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Boudreault

Ahmadou Kourouma, à travers son roman Monnè, outrages et défis, explore l'ère coloniale en Afrique et les luttes pour l'indépendance, tout en mettant en lumière la complexité de l'écriture de l'Histoire. Son œuvre utilise l'ironie et des procédés littéraires pour subvertir les récits historiques traditionnels et questionner la validité des discours dominants. L'analyse se concentre sur la manière dont Kourouma réécrit l'Histoire en intégrant des éléments de mémoire et de critique sociale, tout en jouant avec les formes de description, définition et traduction.

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Ahmadou Kourouma, à travers son roman Monnè, outrages et défis, explore l'ère coloniale en Afrique et les luttes pour l'indépendance, tout en mettant en lumière la complexité de l'écriture de l'Histoire. Son œuvre utilise l'ironie et des procédés littéraires pour subvertir les récits historiques traditionnels et questionner la validité des discours dominants. L'analyse se concentre sur la manière dont Kourouma réécrit l'Histoire en intégrant des éléments de mémoire et de critique sociale, tout en jouant avec les formes de description, définition et traduction.

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Laurence Boudreault
Université Laval

Folie de l’ironie et désenchantement de l’Histoire : transversalité du discours


romanesque chez Ahmadou Kourouma

Résumé

Avec Monnè, outrages et défis, paru en 1990, Ahmadou Kourouma poursuit son œuvre de
mémoire et nous livre une vaste fresque historique retraçant l’ère coloniale en Afrique,
jusqu’à l’aube des indépendances. Le texte kouroumien traduit l’inénarrable lutte d’un
peuple contre son asservissement progressif, la violence et les mensonges de l’Histoire,
mais traduit également, sur le plan énonciatif, l’enjeu lié à l’écriture de l’Histoire, soit cette
parole toujours fragmentaire et partiale, qui tient à la fois de l’objectivation du fait
historique et de la subjectivité du souvenir. Nous voudrions évaluer le pouvoir
reconfiguratif du langage romanesque, qui négocie son territoire entre Histoire et mémoire,
rusant de toute sa force subversive pour retourner la rhétorique coloniale contre elle-même
et faire éclater le cadre étriqué (et lui aussi partial) des représentations convenues de
l’Histoire de l’Afrique. Nous interrogerons précisément la complexité du dire et du dit dans
le roman de Kourouma, en examinant la manière dont l’ironie construit, au fil des pages,
une forme de métatexte critique.
16

1
Avec ses quatre romans parus entre 1968 et 2000, Ahmadou Kourouma a poursuivi

une œuvre de mémoire et nous a livré une vaste fresque historique retraçant à la fois l’ère

coloniale en Afrique, l’aube des indépendances, puis les nouveaux pouvoirs africains. Ses

textes suggèrent la violence et les mensonges de l’Histoire. Sur le plan énonciatif, ils

traduisent l’enjeu lié à l’écriture de l’Histoire, soit cette parole toujours fragmentaire et

partiale, qui tient à la fois de l’objectivation du fait historique et de la subjectivité dans

l’expression du souvenir.

De son côté, la critique a souvent mis en évidence une relation de causalité et

d'homologie entre la fiction et l'Histoire. S'attachant à inventorier les savoirs historiques,

politiques, sociaux, voire ethnologiques dans l'œuvre de Kourouma, la critique établit un

lien de transparence entre les conditions de production de l'œuvre et l'œuvre elle-même. En

effet, s’il est vrai, comme le soulignait Bakhtine, que toute œuvre porte les harmoniques de

son contexte (114) et que tout discours littéraire porte la trace de ses conditions de

production, il est utile de réaffirmer que l’opération de médiation artistique qui subsume le

social et le contexte de l’œuvre en une fiction infère, dans le processus créatif, des

transformations qui ne permettent pas de parler, s’agissant des rapports entre le roman et la

réalité, de rapport de causalité, mais plutôt de rapport de corrélation.

L'étude des romans de Kourouma, en effet, si elle atteste un enracinement historique

incontournable, fait également état d'une représentation littéraire qui se joue de la reprise

immédiate de certains faits historiques (réels) en les enchâssant dans une énonciation

ironique qui en annule la validité.

1
Je remercie le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada pour m’avoir
accordé les moyens de réaliser cette recherche.
17

Il existe donc une opacité inhérente au jeu de figuration sur laquelle il conviendrait

de s’interroger. Nous voudrions, en ce sens, évaluer le pouvoir reconfiguratif du langage

romanesque, qui négocie son territoire entre Histoire et mémoire, rusant de toute sa force

subversive pour retourner la rhétorique coloniale contre elle-même et faire éclater le cadre

étriqué (et lui aussi partial) des représentations convenues de l’Histoire de l’Afrique. Nous

interrogerons précisément la complexité du dire et du dit (Ducrot) dans le roman de

Kourouma, en examinant les modalités selon lesquelles l’ironie construit, au fil des pages,

une forme de métatexte critique. Nous analyserons, pour ce faire, la mise en scène de trois

procédés (littéraires et langagiers), soit la description, la définition et la traduction.

1. Corrélation entre le réel textuel et la réalité sociale

Comme nous l’avons dit, la récurrence de certains thèmes dans les romans de

Kourouma a amené la critique à focaliser une partie de ses analyses sur la question du

pouvoir, de la politique, de la sorcellerie, de l’Histoire, de la tradition, ou encore sur

certains personnages-type, tels le griot, l’interprète, le dictateur, la femme. Cette critique a

travaillé à relier certains éléments caractéristiques de la mise en scène des romans au

contexte sociopolitique contemporain à l’œuvre. Que l’on pense, par exemple, aux travaux

de Madeleine Borgomano qui, dans ses deux monographies dédiées à l’œuvre de

Kourouma — Ahmadou Kourouma : le guerrier griot, et Des hommes et des bêtes : lecture

de En attendant le vote des bêtes sauvages —, s’attache à saisir l’aspect significatif des

thèmes et des personnages, et répertorie l’inventaire des savoirs véhiculés par les romans.

Que l’on pense également aux travaux de Jean Ouédraogo qui, dans son ouvrage Maryse
18

Condé et Ahmadou Kourouma : Griots de l’indicible, tente une approche comparatiste sur

la base de thèmes communs tels les indépendances, la colonisation, l’importance du nom,

etc.

La critique a donc été frappée par l’étendue des savoirs transmis par les romans sur

la culture africaine, sur l’Histoire et même sur l’actualité (par exemple, la guerre en Sierra

Leone et au Liberia dans Allah n’est pas obligé) et s’est attachée à établir cette concordance

des mondes romanesques et réels, au point, peut-être, parfois, de faire abstraction de

l’énonciation qui prend en charge les affirmations. Soyons attentifs à ce contexte

d’énonciation qui, souvent, chez Kourouma, fait intervenir un deuxième niveau de lecture

et intéressons-nous à la description, procédé qui permet la transcription de nombreux

savoirs dans le texte.

1.1 L’implicite du descriptif

Prenons, par exemple, la description du monde malinké faite par Kourouma aux

premières pages de Monnè, outrages et défis. Il y décrit, en ces termes, le fonctionnement

de la société traditionnelle :

Depuis des siècles, les gens de Soba et leurs rois vivaient dans un monde clos à
l’abri de toute idée et croyance nouvelles […] C’était une société arrêtée […]
C’était une société castée et esclavagiste dans laquelle chacun avait […] son rang,
sa place, son occupation, et tout le monde était content de son sort ; on se jalousait
peu La religion était un syncrétisme du fétichisme malinké et de l’islam. Elle
donnait des explications satisfaisantes à toutes les graves questions que les
habitants pouvaient se poser et les gens n’allaient pas au-delà de ce que les
marabouts, les sorciers, les devins et les féticheurs affirmaient : la communauté
entière croyait à ses mensonges […] chacun croyait comprendre, savait attribuer un
nom à chaque chose, croyait posséder le monde, le maîtriser. C’était beaucoup.
(21)
19

Margaret Colvin, dans son article intitulé « La profanation du sacré : l’inscription du

tragique dans deux romans d’Ahmadou Kourouma », interprète cet extrait comme étant la

description de l’espace sacré africain, cet espace qui constitue « un système de sens où tout

est lié et a sa fonction » (41) et qui sera violé par la conquête coloniale. Il est vrai que, sur

le plan littéral, ce passage de Monnè, outrages et défis paraît livrer des informations qui

renseignent sur l’ancrage social de la diégèse. Mais, à y regarder de près, on note la

manière quelque peu expéditive, voire désinvolte, avec laquelle le narrateur explique les

croyances traditionnelles — lesquelles sont, de surcroît, données pour mensongères

(lorsqu’il dit que « tout le monde était content de son sort » et que « la communauté entière

croyait à ses mensonges »). Le ton trahit une distanciation de l’instance énonciative et

rejoint l’ironie caractéristique avec laquelle Kourouma, dans ses romans, réécrit l’Histoire

tout en mettant radicalement en cause le genre du récit historique en pastichant les

certitudes de ce discours (c’est ce qui se passe dans Monnè, outrages et défis, puisque

plusieurs versions différentes du même événement historique sont données, ce qui montre

bien qu’il y a autant d’histoires que d’actants et que le récit de l’Histoire officiel n’est bien

souvent que le récit des vainqueurs). La description du royaume de Soba, qui intervient en

début de roman, paraît correspondre plutôt à ce que Bakhtine nomme « la description

pseudo-objective » (126, 138, passim), et servir essentiellement, par le dispositif de

l’énonciation, à déterminer l’économie générale du roman, surimposant la voix de

l’écrivain (sa subjectivité) au-delà de tout récit historique (officiel).

Cette pratique d’écriture, chez Kourouma, loin de se limiter à l’extrait cité, ou

même à Monnè, outrages et défis, est récurrente. Les premières pages de En attendant le
20

vote des bêtes sauvages comportent également une formulation résumée de certains faits

historiques, comme l’indique le passage suivant :

Au cours de la réunion des Européens sur le partage de l’Afrique en 1884 à Berlin,


le golfe du Bénin et les Côtes des Esclaves sont dévolus aux Français et aux
Allemands. Les colonisateurs tentent une expérience originale de civilisation de
Nègres dans la zone appelée Golfe. Ils s’en vont racheter des esclaves en
Amérique, les affranchissent et les installent sur les terres. Ce fut peine perdue, un
échec total. Ces affranchis ne connaissent qu’une seule occupation rentable : le
trafic des esclaves noirs. Ils recommencent la chasse aux captifs et le négoce des
Nègres. (11)

Dans les deux extraits, l’état des lieux proposé (en apparence pour informer) se révèle

un moyen de s’approprier le discours historique, de s’en distinguer, voire même d’en faire

table rase par une ironie grinçante. En effet, même s’il imite les attributs du texte

informatif, le passage de En attendant le vote des bêtes sauvages (que nous venons de citer)

dévoile son orientation idéologique dans les deux dernières phrases du paragraphe qui se

termine ainsi : « Aux curés d’inventer les artifices, de communiquer avec les hommes nus,

de les évangéliser, de les christianiser, de les civiliser. De les rendre colonisables,

administrables, exploitables » (12). Le voile de la critique, ici, se démasque.

En effet, au regard de ces phrases, et de plusieurs autres qui ponctuent les romans de

Kourouma, le lecteur est sans cesse forcé de reconsidérer l’ensemble de ce qui vient d’être

raconté par le narrateur qui, si besoin était de le prouver, n’est pas une instance neutre, mais

un discours en concurrence avec d’autres. La dérision et l’humour, que Bakhtine appelle «

la familiarisation du monde » (458), rendent perceptible la dimension critique, satirique du

texte, et plaident pour une lecture avisée, à la fois sceptique et souple quant aux

propositions (littérales) du texte. À l’intérieur de la fiction, la version officielle de

l’Histoire est revisitée en même temps qu’elle se trouve contestée et subvertie par une
21

écriture qui feint de simplifier l’état des choses, faisant croire à une schématisation

grossière, alors que l’historicité même des énoncés se trouve mise en jeu (et en cause) par

le romanesque. Ainsi, le procédé de la description, qui devait servir à l’inscription de

savoirs dans les romans, assume également une autre fonction — une méta-fonction

pourrions-nous dire — puisque ces mêmes « savoirs », ces « évidences historiques » sont

sans cesse mis en doute par l’écriture qui les écrit.

1.2 La définition

Chez Kourouma, la difficulté tient peut-être au pari même de l’écrivain qui, comme

le fait remarquer Justin Bisanswa, consiste à « faire de la littérature sur un déni de

littérature, parler en feignant de ne rien dire » (9). En ce sens, le signe n’est pas tant détruit

ou déconstruit, que renversé, constamment mis en abyme par une énonciation qui annexe

son sens littéral, en même temps qu’elle l’enchâsse dans un autre niveau du discours,

métadiscursif celui-là.

Les deux exemples précédents ont montré comment le procédé de la description

fonctionnait dans le cadre d’une énonciation ironique, ce qui venait considérablement

modifier le sens que l’on pouvait attribuer au passage en question. Le procédé de la

définition subit le même traitement parodique. Le phénomène est particulièrement

perceptible dans Allah n’est pas obligé (avec ce personnage-narrateur, l’enfant-soldat,

Birahima, qui se promène avec ses quatre dictionnaires), où les explications, qui sont

censées accroître la compréhension, mettent plutôt en évidence le déficit du langage par

rapport à la réalité décrite :


22

Quand on dit qu’il y a guerre tribale dans un pays, ça signifie que des bandits de
grand chemin se sont partagé le pays. Ils se sont partagé la richesse ; ils se sont
partagé le territoire ; ils se sont partagé les hommes. Ils se sont partagé tout et le
monde entier les laisse faire. Tout le monde les laisse tuer librement les innocents,
les enfants et les femmes. Et ce n’est pas tout ! Le plus marrant, chacun défend
avec l’énergie du désespoir son gain et, en même temps, chacun veut agrandir son
domaine. (L’énergie du désespoir signifie d’après Larousse la force physique, la
vitalité.) (53)

Le passage atteste l’ironie de la définition. En effet, la définition devient une

caricature de la définition et, in fine, de toute prétention à expliquer la nature de la guerre

par le sens des mots. Le narrateur-enfant et la désinvolture de son discours donnent

l’impression d’être utilisés par l’écrivain pour canaliser un autre discours, critique celui-là,

qui dédit la simplicité du message littéral. Par un leurre constitué d’énoncés affirmatifs

simulant la transparence, le texte se trouve finalement à dénoncer ce qu’il énonce (au sens

premier). Ici, la définition du Larousse contraste avec la réalité de la guerre et apparaît

dérisoire. En conséquence, l’effet implicite de ce passage est d’invalider la norme

référentielle en matière de langue française — incarnée par le dictionnaire Larousse —

mais tout en faisant mine de l’affirmer et de s’y référer.

1.3 La traduction

Le procédé de la traduction, tel que mise en scène par l’écrivain illustre également

la difficulté, voire l’impossibilité d’une communication réussie. Il semble, en effet, que si

les exemples précédents ont déjà fait entrevoir une dimension ludique du pacte de lecture

plus rarement soulignée par la critique, le phénomène de la traduction amène lui aussi à lire

l’ironie portée par le texte et à être sensible au discours critique du roman.


23

Dans Monnè, outrages et défis, où les quiproquos et malentendus foisonnent, les

exemples sont légion. Ainsi, le tribut — exigé aux gens de Soba par le nouveau pouvoir

blanc en place —, qu’ils appellent prestation, est traduit par pratati, sans plus d’explication

(55). Plus loin, il est écrit, à propos du roi de Soba, qui se nomme Djigui : « djigui signifie

en malinké le mâle solitaire, l’ancien chef de bande de fauves déchu et chassé de la bande

par un jeune rejeton devenu plus fort » (159). Le passage intervient lorsque le roi Djigui

vient d’être détrôné par son fils ! De même, le mot liberté, prononcé par De Gaulle, est

traduit par le mot nabata, qui signifie littéralement « vient prendre maman » (211) !

Autre exemple — dans un registre différent cette fois — l’interprète (Soumaré)

traduit le mot « civilisation » par « devenir toubab ». Il explique que : « civiliser ne signifie

pas christianiser. La civilisation, c’est gagner de l’argent des Blancs. Le grand dessein de la

colonisation est de faire gagner de l’argent à tous les indigènes. L’ère qui commence sera

celle de l’argent » (57).

Il y a donc, d’une part, une traduction à caractère proprement ludique. À travers les

quiproquos langagiers ou même sonores entre les langues, l’écrivain joue de l’interférence

linguistique et se livre à une sorte de badinage amoureux avec la langue (avec les langues)

en improvisant sur le caractère approximatif du message communicationnel.

Puis, il y a, d’autre part, l’illustration d’une traduction concernant davantage la

dimension politique de l’Histoire, par la mise en scène d’une traduction complice avec le

pouvoir colonial. Comme dans le dernier extrait cité — où le mot « civilisation » est traduit

par « devenir toubab et gagner de l’argent » (Kourouma « Monnè » 57)— on remarque que

la traduction, dans le roman, a également pour charge de reproduire, dans une autre langue,
24

la rhétorique coloniale, qui, elle, vise à dissoudre toute velléité de résistance et à asseoir la

domination du nouveau pouvoir, d’abord et avant tout dans le lieu symbolique du langage.

Ce qui nous permet d’attester la connotation ironique du discours kouroumien ce

sont les descriptions des réalités misérables — à la limite de l’esclavage — qui, dans le

roman, jouxtent les passages d’expositions rhétoriques et viennent implicitement en

contester la vérité. Kourouma expose ainsi les mécanismes de la rhétorique du pouvoir et

démontre la conversion forcée du réel, soumis au puissant joug des mots. L’ironie du texte

nous paraît ainsi fondée (en partie) sur le décalage contradictoire entre la réalité et le

discours sur cette même réalité : en l’occurrence (dans le roman), il s’agit d’un état de

servitude qui persiste, en dépit des faits, à être conjugué avec l’idée de progrès, par des

ruses de langage.

Il faut donc voir que dans la reprise des poncifs du discours colonial, il n’y a pas

simple reproduction, mais contestation implicite. Tout le drame (au sens théâtral) du roman

se joue dans ces scènes où Djigui est trompé par l’interprète, où le langage fait défaut,

s’avère déficient, et par là contribue à l’asservissement de l’un par l’autre. Jean Ouédraogo

remarque à cet égard, dans son article « Défis de traduction et délits d’interprète dans deux

romans africains », que « la problématique du discours et de sa transmission dépasse ici le

cadre de thème secondaire pour revêtir une importance de premier plan » (61). Ce qui

explique également, par ailleurs, l’importance accordée au personnage de Soumaré-

l’interprète.

Monnè, outrages et défis s’ouvre d’ailleurs sur un exergue dans lequel le personnage

du Centenaire (Roi de Soba) demande au Blanc comment traduire le mot monnè, en


25

français. Ce dernier lui répond qu’il n’existe pas d’équivalent exact (en français) du mot

monnè, ce qui fait conclure le Centenaire que — l’absence du mot devant signifier

l’absence de la chose — les Français n’avaient jamais fait l’expérience des monnè, des

outrages, des défis.

Cet exergue pose donc déjà, au seuil du roman, la question des enjeux culturels et

historiques liés à la différence linguistique et à la traduction. Kourouma réfléchit ainsi, par

la fiction, à la genèse de la relation entre colonisateurs et colonisés, en insistant sur les

différentes manipulations linguistiques qui, dès les premières rencontres, créèrent les

conditions favorables à l’établissement d’un nouvel ordre social.

2. La langue d’Ahmadou Kourouma : oralité feinte et discours sociaux

Ces observations formulées sur le plan discursif invitent à une mise en garde valable

aussi sur le plan linguistique (c’est-à-dire concernant la langue utilisée par Kourouma).

En effet, la critique a souvent caractérisé le langage des romans par son « oralité »

(notion souvent floue et mal définie dans le cadre d’analyse, qui renvoie tour à tour à

l’insertion de proverbes, aux tournures syntaxiques héritées du malinké, au rythme de

l’écriture, bref, à tout ce qui désigne, globalement, cette langue comme étant hors norme,

comme s’écartant des règles de la prosodie française). La critique couple souvent cette

notion d’« oralité » à celle de « tradition » — la tradition orale — pour mettre de l’avant ce

que certains perçoivent comme étant « l’authenticité nègre » (Noumssi, Wamba, 28-51) des

romans.

Or, il nous semble que, au moins un argument devrait nous prémunir contre cette

interprétation ethnologisante qui tend à présenter l’œuvre comme un miroir et l’écrivain


26

comme une sorte de scribe du réel (et non comme un fabulateur) : c’est que de roman en

roman, de Les Soleils des indépendances à Allah n’est pas obligé, et même à l’intérieur

d’un même roman (ex : Monnè, outrages et défis), la langue et les registres de la langue

varient considérablement. Ce traitement linguistique atteste un véritable travail de

modulation fait sur la langue, un travail de singularisation de la langue opéré par l’acte

d’écriture. L’hétérogénéité des modalités discursives rend perceptible la conscience avec

laquelle l’écrivain « partitionne » (Barthes 35-37) son texte selon l’effet recherché. C’est

donc tout le contraire de la transparence et de la transitivité que l’on prête parfois

naïvement aux textes de Kourouma.

Peut-être aurions-nous avantage, sans cesser de considérer l’identité culturelle de

l’écrivain, à considérer également la liberté de la création et du statut de créateur, et ne pas

systématiquement tout ramener (et tout expliquer) par la contingence du lieu.

Conclusion

Nous voudrions à présent rappeler que le bref exercice de réflexion auquel nous

venons de nous livrer visait à faire entrevoir la socialité discursive du texte kouroumien, la

dialectique à l’œuvre entre référent historique et référent fictionnel. Nous avons, en fait,

souhaité insister sur la complexité du dire kouroumien en attirant l’attention sur ce que

Genette désigne comme étant « l’aspect singulier, artificiel et problématique de l’acte

narratif » (158).
27

Il apparaît ainsi que l’œuvre invite plutôt, selon la belle expression de Pierre

Soubias, à faire le « deuil de la transparence » (15). Nous avons montré que, par certains

procédés (l’ironie, le travail sur la langue), ce qui se donnait les apparences d’un discours

objectif (la description, la définition, la traduction) fonctionnait, en fait, souvent à rebours

de son sens littéral et démontrait la vanité et la vacuité des formules d’un langage pré-

fabriqué. La poétique de Kourouma repose, en ce sens, sur un échange paradoxal et

dynamique, souvent contradictoire, entre énoncé et énonciation. Le réalisme des romans —

s’appuyant sur de nombreux savoirs historiques — ne doit pas faire oublier que cette

production romanesque traduit aussi, et peut-être surtout, une méfiance, d’une part, face

aux mots, au langage et aux expressions figées et, d’autre part, une méfiance face au

processus historique même qui, tout en donnant l’illusion du changement et du progrès,

perpétue et reproduit les schèmes de domination.

Kourouma, écrivain, joue du double ancrage de la fiction (entre réel et imaginaire)

et de l’horizon d’attente de ses lecteurs. Il traverse l’Histoire de façon oblique, inscrivant

son discours entre les lignes des récits officiels, cultivant et contrariant tout à la fois les

lectures réalistes de ses textes, s’amusant, à la frontière des langues et des genres, de cette

ambiguïté indécidable entre paysage rêvé et paysage réel.


28

Bibliographie

BAKHTINE, Mikhaïl (1978), Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard.

BARTHES, Roland (1970), S/Z, Paris, Seuil.

BISANSWA, Justin (2002), « Jeux de miroirs : Kourouma l’interprète ? », Présence


Francophone, no 59, 2002, p. 8-27.

BORGOMANO, Madeleine (1998), Ahmadou Kourouma : le « guerrier » griot, Paris,


L’Harmattan.

BORGOMANO, Madeleine (2000), Des hommes ou des bêtes : lecture de En attendant le


vote des bêtes sauvages, d’Ahmadou Kourouma , Paris, L’Harmattan.

DUCROT, Oswald (1985), Le dire et le dit, Paris, Minuit.

GENETTE, Gérard (1981), « Frontières du récit », Roland Barthes et al., Communications


8. L’analyse structurale du récit, Paris, Seuil, 1981, p. 158-159.

KOUROUMA, Ahmadou (1970), Les soleils des indépendances, Paris, Seuil.

KOUROUMA, Ahmadou (1998), En attendant le vote des bêtes sauvages, Paris, Seuil.

KOUROUMA, Ahmadou (1990), Monnè, outrages et défis, Paris, Seuil.

KOUROUMA, Ahmadou (2000), Allah n’est pas obligé, Paris, Seuil.

OUÉDRAOGO, Jean (1996), « Défis de traduction et délits d’interprète dans deux romans
africains », Études francophones, vol. XI, no 1, printemps, 1996, p. 53-69.

OUÉDRAOGO, Jean (2004), Maryse Condé et Ahmadou Kourouma. Griots de l’indicible,


New York, Peter Lang Publishing.

NOUMSSI, Gérard Marie et Rodolphine Sylvie WAMBA (2002), « Créativité esthétique et


enrichissement du français dans la prose romanesque d’Ahmadou Kourouma »,
Présence francophone, no 59, 2002, p. 28-51.

SOUBIAS, Pierre (2004), « Les soleils des indépendances : la magie du désenchantement »


Notre Librairie, no 155-156, 2004, p. 11-16.
29

Laurence Boudreault, boursière du CRSH, est doctorante en Études littéraires à l’Université


Laval, où elle travaille sous la direction de Justin Bisanswa. Elle est membre de la Chaire
de recherche du Canada en Littératures africaines et Francophonie et ses recherches portent
sur la relation du texte à l’Histoire, ainsi que sur le discours de la critique comme
métadiscours. Elle a publié deux ouvrages, Recherches francophones : actes du 1er colloque
Jeunes chercheurs, (Québec, CIDEF-AFI, 2007) et Recherches francophones : La pression
du social dans le roman francophone, (Québec, CIDEF-AFI, 2008), ainsi que quelques
articles portant sur les littératures africaines.

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