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L'Homme qui rit : Victor Hugo en mer

L'Homme qui rit de Victor Hugo explore les thèmes de l'amitié, de la misanthropie et de la condition humaine à travers les personnages d'Ursus, un bateleur et médecin, et de son loup apprivoisé, Homo. Le récit se déroule dans un contexte de lutte entre la mer et la nuit, illustrant les défis et les complexités de la vie. La structure du livre est divisée en plusieurs parties, chacune abordant des aspects différents de l'existence humaine et des relations sociales.

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L'Homme qui rit : Victor Hugo en mer

L'Homme qui rit de Victor Hugo explore les thèmes de l'amitié, de la misanthropie et de la condition humaine à travers les personnages d'Ursus, un bateleur et médecin, et de son loup apprivoisé, Homo. Le récit se déroule dans un contexte de lutte entre la mer et la nuit, illustrant les défis et les complexités de la vie. La structure du livre est divisée en plusieurs parties, chacune abordant des aspects différents de l'existence humaine et des relations sociales.

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L’Homme qui rit

Victor Hugo

Librairie Ollendorff, Paris, 1907

Exporté de Wikisource le 4 janvier 2025

1
TABLE.
Préface
PREMIÈRE PARTIE.

LA MER ET LA NUIT.

DEUX CHAPITRES PRÉLIMINAIRES.


I. Ursus
II. Les comprachicos

LIVRE PREMIER.
la nuit moins noire que l'homme.
I. La pointe sud de Portland
II. Isolement
III. Solitude
IV. Questions
V. L’arbre d’invention humaine
VI. Bataille entre la mort et la nuit
VII. La pointe nord de Portland

LIVRE DEUXIÈME.
l’ourque en mer.
I. Les lois qui sont hors de l’homme
II. Les silhouettes du commencement fixées
III. Les hommes inquiets sur la mer inquiète
2
IV. Entrée en scène d’un nuage différent des autres
V. Hardquanonne
VI. Ils se croient aidés
VII. Horreur sacrée
VIII. Nix et Nox
IX. Soin confié à la mer furieuse
X. La grande sauvage, c’est la tempête
XI. Les Casquets
XII. Corps à corps avec l’écueil
XIII. Face à face avec la nuit
XIV. Ortach
XV. Portentosum mare
XVI. Douceur subite de l’énigme
XVII. La ressource dernière
XVIII. La ressource suprême

LIVRE TROISIÈME.
l’enfant dans l’ombre.
I. Le Chess-Hill
II. Effet de neige
III. Toute voie douloureuse se complique d’un fardeau
IV. Autre forme du désert
V. La misanthropie fait des siennes
VI. Le réveil

3
DEUXIÈME PARTIE.

PAR ORDRE DU ROI.

LIVRE PREMIER.
éternelle présence du passé
les hommes reflètent l'homme.
I. Lord Clancharlie
II. Lord David Dirry-Moir
III. La duchesse Josiane
IV. Magister elegantiarum
V. La reine Anne
VI. Barkilphedro
VII. Barkilphedro perce
VIII. Inferi
IX. Haïr est aussi fort qu’aimer
X. Flamboiements qu’on verrait si l’homme était
transparent
XI. Barkilphedro en embuscade
XII. Écosse, Irlande et Angleterre

LIVRE DEUXIÈME.
gwynplaine et dea.

I. Où l’on voit le visage de celui dont on n’a encore vu que


les actions

4
II. Dea
III. Oculos non habet et videt
IV. Les amoureux assortis
V. Le bleu dans le noir
VI. Ursus instituteur, et Ursus tuteur
VII. La cécité donne des leçons de clairvoyance
VIII. Non seulement le bonheur, mais la prospérité
IX. Extravagances que les gens de goût appellent poésie
X. Coup d’œil de celui qui est hors de tout sur les choses et
sur les hommes
XI. Gwynplaine est dans le juste, Ursus est dans le vrai
XII. Ursus le poëte entraîne Ursus le philosophe

LIVRE TROISIÈME.
commencement de la fêlure.

I. L’inn Tadcaster
II. Éloquence en plein vent
III. Où le passant reparaît
IV. Les contraires fraternisent dans la haine
V. Le wapentake
VI. La souris interrogée par les chats
VII. Quelles raisons peut avoir un quadruple pour venir
s’encanailler parmi les gros sous
VIII. Symptômes d’empoisonnement
IX. Abyßus abyßum vocat

5
LIVRE QUATRIÈME.
la cave pénale.

I. La tentation de saint Gwynplaine


II. Du plaisant au sévère
III. Lex, rex, fex
IV. Ursus espionne la police
V. Mauvais lieu
VI. Quelles magistratures il y avait sous les perruques
d’autrefois
VII. Frémissement
VIII. Gémissement

LIVRE CINQUIÈME.
la mer et le sort remuent sous le même souffle.

I. Solidité des choses fragiles


II. Ce qui erre ne se trompe pas
III. Aucun homme ne passerait brusquement de la
Sibérie au Sénégal sans perdre connaissance
(Humboldt)
IV. Fascination
V. On croit se souvenir, on oublie

6
LIVRE SIXIÈME.
aspects variés d'ursus.

I. Ce que dit le misanthrope


II. Ce qu’il fait
III. Complications
IV. Mœnibus surdis campana muta
V. La raison d’état travaille en petit comme en grand

LIVRE SEPTIÈME.
la titane.

I. Réveil
II. Ressemblance d’un palais avec un bois
III. Ève
IV. Satan
V. On se reconnaît, mais on ne se connaît pas

LIVRE HUITIÈME.
le capitole et son voisinage.

I. Dissection des choses majestueuses


II. Impartialité
III. La vieille salle
IV. La vieille chambre

7
V. Causeries altières
VI. La haute et la basse
VII. Les tempêtes d’hommes pires que les tempêtes
d’océans
VIII. Serait bon frère s’il n’était bon fils

LIVRE NEUVIÈME.
en ruine.

I. C’est à travers l’excès de grandeur qu’on arrive à l’excès


de misère
II. Résidu

CONCLUSION.
la mer et la nuit.

I. Chien de garde peut être ange gardien


II. Barkilphedro a visé l’aigle et a atteint la colombe
III. Le paradis retrouvé ici-bas
IV. Non. Là-haut

NOTES DE CETTE ÉDITION.

Reliquat de l’Homme qui Rit

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I. Ébauches de préface

II. Notes pour l’Homme qui Rit

III. Fragments

Le manuscrit de l’Homme qui Rit

Notes de l’Éditeur

I. Historique de l’Homme qui Rit

II. Revue de la critique

III. Notice bibliographique

IV. Notice iconographique

Illustration des Œuvres. — Reproductions et documents.

Couverture de l’édition originale. — Le Phare


d’Eddystone, dessin de Victor Hugo. —
Barkilphedro, dessin de Victor Hugo. —
Frontispice (Rochegrosse). — Ursus et Homo
(Rochegrosse). — Effet de neige (C. Delort). —
La Cave pénale (Daniel Vierge). — La Chambre
des lords (Rochegrosse).

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Deux fac-similés : Plan et notes. — Abyßus
abyßum vocat.

10
De l’Angleterre tout est grand, même ce qui n’est pas
bon, même l’oligarchie. Le patriciat anglais, c’est le
patriciat, dans le sens absolu du mot. Pas de féodalité plus
illustre, plus terrible et plus vivace. Disons-le, cette
féodalité a été utile à ses heures. C’est en Angleterre que ce
phénomène, la Seigneurie, veut être étudié, de même que
c’est en France qu’il faut étudier ce phénomène, la Royauté.
Le vrai titre de ce livre serait l’Aristocratie. Un autre
livre, qui suivra, pourra être intitulé la Monarchie. Et ces
deux livres, s’il est donné à l’auteur d’achever ce travail, en
précéderont et en amèneront un autre qui sera intitulé :
Quatrevingt-treize.
Hautevile-House, avril 1869.

11
PREMIÈRE PARTIE

LA MER ET LA NUIT

deux chapitres préliminaires

I. URSUS

II. LES COMPRACHICOS

URSUS

12
I

Ursus et Homo étaient liés d’une amitié étroite. Ursus


était un homme, Homo était un loup. Leurs humeurs
s’étaient convenues. C’était l’homme qui avait baptisé le
loup. Probablement il s’était aussi choisi lui-même son
nom ; ayant trouvé Ursus bon pour lui, il avait trouvé Homo
bon pour la bête. L’association de cet homme et de ce loup
profitait aux foires, aux fêtes de paroisse, aux coins de rues
où les passants s’attroupent, et au besoin qu’éprouve partout
le peuple d’écouter des sornettes et d’acheter de l’orviétan.
Ce loup, docile et gracieusement subalterne, était agréable à
la foule. Voir des apprivoisements est une chose qui plaît.
Notre suprême contentement est de regarder défiler toutes
les variétés de la domestication. C’est ce qui fait qu’il y a
tant de gens sur le passage des cortèges royaux.
Ursus et Homo allaient de carrefour en carrefour, des
places publiques d’Aberystwith aux places publiques de
Yeddburg, de pays en pays, de comté en comté, de ville en
ville. Un marché épuisé, ils passaient à l’autre. Ursus
habitait une cahute roulante qu’Homo, suffisamment
civilisé, traînait le jour et gardait la nuit. Dans les routes
difficiles, dans les montées, quand il y avait trop d’ornière
et trop de boue, l’homme se bouclait la bricole au cou et
tirait fraternellement, côte à côte avec le loup. Ils avaient
ainsi vieilli ensemble. Ils campaient à l’aventure dans une
friche, dans une clairière, dans la patte d’oie d’un entre-

13
croisement de routes, à l’entrée des hameaux, aux portes
des bourgs, dans les halles, dans les mails publics, sur la
lisière des parcs, sur les parvis d’églises. Quand la carriole
s’arrêtait dans quelque champ de foire, quand les commères
accouraient béantes, quand les curieux faisaient cercle,
Ursus pérorait, Homo approuvait. Homo, une sébile dans sa
gueule, faisait poliment la quête dans l’assistance. Ils
gagnaient leur vie. Le loup était lettré, l’homme aussi. Le
loup avait été dressé par l’homme, ou s’était dressé tout
seul, à diverses gentillesses de loup qui contribuaient à la
recette. « Surtout ne dégénère pas en homme », lui disait
son ami.
Le loup ne mordait jamais, l’homme quelquefois. Du
moins, mordre était la prétention d’Ursus. Ursus était un
misanthrope, et, pour souligner sa misanthropie, il s’était
fait bateleur. Pour vivre aussi, car l’estomac impose ses
conditions. De plus ce bateleur misanthrope, soit pour se
compliquer, soit pour se compléter, était médecin. Médecin
c’est peu, Ursus était ventriloque. On le voyait parler sans
que sa bouche remuât. Il copiait, à s’y méprendre, l’accent
et la prononciation du premier venu ; il imitait les voix à
croire entendre les personnes. À lui tout seul, il faisait le
murmure d’une foule, ce qui lui donnait droit au titre
d’engastrimythe. Il le prenait. Il reproduisait toutes sortes
de cris d’oiseaux, la grive, le grasset, l’alouette pépi, qu’on
nomme aussi la béguinette, le merle à plastron blanc, tous
voyageurs comme lui ; de façon que, par instants, il vous
faisait entendre, à son gré, ou une place publique couverte

14
de rumeurs humaines, ou une prairie pleine de voix
bestiales ; tantôt orageux comme une multitude, tantôt
puéril et serein comme l’aube. — Du reste, ces talents-là,
quoique rares, existent. Au siècle dernier, un nommé
Touzel, qui imitait les cohues mêlées d’hommes et
d’animaux et qui copiait tous les cris de bêtes, était attaché
à la personne de Buffon en qualité de ménagerie. — Ursus
était sagace, invraisemblable, et curieux, et enclin aux
explications singulières, que nous appelons fables. Il avait
l’air d’y croire. Cette effronterie faisait partie de sa malice.
Il regardait dans la main des quidams, ouvrait des livres au
hasard et concluait, prédisait les sorts, enseignait qu’il est
dangereux de rencontrer une jument noire et plus dangereux
encore de s’entendre, au moment où l’on part pour un
voyage, appeler par quelqu’un qui ne sait pas où vous allez,
et il s’intitulait « marchand de superstition ». Il disait : « Il y
a entre l’archevêque de Cantorbéry et moi une différence ;
moi, j’avoue. » Si bien que l’archevêque, justement indigné,
le fit un jour venir ; mais Ursus, adroit, désarma Sa Grâce
en lui récitant un sermon de lui Ursus sur le saint jour de
Christmas que l’archevêque, charmé, apprit par cœur, débita
en chaire et publia, comme de lui archevêque. Moyennant
quoi, il pardonna.
Ursus, médecin, guérissait, parce que ou quoique. Il
pratiquait les aromates. Il était versé dans les simples. Il
tirait parti de la profonde puissance qui est dans un tas de
plantes dédaignées, la coudre moissine, la bourdaine
blanche, le hardeau, la mancienne, la bourg-épine, la viorne,

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le nerprun. Il traitait la phthisie par la ros solis ; il usait à
propos des feuilles du tithymale qui, arrachées par le bas,
sont un purgatif, et, arrachées par le haut, sont un vomitif ;
il vous ôtait un mal de gorge au moyen de l’excroissance
végétale dite oreille de juif ; il savait quel est le jonc qui
guérit le bœuf, et quelle est la menthe qui guérit le cheval ;
il était au fait des beautés et des bontés de l’herbe
mandragore qui, personne ne l’ignore, est homme et femme.
Il avait des recettes. Il guérissait les brûlures avec de la
laine de salamandre, de laquelle Néron, au dire de Pline,
avait une serviette. Ursus possédait une cornue et un
matras ; il faisait de la transmutation ; il vendait des
panacées. On contait de lui qu’il avait été jadis un peu
enfermé à Bedlam ; on lui avait fait l’honneur de le prendre
pour un insensé, mais on l’avait relâché, s’apercevant qu’il
n’était qu’un poëte. Cette histoire n’était probablement pas
vraie ; nous avons tous de ces légendes que nous subissons.
La réalité est qu’Ursus était savantasse, homme de goût,
et vieux poëte latin. Il était docte sous les deux espèces, il
hippocralisait et il pindarisait. Il eût concouru en phébus
avec Rapin et Vida. Il eût composé, d’une façon non moins
triomphante que le Père Bouhours, des tragédies jésuites. Il
résultait de sa familiarité avec les vénérables rhythmes et
mètres des anciens qu’il avait des images à lui, et toute une
famille de métaphores classiques. Il disait d’une mère
précédée de ses deux filles : c’est un dactyle, d’un père
suivi de ses deux fils : c’est un anapeste, et d’un petit enfant
marchant entre son grand-père et sa grand’mère : c’est un

16
amphimacre. Tant de science ne pouvait aboutir qu’à la
famine. L’école de Salerne dit : « Mangez peu et souvent ».
Ursus mangeait peu et rarement ; obéissant ainsi à une
moitié du précepte et désobéissant à l’autre ; mais c’était la
faute du public, qui n’affluait pas toujours et n’achetait pas
fréquemment. Ursus disait : « L’expectoration d’une
sentence soulage. Le loup est consolé par le hurlement, le
mouton par la laine, la forêt par la fauvette, la femme par
l’amour, et le philosophe par l’épiphonème. » Ursus, au
besoin, fabriquait des comédies qu’il jouait à peu près ; cela
aide à vendre les drogues. Il avait, entre autres œuvres,
composé une bergerade héroïque en l’honneur du chevalier
Hugh Middleton qui, en 1608, apporta à Londres une
rivière. Cette rivière était tranquille dans le comté de
Hartford, à soixante milles de Londres ; le chevalier
Middleton vint et la prit ; il amena une brigade de six cents
hommes armés de pelles et de pioches, se mit à remuer la
terre, la creusant ici, l’élevant là, parfois vingt pieds haut,
parfois trente pieds profond, fit des aqueducs de bois en
l’air, et çà et là huit cents ponts, de pierre, de brique, de
madriers, et un beau matin, la rivière entra dans Londres,
qui manquait d’eau. Ursus transforma tous ces détails
vulgaires en une belle bucolique entre le fleuve Tamis et la
rivière Serpentine ; le fleuve invitait la rivière à venir chez
lui, et lui offrait son lit, et lui disait : « Je suis trop vieux
pour plaire aux femmes, mais je suis assez riche pour les
payer. » Tour ingénieux et galant pour exprimer que sir
Hugh Middleton avait fait tous les travaux à ses frais.

17
Ursus était remarquable dans le soliloque. D’une
complexion farouche et bavarde, ayant le désir de ne voir
personne et le besoin de parler à quelqu’un, il se tirait
d’affaire en se parlant à lui-même. Quiconque a vécu
solitaire sait à quel point le monologue est dans la nature.
La parole intérieure démange. Haranguer l’espace est un
exutoire. Parler tout haut et tout seul, cela fait l’effet d’un
dialogue avec le dieu qu’on a en soi. C’était, on ne l’ignore
point, l’habitude de Socrate. Il se pérorait. Luther aussi.
Ursus tenait de ces grands hommes. Il avait cette faculté
hermaphrodite d’être son propre auditoire. Il s’interrogeait
et se répondait ; il se glorifiait et s’insultait. On l’entendait
de la rue monologuer dans sa cahute. Les passants, qui ont
leur manière à eux d’apprécier les gens d’esprit, disaient :
c’est un idiot. Il s’injuriait parfois, nous venons de le dire,
mais il y avait aussi des heures où il se rendait justice. Un
jour, dans une de ces allocutions qu’il s’adressait à lui-
même, on l’entendit s’écrier : « J’ai étudié le végétal dans
tous ses mystères, dans la tige, dans le bourgeon, dans la
sépale, dans le pétale, dans l’étamine, dans la carpelle, dans
l’ovule, dans la thèque, dans la sporange, et dans
l’apothécion. J’ai approfondi la chromatie, l’osmosie, et la
chymosie, c’est-à-dire la formation de la couleur, de l’odeur
et de la saveur. » Il y avait sans doute, dans ce certificat
qu’Ursus délivrait à Ursus, quelque fatuité, mais que ceux
qui n’ont point approfondi la chromatie, l’osmosie et la
chymosie, lui jettent la première pierre.

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Heureusement Ursus n’était jamais allé dans les Pays-
Bas. On l’y eût certainement voulu peser pour savoir s’il
avait le poids normal au delà ou en deçà duquel un homme
est sorcier. Ce poids en Hollande était sagement fixé par la
loi. Rien n’était plus simple et plus ingénieux. C’était une
vérification. On vous mettait dans un plateau, et l’évidence
éclatait si vous rompiez l’équilibre; trop lourd, vous étiez
pendu ; trop léger, vous étiez brûlé. On peut voir encore
aujourd’hui, à Oudewater, la balance à peser les sorciers,
mais elle sert maintenant à peser des fromages, tant la
religion a dégénéré ! Ursus eût eu certainement maille à
partir avec cette balance. Dans ses voyages, il s’abstint de la
Hollande, et fit bien. Du reste, nous croyons qu’il ne sortait
point de la Grande-Bretagne.
Quoi qu’il en fût, étant très pauvre et très âpre, et ayant
fait dans un bois la connaissance d’Homo, le goût de la vie
errante lui était venu. Il avait pris ce loup en commandite, et
il s’en était allé avec lui par les chemins, vivant, à l’air
libre, de la grande vie du hasard. Il avait beaucoup
d’industrie et d’arrière-pensée et un grand art en toute chose
pour guérir, opérer, tirer les gens de maladie, y et accomplir
des particularités surprenantes; il était considéré comme
bon saltimbanque et bon médecin; il passait aussi, on le
comprend, pour magicien; un peu, pas trop; car il était
malsain à cette époque d’être cru ami du diable. À vrai dire,
Ursus, par passion de pharmacie et amour des plantes,
s’exposait, vu qu’il allait souvent cueillir des herbes dans
les fourrés bourrus où sont les salades de Lucifer, et où l’on

19
risque, comme l’a constaté le conseiller De l’Ancre, de
rencontrer dans la brouée du soir un homme qui sort de
terre, « borgne de l’œil droit, sans manteau, l’épée au côté,
pieds nus et deschaux ». Ursus du reste, quoique d’allure et
de tempérament bizarres, était trop galant homme pour
attirer ou chasser la grêle, faire paraître des faces, tuer un
homme du tourment de trop danser, suggérer des songes
clairs ou tristes et pleins d’effroi, et faire naître des coqs à
quatre ailes ; il n’avait pas de ces méchancetés-là. Il était
incapable de certaines abominations. Comme, par exemple,
de parler allemand, hébreu ou grec, sans l’avoir appris, ce
qui est le signe d’une scélératesse exécrable, ou d’une
maladie naturelle procédant de quelque humeur
mélancolique. Si Ursus parlait latin, c’est qu’il le savait. Il
ne se serait point permis de parler syriaque, attendu qu’il ne
le savait pas ; en outre, il est avéré que le syriaque est la
langue des sabbats. En médecine, il préférait correctement
Galien à Cardan, Cardan, tout savant homme qu’il est,
n’étant qu’un ver de terre au respect de Galien.
En somme, Ursus n’était point un personnage inquiété
par la police. Sa cahute était assez longue et assez large
pour qu’il pût s’y coucher sur un coffre où étaient ses
hardes, peu somptueuses. Il était propriétaire d’une
lanterne, de plusieurs perruques, et de quelques ustensiles
accrochés à des clous, parmi lesquels des instruments de
musique. Il possédait en outre une peau d’ours dont il se
couvrait les jours de grande performance ; il appelait cela se
mettre en costume. Il disait : J’ai deux peaux ; voici la

20
vraie. Et il montrait la peau d’ours. La cahute à roues était à
lui et au loup. Outre sa cahute, sa cornue et son loup, il
avait une flûte et une viole de gambe, et il en jouait
agréablement. Il fabriquait lui-même ses élixirs. Il tirait de
ses talents de quoi souper quelquefois. Il y avait au plafond
de sa cahute un trou par où passait le tuyau d’un poêle de
fonte contigu à son coffre, assez pour roussir le bois. Ce
poêle avait deux compartiments ; Ursus dans l’un faisait
cuire de l’alchimie, et dans l’autre des pommes de terre. La
nuit, le loup dormait sous la cahute, amicalement enchaîné.
Homo avait le poil noir, et Ursus le poil gris ; Ursus avait
cinquante ans, à moins qu’il n’en eût soixante. Son
acceptation de la destinée humaine était telle, qu’il
mangeait, on vient de le voir, des pommes de terre,
immondice dont on nourrissait alors les pourceaux et les
forçats. Il mangeait cela, indigné et résigné. Il n’était pas
grand, il était long. Il était ployé et mélancolique. La taille
courbée du vieillard, c’est le tassement de la vie. La nature
l’avait fait pour être triste. Il lui était difficile de sourire et il
lui avait toujours été impossible de pleurer. Il lui manquait
cette consolation, les larmes, et ce palliatif, la joie. Un
vieux homme est une ruine pensante ; Ursus était cette
ruine-là. Une loquacité de charlatan, une maigreur de
prophète, une irascibilité de mine chargée, tel était Ursus.
Dans sa jeunesse il avait été philosophe chez un lord.
Cela se passait il y a cent quatrevingts ans, du temps que
les hommes étaient un peu plus des loups qu’ils ne sont
aujourd’hui.

21
Pas beaucoup plus.

II

Homo n’était pas le premier loup venu. À son appétit de


nèfles et de pommes, on l’eût pris pour un loup de prairie, à
son pelage foncé, on l’eût pris pour un lycaon, et à son
hurlement atténué en aboiement, on l’eût pris pour un
culpeu ; mais on n’a point encore assez observé la pupille
du culpeu pour être sûr que ce n’est point un renard, et
Homo était un vrai loup. Sa longueur était de cinq pieds, ce
qui est une belle longueur de loup, même en Lithuanie ; il
était très fort ; il avait le regard oblique, ce qui n’était pas sa
faute ; il avait la langue douce, et il en léchait parfois
Ursus ; il avait une étroite brosse de poils courts sur l’épine
dorsale, et il était maigre d’une bonne maigreur de forêt.
Avant de connaître Ursus et d’avoir une carriole à traîner, il
faisait allègrement ses quarante lieues dans une nuit. Ursus,
le rencontrant dans un hallier, près d’un ruisseau d’eau vive,
l’avait pris en estime en le voyant pêcher des écrevisses
avec sagesse et prudence, et avait salué en lui un honnête et
authentique loup Koupara, du genre dit chien crabier.
Ursus préférait Homo, comme bête de somme, à un âne.
Faire tirer sa cahute à un âne lui eût répugné ; il faisait trop
cas de l’âne pour cela. En outre, il avait remarqué que l’âne,
songeur à quatre pattes peu compris des hommes, a parfois
un dressement d’oreilles inquiétant quand les philosophes
disent des sottises. Dans la vie, entre notre pensée et nous,
un âne est un tiers ; c’est gênant. Comme ami, Ursus
22
préférait Homo à un chien, estimant que le loup vient de
plus loin vers l’amitié.
C’est pourquoi Homo suffisait à Ursus. Homo était pour
Ursus plus qu’un compagnon, c’était un analogue. Ursus lui
tapait ses flancs creux en disant : J’ai trouvé mon tome
second.
Il disait encore : « Quand je serai mort, qui voudra me
connaître n’aura qu’à étudier Homo. Je le laisserai après
moi pour copie conforme. »
La loi anglaise, peu tendre aux bêtes des bois, eût pu
chercher querelle à ce loup et le chicaner sur sa hardiesse
d’aller familièrement dans les villes ; mais Homo profitait
de l’immunité accordée par un statut d’Édouard IV aux
« domestiques ». — Pourra tout domestique suivant son
maître aller et venir librement. — En outre, un certain
relâchement à l’endroit des loups était résulté de la mode
des femmes de la cour, sous les derniers Stuarts, d’avoir, en
guise de chiens, de petits loups-corsacs, dits adives, gros
comme des chats, qu’elles faisaient venir d’Asie à grands
frais.
Ursus avait communiqué à Homo une partie de ses
talents, se tenir debout, délayer sa colère en mauvaise
humeur, bougonner au lieu de hurler, etc. ; et de son côté le
loup avait enseigné à l’homme ce qu’il savait, se passer de
toit, se passer de pain, se passer de feu, préférer la faim
dans un bois à l’esclavage dans un palais.

23
La cahute, sorte de cabane-voiture qui suivait l’itinéraire
le plus varié, sans sortir pourtant d’Angleterre et d’Écosse,
avait quatre roues, plus un brancard pour le loup, et un
palonnier pour l’homme. Ce palonnier était l’en-cas des
mauvais chemins. Elle était solide bien que bâtie en
planches légères comme un colombage. Elle avait à l’avant
une porte vitrée avec un petit balcon servant aux harangues,
tribune mitigée de chaire, et à l’arrière une porte pleine
trouée d’un vasistas. L’abattement d’un marche-pied de
trois degrés tournant sur charnière et dressé derrière la porte
à vasistas donnait entrée dans la cahute, bien fermée la nuit
de verrous et de serrures. Il avait beaucoup plu et beaucoup
neigé dessus. Elle avait été peinte, mais on ne savait plus
trop de quelle couleur, les changements de saison étant pour
les carrioles comme les changements de règne pour les
courtisans. À l’avant, au dehors, sur une espèce de
frontispice en volige, on avait pu jadis déchiffrer cette
inscription, en caractères noirs sur fond blanc, lesquels
s’étaient peu à peu mêlés et confondus :
« L’or perd annuellement par le frottement un quatorze
centième de son volume ; c’est ce qu’on nomme le frai d’où
il suit que, sur quatorze cents millions d’or circulant par
toute la terre, il se perd tous les ans un million. Ce million
d’or s’en va en poussière, s’envole, flotte, est atome,
devient respirable, charge, dose, leste et appesantit les
consciences, et s’amalgame avec l’âme des riches qu’il rend
superbes et avec l’âme des pauvres qu’il rend farouches. »

24
Cette inscription, effacée et biffée par la pluie et par la
bonté de la providence, était heureusement illisible, car il
est probable qu’à la fois énigmatique et transparente, cette
philosophie de l’or respiré n’eût pas été du goût des
shériffs, prévôts, marshalls, et autres porte-perruques de la
loi. La législation anglaise ne badinait pas dans ce temps-là.
On était aisément félon. Les magistrats se montraient
féroces par tradition, et la cruauté était de routine. Les juges
d’inquisition pullulaient. Jeffrys avait fait des petits.

III

Dans l’intérieur de la cahute il y avait deux autres


inscriptions. Au-dessus du coffre, sur la paroi de planches
lavée à l’eau de chaux, on lisait ceci, écrit à l’encre et à la
main :

« SEULES CHOSES QU’IL IMPORTE DE SAVOIR.


« Le baron pair d’Angleterre porte un tortil à six
perles.
« La couronne commence au vicomte.
« Le vicomte porte une couronne de perles sans
nombre, le comte une couronne de perles sur pointes
entremêlées de feuilles de fraisier plus basses ; le marquis,
perles et feuilles d’égale hauteur ; le duc, fleurons sans
perles ; le duc royal, un cercle de croix et de fleurs de lys ;
le prince de Galles, une couronne pareille à celle du roi,
mais non fermée.

25
« Le duc est très haut et très puissant prince, le
marquis et le comte, très noble et puißant seigneur ; le
vicomte, noble et puißant seigneur ; le baron, véritablement
seigneur.
« Le duc est grâce ; les autres pairs sont seigneurie.
« Les pairs sont inviolables.
« Les pairs sont chambre et cour, concilium et curia,
législature et justice.
« Most honourable » est plus que « right honourable ».
« Les lords pairs sont qualifiés « lords de droit » ; les
lords non pairs sont « lords de courtoisie » ; il n’y a de lords
que ceux qui sont pairs.
« Le lord ne prête jamais serment, ni au roi, ni en
justice. Sa parole suffit. Il dit : sur mon honneur.
« Les communes, qui sont le peuple, mandées à la
barre des lords, s’y présentent humblement, tête nue, devant
les pairs couverts.
« Les communes envoient aux lords les bills par
quarante membres qui présentent le bill avec trois
révérences profondes.
« Les lords envoient aux communes les bills par un
simple clerc.
« En cas de conflit, les deux chambres confèrent dans
la chambre peinte, les pairs assis et couverts, les communes
debout et nu-tête.
« D’après une loi d’Édouard VI, les lords ont le
privilège d’homicide simple. Un lord qui tue un homme
simplement n’est pas poursuivi.
« Les barons ont le même rang que les évêques.
26
« Pour être baron pair, il faut relever du roi per
baroniam integram, par baronnie entière.
« La baronnie entière se compose de treize fiefs nobles
et un quart, chaque fief noble étant de vingt livres sterling,
ce qui monte à quatre cents marcs.
« Le chef de baronnie, caput baroniæ, est un château
héréditairement régi comme l’Angleterre elle-même ; c’est-
à-dire ne pouvant être dévolu aux filles qu’à défaut
d’enfants mâles, et en ce cas allant à la fille aînée, cæteris
filiabus aliunde satisfactis [1].
« Les barons ont la qualité de lord, du saxon laford, du
grand latin dominus et du bas latin lordus.
« Les fils aînés et puînés des vicomtes et barons sont
les premiers écuyers du royaume.
« Les fils aînés des pairs ont le pas sur les chevaliers
de la Jarretière ; les fils puînés, point.
« Le fils aîné d’un vicomte marche après tous les
barons et avant tous les baronnets.
« Toute fille de lord est lady. Les autres filles anglaises
sont miß.
« Tous les juges sont inférieurs aux pairs. Le sergent a
un capuchon de peau d’agneau ; le juge a un capuchon de
menu vair, de minuto vario, quantité de petites fourrures
blanches de toutes sortes, hors l’hermine. L’hermine est
réservée aux pairs et au roi.
« On ne peut accorder de supplicavit contre un lord.
« Un lord ne peut être contraint par corps. Hors le cas
de Tour de Londres.

27
« Un lord appelé chez le roi a droit de tuer un daim ou
deux dans le parc royal.
« Le lord tient dans son château cour de baron.
« Il est indigne d’un lord d’aller dans les rues avec un
manteau suivi de deux laquais. Il ne peut se montrer
qu’avec un grand train de gentilshommes domestiques.
« Les pairs se rendent au parlement en carrosses à la
file ; les communes, point. Quelques pairs vont à
Westminster en chaises renversées à quatre roues. La forme
de ces chaises et de ces carrosses armoriés et couronnés
n’est permise qu’aux lords et fait partie de leur dignité.
« Un lord ne peut être condamné à l’amende que par
les lords, et jamais à plus de cinq shellings, excepté le duc,
qui peut être condamné à dix.
« Un lord peut avoir chez lui six étrangers. Tout autre
anglais n’en peut avoir que quatre.
« Un lord peut avoir huit tonneaux de vin sans payer
de droits.
« Le lord est seul exempt de se présenter devant le
shériff de circuit.
« Le lord ne peut être taxé pour la milice.
« Quand il plaît à un lord, il lève un régiment et le
donne au roi ; ainsi font leurs grâces le duc d’Athol, le duc
de Hamilton, et le duc de Northumberland.
« Le lord ne relève que des lords.
« Dans les procès d’intérêt civil, il peut demander son
renvoi de la cause, s’il n’y a pas au moins un chevalier
parmi les juges.
« Le lord nomme ses chapelains.
28
« Un baron nomme trois chapelains ; un vicomte,
quatre ; un comte et un marquis, cinq ; un duc, six.
« Le lord ne peut être mis à la question, même pour
haute trahison.
« Le lord ne peut être marqué à la main.
« Le lord est clerc, même ne sachant pas lire. Il sait de
droit.
« Un duc se fait accompagner par un dais partout où le
roi n’est pas ; un vicomte a un dais dans sa maison ; un
baron a un couvercle d’essai et se le fait tenir sous la coupe
pendant qu’il boit ; une baronne a le droit de se faire porter
la queue par un homme en présence d’une vicomtesse.
« Quatrevingt-six lords, ou fils aînés de lords,
président aux quatre-vingt-six tables, de cinq cents couverts
chacune, qui sont servies chaque jour à Sa Majesté dans son
palais aux frais du pays environnant la résidence royale.
« Un roturier qui frappe un lord a le poing coupé.
« Le lord est à peu près roi.
« Le roi est à peu près Dieu.
« La terre est une lordship.
« Les anglais disent à Dieu mylord. »

Vis-à-vis cette inscription, on en lisait une deuxième,


écrite de la même façon, et que voici :

SATISFACTIONS QUI DOIVENT SUFFIRE


À CEUX QUI N’ONT RIEN.

29
« Henri Auverquerque, comte de Grantham, qui siège
à la chambre des lords entre le comte de Jersey et le comte
de Greenwich, a cent mille livres sterling de rente. C’est à
Sa Seigneurie qu’appartient le palais Grantham-Terrace,
bâti tout en marbre, et célèbre par ce qu’on appelle le
labyrinthe des corridors, qui est une curiosité où il y a le
corridor incarnat en marbre de Sarancolin, le corridor brun
en lumachelle d’Astracan, le corridor blanc en marbre de
Lani, le corridor noir en marbre d’Alabanda, le corridor gris
en marbre de Staremma, le corridor jaune en marbre de
Hesse, le corridor vert en marbre du Tyrol, le corridor rouge
mi-parti griotte de Bohême et lumachelle de Cordoue, le
corridor bleu en turquin de Gênes, le corridor violet en
granit de Catalogne, le corridor deuil, veiné blanc et noir, en
schiste de Murviedro, le corridor rose en cipolin des Alpes,
le corridor perle en lumachelle de Nonette, et le corridor de
toutes couleurs, dit corridor courtisan, en brèche arlequine.
« Richard Lowther, vicomte Lonsdale, a Lowther, dans
le Westmoreland, qui est d’un abord fastueux et dont le
perron semble inviter les rois à entrer.
« Richard, comte de Scarborough, vicomte et baron
Lumley, vicomte de Waterford en Irlande, lord-lieutenant et
vice-amiral du comté de Northumberland, et de Durham,
ville et comté, a la double châtellenie de Stansted, l’antique
et la moderne, où l’on admire une superbe grille en demi-
cercle entourant un bassin avec jet d’eau incomparable. Il a
de plus son château de Lumley.
« Robert Darcy, comte de Holderness, a son domaine
de Holderness, avec tours de baron, et des jardins infinis à
30
la française où il se promène en carrosse à six chevaux
précédé de deux piqueurs, comme il convient à un pair
d’Angleterre.
« Charles Beauclerck, duc de Saint-Albans, comte de
Burford, baron de Heddington, grand fauconnier
d’Angleterre, a une maison à Windsor, royale à côté de celle
du roi.
« Charles Bodville, lord Robartes, baron Truro,
vicomte Bodmyn, a Wimple en Cambridge, qui fait trois
palais avec trois frontons, un arqué et deux triangulaires.
L’arrivée est à quadruple rang d’arbres.
« Le très noble et très puissant lord Philippe Herbert,
vicomte de Caërdif, comte de Montgomeri, comte de
Pembroke, seigneur pair et rosse de Candall, Marmion,
Saint-Quentin et Churland, gardien de l’étanerie dans les
comtés de Cornouailles et de Devon, visiteur héréditaire du
collège de Jésus, a le merveilleux jardin de Willton où il y a
deux bassins à gerbe plus beaux que le Versailles du roi très
chrétien Louis quatorzième.
« Charles Seymour, duc de Somerset, a Somerset-
house sur la Tamise, qui égale la villa Pamphili de Rome.
On remarque sur la grande cheminée deux vases de
porcelaine de la dynastie des Yuen, lesquels valent un demi-
million de France.
« En Yorkshire, Arthur, lord Ingram, vicomte Irwin, a
Temple-Newsham où l’on entre par un arc de triomphe, et
dont les larges toits plats ressemblent aux terrasses
morisques.

31
« Robert, lord Ferrers de Chartley, Bourchier et
Lovaine, a, dans le Leicestershire, Staunton-Harold dont le
parc en plan géométral a la forme d’un temple avec fronton,
et, devant la pièce d’eau, la grande église à clocher carré est
à Sa Seigneurie.
« Dans le comté de Northampton, Charles Spencer,
comte de Sunderland, un du conseil privé de Sa Majesté,
possède Althrope où l’on entre par une grille à quatre piliers
surmontés de groupes de marbre.
« Laurence Hyde, comte de Rochester, a, en Surrey,
New-Park, magnifique par son acrotère sculpté, son gazon
circulaire entouré d’arbres, et ses forêts à l’extrémité
desquelles il y a une petite montagne artistement arrondie et
surmontée d’un grand chêne qu’on voit de loin.
« Philippe Stanhope, comte de Chesterfield, possède
Bredby, en Derbyshire, qui a un pavillon d’horloge superbe,
des fauconneries, des garennes et de très belles eaux
longues, carrées et ovales, dont une en forme de miroir,
avec deux jaillissements qui vont très haut.
« Lord Cornwallis, baron de Eve, a Brome-Hall qui est
un palais du quatorzième siècle.
« Le très noble Algernon Capel, vicomte Malden,
comte d’Essex, a Cashiobury en Hersfordshire, château qui
a la forme d’un grand H et où il y a des chasses fort
giboyeuses.
« Charles, lord Ossulstone, a Dawly en Middlcsex où
l’on arrive par des jardins italiens.
« James Cecill, comte de Salisbury, à sept lieues de
Londres, a Hartfieldhouse, avec ses quatre pavillons
32
seigneuriaux, son beffroi au centre et sa cour d’honneur,
dallée de blanc et de noir comme celle de Saint-Germain.
Ce palais, qui a deux cent soixante-douze pieds en front, a
été bâti sous Jacques Ier par le grand trésorier d’Angleterre,
qui est le bisaïeul du comte régnant. On y voit le lit d’une
comtesse de Salisbury, d’un prix inestimable, entièrement
fait d’un bois du Brésil qui est une panacée contre la
morsure des serpents, et qu’on appelle milhombres, ce qui
veut dire mille hommes. Sur ce lit est écrit en lettres d’or :
Honni soit qui mal y pense.
« Edward Rich, comte de Warwick et Holland, a
Warwick-castle, où l’on brûle des chênes entiers dans les
cheminées.
« Dans la paroisse de Seven-Oaks, Charles Sackville,
baron Buckluirst, vicomte Cranfcild, comte de Dorset et
Middlesex, a Knowle, qui est grand comme une ville, et qui
se compose de trois palais, parallèles l’un derrière l’autre
comme des lignes d’infanterie, avec dix pignons à escalier
sur la façade principale, et une porte sous donjon à quatre
tours.
« Thomas Thynne, vicomte Weymouth, baron
Varminster, possède Long-Leate, qui a presque autant de
cheminées, de lanternes, de gloriettes, de poivrières, de
pavillons et de tourelles que Chambord en France, lequel
est au roi.
« Henry Howard, comte de Surtolk, a, à douze lieues
de Londres, le palais d’Audlyene en Middlesex, qui le cède

33
à peine en grandeur et majesté à l’Escurial du roi
d’Espagne.
« En Bedforshire, Wrest-house-and-Park, qui est tout
un pays enclos de fossés et de murailles, avec bois, rivières
et collines, est à Henri, marquis de Kent.
« Hampton-court, en Hereford, avec son puissant
donjon crénelé, et son jardin barré d’une pièce d’eau qui le
sépare de la forêt, est à Thomas, lord Coningsby.
« Grimsthorp, en Lincolnshire, avec sa longue façade
coupée de hautes tourelles en pal, ses parcs, ses étangs, ses
faisanderies, ses bergeries, ses boulingrins, ses quinconces,
ses mails, ses futaies, ses parterres brodés, quadrillés et
losanges de fleurs, qui ressemblent à de grands tapis, ses
prairies de course, et la majesté du cercle où les carrosses
tournent avant d’entrer au château, appartient à Robert,
comte Lindsay lord héréditaire de la forêt de Walham.
« Up Park, en Sussex, château carré avec deux
pavillons symétriques à beffroi des deux côtés de la cour
d’honneur, est au très honorable Ford, lord Grey, vicomte
Glendale et comte de Tankarville.
« Newnham Padox, en Warwickshire, qui a deux
viviers quadrangulaires, et un pignon avec vitrail à quatre
pans, est au comte de Denbigh, qui est comte de
Rheinfelden en Allemagne.
« Wythame, dans le comté de Berk, avec son jardin
français où il y a quatre tonnelles taillées, et sa grande tour
crénelée accostée de deux hautes nefs de guerre, est à lord
Montague, comte d’Abingdon, qui a aussi Rycott, dont il est

34
baron, et dont la porte principale fait lire la devise : Virtus
ariete fortior.
« William Cavendish, duc de Devonshire, a six
châteaux, dont Chatsworth qui est à deux étages du plus bel
ordre grec, et en outre Sa Grâce a son hôtel de Londres où il
y a un lion qui tourne le dos au palais du roi.
« Le vicomte Kinalmeaky, qui est comte de Cork en
Irlande, a Burlington-house en Piccadily, avec de vastes
jardins qui vont jusqu’aux champs hors de Londres ; il a
aussi Chiswick où il y a neuf corps de logis magnifiques ; il
a aussi Londesburgh qui est un hôtel neuf à côté d’un vieux
palais.
« Le duc de Beaufort a Chelsea qui contient deux
châteaux gothiques et un château florentin ; il a aussi
Badmington en Glocester, qui est une résidence d’où
rayonnent une foule d’avenues comme d’une étoile. Très
noble et puissant prince Henri, duc de Beaufort, est en
même temps marquis et comte de Worcester, baron Raglan,
baron Power, et baron Herbert de Chepstow.
« John Holles, duc de Newcastle et marquis de Clare, a
Bolsover dont le donjon carré est majestueux, plus
Haughton en Nottingham où il y a au centre d’un bassin une
pyramide ronde imitant la tour de Babel.
« William, lord Craven, baron Craven de Hampstead,
a, en Warwickshire, une résidence, Comb-Abbey, où l’on
voit le plus beau jet d’eau de l’Angleterre, et, en Berkshire,
deux baronnies, Hampstead Marshall dont la façade offre
cinq lanternes gothiques engagées, et Asdownc Park qui est

35
un château au point d’intersection d’une croix de routes
dans une forêt.
« Lord Linnœus Clancharlie, baron Clancharlie et
Hunkerville, marquis de Corleone en Sicile, a sa pairie
assise sur le château de Clancharlie, bâti en 914 par
Édouard le Vieux contre les danois, plus Hunkerville-house
à Londres, qui est un palais, plus, à Windsor, Corleone-
lodge, qui en est un autre, et huit châtellenies, une à
Bruxton, sur le Trent, avec un droit sur les carrières
d’albâtre, puis Gumdraith, Homble, Moricambe,
Trenwardraith, Hell-Kerters, où il y a un puits merveilleux,
Pillinmore et ses marais à tourbe, Reculver près de
l’ancienne ville Vagniacœ, Vinecaunton sur la montagne
Moil-enlli ; plus dix-neuf bourgs et villages avec baillis, et
tout le pays de Pensneth-chase, ce qui ensemble rapporte à
Sa Seigneurie quarante mille livres sterling de rente.
« Les cent soixante-douze pairs régnant sous Jacques
II possèdent entre eux en bloc un revenu de douze cent
soixante-douze mille livres sterling par an, qui est la
onzième partie du revenu de l’Angleterre. »
En marge du dernier nom, lord Linnœus Clancharlie, on
lisait cette note de la main d’Ursus :
— Rebelle ; en exil ; biens, châteaux et domaines sous
les séquestre. C’est bien fait. —

IV

36
Ursus admirait Homo. On admire près de soi. C’est une
loi.
Être toujours sourdement furieux, c’était la situation
intérieure d’Ursus, et gronder était sa situation extérieure.
Ursus était le mécontent de la création. Il était dans la
nature celui qui fait de l’opposition. Il prenait l’univers en
mauvaise part. Il ne donnait de satisfecit à qui que ce soit,
ni à quoi que ce soit. Faire le miel n’absolvait pas l’abeille
de piquer; une rose épanouie n’absolvait pas le soleil de la
fièvre jaune et du vomito negro. Il est probable que dans
l’intimité Ursus faisait beaucoup de critiques à Dieu, il
disait : « Évidemment, le diable est à ressort, et le tort de
Dieu, c’est d’avoir lâché la détente. » il n’approuvait guère
que les princes, et il avait sa manière à lui de les applaudir.
Un jour que Jacques II donna en don à la Vierge d’une
chapelle catholique irlandaise une lampe d’or massif, Ursus,
qui passait par là, avec Homo, plus indifférent, éclata en
admiration devant tout le peuple, et s’écria : « Il est certain
que la sainte Vierge a bien plus besoin d’une lampe d’or
que les petits enfants que voilà pieds nus n’ont besoin de
souliers. »
De telles preuves de sa « loyauté » et l’évidence de son
respect pour les puissances établies ne contribuèrent
probablement pas peu à faire tolérer par les magistrats son
existence vagabonde et sa mésalliance avec un loup. Il
laissait quelquefois le soir, par faiblesse amicale, Homo se
détirer un peu les membres et errer en liberté autour de la
cahute ; le loup était incapable d’un abus de confiance, et se

37
comportait « en société », c’est-à-dire parmi les hommes,
avec la discrétion d’un caniche ; pourtant, si l’on eût eu
affaire à des alcades de mauvaise humeur, cela pouvait
avoir des inconvénients ; aussi Ursus maintenait-il, le plus
possible, l’honnête loup enchaîné. Au point de vue
politique, son écriteau sur l’or, devenu indéchiffrable, et
d’ailleurs peu intelligible, n’était autre chose qu’un
barbouillage de façade et ne le dénonçait point. Même après
Jacques II, et sous le règne « respectable » de Guillaume et
Marie, les petites villes des comtés d’Angleterre pouvaient
voir rôder paisiblement sa carriole. Il voyageait librement,
d’un bout de la Grande-Bretagne à l’autre, débitant ses
philtres et ses fioles, faisant, de moitié avec son loup, ses
mômeries de médecin de carrefour, et il passait avec aisance
à travers les mailles du filet de police tendu à cette époque
par toute l’Angleterre pour éplucher les bandes nomades, et
particulièrement pour arrêter au passage les
« comprachicos ».
Du reste, c’était juste. Ursus n’était d’aucune bande.
Ursus vivait avec Ursus ; tête-à-tête de lui-même avec lui-
même dans lequel un loup fourrait gentiment son museau.
L’ambition d’Ursus eût été d’être caraïbe ; ne le pouvant, il
était celui qui est seul. Le solitaire est un diminutif du
sauvage, accepté par la civilisation. On est d’autant plus
seul qu’on est errant. De là son déplacement perpétuel.
Rester quelque part lui semblait de l’apprivoisement. Il
passait sa vie à passer son chemin. La vue des villes
redoublait en lui le goût des broussailles, des halliers, des

38
épines, et des trous dans les rochers. Son chez-lui était la
forêt. Il ne se sentait pas très dépaysé dans le murmure des
places publiques assez pareil au brouhaha des arbres. La
foule satisfait dans une certaine mesure le goût qu’on a du
désert. Ce qui lui déplaisait dans cette cahute, c’est qu’elle
avait une porte et des fenêtres et qu’elle ressemblait à une
maison. Il eût atteint son idéal s’il eût pu mettre une
caverne sur quatre roues, et voyager dans un antre.
Il ne souriait pas, nous l’avons dit, mais il riait ; parfois,
fréquemment même ; d’un rire amer. Il y a du consentement
dans le sourire, tandis que le rire est souvent un refus.
Sa grande affaire était de haïr le genre humain. Il était
implacable dans cette haine. Ayant tiré à clair ceci que la
vie humaine est une chose affreuse, ayant remarqué la
superposition des fléaux, les rois sur le peuple, la guerre sur
les rois, la peste sur la guerre, la famine sur la peste, la
bêtise sur le tout, ayant constaté une certaine quantité de
châtiment dans le seul fait d’exister, ayant reconnu que la
mort est une délivrance, quand on lui amenait un malade, il
le guérissait. Il avait des cordiaux et des breuvages pour
prolonger la vie des vieillards. Il remettait les culs-de-jatte
sur leurs pieds, et leur jetait ce sarcasme : « Te voilà sur tes
pattes. Puisses-tu marcher longtemps dans la vallée de
larmes ! » Quand il voyait un pauvre mourant de faim, il lui
donnait tous les liards qu’il avait sur lui en grommelant :
« Vis, misérable ! mange ! dure longtemps ! ce n’est pas
moi qui abrégerai ton bagne. » Après quoi, il se frottait les

39
mains, et disait : « Je fais aux hommes tout le mal que je
peux. »
Les passants pouvaient, par le trou de la lucarne de
l’arrière, lire au plafond de la cahute cette enseigne, écrite à
l’intérieur, mais visible du dehors, et charbonnée en grosses
lettres : Ursus, philosophe.

II

LES COMPRACHICOS

Qui connaît à cette heure le mot comprachicos, et qui en


sait le sens ?
Les comprachicos, ou comprapequeños, étaient une
hideuse et étrange affiliation nomade, fameuse au dix-
septième siècle, oubliée au dix-huitième, ignorée
aujourd’hui. Les comprachicos sont, comme « la poudre de
succession », un ancien détail social caractéristique. Ils font
partie de la vieille laideur humaine. Pour le grand regard de
l’histoire, qui voit les ensembles, les comprachicos se
rattachent à l’immense fait Esclavage. Joseph vendu par ses
frères est un chapitre de leur légende. Les comprachicos ont
40
laissé trace dans les législations pénales d’Espagne et
d’Angleterre. On trouve çà et là dans la confusion obscure
des lois anglaises la pression de ce fait monstrueux, comme
on trouve l’empreinte du pied d’un sauvage dans une forêt.
Comprachicos, de même que comprapequeños, est un
mot espagnol composé qui signifie « les achète-petits ».
Les comprachicos faisaient le commerce des enfants.
Ils en achetaient et ils en vendaient.
Ils n’en dérobaient point. Le vol des enfants est une autre
industrie.
Et que faisaient-ils de ces enfants ?
Des monstres.
Pourquoi des monstres ?
Pour rire.
Le peuple a besoin de rire ; les rois aussi. Il faut aux
carrefours le baladin ; il faut aux louvres le bouffon. L’un
s’appelle Turlupin, l’autre Triboulet. Les efforts de
l’homme pour se procurer de la joie sont parfois dignes de
l’attention du philosophe.
Qu’ébauchons-nous dans ces quelques pages
préliminaires ? un chapitre du plus terrible des livres, du
livre qu’on pourrait intituler : l’Exploitation des malheureux
par les heureux.

II

41
Un enfant destiné à être un joujou pour les hommes, cela
a existé. (Cela existe encore aujourd’hui.) Aux époques
naïves et féroces, cela constitue une industrie spéciale. Le
dix-septième siècle, dit grand siècle, fut une de ces époques.
C’est un siècle très byzantin ; il eut la naïveté corrompue et
la férocité délicate, variété curieuse de civilisation. Un tigre
faisant la petite bouche. Mme de Sévigné minaude à propos
du bûcher et de la roue. Ce siècle exploita beaucoup les
enfants ; les historiens, flatteurs de ce siècle, ont caché la
plaie, mais ils ont laissé voir le remède, Vincent de Paul.
Pour que l’homme hochet réussisse, il faut le prendre de
bonne heure. Le nain doit être commencé petit. On jouait de
l’enfance. Mais un enfant droit, ce n’est pas bien amusant.
Un bossu, c’est plus gai.
De là un art. Il y avait des éleveurs. On prenait un
homme et l’on faisait un avorton ; on prenait un visage et
l’on faisait un mufle. On tassait la croissance ; on pétrissait
la physionomie. Cette production artificielle de cas
tératologiques avait ses règles. C’était toute une science.
Qu’on s’imagine une orthopédie en sens inverse. Là où
Dieu a mis le regard, cet art mettait le strabisme. Là où
Dieu a mis l’harmonie, on mettait la difformité. Là où Dieu
a mis la perfection, on rétablissait l’ébauche. Et, aux yeux
des connaisseurs, c’était l’ébauche qui était parfaite. Il y
avait également des reprises en sous-œuvre pour les
animaux ; on inventait les chevaux pies ; Turenne montait
un cheval pie. De nos jours, ne peint-on pas les chiens en
bleu et en vert ? La nature est notre canevas. L’homme a

42
toujours voulu ajouter quelque chose à Dieu. L’homme
retouche la création, parfois en bien, parfois en mal. Le
bouffon de cour n’était pas autre chose qu’un essai de
ramener l’homme au singe. Progrès en arrière. Chef-
d’œuvre à reculons. En même temps, on tâchait de faire le
singe homme. Barbe, duchesse de Cleveland et comtesse de
Southampton, avait pour page un sapajou. Chez Françoise
Sutton, baronne Dudley, huitième pairesse du banc des
barons, le thé était servi par un babouin vêtu de brocart d’or
que lady Dudley appelait « mon nègre ». Catherine Sidley,
comtesse de Dorchester, allait prendre séance au parlement
dans un carrosse armorié derrière lequel se tenaient debout,
museaux au vent, trois papions en grande livrée. Une
duchesse de Medina-Cœli, dont le cardinal Polus vit le
lever, se faisait mettre ses bas par un orang-outang. Ces
singes montés en grade faisaient contrepoids aux hommes
brutalisés et bestialisés. Cette promiscuité, voulue par les
grands, de l’homme et de la bête, était particulièrement
soulignée par le nain et le chien. Le nain ne quittait jamais
le chien, toujours plus grand que lui. Le chien était le bini
du nain. C’était comme deux colliers accouplés. Cette
juxtaposition est constatée par une foule de monuments
domestiques, notamment par le portrait de Jeffrey Hudson,
nain de Henriette de France, fille de Henri IV, femme de
Charles Ier.
Dégrader l’homme mène à le déformer. On complétait la
suppression d’état par la défiguration. Certains vivisecteurs
de ces temps-là réussissaient très bien à effacer de la face

43
humaine l’effigie divine. Le docteur Conquest, membre du
collège d’Amen-Street et visiteur juré des boutiques de
chimistes de Londres, a écrit un livre en latin sur cette
chirurgie à rebours dont il donne les procédés. À en croire
Justus de Carrick-Fergus, l’inventeur de cette chirurgie est
un moine nommé Aven-More, mot irlandais qui signifie
Grande Rivière.
Le nain de l’électeur palatin, Perkeo, dont la poupée —
ou le spectre — sort d’une boîte à surprises dans la cave de
Heidelberg, était un remarquable spécimen de cette science,
très variée dans ses applications.
Cela faisait des êtres dont la loi d’existence était
monstrueusement simple : permission de souffrir, ordre
d’amuser.

III

Cette fabrication de monstres se pratiquait sur une grande


échelle et comprenait divers genres.
Il en fallait au sultan, il en fallait au pape. À l’un pour
garder ses femmes ; à l’autre pour faire ses prières. C’était
un genre à part ne pouvant se reproduire lui-même. Ces à
peu près humains étaient utiles à la volupté et à la religion.
Le sérail et la chapelle sixtine consommaient la même
espèce de monstres, ici féroces, là suaves.
On savait produire dans ces temps-là des choses qu’on ne
produit plus maintenant, on avait des talents qui nous
manquent, et ce n’est pas sans raison que les bons esprits

44
crient à la décadence. On ne sait plus sculpter en pleine
chair humaine ; cela tient à ce que l’art des supplices se
perd ; on était virtuose en ce genre, on ne l’est plus ; on a
simplifié cet art au point qu’il va bientôt peut-être
disparaître tout à fait. En coupant les membres à des
hommes vivants, en leur ouvrant le ventre, en leur arrachant
les viscères, on prenait sur le fait les phénomènes, on avait
des trouvailles ; il faut y renoncer, et nous sommes privés
des progrès que le bourreau faisait faire à la chirurgie.
Cette vivisection d’autrefois ne se bornait pas à
confectionner pour la place publique des phénomènes, pour
les palais des bouffons, espèces d’augmentatifs du
courtisan, et pour les sultans et papes des eunuques. Elle
abondait en variantes. Un de ces triomphes, c’était de faire
un coq pour le roi d’Angleterre.
Il était d’usage que, dans le palais du roi d’Angleterre, il
y eût une sorte d’homme nocturne, chantant comme le coq.
Ce veilleur, debout pendant qu’on dormait, rôdait dans le
palais, et poussait d’heure en heure ce cri de basse-cour,
répété autant de fois qu’il le fallait pour suppléer à une
cloche. Cet homme, promu coq, avait subi pour cela en son
enfance une opération dans le pharynx, laquelle fait partie
de l’art décrit par le docteur Conquest. Sous Charles II, une
salivation inhérente à l’opération ayant dégoûté la duchesse
de Portsmouth, on conserva la fonction, afin de ne point
amoindrir l’éclat de la couronne, mais on fit pousser le cri
du coq par un homme non mutilé. On choisissait d’ordinaire
pour cet emploi honorable un ancien officier. Sous

45
Jacques II, ce fonctionnaire se nommait William Sampson
Coq, et recevait annuellement pour son chant neuf livres
deux shellings six sous [2].
Il y a cent ans à peine, à Pétersbourg, les mémoires de
Catherine II le racontent, quand le czar ou la czarine étaient
mécontents d’un prince russe, on faisait accroupir le prince
dans la grande antichambre du palais, et il restait dans cette
posture un nombre de jours déterminé, miaulant, par ordre,
comme un chat, ou gloussant comme une poule qui couve,
et becquetant à terre sa nourriture.
Ces modes sont passées ; moins qu’on ne croit pourtant.
Aujourd’hui, les courtisans gloussant pour plaire modifient
un peu l’intonation. Plus d’un ramasse à terre, nous ne
disons pas dans la boue, ce qu’il mange.
Il est très heureux que les rois ne puissent pas se tromper.
De cette façon leurs contradictions n’embarrassent jamais.
En approuvant sans cesse, on est sûr d’avoir toujours raison,
ce qui est agréable. Louis XIV n’eût aimé voir à Versailles
ni un officier faisant le coq, ni un prince faisant le dindon.
Ce qui rehaussait la dignité royale et impériale en
Angleterre et en Russie eût semblé à Louis le Grand
incompatible avec la couronne de saint Louis. On sait son
mécontentement quand Madame Henriette une nuit s’oublia
jusqu’à voir en songe une poule, grave inconvenance en
effet dans une personne de la cour. Quand on est de la
grande, on ne doit point rêver de la basse. Bossuet, on s’en
souvient, partagea le scandale de Louis XIV.

46
IV

Le commerce des enfants au dix-septième siècle se


complétait, nous venons de l’expliquer, par une industrie.
Les comprachicos faisaient ce commerce et exerçaient cette
industrie. Ils achetaient des enfants, travaillaient un peu
cette matière première, et la revendaient ensuite.
Les vendeurs étaient de toute sorte, depuis le père
misérable se débarrassant de sa famille jusqu’au maître
utilisant son haras d’esclaves. Vendre des hommes n’avait
rien que de simple. De nos jours on s’est battu pour
maintenir ce droit. On se rappelle, il y a de cela moins d’un
siècle, l’électeur de Hesse vendant ses sujets au roi
d’Angleterre qui avait besoin d’hommes à faire tuer en
Amérique. On allait chez l’électeur de Hesse comme chez
le boucher, acheter de la viande. L’électeur de Hesse tenait
de la chair à canon. Ce prince accrochait ses sujets dans sa
boutique. Marchandez, c’est à vendre. En Angleterre, sous
Jeffrys, après la tragique aventure de Monmouth, il y eut
force seigneurs et gentilshommes décapités et écartelés ; ces
suppliciés laissèrent des épouses et des filles, veuves et
orphelines que Jacques II donna à la reine sa femme. La
reine vendit ces ladies à Guillaume Penn. Il est probable
que le roi avait une remise et tant pour cent. Ce qui étonne,
ce n’est pas que Jacques II ait vendu ces femmes, c’est que
Guillaume Penn les ait achetées.
L’emplette de Penn s’excuse, ou s’explique, par ceci que
Penn, ayant un désert à ensemencer d’hommes, avait besoin

47
de femmes. Les femmes faisaient partie de son outillage.
Ces ladies furent une bonne affaire pour sa gracieuse
majesté la reine. Les jeunes se vendirent cher. On songe
avec le malaise d’un sentiment de scandale compliqué, que
Penn eut probablement de vieilles duchesses à très bon
marché.
Les comprachicos se nommaient aussi « les cheylas »,
mot indou qui signifie dénicheurs d’enfants.
Longtemps les comprachicos ne se cachèrent qu’à demi.
Il y a parfois dans l’ordre social une pénombre
complaisante aux industries scélérates ; elles s’y
conservent. Nous avons vu de nos jours en Espagne une
affiliation de ce genre, dirigée par le trabucaire Ramon
Selles, durer de 1834 à 1866, et tenir trente ans sous la
terreur trois provinces, Valence, Alicante et Murcie.
Sous les Stuarts, les comprachicos n’étaient point mal en
cour. Au besoin, la raison d’état se servait d’eux. Ils furent
pour Jacques II presque un instrumentum regni. C’était
l’époque où l’on tronquait les familles encombrantes et
réfractaires, où l’on coupait court aux filiations, où l’on
supprimait brusquement les héritiers. Parfois on frustrait
une branche au profit de l’autre. Les comprachicos avaient
un talent, défigurer, qui les recommandait à la politique.
Défigurer vaut mieux que tuer. Il y avait bien le masque de
fer, mais c’est un gros moyen. On ne peut peupler l’Europe
de masques de fer, tandis que les bateleurs difformes
courent les rues sans invraisemblance ; et puis le masque de
fer est arrachable, le masque de chair ne l’est pas. Vous
48
masquer à jamais avec votre propre visage, rien n’est plus
ingénieux. Les comprachicos travaillaient l’homme comme
les chinois travaillent l’arbre. Ils avaient des secrets, nous
l’avons dit. Ils avaient des trucs. Art perdu. Un certain
rabougrissement bizarre sortait de leurs mains. C’était
ridicule et profond. Ils touchaient à un petit être avec tant
d’esprit que le père ne l’eût pas reconnu. Et que
méconnaîtrait l’œil même de son père, dit Racine avec une
faute de français. Quelquefois ils laissaient la colonne
dorsale droite, mais ils refaisaient la face. Ils démarquaient
un enfant comme on démarque un mouchoir.
Les produits destinés aux bateleurs avaient les
articulations disloquées d’une façon savante. On les eût dit
désossés. Cela faisait des gymnastes.
Non seulement les comprachicos ôtaient à l’enfant son
visage, mais ils lui ôtaient sa mémoire. Du moins, ils lui en
ôtaient ce qu’ils pouvaient. L’enfant n’avait point
conscience de la mutilation qu’il avait subie. Cette
épouvantable chirurgie laissait trace sur sa face, non dans
son esprit. Il pouvait se souvenir tout au plus qu’un jour il
avait été saisi par des hommes, puis qu’il s’était endormi, et
qu’ensuite on l’avait guéri. Guéri de quoi ? il l’ignorait. Des
brûlures par le soufre et des incisions par le fer, il ne se
rappelait rien. Les comprachicos, pendant l’opération,
assoupissaient le petit patient au moyen d’une poudre
stupéfiante qui passait pour magique et qui supprimait la
douleur. Cette poudre a été de tout temps connue en Chine,
et y est encore employée à l’heure qu’il est. La Chine a eu

49
avant nous toutes nos inventions, l’imprimerie, l’artillerie,
l’aérostation, le chloroforme. Seulement la découverte qui
en Europe prend tout de suite vie et croissance, et devient
prodige et merveille, reste embryon en Chine et s’y
conserve morte. La Chine est un bocal de fœtus.
Puisque nous sommes en Chine, restons-y un moment
encore pour un détail. En Chine, de tout temps, on a eu la
recherche d’art et d’industrie que voici : c’est le moulage de
l’homme vivant. On prend un enfant de deux ou trois ans,
on le met dans un vase de porcelaine plus ou moins bizarre,
sans couvercle et sans fond, pour que la tête et les pieds
passent. Le jour on tient ce vase debout, la nuit on le couche
pour que l’enfant puisse dormir. L’enfant grossit ainsi sans
grandir, emplissant lentement de sa chair comprimée et de
ses os tordus les bossages du vase. Cette croissance en
bouteille dure plusieurs années. À un moment donné, elle
est irrémédiable. Quand on juge que cela a pris et que le
monstre est fait, on casse le vase, l’enfant en sort, et l’on a
un homme ayant la forme d’un pot.
C’est commode ; on peut d’avance se commander son
nain de la forme qu’on veut.

Jacques II toléra les comprachicos. Par une bonne raison,


c’est qu’il s’en servait. Cela du moins lui arriva plus d’une
fois. On ne dédaigne pas toujours ce qu’on méprise. Cette
industrie d’en bas, expédient excellent parfois pour

50
l’industrie d’en haut qu’on nomme la politique, était
volontairement laissée misérable, mais point persécutée.
Aucune surveillance, mais une certaine attention. Cela peut
être utile. La loi fermait un œil, le roi ouvrait l’autre.
Quelquefois le roi allait jusqu’à avouer sa complicité. Ce
sont là les audaces du terrorisme monarchique. Le défiguré
était fleurdelysé ; on lui ôtait la marque de Dieu, on lui
mettait la marque du roi. Jacob Astley, chevalier et
baronnet, seigneur de Melton, constable dans le comté de
Norfolk, eut dans sa famille un enfant vendu, sur le front
duquel le commissaire vendeur avait imprimé au fer chaud
une fleur de lys. Dans de certains cas, si l’on tenait à
constater, pour des raisons quelconques, l’origine royale de
la situation nouvelle faite à l’enfant, on employait ce
moyen. L’Angleterre nous a toujours fait l’honneur
d’utiliser, pour ses usages personnels, la fleur de lys.
Les comprachicos, avec la nuance qui sépare une
industrie d’un fanatisme, étaient analogues aux étrangleurs
de l’Inde ; ils vivaient entre eux, en bandes, un peu
baladins, mais par prétexte. La circulation leur était ainsi
plus facile. Ils campaient çà et là, mais graves, religieux et
n’ayant avec les autres nomades aucune ressemblance,
incapables de vol. Le peuple les a longtemps confondus à
tort avec les morisques d’Espagne et les morisques de
Chine. Les morisques d’Espagne étaient faux monnayeurs,
les morisques de Chine étaient filous. Rien de pareil chez
les comprachicos. C’étaient d’honnêtes gens. Qu’on en
pense ce qu’on voudra, ils étaient parfois sincèrement

51
scrupuleux. Ils poussaient une porte, entraient,
marchandaient un enfant, payaient et l’emportaient. Cela se
faisait correctement.
Ils étaient de tous les pays. Sous ce nom, comprachicos,
fraternisaient des anglais, des français, des castillans, des
allemands, des italiens. Une même pensée, une même
superstition, l’exploitation en commun d’un même métier,
font de ces fusions. Dans cette fraternité de bandits, des
levantins représentaient l’orient, des ponantais
représentaient l’occident. Force basques y dialoguaient avec
force irlandais ; le basque et l’irlandais se comprennent, ils
parlent le vieux jargon punique ; ajoutez à cela les relations
intimes de l’Irlande catholique avec la catholique Espagne.
Relations telles qu’elles ont fini par faire pendre à Londres
presque un roi d’Irlande, le lord gallois de Brany, ce qui a
produit le comté de Letrim.
Les comprachicos étaient plutôt une association qu’une
peuplade, plutôt un résidu qu’une association. C’était toute
la gueuserie de l’univers ayant pour industrie un crime.
C’était une sorte de peuple arlequin composé de tous les
haillons. Affilier un homme, c’était coudre une loque.
Errer était la loi d’existence des comprachicos.
Apparaître, puis disparaître. Qui n’est que toléré ne prend
pas racine. Même dans les royaumes où leur industrie était
pourvoyeuse des cours, et, au besoin, auxiliaire du pouvoir
royal, ils étaient parfois tout à coup rudoyés. Les rois
utilisaient leur art et mettait les artistes aux galères. Ces

52
inconséquences sont dans le va-et-vient du caprice royal.
Car tel est notre plaisir.
Pierre qui roule et industrie qui rôde n’amassent pas de
mousse. Les comprachicos étaient pauvres. Ils auraient pu
dire ce que disait cette sorcière maigre et en guenilles
voyant s’allumer la torche du bûcher : « Le jeu n’en vaut
pas la chandelle. » Peut-être, probablement même, leurs
chefs, restés inconnus, les entrepreneurs en grand du
commerce des enfants, étaient riches. Ce point, après deux
siècles, serait malaisé à éclaircir.
C’était, nous l’avons dit, une affiliation. Elle avait ses
lois, son serment, ses formules. Elle avait presque sa cabale.
Qui voudrait en savoir long aujourd’hui sur les
comprachicos n’aurait qu’à aller en Biscaye et en Galice.
Comme il y avait beaucoup de basques parmi eux, c’est
dans ces montagnes-là qu’est leur légende. On parle encore
à l’heure qu’il est des comprachicos à Oyarzun, à
Urbistondo, à Leso, à Astigarraga. Aguarda te, niño, que
voy a llamar al comprachicos ! [3] est dans ce pays-là le cri
d’intimidation des mères aux enfants.
Les comprachicos, comme les tchiganes et les gypsies, se
donnaient des rendez-vous ; de temps en temps, les chefs
échangeaient des colloques. Ils avaient au dix-septième
siècle quatre principaux points de rencontre. Un en
Espagne, le défilé de Pancorbo ; un en Allemagne, la
clairière dite la Mauvaise Femme, près Diekirch, où il y a
deux bas-reliefs énigmatiques représentant une femme qui a
une tête et un homme qui n’en a pas ; un en France, le tertre
53
où était la colossale statue Massue-la-Promesse, dans
l’ancien bois sacré Borvo-Tomona, près de Bourbonne-les-
Bains ; un en Angleterre, derrière le mur du jardin de
William Chaloner, écuyer de Gisbrough en Cleveland dans
York, entre la tour carrée et le grand pignon percé d’une
porte ogive.

VI

Les lois contre les vagabonds ont toujours été très


rigoureuses en Angleterre. L’Angleterre, dans sa législation
gothique, semblait s’inspirer de ce principe : Homo errans
fera errante pejor. Un de ses statuts spéciaux qualifie
l’homme sans asile « plus dangereux que l’aspic, le dragon,
le lynx et le basilic » (atrocior aspide, dracone, lynce et
basilico). L’Angleterre a longtemps eu le même souci des
gypsies, dont elle voulait se débarrasser, que des loups, dont
elle s’était nettoyée.
En cela l’anglais diffère de l’irlandais qui prie les saints
pour la santé du loup et l’appelle « mon parrain ».
La loi anglaise pourtant, de même qu’elle tolérait, on
vient de le voir, le loup apprivoisé et domestiqué, devenu en
quelque sorte un chien, tolérait le vagabond à état, devenu
un sujet. On n’inquiétait ni le saltimbanque, ni le barbier
ambulant, ni le physicien, ni le colporteur, ni le savant en
plein vent, attendu qu’ils ont un métier pour vivre. Hors de
là, et à ces exceptions près, l’espèce d’homme libre qu’il y a
dans l’homme errant faisait peur à la loi. Un passant était un

54
ennemi public possible. Cette chose moderne, flâner, était
ignorée ; on ne connaissait que cette chose antique, rôder.
La « mauvaise mine », ce je ne sais quoi que tout le monde
comprend et que personne ne peut définir, suffisait pour que
la société prît un homme au collet. Où demeures-tu ? Que
fais-tu ? Et s’il ne pouvait répondre, de rudes pénalités
l’attendaient. Le fer et le feu étaient dans le code. La loi
pratiquait la cautérisation du vagabondage.
De là, sur tout le territoire anglais, une vraie « loi des
suspects » appliquée aux rôdeurs, volontiers malfaiteurs,
disons-le, et particulièrement aux gypsies, dont l’expulsion
a été à tort comparée à l’expulsion des juifs et des maures
d’Espagne, et des protestants de France. Quant à nous, nous
ne confondons point une battue avec une persécution.
Les comprachicos, insistons-y, n’avaient rien de commun
avec les gypsies. Les gypsies étaient une nation ; les
comprachicos étaient un composé de toutes les nations ; un
résidu, nous l’avons dit ; cuvette horrible d’eaux immondes.
Les comprachicos n’avaient point, comme les gypsies, un
idiome à eux ; leur jargon était une promiscuité d’idiomes ;
toutes les langues mêlées étaient leur langue ; ils parlaient
un tohu-bohu. Ils avaient fini par être, ainsi que les gypsies,
un peuple serpentant parmi les peuples ; mais leur lien
commun était l’affiliation, non la race. À toutes les époques
de l’histoire, on peut constater, dans cette vaste masse
liquide qui est l’humanité, de ces ruisseaux d’hommes
vénéneux coulant à part, avec quelque empoisonnement
autour d’eux. Les gypsies étaient une famille ; les

55
comprachicos étaient une franc-maçonnerie ; maçonnerie
ayant, non un but auguste, mais une industrie hideuse.
Dernière différence, la religion. Les gypsies étaient païens,
les comprachicos étaient chrétiens ; et même bons
chrétiens ; comme il sied à une affiliation qui, bien que
mélangée de tous les peuples, avait pris naissance en
Espagne, lieu dévot.
Ils étaient plus que chrétiens, ils étaient catholiques ; ils
étaient plus que catholiques, ils étaient romains ; et si
ombrageux dans leur foi et si purs, qu’ils refusèrent de
s’associer avec les nomades hongrois du comitat de Pesth,
commandés et conduits par un vieillard ayant pour sceptre
un bâton à pomme d’argent que surmonte l’aigle d’Autriche
à deux têtes. Il est vrai que ces hongrois étaient
schismatiques au point de célébrer l’Assomption le 27 août,
ce qui est abominable.
En Angleterre, tant que régnèrent les Stuarts, l’affiliation
des comprachicos fut, nous en avons laissé entrevoir les
motifs, à peu près protégée. Jacques II, homme fervent, qui
persécutait les juifs et traquait les gypsies, fut bon prince
pour les comprachicos. On a vu pourquoi. Les
comprachicos étaient acheteurs de la denrée humaine dont
le roi était marchand. Ils excellaient dans les disparitions.
Le bien de l’état veut de temps en temps des disparitions.
Un héritier gênant, en bas âge, qu’ils prenaient et qu’ils
maniaient, perdait sa forme. Ceci facilitait les confiscations.
Les transferts de seigneuries aux favoris en étaient
simplifiés. Les comprachicos étaient de plus très discrets et

56
très taciturnes, s’engageaient au silence, et tenaient parole,
ce qui est nécessaire pour les choses d’état. Il n’y avait
presque pas d’exemple qu’ils eussent trahi les secrets du
roi. C’était, il est vrai, leur intérêt. Et si le roi eût perdu
confiance, ils eussent été fort en danger. Ils étaient donc de
ressource au point de vue de la politique. En outre, ces
artistes fournissaient des chanteurs au saint-père. Les
comprachicos étaient utiles au miserere d’Allegri. Ils étaient
particulièrement dévots à Marie. Tout ceci plaisait au
papisme des Stuarts. Jacques II ne pouvait être hostile à des
hommes religieux qui poussaient la dévotion à la vierge
jusqu’à fabriquer des eunuques. En 1688 il y eut un
changement de dynastie en Angleterre. Orange supplanta
Stuart. Guillaume III remplaça Jacques II.
Jacques II alla mourir en exil où il se fit des miracles sur
son tombeau, et où ses reliques guérirent l’évêque d’Autun
de la fistule, digne récompense des vertus chrétiennes de ce
prince.
Guillaume, n’ayant point les mêmes idées ni les mêmes
pratiques que Jacques, fut sévère aux comprachicos. Il mit
beaucoup de bonne volonté à l’écrasement de cette vermine.
Un statut des premiers temps de Guillaume et Marie frappa
rudement l’affiliation des acheteurs d’enfants. Ce fut un
coup de massue sur les comprachicos, désormais pulvérisés.
Aux termes de ce statut, les hommes de cette affiliation,
pris et dûment convaincus, devaient être marqués sur
l’épaule d’un fer chaud imprimant un R, qui signifie rogue,
c’est-à-dire gueux ; sur la main gauche d’un T, signifiant

57
thief, c’est-à-dire voleur ; et sur la main droite d’un M,
signifiant man slay, c’est-à-dire meurtrier. Les chefs,
« présumés riches, quoique d’aspect mendiant », seraient
punis du collistrigium, qui est le pilori, et marqués au front
d’un P, plus leurs biens confisqués et les arbres de leurs bois
déracinés. Ceux qui ne dénonceraient point les
comprachicos seraient « châtiés de confiscation et de prison
perpétuelle », comme pour le crime de misprision. Quant
aux femmes trouvées parmi ces hommes, elles subiraient le
cucking stool, qui est un trébuchet dont l’appellation,
composée du mot français coquine et du mot allemand
stuhl, signifie « chaise de p...... ». La loi anglaise étant
douée d’une longévité bizarre, cette punition existe encore
dans la législation d’Angleterre pour « les femmes
querelleuses ». On suspend le cucking stool au-dessus d’une
rivière ou d’un étang, on assoit la femme dedans, et on
laisse tomber la chaise dans l’eau, puis on la retire, et on
recommence trois fois ce plongeon de la femme, « pour
rafraîchir sa colère », dit le commentateur Chamberlayne.
1. ↑ Ce qui revient à dire : on pourvoit les autres filles comme on peut.
(Note d’Ursus. En marge du mur.)
2. ↑ Voir le docteur Chamberlayne, État présent de l'Angleterre, 1688, Ie
partie, chap. xiii, p. 179.
3. ↑ Prends garde, je vais appeler le comprachicos

58
LIVRE PREMIER

la nuit moins noire que l'homme

la pointe sud de portland

Une bise opiniâtre du nord souffla sans discontinuer sur


le continent européen, et plus rudement encore sur
l’Angleterre, pendant tout le mois de décembre 1689 et tout
le mois de janvier 1690. De là le froid calamiteux qui a fait
noter cet hiver comme « mémorable aux pauvres » sur les
marges de la vieille bible de la chapelle presbytérienne des
Non Jurors de Londres. Grâce à la solidité utile de l’antique
parchemin monarchique employé aux registres officiels, de
longues listes d’indigents trouvés morts de famine et de
nudité sont encore lisibles aujourd’hui dans beaucoup de
répertoires locaux, particulièrement dans les pouillés de la
Clink liberty Court du bourg de Southwark, de la Pie
powder Court, ce qui veut dire Cour des pieds poudreux, et
de la White Chapel Court, tenue au village de Stapney par
le bailli du seigneur. La Tamise prit, ce qui n’arrive pas une
fois par siècle, la glace s’y formant difficilement à cause de
la secousse de la mer. Les chariots roulèrent sur la rivière
gelée ; il y eut sur la Tamise foire avec tentes, et combats

59
d’ours et de taureaux ; on y rôtit un bœuf entier sur la glace.
Cette épaisseur de glace dura deux mois. La pénible année
1690 dépassa en rigueur même les hivers célèbres du
commencement du dix-septième siècle, si minutieusement
observés par le docteur Gédéon Delaun, lequel a été honoré
par la ville de Londres d’un buste avec piédouche en qualité
d’apothicaire du roi Jacques Ier.
Un soir, vers la fin d’une des plus glaciales journées de
ce mois de janvier 1690, il se passait dans une des
nombreuses anses inhospitalières du golfe de Portland
quelque chose d’inusité qui faisait crier et tournoyer à
l’entrée de cette anse les mouettes et les oies de mer,
n’osant rentrer.
Dans cette crique, la plus périlleuse de toutes les anses du
golfe, quand règnent de certains vents, et par conséquent la
plus solitaire, commode, à cause de son danger même, aux
navires qui se cachent, un petit bâtiment, accostant presque
la falaise, grâce à l’eau profonde, était amarré à une pointe
de roche. On a tort de dire la nuit tombe ; on devrait dire la
nuit monte ; car c’est de terre que vient l’obscurité. Il faisait
déjà nuit au bas de la falaise ; il faisait encore jour en haut.
Qui se fût approché du bâtiment amarré, eût reconnu une
ourque biscayenne.
Le soleil, caché toute la journée par les brumes, venait de
se coucher. On commençait à sentir cette angoisse profonde
et noire qu’on pourrait nommer l’anxiété du soleil absent.

60
Le vent ne venant pas de la mer, l’eau de la crique était
calme.
C’était, en hiver surtout, une exception heureuse. Ces
criques de Portland sont presque toujours des havres de
barre. La mer dans les gros temps s’y émeut
considérablement, et il faut beaucoup d’adresse et de
routine pour passer là en sûreté. Ces petits ports, plutôt
apparents que réels, font un mauvais service. Il est
redoutable d’y entrer et terrible d’en sortir. Ce soir-là, par
extraordinaire, nul péril.
L’ourque de Biscaye est un ancien gabarit tombé en
désuétude. Cette ourque, qui a rendu des services, même à
la marine militaire, était une coque robuste, barque par la
dimension, navire par la solidité. Elle figurait dans
l’armada ; l’ourque de guerre atteignait, il est vrai, de forts
tonnages ; ainsi la capitainesse Grand Griffon, montée par
Lope de Médina, jaugeait six cent cinquante tonneaux et
portait quarante canons ; mais l’ourque marchande et
contrebandière était d’un très faible échantillon. Les gens de
mer estimaient et considéraient ce gabarit chétif. Les
cordages de l’ourque étaient formés de tourons de chanvre,
quelques-uns avec âme en fil de fer, ce qui indique une
intention probable, quoique peu scientifique, d’obtenir des
indications dans les cas de tension magnétique ; la
délicatesse de ce gréement n’excluait point les gros câbles
de fatigue, les cabrias des galères espagnoles et les cameli
des trirèmes romaines. La barre était très longue, ce qui a
l’avantage d’un grand bras de levier, mais l’inconvénient

61
d’un petit arc d’effort ; deux rouets dans deux clans au bout
de la barre corrigeaient ce défaut et réparaient un peu cette
perte de force. La boussole était bien logée dans un
habitacle parfaitement carré, et bien balancée par ses deux
cadres de cuivre placés l’un dans l’autre horizontalement
sur de petits boulons comme dans les lampes de Cardan. Il
y avait de la science et de la subtilité dans la construction de
l’ourque, mais c’était de la science ignorante et de la
subtilité barbare. L’ourque était primitive comme la prame
et la pirogue, participait de la prame par la stabilité et de la
pirogue par la vitesse, et avait, comme toutes les
embarcations nées de l’instinct pirate et pêcheur, de
remarquables qualités de mer. Elle était propre aux eaux
fermées et aux eaux ouvertes ; son jeu de voiles, compliqué
d’étais et très particulier, lui permettait de naviguer
petitement dans les baies closes des Asturies, qui sont
presque des bassins, comme Pasages par exemple, et
largement en pleine mer ; elle pouvait faire le tour d’un lac
et le tour du monde ; singulières nefs à deux fins, bonnes
pour l’étang, et bonnes pour la tempête. L’ourque était
parmi les navires ce qu’est le hochequeue parmi les
oiseaux, un des plus petits et un des plus hardis ; le
hochequeue, perché, fait à peine plier un roseau, et, envolé,
traverse l’océan.
Les ourques de Biscaye, même les plus pauvres, étaient
dorées et peintes. Ce tatouage est dans le génie de ces
peuples charmants, un peu sauvages. Le sublime bariolage
de leurs montagnes, quadrillées de neiges et de prairies, leur

62
révèle le prestige âpre de l’ornement quand même. Ils sont
indigents et magnifiques ; ils mettent des armoiries à leurs
chaumières ; ils ont de grands ânes qu’ils chamarrent de
grelots, et de grands bœufs qu’ils coiffent de plumes ; leurs
chariots, dont on entend à deux lieues grincer les roues, sont
enluminés, ciselés, et enrubannés. Un savetier a un bas-
relief sur sa porte ; c’est saint Crépin et une savate, mais
c’est en pierre. Ils galonnent leur veste de cuir ; ils ne
recousent pas le haillon, mais ils le brodent. Gaîté profonde
et superbe. Les basques sont, comme les grecs, des fils du
soleil. Tandis que le valencien se drape nu et triste dans sa
couverture de laine rousse trouée pour le passage de la tête,
les gens de Galice et de Biscaye ont la joie des belles
chemises de toile blanchie à la rosée. Leurs seuils et leurs
fenêtres regorgent de faces blondes et fraîches, riant sous
les guirlandes de maïs. Une sérénité joviale et fière éclate
dans leurs arts naïfs, dans leurs industries, dans leurs
coutumes, dans la toilette des filles, dans les chansons. La
montagne, cette masure colossale, est en Biscaye toute
lumineuse ; les rayons entrent et sortent par toutes ses
brèches. Le farouche Jaïzquivel est plein d’idylles. La
Biscaye est la grâce pyrénéenne comme la Savoie est la
grâce alpestre. Les redoutables baies qui avoisinent Saint-
Sébastien, Leso et Fontarabie, mêlent aux tourmentes, aux
nuées, aux écumes par-dessus les caps, aux rages de la
vague et du vent, à l’horreur, au fracas, des batelières
couronnées de roses. Qui a vu le pays basque veut le revoir.
C’est la terre bénie. Deux récoltes par an, des villages gais
et sonores, une pauvreté altière, tout le dimanche un bruit
63
de guitares, danses, castagnettes, amours, des maisons
propres et claires, les cigognes dans les clochers.
Revenons à Portland, âpre montagne de la mer.
La presqu’île de Portland, vue en plan géométral, offre
l’aspect d’une tête d’oiseau dont le bec est tourné vers
l’océan et l’occiput vers Weymouth ; l’isthme est le cou.
Portland, au grand dommage de sa sauvagerie, existe
aujourd’hui pour l’industrie. Les côtes de Portland ont été
découvertes par les carriers et les plâtriers vers le milieu du
dix-huitième siècle. Depuis cette époque, avec la roche de
Portland, on fait du ciment dit romain, exploitation utile qui
enrichit le pays et défigure la baie. Il y a deux cents ans, ces
côtes étaient ruinées comme une falaise, aujourd’hui elles
sont ruinées comme une carrière ; la pioche mord
petitement, et le flot grandement ; de là une diminution de
beauté. Au gaspillage magnifique de l’océan a succédé la
coupe réglée de l’homme. Cette coupe réglée a supprimé la
crique où était amarrée l’ourque biscayenne. Pour retrouver
quelque vestige de ce petit mouillage démoli, il faudrait
chercher sur la côte orientale de la presqu’île, vers la pointe,
au delà de Folly-Pier et de Dirdle-Pier, au delà même de
Wakeham, entre le lieu dit Church-Hop et le lieu dit
Southwell.
La crique, murée de tous les côtés par des escarpements
plus hauts qu’elle n’était large, était de minute en minute
plus envahie par le soir ; la brume trouble, propre au
crépuscule, s’y épaississait ; c’était comme une crue
d’obscurité au fond d’un puits ; la sortie de la crique sur la
64
mer, couloir étroit, dessinait dans cet intérieur presque
nocturne où le flot remuait une fissure blanchâtre. Il fallait
être tout près pour apercevoir l’ourque amarrée aux rochers
et comme cachée dans leur grand manteau d’ombre. Une
planche jetée du bord à une saillie basse et plate de la
falaise, unique point où l’on pût prendre pied, mettait la
barque en communication avec la terre, des formes noires
marchaient et se croisaient sur ce pont branlant, et dans ces
ténèbres, des gens s’embarquaient.
Il faisait moins froid dans la crique qu’en mer, grâce à
l’écran de roche dressé au nord de ce bassin ; diminution
qui n’empêchait pas ces gens de grelotter. Ils se hâtaient.
Les effets de crépuscule découpent les formes à
l’emporte-pièce ; de certaines dentelures à leurs habits
étaient visibles, et montraient que ces gens appartenaient à
la classe nommée en Angleterre the ragged, c’est-à-dire les
déguenillés.
On distinguait vaguement dans les reliefs de la falaise la
torsion d’un sentier. Une fille qui laisse pendre et traîner
son lacet sur un dossier de fauteuil dessine, sans s’en
douter, à peu près tous les sentiers de falaises et de
montagnes. Le sentier de cette crique, plein de nœuds et de
coudes, presque à pic, et meilleur pour les chèvres que pour
les hommes, aboutissait à la plate-forme où était la planche.
Les sentiers de falaises sont habituellement d’une déclivité
peu tentante ; ils s’offrent moins comme une route que
comme une chute ; ils croulent plutôt qu’ils ne descendent.
Celui-ci, ramification vraisemblable de quelque chemin

65
dans la plaine, était désagréable à regarder, tant il était
vertical. On le voyait d’en bas gagner en zigzag les assises
hautes de la falaise d’où il débouchait à travers des
effondrements sur le plateau supérieur par une entaille au
rocher. C’est par ce sentier qu’avaient dû venir les
passagers que cette barque attendait dans cette crique.
Autour du mouvement d’embarquement qui se faisait
dans la crique, mouvement visiblement effaré et inquiet,
tout était solitaire. On n’entendait ni un pas, ni un bruit, ni
un souffle. À peine apercevait-on, de l’autre côte de la rade,
à l’entrée de la baie de Ringstead, une flottille, évidemment
fourvoyée, de bateaux à pêcher le requin. Ces bateaux
polaires avaient été chassés des eaux danoises dans les eaux
anglaises par les bizarreries de la mer. Les bises boréales
jouent de ces tours aux pêcheurs. Ceux-ci venaient de se
réfugier au mouillage de Portland, signe de mauvais temps
présumable et de péril au large. Ils étaient occupés à jeter
l’ancre. La maîtresse barque, placée en vedette selon
l’ancien usage des flottilles norvégiennes, dessinait en noir
tout son gréement sur la blancheur plate de la mer, et l’on
voyait à l’avant la fourche de pêche portant toutes les
variétés de crocs et de harpons destinés au seymnus
glacialis, au squalus acanthias et au squalus spinax niger, et
le filet à prendre la grande selache. À ces quelques
embarcations près, toutes balayées dans le même coin,
l’œil, en ce vaste horizon de Portland, ne rencontrait rien de
vivant. Pas une maison, pas un navire. La côte, à cette

66
époque, n’était pas habitée, et la rade, en cette saison,
n’était pas habitable.
Quel que fût l’aspect du temps, les êtres qu’allait
emmener l’ourque biscayenne n’en pressaient pas moins le
départ. Ils faisaient au bord de la mer une sorte de groupe
affairé et confus, aux allures rapides. Les distinguer l’un de
l’autre était difficile. Impossible de voir s’ils étaient vieux
ou jeunes. Le soir indistinct les mêlait et les estompait.
L’ombre, ce masque, était sur leur visage. C’étaient des
silhouettes dans de la nuit. Ils étaient huit, il y avait
probablement parmi eux une ou deux femmes, malaisées à
reconnaître sous les déchirures et les loques dont tout le
groupe était affublé, accoutrements qui n’étaient plus ni des
vêtements de femmes, ni des vêtements d’hommes. Les
haillons n’ont pas de sexe.
Une ombre plus petite, allant et venant parmi les grandes,
indiquait un nain ou un enfant.
C’était un enfant.

II

isolement

En observant de près, voici ce qu’on eût pu noter.


Tous portaient de longues capes, percées et rapiécées,
mais drapées, et au besoin les cachant jusqu’aux yeux,
bonnes contre la bise et la curiosité. Sous ces capes, ils se
mouvaient agilement. La plupart étaient coiffés d’un

67
mouchoir roulé autour de la tête, sorte de rudiment par
lequel le turban commence en Espagne. Cette coiffure
n’avait rien d’insolite en Angleterre. Le midi à cette époque
était à la mode dans le nord. Peut-être cela tenait-il à ce que
le nord battait le midi. Il en triomphait, et l’admirait. Après
la défaite de l’armada, le castillan fut chez Élisabeth un
élégant baragouin de cour. Parler anglais chez la reine
d’Angleterre était presque « shocking ». Subir un peu les
mœurs de ceux à qui l’on fait la loi, c’est l’habitude du
vainqueur barbare vis-à-vis le vaincu raffiné ; le tartare
contemple et imite le chinois. C’est pourquoi les modes
castillanes pénétraient en Angleterre ; en revanche, les
intérêts anglais s’infiltraient en Espagne.
Un des hommes du groupe qui s’embarquait avait un air
de chef. Il était chaussé d’alpargates, et attifé de guenilles
passementées et dorées, et d’un gilet de paillon, luisant,
sous sa cape, comme un ventre de poisson. Un autre
rabattait sur son visage un vaste feutre taillé en sombrero.
Ce feutre n’avait pas de trou pour la pipe, ce qui indiquait
un homme lettré.
L’enfant, par-dessus ses loques, était affublé, selon le
principe qu’une veste d’homme est un manteau d’enfant,
d’une souquenille de gabier qui lui descendait jusqu’aux
genoux.
Sa taille laissait deviner un garçon de dix à onze ans. Il
était pieds nus.
L’équipage de l’ourque se composait d’un patron et de
deux matelots.
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L’ourque, vraisemblablement, venait d’Espagne, et y
retournait. Elle faisait, sans nul doute, d’une côte à l’autre,
un service furtif.
Les personnes qu’elle était en train d’embarquer,
chuchotaient entre elles.
Le chuchotement que ces êtres échangeaient était
composite. Tantôt un mot castillan, tantôt un mot allemand,
tantôt un mot français ; parfois du gallois, parfois du
basque. C’était un patois, à moins que ce ne fût un argot.
Ils paraissaient être de toutes les nations et de la même
bande.
L’équipage était probablement des leurs. Il y avait de la
connivence dans cet embarquement.
Cette troupe bariolée semblait être une compagnie de
camarades, peut-être un tas de complices.
S’il y eût eu un peu plus de jour, et si l’on eût regardé un
peu curieusement, on eût aperçu sur ces gens des chapelets
et des scapulaires dissimulés à demi sous les guenilles. Un
des à peu près de femme mêlés au groupe avait un rosaire
presque pareil pour la grosseur des grains à un rosaire de
derviche, et facile à reconnaître pour un rosaire irlandais de
Llanymthefry, qu’on appelle aussi Llanandiffry.
On eût également pu remarquer, s’il y avait eu moins
d’obscurité, une Nuestra-Señora, avec le niño, sculptée et
dorée à l’avant de l’ourque. C’était probablement la Notre-
Dame basque, sorte de panagia des vieux cantabres. Sous
cette figure, tenant lieu de poupée de proue, il y avait une

69
cage à feu, point allumée en ce moment, excès de
précaution qui indiquait un extrême souci de se cacher.
Cette cage à feu était évidemment à deux fins ; quand on
l’allumait, elle brûlait pour la vierge et éclairait la mer,
fanal faisant fonction de cierge.
Le taille-mer, long, courbe et aigu sous le beaupré, sortait
de l’avant comme une corne de croissant. À la naissance du
taille-mer, aux pieds de la vierge, était agenouillé un ange
adossé à l’étrave, ailes ployées, et regardant l’horizon avec
une lunette. — L’ange était doré comme la Notre-Dame.
Il y avait dans le taille-mer des jours et des claires-voies
pour laisser passer les lames, occasion de dorures et
d’arabesques.
Sous la Notre-Dame, était écrit en majuscules dorées le
mot Matutina, nom du navire, illisible en ce moment à
cause de l’obscurité.
Au pied de la falaise était déposé, en désordre et dans le
pêle-mêle du départ, le chargement que ces voyageurs
emportaient et qui, grâce à la planche servant de pont,
passait rapidement du rivage dans la barque. Des sacs de
biscuits, une caque de stock-fish, une boîte de portative
soup, trois barils, un d’eau douce, un de malt, un de
goudron, quatre ou cinq bouteilles d’ale, un vieux
portemanteau bouclé dans des courroies, des malles, des
coffres, une balle d’étoupes pour torches et signaux, tel était
ce chargement. Ces déguenillés avaient des valises, ce qui
semblait indiquer une existence nomade ; les gueux
ambulants sont forcés de posséder quelque chose ; ils
70
voudraient bien parfois s’envoler comme des oiseaux, mais
ils ne peuvent, à moins d’abandonner leur gagne-pain. Ils
ont nécessairement des caisses d’outils et des instruments
de travail, quelle que soit leur profession errante. Ceux-ci
traînaient ce bagage, embarras dans plus d’une occasion.
Il n’avait pas dû être aisé d’apporter ce déménagement au
bas de cette falaise. Ceci du reste révélait une intention de
départ définitif.
On ne perdait pas le temps ; c’était un passage continuel
du rivage à la barque et de la barque au rivage ; chacun
prenait sa part de la besogne ; l’un portait un sac, l’autre un
coffre. Les femmes possibles ou probables dans cette
promiscuité travaillaient comme les autres. On surchargeait
l’enfant.
Si cet enfant avait dans ce groupe son père et sa mère,
cela est douteux. Aucun signe de vie ne lui était donné. On
le faisait travailler, rien de plus. Il paraissait, non un enfant
dans une famille, mais un esclave dans une tribu. Il servait
tout le monde, et personne ne lui parlait.
Du reste, il se dépêchait, et, comme toute cette troupe
obscure dont il faisait partie, il semblait n’avoir qu’une
pensée, s’embarquer bien vite. Savait-il pourquoi ?
probablement non. Il se hâtait machinalement. Parce qu’il
voyait les autres se hâter.
L’ourque était pontée. L’arrimage du chargement dans la
cale fut promptement exécuté, le moment de prendre le
large arriva. La dernière caisse avait été portée sur le pont,

71
il n’y avait plus à embarquer que les hommes. Les deux de
cette troupe qui semblaient les femmes étaient déjà à bord ;
six, dont l’enfant, étaient encore sur la plate-forme basse de
la falaise. Le mouvement de départ se fit dans le navire, le
patron saisit la barre, un matelot prit une hache pour
trancher le câble d’amarre. Trancher, signe de hâte ; quand
on a le temps, on dénoue. Andamos, dit à demi-voix celui
des six qui paraissait le chef, et qui avait des paillettes sur
ses guenilles. L’enfant se précipita vers la planche pour
passer le premier. Comme il y mettait le pied, deux des
hommes se ruant, au risque de le jeter à l’eau, entrèrent
avant lui, un troisième l’écarta du coude et passa, le
quatrième le repoussa du poing et suivit le troisième, le
cinquième, qui était le chef, bondit plutôt qu’il n’entra dans
la barque, et, en y sautant, poussa du talon la planche qui
tomba à la mer, un coup de hache coupa l’amarre, la barre
du gouvernail vira, le navire quitta le rivage, et l’enfant
resta à terre.

III

solitude

L’enfant demeura immobile sur le rocher, l’œil fixe. Il


n’appela point. Il ne réclama point. C’était inattendu
pourtant ; il ne dit pas une parole. Il y avait dans le navire le
même silence. Pas un cri de l’enfant vers ces hommes, pas
un adieu de ces hommes à l’enfant. Il y avait des deux parts
une acceptation muette de l’intervalle grandissant. C’était

72
comme une séparation de mânes au bord d’un styx.
L’enfant, comme cloué sur la roche que la marée haute
commençait à baigner, regarda la barque s’éloigner. On eût
dit qu’il comprenait. Quoi ? que comprenait-il ? l’ombre.
Un moment après, l’ourque atteignit le détroit de sortie
de la crique et s’y engagea. On aperçut la pointe du mât sur
le ciel clair au-dessus des blocs fendus entre lesquels
serpentait le détroit comme entre deux murailles. Cette
pointe erra au haut des roches, et sembla s’y enfoncer. On
ne la vit plus. C’était fini. La barque avait pris la mer.
L’enfant regarda cet évanouissement.
Il était étonné, mais rêveur.
Sa stupéfaction se compliquait d’une sombre constatation
de la vie. Il semblait qu’il y eût de l’expérience dans cet être
commençant. Peut-être jugeait-il déjà. L’épreuve, arrivée
trop tôt, construit parfois au fond de la réflexion obscure
des enfants on ne sait quelle balance redoutable où ces
pauvres petites âmes pèsent Dieu.
Se sentant innocent, il consentait. Pas une plainte.
L’irréprochable ne reproche pas.
Cette brusque élimination qu’on faisait de lui ne lui
arracha pas même un geste. Il eut une sorte de roidissement
intérieur. Sous cette subite voie de fait du sort qui semblait
mettre le dénoûment de son existence presque avant le
début, l’enfant ne fléchit pas. Il reçut ce coup de foudre,
debout. Il était évident, pour qui eût vu son étonnement sans

73
accablement, que, dans ce groupe qui l’abandonnait, rien ne
l’aimait, et il n’aimait rien.
Pensif, il oubliait le froid. Tout à coup l’eau lui mouilla
les pieds ; la marée montait ; une haleine lui passa dans les
cheveux ; la bise s’élevait. Il frissonna. Il eut de la tête aux
pieds ce tremblement qui est le réveil.
Il jeta les yeux autour de lui.
Il était seul.
Il n’y avait pas eu pour lui jusqu’à ce jour sur la terre
d’autres hommes que ceux qui étaient en ce moment dans
l’ourque. Ces hommes venaient de se dérober.
Ajoutons, chose étrange à énoncer, que ces hommes, les
seuls qu’il connût, lui étaient inconnus.
Il n’eût pu dire qui étaient ces hommes.
Son enfance s’était passée parmi eux, sans qu’il eût la
conscience d’être des leurs. Il leur était juxtaposé ; rien de
plus.
Il venait d’être — oublié — par eux.
Il n’avait pas d’argent sur lui, pas de souliers aux pieds, à
peine un vêtement sur le corps, pas même un morceau de
pain dans sa poche.
C’était l’hiver. C’était le soir. Il fallait marcher plusieurs
lieues avant d’atteindre une habitation humaine.
Il ignorait où il était.
Il ne savait rien, sinon que ceux qui étaient venus avec lui
au bord de cette mer s’en étaient allés sans lui.
74
Il se sentit mis hors de la vie.
Il sentait l’homme manquer sous lui.
Il avait dix ans.
L’enfant était dans un désert, entre des profondeurs où il
voyait monter la nuit et des profondeurs où il entendait
gronder les vagues.
Il étira ses petits bras maigres et bâilla.
Puis, brusquement, comme quelqu’un qui prend son
parti, hardi, et se dégourdissant, et avec une agilité
d’écureuil, — de clown peut-être, — il tourna le dos à la
crique et se mit à monter le long de la falaise. Il escalada le
sentier, le quitta, et revint, alerte et se risquant. Il se hâtait
maintenant vers la terre. On eût dit qu’il avait un itinéraire.
Il n’allait nulle part pourtant.
Il se hâtait sans but, espèce de fugitif devant la destinée.
Gravir est de l’homme, grimper est de la bête ; il
gravissait et grimpait. Les escarpements de Portland étant
tournés au sud, il n’y avait presque pas de neige dans le
sentier. L’intensité du froid avait d’ailleurs fait de cette
neige une poussière, assez incommode au marcheur.
L’enfant s’en tirait. Sa veste d’homme, trop large, était une
complication, et le gênait. De temps en temps, il rencontrait
sur un surplomb ou dans une déclivité un peu de glace qui
le faisait tomber. Il se raccrochait à une branche sèche ou à
une saillie de pierre, après avoir pendu quelques instants sur
le précipice. Une fois il eut affaire à une veine de brèche qui
s’écroula brusquement sous lui, l’entraînant dans sa

75
démolition. Ces effondrements de la brèche sont perfides.
L’enfant eut durant quelques secondes le glissement d’une
tuile sur un toit ; il dégringola jusqu’à l’extrême bord de la
chute ; une touffe d’herbe empoignée à propos le sauva. Il
ne cria pas plus devant l’abîme qu’il n’avait crié devant les
hommes ; il s’affermit, et remonta silencieux.
L’escarpement était haut. Il eut ainsi quelques péripéties. Le
précipice s’aggravait de l’obscurité. Cette roche verticale
n’avait pas de fin.
Elle reculait devant l’enfant dans la profondeur d’en haut.
À mesure que l’enfant montait, le sommet semblait monter.
Tout en grimpant, il considérait cet entablement noir, posé
comme un barrage entre le ciel et lui. Enfin il arriva.
Il sauta sur le plateau. On pourrait presque dire : il prit
terre, car il sortait du précipice.
À peine fut-il hors de l’escarpement qu’il grelotta. Il
sentit à son visage la bise, cette morsure de la nuit. L’aigre
vent du nord-ouest soufflait. Il serra contre sa poitrine sa
serpillière de matelot.
C’était un bon vêtement. Cela s’appelle, en langage du
bord, un suroit, parce que cette sorte de vareuse-là est peu
pénétrable aux pluies du sud-ouest. L’enfant, parvenu sur le
plateau, s’arrêta, posa fermement ses deux pieds nus sur le
sol gelé, et regarda.
Derrière lui la mer, devant lui la terre, au-dessus de sa
tête le ciel.

76
Mais un ciel sans astres. Une brume opaque masquait le
zénith.
En arrivant au haut du mur de rocher, il se trouvait tourné
du côté de la terre, il la considéra. Elle était devant lui à
perte de vue, plate, glacée, couverte de neige. Quelques
touffes de bruyère frissonnaient. On ne voyait pas de routes.
Rien. Pas même une cabane de berger. On apercevait çà et
là des tournoiements de spirales blêmes qui étaient des
tourbillons de neige fine arrachés de terre par le vent, et
s’envolant. Une succession d’ondulations de terrain,
devenue tout de suite brumeuse, se plissait dans l’horizon.
Les grandes plaines ternes se perdaient sous le brouillard
blanc. Silence profond. Cela s’élargissait comme l’infini et
se taisait comme la tombe.
L’enfant se retourna vers la mer.
La mer comme la terre était blanche ; l’une de neige,
l’autre d’écume. Rien de mélancolique comme le jour que
faisait cette double blancheur. Certains éclairages de la nuit
ont des duretés très nettes ; la mer était de l’acier, les
falaises étaient de l’ébène. De la hauteur où était l’enfant, la
baie de Portland apparaissait presque en carte
géographique, blafarde dans son demi-cercle de collines ; il
y avait du rêve dans ce paysage nocturne ; une rondeur pâle
engagée dans un croissant obscur, la lune offre quelquefois
cet aspect. D’un cap à l’autre, dans toute cette côte, on
n’apercevait pas un seul scintillement indiquant un foyer
allumé, une fenêtre éclairée, une maison vivante. Absence
de lumière sur la terre comme au ciel ; pas une lampe en

77
bas, pas un astre en haut. Les larges aplanissements des
flots dans le golfe avaient çà et là des soulèvements subits.
Le vent dérangeait et fronçait cette nappe. L’ourque était
encore visible dans la baie, fuyant.
C’était un triangle noir qui glissait sur cette lividité.
Au loin, confusément, les étendues d’eau remuaient dans
le clair-obscur sinistre de l’immensité.
La Matutina filait vite. Elle décroissait de minute en
minute. Rien de rapide comme la fonte d’un navire dans les
lointains de la mer.
À un certain moment, elle alluma son fanal de proue ; il
est probable que l’obscurité se faisait inquiétante autour
d’elle, et que le pilote sentait le besoin d’éclairer la vague.
Ce point lumineux, scintillation aperçue de loin, adhérait
lugubrement à sa haute et longue forme noire. On eût dit un
linceul debout et en marche au milieu de la mer, sous lequel
rôderait quelqu’un qui aurait à la main une étoile.
Il y avait dans l’air une imminence d’orage. L’enfant ne
s’en rendait pas compte, mais un marin eût tremblé. C’était
cette minute d’anxiété préalable où il semble que les
éléments vont devenir des personnes, et qu’on va assister à
la transfiguration mystérieuse du vent en aquilon. La mer va
être océan, les forces vont se révéler volontés, ce qu’on
prend pour une chose est une âme. On va le voir. De là
l’horreur. L’âme de l’homme redoute cette confrontation
avec l’âme de la nature.

78
Un chaos allait faire son entrée. Le vent, froissant le
brouillard, et échafaudant les nuées derrière, posait le décor
de ce drame terrible de la vague et de l’hiver qu’on appelle
une tempête de neige.
Le symptôme des navires rentrants se manifestait. Depuis
quelques moments la rade n’était plus déserte. À chaque
instant surgissaient de derrière les caps des barques
inquiètes se hâtant vers le mouillage. Les unes doublaient le
Portland Bill, les autres le Saint-Albans Head. Du plus
extrême lointain, des voiles venaient. C’était à qui se
réfugierait. Au sud, l’obscurité s’épaississait et les nuages
pleins de nuit se rapprochaient de la mer. La pesanteur de la
tempête en surplomb et pendante apaisait lugubrement le
flot. Ce n’était point le moment de partir. L’ourque était
partie cependant.
Elle avait mis le cap au sud. Elle était déjà hors du golfe
et en haute mer. Tout à coup la bise souffla en rafale ; la
Matutina, qu’on distinguait encore très nettement, se
couvrit de toile, comme résolue à profiter de l’ouragan.
C’était le noroit, qu’on nommait jadis vent de galerne, bise
sournoise et colère. Le noroit eut tout de suite sur l’ourque
un commencement d’acharnement. L’ourque, prise de côté,
pencha, mais n’hésita pas, et continua sa course vers le
large. Ceci indiquait une fuite plutôt qu’un voyage, moins
de crainte de la mer que de la terre, et plus de souci de la
poursuite des hommes que de la poursuite des vents.
L’ourque, passant par tous les degrés de l’amoindrissement,
s’enfonça dans l’horizon ; la petite étoile qu’elle traînait

79
dans l’ombre, pâlit ; l’ourque, de plus en plus amalgamée à
la nuit, disparut.
Cette fois, c’était pour jamais.
Du moins l’enfant parut le comprendre. Il cessa de
regarder la mer. Ses yeux se reportèrent sur les plaines, les
landes, les collines, vers les espaces où il n’était pas
impossible peut-être de faire une rencontre vivante. Il se mit
en marche dans cet inconnu.

IV

questions

Qu’était-ce que cette espèce de bande en fuite laissant


derrière elle cet enfant ?
Ces évadés étaient-ils des comprachicos ?
On a vu plus haut le détail des mesures prises par
Guillaume III, et votées en parlement, contre les
malfaiteurs, hommes et femmes, dits comprachicos, dits
comprapequeños, dits cheylas.
Il y a des législations dispersantes. Ce statut tombant sur
les comprachicos détermina une fuite générale, non
seulement des comprachicos, mais des vagabonds de toute
sorte. Ce fut à qui se déroberait et s’embarquerait. La
plupart des comprachicos retournèrent en Espagne.
Beaucoup, nous l’avons dit, étaient basques.

80
Cette loi protectrice de l’enfance eut un premier résultat
bizarre : un subit délaissement d’enfants.
Ce statut pénal produisit immédiatement une foule
d’enfants trouvés, c’est-à-dire perdus. Rien de plus aisé à
comprendre. Toute troupe nomade contenant un enfant était
suspecte ; le seul fait de la présence de l’enfant la
dénonçait. — Ce sont probablement des comprachicos. —
Telle était la première idée du shériff, du prévôt, du
constable. De là des arrestations et des recherches. Des gens
simplement misérables, réduits à rôder et à mendier, étaient
pris de la terreur de passer pour comprachicos, bien que ne
l’étant pas ; mais les faibles sont peu rassurés sur les erreurs
possibles de la justice. D’ailleurs les familles vagabondes
sont habituellement effarées. Ce qu’on reprochait aux
comprachicos, c’était l’exploitation des enfants d’autrui.
Mais les promiscuités de la détresse et de l’indigence sont
telles qu’il eût été parfois malaisé à un père et à une mère
de constater que leur enfant était leur enfant. D’où tenez-
vous cet enfant ? Comment prouver qu’on le tient de Dieu ?
L’enfant devenait un danger ; on s’en défaisait. Fuir seuls
sera plus facile. Le père et la mère se décidaient à le perdre,
tantôt dans un bois, tantôt sur une grève, tantôt dans un
puits.
On trouva dans les citernes des enfants noyés.
Ajoutons que les comprachicos étaient, à l’imitation de
l’Angleterre, traqués désormais par toute l’Europe. Le
branle de les poursuivre était donné. Rien n’est tel qu’un
grelot attaché. Il y avait désormais émulation de toutes les

81
polices pour les saisir, et l’alguazil n’était pas moins au guet
que le constable. On pouvait lire encore, il y a vingt-trois
ans, sur une pierre de la porte d’Otero, une inscription
intraduisible — le code dans les mots brave l’honnêteté —
où est du reste marquée par une forte différence pénale la
nuance entre les marchands d’enfants et les voleurs
d’enfants. Voici l’inscription, en castillan un peu sauvage :
Aqui quedan las orejas de los comprachicos, y las bolsas de
los robaniños, mientras que se van ellos al trabajo de mar.
On le voit, les oreilles, etc., confisquées n’empêchaient
point les galères. De là un sauve-qui-peut parmi les
vagabonds. Ils partaient effrayés, ils arrivaient tremblants.
Sur tout le littoral d’Europe, on surveillait les arrivages
furtifs.
Pour une bande, s’embarquer avec un enfant était
impossible, car débarquer avec un enfant était périlleux.
Perdre l’enfant, c’était plus tôt fait.
Par qui l’enfant qu’on vient d’entrevoir dans la pénombre
des solitudes de Portland était-il rejeté ?
Selon toute apparence, par des comprachicos.

l’arbre d’invention humaine

Il pouvait être environ sept heures du soir. Le vent


maintenant diminuait, signe de recrudescence prochaine.

82
L’enfant se trouvait sur l’extrême plateau sud de la pointe
de Portland.
Portland est une presqu’île. Mais l’enfant ignorait ce que
c’est qu’une presqu’île et ne savait pas même ce mot,
Portland. Il ne savait qu’une chose, c’est qu’on peut
marcher jusqu’à ce qu’on tombe. Une notion est un guide ;
il n’avait pas de notion. On l’avait amené là et laissé là. On
et là, ces deux énigmes représentaient toute sa destinée ; on
était le genre humain ; là était l’univers. Il n’avait ici-bas
absolument pas d’autre point d’appui que la petite quantité
de terre où il posait le talon, terre dure et froide à la nudité
de ses pieds. Dans ce grand monde crépusculaire ouvert de
toutes parts, qu’y avait-il pour cet enfant ? Rien.
Il marchait vers ce Rien.
L’immense abandon des hommes était autour de lui.
Il traversa diagonalement le premier plateau, puis un
second, puis un troisième. À l’extrémité de chaque plateau,
l’enfant trouvait une cassure de terrain ; la pente était
quelquefois abrupte, mais toujours courte ; les hautes
plaines nues de la pointe de Portland ressemblent à de
grandes dalles à demi engagées les unes sous les autres ; le
côté sud semble entrer sous la plaine précédente, et le côté
nord se relève sur la suivante. Cela fait des ressauts que
l’enfant franchissait agilement. De temps en temps il
suspendait sa marche et semblait tenir conseil avec lui-
même. La nuit devenait très obscure, son rayon visuel se
raccourcissait, il ne voyait plus qu’à quelques pas.

83
Tout à coup il s’arrêta, écouta un instant, fit un
imperceptible hochement de tête satisfait, tourna vivement,
et se dirigea vers une éminence de hauteur médiocre qu’il
apercevait confusément à sa droite, au point de la plaine le
plus rapproché du bord de la falaise. Il y avait sur cette
éminence une configuration qui semblait dans la brume un
arbre. L’enfant venait d’entendre de ce côté un bruit, qui
n’était ni le bruit du vent, ni le bruit de la mer.
Ce n’était pas non plus un cri d’animaux. Il pensa qu’il y
avait là quelqu’un.
En quelques enjambées il fut au bas du monticule.
Il y avait quelqu’un en effet.
Ce qui était indistinct au sommet de l’éminence était
maintenant visible.
C’était quelque chose comme un grand bras sortant de
terre tout droit. À l’extrémité supérieure de ce bras, une
sorte d’index, soutenu en dessous par le pouce, s’allongeait
horizontalement. Ce bras, ce pouce et cet index dessinaient
sur le ciel une équerre. Au point de jonction de cette espèce
d’index et de cette espèce de pouce il y avait un fil auquel
pendait on ne sait quoi de noir et d’informe. Ce fil, remué
par le vent, faisait le bruit d’une chaîne.
C’était ce bruit que l’enfant avait entendu.
Le fil était, vu de près, ce que son bruit annonçait, une
chaîne. Chaîne marine aux anneaux à demi pleins.
Par cette mystérieuse loi d’amalgame qui dans la nature
entière superpose les apparences aux réalités, le lieu,
84
l’heure, la brume, la mer tragique, les lointains tumultes
visionnaires de l’horizon, s’ajoutaient à cette silhouette, et
la faisaient énorme.
La masse liée à la chaîne offrait la ressemblance d’une
gaine. Elle était emmaillotée comme un enfant et longue
comme un homme. Il y avait en haut une rondeur autour de
laquelle l’extrémité de la chaîne s’enroulait. La gaine se
déchiquetait à sa partie intérieure. Des décharnements
sortaient par ces déchirures.
Une brise faible agitait la chaîne, et ce qui pendait à la
chaîne vacillait doucement. Cette masse passive obéissait
aux mouvements diffus des étendues; elle avait on ne sait
quoi de panique ; l’horreur qui disproportionne les objets lui
ôtait presque la dimension en lui laissant le contour ; c’était
une condensation de noirceur ayant un aspect ; il y avait de
la nuit dessus et de la nuit dedans ; cela était en proie au
grandissement sépulcral ; les crépuscules, les levers de lune,
les descentes de constellations derrière les falaises, les
flottaisons de l’espace, les nuages, toute la rose des vents,
avaient fini par entrer dans la composition de ce néant
visible ; cette espèce de bloc quelconque suspendu dans le
vent participait de l’impersonnalité éparse au loin sur la mer
et dans le ciel, et les ténèbres achevaient cette chose qui
avait été un homme.
C’était ce qui n’est plus.
Être un reste, ceci échappe à la langue humaine. Ne plus
exister et persister, être dans le gouffre et dehors, reparaître
au-dessus de la mort, comme insubmersible, il y a une
85
certaine quantité d’impossible mêlée à de telles réalités. De
là l’indicible. Cet être, — était-ce un être ? — ce témoin
noir, était un reste, et un reste terrible. Reste de quoi ? De la
nature d’abord, de la société ensuite. Zéro et total.
L’inclémence absolue l’avait à sa discrétion. Les
profonds oublis de la solitude l’environnaient. Il était livré
aux aventures de l’ignoré. Il était sans défense contre
l’obscurité, qui en faisait ce qu’elle voulait. Il était à jamais
le patient. Il subissait. Les ouragans étaient sur lui. Lugubre
fonction des souffles.
Ce spectre était là au pillage. Il endurait cette voie de fait
horrible, la pourriture en plein vent. Il était hors la loi du
cercueil. Il avait l’anéantissement sans la paix. Il tombait en
cendre l’été et en boue l’hiver. La mort doit avoir un voile,
la tombe doit avoir une pudeur. Ici ni pudeur ni voile. La
putréfaction cynique et en aveu. Il y a de l’effronterie à la
mort à montrer son ouvrage. Elle fait insulte à toutes les
sérénités de l’ombre quand elle travaille hors de son
laboratoire, le tombeau.
Cet être expiré était dépouillé. Dépouiller une dépouille,
inexorable achèvement. Sa moelle n’était plus dans ses os,
ses entrailles n’étaient plus dans son ventre, sa voix n’était
plus dans son gosier. Un cadavre est une poche que la mort
retourne et vide. S’il avait eu un moi, où ce moi était-il ? Là
encore peut-être, et c’était poignant à penser. Quelque chose
d’errant autour de quelque chose d’enchaîné, peut-on se
figurer dans l’obscurité un linéament plus funèbre ?

86
Il existe des réalités ici-bas qui sont comme des issues
sur l’inconnu, par où la sortie de la pensée semble possible,
et où l’hypothèse se précipite. La conjecture a son compelle
intrare. Si l’on passe en certains lieux et devant certains
objets, on ne peut faire autrement que de s’arrêter en proie
aux songes, et de laisser son esprit s’avancer là dedans. Il y
a dans l’invisible d’obscures portes entre-bâillées. Nul n’eût
pu rencontrer ce trépassé sans méditer.
La vaste dispersion l’usait silencieusement. Il avait eu du
sang qu’on avait bu, de la peau qu’on avait mangée, de la
chair qu’on avait volée. Rien n’avait passé sans lui prendre
quelque chose. Décembre lui avait emprunté du froid,
minuit de l’épouvante, le fer de la rouille, la peste des
miasmes, la fleur des parfums. Sa lente désagrégation était
un péage. Péage du cadavre à la rafale, à la pluie, à la rosée,
aux reptiles, aux oiseaux. Toutes les sombres mains de la
nuit avait fouillé ce mort.
C’était on ne sait quel étrange habitant. L’habitant de la
nuit. Il était dans une plaine et sur une colline, et il n’y était
pas. Il était palpable et évanoui. Il était de l’ombre
complétant les ténèbres. Après la disparition du jour, dans
la vaste obscurité silencieuse, il devenait lugubrement
d’accord avec tout. Il augmentait, rien que parce qu’il était
là, le deuil de la tempête et le calme des astres.
L’inexprimable, qui est dans le désert, se condensait en lui.
Épave d’un destin inconnu, il s’ajoutait à toutes les
farouches réticences de la nuit. Il y avait dans son mystère
une vague réverbération de toutes les énigmes.

87
On sentait autour de lui comme une décroissance de vie
allant jusqu’aux profondeurs. Il y avait dans les étendues
environnantes une diminution de certitude et de confiance.
Le frisson des broussailles et des herbes, une mélancolie
désolée, une anxiété où il semblait qu’il y eût de la
conscience, appropriaient tragiquement tout le paysage à
cette figure noire suspendue à cette chaîne. La présence
d’un spectre dans un horizon est une aggravation à la
solitude.
Il était simulacre. Ayant sur lui les souffles qui ne
s’apaisent pas, il était l’implacable. Le tremblement éternel
le faisait terrible. Il semblait, dans les espaces, un centre, ce
qui est effrayant à dire, et quelque chose d’immense
s’appuyait sur lui. Qui sait ? Peut-être l’équité entrevue et
bravée qui est au delà de notre justice. Il y avait, dans sa
durée hors de la tombe, de la vengeance des hommes et de
sa vengeance à lui. Il faisait, dans ce crépuscule et dans ce
désert, une attestation. Il était la preuve de la matière
inquiétante, parce que la matière devant laquelle on tremble
est de la ruine d’âme. Pour que la matière morte nous
trouble, il faut que l’esprit y ait vécu. Il dénonçait la loi
d’en bas à la loi d’en haut. Mis là par l’homme, il attendait
Dieu. Au-dessus de lui flottaient, avec toutes les torsions
indistinctes de la nuée et de la vague, les énormes rêveries
de l’ombre.
Derrière cette vision, il y avait on ne sait quelle occlusion
sinistre. L’illimité, borné par rien, ni par un arbre, ni par un
toit, ni par un passant, était autour de ce mort. Quand

88
l’immanence surplombant sur nous, ciel, gouffre, vie,
tombeau, éternité, apparaît patente, c’est alors que nous
sentons tout inaccessible, tout défendu, tout muré. Quand
l’infini s’ouvre, pas de fermeture plus formidable.

VI

bataille entre la mort et la nuit

L’enfant était devant cette chose, muet, étonné, les yeux


fixes.
Pour un homme c’eût été un gibet, pour l’enfant c’était
une apparition.
Où l’homme eût vu le cadavre, l’enfant voyait le
fantôme.
Et puis il ne comprenait point.
Les attractions d’abîme sont de toute sorte ; il y en avait
une au haut de cette colline. L’enfant fit un pas, puis deux.
Il monta, tout en ayant envie de descendre, et approcha, tout
en ayant envie de reculer.
Il vint, tout près, hardi et frémissant, faire une
reconnaissance du fantôme.
Parvenu sous le gibet, il leva la tête et examina.
Le fantôme était goudronné. Il luisait çà et là. L’enfant
distinguait la face. Elle était enduite de bitume, et ce
masque qui semblait visqueux et gluant se modelait dans les
reflets de la nuit. L’enfant voyait la bouche qui était un trou,

89
le nez qui était un trou, et les yeux qui étaient des trous. Le
corps était enveloppé et comme ficelé dans une grosse toile
imbibée de naphte. La toile s’était moisie et rompue. Un
genou passait à travers. Une crevasse laissait voir les côtes.
Quelques parties étaient cadavre, d’autres squelette. Le
visage était couleur de terre ; des limaces, qui avaient erré
dessus, y avaient laissé de vagues rubans d’argent. La toile,
collée aux os, offrait des reliefs, comme une robe de statue.
Le crâne, fêlé et fendu, avait l’hiatus d’un fruit pourri. Les
dents étaient demeurées humaines, elles avaient conservé le
rire. Un reste de cri semblait bruire dans la bouche ouverte.
Il y avait quelques poils de barbe sur les joues. La tête,
penchée, avait un air d’attention.
On avait fait récemment des réparations. Le visage était
goudronné de frais, ainsi que le genou qui sortait de la toile,
et les côtes. En bas les pieds passaient.
Juste dessous, dans l’herbe, on voyait deux souliers,
devenus informes dans la neige et sous les pluies. Ces
souliers étaient tombés de ce mort.
L’enfant, pieds nus, regarda ces souliers.
Le vent, de plus en plus inquiétant, avait de ces
interruptions qui font partie des apprêts d’une tempête ; il
avait tout à fait cessé depuis quelques instants. Le cadavre
ne bougeait plus. La chaîne avait l’immobilité du fil à
plomb. Comme tous les nouveaux venus dans la vie, et en
tenant compte de la pression spéciale de sa destinée,
l’enfant avait sans nul doute en lui cet éveil d’idées propre
aux jeunes années, qui tâche d’ouvrir le cerveau et qui
90
ressemble aux coups de bec de l’oiseau dans l’œuf ; mais
tout ce qu’il y avait dans sa petite conscience en ce moment
se résolvait en stupeur. L’excès de sensation, c’est l’effet du
trop d’huile, arrive à l’étouffement de la pensée. Un homme
se fût fait des questions, l’enfant ne s’en faisait pas ; il
regardait.
Le goudron donnait à cette face un aspect mouillé. Des
gouttes de bitume figées dans ce qui avait été les yeux
ressemblaient à des larmes. Du reste, grâce à ce bitume, le
dégât de la mort était visiblement ralenti, sinon annulé, et
réduit au moins de délabrement possible. Ce que l’enfant
avait devant lui était une chose dont on avait soin. Cet
homme était évidemment précieux. On n’avait pas tenu à le
garder vivant, mais on tenait à le conserver mort.
Le gibet était vieux, vermoulu, quoique solide, et servait
depuis de longues années.
C’était un usage immémorial en Angleterre de
goudronner les contrebandiers. On les pendait au bord de la
mer, on les enduisait de bitume, et on les laissait accrochés ;
les exemples veulent le plein air, et les exemples
goudronnés se conservent mieux. Ce goudron était de
l’humanité. On pouvait de cette manière renouveler les
pendus moins souvent. On mettait des potences de distance
en distance sur la côte comme de nos jours les réverbères.
Le pendu tenait lieu de lanterne. Il éclairait, à sa façon, ses
camarades les contrebandiers. Les contrebandiers, de loin,
en mer, apercevaient les gibets. En voilà un, premier
avertissement ; puis un autre, deuxième avertissement. Cela

91
n’empêchait point la contrebande ; mais l’ordre se compose
de ces choses-là. Cette mode a duré en Angleterre jusqu’au
commencement de ce siècle. En 1822, on voyait encore
devant le château de Douvres trois pendus, vernis. Du reste,
le procédé conservateur ne se bornait point aux
contrebandiers. L’Angleterre tirait le même parti des
voleurs, des incendiaires et des assassins. John Painter, qui
mit le feu aux magasins maritimes de Portsmouth, fut pendu
et goudronné en 1776.
L’abbé Coyer, qui l’appelle Jean le Peintre, le revit en
1777. John Painter était accroché et enchaîné au-dessus de
la ruine qu’il avait faite, et rebadigeonné de temps en
temps. Ce cadavre dura, on pourrait presque dire vécut, près
de quatorze ans. Il faisait encore un bon service en 1788. En
1790, pourtant, on dut le remplacer. Les égyptiens faisaient
cas de la momie de roi ; la momie de peuple, à ce qu’il
paraît, peut être utile aussi.
Le vent, ayant beaucoup de prise sur le monticule, en
avait enlevé toute la neige. L’herbe y reparaissait, avec
quelques chardons çà et là. La colline était couverte de ce
gazon marin dru et ras qui fait ressembler le haut des
falaises à du drap vert. Sous la potence, au point même au-
dessus duquel pendaient les pieds du supplicié, il y avait
une touffe haute et épaisse, surprenante sur ce sol maigre.
Les cadavres émiettés là depuis des siècles expliquaient
cette beauté de l’herbe. La terre se nourrit de l’homme.
Une fascination lugubre tenait l’enfant. Il demeurait là,
béant. Il ne baissa le front qu’un moment pour une ortie qui

92
lui piquait les jambes, et qui lui fit la sensation d’une bête.
Puis il se redressa. Il regardait au-dessus de lui cette face
qui le regardait. Elle le regardait d’autant plus qu’elle
n’avait pas d’yeux. C’était du regard répandu, une fixité
indicible où il y avait de la lueur et des ténèbres, et qui
sortait du crâne et des dents aussi bien que des arcades
sourcilières vides. Toute la tête de mort regarde, et c’est
terrifiant. Pas de prunelle, et l’on se sent vu. Horreur des
larves.
Peu à peu l’enfant devenait lui-même terrible. Il ne
bougeait plus. La torpeur le gagnait. Il ne s’apercevait pas
qu’il perdait conscience. Il s’engourdissait et s’ankylosait.
L’hiver le livrait silencieusement à la nuit; il y a du traître
dans l’hiver. L’enfant était presque statue. La pierre du froid
entrait dans ses os ; l’ombre, ce reptile, se glissait en lui.
L’assoupissement qui sort de la neige monte dans l’homme
comme une marée obscure; l’enfant était lentement envahi
par une immobilité ressemblant à celle du cadavre. Il allait
s’endormir.
Dans la main du sommeil il y a le doigt de la mort.
L’enfant se sentait saisi par cette main. Il était au moment
de tomber sous le gibet. Il ne savait déjà plus s’il était
debout.
La fin toujours imminente, aucune transition entre être et
ne plus être, la rentrée au creuset, le glissement possible à
toute minute, c’est ce précipice-là qui est la création. Loi.
Encore un instant, et l’enfant et le trépassé, la vie en
ébauche et la vie en ruine, allaient se confondre dans le
93
même effacement.
Le spectre eut l’air de le comprendre et de ne pas le
vouloir. Tout à coup il se mit à remuer. On eût dit qu’il
avertissait l’enfant. C’était une reprise de vent qui soufflait.
Rien d’étrange comme ce mort en mouvement.
Le cadavre au bout de la chaîne, poussé par le souffle
invisible, prenait une attitude oblique, montait à gauche,
puis retombait, remontait à droite, et retombait et remontait
avec la lente et funèbre précision d’un battant. Va-et-vient
farouche, On eût cru voir dans les ténèbres le balancier de
l’horloge de l’éternité.
Cela dura quelque temps ainsi. L’enfant devant cette
agitation du mort sentait un réveil, et, à travers son
refroidissement, avait assez nettement peur. La chaîne, à
chaque oscillation, grinçait avec une régularité hideuse. Elle
avait l’air de reprendre haleine, puis recommençait. Ce
grincement imitait un chant de cigale.
Les approches d’une bourrasque produisent de subites
enflures de vent. Brusquement la brise devint bise.
L’oscillation du cadavre s’accentua lugubrement. Ce ne fut
plus du balancement, ce fut de la secousse. La chaîne qui
grinçait, cria.
Il sembla que ce cri était entendu. Si c’était un appel, il
fut obéi. Du fond de l’horizon, un grand bruit accourut.
C’était un bruit d’ailes.
Un incident survenait, l’orageux incident des cimetières
et des solitudes, l’arrivée d’une troupe de corbeaux.
94
Des taches noires volantes piquèrent le nuage, percèrent
la brume, grossirent, approchèrent, s’amalgamèrent,
s’épaissirent, se hâtant vers la colline, poussant des cris.
C’était comme la venue d’une légion. Cette vermine ailée
des ténèbres s’abattit sur le gibet.
L’enfant, effaré, recula.
Les essaims obéissent à des commandements. Les
corbeaux s’étaient groupés sur la potence. Pas un n’était sur
le cadavre. Il se parlaient entre eux. Le croassement est
affreux. Hurler, siffler, rugir, c’est de la vie; le croassement
est une acceptation satisfaite de la putréfaction. On croit
entendre le bruit que fait le silence du sépulcre en se
brisant. Le croassement est une voix dans laquelle il y a de
la nuit. L’enfant était glacé.
Plus encore par l’épouvante que par le froid.
Les corbeaux se turent. Un d’eux sauta sur le squelette.
Ce fut un signal. Tous se précipitèrent, il y eut une nuée
d’ailes, puis toutes les plumes se refermèrent, et le pendu
disparut sous un fourmillement d’ampoules noires remuant
dans l’obscurité. En ce moment, le mort se secoua.
Était-ce lui ? Était-ce le vent ? Il eut un bond effroyable.
L’ouragan, qui s’élevait, lui venait en aide. Le fantôme
entra en convulsion. C’était la rafale, déjà soufflant à pleins
poumons, qui s’emparait de lui, et qui l’agitait dans tous les
sens. Il devint horrible. Il se mit à se démener. Pantin
épouvantable, ayant pour ficelle la chaîne d’un gibet.
Quelque parodiste de l’ombre avait saisi son fil et jouait de

95
cette momie. Elle tourna et sauta comme prête à se
disloquer. Les oiseaux, effrayés, s’envolèrent. Ce fut
comme un rejaillissement de toutes ces bêtes infâmes. Puis
ils revinrent. Alors une lutte commença.
Le mort sembla pris d’une vie monstrueuse. Les souffles
le soulevaient comme s’ils allaient l’emporter ; on eût dit
qu’il se débattait et qu’il faisait effort pour s’évader ; son
carcan le retenait. Les oiseaux répercutaient tous ses
mouvements, reculant, puis se ruant, effarouchés et
acharnés. D’un côté, une étrange fuite essayée ; de l’autre,
la poursuite d’un enchaîné. Le mort, poussé par tous les
spasmes de la bise, avait des soubresauts, des chocs, des
accès de colère, allait, venait, montait, tombait, refoulant
l’essaim éparpillé. Le mort était massue, l’essaim était
poussière. La féroce volée assaillante ne lâchait pas prise et
s’opiniâtrait. Le mort, comme saisi de folie sous cette meute
de becs, multipliait dans le vide ses frappements aveugles
semblables aux coups d’une pierre liée à une fronde. Par
moments il avait sur lui toutes les griffes et toutes les ailes,
puis rien; c’étaient des évanouissements de la horde, tout de
suite suivis de retours furieux. Effrayant supplice
continuant après la vie. Les oiseaux semblaient frénétiques.
Les soupiraux de l’enfer doivent donner passage à des
essaims pareils. Coups d’ongle, coups de bec, croassements,
arrachements de lambeaux qui n’étaient plus de la chair,
craquements de la potence, froissements du squelette,
cliquetis des ferrailles, cris de la rafale, tumulte, pas de lutte

96
plus lugubre. Une lémure contre des démons. Sorte de
combat spectre.
Parfois, la bise redoublant, le pendu pivotait sur lui-
même, faisait face à l’essaim de tous les côtés à la fois,
paraissait vouloir courir après les oiseaux, et l’on eût dit que
ses dents tâchaient de mordre. Il avait le vent pour lui, et la
chaîne contre lui, comme si des dieux noirs s’en mêlaient.
L’ouragan était de la bataille. Le mort se tordait, la troupe
d’oiseaux roulait sur lui en spirale. C’était un tournoiement
dans un tourbillon.
On entendait en bas un grondement immense, qui était la
mer.
L’enfant voyait ce rêve. Subitement il se mit à trembler
de tous ses membres, un frisson ruissela le long de son
corps, il chancela, tressaillit, faillit tomber, se retourna,
pressa son front de ses deux mains, comme si le front était
un point d’appui, et, hagard, les cheveux au vent,
descendant la colline à grands pas, les yeux fermés, presque
fantôme lui-même, il prit la fuite, laissant derrière lui ce
tourment dans la nuit.

VII

la pointe nord de portland

Il courut jusqu’à essoufflement, au hasard, éperdu, dans


la neige, dans la plaine, dans l’espace. Cette fuite le

97
réchauffa. Il en avait besoin. Sans cette course et sans cette
épouvante, il était mort.
Quand l’haleine lui manqua, il s’arrêta. Mais il n’osa
point regarder en arrière. Il lui semblait que les oiseaux
devaient le poursuivre, que le mort devait avoir dénoué sa
chaîne et était probablement en marche du même côté que
lui, et que sans doute le gibet lui-même descendait la
colline, courant après le mort. Il avait peur de voir cela, s’il
se retournait.
Lorsqu’il eut repris un peu haleine, il se remit à fuir.
Se rendre compte des faits n’est point de l’enfance. Il
percevait des impressions à travers le grossissement de
l’effroi, mais sans les lier dans son esprit et sans conclure. Il
allait n’importe où ni comment ; il courait avec l’angoisse
et la difficulté du songe. Depuis près de trois heures qu’il
était abandonné, sa marche en avant, tout en restant vague,
avait changé de but ; auparavant il était en quête, à présent
il était en fuite. Il n’avait plus faim, ni froid ; il avait peur.
Un instinct avait remplacé l’autre. Échapper était
maintenant toute sa pensée. Échapper à quoi ? à tout. La vie
lui apparaissait de toutes parts autour de lui comme une
muraille horrible. S’il eût pu s’évader des choses, il l’eût
fait.
Mais les enfants ne connaissent point ce bris de prison
qu’on nomme le suicide.
Il courait.

98
Il courut ainsi un temps indéterminé. Mais l’haleine
s’épuise, la peur s’épuise aussi.
Tout à coup, comme saisi d’un soudain accès d’énergie et
d’intelligence, il s’arrêta, on eût dit qu’il avait honte de se
sauver ; il se roidit, frappa du pied, dressa résolument la
tête, et se retourna.
Il n’y avait plus ni colline, ni gibet, ni vol de corbeaux.
Le brouillard avait repris possession de l’horizon.
L’enfant poursuivit son chemin.
Maintenant il ne courait plus, il marchait. Dire que cette
rencontre d’un mort l’avait fait un homme, ce serait limiter
l’impression multiple et confuse qu’il subissait. Il y avait
dans cette impression beaucoup plus et beaucoup moins. Ce
gibet, fort trouble dans ce rudiment de compréhension qui
était sa pensée, restait pour lui une apparition. Seulement,
une terreur domptée étant un affermissement, il se sentit
plus fort. S’il eût été d’âge à se sonder, il eût trouvé en lui
mille autres commencements de méditation, mais la
réflexion des enfants est informe, et tout au plus sentent-ils
l’arrière-goût amer de cette chose obscure pour eux que
l’homme plus tard appelle l’indignation.
Ajoutons que l’enfant a ce don d’accepter très vite la fin
d’une sensation. Les contours lointains et fuyants, qui font
l’amplitude des choses douloureuses, lui échappent.
L’enfant est défendu par sa limite, qui est la faiblesse,
contre les émotions trop complexes. Il voit le fait, et peu de
chose à côté. La difficulté de se contenter des idées

99
partielles n’existe pas pour l’enfant. Le procès de la vie ne
s’instruit que plus tard, quand l’expérience arrive avec son
dossier. Alors il y a confrontation des groupes de faits
rencontrés, l’intelligence renseignée et grandie compare, les
souvenirs du jeune âge reparaissent sous les passions
comme le palimpseste sous les ratures, ces souvenirs sont
des points d’appui pour la logique, et ce qui était vision
dans le cerveau de l’enfant devient syllogisme dans le
cerveau de l’homme. Du reste l’expérience est diverse, et
tourne bien ou mal selon les natures. Les bons mûrissent.
Les mauvais pourrissent.
L’enfant avait bien couru un quart de lieue, et marché un
autre quart de lieue. Tout à coup il sentit que son estomac le
tiraillait. Une pensée, qui tout de suite éclipsa la hideuse
apparition de la colline, lui vint violemment : manger. Il y a
dans l’homme une bête, heureusement ; elle le ramène à la
réalité.
Mais quoi manger ? mais où manger ? mais comment
manger ?
Il tâta ses poches. Machinalement, car il savait bien
qu’elles étaient vides.
Puis il hâta le pas. Sans savoir où il allait, il hâta le pas
vers le logis possible.
Cette foi à l’auberge fait partie des racines de la
providence dans l’homme.
Croire à un gîte, c’est croire en Dieu.

100
Du reste, dans cette plaine de neige, rien qui ressemblât à
un toit.
L’enfant marchait, la lande continuait, nue à perte de vue.
Il n’y avait jamais eu sur ce plateau d’habitation
humaine. C’est au bas de la falaise, dans des trous de roche,
que logeaient jadis, faute de bois pour bâtir des cabanes, les
anciens habitants primitifs, qui avaient pour arme une
fronde, pour chauffage la fiente de bœuf séchée, pour
religion l’idole Heil debout dans une clairière à Dorchester,
et pour industrie la pêche de ce faux corail gris que les
gallois appelaient plin et les grecs isidis plocamos.
L’enfant s’orientait du mieux qu’il pouvait. Toute la
destinée est un carrefour, le choix des directions est
redoutable, ce petit être avait de bonne heure l’option entre
les chances obscures. Il avançait cependant ; mais, quoique
ses jarrets semblassent d’acier, il commençait à se fatiguer.
Pas de sentiers dans cette plaine ; s’il y en avait, la neige les
avait effacés. D’instinct, il continuait à dévier vers l’est.
Des pierres tranchantes lui avaient écorché les talons. S’il
eût fait jour, on eût pu voir, dans les traces qu’il laissait sur
la neige, des taches roses qui étaient son sang.
Il ne reconnaissait rien. Il traversait le plateau de Portland
du sud au nord, et il est probable que la bande avec laquelle
il était venu, évitant les rencontres, l’avait traversé de
l’ouest à l’est. Elle était vraisemblablement partie, dans
quelque barque de pêcheur ou de contrebandier, d’un point
quelconque de la côte d’Uggescombe, tel que Sainte-
Catherine Chap, ou Swancry, pour aller à Portland retrouver
101
l’ourque qui l’attendait, et elle avait dû débarquer dans une
des anses de Weston pour aller se rembarquer dans une des
criques d’Eston. Cette direction-là était coupée en croix par
celle que suivait maintenant l’enfant. Il était impossible
qu’il reconnût son chemin.
Le plateau de Portland a çà et là de hautes ampoules
ruinées brusquement par la côte et coupées à pic sur la mer.
L’enfant errant arriva sur un de ces points culminants, et s’y
arrêta, espérant trouver plus d’indications dans plus
d’espace, cherchant à voir. Il avait devant lui, pour tout
horizon, une vaste opacité livide. Il l’examina avec
attention, et, sous la fixité de son regard, elle devint moins
indistincte. Au fond d’un lointain pli de terrain, vers l’est,
au bas de cette lividité opaque, sorte d’escarpement
mouvant et blême qui ressemblait à une falaise de la nuit,
rampaient et flottaient de vagues lambeaux noirs, espèces
d’arrachements diffus. Cette opacité blafarde, c’était du
brouillard, ces lambeaux noirs, c’étaient des fumées. Où il y
a des fumées, il y a des hommes. L’enfant se dirigea de ce
côté.
Il entrevoyait à quelque distance une descente, et au pied
de la descente, parmi des configurations informes de
rochers que la brume estompait, une apparence de banc de
sable ou de langue de terre reliant probablement aux plaines
de l’horizon le plateau qu’il venait de traverser. Il fallait
évidemment passer par là.
Il était arrivé en effet à l’isthme de Portland, alluvion
diluvienne qu’on appelle Chess-Hill.

102
Il s’engagea sur ce versant du plateau.
La pente était difficile et rude. C’était, avec moins
d’âpreté pourtant, le revers de l’ascension qu’il avait faite
pour sortir de la crique. Toute montée se solde par une
descente. Après avoir grimpé, il dégringolait.
Il sautait d’un rocher à l’autre, au risque d’une entorse,
au risque d’un écroulement dans la profondeur indistincte.
Pour se retenir dans les glissements de la roche et de la
glace, il prenait à poignées les longues lanières des landes et
des ajoncs pleins d’épines, et toutes ces pointes lui entraient
dans les doigts. Par instants, il trouvait un peu de rampe
douce, et descendait en reprenant haleine, puis
l’escarpement se refaisait, et pour chaque pas il fallait un
expédient. Dans les descentes de précipice, chaque
mouvement est la solution d’un problème. Il faut être adroit
sous peine de mort. Ces problèmes, l’enfant les résolvait
avec un instinct dont un singe eût pris note et une science
qu’un saltimbanque eût admirée. La descente était abrupte
et longue. Il en venait à bout néanmoins.
Peu à peu, il approchait de l’instant où il prendrait terre
sur l’isthme entrevu.
Par intervalles, tout en bondissant ou en dévalant de
rocher en rocher, il prêtait l’oreille, avec un dressement de
daim attentif. Il écoutait au loin, à sa gauche, un bruit vaste
et faible, pareil à un profond chant de clairon. Il y avait
dans l’air en effet un remuement de souffles précédant cet
effrayant vent boréal, qu’on entend venir du pôle comme
une arrivée de trompettes. En même temps, l’enfant sentait
103
par moments sur son front, sur ses yeux, sur ses joues,
quelque chose qui ressemblait à des paumes de mains
froides se posant sur son visage. C’étaient de larges flocons
glacés, ensemencés d’abord mollement dans l’espace, puis
tourbillonnant, et annonçant l’orage de neige. L’enfant en
était couvert. L’orage de neige qui, depuis plus d’une heure
déjà, était sur la mer, commençait à gagner la terre. Il
envahissait lentement les plaines. Il entrait obliquement par
le nord-ouest dans le plateau de Portland.

104
LIVRE DEUXIÈME

l’ourque en mer

les lois qui sont hors de l’homme

La tempête de neige est une des choses inconnues de la


mer. C’est le plus obscur des météores ; obscur dans tous
les sens du mot. C’est un mélange de brouillard et de
tourmente, et de nos jours on ne se rend pas bien compte
encore de ce phénomène. De là beaucoup de désastres.
On veut tout expliquer par le vent et par le flot. Or dans
l’air il y a une force qui n’est pas le vent, et dans l’eau il y a
une force qui n’est pas le flot. Cette force, la même dans
l’air et dans l’eau, c’est l’effluve. L’air et l’eau sont deux
masses liquides, à peu près identiques, et rentrant l’une dans
l’autre par la condensation et la dilatation, tellement que
respirer c’est boire ; l’effluve seul est fluide. Le vent et le
flot ne sont que des poussées ; l’effluve est un courant. Le
vent est visible par les nuées, le flot est visible par l’écume ;
l’effluve est invisible. De temps en temps pourtant il dit : je
suis là. Son Je suis là, c’est un coup de tonnerre.

105
La tempête de neige offre un problème analogue au
brouillard sec. Si l’éclaircissement de la callina des
espagnols et du quobar des éthiopiens est possible, à coup
sûr, cet éclaircissement se fera par l’observation attentive de
l’effluve magnétique.
Sans l’effluve, une foule de faits demeurent
énigmatiques. À la rigueur, les changements de vitesse du
vent, se modifiant dans la tempête de trois pieds par
seconde à deux cent vingt pieds, motiveraient les variantes
de la vague allant de trois pouces, mer calme, à trente-six
pieds, mer furieuse ; à la rigueur, l’horizontalité des
souffles, même en bourrasque, fait comprendre comment
une lame de trente pieds de haut peut avoir quinze cents
pieds de long ; mais pourquoi les vagues du Pacifique sont-
elles quatre fois plus hautes près de l’Amérique que près de
l’Asie, c’est-à-dire plus hautes à l’ouest qu’à l’est ;
pourquoi est-ce le contraire dans l’Atlantique ; pourquoi,
sous l’équateur, est-ce le milieu de la mer qui est le plus
haut ; d’où viennent ces déplacements de la tumeur de
l’océan ? c’est ce que l’effluve magnétique, combiné avec
la rotation terrestre et l’attraction sidérale, peut seul
expliquer.
Ne faut-il pas cette complication mystérieuse pour rendre
raison d’une oscillation du vent allant, par exemple, par
l’ouest, du sud-est au nord-est, puis revenant brusquement,
par le même grand tour, du nord-est au sud-est, de façon à
faire en trente-six heures un prodigieux circuit de cinq cent

106
soixante degrés, ce qui fut le prodrome de la tempête de
neige du 17 mars 1867 ?
Les vagues de tempête de l’Australie atteignent jusqu’à
quatrevingts pieds de hauteur ; cela tient au voisinage du
pôle. La tourmente en ces latitudes résulte moins du
bouleversement des souffles que de la continuité des
décharges électriques sous-marines ; en l’année 1866, le
câble transatlantique a été régulièrement troublé dans sa
fonction deux heures sur vingt-quatre, de midi à deux
heures, par une sorte de fièvre intermittente. De certaines
compositions et décompositions de forces produisent les
phénomènes, et s’imposent aux calculs du marin à peine de
naufrage. Le jour où la navigation, qui est une routine,
deviendra une mathématique, le jour où l’on cherchera à
savoir, par exemple, pourquoi, dans nos régions, les vents
chauds viennent parfois du nord et les vents froids du midi,
le jour où l’on comprendra que les décroissances de
température sont proportionnées aux profondeurs
océaniques, le jour où l’on aura présent à l’esprit que le
globe est un gros aimant polarisé dans l’immensité, ayant
deux axes, un axe de rotation et un axe d’effluves,
s’entrecoupant au centre de la terre, et que les pôles
magnétiques tournent autour des pôles géographiques ;
quand ceux qui risquent leur vie voudront la risquer
scientifiquement, quand on naviguera sur de l’instabilité
étudiée, quand le capitaine sera un météorologue, quand le
pilote sera un chimiste, alors bien des catastrophes seront
évitées. La mer est magnétique autant qu’aquatique ; un

107
océan de forces flotte, inconnu, dans l’océan de flots ; à
vau-l’eau, pourrait-on-dire. Ne voir dans la mer qu’une
masse d’eau, c’est ne pas voir la mer ; la mer est un va-et-
vient de fluide autant qu’un flux et reflux de liquide ; les
attractions la compliquent plus encore peut-être que les
ouragans ; l’adhésion moléculaire, manifestée, entre autres
phénomènes, par l’attraction capillaire, microscopique pour
nous, participe, dans l’océan, de la grandeur des étendues ;
et l’onde des effluves, tantôt aide, tantôt contrarie l’onde
des airs et l’onde des eaux. Qui ignore la loi électrique
ignore la loi hydraulique ; car l’une pénètre l’autre. Pas
d’étude plus ardue, il est vrai, ni plus obscure ; elle touche à
l’empirisme comme l’astronomie touche à l’astrologie. Sans
cette étude pourtant, pas de navigation.
Cela dit, passons.
Un des composés les plus redoutables de la mer, c’est la
tourmente de neige. La tourmente de neige est surtout
magnétique. Le pôle la produit comme il produit l’aurore
boréale ; il est dans ce brouillard comme il est dans cette
lueur ; et dans le flocon de neige, comme dans la strie de
flamme, l’effluve est visible.
Les tourmentes sont les crises de nerfs et les accès de
délire de la mer. La mer a ses migraines. On peut assimiler
les tempêtes aux maladies. Les unes sont mortelles, d’autres
ne le sont point ; on se tire de celle-ci et non de celle-là. La
bourrasque de neige passe pour être habituellement
mortelle. Jarabija, un des pilotes de Magellan, la qualifiait
« une nuée sortie du mauvais côté du diable [1] ».
108
Surcouf disait : Il y a du trouße-galant dans cette
tempête-là.
Les anciens navigateurs espagnols appelaient cette sorte
de bourrasque la nevada au moment des flocons, et la
belada au moment des grêlons. Selon eux il tombait du ciel
des chauves-souris avec la neige.
Les tempêtes de neige sont propres aux latitudes polaires.
Pourtant parfois elles glissent, on pourrait presque dire elles
croulent, jusqu’à nos climats, tant la ruine est mêlée aux
aventures de l’air.
La Matutina, on l’a vu, s’était, en quittant Portland,
résolument engagée dans ce grand hasard nocturne qu’une
approche d’orage aggravait. Elle était entrée dans toute
cette menace avec une sorte d’audace tragique. Cependant,
insistons-y, l’avertissement ne lui avait point manqué.

II

les silhouettes du commencement fixées

Tant que l’ourque fut dans le golfe de Portland, il y eut


peu de mer ; la lame était presque étale. Quel que fût le
brun de l’océan, il faisait encore clair dans le ciel. La brise
mordait peu sur le bâtiment. L’ourque longeait le plus
possible la falaise qui lui était un bon paravent.
On était dix sur la petite felouque biscayenne, trois
hommes d’équipage, et sept passagers, dont deux femmes.
À la lumière de la pleine mer, car dans le crépuscule le large

109
refait le jour, toutes les figures étaient maintenant visibles et
nettes. On ne se cachait plus d’ailleurs, on ne se gênait plus,
chacun reprenait sa liberté d’allures, jetait son cri, montrait
son visage, le départ étant une délivrance.
La bigarrure du groupe éclatait. Les femmes étaient sans
âge, la vie errante fait des vieillesses précoces, et
l’indigence est une ride. L’une était une basquaise des ports-
secs ; l’autre, la femme au gros rosaire, était une irlandaise.
Elles avaient l’air indifférent des misérables. Elles s’étaient
en entrant accroupies l’une près de l’autre sur des coffres au
pied du mât. Elles causaient ; l’irlandais et le basque, nous
l’avons dit, sont deux langues parentes. La basquaise avait
les cheveux parfumés d’oignon et de basilic. Le patron de
l’ourque était basque guipuzcoan ; un matelot était basque
du versant nord des Pyrénées, l’autre était basque du
versant sud, c’est-à-dire de la même nation, quoique le
premier fût français et le second espagnol. Les basques ne
reconnaissent point la patrie officielle. Mi madre se llama
montaña, « ma mère s’appelle la montagne », disait
l’arriero Zalareus. Des cinq hommes accompagnant les
deux femmes, un était français languedocien, un était
français provençal, un était génois, un, vieux, celui qui avait
le sombrero sans trou à pipe, paraissait allemand, le
cinquième, le chef, était un basque landais de Biscarosse.
C’était lui qui, au moment où l’enfant allait entrer dans
l’ourque, avait d’un coup de talon jeté la passerelle à la mer.
Cet homme robuste, subit, rapide, couvert, on s’en souvient,
de passementeries, de pasquilles et de clinquants qui

110
faisaient ses guenilles flamboyantes, ne pouvait tenir en
place, se penchait, se dressait, allait et venait sans cesse
d’un bout du navire à l’autre, comme inquiet entre ce qu’il
venait de faire et ce qui allait arriver.
Ce chef de la troupe et le patron de l’ourque, et les deux
hommes d’équipage, basques tous quatre, parlaient tantôt
basque, tantôt espagnol, tantôt français, ces trois langues
étant répandues sur les deux revers des Pyrénées. Du reste,
hormis les femmes, tous parlaient à peu près le français, qui
était le fond de l’argot de la bande. La langue française, dès
cette époque, commençait à être choisie par les peuples
comme intermédiaire entre l’excès de consonnes du nord et
l’excès de voyelles du midi. En Europe le commerce parlait
français ; le vol aussi. On se souvient que Gibby, voleur de
Londres, comprenait Cartouche.
L’ourque, fine voilière, marchait bon train ; pourtant dix
personnes, plus les bagages, c’était beaucoup de charge
pour un si faible gabarit.
Ce sauvetage d’une bande par ce navire n’impliquait pas
nécessairement l’affiliation de l’équipage du navire à la
bande. Il suffisait que le patron du navire fût un
vascongado, et que le chef de la bande en fût un autre.
S’entr’aider est, dans cette race, un devoir qui n’admet pas
d’exception. Un basque, nous venons de le dire, n’est ni
espagnol, ni français, il est basque, et, toujours et partout, il
doit sauver un basque. Telle est la fraternité pyrénéenne.
Tout le temps que l’ourque fut dans le golfe, le ciel, bien
que de mauvaise mine, ne parut point assez gâté pour
111
préoccuper les fugitifs. On se sauvait, on s’échappait, on
était brutalement gai. L’un riait, l’autre chantait. Ce rire
était sec, mais libre ; ce chant était bas, mais insouciant. Le
languedocien criait : caoucagno ! « Cocagne ! » est le
comble de la satisfaction narbonnaise. C’était un demi-
matelot, un naturel du village aquatique de Gruissan sur le
versant sud de la Clappe, marinier plutôt que marin, mais
habitué à manœuvrer les périssoires de l’étang de Bages et à
tirer sur les sables salés de Sainte-Lucie la traîne pleine de
poisson. Il était de cette race qui se coiffe du bonnet rouge,
fait des signes de croix compliqués à l’espagnole, boit du
vin de peau de bouc, tette l’outre, racle le jambon,
s’agenouille pour blasphémer, et implore son saint patron
avec menaces : Grand saint, accorde-moi ce que je te
demande, ou je te jette une pierre à la tête, « ou té feg’ un
pic ».
Il pouvait, au besoin, s’ajouter utilement à l’équipage. Le
provençal, dans la cambuse, attisait sous une marmite de fer
un feu de tourbe, et faisait la soupe.
Cette soupe était une espèce de puchero où le poisson
remplaçait la viande et où le provençal jetait des pois
chiches, de petits morceaux de lard coupés carrément, et des
gousses de piment rouge, concessions du mangeur de
bouillabaisse aux mangeurs d’olla podrida. Un des sacs de
provisions, déballé, était à côté de lui. Il avait allumé, au-
dessus de sa tête, une lanterne de fer à vitres de talc,
oscillant à un crochet du plafond de la cambuse. À côté, à
un autre crochet, se balançait l’alcyon girouette. C’était

112
alors une croyance populaire qu’un alcyon mort, suspendu
par le bec, présente toujours la poitrine au côté d’où vient le
vent.
Tout en faisant la soupe, le provençal se mettait par
instants dans la bouche le goulot d’une gourde et avalait un
coup d’aguardiente. C’était une de ces gourdes revêtues
d’osier, larges et plates, à oreillons, qu’on se pendait au côté
par une courroie, et qu’on appelait alors « gourdes de
hanche ». Entre chaque gorgée, il mâchonnait un couplet
d’une de ces chansons campagnardes dont le sujet est rien
du tout ; un chemin creux, une haie ; on voit dans la prairie
par une crevasse du buisson l’ombre allongée d’une
charrette et d’un cheval au soleil couchant, et de temps en
temps au-dessus de la haie paraît et disparaît l’extrémité de
la fourche chargée de foin. Il n’en faut pas plus pour une
chanson.
Un départ, selon ce qu’on a dans le cœur ou dans l’esprit,
est un soulagement ou un accablement. Tous semblaient
allégés, un excepté, qui était le vieux de la troupe, l’homme
au chapeau sans pipe.
Ce vieux, qui paraissait plutôt allemand qu’autre chose,
bien qu’il eût une de ces figures à fond perdu où la
nationalité s’efface, était chauve, et si grave que sa calvitie
semblait une tonsure. Chaque fois qu’il passait devant la
sainte vierge de la proue, il soulevait son feutre, et l’on
pouvait apercevoir les veines gonflées et séniles de son
crâne. Une façon de grande robe usée et déchiquetée, en
serge brune de Dorchester, dont il s’enveloppait, ne cachait

113
qu’à demi son justaucorps serré, étroit, et agrafé jusqu’au
collet comme une soutane. Ses deux mains tendaient à
l’entre-croisement et avaient la jonction machinale de la
prière habituelle. Il avait ce qu’on pourrait nommer la
physionomie blême ; car la physionomie est surtout un
reflet, et c’est une erreur de croire que l’idée n’a pas de
couleur. Cette physionomie était évidemment la surface
d’un étrange état intérieur, la résultante d’un composé de
contradictions allant se perdre les unes dans le bien, les
autres dans le mal, et, pour l’observateur, la révélation d’un
à peu près humain pouvant tomber au-dessous du tigre ou
grandir au-dessus de l’homme. Ces chaos de l’âme existent.
Il y avait de l’illisible sur cette figure. Le secret y allait
jusqu’à l’abstrait. On comprenait que cet homme avait
connu l’avant-goût du mal, qui est le calcul, et l’arrière-
goût, qui est le zéro. Dans son impassibilité, peut-être
seulement apparente, étaient empreintes les deux
pétrifications, la pétrification du cœur, propre au bourreau,
et la pétrification de l’esprit, propre au mandarin. On
pouvait affirmer, car le monstrueux a sa manière d’être
complet, que tout lui était possible, même s’émouvoir. Tout
savant est un peu cadavre ; cet homme était un savant. Rien
qu’à le voir, on devinait cette science empreinte dans les
gestes de sa personne et dans les plis de sa robe. C’était une
face fossile dont le sérieux était contrarié par cette mobilité
ridée du polyglotte qui va jusqu’à la grimace. Du reste,
sévère. Rien d’hypocrite, mais rien de cynique. Un songeur
tragique. C’était l’homme que le crime a laissé pensif. Il
avait le sourcil d’un trabucaire modifié par le regard d’un
114
archevêque. Ses rares cheveux gris étaient blancs sur les
tempes. On sentait en lui le chrétien, compliqué de
fatalisme turc. Des nœuds de goutte déformaient ses doigts
disséqués par la maigreur ; sa haute taille roide était
ridicule ; il avait le pied marin. Il marchait lentement sur le
pont sans regarder personne, d’un air convaincu et sinistre.
Ses prunelles étaient vaguement pleines de la lueur fixe
d’une âme attentive aux ténèbres et sujette à des
réapparitions de conscience.
De temps en temps le chef de la bande, brusque et alerte,
et faisant de rapides zigzags dans le navire, venait lui parler
à l’oreille. Le vieillard répondait d’un signe de tête. On eût
dit l’éclair consultant la nuit.

III

les hommes inquiets sur la mer inquiète

Deux hommes sur le navire étaient absorbés, ce vieillard


et le patron de l’ourque, qu’il ne faut pas confondre avec le
chef de la bande ; le patron était absorbé par la mer, le
vieillard par le ciel. L’un ne quittait pas des yeux la vague,
l’autre attachait sa surveillance aux nuages. La conduite de
l’eau était le souci du patron ; le vieillard semblait suspecter
le zénith. Il guettait les astres par toutes les ouvertures de la
nuée.
C’était ce moment où il fait encore jour, et où quelques
étoiles commencent à piquer faiblement le clair du soir.

115
L’horizon était singulier. La brume y était diverse.
Il y avait plus de brouillard sur la terre, et plus de nuage
sur la mer.
Avant même d’être sorti de Portland-Bay, le patron,
préoccupé du flot, eut tout de suite une grande minutie de
manœuvres. Il n’attendit pas qu’on eût décapé. Il passa en
revue le trelingage, et s’assura que la bridure des bas
haubans était en bon état et appuyait bien les gambes de
hune, précaution d’un homme qui compte faire des
témérités de vitesse.
L’ourque, c’était là son défaut, enfonçait d’une demi-vare
par l’avant plus que par l’arrière.
Le patron passait à chaque instant du compas de route au
compas de variation, visant par les deux pinnules aux objets
de la côte, afin de reconnaître l’aire de vent à laquelle ils
répondaient. Ce fut d’abord une brise de bouline qui se
déclara ; il n’en parut pas contrarié, bien qu’elle s’éloignât
de cinq pointes du vent de la route. Il tenait lui-même la
barre le plus possible, paraissant ne se fier qu’à lui pour ne
perdre aucune force, l’effet du gouvernail s’entretenant par
la rapidité du sillage.
La différence entre le vrai rumb et le rumb apparent étant
d’autant plus grande que le vaisseau a plus de vitesse,
l’ourque semblait gagner vers l’origine du vent plus qu’elle
ne faisait réellement. L’ourque n’avait pas vent largue et
n’allait pas au plus près, mais on ne connaît directement le
vrai rumb que lorsqu’on va vent arrière. Si l’on aperçoit

116
dans les nuées de longues bandes qui aboutissent au même
point de l’horizon, ce point est l’origine du vent ; mais ce
soir-là il y avait plusieurs vents, et l’aire du rumb était
trouble ; aussi le patron se méfiait des illusions du navire.
Il gouvernait à la fois timidement et hardiment, brassait
au vent, veillait aux écarts subits, prenait garde aux lans, ne
laissait pas arriver le bâtiment, observait la dérive, notait les
petits chocs de la barre, avait l’œil à toutes les circonstances
du mouvement, aux inégalités de vitesse du sillage, aux
folles ventes, se tenait constamment, de peur d’aventure, à
quelque quart de vent de la côte qu’il longeait, et surtout
maintenait l’angle de la girouette avec la quille plus ouvert
que l’angle de la voilure, le rumb de vent indiqué par la
boussole étant toujours douteux, à cause de la petitesse du
compas de route. Sa prunelle, imperturbablement baissée,
examinait toutes les formes que prenait l’eau.
Une fois pourtant il leva les yeux vers l’espace et tâcha
d’apercevoir les trois étoiles qui sont dans le baudrier
d’Orion ; ces étoiles se nomment les trois Mages, et un
vieux proverbe des anciens pilotes espagnols dit : Qui voit
les trois mages n’est pas loin du sauveur.
Ce coup d’œil du patron au ciel coïncida avec cet aparté
grommelé à l’autre bout du navire par le vieillard :
— Nous ne voyons pas même la Claire des Gardes, ni
l’astre Antarès, tout rouge qu’il est. Pas une étoile n’est
distincte.
Aucun souci parmi les autres fugitifs.

117
Toutefois, quand la première hilarité de l’évasion fut
passée, il fallut bien s’apercevoir qu’on était en mer au mois
de janvier, et que la bise était glacée. Impossible de se loger
dans la cabine, beaucoup trop étroite et d’ailleurs
encombrée de bagages et de ballots. Les bagages
appartenaient aux passagers, et les ballots à l’équipage, car
l’ourque n’était point un navire de plaisance et faisait la
contrebande. Les passagers durent s’établir sur le pont ;
résignation facile à ces nomades. Les habitudes du plein air
rendent aisés aux vagabonds les arrangements de nuit ; la
belle étoile est de leurs amies ; et le froid les aide à dormir,
à mourir quelquefois.
Cette nuit-là, du reste, on vient de le voir, la belle étoile
était absente.
Le languedocien et le génois, en attendant le souper, se
pelotonnèrent près des femmes, au pied du mât, sous des
prélarts que les matelots leur jetèrent.
Le vieux chauve resta debout à l’avant, immobile et
comme insensible au froid.
Le patron de l’ourque, de la barre où il était, fit une sorte
d’appel guttural assez semblable à l’interjection de l’oiseau
qu’on appelle en Amérique l’Exclamateur ; à ce cri le chef
de la bande approcha, et le patron lui adressa cette
apostrophe : Etcheco jaüna ! Ces deux mots basques, qui
signifient « laboureur de la montagne », sont, chez ces
antiques cantabres, une entrée en matière solennelle et
commandent l’attention.

118
Puis le patron montra du doigt au chef le vieillard, et le
dialogue continua en espagnol, peu correct, du reste, étant
de l’espagnol montagnard. Voici les demandes et les
réponses :
— Etcheco jaïma, que es este hombre ? [2]
— Un hombre.
— Que lenguas habla ?
— Todas.
— Que cosas sabe ?
— Todas.
— Qual païs ?
— Ningun, y todos.
— Qual Dios ?
— Dios.
— Como le llamas ?
— El Tonto.
— Como dices que le llamas ?
— El Sabio.
— En vuestre tropa, que esta ?
— Esta lo que esta.
— El gefe ?
— No.
— Pues, que esta ?
— La alma.
Le chef et le patron se séparèrent, chacun retournant à sa
pensée, et peu après la Matutina sortit du golfe.
Les grands balancements du large commencèrent.

119
La mer, dans les écartements de l’écume, était
d’apparence visqueuse ; les vagues, vues dans la clarté
crépusculaire à profil perdu, avaient des aspects de flaques
de fiel. Çà et là une lame, flottant à plat, offrait des fêlures
et des étoiles, comme une vitre où l’on a jeté des pierres.
Au centre de ces étoiles, dans un trou tournoyant, tremblait
une phosphorescence, assez semblable à cette réverbération
féline de la lumière disparue qui est dans la prunelle des
chouettes.
La Matutina traversa fièrement et en vaillante nageuse le
redoutable frémissement du banc Chambours. Le banc
Chambours, obstacle latent à la sortie de la rade de
Portland, n’est point un barrage, c’est un amphithéâtre. Un
cirque de sable sous l’eau, des gradins sculptés par les
cercles de l’onde, une arène ronde et symétrique, haute
comme une Yungfrau, mais noyée, un colisée de l’océan
entrevu par le plongeur dans la transparence visionnaire de
l’engloutissement, c’est là le banc Chambours. Les hydres
s’y combattent, les léviathans s’y rencontrent ; il y a là,
disent les légendes, au fond du gigantesque entonnoir, des
cadavres de navires saisis et coulés par l’immense araignée
Kraken, qu’on appelle aussi le poisson-montagne. Telle est
l’effrayante ombre de la mer.
Ces réalités spectrales ignorées de l’homme se
manifestent à la surface par un peu de frisson.
Au dix-neuvième siècle, le banc Chambours est en ruine.
Le brise-lames récemment construit a bouleversé et tronqué
à force de ressacs cette haute architecture sous-marine, de

120
même que la jetée bâtie au Croisic en 1760 y a changé d’un
quart d’heure l’établissement des marées. La marée
pourtant, c’est éternel ; mais l’éternité obéit à l’homme plus
qu’on ne croit.

IV

entrée en scène d’un nuage différent des autres

Le vieux homme que le chef de la troupe avait qualifié


d’abord le Fou, puis le Sage, ne quittait plus l’avant. Depuis
le passage du banc Chambours, son attention se partageait
entre le ciel et l’océan. Il baissait les yeux, puis les relevait ;
ce qu’il scrutait surtout, c’était le nord-est.
Le patron confia la barre à un matelot, enjamba le
panneau de la fosse aux câbles, traversa le passavent et vint
au gaillard de proue.
Il aborda le vieillard, mais non de face. Il se tint un peu
en arrière, les coudes serrés aux hanches, les mains
écartées, la tête penchée sur l’épaule, l’œil ouvert, le sourcil
haut, un coin des lèvres souriant, ce qui est l’attitude de la
curiosité, quand elle flotte entre l’ironie et le respect.
Le vieillard, soit qu’il eût l’habitude de parler
quelquefois seul, soit que sentir quelqu’un derrière lui
l’excitât à parler, se mit à monologuer, en considérant
l’étendue.
— Le méridien d’où l’on compte l’ascension droite est
marqué dans ce siècle par quatre étoiles, la Polaire, la

121
chaise de Cassiopée, la tête d’Andromède, et l’étoile
Algénib, qui est dans Pégase. Mais aucune n’est visible.
Ces paroles se succédaient automatiquement, confuses, à
peu près dites, et en quelque façon sans qu’il se mêlât de les
prononcer. Elles flottaient hors de sa bouche et se
dissipaient. Le monologue est la fumée des feux intérieurs
de l’esprit.
Le patron interrompit :
— Seigneur…
Le vieillard, peut-être un peu sourd en même temps que
très pensif, continua :
— Pas assez d’étoiles, et trop de vent. Le vent quitte
toujours sa route pour se jeter sur la côte. Il s’y jette à pic.
Cela tient à ce que la terre est plus chaude que la mer. L’air
y est plus léger. Le vent froid et lourd de la mer se précipite
sur la terre pour le remplacer. C’est pourquoi dans le grand
ciel le vent souffle vers la terre de tous les côtés. Il
importerait de faire des bordées allongées entre le parallèle
estimé et le parallèle présumé. Quand la latitude observée
ne diffère pas de la latitude présumée de plus de trois
minutes sur dix lieues, et de quatre sur vingt, on est en
bonne route.
Le patron salua, mais le vieillard ne le vit point. Cet
homme, qui portait presque une simarre d’universitaire
d’Oxford ou de Gœttingue, ne bougeait pas de sa posture
hautaine et revêche. Il observait la mer en connaisseur des
flots et des hommes. Il étudiait les vagues, mais presque

122
comme s’il allait demander dans leur tumulte son tour de
parole, et leur enseigner quelque chose. Il y avait en lui du
magister et de l’augure. Il avait l’air du pédant de l’abîme.
Il poursuivit son soliloque, peut-être fait, après tout, pour
être écouté.
— On pourrait lutter, si l’on avait une roue au lieu d’une
barre. Par une vitesse de quatre lieues à l’heure, trente livres
d’effort sur la roue peuvent produire trois cent mille livres
d’effet sur la direction. Et plus encore, car il y a des cas où
l’on fait faire à la trousse deux tours de plus.
Le patron salua une deuxième fois, et dit :
— Seigneur…
L’œil du vieillard se fixa sur lui. La tête tourna sans que
le corps remuât.
— Appelle-moi docteur.
— Seigneur docteur, c’est moi qui suis le patron.
— Soit, répondit le « docteur. »
Le docteur — nous le nommerons ainsi dorénavant —
parut consentir au dialogue :
— Patron, as-tu un octant anglais ?
— Non.
— Sans octant anglais, tu ne peux prendre hauteur ni
par derrière, ni par devant.
— Les basques, répliqua le patron, prenaient hauteur
avant qu’il y eût des anglais.
— Méfie-toi de l’olofée.
— Je mollis quand il le faut.
123
— As-tu mesuré la vitesse du navire ?
— Oui.
— Quand ?
— Tout à l’heure.
— Par quel moyen ?
— Au moyen du loch.
— As-tu eu soin d’avoir l’œil sur le bois du loch ?
— Oui.
— Le sablier fait-il juste ses trente secondes ?
— Oui.
— Es-tu sûr que le sable n’a point usé le trou entre les
deux ampoulettes ?
— Oui.
— As-tu fait la contre-épreuve du sablier par la
vibration d’une balle de mousquet suspendue…
— À un fil plat tiré de dessus le chanvre roui ? Sans
doute.
— As-tu ciré le fil de peur qu’il ne s’allonge ?
— Oui.
— As-tu fait la contre-épreuve du loch ?
— J’ai fait la contre-épreuve du sablier par la balle du
mousquet et la contre-épreuve du loch par le boulet de
canon.
— Quel diamètre a ton boulet ?
— Un pied.
— Bonne lourdeur.
— C’est un ancien boulet de notre vieille ourque de
guerre, la Caße de Par-grand
— Qui était de l’armada ?
124
— Oui.
— Et qui portait six cents soldats, cinquante matelots
et vingt-cinq canons ?
— Le naufrage le sait.
— Comment as-tu pesé le choc de l’eau contre le
boulet ?
— Au moyen d’un peson d’Allemagne.
— As-tu tenu compte de l’impulsion du flot contre la
corde portant le boulet ?
— Oui.
— Quel est le résultat ?
— Le choc de l’eau a été de cent soixante-dix livres.
— C’est-à-dire que le navire fait à l’heure quatre lieues
de France.
— Et trois de Hollande.
— Mais c’est seulement le surplus de la vitesse du
sillage sur la vitesse de la mer.
— Sans doute.
— Où te diriges-tu ?
— À une anse que je connais entre Loyola et Saint-
Sébastien.
— Mets-toi vite sur le parallèle du lieu de l’arrivée.
— Oui. Le moins d’écart possible.
— Méfie-toi des vents et des courants. Les premiers
excitent les seconds.
— Traidores [3].
— Pas de mots injurieux. La mer entend. N’insulte
rien. Contente-toi d’observer.

125
— J’ai observé et j’observe. La marée est en ce
moment contre le vent ; mais tout à l’heure, quand elle
courra avec le vent, nous aurons du bon.
— As-tu un routier ?
— Non. Pas pour cette mer.
— Alors tu navigues à tâtons ?
— Point. J’ai la boussole.
— La boussole est un œil, le routier est l’autre.
— Un borgne voit.
— Comment mesures-tu l’angle que fait la route du
navire avec la quille ?
— J’ai mon compas de variation, et puis je devine.
— Deviner, c’est bien ; savoir, c’est mieux.
— Christophe [4] devinait.
— Quand il y a de la brouille et quand la rose tourne
vilainement, on ne sait plus par quel bout du harnais
prendre le vent, et l’on finit par n’avoir plus ni point estimé,
ni point corrigé. Un âne avec son routier vaut mieux qu’un
devin avec son oracle.
— Il n’y a pas encore de brouille dans la brise, et je ne
vois pas de motif d’alarme.
— Les navires sont des mouches dans la toile
d’araignée de la mer.
— Présentement, tout est en assez bon état dans la
vague et dans le vent.
— Un tremblement de points noirs sur le flot, voilà les
hommes sur l’océan.
— Je n’augure rien de mauvais pour cette nuit.

126
— Il peut arriver une telle bouteille à l’encre que tu
aies de la peine à te tirer d’intrigue.
— Jusqu’à présent tout va bien.
L’œil du docteur se fixa sur le nord-est.
Le patron continua :
— Gagnons seulement le golfe de Gascogne, et je
réponds de tout. Ah ! par exemple, j’y suis chez moi. Je le
tiens, mon golfe de Gascogne. C’est une cuvette souvent
bien en colère, mais là je connais toutes les hauteurs d’eau
et toutes les qualités de fond ; vase devant San Cipriano,
coquilles devant Cizarque, sable au cap Penas ; petits
cailloux au Boucaut de Mimizan, et je sais la couleur de
tous les cailloux.
Le patron s’interrompit ; le docteur ne l’écoutait plus.
Le docteur considérait le nord-est. Il se passait sur ce
visage glacial quelque chose d’extraordinaire.
Toute la quantité d’effroi possible à un masque de pierre
y était peinte.
Sa bouche laissa échapper ce mot :
— À la bonne heure !
Sa prunelle, devenue tout à fait de hibou et toute ronde,
s’était dilatée de stupeur en examinant un point de l’espace.
Il ajouta :
— C’est juste. Quant à moi, je consens.
Le patron le regardait.

127
Le docteur reprit, se parlant à lui-même ou parlant à
quelqu’un dans l’abîme :
— Je dis oui.
Il se tut, ouvrit de plus en plus son œil avec un
redoublement d’attention sur ce qu’il voyait, et reprit :
— Cela vient de loin, mais cela sait ce que cela fait.
Le segment de l’espace où plongeaient le rayon visuel et
la pensée du docteur, étant opposé au couchant, était éclairé
par la vaste réverbération crépusculaire presque comme par
le jour. Ce segment, fort circonscrit et entouré de lambeaux
de vapeur grisâtre, était tout simplement bleu, mais d’un
bleu plus voisin du plomb que de l’azur.
Le docteur, tout à fait retourné du côté de la mer et sans
regarder le patron désormais, désigna de l’index ce segment
aérien, et dit :
— Patron, vois-tu ?
— Quoi ?
— Cela.
— Quoi ?
— Là-bas.
— Du bleu. Oui.
— Qu’est-ce ?
— Un coin du ciel.
— Pour ceux qui vont au ciel, dit le docteur. Pour ceux
qui vont ailleurs, c’est autre chose.
Et il souligna ces paroles d’énigme d’un effrayant regard
perdu dans l’ombre.

128
Il y eut un silence.
Le patron, songeant à la double qualification donnée par
le chef à cet homme, se posa en lui-même cette question :
Est-ce un fou ? Est-ce un sage ?
L’index osseux et rigide du docteur était demeuré dressé
comme en arrêt vers le coin bleu trouble de l’horizon.
Le patron examina ce bleu.
— En effet, grommela-t-il, ce n’est pas du ciel, c’est du
nuage.
— Nuage bleu pire que nuage noir, dit le docteur. Et il
ajouta :
— C’est le nuage de la neige.
— La nube de la nieve, fit le patron comme s’il
cherchait à mieux comprendre en se traduisant le mot.
— Sais-tu ce que c’est que le nuage de la neige ?
demanda le docteur.
— Non.
— Tu le sauras tout à l’heure.
Le patron se remit à considérer l’horizon.
Tout en observant le nuage, le patron parlait entre ses
dents.
— Un mois de bourrasque, un mois de pluie, janvier
qui tousse et février qui pleure, voilà tout notre hiver à nous
autres asturiens. Notre pluie est chaude. Nous n’avons de
neige que dans la montagne. Par exemple, gare à
l’avalanche ! l’avalanche ne connaît rien ; l’avalanche, c’est
la bête.
129
— Et la trombe, c’est le monstre, dit le docteur.
Le docteur, après une pause, ajouta :
— La voilà qui vient.
Il reprit :
— Plusieurs vents se mettent au travail à la fois. Un
gros vent, de l’ouest, et un vent très lent, de l’est.
— Celui-là est un hypocrite, dit le patron.
La nuée bleue grandissait.
— Si la neige, continua le docteur, est redoutable quand
elle descend de la montagne, juge de ce qu’elle est quand
elle croule du pôle.
Son œil était vitreux. Le nuage semblait croître sur son
visage en même temps qu’à l’horizon.
Il reprit avec un accent de rêverie :
— Toutes les minutes amènent l’heure. La volonté d’en
haut s’entr’ouvre.
Le patron de nouveau se posa intérieurement ce point
d’interrogation : Est-ce un fou ?
— Patron, repartit le docteur, la prunelle toujours
attachée sur le nuage, as-tu beaucoup navigué dans la
Manche ?
Le patron répondit :
— C’est aujourd’hui la première fois.
Le docteur, que le nuage bleu absorbait, et qui, de même
que l’éponge n’a qu’une capacité d’eau, n’avait qu’une

130
capacité d’anxiété, ne fut pas, à cette réponse du patron,
ému au delà d’un très léger dressement d’épaule.
— Comment cela ?
— Seigneur docteur, je ne fais habituellement que le
voyage d’Irlande. Je vais de Fontarabie à Black-Harbour ou
à l’île Akill, qui est deux îles. Je vais parfois à Brachipult,
qui est une pointe du pays de Galles. Mais je gouverne
toujours par delà les îles Scilly. Je ne connais pas cette mer-
ci.
— C’est grave. Malheur à qui épelle l’océan ! La
Manche est une mer qu’il faut lire couramment. La Manche,
c’est le sphinx. Méfie-toi du fond.
— Nous sommes ici dans vingt-cinq brasses.
— Il faut arriver aux cinquante-cinq brasses qui sont
au couchant et éviter les vingt qui sont au levant.
— En route, nous sonderons.
— La Manche n’est pas une mer comme une autre. La
marée y monte de cinquante pieds dans les malines et de
vingt-cinq dans les mortes eaux. Ici, le reflux n’est pas
l’èbe, et l’èbe n’est pas le jusant. Ah ! tu m’avais l’air
décontenancé en effet.
— Cette nuit, nous sonderons.
— Pour sonder, il faut s’arrêter, et tu ne pourras.
— Pourquoi ?
— Parce que le vent.
— Nous essaierons.
— La bourrasque est une épée aux reins.
— Nous sonderons, seigneur docteur.

131
— Tu ne pourras pas seulement mettre côté à travers.
— Foi en Dieu.
— Prudence dans les paroles. Ne prononce pas
légèrement le nom irritable.
— Je sonderai, vous dis-je.
— Sois modeste. Tout à l’heure tu vas être souffleté
par le vent.
— Je veux dire que je tâcherai de sonder.
— Le choc de l’eau empêchera le plomb de descendre
et la ligne cassera. Ah ! tu viens dans ces parages pour la
première fois !
— Pour la première fois.
— Eh bien, en ce cas, écoute, patron.
L’accent de ce mot, écoute, était si impératif que le
patron salua.
— Seigneur docteur, j’écoute.
— Amure à bâbord et borde à tribord.
— Que voulez-vous dire ?
— Mets le cap à l’ouest.
— Caramba !
— Mets le cap à l’ouest.
— Pas possible.
— Comme tu voudras. Ce que je t’en dis, c’est pour
les autres. Moi, j’accepte.
— Mais, seigneur docteur, le cap à l’ouest…
— Oui, patron.
— C’est le vent debout !
— Oui, patron.

132
— C’est un tangage diabolique !
— Choisis d’autres mots. Oui, patron.
— C’est le navire sur le chevalet !
— Oui, patron.
— C’est peut-être le mât rompu !
— Peut-être.
— Vous voulez que je gouverne à l’ouest !
— Oui.
— Je ne puis.
— En ce cas, fais ta dispute avec la mer comme tu
voudras.
— Il faudrait que le vent changeât.
— Il ne changera pas de toute la nuit.
— Pourquoi ?
— Ceci est un souffle long de douze cents lieues.
— Aller contre ce vent-là, impossible !
— Le cap à l’ouest, te dis-je !
— J’essaierai. Mais malgré tout nous dévierons.
— C’est le danger.
— La brise nous chasse à l’est.
— Ne va pas à l’est.
— Pourquoi ?
— Patron, sais-tu quel est aujourd’hui pour nous le
nom de la mort ?
— Non.
— La mort s’appelle l’Est.
— Je gouvernerai à l’ouest.

133
Le docteur cette fois regarda le patron, et le regarda avec
ce regard qui appuie comme pour enfoncer une pensée dans
un cerveau. Il s’était tourné tout entier vers le patron et il
prononça ces paroles lentement, syllabe à syllabe :
— Si cette nuit, quand nous serons au milieu de la mer,
nous entendons le son d’une cloche, le navire est perdu.
Le patron le considéra, stupéfait.
— Que voulez-vous dire ?
Le docteur ne répondit pas. Son regard, un instant sorti,
était maintenant rentré. Son œil était redevenu intérieur. Il
ne sembla point percevoir la question étonnée du patron. Il
n’était plus attentif qu’à ce qu’il écoutait en lui-même. Ses
lèvres articulèrent, comme machinalement, ces quelques
mots bas comme un murmure :
— Le moment est venu pour les âmes noires de se laver.
Le patron fit cette moue expressive qui rapproche du nez
tout le bas du visage.
— C’est plutôt le fou que le sage, grommela-t-il.
Et il s’éloigna.
Cependant il mit le cap à l’ouest.
Mais le vent et la mer grossissaient.

hardquanonne

134
Toutes sortes d’intumescences déformaient la brume et se
gonflaient à la fois sur tous les points de l’horizon, comme
si des bouches qu’on ne voyait pas étaient occupées à enfler
les outres de la tempête. Le modelé des nuages devenait
inquiétant.
La nuée bleue tenait tout le fond du ciel. Il y en avait
maintenant autant à l’ouest qu’à l’est. Elle avançait contre
la brise. Ces contradictions font partie du vent.
La mer qui, le moment d’auparavant, avait des écailles,
avait maintenant une peau. Tel est ce dragon. Ce n’était plus
le crocodile, c’était le boa. Cette peau, plombée et sale,
semblait épaisse et se ridait lourdement. À la surface, des
bouillons de houle, isolés, pareils à des pustules,
s’arrondissaient, puis crevaient. L’écume ressemblait à une
lèpre.
C’est à cet instant-là que l’ourque, encore aperçue de loin
par l’enfant abandonné, alluma son fanal.
Un quart d’heure s’écoula.
Le patron chercha des yeux le docteur ; il n’était plus sur
le pont.
Sitôt que le patron l’avait quitté, le docteur avait courbé
sous le capot de chambre sa stature peu commode, et était
entré dans la cabine. Là il s’était assis près du fourneau, sur
un chouquet ; il avait tiré de sa poche un encrier de chagrin
et un portefeuille de cordouan ; il avait extrait du
portefeuille un parchemin plié en quatre, vieux, taché et
jauni ; il avait déplié cette feuille, pris une plume dans l’étui

135
de son encrier, posé à plat le portefeuille sur son genou et le
parchemin sur le portefeuille, et sur le verso de ce
parchemin, au rayonnement de la lanterne qui éclairait le
cuisinier, il s’était mis à écrire. Les secousses du flot le
gênaient. Le docteur écrivit longuement.
Tout en écrivant, le docteur remarqua la gourde
d’aguardiente que le provençal dégustait chaque fois qu’il
ajoutait un piment au puchero, comme s’il la consultait sur
l’assaisonnement.
Le docteur remarqua cette gourde, non parce que c’était
une bouteille d’eau-de-vie, mais à cause d’un nom qui était
tressé dans l’osier, en jonc rouge au milieu du jonc blanc. Il
faisait assez clair dans la cabine pour qu’on pût lire ce nom.
Le docteur, s’interrompant, l’épela à demi-voix :
— Hardquanonne.
Puis il s’adressa au cuisinier :
— Je n’avais pas encore fait attention à cette gourde.
Est-ce qu’elle a appartenu à Hardquanonne ?
— À notre pauvre camarade Hardquanonne ? fit le
cuisinier. Oui.
Le docteur poursuivit :
— À Hardquanonne, le flamand de Flandre ?
— Oui.
— Qui est en prison ?
— Oui.
— Dans le donjon de Chatham ?

136
— C’est sa gourde, répondit le cuisinier, et c’était mon
ami. Je la garde en souvenir de lui. Quand le reverrons-
nous ? Oui, c’est sa gourde de hanche.
Le docteur reprit sa plume et se remit à tracer
péniblement des lignes un peu tortueuses sur le parchemin.
Il avait évidemment le souci que cela fût très lisible. Malgré
le tremblement du bâtiment et le tremblement de l’âge, il
vint à bout de ce qu’il voulait écrire.
Il était temps, car subitement il y eut un coup de mer.
Une arrivée impétueuse de flots assaillit l’ourque, et l’on
sentit poindre cette danse effrayante par laquelle les navires
accueillent la tempête.
Le docteur se leva, s’approcha du fourneau, tout en
opposant de savantes flexions de genou aux brusqueries de
la houle, sécha, comme il put, au feu de la marmite les
lignes qu’il venait d’écrire, replia le parchemin dans le
portefeuille, et remit le portefeuille et l’écritoire dans sa
poche.
Le fourneau n’était pas la pièce la moins ingénieuse de
l’aménagement intérieur de l’ourque ; il était dans un bon
isolement. Pourtant la marmite oscillait. Le provençal la
surveillait.
— Soupe au poisson, dit-il.
— Pour les poissons, répondit le docteur.
Puis il retourna sur le pont.

137
VI

ils se croient aidés

À travers sa préoccupation croissante, le docteur passa


une sorte de revue de la situation, et quelqu’un qui eût été
près de lui eût pu entendre ceci sortir de ses lèvres :
— Trop de roulis et pas assez de tangage.
Et le docteur, rappelé par le travail obscur de son esprit,
redescendit dans sa pensée comme un mineur dans son
puits.
Cette méditation n’excluait nullement l’observation de la
mer. La mer observée est une rêverie.
Le sombre supplice des eaux, éternellement tourmentées,
allait commencer. Une lamentation sortait de toute cette
onde. Des apprêts, confusément lugubres, se faisaient dans
l’immensité. Le docteur considérait ce qu’il avait sous les
yeux et ne perdait aucun détail. Du reste il n’y avait dans
son regard aucune contemplation. On ne contemple pas
l’enfer.
Une vaste commotion, encore à demi latente, mais
transparente déjà dans le trouble des étendues, accentuait et
aggravait de plus en plus le vent, les vapeurs, les houles.
Rien n’est logique et rien ne semble absurde comme
l’océan. Cette dispersion de soi-même est inhérente à sa
souveraineté, et est un des éléments de son ampleur. Le flot
est sans cesse pour et contre. Il ne se noue que pour se
dénouer. Un de ses versants attaque, un autre délivre. Pas de
138
vision comme les vagues. Comment peindre ces creux et
ces reliefs alternants, réels à peine, ces vallées, ces hamacs,
ces évanouissements de poitrails, ces ébauches ? Comment
exprimer ces halliers de l’écume, mélangés de montagne et
de songe ? L’indescriptible est là, partout, dans la déchirure,
dans le froncement, dans l’inquiétude, dans le démenti
personnel, dans le clair-obscur, dans les pendentifs de la
nuée, dans les clefs de voûte toujours défaites, dans la
désagrégation sans lacune et sans rupture, et dans le fracas
funèbre que fait toute cette démence.
La brise venait de se déclarer plein nord. Elle était
tellement favorable dans sa violence, et si utile à
l’éloignement de l’Angleterre, que le patron de la Matutina
s’était décidé à couvrir la barque de toile. L’ourque
s’évadait dans l’écume, comme au galop, toutes voiles hors,
vent arrière, bondissant de vague en vague, avec rage et
gaîté. Les fugitifs, ravis, riaient. Ils battaient des mains,
applaudissant la houle, le flot, les souffles, les voiles, la
vitesse, la fuite, l’avenir ignoré. Le docteur semblait ne pas
les voir, et songeait.
Tout vestige de jour s’était éclipsé.
Cette minute-là était celle où l’enfant attentif sur les
falaises lointaines perdit l’ourque de vue. Jusqu’à ce
moment son regard était resté fixé et comme appuyé sur le
navire. Quelle part ce regard eut-il dans la destinée ? Dans
cet instant où la distance effaça l’ourque et où l’enfant ne
vit plus rien, l’enfant s’en alla au nord pendant que le navire
s’en allait au sud.

139
Tous s’enfonçant dans la nuit.

VII

horreur sacrée

De leur côté, mais avec épanouissement et allégresse,


ceux que l’ourque emportait regardaient derrière eux reculer
et décroître la terre hostile. Peu à peu la rondeur obscure de
l’océan montait, amincissant dans le crépuscule Portland,
Purbeck, Tineham, Kimmeridge, les deux Matravers, les
longues bandes de la falaise brumeuse, et la côte ponctuée
de phares.
L’Angleterre s’effaça. Les fuyards n’eurent plus autour
d’eux que la mer.
Tout à coup la nuit fut terrible.
Il n’y eut plus d’étendue ni d’espace ; le ciel s’était fait
noirceur, et il se referma sur le navire. La lente descente de
la neige commença. Quelques flocons apparurent. On eût
dit des âmes. Rien ne fut plus visible dans le champ de
course du vent. On se sentit livré. Tout le possible était là,
piège.
C’est par cette obscurité de caverne que débute dans nos
climats la trombe polaire.
Un grand nuage trouble, pareil au dessous d’une hydre,
pesait sur l’océan, et par endroits ce ventre livide adhérait
aux vagues. Quelques-unes de ces adhérences ressemblaient
à des poches crevées, pompant la mer, se vidant de vapeur
140
et s’emplissant d’eau. Ces succions soulevaient çà et là sur
le flot des cônes d’écume.
La tourmente boréale se précipita sur l’ourque, l’ourque
se rua dedans.
La rafale et le navire vinrent au-devant l’un de l’autre
comme pour une insulte.
Dans ce premier abordage forcené, pas une voile ne fut
carguée, pas un foc ne fut amené, pas un ris ne fut pris, tant
l’évasion est un délire. Le mât craquait et se ployait en
arrière, comme effrayé.
Les cyclones, dans notre hémisphère nord, tournent de
gauche à droite, dans le même sens que les aiguilles d’une
montre, avec un mouvement de translation qui atteint
quelquefois soixante milles par heure. Quoiqu’elle fût en
plein à la merci de cette violente poussée giratoire, l’ourque
se comportait comme si elle eût été dans le demi-cercle
maniable, sans autre précaution que de se tenir debout à la
lame, et de présenter le cap au vent antérieur en recevant le
vent actuel à tribord afin d’éviter les coups d’arrière et de
travers. Cette demi-prudence n’eût servi de rien en cas
d’une saute de vent de bout en bout. Une profonde rumeur
soufflait dans la région inaccessible.
Le rugissement de l’abîme, rien n’est comparable à cela.
C’est l’immense voix bestiale du monde. Ce que nous
appelons la matière, cet organisme insondable, cet
amalgame d’énergies incommensurables où parfois on
distingue une quantité imperceptible d’intention qui fait

141
frissonner, ce cosmos aveugle et nocturne, ce Pan
incompréhensible, a un cri, cri étrange, prolongé, obstiné,
continu, qui est moins que la parole et plus que le tonnerre.
Ce cri, c’est l’ouragan. Les autres voix, chants, mélodies,
clameurs, verbes, sortent des nids, des couvées, des
accouplements, des hyménées, des demeures ; celle-ci,
trombe, sort de ce Rien qui est Tout. Les autres voix
expriment l’âme de l’univers ; celle-ci en exprime le
monstre. C’est l’informe, hurlant. C’est l’inarticulé parlé
par l’indéfini. Chose pathétique et terrifiante. Ces rumeurs
dialoguent au-dessus et au delà de l’homme. Elles s’élèvent,
s’abaissent, ondulent, déterminent des flots de bruit, font
toutes sortes de surprises farouches à l’esprit, tantôt éclatent
tout près de notre oreille avec une importunité de fanfare,
tantôt ont l’enrouement rauque du lointain ; brouhaha
vertigineux qui ressemble à un langage, et qui est un
langage en effet ; c’est l’effort que fait le monde pour
parler, c’est le bégaiement du prodige. Dans ce vagissement
se manifeste confusément tout ce qu’endure, subit, souffre,
accepte et rejette l’énorme palpitation ténébreuse. Le plus
souvent, cela déraisonne, cela semble un accès de maladie
chronique, et c’est plutôt de l’épilepsie répandue que de la
force employée ; on croit assister à une chute du haut mal
dans l’infini. Par moments, on entrevoit une revendication
de l’élément, on ne sait quelle velléité de reprise du chaos
sur la création. Par moments, c’est une plainte, l’espace se
lamente et se justifie, c’est quelque chose comme la cause
du monde plaidée ; on croit deviner que l’univers est un
procès ; on écoute, on tâche de saisir les raisons données, le
142
pour et contre redoutable ; tel gémissement de l’ombre a la
ténacité d’un syllogisme. Vaste trouble pour la pensée. La
raison d’être des mythologies et des polythéismes est là. À
l’effroi de ces grands murmures s’ajoutent des profils
surhumains sitôt évanouis qu’aperçus, des euménides à peu
près distinctes, des gorges de furies dessinées dans les
nuages, des chimères plutoniennes presque affirmées.
Aucune horreur n’égale ces sanglots, ces rires, ces
souplesses du fracas, ces demandes et ces réponses
indéchiffrables, ces appels à des auxiliaires inconnus.
L’homme ne sait que devenir en présence de cette
incantation épouvantable. Il plie sous l’énigme de ces
intonations draconiennes. Quel sous-entendu y a-t-il ? Que
signifient-elles ? qui menacent-elles ? qui supplient-elles ?
Il y a là comme un déchaînement. Vociférations de
précipice à précipice, de l’air à l’eau, du vent au flot, de la
pluie au rocher, du zénith au nadir, des astres aux écumes, la
muselière du gouffre défaite, tel est ce tumulte, compliqué
d’on ne sait quel démêlé mystérieux avec les mauvaises
consciences.
La loquacité de la nuit n’est pas moins lugubre que son
silence. On y sent la colère de l’ignoré.
La nuit est une présence. Présence de qui ?
Du reste, entre la nuit et les ténèbres, il faut distinguer.
Dans la nuit il y a l’absolu ; il y a le multiple dans les
ténèbres. La grammaire, cette logique, n’admet pas de
singulier pour les ténèbres. La nuit est une, les ténèbres sont
plusieurs.

143
Cette brume du mystère nocturne, c’est l’épars, le fugace,
le croulant, le funeste. On ne sent plus la terre, on sent
l’autre réalité.
Dans l’ombre infinie et indéfinie, il y a quelque chose, ou
quelqu’un, de vivant ; mais ce qui est vivant là fait partie de
notre mort. Après notre passage terrestre, quand cette
ombre sera pour nous de la lumière, la vie qui est au delà de
notre vie nous saisira. En attendant, il semble qu’elle nous
tâte. L’obscurité est une pression. La nuit est une sorte de
mainmise sur notre âme. À de certaines heures hideuses et
solennelles nous sentons ce qui est derrière le mur du
tombeau empiéter sur nous.
Jamais cette proximité de l’inconnu n’est plus palpable
que dans les tempêtes de mer. L’horrible s’y accroît du
fantasque. L’interrupteur possible des actions humaines,
l’antique Assemble-nuages, a là, à sa disposition, pour
pétrir l’événement comme bon lui semble, l’élément
inconsistant, l’incohérence illimitée, la force diffuse sans
parti pris. Ce mystère, la tempête, accepte et exécute, à
chaque instant, on ne sait quels changements de volonté,
apparents ou réels.
Les poètes ont de tout temps appelé cela le caprice des
flots.
Mais le caprice n’existe pas.
Les choses déconcertantes que nous nommons, dans la
nature, caprice, et dans la destinée, hasard, sont des
tronçons de loi entrevus.

144
VIII

nix et nox

Ce qui caractérise la tempête de neige, c’est qu’elle est


noire. L’aspect habituel de la nature dans l’orage, terre ou
mer obscure, ciel blême, est renversé ; le ciel est noir,
l’océan est blanc. En bas écume, en haut ténèbres. Un
horizon muré de fumée, un zénith plafonné de crêpe. La
tempête ressemble à l’intérieur d’une cathédrale tendue de
deuil. Mais aucun luminaire dans cette cathédrale. Pas de
feux Saint-Elme aux pointes des vagues ; pas de
flammèches, pas de phosphores ; rien qu’une immense
ombre. Le cyclone polaire diffère du cyclone tropical en
ceci que l’un allume toutes les lumières et que l’autre les
éteint toutes. Le monde devient subitement une voûte de
cave. De cette nuit tombe une poussière de taches pâles qui
hésitent entre ce ciel et cette mer. Ces taches, qui sont les
flocons de neige, glissent, errent et flottent. C’est quelque
chose comme les larmes d’un suaire qui se mettraient à
vivre et entreraient en mouvement. À cet ensemencement se
mêle une bise forcenée. Une noirceur émiettée en
blancheurs, le furieux dans l’obscur, tout le tumulte dont est
capable le sépulcre, un ouragan sous un catafalque, telle est
la tempête de neige.
Dessous tremble l’océan, recouvrant de formidables
approfondissements inconnus.

145
Dans le vent polaire, qui est électrique, les flocons se font
tout de suite grêlons, et l’air s’emplit de projectiles. L’eau
pétille, mitraillée.
Pas de coups de tonnerre. L’éclair des tourmentes
boréales est silencieux. Ce qu’on dit quelquefois du chat,
« il jure » , on peut le dire de cet éclair-là. C’est une menace
de gueule entr’ouverte, étrangement inexorable. La tempête
de neige, c’est la tempête aveugle et muette. Quand elle a
passé, souvent les navires aussi sont aveugles, et les
matelots muets.
Sortir d’un tel gouffre est malaisé.
On se tromperait pourtant de croire le naufrage
absolument inévitable. Les pêcheurs danois de Disco et du
Balesin, les chercheurs de baleines noires, Hearn allant vers
le détroit de Behring reconnaître l’embouchure de la
Rivière de la mine de Cuivre, Hudson, Mackenzie,
Vancouver, Ross, Dumont d’Urville, ont subi, au pôle
même, les plus inclémentes bourrasques de neige, et s’en
sont échappés.
C’est dans cette espèce de tempête-là que l’ourque était
entrée à pleines voiles et avec triomphe. Frénésie contre
frénésie. Quand Montgomery, s’évadant de Rouen, précipita
à toutes rames sa galère sur la chaîne barrant la Seine à la
Bouille, il eut la même effronterie.
La Matutina courait. Son penchement sous voiles faisait
par instants avec la mer un affreux angle de quinze degrés,
mais sa bonne quille ventrue adhérait au flot comme à de la

146
glu. La quille résistait à l’arrachement de l’ouragan. La cage
à feu éclairait l’avant. Le nuage plein de souffles traînant sa
tumeur sur l’océan, rétrécissait et rongeait de plus en plus la
mer autour de l’ourque. Pas une mouette. Pas une hirondelle
de falaise. Rien que la neige. Le champ des vagues était
petit et épouvantable. On n’en voyait que trois ou quatre,
démesurées.
De temps en temps un vaste éclair couleur de cuivre
rouge apparaissait derrière les superpositions obscures de
l’horizon et du zénith. Cet élargissement vermeil montrait
l’horreur des nuées. Le brusque embrasement des
profondeurs, sur lequel, pendant une seconde, se
détachaient les premiers plans des nuages et les fuites
lointaines du chaos céleste, mettait l’abîme en perspective.
Sur ce fond de feu les flocons de neige devenaient noirs, et
l’on eût dit des papillons sombres volant dans une
fournaise. Puis tout s’éteignait.
La première explosion passée, la bourrasque, chassant
toujours l’ourque, se mit à rugir en basse continue. C’est la
phase de grondement, redoutable diminution de fracas. Rien
d’inquiétant comme ce monologue de la tempête. Ce
récitatif morne ressemble à un temps d’arrêt que
prendraient les mystérieuses forces combattantes, et indique
une sorte de guet dans l’inconnu
L’ourque continuait éperdument sa course. Ses deux
voiles majeures surtout faisaient une fonction effrayante. Le
ciel et la mer étaient d’encre, avec des jets de bave sautant
plus haut que le mât. À chaque instant, des paquets d’eau

147
traversaient le pont comme un déluge, et à toutes les
inflexions du roulis, les écubiers, tantôt de tribord, tantôt de
bâbord, devenaient autant de bouches ouvertes revomissant
l’écume à la mer. Les femmes s’étaient réfugiées dans la
cabine, mais les hommes demeuraient sur le pont. La neige
aveuglante tourbillonnait. Les crachats de la houle s’y
ajoutaient. Tout était furieux.
En ce moment, le chef de la bande, debout à l’arrière sur
la barre d’arcasse, d’une main s’accrochant aux haubans, de
l’autre arrachant sa pagne de tête qu’il secouait aux lueurs
de la cage à feu, arrogant, content, la face altière, les
cheveux farouches, ivre de toute cette ombre, cria :
— Nous sommes libres !
— Libres ! libres ! libres ! répétèrent les évadés.
Et toute la bande, saisissant des poings les agrès, se
dressa sur le pont.
— Hurrah ! cria le chef.
Et la bande hurla dans la tempête :
— Hurrah !
À l’instant où cette clameur s’éteignait parmi les rafales,
une voix grave et haute s’éleva à l’autre extrémité du
navire, et dit :
— Silence !
Toutes les têtes se retournèrent.
Ils venaient de reconnaître la voix du docteur. L’obscurité
était épaisse ; le docteur était adossé au mât avec lequel sa

148
maigreur se confondait, on ne le voyait pas.
La voix reprit :
— Écoutez !
Tous se turent.
Alors on entendit distinctement dans les ténèbres le
tintement d’une cloche.

IX

soin confié à la mer furieuse

Le patron de la barque, qui tenait la barre, éclata de rire.


— Une cloche ! C’est bon. Nous chassons à bâbord. Que
prouve cette cloche ? Que nous avons la terre à dextribord.
La voix ferme et lente du docteur repondit :
— Vous n’avez pas la terre à tribord.
— Mais si ! cria le patron.
— Non.
— Mais cette cloche vient de la terre.
— Cette cloche, dit le docteur, vient de la mer.
Il y eut un frisson parmi ces hommes hardis. Les faces
hagardes des deux femmes apparurent dans le carré du
capot de cabine comme deux larves évoquées. Le docteur
fît un pas, et sa longue forme noire se détacha du mât. On
entendait la cloche tinter au fond de la nuit.
Le docteur reprit :

149
— Il y a, au milieu de la mer, à moitié chemin entre
Portland et l’archipel de la Manche, une bouée, qui est là
pour avertir. Cette bouée est amarrée avec des chaînes aux
bas-fonds et flotte à fleur d’eau. Sur cette bouée est fixé un
tréteau de fer, et à la traverse de ce tréteau est suspendue
une cloche. Dans le gros temps, la mer, secouée, secoue la
bouée, et la cloche sonne. Cette cloche, vous l’entendez.
Le docteur laissa passer un redoublement de la bise,
attendit que le son de la cloche eût repris le dessus, et
poursuivit :
— Entendre cette cloche dans la tempête, quand le noroit
souffle, c’est être perdu. Pourquoi ? le voici : si vous
entendez le bruit de cette cloche, c’est que le vent vous
l’apporte. Or le vent vient de l’ouest et les brisants
d’Aurigny sont à l’est. Vous ne pouvez entendre la cloche
que parce que vous êtes entre la bouée et les brisants. C’est
sur ces brisants que le vent vous pousse. Vous êtes du
mauvais côté de la bouée. Si vous étiez du bon, vous seriez
au large, en haute mer, en route sûre, et vous n’entendriez
pas la cloche. Le vent n’en porterait pas le bruit vers vous.
Vous passeriez près de la bouée sans savoir qu’elle est là.
Nous avons dévié. Cette cloche, c’est le naufrage qui sonne
le tocsin. Maintenant, avisez ! La cloche, pendant que le
docteur parlait, apaisée par une baisse de brise, sonnait
lentement, un coup après l’autre, et ce tintement
intermittent semblait prendre acte des paroles du vieillard.
On eût dit le glas de l’abîme.

150
Tous écoutaient haletants, tantôt cette voix, tantôt cette
cloche.

la grande sauvage, c'est la tempête

Cependant le patron avait saisi son porte-voix.


— Cargate todo, hombres ! Débordez les écoutes,
halez les cale-bas, affalez les itaques et les cagues des
basses voiles ! mordons à l’ouest ! reprenons de la mer ! le
cap sur la bouée ! le cap sur la cloche ! il y a du large là-
bas. Tout n’est pas désespéré.
— Essayez, dit le docteur.
Disons ici, en passant, que cette bouée à sonnerie, sorte
de clocher de la mer, a été supprimée en 1802. De très vieux
navigateurs se souviennent encore de l’avoir entendue. Elle
avertissait, mais un peu tard.
L’ordre du patron fut obéi. Le languedocien fit un
troisième matelot. Tous aidèrent. On fit mieux que carguer,
on ferla, on sangla tous les rabans, on noua les cargue-
points, les cargue-fonds et les cargue-boulines ; on mit des
pataras sur les estropes qui purent ainsi servir de haubans de
travers ; on jumela le mât ; on cloua les mantelets de
sabord, ce qui est une façon de murer le navire. La
manœuvre, quoique exécutée en pantenne, n’en fut pas
moins correcte. L’ourque fut ramenée à la simplification de
détresse. Mais à mesure que le bâtiment, serrant tout,

151
s’amoindrissait, le bouleversement de l’air et de l’eau
croissait sur lui. La hauteur des houles atteignait presque la
dimension polaire.
L’ouragan, comme un bourreau pressé, se mit à écarteler
le navire. Ce fut, en un clin d’œil, un arrachement
effroyable, les huniers déralingués, le bordage rasé, les
dogues d’amures déboîtés, les haubans saccagés, le mât
brisé, tout le fracas du désastre volant en éclats. Les gros
câbles cédèrent, bien qu’ils eussent quatre brasses
d’étalingure.
La tension magnétique propre aux orages de neige aidait
à la rupture des cordages. Ils cassaient autant sous l’effluve
que sous le vent. Diverses chaînes sorties de leurs poulies
ne manœuvraient plus. À l’avant, les joues, et à l’arrière, les
hanches, ployaient sous des pressions à outrance. Une lame
emporta la boussole avec l’habitacle. Une autre lame
emporta le canot, amarré en porte-manteau au beaupré,
selon la bizarre coutume asturienne. Une autre lame
emporta la vergue civadière. Une autre lame emporta la
Notre-Dame de proue et la cage à feu.
Il ne restait que le gouvernail.
On suppléa au fanal manquant au moyen d’une grosse
grenade à brûlot pleine d’étoupe flambante et de goudron
allumé, qu’on suspendit à l’étrave.
Le mât, cassé en deux, tout hérissé de haillons
frissonnants, de cordes, de moufles et de vergues,

152
encombrait le pont. En tombant, il avait brisé un pan de la
muraille de tribord.
Le patron, toujours à la barre, cria :
— Tant que nous pouvons gouverner, rien n’est perdu.
Les œuvres vives tiennent bon. Des haches ! des haches !
Le mât à la mer ! dégagez le pont.
Équipage et passagers avaient la fièvre des batailles
suprêmes. Ce fut l’affaire de quelques coups de cognée. On
poussa le mât par-dessus le bord. Le pont fut débarrassé.
— Maintenant, reprit le patron, prenez une drisse et
amarrez-moi à la barre.
On le lia au timon.
Pendant qu’on l’attachait, il riait. Il cria à la mer :
— Beugle, la vieille ! beugle ! j’en ai vu de pires au cap
Machichaco.
Et quand il fut garrotté, il empoigna le timon à deux
poings avec cette joie étrange que donne le danger.
— Tout est bien, camarades ! Vive Notre-Dame de
Buglose ! Gouvernons à l’ouest !
Une lame de travers, colossale, vint, et s’abattit sur
l’arrière. Il y a toujours dans les tempêtes une sorte de
vague tigre, flot féroce et définitif, qui arrive à point
nommé, rampe quelque temps comme à plat ventre sur la
mer, puis bondit, rugit, grince, fond sur le navire en
détresse, et le démembre. Un engloutissement d’écume
couvrit toute la poupe de la Matutina, on entendit dans cette

153
mêlée d’eau et de nuit une dislocation. Quand l’écume se
dissipa, quand l’arrière reparut, il n’y avait plus ni patron, ni
gouvernail.
Tout avait été arraché.
La barre et l’homme qu’on venait d’y lier s’en étaient
allés avec la vague dans le pêle-mêle hennissant de la
tempête.
Le chef de la bande regarda fixement l’ombre et cria :
— Te burlas de nosotros ? [5]
À ce cri de révolte succéda un autre cri :
— Jetons l’ancre ! sauvons le patron.
On courut au cabestan. On mouilla l’ancre. Les ourques
n’en avaient qu’une. Ceci n’aboutit qu’à la perdre. Le fond
était de roc vif, la houle forcenée. Le câble cassa comme un
cheveu. L’ancre demeura au fond de la mer.
Du taille-mer il ne restait que l’ange regardant dans sa
lunette.
À dater de ce moment, l’ourque ne fut plus qu’une épave.
La Matutina était irrémédiablement désemparée. Ce navire,
tout à l’heure ailé, et presque terrible dans sa course, était
maintenant impotent. Pas une manœuvre qui ne fût tronquée
et désarticulée. Il obéissait, ankylosé et passif, aux furies
bizarres de la flottaison. Qu’en quelques minutes, à la place
d’un aigle, il y ait un cul-de-jatte, cela ne se voit qu’à la
mer.

154
Le soufflement de l’espace était de plus en plus
monstrueux. La tempête est un poumon épouvantable. Elle
ajoute sans cesse de lugubres aggravations à ce qui n’a
point de nuances, le noir. La cloche du milieu de la mer
sonnait désespérément, comme secouée par une main
farouche.
La Matutina s’en allait au hasard des vagues ; un
bouchon de liège a de ces ondulations ; elle ne voguait plus,
elle surnageait ; elle semblait à chaque instant prête à se
retourner le ventre à fleur d’eau comme un poisson mort.
Ce qui la sauvait de cette perdition, c’était la bonne
conservation de la coque, parfaitement étanche. Aucune
vaigre n’avait cédé sous la flottaison. Il n’y avait ni fissure,
ni crevasse, et pas une goutte d’eau n’entrait dans la cale.
Heureusement, car une avarie avait atteint la pompe et
l’avait mise hors de service.
L’ourque dansait hideusement dans l’angoisse des flots.
Le pont avait les convulsions d’un diaphragme qui cherche
à vomir. On eût dit qu’il faisait effort pour rejeter les
naufragés. Eux, inertes, se cramponnaient aux manœuvres
dormantes, au bordage, au traversin, au serre-bosse, aux
garcettes, aux cassures du franc-bord embouffeté dont les
clous leur déchiraient les mains, aux porques déjetées, à
tous les reliefs misérables du délabrement. De temps en
temps ils prêtaient l’oreille. Le bruit de la cloche allait
s’affaiblissant. On eût dit qu’elle aussi agonisait. Son
tintement n’était plus qu’un râle intermittent. Puis ce râle
s’éteignit. Où étaient-ils donc ? et à quelle distance étaient-

155
ils de la bouée ? Le bruit de la cloche les avait effrayés, son
silence les terrifia. Le noroit leur faisait faire un chemin
peut-être irréparable. Ils se sentaient emportés par une
frénétique reprise d’haleine. L’épave courait dans le noir.
Une vitesse aveuglée, rien n’est plus affreux. Ils sentaient
du précipice devant eux, sous eux, sur eux. Ce n’était plus
une course, c’était une chute.
Brusquement, dans l’énorme tumulte du brouillard de
neige, une rougeur apparut.
— Un phare ! crièrent les naufragés.

XI

les casquets

C’était en effet la Light-House des Casquets.


Un phare au dix-neuvième siècle est un haut cylindre
conoïde de maçonnerie surmonté d’une machine à éclairage
toute scientifique. Le phare des Casquets en particulier est
aujourd’hui une triple tour blanche portant trois châteaux de
lumière. Ces trois maisons à feu évoluent et pivotent sur des
rouages d’horlogerie avec une telle précision que l’homme
de quart qui les observe du large fait invariablement dix pas
sur le pont du navire pendant l’irradiation, et vingt-cinq
pendant l’éclipse. Tout est calculé dans le plan focal et dans
la rotation du tambour octogone formé de huit larges
lentilles simples à échelons, et ayant au-dessus et au-
dessous ses deux séries d’anneaux dioptriques ; engrenage

156
algébrique garanti des coups de vent et des coups de mer
par des vitres épaisses d’un millimètre, parfois cassées
pourtant par les aigles de mer qui se jettent dessus, grandes
phalènes de ces lanternes géantes. La bâtisse qui enferme,
soutient et sertit ce mécanisme est, comme lui,
mathématique. Tout y est sobre, exact, nu, précis, correct.
Un phare est un chiffre.
Au dix-septième siècle un phare était une sorte de
panache de la terre au bord de la mer. L’architecture d’une
tour de phare était magnifique et extravagante. On y
prodiguait les balcons, les balustres, les tourelles, les
logettes, les gloriettes, les girouettes. Ce n’étaient que
mascarons, statues, rinceaux, volutes, rondes-bosses,
figures et figurines, cartouches avec inscriptions. Pax in
bello, disait le phare d’Eddystone. Observons-le en passant,
cette déclaration de paix ne désarmait pas toujours l’océan.
Winstanley la répéta sur un phare qu’il construisit à ses frais
dans un lieu farouche, devant Plymouth. La tour du phare
achevée, il se mit dedans et la fit essayer par la tempête. La
tempête vint et emporta le phare et Winstanley. Du reste ces
bâtisses excessives donnaient de toutes parts prise à la
bourrasque, comme ces généraux trop chamarrés qui dans la
bataille attirent les coups. Outre les fantaisies de pierre, il y
avait les fantaisies de fer, de cuivre, de bois, les serrureries
faisaient relief, les charpentes faisaient saillie. Partout, sur
le profil du phare, débordaient, scellés au mur parmi les
arabesques, des engins de toute espèce, utiles et inutiles,
treuils, palans, poulies, contre-poids, échelles, grues de

157
chargement, grappins de sauvetage. Sur le faîte, autour du
foyer, de délicates serrureries ouvragées portaient de gros
chandeliers de fer où l’on plantait des tronçons de câble
noyés de résine, mèches brûlant opiniâtrement et qu’aucun
vent n’éteignait. Et du haut en bas, la tour était compliquée
d’étendards de mer, de banderoles, de bannières, de
drapeaux, de pennons, de pavillons, qui montaient de
hampe en hampe, d’étage en étage, amalgamant toutes les
couleurs, toutes les formes, tous les blasons, tous les
signaux, toutes les turbulences, jusqu’à la cage à rayons du
phare, et faisaient dans la tempête une joyeuse émeute de
guenilles autour de ce flamboiement. Cette effronterie de
lumière gaie au bord du gouffre ressemblait à un défi et
mettait en verve d’audace les naufragés. Mais le phare des
Casquets n’était point de cette mode.
C’était à cette époque un simple vieux phare barbare, tel
que Henri Ier l’avait fait construire après la perdition de la
Blanche-Nef, un bûcher flambant sous un treillis de fer au
haut d’un rocher, une braise derrière une grille, et une
chevelure de flamme dans le vent.
Le seul perfectionnement qu’avait eu ce phare depuis le
douzième siècle, c’était un soufflet de forge mis en
mouvement par une crémaillère à poids de pierre, qu’on
avait ajusté à sa cage à feu en 1610.
À ces antiques phares-là, l’aventure des oiseaux de mer
était plus tragique qu’aux phares actuels. Les oiseaux y
accouraient, attirés par la clarté, s’y précipitaient et
tombaient dans le brasier où on les voyait sauter, espèces
158
d’esprits noirs agonisant dans cet enfer ; et parfois ils
retombaient hors de la cage rouge sur le rocher, fumants,
boiteux, aveugles, comme hors d’une flamme de lampe des
mouches à demi brûlées.
À un navire en manœuvre, pourvu de toutes ses
ressources de gréement, et maniable au pilote, le phare des
Casquets est utile. Il crie gare ! Il avertit de l’écueil. À un
navire désemparé il n’est que terrible. La coque, paralysée
et inerte, sans résistance contre le plissement insensé de
l’eau, sans défense contre la pression du vent, poisson sans
nageoires, oiseau sans ailes, ne peut qu’aller où le souffle la
pousse. Le phare lui montre l’endroit suprême, signale le
lieu de disparition, fait le jour sur l’ensevelissement. Il est
la chandelle du sépulcre.
Éclairer l’ouverture inexorable, avertir de l’inévitable,
pas de plus tragique ironie.

XII

corps à corps avec l’écueil

Cette mystérieuse dérision ajoutée au naufrage, les


misérables en détresse sur la Matutina la comprirent tout de
suite. L’apparition du phare les releva d’abord, puis les
accabla. Rien à faire, rien à tenter. Ce qui a été dit des rois
peut se dire des flots. On est leur peuple ; on est leur proie.
Tout ce qu’ils délirent, on le subit. Le noroit dressait
l’ourque sur les Casquets. On y allait. Pas de refus possible.

159
On dérivait rapidement vers le récif. On sentait monter le
fond ; la sonde, si on eût pu mouiller utilement une sonde,
n’eût pas donné plus de trois ou quatre brasses. Les
naufragés écoutaient les sourds engouffrements de la vague
dans les hiatus sous-marins du profond rocher. Ils
distinguaient au-dessous du phare, comme une tranche
obscure, entre deux lames de granit, la passe étroite de
l’affreux petit havre sauvage qu’on devinait plein de
squelettes d’hommes et de carcasses de navires. C’était une
bouche d’antre, plutôt qu’une entrée de port. Ils entendaient
le pétillement du haut bûcher dans sa cage de fer, une
pourpre hagarde illuminait la tempête, la rencontre de la
flamme et de la grêle troublait la brume, la nuée noire et la
fumée rouge combattaient, serpent contre serpent, un
arrachement de braises volait au vent, et les flocons de
neige semblaient prendre la fuite devant cette brusque
attaque d’étincelles. Les brisants, estompés d’abord, se
dessinaient maintenant nettement, fouillis de roches, avec
des pics, des crêtes et des vertèbres. Les angles se
modelaient par de vives lignes vermeilles, et les plans
inclinés par de sanglants glissements de clarté. À mesure
qu’on avançait, le relief de l’écueil croissait et montait,
sinistre.
Une des femmes, l’irlandaise, dévidait éperdument son
rosaire.
À défaut du patron, qui était le pilote, restait le chef, qui
était le capitaine. Les basques savent tous la montagne et la

160
mer. Ils sont hardis aux précipices et inventifs dans les
catastrophes.
On arrivait, on allait toucher. On fut tout à coup si près de
la grande roche du nord des Casquets, que subitement elle
éclipsa le phare. On ne vit plus qu’elle, et de la lueur
derrière. Cette roche debout dans la brume ressemblait à
une grande femme noire avec une coiffe de feu.
Cette roche mal famée se nomme le Biblet. Elle
contrebute au septentrion l’écueil qu’un autre récif, l’Étacq-
aux-Guilmets, contrebute au midi. Le chef regarda le Biblet,
et cria :
— Un homme de bonne volonté pour porter un grelin au
brisant ! Y a-t-il ici quelqu’un qui sache nager ?
Pas de réponse.
Personne à bord ne savait nager, pas même les matelots,
ignorance du reste fréquente chez les gens de mer.
Une hiloire à peu près détachée de ses liaisons oscillait
dans le bordage.
Le chef l’étreignit de ses deux poings, et dit :
— Aidez-moi.
On détacha l’hiloire. On l’eut à sa disposition pour en
faire ce qu’on voudrait. De défensive elle devint offensive.
C’était une assez longue poutre, toute en cœur de chêne,
saine et robuste, pouvant servir d’engin d’attaque et de
point d’appui ; levier contre un fardeau, bélier contre une
tour.

161
— En garde ! cria le chef.
Ils se mirent six, arc-boutés au tronçon du mât, tenant
l’hiloire horizontale hors du bord et droite comme une lance
devant la hanche de l’écueil.
La manœuvre était périlleuse. Donner une poussée à une
montagne, c’est une audace. Les six hommes pouvaient être
jetés à l’eau du contre-coup.
Ce sont là les diversités de la lutte des tempêtes. Après la
rafale, l’écueil ; après le vent, le granit. On a affaire tantôt à
l’insaisissable, tantôt à l’inébranlable.
Il y eut une de ces minutes pendant lesquelles les
cheveux blanchissent.
L’écueil et le navire, on allait s’aborder.
Un rocher est un patient. Le récif attendait.
Une houle accourut, désordonnée. Elle mit fin à l’attente.
Elle prit le navire en dessous, le souleva et le balança un
moment, comme la fronde balance le projectile.
— Fermes ! cria le chef. Ce n’est qu’un rocher, nous
sommes des hommes.
La poutre était en arrêt. Les six hommes ne faisaient
qu’un avec elle. Les chevilles pointues de l’hiloire leur
labouraient les aisselles, mais ils ne les sentaient point.
La houle jeta l’ourque contre le roc.
Le choc eut lieu.
Il eut lieu sous l’informe nuage d’écume qui cache
toujours ces péripéties.
162
Quand ce nuage tomba à la mer, quand l’écart se refît
entre la vague et le rocher, les six hommes roulaient sur le
pont ; mais la Matutina fuyait le long du brisant. La poutre
avait tenu bon et déterminé une déviation. En quelques
secondes, le glissement de la lame étant effréné, les
Casquets furent derrière l’ourque. La Matutina, pour
l’instant, était hors de péril immédiat. Cela arrive. C’est un
coup droit de beaupré dans la falaise qui sauva Wood de
Largo à l’embouchure du Tay. Dans les rudes parages du
cap Winterton, et sous le commandement du capitaine
Hamilton, c’est par une manœuvre de levier pareille contre
le redoutable rocher Brannodu-um que sut échapper au
naufrage la Royale-Marie, bien que ce ne fût qu’une frégate
de la façon d’Écosse. La vague est une force si
soudainement décomposée que les diversions y sont faciles,
possibles du moins, même dans les chocs les plus violents.
Dans la tempête il y a de la brute ; l’ouragan c’est le
taureau, et l’on peut lui donner le change.
Tâcher de passer de la sécante à la tangente, tout le secret
d’éviter le naufrage est là.
C’est ce service que l’hiloire avait rendu au navire. Elle
avait fait office d’aviron ; elle avait tenu lieu de gouvernail.
Mais cette manœuvre libératrice était une fois faite ; on ne
pouvait la recommencer. La poutre était à la mer. La dureté
du choc l’avait fait sauter hors des mains des hommes par-
dessus le bord, et elle s’était perdue dans le flot. Desceller
une autre charpente, c’était disloquer la membrure.

163
L’ouragan remporta la Matutina. Tout de suite les
Casquets semblèrent à l’horizon un encombrement inutile.
Rien n’a l’air décontenancé comme un écueil en pareille
occasion. Il y a dans la nature, du côté de l’inconnu, là où le
visible est compliqué d’invisible, de hargneux profils
immobiles que semble indigner une proie lâchée.
Tels furent les Casquets pendant que la Matutina
s’enfuyait.
Le phare, reculant, pâlit, blêmit, puis s’effaça.
Cette extinction fut morne. Les épaisseurs de brume se
superposèrent sur ce flamboiement devenu diffus. Le
rayonnement se délaya dans l’immensité mouillée. La
flamme flotta, lutta, s’enfonça, perdit forme. On eût dit une
noyée. Le brasier devint lumignon, ce ne fut plus qu’un
tremblement blafard et vague. Tout autour s’élargissait un
cercle de lueur extravasée. C’était comme un écrasement de
lumière au fond de la nuit.
La cloche, qui était une menace, s’était tue ; le phare, qui
était une menace, s’était évanoui. Pourtant, quand ces deux
menaces eurent disparu, ce fut plus terrible. L’une était une
voix, l’autre était un flambeau. Elles avaient quelque chose
d’humain. Elles de moins, resta l’abîme.

XIII

face à face avec la nuit

164
L’ourque se retrouva à vau-l’ombre dans l’obscurité
incommensurable.
La Matutina, échappée aux Casquets, dévalait de houle
en houle. Répit, mais dans le chaos. Poussée en travers par
le vent, maniée par les mille tractions de la vague, elle
répercutait toutes les oscillations folles du flot. Elle n’avait
presque plus de tangage, signe redoutable de l’agonie d’un
navire. Les épaves n’ont que du roulis. Le tangage est la
convulsion de la lutte. Le gouvernail seul peut prendre le
vent debout.
Dans la tempête, et surtout dans le météore de neige, la
mer et la nuit finissent par se fondre et s’amalgamer, et par
ne plus faire qu’une fumée. Brume, tourbillon, souffle,
glissement dans tous les sens, aucun point d’appui, aucun
lieu de repère, aucun temps d’arrêt, un perpétuel
recommencement, une trouée après l’autre, nul horizon
visible, profond recul noir, l’ourque voguait là dedans.
Se dégager des Casquets, éluder l’écueil, cela avait été
pour les naufragés une victoire. Mais surtout une stupeur.
Ils n’avaient point poussé de hurrahs ; en mer, on ne fait pas
deux fois de ces imprudences-là. Jeter la provocation là où
l’on ne jetterait pas la sonde, c’est grave.
L’écueil repoussé, c’était de l’impossible accompli. Ils en
étaient pétrifiés. Peu à peu pourtant, ils se remettaient à
espérer. Telles sont les insubmersibles mirages de l’âme.
Pas de détresse qui, même à l’instant le plus critique, ne
voie blanchir dans ses profondeurs l’inexprimable lever de
l’espérance. Ces malheureux ne demandaient pas mieux que
165
de s’avouer qu’ils étaient sauvés. Ils avaient en eux ce
bégaiement.
Mais un grandissement formidable se fit tout à coup dans
la nuit. À bâbord surgit, se dessina et se découpa sur le fond
de brume une haute masse opaque, verticale, à angles
droits, une tour carrée de l’abîme.
Ils regardèrent, béants.
La rafale les poussait vers cela.
Ils ignoraient ce que c’était. C’était le rocher Ortach.

XIV

ortach

L’écueil recommençait. Après les Casquets, Ortach. La


tempête n’est point une artiste, elle est brutale et toute-
puissante, et ne varie pas ses moyens.
L’obscurité n’est pas épuisable. Elle n’est jamais à bout
de pièges et de perfidies. L’homme, lui, est vite à
l’extrémité de ses ressources. L’homme se dépense, le
gouffre non.
Les naufragés se tournèrent vers le chef, leur espoir. Il ne
put que hausser les épaules ; morne dédain de
l’impuissance.
Un pavé au milieu de l’océan, c’est le rocher Ortach.
L’écueil Ortach, tout d’une pièce, au-dessus du choc
contrarié des houles, monte droit à quatrevingts pieds de

166
haut. Les vagues et les navires s’y brisent. Cube immuable,
il plonge à pic ses plans rectilignes dans les innombrables
courbes serpentantes de la mer.
La nuit il figure un billot énorme posé sur les plis d’un
grand drap noir. Dans la tempête, il attend le coup de hache,
qui est le coup de tonnerre.
Mais jamais de coup de tonnerre dans la trombe de neige.
Le navire, il est vrai, a le bandeau sur les yeux ; toutes les
ténèbres sont nouées sur lui. Il est prêt comme un supplicié.
Quant à la foudre, qui est une fin prompte, il ne faut point
l’espérer.
La Matutina, n’étant plus qu’un échouement flottant, s’en
alla vers ce rocher-ci comme elle était allée vers l’autre. Les
infortunés, qui s’étaient un moment crus sauvés, rentrèrent
dans l’angoisse. Le naufrage, qu’ils avaient laissé derrière
eux, reparaissait devant eux. L’écueil ressortait du fond de
la mer. Il n’y avait rien de fait.
Les Casquets sont un gaufrier à mille compartiments,
l’Ortach est une muraille. Naufrager aux Casquets, c’est
être déchiqueté ; naufrager à l’Ortach, c’est être broyé.
Il y avait une chance pourtant.
Sur les fronts droits, et l’Ortach est un front droit, la
vague, pas plus que le boulet, n’a de ricochets. Elle est
réduite au jeu simple. C’est le flux, puis le reflux. Elle
arrive lame et revient houle.
Dans des cas pareils, la question de vie et de mort se pose
ainsi : si la lame conduit le bâtiment jusqu’au rocher, elle

167
l’y brise, il est perdu ; si la houle revient avant que le
bâtiment ait touché, elle le remmène, il est sauvé. Anxiété
poignante. Les naufragés apercevaient dans la pénombre le
grand flot suprême venant à eux. Jusqu’où allait-il les
traîner ? Si le flot brisait au navire, ils étaient roulés au roc
et fracassés. S’il passait sous le navire…
Le flot passa sous le navire.
Ils respirèrent.
Mais quel retour allait-il avoir ? Qu’est-ce que le ressac
ferait d’eux ?
Le ressac les remporta.
Quelques minutes après, la Matutina était hors des eaux
de l’écueil. L’Ortach s’effaçait comme les Casquets
s’étaient effacés.
C’était la deuxième victoire. Pour la seconde fois
l’ourque était arrivée au bord du naufrage, et avait reculé à
temps.

XV

portentosum mare

Cependant un épaississement de brume s’était abattu sur


ces malheureux en dérive. Ils ignoraient où ils étaient. Ils
voyaient à peine à quelques encablures autour de l’ourque.
Malgré une véritable lapidation de grêlons qui les forçait
tous à baisser la tête, les femmes s’étaient obstinées à ne

168
point redescendre dans la cabine. Pas de désespéré qui ne
veuille naufrager à ciel ouvert. Si près de la mort, il semble
qu’un plafond au-dessus de soi est un commencement de
cercueil.
La vague, de plus en plus gonflée, devenait courte. La
turgescence du flot indique un étranglement ; dans le
brouillard, de certains bourrelets de l’eau signalent un
détroit. En effet, à leur insu, ils côtoyaient Aurigny. Entre
Ortach et les Casquets au couchant et Aurigny au levant, la
mer est resserrée et gênée, et l’état de malaise pour la mer
détermine localement l’état de tempête. La mer souffre
comme autre chose ; et là où elle souffre, elle s’irrite. Cette
passe est redoutée.
La Matutina était dans cette passe.
Qu’on s’imagine sous l’eau une écaille de tortue grande
comme Hyde-Park ou les Champs-Élysées, et dont chaque
strie est un bas-fond et dont chaque bossage est un récif.
Telle est l’approche ouest d’Aurigny. La mer recouvre et
cache cet appareil de naufrage. Sur cette carapace de
brisants sous-marins, la vague, déchiquetée, saute et écume.
Dans le calme, clapotement ; dans l’orage, chaos.
Cette complication nouvelle, les naufragés la
remarquaient sans se l’expliquer. Subitement ils la
comprirent. Une pâle éclaircie se fit au zénith, un peu de
blêmissement se dispersa sur la mer, cette lividité démasqua
à bâbord un long barrage en travers à l’est, et vers lequel se
ruait, chassant le navire devant elle, la poussée du vent. Ce
barrage était Aurigny.
169
Qu’était-ce que ce barrage ? Ils tremblèrent. Ils eussent
bien plus tremblé encore si une voix leur eût répondu :
Aurigny.
Pas d’île défendue contre la venue de l’homme comme
Aurigny. Elle a sous l’eau et hors de l’eau une garde féroce
dont Ortach est la sentinelle. À l’ouest, Burhou, Sauteriaux,
Anfroque, Niangle, Fond-du-Croc, les Jumelles, la Grosse,
la Clanque, les Équillons, le Vrac, la Fosse-Malière ; à l’est,
Sauquet, Hommeau Floreau, la Brinebetais, la Queslingue,
Croquelihou, la Fourche, le Saut, Noire Pute, Coupie,
Orbuc. Qu’est-ce que tous des monstres ? des hydres ? Oui,
de l’espèce écueil.
Un de ces récifs s’appelle le But, comme pour indiquer
que tout voyage finit là.
Cet encombrement d’écueils, simplifié par l’eau et la
nuit, apparaissait aux naufragés sous la forme d’une simple
bande obscure, sorte de rature noire sur l’horizon.
Le naufrage, c’est l’idéal de l’impuissance. Être près de
la terre et ne pouvoir l’atteindre, flotter et ne pouvoir
voguer, avoir le pied sur quelque chose qui paraît solide et
qui est fragile, être plein de vie et plein de mort en même
temps, être prisonnier des étendues, être muré entre le ciel
et l’océan, avoir sur soi l’infini comme un cachot, avoir
autour de soi l’immense évasion des souffles et des ondes,
et être saisi, garrotté, paralysé, cet accablement stupéfie et
indigne. On croit y entrevoir le ricanement du combattant
inaccessible. Ce qui vous tient, c’est cela même qui lâche
les oiseaux et met en liberté les poissons. Cela ne semble
170
rien et c’est tout. On dépend de cet air qu’on trouble avec sa
bouche, on dépend de cette eau qu’on prend dans le creux
de sa main. Puisez de cette tempête plein un verre, ce n’est
plus qu’un peu d’amertume. Gorgée, c’est une nausée ;
houle, c’est l’extermination. Le grain de sable dans le
désert, le flocon d’écume dans l’océan, sont des
manifestations vertigineuses ; la toute-puissance ne prend
pas la peine de cacher son atome, elle fait la faiblesse force,
elle emplit de son tout le néant, et c’est avec l’infiniment
petit que l’infiniment grand vous écrase. C’est avec des
gouttes que l’océan vous broie. On se sent jouet.
Jouet, quel mot terrible !
La Matutina était un peu au-dessus d’Aurigny, ce qui
était favorable ; mais dérivait vers la pointe nord, ce qui
était fatal. La bise nord-ouest, comme un arc tendu décoche
une flèche, lançait le navire vers ce cap septentrional. Il
existe à cette pointe, un peu en deçà du havre des Corbelets,
ce que les marins de l’archipel normand appellent « un
singe ».
Le singe — svinge — est un courant de l’espèce furieuse.
Un chapelet d’entonnoirs dans les bas-fonds produit dans
les vagues un chapelet de tourbillons. Quand l’un vous
lâche, l’autre vous reprend. Un navire, happé par le singe,
roule ainsi de spirale en spirale jusqu’à ce qu’une roche
aiguë ouvre la coque. Alors le bâtiment crevé s’arrête,
l’arrière sort des vagues, l’avant plonge, le gouffre achève
son tour de roue, l’arrière s’enfonce, et tout se referme. Une
flaque d’écume s’élargit et flotte, et l’on ne voit plus à la

171
surface de la lame que quelques bulles çà et là, venues des
respirations étouffées sous l’eau.
Dans toute la Manche, les trois singes les plus dangereux
sont le singe qui avoisine le fameux banc de sable Girdler
Sands, le singe qui est à Jersey entre le Pignonnet et la
pointe de Noirmont, et le singe d’Aurigny.
Un pilote local, qui eût été à bord de la Matutina, eût
averti les naufragés de ce nouveau péril. À défaut de pilote,
ils avaient l’instinct ; dans les situations extrêmes, il y a une
seconde vue. De hautes torsions d’écume s’envolaient le
long de la côte, dans le pillage frénétique du vent. C’était le
crachement du singe. Nombre de barques ont chaviré dans
cette embûche. Sans savoir ce qu’il y avait là, ils
approchaient avec horreur.
Comment doubler ce cap ? Nul moyen.
De même qu’ils avaient vu surgir les Casquets, puis
surgir Ortach, à présent ils voyaient se dresser la pointe
d’Aurigny, toute de haute roche. C’était comme des géants
l’un après l’autre. Série de duels effrayants.
Charybde et Scylla ne sont que deux ; les Casquets,
Ortach, et Aurigny sont trois.
Le même phénomène d’envahissement de l’horizon par
l’écueil se reproduisait avec la monotonie grandiose du
gouffre. Les batailles de l’océan ont, comme les combats
d’Homère, ce rabâchage sublime.
Chaque lame, à mesure qu’ils approchaient, ajoutait vingt
coudées au cap affreusement amplifié dans la brume. La

172
décroissance d’intervalle semblait de plus en plus
irrémédiable. Ils touchaient à la lisière du singe. Le premier
pli qui les saisirait les entraînerait. Encore un flot franchi,
tout était fini.
Soudain l’ourque fut repoussée en arrière comme par le
coup de poing d’un titan. La houle se cabra sous le navire et
se renversa, rejetant l’épave dans sa crinière d’écume. La
Matutina, sous cette impulsion, s’écarta d’Aurigny.
Ce hochet de l’agonie se retrouva au large.
D’où arrivait ce secours ? Du vent.
Le souffle de l’orage venait de se déplacer.
Le flot avait joué d’eux, maintenant c’était le tour du
vent. Ils s’étaient dégagés eux-mêmes des Casquets ; mais
devant Ortach la houle avait fait la péripétie ; devant
Aurigny, ce fut la bise. Il y avait eu subitement une saute du
septentrion au midi.
Le suroit avait succédé au noroit.
Le courant, c’est le vent dans l’eau ; le vent, c’est le
courant dans l’air ; ces deux forces venaient de se
contrarier, et le vent avait eu le caprice de retirer sa proie au
courant.
Les brusqueries de l’océan sont obscures. Elles sont le
perpétuel peut-être. Quand on est à leur merci, on ne peut ni
espérer ni désespérer. Elles font, puis défont. L’océan
s’amuse. Toutes les nuances de la férocité fauve sont dans
cette vaste et sournoise mer, que Jean Bart appelait « la
grosse bête ». C’est le coup de griffe avec les intervalles
173
voulus de patte de velours. Quelquefois la tempête bâcle le
naufrage ; quelquefois elle le travaille avec soin ; on
pourrait presque dire elle le caresse. La mer a le temps. Les
agonisants s’en aperçoivent.
Parfois, disons-le, ces ralentissements dans le supplice
annoncent la délivrance. Ces cas sont rares. Quoi qu’il en
soit, les agonisants croient vite au salut, le moindre
apaisement dans les menaces de l’orage leur suffit, ils
s’affirment à eux-mêmes qu’ils sont hors de péril, après
s’être crus ensevelis ils prennent acte de leur résurrection,
ils acceptent fiévreusement ce qu’ils ne possèdent pas
encore, tout ce que la mauvaise chance contenait est épuisé,
c’est évident, ils se déclarent satisfaits, ils sont sauvés, ils
tiennent Dieu quitte. Il ne faut point trop se hâter de donner
de ces reçus à l’Inconnu.
Le suroit débuta en tourbillon. Les naufragés n’ont
jamais que des auxiliaires bourrus. La Matutina fut
impétueusement traînée au large par ce qui lui restait
d’agrès comme une morte par les cheveux. Cela ressembla
à ces délivrances accordées par Tibère, à prix de viol. Le
vent brutalisait ceux qu’il sauvait. Il leur rendait service
avec fureur. Ce fut du secours sans pitié.
L’épave, dans ce rudoiement libérateur, acheva de se
disloquer.
Des grêlons, gros et durs à charger un tromblon,
criblaient le bâtiment. À tous les renversements du flot, ces
grêlons roulaient sur le pont comme des billes. L’ourque,
presque entre deux eaux, perdait toute forme sous les
174
retombées de vagues et sous les effondrements d’écumes.
Chacun dans le navire songeait à soi.
Se cramponnait qui pouvait. Après chaque paquet de mer,
on avait la surprise de se retrouver tous. Plusieurs avaient le
visage déchiré par des éclats de bois.
Heureusement le désespoir a les poings soudés. Une main
d’enfant dans l’effroi a une étreinte de géant. L’angoisse fait
un étau avec des doigts de femme. Une jeune fille qui a
peur enfoncerait ses ongles roses dans du fer. Ils
s’accrochaient, se tenaient, se retenaient. Mais toutes les
vagues leur apportaient l’épouvante du balaiement.
Soudainement ils furent soulagés.

XVI

douceur subite de l’énigme

L’ouragan venait de s’arrêter court.


Il n’y eut plus dans l’air ni suroit, ni noroit. Les clairons
forcenés de l’espace se turent. La trombe sortit du ciel, sans
diminution préalable, sans transition, et comme si elle-
même avait glissé à pic dans un gouffre. On ne sut plus où
elle était. Les flocons remplacèrent les grêlons. La neige
recommença à tomber lentement.
Plus de flot. La mer s’aplatit.
Ces soudaines cessations sont propres aux bourrasques de
neige. L’effluve électrique épuisé, tout se tranquillise,

175
même la vague, qui, dans les tourmentes ordinaires,
conserve souvent une longue agitation. Ici point. Aucun
prolongement de colère dans le flot. Comme un travailleur
après une fatigue, le flot s’assoupit immédiatement, ce qui
dément presque les lois de la statique, mais n’étonne point
les vieux pilotes, car ils savent que tout l’inattendu est dans
la mer.
Ce phénomène a lieu même, mais très rarement, dans les
tempêtes ordinaires. Ainsi, de nos jours, lors du mémorable
ouragan du 27 juillet 1867, à Jersey, le vent, après quatorze
heures de furie, tomba tout de suite au calme plat.
Au bout de quelques minutes, l’ourque n’avait plus
autour d’elle qu’une eau endormie.
En même temps, car la dernière phase ressemble à la
première, on ne distingua plus rien. Tout ce qui était devenu
visible dans les convulsions des nuages météoriques
redevint trouble, les silhouettes blêmes se fondirent en
délaiement diffus, et le sombre de l’infini se rapprocha de
toutes parts du navire. Ce mur de nuit, cette occlusion
circulaire, ce dedans de cylindre dont le diamètre
décroissait de minute en minute, enveloppait la Matutina,
et, avec la lenteur sinistre d’une banquise qui se ferme, se
rapetissait formidablement. Au zénith, rien, un couvercle de
brume, une clôture. L’ourque était comme au fond du puits
de l’abîme.
Dans ce puits, une flaque de plomb liquide, c’était la mer.
L’eau ne bougeait plus. Immobilité morne. L’océan n’est

176
jamais plus farouche qu’étang. Tout était silence,
apaisement, aveuglement.
Le silence des choses est peut-être de la taciturnité.
Les derniers clapotements glissaient le long du bordage.
Le pont était horizontal avec des déclivités insensibles.
Quelques dislocations remuaient faiblement. La coque de
grenade, qui tenait lieu de fanal, et où brûlaient des étoupes
dans du goudron, ne se balançait plus au beaupré et ne jetait
plus de gouttes enflammées dans la mer. Ce qui restait de
souffle dans les nuées n’avait plus de bruit. La neige
tombait épaisse, molle, à peine oblique. On n’entendait
l’écume d’aucun brisant. Paix de ténèbres.
Ce repos, après ces exaspérations et ces paroxysmes, fut
pour les malheureux si longtemps ballottés un indicible
bien-être. Il leur sembla qu’ils cessaient d’être mis à la
question. Ils entrevoyaient autour d’eux et au-dessus d’eux
un consentement à les sauver. Ils reprirent confiance. Tout
ce qui avait été furie était maintenant tranquillité. Cela leur
parut une paix signée. Leurs poitrines misérables se
dilatèrent. Ils pouvaient lâcher le bout de corde ou de
planche qu’ils tenaient, se lever, se redresser, se tenir
debout, marcher, se mouvoir. Ils se sentaient
inexprimablement calmés. Il y a, dans la profondeur
obscure, de ces effets de paradis, préparation à autre chose.
Il était clair qu’ils étaient bien décidément hors de la rafale,
hors de l’écume, hors des souffles, hors des rages, délivrés.
On avait désormais toutes les chances pour soi. Dans
trois ou quatre heures le jour se lèverait, on serait aperçu
177
par quelque navire passant, on serait recueilli. Le plus fort
était fait. On rentrait dans la vie. L’important, c’était d’avoir
pu se soutenir sur l’eau jusqu’à la cessation de la tempête.
Ils se disaient : Cette fois, c’est fini.
Tout à coup ils s’aperçurent que c’était fini en effet.
Un des matelots, le basque du nord, nommé Galdeazun,
descendit, pour chercher du câble, dans la cale, puis
remonta, et dit :
— La cale est pleine.
— De quoi ? demanda le chef.
— D’eau, répondit le matelot.
Le chef cria :
— Qu’est-ce que cela veut dire ?
— Cela veut dire, reprit Galdeazun, que dans une
demi-heure nous allons sombrer.

XVII

la ressource dernière

Il y avait une crevasse dans la quille. Une voie d’eau


s’était faite. À quel moment ? Personne n’eût pu le dire.
Était-ce en accostant les Casquets ? Était-ce devant Ortach ?
Était-ce dans le clapotement des bas-fonds de l’ouest
d’Aurigny ? Le plus probable, c’est qu’ils avaient touché le
Singe. Ils avaient reçu un obscur coup de boutoir. Ils ne s’en
étaient point aperçus au milieu de la survente convulsive
qui les secouait. Dans le tétanos on ne sent pas une piqûre.
178
L’autre matelot, le basque du sud, qui s’appelait Ave-
Maria, fit à son tour la descente de la cale, revint, et dit : —
L’eau dans la quille est haute de deux vares.
Environ six pieds.
Ave-Maria ajouta :
— Avant quarante minutes, nous coulons.
Où était cette voie d’eau ? on ne la voyait pas. Elle était
noyée. Le volume d’eau qui emplissait la cale cachait cette
fissure. Le navire avait un trou au ventre, quelque part, sous
la flottaison, fort avant sous la carène. Impossible de
l’apercevoir. Impossible de le boucher. On avait une plaie et
l’on ne pouvait la panser. L’eau, du reste, n’entrait pas très
vite.
Le chef cria :
— Il faut pomper.
Galdcazun répondit :
— Nous n’avons plus de pompe.
— Alors, repartit le chef, gagnons la terre.
— Où, la terre ?
— Je ne sais.
— Ni moi.
— Mais elle est quelque part.
— Oui.
— Que quelqu’un nous y mène, reprit le chef
— Nous n’avons pas de pilote, dit Galdeazun.
— Prends la barre, toi.
— Nous n’avons plus de barre.
179
— Bâclons-en une avec la première poutre venue. Des
clous. Un marteau. Vite, des outils !
— La baille de charpenterie est à l’eau. Nous n’avons
plus d’outils.
— Gouvernons tout de même, n’importe où !
— Nous n’avons plus de gouvernail.
— Où est le canot ? jetons-nous-y. Ramons !
— Nous n’avons plus de canot.
— Ramons sur l’épave.
— Nous n’avons plus d’avirons.
— À la voile alors !
— Nous n’avons plus de voile, et plus de mât.
— Faisons un mât avec une hiloire, faisons une voile
avec un prélart. Tirons-nous de là. Confions-nous au vent !
— Il n’y a plus de vent.
Le vent en effet les avait quittés. La tempête s’en était
allée, et ce départ, qu’ils avaient pris pour leur salut, était
leur perte. Le suroit en persistant les eût frénétiquement
poussés à quelque rivage, eût gagné de vitesse la voie
d’eau, les eût portés peut-être à un bon banc de sable
propice, et les eût échoués avant qu’ils eussent sombré. Le
rapide emportement de l’orage eût pu leur faire prendre
terre. Point de vent, plus d’espoir. Ils mouraient de
l’absence d’ouragan.
La situation suprême apparaissait.
Le vent, la grêle, la bourrasque, le tourbillon, sont des
combattants désordonnés qu’on peut vaincre. La tempête
peut être prise au défaut de l’armure. On a des ressources

180
contre la violence qui se découvre sans cesse, se meut à
faux, et frappe souvent à côté. Mais rien à faire contre le
calme. Pas un relief qu’on puisse saisir.
Les vents sont une attaque de cosaques ; tenez bon, cela
se disperse. Le calme, c’est la tenaille du bourreau.
L’eau, sans hâte, mais sans interruption, irrésistible et
lourde, montait dans la cale, et, à mesure qu’elle montait, le
navire descendait. Cela était très lent.
Les naufragés de la Matutina sentaient peu à peu
s’entr’ouvrir sous eux la plus désespérée des catastrophes,
la catastrophe inerte. La certitude tranquille et sinistre du
fait inconscient les tenait. L’air n’oscillait pas, la mer ne
bougeait pas. L’immobile, c’est l’inexorable.
L’engloutissement les résorbait en silence. À travers
l’épaisseur de l’eau muette, sans colère, sans passion, sans
le vouloir, sans le savoir, sans y prendre intérêt, le fatal
centre du globe les attirait. L’horreur, au repos, se les
amalgamait. Ce n’était plus la gueule béante du flot, la
double mâchoire du coup de vent et du coup de mer,
méchamment menaçante, le rictus de la trombe, l’appétit
écumant de la houle ; c’était sous ces misérables on ne sait
quel bâillement noir de l’infini. Ils se sentaient entrer dans
une profondeur paisible qui était la mort. La quantité de
bord que le navire avait hors du flot s’amincissait, voilà
tout. On pouvait calculer à quelle minute elle s’effacerait.
C’était tout le contraire de la submersion par la marée
montante. L’eau ne montait pas vers eux, ils descendaient

181
vers elle. Le creusement de leur tombe venait d’eux-mêmes.
Leur poids était le fossoyeur.
Ils étaient exécutés, non par la loi des hommes, mais par
la loi des choses. La neige tombait, et comme l’épave ne
remuait plus, cette charpie blanche faisait sur le pont une
nappe et couvrait le navire d’un suaire.
La cale allait s’alourdissant. Nul moyen de franchir la
voie d’eau. Ils n’avaient pas même une pelle d’épuisement,
qui d’ailleurs eût été illusoire et d’un emploi impraticable,
l’ourque étant pontée. On s’éclaira ; on alluma trois ou
quatre torches qu’on planta dans des trous et comme on put.
Galdeazun apporta quelques vieux seaux de cuir ; ils
entreprirent d’étancher la cale et firent la chaîne ; mais les
seaux étaient hors de service, le cuir des uns était décousu,
le fond des autres était crevé, et les seaux se vidaient en
chemin. L’inégalité était dérisoire entre ce qu’on recevait et
ce qu’on rendait. Une tonne d’eau entrait, un verre d’eau
sortait. On n’eut pas d’autre réussite. C’était une dépense
d’avare essayant d’épuiser sou à sou un million.
Le chef dit :
— Allégeons l’épave !
Pendant la tempête on avait amarré les quelques coffres
qui étaient sur le pont. Ils étaient restés liés au tronçon du
mât. On défit les amarres, et on roula les coffres à l’eau par
une des brèches du bordage. Une de ces valises appartenait
à la femme basquaise qui ne put retenir ce soupir :

182
— Oh ! ma cape neuve doublée d’écarlate ! oh ! mes
pauvres bas en dentelle d’écorce de bouleau ! Oh ! mes
pendeloques d’argent pour aller à la messe du mois de
Marie !
Le pont déblayé, restait la cabine. Elle était fort
encombrée. Elle contenait, on s’en souvient, des bagages
qui étaient aux passagers et des ballots qui étaient aux
matelots.
On prit les bagages et on se débarrassa de tout ce
chargement par la brèche du bordage.
On retira les ballots, et on les poussa à l’océan.
On acheva de vider la cabine. La lanterne, le chouquet,
les barils, les sacs, les bailles et les charniers, la marmite
avec la soupe, tout alla aux flots.
On dévissa les écrous du fourneau de fer éteint depuis
longtemps, on le descella, on le hissa sur le pont, on le
traîna jusqu’à la brèche, et on le précipita hors du navire.
On envoya à l’eau tout ce qu’on put arracher du vaigrage,
des porques, des haubans et du gréement fracassé.
De temps en temps le chef prenait une torche, la
promenait sur les chiffres d’étiage peints à l’avant du
navire, et regardait où en était le naufrage.

XVIII

la ressource suprême

183
L’épave, allégée, s’enfonçait un peu moins, mais
s’enfonçait toujours.
Le désespoir de la situation n’avait plus ni ressource, ni
palliatif. On avait épuisé le dernier expédient.
— Y a-t-il encore quelque chose à jeter à la mer ? cria
le chef.
Le docteur, auquel personne ne songeait plus, sortit d’un
angle du capot de cabine, et dit :
— Oui.
— Quoi ? demanda le chef.
Le docteur répondit :
— Notre crime.
Il y eut un frémissement, et tous crièrent :
— Amen.
Le docteur, debout et blême, leva un doigt vers le ciel, et
dit :
— À genoux.
Ils chancelaient, ce qui est le commencement de
l’agenouillement.
Le docteur reprit :
— Jetons à la mer nos crimes. Ils pèsent sur nous. C’est
là ce qui enfonce le navire. Ne songeons plus au sauvetage,
songeons au salut. Notre dernier crime surtout, celui que
nous avons commis, ou, pour mieux dire, complété tout à
l’heure, misérables qui m’écoutez, il nous accable. C’est

184
une insolence impie de tenter l’abîme quand on a l’intention
d’un meurtre derrière soi. Ce qui est fait contre un enfant
est fait contre Dieu. Il fallait s’embarquer, je le sais, mais
c’était la perdition certaine. La tempête, avertie par l’ombre
que notre action a faite, est venue. C’est bien. Du reste, ne
regrettez rien. Nous avons là, pas loin de nous, dans cette
obscurité, les sables de Vauville et le cap de la Hougue.
C’est la France. Il n’y avait qu’un abri possible, l’Espagne.
La France ne nous est pas moins dangereuse que
l’Angleterre. Notre délivrance de la mer eût abouti au gibet.
Ou pendus, ou noyés ; nous n’avions pas d’autre option.
Dieu a choisi pour nous. Rendons-lui grâce. Il nous accorde
la tombe qui lave. Mes frères, l’inévitable était là. Songez
que c’est nous qui tout à l’heure avons fait notre possible
pour envoyer là-haut quelqu’un, cet enfant, et qu’en ce
moment-ci même, à l’instant où je parle, il y a peut-être au-
dessus de nos têtes une âme qui nous accuse devant un juge
qui nous regarde. Mettons à profit le sursis suprême.
Efforçons-nous, si cela se peut encore, de réparer, dans tout
ce qui dépend de nous, le mal que nous avons fait. Si
l’enfant nous survit, venons-lui en aide. S’il meurt, tâchons
qu’il nous pardonne. Ôtons de dessus nous notre forfait.
Déchargeons de ce poids nos consciences. Tâchons que nos
âmes ne soient pas englouties devant Dieu, car c’est le
naufrage terrible. Les corps vont aux poissons, les âmes aux
démons. Ayez pitié de vous. À genoux, vous dis-je. Le
repentir, c’est la barque qui ne se submerge pas. Vous
n’avez plus de boussole ? Erreur. Vous avez la prière.

185
Ces loups devinrent moutons. Ces transformations se
voient dans l’angoisse. Il arrive que les tigres lèchent le
crucifix. Quand la porte sombre s’entre-bâille, croire est
difficile, ne pas croire est impossible. Si imparfaites que
soient les diverses ébauches de religion essayées par
l’homme, même quand la croyance est informe, même
quand le contour du dogme ne s’adapte point aux
linéaments de l’éternité entrevue, il y a, à la minute
suprême, un tressaillement d’âme. Quelque chose
commence après la vie. Cette pression est sur l’agonie.
L’agonie est une échéance. À cette seconde fatale, on
sent sur soi la responsabilité diffuse. Ce qui a été complique
ce qui sera. Le passé revient et rentre dans l’avenir. Le
connu devient abîme aussi bien que l’inconnu, et ces deux
précipices, l’un où l’on a ses fautes, l’autre où l’on a son
attente, mêlent leur réverbération. C’est cette confusion des
deux gouffres qui épouvante le mourant.
Ils avaient fait leur dernière dépense d’espérance du côté
de la vie. C’est pourquoi ils se tournèrent de l’autre côté. Il
ne leur restait plus de chance que dans cette ombre. Ils le
comprirent. Ce fut un éblouissement lugubre, tout de suite
suivi d’une rechute d’horreur. Ce que l’on comprend dans
l’agonie ressemble à ce qu’on aperçoit dans l’éclair. Tout,
puis rien. On voit, et l’on ne voit plus. Après la mort, l’œil
se rouvrira, et ce qui a été un éclair deviendra un soleil.
Ils crièrent au docteur :
— Toi ! toi ! il n’y a plus que toi. Nous t’obéirons. Que
faut-il faire ? parle.
186
Le docteur répondit :
— Il s’agit de passer par-dessus le précipice inconnu et
d’atteindre l’autre bord de la vie, qui est au delà du
tombeau. Étant celui qui sait le plus de choses, je suis le
plus en péril de vous tous. Vous faites bien de laisser le
choix du pont à celui qui porte le fardeau le plus lourd.
Il ajouta :
— La science pèse sur la conscience.
Puis il reprit :
— Combien de temps nous reste-t-il encore ?
Galdcazun regarda à l’étiage et répondit :
— Un peu plus d’un quart d’heure.
— Bien, dit le docteur.
Le toit bas du capot, où il s’accoudait, faisait une espèce
de table. Le docteur prit dans sa poche son écritoire et sa
plume, et son portefeuille d’où il tira un parchemin, le
même sur le revers duquel il avait écrit, quelques heures
auparavant, une vingtaine de lignes tortueuses et serrées.
— De la lumière, dit-il.
La neige, tombant comme une écume de cataracte, avait
éteint les torches l’une après l’autre. Il n’en restait plus
qu’une. Ave-Maria la déplanta, et vint se placer debout,
tenant cette torche, à côté du docteur.
Le docteur remit son portefeuille dans sa poche, posa sur
le capot la plume et l’encrier, déplia le parchemin, et dit :
— Écoutez.
187
Alors, au milieu de la mer, sur ce ponton décroissant,
sorte de plancher tremblant du tombeau, commença,
gravement faite par le docteur, une lecture que toute
l’ombre semblait écouter. Tous ces condamnés baissaient la
tête autour de lui. Le flamboiement de la torche accentuait
leurs pâleurs. Ce que lisait le docteur était écrit en anglais.
Par intervalles, quand un de ces regards lamentables
paraissait désirer un éclaircissement, le docteur
s’interrompait et répétait, soit en français, soit en espagnol,
soit en basque, soit en italien, le passage qu’il venait de lire.
On entendait des sanglots étouffés et des coups sourds
frappés sur les poitrines. L’épave continuait de s’enfoncer.
La lecture achevée, le docteur posa le parchemin à plat
sur le capot, saisit la plume, et, sur une marge blanche
ménagée au bas de ce qu’il avait écrit, il signa :
Doctor Gernardus Geestemunde.
Puis, se tournant vers les autres, il dit :
— Venez, et signez.
La basquaise approcha, prit la plume, et signa Asuncion.
Elle passa la plume à l’irlandaise qui, ne sachant pas
écrire, fit une croix.
Le docteur, à côté de cette croix, écrivit :
— Barbara Fermoy, de l’île Tyrryf, dans les Ébudes.
Puis il tendit la plume au chef de la bande.
Le chef signa Gaïzdorra, captal.
Le génois, au-dessous du chef, signa Giangirate.

188
Le languedocien signa Jacques Quatourze, dit le
Narbonnais.
Le provençal signa Luc-Pierre Capgaroupe, du bagne
de Mahon.
Sous ces signatures, le docteur écrivit cette note :
— De trois hommes d’équipage, le patron ayant été
enlevé par un coup de mer, il ne reste que deux, et ont
signé.
Les deux matelots mirent leurs noms au-dessous de cette
note. Le basque du nord signa Galdeazun. Le basque du
sud signa Ave-Maria, voleur. Puis le docteur dit :
— Capgaroupe.
— Présent, dit le provençal.
— Tu as la gourde de Hardquanonne ?
— Oui.
— Donne-la-moi.
Capgaroupe but la dernière gorgée d’eau-de-vie et tendit
la gourde au docteur.
La crue intérieure du flot s’aggravait. L’épave entrait de
plus en plus dans la mer.
Les bords du pont en plan incliné étaient couverts d’une
mince lame rongeante, qui grandissait.
Tous s’étaient groupés sur la tonture du navire.
Le docteur sécha l’encre des signatures au feu de la
torche, plia le parchemin à plis plus étroits que le diamètre
du goulot, et l’introduisit dans la gourde. Il cria :

189
— Le bouchon.
— Je ne sais où il est, dit Capgaroupe.
— Voici un bout de funin, dit Jacques Quatourze.
Le docteur boucha la gourde avec ce funin, et dit :
— Du goudron.
Galdeazun alla à l’avant, appuya un étouffoir d’étoupe
sur la grenade à brûlot qui s’éteignait, la décrocha de
l’étrave et l’apporta au docteur, à demi pleine de goudron
bouillant.
Le docteur plongea le goulot de la gourde dans le
goudron, et l’en retira. La gourde, qui contenait le
parchemin signé de tous, était bouchée et goudronnée.
— C’est fait, dit le docteur.
Et de toutes ces bouches sortit, vaguement bégayé en
toutes langues, le brouhaha lugubre des catacombes.
— Ainsi soit-il !
— Mea culpa !
— Asi sea ! [6]
— Aro raï ! [7]
— Amen !
On eût cru entendre se disperser dans les ténèbres, devant
l’effrayant refus céleste de les entendre, les sombres voix de
Babel.
Le docteur tourna le dos à ses compagnons de crime et de
détresse, et fit quelques pas vers le bordage. Arrivé au bord

190
de l’épave, il regarda dans l’infini, et dit avec un accent
profond :
— Bist du bei mir ? [8]
Il parlait probablement à quelque spectre.
L’épave s’enfonçait.
Derrière le docteur tous songeaient. La prière est une
force majeure. Ils ne se courbaient pas, ils ployaient. Il y
avait de l’involontaire dans leur contrition. Ils fléchissaient
comme se flétrit une voile à qui la brise manque, et ce
groupe hagard prenait peu à peu, par la jonction des mains
et par l’abattement des fronts, l’attitude, diverse, mais
accablée, de la confiance désespérée en Dieu. On ne sait
quel reflet vénérable, venu de l’abîme, s’ébauchait sur ces
faces scélérates.
Le docteur revint vers eux. Quel que fût son passé, ce
vieillard était grand en présence du dénoûment. La vaste
réticence environnante le préoccupait, sans le déconcerter.
C’était l’homme qui n’est pas pris au dépourvu. Il y avait
sur lui de l’horreur tranquille. La majesté de Dieu compris
était sur son visage.
Ce bandit vieilli et pensif avait, sans s’en douter, la
posture pontificale.
Il dit :
— Faites attention.
Il considéra un moment l’étendue et ajouta :
— Maintenant nous allons mourir.

191
Puis il prit la torche des mains d’Ave-Maria, et la secoua.
Une flamme s’en détacha, et s’envola dans la nuit.
Et le docteur jeta la torche à la mer.
La torche s’éteignit. Toute clarté s’évanouit. Il n’y eut
plus que l’immense ombre inconnue. Ce fut quelque chose
comme la tombe se fermant.
Dans cette éclipse on entendit le docteur qui disait :
— Prions.
Tous se mirent à genoux.
Ce n’était déjà plus dans la neige, c’était dans l’eau qu’ils
s’agenouillaient. Ils n’avaient plus que quelques minutes.
Le docteur seul était resté debout. Les flocons de neige,
en s’arrêtant sur lui, l’étoilaient de larmes blanches, et le
faisaient visible sur ce fond d’obscurité. On eût dit la statue
parlante des ténèbres.
Le docteur fit un signe de croix, et éleva la voix pendant
que sous ses pieds commençait cette oscillation presque
indistincte qui annonce l’instant où une épave va plonger. Il
dit :
— Pater noster qui es in cœlis.
Le provençal répéta en français :
— Notre Père qui êtes aux cieux.
L’irlandaise reprit en langue galloise, comprise de la
femme basque :
— Ar nathair ata ar neamh.

192
Le docteur continua :
— Sanctificetur nomen tuum.
— Que votre nom soit sanctifié, dit le provençal.
— Naomhthar hainm, dit l’irlandaise.
— Adveniat regnum tuum, poursuivit le docteur.
— Que votre règne arrive, dit le provençal.
— Tigeadh do rioghaehd, dit l’irlandaise.
Les agenouillés avaient de l’eau jusqu’aux épaules. Le
docteur reprit :
— Fiat voluntas tua.
— Que votre volonté soit faite, balbutia le provençal.
Et l’irlandaise et la basquaise jetèrent ce cri :
— Deuntar do thoil ar an Hhalàmb !
— Sicut in cœlo, et in terra, dit le docteur.
Aucune voix ne lui répondit.
Il baissa les yeux. Toutes les têtes étaient sous l’eau. Pas
un ne s’était levé.
Ils s’étaient laissé noyer à genoux.
Le docteur prit dans sa main droite la gourde qu’il avait
déposée sur le capot, et l’éleva au-dessus de sa tête.
L’épave coulait.
Tout en enfonçant, le docteur murmurait le reste de la
prière.
Son buste fut hors de l’eau un moment, puis sa tête, puis
il n’y eut plus que son bras tenant la gourde, comme s’il la
montrait à l’infini.
193
Ce bras disparut. La profonde mer n’eut pas plus de pli
qu’une tonne d’huile. La neige continuait de tomber.
Quelque chose surnagea, et s’en alla sur le flot dans
l’ombre. C’était la gourde goudronnée que son enveloppe
d’osier soutenait.
1. ↑ Una nube salida del malo lado ciel diavolo.
2. ↑
— Laboureur de la montagne, quel — Le Fou.
est cet homme ? — Comment dis-tu que tu le
— Un homme. nommes ?
— Quelles langues parle-t-il ? — Le Sage.
— Toutes. — Dans votre troupe, qu’est-ce
— Quelles choses sait-il ? qu’il est ?
— Toutes. — Il est ce qu’il est.
— Quel est son pays ? — Le chef ?
— Aucun, et tous. — Non.
— Quel est son Dieu ? — Alors, qu’est-il ?
— Dieu. — L’âme.
— Comment le nommes-tu ?
3. ↑ Traîtres
4. ↑ Colomb
5. ↑ Te moques-tu de nous ?
6. ↑ Ainsi soit-il
7. ↑ À la bonne heure (patois roman)
8. ↑ Es-tu près de moi ?

194
LIVRE TROISIÈME

l’enfant dans l'ombre

le chess-hill

La tempête n’était pas moins intense sur terre que sur


mer.
Le même déchaînement farouche s’était fait autour de
l’enfant abandonné. Le faible et l’innocent deviennent ce
qu’ils peuvent dans la dépense de colère inconsciente que
font les forces aveugles ; l’ombre ne discerne pas, et les
choses n’ont point les clémences qu’on leur suppose.
Il y avait sur terre très peu de vent ; le froid avait on ne
sait quoi d’immobile. Aucun grêlon. L’épaisseur de la neige
tombante était épouvantable.
Les grêlons frappent, harcèlent, meurtrissent,
assourdissent, écrasent ; les flocons sont pires. Le flocon,
inexorable et doux, fait son œuvre en silence. Si on le
touche, il fond. Il est pur comme l’hypocrite est candide.
C’est par des blancheurs lentement superposées que le
flocon arrive à l’avalanche et le fourbe au crime.

195
L’enfant avait continué d’avancer dans le brouillard. Le
brouillard est un obstacle mou ; de là des périls ; il cède et
persiste ; le brouillard, comme la neige, est plein de
trahison. L’enfant, étrange lutteur au milieu de tous ces
risques, avait réussi à atteindre le bas de la descente, et
s’était engagé dans le Chess-Hill. Il était, sans le savoir, sur
un isthme, ayant des deux côtés l’océan, et ne pouvant faire
fausse route, dans cette brume, dans cette neige et dans
cette nuit, sans tomber, à droite dans l’eau profonde du
golfe, à gauche dans la vague violente de la haute mer. Il
marchait, ignorant, entre deux abîmes.
L’isthme de Portland était à cette époque singulièrement
âpre et rude. Il n’a plus rien aujourd’hui de sa configuration
d’alors. Depuis qu’on a eu l’idée d’exploiter la pierre de
Portland en ciment romain, toute la roche a subi un
remaniement qui a supprimé l’aspect primitif. On y trouve
encore le calcaire lias, le schiste, et le trapp sortant des
bancs de conglomérat comme la dent de la gencive ; mais la
pioche a tronqué et nivelé tous ces pitons hérissés et
scabreux où venaient se percher hideusement les ossifrages.
Il n’y a plus de cimes où puissent se donner rendez-vous les
labbes et les stercoraires qui, comme les envieux, aiment à
souiller les sommets. On chercherait en vain le haut
monolithe nommé Godolphin, vieux mot gallois qui signifie
aigle blanche. On cueille encore, l’été, dans ces terrains
forés et troués comme l’éponge, du romarin, du pouliot, de
l’hysope sauvage, du fenouil de mer qui, infusé, donne un
bon cordial, et cette herbe pleine de nœuds qui sort du sable

196
et dont on fait de la natte ; mais on n’y ramasse plus ni
ambre gris, ni étain noir, ni cette triple espèce d’ardoise,
l’une verte, l’autre bleue, l’autre couleur de feuilles de
sauge. Les renards, les blaireaux, les loutres, les martres,
s’en sont allés ; il y avait dans ces escarpements de
Portland, comme à la pointe de Cornouailles, des chamois ;
il n’y en a plus. On pêche encore, dans de certains creux,
des plies et des pilchards, mais les saumons, effarouchés, ne
remontent plus la Wey entre la Saint-Michel et la Noël pour
y pondre leurs œufs. On ne voit plus là, comme au temps
d’Élisabeth, de ces vieux oiseaux inconnus, gros comme
des éperviers, qui coupaient une pomme en deux et n’en
mangeaient que le pépin. On n’y voit plus de ces corneilles
à bec jaune, cornish chough en anglais, pyrrhocorax en
latin, qui avaient la malice de jeter sur les toits de chaume
des sarments allumés. On n’y voit plus l’oiseau sorcier
fulmar, émigré de l’archipel d’Écosse, et jetant par le bec
une huile que les insulaires brûlaient dans leurs lampes. On
n’y rencontre plus le soir, dans les ruissellements du jusant,
l’antique neitse légendaire aux pieds de porc et au cri de
veau. La marée n’échoue plus sur ces sables l’otarie
moustachue, aux oreilles enroulées, aux mâchelières
pointues, se traînant sur ses pattes sans ongles. Dans ce
Portland, aujourd’hui méconnaissable, il n’y a jamais eu de
rossignols, à cause du manque de forêts, mais les faucons,
les cygnes et les oies de mer se sont envolés. Les moutons
de Portland d’à présent ont la chair grasse et la laine fine ;
les rares brebis qui paissaient il y a deux siècles cette herbe
salée étaient petites et coriaces et avaient la toison bourrue,
197
comme il sied à des troupeaux celtes menés jadis par des
bergers mangeurs d’ail, qui vivaient cent ans, et qui, à un
demi-mille de distance, perçaient des cuirasses avec leur
flèche d’une aune de long. Terre inculte fait laine rude. Le
Chess-Hill d’aujourd’hui ne ressemble en rien au Chess-
Hill d’autrefois, tant il a été bouleversé par l’homme, et par
ces furieux vents des Sorlingues qui rongent jusqu’aux
pierres.
Aujourd’hui cette langue de terre porte un railway qui
aboutit à un joli échiquier de maisons neuves, Chesilton, et
il y a une « Portland Station ». Les wagons roulent où
rampaient les phoques.
L’isthme de Portland il y a deux cents ans était un dos
d’âne de sable avec une épine vertébrale de rocher.
Le danger, pour l’enfant, changea de forme. Ce que
l’enfant avait à craindre dans la descente, c’était de rouler
au bas de l’escarpement ; dans l’isthme, ce fut de tomber
dans des trous. Après avoir eu affaire au précipice, il eut
affaire à la fondrière. Tout est chausse-trape au bord de la
mer. La roche est glissante, la grève est mouvante. Les
points d’appui sont des embûches. On est comme quelqu’un
qui met le pied sur des vitres. Tout peut brusquement se
fêler sous vous. Fêlure par où l’on disparaît. L’océan a des
troisièmes dessous comme un théâtre bien machiné.
Les longues arêtes de granit auxquelles s’adosse le
double versant d’un isthme sont d’un abord malaisé. On y
trouve difficilement ce qu’on appelle en langage de mise en
scène des praticables. L’homme n’a aucune hospitalité à
198
attendre de l’océan, pas plus du rocher que de la vague ;
l’oiseau et le poisson seuls sont prévus par la mer. Les
isthmes particulièrement sont dénudés et hérissés. Le flot
qui les use et les mine des deux côtés les réduit à leur plus
simple expression. Partout des reliefs coupants, des crêtes,
des scies, d’affreux haillons de pierre déchirée, des entre-
bâillements dentelés comme la mâchoire multicuspide d’un
requin, des casse-cous de mousse mouillée, de rapides
coulées de roche aboutissant à l’écume. Qui entreprend de
franchir un isthme rencontre à chaque pas des blocs
difformes, gros comme des maisons, figurant des tibias, des
omoplates, des fémurs, anatomie hideuse des rocs écorchés.
Ce n’est pas pour rien que ces stries des bords de la mer se
nomment côtes. Le piéton se tire comme il peut de ce pêle-
mêle de débris. Cheminer à travers l’ossature d’une énorme
carcasse, tel est à peu près ce labeur.
Mettez un enfant dans ce travail d’Hercule.
Le grand jour eût été utile, il faisait nuit ; un guide eût été
nécessaire, il était seul. Toute la vigueur d’un homme n’eût
pas été de trop, il n’avait que la faible force d’un enfant. À
défaut de guide, un sentier l’eût aidé. Il n’y avait point de
sentier.
D’instinct, il évitait le chaîneau aigu des rochers et
suivait la plage le plus qu’il pouvait. C’est là qu’il
rencontrait les fondrières. Les fondrières se multipliaient
devant lui sous trois formes, la fondrière d’eau, la fondrière
de neige, la fondrière de sable. La dernière est la plus
redoutable. C’est l’enlisement.

199
Savoir ce que l’on affronte est alarmant, mais l’ignorer
est terrible. L’enfant combattait le danger inconnu. Il était à
tâtons dans quelque chose qui était peut-être la tombe.
Nulle hésitation. Il tournait les rochers, évitait les
crevasses, devinait les pièges, subissait les méandres de
l’obstacle, mais avançait. Ne pouvant aller droit, il marchait
ferme. Il reculait au besoin avec énergie. Il savait s’arracher
à temps de la glu hideuse des sables mouvants. Il secouait la
neige de dessus lui. Il entra plus d’une fois dans l’eau
jusqu’aux genoux. Dès qu’il sortait de l’eau, ses guenilles
mouillées étaient tout de suite gelées par le froid profond de
la nuit. Il marchait rapide dans ces vêtements roidis.
Pourtant il avait eu l’industrie de conserver sèche et chaude
sur sa poitrine sa vareuse de matelot. Il avait toujours bien
faim.
Les aventures de l’abîme ne sont limitées en aucun sens ;
tout y est possible, même le salut. L’issue est invisible, mais
trouvable. Comment l’enfant, enveloppé d’une étouffante
spirale de neige, perdu sur cette levée étroite entre les deux
gueules du gouffre, n’y voyant pas, parvint-il à traverser
l’isthme, c’est ce que lui-même n’aurait pu dire. Il avait
glissé, grimpé, roulé, cherché, marché, persévéré, voilà tout.
Secret de tous les triomphes. Au bout d’un peu moins d’une
heure, il sentit que le sol remontait, il arrivait à l’autre bord,
il sortait du Chess-Hill, il était sur la terre ferme.
Le pont qui relie aujourd’hui Sandford-Cas à
Smallmouth-Sand n’existait pas à cette époque. Il est
probable que, dans son tâtonnement intelligent, il avait

200
remonté jusque vis-à-vis Wyke Regis, où il y avait alors une
langue de sable, vraie chaussée naturelle, traversant l’East
Fleet.
Il était sauvé de l’isthme, mais il se retrouvait face à face
avec la tempête, avec l’hiver, avec la nuit.
Devant lui se développait de nouveau la sombre perte de
vue des plaines.
Il regarda à terre, cherchant un sentier.
Tout à coup il se baissa.
Il venait d’apercevoir dans la neige quelque chose qui lui
semblait une trace.
C’était une trace en effet, la marque d’un pied. La
blancheur de la neige découpait nettement l’empreinte et la
faisait très visible. Il la considéra. C’était un pied nu, plus
petit qu’un pied d’homme, plus grand qu’un pied d’enfant.
Probablement le pied d’une femme.
Au delà de cette empreinte, il y en avait une autre, puis
une autre ; les empreintes se succédaient, à la distance d’un
pas, et s’enfonçaient dans la plaine vers la droite. Elles
étaient encore fraîches et couvertes de peu de neige. Une
femme venait de passer là.
Cette femme avait marché et s’en était allée dans la
direction même où l’enfant avait vu des fumées.
L’enfant, l’œil fixé sur les empreintes, se mit à suivre ce
pas.

201
II

effet de neige

Il chemina un certain temps sur cette piste. Par malheur


les traces étaient de moins en moins nettes. La neige
tombait dense et affreuse. C’était le moment où l’ourque
agonisait sous cette même neige dans la haute mer.
L’enfant, en détresse comme le navire, mais autrement,
n’ayant dans l’inextricable entre-croisement d’obscurités
qui se dressaient devant lui, d’autre ressource que ce pied
marqué dans la neige, s’attachait à ce pas comme au fil du
dédale.
Subitement, soit que la neige eût fini par les niveler, soit
pour toute autre cause, les empreintes s’effacèrent. Tout
redevint plan, uni, ras, sans une tache, sans un détail. Il n’y
eut plus qu’un drap blanc sur la terre et un drap noir sur le
ciel.
C’était comme si la passante s’était envolée.
L’enfant aux abois se pencha et chercha. En vain.
Comme il se relevait, il eut la sensation de quelque chose
d’indistinct qu’il entendait, mais qu’il n’était pas sûr
d’entendre. Cela ressemblait à une voix, à une haleine, à de
l’ombre. C’était plutôt humain que bestial, et plutôt
sépulcral que vivant. C’était du bruit, mais du rêve.
Il regarda et ne vit rien.
La large solitude nue et livide était devant lui.

202
Il écouta. Ce qu’il avait cru entendre s’était dissipé. Peut-
être n’avait-il rien entendu. Il écouta encore. Tout faisait
silence.
Il y avait de l’illusion dans toute cette brume. Il se remit
en marche.
En marche au hasard, n’ayant plus désormais ce pas pour
le guider.
Il s’éloignait à peine que le bruit recommença. Cette fois
il ne pouvait douter. C’était un gémissement, presque un
sanglot.
Il se retourna. Il promena ses yeux dans l’espace
nocturne. Il ne vit rien.
Le bruit s’éleva de nouveau.
Si les limbes peuvent crier, c’est ainsi qu’elles crient.
Rien de pénétrant, de poignant et de faible comme cette
voix. Car c’était une voix. Cela venait d’une âme. Il y avait
de la palpitation dans ce murmure. Pourtant cela semblait
presque inconscient. C’était quelque chose comme une
souffrance qui appelle, mais sans savoir qu’elle est une
souffrance et qu’elle fait un appel. Ce cri, premier souffle
peut-être, peut-être dernier soupir, était à égale distance du
râle qui clôt la vie et du vagissement qui l’ouvre. Cela
respirait, cela étouffait, cela pleurait. Sombre supplication
dans l’invisible.
L’enfant fixa son attention partout, loin, près, au fond, en
haut, en bas.

203
Il n’y avait personne. Il n’y avait rien.
Il prêta l’oreille. La voix se fit entendre encore. Il la
perçut distinctement. Cette voix avait un peu du bêlement
d’un agneau.
Alors il eut peur et songea à fuir.
Le gémissement reprit. C’était la quatrième fois. Il était
étrangement misérable et plaintif. On sentait qu’après ce
suprême effort, plutôt machinal que voulu, ce cri allait
probablement s’éteindre. C’était une réclamation expirante,
instinctivement faite à la quantité de secours qui est en
suspens dans l’étendue ; c’était on ne sait quel bégaiement
d’agonie adressé à une providence possible. L’enfant
s’avança du côté d’où venait la voix.
Il ne voyait toujours rien.
Il avança encore, épiant.
La plainte continuait. D’inarticulée et de confuse qu’elle
était, elle était devenue claire et presque vibrante. L’enfant
était tout près de la voix. Mais où était-elle ?
Il était près d’une plainte. Le tremblement d’une plainte
dans l’espace passait à côté de lui. Un gémissement humain
flottant dans l’invisible, voilà ce qu’il venait de rencontrer.
Telle était du moins son impression, trouble comme le
profond brouillard où il était perdu.
Comme il hésitait entre un instinct qui le poussait à fuir
et un instinct qui lui disait de rester, il aperçut dans la neige,
à ses pieds, à quelques pas devant lui, une sorte
d’ondulation de la dimension d’un corps humain, une petite
204
éminence basse, longue et étroite, pareille au renflement
d’une fosse, une ressemblance de sépulture dans un
cimetière qui serait blanc.
En même temps, la voix cria.
C’est de là-dessous qu’elle sortait.
L’enfant se baissa, s’accroupit devant l’ondulation, et de
ses deux mains en commença le déblaiement.
Il vit se modeler, sous la neige qu’il écartait, une forme,
et tout à coup, sous ses mains, dans le creux qu’il avait fait,
apparut une face pâle.
Ce n’était point cette face qui criait. Elle avait les yeux
fermés et la bouche ouverte, mais pleine de neige.
Elle était immobile. Elle ne bougea pas sous la main de
l’enfant. L’enfant, qui avait l’onglée aux doigts, tressaillit
en touchant le froid de ce visage. C’était la tête d’une
femme. Les cheveux épars étaient mêlés à la neige. Cette
femme était morte.
L’enfant se remit à écarter la neige. Le cou de la morte se
dégagea, puis le haut du torse, dont on voyait la chair sous
des haillons.
Soudainement il sentit sous son tâtonnement un
mouvement faible. C’était quelque chose de petit qui était
enseveli, et qui remuait. L’enfant ôta vivement la neige, et
découvrit un misérable corps d’avorton, chétif, blême de
froid, encore vivant, nu sur le sein nu de la morte.
C’était une petite fille.

205
Elle était emmaillotée, mais de pas assez de guenilles, et,
en se débattant, elle était sortie de ses loques. Sous elle ses
pauvres membres maigres, et son haleine au-dessus d’elle,
avaient un peu fait fondre la neige. Une nourrice lui eût
donné cinq ou six mois, mais elle avait un an peut-être, car
la croissance dans la misère subit de navrantes réductions
qui vont parfois jusqu’au rachitisme. Quand son visage fut à
l’air, elle poussa un cri, continuation de son sanglot de
détresse. Pour que la mère n’eût pas entendu ce sanglot, il
fallait qu’elle fût bien profondément morte.
L’enfant prit la petite dans ses bras.
La mère roidie était sinistre. Une irradiation spectrale
sortait de cette figure. La bouche béante et sans souffle
semblait commencer dans la langue indistincte de l’ombre
la réponse aux questions faites aux morts dans l’invisible.
La réverbération blafarde des plaines glacées était sur ce
visage. On voyait le front, jeune sous les cheveux bruns, le
froncement presque indigné des sourcils, les narines serrées,
les paupières closes, les cils collés par le givre, et, du coin
des yeux au coin des lèvres, le pli profond des pleurs. La
neige éclairait la morte. L’hiver et le tombeau ne se nuisent
pas. Le cadavre est le glaçon de l’homme. La nudité des
seins était pathétique. Ils avaient servi ; ils avaient la
sublime flétrissure de la vie donnée par l’être à qui la vie
manque, et la majesté maternelle y remplaçait la pureté
virginale. À la pointe d’une des mamelles il y avait une
perle blanche. C’était une goutte de lait, gelée.

206
Disons-le tout de suite, dans ces plaines où le garçon
perdu passait à son tour, une mendiante allaitant son
nourrisson, et cherchant elle aussi un gîte, s’était, il y avait
peu d’heures, égarée. Transie, elle était tombée sous la
tempête ; et n’avait pu se relever. L’avalanche l’avait
couverte. Elle avait, le plus qu’elle avait pu, serré sa fille
contre elle, et elle avait expiré.
La petite fille avait essayé de téter ce marbre.
Sombre confiance voulue par la nature, car il semble que
le dernier allaitement soit possible à une mère, même après
le dernier soupir.
Mais la bouche de l’enfant n’avait pu trouver le sein, où
la goutte de lait, volée par la mort, s’était glacée, et, sous la
neige, le nourrisson, plus accoutumé au berceau qu’à la
tombe, avait crié.
Le petit abandonné avait entendu la petite agonisante.
Il l’avait déterrée.
Il l’avait prise dans ses bras.
Quand la petite se sentit dans des bras, elle cessa de crier.
Les deux visages des deux enfants se touchèrent, et les
lèvres violettes du nourrisson se rapprochèrent de la joue du
garçon comme d’une mamelle.
La petite fille était presque au moment où le sang coagulé
va arrêter le cœur. Sa mère lui avait déjà donné quelque
chose de sa mort ; le cadavre se communique ; c’est un
refroidissement qui se gagne. La petite avait les pieds, les

207
mains, les bras, les genoux, comme paralysés par la glace.
Le garçon sentit ce froid terrible.
Il avait sur lui un vêtement sec et chaud, sa vareuse. Il
posa le nourrisson sur la poitrine de la morte, ôta sa
vareuse, en enveloppa la petite fille, ressaisit l’enfant, et,
presque nu maintenant sous les bouffées de neige que
soufflait la bise, emportant la petite dans ses bras, il se remit
en route.
La petite ayant réussi à retrouver la joue du garçon, y
appuya sa bouche, et, réchauffée, s’endormit. Premier
baiser de ces deux âmes dans les ténèbres.
La mère demeura gisante, le dos sur la neige, la face vers
la nuit. Mais au moment où le petit garçon se dépouilla pour
vêtir la petite fille, peut-être, du fond de l’infini où elle
était, la mère le vit-elle.

III

toute voie douloureuse se complique d'un fardeau

Il y avait un peu plus de quatre heures que l’ourque


s’était éloignée de la crique de Portland, laissant sur le
rivage ce garçon. Depuis ces longues heures qu’il était
abandonné, et qu’il marchait devant lui, il n’avait encore
fait, dans cette société humaine où peut-être il allait entrer,
que trois rencontres, un homme, une femme et un enfant.
Un homme, cet homme sur la colline ; une femme, cette

208
femme dans la neige ; un enfant, cette petite fille qu’il avait
dans les bras.
Il était exténué de fatigue et de faim.
Il avançait plus résolument que jamais, avec de la force
de moins et un fardeau de plus.
Il était maintenant à peu près sans vêtements. Le peu de
haillons qui lui restaient, durcis par le givre, étaient
coupants comme du verre et lui écorchaient la peau. Il se
refroidissait, mais l’autre enfant se réchauffait. Ce qu’il
perdait n’était pas perdu, elle le regagnait. Il constatait cette
chaleur qui était pour la pauvre petite une reprise de vie. Il
continuait d’avancer.
De temps en temps, tout en la soutenant bien, il se
baissait et d’une main prenait de la neige à poignée, et en
frottait ses pieds, pour les empêcher de geler.
Dans d’autres moments, ayant la gorge en feu, il se
mettait dans la bouche un peu de cette neige et la suçait, ce
qui trompait une minute sa soif, mais la changeait en fièvre.
Soulagement qui était une aggravation.
La tourmente était devenue informe à force de violence ;
les déluges de neige sont possibles ; c’en était un. Ce
paroxysme maltraitait le littoral en même temps qu’il
bouleversait l’océan. C’était probablement l’instant où
l’ourque éperdue se disloquait dans la bataille des écueils.
Il traversa sous cette bise, marchant toujours vers l’est, de
larges surfaces de neige. Il ne savait quelle heure il était.
Depuis longtemps il ne voyait plus de fumées. Ces

209
indications dans la nuit sont vite effacées ; d’ailleurs, il était
plus que l’heure où les feux sont éteints ; enfin peut-être
s’était-il trompé, et il était possible qu’il n’y eût point de
ville ni de village du côté où il allait.
Dans le doute, il persévérait.
Deux ou trois fois la petite cria. Alors il imprimait à son
allure un mouvement de bercement ; elle s’apaisait, et se
taisait. Elle finit par se bien endormir, et d’un bon sommeil.
Il la sentait chaude, tout en grelottant.
Il resserrait fréquemment les plis de la vareuse autour du
cou de la petite, afin que le givre ne s’introduisît pas par
quelque ouverture et qu’il n’y eût aucune fuite de neige
fondue entre le vêtement et l’enfant.
La plaine avait des ondulations. Aux déclivités où elle
s’abaissait, la neige, amassée par le vent dans les plis de
terrain, était si haute pour lui petit qu’il y enfonçait presque
tout entier, et il fallait marcher à demi enterré. Il marchait,
poussant la neige des genoux.
Le ravin franchi, il parvenait à des plateaux balayés par la
bise où la neige était mince. Là il trouvait le verglas.
L’haleine tiède de la petite fille effleurait sa joue, le
réchauffait un moment, et s’arrêtait et se gelait dans ses
cheveux, où elle faisait un glaçon.
Il se rendait compte d’une complication redoutable, il ne
pouvait plus tomber. Il sentait qu’il ne se relèverait pas. Il
était brisé de fatigue, et le plomb de l’ombre l’eût, comme
la femme expirée, appliqué sur le sol, et la glace l’eût soudé

210
vivant à la terre. Il avait dévalé sur des pentes de précipices,
et s’en était tiré ; il avait trébuché dans des trous, et en était
sorti ; désormais une simple chute, c’était la mort. Un faux
pas ouvrait la tombe. Il ne fallait pas glisser. Il n’aurait plus
la force même de se remettre sur ses genoux.
Or le glissement était partout autour de lui ; tout était
givre et neige durcie.
La petite qu’il portait lui faisait la marche affreusement
difficile ; non seulement c’était un poids, excessif pour sa
lassitude et son épuisement, mais c’était un embarras. Elle
lui occupait les deux bras, et, à qui chemine sur le verglas,
les deux bras sont un balancier naturel et nécessaire.
Il fallait se passer de ce balancier.
Il s’en passait, et marchait, ne sachant que devenir sous
son fardeau.
Cette petite était la goutte qui faisait déborder le vase de
détresse.
Il avançait, oscillant à chaque pas, comme sur un
tremplin, et accomplissant, pour aucun regard, des miracles
d’équilibre. Peut-être pourtant, redisons-le, était-il suivi en
cette voie douloureuse par des yeux ouverts dans les
lointains de l’ombre, l’œil de la mère et l’œil de Dieu.
Il chancelait, chavirait, se raffermissait, avait soin de
l’enfant, lui remettait du vêtement sur elle, lui couvrait la
tête, chavirait encore, avançait toujours, glissait, puis se
redressait. Le vent avait la lâcheté de le pousser.

211
Il faisait vraisemblablement beaucoup plus de chemin
qu’il ne fallait. Il était selon toute apparence dans ces
plaines où s’est établie plus tard la Bincleaves Farm, entre
ce qu’on nomme maintenant Spring Gardens et Parsonage
House. Métairies et cottages à présent, friches alors.
Souvent moins d’un siècle sépare un steppe d’une ville.
Subitement, une interruption s’étant faite dans la
bourrasque glaciale qui l’aveuglait, il aperçut à peu de
distance devant lui un groupe de pignons et de cheminées
mis en relief par la neige, le contraire d’une silhouette, une
ville dessinée en blanc sur l’horizon noir, quelque chose
comme ce qu’on appellerait aujourd’hui une épreuve
négative.
Des toits, des demeures, un gîte ! Il était donc quelque
part ! il sentit l’ineffable encouragement de l’espérance. La
vigie d’un navire égaré criant terre ! a de ces émotions. Il
pressa le pas.
Il touchait donc enfin à des hommes. Il allait donc arriver
à des vivants. Plus rien à craindre. Il avait en lui cette
chaleur subite, la sécurité. Ce dont il sortait était fini. Il n’y
aurait plus de nuit désormais, ni d’hiver, ni de tempête. Il
lui semblait que tout ce qu’il y a de possible dans le mal
était maintenant derrière lui. La petite n’était plus un poids.
Il courait presque.
Son œil était fixé sur ces toits. La vie était là. Il ne les
quittait pas du regard. Un mort regarderait ainsi ce qui lui
apparaîtrait par l’entre-bâillement d’un couvercle de tombe.
C’étaient les cheminées dont il avait vu les fumées.
212
Aucune fumée n’en sortait.
Il eut vite fait d’atteindre les habitations. Il parvint à un
faubourg de ville qui était une rue ouverte. À cette époque
le barrage des rues la nuit tombait en désuétude.
La rue commençait par deux maisons. Dans ces deux
maisons on n’apercevait aucune chandelle ni aucune lampe,
non plus que dans toute la rue, ni dans toute la ville, aussi
loin que la vue pouvait s’étendre.
La maison de droite était plutôt un toit qu’une maison ;
rien de plus chétif ; la muraille était de torchis et le toit de
paille ; il y avait plus de chaume que de mur. Une grande
ortie née au pied du mur touchait au bord du toit. Cette
masure n’avait qu’une porte qui semblait une chatière et
qu’une fenêtre qui était une lucarne. Le tout fermé. À côté,
une soue à porcs habitée indiquait que la chaumière était
habitée aussi.
La maison de gauche était large, haute, toute en pierre,
avec toit d’ardoise. Fermée aussi. C’était Chez le Riche vis-
à-vis de Chez le Pauvre.
Le garçon n’hésita pas. Il alla à la grande maison.
La porte à deux battants, massif damier de chêne à gros
clous, était de celles derrière lesquelles on devine une
robuste armature de barres et de serrures ; un marteau de fer
y pendait.
Il souleva le marteau, avec quelque peine, car ses mains
engourdies étaient plutôt des moignons que des mains. Il
frappa un coup.

213
On ne répondit pas.
Il frappa une seconde fois, et deux coups.
Aucun mouvement ne se fit dans la maison.
Il frappa une troisième fois. Rien.
Il comprit qu’on dormait, ou qu’on ne se souciait pas de
se lever.
Alors il se tourna vers la maison pauvre. Il prit à terre,
dans la neige, un galet et heurta à la porte basse.
On ne répondit point.
Il se haussa sur la pointe des pieds, et cogna de son
caillou à la lucarne, assez doucement pour ne point casser la
vitre, assez fort pour être entendu.
Aucune voix ne s’éleva, aucun pas ne remua, aucune
chandelle ne s’alluma.
Il pensa que là aussi on ne voulait point se réveiller.
Il y avait dans l’hôtel de pierre et dans le logis de chaume
la même surdité aux misérables.
Le garçon se décida à pousser plus loin, et pénétra dans
le détroit de maisons qui se prolongeait devant lui, si obscur
qu’on eût plutôt dit l’écart de deux falaises que l’entrée
d’une ville.

IV

autre forme du désert

214
C’est dans Weymouth qu’il venait d’entrer.
Le Weymouth d’alors n’était point l’honorable et superbe
Weymouth d’aujourd’hui. Cet ancien Weymouth n’avait
pas, comme le Weymouth actuel, un irréprochable quai
rectiligne avec une statue et une auberge en l’honneur de
Georges III. Cela tenait à ce que Georges III n’était pas né.
Par la même raison, on n’avait point encore, au penchant de
la verte colline de l’est, dessiné, à plat sur le sol, au moyen
du gazon scalpé et de la craie mise à nu, ce cheval blanc,
d’un arpent de long, le White Horse, portant un roi sur son
dos, et tournant, toujours en l’honneur de Georges III, sa
queue vers la ville. Ces honneurs, du reste, sont mérités ;
Georges III, ayant perdu dans sa vieillesse l’esprit qu’il
n’avait jamais eu dans sa jeunesse, n’est point responsable
des calamités de son règne. C’était un innocent. Pourquoi
pas des statues ?
Le Weymouth d’il y a cent quatrevingts ans était à peu
près aussi symétrique qu’un jeu d’onchets brouillé.
L’Astaroth des légendes se promenait quelquefois sur la
terre portant derrière son dos une besace dans laquelle il y
avait de tout, même des bonnes femmes dans leurs maisons.
Un pêle-mêle de baraques tombé de ce sac du diable
donnerait l’idée de ce Weymouth incorrect. Plus, dans les
baraques, les bonnes femmes. Il reste comme spécimen de
ces logis la maison des Musiciens. Une confusion de
tanières de bois sculptées, et vermoulues, ce qui est une
autre sculpture, d’informes bâtisses branlantes à surplombs,
quelques-unes à piliers, s’appuyant les unes sur les autres

215
pour ne pas tomber au vent de mer, et laissant entre elles les
espacements exigus d’une voirie tortue et maladroite,
ruelles et carrefours souvent inondés par les marées
d’équinoxe, un amoncellement de vieilles maisons
grand’mères groupées autour d’une église aïeule, c’était là
Weymouth. Weymouth était une sorte d’antique village
normand échoué sur la côte d’Angleterre.
Le voyageur, s’il entrait à la taverne remplacée
aujourd’hui par l’hôtel, au lieu de payer royalement une
sole frite et une bouteille de vin vingt-cinq francs, avait
l’humiliation de manger pour deux sous une soupe au
poisson, fort bonne d’ailleurs. C’était misérable.
L’enfant perdu portant l’enfant trouvé suivit la première
rue, puis la seconde, puis une troisième. Il levait les yeux
cherchant aux étages et sur les toits une vitre éclairée, mais
tout était clos et éteint. Par intervalles, il cognait aux portes.
Personne ne répondait. Rien ne fait le cœur de pierre
comme d’être chaudement entre deux draps. Ce bruit et ces
secousses avaient fini par réveiller la petite. Il s’en
apercevait parce qu’il se sentait téter la joue. Elle ne criait
pas, croyant à une mère.
Il risquait de tourner et de rôder longtemps peut-être dans
les intersections des ruelles de Scrambridge où il y avait
alors plus de cultures que de maisons, et plus de haies
d’épines que de logis, mais il s’engagea à propos dans un
couloir qui existe encore aujourd’hui près de Trinity
Schools. Ce couloir le mena sur une plage qui était un

216
rudiment de quai avec parapet, et à sa droite il distingua un
pont.
Ce pont était le pont de la Wey qui relie Weymouth à
Melcomb-Regis, et sous les arches duquel le Harbour
communique avec la Back Water.
Weymouth, hameau, était alors le faubourg de Melcomb-
Regis, cité et port ; aujourd’hui Melcomb-Regis est une
paroisse de Weymouth. Le village a absorbé la ville. C’est
par ce pont que s’est fait ce travail. Les ponts sont de
singuliers appareils de succion qui aspirent la population et
font quelquefois grossir un quartier riverain aux dépens de
son vis-à-vis.
Le garçon alla à ce pont, qui à cette époque était une
passerelle de charpente couverte. Il traversa cette passerelle.
Grâce au toit du pont, il n’y avait pas de neige sur le
tablier. Ses pieds nus eurent un moment de bien-être en
marchant sur ces planches sèches.
Le pont franchi, il se trouva dans Melcomb-Regis.
Il y avait là moins de maisons de bois que de maisons de
pierre. Ce n’était plus le bourg, c’était la cité. Le pont
débouchait sur une assez belle rue qui était Saint-Thomas
street. Il y entra. La rue offrait de hauts pignons taillés, et çà
et là des devantures de boutiques. Il se remit à frapper aux
portes. Il ne lui restait pas assez de force pour appeler et
crier.
À Melcomb-Regis comme à Weymouth personne ne
bougeait. Un bon double tour avait été donné aux serrures.

217
Les fenêtres étaient recouvertes de leurs volets comme les
yeux de leurs paupières. Toutes les précautions étaient
prises contre le réveil, soubresaut désagréable.
Le petit errant subissait la pression indéfinissable de la
ville endormie. Ces silences de fourmilière paralysée
dégagent du vertige. Toutes ces léthargies mêlent leurs
cauchemars, ces sommeils sont une foule, et il sort de ces
corps humains gisants une fumée de songes. Le sommeil a
de sombres voisinages hors de la vie ; la pensée
décomposée des endormis flotte au-dessus d’eux, vapeur
vivante et morte, et se combine avec le possible qui pense
probablement aussi dans l’espace. De là des
enchevêtrements. Le rêve, ce nuage, superpose ses
épaisseurs et ses transparences à cette étoile, l’esprit. Au-
dessus de ces paupières fermées où la vision a remplacé la
vue, une désagrégation sépulcrale de silhouettes et
d’aspects se dilate dans l’impalpable. Une dispersion
d’existences mystérieuses s’amalgame à notre vie par ce
bord de la mort qui est le sommeil. Ces entrelacements de
larves et d’âmes sont dans l’air. Celui même qui ne dort pas
sent peser sur lui ce milieu plein d’une vie sinistre. La
chimère ambiante, réalité devinée, le gêne. L’homme éveillé
qui chemine à travers les fantômes du sommeil des autres
refoule confusément des formes passantes, a, ou croit avoir,
la vague horreur des contacts hostiles de l’invisible, et sent
à chaque instant la poussée obscure d’une rencontre
inexprimable qui s’évanouit. Il y a des effets de forêt dans
cette marche au milieu de la diffusion nocturne des songes.

218
C’est ce qu’on appelle avoir peur sans savoir pourquoi.
Ce qu’un homme éprouve, un enfant l’éprouve plus
encore.
Ce malaise de l’effroi nocturne amplifié par ces maisons
spectres, s’ajoutait à tout cet ensemble lugubre sous lequel
il luttait.
Il entra dans Conycar Lane, et aperçut au bout de cette
ruelle la Back Water qu’il prit pour l’océan ; il ne savait
plus de quel côté était la mer ; il revint sur ses pas, tourna à
gauche par Maiden street, et rétrograda jusqu’à Saint-
Albans row.
Là, au hasard, et sans choisir, et aux premières maisons
venues, il heurta violemment. Ces coups, où il épuisait sa
dernière énergie, étaient désordonnés et saccadés, avec des
intermittences et des reprises presque irritées.
C’était le battement de sa fièvre frappant aux portes.
Une voix lui répondit.
Celle de l’heure.
Trois heures du matin sonnèrent lentement derrière lui au
vieux clocher de Saint-Nicolas.
Puis tout retomba dans le silence.
Que pas un habitant n’eût même entr’ouvert une lucarne,
cela peut sembler surprenant. Pourtant dans une certaine
mesure ce silence s’explique. Il faut dire qu’en janvier 1690
on était au lendemain d’une assez forte peste qu’il y avait
eu à Londres, et que la crainte de recevoir des vagabonds

219
malades produisait partout une certaine diminution
d’hospitalité. On n’entrebâillait pas même sa fenêtre de
peur de respirer leur miasme.
L’enfant sentit le froid des hommes plus terrible que le
froid de la nuit. C’est un froid qui veut. Il eut ce serrement
du cœur découragé qu’il n’avait pas eu dans les solitudes.
Maintenant il était rentré dans la vie de tous, et il restait
seul. Comble d’angoisse. Le désert impitoyable, il l’avait
compris ; mais la ville inexorable, c’était trop.
L’heure, dont il venait de compter les coups, avait été un
accablement de plus. Rien de glaçant en de certains cas
comme l’heure qui sonne. C’est une déclaration
d’indifférence. C’est l’éternité disant : que m’importe !
Il s’arrêta. Et il n’est pas certain qu’en cette minute
lamentable, il ne se soit pas demandé s’il ne serait pas plus
simple de se coucher là et de mourir. Cependant la petite
fille posa la tête sur son épaule, et se rendormit. Cette
confiance obscure le remit en marche.
Lui qui n’avait autour de lui que de l’écroulement, il
sentit qu’il était point d’appui. Profonde sommation du
devoir.
Ni ces idées ni cette situation n’étaient de son âge. Il est
probable qu’il ne les comprenait pas. Il agissait d’instinct. Il
faisait ce qu’il faisait.
Il marcha dans la direction de Johnstone row.
Mais il ne marchait plus, il se traînait.

220
Il laissa à sa gauche Sainte-Mary street, fit des zigzags
dans les ruelles, et, au débouché d’un boyau sinueux entre
deux masures, se trouva dans un assez large espace libre.
C’était un terrain vague, point bâti, probablement l’endroit
où est aujourd’hui Chesterfield place. Les maisons
finissaient là. Il apercevait à sa droite la mer, et presque
plus rien de la ville à sa gauche.
Que devenir ? La campagne recommençait. À l’est, de
grands plans inclinés de neige marquaient les larges
versants de Radipole. Allait-il continuer ce voyage ? allait-il
avancer et rentrer dans les solitudes ? allait-il reculer et
rentrer dans les rues ? que faire, entre ces deux silences, la
plaine muette et la ville sourde ? lequel choisir de ces
refus ?
Il y a l’ancre de miséricorde, il y a aussi le regard de
miséricorde. C’est ce regard que le pauvre petit désespéré
jeta autour de lui.
Tout à coup il entendit une menace.

la misanthropie fait des siennes

On ne sait quel grincement étrange et alarmant vint dans


cette ombre jusqu’à lui.
C’était de quoi reculer. Il avança.
À ceux que le silence consterne, un rugissement plaît.

221
Ce rictus féroce le rassura. Cette menace était une
promesse. Il y avait là un être vivant et éveillé, fût-ce une
bête fauve. Il marcha du côté d’où venait le grincement.
Il tourna un angle de mur, et, derrière, à la réverbération
de la neige et de la mer, sorte de vaste éclairage sépulcral, il
vit une chose qui était là comme abritée. C’était une
charrette, à moins que ce ne fût une cabane. Il y avait des
roues, c’était une voiture ; et il y avait un toit, c’était une
demeure. Du toit sortait un tuyau, et du tuyau une fumée.
Cette fumée était vermeille, ce qui semblait annoncer un
assez bon feu à l’intérieur. À l’arrière, des gonds en saillie
indiquaient une porte, et au centre de cette porte une
ouverture carrée laissait voir de la lueur dans la cahute. Il
approcha.
Ce qui avait grincé le sentit venir. Quand il fut près de la
cahute, la menace devint furieuse. Ce n’était plus à un
grondement qu’il avait affaire, mais à un hurlement. Il
entendit un bruit sec, comme d’une chaîne violemment
tendue, et brusquement, au-dessous de la porte, dans
l’écartement des roues de derrière, deux rangées de dents
aiguës et blanches apparurent.
En même temps qu’une gueule entre les roues, une tête
passa par la lucarne.
— Paix là ! dit la tête.
La gueule se tut.
La tête reprit :
— Est-ce qu’il y a quelqu’un ?

222
L’enfant répondit :
— Oui.
— Qui ?
— Moi.
— Toi ? qui ça ? d’où viens-tu ?
— Je suis las, dit l’enfant.
— Quelle heure est-il ?
— J’ai froid.
— Que fais-tu là ?
— J’ai faim.
La tête répliqua :
— Tout le monde ne peut pas être heureux comme un
lord. Va-t’en.
La tête rentra, et le vasistas se ferma.
L’enfant courba le front, resserra entre ses bras la petite
endormie et rassembla sa force pour se remettre en route. Il
fit quelques pas et commença à s’éloigner.
Cependant, en même temps que la lucarne s’était fermée,
la porte s’était ouverte. Un marchepied s’était abaissé. La
voix qui venait de parler à l’enfant cria du fond de la cahute
avec colère :
— Eh bien, pourquoi n’entres-tu pas ?
L’enfant se retourna.
— Entre donc, reprit la voix. Qui est-ce qui m’a donné
un garnement comme cela, qui a faim et qui a froid, et qui
n’entre pas !

223
L’enfant, à la fois repoussé et attiré, demeurait immobile.
La voix repartit :
— On te dit d’entrer, drôle !
Il se décida et mit un pied sur le premier échelon de
l’escalier.
Mais on gronda sous la voiture.
Il recula. La gueule ouverte reparut.
— Paix ! cria la voix de l’homme.
La gueule rentra. Le grondement cessa.
— Monte, reprit l’homme.
L’enfant gravit péniblement les trois marches. Il était
gêné par l’autre enfant, tellement engourdie, enveloppée et
roulée dans le suroit qu’on ne distinguait rien d’elle, et que
ce n’était qu’une petite masse informe.
Il franchit les trois marches, et, parvenu au seuil, s’arrêta.
Aucune chandelle ne brûlait dans la cahute, par économie
de misère probablement. La baraque n’était éclairée que
d’une rougeur faite par le soupirail d’un poêle de fonte où
pétillait un feu de tourbe. Sur le poêle fumaient une écuelle
et un pot contenant selon toute apparence quelque chose à
manger. On en sentait la bonne odeur. Cette habitation était
meublée d’un coffre, d’un escabeau, et d’une lanterne, point
allumée, accrochée au plafond. Plus, aux cloisons, quelques
planches sur tasseaux, et un décroche-moi-ça, où pendaient
des choses mêlées. Sur les planches et aux clous
s’étageaient des verreries, des cuivres, un alambic, un

224
récipient assez semblable à ces vases à grener la cire qu’on
appelle grelous, et une confusion d’objets bizarres auxquels
l’enfant n’eût pu rien comprendre, et qui était une batterie
de cuisine de chimiste. La cahute avait une forme oblongue,
le poêle à l’avant. Ce n’était pas même une petite chambre,
c’était à peine une grande boîte. Le dehors était plus éclairé
par la neige que cet intérieur par le poêle. Tout dans la
baraque était indistinct et trouble. Pourtant un reflet du feu
sur le plafond permettait d’y lire cette inscription en gros
caractères : Ursus, philosophe.
L’enfant, en effet, faisait son entrée chez Homo et chez
Ursus. On vient d’entendre gronder l’un et parler l’autre.
L’enfant, arrivé au seuil, aperçut près du poêle un homme
long, glabre, maigre et vieux, vêtu en grisaille, qui était
debout et dont le crâne chauve touchait le toit. Cet homme
n’eut pu se hausser sur les pieds. La cahute était juste.
— Entre, dit l’homme, qui était Ursus.
L’enfant entra.
— Pose-là ton paquet.
L’enfant posa sur le coffre son fardeau, avec précaution,
de crainte de l’effrayer et de le réveiller.
L’homme reprit :
— Comme tu mets ça là doucement ! Ce ne serait pas
pire quand ce serait une châsse. Est-ce que tu as peur de
faire une fêlure à tes guenilles ? Ah ! l’abominable vaurien !
dans les rues à cette heure-ci ! Qui es-tu ? Réponds. Mais

225
non, je te défends de répondre. Allons au plus pressé ; tu as
froid, chauffe-toi.
Et il le poussa par les deux épaules devant le poêle.
— Es-tu assez mouillé ! Es-tu assez glacé ! S’il est
permis d’entrer ainsi dans les maisons ! Allons, ôte-moi
toutes ces pourritures, malfaiteur !
Et, d’une main, avec une brusquerie fébrile, il lui arracha
ses haillons qui se déchirèrent en charpie, tandis que, de
l’autre main, il décrochait d’un clou une chemise d’homme
et une de ces jaquettes de tricot qu’on appelle encore
aujourd’hui kiss-my-quick.
— Tiens, voilà des nippes.
Il choisit dans le tas un chiffon de laine et en frotta
devant le feu les membres de l’enfant ébloui et défaillant, et
qui, en cette minute de nudité chaude, crut voir et toucher le
ciel. Les membres frottés, l’homme essuya les pieds.
— Allons, carcasse, tu n’as rien de gelé. J’étais assez
bête pour avoir peur qu’il n’eût quelque chose de gelé, les
pattes de derrière ou de devant ! Il ne sera pas perclus pour
cette fois. Rhabille-toi.
L’enfant endossa la chemise, et l’homme lui passa par-
dessus la jaquette de tricot.
— À présent…
L’homme avança du pied l’escabeau, y fit asseoir,
toujours par une poussée aux épaules, le petit garçon, et lui
montra de l’index l’écuelle qui fumait sur le poêle. Ce que

226
l’enfant entrevoyait dans cette écuelle, c’était encore le ciel,
c’est-à-dire une pomme de terre et du lard.
— Tu as faim, mange.
L’homme prit sur une planche une croûte de pain dur et
une fourchette de fer, et les présenta à l’enfant. L’enfant
hésitait.
— Faut-il que je te mette le couvert ? dit l’homme.
Et il posa l’écuelle sur les genoux de l’enfant.
— Mords dans tout ça !
La faim l’emporta sur l’ahurissement. L’enfant se mit à
manger. Le pauvre être dévorait plutôt qu’il ne mangeait. Le
bruit joyeux du pain croqué remplissait la cahute. L’homme
bougonnait.
— Pas si vite, horrible goinfre ! Est-il gourmand, ce
gredin-là ! Ces canailles qui ont faim mangent d’une façon
révoltante. On n’a qu’à voir souper un lord. J’ai vu dans ma
vie des ducs manger. Ils ne mangent pas ; c’est ça qui est
noble. Ils boivent, par exemple. Allons, marcassin,
empiffre-toi !
L’absence d’oreilles qui caractérise le ventre affamé
faisait l’enfant peu sensible à cette violence d’épithètes,
tempérée d’ailleurs par la charité des actions, contre-sens à
son profit. Pour l’instant, il était absorbé par ces deux
urgences, et par ces deux extases, se réchauffer, manger.
Ursus poursuivait entre cuir et chair son imprécation en
sourdine :

227
— J’ai vu le roi Jacques souper en personne dans le
Banqueting house où l’on admire des peintures du fameux
Rubens ; Sa Majesté ne touchait à rien. Ce gueux-ci broute !
Brouter, mot qui dérive de brute. Quelle idée ai-je eue de
venir dans ce Weymouth, sept fois voué aux dieux
infernaux ! Je n’ai depuis ce matin rien vendu, j’ai parlé à la
neige, j’ai joué de la flûte à l’ouragan, je n’ai pas empoché
un farthing, et le soir il m’arrive des pauvres ! Hideuse
contrée ! Il y a bataille, lutte et concours entre les passants
imbéciles et moi. Ils tâchent de ne me donner que des liards,
je tâche de ne leur donner que des drogues. Eh bien,
aujourd’hui, rien ! pas un idiot dans le carrefour, pas un
penny dans la caisse ! Mange, boy de l’enfer ! tords et
troque ! nous sommes dans un temps où rien n’égale le
cynisme des pique-assiettes. Engraisse à mes dépens,
parasite. Il est mieux qu’affamé, il est enragé, cet être-là. Ce
n’est pas de l’appétit, c’est de la férocité. Il est surmené par
un virus rabique. Qui sait ? il a peut-être la peste. As-tu la
peste, brigand ? S’il allait la donner à Homo ! Ah mais,
non ! crevez, populace, mais je ne veux pas que mon loup
meure. Ah çà, j’ai faim moi aussi. Je déclare que ceci est un
incident désagréable. J’ai travaillé aujourd’hui très avant
dans la nuit. Il y a des fois dans la vie qu’on est pressé. Je
l’étais ce soir de manger. Je suis tout seul, je fais du feu, je
n’ai qu’une pomme de terre, une croûte de pain, une
bouchée de lard et une goutte de lait, je mets ça à chauffer,
je me dis : bon ! je m’imagine que je vais me repaître.
Patatras ! il faut que ce crocodile me tombe dans ce
moment-là. Il s’installe carrément entre ma nourriture et
228
moi. Voilà mon réfectoire dévasté. Mange, brochet, mange,
requin, combien as-tu de rangs de dents dans la
gargamelle ? bâfre, louveteau. Non, je retire le mot, respect
aux loups. Engloutis ma pâture, boa ! J’ai travaillé
aujourd’hui, l’estomac vide, le gosier plaintif, le pancréas
en détresse, les entrailles délabrées, très avant dans la nuit ;
ma récompense est de voir manger un autre. C’est égal, part
à deux. Il aura le pain, la pomme de terre et le lard, mais
j’aurai le lait.
En ce moment un cri lamentable et prolongé s’éleva dans
la cahute.
L’homme dressa l’oreille.
— Tu cries maintenant, sycophante ! Pourquoi cries-tu ?
Le garçon se retourna. Il était évident qu’il ne criait pas.
Il avait la bouche pleine.
Le cri ne s’interrompait pas.
L’homme alla au coffre.
— C’est donc le paquet qui gueule ! Vallée de Josaphat !
Voilà le paquet qui vocifère ! Qu’est-ce qu’il a à croasser,
ton paquet ?
Il déroula le suroit. Une tête d’enfant en sortit, la bouche
ouverte et criant.
— Eh bien, qui va là ? dit l’homme. Qu’est-ce que c’est ?
Il y en a un autre. Ça ne va donc pas finir ? Qui vive ! aux
armes ! Caporal, hors la garde ! Deuxième patatras !
Qu’est-ce que tu m’apportes là, bandit ? Tu vois bien

229
qu’elle a soif. Allons, il faut qu’elle boive, celle-ci. Bon! je
n’aurai pas même le lait à présent.
Il prit dans un fouillis sur une planche un rouleau de linge
à bandage, une éponge et une fiole, en murmurant avec
frénésie :
— Damné pays !
Puis il considéra la petite.
— C’est une fille. Ça se reconnaît au glapissement. Elle
est trempée, elle aussi.
Il arracha, comme il avait fait pour le garçon, les haillons
dont elle était plutôt nouée que vêtue, et il l’entortilla d’un
lambeau indigent, mais propre et sec, de grosse toile. Ce
rhabillement rapide et brusque exaspéra la petite fille.
— Elle miaule inexorablement, dit-il. Il coupa avec ses
dents un morceau allongé de l’éponge, déchira du rouleau
un carré de linge, en étira un brin de fil, prit sur le poêle le
pot où il y avait du lait, remplit de ce lait la fiole, introduisit
à demi l’éponge dans le goulot, couvrit l’éponge avec le
linge, ficela ce bouchon avec le fil, appliqua contre sa joue
la fiole, pour s’assurer qu’elle n’était pas trop chaude, et
saisit sous son bras gauche le maillot éperdu qui continuait
de crier.
— Allons, soupe, créature ! prends-moi le téton.
Et il lui mit dans la bouche le goulot de la fiole.
La petite but avidement.
Il soutint la fiole à l’inclinaison voulue en grommelant :

230
— Ils sont tous les mêmes, les lâches ! Quand ils ont ce
qu’ils veulent, ils se taisent.
La petite avait bu si énergiquement et avait saisi avec tant
d’emportement ce bout de sein offert par cette providence
bourrue, qu’elle fut prise d’une quinte de toux.
— Tu vas t’étrangler, gronda Ursus. Une fière goulue
aussi que celle-là !
Il lui retira l’éponge qu’elle suçait, laissa la quinte
s’apaiser, et lui replaça la fiole entre les lèvres, en disant :
— Tette, coureuse.
Cependant le garçon avait posé sa fourchette. Voir la
petite boire lui faisait oublier de manger. Le moment
d’auparavant, quand il mangeait, ce qu’il avait dans le
regard, c’était de la satisfaction, maintenant c’était de la
reconnaissance. Il regardait la petite revivre. Cet
achèvement de la résurrection commencée par lui emplissait
sa prunelle d’une réverbération ineffable. Ursus continuait
entre ses gencives son mâchonnement de paroles
courroucées. Le petit garçon par instant levait sur Ursus ses
yeux humides de l’émotion indéfinissable qu’éprouvait,
sans pouvoir l’exprimer, le pauvre être rudoyé et attendri.
Ursus l’apostropha furieusement :
— Eh bien, mange donc !
— Et vous ? dit l’enfant tout tremblant, et une larme
dans la prunelle. Vous n’aurez rien ?
— Veux-tu bien manger tout, engeance ! il n’y en a pas
trop pour toi puisqu’il n’y en avait pas assez pour moi.

231
L’enfant reprit sa fourchette, mais ne mangea point.
— Mange, vociféra Ursus. Est-ce qu’il s’agit de moi ?
Qui est-ce qui te parle de moi ? Mauvais petit clerc pieds
nus de la paroisse des Sans-le-Sou, je te dis de manger tout.
Tu es ici pour manger, boire et dormir. Mange, sinon je te
jette à la porte, toi et ta drôlesse !
Le garçon, sur cette menace, se remit à manger. Il n’avait
pas grand’chose à faire pour expédier ce qui restait dans
l’écuelle.
Ursus murmura :
— Ça joint mal, cet édifice. Il vient du froid par les
vitres.
Une vitre en effet avait été cassée à l’avant, par quelque
cahot de la carriole ou par quelque pierre de polisson. Ursus
avait appliqué sur cette avarie une étoile de papier qui
s’était décollée. La bise entrait par là.
Il s’était à demi assis sur le coffre. La petite, à la fois
dans ses bras et sur ses genoux, suçait voluptueusement la
bouteille avec cette somnolence béate des chérubins devant
Dieu et des enfants devant la mamelle.
— Elle est soûle, dit Ursus.
Et il reprit :
— Faites donc des sermons sur la tempérance !
Le vent arracha de la vitre l’emplâtre de papier qui vola à
travers la cahute ; mais ce n’était pas de quoi troubler les
deux enfants occupés à renaître.

232
Pendant que la petite buvait et que le petit mangeait,
Ursus maugréait.
— L’ivrognerie commence au maillot. Donnez-vous donc
la peine d’être l’évêque Tillotson et de tonner contre les
excès de la boisson. Odieux vent coulis ! Avec cela que
mon poêle est vieux. Il laisse échapper des bouffées de
fumée à vous donner le trichiasis. On a l’inconvénient du
froid et l’inconvénient du feu. On ne voit pas clair. L’être
que voici abuse de mon hospitalité. Eh bien, je n’ai pas
encore pu distinguer le visage de ce mufle. Le confortable
fait défaut céans. Par Jupiter, j’estime fortement les festins
exquis dans les chambres bien closes. J’ai manqué ma
vocation, j’étais né pour être sensuel. Le plus grand des
sages est Philoxénès qui souhaita d’avoir un cou de grue
pour goûter plus longuement les plaisirs de la table. Zéro de
recette aujourd’hui ! Rien vendu de la journée ! Calamité.
Habitants, laquais, et bourgeois, voilà le médecin, voilà la
médecine. Tu perds ta peine, mon vieux. Remballe ta
pharmacie. Tout le monde se porte bien ici. En voilà une
ville maudite où personne n’est malade ! Le ciel seul a la
diarrhée. Quelle neige ! Anaxagoras enseignait que la neige
est noire. Il avait raison, froideur étant noirceur. La glace,
c’est la nuit. Quelle bourrasque ! Je me représente
l’agrément de ceux qui sont en mer. L’ouragan, c’est le
passage des satans, c’est le hourvari des brucolaques
galopant et roulant tête-bêche, au-dessus de nos boîtes
osseuses. Dans la nuée, celui-ci a une queue, celui-là a des
cornes, celui-là a une flamme pour langue, cet autre a des

233
griffes aux ailes, cet autre a une bedaine de lord-chancelier,
cet autre a une caboche d’académicien, on distingue une
forme dans chaque bruit. À vent nouveau, démon différent ;
l’oreille écoute, l’œil voit, le fracas est une figure. Parbleu,
il y a des gens en mer, c’est évident. Mes amis, tirez-vous
de la tempête, j’ai assez à faire de me tirer de la vie. Ah çà,
est-ce que je tiens auberge, moi ? Pourquoi est-ce que j’ai
des arrivages de voyageurs ? La détresse universelle a des
éclaboussures jusque dans ma pauvreté. Il me tombe dans
ma cabane des gouttes hideuses de la grande boue humaine.
Je suis livré à la voracité des passants. Je suis une proie. La
proie des meurt-de-faim. L’hiver, la nuit, une cahute de
carton, un malheureux ami dessous et dehors, la tempête,
une pomme de terre, du feu gros comme le poing, des
parasites, le vent pénétrant par toutes les fentes, pas le sou,
et des paquets qui se mettent à aboyer ! On les ouvre, on
trouve dedans des gueuses. Si c’est là un sort ! J’ajoute que
les lois sont violées ! Ah ! vagabond avec ta vagabonde,
malicieux pick-pocket, avorton mal intentionné, ah ! tu
circules dans les rues passé le couvre-feu ! Si notre bon roi
le savait, c’est lui qui te ferait joliment flanquer dans un cul
de basse-fosse pour t’apprendre ! Monsieur se promène la
nuit, avec mademoiselle ! Par quinze degrés de froid, nu-
tête, nu-pieds ! sache que c’est défendu. Il y a des
règlements et ordonnances, factieux ! les vagabonds sont
punis, les honnêtes gens qui ont des maisons à eux sont
gardés et protégés, les rois sont les pères du peuple. Je suis
domicilié, moi ! Tu aurais été fouetté en place publique, si
l’on t’avait rencontré, et c’eût été bien fait. Il faut de l’ordre
234
dans un état policé. Moi j’ai eu tort de ne pas te dénoncer au
constable. Mais je suis comme cela, je comprends le bien, et
je fais le mal. Ah ! le ruffian ! m’arriver dans cet état-là ! Je
ne me suis pas aperçu de leur neige en entrant, ça a fondu.
Et voilà toute ma maison mouillée. J’ai l’inondation chez
moi. Il faudra brûler un charbon impossible pour sécher ce
lac. Du charbon à douze farthings le dénerel ! Comment
allons-nous faire pour tenir trois dans cette baraque ?
Maintenant c’est fini, j’entre dans la nursery, je vais avoir
chez moi en sevrage l’avenir de la gueuserie d’Angleterre.
J’aurai pour emploi, office et fonction de dégrossir les
fœtus mal accouchés de la grande coquine Misère, de
perfectionner la laideur des gibiers de potence en bas âge, et
de donner aux jeunes filous des formes de philosophe ! La
langue de l’ours est l’ébauchoir de Dieu. Et dire que, si je
n’avais pas été depuis trente ans grugé par des espèces de
cette sorte, je serais riche, Homo serait gras, j’aurais un
cabinet de médecine plein de raretés, des instruments de
chirurgie autant que le docteur Linacre, chirurgien du roi
Henri VIII, divers animaux de tous genres, des momies
d’Égypte, et autres choses semblables ! Je serais du collège
des Docteurs, et j’aurais le droit d’user de la bibliothèque
bâtie en 1652 par le célèbre Harvey, et d’aller travailler
dans la lanterne du dôme d’où l’on découvre toute la ville
de Londres ! Je pourrais continuer mes calculs sur
l’offuscation solaire, et prouver qu’une vapeur caligineuse
sort de l’astre. C’est l’opinion de Jean Kepler, qui naquit un
an avant la Saint-Barthélemy, et qui fut mathématicien de
l’empereur. Le soleil est une cheminée qui fume
235
quelquefois. Mon poêle aussi. Mon poêle ne vaut pas mieux
que le soleil. Oui, j’eusse fait fortune, mon personnage
serait autre, je ne serais pas trivial, je n’avilirais point la
science dans les carrefours. Car le peuple n’est pas digne de
la doctrine, le peuple n’étant qu’une multitude d’insensés,
qu’un mélange confus de toutes sortes d’âges, de sexes,
d’humeurs et de conditions, que les sages de tous les temps
n’ont point hésité à mépriser, et dont les plus modérés, dans
leur justice, détestent l’extravagance et la fureur. Ah ! je
suis ennuyé de ce qui existe. Après cela on ne vit pas
longtemps. C’est vite fait, la vie humaine. Hé bien non,
c’est long. Par intervalles, pour que nous ne nous
découragions pas, pour que nous ayons la stupidité de
consentir à être, et pour que nous ne profitions pas des
magnifiques occasions de nous pendre que nous offrent
toutes les cordes et tous les clous, la nature a l’air de
prendre un peu soin de l’homme. Pas cette nuit pourtant.
Elle fait pousser le blé, elle fait mûrir le raisin, elle fait
chanter le rossignol, cette sournoise de nature. De temps en
temps un rayon d’aurore, ou un verre de gin, c’est là ce
qu’on appelle le bonheur. Une mince bordure de bien autour
de l’immense suaire du mal. Nous avons une destinée dont
le diable a fait l’étoffe et dont Dieu a fait l’ourlet. En
attendant, tu m’as mangé mon souper, voleur !
Cependant le nourrisson, qu’il tenait toujours entre ses
bras, et très doucement tout en faisant rage, refermait
vaguement les yeux, signe de plénitude. Ursus examina la
fiole, et grogna :

236
— Elle a tout bu, l’effrontée !
Il se dressa et, soutenant la petite du bras gauche, de la
main droite il souleva le couvercle du coffre, et tira de
l’intérieur une peau d’ours, ce qu’il appelait, on s’en
souvient, sa « vraie peau ».
Tout en exécutant ce travail, il entendait l’autre enfant
manger, et il le regardait de travers.
— Ce sera une besogne s’il faut désormais que je
nourrisse ce glouton en croissance ! C’est un ver solitaire
que j’aurai dans le ventre de mon industrie.
Il étala, toujours d’un seul bras, et de son mieux, la peau
d’ours sur le coffre, avec des efforts de coude et des
ménagements de mouvements pour ne point secouer le
commencement de sommeil de la petite fille. Puis il la
déposa sur la fourrure, du côté le plus proche du feu.
Cela fait, il mit la fiole vide sur le poêle, et s’écria :
— C’est moi qui ai soif !
Il regarda dans le pot ; il y restait quelques bonnes
gorgées de lait ; il approcha le pot de ses lèvres. Au moment
où il allait boire, son œil tomba sur la petite fille. Il remit le
pot sur le poêle, prit la fiole, la déboucha, y vida ce qui
restait de lait, juste assez pour l’emplir, replaça l’éponge, et
reficela le linge sur l’éponge autour du goulot.
— J’ai tout de même faim et soif, reprit-il.
Et il ajouta :

237
— Quand on ne peut pas manger du pain, on boit de
l’eau.
On entrevoyait derrière le poêle une cruche égueulée.
Il la prit et la présenta au garçon :
— Veux-tu boire ?
L’enfant but, et se remit à manger.
Ursus ressaisit la cruche et la porta à sa bouche. La
température de l’eau qu’elle contenait avait été inégalement
modifiée par le voisinage du poêle.
Il avala quelques gorgées, et fit une grimace.
— Eau prétendue pure, tu ressembles aux faux amis. Tu
es tiède en dessus et froide en dessous.
Cependant le garçon avait fini de souper. L’écuelle était
mieux que vidée, elle était nettoyée. Il ramassait et
mangeait, pensif, quelques miettes de pain éparses dans les
plis du tricot, sur ses genoux.
Ursus se tourna vers lui.
— Ce n’est pas tout ça. Maintenant, à nous deux. La
bouche n’est pas faite que pour manger, elle est faite pour
parler. À présent que tu es réchauffé et gavé, animal, prends
garde à toi, tu vas répondre à mes questions. D’où viens-
tu ?
L’enfant répondit :
— Je ne sais pas.
— Comment, tu ne sais pas ?
— J’ai été abandonné ce soir au bord de la mer.
238
— Ah ! le chenapan ! Comment t’appelles-tu ? Il est si
mauvais sujet qu’il en vient à être abandonné par ses
parents.
— Je n’ai pas de parents.
— Rends-toi un peu compte de mes goûts, et fais
attention que je n’aime point qu’on me chante des chansons
qui sont des contes. Tu as des parents, puisque tu as ta sœur.
— Ce n’est pas ma sœur.
— Ce n’est pas ta sœur ?
— Non.
— Qu’est-ce que c’est alors ?
— C’est une petite que j’ai trouvée.
— Trouvée !
— Oui.
— Comment ! tu as ramassé ça ?
— Oui.
— Où ? si tu mens, je t’extermine.
— Sur une femme qui était morte dans la neige.
— Quand ?
— Il y a une heure.
— Où ?
— À une lieue d’ici.
Les arcades frontales d’Ursus se plissèrent et prirent cette
forme aiguë qui caractérise l’émotion des sourcils d’un
philosophe.
— Morte ! en voilà une qui est heureuse ! Il faut l’y
laisser, dans sa neige. Elle y est bien. De quel côté ?
— Du côté de la mer.

239
— As-tu passé le pont ?
— Oui.
Ursus ouvrit la lucarne de l’arrière et examina le dehors,
s’était pas amélioré. La neige tombait épaisse et lugubre.
Il referma le vasistas.
Il alla à la vitre cassée, il boucha le trou avec un chiffon,
il remit de la tourbe dans le poêle, il déploya le plus
largement qu’il put la peau d’ours sur le coffre, prit un gros
livre qu’il avait dans un coin et le mit sous le chevet pour
servir d’oreiller, et plaça sur ce traversin la tête de la petite
endormie.
Il se tourna vers le garçon.
— Couche-toi là.
L’enfant obéit et s’étendit de tout son long à côté de la
petite.
Ursus roula la peau d’ours autour des deux enfants, et la
borda sous leurs pieds.
Il atteignit sur une planche, et se noua autour du corps
une ceinture de toile à grosse poche contenant
probablement une trousse de chirurgien et des flacons
d’élixirs.
Puis il décrocha du plafond la lanterne, et l’alluma.
C’était une lanterne sourde. En s’allumant, elle laissa les
enfants dans l’obscurité.
Ursus entre-bâilla la porte et dit :
— Je sors. N’ayez pas peur. Je vais revenir. Dormez.

240
Et, abaissant le marchepied, il cria :
— Homo !
Un grondement tendre lui répondit.
Ursus, la lanterne à la main, descendit, le marchepied
remonta, la porte se referma. Les enfants demeurèrent seuls.
Du dehors, une voix, qui était la voix d’Ursus, demanda :
— Boy qui viens de me manger mon souper ! — dis
donc, tu ne dors pas encore ?
— Non, répondit le garçon.
— Eh bien, si elle beugle, tu lui donneras le reste du
lait.
On entendit un cliquetis de chaîne défaite, et le bruit d’un
pas d’homme, compliqué d’un pas de bête, qui s’éloignait.
Quelques instants après, les deux enfants dormaient
profondément.
C’était on ne sait quel ineffable mélange d’haleines ; plus
que la chasteté, l’ignorance ; une nuit de noces avant le
sexe. Le petit garçon et la petite fille, nus et côte à côte,
eurent pendant ces heures silencieuses la promiscuité
séraphique de l’ombre ; la quantité de songe possible à cet
âge flottait de l’un à l’autre ; il y avait probablement sous
leurs paupières fermées de la lumière d’étoile ; si le mot
mariage n’est pas ici disproportionné, ils étaient mari et
femme de la façon dont on est ange. De telles innocences
dans de telles ténèbres, une telle pureté dans un tel
embrassement, ces anticipations sur le ciel ne sont possibles
qu’à l’enfance, et aucune immensité n’approche de cette
241
grandeur des petits. De tous les gouffres celui-ci est le plus
profond. La perpétuité formidable d’un mort enchaîné hors
de la vie, l’énorme acharnement de l’océan sur un naufrage,
la vaste blancheur de la neige recouvrant des formes
ensevelies, n’égalent pas en pathétique deux bouches
d’enfants qui se touchent divinement dans le sommeil, et
dont la rencontre n’est pas même un baiser. Fiançailles
peut-être ; peut-être catastrophe. L’ignoré pèse sur cette
juxtaposition. Cela est charmant ; qui sait si ce n’est pas
effrayant ? on se sent le cœur serré. L’innocence est plus
suprême que la vertu. L’innocence est faite d’obscurité
sacrée. Ils dormaient. Ils étaient paisibles. Ils avaient chaud.
La nudité des corps entrelacés amalgamait la virginité des
âmes. Ils étaient là comme dans le nid de l’abîme.

VI

le réveil

Le jour commence par être sinistre. Une blancheur triste


entra dans la cahute. C’était l’aube, glaciale. Ce
blêmissement, qui ébauche en réalité funèbre le relief des
choses frappées d’apparence spectrale par la nuit, n’éveilla
pas les enfants, étroitement endormis. La cahute était
chaude. On entendait leurs deux respirations alternant
comme deux ondes tranquilles. Il n’y avait plus d’ouragan
dehors. Le clair du crépuscule prenait lentement possession
de l’horizon. Les constellations s’éteignaient comme des
chandelles soufflées l’une après l’autre. Il n’y avait plus que

242
la résistance de quelques grosses étoiles. Le profond chant
de l’infini sortait de la mer.
Le poêle n’était pas tout à fait éteint. Le petit jour
devenait peu à peu le grand jour. Le garçon dormait moins
que la fille. Il y avait en lui du veilleur et du gardien. À un
rayon plus vif que les autres qui traversa la vitre, il ouvrit
les yeux ; le sommeil de l’enfance s’achève en oubli ; il
demeura dans un demi-assoupissement, sans savoir où il
était, ni ce qu’il avait près de lui, sans faire effort pour se
souvenir, regardant au plafond, et se composant un vague
travail de rêverie avec les lettres de l’inscription Ursus,
philosophe, qu’il examinait sans les déchiffrer, car il ne
savait pas lire.
Un bruit de serrure fouillée par une clef lui fit dresser le
cou.
La porte tourna, le marchepied bascula. Ursus revenait. Il
monta les trois degrés, sa lanterne éteinte à la main.
En même temps un piétinement de quatre pattes escalada
lestement le marchepied. C’était Homo, suivant Ursus, et,
lui aussi, rentrant chez lui.
Le garçon réveillé eut un certain sursaut.
Le loup, probablement en appétit, avait un rictus matinal
qui montrait toutes ses dents, très blanches.
Il s’arrêta à demi-montée et posa ses deux pattes de
devant dans la cahute, les deux coudes sur le seuil comme
un prêcheur au bord de la chaire. Il flaira à distance le
coffre qu’il n’était pas accoutumé à voir habité de cette

243
façon. Son buste de loup, encadré par la porte, se dessinait
en noir sur la clarté du matin. Il se décida, et fit son entrée.
Le garçon, en voyant le loup dans la cahute, sortit de la
peau d’ours, se leva et se plaça debout devant la petite, plus
endormie que jamais.
Ursus venait de raccrocher la lanterne au clou du plafond.
Il déboucla silencieusement et avec une lenteur machinale
sa ceinture où était sa trousse, et la remit sur une planche. Il
ne regardait rien et semblait ne rien voir. Sa prunelle était
vitreuse. Quelque chose de profond remuait dans son esprit.
Sa pensée enfin se fit jour, comme d’ordinaire, par une vive
sortie de paroles. Il s’écria :
— Décidément heureuse ! Morte, bien morte.
Il s’accroupit, et remit une pelletée de scories dans le
poêle, et, tout en fourgonnant la tourbe, il grommela :
— J’ai eu de la peine à la trouver. La malice inconnue
l’avait fourrée sous deux pieds de neige. Sans Homo, qui
voit aussi clair avec son nez que Christophe Colomb avec
son esprit, je serais encore là à patauger dans l’avalanche et
à jouer à cache-cache avec la mort. Diogène prenait sa
lanterne et cherchait un homme, j’ai pris ma lanterne et j’ai
cherché une femme ; il a trouvé le sarcasme, j’ai trouvé le
deuil. Comme elle était froide ! J’ai touché la main, une
pierre. Quel silence dans les yeux ! Comment peut-on être
assez bête pour mourir en laissant un enfant derrière soi !
Ça ne va pas être commode à présent de tenir trois dans

244
cette boîte-ci. Quelle tuile ! Voilà que j’ai de la famille à
présent ! Fille et garçon.
Tandis qu’Ursus parlait, Homo s’était glissé près du
poêle. La main de la petite endormie pendait entre le poêle
et le coffre. Le loup se mit à lécher cette main.
Il la léchait si doucement que la petite ne s’éveilla pas.
Ursus se retourna.
— Bien, Homo. Je serai le père et tu seras l’oncle.
Puis il reprit sa besogne de philosophe d’arranger le feu,
sans interrompre son aparté.
— Adoption. C’est dit. D’ailleurs Homo veut bien.
Il se redressa.
— Je voudrais savoir qui est responsable de cette morte.
Sont-ce les hommes ? ou…
Son œil regarda en l’air, mais au delà du plafond, et sa
bouche murmura :
— Est-ce toi ?
Puis son front s’abaissa comme sous un poids, et il
reprit :
— La nuit a pris la peine de tuer cette femme.
Son regard, en se relevant, rencontra le visage du garçon
réveillé qui l’écoutait. Ursus l’interpella brusquement :
— Qu’as-tu à rire ?
Le garçon répondit :
— Je ne ris pas.
245
Ursus eut une sorte de secousse, l’examina fixement et en
silence pendant quelques instants, et dit :
— Alors tu es terrible.
L’intérieur de la cahute dans la nuit était si peu éclairé
qu’Ursus n’avait pas encore vu la face du garçon. Le grand
jour la lui montrait. Il posa les deux paumes de ses mains
sur les deux épaules de l’enfant, considéra encore avec une
attention de plus en plus poignante son visage, et lui cria :
— Ne ris donc plus !
— Je ne ris pas, dit l’enfant.
Ursus eut un tremblement de la tête aux pieds.
— Tu ris, te dis-je.
Puis secouant l’enfant avec une étreinte qui était de la
fureur si elle n’était de la pitié, il lui demanda violemment :
— Qui est-ce qui t’a fait cela ?
L’enfant répondit :
— Je ne sais ce que vous voulez dire.
Ursus reprit :
— Depuis quand as-tu ce rire ?
— J’ai toujours été ainsi, dit l’enfant.
Ursus se tourna vers le coffre en disant à demi-voix :
— Je croyais que ce travail-là ne se faisait plus.
Il prit au chevet, très doucement pour ne pas la réveiller,
le livre qu’il avait mis comme oreiller sous la tête de la
petite.

246
— Voyons Conquest, murmura-t-il.
C’était une liasse in-folio, reliée en parchemin mou. Il la
feuilleta du pouce, s’arrêta à une page, ouvrit le livre tout
grand sur le poêle, et lut :
— … De Denasatis. — C’est ici.
Et il continua :
— Bucca fißa usque ad aures, genivis denudatis,
nasoque murdridato, masca eris, it ridebis semper.
— C’est bien cela.
Et il replaça le livre sur une des planches en
grommelant :
— Aventure dont l’approfondissement serait malsain.
Restons à la surface. Ris, mon garçon.
La petite fille se réveilla. Son bonjour fut un cri.
— Allons, nourrice, donne le sein, dit Ursus.
La petite s’était dressée sur son séant. Ursus prit sur le
poêle la fiole, et la lui donna à sucer.
En ce moment le soleil se levait. Il était à fleur de
l’horizon. Son rayon rouge entrait par la vitre et frappait de
face le visage de la petite fille tourné vers lui. Les prunelles
de l’enfant fixées sur le soleil réfléchissaient comme deux
miroirs cette rondeur pourpre. Les prunelles restaient
immobiles, les paupières aussi.
— Tiens, dit Ursus, elle est aveugle.

247
deuxième partie

PAR ORDRE DU ROI

LIVRE PREMIER

éternelle présence du passé ;


les hommes reflètent l'homme.

Lord Clancharlie

Il y avait dans ces temps-là un vieux souvenir.


Ce souvenir était lord Linnœus Clancharlie.
Le baron Linnœus Clancharlie, contemporain de
Cromwell, était un des pairs d'Angleterre, peu nombreux,
hâtons-nous de le dire, qui avaient accepté la république.
Cette acceptation pouvait avoir sa raison d'être, et

248
s’explique à la rigueur, puisque la république avait
momentanément triomphé. Il était tout simple que lord
Clancharlie demeurât du parti de la république, tant que la
république avait eu le dessus. Mais après la clôture de la
révolution et la chute du gouvernement parlementaire, lord
Clancharlie avait persisté. Il était aisé au noble patricien de
rentrer dans la chambre haute reconstituée, les repentirs
étant toujours bien reçus des restaurations, et Charles II
étant bon prince à ceux qui revenaient à lui ; mais lord
Clancharlie n'avait pas compris ce qu'on doit aux
événements. Pendant que la nation couvrait d'acclamations
le roi reprenant possession de l’Angleterre, pendant que
l'unanimité prononçait son verdict, pendant que
s'accomplissait la salutation du peuple à la monarchie,
pendant que la dynastie se relevait au milieu d’une
palinodie glorieuse et triomphale, à l’instant où le passé
devenait l’avenir et où l’avenir devenait le passé, ce lord
était resté réfractaire. Il avait détourné la tête de toute cette
allégresse ; il s’était volontairement exilé ; pouvant être
pair, il avait mieux aimé être proscrit ; et les années s'étaient
écoulées ainsi ; il avait vieilli dans cette fidélité à la
république morte. Aussi était-il couvert du ridicule qui
s'attache naturellement à cette sorte d’enfantillage. Il s’était
retiré en Suisse. Il habitait une espèce de haute masure au
bord du lac de Genève. Il s’était choisi cette demeure dans
le plus âpre recoin du lac, entre Chillon où est le cachot de
Bonivard, et Vevey où est le tombeau de Ludlow. Les Alpes
sévères, pleines de crépuscules, de souffles et de nuées,
l’enveloppaient ; et il vivait là, perdu dans ces grandes
249
ténèbres qui tombent des montagnes. Il était rare qu’un
passant le rencontrât. Cet homme était hors de son pays,
presque hors de son siècle. En ce moment, pour ceux qui
étaient au courant et qui connaissaient les affaires du temps,
aucune résistance aux conjonctures n’était justifiable.
L’Angleterre était heureuse ; une restauration est une
réconciliation d’époux ; prince et nation ont cessé de faire
lit à part ; rien de plus gracieux et de plus riant ; la Grande-
Bretagne rayonnait; avoir un roi, c’est beaucoup, mais de
plus on avait un charmant roi ; Charles II était aimable,
homme de plaisir et de gouvernement, et grand à la suite de
Louis XIV ; c’était un gentleman et un gentilhomme ;
Charles II était admiré de ses sujets ; il avait fait la guerre
de Hanovre, sachant certainement pourquoi, mais le sachant
tout seul ; il avait vendu Dunkerque à la France, opération
de haute politique ; les pairs démocrates, desquels
Chamberlayne a dit : « La maudite république infecta avec
son haleine puante plusieurs de la haute noblesse » , avaient
eu le bon sens de se rendre à l’évidence, d’être de leur
époque, et de reprendre leur siège à la noble chambre ; il
leur avait suffi pour cela de prêter au roi le serment
d’allégeance. Quand on songeait à toutes ces réalités, à ce
beau règne, à cet excellent roi, à ces augustes princes
rendus par la miséricorde divine à l’amour des peuples ;
quand on se disait que des personnages considérables, tels
que Monk, et plus tard Jeffrys, s’étaient ralliés au trône,
qu’ils avaient été justement récompensés de leur loyauté et
de leur zèle par les plus magnifiques charges et par les
fonctions les plus lucratives, que lord Clancharlie ne
250
pouvait l’ignorer, qu’il n’eût tenu qu’à lui d’être
glorieusement assis à côté d’eux dans les honneurs, que
l’Angleterre était remontée, grâce à son roi, au sommet de
la prospérité, que Londres n’était que fêtes et carrousels,
que tout le monde était opulent et enthousiasmé, que la cour
était galante, gaie et superbe ; si, par hasard, loin de ces
splendeurs, dans on ne sait quel demi-jour lugubre
ressemblant à la tombée de la nuit, on apercevait ce
vieillard vêtu des mêmes habits que le peuple, pâle, distrait,
courbé, probablement du côté de la tombe, debout au bord
du lac, à peine attentif à la tempête et à l’hiver, marchant
comme au hasard, l’œil fixe, ses cheveux blancs secoués
par le vent de l’ombre, silencieux, solitaire, pensif, il était
difficile de ne pas sourire.
Sorte de silhouette d’un fou.
En songeant à lord Clancharlie, à ce qu’il aurait pu être et
à ce qu’il était, sourire était de l’indulgence. Quelques-uns
riaient tout haut. D’autres s’indignaient.
On comprend que les hommes sérieux fussent choqués
par une telle insolence d’isolement.
Circonstance atténuante : lord Clancharlie n’avait jamais
eu d’esprit. Tout le monde en tombait d’accord.

II

Il est désagréable de voir les gens pratiquer l’obstination.


On n’aime pas ces façons de Régulus, et dans l’opinion
251
publique quelque ironie en résulte.
Ces opiniâtretés ressemblent à des reproches, et l’on a
raison d’en rire.
Et puis, en somme, ces entêtements, ces escarpements,
sont-ce des vertus ? N’y a-t-il pas dans ces affiches
excessives d’abnégation et d’honneur beaucoup
d’ostentation ? C’est plutôt parade qu’autre chose. Pourquoi
ces exagérations de solitude et d’exil ? Ne rien outrer est la
maxime du sage. Faites de l’opposition, soit ; blâmez si
vous voulez, mais décemment, et tout en criant : vive le
roi ! La vraie vertu, c’est d’être raisonnable. Ce qui tombe a
dû tomber, ce qui réussit a dû réussir. La providence a ses
motifs ; elle couronne qui le mérite. Avez-vous la prétention
de vous y connaître mieux qu’elle ? Quand les
circonstances ont prononcé, quand un régime a remplacé
l’autre, quand la défalcation du vrai et du faux s’est faite
par le succès, ici la catastrophe, là le triomphe, aucun doute
n’est plus possible, l’honnête homme se rallie à ce qui a
prévalu, et, quoique cela soit utile à sa fortune et à sa
famille, sans se laisser influencer par cette considération, et
ne songeant qu’à la chose publique, il prête main-forte au
vainqueur.
Que deviendrait l’état si personne ne consentait à servir ?
Tout s’arrêterait donc ? Garder sa place est d’un bon
citoyen. Sachez sacrifier vos préférences secrètes. Les
emplois veulent être tenus. Il faut bien que quelqu’un se
dévoue. Être fidèle aux fonctions publiques est une fidélité.
La retraite des fonctionnaires serait la paralysie de l’état.

252
Vous vous bannissez, c’est pitoyable. Est-ce un exemple ?
quelle vanité ! Est-ce un défi ? quelle audace ! Quel
personnage vous croyez-vous donc ? Apprenez que nous
vous valons Nous ne désertons pas, nous. Si nous voulions,
nous aussi, nous serions intraitables et indomptables, et
nous ferions de pires choses que vous. Mais nous aimons
mieux être des gens intelligents. Parce que je suis
Trimalcion, vous ne me croyez pas capable d’être Caton !
Allons donc !

III

Jamais situation ne fut plus nette et plus décisive que


celle de 1660. Jamais la conduite à tenir n’avait été plus
clairement indiquée à un bon esprit.
L’Angleterre était hors de Cromwell. Sous la république
beaucoup de faits irréguliers s’étaient produits. On avait
créé la suprématie britannique ; on avait, avec l’aide de la
guerre de Trente ans, dominé l’Allemagne, avec l’aide de la
Fronde, abaissé la France, avec l’aide du duc de Bragance,
amoindri l’Espagne. Cromwell avait domestiqué Mazarin ;
dans les traités, le Protecteur d’Angleterre signait au-dessus
du roi de France ; on avait mis les Provinces-Unies à
l’amende de huit millions, molesté Alger et Tunis, conquis
la Jamaïque, humilié Lisbonne, suscité dans Barcelone la
rivalité française, et dans Naples Masaniello ; on avait
amarré le Portugal à l’Angleterre ; on avait fait, de Gibraltar
à Candie, un balayage des barbaresques ; on avait fondé la
253
domination maritime sous ces deux formes, la victoire et le
commerce ; le 10 août 1653, l’homme des trente-trois
batailles gagnées, le vieil amiral qui se qualifiait Grand-
père des matelots, ce Martin Happertz Tromp, qui avait
battu la flotte espagnole, avait été détruit par la flotte
anglaise ; on avait retiré l’Atlantique à la marine espagnole,
le Pacifique à la marine hollandaise, la Méditerranée à la
marine vénitienne, et, par l’acte de navigation, on avait pris
possession du littoral universel ; par l’océan on tenait le
monde ; le pavillon hollandais saluait humblement en mer
le pavillon britannique ; la France, dans la personne de
l’ambassadeur Mancini, faisait des génuflexions à Olivier
Cromwell ; ce Cromwell jouait de Calais et de Dunkerque
comme de deux volants sur une raquette ; on avait fait
trembler le continent, dicté la paix, décrété la guerre, mis
sur tous les faîtes le drapeau anglais ; le seul régiment des
côtes-de-fer du Protecteur pesait dans la terreur de l’Europe
autant qu’une armée ; Cromwell disait : Je veux qu’on
respecte la république anglaise comme on a respecté la
république romaine ; il n’y avait plus rien de sacré ; la
parole était libre, la presse était libre ; on disait en pleine
rue ce qu’on voulait ; on imprimait, sans contrôle ni
censure, ce qu’on voulait ; l’équilibre des trônes avait été
rompu ; tout l’ordre monarchique européen, dont les Stuarts
faisaient partie, avait été bouleversé. Enfin, on était sorti de
cet odieux régime, et l’Angleterre avait son pardon.
Charles II, indulgent, avait donné la Déclaration de
Bréda. Il avait octroyé à l’Angleterre l’oubli de cette

254
époque où le fils d’un brasseur de Huntingdon mettait le
pied sur la tête de Louis XIV. L’Angleterre faillit son mea
culpa, et respirait. L’épanouissement des cœurs, nous
venons de le dire, était complet, les gibets des régicides
s’ajoutant à la joie universelle. Une restauration est un
sourire ; mais un peu de potence ne messied pas, et il faut
satisfaire la conscience publique. L’esprit d’indiscipline
s’était dissipé, la loyauté se reconstituait. Être de bons
sujets était désormais l’ambition unique. On était revenu
des folies de la politique ; on bafouait la révolution, on
raillait la république, et ces temps singuliers où l’on avait
toujours de grands mots à la bouche. Droit, Liberté, Procès ;
on riait de ces emphases. Le retour au bon sens était
admirable ; l’Angleterre avait rêvé. Quel bonheur d’être
hors de ces égarements ! Y a-t-il rien de plus insensé ? Où
en serait-on si le premier venu avait des droits ? Se figure-t-
on tout le monde gouvernant ? S’imagine-t-on la cité menée
par les citoyens ? Les citoyens sont un attelage, et l’attelage
n’est pas le cocher. Mettre aux voix, c’est jeter aux vents.
Voulez-vous faire flotter les états comme les nuées ? Le
désordre ne construit pas l’ordre. Si le chaos est l’architecte,
l’édifice sera Babel. Et puis quelle tyrannie que cette
prétendue liberté ! Je veux m’amuser, moi, et non
gouverner. Voter m’ennuie ; je veux danser. Quelle
providence qu’un prince qui se charge de tout ! Certes, ce
roi est généreux de se donner pour nous cette peine ! Et
puis, il est élevé là-dedans, il sait ce que c’est. C’est son
affaire. La paix, la guerre, la législation, les finances, est-ce
que cela regarde les peuples ? Sans doute il faut que le
255
peuple paie, sans doute il faut que le peuple serve, mais cela
doit lui suffire. Une part lui est faite dans la politique ; c’est
de lui que sortent les deux forces de l’état, l’armée et le
budget. Être contribuable, et être soldat, est-ce que ce n’est
pas assez ? Qu’a-t-il besoin d’autre chose ? il est le bras
militaire, il est le bras financier. Rôle magnifique. On règne
pour lui. Il faut bien qu’il rétribue ce service. Impôt et liste
civile sont des salaires acquittés par les peuples et gagnés
par les princes. Le peuple donne son sang et son argent,
moyennant quoi on le mène. Vouloir se conduire lui-même,
quelle idée bizarre ! un guide lui est nécessaire. Étant
ignorant, le peuple est aveugle. Est-ce que l’aveugle n’a pas
un chien ? Seulement, pour le peuple, c’est un lion, le roi,
qui consent à être le chien. Que de bonté ! Mais pourquoi le
peuple est-il ignorant ? parce qu’il faut qu’il le soit.
L’ignorance est gardienne de la vertu. Où il n’y a pas de
perspectives, il n’y a pas d’ambitions ; l’ignorant est dans
une nuit utile, qui, supprimant le regard, supprime les
convoitises. De là l’innocence. Qui lit pense, qui pense
raisonne. Ne pas raisonner, c’est le devoir ; c’est aussi le
bonheur. Ces vérités sont incontestables. La société est
assise dessus.
Ainsi s’étaient rétablies les saines doctrines sociales en
Angleterre. Ainsi la nation s’était réhabilitée. En même
temps on revenait à la belle littérature. On dédaignait
Shakespeare et l’on admirait Dryden. Dryden est le plus
grand poète de l’Angleterre et du siècle, disait Atterbury, le
traducteur d’Achitophel. C’était l’époque où M. Huet,

256
évêque d’Avranches, écrivait à Saumaise qui avait fait à
l’auteur du Paradis perdu l’honneur de le réfuter et de
l’injurier : — Comment pouvez-vous vous occuper de si peu
de chose que ce Milton ? Tout renaissait. Tout reprenait sa
place. Dryden en haut, Shakespeare en bas, Charles II sur le
trône, Cromwell au gibet. L’Angleterre se relevait des
hontes et des extravagances du passé. C’est un grand
bonheur pour les nations d’être ramenées par la monarchie
au bon ordre dans l’état et au bon goût dans les lettres.
Que de tels bienfaits pussent être méconnus, cela est
difficile à croire. Tourner le dos à Charles II, récompenser
par de l’ingratitude la magnanimité qu’il avait eue de
remonter sur le trône, n’était-ce pas abominable ? Lord
Linnœus Clancharlie avait fait aux honnêtes gens ce
chagrin. Bouder le bonheur de sa patrie, quelle aberration !
On sait qu’en 1650 le parlement avait décrété cette
rédaction : — Je promets de demeurer fidèle à la
république, sans roi, sans souverain, sans seigneur. — Sous
prétexte qu’il avait prêté ce serment monstrueux, lord
Clancharlie vivait hors du royaume, et, en présence de la
félicité générale, se croyait le droit d’être triste. Il avait la
sombre estime de ce qui n’était plus ; attache bizarre à des
choses évanouies.
L’excuser était impossible ; les plus bienveillants
l’abandonnaient. Ses amis lui avaient fait longtemps
l’honneur de croire qu’il n’était entré dans les rangs
républicains que pour voir de plus près les défauts de la
cuirasse de la république, et pour la frapper plus sûrement,

257
le jour venu, au profit de la cause sacrée du roi. Ces attentes
de l’heure utile pour tuer l’ennemi par derrière font partie
de la loyauté. On avait espéré cela de lord Clancharlie, tant
on avait de pente à le juger favorablement. Mais, en
présence de son étrange persistance républicaine, il avait
bien fallu renoncer à cette bonne opinion. Évidemment lord
Clancharlie était convaincu, c’est-à-dire idiot.
L’explication des indulgents flottait entre obstination
puérile et opiniâtreté sénile.
Les sévères, les justes, allaient plus loin. Ils flétrissaient
ce relaps. L’imbécillité a des droits ; mais elle a des limites.
On peut être une brute, on ne doit pas être un rebelle. Et
puis, qu’était-ce après tout que lord Clancharlie ? un
transfuge. Il avait quitté son camp, l’aristocratie, pour aller
au camp opposé, le peuple. Ce fidèle était un traître. Il est
vrai qu’il était « traître » au plus fort et fidèle au plus
faible ; il est vrai que le camp répudié par lui était le camp
vainqueur, et que le camp adopté par lui était le camp
vaincu ; il est vrai qu’à cette « trahison » il perdait tout, son
privilège politique et son foyer domestique, sa pairie et sa<