Thème n° 1 : Soubassements théoriques et conceptuels de l’économie
industrielle
Economie industrielle : concepts et genèse
L'économie industrielle remonte à l'époque où l'économie politique s'est
intéressée à l'étude des activités industrielles.
L'industrie : terme latin pour "activité", est apparu en Europe occidentale au
XVème siècle. Il couvre tout savoir-faire utilisé dans des activités manuelles ou
mécanisées.
Les économistes ont façonné le terme "industrie" de différentes manières :
1. Adaptation du terme à leurs besoins : Les économistes ont utilisé "industrie"
pour décrire diverses activités selon leurs théories.
2. Usage dans différentes écoles de pensée : Les mercantilistes, physiocrates et
économistes classiques ont employé ce terme.
3. Classification de Jean-Baptiste Say : Say a classé l'industrie en agriculture,
fabrication et commerce.
La révolution industrielle :
- La révolution industrielle du XIXe siècle a transformé les sociétés agricoles en
sociétés industrielles et commerciales.
- Les machines ont révolutionné les industries et le machinisme s'est répandu.
- L'agriculture a libéré une main-d'œuvre pour l'industrie grâce à de nouvelles
techniques.
- L'accumulation de capitaux a nécessité l'utilisation de l'épargne publique et
des capitaux étrangers.
- De nouvelles formes d'entreprises, comme la société anonyme, ont émergé
pour attirer des investissements.
La révolution industrielle
- Le machinisme s'est répandu lentement sur environ deux siècles.
- L'industrie a pris le dessus sur l'agriculture au XIXe siècle.
- Moins de gens travaillaient dans les fermes car ils rejoignaient l'industrie.
- Les emplois ont changé, avec de nouvelles opportunités dans l'industrie et les
services.
- Les grandes entreprises capitalistes ont émergé, surtout grâce aux sociétés
anonymes.
La révolution industrielle
- Les grandes entreprises se sont de plus en plus concentrées, surtout en
Allemagne et aux États-Unis.
- Les économistes ont tardé à parler spécifiquement de l'« industrie ».
- Les transformations de la révolution industrielle ont alimenté la réflexion
économique et ont finalement donné naissance à l'économie industrielle.
L'émergence de l'économie industrielle :
- L'économie industrielle étudie la structure et le fonctionnement des marchés
ainsi que les interactions entre les acteurs qui y opèrent.
- Elle se concentre sur les comportements des entreprises et la concurrence sur
les marchés.
- Contrairement au modèle de la concurrence parfaite, elle remet en question
les hypothèses classiques et se penche sur les marchés où la concurrence est
imparfaite.
- Ces marchés, considérés comme défaillants, ne garantissent pas un équilibre
concurrentiel à long terme.
- Dans l'économie industrielle, les activités industrielles sont menées par des
entreprises qui produisent des biens ou services similaires et se livrent
concurrence sur le marché.
- Elle analyse les comportements et les stratégies des entreprises dans ce
contexte.
Les conditions de la concurrence pure et parfaite ne sont pas souvent réunies
dans l'économie industrielle moderne :
- Il y a rarement beaucoup de petits acheteurs et vendeurs ; souvent, quelques
grandes entreprises dominent le marché.
- Les barrières à l'entrée rendent difficile pour de nouvelles entreprises de
rejoindre le marché.
- Les produits sont rarement identiques car les entreprises cherchent à se
différencier.
- L'information n'est pas toujours parfaite ; souvent, il y a des asymétries
d'information.
- La libre circulation des facteurs de production est moins claire dans ce
contexte.
Les réflexions des pères fondateurs
Alfred Marshall était un économiste empirique qui s'est intéressé à
l'organisation industrielle pendant la Révolution industrielle. Ses idées
importantes incluent :
- Distinction entre court terme et long terme.
- Courbe d'expérience : les entreprises deviennent plus efficaces avec
l'expérience, ce qui réduit les coûts moyens.
- Il a observé que les entreprises devenaient plus grandes au fil du temps.
- Il s'est demandé si cette croissance conduirait à des monopoles dans toutes les
industries.
- Il a étudié le monopole, en particulier dans la distribution de gaz, et a
questionné le rôle de l'État.
- Ses questions sur les monopoles sont toujours pertinentes.
- Il a introduit le concept de district industriel, soulignant l'importance de la
proximité géographique des entreprises pour l'efficacité.
Adolph Berle (1895-1971) et Gardiner Means (1896-1988) ont écrit en 1932
"L'entreprise moderne et la propriété privée". Cet ouvrage propose une analyse
pionnière de la concentration industrielle. Leur idée principale est que
l'émergence des grandes sociétés par actions et la dispersion de la propriété
entre de nombreux actionnaires entraînent une séparation entre la propriété et
le contrôle de l'entreprise. Ils ont présenté des statistiques montrant que la
moitié du capital américain est détenu par moins de 200 entreprises, dont la
taille continue de croître. Leur livre est important car il propose une
théorisation de l'entreprise caractérisée par plusieurs aspects :
- Les relations entre différents groupes d'intérêts au sein de l'entreprise, tels
que les actionnaires, les gestionnaires, les employés et les fournisseurs de
crédit, sont essentielles pour comprendre son fonctionnement.
- Une question centrale est celle de savoir qui contrôle réellement l'entreprise.
- Le cadre institutionnel, comme le système des sociétés par actions et les
marchés financiers, joue un rôle majeur dans la structure de l'entreprise.
Edward Chamberlin (1899-1967) a proposé en 1933 sa théorie de la concurrence
monopolistique. Il a été l'un des premiers à examiner la concurrence imparfaite
avec Joan Robinson en Angleterre. Selon lui, les entreprises cherchent à se
différencier sur le marché pour capturer une part de celui-ci. Cette
différenciation leur permet de fixer des prix plus élevés et de réaliser des profits
supplémentaires. Les consommateurs acceptent ces prix plus élevés pour avoir
accès à une variété de produits.
Joan Robinson (1903–1983) était une économiste britannique connue pour son
travail dans l'École de Cambridge et le post-keynésianisme. Elle a écrit sur la
concurrence imparfaite, montrant comment les entreprises sous-payaient
souvent les travailleurs par rapport à leur productivité marginale, ce qui leur
permettait de réaliser des profits supplémentaires.
Joseph Aloïs Schumpeter (1883-1950) était un économiste autrichien. Il a écrit
deux livres importants : "Une théorie de l'évolution économique" et
"Capitalisme, socialisme et démocratie". Il a changé la façon dont nous pensons
à la croissance économique. Pour lui, l'entrepreneur innovateur est essentiel. Il
invente de nouvelles choses et lance des idées qui font avancer l'économie.
Schumpeter a identifié cinq types d'innovation, comme de nouveaux produits
ou de meilleures façons de fabriquer des choses. Il a dit que l'innovation peut
créer de nouveaux marchés et de nouvelles opportunités, mais elle peut aussi
détruire les anciennes façons de faire. Ses idées ont beaucoup influencé les
économistes et ont stimulé des discussions animées.
Edward Mason a présenté un rapport en 1938 appelé "Les politiques de prix et
de production des grandes firmes", considéré comme le début de l'économie
industrielle. Ce rapport a établi les bases de la discipline en analysant la vie
industrielle tout en tenant compte des contextes historiques, sociaux et
institutionnels. Depuis, l'économie industrielle a évolué à travers trois courants
théoriques différents, enrichissant ainsi cette discipline intégrée à la science
économique.
Les courants qui s’affrontent
Trois courants principaux:
L’École De Harvard :
- Jusqu'aux années 1960, elle utilisait surtout des méthodes pratiques.
- Elle examinait les entreprises pour détecter d'éventuelles pratiques illégales en
fonction de leur taille.
- Elle analysait les cas concrets pour évaluer le bien-être des entreprises et des
consommateurs en se basant sur le profit.
- Sa méthodologie se résumait souvent à l'analyse de la Structure, des
Comportements et des Performances (SCP).
- Elle pensait que la façon dont les entreprises se comportent dépend beaucoup
de la forme du marché.
- Cette approche a dominé jusqu'à ce que l'École de Chicago commence à la
contester dans les années 1970.
L’École de Chicago :
- C'est une école économique libérale.
- Elle prône la théorie néoclassique, le libre marché et le monétarisme,
s'opposant au keynésianisme.
- Elle est associée à l'Université de Chicago, où enseignent des économistes
comme Milton Friedman, Georges Stigler, Richard Posner et Ronald Coase.
Milton FRIEDMAN :
- Prix Nobel d’économie en 1976.
- En 1953, il critique la méthodologie de l’École de Harvard, préférant évaluer la
scientificité des théories sur leurs prédictions plutôt que sur leurs hypothèses
réalistes.
- Il rejette la théorie de la concurrence monopolistique de Chamberlin, la
jugeant peu pertinente pour analyser de nombreux problèmes.
George Joseph STIGLER :
- Prix Nobel d'économie en 1982.
- Il développe la théorie de la capture réglementaire, expliquant comment les
groupes d'intérêts influencent les régulations en leur faveur.
- Selon lui, la régulation est souvent utilisée pour obtenir des avantages
monopolistiques.
- Pour limiter cette influence, les partisans de cette théorie suggèrent de retirer
à l'État son rôle de régulateur des activités productives.
L’école de Chicago critique l’école de Harvard pour plusieurs raisons :
- Elle reproche à Harvard une approche linéaire de l'analyse SCP.
- Harvard ignore les effets de rétroaction entre comportements, structure et
performances.
- Contrairement à Mason, Harvard néglige l'impact des comportements sur la
réorientation des structures de marché.
- Le point de désaccord principal est l'approche favorable de Harvard à la
régulation publique, vue comme essentielle pour préserver la concurrence.
- Chicago rejette fermement cette idée, arguant que les régulateurs publics ne
comprennent souvent pas les marchés et que leurs actions sont généralement
en retard.
- Chicago affirme que l'intervention gouvernementale affaiblit souvent la
concurrence ou favorise la concentration.
- L'évaluation des performances industrielles est complexe, avec deux types
d'efficacité : statique et dynamique.
- Chicago soutient que la création de ressources nécessite souvent des
structures monopolistiques ou des stratégies de collusion pour favoriser
l'investissement efficace, contrairement à ce que Harvard soutient.
En résumé, Chicago et Harvard s'opposent sur l'importance de la régulation
publique et la façon d'évaluer l'efficacité industrielle, avec Chicago préconisant
souvent une approche moins interventionniste et mettant l'accent sur
l'innovation et la capacité d'investissement des entreprises.
La nouvelle économie industrielle, aussi appelée économie industrielle "post-
Chicago", émerge dans les années 1980 avec une approche renouvelée et
pragmatique. Elle se base sur des modèles empiriques et intègre la théorie des
jeux et de l'information pour analyser les conflits stratégiques entre les
entreprises. Cette approche introduit des effets de rétroaction entre
comportements et structures, reconnaissant ainsi l'influence mutuelle entre ces
éléments.
La Business School
se concentre sur l'analyse des stratégies des entreprises, incluant les prix, le
positionnement des produits, les concentrations, les prises de participation, et
leurs effets sur la concurrence, l'industrie et les consommateurs.
La régulation se penche sur l'étude de la concurrence, couvrant le droit de la
concurrence, la régulation des monopoles publics ou privés, et des secteurs
organisés en réseaux ouverts à la concurrence.
En France, l'économie industrielle est portée par des économistes comme Jean
Tirole et Jean-Jacques Laffont, en collaboration avec des chercheurs américains
tels qu'Eric Maskin, Oliver Hart et Drew Fudenberg. Elle se distingue par sa
volonté de se démarquer de l'Industrial Organization en remodelant le triptyque
S-C-P pour tenir compte des effets de rétroaction entre comportements et
structures. Elle privilégie l'analyse des stratégies des acteurs et cherche à
intégrer toutes les dimensions de la réalité industrielle, avec une approche
méso-économique qui se situe à un niveau intermédiaire entre l'analyse macro
et micro.