistiques. La discussion de ces cas
21
Une histoire du sens
est subsumée par le rapport des mots au monde alors que c’est la
relation des mots à la pensée dont relève la première partie. Les mots ne
décrivent qu’incomplètement les choses concrètes. Bien que les mots
puissent rendre un aspect particulièrement saillant de la chose, ce n’est
pas l’entier de la chose dont peut parler un mot. Si l’herbe (trîna) est
désignée en sanskrit comme ce qui pique (trî), ce n’en est qu’une
propriété, et ce ne sont pas toutes les réalités possédant cette propriété
que désigne le mot. Cette incomplétude se double d’une imperfection
dans le rapport qui unit le mot à la chose. La raison en est que cette
relation repose souvent imparfaitement sur les croyances à propos du
monde plutôt que sur sa nature propre. Le genre de certains noms
abstraits ne se comprend que par référence au genre des divinités dont
relevait la chose dans les cultes polythéistes. La langue a sa propre
logique, qui est distincte des exigences de la logique du raisonnement.
On peut bien dire qu’un cercle est carré, mais un cercle sont carré est
linguistiquement exclu.
La tendance du sens des formes individuelles à se restreindre est
illustrée par le mot latin tec-tum évoquant tout ce qui couvre
s’appliquant en français au seul toit, celle à s’étendre par gain qui est au
départ la récolte et non tout résultat avantageux, celle des mots abstraits
à se concrétiser par le nom latin fructus évoquant au départ le résultat en
vient à désigner exclusivement les fruits de l’arbre. La métaphore
intervient dans le cas de la perle désignée par le même mot latin gemma
que le bourgeon, et la comparaison aura d’autant plus de succès qu’elle
recourt à une image pittoresque ou particulièrement frappante pour
combler un manque dans la langue. Terme créé par Bréal pour
l’application d’un mot à différents domaines, la polysémie est illustrée
par l’exemple de opération, qui dénote dans un même état de langue des
choses différentes selon qu’il se trouve dans la bouche d’un
mathématicien, d’un médecin ou d’un militaire. Une des sources de ces
dénotations est la tendance à réduire une expression à un de ses termes,
comme avec la carte géographique ou la carte d’affaire, auxquelles peut
référer le seul nom carte dans Avez-vous la carte ?.
Des mots désignant des choses nobles peuvent, lorsque appliqués par
euphémisme à des réalités qui le sont moins, prendre une teinte
péjorative, comme prude, féminin de preux, ou maîtresse. Mais des
mots désignant au départ des désagréments peuvent en étant appliqués à
des situations moins contrariantes prendre une valeur méliorative,
comme dans l’anglais to be anxious to see someone, littéralement être
dans l’anxiété de voir quelqu’un et qui signifie en fait avoir hâte.
La troisième partie concerne la syntaxe, la façon dont les mots se
lient les uns aux autres, et spécule sur l’ordre d’apparition des différents
22
Le paradigme psychologiste
phénomènes. Certains principes qui régissent l’organisation et
l’évolution de ces relations sont proposés, en particulier ceux de
contagion et de force transitive. Les verbes intransitifs sont donnés pour
être les plus anciens, et leur sens général se concrétise par leur
transitivisation. Le passage de la valeur de se tenir debout à celle de
comprendre quelque chose s’explique par la transitivisation de la racine
*sta en grec, en allemand et en anglais (de stand ‘tenir’ à understand
something, littéralement ‘se tenir sous quelque chose’, c’est-à-dire
comprendre). Du fait de leur emploi avec la négation de proposition ne,
les termes pas, point, rien, plus, aucun, personne et jamais en viennent à
prendre par eux-mêmes une valeur de négation qu’ils n’avaient pas au
départ, par contagion. C’est de même par contagion de l’emploi avec un
auxiliaire que les participes passés peuvent prendre seuls un sens actif.
La première partie du discours serait le pronom, à cause de sa valeur
plus générale que le nom, de son rapport instinctif au geste et de sa
polyvalence par rapport à ce qu’il désigne. Le pronom aurait été suivi
des catégories du nom, de l’adjectif et du verbe, associées aux catégories
ontologiques de l’être, de la qualité et de l’action. L’adverbe est créé
lorsqu’un nom ou un adjectif intervient dans des positions périphériques
à la phrase. La conjonction résulte de l’abstraction du sens d’un pronom
ou d’un substantif pour en faire de simples instruments grammaticaux.
Les prépositions dérivent des adverbes antéposés qui servaient à préciser
à date ancienne la valeur exacte du cas nominal. Les instruments
grammaticaux que sont le pronom relatif, l’article et l’auxiliaire dérivent
d’un déictique, d’un démonstratif, de verbes de sens plus concret.
L’ordre fixe des mots dans la phrase est l’innovation la plus récente, qui
permet d’établir les fonctions quand n’y suffisent plus les cas
morphologiques. En spéculant sur le développement des catégories
syntaxiques, Bréal se démarque de la grammaire générale, pour laquelle
ces catégories sont éternelles, comme le souligne Nerlich (1992 : 136).
L’instrument d’expression qu’est le langage intègre un aspect
subjectif, par exemple dans les adverbes de jugement (peut-être,
probablement, certainement), les personnes du verbe, les datifs éthiques
(Il vous prend sa cognée de la Fontaine), l’expression du souhait par le
mode subjonctif ou impératif, par l’intonation. Ces éléments semblent
historiquement premiers. S’il rend la pensée objective, le langage
humain n’a pourtant pas pour but premier de donner des considérations
désintéressées. Il veut persuader, il entend traduire les besoins et les
désirs de l’individu, ce qui serait l’entier du langage animal.
Il existe dans l’Essai de sémantique une certaine ambivalence sur la
question du progrès ou de la décadence que représenterait le changement
linguistique. D’une part, Bréal affirme que tout état de langue satisfait
23
Une histoire du sens
au besoin d’une époque. Il insiste sur le fait que l’absence de données ne
nous permet pas d’affirmer un caractère plus primitif des langues
anciennes. Celles-ci n’étaient pas plus dépourvues que les modernes, les
formes perdues étant cycliquement remplacées par de nouvelles
acquisitions. D’autre part, si toutes les langues sont égales, l’indo-
européen n’en est pas moins supérieur sous certains aspects. Cette
supériorité tiendrait de la capacité à date ancienne à créer des noms
abstraits. Ces créations démontrent une aptitude à l’abstraction, qui rend
plus intelligible en évitant les distinctions oiseuses comme les
marqueurs honorifiques. À la supériorité de la langue indo-européenne
correspondrait celle de sa civilisation, correspondance se retrouvant
dans les sociétés primitives dont le langage ne l’est pas moins. La
logique d’une langue est formée par la pensée commune, mais la pensée
commune est essentiellement primitive, comme le montrerait la
préséance du processus d’analogie caractérisant la pensée des enfants et
du commun. Ces différents jugements procèdent de ce que le
changement historique est façonné par les besoins et les aptitudes de
l’esprit des individus, qui ne sauraient être les mêmes dans toutes les
classes et dans toutes les sociétés.
Sur un plan plus théorique, la discussion de Bréal ne cherche pas à
arrêter un cadre univoque pour la compréhension de la question du
changement. Il n’est pas clair que les lois avancées soient les seules
disponibles. Ce qui détermine l’intervention de l’une ou de l’autre reste
à définir. Toute la difficulté de ces questions est établie par l’application
partielle de l’analogie. Si cette dernière allait son cours, elle devrait
rendre la langue parfaitement régulière, ce qui n’est évidemment pas le
cas.
En même temps, ces objections sont prévues quand Bréal parle de
régularités et de volonté plutôt que de nécessités, d’instinct ou d’action
délibérée. Le problème de la nature incertaine du changement
linguistique reste encore d’ailleurs à expliquer de façon satisfaisante
dans les linguistiques contemporaines, et ce n’est pas le moindre mérite
de l’Essai que de le poser. En outre, l’ouvrage avance plusieurs notions
qui préfigurent d’importants travaux ultérieurs. Le processus
d’abstraction du sens des unités appelées à servir la grammaire annonce
le concept de grammaticalisation chez Meillet qui succède à Bréal à la
Chaire de grammaire comparée au Collège de France. La notion de
signe qui associe conventionnellement un mot à une chose est affirmée
par référence à Condillac. L’idée de système est déjà présente,
nommément mais aussi dans l’idée que la disparition ou l’extension
d’une forme affecte les unités voisines. L’extension du verbe d’origine
germanique tirer a progressivement réduit la forme d’origine latine
traire à des emplois limités (traire le lait). L’idée que la phrase est un
24
Le paradigme psychologiste
drame dans lequel les mots sont des acteurs annonce la vue de Tesnière
sur les relations entre le verbe et ses actants.
Avec une typologie de processus qui lui permet d’aborder une série
de problèmes empiriques et de questions théoriques encore délicats
aujourd’hui, la contribution de Bréal va donc bien au-delà de l’invention
du vocable de la discipline dont il peut être en France considéré le
fondateur. Elle reste cependant largement isolée par la perte de faveur
des études diachroniques comme le montre l’insuccès de figures comme
Albert Carnoy et Gustaf Stern rappelées par Gordon (1982 : chapitre 6)
et aujourd’hui entièrement oubliées, ainsi que le succès tout relatif de
Henri Frei.
Références
Bergounioux, Gabriel (dir.). 2000. Bréal et le sens de la sémantique. Orléans :
Presses universitaires d’Orléans.
Bréal, Michel. 1897. Essai de sémantique, science des significations. Paris :
Hachette.
Darmesteter, Arsène. 1887. La Vie des mots étudiée dans leurs significations.
Paris : Delagrave.
Desmet, Piet et Pierre Swiggers. 1995. De la grammaire comparée à la
sémantique. Textes de Michel Bréal publiés entre 1864 et 1898. Leuven :
Peeters.
1.1 Henri Frei
Le travail fondateur de Bréal qui cherche à définir des régularités
déterminant le changement a trouvé un écho dans l’œuvre de différents
successeurs. Parmi eux figure Henri Frei (1899-1980). Suisse,
professeur de linguistique générale à l’Université de Genève, il est
l’auteur d’une Grammaire des fautes. L’ouvrage se penche sur les
emplois du français qui échappent aux usages sanctionnés par la norme,
à partir d’un corpus de lettres adressées à l’Agence des prisonniers de
guerre de la Croix-Rouge par les proches souvent peu lettrés de soldats
de la Première Guerre mondiale. Loin de constituer une négation de la
grammaire, les écarts de la norme démontrent leurs régularités et leurs
limites. Chaque grammaire particulière a des déficits structurels au
regard des besoins de la communication. Pouvant expliquer le sens du
changement historique, ces besoins se trouvent définis les uns par
rapport aux autres.
Les ressemblances formelles favorisant l’aperception du contenu
justifie le besoin d’assimilation. Ce besoin trouve sa contrepartie dans le
besoin de différenciation, aussi appelé besoin de clarté. Celui-ci permet
au signe de se démarquer des autres, les oppositions rendant les
contenus plus aisément distinguables. C’est une compréhension rapide
25
Une histoire du sens
qui anime le besoin d’économie. Enfin, le besoin d’expressivité est
motivé par les exigences contradictoires de ménager l’autre ou de
s’imposer à lui. Chacun de ces besoins se manifeste dans les plans
mémoriels (dans les formes qui entretiennent une relation virtuelle de
remplacement comme l’imparfait et le passé simple par exemple ; ainsi,
l’assimilation est appelée sous ce rapport analogie et l’économie,
invariabilité) et discursifs (dans les formes qui entretiennent une relation
effective d’emploi conjoint comme ne et pas par exemple ;
l’assimilation est dite de ce point de vue conformisme, l’économie,
brièveté), et concerne tout autant les faits de phonie que les faits
grammaticaux.
Dans le plan grammatical, ces besoins affectent autant la forme que
le sens des unités, comme le montrent l’imparfait et la négation. Les
emplois stylistiques de l’imparfait illustrent l’expressivité, dans les
usages hypocoristiques, de politesse et de retenue, d’hypothèse, et dans
les récits attribués à la langue des sports et à l’école littéraire naturaliste
(comme dans l’exemple cité de Zola Enfin, les deux batteries de
l’artillerie de la réserve arrivaient) qui sont dits usages historiques. Les
négations dans certaines interrogations rhétoriques (Que de sottises n’a-
t-il pas faites !), dans la litote (Il n’arrive pas souvent ! pour Il tarde) ou
l’antiphrase (C’est du joli ! emportant l’idée contraire) relèvent de même
de l’expressivité. Ce besoin se manifeste par l’intervention d’un élément
se démarquant des exigences de la norme et de la logique. L’imparfait
en conditionnelle (Si j’étais riche !) illustre le besoin d’économie
discursive que régit le conformisme et que bloque l’expansion de
l’usage du conditionnel qui y est attesté. Assimilation discursive, le
conformisme se manifeste également dans l’accord possible entre les
multiples négations qui peuvent apparaître dans un même proposition
sur tous les mots auxquels elle se rapporte (N’ayant pas encore rien
reçu au sens de n’ayant rien reçu). La clarté de la différenciation
mémorielle amène à distinguer le préfixe négatif de l’adverbe pas, qui
peut être étendu à ces usages par le conformisme pour passer de
immangeable à pas mangeable. En effet, la régularisation des couples
d’antonymes bon / mauvais, une fois / jamais et savoir / ignorer par
l’intervention à la place du deuxième membre de pas bon, pas une fois,
ne pas savoir en français avancé serait poussée par le besoin
d’invariabilité, d’économie mémorielle.
Ces principes se voient donc non seulement posés, mais opposés les
uns aux autres, selon l’idée saussurienne que l’opposition est
constitutive de toutes les entités d’une langue, y compris des pressions
qui la modèlent. Ces pressions peuvent agir simultanément et dans des
sens différents, comme le montrent l’économie mémorielle et la
différenciation mémorielle de la préfixation négative. Cette tentative de
26
Le paradigme psychologiste
systématisation dépasse les propositions de Michel Bréal. L’emploi de
productions réelles le démarque de Charles Bally, à qui il dédie sa
grammaire des fautes, et de Henri Bauche. Il le rapproche de
Damourette et Pichon et préfigure l’émergence de la tradition française
de travail sur le langage ordinaire fondée par Claire Blanche-Benveniste.
S’il dépasse le cadre prescriptif qui voit en ces erreurs les
incompétences (de classes) d’individus, il n’est pas exempt
d’affirmations axiologiques. C’est en particulier le cas sur les langues de
communication restreinte qui se vautreraient dans un luxe de
complications lexicales et grammaticales face aux langues civilisées.
Malgré la tentative de préciser les rapports entre les besoins, il est
difficile de démêler leur intervention. Différents besoins peuvent être
invoqués pour un même phénomène. Le cas de l’interrogative Vous
savez pas dans quel bureau travaille-t-elle ? pourrait être compris
comme un cas d’invariabilité par alignement de cette interrogative
indirecte sur la directe, ou inversement de différenciation par
éloignement de l’interrogation de l’assertion (Gadet 1989 : 32-35). La
possibilité de cette double analyse montre le manque de critères pour
déterminer l’application d’un principe plutôt que d’un autre. En outre,
cette application ne mène pas nécessairement à des changements
effectifs. La séquence Tu veux-ti ? satisfait à la fois à l’éloignement de
l’assertion simple et à l’alignement sur la négation Tu veux pas, sans
pourtant avoir réussi à s’imposer. Le travail de Frei constitue un jalon
important dans une tradition fonctionnaliste rapportant les
manifestations du langage aux besoins de ses usagers (Horn 1993).
Références
Bauche, Henri. 1920. Le langage populaire. Grammaire, syntaxe et dictionnaire
du français tel qu’on le parle dans le peuple de Paris avec tous les termes
d’argot usuel. Paris : Payot.
Frei, Henri. 1929. La Grammaire des fautes. Introduction à la linguistique
fonctionnelle : assimilation et différenciation, brièveté et invariabilité,
expressivité. Paris et Genève : Geuthner.
Gadet, Françoise. 1989. Le français ordinaire. Paris : Armand Colin.
Horn, Laurence R. 1993. Economy and Redundancy in a Dualistic Model of
Natural Language. S. Shore et M. Vilkuna (dir.). SKY 1993 : 1993 Yearbook
of the Linguistic Association of Finland. 33-72.
2. Ferdinand Brunot
Doyen honoraire de la Faculté de Paris, auteur d’une monumentale
Histoire de la langue française en vingt volumes, Ferdinand Brunot
(Saint-Dié, 1860-Paris, 1938) s’est signalé par la contribution à la
sémantique que représente son ouvrage La pensée et la langue de 1922.
27
Une histoire du sens
Cet ouvrage affirme la primauté de l’expression de la pensée dans
l’étude de la grammaire. Cette expression reflète les besoins des usagers
liés par des siècles de vie commune.
Cette position trouve une motivation dans des préoccupations
didactiques. L’enseignement est rendu insatisfaisant selon Brunot par
différentes traditions qui contraignent la compréhension de la
grammaire. Tantôt, la grammaire est associée à la variété prestigieuse
d’un idiome, la langue de la cour par exemple, empêchant de considérer
toute l’étendue de l’usage qui constitue une langue. Tantôt, elle est
renvoyée à une pensée universelle, ignorant les faits qui ne
correspondent pas à ses principes a priori et inventant ceux qui les
justifieraient. Cette démarche rationaliste aboutit à proposer que les
grammaires particulières comportent des kyrielles d’exceptions,
lesquelles sont en fait créées soit par une confusion entre les caprices de
l’orthographe et le fonctionnement de la langue, soit par des classements
insatisfaisants. Ces erreurs d’appréciation ne peuvent être évitées que
par un principe nouveau de classement qui reconnaisse le foisonnement
naturel de l’usage qu’atteste notamment la grammaire historique. Ce
principe ne peut partir des formes elles-mêmes. Une même forme
grammaticale ne suffit pas à exprimer un sens donné, et ne se limite
presque jamais à ce sens. Le conditionnel par exemple ne s’emploie pas
dans tous les cas de figure où il y a condition, comme le montre
l’anomalie de Pourvu qu’elle serait là, et rend autre chose qu’une
condition dans Pourriez-vous me donner un peu de feu ? (p. xiv).
L’article défini ne réfère pas à une occurrence identifiable dans
L’homme est mortel, pas plus que un n’est un indéfini dans Un homme
s’est présenté chez vous (p. x, n. 1). Ces divergences entre les idées et
les formes sont régulières, et naturelles, puisque les formes de la langue
sont toujours en nombre plus limité que les pensées qu’elles
communiquent. Partir des formes pour écrire une grammaire résulte en
un ensemble incohérent qui présente successivement des termes
renvoyant chacun à des idées multiples et qui sépare donc les idées qui
devraient être réunies. Cette incohérence n’est pas résolue par le fait de
partir de la valeur historiquement première ou de la valeur principale
d’une forme, si tant est qu’on puisse définir la valeur principale ou que
subsistent des traces de la valeur première, laquelle ne fait de toute
façon pas nécessairement sens pour l’usager contemporain. En outre, la
recherche d’une valeur unique pour certaines formes abstraites comme
même ou prendre ne permet pas d’en arriver à une caractérisation
tangible. Au résultat, une grammaire fondée sur un classement en termes
de formes n’est d’aucun secours pour rendre compréhensible à l’esprit
de l’apprenant et assimilable à sa mémoire la grammaire d’une langue
comme le français.
28
Le paradigme psychologiste
Ces objectifs pédagogiques ne peuvent être atteints qu’à partir d’un
classement qui parte des idées que contribuent à exprimer les formes et
qui justifient leur existence même. Ce classement peut de plus mener à
une meilleure compréhension de l’esprit des peuples, et de la marche de
l’esprit des usagers. Il est illustré par l’analyse de la négation. Sous cette
rubrique sont placées toutes les formes qui permettent d’exprimer une
idée de négation. Elle se retrouve dans des morphèmes comme a-, dé-,
in-, des mots comme ne et pas. Certaines de ces formes manifestent une
caractérisation négative quand elles s’attachent à autre chose qu’à un
verbe, dans des séquences comme une question impertinente, une
question sans pertinence ou une question pas pertinente. À ces formes
s’ajoutent diverses expressions comme Allons bon ! ou Tu parles ! qui
expriment les besoins sentimentaux auxquels ne satisfait pas la négation
logique (p. 501). Ces expressions livrent généralement une négation
réelle, qui doit être distinguée de la négation apparente de certaines
autres formes, comme dans Combien de progrès n’a-t-on pas fait depuis
lors ! (p. 494). Cette distinction des négations apparentes et des
négations réelles reflète évidemment le parti pris de voir les idées sous
les formes, plutôt que de considérer les formes pour elles-mêmes.
Le parti pris annoncé n’est cependant mis en application que
partiellement. Les données principalement littéraires sont effectivement
diverses, et s’étendent à travers la diachronie de la langue officielle,
dont n’est pas exclu le recours régulier aux jugements normatifs
d’époque, pour inclure dans l’ordre contemporain une pratique plus
familière. Cette langue familière n’est cependant guère articulée dans
ses diverses ramifications, régionales notamment, malgré la sensibilité
de l’auteur à ces questions comme le montrent les enquêtes
phonographiques conduites par lui dans le Berry et dans les Ardennes
en 1912 et 1913.
L’impact de la pensée collective ou individuelle sur la langue n’est
pas documenté au-delà de l’anecdote occasionnelle. Le classement par
catégories d’idées à travers les formes grammaticales s’essouffle vite,
rattrapé par cette tradition qui part des formes. Le pronom de deuxième
personne est traité comme forme, et la multiplicité de ses valeurs n’est
pas répartie dans un ensemble de catégories de référence comme on
pourrait s’y attendre. Cette répartition est timide pour l’imparfait, dont
une valeur unique est proposée comme valeur propre (la
contemporanéité dans le passé), à côté de laquelle sont avancés des
emplois impropres (quand l’événement auquel il est contemporain reste
inexprimé) et un emploi figuratif (l’imparfait narratif). Sa valeur de
présent du passé expliquerait la multiplicité de ses emplois, se disant
d’événements duratifs ou instantanés, d’habitudes ou d’actions isolées,
comme le présent. Cette analyse brise à la fois les principes qui
29
Une histoire du sens
révoquent l’analyse fondée sur la forme, l’analyse unitaire et
l’impossibilité de choisir un sens fondamental. La grammaire qui en
résulte n’est donc pas très différente d’autres ouvrages de la même
période, comme le suggèrent les cinq parties traitant successivement du
nom et des êtres, de la phrase et des actions, des circonstances, des
caractérisations des êtres et des actions, et des relations, mêlant
catégories formelles et notionnelles. Par ailleurs, comme le reconnaît
Brunot, un tel classement ne peut s’appliquer à l’aspect matériel du
langage, la phonétique par exemple. Surtout, le changement proposé à
cette tradition n’a pas été poursuivi par quelque continuateur. L’absence
de relève vient sans doute de ce que si les formes ont plusieurs sens, ces
sens ne sont pas nécessairement faciles à distinguer et à classer, et
l’établissement d’un classement fondé sur des idées est difficile.
Ainsi, Brunot contribue à faire valoir la notion de pensée dans la
langue, qui contraindrait à étudier cette dernière du point de vue des
contenus individuels et collectifs qui l’animent. Ce rapport n’est plus
celui d’une pensée comme principe d’animation du langage, mais
comme se réfractant dans une langue qui en serait le reflet. Si cette
perspective n’a pas été entièrement réalisée, ce qu’en donne à voir
Brunot a pu contribuer à attirer l’attention sur la diversité du sens, ce en
quoi il se rapproche de Guillaume, de Bally et de Damourette et Pichon.
Référence
Brunot, Ferdinand. 19653. La pensée et la langue. Méthode, principes et plan
d’une théorie nouvelle du langage appliquée au français. Paris : Masson.
Chevalier, Jean-Claude. 1992. L’Histoire de la langue française de Ferdinand
Brunot. P. Nora (dir.). Les lieux de mémoire. Paris : Gallimard. 421-459.
3. Jacques Damourette et Édouard Pichon
Rentier, Jacques Damourette (1873-1943) persuade son neveu Édouard
Pichon (1890-1940), pionnier de la psychiatrie de l’enfance, de se
consacrer à un travail de grammaire. Ce travail commun s’étendant de
1911 à 1940 donnera un monument de plus de 4 549 pages sur sept
tomes, dont deux posthumes, auxquels s’ajoutera le huitième tome
contenant le glossaire et les index préparés par Henri Yvon.
Des mots à la pensée entend montrer ce que la grammaire du
français dit de la démarche de la pensée nationale. Cette démonstration
repose sur une vision générale explicite de la nature du langage. Le
langage naît de cette tension entre le locuteur et l’allocutaire qui permet
l’évocation d’un fait par une phrase verbale ou nominale. Ces instances
supposent l’affectif du locuteur, le représentatif de l’interlocuteur et le
factif de ce qui est évoqué. Le factif passe de la subjectivité locutoire à
30
Le paradigme psychologiste
l’objectivité délocutoire par le décentrement de soi (le nynégocentrique)
à autrui (l’allocentrique), ce que marque entre autres les trois personnes
locutive (je), allocutive (tu) et délocutive (il). Dans ce cadre, le signe est
la généralisation d’expériences particulières, laquelle caractérise la
pensée et le langage humain. Si le langage n’est pas la pensée tout
entière, il est entièrement de la pensée, et rien d’autre que de la pensée
ne saurait être évoqué par un mot abstrait comme désintéressement. La
vie de la pensée humaine peut donc être appréhendée par l’étude du
langage, d’autant que les unités marquées d’un même signe traduisent la
même idée. Le signe n’est pas pour autant arbitraire, affirme-t-on contre
Saussure dans une des seules références qu’on lui accorde. D’une part, il
a bien fallu qu’il existe un certain rapport entre mot et objet pour
qu’émergent les éléments initiaux d’un langage, sans lequel ne saurait
être négocié le rapport de convention entre objet et signe. Cette
émergence peut d’ailleurs être comprise par le langage des animaux, des
primitifs et des enfants. D’autre part, ces éléments du langage n’existent
que par association avec une certaine idée rendant non pas la réalité,
mais la façon de la concevoir. C’est donc des idées que les mots sont les
signes, aucun signe n’est constitué si une suite de sons ne mène pas à
une idée, et l’association entre idée et son qui fonde le signe se trouve
modifiée par l’apparition de nouveaux signes. Parce qu’ils sont
nécessaires à l’expression linguistique, les signes grammaticaux
(taxièmes) révèlent mieux l’organisation psychologique d’une langue
que les sémièmes (mots lexicaux). Face aux idées matérielles, les idées
directrices d’un parler constituent l’ensemble de notions générales qui
ordonne la pensée d’une nation. Cette pensée collective modèle la
pensée de l’individu par les notions inconscientes que lui impose un
idiome et qui expliquent les différences de mentalité de peuple à peuple.
Rendant compte de l’impossibilité de la traduction qui supposerait de
transposer terme à terme un système de pensée à l’autre et de l’extrême
difficulté qu’il y a à acquérir un idiome étranger qui exige qu’on se plie
à sa façon de concevoir, cette mentalité marque jusqu’à l’hérédité. Un
enfant français né dans un milieu étranger acquerra l’idiome qui s’y
parle en lui faisant subir des modifications imperceptibles qui le
rapprochent de l’organisation de l’idiome atavique. C’est pourquoi tout
utile qu’il puisse être pour comprendre le mode de pensée de son propre
idiome, l’apprentissage des langues étrangères pose avec les emprunts le
risque d’altérer de contaminations allogènes l’esprit individuel. Cet
argument sert à rejeter des exemples de différents auteurs. Des absences
de concordance des temps chez Maurois sont attribuées à son
appartenance à une confession dont les membres ne se mêleraient pas à
la société générale et ne sauraient donc maîtriser que partiellement la
finesse de la langue française (t.5, pp. 190, 195). Ces contaminations
31
Une histoire du sens
peuvent à une échelle plus large annihiler la pensée d’une nation. De là
vient la nécessité de préserver la pureté d’un idiome, comme le donnent
en outre à voir des considérations sur le danger de disparition du passé
simple à cause de la pratique croissante du français par des bouches
allogènes (t. 5, 254). Ce mode de pensée s’explique par l’histoire et
l’état de civilisation (toutes les formes de temps passé de l’indo-
européen sont conservées par le grec antique car c’est une civilisation
avancée qui fait des distinctions fines, alors que la primitive civilisation
germanique n’en conserve qu’une. Si le grec a été comparé au français,
c’est pour la richesse de leur système grammatical, richesse s’expliquant
par ce que comme la Grèce à l’époque antique, la France de la période
moderne représentant le sommet de la civilisation humaine). La nation,
la race, la mentalité, la civilisation sont indissociables de l’idiome, ce
qui va contre l’idée d’un arbitraire linguistique, et les rapprochements
formels entre idiomes s’expliquent par des similitudes matérielles,
spirituelles et historiques entre deux groupes. Les différences entre
groupes expliquent les distinctions entre grammaire, et la
dialectalisation du français résulte de son adoption par des groupes
ethniques n’ayant pas le fond gaulois qui détermine le caractère national
et la structure de l’idiome. La continuité d’un idiome s’explique par la
constance de sa grammaire et de la culture, ce qui justifie d’appeler
France l’ensemble du territoire européen où est parlé le français et qui
s’étend au-delà de l’Atlantique pour inclure le Canada. L’extension
géographique amène des usances ne portant pas atteinte à l’unité de
l’idiome. Ces usances présentent de ces variations somme toute minimes
que la finesse de l’esprit des élites est à même d’imposer. Les usances
doivent être distinguées des malheureux patois et dialectes. Ceux-ci
reflètent une pensée appauvrie qui n’a cependant pas réussi à réduire
l’intelligence grammaticale du français. En cela, ils se rattachent encore
à la grammaire et à la pensée de la nation, avantage que n’ont pas les
langues artificielles. Dans ce cadre, la tâche du grammairien est
d’amener à la conscience le mode de pensée que reflète la grammaire
d’un idiome. L’exposé de la richesse du français permettra ainsi au
locuteur de développer sa personnalité et sa pensée, en choisissant les
formes d’expression selon une hiérarchisation qui devrait favoriser
l’usance bourgeoise parisienne commune et générale.
Autrement novatrice que le programme idéologique exposé jusque
dans ses conséquences ultimes et qu’expliquent des sympathies
maurassiennes et l’appartenance des auteurs au parti politique Action
française, la méthode d’approche du mode de pensée envisagée par les
auteurs repose sur la considération d’un ensemble de données d’une
étendue encore aujourd’hui inégalée. Les sources littéraires côtoient les
exemples de revues et de journaux et de la conversation ordinaire, ces
32
Le paradigme psychologiste
derniers se voyant pour la première fois donnés une notation
systématique incluant les variations prosodiques et jusqu’à la longueur
des pauses (pause, pausule et pausette). Les différentes usances du
français se trouvent occasionnellement représentées comme le sont
systématiquement les emplois diachroniques, qui servent dans un cas
comme dans l’autre à éclairer l’état synchronique de la langue générale.
Les données sont classées suivant des catégories originales élaborées
selon leur rôle sémantique sur le mode déductif, originalité rendue par la
terminologie personnelle des auteurs. Cette démarche est illustrée par
l’analyse de l’article défini et de l’imparfait. L’article sert à exprimer le
quantum de substance prélevé sur la totalité de l’espèce substantielle que
désigne le substantif nominal. Le substantif a en outre une quantitude
répresentée en répartitoires (les paradigmes) de putation (massive ou
numérative, c’est-à-dire le nom massif ou comptable), et de blocalité (le
nombre singulier et pluriel). Ces répartitoires de quantitude pourront
être rendus par une même forme, qui impliquera un sens commun, la
valeur de continuité étant partagée par l’unité numérative (le singulier de
la bière) et par le massif (de la bière). Ce sens commun découlant de la
stabilité du signe se retrouve pour les répartitoires d’assiette, l’assiette
illusoire (article zéro, bière et vin), transitoire (indéfini, une bière),
notoire (défini, la bière) et présentative (démonstratif, cette bière).
L’assiette notoire, ayant valeur rigoureusement déterminée en cela
qu’elle ne laisse ni choix ni équivoque sur l’espèce substantielle
désignée par le substantif nominal, se répartit en cinq collations, la
notoriété générale (notoire par la désignation de l’entier de l’espèce,
(a)), la notoriété capitale (notoire par les connaissances qui viennent
spontanément à l’esprit, (b)) et la circonstanciale (notoire par ce que le
contexte antérieur met à l’esprit, (c)) qui constituent deux cas de
notoriété occasionnelle, à côté desquels se trouvent deux cas de
notoriété particulière, la spéciale (notoire par l’adjectiveux qui est
épinglé au substantif, (d)) ou l’intralimitale (notoire dans les limites
données par le contexte antérieur, (e)).
(1) a. Plusieurs choses gouvernent les hommes : le climat, la religion, les
lois, les exemples des choses passées, les mœurs, les manières.
(Montesquieu, De l’esprit des lois ; t.1, p. 473)
b. On dit à Racine que le Roi désirait le voir. (t.1, p. 475)
c. Quand le mariage est consommé, le mari n’emmène pas sa femme.
(Regnard, Voyage de Laponie ; t. 1, p. 477)
d. L’homme qui trahit sa patrie mérite la mort. (t. 1, p. 478)
33
Une histoire du sens
e. Il y a trois ponts de bois couverts, qui sont du quinzième siècle ;
deux sur le lac, un sur la Reuss. Les deux ponts sur le lac sont d’une
longueur démesurée. (Hugo, En voyage ; t. 1, p. 481)
Appelés tiroirs et désignés par la conjugaison du verbe savoir à la
deuxième personne du pluriel, les temps sont organisés autour de trois
répartitoires. L’énarration exprime l’idée d’une époque temporelle et
oppose le priscal (sûtes) à l’horain (sais) au futur (saurai). La
temporaineté donne la position relative des tiroirs sur la ligne
métaphorique du temps, présentant un précédentiel – qui regroupe un
fontal (venez de savoir) et un antérieur (avez su) –, l’extemporanité
(savez) et un ultérieur (allez faire). L’actualité représente l’aspect
temporel de notre conscience de nous-même, concerne le temps vécu
comme réalité, et oppose le nynégocentrisme du noncal (de nunc,
‘maintenant’, savez, saurez, avez su, aurez su) à l’allocentrisme du
toncal (de tunc, ‘alors’, saviez, sauriez, aviez su, auriez su). Excluant
déjà les formes participiales et infinitives qui n’ont pas la valeur factive
des modes personnels, excluant l’impératif qui est un tiroir locutoire,
excluant encore le conditionnel qui est un toncal futur (comme le
proposeront Guillaume et Bonnard), cet ensemble se structure également
selon les répartitoires de mœuf (le mode, indicatif et subjonctif), de voix
(qui concerne une partie des relations entre agentivité et prédicat, active,
passive, réflexive), d’immixtion (qui concerne ce qu’on appelle la
factitivité, et où on distingue l’immixtion exécutive avec enseignez,
causative avec faites enseigner, tolérative avec laissez enseigner,
connective avec voyez enseigner) et d’allure (qui repose sur l’auxiliaire
aller soit dans le tour appelé extraordinaire allez savoir, soit dans le
duratif allez chantant), pour lesquels l’actif exécutif de l’indicatif
présent reste le choix indifférencié. Ce choix constitue le tiroir-canon
autour duquel s’organisent tous les autres tiroirs. Ceux des tiroirs qui se
distinguent de ce point de référence par une seule valeur sont dits purs.
Le toncal pur qu’est le saviez (l’imparfait) ne se démarque ainsi du
tiroir-canon que sous le rapport de l’actualité (analyse que défendra
ultérieurement Pierre Le Goffic). C’est à reporter l’événement dans une
actualité autre que la réalité immédiate du locuteur que sert le toncal. Ce
transfert est jugé manifeste dans la concordance des temps en
subordination, qui donne la clef du sens toncal et le distingue du noncal
qu’est le présent. C’est en effet une valeur de non-actualité qui est
donnée et qui se raccroche au temps de la principale autant dans le futur
que dans le présent et le passé avec le tiroir saviez :
(2) a. Nous ne nous serons pas aperçus que nous étions devenus vieux.
(exemple oral ; t. 5, p. 196)
34
Le paradigme psychologiste
b. Vous avez dit que j’étais là ? (Courteline, Coco, Coco et Toto ; t. 5,
pp. 176, 195)
c. [...] je t’ai dit que je l’aimais. Ce n’est pas vrai. Je la hais ! (France,
Les désirs de Jean Servien ; t. 5, p. 197)
Ainsi, le sens toncal explique la valeur de passé qui n’en est qu’un
cas particulier. Le passé n’est exprimé qu’indirectement par cette forme,
de même d’ailleurs que par les autres formes généralement dites du
passé, exception faite de l’antérieur pur qu’est le avez su (le passé
composé). S’il est vrai que le transfert à une actualité autre se fait
généralement au passé plutôt qu’au futur dans les emplois simples en
principale, c’est que le futur n’a pas la réalité psychologique d’un passé
auquel on peut se référer. Le cas particulier du passé comprend
l’évocation d’un événement passé unique et de peu de durée présenté
comme étendu (connu aujourd’hui comme imparfait narratif, (3))
(3) Quelques instants après, je l’entendais galoper dans la campagne.
(Mérimée, Carmen ; t. 5, p. 207)
À côté de ces évocations se trouvent des valeurs inactuelles
diverses :
(4) a. Et dire que sans vous, j’étais tranquillement dans la cuisine en ce
moment [...]. (Maeterlinck, La Princesse Maleine ; t. 5, p. 229)
b. Si vous saviez, enfants / Quand j’étais jeune fille / Ce que j’étais
gentille ! (t. 5, p. 239)
Même report à un domaine de désir non réalisé dans cet exemple
d’un patient névrosé :
(5) Mon frère était docteur en chimie. (t. 5, p. 223)
L’analyse de la négation française est une des pièces maîtresses de
l’œuvre, tant par l’importance que lui accordent les auteurs que par le
crédit qu’elle recevra chez les linguistes (la terminologie et le traitement
s’imposent chez Gustave Guillaume et Lucien Tesnière) et au-delà (chez
Jacques Lacan). Cette importance tient de ce que la binarité de la
négation du français montre que la démarche de l’esprit est distincte de
celle de la logique. Alors que la logique marque par un seul connecteur
la négation d’une proposition, elle est évoquée par deux formes en
français, un discordantiel ne s’alliant à un forclusif comme personne,
jamais, pas. Le discordantiel fait décrocher la pensée de la réalité de
l’événement, comme le montre de façon privilégiée l’emploi explétif. La
séquence Il est plus grand qu’il ne l’était signale une discordance entre
la qualité actuelle et celle du passé. À cette discordance s’ajoute
l’exclusion du champ de la réalité que marqueraient les forclusifs dans
35
Une histoire du sens
la suite Il est aussi grand que je ne le suis pas. Ainsi, la dualité de la
forclusion et de la discordance en français traduit la finesse de la
psychologie de cette langue, face à la brutalité de l’expression logique.
Les opérations de la logique n’ont pas de rapport immédiat ou
nécessaire avec la vie de la pensée, que permet de pénétrer l’étude de la
grammaire.
Si l’Essai de grammaire s’est imposé malgré ses positions
idéologiques d’un nationalisme exacerbé, s’il a eu raison de la méfiance
initiale inspirée par son refus du structuralisme et par les innovations du
classement et de la terminologie, c’est à titre d’ouvrage de référence que
l’on consulte sans plus guère lire. Cette consultation s’explique par
l’apport empirique considérable de l’ouvrage dans l’abondance et dans
la diversité d’exemples des plus convenus aux plus insolites, dont peu
d’études contemporaines se privent. Elle s’explique encore par ce que
ces exemples sont glosés finement et classés avec justesse. Leurs
analyses font ainsi l’objet de redécouvertes de la part des linguistes
contemporains. Ces redécouvertes établissent cependant qu’aucune
théorie explicative générale n’est avancée par Damourette et Pichon. Par
exemple, la présence affirmée des facteurs d’origine énonciative ne
mène à aucune proposition déterminée, et l’impact putatif sur les
théories postérieures de l’énonciation semble faible. C’est donc bien
dans le psychologisme que demeurent les deux grammairiens.
Références
Damourette, Jacques et Édouard Pichon. 1911-1952. Des mots à la pensée.
Essai de grammaire de la langue française. 8 tomes. Paris : d’Artrey.
Huot, Hélène. 1991. Jacques Damourette (1873-1943) et Édouard Pichon (1990-
1940) : Des mots à la pensée. Essai de grammaire de la langue française.
Hélène Huot (dir.). La grammaire française entre comparatisme et
structuralisme, 1870-1960. Paris : Armand Colin. 155-200.
Portine, Henri (dir.). 1996. Actualité de Jacques Damourette et Édouard Pichon.
Langages 124.
1982/1983. Tradition grammaticale et linguistique : L’Essai de grammaire de la
langue française de Jacques Damourette et Édouard Pichon. Travaux de
linguistique 9/10.
4. Gustave Guillaume et la psychomécanique du langage
Né à Paris en 1883, Gustave Guillaume est un linguiste autodidacte.
Remarqué par Antoine Meillet, il élabore une théorie sémantique d’une
profonde originalité. La psychomécanique du langage trouve ses
premières expressions dans un ouvrage de 1919 sur la sémantique des
articles, à la suite d’activités d’enseignement du français à des émigrés
russes dont la langue ne connaît pas cette catégorie grammaticale. Un
36
Le paradigme psychologiste
ouvrage de 1929 traitera de la sémantique du système verbal, et
l’ambition d’une sémantique générale se déploie dans les leçons
hebdomadaires données à l’École Pratique des Hautes Études dès 1938.
À la mort de Guillaume en 1960, ces leçons constitueront l’essentiel des
écrits légués à son étudiant québécois Roch Valin, qui crée à
l’Université Laval le Fonds Gustave Guillaume. Ce Fonds a notamment
entrepris dans les années 1970 la publication de ces leçons dont la série
complète occupera une trentaine de volumes.
La psychomécanique présente le langage comme un ensemble de
solutions à des problèmes de représentation et d’expression de
l’expérience du sujet. Elle s’intéresse principalement aux représentations
puissancielles des unités linguistiques en langue. Ces représentations
constituent la condition des différents effets en discours qui en sont la
conséquence. Ces conditions reposent elle-mêmes sur des mécanismes
généraux de la pensée, que le linguiste se doit de reconstruire.
Le premier de ces mécanismes est le tenseur binaire, qui représente
un double mouvement de pensée allant du général au particulier puis du
particulier au général. Ce mouvement sous-tend le rapport entre les
valeurs de discours d’une unité linguistique et sa valeur en langue.
Chacun des signifiants constitutifs d’un idiome est en effet pourvu d’un
signe et d’un signifié. Tout signe s’associe à une valeur abstraite
invariante en langue. Ce signifié de puissance comprend en langue des
valeurs d’emploi caractéristiques de ce signe. Ces signifiés d’effet
livrent en discours une infinité potentielle d’effets de sens. Les articles
voient leurs signifiés d’effet s’ordonner sur un mouvement de
particularisation pour un :
(1) a. Un soldat meurt et ne se rend pas.
b. Un soldat français meurt et ne se rend pas.
c. Un soldat se meurt.
et un mouvement de généralisation pour le :
(2) a. Le soldat se meurt.
b. Le soldat français meurt et ne se rend pas.
b. Le soldat meurt et ne se rend pas.
Ensemble, ces effets illustrent le double mouvement de pensée qui a
pour but de définir l’extension du nom en discours, ce qui constitue le
signifié de puissance de l’article représenté par un tenseur binaire.
37
Une histoire du sens
> >
Un Le
De même, le rapport entre l’accompli et l’inaccompli de l’imparfait
permet de classer les valeurs d’emploi sur une tension particularisante
vers l’accompli. Ainsi, dans ces exemples de Joly (1996) :
(3) a. Sans vous, je tombais.
b. L’instant d’après, le train déraillait.
c. Il neigeait depuis le matin.
d. Au moment de son abdication, Edouard VII régnait depuis quelques
mois seulement.
l’imparfait évoque un événement purement virtuel pour passer à
l’évocation du début, de la continuité et de la fin de sa réalisation. Le
mouvement de particularisation du virtuel à l’actuel permet ainsi
d’expliquer des effets de sens divers jusqu’à la contradiction.
L’organisation statique du tenseur binaire ne doit pas faire oublier
que la pensée se développe dans le temps. Le temps que la pensée met à
parcourir ses propres représentations constitue le second mécanisme du
temps opératif. La pensée peut en outre saisir son propre parcours en un
certain point du tenseur binaire. L’interception résultante rendra compte
de la valeur d’un signifiant en discours, du choix d’une forme dans un
paradigme lors de la construction du mot ou de la phrase, permettant
dans cette effection le passage de la puissance de la langue à l’effet du
discours.
Les propositions avancées concernent en dernière analyse les
inévitables de la pensée permettant de rendre compte de l’organisation
du système de systèmes qu’est la langue et de la diversité de ses
actualisations. Les mécanismes proposés comme conditions de
concevabilité de cette organisation posent cependant problème (par
exemple Larrivée 1993, Mailhac 1988). Il y a un paradoxe entre
l’insistance sur l’invariance du signifié et sa description par un
ordonnancement de valeurs diverses. L’hypothèse selon laquelle le
temps que met la pensée à se parcourir serait corrélatif à la valeur
38
Le paradigme psychologiste
contextuelle des termes polysémiques dont elle parcourt la
représentation suppose que les termes des systèmes linguistiques sont
ordonnables sur une ligne droite, que les systèmes sont simples, que le
mouvement est irréversible, et que les valeurs en contexte qui se
trouvent parcourues sont autonomes. Or, les valeurs contextuelles ne
sont pas autonomes puisqu’elles dépendent crucialement de ce contexte,
les systèmes intègrent plus d’un paramètre (et la représentation offerte
de l’article ne dit rien des pluriels, de l’article zéro), la réversibilité est
invoquée pour le partitif (le de de du inversant le mouvement du défini),
ce qui rend difficile une représentation linéaire ordonnée.
L’originalité du travail tient en partie au statut hors institution de
l’auteur. Ce statut explique un style extrêmement recherché,
l’abondance des préliminaires méthodologiques et les modifications
terminologiques que subissent les notions empruntées à Saussure
(remplaçant parole par discours, substituant signifiant et signe). [La
substitution en faveur de discours n’est cependant pas uniquement
terminologique (Chiss et Puech 1997 : 192, 197), puisque le discours
guillaumien ne se limite pas à la parole vocale effectivement prononcée,
mais inclut les manifestations actuelles ou virtuelles du langage sans
égard à leur modalité d’expression.] Cela n’empêche pas l’inscription de
la psychomécanique du langage dans le paradigme psychologiste, même
si la richesse de la théorie a permis des réinterprétations énonciatives par
la prise en compte du processus d’effection et cognitives par son
mentalisme (Chiss et Puech 1997 : 188, n. 16). Le psychologisme est
illustré par une théorie des aires qui n’a pas encore été diffusée pour la
raison évidente qu’elle propose de classer les langues en trois aires selon
le degré d’évolution de la pensée que leur grammaire représente. Ayant
soulevé dès le milieu des années 1950 l’intérêt de la communauté des
linguistes français, Guillaume s’est attaché un petit nombre de disciples
comme Gérard Moignet, Maurice Molho, Jean Stéfanini et Roch Valin.
Par leurs travaux et leurs interventions (dans la célèbre querelle du
Français moderne autour de la notion de fait linguistique), ces disciples
ont assuré, sinon le statut dominant de la théorie, du moins son influence
durable. Cette influence est institutionnalisée par la publication en cours
des leçons, par des lexiques, des appareils bibliographiques et des
ouvrages de vulgarisation, par des colloques et par l’Association
Internationale de Psychomécanique du Langage. Malgré un penchant
pour l’orthodoxie, cette institutionnalisation a permis de maintenir les
avancées faites dans ce cadre pour la conception des problèmes de
polysémie grammaticale et pour une approche minutieuse des faits de
sens à partir de larges corpus de données attestées.
39
Une histoire du sens
Références
Douay, Catherine et Daniel Roulland. 1990. Les Mots de Gustave Guillaume.
Vocabulaire technique de la psychomécanique du langage. Rennes : Presses
Universitaires de Rennes 2.
Fonds Gustave Guillaume : http ://www.fl.ulaval.ca/fgg/index.htm
Guillaume, Gustave, 1973. Principes de linguistique théorique de Gustave
Guillaume. Dirigé par Roch Valin. Québec et Paris : Presses de l’Université
Laval et Klincksieck.
Guillaume, Gustave. 1973. Langage et science du langage. Paris et Québec : A.
G. Nizet et Presses de l’Université Laval.
Guillaume, Gustave. 1945. L’Architectonique du temps dans les langues
classiques. Copenhague : Munskgaard.
Guillaume, Gustave. 1929. Temps et verbe : théorie des aspects, des modes et
des temps. Paris : Champion.
Guillaume, Gustave. 1919. Le Problème de l’article et sa solution dans la
langue française. Paris : Hachette.
Joly, André. 1996. Des Faits à expliquer aux faits explicateurs. Modèles
linguistiques XVII, 2, 9-31.
Larrivée, Pierre. 1993. Le Tenseur binaire : note critique. Revue québécoise de
linguistique 22,2, 165-171.
Mailhac, Jean-Pierre. 1988. Le Temps opératif en psychomécanique du langage.
Paris et Genève : Champion et Slatkine.
Valin, Roch. 1982. Histoire d’une vocation scientifique : les imprévus d’un
destin. Langues et linguistique 8,1, 17-43.
4.1 Henri Adamczewski
Né à Marles-Les-Mines en 1929, auteur d’un doctorat d’État à Paris VII
terminé en 1976 sous la direction d’Antoine Culioli et portant sur Be +
ing dans la grammaire de l’anglais contemporain, Henri Adamczewski
est professeur à l’Institut du Monde Anglophone de la Sorbonne-
Nouvelle. Auteur de près d’une quinzaine d’ouvrages dont plusieurs
manuels d’anglais langue seconde, il a proposé un modèle réinterprétant
le tenseur binaire guillaumien. Élaboré à travers une analyse contrastive
inspirée par un souci de didactique des langues dans un contexte
national multiculturel et interlingual, ce modèle repose sur l’idée que le
langage est un mécanisme générateur de discours, et que la tâche du
linguiste est de remonter aux opérations de la grammaire. La
conceptualisation des microsystèmes grammaticaux à travers les langues
serait sous-tendue par la théorie des phases. La première phase,
rhématique, non-présupposée, s’inscrivant dans le choix paradigmatique
lexical, s’oppose à une seconde, thématique, présupposante, dépassant le
choix paradigmatique pour faire le pont entre le discours et le monde
extralinguistique. Ces phases se retrouvent dans des oppositions binaires
40
Le paradigme psychologiste
particulièrement réussies, illustrées non seulement par le français et
l’anglais, mais par le polonais notamment. La préposition à marque la
première phase face à la seconde phase de de, expliquant par exemple
les emplois de commencer à lire et cesser de lire, la fin d’un processus
le présupposant mais non son début. C’est une relation ternaire que met
en jeu le passé simple entre l’objet, le verbe et le sujet dans Le 7 octobre
1963, les Égyptiens franchirent le canal de Suez, alors que la relation est
binaire entre le sujet et le groupe verbal que présuppose l’imparfait dans
Le 7 octobre 1963, les Égyptiens franchissaient le canal de Suez. Ces
structurations rendent compte de différences textuelles, la même
séquence Je lis le journal pouvant décrire une situation pour elle-même
avec structure binaire (– Qu’est-ce que tu fais ? – Je lis le journal), ou
pour son rapport avec des situations comparables avec structure ternaire
(Le matin, je me lève, je me fais un café, je lis le journal). La négation
ne marquerait la présupposition de la relation prédicative menant à la
suspension de son actualisation. Ainsi, les marqueurs de phase
rétablissent la chronologie mentale qui a été bousculée par la linéarité.
La perspective opérative adoptée n’est pas sans rappeler un Culioli à
l’analyse duquel l’approche d’Adamczewski fait une concurrence
institutionnelle dans le domaine de l’enseignement de l’anglais langue
seconde en France.
Références
Adamczewski, Henri. 1991. Le français déchiffré : clé du langage et des
langues. Paris : Armand Colin.
Adamczewski, Henri et Jean-Pierre Gabilan. 1996. Déchiffrer la grammaire
anglaise. Paris : Didier.
4.2 Bernard Pottier
Né à Paris en 1924, Bernard Pottier y soutient en 1955 sa thèse
complémentaire sur l’histoire de la cassotte à manche tubulaire et des
noms qui la désignent, ainsi que sa thèse principale sur la
morphosyntaxe structurale romane qui sera publiée en 1962. Hispaniste,
s’étant intéressé aux langues amérindiennes, il enseigne dans différents
lycées avant d’intégrer l’université à Bordeaux en 1955 où il deviendra
professeur, pour ensuite enseigner à Strasbourg, à Nancy, à Paris X –
Nanterre avant d’être nommé en 1968 à la Sorbonne-Nouvelle et en
1975 à la Sorbonne. Il dirige le secteur sciences humaines du C.N.R.S.
de 1974 à 1990, reçoit de nombreuses distinctions comme la Légion
d’honneur et appartient à de nombreuses sociétés savantes en France et
dans des pays hispanophones. Ses préoccupations institutionnelles
trouvent un écho dans son travail scientifique prolifique, illustré par plus
de 25 ouvrages, qui intéresse les paradigmes structuralistes et cognitifs
41
Une histoire du sens
s’étant successivement imposés pendant sa longue carrière. Ces divers
intérêts sont néanmoins réunis par une perspective guillaumienne.
La perspective sur le langage est celle d’un produit de la démarche
générale de l’esprit. Cette démarche se fonde sur des systématiques
dynamiques qui sont conçues comme des cinétismes temporels
constitués d’un avant, d’un pendant et d’un après. Permettant
l’appréhension du monde, la catégorisation des expériences et leur
communication, ces cinétismes ternaires structurent des représentations
particulières provenant en partie de la culture et de l’histoire d’une
communauté. Ces représentations peuvent être appréhendées par
l’approche générale qui consiste à extraire les abstractions maximales se
dégageant de l’étude typologique des langues pour retrouver les
universaux et le culturel et revenir au linguistique lui-même.
Ainsi dégagés, les cinétismes temporels de l’esprit saisissent la
complexité et la variabilité du monde. Est latent tout ce qui dans les
objets du monde est susceptible d’être perçu, est saillant dans les objets
de la pensée tout élément qui se distingue nettement sur un fond pour un
observateur et prégnant l’élément qui préoccupe cet observateur. L’objet
de pensée permet une conceptualisation universelle indépendante de la
langue que modulent les filtres culturels. Ce domaine du sens entre
culture et pensée repose sur la noémique des parcours conceptuels
généraux et abstraits. La figure de sens du noème peut se reporter dans
cinq aires, celle de l’existence, de l’espace (partir pour le Brésil), du
temps (partir pour deux semaines), de la notion (il est parti pour rêver)
et du modal (c’est bien pour un débutant) et sont la condition de la
catégorisation linguistique. Cette catégorisation repose sur les éléments
de sens qui caractérisent le contenu des unités d’une langue. Ce contenu
peut se fonder sur des propriétés prototypiques, comme le suggèrent les
expressions idiomatiques (blanc comme neige), les visuèmes, l’iconicité
des langues des signes et les premières étapes de l’écriture
pictographique. Ces signifiés de langue mènent aux significations de
discours. La connaissance de la puissance et des effets repose sur
l’ensemble des perceptions passées constitutives de la mémoire du sujet,
le report de ces perceptions vers le futur constituant l’imagination.
L’imaginé ouvre sur les discours toujours nouveaux, dits par
conséquent hapax. Le discours est fondé sur le Je, le locuteur. Le
langage intérieur et le monologue montrent la possibilité de l’élocution
du sujet à lui-même. Il peut construire une interrelation avec un autre
sujet dans l’allocution ou élaborer un récit quand il parle d’un tiers dans
la délocution. À partir d’un vouloir dire, l’énonciateur communique en
passant de la référence à la conceptualisation, de la conceptualisation à
la langue qui impose ses contraintes au devoir dire. Cette sémiotisation
42
Le paradigme psychologiste
suppose une dénomination d’un concept par un signe, la structuration
par des schèmes syntaxiques (schème d’entendement, prédiqué ou
résultatif) et la catégorisation. La polysémiose et la polynomie
expriment la multiplicité des sémiotisations et des dénominations
convenant à un concept. Le parcours énonciatif onomasiogique de la
discursivisation est le point de départ du parcours interprétatif
sémasiologique d’interprétation. À partir du texte, l’interprétant
comprend en passant de la langue au concept, du concept à la référence.
Cette compréhension suppose la désignation d’un concept par des
signes, qui à partir des savoirs et de la connaissance de la langue va
construire un ensemble de conceptualisation. La polyinterprétation
exprime la multiplicité des interprétations possibles.
La distinction des différents niveaux d’analyse et l’articulation des
rapports entre perception, principes universaux de représentation et
culture donne la mesure de l’ambition et de l’originalité du modèle. Ces
rapports sont réunis par le lien entre langage et pensée. Si cette dernière
est ici centrale, elle est conçue comme un travail de l’esprit individuel
plutôt que comme un ensemble de mécanismes impersonnels qui
feraient ressortir l’approche au paradigme cognitiviste. Si ce modèle
psychologiste n’a pas fait école, il a su inspirer certains chercheurs
comme François Rastier et Patrick Charaudeau ainsi qu’un respect
certain de la part de la communauté.
Références
Ouattara, Aboubakar. 2007. La Linguistique de Bernard Pottier : bilan,
critiques, perspectives. Rennes : Presses universitaires de Rennes.
Pottier, Bernard. 2001. Représentations mentales et catégorisations
linguistiques. Louvain et Paris : Peeters.
Pottier, Bernard. 1992. Sémantique générale. Paris : Presses universitaires de
France.
Pottier, Bernard. 1987. Théorie et analyse en linguistique. Paris : Hachette.
Pottier, Bernard. 1974. Linguistique générale. Théorie et description. Paris :
Klincksieck.
Pottier, Bernard. 1962. Systématique des éléments de relation. Paris :
Klincksieck.
4.3 Jacqueline Picoche
Né à Paris en 1928, normalienne, agrégée de grammaire, Jacqueline
Picoche est l’auteure d’une thèse d’État sur le lexique des Chroniques
de Froissard et deviendra professeure à Amiens. Sa recherche lexicale
intéresse la variation diachronique (culminant en son Dictionnaire
étymologique du français), la variation régionale à travers le picard, sa
didactique et son analyse théorique. Présenté notamment dans ses
43
Une histoire du sens
ouvrages de 1977 et de 1986, son travail théorique s’inspire largement
du guillaumisme dans l’approche de la polysémie et de la variation
sémantique historique.
Manifestée par les unités les plus fréquentes, la polysémie est une
propriété fondamentale des langues, permettant à un lexique
numériquement restreint d’évoquer une expérience infinie. La
métaphore d’une puissante machine sémantique est appliquée aux
instruments d’analyse et d’action que sont les polysèmes. Les polysèmes
lexicaux ne peuvent être considérés comme les simples collections
d’impressions que croyait déceler Guillaume, mais doivent relever des
mécanismes qu’il a proposé pour la polysémie des unités grammaticales.
Ces mécanismes sont des cinétismes, des mouvements inconscients de
la pensée au travers desquels la langue s’approprie le monde tant dans
son développement diachronique que dans son utilisation en synchronie.
Inscrits dans un temps opératif, ces cinétismes marquent une
chronologie de raison où s’ordonnent les effets de sens de l’abstrait au
concret, qui se manifesteront selon la saisie précoce ou tardive de ce
cinétisme. Certaines valeurs d’emploi reflètent donc une subduction de
la valeur plénière, subduction ésotérique, interne au sens d’une
expression. L’ensemble des effets de discours actualisés sont des
manifestations du sens invariant virtuel propre à une expression qu’est
son signifié de puissance. C’est donc la description des propriétés du
signifié de puissance des expressions qui constitue l’objectif de la
sémantique lexicale. Celle-ci sera ainsi à même d’expliquer les valeurs
d’emploi d’un mot et de donner la chronologie de raison entre ces
valeurs permettant d’évaluer sa cohérence. La sémantique lexicale
pourra ainsi souligner les rapports entre le mot et ses dérivés, ses
synonymes et ses homonymes, les constructions où il entre, les
acceptions archaïques et les clichés, les métaphores.
Le signifié de puissance peut ou non impliquer un mouvement de
subduction. La subduction peut procéder d’un sens plénier concret à un
sens subduit concret (de l’instrument fourche à la disjonction de
segments d’un arbre ou d’une route). Le sens plénier peut encore
remonter à un sens abstrait plus pauvre, comme dans l’auxiliation, celle
de amener du déplacement physique de Il l’amène à l’école à celui
mental de Il l’amène à fréquenter l’école. La nature des actants d’un
prédicat fait en effet varier la valeur d’un mot, entre les zones de
transformation, de substitution, d’échange pour le verbe changer, dans
Paul change, Paul change de chemise, Paul change son scooter pour
une voiture. Avec les expressions figées, la métaphorisation est un autre
exemple de subduction qui vide le sens plénier de certaines de ses
caractéristiques concrètes, que l’opération soit conventionnelle ou non.
Ces processus ordonnent les effets de sens sur un tenseur binaire, mais
44
Le paradigme psychologiste
cette représentation ne convient pas toujours. Le rapport de l’effet de
sens plénier concret et de l’effet subduit abstrait (de l’échelle matérielle
à l’échelle de valeurs par exemple) se représente par des figures
schématiques plutôt que par un tenseur binaire. Les effets de sens
peuvent se réunir en zones révélées par les synonymies, les antonymies,
les dérivés et les contextes d’occurrence et introduisent des
discontinuités sur le cinétisme continu du signifié de puissance. Le
rattachement des emplois figés aux divers éléments du sens d’un item
est encore illustré par l’exemple du mot doigt, la petitesse de cette partie
du corps se reflétant dans être à deux doigts de, son union à d’autres
parties semblables étant évoquée par être comme les deux doigts de la
main, son usage monstratif entrant dans montrer du doigt, l’ensemble de
ces expériences formant un archétype linguistique.
La subduction permet également d’organiser certains lexèmes en
champ, où la valeur d’une forme suppose celle d’une autre plus
abstraite. Un champ générique se manifeste pour un mot supposé par
tout un paradigme comme changer se retrouvant dans transformer,
modifier, réformer par exemple. Un champ actanciel se voit pour des
formes partageant un même schéma d’actants – aimer, désirer, plaire
qui instaurent la tension d’un sujet psychologique et d’un objet qui
induit l’état. Un champ puissanciel est illustré par la comparaison entre
des synonymes comme entendre, sentir, voir dans leur valeur de
perception et d’intellection. Un champ de métaphores apparaît dans les
figures communes à une série de termes, sentir l’hypocrisie, respirer
l’hypocrisie, avoir l’air hypocrite.
La polysémie acquise historiquement fait selon le jeu des
concurrences évoluer le signifié de puissance d’une unité, qui
comprenait déjà en potentialité ces extensions. L’absorption par
entendre de l’idée de ouïr expliquerait la prééminence acquise par
comprendre pour exprimer l’idée d’intellection. L’évolution historique
forme des homonymes dont un disparaît (pedum ‘houlette’ disparaissant
devant pedem ‘pied’), se conserve en cas de distribution et de sens
éloigné (la botte du maraîcher et la botte du bottier), ou est assimilé
comme lecture d’un polysème dans l’air d’opéra intégré à l’évocation
du fluide qu’on respire à l’époque où le mot intègre la référence à un
milieu, une apparence. De même, les lectures d’un polysème peuvent se
disjoindre en homonyme pour cause d’anecdote oubliée. L’argent par
exemple est d’abord une monnaie faite de ce type de métal avant de
désigner toute valeur monétaire. Ces disjonctions sont des questions de
degré. Argent se situe entre les lectures proches de abaisser ‘descendre’
et ‘humilier’ et celles éloignées de adresse d’une action et d’une
enveloppe.
45
Une histoire du sens
Balayant l’expérience, l’organisant selon un biais anthropocentrique,
le lexique atteste ainsi de l’histoire mentale de l’humanité, voilà ce que
propose une œuvre sans continuateur mais jouissant par la précision des
analyses d’un réel succès d’estime.
Référence
http ://www.jacqueline-picoche. com
Picoche, Jacqueline. 1986. Structures sémantiques du lexique français. Paris :
Nathan.
Picoche, Jacqueline. 1977. Précis de lexicologie française. Paris : Nathan.
4.4 Robert Lafont
Né à Nîmes en 1923, Robert Lafont complète en 1967 une thèse sur la
phrase occitane sous la direction de Charles Camproux et entre en poste
à Montpellier. Auteur d’un grand nombre d’ouvrages sur l’occitan et le
statut politique de l’Occitanie, il développe la théorie praxématique
présentant un psychologisme guillaumien sur fond d’une perspective
marxiste de l’agir dans la langue. Cette théorie connaît une exposition
détaillée dans un ouvrage de 1978, étendue dans Lafont (1994) et
(2004).
Le praxématique envisage le langage comme une forme de travail, en
phase avec la praxis organisatrice de la société et la praxis manipulative-
transformatrice du monde matériel. Ainsi, le langage humain se
caractérise par son aptitude à rendre n’importe quelle expérience
présente ou absente par un médium qui est distinct de ce qu’il
représente, comme l’illustre le contraste avec la communication
animale. Cette aptitude apparaît avec la station debout, qui libère la
main et fait passer l’hominien à l’humain, seule espèce travaillante. Elle
suppose la dépathétisation et la conquête du je des premières
manifestations langagières de l’enfant qui reposent sur des processus
émotifs, le redoublement, l’onomatopée, l’iconique, dans une démarche
autistique. Cette étape n’en est pas moins régie par une saisie active du
monde, comme le montre l’icône de l’agir musculaire dans diverses
expressions de l’infra-langage pulsionnel (Pouah ! provient de la forme
que prennent les lèvres exprimant le dégoût). C’est quand il modifie
entièrement un objet en fonction d’une action éventuelle que l’humain
devient apte au langage, que la logosphère devient possible. La
logosphère est la présence historicisée et culturalisée de l’homme à
l’univers matériel, qui devient tout entier représentable.
Cette présence au monde se manifeste dans la phase de nomination
qui apparaît comme l’inscription dans la communauté entre dix-huit et
vingt-quatre mois. Relevant d’une pulsion psychologique fondamentale,
intensément jubilatoire, la phase de nomination fonde le praxème. Le
46
Le paradigme psychologiste
praxème est un instrument linguistique qui possède non pas un sens,
mais une signifiance, qui produit du sens. C’est un ensemble de
programmes de production de sens, de réglages de praxème que possède
l’usager. Les groupes d’usager peuvent cependant faire varier ce
programme. Un citadin ne verra pas l’élément de sens ‘a vêlé’ qui
distingue vache de génisse pour le paysan. Ces variations marquent la
distance entre l’usage courant et les taxinomies spécialisées,
scientifiques par exemple, dans la notion de ‘bovidé’. Les praxèmes
reposent sur un principe de différenciation. D’une part, l’utopie d’un
langage qui donnerait un praxème pour chaque situation rendrait
impossible son apprentissage. Le nom propre, qui se rapproche le plus
de cette utopie, ne peut s’utiliser que dans un cadre suffisamment étroit
pour garantir son unicité. Ce n’est que leur emploi social spécifique qui
les fait sortir de la nomination d’où ils proviennent étymologiquement,
par la dépraxémisation du nom commun devenant un parapraxème
indiquant la singularité numérative. D’autre part, l’utopie d’un langage
constitué d’un seul praxème pour toute situation non-élémentaire lui
enlèverait toute valeur de communication. Le parapraxème ça se
rapproche de cette utopie tout en étant balisé par le contexte d’emploi.
Ces utopies illustrent que les praxèmes reposent sur un principe de
discontinuité les uns par rapport aux autres, sur un principe d’identité
par rapport à eux-mêmes, ces principes réunissant des réseaux de
contact en une typisation. Les expériences concrètes se trouvent réunies
sous le praxème arbre, selon un processus d’implicitation des
occurrences concrètes qui vont du large à l’étroit, de l’élément de sens le
plus général au plus particulier, par sélection de l’idem (même 1) et
exclusion de l’aliud (autre) et pour aboutir à l’ipsum (même 2). La
typisation suppose une hiérarchie signifiante, où arbre qui englobe
feuille, tronc comme il est englobé par bosquet, forêt. Cette arthrologie
crée la compréhension du monde, qui n’est pas dissociable de la langue,
et implique l’arbitraire du signe, sans lequel en tant qu’icône de
l’expérience, la position logique respective des praxèmes ne pourrait
s’établir.
La phase de nomination est suivie par celle des énoncés binaires.
Relevant de la pulsion communicative, de la jubilation de parler à
Autrui, cette phase fonde le parapraxème. Le parapraxème n’est pas lui-
même une nomination du monde, mais rend possible l’illimitation du
sens. La conquête de l’être de langage que marque le je est corrélative à
celle du tu. Paramètre pragmatique universel avec le vocatif, les
déictiques locatifs et temporels, les performatifs, les verbes
d’intentionnalité, le pronom personnel je est la marque de la constitution
du sujet non comme être transcendant, mais comme l’instance du
producteur dans le discours. Ainsi se constitue la topothèse. Situation du
47
Une histoire du sens
sujet dans l’espace, la topothèse repose sur le mécanisme
d’étrécissement du nous au je, puis d’élargissement du tu au vous, par
jeu de l’exclusion de l’autre et de l’identification du même. Ce même
jeu se retrouve dans le nombre, qu’instancient quantification, extraction
et classificateurs (deux feuilles de papier, trois têtes de bétail, quatre
grains de café). Le mouvement condensif d’approche du singulier rend
compte des pluriels particuliers que sont le générique, le nom abstrait, le
pluriel interne et jusqu’au duel, alors que son mouvement expansif
d’éloignement explique la discontinuité et fixe l’actualisation.
Engageant à la croyance d’une conquête du réel, cette actualisation est
encore marquée par les cas et les articles. L’article défini confirme la
topogenèse in esse, la topogénèse in fieri en cours de réalisation est
marquée par l’indéfini, l’absence d’article la laissant en projet, in posse.
La situation spatiale de la topogénèse permet de dériver la situation
temporelle qu’est la chronothèse. La situation dans le temps repose sur
le passage du temps divisé entre une décadence du présent au passé et
l’ascendance du présent au futur qui caractérise la direction de l’agir.
Par exemple, alors que l’imparfait présente le temps comme décadent
vers le passé, l’ascendance du passé vers le présent du passé simple
explique sa dimension délimitée. Les temps de l’indicatif sont des
déictiques, indiquant une réalisation in esse, l’in fieri étant marqué par le
subjonctif, et les modes quasi-nominaux marquant l’in posse.
L’actualisation de l’énoncé est marquée dans la dialectique entre la
fermeture et l’ouverture de l’acte qui se retrouve dans l’aspect, dans sa
dialectique entre l’être et le faire, qui marque également le genre des
actants. Le masculin est l’instance active travaillante, le féminin le
développement de la production, le neutre est l’inactantiel. Les actants
sont régis par le verbe, qui est le moteur de l’agir de la phrase. La phrase
se structure entre l’actant-existant (le sujet), mouvement d’ouverture
actualisateur, et un prédicat, mouvement de fermeture détensive de cette
actualisation, ce que marque la prosodie montante-descendante, la
prosodie montante de l’interrogation laissant ouverte l’intervention de
l’interlocuteur. Ces processus grammaticaux constituent une
symbolisation qualifiée de métalinguistique, second degré du langage
qui constitue une libération de l’application au réel. Cette symbolisation
préfigure la praxis de linguistique et montre comment la représentation
de la praxis linguistique fait de la langue une science avant la science.
Le sens ne se situe cependant pas au niveau de la nomination, mais à
celui de l’actualisation en discours. Le praxème est le seuil restrictif
dans sa symbolisation du réel qui se représente en lui de façon
contingente par la contrainte du fait social. Il est le seuil permissif des
actualisations de discours qui se rejouent à chaque emploi par la liberté
de l’individu. Cette actualisation n’est contrainte que par une règle de
48
Le paradigme psychologiste
convenance instanciée par la règle de non-contradiction. La
contradiction est interdite à un langage qui veut rester pratique. La vache
est verte ou La vache est un oiseau représente un dérèglement de
praxèmes qui n’arrivent pas à se nouer. La convenance n’est autre que
l’usage. Le sens peut être reçu parce qu’il peut être produit et
inversement. La production et la réception engagent le rapport entre
locuteur et interlocuteur par lequel se relativise l’univocité du sens et
explique la labilité du langage. Le rapport nécessaire à l’Autre est une
nécessaire aliénation du moi. L’aliénation à l’ordre symbolique régi par
la société est ainsi marquée dans le passage par le praxème de la valeur
d’usage à la valeur d’échange. Cette aliénation se réactive et se dénonce
dans l’inadéquation entre praxème et monde, ainsi que dans les figures,
illégitimisation de certains déplacements compensée par une légalisation
dans l’ordre particulier du rhétorique. Alors que la métonymie consiste
d’un point de vue praxématique à reconsidérer les programmes reliés, la
métaphore est un croisement de programmes distincts. La coercion de la
norme seule peut contraindre l’illimitation potentielle des praxèmes,
dont la trace se trouve dans le couple dénotation / connotation.
La praxématique se présente donc comme une théorie matérialiste
qui veut s’assurer des avancées de la psychanalyse, de la psychologie
développementale piagétienne, des études de perception de la
psychologie clinique, des spéculations sur l’évolution de l’espèce
humaine, par exemple sur l’évolution de l’écriture, du graphisme de
l’homme des cavernes à la pictographie et au syllabaire. Construite
contre les théories de l’information, cette théorie s’inspire largement de
Guillaume dans l’insistance sur le caractère dynamique du langage, dans
nombre de concepts comme la chronogénège, et dans l’essentiel des
analyses linguistiques. Elle est prolongée dans l’anamorphose, qui est un
système motivant à travers la gestualité laborieuse et signalétique, qui
récuse donc l’arbitraire du signe (Lafont 2000), contrairement à ce qui a
été soutenu auparavant. L’institutionnalisation de la théorie a été faite
par le groupe de recherche Praxiling à l’Université Paul-Valéry de
Montpellier, animé principalement par Paul Siblot connu pour ses
travaux sur les dimensions idéologiques de la dénomination, ainsi que
par Jeanne-Marie Barbéris et Jacques Bres. Ce groupe de recherche a
cependant pris ses distances de Lafont pour affirmer la place du sujet
dans le discours, à partir des travaux de Bakhtine. Les publications
accueillies dans la revue Cahiers de praxématique débordent largement
les perspectives initiales de la théorie.
Références
Détrie, Catherine, Paul Siblot et Bertrand Verine. 2001. Termes et concepts
pour l’analyse du discours. Une Approche praxématique. Paris : Champion.
49
Une histoire du sens
Lafont, Robert. 2004. L’Être de langage. Pour une anthropologie linguistique.
Limoges : Lambert-Lucas.
Lafont, Robert. 2000. Schèmes et motivation. Le Lexique du latin classique.
Paris : L’Harmattan.
Lafont, Robert. 1994. Il y a quelqu’un ? La Parole et le corps. Montpellier :
Presses de l’Université Paul-Valéry.
Lafont, Robert. 1978. Le Travail et la langue. Paris : Flammarion.
Lafont, Robert. 1967. La Phrase occitane. Essai d’analyse systématique. Paris :
Presses universitaires de France.
Siblot, Paul. 2001. De la dénomination à la nomination. Les Dynamiques de la
signifiance nominale et le propre du nom. Cahiers de praxématique 36, 189-
214.
5. Charles Bally
Né à Genève en 1865, Charles Bally entreprend, après des études de
Lettres classiques à l’Université de Genève (1883-1885), une thèse de
doctorat à Berlin (1886-1889). Affecté à divers postes d’enseignement
souvent du français langue seconde à des apprenants germanophones qui
lui inspireront un intérêt constant pour la didactique des langues, c’est
en 1913 qu’il succède à Saussure à la Chaire de linguistique générale et
de comparaison des langues indo-européennes de l’Université de
Genève, qu’il occupera jusqu’en 1939. Récipiendaire d’un doctorat
honoris causa de la Sorbonne en 1937, Bally s’intéresse dans une
perspective psychologisante aux rapports entre langage et affectivité,
jusqu’à sa mort à Genève en 1947. C’est dans cette ville qu’a été
constitué le Fonds consacré à ses écrits.
Le travail de Bally est marqué par l’influence de Saussure que la
dédicace de son Traité de stylistique de 1909 reconnaît comme son
maître et dont il devait éditer le posthume Cours de linguistique
générale. Il adopte les notions saussuriennes, notamment celles de
langue et de parole, de signifiant et de signifié, d’arbitraire du signe et
de sa linéarité, de système, de synchronie et de diachronie. En même
temps, ces notions font l’objet de développements originaux. Ces
développements s’attachent en particulier à étoffer la notion de parole,
qui se résume chez Saussure à une mise en oeuvre contingente de la
langue. L’investigation repose sur des données du français la plupart du
temps construites, parfois empruntées à la littérature, souvent envisagées
en contraste avec l’allemand par le biais de la traduction ou du
commentaire de texte.
L’intérêt pour la notion de parole découle de la conception du
langage qu’a Bally. Pour lui, le langage est un système de moyens
servant à exprimer la pensée. La pensée est animée par trois fonctions.
50
Le paradigme psychologiste
La fonction intellectuelle des idées porte jugement sur ce qui est et sur
ce qui n’est pas et représente l’effort de la pensée pour se rapprocher de
la réalité. La fonction affective des sentiments dérive de la perspective
subjective contrainte par les nécessités impérieuses des besoins
individuels. Limitant la fonction affective par la coercion de ses normes,
la fonction sociale distingue les groupes d’individus.
Ce sont les deux fonctions affective et sociale que considèrera
principalement Bally. Assimilées par le terme d’affectivité, ces
fonctions constituent l’objet de la stylistique, dans l’impact de la
sensibilité sur les faits de langage et des faits de langage sur la
sensibilité (perspective reprise notamment par Jules Marouzeau). Ces
rapports s’appréhendent le plus immédiatement dans la parole
spontanée, qui est la face extérieure de la pensée. Néanmoins, la parole
spontanée ne présente que rarement ces fonctions à l’état pur, si ce n’est
dans l’affectivité d’une interjection comme oh ! ou dans la valeur
intellectuelle des mots grammaticaux et de la syntaxe, laquelle est
donnée pour la logique du langage. Ces fonctions se trouvent donc en
équilibre dans les faits d’expression. Ces faits sont étudiés sur le plan
synchronique, le seul qui ait quelque réalité pour le locuteur, même si la
synchronie est une abstraction pour le langage qui toujours varie.
Ces faits d’expression se doivent d’être délimités, identifiés et
définis. La délimitation est particulièrement importante puisque les faits
d’expression ne correspondent pas nécessairement aux mots, qui
n’expriment pas la même valeur dans tous leurs emplois, contrairement
à ce que suggèrent les instincts étymologique et analogique. Ces
instincts mènent à rechercher quelque chose de commun dans ce que
rapproche la forme – le sentiment d’une résonance imitative dans tinter
qui dans teinter est pourtant absente, la tentative de trouver le rapport
entre facteur / facture, l’étymologie populaire qui associe souffreteux à
souffrir, ouvrable à ouvrir plutôt qu’à œuvrer. De même pour ce que
rapproche le sens – l’absence de rapport entre bassesse et hauteur face à
bas et haut, les homonymes que sont la négation et le nom point, les
jeux de mots comme Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas,
la recherche en traduction d’un mot d’une langue qui vaudrait
constamment pour le mot d’une autre. En supposant un rapport constant
entre sens et forme, ces rapprochements obscurcissent la compréhension
des faits d’expression.
L’identification des faits d’expression repose sur la comparaison
incessante qui s’établit avec d’autres faits d’expression, et que révèlent
les remplacements possibles (préfigurant la notion de choix retenue par
la stylistique ultérieure). Ainsi, un morphème ou un mot pourront
constituer un fait d’expression tout autant que les locutions
51
Une histoire du sens
phraséologiques. Groupes de mots conçus par l’esprit comme un tout,
les phraséologies comprennent des suites présentant une cohésion
relative (comme avoir de la chance et dans les clichés qu’induisent les
contraintes de production rapide du journalisme tels chaleur suffocante,
grièvement blessé ou refuser catégoriquement) ou absolue comme avoir
lieu, tout de suite. Cette cohésion est dénoncée par divers signes
extérieurs, des réductions phonétiques (‘spa qui rend N’est-ce pas ?
mais jamais N’est-ce pas lui qui vient là-bas ?), les dérivations
(bonhomie montrant que bonhomme forme une unité), l’impossibilité de
modifier ou de changer de place un terme (bien que les termes puissent
être séparés comme avec ne ... pas), l’inclusion d’archaïsmes (de forme
– en guise de –, de sens – péril – et de syntaxe – l’absence de sujet dans
n’importe, l’antéposition de l’objet à l’infinitif pour sans coup férir),
l’oubli du sens de parties (avoir maille à partir), des ellipses que l’esprit
ne cherche plus à rétablir (l’emporter, en vouloir à quelqu’un), des
pléonasmes (une seule et même personne) et autres incorrections
(l’absence d’accord dans À quoi bon l’ambition ou la détermination d’un
nom par un terme de degré présumé réservé aux adjectifs dans J’ai bien
peur). Le signe intérieur de la phraséologie est l’équivalence avec un
mot unique. Parce qu’il se compare à fuir, prendre la fuite est une unité
phraséologique.
C’est également par comparaison que l’identification des faits
d’expression s’établit. Cette comparaison met en rapport les membres
d’un paradigme avec le terme neutre rendant l’idée intellectuelle sous sa
forme la plus simple. Cette mise en rapport permet de déterminer le
caractère affectif des moyens d’expression. Cependant, un terme neutre
n’est pas toujours disponible, comme l’avoue Bally à propos de
l’opposition entre les deux termes affectifs piété et bigoterie, absence
qu’il attribue à la paresse de l’esprit.
L’aspect affectif du langage se manifeste dans les effets naturels. Le
caractère affectif naturel est concerné par l’expression de l’intensité (qui
inclut le renforcement et l’atténuation, lesquels peuvent s’exprimer
autant affectivement qu’intellectuellement, l’une et l’autre conception
étant illustrées par Je ne crois pas le premier mot de ce que vous dites et
Je ne crois absolument pas ce que vous dites). Y entre également
l’expression de la valeur, valeur individuelle du plaisir (le mélioratif) et
du déplaisir (le péjoratif) et sociale du bien (le laudatif) et du mal
(dépréciatif). Ces faits d’expression affectifs appartiennent à la fonction
naturelle du langage qui est sanctionnée par une communauté et qui
concerne la stylistique, dont sort l’esthétique puisqu’elle repose sur un
effort individuel guidé par une intention délibérée de créer le beau. De
ce point de vue, le langage figuré constitue un procédé d’expression
plutôt qu’une catégorie de faits d’expression. Ce procédé comprend des
52
Le paradigme psychologiste
images concrètes saisies par l’imagination (Le vent enfle sa grande
voix), des images affectives saisies par le sentiment (étouffer un cri) et
des images mortes saisies par des opérations intellectuelles (courir un
grand danger). Parce que le sens des unités n’est plus perceptible, les
images mortes peuvent présenter des incohérences en fonction de la
valeur littérale des unités (s’embarquer sur une fausse piste), valeur
littérale que font l’erreur de rechercher les apprenants étrangers et qui se
trouve rajeunie par le discours littéraire (est citée la phrase de Hugo Une
religion spirituelle se glisse au cœur de la société antique, la tue, et,
dans ce cadavre d’une civilisation décrépite, dépose le germe de la
civilisation moderne). En dehors de l’effort littéraire, l’usage quotidien
recourt aux images mortes à cause de la nécessité de communiquer
rapidement sa pensée, de l’insuffisance des moyens d’expression, de
l’inaptitude du locuteur moyen à la pensée abstraite, de la perception
précipitée ou de l’analyse imparfaite des faits à communiquer.
Reposant sur la comparaison des synonymes, des antonymes, des
homonymes, par des stratégies d’explicitation, cette définition des
termes d’un paradigme permet d’élaborer un dictionnaire idéologique,
ce qu’on appelle aujourd’hui un thésaurus. Susceptible de jouer un rôle
important dans l’enseignement de la langue maternelle et étrangère et
dans la pratique de la traduction, un tel dictionnaire expose un ensemble
de classes plus ou moins étanches dans lesquelles se distribue autant de
fois qu’il est nécessaire un même mot. C’est qu’en effet, les mots ne
représentent pas nécessairement les unités d’expression, cette expression
variant selon les contextes d’emploi (le mot air qui renvoie
successivement à l’expression de ce qu’on respire, de ce qu’on chante
ou d’une apparence. Licence est théoriquement péjoratif face à liberté,
mais cela ne peut être réglé que de contexte à contexte, comme dans
prendre des libertés avec un texte et licence d’auteur. La conséquence
en est que comme le suggère Brunot à qui il est nommément référé, les
procédés formels de la grammaire doivent être classés selon les idées-
formes, selon les valeurs en contexte qu’ils représentent. La séquence si
+ imparfait sans principale (Si j’étais riche... !) devra être classée sous la
rubrique de l’expression du désir. L’idée d’un sens invariant pour les
formes particulières est donc rejetée, et la question de savoir comment
des valeurs variant de contexte à contexte peuvent être exhaustivement
répertoriées est passée sous silence.
La possibilité d’un tel répertoire montre que les moyens d’expression
forment système, mais ce système n’est ni symétrique ni harmonieux.
C’est ce qu’établissent les décalages entre forme et sens. Sont identifiés
des agglutinations (un signifié, celui d’immédiatement par exemple,
rendu au plan mémoriel par plusieurs signes, tout de suite), des cumuls
(l’association de plusieurs signifiés en un même signifiant, rien
53
Une histoire du sens
équivalant à aucune chose), des pléonasmes (un signifié se répartissant
dans le plan discursif dans plusieurs signes, Personne n’échappe à son
destin), des conditionnements réciproques (l’emploi d’un signe
entraînant celui d’un autre, comme les conditionnelles l’imparfait), des
sous-entendus (l’évocation d’un signifié sans signifiant manifeste) qui
inclut des signes zéro dans le plan mémoriel comme la personne du
verbe a ainsi que des ellipses comme dans la réponse Guère à la
question Vous aimez la choucroute ?, des hypostases (changement de
catégorie n’étant pas signalé par un signifiant, catégorie grammaticale –
la marche et je marche – ou référentielle – dans les tropes notamment,
une flotte de cent voiles désignant cent bateaux à voile), des disjonctions
(la séparation d’un signifié en plusieurs signes, comme la négation en ne
et pas) et anticipations (quand un signe qui en suppose un second le
précède, grand fut mon étonnement). Ces multiples infractions à l’idéal
de la linéarité et de l’arbitraire sont dues à l’esprit de synthèse, qui
facilite la tâche du parleur et complique celle de l’entendeur. Cet esprit
donne un exemple de la tension entre les normes contradictoires de la
tradition et de la régularité. La régularité prédomine pour les langues de
grande communication à mesure qu’elles sont adoptées par plus de
locuteurs, mais la tradition empêche d’éliminer toute discordance dans
la relation entre signifiant et signifié. Ces discordances sont la règle du
langage, autant la dystaxie discursive qui associe en un signifiant
plusieurs signifiés ou distingue en plusieurs signifiants un seul signifié,
et dont la contrepartie mémorielle est la polysémie. Définie de façon un
peu idiosyncrasique, la polysémie lie ce qui doit être séparé, le cas
extrême étant l’homonymie qui associe des sens distincts en une même
forme, comme dans les différents emplois de l’imparfait, et sépare ce
qui doit être uni, la supplétion qui donne à plusieurs signifiants un même
signifié en étant le cas le plus marqué, dans le rapport entre ne et non par
exemple. L’idéal de la correspondance entre signifiant et signifié ne peut
être rétabli qu’artificiellement, par les techniques proposées de la
délimitation pour la linéarité et de l’identification pour la monosémie.
Les effets naturels ne sont pas les seuls dans le système qui
concernent les faits affectifs. Les effets par évocation comprennent
toutes les marques qui reflètent les groupes sociaux (sexe, âge,
provenance géographique, nationalité), et leurs activités (éducation,
idées religieuses, principes moraux, métier et profession, activités
scientifiques, littéraires et artistiques, degré de culture, jeux et sports),
lesquelles marques se retrouvent dans les constructions et le vocabulaire
(jargons de la langue administrative ou de celles des étudiants des
grandes écoles, mots techniques), la prononciation (régionale ou de la
part d’un étranger). Comme pour les faits affectifs, ces marques
s’identifient par comparaison avec la langue commune, qui est la langue
54
Le paradigme psychologiste
de la conversation normalisée et dépouillée de ses caractères affectifs.
Cette langue commune se trouve représentée au premier plan de la
conscience par des mots fréquents et simples sentis tels (par exemple
cheval), et correspond à une pensée commune qui anime une nation.
Quand une nation est fragmentée, la pensée commune admet plusieurs
moyens d’expressions pour une même réalité (le mot cheval a trois
termes généraux en allemand). À ce plan s’opposent la langue dite écrite
(monture), qui comprend la langue littéraire (coursier, destrier), et la
langue parlée (rosse), qui inclut le familier, le populaire, le vulgaire et
l’argot. Reflétant l’état social et l’activité de pensée, ces langues
correspondent à des façons de s’exprimer plutôt que strictement à des
modalités graphiques ou verbales de communication. Authentique et
naturelle, la langue parlée est une expression spontanée de la vie réelle
posant la nécessité d’être immédiatement compris, ce qui explique les
faiblesses et les incapacités de la mentalité moyenne qu’elle reflète.
Occupée partout de la promotion de soi, cette expression est subjective,
concrète et affective, et exagère l’expression (Elle est bien bonne ! pour
rendre le scepticisme) que les considérations sociales atténuent (Croyez-
vous ?). Ces caractères lui donnent une grammaire propre à l’intérieur
du français, l’affectivité n’épargnant pas la syntaxe comme l’illustrent la
dislocation, l’anticipation, l’anaphore, la redondance, l’ellipse sentie
comme telle, qui forcent l’attention de l’interlocuteur. Ces faits
d’expression apparaissent familiers par leur distance à ceux de la langue
commune, et l’importance de la distance expliquera l’importance de
l’effet, comique ou choquant, par lequel un locuteur se classe plutôt
qu’il ne s’adapte, comme il le ferait s’il utilisait le bon registre (bouffer
ou consommer pour manger par exemple).
À côté des moyens directs d’expression que représentent les unités
lexicologiques (phraséologie incluse), interviennent des moyens
indirects d’expression qui s’y surajoutent, comme la situation, la
mimique vocale de l’intonation ou la mimique gestuelle (qui
accompagne obligatoirement le démonstratif dans Apportez-moi ce
livre !). Ces moyens peuvent prendre une fonction intellectuelle ou
affective, ce qu’illustrent respectivement l’intonation logique de
l’interrogation réelle (Qui a dit cela ?) et celle exclamative de
l’interrogation rhétorique (Qui a jamais prétendu cela ?!).
Ces fonctions sociales, affectives et intellectuelles du langage se
reflètent non seulement dans les faits d’expression particuliers, mais
dans la phrase elle-même. Lieu par excellence de la parole, la phrase est
constituée par l’énonciation, qui est l’expression de la pensée par le
langage. L’aspect affectif et l’aspect logique de la pensée sont reflétés
par la célèbre distinction entre modus et dictum proposée par Bally dans
son ouvrage de 1932 Linguistique générale et linguistique française. Le
55
Une histoire du sens
dictum est le contenu intellectuel d’une phrase, l’attitude du parleur à
son égard étant donnée par son modus. C’est par le modus que se
distingue la phrase (imaginons un quotidien titrant Les retraités floués !)
de tout autre syntagme (considérons que la même séquence dans Les
retraités floués ont manifesté leur mécontentement n’a plus de modus
propre). Les morphèmes (au premier chef le mode verbal), des adjectifs
de jugement (faux, délicieux), des adverbes (certainement,
admirablement), certains verbes, modaux (pouvoir) ou non (craindre),
les sujets modaux (représentant par exemple le sujet parlant), des
constructions (je crois que) peuvent marquer le modus. La distinction
entre la perspective du sujet sur le contenu évoqué par l’énonciation et
ce contenu même est illustrée par les phénomène du discours direct et du
discours rapporté, et de façon extrême par l’antiphrase et le mensonge.
La négation explétive dans Je crains qu’il ne soit coupable exprime la
subordination du contenu négatif à la modalité de crainte. La valeur
originelle du ne aurait été celle d’une négation pleine dans une
indépendante (Qu’il ne soit (pas) coupable !) à modalité de désir,
explication qui sera également proposée par Jespersen, La négation
pleine n’est rien autre que l’acte de refus modal d’un certain contenu
dictal. La complémentarité du modus et du dictum s’illustre encore dans
le fait que dans l’acte d’énonciation, le modus actualise le dictum. Cette
notion d’actualisation fait passer d’une représentation virtuelle de la
langue à une représentation réelle du sujet dans la parole. C’est ce que
font notamment l’aspect à l’égard des procès et l’article pour le
substantif (ce qu’avait avancé Guillaume pour l’article). Dans un chien
du jardinier, le deuxième nom actualisé par l’article défini désigne un
être humain particulier, alors que ce n’est pas le cas dans un chien de
jardinier, comme le montre l’impossibilité de faire de ce nom
l’antécédent d’une relative (?? le chien de jardinier qui est un spécialiste
reconnu des roses) qui se trouve levée avec l’actualisateur (le chien du
jardinier qui est un spécialiste reconnu des roses). Dans l’actualisation
de la phrase, le modus est le thème de l’énonciation, le propos de
l’énonciation en étant le dictum. Les phrases se distinguent ainsi en
monorèmes (qui n’expriment qu’un thème, s’appliquant à un propos qui
doit être suppléé, comme l’interjection ou certaines exclamations – par
exemple Magnifique !) et en dirèmes (qui expriment thème et propos –
dans Fleur magnifique que la rose !), lequel dirème voit ses termes
organisés par un rapport de coordination, de segmentation ou de
soudure. Cette partition est reflétée dans l’intonation, le propos (Z) à
intonation finale descendante pouvant apparaître dans l’ordre AZ ou ZA
par rapport au thème (A) que marquera une montée de la voix quand il
précède le propos (C’est bon pour l’âne ou pour le bœuf (A), de brouter
dans un clos (Z) ; Paul (A) , viens ici (Z) !) ou un ton bas quand il le suit
56
Le paradigme psychologiste
(Les chèvres (Z), il leur faut du large (A) ! ; Viens ici (Z), Paul (A) !).
Tel ordonnancement peut prédominer dans une langue particulière,
l’ordre des unités en français et en allemand est comprise par le jeu de
l’anticipation et de la progression, qu’il s’agisse des phonèmes dans la
syllabe, des morphèmes par rapport à la racine, du sujet par rapport au
prédicat, de l’adverbial par rapport à la phrase. Ainsi, des tendances
contradictoires animent chaque langue, comme le montre leur évolution
ainsi que, suivant Frei, les différentes manifestations dites pathologiques
de la parole spontanée qu’endigue la norme sociale. Le français porte la
dualité d’une tendance synthétique à condenser plusieurs signifiés en un
seul signifiant (qui se manifeste par la prédominance de la séquence
progressive et par la perte des flexions, et est illustrée par les cas de
cumul et d’hypostase notamment. Un exemple de condensation serait le
passage pour la formation du futur d’une périphrase intrare habeo à une
forme simple, entrer-ai), une tendance analytique (qui est illustrée par
les cas de pléonasme et de disjonction par exemple. Un exemple est
donné par la formation d’un passé par un auxiliaire présent et un
participe passé, suis entré). Malgré son penchant analytique, le français
donne des formes simples, là où l’allemand donne des formes
complexes. Le signe simple se rapproche de l’idéal arbitraire, puisqu’il
efface les signifiants. L’arbitraire reste cependant relatif, comme le
montre la tendance à remotiver le signe dans l’étymologie populaire et
dans la langue littéraire. L’arbitraire du signe simple qui le soustrait de
la parole pour sa constitution l’y subordonne pour son fonctionnement.
L’emploi suppose l’intervention de l’environnement pour discriminer
dans la multiplicité de sens dont le signe simple est chargé par
l’arbitraire. En outre, le signe arbitraire étiquette un phénomène sans en
chercher la motivation, et prend donc un caractère statique, qui
caractérise véritablement le français, l’allemand étant une langue
dynamique à cause de la motivation qui frappe le signe du fait de sa plus
grande complexité. Le statisme se manifeste dans la prédilection du
français pour le style substantif, et jusque dans la valeur du système
verbal, où malgré sa forme analytique, le passé composé privilégié dans
la narration présente les événements comme autant de faits accomplis.
Malgré ses accents saussuriens, le travail de Bally s’inscrit
directement dans la tradition psychologisante. C’est la pensée d’un sujet
qui est partout explicitement donnée pour cause de la prise de parole et
de ses manifestations affectives. Reposant sur des exemples construits
ou littéraires, la considération de la langue spontanée est ambiguë.
D’une part, c’est le lieu de l’observation directe de la pensée. D’autre
part, cette pensée est disqualifiée comme grossière, celle d’un peuple
avili par les nécessités matérielles. Ces préjugés se manifestent surtout
dans les premiers travaux, et s’estompent presque tout à fait dans les
57
Une histoire du sens
travaux ultérieurs, où la comparaison avec l’allemand aurait par exemple
pu en être le prétexte. Cette ambiguïté s’applique à l’étude des
paramètres sociaux, qui restent essentiellement extérieurs à la pensée
qu’exprime le langage. Ainsi, même si le terme y apparaît pour la
première fois, l’énonciation est une manifestation psychologique, non
sociale ou interlocutoire, malgré ce que pourrait laisser croire le fait
qu’est souvent citée la considération du discours par Bally dans le
travail de qui elle occupe une place somme toute modeste. Il note bien et
avec une certaine finesse le rôle contextuel important des gestes et des
mimiques, de l’intonation, des interjections, des vocatifs, de ce qui sera
connu sous le nom d’embrayeurs (il et y dans N’y touchez pas, il est
brisé en référant en contexte à un vase), mais c’est au service de la
notion d’actualisation que Charles Bally les met, sans en tirer les
conséquences générales que mettra de l’avant Émile Benveniste. Faire
de Bally le précurseur de la théorie de l’énonciation comme le propose
Durrer (1998) semble donc discutable. D’autant plus que, outre la
perspective analytique, les thèmes traités se rattachent sans équivoque à
la tradition psychologiste allemande, en particulier par les notions de
thème et de propos, qui constituent l’essentiel de la contribution de
l’autre représentant majeur de l’École de Genève qu’est Albert
Sechehaye, qui se verra attribuer la Chaire de Bally. Les tendances
analytiques et synthétiques, les références à Port-Royal dans l’utilisation
de l’ellipse, la bipartition entre accord et rection pour la syntaxe
constituent des idées fondatrices du psychologisme. C’est donc plutôt
une synthèse de ce mouvement à la lumière de la révolution
saussurienne qu’il faut voir chez Bally, qui est ainsi un des derniers
représentants importants du psychologisme. C’est peut-être pourquoi à
part des influences sporadiques (chez Henri Frei ; chez Petar Guberina
et Georges Kassaï pour l’importance de l’intonation pour la didactique
et le sens respectivement), le rayonnement de son travail a été limité à
son époque, et mitigé par l’émergence du structuralisme. Des notions
comme celles de modus et de discours rapporté rappellent cependant
encore Bally à la mémoire des chercheurs contemporains.
Références
Bally, Charles. 1932. Linguistique générale et linguistique française. Paris :
Lerous.
Bally, Charles. 1931. La Crise du français. Notre langue maternelle à l’école.
Neuchâtel : Delachaux.
Bally, Charles. 1913. Le Langage et la vie. Genève : Atar.
Bally, Charles. 1910. L’Étude systématique des moyens d’expression. Genève :
Eggimann.
Bally, Charles. 1909. Traité de stylistique française. Paris : Klincksieck.
58
Le paradigme psychologiste
Bally, Charles. 1905. Précis de stylistique. Genève : Eggimann.
Chiss, Jean-Louis. 1995. À partir de Bally et Brunot : la langue française, les
savants et les pédagogues. Histoire Épistémologie Langage 17,1, 19-40.
Chiss, Jean-Louis. 1986. Qu’est-ce qu’une théorie de l’énonciation ? Histoire
Épistémologie Langage 8,2, 165-176.
Croce, B. 1902. Estetica come scienza dell’espressionne e linguistica generale :
teoria e istoria. Milan : Sandon.
Durrer, Sylvie. 1998. Introduction à la linguistique de Charles Bally. Sciences
des discours. Lausanne : Delachaux et Niestlé.
Fryba-Reder, Anne-Marguerite. 1994. Albert Sechehaye et la syntaxe
imaginative. Contribution à l’histoire de la linguistique saussurienne.
Genève : Droz.
Hellman, Wilhelm. 1988. Charles Bally : Frühwerk – Rezeption –
Bibliographie. Bonn.
Huot, Hélène. 1991. La Grammaire française entre comparatisme et
structuralisme. 1970-1960. Paris : Armand Colin.
Redard, Georges. 1984. Bibliographie chronologique des publications de
Charles Bally. Cahiers Ferdinand de Saussure 36, 25-41.
Sechehaye, Albert. 1926. Essai sur la structure logique de la phrase. Paris :
Champion.
Sechehaye, Albert. 1908. Programme et méthode de la linguistique théorique.
Paris et Genève : Champion.
Conclusion
Le paradigme psychologiste repose sur une certaine conception de la
pensée. La pensée humaine est animée par la dualité entre une instance
qui perçoit et une instance qui agit. Le montre le thème de la volonté,
qui fonde le paradigme psychologiste en l’opposant au mécanisme des
néo-grammairiens et des vitalistes. Ce fondement est problématique,
dans la mesure où comme le note Victor Henry dans une de ses
antinomies, le langage est le produit de l’activité inconsciente d’un sujet
conscient. Ce paradoxe me semble pourtant résolu chez Bréal par la
subordination à une volonté à peu près consciente de s’exprimer d’une
organisation linguistique inconsciente. Si ce thème est peu présent chez
Damourette et Pichon et guère chez Guillaume, c’est que les
mécanismes de la pensée investissant les formes ont pour finalité propre
de faire sens sans que la volonté du sujet ait directement à intervenir à
chaque moment d’un processus organisé. Le thème de la volonté est
étroitement lié à la caractérisation axiologique des sujets selon leur
appartenance sociale, et aux réflexions sur la qualité des langues
historiquement ou culturellement lointaines. Si le langage a son assise
non pas dans le fonctionnement du cerveau comme dans la cognition
actuelle, mais dans une vie mentale animée par la volonté des sujets, il
59
Une histoire du sens
suit que la volonté modèle la puissance et la finesse de l’esprit. De la
finesse et la puissance de l’esprit de ceux habitués à exercer leur volonté
découle le raffinement du langage face à la grossièreté des pratiques des
enfants, des femmes, des travailleurs. C’est ainsi qu’on peut s’intéresser
à des pratiques linguistiques individuelles dont relèvent les notions
d’idiolecte et de connotation, et qu’illustrent les manifestations
glossolaliques de la médium Hélène Smith ayant retenu l’attention des
linguistes les plus sérieux comme Saussure et Henry. Le rapport entre
finesse, volonté et esprit se reporte à l’âme des peuples dont la volonté
consacre la supériorité de l’esprit et de l’idiome sur les peuplades
primitives. En ce sens, la notion de psychologie des peuples n’invalide
pas la définition du psychologisme, mais au contraire confirme l’idée de
la bipartition de l’esprit entre volonté et entendement. Cette perspective
apparaît tout à fait étrangère au cognitivisme actuel qui se soucie de
l’organisation d’un esprit entièrement constitué de processus communs à
tous les locuteurs.
L’involution du psychologisme tient à une méthodologie
essentiellement classificatoire. Or, maints classements peuvent être
proposés d’un ensemble de faits. Ces propositions sont difficiles à
valider là où ne se pose pas la question des causes. Quand la question
des causes est soulevée à travers la notion de pensée, le fait que celle-ci
ne soit pas observable ne permet pas de départager les analyses. Ce
partage serait du reste difficile du fait que les analyses elles-mêmes sont
souvent formulées en termes généraux permettant des justifications,
mais guère des explications. La puissance explicative du premier
paradigme de la nouvelle discipline est donc limitée. Son influence
subsistera essentiellement par le cadre guillaumien. L’influence encore
présente du guillaumisme dans les pays francophones s’explique sans
doute par la valeur qu’y conserve la constitution d’un sujet par la culture
intellectuelle.
60
DEUXIEME PARTIE
Le paradigme structuraliste
Introduction
Le paradigme structuraliste inaugure l’étude de l’organisation propre du
langage. Une première rupture que marque cette étude est celle avec la
tradition comparatiste qui s’intéresse essentiellement à la façon dont les
langues changent à travers le temps. Une seconde est celle avec la
recherche psychologiste de déterminismes généraux et universels du
langage dans la pensée. La recherche des déterminismes internes à la
langue proposée par le structuralisme est largement ce qui a rendu
possible la linguistique telle que pratiquée aujourd’hui.
Ce chapitre s’ouvre sur le Cours de linguistique générale de
Ferdinand de Saussure. La méthode de description structurale est
envisagée à travers le travail de Algirdas Julien Greimas puis celui de
François Rastier. Suivent la critique de ce travail et la méthodologie de
Anna Wierzbicka. La conclusion aborde brièvement la notion de champ
sémantique à travers Jost Trier et Bernard Pottier ainsi que l’analyse
componentielle, et se termine par l’évocation des limites du
structuralisme.
1. Ferdinand de Saussure
Né à Genève en 1857, membre d’une illustre famille de scientifiques
suisses, Ferdinand de Saussure s’est illustré dans le domaine de la
grammaire comparée. C’est à l’âge de 21 ans qu’il fait paraître son
Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-
européennes qui avance une des propositions les plus abouties du
comparatisme et constituant le plus bel exemple de la démarche
hypothético-déductive en linguistique (je me réfère ici à Trask 1996 :
section 9.3). La reconstruction de l’indo-européen amène à en identifier
les racines, dont la grande majorité sont des syllabes commençant et
finissant par une consonne (CVC). À certaines cependant semblent
manquer la consonne initiale (VC) ou finale (CV), comme pour *os ‘os’
par exemple. Cet état de fait amène Saussure à formuler l’hypothèse
qu’à une date plus ancienne le schéma CVC caractérise toutes les
61
Une histoire du sens
racines indo-européennes, et que ce sont des consonnes laryngales
notées h qui apparaîtraient dans les positions manquantes. La disparition
précoce de ces coefficients sonantiques aurait affecté la qualité de la
voyelle. Ainsi, la forme indo-européenne *os aurait pour ancêtre h3es, la
laryngale h3 donnant un o avec sa disparition. Or, cette hypothèse qui a
l’avantage théorique d’expliquer la régularité de la racine indo-
européenne et certaines alternances de voyelles se trouve confirmée par
des preuves a posteriori. La découverte en 1906 à Bogazköy en Turquie
d’une bibliothèque d’inscriptions royales d’une langue indo-européenne
très ancienne jusque-là inconnue et nommée hittite permet à Jerzy
Kurylowicz en 1927 de constater les racines prédites. ‘Os’ s’y écrit
hastai, avec le h initial notant une consonne antérieure. Cette
confirmation externe ne fut pas nécessaire à la reconnaissance
qu’obtient l’hypothèse. Un membre du jury de sa thèse sur le génitif
absolu en sanskrit soutenue à Leipzig en 1880 demande à l’étudiant lors
de sa soutenance s’il est parent avec le célèbre comparatiste Ferdinand
de Saussure.
Nommé en 1881 à l’École des Hautes Études de Paris par Michel
Bréal, il y enseignera la grammaire comparée jusqu’en 1891, et y aura
comme étudiant Antoine Meillet, avec lequel il entretiendra une
correspondance suivie. C’est en tant que professeur de linguistique indo-
européenne et de sanskrit qu’il réintègre Genève en 1891, où il donnera
un cours de linguistique générale de 1907 à 1911. Les notes prises par
les étudiants de ce cours seront utilisées par Charles Bally et Albert
Sechehaye pour constituer le Cours de linguistique générale paru en
1916 et qui devait accorder à Saussure après sa mort à Vufflens en 1913
le statut de fondateur de la linguistique moderne.
La prééminence du Cours tient à ce que Saussure cherche à y
répondre à certaines questions fondamentales à propos du langage et de
son étude, à savoir en particulier ce qui fait l’unité du langage, quel est
l’objet de la linguistique, et quels sont les objectifs de cette discipline.
En effet, le langage se présente comme un phénomène hétérogène. « Le
tout global du langage est inconnaissable, parce qu’il n’est pas
homogène [...] » (1965 : 38). L’homogénéité du langage sera recherchée
par une démarche qui consiste à identifier des dichotomies dont une
alternative sera retenue comme déterminante. Cette démarche permet de
définir une perspective d’où pourra être conduite l’étude raisonnée du
langage, car insiste Saussure, c’est la perspective qui crée l’objet.
La première des dichotomies envisagées est celle entre langue et
parole, qui ensemble épuisent l’entier du langage (p. 112). La langue et
la parole doivent être séparées, comme l’illustrent les aphasies
silencieuses où se manifeste la compréhension mais non l’expression,
62
Le paradigme structuraliste
ainsi que la capacité de maîtriser des langues mortes (p. 30). La parole
est l’action individuelle d’un locuteur. Elle est concrète, active, variable,
unique, imprévisible. La langue est l’ensemble des conventions qui
s’attachent à l’idiome d’une communauté. Elle est abstraite, passive,
invariable. Ces conventions réfèrent à un ensemble énumérable et fini
(comme cela s’observe avec la série des phonèmes d’une langue, pp. 32,
66), d’unités établies socialement et pour de bon (pp. 172-173), qui
existent de façon permanente et hors du temps (p. 66). Cet ensemble
existe à la fois dans chaque individu d’une communauté pour permettre
l’exercice de la faculté de langage, et dans le corps social de la
communauté dont elle assure la cohésion (p. 25). Cependant, cette
somme des images verbales n’est réunie de façon parfaite que dans la
communauté entière (pp. 30, 38). C’est pourquoi elle échappe au
contrôle des individus, qui ne peuvent ni la créer ni la modifier (pp. 31,
38). La parole est un ensemble infini (comme cela s’observe dans la
multitude de mouvements impliqués dans la phonation, p. 68)
d’exécutions individuelles (p. 30) et variables qui s’inscrivent dans un
temps nécessairement momentané (pp. 38, 66). Cet ensemble
d’exécutions réfère à la production vocale, l’écrit introduisant une
complexité supplémentaire à un aspect déjà accessoire du langage (pp.
44, 46, 50ss). La parole est fondamentalement hétérogène, et c’est
l’hétérogénéité de ses formes syntaxiques qui amène Saussure à placer
la phrase du côté de la parole (p. 148). C’est par la langue dans son
homogénéité (p. 32) que se fait l’unité du langage (p. 25), et c’est la
langue qui constitue l’unique et véritable objet de la linguistique (p.
317). Pour autant, la langue n’en demeure pas moins interdépendante (p.
37) de la parole. L’apprentissage et l’étude de la langue ne peut se faire
que dans la parole. L’expression qu’est la parole ne peut avoir lieu sans
la représentation qu’est la langue. Tout ce qui devient langue a d’abord
existé dans la parole (pp. 138, 231).
La langue n’est pas une nomenclature, une série de noms étiquetant
directement des objets du monde. C’est de signes que se compose la
langue, signes alliant une unité phonique tirée de la masse amorphe des
sons (p. 146), le signifiant, à un signifié, une unité de sens tirée de la
masse amorphe de la pensée (p. 155). L’unité du signe, dont les aspects
phonique et sémantique sont indissociables comme les deux faces d’une
même feuille de papier, permet de renvoyer à une entité de l’expérience
qui en est le référent. Ces rapports entre signe et référent, entre signifiant
et signifié sont liés par la convention de l’habitude collective, faisant du
langage une institution sociale, comme l’avait proposé le linguiste
américain Whitney (1867) cité nommément. Son caractère
conventionnel apparente la langue aux autres institutions constituées de
signes et l’étude de la langue devient un cas particulier de l’étude des
63
Une histoire du sens
signes baptisée sémiologie. La langue se distingue cependant par le
caractère arbitraire de ses signes. Le signe est arbitraire car il n’y a
aucune nécessité d’associer une certaine image acoustique à un concept
donné, contrairement à ce qui se passe avec le symbole (pp. 101, 106). Il
n’y a aucun lien naturel entre le signifié du nom sœur par exemple et la
forme phonique qu’il manifeste en français. Cette appréciation est
réévaluée par Benveniste (voir 1966 : chapitre IV) lors d’un débat dans
Acta Linguistica et les Cahiers Ferdinand de Saussure conduit autour de
1940 avec Édouard Pichon, Charles Bally, Albert Sechehaye et Henri
Frei. Benveniste propose que le rapport entre signifiant et signifié est
nécessaire en tant qu’il est constitutif du signe linguistique, et que
l’arbitraire marque le rapport du signe au référent. Tandis que le lien
entre le signifié et le signifiant de sœur est nécessaire pour le signe
français, c’est le rapport du signe au référent qui serait arbitraire.
Le signe linguistique se trouve inclus dans un ensemble de rapports.
Ils comprennent les rapports associatifs (pp. 173-175), qui s’établissent
entre des unités, les rapports syntagmatiques (pp. 172-173, 176-180),
qui s’établissent entre les parties et des parties au tout (p. 177), et les
rapports d’analogie (pp. 179, 221-237), qui expliquent l’extension de
certains rapports syntagmatiques. Ce dernier rapport linguistique est
illustré par la création de l’adjectif répressionnaire à partir de la forme
existante répression qui peut tenir d’une analyse des composantes
(répression + -aire) ou d’une relation proportionnelle
(réaction :réactionnaire : :répression :répressionnaire). Par sa capacité à
créer de la signification selon des relations régulières, les rapports
linguistiques sont susceptibles de limiter l’arbitraire du signe (pp. 181,
183).
Ces rapports fondent des relations d’opposition qui définissent la
valeur du signe. Le signe linguistique se définit non pas par une
substance qui lui serait propre, ce dont Saussure nie la possibilité même
(p. 168), mais par la valeur (pp. 115, 116) que leur confèrent les
relations d’opposition. C’est parce qu’il s’oppose à mutton que l’anglais
sheep ne désigne que l’animal, les deux références étant rendues par
mouton. La multiplicité des référents est indiquée par le pluriel, mais le
pluriel français s’opposant au seul singulier n’a pas la même valeur que
le pluriel sanskrit s’opposant à la fois au duel et au singulier (p. 161).
L’affirmation de l’opposition comme fondement du signe s’explique par
la recherche de ce qui fonde l’identité et l’identification des signes (p.
150). Comment en effet savoir si Monsieur prononcé avec différentes
intonations demeure la même unité ? Elle la reste par la stabilité des
oppositions créées par les rapports associatifs dans lesquels elle entre,
qui fondent le rapport conventionnel arbitraire entre un signifiant et un
signifié purement différentiels.
64
Le paradigme structuraliste
L’ensemble des rapports d’opposition entre les signes de la langue en
constitue le système. Concernant la langue et non la parole (p. 139), le
système peut être considéré sous un rapport synchronique, qui est la
langue à un moment de stabilité, ou sous le rapport diachronique, que
vise l’ensemble des faits reliant les termes d’une ou de différentes
langues à travers diverses synchronies successives, envisagées
prospectivement ou rétrospectivement (pp. 291-293). Les changements
diachroniques sont accidentels, particuliers (p. 131), isolés (p. 132),
imprévisibles (p. 272) et n’ont pas de fin en eux-mêmes (p. 128). Ses
causes sont attribuées au temps (p. 112) plutôt qu’à l’espace (pp. 265-
289), et à la tension entre les facteurs sociaux du conservatisme et de la
nécessité de l’échange (pp. 281-289). Comme la parole, ces phénomènes
diachroniques n’ont aucun rapport avec le système de la langue, mais en
conditionnent la forme à venir (p. 122). Contrairement à la parole, les
faits de diachronie échappent complètement au contrôle et même à la
conscience des sujets parlants (p. 128). Ainsi, c’est du point de vue
synchronique que doit être étudiée la langue, puisque ce n’est qu’à une
époque particulière qu’elle existe pour une communauté de sujets
parlants. La langue pourra également être considérée sous un rapport
panchronique, hors de tout moment particulier, que concerne l’ensemble
des faits valables pour tout système linguistique de n’importe quelle
communauté à quelque moment de l’histoire que ce soit (pp. 134-135).
Parmi eux figure la linéarité du signe par exemple.
Si aucune des notions avancées par le Cours n’est entièrement neuve
(Kœrner 1976 : 701ss), la définition d’une perspective selon laquelle
une langue constitue un système d’oppositions entre signes est
révolutionnaire. Révolutionnaire, elle l’est par la rupture avec la visée
essentiellement diachronique de la linguistique de l’époque. C’est
probablement parce qu’associée aux études diachroniques que la
sémantique est peu considérée selon Harris (2003) et Gordon (1982 :
29)1. Elle l’est également par la proposition de considérer le langage tel
qu’en lui-même pour permettre l’étude de son fonctionnement interne,
dissocié des influences externes de la pensée et de l’affectivité du sujet,
de la situation d’interaction, de la structure de la société et de son
organisation culturelle. Ce caractère révolutionnaire est marqué par son
influence tant dans le paradigme psychologiste chez Gustave Guillaume
et Charles Bally, que dans le courant structuraliste s’étendant de la
linguistique (dans l’École de Prague, de Copenhague), aux sciences
1
Tant il est vrai qu’à l’exception des brèves considérations sur les champs
lexicaux évoquées ici, Saussure ne parle guère de sémantique. Les causes de
cet état de fait se trouvent débattues par Gabriel Bergounioux et Simon
Bouquet, http ://www.revue-texto.net/Dialogues/Dialogues.html.
65
Une histoire du sens
sociales (chez Roland Barthes, Jacques Lacan, Claude Lévi-Strauss,
Louis Althusser, Michel Foucault et Jacques Derrida). Ce statut
fondateur du structuralisme n’est pas sans lui attirer la critique qui tient
à reprocher l’incapacité du modèle à rendre compte des faits de
variation. De nombreuses variations registrales, sociales ou régionales
marquent une langue, dont l’évolution historique peut mettre plusieurs
systèmes en concurrence. C’est ce que reconnaissent implicitement les
observations du Cours (pp. 275ss) quant à la difficulté de trancher les
limites géographiques d’un parler et celle (pp. 142-143) sur la difficulté
de démarquer les synchronies. Les facteurs externes au système
synchronique de la langue sont également évacués par la nature même
de la révolution saussurienne.
Références
Arrivé, Michel et Claudine Normand (dir.). 1995. Saussure aujourd’hui.
Numéro spécial de Linx.
Calvet, Louis-Jean. 1975. Pour et contre Saussure. Vers une linguistique
sociale. Paris : Payot.
Fehr, Johannes. 2000. Saussure entre linguistique et sémiologie. Paris : Presses
universitaires de France.
Gadet, Françoise. 1990. Saussure, une science de la langue. Paris : Presses
universitaires de France.
Godel, Robert. 1957. Les Sources manuscrites du Cours de linguistique
générale de F. de Saussure. Genève : Droz.
Harris, Roy. 2003. Saussure and his interpreters. Édimbourg : Edinburgh
University Press.
Kœrner, E. F. K. 1976. Towards a Historiography of Linguistics. 19th and 20th
century paradigms. Herman Parret (dir.). History of Linguistic Thought and
Contemporary Linguistics. Berlin et New York : de Gruyter. 685-718.
Kœrner, E. F. K. 1973. Ferdinand de Saussure. Origin and development of his
linguistic thought in Western studies of language. Braunschweig : Friedrich
Vieweg Sohn.
Milner, Jean-Claude. 2002. Le Périple structural. Figures et paradigmes. Paris :
Seuil.
Mounin, Georges. 1972. Saussure ou le structuraliste sans le savoir. Paris :
Seghers.
Sanders, Carol. 1979. Cours de linguistique générale de Saussure. Paris :
Hachette.
Saussure, Ferdinand de. 2002. Écrits de linguistique générale. Édité par Simon
Bouquet et Rudolf Engler. Paris : Gallimard.
Saussure, Ferdinand de. 1922. Recueil des publications scientifiques de
Ferdinand de Saussure. Édité par Charles Bally et Léopold Gauthier. Genève
et Heidelberg : Sonor et Winter.
66
Le paradigme structuraliste
Saussure, Ferdinand de. 1965 (1916). Cours de linguistique générale. Edité par
Charles Bally et Albert Séchehaye, avec la collaboration de Albert
Riedlinger. Lausanne et Paris : Payot.
Saussure, Ferdinand de. 1879. Mémoire sur le système primitif des voyelles dans
les langues indo-européennes. Leipzig : B. G. Teubner.
Trask, Robert L. 1996. Historical Linguistics. Londres : Arnold.
Whitney, William Dwight. 1867. Language and the Study of Language. Twelve
lectures on the principles of Linguistic science. New York : Charles Scribner.
2. Algirdas Julien Greimas
Né d’une famille lithuanienne à Tula en Russie en 1917, Algirdas Julien
Greimas obtient en 1948 à la Sorbonne sa thèse de doctorat d’État sur le
vocabulaire de la mode en 1830 à partir d’un corpus journalistique.
Cette thèse avance l’idée que le sens des mots reflète une culture à un
moment historique. Cette idée est promue avec le lexicologue Georges
Matoré, et donne lieu aux notions de mot-clé – qui marque une notion
qu’une société reconnaît comme son idéal, le mot bourgeois à la
Restauration par exemple – et le mot-témoin – qui marque par son
caractère néologique un tournant social comme l’émergence de magasin
autour de 1820 (Gordon 1982 : chapitre 12). Cette idée passera au
second plan avec la découverte du structuralisme. Cette découverte a
pour origine la rencontre en 1950 de Roland Barthes – auteur d’une
autre analyse structuraliste de la mode –, celle subséquente avec Lévi-
Strauss, ainsi que la lecture assidue des travaux de l’école de Prague et
de Copenhague. Nommé Directeur d’Études à l’École des Hautes Études
en 1965, il a fait paraître 26 ouvrages allant de l’analyse de mots
particuliers à celle de mythes en passant par des dictionnaires de
l’ancien français. Greimas décède en 1992.
Son ouvrage fort remarqué de 1966 présente une axiomatisation des
paramètres d’analyse sémantique. Cette axiomatisation part du constat
que le monde de la signification constitue l’univers de l’être humain. La
sémantique risque par conséquent de se trouver confondue avec une
théorie de la connaissance et de la substance du monde. Le monde est
cependant appréhendé par la perception, dont l’importance est par
exemple attestée par celle des catégories proprioceptives (subjectives)
d’euphorie et de dysphorie. C’est la perception qui permet de tracer la
clôture de l’univers sémantique comme séparé des choses et de la
substance psychique. La virtualité de l’univers sémantique s’associe au
mode de manifestation donnant un reflet des qualités du monde qu’est
l’univers immanent. La sémantique structurale se donne pour but de
produire une analyse du contenu de l’ensemble des phénomènes
sémiologiques, en procédant par inventaire, réduction et structuration. Si
à un niveau général, il n’y a pas de différences fondamentales entre les
67
Une histoire du sens
domaines de la sémiologie, les langues naturelles détiennent une
primauté par la transposition des signifiants des autres sémiologies et
des divers ordres sensoriels, par la traduction entre langues naturelles.
Cette transposition se manifeste dans la langue comme outil descriptif
appliqué à la langue en tant qu’objet d’étude, dans l’attente de la
découverte d’un nombre restreint de concepts traductibles dans un
langage symbolique. Cette application justifie une analyse développée
par déduction aprioriste formant une axiomatique de notions
mutuellement exclusives strictement définies. Une telle axiomatique est
rendue d’autant plus nécessaire par les difficultés de définition de l’objet
– qu’illustre le problème de la comparaison à travers les langues
naturelles d’une forme d’un idiome particulier comme l’imparfait – et
des retards pris à la suite d’un distributionnalisme asémantique. Visant à
soutenir des entreprises comme la traduction automatique, l’analyse
résultante permet la compréhension non seulement du langage, mais
aussi du symbolisme, des rêves, des arts, obéissant au projet saussurien
d’une sémiologie générale.
Le signe appelé lexème présuppose l’association du signifié
(sémème) et d’un signifiant (formant) relevant d’un certain ordre
sensoriel. Le signifié comme le signifiant sont des faits d’opposition.
Ces oppositions se font entre au moins deux termes ayant quelque
communauté par une conjonction qui crée un fond, un axe sémantique,
et quelque différence par disjonction fondant une structure élémentaire,
qui crée une forme, une articulation sémique. La relation est binaire du
point de vue immanent, elle oppose un terme sémique positif et négatif.
Elle est quaternaire du point de vue de sa manifestation, opposant la
présence du terme sémique positif, l’absence du terme sémique positif
(négatif), la double absence du terme sémique négatif et du terme
sémique positif (neutre), la double présence du terme sémique négatif et
du terme sémique positif (complexe). La catégorie sémique définit le
mode d’existence de ce qui sera appelé à la suite de Pottier les sèmes,
lesquels entretiennent une relation antonymique de disjonction et une
relation d’hyponymie avec la catégorie sémique elle-même. Le mode de
manifestation du sème est le lexème.
Un lexème quelconque est une collection structurée de sèmes. Le
sémème formé par cette collection se divise en une figure nucléaire et
une base classématique qui forment un noyau sémique commun
permanent. Un tel noyau de signification se retrouve pour tête à travers
les sèmes extrémité, sphéroïdité et supérativité, qui peuvent entretenir
des relations, hypotaxique du sème supérativité à celui extrêmité. Le
contenu des sèmes relève d’articulations distinctives de sens négatif
intérieures au système de la perception. Ce n’est qu’analysées par la
perception que les distinctions extralinguistiques peuvent y entrer. La
68
Le paradigme structuraliste
notion de partie du corps n’entre pas dans le contenu du mot tête. Le
noyau sémique doit être distingué des sèmes qui comme solidité ou
contenant dans se creuser la tête ne sont que des variables de certains
emplois, le contexte seul pouvant expliquer les changements d’effets de
sens se dégageant à partir d’un noyau sémique invariant. Le transfert
d’un segment du discours d’un domaine (tête de coq) à un autre (la
désignation d’une plante) est observé dans la dénomination translative
avec la mise entre parenthèses de certains sèmes, comme dans la
dénomination figurative. Entre l’effet de sens et le sens du mot
s’établissent des relations hyperotaxiques (se laver la tête, les cheveux,
une partie de la tête) ou hypotaxiques (une tête de bétail, où il s’agit de
l’animal entier, et non de sa seule tête). L’organisation des sémèmes est
donc frappée d’hétérogénéité, dans la variation des valeurs d’emploi
soumise aux aléas de l’histoire et de la société. L’hétérogénéité marque
également les éléments que le sémème combine et les combinaisons qui
ne se manifestent pas. Les sèmes de fauteuil dans le champ des sièges
concernent la fonctionnalité avec pour s’asseoir et la matérialité de avec
dossier. Le corpus de sémèmes est ouvert, sans épuiser toutes les
combinatoires possibles, étant donné les incompatibilités formelles et
matérielles entre sèmes. Enfin, aucune isomorphie n’est décelable avec
le plan de l’expression. Les écarts de signification ne se déduisent pas
des écarts de forme, aucune partie du formant ne marque les sèmes de
parties du discours et du rôle des actants, et les syncrétismes de forme
sont la norme. Malgré leurs hétérogénéités, l’homogénéité de leurs
relations d’opposition et de méronymie assure la cohésion des lexèmes.
Cette cohésion est illustrée par le sémème construit, qui réunit les
propriétés de différents sémèmes occurrences proches et voit la base
classématique et la figure nucléaire de la dénomination se reporter aux
éléments génériques et spécifiques de la définition. La définition et la
dénomination reflètent l’élasticité du discours. Même s’ils ne sont
jamais parfaitement équivalents, le rapport entre définition et
dénomination repose sur l’équivalence de leurs sèmes. La définition
comprend non seulement par équivalence des qualifications mais aussi
de façon oblique des prédications qui lient des actants. La relation entre
prédicat et actant, sujet et objet, destinateur et destinataire fondera le
modèle actantiel, auquel s’ajouteront les catégories d’adjuvant et
d’opposant pour l’analyse du discours.
Une série de lexèmes forme le discours. Le discours est le lieu de la
manifestation de la signification et le moyen de sa transmission. Cette
transmission repose sur la structure grammaticale qui, si elle ne se
distingue pas par ses catégories sémiques au niveau immanent, est
relativement autonome au niveau de la manifestation. Cette autonomie
est marquée par la fonction translative au sens de Lucien Tesnière qui
69
Une histoire du sens
assure la communication, par l’homogénéité de la redondance de ses
catégories morphologiques et de ses schémas, ces derniers opérant un
découpage du monde comme le font les systèmes lexicaux. Le discours
reste homogène, puisque les relations entre les unités de contenu sont
codifiables, et les sémèmes sont récurrents. La redondance est assurée
par les sèmes classématiques. Une séquence comme Le chien du
commissaire aboie sera lue comme la description d’un animal par
récurrence du sème non-humain ou en cas d’attribution du sème humain
comme la caractérisation péjorative d’un être de cette classe. Le
classème assure l’homogénéité du discours par son caractère itératif. Si
les isotopies peuvent être multiples dans certains contextes comme avec
les mots d’esprit, les métaphores, les séquences ambiguës, leur
récurrence sous-tend chaque interprétation. L’activité linguistique
constructrice des messages correspond à la mise en place de relations
hypotaxiques entre un petit nombre de sémèmes. Les fonctions, les
actants, les circonstants, l’univers syntaxique immanent avec des actants
discrétisés s’intègrent à une prédication totalisante. Puisque le message
est temporellement limité dans la construction du discours à cause des
contraintes de la réception de la signification, c’est en vue de ces
contraintes qu’est agencée toute la syntaxe immanente.
L’étude de différentes manifestations discursives permet de
réaffirmer l’importance structurante des oppositions qui assurent
l’homogénéité du linguistique à ses différents niveaux, et les rapports
homologiques entre ces niveaux établis par le cadre paradigmatique et
syntagmatique. Le cadre paradigmatique de la classification de l’univers
signifiant et l’isotopie syntagmatique de la manifestation de la
signification assurent une structuration et un déploiement du
linguistique qui s’appellent l’un l’autre. Les jeux d’opposition se
résoudraient dans le carré sémiotique, qui serait la condition de toute
signification. En appliquant l’analyse à la psychologie, à la sociologie, à
l’histoire, par ses références à Sigmund Freud et Jacques Lacan, à
Gaston Bachelard et Gilbert Durand, à Claude Lévi-Strauss, la démarche
démontre l’importance de la linguistique structuraliste pour les sciences
humaines dans l’Europe d’après-guerre.
Référence
Greimas, Algirdas Julien. 1966. Sémantique structurale : recherche et méthode.
Paris : Larousse.
Matoré, Georges. 1953. La Méthode en lexicologie, domaine français. Paris :
Didier.
70
Le paradigme structuraliste
3. François Rastier
Né en 1945 à Toulouse, après un doctorat de troisième cycle défendu en
1968, François Rastier complète en 1985 à l’Université de Paris-
Sorbonne un doctorat d’État sur la notion d’isotopie sémantique sous la
direction de Bernard Pottier. Une partie de cette thèse est publiée dans
son important ouvrage de 1987 Sémantique interprétative, qui figure
parmi une production scientifique d’une quinzaine d’ouvrages et de plus
de 350 articles en français, en anglais, en allemand, en italien et en
espagnol, à côté de laquelle est poursuivie une œuvre littéraire sous
divers pseudonymes. Rastier est Directeur de recherche au CNRS, au
Limsi puis à l’Université de Paris X – Nanterre au laboratoire Modèles,
Dynamiques, Corpus. S’inscrivant résolument dans la tradition
structuraliste, ses travaux constituent une ambitieuse tentative de fonder
une science de la culture où s’inscriraient les sciences du langage. C’est
le sémiotique qui définit le monde dans lequel vit et s’exprime l’être
humain. Le langage comme phénomène culturel a pour unité
constitutive le texte. Le texte correspond à une suite linguistique
autonome créée par un ou plusieurs énonciateurs dans une pratique
sociale attestée et fixée sur un support quelconque. Tout texte est le
cours d’action d’un genre dans lequel il s’inscrit. Le genre est constitué
par les programmes de prescriptions et de licences sociales qui règlent
l’interprétation d’un texte, lesquelles malgré leur caractère social ont un
impact jusque sur la morphosyntaxe des textes (Malrieu et Rastier
2001). Par exemple, les normes constitutives de la pratique sociale
universitaire comprennent les genres de la conférence, du jury de thèse,
de la correction de copie. Tout genre à son tour est la pratique du
domaine d’activité qu’est le discours. Le discours est un ensemble
d’usages linguistiques codifiés attachés à un type de pratique sociale,
répliquant la division du travail. Le discours juridique, médical,
religieux en sont des exemples.
Les trois modes fondamentaux de la textualité sont la génétique
quant à ses conditions de production, la mimétique dans son impression
référentielle, et l’herméneutique pour les conditions d’interprétation.
L’interprétation n’est pas déjà donnée, elle est construite. Cette
construction se fonde sur des normes, des doxa, des idéologies, non des
règles. Le caractère normé de l’interprétation relève d’une pulsion
proche d’un principe de plaisir, qu’illustre la capacité d’interpréter plus
que ce qu’on peut produire et même des formes créées artificiellement,
de donner une signification à des fragments arbitrairement conjoints ou
à des textes opaques comme les poèmes de Mallarmé ou le Finnegan’s
Wake de Joyce. L’interprétation est potentiellement multiple selon les
horizons d’attente et les présomptions, sans que s’excluent les lectures,
71
Une histoire du sens
bien que certaines lectures soient plus cohésives avec le texte-source. Ce
sont des conditions qu’il faut décrire, qui restent expérimentalement
vérifiables, non des causes. Les conditions de production et
d’interprétation des textes s’identifient à l’interaction des paramètres
autonomes du thème, de la dialectique, de la dialogique et de la tactique.
Le thème est un élément de contenu figurant les relations entre des
actants figurés par un graphe. La dialectique articule le niveau de la
succession des événements en rapport avec leurs acteurs, rôles et
fonctions, et le niveau dominant de l’agonistique, qui organise les
classes d’actants agonistes et la séquence de cet agonisme pour fonder la
notion de récit. La dialogique est liée à la modalisation des unités
sémantiques par rapport à un univers factuel, contrefactuel ou possible,
et à un repère acteur, facteurs qui fondent la typologie des énonciateurs.
La tactique est la disposition linéaire des unités sémantiques.
L’interaction normée de ces quatre paramètres définit les genres, qui ont
une dimension profondément historique selon le regroupement et
l’évolution des faisceaux de critères les délimitant.
De même que c’est le genre qui détermine l’interprétation des textes,
c’est le texte qui conditionne celle des signes linguistiques. Le contenu
pour les éléments linguistiques comme pour les éléments textuels se
définit par le sème. Le sème inhérent détermine le contenu par défaut
d’une unité appartenant au dialecte, le système fonctionnel de la langue
telle qu’utilisée par un groupe. Le sème inhérent peut être générique ou
spécifique. Le sème spécifique formant le sémantème distingue les
unités, il constitue la forme. Ces distinctions s’exercent par rapport à
une même situation de communication, ce qui fait que la description de
chaise n’est pas affectée par l’existence de ottomane, méridienne,
bergère ou transatlantique, strapontin ou trône qui n’apparaissent pas
dans les mêmes paradigmes et ne relèvent pas des mêmes dialectes. Le
sème générique formant le classème indexe les unités à des classes, il
constitue le fond. La classe minimale est le taxème (niveau micro-
générique), qui réunit par exemple autobus et métro en tant que moyens
de transport intra-urbain par opposition à autocar et train comme
moyens de transport inter-urbain, les uns et les autres formant le champ
des moyens de transport. Comprenant plusieurs champs, le domaine
(mésogénérique) est lié à une pratique sociale déterminée, celle du
transport par exemple. Les unités d’un domaine ne sont généralement
pas polysémiques, et ne servent pas de métaphore l’une à l’autre,
puisque la métaphore est la connexion de différents domaines (mais voir
l’exemple de Kleiber Ce moineau est un aigle). C’est parce que des
domaines différents sont concernés que l’existence de chaise électrique
n’affecte pas la description du siège chaise. Au plus haut degré de
généralité, la dimension concerne des oppositions mutuellement
72
Le paradigme structuraliste
exclusives dans des classes fermées, celles entre inanimé et animé,
animal et humain par exemple. À côté du sème inhérent, le sème
afférent définit le contenu acquis par inférence. Le sème de faiblesse est
associé à l’unité femme par le topos La femme est un être faible exploité
par un énoncé comme Mon père, je suis une femme et je sais ma
faiblesse (1987 : 47), et par cet autre Guillaume était la femme dans le
ménage, l’être faible qui obéit, qui subit les influences de chair et
d’esprit de Zola (1987 : 81). Constituant l’essentiel du contenu des
noms propres, les sèmes afférents ne sont pas nécessairement distinctifs,
contrairement aux sèmes inhérents spécifiques, il n’y a pas d’opposition
en français entre l’item femme et une unité évoquant une femme n’étant
pas conçue comme faible. La fonction définit le statut du sème qui n’est
donc pas intrinsèque. Le trait de péjoration est inhérent dans flic
puisqu’il le distingue de policier, mais afférent à Juif dans l’injonction
de triste mémoire Interdit aux chiens et aux Juifs. Ce statut peut en
revanche expliquer la variation historique qui concernerait les sémies
valorisées d’où partiraient les extensions et vers lesquelles iraient les
restrictions.
Des groupements stables de sèmes peuvent être réalisés par des
molécules sémiques qui pourront être lexicalisées ou non. Le fait que
certaines isotopies particulièrement textuelles n’aient pas de
lexicalisation montre la nécessité d’utiliser des sèmes. Un ensemble de
sèmes associé au signe minimal qu’est le morphème constitue un
sémème, dit lexème ou grammème selon que le lexique ou la grammaire
est concerné. Un sémème qui ne serait pas lié à une unité
conventionnelle se manifeste dans les molécules sémiques au niveau
textuel. La signification des sémèmes conventionnels constitue une
acceptation type reconstruite à partir des valeurs d’emplois. Cette
acception est ce qui permet d’évaluer les rapports d’homonymie (qui
diffèrent par tous les sèmes spécifiques inhérents) et de polysémie, de
synonymie et d’antonymie. Elle sert de même de point de départ à un
parcours interprétatif dynamique qui produira le sens. Ce processus
d’interprétation prend la signification comme support et non comme
objet, puisque la signification ne livre jamais le même sens dans toutes
les occurrences. Tout sème peut être virtualisé et aucun sème n’est
actualisé dans tous les contextes, et il est dès lors tout aussi impossible
de parler d’un sens littéral que de parler d’un sens dérivé pour les tropes.
La dynamique interprétative consiste à faire varier la forme, le fond ou
leur interaction et les opérations interprétatives élémentaires sont
l’actualisation (conservation), la virtualisation (neutralisation, délétion),
l’insertion de sèmes, par assimilation ou dissimilation. Le sème sexe
féminin est actualisé pour femme dans La femme du préfet est délicieuse,
73
Une histoire du sens
virtualisé dans Guillaume était la femme du ménage, et inséré dans Le
caporal est enceinte.
Ces opérations sont guidées par la présomption d’isotopie. L’isotopie
est le phénomène syntagmatique de la récurrence d’un même sème dans
une séquence, qu’il provienne des connaissances apportées par le mot,
des informations pragmatiques ou des connaissances du monde. Cette
recherche de récurrence est ce qui régit le processus d’interprétation, et
interpréter un texte correspond à rechercher selon différentes stratégies
des isotopies, dont l’établissement est la condition même de
l’interprétabilité. L’activité interprétative procède ainsi par
contextualisation. Entre le déjà dit et les suites prévisibles, des sèmes se
sélectionnent réciproquement dans les séquences contiguës,
l’actualisation d’un trait favorisant sa réitération par le fait que son
activation est récente, menant à l’assimilation. Des incompatibilités
peuvent amener à rejeter une isotopie, et les allotopies caractérisent
l’oxymore (une vieille fille mariée), la contradiction (Ton fils n’est pas
ton fils), la tautologie (Une femme est une femme, Il y a femme et
femme), qui forcent la dissimilation (du sème non mariée de vieille fille,
de traits récurrents du deuxième sémème dans Une femme est une femme
remplacé par des sèmes génériques afférents distincts, la coquetterie par
exemple). Ainsi, ces opérations emportent des dimensions tactiques
(pour la position des sèmes isotopants, successifs ou alternants),
dialogique et dialectique pour le point de vue (un génie imbécile
donnant la dénomination sanctionnée et le regard du locuteur, ce que
contribue à marquer des connecteurs du type de comme, on dirait, je
crois). Au résultat, il s’agit de passer de la signification au sens soit par
validation de traits inhérents, soit par actualisation de traits afférents, et
on obtient non un référent, mais une impression référentielle qui permet
de retrouver ce qui est évoqué, la signification déterminant la référence,
non l’inverse.
Les analyses proposées comprennent bien des distinctions dont je
n’ai retenu que les principales. Cette sélection a l’avantage de montrer
que les principes sont les mêmes aux différents niveaux d’analyse. À
chacun des ordres paradigmatique, syntagmatique, référentiel et
herméneutique de la description linguistique, chaque unité sémantique
peut être caractérisée par sa position identitaire, modale, temporelle et
distributionnelle, selon qu’elle opère au niveau du système fonctionnel
des dialectes de la langue, des normes sociolectales des discours et des
genres ou des normes de la parole idiolectale des styles. Ces
convergences permettent de contraindre les analyses possibles et
d’établir les résurgences dans les processus d’interprétation. Ce dernier
est partout guidé par la recherche d’isotopie, comme dans le traitement
des contrastes pour la perception auditive ou visuelle. Cette recherche
74
Le paradigme structuraliste
procède d’un mouvement où c’est le global qui détermine le local –
reformulation du postulat structuraliste selon lequel c’est le système des
relations qui détermine la valeur des unités –, une décompositionnalité
qui s’oppose à la notion traditionnelle de compositionnalité.
L’ontologisation du sens attribué à un signe et conçu comme référence
ou vérité est ainsi récusée. Ce qui est proposé est une désontologisation
d’une interprétation s’arrêtant à la phrase et séparée du pragmatique et
du culturel, de catégories transcendantes de situations de
communication, de genres, de styles. De ce point de vue, seul le texte
saurait être la véritable unité linguistique, ce qui permet de remembrer
les disciplines de la linguistique, de la sémiotique, de la philologie, de
l’herméneutique, et ces dernières avec les traditions rhétoriques, la
stylistique, la thématique et la poétique pour les textes littéraires. Une
sémiotique générale fédérant iconologie, musicologie, linguistique peut
ainsi être envisagée, en accord avec le projet saussurien. L’extension des
propositions, l’utilité analytique des concepts, l’élégance de leurs
relations placent le travail de Rastier au premier rang des
développements actuels en sémantique.
Références
Bibliographie : http ://www.text-semiotics.org/Rastier.html.
Glossaire : http ://www.revue-texto.net/Biblio/Rastier_Glossaire.html.
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disponible à http ://www.revue-texto.net
Rastier, François. 1987 (19962). Sémantique interprétative. Paris : Presses
universitaires de France.
4. Anna Wierzbicka
et la Métalangue sémantique naturelle
Le structuralisme trouve une parenté avec les travaux de ce qui est
parfois désigné par le nom d’école de Moscou. Cette école est associée
aux figures d’Igor Mel’cuk, de Jurij D. Apresjan et d’Andrzej
Boguslawski. Si leur activité a pu déborder largement les questions
d’analyse lexicale comme le montrent les ambitions totalisantes de la
théorie formelle Sens-Texte de Mel’cuk, c’est néanmoins la tentative
d’établir une méthodologie de description du lexique qui réunit ces
chercheurs. Les travaux de Boguslawski sur les primitifs lexicaux, ceux
d’Apresjan sur la polysémie, ceux encore de Mel’cuk culminant dans
son dictionnaire explicatif et combinatoire reposent sur un raisonnement
75
Une histoire du sens
taxinomique, plus proche de l’école de Prague ou de celle de
Copenhague que de la Linguistique cognitive à laquelle on les associe
parfois. Cette association tient à l’époque de leur diffusion – qui est
tardive par le fait des difficultés de communication entre Est et Ouest et
consécutive à l’exil nord-américain de Mel’cuk et d’Apresjan – plus que
de leurs communautés scientifiques. En effet, le rapport des faits
linguistiques à l’interlocution ou à l’esprit du locuteur ne constituent pas
des problématiques centrales de l’école de Moscou. Celle-ci s’attache
plutôt à développer des méthodes pour la description du sens des unités
linguistiques.
Cette entreprise méthodologique est illustrée par le travail d’Anna
Wierzbicka. Née en 1938 en Pologne, auteure d’une thèse vers 1964 à
l’Académie des Sciences de Pologne, Anna Wierzbicka enseigne depuis
1973 à l’Australian National University où elle se voit attribuer une
chaire en 1989. Auteure d’une douzaine d’ouvrages et d’un nombre
considérable d’articles, elle a développé un cadre de description du
lexique, appliqué notamment au domaine des artefacts et des genres
naturels (1985) et à celui des émotions (1999). Avec ses collaborateurs
dont Cliff Goddard ainsi que Bert Peeters et Marie-Odile Junker pour le
français, elle a étendu ce cadre à l’analyse d’unités morphologiques et
de constructions grammaticales (1988), aux tropes (2001), aux verbes
d’acte de langage (1987), aux mots de discours, à la pragmatique
interculturelle et à la culture (1991, 1992, 1997), dans un nombre
notable de langues indo-européennes ou non (chinois, japonais, malais,
langues aborigènes australiennes notamment). L’analyse poursuit l’idée
de Leibniz selon laquelle la pensée humaine est l’élaboration d’un
certain nombre d’atomes de l’esprit. C’est à dégager les primitifs
sémantiques qui structurent chaque langue et chaque culture que
s’emploie l’analyse. En effet, chaque langue aurait un noyau d’unités
elles-mêmes indécomposables, quelle que soit leur réalisation
linguistique qui est cependant souvent morphologiquement simple. Ce
noyau serait constant à travers les langues, et fait l’objet de tentatives
d’explicitation dans Godard et Wierzbicka (1994, 2002), et dans Peeters
(2006) pour les langues romanes. Le français comporte par exemple les
primitifs moi, toi et quelqu’un, et c’est le sens le plus simple de chaque
primitif qui est choisi en cas de polysémie comme pour quelqu’un. Le
verbe primitif vouloir serait à la base de l’expression de la négation
(Wierzbicka 1972 : 203-220, Ritz 1993), interprétation modifiée par
l’entrée ultérieure de ne ... pas dans la liste des primitifs (Wierzbicka
1996 : 64-67), modification supposant que toute négation serait
descriptible par ne ... pas, de in- à ni à sans. Il est vraisemblable que les
primitifs avant et après servent à donner la situation temporelle d’un
événement, qui à ma connaissance reste à analyser dans ce cadre.
76
Le paradigme structuraliste
Les primitifs sont assemblés suivant les principes universels de
combinaison de la syntaxe utilisée pour produire des paraphrases
construites rendant compte des unités signifiantes de chaque langue.
C’est dans le travail de paraphrase qu’est déterminé le statut de primitif
d’une unité, selon qu’elle est universelle, qu’elle reste indécomposée,
que l’inventaire proposé suffit à décrire les phénomènes considérés à
partir de la comparaison d’un ensemble d’unités sémantiquement
proches. Les avancées de ce travail expliquent les variations de
l’inventaire, de 13 unités en 1972 et en 1980 jusqu’à une soixantaine
aujourd’hui, ces variations découlant du caractère révisable des
propositions d’une approche sensible aux développements empiriques.
Les paraphrases constituées à l’aide de cet inventaire auraient l’avantage
de fournir une description non circulaire, simple, intelligible et
traductible d’une unité, rendant compte de son potentiel de polysémie,
de prototypie et d’ambiguïté. Ces avantages les distinguent des analyses
par traits, lesquels sont juxtaposés sans être liés par une syntaxe
explicite, dont on n’a jamais cherché à établir une liste stable d’items
universels simples ayant une manifestation linguistique précise. Cette
absence de manifestation linguistique précise caractérise les propriétés
abstraites avancées par Jackendoff ou Talmy, qui en l’absence de
définition stricte peuvent rendre difficile le travail de description
linguistique, problème que posent également les étiquettes
grammaticales traditionnelles du type générique ou perfectif, d’où
l’importance de l’emploi d’un langage ordinaire transparent dans les
formules descriptives.
L’emploi d’un nombre limité de formes simples du langage ordinaire
complique passablement les descriptions nominales en particulier, le
nom cup donnant lieu à une paraphrase de deux pages détaillant l’usage,
la constitution matérielle, l’apparence et la taille du référent visé
(Wierzbicka 1985 : 33-34). L’établissement de descriptions exhaustives
sépare encore une fois cette approche de celles de Talmy et Jackendoff
qui se gardent bien de fournir des descriptions détaillées de formes. La
paraphrase établit le biais anthropocentrique, fonctionnel des unités. Le
contenu de tabouret, chaise, fauteuil décrit non des propriétés
objectives, mais le rapport des usagers aux objets. Un tabouret est un
siège utilisé dans un espace restreint pour une activité de peu de durée
qui amène l’usager à se pencher vers l’avant, d’où l’indifférence d’un
dossier et du confort (1985 : 333-335). L’idée de confort entre dans celle
de fauteuil (1985 : 67-68). Le même biais anthropocentrique se retrouve
dans la description des émotions, qui sont présentées non comme une
réalité objective, mais dans ce qu’elles évoquent chez le sujet. Ce
rapport ne se sépare pas des informations pragmatiques par conséquent,
77
Une histoire du sens
comme le montre la paraphrase plus circonscrite des autres parties du
discours, celle du verbe to lie ‘mentir’ par exemple (1985 : 342) :
X a menti à Y
X a dit quelque chose à Y
X savait que cette chose n’était pas vraie
X a dit cette chose parce qu’il voulait que Y pense que cette chose était
vraie
Les gens pensent que c’est mauvais que quelqu’un fasse cela
qui inclut les jugements sociaux sur le dire.
Les descriptions peuvent s’appliquer à des significations culturelles –
jusqu’à se reporter à des manifestations sans réalisation linguistique
comme le non-verbal ou les rituels. Les scripts culturels concernent les
valeurs culturelles proprement dites, de même que selon Peeters 2002
les mots-clés d’une culture et les normes communicatives – illustrés par
le mot-clé week-end en anglais australien, par les normes attachées à la
formule française Ça va ? révélées en creux par les malentendus
qu’elles amènent dans la communication interculturelle, et par la valeur
culturelle de l’engagement français par rapport à la restraint anglo-
saxonne (Peeters 2002). En effet, contrairement au How are you ?
australien qui suppose une réponse courte et positive, le Ça va ? français
admet des réponses plus ouvertes, plus longues, sans préjuger de
l’axiologie de la réponse :
je veux que tu penses que je ressens quelque chose de bon envers toi
je veux dire : je veux savoir « si ça va »
je veux que tu dises quelque chose à cause de cela
je pense que tu diras quelque chose comme « ça va »
tu peux dire quelque chose d’autre si tu veux
tu sais : je ne ressentirai rien de mauvais envers toi si tu fais cela
La paraphrase offerte (Peeters 2002 : 88) permet de produire des
descriptions traductibles, simples et libres des biais culturels, même si
les phénomènes décrits sont fortement culturalisés et eux-mêmes
souvent intraduisibles. Cette démarche permet d’éviter des jugements
généraux sur des cultures par des étiquettes obscures encore trop
fréquentes en pragmatique interculturelle.
La Métalangue sémantique naturelle constitue une méthodologie de
description du sens. L’insistance sur le caractère culturalisé et
intersubjectif des unités à décrire présente des analogies avec la
Linguistique cognitive. Néanmoins, l’approche wierzbickienne ne
78
Le paradigme structuraliste
prétend pas à la réalité psychologique de l’acquisition ou du traitement
linguistique (Goddard 1998 : 135), bien que les primitifs aient été
considérés comme innés (Wierzbicka 1996, notamment 17-19). Son
ambition est de proposer une démarche d’explicitation du sens dont
l’application polyvalente se reporte à un grand nombre de questions
linguistiques et culturelles. Cette démarche donne des résultats souvent
convaincants, mais rien ne dit que les paramètres identifiés ne puissent
être représentés dans une approche structurale par exemple, comme le
souligne Wierzbicka et aussi Kleiber (1990) contre Lakoff (1987).
Limitée par l’idiosyncrasie des paraphrases offertes et par l’absence de
propositions précises quant aux contraintes sur ce qui est possible dans
les langues, l’influence de la sémantique wierzbickienne demeure
surtout dans l’évaluation de questions empiriques particulières dont la
coalescence en un cadre explicatif reste à faire.
Références
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français contemporain. Trois tomes. Montréal : Presses de l’Université de
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http ://www.une.edu.au/arts/LCL/ disciplines/linguistics/nsmpage.htm
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Peeters, Bert (dir.). 2006. Semantic primes and universal grammar. Empirical
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79
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Wierzbicka, Anna. 1980. Lingua mentalis. The Semantics of natural language.
Sydney : Academic Press.
Conclusion
Le paradigme du structuralisme cherche à définir le point de vue qui
permet d’appréhender l’organisation du langage en lui-même et pour
lui-même. Ce point de vue fait du langage un objet autonome, puisque
fondé par des signes arbitraires dont les oppositions constituent un
système stable à une certaine époque et homogène dans une
communauté donnée. La stabilité de ces oppositions discrètes se
démarque tout à la fois du caractère continu de la réalité, de la masse
amorphe de la pensée (contre le psychologisme), de l’organisation de la
société (contre la linguistique sociale d’Antoine Meillet), d’un
changement historique purement contingent (contre le comparatisme).
Si le rapport à la culture est paradoxalement réclamé par Greimas,
Pottier, Rastier, c’est que la culture est envisagée comme une
interprétation cohérente d’un réel avec lequel les signes n’entretiennent
donc plus un rapport direct. L’autonomie du langage amène donc le
80
Le paradigme structuraliste
structuralisme et ses commentateurs à préciser la nature du signe, en
particulier dans les rapports avec le référent représenté par différentes
figures – les triangles et les parallélépipèdes sémiotiques (Gordon 1982 :
48-50, Touratier 2000 : 15-17). Les précisions sur la nature du signe
repose sur une méthodologie suivie qui permet l’approche des langues
exotiques. L’application de cette méthode trouve une illustration
extrême dans l’analyse des phonestèmes. Surtout considérés par des
chercheurs anglo-saxons comme Jespersen, (Ullmann 1952 : 105-115) et
Bloomfield, les phonestèmes sont des unités inférieures au morphème
constituées de (suites de) sons prenant une valeur affective. Ces unités
seraient à l’œuvre dans les formes argotiques selon Guiraud (Gordon
1982 : chapitre 14). Tic, tac, taquer, toquer sont subsumés par la racine
/t-k/ qui indique un mouvement brusque. La recherche des phonestèmes
illustre la préoccupation centrale de l’identification du signe, dont la
procédure différentielle favorise les unités discrètes au détriment des
unités syntagmatiques comme la syntaxe ou la prosodie. Occupant
l’essentiel du travail de Hjelmslev par exemple (dont Rastier 1985
donne une excellente synthèse), la formalisation de cette méthode
d’identification amène à poser la question de l’homologie entre les
niveaux d’analyse – sémique, lexical, discursif –, et de l’isomorphie des
niveaux de signifiant entre eux – phonologie, morphologie, syntaxe –
puisqu’ils se voient appliqués la même méthode. Parce que la méthode
est la contribution essentielle du structuralisme, celui-ci est aisément
adopté par certains auteurs des paradigmes psychologistes (Gustave
Guillaume par exemple) ou générativistes (dans l’utilisation des traits
pour le traitement du lexique dans la grammaire générative-
transformationnelle).
L’étude synchronique que suppose la recherche de l’unité du langage
marque une rupture irrémédiable de la tradition diachronique
comparatiste qui constitue la linguistique jusque-là. Cette rupture est
amenée par un Saussure essentiellement préoccupé de définir une
perspective pour l’étude scientifique de l’objet langage. C’est ce que
montrent l’insistance sur le point de vue comme origine de l’objet, les
insatisfactions à l’égard de la terminologie linguistique, les prudences
du Cours et les doutes qu’expriment les notes de ses Écrits. Cette
circonspection n’est pas retenue par les éditeurs du Cours. Ceux-ci
omettent de préciser que l’élaboration d’une linguistique de la langue
devait donner lieu à la proposition ultérieure d’une linguistique de la
parole. Ce sont eux qui ajoutent la caractérisation de la linguistique
comme étude du langage en lui-même et pour lui-même en empruntant
au comparatiste Franz Bopp (1816), emprunt auquel Saussure n’a
apparemment jamais eu recours et qu’il aurait probablement
désapprouvé. De même, le mouvement structuraliste tendra à accentuer
81
Une histoire du sens
les propositions du Cours. Les dichotomies proposées ne sont pas aussi
tranchées qu’on voudra le croire. Utilisé pour la première fois autour de
1928 (Joseph 1994 : 3669), et pour la première fois de façon régulière
par Cassirer en 1945 (Puech 2004 : 127), le terme structure lui-même
n’apparaît que trois fois dans le Cours sans jamais être synonyme de
système (Harris 2003 : 4), raison pour laquelle Saussure était selon
Georges Mounin (1968) un structuraliste sans le savoir. L’ignorance
relative dans laquelle se trouve le Cours dans l’entre-deux guerres
(Puech 2004) montre que Saussure est une figure redécouverte a
posteriori par le structuralisme qui le désigne comme fondateur de la
linguistique synchronique. L’idée que l’institutionnalisation de la
linguistique était l’objectif de Saussure (Chiss et Puech 1990 : chapitre
X) n’est donc pas retenue. Si comme le souligne Joseph (1994),
Saussure s’oppose aux idées dominantes de son époque – le primat
philologique (par le rejet de l’écrit), l’empirisme phonéticien (par
l’insistance sur le phonème et sur les rapports différentiels), les
déterminismes historiques et psychologiques (par une langue organisée
par des systèmes se suffisant à eux-mêmes) –, ce n’est pas
nécessairement avec des visées institutionnelles, et ces visées seraient-
elles documentées qu’elles ne suffiraient pas nécessairement à une
institutionnalisation réussie.
Cette institutionnalisation a pour origine historique les
développements indépendants de l’École de Prague (Hutschings 2004 :
173). Ces développements sont diffusés par Roman Jakobson avec son
arrivée à New York pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il participe
activement aux travaux de l’École Libre des Hautes Études – version
new yorkaise de l’institution de la Sorbonne regroupant des linguistes
exilés par la guerre – qui se dissoudra en 1943 dans le Cercle
Linguistique de New York. Ce cercle comptait parmi ses membres
André Martinet,, en poste à Columbia à partir de 1947. Celui-ci retourne
à Paris en 1955 où il obtient une Chaire de linguistique générale à la
Sorbonne et retrouve une Direction d’études en linguistique structurale à
l’École Pratique des Hautes Études. C’est à travers Martinet, et son
ouvrage de 1960 Élément de la linguistique générale que la vision
structuraliste de Saussure est disséminée en France. C’est à travers le
structuralisme pragois que Georges Gougenheim et Robert Léon
Wagner connaissent le Cours. Maurice Merleau-Ponty est désigné par
Puech comme le médiateur entre Roman Jakobson, Jacques Lacan et
Claude Lévi-Strauss, ce dernier ayant été membre de l’École Libre et
qui y aurait découvert Saussure dans un cours de 1942 donné par
Jakobson selon Joseph. Le structuralisme est rapidement associé aux
82
Le paradigme structuraliste
travaux d’autres chercheurs2 comme Roland Barthes, Jean Piaget, Louis
Althusser , Michel Foucault et Jacques Derrida – Joseph cite encore
Ludwig von Bertalanffy et C. H. Waddington en biologie et le groupe
Bourbaki en mathématiques. Cette extension accompagne le
développement considérable de l’institution universitaire dans les
années d’après-guerre. L’élaboration d’une méthode garante de
scientificité et rassemblant dans un même cadre méthodologique un
ensemble d’objets dont il affirme l’autonomie explique le caractère
révolutionnaire du structuralisme en France en mai 1968. Ce caractère
est comparable à celui qu’il a en Russie avant la Première Guerre où
l’étude du langage ne se dissociant pas de celle de la poétique, le
structuralisme pragois participe de la vague contestataire des idées
formalistes des avant-gardes artistiques, Jakobson entretenant des
relations étroites avec des figures telles que Maïakovski et Khlebnikov.
Cette prétention révolutionnaire est dans les deux cas le principal
moteur de la diffusion et de l’institutionnalisation du paradigme
structuraliste.
Autant l’influence des outils fournis par le structuralisme a-t-elle été
considérable, autant la critique en sera-t-elle sévère. Cette critique
portera sur la difficulté pour un cadre recherchant l’unité du langage
dans une stabilité abstraite à rendre compte des conditions concrètes de
son usage et de sa variation. La première difficulté donne lieu au
paradigme de l’énonciation, la seconde tient de l’affirmation du
caractère synchronique et homogène du système. L’idée qu’un même
système sous-tend les réalisations d’une même langue à travers une
communauté se trouve prise en défaut par les différentes manifestations
des variétés régionales d’une langue, celles des séquences interrogatives
et négatives en français par exemple (les informations sur le parisien et
le morvandiau sont fournies par Dominique Lagorgette, celles sur le
picard par Emmanuelle Labeau) :
(1) a. Est-ce que j’ai le droit d’aller reluquer ? (Parisien familier)
b. J’évo-t-y l’drouè d’aller vouaire ? (Morvandiau, région d’Autun)
c. J’on ti le dreit d’alae veir ?
(Gallo, http ://www.ifrance.com/maezoe/gramair.htm)
2
Rastier (communication personnelle) estime que « En France, au milieu des
années soixante, des magazines culturels regroupèrent sous le nom de
structuralisme des auteurs comme Greimas, Lévi-Strauss, le Barthes d’alors,
qui se réclamaient diversement du courant saussurien, de Hjelmslev ou de
Jakobson. D’autres auteurs, Foucault, Althusser, Lacan, qui ne participaient
nullement au projet d’une sémiotique générale, leur furent bien souvent
agrégés. »
83
Une histoire du sens
d. J’ai-tu l’droit d’aller voir ? (Québécois)
e. Est-ce que j’ai l’droû d’daller vîr ? (Picard)
(2) a. Il est pas aussi grand qu(e) son frangin. (Parisien familier)
b. L’èto point si grand qu’son frère. (Morvandiau, région d’Autun)
c. Il est poént si graund com son fraèrr. (Gallo,
http ://www.ifrance.com/maezoe/gramair.htm)
d. I(l) est pas aussi grand qu’son frère. (Québécois)
e. I’ n’est ni aussi grand que s’frér. (Picard)
Ces manifestations obligent à envisager ou bien que les différentes
variétés régionales constituent de nouvelles langues romanes avec
chacune leur propre système, ou bien qu’elles appartiennent toutes au
français qui contient par conséquent plusieurs systèmes. C’est la
deuxième solution que les chercheurs subséquents retiendront. Ces
systèmes sont analysés par Rastier comme relevant de différents
sociolectes. Chaque sociolecte peut avoir des pratiques propres qui
n’entament pas l’unité de la langue puisqu’elles se manifestent dans des
environnements différents. Si l’analyse de Rastier rend compte du
caractère socialement situé de la variation dialectale, il n’est pas sûr
qu’elle rende compte de la variation historique. Comment le français
voit-il la négation pas suivant l’infinitif se mettre à le précéder par
exemple ?
(3) a. Le but de nostre carriere c’est la mort, c’est l’object necessaire de
nostre visee : si elle nous effraye, comme est-il possible d’aller un pas avant,
sans fiebvre ? Le remede du vulgaire c’est de n’y penser pas.
(Montaigne, 1595, Que Philosopher, c’est apprendre à mourir)
b. Le remède du vulgaire, c’est de ne pas y penser.
Ce changement devrait se faire de façon brusque suivant des groupes
de locuteurs différents. C’est ce que propose Moignet (1965) dans le
cadre guillaumien, où un nouveau système de pensée se substitue à un
autre par une révolution soudaine. Cette révolution redistribuerait la
place des unités dans le nouveau système sans affecter immédiatement
leurs manifestations formelles. En effet, l’évolution des formes est un
processus graduel, comme le montrent les données de Hirschbühler et
Labelle (1994), selon lesquelles le changement de position de pas par
rapport à l’infinitif s’étend sur quatre siècles. La durée du changement
suppose que deux façons de marquer la négation sont longtemps en
concurrence sans apparemment de répartition sociolectale stricte. C’est
84
Le paradigme structuraliste
de ce type d’observations qui pourrait être fait sur à peu près tous les
systèmes linguistiques que vient la notion de synchronie dynamique de
Jakobson et de Martinet, qui suggère l’inscription d’une variation en
synchronie permettant le changement diachronique. Plusieurs pratiques
peuvent donc caractériser un même état d’une même langue, contre les
attentes du structuralisme.
La critique du structuralisme se reporte à ses analyses des faits de
sens. Cette analyse repose sur le primat de la différentialité, dans la
notion de champ sémantique et dans l’analyse componentielle qui peut
lui être associée.
La notion de champ sémantique est associée à Jost Trier (1894-
1970). Affilié à l’université de Münster, Trier articule cette notion dès
les années 1930 (Gordon 1982 : chapitres 7 et 8). Lui-même inséré dans
un ensemble plus large, un champ sémantique constitue un découpage
exhaustif d’une réalité continue. Ce découpage détermine les relations
d’opposition entre les unités qui y entrent et fixe l’extension et la valeur
précise de ces unités. On le montre par l’étude du champ du savoir en
allemand médiéval. La comparaison de la poésie courtoise autour de
1200 et des écrits autour de 1300 de Maître Eckhart révèle deux
systèmes d’opposition, entre wisheit, kunst et list dans le premier corpus,
entre wisheit, kunst et wizzen dans le second. En 1200, wisheit est
l’hyperonyme de kunst et list, le premier s’appliquant à la connaissance
des manières courtoises et le deuxième au savoir appliqué aux autres
domaines. En 1300, wisheit renvoie à la connaissance des expériences
religieuses et mystiques, list a pris valeur péjorative de ruse et seul kunst
demeure stable. Le changement de valeur des termes dépend probable-
ment des aménagements que le champ a imposés aux relations d’opposi-
tion entre les termes. La notion de champ sémantique sera poursuivie
dans la tradition allemande de l’école de Tübingen par Coseriu (1965),
Geckeler (1971), Heger (1971) et Baldinger (1984).
La tradition française s’intéresse à l’identification des éléments qui
structurent les oppositions entre les termes d’un champ. Un exemple
célèbre est fourni par la sémantique analytique de Pottier (1974, 1964).
Si la sémantique analytique s’oppose à une sémantique schématique et à
une sémantique globale par ce qu’elle prend le morphème plutôt que
l’énoncé et le texte comme objet, elle a en commun avec les secondes la
méthode phonologique qui distingue les traits opposant les unités.
L’identification des traits minimaux de signification qui opposent les
sèmes constitutifs des sémèmes constitue le but de l’analyse. Le sémème
lexical chaise se divise ainsi en sèmes, les sèmes spécifiques qui
ensemble constituent le sémantème (‘avec dossier’ pour chaise par
exemple) s’opposant aux sèmes génériques du classème (‘inanimé’) et à
85
Une histoire du sens
la partie connotative du sémème qu’est le virtuème. Une étape de
l’analyse est rendue par le tableau suivant, repris à Touratier (2000 :
32) :
s1 s2 s3 s4 s5 s6
chaise + + + + - + = S1
fauteuil + + + + + + = S2
tabouret - + + + - + = S3
canapé + + - + + + = S4
pouf - + + + - - = S5
s1 ‘avec dossier’, s2 ‘sur pied’, s3 ‘pour une personne’, s4 ‘pour s’asseoir’, s5
‘avec bras’, s6 ‘avec matériau rigide’
Les traits des sèmes sont binaires, opposant comme dans les deux
tensions de Guillaume l’avant, le posé, l’hypothétique et le prospectif à
l’après, le présupposé, le thétique et le rétrospectif. Cette opposition se
réalise dans le cadre du taxème pertinent, son absence pouvant donner
lieu à une apparente trichotomie, comme dans le taxème d’article où
l’opposition entre indéfini et défini s’assortit de l’absence d’application
du taxème qu’est l’article zéro, les taxèmes lexicaux correspondant à des
classes d’expérience nécessairement plus complexes (/moyen de
transport/ par exemple). Les sémèmes lexicaux (lexèmes, opposés aux
grammèmes) se trouvent référer à l’archisémème à leur intersection
(comme siège pour chaise, tabouret, fauteuil, canapé, banc). Ces
paramètres reflètent la situation de communication et la dimension
socioculturelle dans lesquelles ils s’inscrivent.
La poursuite d’une méthode d’identification des unités de sens se
manifeste enfin dans l’analyse américaine des composantes de sens.
L’analyse componentielle est en effet préfigurée chez un Nida (1951)
s’intéressant à la description des langues amérindiennes, elle est utilisée
par des anthropologues comme Goodenough (1956) et Lounsbury
(1956) pour rendre compte des termes de parenté notamment, avant
d’être reprise par l’analyse générative à partir du travail de Jerrold J.
Katz et Jerry A. Fodor (1963) diffusé notamment par Lehrer (1974). Il
s’agit d’identifier les composantes de sens d’une unité lexicale. Suivant
les traits rendant compte du contenu des phonèmes, ces composantes
sont représentées par des traits distinctifs minimaux généralement
binaires. Par exemple, les traits [+humain][+masculin][+jeune][-marié]
constitueraient les composantes du sens du nom anglais bachelor
‘célibataire’. Présumés universels, ces traits comprennent des
composantes distinctives (comme [-marié]) et des marqueurs (comme
[+animé]), la généralité des marqueurs les inscrivant dans les
restrictions sélectionnelles des verbes. Effrayer sélectionne un objet
86
Le paradigme structuraliste
animé par exemple, ce qui fait que Le mariage effraie les célibataires
est bien formé, mais non Les célibataires effraient le mariage. Ces
descriptions s’insèrent naturellement dans des grammaires formelles.
Ces analyses reposent sur l’idée commune que les unités
linguistiques se décomposent en unités significatives. La signification
des unités est chez Trier conférée par le champ sémantique lui-même.
Or, le champ sémantique est de délimitation difficile, comme le
montrent les tentatives de dictionnaires idéologiques (celui de von
Wartburg par exemple, Gordon 1982 : chapitre 11). De plus, si c’est du
champ sémantique que provient la signification des unités, on peut se
demander d’où vient le contenu d’un champ sémantique. Supposer que
ce contenu dérive de l’opposition aux autres champs ne fait que
repousser la question. La résolution de cette question ne peut alors se
faire qu’en supposant que les champs ont pour arrière-fond une
expérience humaine supposée universelle. Une telle supposition réduit
l’autonomie attribuée aux signes qui fondait le postulat structuraliste
d’opposition. Cette autonomie est encore amenuisée par le fait qu’une
unité polysémique devra se distribuer dans plusieurs champs, éludant la
question de l’unité du signe. Si l’opposition définissait le contenu des
unités, leur compréhension devrait dépendre de celle de toutes les autres
unités du paradigme, ce qui est contre-intuitif. Des unités définies par
opposition laisseraient attendre des séries parfaitement symétriques.
L’absence de symétrie est de fait démontrée par le problème des cases
vides. Qu’il n’existe pas de lexème décrivant un siège sans dossier et
avec bras par exemple pourrait s’expliquer par des faits culturels,
comme le propose Greimas, mais cette explication diminue d’autant
l’autonomie du signe. Non seulement toutes les oppositions rendues
possibles ne sont pas exploitées, mais en outre, les traits actualisés par
des signes ne sont pas nécessairement oppositifs. Pottier admet des
éléments connotatifs comme les virtuèmes sans que ceux-ci ne
distinguent nécessairement deux unités. L’idée de confort associée à
fauteuil et exploitée dans l’expression arriver dans un fauteuil ne donne
pas lieu à un lexème évoquant un objet analogue qui serait
inconfortable. Le phénomène de la synonymie et des recouvrements
entre unités est également gênant si on suppose une stricte opposition
entre unités. Cette supposition est abandonnée par l’analyse
componentielle qui suppose que les unités possèdent des composantes
qui ne leur viennent pas de réseaux différentiels d’oppositions. Ces
composantes manifestent cependant la même dépendance inavouée au
réel qu’on devine dans un trait comme [-marié] pour célibataire, ou
[transport intra-urbain] pour autobus, [fait de matériel rigide] pour pouf,
ou [supérativité] pour tête. Pour autant, elles ne donnent pas de
descriptions de tous les objets concernés. Un sac de cuir rembourré peut
87
Une histoire du sens
bien être appelé fauteuil sans avoir ni bras ni dossier digne de ce nom.
Un prêtre peut correspondre à la description jeune homme non marié
sans qu’on le qualifie de célibataire. Cette dépendance rappelle que le
degré de complexité d’un trait admissible n’est pas précisé. Ces
difficultés résolues n’empêcheraient pas qu’une description adéquate
n’est pas toujours équivalente à l’unité décrite. La paraphrase causer la
mort implique une responsabilité plus diffuse de l’agent que tuer.
L’abandon d’un principe strict de différentialité permet de même à
Rastier de dépasser plusieurs des difficultés du structuralisme pour
refonder l’approche, au prix cependant de ne plus définir l’unité d’un
signe dont les sèmes sont toujours révisables.
Paradigme de dichotomies cherchant à cerner une entité abstraite et
stable, le structuralisme peine à réconcilier les alternatives de la langue
et de la parole, du signifié et du référent, du système unitaire et de la
variation, de la synchronie et de la diachronie. Cette difficile
réconciliation s’explique par les problèmes pratiques et théoriques
posées par les descriptions lexicales, où l’accent mis sur des ensembles
d’oppositions toujours particulières ne permet guère de dépasser la
description pour explorer les contraintes universelles sur le langage.
C’est dans ces difficultés dont il accentue la perception que se trouvent
ultimement les conditions du discrédit du structuralisme. Ce discrédit est
accéléré par les propositions d’autres paradigmes comme celui de
l’énonciation, abordé dans la prochaine partie.
Références
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Touratier, Christian. 2000. La Sémantique. Paris : Armand Colin.
Trier, Jost. 1931. Des deutsches Wortschatz im Sinnebezirk des Verstandes.
Heidelberg : Winter.
89
TROISIEME PARTIE
Le paradigme de l’énonciation
Introduction
Si le terme énonciation apparaît pour la première fois chez Bally
(Delesalle 1986), c’est avec Benveniste qu’émerge le paradigme de
l’énonciation. L’énonciation pourrait être caractérisée comme une mise
en œuvre particulière d’une langue dans un contexte d’interlocution. La
considération d’une telle mise en œuvre suppose une réévaluation de la
stricte dichotomie entre langue et parole telle qu’elle semble se présenter
aux lecteurs des années d’après-guerre du Cours de linguistique
générale de Saussure. L’interprétation dichotomique pose évidemment
le problème de réunir deux instances séparées. La langue est la condition
de la parole, et c’est à travers la parole que la langue est accessible et
qu’elle peut être acquise selon Saussure. Cependant, ce dernier
n’envisage guère les conditions de la mise en parole de la langue en
dehors d’un schéma de la communication fortement sujet à caution. Ce
schéma présente un locuteur transmettant une réalité psychologique par
une forme sonore qui permet à un auditeur passif de recevoir cette
réalité telle quelle. Ce schéma se fonde selon Lakoff sur une métaphore
du conduit, où le langage fait passer une idée du locuteur à
l’interlocuteur sans qu’elle soit affectée par le message, son encodage et
son décodage. La métaphore présente un mouvement du locuteur à
l’auditeur aussi unilatéral que le passage de la condition délimitée de la
langue aux conséquences illimitées de la parole, et l’influence sur la
langue de la parole ne sont que peu considérées par Saussure.
Or, la parole n’est pas simple conséquence, elle est une condition
de la structuration de la langue. La langue contient en effet des formes
comme les embrayeurs dégagés par Roman Jakobson dont
l’interprétation dépend du contexte d’usage. Une note sur laquelle serait
griffonné le message Je reviens ici dans cinq minutes n’est d’aucune
utilité si on ne sait pas par qui, quand et où elle a été laissée, puisque la
référence de je, ici, dans cinq minutes est identifiée par le contexte de
production. Ces embrayeurs ne sont qu’une partie des marques que le
contexte de l’échange conjoignant locuteur et interlocuteur laisse dans la
langue, comme le soulignait déjà Karl Bühler. Les fonctions de la
91
Une histoire du sens
communication de Bühler sont étendues par Roman Jakobson à partir de
constats d’anthropologues comme Bronislav Malinowski (Nerlich
1992 : 254-256) sur le caractère relationnel de certains usages de la
parole. Que l’usage ne se limite pas à une fonction référentielle est
démontré par l’exemple frappant des performatifs d’Austin. L’impact
sur le monde d’une phrase comme Je vous déclare mari et femme est
infiniment plus considérable que ce que laisse entendre le sens des mots
isolés. En somme, la langue se met en parole précisément parce que les
conditions de cette parole se trouvent reflétées dans la langue elle-
même. La condition se trouve dans la conséquence pour permettre leur
mise en rapport.
C’est par cette idée que la parole est une condition de la structuration
même de la langue que se caractérise l’énonciation. C’est pourquoi le
modèle de mise en discours d’un Guillaume n’a rien d’énonciatif au
sens strict, puisque le discours reste entièrement déterminé par la
puissance de la langue. C’est aussi la raison pour laquelle je considère
(contre Chiss 1987 et Nerlich 1992 : 196, cette dernière allant jusqu’à
faire remonter la filiation à Bréal, p. 157) que Bally n’est pas à l’origine
du paradigme de l’énonciation. Il a beau considérer des faits de parole,
leur mise en œuvre n’est pas posée comme facteur explicatif de la
structuration de la langue.
Ce sont les théories relevant du paradigme de l’énonciation qui font
l’objet de cette troisième partie. Elle considère tour à tour les travaux
d’Émile Benveniste, d’Oswald Ducrot, de Jean-Claude Anscombre, de
Henning Nølke et d’Antoine Culioli. Sans entretenir de rapports
institutionnels étroits, les trois approches de l’énonciation, de
l’argumentation dans la langue et de la Théorie des opérations
énonciatives explorent chacune ce que l’usage de la parole implique
pour l’organisation de la langue. Les thèmes communs et les
divergences de ces approches seront résumés dans la conclusion, ainsi
que l’influence d’une théorie à la charnière du structuralisme et du
cognitivisme.
Référence
Delesalle, Simone. 1986. Introduction : histoire du mot énonciation. Histoire
des conceptions de l’énonciation. Histoire Épistémologie Langage 8,2, 7-22.
1. Émile Benveniste
Émile Benveniste naît en 1902 dans la ville alors ottomane et
aujourd’hui syrienne d’Alep. Arrivé jeune enfant à Paris, il entre à la
Sorbonne à seize ans. Étudiant remarqué de Vendryès et de Meillet, il
devient en 1927 Directeur d’Études en grammaire comparée et en
92
Le paradigme de l’énonciation
iranien à l’École Pratique des Hautes Études. C’est à l’Université de
Paris qu’en 1935 il présente une thèse sur la formation des noms en
indo-européen rédigée sous la direction d’Antoine Meillet, à qui il
succède à la Chaire de grammaire comparée du Collège de France en
1937. La Deuxième Guerre mondiale le force à un exil précaire en
Suisse, au retour duquel il constate la destruction de toutes ses notes de
recherche. Cela ne l’empêche pas de faire paraître 9 ouvrages après
1946, nombre égal à celui qu’il avait publié avant 1940, et il est honoré
en 1958 du secrétariat de la Société Linguistique de Paris et de la
succession à Vendryès à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres.
Des accidents vasculaires le frappent en 1956 puis en 1969, ce dernier le
laissant aphasique ; c’est probablement à ces dernières circonstances
qu’on doit la réunion de certains de ses articles dans les deux célèbres
tomes des Problèmes de linguistique générale de 1966 et de 1974. Il
décède à Paris en 1976.
Le thème qui réunit les Problèmes de portée plus générale et le
travail plus spécialisé d’indo-européaniste est celui du rapport entre le
langage et ses conditions d’usage. Ce rapport sous-tend par exemple le
travail sur le vocabulaire des institutions indo-européennes. En effet, la
société qui a parlé l’hypothétique langue indo-européenne n’a laissé de
trace qu’à travers les langues classiques qui en dériveraient. Ce n’est
donc qu’à travers le vocabulaire de ces langues classiques qu’on peut se
faire une idée du type de société que constituait la tribu indo-
européenne. Il s’agit de considérer le vocabulaire appartenant en propre
à l’indo-européen comme en témoigne sa constance dans les différentes
langues classiques, au regard de leurs divergences. Ces considérations se
fondent sur le sens des formes selon ce qu’en laissent voir les textes,
leur distribution avec tel mot ou tel autre, la morphologie flexionnelle et
dérivationnelle qui les concerne, leur rapport à des formes de sens
proche. Cette étude du sens est parfois secondée par celle des
manifestations sociales de différents groupes issus de la famille indo-
européenne, telles que nous les décrivent les sources historiques
classiques ou les études anthropologiques plus récentes.
La société indo-européenne vit d’élevage et d’agriculture. Le
montrent les désignations constantes de certains animaux à travers les
langues du groupe. Elles ne suggèrent aucune tradition commerciale,
comme l’établit l’absence de terme commun aux langues classiques
pour parler du métier de négociant. En outre, la notion de salaire
n’apparaît à l’origine que comme rétribution à des hommes d’armes
s’étant illustrés par quelque prouesse. En plus des agriculteurs et des
guerriers, la société compte une classe religieuse, cette division sociale
étant rendue par les données linguistiques de l’iranien, de l’indien, du
grec et de l’italique, rappelant la tripartition de l’anthropologue Georges
93
Une histoire du sens
Dumézil, et à laquelle s’ajoute la classe des artisans. Il faut encore
compter la condition d’esclave, l’étranger capturé à la guerre.
La société indo-européenne est de structure patriarcale. Benveniste
en donne pour preuve les faits que les termes de parenté sont pour la
plupart définis en rapport au père, que les termes pour la mère et la sœur
sont souvent rares, incertains et de forme variable. L’existence du dérivé
latin patrius qui a formé patria prouve en l’absence de matrius et de
matria le statut du père. Il n’y a ni autorité, ni possession propre à la
mère. De plus, les relations de parenté n’indiquent pas toujours des
relations consanguines. C’est que l’indo-européen distingue la parenté
descriptive, le père personnel que décrit le gothique atta, et la parenté
classificatoire, fadar évoquant le père social. On a la même distinction
pour la mère entre les termes classificatoires latin mater et grec mater et
les descriptifs anna, annis. En parallèle, le grec phrater désigne non le
frère de sang mais le membre de la même phratrie, ainsi qu’on le voit
encore dans le dérivé gothique fradrein ‘lignée, parents’ de fradar
‘frère’, dérivé sans équivalent féminin. La parenté classificatoire indique
qu’on a affaire en indo-européen à une famille étendue, constituée de
l’ancêtre mâle autour duquel on retrouve tous ses fils et leur famille
restreinte, qu’on oberve encore dans la zadruga de la Serbie jusqu’au
dix-neuvième siècle. C’est ce qui explique la rareté des termes pour les
parents consanguins de la femme, avec qui les membres de la famille
élargie qu’elle intègre ne cohabitent pas. Le passage au système
descriptif de parenté et à la famille restreinte est marqué par une
différenciation lexicale du grec avec la création de adelphos, signifiant
littéralement ‘né de la même matrice’, duquel sera formé le féminin
symétrique adelphe. La distinction entre les deux systèmes de parenté
s’est faite en latin à travers le couple frater tout court et (frater)
germanus, qui a donné l’espagnol hermano. Le vocabulaire des termes
de parenté dans leurs rapprochements et leurs divergences permet de se
faire une idée relativement précise de la structure de l’institution
familiale à date archaïque, et des transformations qu’elle a pu subir à
travers le temps.
La famille comme structure sociale s’oppose et s’intègre au clan, à la
tribu et au pays. Le vocabulaire du droit humain permet de distinguer les
pratiques qui règlent la vie familiale (grec ‘themis’) et celles entre
familles (‘dike’). Le droit divin est en latin exprimé par la forme fas
qu’on retrouve en français dans fatalité et signifiant en indo-européen
parler, qui donne de même le pheme grec signifiant une parole de
source impersonnelle (Tome 2, livre 2, chapitre 5). Le droit humain est
établi dans sa pratique par le fait de dire, en latin (iusdex, de ius,
coutume, et dicere, dire) de même qu’en osque (med-dis), en grec
(dikas-polos) et en germanique (eo-sago), le juge étant celui qui dit le
94
Le paradigme de l’énonciation
droit, la règle, la coutume (Tome 2, livre 2, chapitre 3). L’offrande, le
sacrifice, le vœu, la prière, le serment sont des actes qui mettent en jeu
l’efficacité de la parole dans son rapport avec les dieux et entre les
hommes, ce que révèle leur dénomination dans différentes langues
classiques. En somme, le droit ainsi que le pouvoir royal lui-même
reposent sur une conception religieuse du dire. Légiférer, juger, c’est
pour la personne d’autorité faire exister en vertu du seul pouvoir
créateur de la parole, de la même façon que la parole divine a le pouvoir
de créer la chose. C’est donc non seulement sur la nature des institutions
sociales que l’approche de Benveniste permet de se prononcer, mais sur
la conception qu’en avaient les individus qui étaient régis par elles.
Langue et société instaurent entre les membres d’une communauté
des relations héritées, largement inconscientes, échappant au contrôle
des individus (1974 : 95), qui constituent cette culture dont on ne peut
sortir (1966 : 29). Contre Meillet notamment, Benveniste affirme qu’il
n’y a d’homologie ni génétique, ni typologique, ni structurelle entre
langue et société (1974 : chapitre VI), même si des comparaisons
anecdotiques peuvent être faites entre langue et économie par exemple à
travers la notion de valeur (1974 : 101). Le rapport essentiel entre
langue et société est celui d’interprétant à interprété (1974 : 95). La
langue interprète la société, comme elle interprète la pensée (1966 : 16,
27-28, chapitres VI, VII). La société ne peut être comprise hors de la
langue, lors même que la langue peut être étudiée en elle-même (1974 :
95-96), hors de toute référence à la société, comme le montre la
possibilité du métalangage (1974 : 97). Cette relation asymétrique
n’empêche pas l’interdépendance entre société et langage, puisque le
langage suppose la représentation de l’autre et la société repose sur la
médiation entre les individus.
C’est l’énonciation qui constitue l’acte par lequel se fonde
corrélativement la société à travers l’interlocuteur et le sujet. La
fondation du sujet par le langage est ce qu’il faut entendre par
l’expression subjectivité du langage. Aucun sujet n’est fondé par un
langage des abeilles ne permettant pas le dialogue, et celui-ci ne
constitue donc pas véritablement une langue (1966 : 26-27, chapitre V).
Son statut fondateur fait que l’énonciation définit l’infrastructure cachée
d’un ensemble de relations et d’éléments constants à travers le langage,
ces figures pouvant être retrouvées dans la diversité toujours variable
des langues (1966 : 17, 19). Les principes fondamentaux du langage
sont recherchés par Benveniste dans les nécessités que suppose l’usage
du langage, et non par exemple dans une langue historiquement
première comme a pu le faire la grammaire comparée (1974 : 25). «
C’est toujours à l’acte de parole dans le procès de l’échange que renvoie
l’expérience humaine inscrite dans le langage. » (1974 : 78). Ainsi, ces
95
Une histoire du sens
nécessités constitutives de l’intersubjectivité (1974 : 77) se retrouvent
dans les personnes de l’interlocution que rendent les personnes
grammaticales du verbe et du pronom (1966 : chapitres XVIII et XX,
1974 : 68) et l’organisation narratologique du récit (1974 : 88), dans les
rapports évoqués par l’interrogation, l’intimation, l’assertion et ses
modalisations (1974 : 84-85), dans le lieu de l’échange que rendent à
partir du locuteur les déictiques (1974 : 69, 83), au temps à l’intérieur
duquel il a lieu (1966 : chapitre XIX, 1974 : 183), et même dans les
formes utilisées dans l’échange (voir la question des verbes délocutifs,
1966 : chapitre XXI, et plus généralement le traitement des embrayeurs
comme noms de discours, 1974 : 83, 84, 200-201). C’est ainsi que de
même qu’on peut parler de personnes du discours pour la première et la
deuxième et de non-personne pour la troisième, le passé composé peut
être décrit comme un temps du discours, puisqu’il est relié au moment
de parole, ce qui n’est pas le cas de l’énonciation historique du récit que
livre le passé simple.
L’acte d’énonciation constitue de plus le lieu de passage de la
langue à la parole pour un idiome particulier. Dans le plan du sens, la
langue est animée par la dualité du sémiotique et du sémantique. Le
sémiotique est l’aspect de la symbolisation analytique (1974 : 235),
attaché à l’unité linguistique du mot, immanent (1974 : 236) à la langue,
refermé sur lui-même (1974 : 21), donc impossible à traduire (1974 :
228). Il concerne les systèmes paradigmatiques d’opposition entre
formes et constitue l’objet linguistique du structuralisme (1974 : 34). Le
sémantique est l’aspect global (1974 : 235), attaché à l’unité de
l’énonciation (ou de discours, 1974 : 65) qu’est la phrase, imprévisible
(1974 : 21), transcendant la langue, en représentant l’ouverture sur les
rapports interpersonnels (1974 : 224) et sur le monde de référence et qui
rend possible la traduction (1974 : 21, 228).
En dernière analyse, le langage est la source et le résultat de la
socialité et de la subjectivité, de la vie culturelle et de la vie mentale.
Les rapports entre langue et parole, idiomes et langage sont redéfinis par
la réflexion de linguistique générale de Benveniste. L’hypothèse d’un
rapport entre conditions d’usage et propriétés du langage est à ma
connaissance la proposition la plus aboutie pour la solution du problème
des universaux. Si cette proposition reste à évaluer, l’influence de la
notion d’énonciation dont Benveniste est le père a été considérable, et
continue de se manifester dans le domaine des études discursives et
littéraires.
Références
Benveniste, Émile. 1935. Origines de la formation des noms en indo-européen.
Paris : A. Maisonneuve.
96
Le paradigme de l’énonciation
Benveniste, Émile. 1980-1981. Le vocabulaire des institutions indo-
européennes. 2 volumes. Paris : Minuit.
Benveniste, Émile. 1975. Noms d’agent et noms d’action en indo-européen.
Paris : A. Maisonneuve.
Benveniste, Émile. 1966 et 1974. Problèmes de linguistique générale. 2
volumes. Paris : Gallimard.
Kristeva, Julia, Jean-Claude Milner et Nicolas Ruwet (dir.). 1975. Langue,
discours, société : pour Émile Benveniste. Seuil : Paris.
Normand, Claudine et Michel Arrivé (dir.). 1997. Émile Benveniste, vingt ans
après. Actes du Colloque de Cerisy de 1995. Numéro spécial de Lynx 9.
2. La Théorie de l’argumentation dans la langue
2.1 Oswald Ducrot
Né à Paris en 1930, Oswald Ducrot est agrégé de philosophie. Directeur
d’Études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales dès 1972, il
joue un rôle d’animateur de la discipline. Il publie notamment des
ouvrages de vulgarisation (ses dictionnaires encyclopédiques de 1972 et
de 1995), dont une présentation du structuralisme (1968) qui contribuera
à assurer la cristallisation de ce paradigme en linguistique et sa diffusion
dans les études littéraires. C’est du point de vue du structuralisme qu’il
inaugure en France l’étude de phénomènes pragmatiques comme les
implicatures, les actes de langage et l’argumentation, qu’il réunira par la
théorie énonciative de l’argumentation dans la langue.
La Théorie de l’argumentation dans la langue repose sur l’idée que la
sémantique a une organisation interne propre structurée par la visée de
l’argumentation. Affirmer Pierre est intelligent (1984 : 124), c’est
moins informer d’un état de choses qu’argumenter en faveur de
certaines conclusions. Des conclusions différentes peuvent être données
par des expressions comme à moitié vide et à moitié plein ayant pourtant
une valeur descriptive proche (1984 : 49-50). Un verre dont on dit qu’il
est à moitié vide doit être rempli, non un verre à moitié plein. Les
informations sur le monde n’épuisent donc pas les instructions données
par le langage. Ces instructions ne correspondent en outre jamais
parfaitement aux catégories de la logique. Par exemple, aucune
implication logique n’est communiquée par plusieurs des emplois de si :
(1) a. Si tu as soif, il y a de la bière dans le réfrigérateur.
b. Si Pierre vient, dis-lui que je serai là à 18h00.
c. Si la France est jolie, Paris est émouvante.
Cela ne signifie pas que le langage est irrationnel, mais plutôt qu’il a
sa propre logique. C’est donc la tâche du linguiste de découvrir la
97
Une histoire du sens
logique du langage (1973 : 25). Cette logique doit être reconstruite à
partir des effets observables par un ensemble d’hypothèses internes sur
un objet auquel on n’a pas directement accès (1973 : 53, 1984 : 52, 174).
La boîte noire du sens (1984 : 14) comprend deux composantes : la
signification proprement linguistique (1984 : 60, 180), qui caractérise
l’entité grammaticale qu’est la phrase (1984 : 174), et le sens (1984 : 60,
180), qui caractérise la phrase dans un emploi particulier qu’est l’énoncé
(1984 : 174).
La signification correspond à la valeur littérale d’une séquence. Cette
valeur littérale serait stable à travers les contextes d’emploi, et dans la
séquence suivante :
(2) Pierre a arrêté de fumer.
elle correspondrait à l’idée qu’une certaine personne ne fume plus
(1984 : 33). Cette idée emporte la présupposition qu’une personne a
fumé auparavant. Les présupposés sont ainsi partie prenante de la
signification. Leur stabilité est démontrée par le fait qu’ils se conservent
sous l’interrogation et la négation :
(3) a. Pierre a-t-il arrêté de fumer ?
b. Pierre n’a pas arrêté de fumer.
ce qui implique qu’ils sont inscrits en langue.
Cette inscription ne vaut pas pour le sens, qui correspond à la valeur
contextuelle d’une séquence. Cette valeur contextuelle est donc
susceptible de varier selon les interlocuteurs, le cadre de l’échange et
son but. La séquence en (2) peut correspondre à une invitation de suivre
l’exemple cité ou à un jugement du type Pierre a plus d’énergie que toi.
Cette diversité est cependant guidée par des principes interprétatifs.
S’apparentant aux maximes découvertes indépendamment par Grice, les
lois du discours comme les lois d’exhaustivité (1984 : 62, 100) et
d’utilité (1984 : 64, 108) permettent de générer divers sous-entendus. En
effet, le conseil que peut sous-entendre (2) dérive du principe d’utilité
qui autorise à se demander pourquoi un locuteur produit une certaine
séquence. Si ces opérations appartiennent à la parole, elles reposent sur
des connaissances appartenant à la langue elle-même. En effet, le
passage de l’assertion Pierre a arrêté de fumer au reproche sous-
entendu Pierre a plus d’énergie que toi suppose Arrêter de fumer
demande de l’énergie, raisonnements que Ducrot caractérise comme
présupposés des sous-entendus (1984 : 39).
Les sous-entendus incluent ainsi un aspect illocutoire. L’illocutoire,
c’est le fait que les paroles se présentent de par leur seul usage comme
créant une obligation, que Ducrot qualifie de juridique. La promesse
98
Le paradigme de l’énonciation
engage le locuteur à faire, l’ordre prétend obliger l’interlocuteur à obéir,
la question à répondre (1984 : 36). Ces actes sont marqués de façon
primitive par différentes structures phrastiques, la question par
l’interrogative par exemple, et différents facteurs contextuels affectant
cette valeur illocutoire primitive induiront une dérivation vers un acte
second. Un acte de demande peut être dérivé à partir d’une interrogation
par la présence du verbe pouvoir à la deuxième personne du présent de
l’indicatif (Pouvez-vous me passer le sel ?) (Anscombre 1981). La
dérivation n’empêche pas la conjonction des actes, puisque la séquence
Pouvez-vous me dire quelle heure il est ? peut entraîner la réponse Oui,
il est cinq heures qui valide à la fois l’acte primitif et la requête.
Ainsi, un énoncé montre son énonciation, et c’est cette description de
l’énonciation qui constitue le sens de l’énoncé (1984 : 151). Outre les
mécanismes de dérivation illocutoire et les lois de discours, le sens de
l’énoncé est prédit par la signification de la phrase, laquelle est elle-
même prédite par la signification des mots. À ce titre, la signification est
un ensemble d’instructions de sens hypothétiques dont la finalité est de
prédire l’interprétation observable, et se démarque d’un contenu
invariant qui serait intrinsèque aux formes (contrairement à ce que pose
le guillaumisme par exemple, 1984 : 50). Si Ducrot critique la définition
différentielle de la valeur dans le structuralisme (1973 : 149), le contenu
des instructions de sens semble aussi vide que les cases des oppositions
structuralistes. Les indéfinis auraient ainsi pour signification celle
d’embrayeurs dont la référence serait entièrement contextuelle (1973 :
chap. VIII). La signification semble donc s’aligner sur le sens.
Le sens montré a cependant ceci de particulier qu’il n’est pas sujet à
débat, contrairement au contenu d’une assertion susceptible de
véridiction. Or, alors que le contenu asserté peut être contesté, les
présupposés doivent être admis par l’interlocuteur. De même, tandis que
le locuteur peut être tenu responsable de ce qui est dit, les présupposés
de ce dit ne peuvent lui être imputés. L’idée que Pierre fumait ne tient
pas à l’individu qui affirme que Pierre a arrêté de fumer, mais à une voix
collective. Cette voix est celle d’un énonciateur, entité psychologique
responsable d’une énonciation et susceptible de la prendre à son compte,
diffèrant de l’entité physique responsable de la production du message
qu’est le locuteur. Plusieurs énonciateurs peuvent donc être mis en scène
par une même énonciation. Cela s’observe dans la concession, ainsi que
dans la négation dont s’opposent les emplois descriptifs, que le locuteur
prend à son propre compte, et les emplois polémiques et
métalinguistiques, qui impliquent un autre énonciateur (1984 : 216ss) :
(4) Il ne doit pas fumer.
(5) a. Il ne doit pas fumer.
99
Une histoire du sens
b. Il ne doit pas fumer ; il doit pétuner.
Un autre exemple est fourni par le discours rapporté :
(6) a. Il paraît qu’il va faire beau.
b. Ah, je suis un imbécile, eh bien, tu vas voir... (1984 : 172)
La polyphonie se manifeste de même dans certains procédés
littéraires, qui distinguent auteur et narrateur d’une part, et
éventuellement différents narrateurs, comme le montrent Bakhtine
(1984 : 152, 171) et la narratologie de Genette ou de Bal (1984 : 208).
L’altérité des énonciateurs devient ainsi une valeur constitutive (1984 :
11, 70ss, 168) non seulement de la parole, mais aussi de la langue
(1984 : 31, 44, 69), via la personne grammaticale par exemple (1984 :
30). Le langage est ainsi fondé par l’opposition de points de vue, ce en
quoi Ducrot s’appuie de façon cruciale sur le travail de Benveniste, dont
il se réclame régulièrement pour les notions de subjectivité du langage,
de sui-référentialité (1984 : 94), de délocutivité (1984 : 119, 169).
Cependant, et cela va au-delà de Benveniste, la multiplicité des
énonciateurs ne semble que le symptôme de la nature argumentative du
langage.
Le fait de mener à certaines conclusions est non seulement un sous-
entendu produit par certains contextes, il s’inscrit directement dans la
langue à travers certaines expressions, l’argumentation étant par
conséquent une propriété de la langue plutôt que de son seul usage. Peu
et un peu ont une valeur quantitative objectivement comparable, mais
contrairement au second terme de valeur réalisante, le premier
déréalisant tire vers la négation.
(7) a. Il l’aime peu.
b. Il l’aime un peu.
Il en va de même de presque et à peine qui conduisent à des
présupposés différents (1984 : 184). De même, tandis que P, et même r
mène à une conclusion r, trop P pour r s’oppose à la conclusion r
(1973 : 229ss).
(8) a. Il l’aime presque.
b. Il l’aime à peine.
(9) Il l’aime trop pour lui mentir.
(10) Il l’aime, et même beaucoup.
Ces expressions instituent des échelles argumentatives (1973 : 229ss,
270). Donc conjoint des conclusions allant dans le même sens, mais
100
Le paradigme de l’énonciation
coordonne des conclusions différentes (1984 : 229). Certes et d’autres
concessifs reconnaissent sans les adopter les vues d’un autre énonciateur
(181).
(11) a. Il l’aime, (donc, * mais) il ne lui ment pas.
b. Il l’aime certes, (* donc, mais) il lui ment.
Ainsi, la visée de l’argumentation se trouve inscrite dans la
signification même de marqueurs linguistiques, qui varient par leur
direction et aussi par leur force. Paul a lu quelques romans de Balzac va
dans le sens de la conclusion Il pourra te renseigner sur cet auteur,
contrairement à la séquence de valeur littérale pourtant analogue Paul
n’a pas lu tous les romans de Balzac. La conclusion visée trouve un
argument plus fort dans quelques romans que dans un seul roman, mais
moins convaincant que dans tous les romans. L’enchaînement discursif
de l’argument à la conclusion est garanti par des conceptions de sens
commun, comme celle selon laquelle plus on lit un auteur, plus on le
connaît et mieux on peut en parler, ou comme cette autre à l’œuvre en
(11) selon laquelle plus on aime quelqu’un, moins on lui ment. Ces
topoï graduels reposent sur des schémas topiques de forme (±P,±Q)
permettant les formes topiques orientées (+P,+Q) et (-P,-Q) et anti-
orientées (+P,-Q) et (-P,+Q). Ainsi ce sont des schémas de scénario
qu’on trouve sous le sens des mots, non des objets. Ces schémas sont
constitués du faisceau des topoï dans lesquels une forme s’insère pour
constituer le champ topique de tous les stéréotypes qu’il convoque. La
possibilité de trouver serait constitutive du sens de chercher, qui donne
un argument en faveur de sa résolution et indique une disposition en ce
sens. C’est pourquoi on peut dire À force de chercher, il a trouvé. Par
contraste, * À force de traverser la rivière, il a atteint l’autre rive est
irrecevable, puisque le lien entre traverser une rivière et atteindre
l’autre rive ne serait pas intrinsèque (Anscombre 1995). Autant les
comportements des items lexicaux que les instructions fournies par les
marqueurs grammaticaux sont concernées par ces relations
argumentatives graduelles et dynamiques qui formalisent l’intuition
antérieure des présupposés du sous-entendu.
Cependant, l’idée que le sens des formes linguistiques est donné par
des champs de formes topiques pose le problème de la circularité au
moins apparente de ces dernières, puisque le sens de P dépend de Q et
celui de Q dépend de P dans (+P,-Q). C’est ce que tentent de dénouer les
propositions que les formes topiques sont des blocs sémantiques pour
Marion Carel (1995) et des phrases pour Anscombre. L’utilisation de
phrases plutôt que de formes topiques permet notamment d’éviter
l’absurdité apparente de la gradualité dans le cas des génériques. La
101
Une histoire du sens
phrase Un castor construit des barrages ne valide pas le raisonnement
que plus on est castor, plus on construit des barrages. Néanmoins, si
cette approche permet de dégager des mécanismes généraux comme des
contraintes particulières, celles-ci ne semblent rendre compte que d’une
partie du sens. Si intelligent, brillant et génial donnent des arguments
favorables pour des conclusions analogues, ils emportent des
distinctions qui ne se réduisent pas intuitivement à leur rôle
argumentatif. L’idée que c’est de la valeur argumentative que se dérive
la valeur descriptive apparaît sujette à caution, car le type de propriétés
substantives que ces termes évoquent et l’accès vers la référence que
celles-ci permettent ne trouve pas d’explication évidente dans ce cadre.
Bien qu’elle ne soit pas toujours explicitement réclamée comme
telle, et que les réclamations se portent plutôt vers le structuralisme, la
Théorie de l’argumentation dans la langue est nettement énonciative. Ce
caractère énonciatif est marqué par une position sceptique face à la
notion de sens inhérent à un mot séparé de ses conditions d’usage, par
l’insistance de la relation étroite entre parole et langue jusque dans les
représentations données par les unités particulières, par le rejet d’une
séparation de la sémantique et de la pragmatique, qu’on cherche plutôt à
réunir. Ces positions sont inspirées par le projet de donner une
résolution au passage de la langue à la parole si problématique pour le
structuralisme, résolution qui peut s’interpréter comme l’objectif central
de la théorie. Si elle a fait l’objet d’un nombre de reformulations qui en
rendent l’appréhension difficile, cette théorie a eu un impact notable
dans les études discursives de la linguistique française, dans les cultures
latines où se trouvent traduits plusieurs des ouvrages de Ducrot et dans
la pragmatique anglo-saxonne où elle jouit d’un succès d’estime à défaut
d’être largement connue.
Références
Anscombre, Jean-Claude. 1980. Voulez-vous dériver avec moi ?
Communications 32, 61-124.
Anscombre, Jean-Claude et Oswald Ducrot. 1989. Logique, structure,
énonciation : lectures sur le langage. Paris : Minuit.
Anscombre, Jean-Claude et Oswald Ducrot. 1983. L’Argumentation dans la
langue. Bruxelles : Mardaga.
Bourcier, Danièle et Oswald Ducrot. 1980. Les Mots du discours. Paris : Minuit.
Carel, Marion. 2002. Préface et publications linguistiques d’Oswald Ducrot.
Marion Carel (dir.). Les Facettes du dire. Hommage à Oswald Ducrot.
Paris : Kimé.
Carel, Marion. 1995. Trop : argumentation interne, argumentation externe et
positivité. Jean-Claude Anscombre (dir). Théorie des Topoï. Paris : Kimé.
177-206.
102
Le paradigme de l’énonciation
Ducrot, Oswald. 1984. Le dire et le dit. Paris : Minuit.
Ducrot, Oswald. 1980. Les Échelles argumentatives. Paris : Minuit.
Ducrot, Oswald. 1972. Dire et ne pas dire : principes de sémantique
linguistique. Paris : Hermann.
Ducrot, Oswald. 1968. Qu’est-ce que le structuralisme ? Paris : Seuil.
Ducrot, Oswald et Tzvetan Todorov. 1972. Dictionnaire encyclopédique des
sciences du langage. Paris : Seuil.
Ducrot, Oswald et Jean-Marie Schaeffer. 1995. Nouveau dictionnaire des
sciences du langage. Paris : Seuil.
Ducrot, Oswald, M. C. Barbault et J. Depresle. 1973. La Preuve et le dire :
langage et logique. Paris : Mame.
2.2 Jean-Claude Anscombre
Né en 1942 à Compiègne, Jean-Claude Anscombre complète en 1972
une thèse de troisième cycle en mathématiques à l’Université de Paris
VII sous la direction de René Dubreuil, un an après un DEA en
linguistique sous la direction d’Oswald Ducrot. Chargé de cours à
l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à partir de 1965, entré
en poste au CNRS en 1973 où il devient à la suite de son Habilitation
Directeur de Recherches en 1996, Anscombre est le principal
collaborateur de Ducrot dans le développement de la Théorie de
l’argumentation dans la langue. La perspective selon laquelle une
constante référence à la visée argumentative structure la langue est
développée dans le sens d’une sémantique syntagmatique. Abordées
dans plusieurs ouvrages dirigés et dans plus d’une centaine d’articles,
les contraintes fines qui régissent l’emploi des articles, des prépositions,
des temps, des connecteurs s’expliqueraient par le rôle que joue la
connaissance de l’usage lui-même. La circularité apparente de
l’explication est résolue par l’idée d’une énonciation collective à
laquelle renvoie la connaissance et la pratique de l’usage. Cette
énonciation prend la forme de phrases génériques qui constituent les
topoï intrinsèques, qui seront envisagés comme des stéréotypes au sens
de Putnam. Ces stéréotypes expliquent que des informations attendues
ne sont pas informatives, ce qui se manifeste autant dans la morpho-
syntaxe que dans le discours :
(1) a. Une affaire *(in)solite.
b. Les Français sont des mangeurs *(de grenouilles).
c. La moto était dans le fossé. *(Les) deux pneus étaient crevés.
L’anaphore fidèle requiert les deux et non pas le partitif deux dans la
mesure où l’unité moto est associée à la phrase générique Les motos ont
deux roues, alors que Les automobiles ont quatre roues imposerait les
103
Une histoire du sens
compatibilités inverses. Le nom mangeurs sans déterminants n’est pas
informatif appliqué à un groupe de gens, puisqu’il en est une activité
stéréotypique. La désignation de la conformité au stéréotype
qu’impliquerait solite rend son existence même impossible. Les
stéréotypes et des idéologies, une certaine culture en somme,
s’inscrivent dans la langue à travers les phrases génériques auxquelles
renvoient les unités linguistiques. Le rôle de ces phrases est montré par
la considération des onomatopées, des interjections, des formules figées,
des proverbes, qui emportent une énonciation collective garante de leur
forme. Il l’est également par l’appréciation originale de la notion de
délocutivité de Benveniste (Anscombre ; voir Larcher 2003). La
délocutivité concerne la référence à l’acte qu’une forme permet
d’accomplir dans certaines énonciations spécifiques. Faire au revoir de
la main, jouer à chat perché, un m’as-tu-vu renvoient aux actes
accomplis par Au revoir !, Chat perché !, M’as-tu-vu ?. Cette référence
s’établit pour les formes particulières à la suite d’une évolution
historique suivant un cheminement relativement stable. La description
de ce cheminement apporte les dimensions de la diachronie et de la
comparaison romane à une théorie essentiellement synchronique du
français. Ces divers faits illustrant la référence de la langue à elle-même
tendraient à montrer que la signification des unités linguistiques est
organisée par le renvoi à des phrases plutôt qu’à des structures
formelles. Si l’auteur n’a pas toujours obtenu l’attention institutionnelle
attendue, son travail n’en est pas moins d’une grande finesse dans
l’analyse des faits particuliers et d’une notable cohérence dans
l’extension considérable de notions liant langage et culture.
Références
Anscombre, Jean-Claude. 2001. Le Rôle du lexique dans la théorie des
stéréotypes. Langages 142, 57-76.
Anscombre, Jean-Claude (dir.). 1995a. Théorie des Topoï. Paris : Kimé.
Anscombre, Jean-Claude. 1995b. Topique or not topique : formes topiques
intrinsèques et formes topiques extrinsèques. Journal of Pragmatics 24, 115-
141.
Anscombre, Jean-Claude. 1985. Onomatopées, délocutivité et autres blablas.
Revue Romane, 20,2, 169-207.
Anscombre, Jean-Claude. 1979. Délocutivité généralisée et rapports sémantique
/ syntaxe. Recherches linguistiques 8,2, 5-43.
Larcher, Pierre. 2003. La dérivation délocutive : histoire d’une notion
méconnue. Historiographia Linguistica 30,3, 389-406.
104
Le paradigme de l’énonciation
2.3 Henning Nølke et la ScaPoLine
Né en 1948 à Copenhague au Danemark, Henning Nølke soutient en
1981 une thèse de doctorat sur les adverbes paragmatisants sous la
direction de Carl Vikner à l’Université de Copenhague et en 1994 sa
thèse d’État sur la linguistique modulaire à Aarhus où il est professeur.
Poursuivi dans une centaine d’articles et une dizaine de monographies et
ouvrages collectifs, le modèle est structuraliste en ce sens que tout
discours est a priori cohérent, que le déploiement du discours est une
conséquence de l’organisation interne de la langue, que l’énoncé est
prévu par la phrase et le sens par la signification. La signification donne
des instructions posant des variables, des relations entre ces variables et
des indications sur leurs conditions de saturation. La saturation des
variables par le contexte est régie par des stratégies interprétatives pour
donner l’interprétation observable. La conspiration de ces paramètres
appartenant aux composantes syntaxique, sémantico-logique et
pragmatico-sémantique inspire une approche modulaire. Les modules
sont un ensemble de règles locales autonomes concernant un domaine
d’application particulier et liés aux autres modules par des méta-règles.
Ces méta-règles rendent un module accessible à n’importe quel autre,
accessibilité globale ne supposant aucun ordre dérivationnel pré-
déterminé.
Le modèle résulte de l’articulation des modules de focalisation et de
polyphonie qui elle-même a pour origine le travail sur les adverbes et la
négation. Les adverbes ont des portées variables, sur le contenu
propositionnel, sur l’énoncé, sur l’énonciation ou sur la forme d’une
séquence :
(1) a. Il a soigneusement préparé sa conférence.
b. Il a peut-être préparé sa conférence.
c. Sans blague, il a préparé sa conférence.
d. Bref, il a préparé sa conférence.
De même, la séquence suivante :
(2) Pierre n’a pas battu le chien avec le bâton.
donne à voir une négation focalisant sur le complément considéré
rhématique, selon la métarègle voulant que le rhème constitue le
domaine de focalisation simple (hypothèse discutée dans Larrivée
2001). Il en découle l’aspect syntagmatique (le complément de
manière), paradigmatique (le choix d’une valeur alternative à avec le
bâton dans l’ensemble plus large des moyens) et intentionnel – puisque
c’est sur l’identification des intentions du locuteur plutôt que sur toutes
105
Une histoire du sens
les lectures que pourrait tirer l’interlocuteur que repose l’interprétation
pour Nølke comme pour Ducrot.
La négation a en outre la propriété de convoquer une diversité de
sources énonciatives. La polyphonie caractériserait cette autre séquence
envisagée par Ducrot :
(3) Ce mur n’est pas blanc.
où la blancheur du mur serait considérée d’un point de vue et serait
rejetée d’un autre comme injustifiée :
(4) pdv1 :’ce mur est blanc’
pdv2 : ‘pdv1 est injustifié’
chacun de ces points de vue étant révélé par des enchaînements distincts
sur (3) :
(5) a. ... ce que croit mon voisin. [= qu’il est blanc]
b. ... ce que regrette mon voisin. [= qu’il ne soit pas blanc]
Ainsi s’insèrent dans la langue différentes sources de discours qui
permettent de marquer la distinction entre l’être du monde à l’origine de
l’énonciation (locuteur de l’énoncé) et les êtres discursifs qui sont
susceptibles d’être tenus responsables de points de vue exprimés
(locuteurs textuels, correspondant aux énonciateurs de Ducrot). Les êtres
discursifs susceptibles de prendre en charge des points de vue incluent
les tiers individuels et les tiers collectifs. À côté de ces sources du
discours se retrouveraient les instances visées par le discours que sont
l’allocutaire de l’énoncé (récepteur physique de l’énonciation) et
l’allocutaire textuel (être discursif à qui l’énonciation s’adresse). Les
points de vue sont liés à leur source énonciative par des liens de
responsabilité ou de non-responsabilité, d’accord ou de désaccord. Ces
liens sont soumis à des contraintes, comme celle prescrivant que la
responsabilité à l’égard d’un point de vue est obligatoire pour l’être
discursif qui en est la source, même si d’autres êtres discursifs peuvent
être liés au même point de vue par des liens de non-responsabilité.
Ainsi, le module polyphonique marque tous les autres et émerge
comme lieu d’articulation de la composante pragmatico-sémantique. La
théorie scandinave de la polyphonie constitue donc l’aboutissement du
travail de Nølke, qui reste le principal animateur de cette ScaPoLine
(Nølke, Fløttum et Norén 2004). Théorie structuraliste des instructions
qui assurent la médiation entre langue, parole, discours, elle cherche à
définir les traces des images des interlocuteurs dans la phrase et dans
l’énoncé. Les analyses se portent donc non seulement sur les
comportements des adverbes et négations, mais aussi sur les
106
Le paradigme de l’énonciation
connecteurs, la personne grammaticale, le passé simple (qui d’après
Nølke et Olsen 2003 pourrait contre Benveniste intégrer différentes
sources énonciatives puisque les événements ne se racontent jamais eux-
mêmes), et encore sur le discours rapporté, l’argumentation par autorité
et l’analyse des textes littéraires et de leurs genres. Ces traces de
l’énonciation sont soumises à des contraintes qu’il s’agit de dégager.
C’est par la poursuite de ces contraintes que se distinguerait la
ScaPoLine de la Théorie de l’argumentation dans la langue. Cette
dernière est caractérisée (Nølke, Fløttum et Norén 2004 : 18-21) comme
orientée vers la seule inscription dans la langue de facteurs énonciatifs.
Il faudrait ajouter que ces facteurs font l’objet d’un travail sur la nature
du métalangage que ne poursuit pas la Scapoline, qui se détourne dans
sa recherche de la polyphonie des rapports immédiatement
argumentatifs chez Anscombre et chez Ducrot. L’articulation d’une
théorie polyphonique explicative demeure la promesse la plus
intéressante de cette théorie en cours d’élaboration, dont il reste
évidemment à voir si elle pourra être tenue.
Références
Larrivée, Pierre. 2001. L’Interprétation des phrases négatives : portée et foyer
des négations en français. Bruxelles : Duculot.
Nølke, Henning. 1994. Linguistique modulaire : de la forme au sens. Louvain et
Paris : Peeters.
Nølke, Henning. 1993. Le regard du locuteur. Pour une linguistique des traces
énonciatives. Paris : Kimé.
Nølke, Henning. 1983. Les adverbes paradigmatisants : fonction et analyse.
Revue Romane, numéro spécial 23.
Nølke, Henning, Kjersti Fløttum et Coco Norén. 2004. ScaPoLine. La théorie
scandinave de la polyphonie linguistique. Paris : Kimé.
Nølke, Henning et Michael Olsen. 2003. Le passé simple subjectivisé. Langue
française 138, 75-85.
3. Antoine Culioli et la Théorie des opérations énonciatives
Né à Marseille en 1924, angliciste de formation, Antoine Culioli
soutient ses thèses de doctorat – sur la disparition du subjonctif en
anglais et sur Dryden comme traducteur – à la Sorbonne en 1960 sous la
direction d’Émile Ponce. C’est là qu’il sera professeur jusqu’en 1970, à
la suite de quoi il enseignera à l’université de Paris VII qu’il co-fonde et
où il crée l’important Département de recherches linguistiques. Membre
de nombreux organismes scientifiques et administratifs, français et
internationaux, il fut président de la Société Linguistique de Paris, et
s’est vu décerner un doctorat honoris causa de l’Université de
107
Une histoire du sens
Lausanne. Ces distinctions attestent de l’importance de la théorie
énonciative qu’il développe dès la fin des années 1960.
Culioli envisage le langage comme une activité de construction des
énoncés par les coénonciateurs dans le rapport d’interlocution. Ce
caractère d’activité signifie que l’interlocution n’est pas une simple
alternance de codage et de décodage d’un contenu transparent déjà
présent dans l’esprit du locuteur. Elle ne se réduit pas non plus au
résultat desséché de formes qu’elle donne à voir. Les formes sont
enchevêtrées dans des relations supposant un travail d’ajustement.
Manifesté dans les différents ratés de l’échange, ce travail suppose des
approximations et des tâtonnements, idée rendue par le slogan
provocateur selon lequel la compréhension est un cas particulier de
l’incompréhension. Les activités énonciatives se fondent sur un
ensemble fini d’opérations signifiantes. Ces opérations sont les
propriétés stables qui constituent la réalité invariante générale du
langage qu’on retrouve dans toutes les langues. C’est ainsi
l’appréhension du langage humain à travers la diversité des langues qui
constitue l’objet de la Théorie des opérations énonciatives. La poursuite
de cet objet est liée à une méthode comparative distinguant trois
niveaux. Le niveau 1 est celui des représentations constitutives du
langage lui-même, et dont l’unité est établie par la possibilité de la
traduction. Ces représentations trouvent au niveau 2 leurs traces dans les
formes des langues particulières qui en sont les marqueurs. Le rapport
entre marqueurs de niveau 2 et représentations de niveau 1 n’est jamais
univoque, ce qui explique l’existence de processus d’ajustements et
invite à leur description. Cette description se fait à travers un système de
représentations formelles au niveau 3. Ce formalisme énonciatif a pour
ambition de rendre compte du rapport réel entre langues et langage,
entre marqueurs et opérations. L’explication suppose un va-et-vient
entre le modèle et des données empruntées non seulement aux
interactions réelles, mais aussi à la typologie des langues et à la
psycholinguistique, tant dans l’élaboration des énoncés que dans
l’interprétation des formes lexicales et grammaticales. Ceci étant, les
exemples utilisés sont en pratique souvent des paires minimales
construites qui illustrent des oppositions interprétatives frappantes.
L’élaboration d’un énoncé se fait à partir d’un schéma de lexis à trois
places, comprenant deux arguments qui sont orientés respectivement
comme but et source d’un prédicat (<xRy>). Cette forme primitive
permet de construire une lexis dès lors que chacun de ces termes est
actualisé par une notion (<Jacques, lire, roman> ), ce contenu de pensée
indéterminé comparé à la lekton des Stoïciens étant commun à un
ensemble d’énoncés possibles :
108
Le paradigme de l’énonciation
(1) Jacques a lu ce roman.
(2) Ce roman, Jacques le lira sans doute.
(3) Ce roman a été lu par Jacques.
(4) C’est ce roman que Jacques lira.
(5) Jacques est un grand lecteur de roman.
(6) La lecture de ce roman a été assurée par Jacques.
Un des arguments de cette lexis est sélectionné comme repère
constitutif du prédicat en cause (<Jacques, lire, roman> Î <Jacques>
formalisant (1)), sélection qui permet de rendre compte des phénomènes
des relations de diathèse (distinction entre actif et passif (1) / (3)), de
thématisation (dislocation, (2)) et de focalisation (clivée, (4)). L’énoncé
primaire que produit cette relation prédicative donne lieu à des relations
énonciatives portant sur la lexis ou sur les notions qui s’y inscrivent. La
lexis est repérée en fonction du lieu, du temps et du sujet de
l’énonciation et de l’énoncé (<xRy> Sit(L0/L, S0 / S, T0 / T)), et la
valeur de présent en (5) dépend de la correspondance entre le temps de
l’énonciation et celui de l’énoncé (T0 = T). C’est le jeu de relations
entre les repères de l’énonciation et de l’énoncé qui permet de modaliser
l’énoncé élémentaire ainsi constitué. Quatre types de modalisations sont
distingués, de la validité éventuelle de la référence de l’énoncé par le
rapport de l’énoncé au monde (affirmation, négation, interrogation,
emphase), des chances de réalisation de l’événement par le rapport
énoncé / énonciateur (nécessaire, probable, possible, certain), de
l’axiologie par le rapport au monde de la subjectivité de l’énonciateur,
de la relation intersubjective (dans l’injonction). Suivant en cela la
distinction traditionnelle entre contenu et jugement (dictum et modus
chez Bally), ces modalisations rendent compte non seulement des
différentes déterminations grammaticales (Il faut qu’il l’ait fait, Peut-
être l’a-t-il dit), mais aussi de phénomènes comme la prise en charge et
le discours direct et rapporté.
Les notions qui actualisent le schéma de lexis sont des concepts
constitués d’un ensemble de propriétés physico-culturelles. Ces
propriétés sont en partie négociables, en partie préconstruites,
préconstruction qu’illustrent les propriétés primitives du type /humain/
et /animé/ par exemple, qui définissent des relations de compatibilité
entre concepts. Si Jacques lit un roman est acceptable, Un roman lit
Jacques ne l’est pas par incompatibilité entre le trait /humain/ supposé
par le verbe dans ce contexte et le trait /inanimé/ du sujet. Les concepts
existent avant toute catégorisation lexicale ou grammaticale : ainsi, la
notion [LIRE] se retrouve en partie dans chacun des mots livre,
109
Une histoire du sens
livresque, lecture, lire, reliure, bibliothèque. Cette analyse trouve
l’exemple de la racine consonantique de l’arabe k.t.b, qui suggère la
notion générale d’écriture et qui peut renvoyer à différents référents
(katab ‘il écrivit, un reporter’, hiktib ‘il dicta’, miktab ‘lettre’, ktobet
‘adresses’, miktaba ‘bureau’), comme la racine hébraïque s.f.r (sefer
‘livre’, sifrah ‘bibliothèque’ et sifruth ‘littérature’ par exemple). Les
propriétés retenues sont constituées en un domaine notionnel structuré
comme un espace avec un centre attracteur, un centre organisateur et
une frontière délimitant un intérieur et un extérieur dont le dépassement
marque une différenciation notionnelle radicale. Cet espace permet de
situer les occurrences de la notion dans leur spécificité. La comparaison
d’une occurrence avec le centre attracteur permet d’évoquer son
caractère d’occurrence par excellence (Ça, c’est un livre !), la relation
au centre organisateur d’une notion détermine son degré de
représentativité (Pour un livre, c’est bien un livre), comme le degré
d’appartenance est défini par l’évaluation de la position par rapport à la
frontière (Le dictionnaire, c’est encore un livre, mais pas vraiment, en
fait, ce n’en est déjà plus un). Le jeu sur l’intérieur I et l’extérieur E
d’un domaine est présenté comme un parcours ordonné ayant la
structure d’une came. Ce parcours part de la validation incertaine IE
rendant possible l’appréhension d’un espace intérieur I validant.
L’intérieur suppose un extérieur E refusant la validation.
L’appréhension de l’extérieur ramène à une validation incertaine IE. La
construction du domaine notionnel se rapporte, comme la modalisation,
à l’argumentation, d’autant que comme le contenu de la notion elle-
même, la frontière, le centre organisateur et le centre attracteur sont
négociables.
Les occurrences sont repérées par les opérations énonciatives de
localisation, de quantification, de qualification, et, pour les prédicats,
d’un repérage aspectuel, chacune jouant sur la constitution de la notion.
La localisation est le rapport qui peut être établi entre des occurrences
ou des notions, soit un décrochage entre des termes sans rapport, soit
une différenciation entre des termes radicalement distincts, soit une
identification entre des termes distincts mais reliés (dans la possession
par exemple). La quantification a trait à la délimitation spatio-temporelle
d’une occurrence, qui lui accorde une valeur générique ou spécifique
(Le thé est bon pour la santé, Le thé est encore chaud), discrète, dense
ou compacte (Prends un thé, Réchauffe du thé, Va au thé chez les
Gallant). La qualification concerne la différenciation des occurrences
(Mon thé, ce thé-ci). La différenciation et la délimitation concourent à
définir des opérations de parcours, d’extraction et de fléchage. Le
fléchage correspond à la sélection d’une occurrence effective par rapport
à la situation d’énonciation. L’extraction constitue la sélection d’une
110
Le paradigme de l’énonciation
occurrence possible dans une situation particulière. Le parcours est la
considération des occurrences d’une notion sans qu’aucune sélection ne
soit opérée. Ces opérations seraient marquées par les articles, le tout de
Il refuse tout livre, l’indéfini de Il veut acheter un des livres de cuisine
pour l’extraction, le défini de Il veut acheter le livre de cuisine pour le
fléchage. Ces marqueurs ne sont cependant pas liés directement aux
opérations, puisque par exemple, l’indéfini peut s’associer à un parcours
(Il veut acheter un livre de cuisine, n’importe lequel). La
polyfonctionnalité des marqueurs se retrouve dans le repérage aspectuel.
L’aspect consiste à considérer si l’actualisation d’un prédicat coïncide
avec la frontière initiale ou finale d’un intervalle temporel.
L’actualisation de la frontière initiale correspond aux emplois inchoatifs
des formes, la vision de l’intérieur de l’événement sans considération
des frontières renvoie à l’imperfectif, et le perfectif est rendu par
l’actualisation de la frontière finale. L’aspect n’explique cependant pas
l’entier des systèmes temporels. Les temps du passé français sont
d’abord caractérisés comme renvoyant dans certains de leurs emplois à
d’autres opérations énonciatives. Des propositions de Fuchs et Léonard
(1979) suivent Benveniste en suggérant que dans les emplois appropriés,
le passé composé est repéré par rapport à l’énonciateur, c’est un passé
du discours. Ce repérage n’a pas lieu avec le passé du récit que serait le
passé simple. Par contre, l’imparfait est un temps translaté (Fuchs et
Léonard 1979 : 13, 52), c’est-à-dire décalé par rapport au repère
temporel constitutif. C’est pourquoi il implique souvent des références
diversement présentes et futures, et le rapport à un événement autre (Je
sortais appelant quand le téléphone a sonné par exemple, contrairement
à Je sors).
Les marqueurs eux-mêmes peuvent ainsi représenter un certain
contenu relativement stable qui constitue une forme schématique.
Comme le contenu des notions qui sont négociables, le contenu des
formes schématiques est susceptible de déformations selon le contexte
d’emploi. La relation entre variation contextuelle et stabilité de la forme
proposée par Culioli a été explorée dans le travail de Jean-Jacques
Franckel. Maître de conférence habilité à l’Université de Paris X –
Nanterre, Jean-Jacques Franckel est connu pour ses travaux sur les
relations entre l’aspect verbal et ses différents marqueurs (des préfixes
comme re-, des prépositions). C’est sur le sujet que porte sa thèse de
troisième cycle de 1976 et sa thèse d’État de 1988 à l’Université de
Paris VII. Les travaux sur le rapport entre interprétations et relations
argumentales des verbes de perception en particulier amènent la
formulation d’une Théorie des opérations prédicative et énonciative
(TOPE), qui réunira une équipe réduite mais stable et non dépourvue de
quelque rayonnement. Cette théorie propose que la variation
111
Une histoire du sens
interprétative d’un verbe comme sentir est marquée de régularités en
particulier dans la relation à ses arguments. Ces régularités
correspondent à l’intervention d’opérations énonciatives qui modifient
la forme schématique du verbe. Selon que le sujet grammatical est
localisé dans un site externe au percepteur ou est auto-localisé, le verbe
sentir évoquera qu’une odeur est perçue ou dégagée dans Je sens le
poisson. Il s’agit dès lors d’établir moins la stabilité du schéma en
question que celle des opérations amenant la variation. La variation est
donc prévue par les schémas, qui n’ont plus à être déformés par le seul
contexte. Une réconciliation au moins partielle peut donc être envisagée
entre les opérations énonciatives universelles et les schémas propres à la
forme d’une langue particulière. Le rapport entre le caractère ouvert de
la notion et celui spécifié de la forme schématique reste pour sa part à
être établie.
L’ambivalence entre le modèle ouvert d’un sens construit dans le
travail interlocutoire et un modèle formel spécifiant les stabilités et les
mécanismes de variation est illustrée par l’analyse de la négation. La
négation est pour Culioli une opération hétérogène. Non seulement le
repérage énonciatif de modalisation, mais encore le parcours d’une
notion peuvent livrer une négation. Ce parcours peut s’opérer soit du
centre de la notion vers l’extérieur pour refuser l’actualisation de toute
occurrence qu’elle pourrait contenir et exprimer une négation radicale
(Il ne mange pas, pas du tout, en aucune façon), soit d’une zone à
l’autre d’un domaine (Il ne mange pas, il dévore ou il grignote).
Pourtant, ces différents mécanismes ne peuvent dissimuler qu’un
marqueur comme pas devrait en principe porter des indications stables,
ce qui met en exergue le conflit entre les formes schématiques et les
opérations énonciatives.
La Théorie des opérations énonciatives propose une axiomatique
ambitieuse et novatrice qui permet de révéler les rapports d’analogie
entre des domaines empiriques considérés séparés, et d’intégrer les
notions élaborées par d’autres cadres d’analyse. Ayant son point de
départ dans le rapport d’interlocution, cette axiomatique porte au
premier chef les marques de l’influence d’Émile Benveniste.
Benveniste se voit nommément emprunté sa conception du langage
comme activité discursive intersubjective à partir de mécanismes stables
à travers les langues. Les emprunts à Gustave Guillaume sont ceux
d’une activité dynamique de représentation et d’expression, d’un rapport
entre variation et invariant tant pour les phénomènes de polysémie
grammaticale que pour les mécanismes généraux qui les rendent
possibles. La sensibilité aux idées disponibles sur le marché intellectuel
se démontre encore dans les rapports aux modèles génératifs-
transformationnels. Des rapports sont détectables dans les ambitions
112
Le paradigme de l’énonciation
formalistes, auxquelles contribuera significativement Jean-Pierre
Desclés notamment ; dans la prescription méthodologique des niveaux
linguistiques analogue à la discussion de l’adéquation descriptive et
explicative de Chomsky ; par l’importance du schéma de lexis
ressemblant à s’y méprendre à une structure profonde ; par l’intégration
en termes de relations primitives de la notion de restriction
sélectionnelle. La théorie ainsi constituée n’en soulève pas moins
certaines interrogations. La première est liée au fait que les discussions
reposent sur des données choisies, des observations typologiques ou
psycholinguistiques frappantes, des paires minimales particulièrement
parlantes, sans exposé exhaustif de toutes les manifestations d’un
phénomène. Cette présentation des faits n’aide pas à éclaircir l’obscurité
des rapports entre notion et opération, entre mécanismes universels et
forme schématique particulière. Lexical et grammatical semblent bien
distincts, sans que la nature et la raison de cette distinction soient
considérées. En outre, ce modèle ne semble pas laisser de place à
l’information de nature pragmatique. Ces obscurités ne sont pas tirées au
clair par des travaux longtemps rares, en raison des réticences de Culioli
de figer ses intuitions par écrit. Ces travaux sont jusqu’aux années 1990
parus dans des publications confidentielles, et utilisent une terminologie
fort particulière. La théorie exposée n’en a pas moins fait école. Comme
toute école, celle-ci est animée de la double tendance à la fermeture et à
l’ouverture. La première tendance est marquée par une poursuite
obéissante du modèle par plusieurs et par une mainmise sur l’institution
universitaire française pour le domaine de l’enseignement de l’anglais
langue seconde. La seconde est manifeste dans l’effort de diffusion de la
théorie à travers des collections d’articles et des ouvrages de
vulgarisation, dans les discussions avec des théories autres comme la
théorie des catastrophes de René Thom appliquée au sciences humaines
par Jean Petitot.
Références
Bronckart, Jean-Paul. 1977. Théories du langage : une introduction critique.
Chapitre XI. Bruxelles : Mardaga.
Culioli, Antoine, 1990-1999. Pour une linguistique de l’énonciation :
opérations et représentations. 3 tomes. Paris : Ophrys.
Culioli, Antoine. 1980. Valeurs aspectuelles et opérations énonciatives :
l’aoristique. Jean David et Robert Martin (dir.). La notion d’aspect. Paris :
Klincksieck. 182-193.
Danon-Boileau, Laurent. 1987. Énonciation et référence. Gap : Ophrys,.
Franckel, Jean-Jacques (dir.). 2002. Le Lexique entre identité et variation.
Langue française 133.
113
Une histoire du sens
Franckel, Jean-Jacques et Daniel Lebaud. 1991. Les Figures du sujet : à propos
des verbes de perception, sentiment, connaissance. Gap : Ophrys.
Franckel, Jean-Jacques. 1990. Étude de quelques marqueurs aspectuels du
français. Genève : Droz.
Bouscaren, Janine, Jean-Jacques Franckel et Stéphane Robert (dir.). 1995.
Langues et langage. Problèmes et raisonnement en linguistique. Mélanges
offerts à Antoine Culioli. Paris : Presses universitaires de France.
Fuchs, Catherine et Anne-Marie Léonard. 1979. Vers une théorie des aspects :
les systèmes du français et de l’anglais. Paris : Mouton.
Vignaux, Georges. 1988. Le Discours, acteur du monde. Gap : Ophrys.
Conclusion
Le paradigme de l’énonciation repose sur l’idée que la parole est à la
fois une conséquence et une condition de la structure de la langue. Cette
idée s’observe dans la position des chercheurs sur la notion de contenu
sémantique des unités linguistiques et sur celle de pragmatique.
L’identification des phénomènes pragmatiques est envisagée du point de
vue de l’énonciation comme une preuve de l’inscription de la parole
dans la langue. Ainsi, cette perspective empêchait d’envisager une
pragmatique autonome, comme c’est le cas dans la majorité des
communautés linguistiques actuelles. Elle interdisait de même une
caractérisation substantielle du sens des mots. Une sémantique de la
langue et une pragmatique autonome auraient pu reconduire à une
approche où la parole n’était que conséquence d’une condition toute
puissante.
L’émergence de l’énonciation tient à la fois d’un structuralisme
perçu comme négligeant le rôle de la parole, du développement en
linguistique de la pragmatique et en sciences humaines des études
sociales sur le discours. Le succès de l’énonciation s’est manifesté
notamment dans la pédagogie et dans l’enseignement de la littérature.
D’une part, cette manifestation n’est qu’une des conséquences du
rayonnement en littérature d’une linguistique perçue comme assurance
de scientificité, débouchant sur une stylistique que soutient sa place
institutionnelle dans les concours d’enseignement. D’autre part, les
méthodes communicatives sont en relation avec l’expression libre et
égalitaire des citoyens réclamée par les mouvements de démocratisation
des années 1960, et cette expression pouvait trouver une légitimation
dans les études sur l’énonciation. Celles-ci ont donc pu constituer la
forme française de la méthode communicative, et la forme scientifique
d’une nouvelle approche du commentaire de texte.
L’énonciation est une mouvance théorique essentiellement française.
Si les pays latins européens se sont montrés réceptifs aux travaux de
114
Le paradigme de l’énonciation
Benveniste et de Ducrot, les nations anglo-saxonnes n’ont considéré que
certaines analyses des marqueurs argumentatifs sans en retenir le cadre
général – bien que le débat entre ascriptivisme et descriptivisme puisse
être considéré comme un trait d’union entre les deux traditions, comme
me le rappelle Vincent Nyckees. Le faible intérêt de la tradition anglo-
saxonne pour l’énonciation tient probablement à la séparation stricte qui
y est opérée entre sémantique et pragmatique. De cette séparation
découle un pragmatique envisagée comme une conséquence surajoutée à
une sémantique vériconditionnelle plutôt que comme une condition. Ces
perspectives théoriques relèvent probablement en dernière analyse de
sensibilités culturelles différentes. Avec toutes les qualifications qui
s’imposent, on pourrait suggérer que les cultures latines semblent
accorder une plus grande attention aux relations interpersonnelles que
les cultures anglo-saxonnes concernées par le rapport individuel au réel.
Il en découlerait que le linguiste des cultures latines s’attachera plus
volontiers aux conditions de l’interaction linguistique entre les
locuteurs, et celui dans les cultures anglo-saxonnes aux conditions de
l’ordre référentiel. Cette intuition mériterait d’être explorée dans des
travaux ultérieurs.
L’impact du paradigme de l’énonciation s’est rapidement atténué.
Cette perte de vitesse s’explique d’une part par celle du structuralisme
qu’elle présuppose, par leurs propres insuccès et par l’émergence de la
métaphore cognitive pour l’analyse du langage. Les limites de
l’énonciation benvenistienne par exemple tiennent de ce que si des
facteurs énonciatifs existent dans tout énoncé, il n’est pas précisé ce que
cette existence explique, contraint, exclut. Si des explications sont
proposées par les modèles successifs, les contraintes et les exclusions
semblent peu substantielles, du moins jusqu’à Anscombre et Nølke, et
un travail pour étoffer ces contraintes est en cours chez Olga Galatanu.
La substance des acquis de la théorie de l’énonciation sera intégrée aux
développements du cognitivisme, dont traite la prochaine partie.
115
QUATRIEME PARTIE
Le paradigme cognitiviste
Introduction
Le paradigme cognitif envisage les comportements humains sous l’angle
de représentations mentales régies par des processus mécaniques. Ces
représentations et ces processus expliquent que la linguistique relève de
la psychologie. Cette dépendance marque également le psychologisme
dont discute la première partie de cet ouvrage. Cependant, le
psychologisme n’est nullement assimilable au cognitivisme, du fait de la
perspective toute différente que chaque paradigme a de l’esprit humain.
L’esprit dans le psychologisme est divisé entre une instance qui agit et
une instance où reposent des connaissances. Un contenu est posé sur
lequel un jugement est exercé, ce qui reproduit d’une certaine façon la
dualité du spirituel agissant et du matériel inerte, de l’âme et du corps.
L’esprit dans le cognitivisme est une collection d’instances qui ne
répondent qu’à elles-mêmes. Si la distinction de deux sortes d’instances
n’a plus aucun rôle dans la cognition actuelle, cela est dû à deux
conditions historiques. La première est le rejet méthodologique de
références psychologiques par le behaviorisme qui dès les années 1910
contribue à rendre possible une conception différente de l’esprit. La
seconde est apportée par la cybernétique et par la soit-disant révolution
chomskyenne. La cybernétique est le vaste courant scientifique
d’origine américaine qui à partir des années 1930 conçoit les
phénomènes les plus divers comme des opérations mécaniques. Ces
opérations sont crucialement envisagées comme échanges
d’information. Ainsi, l’information peut être comprise comme une
valeur positive dont la transmission est régulée par des processus
mécaniques. Le traitement mécanique de l’information est illustré au
premier chef par l’informatique, dont l’émergence est favorisée par les
développements technologiques militaires de la Deuxième Guerre
mondiale, le décryptage par une équipe britannique du code allemand
Enigma montrant les potentialités de ce traitement. Le calculateur
électronique s’installe ainsi comme métaphore de l’activité de l’esprit
humain pour laquelle il n’y a plus lieu de poser un principe directeur
comme l’âme et qui demeure uniforme d’un (groupe d’) individu(s) à
117
Une histoire du sens
l’autre. Cette conception est reflétée dans le traitement des phrases
comme un ensemble de termes assemblés par des règles qu’il faut
désormais formuler. Cette formulation trouve une première expression à
travers les règles transformationnelles proposées par Zellig Harris dans
le cadre du behaviorisme et reprises par son étudiant Noam Chomsky
dans l’élaboration de la grammaire générative. La grammaire générative
donne à ces règles une dimension psychologique, puis biologique par
l’affirmation que ces règles sont l’actualisation des connaissances innées
propres au patrimoine génétique de l’espèce humaine. Le lien à la
biologie oblige à envisager le langage en tant que produit d’un cerveau
conçu comme un mécanisme uniforme pour tous les individus, ce qui
rend caduques les considérations sur la vie mentale ou les distinctions
entre groupes sociaux. Le postulat innéiste de Chomsky fonde la triade
esprit / cerveau / machine obligeant à se poser la question de savoir
quelles connaissances sont nécessaires pour posséder un idiome, et le
langage.
Ces rapports à la biologie et à la psychologie n’empêchent pas
l’intégration au paradigme cognitiviste des interrogations traditionnelles
sur le sens. Trois de ces questions sont illustrées dans cette partie. Elle
ouvre sur les continuateurs de Culioli qui entendent préciser les rapports
d’ajustement entre formes en vue de l’interprétation. Les relations enre
interprétation et esprit sont envisagées par une Linguistique cognitive
faisant contre Chomsky relever les processus mentaux du langage aux
aptitudes générales de l’esprit. L’élaboration d’une réponse à la question
de savoir comment le sens des unités linguistiques permet de renvoyer
au monde est proposée dans le travail de Georges Kleiber. Les rapports
entre langage et réel, langage et esprit, langage et langage sont donc les
trois questions considérées ici, suivies qu’elles seront de brèves
considérations culturalistes.
1. Les suites cognitives
de la Théorie des opérations énonciatives
1.1 Catherine Fuchs
Née à Paris en 1946, Catherine Fuchs obtient en 1971 de l’Université de
Paris un doctorat de troisième cycle avec une thèse en informatique
linguistique et en 1980 à l’Université de Paris VII un doctorat d’État par
un travail sur la théorie de la paraphrase, tous les deux dirigés par
Antoine Culioli. Rattachée au CNRS dès le début de sa carrière,
enseignante dans plusieurs universités (École Nationale Supérieure,
École Pratique des Hautes Études et Paris VII notamment), elle joue un
rôle institutionnel de premier plan, fondant deux importants laboratoires
118
Le paradigme cognitiviste
interdisciplinaires entre linguistique, informatique et cognition
(l’ELSAP en 1984 puis le LATTICE en 2000) et dirigeant le programme
Cognitique du Ministère de la Recherche entre 1999 et 2002. Souligné
par la médaille d’argent du CNRS en 1994 et par la Légion d’honneur
en 2000, ce rôle n’éclipse pas l’importance de sa contribution
scientifique personnelle, qui était en 2002 exposée dans 138
publications et 13 ouvrages. Cette contribution, organisée autour des
notions de paraphrase, de synonymie, d’ambiguïté et de polysémie,
cherche à articuler le rapport entre interprétation d’un item et le schéma
invariant qu’il représente. Ce rapport est notamment établi dans son
travail sur l’adverbe temporel encore, exposé dans maints articles et
dans un ouvrage de 1996 dont Bernard Victorri est le premier auteur. Un
des meilleurs travaux qui aient été publiés sur la question de la
polysémie, cet ouvrage offre une réponse aux questions soulevées par le
modèle culiolien sur les rapports entre l’axiomatique universelle du
langage et les schémas propres aux expressions des langues
particulières. Cette réponse inscrit l’énonciation culiolienne dans un
cadre résolument cognitiviste qui à partir de l’implémentation
informatique, cherche à expliciter les connaissances supposées par les
unités linguistiques.
La polysémie est la propriété pour une même forme d’avoir plusieurs
sens. Cette propriété est envisagée non du point de vue de l’histoire,
mais de celui synchronique des locuteurs : si les deux sens de voler
(‘dérober’ et ‘se déplacer dans les airs’) sont historiquement reliés (par
le fait qu’en fauconnerie, le prédateur vole la proie, qu’il la dérobe en
volant), ce lien n’est plus perçu. La perception qui rapproche décrépi de
décrépit n’est pas diachroniquement avérée. Plutôt qu’un fait marginal,
la polysémie est un phénomène linguistique central, affectant toutes les
classes de mots. Elle est manifestée par 40 % des formes répertoriées
dans les dictionnaires, face à 5 % seulement de formes accidentellement
similaires et de sens distincts que sont les homonymes. Donnant de la
souplesse à l’expression qui n’a pas à trancher d’une valeur précise, la
multiplicité des interprétations pour une forme rend possible la
synonymie et la paraphrase, dans la mesure où plusieurs formes sont
susceptibles d’occuper une portion de l’espace interprétatif. Cette
portion rarement coextensive explique le caractère relatif de la
polysémie et de la paraphrase. Cette relativité est donnée pour la
condition même de la variation et du changement linguistiques.
La paraphrase, l’ambiguïté et la synonymie constituent le test de la
polysémie. C’est parce que deux séries de paraphrases disjointes
permettent de séparer les lectures de voler qu’on peut les considérer
homonymes. La disjonction des paraphrases pour les séquences figées et
les expressions qui les constituent amène jusqu’à preuve du contraire à
119
Une histoire du sens
exclure ces cas de l’étude de la polysémie. La polysémie de montagne
est démontrée par le fait qu’elle se paraphrase par des quantifieurs et
non par des désignations d’élévations géographiques dans J’ai une
montagne de choses à faire, malgré le lien métaphorique. C’est parce
que un moment a des paraphrases communes un certain temps, quelque
temps dans Elle a bavardé avec lui un moment et dans La guerre a duré
un moment qu’il s’agit d’une expression vague plutôt que polysémique,
comme ce serait le cas pour les embrayeurs. C’est parce qu’une
expression comme le matin a toujours les mêmes paraphrases à travers
les différents contextes d’emploi qu’on peut la dire monosémique. En ce
sens, la polysémie est révélée par le critère de la paraphrase qui, par son
caractère interne au langage, fonde l’autonomie du sens linguistique et
la possibilité de son étude. L’étude de l’organisation propre du langage
n’est pas donc pas l’apanage du structuralisme.
La polysémie d’une expression dépend fortement du contexte,
comme le montre le fait que généralement, un emploi particulier réduit
significativement les lectures possibles d’un item. L’interaction avec le
contexte appartient, avec son apport propre, au sens de l’expression
polysémique, alors que l’expression monosémique n’a qu’un apport
propre puisqu’elle reste indifférente à l’influence de l’environnement.
L’apport propre d’une expression n’est jamais nul. Quelque contenu
effectif caractérise nécessairement le signe, et c’est ainsi que même les
prépositions dites incolores par exemple ont un contenu associé à une
construction. C’est le cas de en dans croire en quelqu’un qui diffère de
croire quelqu’un. Les fonctions syntaxiques peuvent de même être
polysémiques, comme le montre le cas de la fonction objet (Marie pèse
le colis, Marie pèse cinquante kilos).
La distinction entre le sens propre et le sens en contexte d’une
expression se reporte à celle entre le potentiel de sens de l’énoncé-type
et le sens actualisé de l’énoncé-occurrence, division suivant de près
celles entre Bedeutung et Sinn de Gotlob Frege, entre sémiotique et
sémantique d’Émile Benveniste, entre référence virtuelle et actuelle de
Jean-Claude Milner. L’énoncé-type constitue une abstraction qui réunit
des instructions au sens de Ducrot. Ces instructions propres à la phrase à
travers ses emplois doivent voir satisfaites leurs différentes exigences
pour livrer un objet interprétatif bien formé. L’énoncé-occurrence qui
actualise ces instructions constitue une scène par la projection d’une
description accessible à l’autre et donnée sous un certain point de vue.
Les éléments descriptifs de cette scène correspondent au contenu lexical
et les relations entre ces éléments au grammatical, formalisant ainsi la
distinction linguistique entre grammaire et lexique (qui peut diviser les
emplois d’une même forme, porter entre le lexical Jean y porte une
valise et le grammatical Jean y porte son attention). Le point de vue sur
120
Le paradigme cognitiviste
la scène permet d’intégrer des éléments pragmatiques, comme l’attitude
positive ou négative par rapport à la résurgence d’occurrences (Encore
un soldat ! face à Encore une jolie fille !). Ces scènes verbales peuvent
enfin être mises en rapport avec l’expérience du monde dont elles
restent distinctes, et c’est à ce niveau que s’expliquent les variations
apparentes des expressions vagues. Loin de la métaphore du décodage
d’une information déjà présente dans l’esprit du locuteur, et proches des
espaces mentaux proposés par Fauconnier, ce modèle envisage le
langage comme une activité construite entre sujets pensants.
Ainsi, le sens d’une expression polysémique peut être représenté
comme un espace continu dont les régions occupées par ses
interprétations sont plus ou moins proches selon leurs affinités. Ces
interprétations sont chacune associées à un espace cotextuel qui
représente les facteurs précis rendant ces interprétations possibles. Les
résultats interprétatifs, leurs conditions contextuelles et le noyau de sens
de l’expression sont donc explicitement donnés, ce qui n’est pas le cas
dans le modèle de Cadiot par exemple qui fournit seulement une
description invariante d’un haut niveau d’abstraction.
La continuité de l’espace interprétatif défendue dans Fuchs et
Victorri (1994) est justifiée par la difficulté de départager les
interprétations dans les emplois réels, par l’existence de valeurs
intermédiaires qui sont bien distinctes des ambiguïtés, par la gradualité
entre les valeurs d’emploi alléguée par Gustave Guillaume et que
documenteraient les exemples suivants (1996 : 69) :
(1) C’est une minute plus tard que le train déraillait.
(2) Une minute plus tard, le train déraillait.
(3) À une minute près, le train déraillait.
(4) Malgré l’intervention de dernière minute du conducteur, le train
déraillait.
(5) Ou le conducteur intervenait à la dernière minute, ou le train
déraillait.
(6) Sans l’intervention de dernière minute du conducteur, le train
déraillait.
L’interprétation de ces faits rappelle les raisonnements des
mathématiques du continu, et la théorie des systèmes dynamiques
associée à René Thom et Jean Petitot est utilisée pour modéliser les
représentations proposées. Ces modélisations sont implémentées sur un
réseau connexionniste afin de tester la pertinence de l’analyse de encore
entre son noyau de sens, ses valeurs typiques et ses interprétations. Si la
121
Une histoire du sens
moitié des emplois de l’adverbe en corpus reçoivent une interprétation
intermédiaire, l’autre moitié donne des interprétations caractérisées,
dites temporelle, durative, répétitive, de supplément quantitatif, de
renchérissement sur une progression, notionnelle et modale :
(7) Je suis bien jeune encore [...]. (p. 111)
(8) [...] on se demande ce qui justifie encore le silence des pouvoirs
publics. (p. 112)
(9) On me fit encore le coup cinq ou six fois. (p. 112)
(10) Encore un peu de café ? (p. 112)
(11) La démission [...] a encore précipité l’évolution des événements en
RDA. (p. 113)
(12) [...] quoique, évidemment, on soit en droit de se demander jusqu’à
quel point la vase s’apparente encore à de l’eau. (p. 113)
(13) Encore que l’on fût assez près de la petite ville, [...] un silence de
planète morte errait sur la terre transie. (p. 113)
Ces interprétations varient selon des cotextes typiques que permet de
découvrir le classement des attestations utilisées. C’est la relation avec
les éléments de ce cotexte qui détermine les lectures, et non leur simple
cooccurrence, ces relations se manifestant mieux dans les attestations
que dans les exemples fabriqués. La comparaison de ces lectures permet
d’identifier une valeur typique de encore, qui est la lecture neutre à
laquelle les autres lectures ajoutent et qui semble par ailleurs être
acquise la première. Cette valeur typique est présumée proche du noyau
de sens de l’expression, qui est défini comme le déplacement de la
frontière du domaine de validité du contenu jusqu’à un point qui se
trouve à être postérieur au point où il était envisageable qu’il soit.
Autrement dit, un ajout plus important qu’attendu est signalé par encore.
C’est la nature du domaine, le mode de parcours du déplacement et le
point de vue de l’énonciateur qui livrent les interprétations particulières
et en expliquent l’espace cotextuel. Le parcours discret ou compact du
domaine aspectuel donne une interprétation de répétition ou de durée par
exemple. Ces interprétations sont solidaires de la fonction de
l’expression par rapport à un comparatif, à un groupe nominal ou verbal,
à un circonstanciel ou entre deux propositions. Elles sont solidaires de
marqueurs morphosyntaxiques, comme les temps verbaux (Elle l’a
encore lu), les circonstants (Elle l’a encore lu en deux heures), la
position syntaxique (Elle peut gagner encore), les contextes cités
favorisant la répétition. Ces rapports supposent la stabilisation d’une
interprétation globalement satisfaisante selon un modèle gestaltiste. Une
122
Le paradigme cognitiviste
approche atomiste peut en effet mener à une régression infinie. Le sens
en contexte d’une expression dépend de l’interprétation d’autres
expressions du même contexte, qui dépendent elles-mêmes de
l’interprétation des autres expressions, et ainsi de suite. L’interprétation
de séquences contenant plusieurs polysèmes devrait donc être
impossible à calculer, impossibilité que dément le comportement des
locuteurs. Ces régressions montrent les défis que pose la polysémie à un
traitement informatique, dont le filtrage d’une lecture à partir d’une liste
prédéfinie ne rend compte ni de la créativité, ni de la rapidité, ni du
dynamisme du langage. Le modèle gestaltiste permet de dériver les
interprétations à partir des noyaux de sens et de leurs espaces cotextuels
pour construire des scènes verbales qui permettront de référer à l’univers
d’expérience. Il permet de même d’intégrer les propositions d’autres
modèles comme l’activation et l’inhibition contextuelles de sèmes
avancées par Rastier et le déploiement d’un sens central dans différentes
directions par la sémantique du prototype.
Bien au fait des développements et des enjeux de la sémantique, ce
travail constructiviste donne une résolution élégante et précise à la
question des rapports entre l’interprétation d’une expression particulière
et la constitution des scènes verbales. Se trouvant étudiés dans des
travaux en cours sur les espaces synonymiques, ces rapports voient leurs
conditions cognitives générales étoffées par des recherches importantes
comme celles de Stéphane Robert.
Les rapports constitutifs de l’interprétation sont également envisagés
dans le travail de Laurent Gosselin (1996). Également élaboré dans le
cadre du laboratoire ELSAP, ce travail vise à construire une grammaire
constituée d’un système de règles capable d’assigner des représentations
aspectuo-temporelles aux énoncés sur la base de la signification des
marqueurs linguistiques dont il doit également prédire l’interprétation.
Ces calculs sont cognitifs en ce qu’ils visent à donner les représentations
et les opérations mentales employées par le sujet, lesquelles reposent sur
des métaphores comme celle de la ligne du temps et celle du regard que
le temps reçoit des représentations aspectuo-temporelles. L’usage de
métaphores fonderait en effet les figures et les raisonnements communs
aux différentes instances de la pensée dont fait partie le langage, comme
le suppose la Linguistique cognitive. L’aspect purement herméneutique
de la Linguistique cognitive est cependant dépassé par la dimension
prédictive de propositions calculatoires. Testé par une implémentation
informatique, le calcul proposé s’attache d’une part à déterminer
l’interprétation d’une séquence complète selon un schéma général sur la
constitution du temps et de l’aspect, et d’autre part à établir l’effet de
sens qu’élaborent les différents marqueurs du temps et de l’aspect. Cette
double tâche suppose une compositionnalité holiste du calcul, opposée à
123
Une histoire du sens
une compositionnalité atomiste. Cette dernière suppose que le sens des
parties est assemblé pour donner le sens du tout. Le sens des parties est
donc supposé déjà déterminé, lors même que cette détermination
suppose les relations avec d’autres parties, du moins pour les unités
polysémiques. C’est pourquoi les parties doivent pouvoir interagir avec
le tout pour stabiliser les exigences de l’un et de l’autre. Cette
stabilisation peut ainsi amener des conflits entre la proposition et ses
parties, qui expliquent que le tout peut déformer le sens de la partie et la
partie déformer le tout. Ces déformations agissent comme des stratégies
de résolution relativement régulières visant à préserver les principes de
cohérence, de plausibilité et de pertinence des modèles mentaux,
stratégies expliquant le caractère graduel d’une acceptabilité des
énoncés qui ne se résolvent pas exclusivement en bonne ou en mauvaise
formation.
Les représentations aspectuo-temporelles des énoncés se répartissent
en quatre intervalles sur l’axe temporel. L’intervalle de l’énonciation
(noté [01,02]) constitue le moment de la prise de parole ; l’intervalle du
procès (noté [B1,B2]), le moment qu’occupe l’événement concerné ;
l’intervalle de référence ([I,II]), ce qui est perçu ou montré de cet
événement. La dissociation entre l’intervalle de référence et du procès se
justifie par le fait qu’une partie ou la totalité de l’événement peut être
donnée à voir, ce qui permet de définir la catégorie de l’aspect. La
représentation aspectuelle explique en retour l’utilisation d’intervalles
plutôt que celle de points proposée par Hans Reichenbach, puisque ces
points n’ont pas la dimension permettant d’envisager le temps intérieur
du procès. La définition de la catégorie du temps proprement dit dépend
de la relation entre l’intervalle de référence et le point de repère qu’est
l’intervalle d’énonciation pour le temps absolu (l’imparfait dans ses
emplois typiques) et un autre intervalle de référence pour le temps relatif
(le plus-que-parfait). Les trois intervalles intervenant dans toute
proposition s’adjoignent dans certains cas un intervalle circonstanciel
([ct1,ct2]) défini par les compléments du même nom. Les bornes de ces
différents intervalles entretiennent des relations de coïncidence, de
proximité ou de précédence, qui permettent de rendre compte des
relations aspectuo-temporelles exprimées par les différents marqueurs
linguistiques, ce qui justifie d’autant la représentation par intervalle.
L’imparfait par exemple est un temps absolu ([I,II] ANT [01,02], c’est-
à-dire que l’intervalle de référence précède celui de l’énonciation)
d’aspect inaccompli ([B1,B2] RE [I,II], à savoir que l’intervalle de
référence est une partie incluse dans celle du procès). Dissimulant les
bornes du procès, l’aspect inaccompli en fait un temps non autonome
qui a donc tendance à être anaphorique. C’est le cas dans ses effets de
sens typiques (Marie avait chaud), bien que des effets de sens atypiques
124
Le paradigme cognitiviste
où l’intervalle de référence est saturé par un intervalle circonstanciel
(Mercredi, il faisait chaud) délient l’imparfait de cette anaphore à un
autre événement. Se manifestent encore des effets dérivés par des
stratégies de résolution de conflit entre représentation de la forme et du
cotexte. Un conflit entre l’aspect inaccompli et l’accomplissement
supposé par le circonstanciel amène dans l’énoncé Pierre mangeait sa
soupe en cinq minutes une lecture d’itération (p. 39). Cette lecture n’est
plus nécessaire avec le passé simple accompli (Pierre mangea sa soupe
en cinq minutes). Elle ne l’est pas plus quand converge l’imparfait avec
le circonstant (Il mangeait sa soupe depuis cinq minutes), convergence
impossible avec le passé simple (* Il mangea sa soupe depuis cinq
minutes), qui ne permet pas d’itération réparatrice. Le marqueur n’est
pas associé à un invariant, mais à un ensemble d’instructions qui servent
de base à un calcul et qui sont diversement modifiables. Par exemple,
l’aspect de l’imparfait de rupture (Le lendemain, il partait pour les
États-Unis) et de narration (Hier, il l’appelait, la demandait en mariage
et ils passaient à la mairie le jour même) devient aoristique. Cette
modification semble nécessaire à Gosselin pour ajuster les marqueurs
entre eux et par rapport à une représentation plus générale. Cette
nécessité serait probablement contestée par Victorri et Fuchs, qui, plutôt
que de dire que c’est le sens propre de l’expression qui change,
avanceraient que c’est l’interprétation qui donne une nouvelle
perspective sur un sens égal à lui-même. Cette proposition devrait
expliquer comment la topologie de l’imparfait peut contenir une région
interprétative intuitivement si peu compatible avec sa forme
schématique. Le rapport entre identité et variation se trouve également
au cœur du travail de Pierre Cadiot.
Références
Gosselin, Laurent. 1996. Sémantique de la temporalité en français. Louvain-la-
Neuve : Duculot.
Fuchs, Catherine et Bernard Victorri (dir.). 1994. Continuity in linguistic
Semantics. Amsterdam et Philadelphie : Benjamins.
Fuchs, Catherine et Stéphane Robert (dir..). 1997. Diversité des langues et
représentations cognitives. Paris et Gap : Ophrys.
Robert, Stéphane. 2003. Polygrammaticalisation, grammaire fractale et
propriétés d’échelle. Stéphane Robert (dir.). Perspectives synchroniques sur
la grammaticalisation. Louvain et Paris : Peeters. 85-120.
Victorri, Bernard et Catherine Fuchs. 1996. La Polysémie, construction
dynamique du sens. Paris : Hermès.
125
Une histoire du sens
1.2 Pierre Cadiot
Né à Neuilly-sur-Seine en 1947, auteur à l’Université de Paris 8 d’une
thèse d’État en 1989 essentiellement consacrée à la préposition pour
après une thèse de troisième cycle en 1977 sur la syntaxe des infinitives
compléments en allemand, professeur à l’Université de Paris 8 –
Vincennes à Saint-Denis, Pierre Cadiot est connu pour son travail sur la
sémantique des prépositions. Exposé en près de quatre-vingt-dix
articles, neuf recueils dirigés et cinq monographies, ce travail s’inspirant
de la Théorie des opérations énonciatives est structuré par les idées
générales d’instabilité, de schématicité et de déformabilité. Ces idées
sont réunies par la conception selon laquelle le langage est une entité
cognitive qui accompagne le sujet dans sa perception du monde et dans
son action sur lui. Cet accompagnement n’est donc pas une description
du monde, et c’est sur le refus des modèles dénominatifs et catégoriels
que se construit cette perspective. Ce refus est notamment amené par la
démarche empirique qui repose sur un examen détaillé de tous les
emplois d’une forme dans de larges corpus, en tenant compte
notamment des potentialités prosodiques. L’examen suppose que les
emplois phraséologiques et métaphoriques d’une forme ne sont pas a
priori dissociables de ses emplois ordinaires, l’infinie richesse des
effets empêchant la dérivation des uns par les autres.
La diversité des effets interprétatifs des prépositions est envisagée
comme dérivant de principes fédérateurs, ce qui amène initialement à
parler d’emplois grammaticaux et notionnels, incolores et colorés,
abstraits et concrets, métaphorisés et spatiaux, intensionnels et
extensionnels. Ce dernier couple décrirait l’opposition entre à et de, la
préposition à donnant un traitement intensionnel au nom qu’elle
introduit dans les structures binominales, de un traitement extensionnel.
Dans une tasse à café, café définit une sous-classe intensionnelle de
tasse caractérisant le type d’usage possible d’une tasse faite pour le café,
face à la sous-classe extensionnelle évoquant l’actualisation de cet usage
par du café dans une tasse de café. Les notions d’extension et
d’intension subsument différentes caractérisations intuitives qui
appartiennent à des emplois particuliers, par exemple l’opposition entre
contenant et contenu. Certaines prépositions semblent définies par des
paramètres spatiaux (Cadiot 1997). Pour indiquerait le mouvement en
direction d’une cible à atteindre (Partir pour Buenos Aires). Si le
mouvement pourrait être conçu comme métaphorisé quand on quitte le
domaine spatial, l’intervention d’une métaphore est cependant rien
moins qu’évidente dans une série d’emplois tout aussi courants que non
spatiaux (Qu’est-ce que tu as prévu pour le dîner ?, Pour moi, c’est un
imbécile, Pour parler, il parle !, Karl est grand pour un Japonais). Le
126
Le paradigme cognitiviste
sens des prépositions semble donc se définir hors de la notion d’espace.
Le statut privilégié de cette notion pour la conceptualisation que
proposent Talmy et Vandeloise est progressivement rejeté comme
propriété d’emplois de prépositions et non de la préposition elle-même.
Le même argument amène une conclusion identique pour la notion de
préposition incolore qui distinguerait les prépositions avec un sens
abstrait comme à, de et en de prépositions plus concrètes comme par,
pour et avec. Le contenu de ces formes n’est pas en lui-même abstrait,
seulement certains de leurs emplois.
La même dichotomie entre valeur d’emplois et valeur de la forme
fait rejeter la distinction initialement proposée entre items grammaticaux
et items lexicaux, et ultérieurement présentée en termes d’instruction et
de schéma (Nemo 2003). Le grammatical demandait une représentation
abstraite, un contenu concret était demandé par le lexical. Le rejet de la
distinction tient de ce que ses termes peuvent virtuellement concerner
toutes les unités d’une langue. Toute unité grammaticale peut être
transformée au moins en nom référant à cette unité (un de mal utilisé) ou
à une autre réalité (il y un mais, le pour et le contre). Toute unité
lexicale emporte en tant que morphème un sens abstrait. Le sens des
morphèmes doit en effet être distingué de celui des mots. Le sens
conventionnel du nom table dans le syntagme une table n’est pas celui
du morphème lexical tabl- commun à table, tableau et rétablir
notamment. Caractérisation rendue nécessaire pour fonder une démarche
explicative de l’interprétation des mots en contexte, le sens des
morphèmes est un paramètre obligatoire pour les langues dites à racine.
Dans la langue palikur du groupe arawak, le même morphème timap
peut signifier à la fois écouter, crier, bruyamment, écho et sans bruit, en
changeant non de morphologie mais de fonction syntaxique. Un autre
exemple est celui de la racine arabe k.t.b, qui peut renvoyer comme on
l’a vu ci-dessus à l’acte d’écrire, à un livre, à un bureau ou à une
bibliothèque. Ces cas montrent qu’une réalité délimitée n’est pas visée
par un morphème, et que c’est précisément la raison pour laquelle il peut
évoquer une grande variété de référents. Le contenu d’un morphème est
conçu comme un ensemble de propriétés extrinsèques qui sont
construites dans le rapport entre l’objet du monde et les sujets (Cadiot et
Nemo 1997), qui sont opposées aux propriétés intrinsèques propres à
l’objet du monde hors de ses rapports à l’environnement et aux sujets.
Cela vaut pour des formes comme boîte, lit, école. De même, un nom
comme client parle non pas d’un individu dans une situation
commerciale générique, mais d’une personne dont doit s’occuper un
sujet selon certaines modalités, dans un rapport extrinsèque à cette
personne. Cette définition rend compte des emplois du nom où est
évoquée la personne dont doit s’occuper un tueur à gages. Elle explique
127
Une histoire du sens
son caractère particulier, puisque la personne en question ne retire du
traitement aucun bénéfice, sans pour autant avoir à recourir à un
processus de métaphore qui intuitivement n’entre pas en jeu.
Cette perspective est approfondie dans un ouvrage de 2001 cosigné
avec Yves-Marie Visetti. Se réclamant de traditions herméneutiques,
phénoménologiques et gestaltistes, ce travail pose que les unités
linguistiques sont des accès au monde liant expression, perception et
action. Ces accès se font sur différents modes, par perception des formes
(mise à disposition pour table), par modalité de l’action (l’opposition ou
la complémentarité de l’enfermement et de la mise à disposition pour
boîte), par évaluation (plaisir). Ayant un statut approchant des
catégories de l’entendement de Kant dont le recours au temps et à
l’espace est critiqué, ces dimensions laissent intervenir trois aspects.
Rebaptisés motifs, les propriétés extrinsèques constituant le sens des
morphèmes sont des principes figuraux. Lieu de l’invariance du contenu
d’une forme, ces principes se stabilisent en syntagme par des profils et
des thèmes. Proche de l’opération du même nom proposée par la
Linguistique cognitive, le profilage sélectionne les aspects d’un motif
qu’il rend saillant, instaurant une dynamique entre figure et fond qui
avait été invoquée pour rendre compte de la prédication seconde. Cette
sélection s’opère dans l’attribution au morphème d’une classe
grammaticale, par les relations entre prédicat et argument, du fait de
l’antonymie, de la métonymie et de l’hyperonymie, dans des opérations
de repérage à la Culioli et les enchaînements argumentatifs à la Ducrot.
Ces divers phénomènes qui font passer du sens du morphème au sens du
mot ne sont que des présentations transitoires vers les thèmes que sont
les champs d’expérience qui se révèlent au niveau des phrases et surtout
des textes (on se réclame ici de Rastier). Ces thèmes réunissent les sens
dits littéraux et figurés dans la phraséologie, la métaphore et le proverbe
notamment. Ainsi par exemple, la polysémie nominale de livre provient
du profilage d’éléments d’un motif complexe alliant contenu intellectuel
et contenant matériel, alors que probablement celle de table et
certainement celle de opération pour reprendre l’exemple de Bréal
dépendent de l’inscription de ce motif dans différentes thématiques
(mathématiques dans opération de calcul et table de multiplication,
médecine dans table d’opération, opération à cœur ouvert). Motifs,
profils et thèmes ne sont pas des stades successifs de contenu, mais des
modalités coexistantes du processus de stabilisation du sens, puisque
cette stabilisation n’est pas seulement un travail à partir du langage,
mais aussi un travail sur le langage. Faisant intervenir diverses instances
elle-même labiles, cette stabilisation n’est de plus jamais complètement
achevée, et jamais entièrement compositionnelle.
128
Le paradigme cognitiviste
Le parcours d’élaboration d’un cadre général d’analyse du sens
linguistique par Pierre Cadiot s’inscrit donc dans une logique cognitive
radicalement constructiviste, entre Antoine Culioli et Ronald Langacker,
auxquels il emprunte de nombreuses notions, les thèmes de l’instabilité
pour le premier et d’incarnation pour le second. L’instabilité des
représentations pose cependant le paradoxe de fonder la construction
d’une interprétation sur des contenus instables. Critiquée par Kleiber qui
rappelle qu’on ne peut construire avec rien, cette évanescence se
manifeste encore dans l’abstraction des représentations retenues. La
définition du morphème tabl- en termes de disposition rend-elle raison
de l’emploi du groupe nominal la table ? L’explication du résultat est
souvent rendue difficile par l’abstraction, l’instabilité des instances
invoquées. S’il est probablement trop tôt pour pleinement évaluer la
portée et le rayonnement de l’approche, elle a en tout cas le mérite de
pousser à ses ultimes conséquences les modèles constructivistes et
d’offrir une critique raisonnée de la sémantique référentielle en
alternative à laquelle elle se pose.
Références
Cadiot, Pierre. 1997. Les Prépositions abstraites du français. Paris : Armand
Colin.
Cadiot, Pierre. 1991. De la Grammaire à la cognition : la préposition pour.
Paris : CNRS.
Cadiot, Pierre et François Nemo. 1997. Propriétés extrinsèques en sémantique
lexicale. Journal of French Language Studies 7, 1-19.
Cadiot, Pierre et Yves-Marie Visetti. 2001. Pour une théorie des formes
sémantiques : motifs, profils, thèmes. Paris : Presses universitaires de France.
Nemo, François. 2003. Indexicalité ou catégorisation ? Le sens entre
signification et dénomination. Dominique Lagorgette et Pierre Larrivée
(dir.). Représentations du sens linguistique. Munich : Lincom Europa. 49-69.
2. La Linguistique cognitive
2.1 Introduction
La Linguistique cognitive émerge dans les années 1970 du débat entre la
sémantique interprétative préconisée par Chomsky et la sémantique
générative proposée notamment par Ronald Langacker, George Lakoff
et James McCawley (débat présenté de façon partiale mais intéressante
par Harris 1994 ; voir McCawley 1995 pour une bonne synthèse de la
sémantique générative). Chomsky ayant réussi à imposer sa perspective,
certains des partisans de la sémantique générative ont cherché à
développer un cadre d’analyse dont la forme est profondément marquée
par leur opposition à la grammaire générative. Ce cadre repose sur les
129
Une histoire du sens
idées centrales que le langage est une activité de conceptualisation
acquises à travers l’usage réel, reflétant l’expérience d’un sujet parlant
incarné et reposant sur des aptitudes mentales générales. Cette approche
prend ainsi le contre-pied des idées chomskyennes que le langage est un
ensemble d’opérations computationnelles acquis à partir d’une
grammaire universelle innée par un locuteur idéal et formant un module
séparé des autres modules de l’esprit suivant Janet Fodor. Le sujet
parlant possède une connaissance d’un ensemble d’unités symboliques
conventionnelles et d’aptitudes dont une caractérisation
psychologiquement réaliste constitue le but de la description
linguistique. Présentées de façon partielle dans l’ouvrage sur la
métaphore dans Lakoff et Johnson ( (1980), ces idées trouvent leur
articulation dans le travail de 1987 de Langacker. Né en 1942 dans une
localité du Wisconsin dénommée Fond du Lac, enseignant depuis 1966
à la University of California à San Diego où il est Research Professor
depuis 2003, Ronald Langacker est le principal animateur de la
Linguistique cognitive. Après une thèse sur la syntaxe
transformationnelle du français soutenue à l’University of Illinois en
1966 et des travaux sur des langues du groupe uto-aztèque, Langacker
développe la théorie de la grammaire spatiale qui deviendra la
Linguistique cognitive. 1988 voit la première conférence de
l’Association Internationale de Linguistique Cognitive à Duisburg, 1989
la fondation de la revue internationale Cognitive Linguistics chez
Mouton de Gruyter, qui accueille en outre une collection d’ouvrages
appartenant à cette mouvance théorique. Les années 1990 sont témoin
du développement de la théorie aux États-Unis et de sa propagation en
Europe du centre et de l’Est ainsi qu’en Extrême-Orient. Le coréen,
l’allemand, le polonais et le portugais ont des traductions des 8
monographies de Langacker, qui compte un doctorat honorifique de
l’Université de Lódz. L’émergence à partir de la fin des années 1990 de
plusieurs volumes d’introduction (notamment Ungerer et Schmid 1996)
atteste de l’importance d’une théorie ayant réussi à se poser au moins
institutionnellement comme une alternative à l’hégémonie
chomskyenne.
Références
Croft, William et D. Alan Cruse. 2004. Cognitive Linguistics. Cambridge :
Cambridge University Press.
Geeraerts, Dirk. 1993. Grammaire cognitive et histoire de la sémantique
lexicale. Histoire de la sémantique. Histoire Épistémologie Langage 15,1,
111-129.
Harris, Randy. 1994. The Linguistic wars. Oxford : Oxford University Press.
130
Le paradigme cognitiviste
Langacker, Ronald W. 1999. Grammar and Conceptualization. Berlin : Mouton
de Gruyter.
Langacker, Ronald W. 1990. Concept, Image and Symbol : The Cognitive basis
of grammar. Berlin : Mouton de Gruyter.
Langacker, Ronald W. 1987 et 1991. Foundations of Cognitive Grammar. 2
volumes. Stanford : Stanford University Press.
McCawley, James. 1995. Generative Semantics. E. F. K. Kœrner et R. E. Asher
(dir.). Concise history of the language sciences : From the Sumerians to the
Cognitivists. Oxford : Pergamon.
Taylor, John R. 2002. Cognitive Grammar. Oxford : Oxford University Press.
Ungerer, Friedrich, et Hans-Jörg Schmid. 1996. An Introduction to Cognitive
Linguistics. Londres et New York : Longman.
Vandeloise, Claude et Frank A. Anselmo. 2002. Introduction to French
Linguistics. Lincom Europa : Munich.
1.2 Trois opérations cognitives
Trois opérations sont communes à toute la cognition, ce sont la
symbolisation, la conception et la catégorisation.
La symbolisation est le processus d’association fondateur du
langage. Ce processus lie une unité phonologique et une unité
sémantique pour livrer une unité symbolique, ce qui suppose que toute
entité exprimée a un contenu et exclut l’idée d’un contenu sans
expression. Les unités symboliques existantes peuvent faire l’objet de
généralisations aboutissant à des schématisations qui entretiennent des
rapports de catégorisation avec les unités symboliques particulières. Ces
schématisations permettent les unités créatives, et les unités
conventionnelles peuvent ainsi être traitées soit comme tout, soit à
travers ces schématisations, permettant des analyses multiples d’une
même manifestation chez un même locuteur. Des séquences d’unités
symboliques peuvent donner lieu à des schématisations
constructionnelles, qui catégorisent ces séquences par des descriptions
structurales. Ainsi, ces généralisations décrivent ce qui est attesté dans
une langue sans référence à ce qui y est impossible. La langue est donc
constituée d’un ensemble d’unités symboliques et de schématisations,
apprises à travers l’expérience concrète du langage avec leurs conditions
de distribution et leurs collocations. Selon leur productivité et leur
fréquence, ces dimensions s’incarnent (entrench) dans l’esprit du
locuteur avec un degré de saillance plus ou moins considérable.
Ces unités symboliques incluent des séquences qui se constituent en
constructions. Celles-ci ont fait l’objet d’une théorisation particulière
qu’il convient d’évoquer. La Grammaire des constructions a été élaborée
à la fin des années 1980 par Charles Fillmore, ce même Fillmore docteur
en 1961 de la University of Michigan et professeur à Berkeley depuis
131
Une histoire du sens
1971 qui avait proposé la grammaire des cas dans les années 1970. À
partir des travaux du Lakoff sémanticien générativiste sur l’irrégularité
de la syntaxe (notamment 1970), Fillmore et ses collaborateurs notent
que certaines séquences ont une interprétation particulière qui n’est ni
réductible à la somme de leurs unités constitutives, ni déductible d’elle.
Le sens exceptif scalaire de let alone et de son équivalent français sans
parler de SN ne tient pas à ses composantes qui ont une forme
relativement fixe. L’énoncé ?*Il ne connaît rien aux échecs, sans dire
du go n’est guère heureux, au contraire de sans parler du go. De même,
des suites résultatives anglaises en his way (Goldberg 1995) comme He
wrote his way into a Professorship. Ces constructions résultatives
affectent profondément les propriétés argumentales du prédicat verbal.
Celui-ci est transitivé par l’objet his way. L’objet indirect introduit par
to indique le but d’un processus dont le moyen est fourni par ce
prédicat. Ainsi, de la valeur littérale Il écrivit son chemin vers une
Chaire, on passe à l’interprétation Il obtint une Chaire par le biais de
ses publications ou encore Il écrivit afin de décrocher une Chaire, cette
dernière traduction rendant le caractère potentiellement délibéré de
l’action, la première l’atteinte du but recherché. L’interprétation est liée
à la séquence de façon globale, elle n’est réductible ni à la somme des
éléments ni à un des items particuliers. L’élimination de his way (?* He
wrote into a Professorship), sa commutation avec the way (?* He wrote
the way into a Professorship), la suppression de a Professorship (?* He
wrote his way) donnent toutes des résultats peu probants. En même
temps, la séquence est productive dans la mesure où elle s’utilise avec
virtuellement n’importe quel verbe traduisant un moyen d’atteindre un
objectif. Cela tendrait à montrer l’autonomie de la construction et
fournirait un argument important en faveur de son existence en tant que
tout. La Grammaire constructionnelle rend compte à travers ce type
particulier d’unités symboliques du caractère incarné de la connaissance
linguistique. Est explorée la façon dont l’apprentissage, la connaissance
et l’utilisation d’une forme est liée à un cotexte particulier, comme
entendent le montrer les études du psycholinguiste Michael Tomasello
et le mouvement empiriste anglo-saxon de la linguistique de corpus,
reprise en France par des collègues comme Benoît Habert.
Le contenu d’une unité symbolique serait une prédication profilant
l’aspect de l’expérience auquel elle réfère sur fond d’une base dans un
domaine particulier. Le domaine (aussi connu sous le nom de modèle
cognitif idéalisé chez Lakoff) est un ensemble de connaissances
structurées à partir de l’expérience. Certaines connaissances sont
cognitivement basiques comme le temps, l’espace, les perceptions
sensorielles et les émotions. L’inscription dans un de ces ensembles rend
compte de l’interprétation des unités – celle de bras par exemple selon
132
Le paradigme cognitiviste
qu’il est considéré dans le domaine des meubles (le bras d’un fauteuil)
ou celui du corps humain. La base est l’ensemble des connaissances que
suppose le contenu d’une unité – celui de main dans le domaine du
corps humain supposant la représentation du bras comme le suppose
coude. Plusieurs unités d’un même domaine partagent ainsi une même
base, dont différents aspects sont cependant profilés par chacune. Le
profilage pour doigt et pouce diffère sur la base commune de la main.
C’est non seulement selon ce qu’il rend saillant que le profilage varie,
mais encore d’après sa portée, sa spécificité, son échelle, sa perspective
et les attentes qu’il convoque. L’inclusion des paramètres de
l’interlocution dans la portée définit différentes expressions, les
embrayeurs, certains temps comme le present perfect, les performatifs,
les expressions subjectives. De même, indiquant que l’entité profilée
entretient une relation à la référence, les temps verbaux et l’article
supposent que l’interlocution figure dans la portée de leur
représentation. La portée de doigt est plus étroite que celle de main. La
main représente un certain degré de spécificité par rapport au corps et au
bras, au doigt et à la phalangette. L’échelle de la phalangette est
distincte de celle du bras. La perspective fait dire que le doigt est
l’extrémité du corps plutôt que son début. Les attentes sont les
croyances pragmatiques que convoquent une unité comme la valeur
nécessairement négative qu’emporte l’expression montrer du doigt. Les
informations pragmatiques ne sont donc pas plus séparées du contenu
des prédications que n’en sont les connaissances du monde, et les
prédications se caractérisent par des informations de différentes natures
et par la capacité à présenter ces informations de différentes façons.
La conception (construal) est une aptitude cognitive fondamentale.
Même si la différence entre lexique et grammaire est donnée comme un
continuum, c’est cette aptitude qui est identifiée comme la fonction
même de la grammaire, autant dans les manifestations syntaxiques que
dans les parties du discours. Les parties du discours sont une conception
d’une prédication soit en termes de choses, soit en termes de relations.
Une chose est une région continue dans un domaine d’entités reliées que
représente la partie du discours du nom. Une relation implique un
rapport entre le profilage d’un participant qui en est la figure (trajector)
et la base d’autres participants qui en sont le repère (landmark). Ces
rapports sont partout ceux de l’inclusion, de la coïncidence, de la
séparation ou de la proximité. Un rapport relationnel établi dans le
domaine temporel est représenté par la partie du discours du verbe qui
évoque un procès par parcours séquentiel. Un parcours sommatif
évoquant un état simple ou complexe selon le nombre d’états configurés
est représenté par l’adjectif, l’adverbe, la préposition, l’infinitif et le
participe qui établissent un rapport relationnel atemporel. Ces relations
133
Une histoire du sens
de repérage et de profilage s’étendent aux relations syntaxiques, le sujet
par exemple élaborant la figure du procès profilé au niveau de la
proposition, alors que l’objet direct élabore le repère principal à ce
niveau. Les conceptions emportées par les manifestations syntaxiques
sont démontrées par la polysémie du passé composé selon qu’est profilé
l’événement passé (Il l’a fini il y a trois semaines) ou la relation au
présent de parole (Il l’a maintenant fini). Les démontrent de même les
variantes constructionnelles, de La rue montait depuis la plage à La rue
descendait jusqu’à la plage, de Le nuage est devant la montagne à La
montagne est derrière le nuage, d’un actif à un moyen à un passif, que
relient non pas des règles transformationnelles mais la comparabilité de
leur contenu. Si l’absence de sémiologie propre autant pour les relations
syntaxiques que pour les parties du discours fait entorse au principe
théorique de parcimonie selon lequel les seules unités symboliques
recevables sont celles qui associent un contenu à une forme, la raison en
est probablement leur fonction de conception. C’est à fournir un regard
sur des prédications que sert la grammaire, et chaque grammaire donne
une image différente du monde sans cependant contraindre ni modifier
la pensée que de façon superficielle. Les opérations comme le profilage
opposant fond et forme, figure et repère demeurent des aptitudes
cognitives générales qui se reflètent dans d’autres activités cognitives
comme la vision.
La symbolisation et la conception de ces symbolisations sont liées à
la catégorisation (Taylor 1989), qui consiste à rapporter une occurrence
à une classe. La classification peut se faire par rapport à un schéma,
auquel cas l’occurrence instancie ou élabore la classe avec laquelle elle
est pleinement compatible si ce n’est que par son degré de spécificité.
Une occurrence peut représenter une extension d’un représentant d’une
classe avec lequel elle n’est pas pleinement compatible mais auquel elle
se trouve rapportée en raison de quelque propriété commune.
L’extension par prototypie concerne un emploi ou une valeur d’une
unité symbolique (par exemple, les emplois de politesse du passé dans
Je voulais vous demander, peu prototypiques par rapports aux emplois
temporels), d’une construction, d’une schématisation. Ces instances sont
liées par un réseau qui peut également réunir les multiples schémas
supposés par différentes unités, les polysèmes par exemple, une instance
de ces réseaux pouvant acquérir une saillance plus grande que les autres
selon sa fréquence ou sa centralité.
Références
Fillmore, Charles J., Paul Kay et Mary O’Connor. 1988. Regularity and
idiomaticity in grammatical constructions : the case of let alone. Language
64, 501-53.
134
Le paradigme cognitiviste
Goldberg, Adele E. 1995. Constructions : A Construction grammar approach to
argument structure. Chicago : University of Chicago Press.
Taylor, John R. 1989. Linguistic Categorization : Prototypes in Linguistic
theory. Oxford : Clarendon Press.
2.3 La catégorisation et la métaphore selon George Lakoff
Cette question de catégorisation sémantique a été élaborée par George
Lakoff dans son ouvrage de 1987 et dans celui avec Mark Johnson ( sur
la métaphore (1980). Docteur de la Indiana University en 1966, nommé
après différents postes à la University of California à Berkeley en 1972,
Lakoff a fait montre d’une activité considérable dans l’élaboration de la
sémantique générative puis de la Linguistique cognitive, au succès de
laquelle son talent de vulgarisateur a très largement contribué. La thèse
centrale de Lakoff est le caractère incarné de la pensée humaine, de
l’expérience qui se reflète en elle et du langage qui la traduit. Le
réalisme expérientiel s’oppose à la perspective selon laquelle l’esprit est
une faculté abstraite qui opère sur la structure objective du monde. Cette
opposition se manifeste dans la question de la catégorisation. La
perspective traditionnelle suppose que la catégorisation consiste à
rapporter une occurrence selon ses propriétés à une catégorie définie par
des conditions nécessaires et suffisantes. Or, le modèle des conditions
nécessaires et suffisantes ne permet pas d’expliquer le processus de
catégorisation, fait valoir Lakoff en se fondant sur les travaux de la
psychologue Eleanor Rosch. La catégorisation admet des occurrences
n’ayant pas toutes les mêmes propriétés (le pingouin ne sait pas voler et
est tout de même classé comme oiseau), elle ne met pas toutes les
occurrences d’une classe sur le même plan (un toucan est un moins bon
exemple d’oiseau qu’un moineau), et certaines occurrences ont un statut
incertain (la chauve-souris, qui a pu être classée comme oiseau). La
flexibilité de la catégorisation illustre le fait que celle-ci peut se faire sur
la base d’une catégorie radiale organisée autour d’un prototype. Cette
organisation est illustrée par Taylor (1989) par l’emploi de politesse des
temps du passé. Si l’emploi exprime une mise à distance à travers une
métaphore liant une distance plus grande à une prise en charge plus
relative du message, sa distribution spécialisée n’en fait pas moins un
cas particulier de la situation temporelle. Un exemple grammatical
discuté par Lakoff (1987) est celui des classificateurs nominaux en
dyirbal, dont le premier groupe s’attache aux noms dénotant notamment
les hommes, la lune, les flèches et certains oiseaux. Ce groupe serait
structuré par le prototype du mâle humain, auquel sont associées les
autres occurrences à travers différentes connaissances socio-culturelles
(la lune étant mâle dans la mythologie dyirbal). Ces connaissances
interviennent dans les stéréotypes, les idéaux, les parangons, les
135
Une histoire du sens
exemples saillants ou les sous-modèles, qui montrent encore avec les
métonymies des raisonnements prototypiques (qui sont discutées plus en
détail dans la section sur le travail de Georges Kleiber ; voir également
la critique détaillée de Rastier 1991 : chapitre VII). Ainsi, la prototypie
montre que l’opération fondamentale de la catégorisation ne suppose pas
des paramètres objectivistes, thème souvent repris et qui figure par
exemple dans l’ouvrage de 2000 avec Nuñez sur la structure
métaphorique de la pensée mathématique.
L’opposition à l’objectivisme traditionnel se manifeste encore dans
l’analyse de ce mode de catégorisation qu’est la métaphore. La
métaphore est traditionnellement considérée comme un procédé
littéraire où des sens figurés sont produits par l’utilisation d’une
expression linguistique en dehors de son champ littéral d’application.
Lakoff et Johnson (1980) arguent que la métaphore n’est ni déviante, ni
exclusivement linguistique, ni strictement littéraire. Le langage ordinaire
est rempli d’expressions métaphoriques. Ces expressions reflètent
l’expérience intersubjective. Non seulement le langage, mais aussi les
comportements et les croyances manifestent des métaphores. Au niveau
individuel, les névroses peuvent être conçues comme des métaphores
inconscientes. Au niveau social, de même que l’adjectif blanc permet de
construire des métaphores de la pureté dans nos sociétés, les situations
que marque une présupposition de pureté pourront amener à porter des
vêtements blancs (les nourrissons au moment de baptême, la jeune
mariée virginale ou qu’on veut croire telle) (Sweetser 1990 : 8). La
métaphore constitue donc un aspect fondamental du fonctionnement de
l’esprit humain. Ce fonctionnement consiste à communiquer un sens
cible à partir d’un sens littéral. Cette visée se répartit en trois types de
métaphores. Les métaphores orientationnelles sont des concepts
directement émergents fondés sur une expérience corporelle des sujets
structurée par la gravité. Ces concepts se retrouvent dans l’idée que ce
qui est positif est haut placé. C’est ce qu’actualisent des expressions
comme Things are looking up ‘Les choses regardent vers le haut’, c’est-
à-dire La situation est prometteuse. Les métaphores ontologiques sont
des concepts directement émergents fondés sur l’expérience des sujets,
comme l’idée que l’esprit est une machine. Les métaphores structurelles
sont des concepts expérientiels émergents comme celui qui fait d’une
discussion une guerre. Le révèlent des énoncés comme Il a attaqué ses
positions, Elle a défendu ses arguments, Ils ont détruit son cadre
théorique. Puisque ces dernières reposent sur la diversité de
l’expérience, elles sont plus susceptibles de livrer des expressions
créatives que les métaphores ontologiques et orientationnelles. Créatives
ou conventionnelles, les métaphores du domaine d’arrivée sont
contraintes par l’obligation de maintenir la structure du domaine littéral.
136
Le paradigme cognitiviste
C’est pourquoi elles mettent en valeur des similitudes jusqu’à les créer
de toutes pièces. On peut dire d’un nuage qu’il est devant une montagne
sans que les montagnes aient conventionnellement une orientation
particulière. D’autres propriétés s’en trouvent obscurcies. Parler du
travail comme une ressource masque par la mise en relation avec une
entité abstraite l’agent qui en est l’origine. Une contrainte de
directionnalité s’impose également à la métaphore qui suppose le
passage exclusivement d’un sens littéral de départ à un sens d’arrivée.
Ce passage aurait universellement une directionnalité du concret à
l’abstrait, puisque le concret de l’expérience permet une meilleure
compréhension de phénomènes moins tangibles. C’est ainsi la saisie des
aspects plus abstraits de l’expérience que permet la métaphore.
Cependant, cette généralisation semble reposer sur une valeur de la
culture de l’analyste qui favorise le tangible. Des métaphores allant vers
l’abstrait sont donnés par Bréal (1897 : 17) et Ullmann (1952 : 295), de
même que par les préciosités de l’École des femmes que sont les
commodités de la conversation désignant les fauteuils et les kennings de
la poésie anglo-saxonne où par exemple les individus sont désignés
comme ‘porteurs de voix’. Les structures métaphoriques que sont les
idées telles Ce qui est bien est en haut, L’esprit est une machine, Une
discussion est une guerre servent à expliquer l’usage linguistique qui en
dérive. Ainsi, l’utilisation d’une préposition spatiale (to be in the
kitchen, être dans la cuisine) pour évoquer un état psychologique (to be
in love, être dans une colère folle) tient de la structure métaphorique Les
émotions sont des lieux. La cohérence entre les différentes instanciations
d’une même structure métaphorique et entre deux structures
métaphoriques d’un même concept est assurée par des contraintes
générales pesant sur leurs relations.
La contribution de Lakoff repose sur l’aptitude à proposer des
généralisations appuyant la Linguistique cognitive. Pour résumer à gros
traits, on pourrait dire que la marche de l’esprit se fonde sur des
opérations analogiques. Le montreraient la notion nouvelle de prototype
empruntée à la psychologie et l’analyse de la métaphore qui ne diffère
pas beaucoup pour l’essentiel de la très ancienne tradition qui assimile
métaphore et comparaison. Le fonctionnement de ces processus
analogiques est rarement explicité en détails, et ne semble pas se prêter
immédiatement au traitement d’un grand nombre de cas concrets. Si cet
état de fait scientifique n’entame pas la popularité du modèle, c’est qu’il
donne aux linguistes des raisons de rejeter le chomskysme et aux
littéraires l’occasion d’envisager de vieilles questions sous un angle
apparemment scientifique.
137
Une histoire du sens
Références
Johnson, Mark. 1987. The Body in the Mind : The Bodily basis of meaning,
imagination, and reason. Chicago : University of Chicago Press.
Kleiber, Georges. 1990. La Sémantique du prototype. Paris : Presses
universitaires de France.
Labov, William. 1973. The boundaries of words and their meanings. C.-J. N.
Bailey et R.W. Shuy (dir.). New ways of analyzing variation in English.
Washington : Georgetown University Press. 340-373.
Lakoff, George. 1987. Women, Fire, and Dangerous Things : What categories
reveal about the mind. Chicago : University of Chicago Press.
Lakoff, George. 1970. Irregularity in syntax. New York : Holt, Rinehart and
Winston.
Lakoff, George et Mark Johnson. 1999. Philosophy in the flesh. New York :
Basic Books.
Lakoff, George et Mark Johnson. 1980. Metaphors we live by. Chicago :
University of Chicago Press.
Lakoff, George et Raphael Núñez. 2000. Where Mathematics comes from : How
the embodied mind brings mathematics into being. New York : Basic Books.
Lakoff, George et Mark Turner. 1989. More than cool reason : A Field guide to
poetic metaphor. Chicago : Chicago University Press.
Rastier, François. 1991. Sémantique et recherches cognitives. Paris : Presses
universitaires de France.
Sweetser, Eve. 1990. From Etymology to Pragmatics : Metaphorical and
cultural aspects of semantic structure. Cambridge : Cambridge University
Press.
Taylor, John R. 1989. Linguistic Categorization : Prototypes in Linguistic
theory. Oxford : Clarendon Press.
Ullmann, Stephen. 1952. Précis de sémantique française. Berne : A. Francke.
2.4 De la métaphore aux espaces mentaux de Gilles Fauconnier
L’analyse par Lakoff de la métaphore trouve une concurrence dans celle
de Gilles Fauconnier. Né en 1944, Gilles Fauconnier obtient un doctorat
de troisième cycle de l’Université de Paris VIII en 1973, un doctorat
d’État de l’Université de Paris VII en 1976, après un Ph.D. en 1971 à la
University of California à San Diego. C’est là qu’il est nommé en 1988,
après différents postes en France, combinant entre 1980 et 1987 un
poste de professeur à Paris VIII et de Directeur d’Études à l’École des
Hautes Études en Sciences Sociales. (C’est dans cette dernière
institution qu’il dirigera la thèse de doctorat soutenue en 1985 par
Claude Vandeloise, qui avait de plus défendu en 1984 un Ph.D. sous la
direction de Langacker ; auteur de l’ouvrage L’espace en français,
Vandeloise est professeur à la Louisiana State University depuis 1989.)
D’abord consacré aux échelles de raisonnement exprimées par des
138
Le paradigme cognitiviste
expressions comme les superlatifs (Il refuse d’accomplir la moindre
tâche administrative, c’est-à-dire toute tâche), le travail de Fauconnier
s’est reporté à la notion d’espace mental. Cette notion repose sur
l’observation que les énoncés convoquent dans beaucoup de cas des
conceptions alternatives d’un même objet, comme le suggèrent les
métonymies, les états hypothétiques, l’évocation de représentations,
certaines qualifications appliquées à un nom :
(1) a. L’omelette au jambon est partie sans payer.
b. Margaret Thatcher n’aurait jamais été élue en France.
c. Nolwen a les yeux bleus sur la photo.
d. C’est Fanny Ardant qui joue Evita Perón.
e. Œdipe ignorait que Jocaste était sa mère.
f. Hegel a soumis une soi-disant réfutation.
g. Le hold-up a été perpétré avec un fusil jouet.
En (a.), un client est évoqué par le plat consommé dans le contexte
d’un restaurant, et cette évocation peut être reprise par la suite Il était
pressé sans doute mais non par Elle était trop salée. L’exemple (b.)
reporte une personnalité politique dans un contexte électoral étranger
dont les propriétés sont conservées par défaut, plutôt que remplacées par
celles du pays d’origine. Ce que je pourrais illustrer en disant que
l’hypothèse suppose un système présidentiel à partis multiples plutôt
qu’un système monarchiste essentiellement biparti, comme le suggère la
bizarrerie d’une continuation du type surtout si elle était (travailliste +
conservatrice) face à surtout si elle était gaulliste qui me semble
parfaitement naturel. L’illustration en (c.) dissocie la représentation
d’une personne et cette personne sous un rapport particulier, les autres
propriétés de l’être réel restant conservées par la représentation. Cette
dissociation se retrouve en (d.) entre l’actrice et le rôle qu’elle assume,
chaque instance ayant des propriétés possiblement divergentes. Dire que
Fanny Ardant est une vraie peau de vache dans une certaine pièce si
cette qualification s’applique au rôle d’Evita Perón n’empêche pas de
continuer à croire que la personne de Fanny Ardant est l’exemple même
de la délicatesse. L’exemple (f.) évoque une chose qui du point de vue
de son instigateur est une réfutation, mais ne remplit pas ses promesses
du point de vue du locuteur, et une différence de perspective s’applique
également à (e.). L’illustration en (g.) donne une description d’un objet
qui a des propriétés d’un fusil sans en avoir la fonctionnalité.
Cette confrontation de sources de représentation distinctes se
retrouve en particulier dans la métaphore. Dire d’un chirurgien qu’il est
139
Une histoire du sens
un boucher produit une représentation à partir de connaissances sur les
chirurgiens et les bouchers. Différents espaces mentaux sont donc
convoqués et réunis par un processus d’intégration (blending).
L’opération d’intégration conceptuelle construit un espace mental
distinct, dit émergent, à partir de propriétés de chacun des espaces
donnés. Cette construction est contrainte par des obligations
d’optimisation. Ces obligations concernent la production d’une scène
finale cohérente (integration) à laquelle concourent toutes les propriétés
retenues (contrainte d’apparition justifiée). Cette scène suppose un
réseau étroit de relations entre les éléments des espaces d’origine (web)
qui devront être resserrées autant que faire se peut (metonymic
tightening), qui seront récupérables (unpacking) et préservent les
relations existantes dans chacun des espaces mentaux d’origine
(topology). Ce serait le cas dans l’énoncé Ce chirurgien est un boucher,
où l’intégration suppose trois opérations. Les propriétés d’un espace
générique (comprenant l’idée d’un agent, d’un patient, d’un instrument
tranchant, d’un espace de travail et d’un but) sont mises en rapport par
projection à celle de chacun des espaces d’origine (input spaces) du
chirurgien (incluant son rôle, celui du patient, le scalpel, la salle
d’opération, la guérison visée par le moyen de la chirurgie) et du
boucher (incluant son rôle, celui des animaux abattus, le fendoir,
l’abattoir, la viande produite par le moyen de la boucherie), le premier
étant topique dans la mesure où c’est d’un chirurgien qu’on parle. Les
propriétés des deux espaces d’origine sont en outre mises en
correspondance (mapping). Ces relations aboutissent à un quatrième
espace intégré. Cet espace intégré repose sur des processus de
composition entre des éléments d’espaces mentaux différents, que ces
éléments restent distincts (comme le scalpel et le fendoir) ou soient
fusionnés (comme le chirurgien et le boucher) dans l’espace intégré. Le
processus de complétude introduit des éléments dans l’espace intégré
qui n’étaient pas présents dans les espaces d’origine, comme l’idée
d’incompétence du chirurgien dit boucher construite à partir de
l’incompatibilité des pratiques. La scène représentée par l’espace intégré
peut donner lieu à des processus d’élaboration, le fait par exemple
d’imaginer le chirurgien qui emballe des morceaux de patient et les vend
à des clients faisant la queue devant la salle d’opération. Les relations
complexes entre les quatre espaces mentaux du processus métaphorique
indiquent ainsi l’origine des éléments d’interprétation de la métaphore,
qu’ils proviennent des espaces d’origine ou des inférences qu’ils
permettent, sans avoir à supposer une directionnalité de la projection.
Qu’elle soit créative ou conventionnelle, qu’elle soit langagière ou
visuelle (que l’on pense à certaines photos de Man Ray, à des toiles de
Magritte), la métaphore se trouve remise en perspective comme une
140
Le paradigme cognitiviste
notion graduelle par ce cadre qui la replace dans un ensemble plus large
de phénomènes. Les énoncés contrefactuels Si mon chirurgien était
boucher, il deviendrait végétarien et Si j’étais boucher, je deviendrais
végétarien ne semblent pas particulièrement métaphoriques puisqu’ils
supposent des éléments des espaces d’origine largement compatibles à
la suite d’un cadrage (framing) particulier, mais n’en reposent pas moins
sur des processus d’intégration. Outre son appareillage plus élaboré,
c’est son intérêt pour les phénomènes figurés dans lesquels elle inscrit la
métaphore qui caractérise la théorie de l’intégration, la théorie de la
métaphore conceptuelle de Lakoff et Johnson ( s’intéressant
principalement aux mécanismes de conventionnalisation lexicale
auxquels les métaphores donnent lieu. Ces deux approches apparaissent
donc en partie complémentaires, comme le suggère Grady, Oakley et
Coulson (1999).
Références
Fauconnier, Gilles. 1997. Mappings in thought and language. Cambridge :
Cambridge University Press.
Fauconnier, Gilles. 1985. Mental spaces. Aspects of meaning construction in
natural language. Cambridge : MIT Press. Version anglaise de Espaces
mentaux, publié en 1984 à Paris par Minuit.
Fauconnier, Gilles et Eve Sweetser. 1996. Spaces, words and grammars.
Chicago : University of Chicago Press.
Fauconnier, Gilles et Mark Turner. 2002. The Way we think. New York : Basic
Books.
Grady, Joseph E., Todd Oakley et Seana Coulson. 1999. Blending and
metaphor. G. Steen et R. Gibbs (dir.). Metaphors in Cognitive Linguistics.
Philadelphie : Benjamins.
2.5 Leonard Talmy, Ray Jackendoff et les catégories
universelles de la cognition
Les opérations linguistiques fondamentales de la catégorisation, de la
conception et de la symbolisation reposent sur des opérations mentales
générales, auxquelles on a ajouté la capacité d’établir des liens
d’iconicité entre la forme du message et son sens (l’agent a un rapport
plus éloigné à la réalisation de l’événement dans la séquence plus
longue Il a fait en sorte que le maffioso meure que dans celle plus courte
Il a tué le maffioso). Les informations mêmes sur lesquelles ces
opérations interviennent ont pu faire l’objet de tentatives de
caractérisation, dans les entreprises de Leonard Talmy et de Ray
Jackendoff. Si ces tentatives se démarquent des préoccupations de
Langacker qui répugne à spéculer sur des éléments de contenu
141
Une histoire du sens
universels, elles s’en rapprochent en ce qu’elles tentent de substantier le
rapport entre les catégories de la pensée et les catégories du langage.
Détenteur en 1972 d’un doctorat de la University of California à
Berkeley sur la structure sémantique de l’anglais et de l’atsugewi
(langue amérindienne éteinte du groupe Hokan), associé dès 1966 à
différents groupes de recherches notamment sur les universaux et
l’acquisition pathologique de la langue maternelle, Talmy est professeur
depuis 1990 à la State University of New York à Buffalo, et est élu
Fellow en 2002 de la Cognitive Science Society. Réunis dans les deux
volumes de son ouvrage de 2001, ses principaux articles publiés dès le
début des années 1970 proposent des analyses de la structure
conceptuelle commune au langage et à la cognition. L’identification de
la structure conceptuelle se fait à travers l’étude de catégories
génériques comme le temps, l’espace et la causation, dans la façon dont
elles sont rendues par les langues. Cette étude s’intéresse aux
configurations schématiques utilisées pour représenter les catégories de
l’entendement et du langage. De même que la conception en sens
commun de la physique repose sur des relations de force, ces relations
se trouvent exploitées dans différentes catégories d’expression
linguistique. Les prépositions (contre), les conjonctions (causales et
concessives), les verbes modaux (pouvoir, devoir), les constructions
causatives (faire faire, laisser faire) expriment la relation d’une entité
focale agoniste et d’une seconde entité antagoniste. C’est le cas dans la
structuration de l’action prototypique structurant la proposition, où le
sujet grammatical exerce une force sur l’objet qui peut s’en trouver
affecté de différentes façons. Ces paramètres seraient donc des éléments
constitutifs de la pensée humaine.
La tentative de dégager la structure conceptuelle commune à la
cognition et au langage se retrouve chez Ray Jackendoff. Docteur en
1969 du MIT sous la direction de Noam Chomsky, professeur à la
Brandeis University depuis 1971, Jackendoff est l’auteur d’une centaine
d’articles et d’une dizaine d’ouvrages (dont certains traduits en
espagnol, en italien, en coréen, en japonais), et se trouve honoré d’un
grand nombre de distinctions dont le prix Jean Nicod en 2003. Malgré la
perspective formelle qu’il adopte, son travail propose comme celui de
Talmy des catégories abstraites qui sous-tendraient la pensée humaine.
Ces catégories incluent des traits de cause, de lieu, de quantité, des
primitifs aller, être, rester qui se retrouvent dans des champs
sémantique de la position (aller en ville, être en ville, rester en ville) et
de la possession (donner, posséder, garder). Ces traits contraindraient
les informations qui peuvent être conjointes par les réseaux
d’association que forment les unités linguistiques. Ainsi, de même que
les phonèmes lient des informations motrices, auditives et linguistiques,
142
Le paradigme cognitiviste
les mots associent non seulement des informations linguistiques
ressortissant à la phonologie et à la syntaxe (la catégorie grammaticale),
mais aussi des représentations spatiales formées à partir d’informations
motrices, visuelles et du toucher. Le mot chat se trouve donc à
conjoindre des informations sur le miaulement, la forme schématique de
l’animal, et aussi sur ses comportements attendus. Si ces propositions
ont pour origine la question de savoir comment réunir ce que les
modules fodoriens séparent, la réunion d’informations de différentes
sources chez Jackendoff se rapproche de la position langackérienne qui
refuse de séparer grammatical et lexical, sémantique et pragmatique,
linguistique et cognition.
Références
Jackendoff, Ray. 1990. Semantic structures. Cambridge : MIT Press.
Talmy, Leonard. 2000. Toward a cognitive Semantics. 2 volumes. Cambridge :
MIT Press.
2.6 Cognition, diachronie et grammaticalisation
La recherche des aptitudes cognitives structurant le langage et la pensée
se retrouve dans l’analyse du changement diachronique, à travers la
théorie de la Grammaticalisation associée au nom d’Elizabeth Closs
Traugott. Docteure en 1964 de la University of California à Berkeley où
elle sera professeure jusqu’en 1970 et depuis à Stanford, Traugott a
exposé dans ses cinq monographies, des ouvrages dirigés et une
soixantaine d’articles son travail sur la variation historique. Ces travaux
élaborent à partir de la fin des années 1980 la notion de
grammaticalisation développée notamment au début de cette décennie
par Christian Lehmann et Bernd Heine dans le cadre du projet
typologique AKUP de Cologne. La notion de grammaticalisation est
inspirée par les travaux de Talmy Givón et de son slogan de 1971 selon
lequel la morphologie d’aujourd’hui est la syntaxe d’hier, par
l’observation d’Antoine Meillet qui aurait le premier (1912) utilisé le
terme grammaticalisation et pour qui les unités grammaticales dérivent
historiquement d’unités lexicales. Représentant l’ambition théorisante
d’une perspective qui se distingue par là de la perspective philologique
classique, ce mécanisme concerne à la fois des évolutions de formes (le
mouvement allant d’une unité lexicale autonome à un morphème) et de
sens (le mouvement d’abstraction d’une unité de sens concret). Pour
Traugott, ce serait le sens qui conditionnerait l’évolution de la forme, à
l’inverse de ce que pose l’approche générative notamment. Cette
condition se représenterait soit comme un processus de métaphorisation
(par Eve Sweetser en particulier, la métonymie étant proposée comme
déterminisme par Traugott et Dasher 2005), soit un mouvement vers une
143
Une histoire du sens
abstraction subjectivante (Hopper et Traugott 1993 : 68, Langacker
1990 : 330-333). Ce mouvement s’illustre par le passage dans un grand
nombre de langues du sens concret de déplacement du verbe aller (Je
vais au travail) à celui plus abstrait de situation sur la ligne du temps
permettant l’expression du futur proche (Je vais travailler) qui amène la
recatégorisation de la forme en auxiliaire. De même avec pas et le
conjonctif temporel anglais while ‘un moment’, leur évocation concrète
d’un acte de déplacement et d’une unité temporelle en tant que noms
pourvus de toutes les marques morphosyntaxiques attendues se trouve
javellisée (bleached) pour livrer une négation et un connecteur temporel
en tant qu’adverbe et conjonction. La recatégorisation verra leur
morphosyntaxe, leur collocation, leur fréquence, leur position
progressivement modifiée. Cependant, cette javellisation (bleeching)
suppose souvent une phase initiale d’enrichissement pragmatique qui
correspond à une subjectification. Comme le montre Ulrich Detges, un
enrichissement pragmatique est supposé par le passage du nom pas (Il a
fait un pas) au terme polarisé spécialisé avec les verbes de déplacement
niés, passage emportant une idée d’emphase (il ne marche pas signifiant
initialement il ne marche pas même d’un pas). C’est l’inférence d’un
événement antérieur que permet le sens de résultatif présent de la forme
du passé composé (Je vois qu’il a plu) qui initie la possibilité de la
lecture de passé. Ce ne sont pas uniquement les stades initiaux de la
grammaticalisation, mais aussi ses résultats qui peuvent reposer sur une
subjectification. Ainsi, les connecteurs temporels comme while ont
tendance à prendre une lecture concessive, à contenu pragmatique donc
puisqu’elle donne l’attitude du locuteur plutôt que la seule évocation
d’états de fait, et la lecture de futur proche est plus subjective. Liée à
l’expressivité, la subjectivité se conventionnalise pour mener à une
réduction de la forme qui n’a plus à être pleine pour exprimer son
contenu. Les critères identifiant l’expressivité sont difficiles à évaluer, et
la subjectification ne semble pas résulter de toutes les
grammaticalisations (comme l’aurait montré Meillet lui-même selon
Rastier, 2001 : 140, note 1). L’évolution de la négation à partir d’un
terme polarisé entraîne la perte de la valeur d’emphase, et celle de la
valeur de passé est plus objective que le sens de parfait du passé
composé puisque détachée du moment d’énonciation. De plus, la
javellisation n’empêche pas une certaine persistance du sens d’origine.
Le montre le fait que aller se grammaticalise universellement comme
marqueur de futur, non de passé par exemple. Un autre exemple est
l’usage de l’ancien verbe prendre comme marqueur actuel du cas
accusatif dans la langue Gâ du groupe Benue-Kwa d’Afrique de l’Ouest,
qui refuse de s’employer avec des objets effectués dont l’existence
résulte de l’action verbale. Ce verbe admet Elle a pris un œuf mais non
144
Le paradigme cognitiviste
Elle a pondu un oeuf, puisqu’un objet déjà existant est supposé par le
premier mais non par le second (Hopper et Traugott 1993 : 90-91).
Enfin, la proposition que la javellisation est la cause du changement
morphosyntaxique est en pratique invérifiable. Peut-être serait-il plus
juste de supposer que ces changements sont corrélatifs. Si pas se met à
comporter comme un adverbe au niveau de la forme, il est vraisemblable
que ce comportement suppose un sens plus abstrait.
Le changement historique serait unidirectionnel selon Traugott. Une
fois le sens de négation adopté et celui de polarité disparu, aucun emploi
polarisé ne pourrait être recréé pour pas, ni aucun emploi nominal pour
le connecteur while. L’unidirectionnalité est critiquable, et ne laisse pas
d’être sévèrement critiquée. Certains changements comme le passage du
while connecteur temporel au connecteur concessif semblent possibles
sans modifier le niveau de grammaticalité. Certains autres comme
l’utilisation en anglais de prépositions à titre de nom ou de verbe (He
downed his beer, That was a downer) apparaissent contraires aux
prédictions de la grammaticalisation. Si ces prédictions peuvent être
maintenues par l’analyse des contre-exemples comme cas de
lexicalisation, la généralisation de l’unidirectionnalité devient une
tautologie, puisque seuls les changements unidirectionnels illustrent le
mécanisme de la grammaticalisation. Ces critiques sont suffisantes pour
amener Hopper et Traugott (1993 : 126-129) à faire de
l’unidirectionnalité une tendance plutôt qu’une règle. Ce caractère de
tendance s’expliquerait par la nature imprévisible du changement
historique, ce qui affaiblit considérablement la portée des prédictions.
La faiblesse de ces prédictions a amené l’historien américain de la
linguistique Frederick Newmeyer (1998 : chapitre 5) à parler de la
grammaticalisation non comme d’une théorie, mais comme l’étude d’un
ensemble de faits, perspective à laquelle souscrivent Hopper et Traugott
(1993 : xv). Ce domaine d’étude a donné lieu à des analyses descriptives
détaillées comme celles pour le français de Christiane Marchello-Nizia
qui a animé le principal séminaire francophone sur la
grammaticalisation. Si elles ont permis d’envisager les rapports entre
diachronie, typologie, formation des créoles et origine des langues, ces
analyses ont du mal à dégager des mécanismes explicatifs allant au-delà
des lois proposées il y a un siècle par Bréal. Les mécanismes
d’abstraction et de subjectification sont d’une grande puissance, et leur
domaine d’application reste à délimiter, raison pour laquelle ils ont pu
être appliqués à des phénomènes différents (morphologisation d’une
forme autonome, changements de paradigmes, figements d’expression,
émergence de réseaux de polysémie, métaphorisation, pragmaticisation).
Le mouvement de la Grammaticalisation semble aujourd’hui s’abstraire
dans une pragma-sémantique générale de la variation diachronique.
145
Une histoire du sens
Références
Detges, Ulrich. 2002. Du sujet parlant au sujet grammatical. L’Obligatorisation
des pronoms sujets en ancien français dans une perspective pragmatique.
MS, Universität Tübingen.
Givón, Talmy. 1971. Historical Syntax and synchronic Morphology. An
Archeologist’s field trip. Chicago Linguistic Society 7.
Hopper, Paul J. et Elizabeth Closs Traugott. 1993 (20032). Grammaticalization.
Cambridge : Cambridge University Press.
Marchello-Nizia, Christiane. 1995. L’évolution du français : ordre des mots,
démonstratifs, accent tonique. Paris : Armand Colin.
Meillet, Antoine. 1912. L’évolution des formes grammaticales. Scientia 12,6.
Newmeyer, Frederick J. 1998. Deconstructing grammaticalisation. Language
form and language function. Chapitre 5. Cambridge : MIT Press.
Rastier, François. 2001. Arts et science du texte. Paris : Presses universitaires de
France.
Traugott, Elizabeth Closs et Richard B. Dasher. 2005. Regularity in Semantic
change. Cambridge : Cambridge University Press.
2.7 Typologie et cognition
La question de la variation typologique a reçu divers traitements en
Linguistique cognitive. Un exemple d’un tel traitement que certains
membres de la Linguistique cognitive comme William Croft ont cherché
à intégrer à la théorie est donné par celui sur les cartes sémantiques de
Martin Haspelmath. Né à Hoya (Allemagne) en 1963, ayant soutenu une
thèse sous la direction d’Ekkehard König en 1993 à la Freie Universität
Berlin où il défend son Habilitation en 1996, il travaille sur le projet
typologique Eurotyp jusqu’en 1994, après quoi il est rattaché à l’Institut
Max-Planck de Leipzig. Ses propositions typologiques sont présentées
dans une cinquantaine d’articles et cinq ouvrages, dont le remarqué
Indefinite pronouns de 1997. Cette monographie considère les
paradigmes d’indéfinis à travers une quarantaine de langues de
différentes familles et les fonctions exprimées par chacun d’eux. Ces
fonctions universelles sont représentées comme des zones contiguës,
contiguïté déterminée par les affinités sémantiques entre elles que rend
leur fréquente association en des signes polysémiques. Par exemple, les
indéfinis anglais de la série some (et en français de quelqu-) se
distribuent dans les contextes de valeur spécifique, non spécifique,
d’irrealis non spécifique, dans les questions et les conditionnelles, alors
que la distribution de ceux de la série any (et de qu- que ce soit) s’étend
des questions et des conditionnelles à la négation indirecte et aux
comparatifs, à la négation directe et à la valeur de libre-choix. Soit en
figure (1997 : 68) :
146
Le paradigme cognitiviste
[À insérer ]
Ainsi, les zones contiguës définissent un espace sémantique sur
lequel est opéré un découpage par les paradigmes des langues
particulières. Ces cartes sémantiques ont l’avantage d’illustrer le cadre
universel pour des paradigmes répandus et de proposer des
généralisations universelles significatives. Ces généralisations reposent
sur le présupposé de la continuité du découpage par un paradigme,
menant à l’universel d’implication qu’un paradigme qui a une fonction 1
et une fonction 3 exprimera une fonction 2. Par exemple, l’expression
d’une valeur spécifique et d’irrealis par les termes d’un certain
paradigme du Quechua amène à croire qu’une interprétation non-
spécifique est également communiquée, ce qui est effectivement le cas.
Permettant de définir la direction possible du changement historique, ce
présupposé explique que le découpage des fonctions faites par les
paradigmes est beaucoup plus contraint que les relations arbitraires
qu’admettait le structuralisme classique.
Les cartes sémantiques donnent ainsi un puissant outil d’analyse de
la polyfonctionnalité typologique et historique des paradigmes
grammaticaux qui pourrait refléter leur organisation cognitive.
L’application de cet outil aux catégories du datif, de l’instrumental et du
réflexif illustre par comparaison les questions qui se posent au modèle.
Ces questions portent notamment sur l’identification des fonctions dont
au moins la dénomination est hétérogène en référant tantôt au sens,
tantôt à la distribution, ainsi que sur les critères de leur arrangement
contigu. De plus, le présupposé de continuité des découpages ne semble
pas toujours confirmé par les faits. Les formes temporelles semblent
reposer sur une carte menant d’une lecture habituelle à une
interprétation progressive à une référence future, selon Haspelmath. Or,
l’ancienne forme de présent en turc ne retient que les fonctions non
contiguës du futur et de l’habituel à la suite de la disparition de la
fonction progressive. De même, les indéfinis de la série n’importe qu-
en français se distribuent d’une part dans les contextes non spécifique et
d’irrealis non spécifique, d’autre part dans les comparatifs et de libre-
choix, mais les usages en conditionnelles et en interrogatives sont
également incertains (?? Si tu vois n’importe qui, dis-le-moi, ?? As-tu vu
n’importe qui ?), même si n’importe lequel y est peut-être meilleur (Si
tu vois n’importe lequel d’entre eux, dis-le-moi, ? As-tu vu n’importe
lequel d’entre eux ?). L’articulation entre la valeur des items particuliers
et celle des paradigmes reste à éclaircir par cette analyse extrêmement
prometteuse.
147
Une histoire du sens
La typologie a également informé les débats de la Linguistique
cognitive, qui s’est inspirée à divers titres du travail de Talmy Givón.
Né en 1936, auteur d’une thèse africaniste en 1967, romancier,
professeur à la University of Oregon, Talmy Givón publie une quinzaine
de monographies élaborant une perspective fonctionnaliste à partir d’un
travail typologique sur des langues uto-aztèques et athabasques
notamment. Son ouvrage de 2003 articule ce fonctionnalisme aux
déterminismes.
La perspective fonctionnaliste est nécessaire pour comprendre la
variation des axes typologique et historique, qui seraient liés. En effet,
selon la proposition de Joseph Greenberg dont Givón se réclame, la
variation typologique d’aujourd’hui est le résultat du changement
linguistique d’hier, comme la variation synchronique d’aujourd’hui est
la source du changement diachronique de demain selon le principe de
William Labov. La variation typologique est cependant plus contrainte
qu’on pourrait le croire d’un point de vue fonctionnel. Malgré la
diversité sémiologique qui s’explique par les formes dont elles
proviennent dans chaque langue, le passif permet partout d’indiquer la
perspective sur les instances participant à un événement. De même, le
sujet grammatical est lié à la fonction pragmatique de topicalité. C’est
du point de vue de la fonction que doit être appréhendée la variation
typologique, en linguistique comme en biologie. Malgré une structure
physique comparable, l’aile de la chauve-souris ne peut être utilement
assimilée à l’oreille de l’éléphant, puisque leurs fonctions sont sans
commune mesure. C’est la comparaison d’instances qui auraient eu la
même fonction qui permet de comprendre l’évolution diachronique,
comme la comparaison de l’aile de la chauve-souris, de la nageoire de la
baleine et de la main de l’être humain.
Les fonctions principales des langues sont de représenter et de
communiquer de l’information. Le système de représentation cognitive
comprend un lexique conceptuel, l’information propositionnelle et le
discours multi-propositionnel, alors que le système de codification
communicative est constitué des codes sensori-moteurs et du code
grammatical. Le lexique est le lieu des concepts associés de façon
relativement stable à travers le temps à un signe dans une communauté
pour rendre un aspect de l’univers d’expérience. Ces concepts sont des
généralisations qui selon qu’ils évoquent une entité ou une qualité
s’inscriront dans la catégorie du nom ou de l’adjectif. Les mots ainsi
constitués appartiennent à la mémoire sémantique. Les propositions
grammaticalement codées sont comme le discours traitées par la
mémoire épisodique-déclaractive, qui réunit les informations sensori-
motrices et dirige l’attention. C’est une économie de cette attention que
permet le langage. Par la morphologie, l’intonation et le rythme, l’ordre
148
Le paradigme cognitiviste
des mots, la grammaire code à la fois les rapports sémantiques
propositionnels et les rapports pragmatiques inter-propositionnels, qui
tous deux ont un rapport fonctionnel, les temps donnant la perspective
du locuteur sur son propos comme la négation qui signale en outre son
intentionnalité. Hautement conventionnalisée, la grammaire libère
partiellement de la tyrannie du contexte, en permettant de construire des
propositions rapidement sans efforts démesurés. L’élaboration
laborieuse et exigeant une attention soutenue qu’on observe en l’absence
de grammaire dans les pidgins, les premiers stades de l’acquisition de la
langue maternelle et d’une langue étrangère ainsi que dans les aphasies
de Broca amène Givón à arguer que la grammaire est le dernier stade
d’évolution du langage, stade qui aurait gardé une certaine iconicité au
départ pour devenir de plus en plus symbolique. La nature du traitement
effectif des séquences dans l’échange nous en donne également par ses
hésitations une illustration qui remet en cause la distinction qualitative
stricte entre compétence et performance liée à des données standardisées
écrites, à un niveau élevé d’automatisme. L’automatisme de la
grammaire serait rendu possible par la spécialisation neuronale. Le
montreraient la considération des aires neurologiques de traitement du
langage chez l’humain qui étendent les aires visuelles chez les grands
singes, et la durée analogues de traitement des stimuli visuels et
langagiers. Le code lexical aurait quant à lui été pris en charge par les
aires de traitement du code visuel-gestuel.
La construction rapide et automatisée permise par la grammaire
démontre sa valeur adaptative. Cette valeur est encore établie par la
flexibilité que laisse la conventionnalisation et qui rend possible la
réaction à des contextes nouveaux. L’équilibre entre la réaction à de
nouvelles situations et la prévision rapide des situations les plus
courantes constitue l’économie adaptative de la grammaire, de même
que pour le lexique, la catégorisation du savoir permet de réagir aux
stimulus de l’environnement et la prototypie de choisir les stimuli
auxquels réagir rapidement. Cette économie marque non seulement le
langage, mais aussi la culture, qui est présentée comme une
conventionnalisation gérée par la mémoire à long terme du cortex
frontal permettant de réagir aux stimulus sociaux grâce à leur prédiction.
La prédiction des comportements sociaux montre l’importance des
rapports entre les individus. Entre des gens ne se connaissant pas, il ne
peut y avoir de confiance, et seule la confiance mène à une coopération
donnant un avantage adaptatif décisif au groupe et donc aux individus.
L’analyse fonctionnelle de Givón prend donc pour première causalité
les contraintes de la communication en ligne. Ces contraintes se révèlent
dans la sémiotisation des systèmes faiblement automatisés, qui sont à
l’origine du langage, proviennent des aires neurologiques visuelles, et
149
Une histoire du sens
persistent dans un ensemble de situations de communication. Les
systèmes hautement conventionnalisés sont plus tardifs, supposent une
automatisation des processus entraînant une extension neuronale, une
structuration de la mémoire et une communication en dehors des
rapports d’interlocution directe. Ainsi soumise à des paramètres
biologiques, l’évolution des systèmes automatisés voient leur limites
typologiques données par leur histoire, et leur histoire par les conditions
même de l’interaction – ce qui rappelle un Benveniste apparemment
entièrement ignoré – et des avantages adaptatifs qu’ils procurent. La
recherche de déterminismes généraux pour l’activité de langage permet
de réunir les conditions de l’usage réel, la structure du langage et celle
de l’esprit, qui inspirent les réflexions des chercheurs de la Linguistique
cognitive.
Références
Croft, William. 2001. Radical Construction Grammar. Syntactic theory in
typological perspective. Oxford : Oxford University Press.
Givón, Talmy. 2003. Bio-Linguistics, The Santa Barbara lectures.
Philadelphie : Benjamins.
Haspelmath, Martin. 2002. The Geometry of grammatical meaning : Semantic
maps and cross-linguistic comparison. Michael Tomasello (dir.). The New
Psychology of Language : Cognitive and functional approaches to language
structure. Erlbaum. Disponible à
http ://www.eva.mpg.de/~haspelmt/SemMaps.pdf
Haspelmath, Martin. 1997. Indefinite pronouns. New York : Oxford University
Press.
2.8 Conclusion
Son influence réelle ou réclamée sur des domaines typologique,
historique et paradoxalement dans une moindre mesure
psycholinguistique atteste de l’importance institutionnelle qu’a pu
acquérir la Linguistique cognitive. Si elle lui a permis de se débarrasser
en partie de son caractère contestataire, cette importance n’en met pas
moins en évidence certaines insuffisances. La théorie préfère à la
prédiction une interprétation des faits. Les séquences linguistiques font
sens si elles convergent de façon cohérente pour invoquer une
expérience. Les mécanismes de ces convergences sont aussi rarement
délimités que définis, ce qui entraîne des flottements terminologiques.
On pourrait citer la distance entre la notion de subjectification chez
Langacker – qui est la conception d’un état de fait statique en termes de
mouvement comme dans l’exemple de l’escalier qui monte – et celle de
Traugott – qui est l’émergence à travers l’interlocution d’inférences
pragmatiques traduisant des attitudes propositionnelles. Ces flottements
150
Le paradigme cognitiviste
permettent évidemment des analyses fort différentes d’un même
phénomène et rappellent la liberté et l’éclectisme théoriques prônés par
la sémantique générative. La réponse qui consisterait à affirmer que la
métaphore est le fondement de la pensée humaine et que différentes
interprétations d’une même séquence de signes peuvent être faites par
les sujets parlants n’autorise pas le chercheur à recourir indifféremment
à des déterminismes multiples et chacun partiels. Il lui revient de donner
la raison de la polysémie du passé composé et celle du développement
de la négation à partir de termes de mesure. Le caractère interprétatif de
la théorie est également lié à son penchant extrêmement référentiel
(Nyckees 2007), comme le montre la recherche d’un passage du concret
à l’abstrait. Peu de spécialistes de la polysémie accepteront l’idée que la
préposition anglaise in change de sens selon que son complément réfère
à un lieu ou un sentiment. L’idée que le connecteur concessif est plus
abstrait que le temporel repose sur une perspective réaliste pas si
éloignée de la perspective chomskyenne contre laquelle s’est construite
la théorie. Ce réalisme s’explique bien sûr par le fait que ce sont les
opérations de l’esprit qu’il s’agit en dernier ressort de caractériser. Or, le
renvoi à la pensée a le défaut de prendre les interprétations comme
acquises plutôt que comme le résultat d’opérations à décrire. En fin de
compte, la Linguistique cognitive donne de nombreuses pistes à la
recherche sémantique, sans lui livrer pourtant une carte cohérente des
sentiers praticables. C’est sur sa capacité d’expliquer les limites du
possible que reposera en dernière analyse le développement ou la
stagnation intellectuels de la théorie.
Références
Nyckees, Vincent. 2007. La Cognition humaine saisie par le langage : de la
sémantique cognitive au médiationnisme. Guy Achard-Bayle et Marie-Anne
Paveau (dir.). Cognition, discours, contextes. Numéro spécial de Corela.
3. Georges Kleiber et le retour du réel
Né en Alsace en 1944, Georges Kleiber soutient en 1974 et publie en
1978 une thèse de troisième cycle en sémantique lexicale élaborée sous
la direction de Georges Straka à l’université Marc Bloch de Strasbourg.
Dans cette université où il fera carrière, il prépare sous le patronage de
Robert Martin son doctorat d’État soutenu en 1979 et publié en 1981.
Médaille d’argent du CNRS en 1998, Kleiber a publié une douzaine de
monographies, dirigé une douzaine d’ouvrages, signé plus de 235
articles et formé un nombre considérable de chercheurs. L’ampleur de sa
contribution scientifique le distingue parmi les sémanticiens
francophones actuels.
151
Une histoire du sens
L’importance de ce travail est marquée par un principe de réalisme.
Ce réalisme insiste sur la nécessité du dépassement des a priori et de
l’esprit de chapelle. De cette nécessité suit qu’une analyse doit être
cumulative pour intégrer la discussion détaillée des propositions
antérieures quelles qu’en soient les affiliations. L’analyse proposée sera
formulée en termes falsifiables correspondant à l’intuition des sujets et à
l’évidence de leurs pratiques. Cette évidence comprend crucialement le
fait que le langage permet aux locuteurs de référer au monde. Le monde
réel n’est pas le seul dont on puisse parler, mais il conserve un statut
privilégié. Le langage a toujours une sortie sur le réel et cette sortie se
doit donc de trouver une explication. C’est cette tâche centrale de la
sémantique à laquelle s’attache le travail de Kleiber et qui le singularise
dans la recherche contemporaine, les approches structuralistes,
cognitives et constructivistes pouvant par principe ou par pratique
négliger d’expliciter la relation de référence. De portée générale, ce
travail est essentiellement élaboré à partir d’exemples construits pour le
français contemporain, qui demeure le point de départ de l’essentiel de
ses travaux, bien qu’on compte quelques études sur l’alsacien (sa
morphologie verbale et le modal duen notamment).
La relation de référence est le rapport entre une expression
linguistique et un aspect de la réalité (2001, 1997). Ce rapport peut être
établi par des contenus descriptifs, des propriétés instructionnelles, des
modes de donation et est établi par des présuppositions existentielles.
Le domaine descriptif comprend désignation et dénomination. La
dénomination permet la relation de référence par le biais d’un nom
propre référentiel comme Bernard dans Bernard l’a vu. Cette relation
dépend d’une association référentielle stable entre un mot et un référent
particulier par un acte préalable : l’association entre une personne et le
mot Bernard a été posée à une époque historique déterminée par une
personne particulière souvent identifiable, doit être apprise par les sujets
et se maintient à travers le temps. Un nom propre X a ainsi pour sens
linguistique la prédication celui qui a pour nom X (1981). La relation de
référence peut encore s’établir à travers une désignation typiquement
exprimée par un nom commun comme curé dans Le curé l’a vu. La
désignation repose sur une habitude associative qui permet de lier à un
référent général ou particulier un mot en fonction des propriétés que ce
mot livre : la relation entre une personne et le mot curé n’a donc pas à
être apprise pour chaque individu concerné puisque le sens du mot
permet son application à un ensemble d’individus. Une telle classe est
également constituée par les noms abstraits (bassesse), les adjectifs
(bas), les verbes (baisser), voire des adverbes (bassement), même s’ils
n’atteignent qu’indirectement à la désignation étant donné leur manque
d’autonomie référentielle. La désignation directe comme indirecte
152
Le paradigme cognitiviste
supposent que le sens du mot constitue un principe rassembleur
d’occurrences du réel, de catégorisation, qui donne des sens
représentationnels décrivant une classe de choses établie selon des
paramètres à la fois cognitifs, perceptifs, culturels et historiques.
Ce principe se doit d’être précisé quant à sa nature. Cette précision
est tentée à partir de l’examen du champ conceptuel de la colère en
français médiéval (1978). Ce champ conceptuel est délimité par le
croisement d’une méthode distributionnelle et d’une méthode
syntagmatique fondée sur les schémas actantiels dans lesquels entrent
les sémèmes. Ce croisement est rendu nécessaire par ce que chaque
méthode intervient à un niveau différent et se révèle donc impuissante à
résoudre par exemple le problème du choix des contextes pertinents
pour l’identification d’un champ lexical. Les unités de ce champ sont
analysées à l’aide de sèmes, unités de sens minimales qui composeraient
le sémème qu’est l’interprétation d’un lexème en contexte. Deux
sémèmes ire sont ainsi distingués, celui renvoyant à la colère et celui lié
à la douleur, chacun ayant des sèmes propres (cause, contenu, non-
causant, causant SN1 actif pour le premier cas ; non-physique, non-
comportement, contenu, non-dénombrable, non-causant pour le second),
qui se retrouvent dans les dérivés concernés. Au niveau macro-textuel,
ces distinctions se font grâce aux relations des sémèmes du champ, par
comparaison soit des synonymes (duel se distingue de peine parce que le
premier implique un comportement), soit des antonymes (joie est
l’antonyme de ire-douleur, non de celui de colère) – chacune de ces
relations pouvant être révélée par remplacement paradigmatique ou par
coordination syntagmatique par exemple. Au niveau micro-textuel, elle
se fonde sur le schéma actantiel (le moule / SN1 V par SN1 actif /
caractérise le sémème de la douleur et ‘SN1 (faire / donner) ire SN1’ le
sémème de la colère), méthode qui n’est pas applicable à tout type de
lexème mais qui dans ce cas établit avec précision l’influence du
contexte sur l’interprétation. Ces faits amènent à constater la diversité et
l’absence de relations uniformément symétriques pour le contenu des
lexèmes.
Les lexèmes seraient des concepts qui retiennent les traits
situationnels pertinents d’un référent. Le référent lui-même n’a pas
d’existence indépendamment de la perception, perception qui fonde le
schème conceptuel dont sont tirés les primitifs sémantiques, les noèmes
entrant dans la constitution du concept. Ces propositions permettaient de
rendre compte à la fois de l’universalité de certains traits de sens à
travers les langues, et de l’usage original qu’en fait chaque langue
particulière, un ensemble de primitifs pouvant être réuni par un lexème
qui en représente l’abréviation. Cependant, l’étude des lexèmes pose la
difficulté d’établir les primitifs adéquats, de déterminer leur relation à
153
Une histoire du sens
l’intérieur d’un sémème, et de préciser la relation entre les différents
sémèmes d’un lexème, entre les interprétations de douleur et de colère
de ire par exemple. De plus, un lexème n’est pas toujours l’équivalent
exact de sa paraphrase (comme l’a montré l’histoire de la sémantique
générative, tuer Bernard et faire en sorte que Bernard meure ont des
valeurs différentes en cela que l’emploi du second relativise la
responsabilité directe de l’agent, par exemple). Enfin, une paraphrase est
une séquence dont l’interprétation est normalement construite, alors que
le lexème a un sens préconstruit en langue.
À ces difficultés de représentation du contenu des classes s’ajoutent
celles de leur application à des particuliers. De nombreux exemples sont
fournis par le modèle classique de la classification qu’on fait
ordinairement remonter à Aristote. (Je parlerai de classification pour
l’attribution d’un particulier à la fois à une catégorie du monde et à un
concept du langage.) Ce modèle avance qu’un particulier appartient à
une classe s’il vérifie les conditions nécessaires et suffisantes qui la
définissent. Une chose appartient à la catégorie chaise si et seulement si
elle a quatre pieds, un siège, un dossier, et pas d’accoudoirs. Ces
propriétés des catégories d’objets constituent en outre le concept du mot,
et la correspondance entre mot et chose est ainsi directe. Les catégories
comme les concepts ont des frontières clairement délimitées. Une
catégorie ou un concept inclut ou n’inclut pas un particulier. Tous les
particuliers d’une catégorie ou d’un concept sont égaux. Ces
présupposés ne sont pas éloignés de ceux de la sémantique structurale,
qui envisage cependant que les traits de sens des mots sont purement
différentiels. Parce qu’il n’y a pas de mot en français désignant la chaise
de jardin face à la chaise de bureau par exemple, les contextes d’emploi
des chaises ne constituent pas une information linguistique distinctive et
se trouvent renvoyés à la connaissance du monde. La sémantique
structurale comme le modèle traditionnel ont cependant du mal à rendre
compte des mots qui ont des sens multiples. Les polysèmes forcent soit
à définir des sens abstraits englobant tous les emplois mais n’en
désignant strictement aucun, soit à poser à chaque valeur contextuelle un
nouveau sens et à multiplier indûment les référents sans expliquer leur
rapport. Même en dehors de ces variations, les conditions nécessaires et
suffisantes sont souvent difficiles à identifier. Soit des particuliers ne
correspondent pas tous aux attributs d’une classe. C’est le cas de ces
fauteuils dont il se trouve à manquer un accoudoir ; de ces sacs
rembourrés utilisés comme fauteuil sans pourtant avoir de parties
distinguables ; des objets utilisés de façon contingente comme fauteuils.
Soit il est difficile d’expliciter ces attributs. Les couleurs en donnent un
exemple. Les attributs ne semblent pas s’appliquer également à tous les
particuliers d’une classe. Si la chaise de jardin est intuitivement
154
Le paradigme cognitiviste
représentative de la classe des chaises, la chaise de dentiste l’est
beaucoup moins, et la chaise roulante ne l’est guère. Ainsi, le classement
ne se fait pas sans certaines incertitudes, ce qui impliquerait que les
catégories et les concepts n’ont pas nécessairement des frontières
établies une fois pour toutes. Si un téléphone n’est certainement pas un
meuble, le statut de la lampe à cet égard est moins établi. Ces
observations renvoient à la question de savoir pourquoi une occurrence
X appartient à la classe Z par rapport aux autres classes dont X ne fait
pas partie. À cette question correspond cette autre de savoir pourquoi
l’occurrence X est renvoyée à la classe Z et non à une classe Y à
laquelle il appartient aussi. Cette dernière question correspond à
l’observation qu’une chaise de jardin est dans un contexte neutre
spontanément appelée chaise et non chaise de jardin ou meuble qui
pourtant lui conviendrait également.
Ces difficultés posées par l’opération de classement peuvent-elles
être résolues par la sémantique du prototype émergeant de la
linguistique cognitive ? C’est ce qu’évalue Kleiber dans un premier
ouvrage en français sur la question (1990a). Cet ouvrage se donne pour
but de clarifier la notion même de prototype, étant donné le flottement
terminologique et conceptuel qui entoure la théorie, et dont Kleiber
identifie deux versions, la version standard et la version étendue.
Proposée au début des années 1970 par la psychologue Eleanor
Rosch, la version standard de la sémantique du prototype a une
dimension horizontale qui considère le problème du classement et une
dimension verticale qui s’intéresse aux relations d’hyperonymie. Dans la
dimension horizontale, la classification d’une occurrence se fait par
comparaison à un prototype, qui est le meilleur représentant de la classe.
(Ce meilleur représentant ne correspond pas à la notion de stéréotype du
philosophe du langage Hilary Putnam qui refusant le substrat mental du
sens renvoie le stéréotype aux conventions sociales.) Le meilleur
représentant de la classe ‘oiseau’ dans nos cultures serait une idée
socialement partagée du moineau. Ce prototype détermine le degré
d’appartenance des particuliers à la classe. Le classement est opéré par
la comparaison holistique de ce particulier avec le prototype, le degré de
similarité avec le prototype expliquant le caractère gradient de
l’appartenance et le phénomène des frontières floues des classes. Le
degré d’appartenance du pélican à la classe des oiseaux est plus élevé
que celui de l’autruche, parce que l’autruche ressemble moins que le
pélican à un moineau. La ressemblance au moineau étant au mieux
éloignée pour la chauve-souris, celle-ci voit son appartenance à la classe
sujette à discussion. Le choix du moineau comme prototype
s’expliquerait non par la familiarité avec le référent, mais à la
conformité aux propriétés considérées typiques de la classe – bien que
155
Une histoire du sens
les propriétés de fruit s’appliquent fort bien à mirabelle qui peu
familière ne semble guère prototypique. Ce sont donc en dernière
instance ces propriétés typiques qui détermineraient le processus de
classement et ses manifestations gradiantes. Ce déplacement du meilleur
exemplaire aux propriétés typiques permet d’écarter le problème des
propriétés de l’exemplaire qui ne sont pas cruciales pour le classement
(le classement de oiseau tient compte des ailes plutôt que des pattes) et
des classes représentées par plusieurs prototypes (l’orange, la banane, la
pomme pour fruit).
Dans la dimension verticale, la version standard de la théorie du
prototype note que la classe spontanément utilisée pour identifier un
particulier appartient à un niveau dit de base qui se distingue à la fois du
subordonné plus particulier et du superordonné plus général. Le niveau
de base est celui où une image schématique est envisageable et qui
engage un programme moteur comparable : l’emploi de la chaise et sa
représentation schématique sont plus spontanément identifiés comme
chaise que comme chaise de jardin, et la classe meuble n’a ni
représentation graphique immédiate ni programme moteur unifié –
programme moteur qui déterminerait selon Kleiber les rapports parties-
tout, les accoudoirs du fauteuil par exemple et leur absence pour la
chaise. Les mots les plus courts, les plus communément employés, les
plus spontanément utilisés dans les contextes neutres, les plus
rapidement acquis appartiendraient ainsi au niveau de base. Ces facteurs
communicatifs, fonctionnels et perspectuels s’expliqueraient par la
richesse informative des classes de ce niveau, plus importante qu’au
niveau superordonné et guère moins qu’au niveau subordonné. Ainsi, la
généralité des caractéristiques du superordonné et la diversité des
particuliers auxquels il s’applique sont peu compatibles avec
l’homogénéïté que suppose l’emploi avec l’article le générique (? Le
meuble est confortable) et la monstration (? Regarde le meuble !). Ces
emplois sont également curieux pour le subordonné (? La chaise pliante
est inconfortable, (?) Regarde la chaise pliante !) dont les
caractéristiques particulières le distinguent mal des autres classes de
même niveau. Le jugement générique est de même meilleur quand il
s’applique à des classes de base (L’oiseau est un animal) qu’à d’autres
(? Le rouge-gorge est un animal, ? Le mammifère est un animal). Le
nombre d’attributs du niveau de base permet une discrimination
maximale qui unit les membres de la classe (contrairement au niveau
superordonné) et les distingue clairement des autres classes
(contrairement au niveau subordonné). Cette discrimination est aussi ce
qui expliquerait le choix du prototype dans la dimension horizontale, et
constituerait donc le lieu de passage entre ces dimensions.
156
Le paradigme cognitiviste
Cette version standard de la théorie est en dernière analyse fortement
référentialiste. Le mode d’organisation de la catégorie et du concept sont
similaires. Les concepts réunissent des propriétés non pas arbitraires
mais qui se trouvent corrélées dans l’expérience du monde. Les attributs
de l’aile et de la plume sont réunis dans la classe de l’oiseau parce qu’ils
sont corrélés dans le réel. L’avantage de la version standard de la théorie
est que les attributs sont des propriétés positives et non plus
différentielles comme le suppose le structuralisme. Par conséquent, des
propriétés non strictement distinctives peuvent être réintégrées dans une
description sémantique qui devient donc moins rigide que dans le
modèle traditionnel. Une organisation des propriétés est proposée tant
dans le plan interne, en classes, qu’externe, en niveaux. Les défauts en
sont que l’organisation des classes en prototype ne s’applique pas à tous
les phénomènes linguistiques. Une telle organisation ne concerne pas les
formes syncatégorématiques, comme le montre l’anomalie de poser la
question de savoir quel est le référent prototypique pour le, dans ou
turlupiner (la question de l’emploi prototypique de ces formes étant tout
à fait différente). Elle ne concerne pas plus les syntagmes, il est difficile
de dire quel serait le meilleur exemplaire de une chaise roulante, et si la
taille de une chaisse basse est représentative de bas en général. Ainsi, le
traitement de la variation contextuelle du sens et de la polysémie n’est
pas beaucoup plus satisfaisant que dans l’approche des conditions
suffisantes et nécessaires. L’insatisfaction principale que pose la version
standard réside néanmoins dans le phénomène de l’appartenance. La
décision de l’appartenance d’un particulier à une classe sur la base de la
comparaison à un prototype n’explique pas la classification des
occurrences marginales. La raison pour laquelle le kiwi et le pingouin
sont des oiseaux sans pouvoir voler alors que le pouvant, la chauve-
souris et le poisson-volant n’en sont pas reste à établir. Cette solution
supposerait un ensemble fixe de critères, que refuse justement la version
standard, qui sur leur base redeviendrait une théorie des conditions
suffisantes et nécessaires. Si ce refus est motivé par le désir de rendre
compte des effets de prototypie, c’est le processus de classement qui en
souffre. Or, le classement doit selon Kleiber être distingué de la
prototypie : être un meilleur exemple d’une classe suppose déjà
l’appartenance à cette classe, et ce classement n’est donc plus
crucialement décidé par la comparaison avec un prototype. La
comparaison avec un prototype n’est peut-être même pas nécessaire
pour rendre compte des effets de prototypie, qui existent aussi pour des
classes définies par des conditions nécessaires et suffisantes. Si le
nombre 4 est fortement prototypique de la classe nombre pair, celle-ci
se définit de façon catégorique comme tout nombre se divisant par 2.
Ainsi, les effets prototypiques ne forcent pas une perspective non
157
Une histoire du sens
catégorique sur le classement des occurrences, et classement et
prototypes doivent être distingués.
Cette distinction est partiellement opérée par la version étendue de la
théorie du prototype. La version étendue repose sur la notion d’air de
famille de Wittgenstein. Un air de famille est la relation entre des sous-
classes où chacune a des propriétés communes avec au moins une autre
sans qu’une seule propriété réunisse toutes ces sous-classes. Ainsi, dans
la classe des jeux, le football et le hockey sur glace ressemblent au
scrabble et au bridge, ces derniers rappellent le jeu de carte appelé
patience, sans que la patience s’assimile au football, de même que le
tabouret ressemble à la chaise et la chaise au fauteuil sans que le fauteuil
rappelle le tabouret. Ainsi, c’est par correspondance avec une des sous-
classes qu’un particulier est classé, et si la classe peut établir une sous-
classe particulière comme centrale, elle n’est plus le meilleur
représentant d’une classe. La notion de prototype se trouve
marginalisée, comme les effets qui entendaient être expliqués par la
version standard. Les versions standard et étendue n’ont donc plus qu’un
rapport de similitude, et c’est l’assimilation entre la ressemblance d’un
particulier à un prototype et la ressemblance entre sous-classes de
particuliers qui permet de parler de sémantique du prototype dans les
deux cas. S’il est vrai que chaque version partage l’idée que la classe n’a
pas de frontières clairement délimitées (on peut toujours ajouter une
sous-classe comme on peut toujours évaluer de nouveaux particuliers), il
doit être clair cependant que là où la version standard se reporte aux
rapports entre concept et référents, la version étendue se reporte aux
relations entre des sous-classes d’un concept. Préoccupée de
l’organisation interne des classes, cette version étendue n’apporte pas
grand-chose de neuf sur le problème du classement des occurrences.
Pire, parce que le maillage des sous-classes peut former une chaîne
théoriquement infinie, une classe ne semble délimitée par aucun
principe. La raison pour laquelle la classe des jeux ne s’applique
ordinairement pas à la boxe (ou des meubles à une lampe) reste
inexpliquée comme l’est le classement comme jeu de la politique, de
l’amour et du hasard. Si le classement de particuliers très différents peut
être décrit, cette diversité ne semble trouver aucune explication dans la
version étendue.
Les versions standard et étendue de la sémantique du prototype ne
donnent pas de réponse à toutes les questions en sémantique, puisque
certains phénomènes s’analysent naturellement par le recours à des
conditions nécessaires et suffisantes. De plus, la réponse aux questions
de classement est fortement sujette à cautions dans la sémantique du
prototype. Alors que la version standard recourt à la comparaison d’un
particulier à un meilleur exemplaire ou à un ensemble représentatif de
158
Le paradigme cognitiviste
propriétés, la version étendue suggère la correspondance du particulier à
une des sous-classes liées à au moins une autre par quelque propriété.
Dans les deux cas, ce qui appartient à la classe ne peut être strictement
prédit, et on ne sait toujours pas ce qu’est une chaise. Par contre, la
sémantique du prototype soulève des observations linguistiques et
psychologiques qui doivent être expliquées et propose une organisation
interne des classes qui permettent de réintégrer l’information sur le
monde tel que vécu par les sujets.
Ces informations sur le monde se manifestent dans différents usages
des formes linguistiques, qui mettent en œuvre des raisonnements par
défaut fondés sur les propriétés ordinaires des référents et qui font donc
intervenir des principes pragmasémantiques intégrant concepts et
catégories. C’est le cas dans la métaphore qui peut être considérée
comme un classement non conventionnel d’une occurrence qui contredit
partiellement les propriétés prototypiques qu’entraîne son classement
ordinaire. C’est le cas dans la polysémie lexicale d’un nom comme veau
désignant tantôt un animal, tantôt une viande, tantôt un cuir, ou dans la
métonymie de livre (Kleiber et Riegel 1989). L’emploi dans Ce livre est
ennuyeux concerne le contenu d’une oeuvre (par exemple, Le Rouge et
le Noir) et dans Ce livre est sale et déchiré la forme matérielle d’un
objet (et il n’est pas possible de dire Le Rouge et le Noir est sale et
déchiré en référant à l’oeuvre elle-même). Ces différentes
interprétations ne s’expliquent pas par la multiplication des référents, où
un référent différent serait convoqué par chaque emploi, d’autant que
chaque emploi ne permet pas toujours de distinguer une valeur ou
l’autre (Ce livre est un torchon pouvant concerner soit la forme, soit le
contenu, voire les deux à la fois). L’explication donnée fait intervenir
l’idée générale du rapport entre les parties typiquement constitutives du
référent et le tout que forme la classe de ces référents. Le tout peut être
caractérisé par des propriétés de certaines parties rendue saillante par le
contexte au sens large. Si elle est suffisamment remarquable, la
propriété d’être sale qui ne concerne que la forme d’un livre peut se dire
de tout le livre. Ce principe de métonymie intégrée se reporte à un grand
nombre de cas et explique qu’on puisse dire Paul est sec et Les
Américains ont débarqué sur la lune lorsque c’est seulement quelques
astronautes qui ont aluni ou uniquement la peau de Paul qui est sèche.
Que Paul ait les yeux secs ne justifie pas l’emploi de l’exemple de
départ, puisque la sécheresse des yeux après la lecture est plus
difficilement saillante en général que celle de la peau après une
baignade par exemple. Cette analyse montre comment l’intégration des
connaissances typiques sur la chose permet de trancher le dilemme qui
consiste pour les variations de sens ou bien à proposer un homonyme à
159
Une histoire du sens
chaque nouvel emploi ou bien à proposer un sens abstrait qui subsume
ces emplois sans les décrire.
Le principe de relation entre partie et tout et les raisonnements
associés par défaut s’appliquent également à des phénomènes discursifs
comme l’anaphore associative. L’anaphore associative permet
d’introduire un référent comme défini lors de sa première mention,
l’église dans Il arriva dans le village, l’église était majestueuse.
L’anaphore de église à village qui établit que c’est de l’église du village
évoqué qu’il s’agit est rendue possible par la connaissance du monde
qu’un village a pour partie typique une église. La relation méronomique
entre la partie et le tout est contrainte par des principes pragmatiques,
une condition d’aliénabilité qui suppose une entité relativement
autonome et une condition de congruence qui limite la relation à des
référents de même type ontologique (d’où l’acceptabilité faible de ? Il
arriva dans le village, le clocher était majestueux) (Kleiber 1999b).
Concernant des phénomènes discursifs induits par des formes à
contenu descriptif référentiellement autonome, le principe méronomique
s’applique au comportement de formes à contenu descriptif dépourvues
d’autonomie, ainsi qu’à la description de formes à contenu
instructionnel qui n’ont par définition aucune autonomie référentielle
comme l’imparfait. Ne décrivant pas directement une classe de
référents, les formes instructionnelles donnent plutôt des indications qui
décrivent des propriétés permettant de retrouver le référent visé.
L’imparfait serait un temps anaphorique qui présenterait un fait comme
faisant référence à une situation du passé plutôt qu’à un moment
antécédent. Cette situation formerait un tout dont une partie serait
constituée par l’événement présenté par l’imparfait. La relation de la
partie au tout peut être réinterprétée par des rapports logiques, comme
celui de cause à conséquence dans Jean attrapa une contravention. Il
roulait trop vite, où la conséquence est une partie de l’ensemble spatio-
temporel englobant de la cause. Cette analyse a été appliquée aux
emplois d’imparfait de rupture, de narration, de politesse, application
qui a essuyé une sévère critique de la part de spécialistes du domaine.
Cette critique n’empêche pas que l’hypothèse est révélatrice de
l’importance pour la sémantique référentielle de Kleiber de la relation
entre partie et tout, et du recours aux connaissances du monde même
pour le comportement de formes non directement référentielles et pour
leur contenu.
La nature du contenu des formes instructionnelles est illustrée par
l’analyse du démonstratif ce. Le démonstratif donnerait pour instruction
de reclassifier un référent dans la classe du nom l’accompagnant, le
démonstratif ce N équivalant à une prédication Ce est N. Si le
160
Le paradigme cognitiviste
déterminant ce provient historiquement du pronom cist plutôt que de cil,
c’est que le premier évoquait une référence saturée contigüe que satisfait
le N déterminant ce et que n’exige pas la référence non-saturée contigüe
de cil (1985). La valeur des items et leur affinité avec celle des
exigences grammaticales détermineraient ainsi l’évolution des
ensembles grammaticaux, bien que cette analyse de l’évolution du
démonstratif ait été contestée (par la diachronicienneMarchello-Nizia
notamment).
L’instruction associée au pronom il serait celle de rechercher le
référent dans une situation manifeste où ce référent a le rôle d’actant et
dont la phrase comportant il constitue un prolongement. Parce que le
non-actant jet n’y est pas saillant, la séquence ? Paul est rentré hier à
New York en jet. Il relie habituellement Miami à New York serait
douteuse. Le doute persisterait dans? Un avion s’est écrasé hier à New
York. Il relie habituellement Miami à New York parce qu’il n’y a plus
prolongement entre la deuxième phrase contenant il et la première.
L’exigence de prolongement s’expliquerait par celle de saillance,
notamment parce que le rôle dans une situation du référent contribue à le
rendre saillant. C’est en effet la situation qui fonde l’anaphore de il, et
non simplement le référent ou les mots exprimés. Par exemple, il peut
s’employer sans antécédent explicite (Mais il le lui prend ! utilisé par le
témoin d’un vol de sac à main), suivant la saillance des situations (la
saillance de celui qui vole un sac à main est plus forte que celle d’un
simple passant par exemple). De telles observations expliquent l’intérêt
pour la question des référents évolutifs. Les référents changeant de
forme matérielle d’une situation à l’autre contraignent le choix des
pronoms qui peuvent y renvoyer. Dans la séquence Prenez un poulet
entier, dépecez-le, passez-le au hachoir, incorporez-le à l’appareil de
légumes, disposez-le dans une pâte à tarte et faites-le cuire, l’emploi de
le est de moins en moins acceptable, puisque le poulet de départ est de
moins en moins perceptible. La visée de la situation caractérise autant
les pronoms anaphoriques que le temps anaphorique que serait
l’imparfait. Dans un cas comme dans l’autre, l’anaphore n’est pas le
simple fait de reprendre un mot exprimé ou un référent, mais suppose
une reconstruction de ce référent à partir de la situation.
Les instructions de sens sont soutenues dans l’indication du référent
par des modes de donation. Les modes de donation correspondent à des
façons de concevoir le référent, son statut de particulier ou de générique,
de massif ou comptable, de concret ou d’abstrait, et correspondent à sa
perception et à son statut ontologique. Ces conceptions peuvent avoir
une application générale ou s’intégrer à des contenus particuliers.
Comme le contenu instructionnel de le générique et celui descriptif de
chose, le contenu descriptif de veau est prototypiquement donné comme
161
Une histoire du sens
massif. Le mode de donation peut dans ce dernier cas être converti en
comptable grammatical suivant certaines contraintes (avec un modifieur
Il a mangé un veau *(délicieux)). Ces contraintes démontrant
l’importance des connaissances typiques des référents et du monde.
Les propriétés descriptives ou instructionnelles permettent aux
formes linguistiques de renvoyer au monde. Ces formes linguistiques
ont donc un sens préconstruit, conventionnel, qui les sépare des
séquences dont le sens est construit de façon compositionnelle. Petite
mouche et manger rapidement s’interprètent par le bais d’un mécanisme
productif de mise en relation du sens des unités conventionnelles, un tel
mécanisme n’intervenant pas pour les unités préconstruites moucheron
et avaler. Sous ce rapport, le préconstruit concerne également les
proverbes et les figements, dont le sens et la forme sont fixés par un
rapport de convention. De plus, les signes conventionnels introduisent
en raison de leur unité sémiologique la présupposition d’existence d’une
catégorie que n’impliquent pas les signes construits. La séquence une
petite mouche ou une chaise avec des accoudoirs nous parle d’individus
appartenant à la classe mouche et chaise. Leur synonyme moucheron et
fauteuil pose des classes propres qui engagent sur l’existence
d’individus. La présupposition d’existence d’une classe référentielle
caractérise les formes, les syntagmes pris dans l’acte de langage associé
à une proposition mettant en oeuvre la présupposition d’existence d’une
classe référentielle non vide. Ces présupposés sémantiques subsistent
dans des séquences comme Les licornes n’existent pas, où exister parle
de l’existence dans un monde réel ontologiquement privilégié. Ainsi, le
paradoxe de la référence est que c’est une présupposition sémantique qui
assure la sortie sur le réel (2001, 1981) de formes qui par leur contenu
n’y suffisent pas. On en donnera pour preuve le cas du nom propre qui
pour n’avoir qu’un contenu dénominatif réfère pourtant à cause des
présuppositions existentielles.
Au résultat, la sémantique référentielle de Georges Kleiber suppose
que la sortie vers le réel constitue la raison d’être du sens linguistique.
Cela est assuré par des présuppositions existentielles accompagnant les
contenus descriptifs, les contenus instructionnels et les modes de
donation. Même si leur rapport à l’esprit du locuteur est somme toute
peu envisagé, ces informations inscrivent l’approche dans le paradigme
cognitiviste, puisqu’elles ont un fonctionnement régulier à travers les
contextes et au-delà de l’individualité des sujets. Reste à voir si la
démarche est généralisable au-delà du génie particulier d’un auteur
incontournable.
162
Le paradigme cognitiviste
Références
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inférences. Andrée Borillo, Carl Vetters et Marcel Vuillaume (dir.).
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l’extralinguistique ? Langages 127, 9-37.
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Kleiber Georges. 1978. Le Mot ire en ancien français (XIe-XIIIe siècles). Paris :
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Riegel, Martin, Catherine Schnedecker, Pierre Swiggers et Irène Tamba (dir.).
2005. Aux Carrefours du sens : l’oeuvre linguistique de Georges Kleiber.
Louvain : Peeters.
163
Une histoire du sens
4. Une cognition culturelle
Né en 1958 à Paris, agrégé de Lettres modernes, Vincent Nyckees
soutient en 1992 une thèse de doctorat à Paris VIII sous la direction de
Simone Delesalle et en 2000 une habilitation à Strasbourg sous la
direction de Georges Kleiber. Professeur à Paris VII, il veut éclairer la
constitution des significations dans les langues humaines. Il développe
pour ce faire une théorie de la signification et du langage qu’il appelle
médiationniste selon laquelle le langage ne se contente pas d’exprimer
une pensée qui lui préexisterait, mais joue un rôle primordial,
structurant, dans le développement de la cognition et de l’activité
humaines, tant dans l’histoire individuelle que dans celle des groupes
humains. La médiation en jeu est donc celle du sémiotique qui se pose
entre le sujet et son expérience et informe les spécificités de la cognition
humaine. Le développement émergeant du sémiotique a un point de
départ concret, tant à l’échelle de l’évolution du langage pour l’espèce
humaine qu’à l’échelle de son acquisition par les sujets individuels,
point de départ correspondant à des expériences sensori-motrices
partageables par des locuteurs engagés dans des interactions. Mais cette
origine est largement dérobée à l’analyse car la cognition humaine se
trouve progressivement et irréversiblement reconfigurée par
l’acquisition du langage dans un cas et par les sédimentations amenées
par l’histoire linguistique du groupe dans l’autre. Les changements de
contexte culturel amèneraient ceux historiques du sens. Ainsi, le mot
boucher désigne d’abord des hommes chargés de tuer des animaux.
Avec le temps, ils en viennent progressivement à vendre également de la
viande. Dans un troisième temps, cette vente finit par constituer leur
seule activité. C’est cette évolution que la signification du mot
enregistre à travers le temps. Ce processus de changement de sens
s’opère en particulier à travers la reconstitution des significations à
laquelle se livrent les jeunes locuteurs apprenant leur langue sur la base
des situations auxquelles ils sont exposés. Une telle évolution
sémantique s’effectue donc d’elle-même sans que les locuteurs
éprouvent le besoin d’ajuster volontairement la signification du mot à la
nouvelle expérience. Le changement sémantique est continu à la mesure
de celui de l’expérience dans le contexte culturel. C’est le changement
d’expérience qui « explique » celui du sens des formes. Le changement
de sens repose sur une réanalyse plutôt que par l’application de tropes.
Le sens est ainsi donné comme le résultat de la médiation de la culture –
à travers la langue, les discours et les divers outils sémiotiques – dans le
rapport du sujet au monde ; ainsi s’explique que les modèles
objectivistes de description du sens et de la catégorisation en particulier
soient diversement pris en défaut. Cherchant à asseoir le modèle à partir
164
Le paradigme cognitiviste
d’une connaissance étendue de la linguistique, on reporte à l’attention
des approches anciennes un peu oubliées. S’opposant à une perspective
objectiviste du sens, le modèle s’inscrit dans une perspective
culturaliste, qui a principalement été appliquée à ce jour à la sémantique
lexicale et au sens dit figuré. L’interprétation du morphosyntaxique
relevant de déterminismes apparemment internes à la langue pose
question à ce cadre. On peut se demander en quoi la culture ou la société
explique le passage bien attesté de l’interprétation résultative (J’ai
presque fini la conclusion) à l’interprétation d’antériorité (Hier, j’ai fini
la conclusion) de maints tiroirs composés. L’approche rappelle en tout
cas que les présupposés culturels figurent partout dans le lexique et dans
son évolution.
Références
Nyckees, Vincent. 2007. La Cognition humaine saisie par le langage : de la
sémantique cognitive au médiationnisme. Guy Achard-Bayle et Marie-Anne
Paveau (dir.). Cognition, discours, contextes. Numéro spécial de Corela.
Nyckees, Vincent. 2006. Rien n'est sans raison : les bases d'une théorie
continuiste de l'évolution sémantique. Danielle Candelle et François Gaudin
(dir.). Aspects disachroniques du vocabulaire. Publications des Universités
de Rouen et du Havre.
Nyckees, Vincent. 1998. La Sémantique. Paris : Belin.
Conclusion
Le paradigme de la cognition suppose que le langage est entièrement
constitué de représentations soumises à des processus mécaniques. Les
descriptions de ces instances expliquent la variabilité du sens, les modes
de son organisation et la visée de la référence. Les problématiques
traditionnelles de l’organisation de langage, de ses rapports à la pensée
et à la réalité peuvent être intégrées à cette perspective fort générale, qui
se construit donc sur les acquis de la discipline. La généralité de la
perspective cognitive est paradoxalement encore peu contrainte par les
résultats de la psycholinguistique, qui est encore convoquée à titre
essentiellement anecdotique. La raison s’en trouve dans la méthodologie
expérimentale de la psycholinguistique qui ne permet encore de
documenter qu’un petit nombre d’exemples, et qui ne départage que
rarement les analyses linguistiques. Ces analyses pourraient à moyen
terme se trouver plus strictement contraintes par de nouveaux protocoles
qui permettent l’application de la psycholinguistique aux phénomènes
pragmatiques (Noveck et Sperber 2004). Pour l’heure, la cognition reste
un paradigme pétri d’un désir d’explicitation de l’objet langage qui n’a
pas été comblé de réponses fermes.
165
Une histoire du sens
Les conditions d’émergence du cognitivisme sont réunies par la
métaphore qui assimile l’esprit du sujet à un mécanisme de traitement
d’information (Dupuy 1994). Renforcée par la perspective informatique
et par les prétentions psychologiques du paradigme chomskyen, cette
métaphore a un contenu culturel substantiel. La psyché américaine est
structurée par l’idée centrale de la machine s’il faut en croire certains
historiens de la culture (Bouchard 2000). Cette façon de voir s’est
visiblement imposée avec l’émergence de l’empire politique et
économique états-unien. Il n’est pas sûr que le déclin de l’empire
américain donnerait nécessairement lieu à une réévaluation du
paradigme. L’emprise des technologies de l’information suffirait sans
doute à maintenir la métaphore mécaniste de l’esprit humain. Cette
métaphore pourrait perdre de son attrait par la démonstration éventuelle
de l’impossibilité d’un traitement informatique du sens, et serait
certainement affectée par la disparition du paradigme chomskyen en
faveur par exemple de traitements psychologiquement agnostiques
comme les grammaires d’unification ou les théories de représentations
du discours. Son remplacement supposerait cependant qu’un domaine
d’activité autre que la psychologie puisse proposer une contrainte
incontournable aux activités de l’esprit. Si une contrainte de cet ordre
était par hypothèse proposée par la biologie moléculaire ou la génétique,
cela pourrait ramener à une perspective organiciste qui dissoudrait
l’esprit dans la chimie et la physique. En l’absence de propositions
alternatives concrètes perceptibles, la cognition semble promise à couler
des jours paisibles dans un monde sans âme.
Références
Bouchard, Gérard. 2000. Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde.
Montréal : Boréal.
Dupuy, Jean-Pierre. 1994. Aux origines des sciences cognitives. Paris : La
Découverte.
Noveck, Ira A. et Dan Sperber (dir.). 2004. Experimental Pragmatics.
Basingstoke : Palgrave.
166
Conclusions
L’histoire de la sémantique non formelle depuis Michel Bréal est
marquée par des paradigmes. Un paradigme est un ensemble de
questions structurant la recherche scientifique et découlant d’une
perspective générale sur l’objet d’une discipline. Des changements dans
cette perspective amènent de nouveaux questionnements qui peuvent
rendre inintelligibles les paradigmes précédents. La caractérisation des
paradigmes est donc la première tâche d’une historiographie, et c’est
l’accomplissement de cette tâche qui est une des contributions
novatrices de la présente histoire de la sémantique linguistique. Cette
histoire est structurée par quatre paradigmes, que représentent le
psychologisme, le structuralisme, l’énonciatif et le cognitivisme.
Émergeant de la tradition de la grammaire générale, le paradigme
psychologiste envisage le langage comme émanant de la vie mentale
d’un sujet structurée par la dualité entre volonté et entendement.
L’activité mentale du sujet et son désir d’expression animent le
langage ; le sens vient de ce que le sujet pense et veut dire. L’ancrage
dans le sujet est montré par le thème de l’affectivité qui traverse le
mouvement et intéresse particulièrement Bally. Un second thème
largement partagé porte sur le rapport entre le langage pratiqué et la
qualité de l’esprit individuel : la pratique d’une langue recherchée peut
affiner l’esprit, et on ne peut supposer qu’un esprit aussi grossier que
leur langage aux sauvages, à la plèbe et aux femmes. Ce dernier thème
montre la distance au cognitivisme actuel pour lequel les mécanismes de
l’esprit sont les mêmes pour chacun. L’ancrage dans les lois de l’esprit
(chez Bréal, Frei), puis dans ses mécanismes (chez Guillaume), permet
de caractériser le sens que partagent les dépositaires d’une grammaire.
Damourette et Pichon en donnent un bon exemple qui proposent des
descriptions des représentations abstraites des formes grammaticales
dans leur grande variabilité contextuelle, et la polysémie occupe une
place importante dans la tradition francophone. L’explication se trouve
dans le rapport entre un effet interprétatif et les représentations décrites,
dont certaines gardent encore aujourd’hui une grande pertinence. Le
pouvoir explicatif de la démarche se réduit aux justifications des effets à
partir des représentations proposées. Quand ils interviennent, les
mécanismes auxquels ces effets sont rapportés sont d’une généralité qui
empêche de les tester ou d’en prédire les effets dans d’autres domaines.
Ces incapacités viennent de la nature inobservable du dispositif
167
Une histoire du sens
explicatif qu’est l’esprit et par la notion de compositionnalité qui
n’existe pas encore. Le travail de description portant sur la langue
commune est en outre en contradiction flagrante avec l’hypothèse que le
sens émane de l’esprit individuel. Persistant dans le discours quotidien
sur le langage où se déplore la contamination de l’esprit par les
emprunts, où est encouragé le développement de l’esprit par
l’apprentissage de vocabulaire, cette hypothèse est progressivement
abandonnée par la discipline. L’abandon de l’hypothèse prive de sa
généralité le paradigme psychologiste. Le manque de généralité de la
seule description des effets de sens et de leur source est la condition de
l’involution d’un paradigme dont les perspectives générales apparaissent
non vérifiables.
Refusant de considérer le langage dans sa relation à une pensée ou
un monde qui lui seraient extérieurs, le structuralisme l’envisage sous le
rapport du système de son organisation propre. Cette organisation est
constituée par l’équilibre des oppositions entre signes, la notion
d’opposition constituant l’essentiel de la procédure de découverte des
unités et des dimensions qui les caractérisent. Ces dimensions sont
représentées par des traits qui distinguent une unité de celles du même
domaine. La rigueur méthodologique mise de l’avant a motivé
l’appropriation du structuralisme par d’autres disciplines : elles se
donnaient par là une assise scientifique qui légitimait leur inscription
dans une institution universitaire en développement rapide après la
Deuxième Guerre mondiale. Le caractère scientifique du structuralisme
provient de sa démarche explicative qui consiste à montrer comment le
comportement d’une forme relève des traits qui résument les
oppositions. Cette démarche force à identifier des facteurs
éventuellement responsables des comportements. Provenant de la
considération de l’inventaire des formes dans un idiome, ces facteurs ne
peuvent prendre en compte le contextuel : cela ne devient possible que
lorsque la notion de trait est déliée de celle d’opposition en langue, ce
qui cause le problème de savoir comment gérer l’occurrence variable
des traits. La puissance explicative ainsi réduite du modèle l’est encore
par les contradictions qu’il emporte. Le système de la langue repose sur
des dichotomies entre synchronie et diachronie, langue et parole, signe
et référent, et les interactions entre les termes de ces dichotomies ne
seront jamais clairement précisées. La notion même de signifié est
problématique. Admettre qu’il s’agisse non pas d’un contenu
substantiel, mais d’une valeur provenant des oppositions entre signes ne
résout pourtant pas la question pressante en sémantique lexicale de la
distinction entre les propriétés du signe et de son référent : est-ce l’objet
chaise qui a un dossier, ou le mot chaise qui suppose la représentation
d’un dossier ? La difficulté qu’il y a à répondre à ce genre de question
168
Le paradigme cognitiviste
implique qu’on doive réévaluer l’idée d’un équilibre interne propre à la
langue hors de la connaissance du monde. Les incertitudes quant à une
des idées centrales du paradigme amènent certains à développer le
travail sur la méthode structuraliste. Si celle-ci peut être étendue à
maints questionnements comme le montre Wierzbicka, elle n’explique
pas en elle-même la nature du sens linguistique. Cette incapacité comme
les problèmes que créent ses propres postulats expliquent l’involution du
structuralisme.
Ces problèmes incluent les dichotomies fondatrices qui séparent des
termes s’appelant l’un l’autre. La parole est envisagée dans le
structuralisme comme une manifestation passagère de la cause stable
que serait la langue. C’est cette perspective que renverse le paradigme
de l’énonciation. Celui-ci propose que la parole est une condition de la
structuration de la langue. On le montre à partir de faits linguistiques
très divers qui supposent des paramètres de la mise en oeuvre du
langage. Une explication consiste à faire remonter une construction, une
forme, un effet de sens aux conditions d’usage du langage. Alors que ce
déterminisme était recherché dans des actualisations particulières par
Benveniste, Culioli l’étendra à l’ensemble de l’activité de langage et de
ses marqueurs, qui sera identifié à une finalité argumentative par Ducrot.
Les propositions de ce dernier ont donné lieu chez Anscombre et Nølke
en particulier à des modèles fondés sur la recherche de contraintes et
dont le potentiel explicatif va bien au-delà des considérations
antérieures. Le rayonnement international de ces modèles est pourtant
faible, ce qui semble d’autant plus étonnant que des approches anglo-
saxonnes comme la Théorie de la pertinence partagent avec eux nombre
de convergences. Cette rencontre ratée s’explique peut-être par la
difficulté que les idées de la multiplicité des instances constitutives des
agents, de la polyphonie des énoncés, de l’inscription du caractère
interactif du langage jusque dans la grammaire présentent à la culture
anglo-saxonne.
C’est dans le domaine anglo-saxon qu’émerge le paradigme
cognitiviste. Ce paradigme repose sur la perspective selon laquelle le
langage est un ensemble de représentations mentales de fonctionnement
mécanique. Ce sont les mécanismes psychologiques de l’espèce
humaine et non plus la vie mentale d’un (groupe d’) individu(s) qui
expliquent le langage. Émergeant avec le développement de
l’informatique, cette perspective revendique un ancrage solide dans le
biologique. Ainsi s’explique l’intérêt pour les autres processus
d’interprétation, qu’ils soient relativement rapides comme
l’interprétation des stimuli visuels que favorisent les formalistes ou plus
lents comme les processus de raisonnement ordinaire que préfèrent les
non formalistes. S’explique de même l’intérêt pour la diversité et les
169
Une histoire du sens
limites des phénomènes interprétatifs que documente la typologie. C’est
ce que peut aussi documenter la psycholinguistique. Le programme
cognitif se donne pour but d’expliciter les représentations qui
constituent le sens et la façon dont leurs interactions expliquent les
effets interprétatifs observables. Une démarche causale est donc
recherchée, dont la puissance explicative varie considérablement selon
les approches. Les parallèles faits avec la psychologie peuvent être
source de confusion plus que d’éclaircissement, et les travaux sur la
catégorisation ou le prototype confondent objet et mot aussi allègrement
que le structuralisme assimilait référent et signifié. La
psycholinguistique et la typologie sont loin d’être toujours convoquées ;
le sont-ils, c’est souvent sur le mode analogique pour développer des
hypothèses plutôt que sur le mode empirique pour les tester. Le
raisonnement par analogie a cette souplesse qui permet d’accommoder
la plupart des problématiques classiques à une approche qui se sait
devoir remonter à des causes. Cette démarche est essentielle pour
assurer que le cognitivisme ne subisse pas le destin des paradigmes
structuralistes et psychologistes.
Des conceptions du langage structurent chaque paradigme dont elles
expliquent les thèmes généraux et les problématiques. Comme leur
involution, l’émergence des paradigmes peut être liée à des facteurs
technologiques (le développement du cognitivisme à la suite de
l’informatique par exemple), institutionnels (la croissance de
l’université qui favorise celle du structuralisme) et théoriques
(l’élaboration des théories de l’énonciation s’expliquant par le projet de
réconcilier la langue et la parole). À ce titre, si la fortune des paradigmes
est liée à des conditions matérielles, celles-ci n’épuisent pas leur
cohérence discursive. Cette cohérence s’inscrit en outre dans des ordres
culturels. Cette inscription explique que de même que les théories
énonciatives, les théories psychologistes restent absolument étrangères
au positivisme anglo-saxon (Nerlich 1992 : 19). Ce sont en particulier
les cultures francophones qui développent les sémantiques non
formelles, comme le montre cet ouvrage même. La notion de cohérence
discursive des paradigmes permet de soulever la question de leur
exclusion mutuelle. Deux visions du monde ne peuvent se faire
concurrence dans une même théorisation cohérente, croirait-on. Or,
certaines théorisations pourraient s’accommoder de différents
arrangements avec les matrices discursives, et l'emploi des dichotomies
saussuriennes dans les analyses psychologistes de Guillaume et de Bally
en donne peut-être des exemples. Les possibilités et les limites de ces
arrangements restent à être établies, et pourraient l’être par l’idée de
convergence entre métaphores. Si des métaphores sur la nature de
l’objet d’investigation sont exprimées par les paradigmes, la conjonction
170
Le paradigme cognitiviste
de paradigmes est peut-être guidée par la compatibilité entre ces
métaphores.
La compréhension de ces paradigmes ne doit nullement détourner de
la finalité de la discipline. Les buts de la sémantique ne sauraient être
atteints qu’à la condition de reconnaître la complexité des faits et d’en
rechercher les causes. Ces conditions ne sont autres que celle de la
science.
Le sens linguistique est associé à tout ce qui est signe, qu’il s’agisse
de morphèmes ou de mots, de prosodèmes ou de constructions. Qu’un
sens linguistique s’attache à toute unité est contesté par la distinction
traditionnelle entre mot plein et mot vide, dont le crédit s’est largement
déprécié avec l’émergence de la sémantique grammaticale. La vieille
notion d’ellipse est au centre du débat sur la possibilité qu’un sens soit
exprimé sans être explicité par des formes.
Le sens même engage des représentations hétérogènes. À côté de
l’assimilation accidentelle de la forme de deux unités différentes dans
l’homonymie, la polysémie d’une même unité découle de la distinction
entre la référence et un sens linguistique schématique, le même schéma
pouvant se reporter à différentes expériences, une même expérience
pouvant être rendue par différents schémas. Le sens linguistique ne
manifeste pas le même comportement selon qu’il appartient au lexical
ou au grammatical, cette distinction s’appliquant d’ailleurs à
l’information plutôt qu’aux unités, lesquelles ne se laissent pas aisément
classer dans l’un ou dans l’autre comme le montre Cadiot. Les
différentes interprétations d’un polysème grammatical semblent
corrélées à une propriété discrète du contexte comme le montre Victorri
et Fuchs (1996) . La nature du lien entre ces interprétations trouve deux
solutions (Larrivée 2007). Soit ces interprétations dérivent d’un sens
unique abstrait à travers des indicateurs contextuels. Soit un complexe
d’indicateurs est réuni par une instruction de sens en une interprétation
bien formée. Le refus de préciser ces liens condamne à ne pouvoir
expliquer les réseaux de polysémie relativement stables à travers les
langues et leur évolution historique. Cette stabilité ne caractérise pas
nécessairement les polysèmes lexicaux, dont la variation dépend
notamment de processus comme la métaphore et la métonymie. Ces
différents cas de variation renvoient à la distinction entre sens littéral et
sens figuré. Celle-ci est fortement contestée par Cadiot et par Rastier,
qui font valoir que si toute interprétation résulte d’un calcul, il n’y a plus
d’interprétation littérale. Il n’empêche que certaines interprétations
semblent plus proches du sens par défaut d’une unité, ce qui peut avoir
trait à des facteurs de fréquence d’usage. Peut-être les fréquences
171
Une histoire du sens
comme les collocations sont-elles des connaissances à rattacher aux
informations interprétatives.
C’est au niveau des interprétations des unités que se situent les
relations de paraphrase, de synonymie, d’antonymie et d’hyperonymie.
Les synonymies sont permises en contexte pour des unités qui
conservent par ailleurs leur spécificité sémantique. Le principe qu’une
contribution sémantique propre s’attache à un signe force à conclure que
les variantes de la sociolinguistique labovienne n’ont jamais entièrement
la même valeur, et que le remplacement du passé simple par le passé
composé a des conséquences autres que stylistiques. La position que la
même valeur ne s’attache pas nécessairement à un signe à travers son
évolution historique découle de la contextualité de l’interprétation, et le
passé simple de l’ancien français livrant des descriptions n’est par
conséquent pas tout à fait le passé simple actuel. Le caractère contextuel
de l’interprétation s’applique de même aux relations de tautologie, de
paraphrase, d’ambiguïté, de contrariété, d’oxymore se réalisant dans les
énoncés ou entre énoncés. La distinction de l’interprétation contextuelle
et du sens hors contexte pourrait permettre de séparer ce qui est
traductible et ce qui ne l’est pas d’une langue à l’autre.
Le sens linguistique suppose en outre des rapports avec le monde
d'expérience, la culture et la société, la pensée et la biologie.
L’interprétation contextuelle des unités linguistiques a pour raison
d’être l’évocation du monde d’expérience. Considérée par Pottier, la
façon dont les réalités d’expérience se constituent en contenu
linguistique reste mystérieuse. Le mystère de la catégorisation
linguistique des réalités a été problématisé par la théorie du prototype.
Si la catégorisation suppose le rapport du réel au langage, le rapport
inverse pose le problème central de la référence. La référence est
traditionnellement envisagée comme une mise en correspondance entre
les propriétés des mots et les propriétés des choses. Cette
correspondance est notoirement difficile à établir du fait du caractère
schématique du sens linguistique. C’est pourquoi Anscombre par
exemple affirme que ce ne sont pas les propriétés descriptives des items
qui garantissent la référence, mais que cette dernière est assurée par
désignation rigide. Cette solution présente le problème des emplois
créatifs, et la possibilité de l’interprétation d’une unité dont la
désignation n’est pas conventionnellement établie comme l’exemple de
Saussure répressionnaire reste inexpliquée. La référence procéderait
d’une présupposition sur l’existence d’un être du monde à laquelle
donne lieu l’emploi d’un mot selon Kleiber. Ce n’est plus la recherche
d’un objet dans le monde ayant les propriétés indiquées par le mot qui
est responsable de l’acte de référence, mais la croyance que le mot parle
172
Le paradigme cognitiviste
de quelque chose qui existe. Le mot réfère parce que les sujets croient
qu’il réfère.
La culture et la société agissent comme conditions de possibilité du
sens linguistique. L’organisation du sens n’est cependant pas déterminée
par le culturel ou le social. Des sociétés et des cultures comparables
comptent des idiomes fort différents. Quand les idiomes portent des
traces détectables d’une culture, ce sont des traces essentiellement
anecdotiques, qui ne semblent pas informer sur les tendances lourdes de
l’organisation du sens linguistique. De là vient l’extrême difficulté que
présente la constitution d’une sémantique culturaliste en une alternative
théorique générale. Une telle éventualité trouve pourtant des appuis chez
Darmesteter, chez Meillet, chez Matoré, chez Guiraud, chez Mauro
(1969), chez les principaux structuralistes français comme Greimas,
Pottier et Rastier, chez Nyckees (1998).
Les relations du langage à la pensée ne sont contestées à une époque
où différentes technologies comme l’imagerie par résonance magnétique
ou la tomographie à émission de positrons permettent d’observer des
corrélations entre activité cérébrale et tâches linguistiques. Le langage
est entièrement de la pensée, laquelle n’est pas entièrement du langage.
La capacité à évaluer des ordres de grandeur mathématiques ne dépend
pas de l’aptitude à parler, comme le montre la double dissociation entre
dyscalculie et aphasie selon laquelle des aphasiques peuvent reconnaître
des opérations mathématiques complexes (Varley et al. 2005) et des
dyscalculiques peuvent parler et même utiliser les mots pour les
nombres (Dehaene 2002). Les études de la psychologie clinique
permettent de nuancer la position qui ferait de la pensée une
conséquence du langage. Ces nuances s’accordent avec les positions
actuelles sur la problématique de la relativité linguistique. Associée au
nom de Benjamin Lee Whorf (Lee 1997 par exemple), la relativité
linguistique consiste à affirmer que si la conduite de la pensée est
influencée par la forme linguistique, cette forme variant avec chaque
langue, chaque langue induirait donc une pensée distincte. Or, la
problématique semble soutenue par des évidences essentiellement
anecdotiques. Une même dénomination peut amener à concevoir des
propriétés communes pour différents objets. Des propriétés différentes
peuvent être attribuées à des événements dans des langues où ils ont un
traitement linguistique distinct. Les locuteurs de langues germaniques
où les verbes marquent les modalités de l’action se souviennent mieux
de ces modalités que les locuteurs de langues latines où les verbes ne les
marquent pas (Slobin 2003). Ces observations ne permettent pas de
conclure que la pensée de ces locuteurs est résolument différente.
173
Une histoire du sens
La pensée linguistique peut-être conçue comme ayant ses propres
mécanismes ou relevant de mécanismes généraux de l’esprit. C’est là
l’essentiel de la controverse sur la modularité du langage opposant
notamment le modèle chomskyen et la Linguistique cognitive, où se
rejoue la polémique de l’innéisme. Des propriétés innées du cerveau
humain doivent permettre le langage humain, comme le montre
l’absence d’activité comparable chez les autres espèces animales et la
présence de langage dans toutes les communautés humaines. Le degré
auquel le langage lui-même est inné sera sans doute précisé à moyen
terme par le développement important qui caractérise aujourd’hui la
psycholinguistique de l’interprétation.
La psychologie n’est pas le seul paramètre biologique pertinent pour
le langage. L’appareil perceptif joue un rôle dans les regroupements
entre différentes réalités, comme le montrent les travaux sur le lexique
des couleurs (Berlin et Kay 1969). La forme du langage serait contrainte
par le substrat physiologique selon Bouchard (2004). La physiologie
articulatoire permet de marquer la relation sémantique entre unités par
quatre moyens : la juxtaposition, le marquage du dépendant de la
relation (le cas des arguments du verbe), le marquage de la tête (du
prédicat dans les langues polysynthétiques), la surimposition (prosodie
interrogative surimposée aux phonèmes d’un énoncé par exemple). Ces
paramètres constituant une condition antérieure et nécessaire au langage
permettent de rendre compte des limites théoriques du langage humain,
même si leur capacité d’expliquer des faits particuliers a été fortement
remise en doute (voir le numéro de décembre 2005 de Lingua).
La démarche scientifique en sémantique non formelle a permis de
formuler un nombre considérable de problématiques. Établir la nature
des informations linguistiques, décrire la façon dont elles sont intégrées
et expliquer l’interprétation que cette intégration livre me semblent les
tâches primordiales de la sémantique actuelle. Ces processus
d’intégration des grammaires maternelles adultes sont
vraisemblablement analogues à ceux qu’on retrouve à travers la
variation typologique et historique, dialectale et sociale, dans
l’acquisition pathologique ou normale des langues premières et
secondes. L’abondance des données dégagées par ces différents
domaines, la sûreté des méthodologies linguistiques et le caractère au
moins partiellement cumulatif des hypothèses permettront aux
chercheurs de faire progresser l’histoire du sens. Si la discipline a un
avenir, il dépend de la capacité de dégager dans leurs interactions le
complexe des causes du potentiel sémantique humain.
174
Le paradigme cognitiviste
Références
Berlin, Brent et Paul Kay. 1969. Basic color terms. Their Universality and
evolution. Berkeley : University of California Press.
Bouchard, Denis. 2004. Les universaux en grammaire générative. Claude
Vandeloise (dir.). Langues et cognition. Paris : Hermès. 59-77.
Dehaene, Stanislas. 2002. Les Bases cérébrales de l’intuition numérique. Yves
Michaud (dir.). Université de tous les savoirs. Volume 5 : Le cerveau, le
langage, le sens. Paris : Odile Jacob. 179-193.
Mauro, Tullio de. 1969. Une Introduction à la sémantique. Paris : Payot.
Larrivée, Pierre. 2007. Du Tout au rien. Libre-choix et polarité négative. Paris :
Champion.
Lee, Penny. 1997. The Whorf Theory Complex : A Critical reconstruction.
Amsterdam et Philadelphie : Benjamins.
Nyckees, Vincent. 1998. La Sémantique. Paris : Belin.
Slobin, Dan. 2003. Language and thought online : Cognitive consequences of
linguistic relativity. Dedre Gentner et Susan Golding (dir.). 2003. Language
in Mind : Advances in the study of language and thought. Cambridge : MIT
Press.
Varley, R. A., N. J. Klessinger, C. A. J. Romanowski et M. Siegal. 2005. The
Independence of language and mathematical reasoning. Proceedings of the
National Academy of Sciences 102,9, 3177 - 3178.
Victorri, Bernard et Catherine Fuchs. 1996. La Polysémie, construction
dynamique du sens. Paris : Hermès.
175
INDEX
acquisition, 83, 151, 159, 175, Bekkum et al., 12
187 Benveniste, Émile, 15, 68, 97,
Adamczewski, Henri, 43, 44 98, 99, 100, 101, 102, 103,
allemand, 22, 25, 54, 59, 61, 62, 107, 111, 113, 118, 119, 122,
90, 134 129, 160, 181
aller, 24, 37, 152, 153, 154 Beresin, F. M., 12
Althusser, Louis, 70, 88 Bergounioux, Gabriel, 17
Amirova et al., 11 Berlin et Kay, 186
Amsterdamska, Olga, 12 biologie, 13, 88, 126, 158, 160,
anglais, 22, 23, 25, 43, 44, 68, 177, 182, 186
83, 92, 114, 120, 141, 146, Blanche-Benveniste, Claire, 29
151, 153, 155, 156, 161 Bloomfield, Leonard, 86
Anscombre, Jean-Claude, 15, 98, Boguslawski, Andrzej, 80
105, 108, 110, 111, 114, 122, Bonnard, Henri, 37
185 Bopp, Franz, 22, 87
antonymie, 29, 48, 57, 73, 78, Bouchard, Denis, 186
137, 164, 184 Bouchard, Gérard, 177
Apresjan, Jurij D., 80 Bréal, Michel, 10, 11, 14, 21, 22,
arabe, 117, 136 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 63,
Arens, Hans, 12 66, 98, 137, 146, 155, 179
article, 25, 31, 36, 39, 40, 42, 51, Bres, Jacques, 53
60, 91, 110, 118, 142, 167, 171 Brunot, Ferdinand, 14, 21, 30,
Asher, Ronald E., 11 31, 32, 33, 57
Auroux, Sylvain, 12, 17 Bühler, Karl, 98
Bachelard, Gaston, 75 Cadiot, Pierre, 15, 129, 134, 135,
Bakhtine, Mikhail, 53, 106 136, 137, 183, 184
Bal, Mieke, 106 Camproux, Charles, 49
Baldinger, Kurt, 91 Carel, Marion, 108
Bally, Charles, 14, 22, 29, 33, 54, Carnoy, Albert, 27
55, 56, 57, 58, 59, 60, 61, 62, Cassirer, Ernst, 10, 87
66, 68, 70, 97, 98, 116, 179, Chaignet, Anthelme Édouard, 10
183 chaise, 73, 77, 82, 91, 92, 93,
Barbéris, Jeanne-Marie, 53 164, 165, 166, 167, 168, 169,
Barthes, Roland, 70, 71, 88 173, 181
Bauche, Henri, 29 Charaudeau, Patrick, 46
behaviorisme, 125, 126 Chevalier, Jean-Claude, 17
177
Une histoire du sens
Chevallet, Albin de, 10 Ducrot, Oswald, 15, 98, 103,
Chiss et Puech, 12, 42, 87 104, 105, 106, 107, 109, 110,
Chiss, Jean-Louis, 98 112, 113, 114, 122, 129, 137,
Choi-Diel, In-Ryeong, 10 181
Chomsky, Noam, 120, 126, 138, Dumézil, Georges, 100
152 Dupuy, Jean-Pierre, 176
comparatisme, 22, 23, 27, 54, 65, Durand, Gilbert, 75
66, 85, 86, 87, 99, 102 Durkheim, Émile, 13
componentielle, analyse, 65, 90, Durrer, Sylvie, 62
92, 93 embrayeur, 62, 97, 98, 102, 106,
compositionnalité, 79, 132, 137, 128, 142
173, 180 espagnol, 45, 101
Condillac, Étienne Bonnot de, 27 Fauconnier, Gilles, 129, 148,
conditionnel, 29, 31, 37 149, 150
Connellan, Elisabeth Charlotte, Fillmore, Charles, 140
17 Fodor, Janet, 139, 152
corpus, linguistique de, 11, 141 Foucault, Michel, 13, 70, 88
Coseriu, Eugenio, 15, 91 Franckel, Jean-Jacques, 118
Croft, William, 156 Frege, Gotlob, 129
Culioli, Antoine, 11, 15, 43, 44, Frei, Henri, 14, 21, 27, 28, 30,
98, 115, 116, 117, 118, 119, 61, 62, 68, 179
120, 127, 137, 181 Freud, Sigmund, 75
cybernétique, 125 Fuchs et Léonard, 118
Damourette et Pichon, 14, 21, 29, Fuchs, Catherine, 15, 126, 127
33, 34, 36, 38, 39, 63, 179 Gadet, Françoise, 29
Dartmesteter, Arsène, 10, 22, 185 Galatanu, Olga, 122
Darwin, Charles, 13 Geckeler, H., 91
Dehaene, Stanislas, 186 générative, sémantique, 11, 138,
déictique, 25, 51, 52, 102 144, 161, 164
Delesalle, Simone, 97, 174 générativisme, 9, 11, 86, 92, 120,
démonstratif, 25, 36, 59, 171 125, 126, 138, 139, 147, 153,
Derrida, Jacques, 70, 88 161, 177, 186
Desclés, Jean-Pierre, 120 Genette, Gérard, 106
Detges, Ulrich, 154 Ginneken, Jacobus van, 15
diachronie, 27, 32, 35, 47, 54, 69, Givón, Talmy, 15, 153, 158, 160
86, 90, 94, 111, 127, 153, 155, Goddard, Cliff, 81, 83
158, 171, 180 Goodenough, W. H., 92
Dominicy, Marc, 10 Gordon, W. Terrence, 17, 27, 69,
Dostie, Gaétane, 15 71, 86, 90, 92
Droste et Joseph, 11 Gosselin, Laurent, 132, 134
Ducrot et Schaeffer, 11 gothique, 100
178
en-tête de page impaire : titre du chapitre
Gougenheim, Georges, 88 imparfait, 28, 29, 32, 36, 37, 38,
Grady, Oakley et Coulson, 150 41, 44, 52, 57, 58, 72, 118,
Graffi, Giorgio, 17 133, 134, 171, 172
Grammaire des constructions, 15, information, théorie de l', 53, 125
140, 141 informatique, 13, 125, 126, 127,
Grammaticalisation, 15, 27, 153, 131, 132, 176, 177, 182
154, 155, 156 Itkonen, Esa, 12
graphie, 30, 46, 53, 59 Ivic, Milka, 12
grec, 22, 25, 34, 35, 100, 101 Jackendoff, Ray, 82, 151, 152
Greenberg, Joseph, 158 Jakobson, Roman, 87, 88, 90, 97,
Greimas, Algirdas J., 14, 65, 71, 98
72, 73, 74, 75, 85, 93, 185 Jespersen, Otto, 15, 60, 86
Grice, Paul H., 105 Joly, André, 41
Guberina, Petar, 62 Joseph, John E., 87, 88
Guillaume, Gustave, 14, 15, 21, Junker, Marie-Odile, 81
33, 37, 38, 39, 40, 41, 42, 43, Kassaï, Georges, 62
45, 47, 49, 53, 60, 63, 64, 70, Katz et Fodor, 92
86, 90, 91, 98, 105, 119, 129, Kleiber, Georges, 15, 77, 84,
179, 183 126, 137, 145, 162, 164, 165,
Guiraud, Pierre, 86, 185 166, 167, 168, 169, 171, 172,
Habert, Benoît, 141 173, 174, 185
Harris, Randy, 138 Kœrner et Asher, 11
Harris, Roy, 69, 87 Kœrner, E. F. K., 13, 69
Harris, Zellig, 126 König, Ekkehard, 156
Haspelmath, Martin, 156, 157, Kurylowicz, Jerzy, 66
158 Labov, William, 158, 184
hébreu, 117 Lacan, Jacques, 38, 70, 75, 88
Heger, Klaus, 91 Lafont, Robert, 49, 50, 51, 53
Heine, Bernd, 153 Lakoff et Johnson, 139, 144, 145,
Helbig, Gerhard, 12 150
Henry, Victor, 15, 63, 64 Lakoff et Nuñez, 145
Hirschbühler et Labelle, 90 Lakoff, George, 15, 84, 97, 138,
Hjelmslev, Louis, 15, 86 141, 144, 145, 147
homonymie, 48, 49, 55, 57, 58, Lambrecht, Knud, 15
78, 127, 128, 170, 183 Langacker, Ronald W., 15, 137,
Hopper et Traugott, 153, 155 138, 139, 148, 151, 152, 153,
Horn, Laurence R., 30 161
hyperonymie, 73, 90, 137, 166, Larcher, Pierre, 111
184 Larrivée, Pierre, 41, 112, 183
latin, 22, 23, 24, 100, 101
Laurendeau, Paul, 12, 14
179
Une histoire du sens
Law, Vivian, 12 négation, 25, 28, 29, 30, 31, 32,
Le Goffic, Pierre, 16, 37 38, 39, 44, 55, 81, 89, 90, 104,
Lee, Penny, 186 106, 107, 112, 113, 116, 119,
Lehmann, Christian, 153 153, 154, 155, 157, 159, 161
Lehrer, Adrienne, 92 Nemo, François, 135, 136
Leroy, Maurice, 12 Nerlich, Brigittte, 10, 17, 21, 25,
Lévi-Strauss, Claude, 10, 70, 71, 98, 182
75, 88 Newmeyer, Frederick J., 155
Lévy-Bruhl, Lucien, 10 Nida, Eugene, 92
livre, 117, 118, 136, 137, 170 Nølke et Olsen, 113
Lounsbury, F. G., 92 Nølke, Fløttum et Norén, 113,
Mailhac, Jean-Pierre, 41 114
Malinowski, Brodislav, 98 Nølke, Henning, 15, 98, 111,
112, 114, 122, 181
Malmberg, Bertil, 12
Noveck et Sperber, 176
Malrieu et Rastier, 76
Nyckees, Vincent, 17, 161, 174,
Marchello-Nizia, Christiane, 155,
176, 185
171
parenté, termes de, 92, 100, 101
Marouzeau, Jules, 54
passé composé, 38, 61, 102, 118,
Martin, Robert, 11, 162
143, 154, 161, 184
Martinet, André, 11, 87, 90
passé simple, 28, 34, 44, 52, 102,
mathématiques, 24, 88, 110, 130,
113, 118, 133, 184
137, 145, 185
Peeters, Bert, 81, 83
Matoré, Georges, 71, 185
pertinence, Théorie de la, 181
Mauro, Tullio de, 185
Petitot, Jean, 120, 130
Mayr, Ernst, 13
phonologie, 61, 67, 86, 87, 91,
McCawley, James, 138
92, 140, 152, 186
Meillet, Antoine, 27, 39, 66, 85,
Piaget, Jean, 88
99, 101, 153, 154, 185
Pichon, Édouard, 68
Mel’cuk, Igor, 11, 80
Picoche, Jacqueline, 47, 48, 49
métaphore, 24, 37, 48, 49, 52, 74,
77, 97, 132, 135, 136, 137, polonais, 44
139, 144, 145, 146, 147, 148, polysémie, 24, 42, 43, 47, 49, 58,
149, 150, 161, 170, 184 77, 78, 80, 81, 82, 93, 120,
127, 128, 129, 131, 132, 137,
Milner, Jean-Claude, 129
143, 155, 156, 161, 165, 168,
modularité, 112, 186
170, 179, 183
Mœschler et Reboul, 10
Ponce, Émile, 114
Moignet, Gérard, 42, 90
Pottier, Bernard, 14, 15, 16, 45,
Molho, Maurice, 42 46, 65, 73, 75, 85, 91, 92, 93,
Mounin, Georges, 12, 87 184, 185
Mulder, Walter de, 15
180
en-tête de page impaire : titre du chapitre
pragmatique, 10, 51, 78, 79, 81, sociolinguistique, 79, 89, 90,
82, 83, 104, 109, 112, 113, 184, 187
120, 121, 122, 129, 142, 152, Stéfanini, Jean, 42
154, 155, 158, 159, 161, 169, stéréotype, 108, 110, 145, 166
170, 176 Stern, Gustaf, 27
préposition, 23, 25, 44, 110, 118, Straka, Georges, 162
128, 134, 135, 143, 146, 151, stylistique, 10, 54, 55, 56, 79,
155, 161 121
pronom personnel, 23, 26, 32, 33, Sweetser, Eve, 145, 153
51, 102, 105, 106, 113
Swiggers, Pierre, 12, 17
prosodie, 35, 52, 86, 135, 183,
synonymie, 48, 49, 57, 78, 93,
186
127, 128, 131, 163, 173, 184
prototype, 46, 82, 131, 143, 144,
Talmy, Leonard, 15, 82, 135,
145, 147, 165, 166, 167, 169,
151, 152
170, 172, 182, 184
Tamba-Mecz, Irène, 16
psycholinguistique, 115, 120,
Taylor, John R., 143, 144
141, 160, 176, 182, 186
Taylor, Talbot T., 12
Puech, Christian, 87, 88
Tesnière, Lucien, 27, 38, 74
Pustejovsky, James, 11
Thom, René, 120, 130
Putnam, Hilary, 110, 166
Tomasello, Michael, 141
Rastier, François, 14, 46, 65, 75,
76, 78, 79, 80, 85, 86, 89, 93, Touratier, Christian, 16, 86, 91
131, 137, 145, 154, 184, 185 traduction, 34, 54, 55, 57, 72,
Reisig, Christian Karl, 10 103, 115
Ritz, Marie-Ève, 81 Trask, Robert L., 65
Robert, Stéphane, 132 Traugott et Dasher, 153
Rosch, Eleanor, 144, 166 Traugott, Elizabeth Closs, 153,
155, 161
russe, 39
Trier, Jost, 14, 65, 90, 92
Sampson, Geoffrey, 12
typologie, 15, 45, 101, 115, 120,
sanskrit, 22, 24, 66, 69
153, 155, 156, 158, 160, 182,
Sapir, Edward, 15
187
Saussure, Ferdinand de, 13, 14,
Ullmann, Stephen, 16, 86, 146
34, 42, 54, 64, 65, 66, 67, 68,
Ungerer et Schmid, 139
69, 70, 79, 86, 87, 88, 97, 185
Valin, Roch, 40, 42
Schleicher, August, 13
Vandeloise, Claude, 135, 148
Sechehaye, Albert, 62, 66, 68
Varley et al., 185
sens littéral, 56, 78, 104, 107,
137, 145, 146, 184 Vendryès, Joseph, 99
Siblot, Paul, 53 Victorri et Fuchs, 127, 128, 129,
130, 131, 134, 183
Slobin, Dan, 186
Vikner, Carl, 111
181
Une histoire du sens
Visetti, Yves-Marie, 136 Whorf, Benjamin Lee, 15, 186
Wagner, Robert Léon, 88 Wierzbicka, Anna, 14, 16, 65,
Wartburg, Walter von, 92 80, 81, 82, 83, 84, 85, 181
Whitney, William Diwght, 68 Wittgenstein, Ludwig, 168
182
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