OBJET D'ETUDE : La littérature d’idées
Œuvre intégrale : Jean de LA BRUYERE, Les Caractères, Livres V à
X, 1688.
Parcours associé : La comédie sociale
1ère partie de l’épreuve : explication linéaire et question de grammaire
Explication linéaire n°2 : La Bruyère, Les Caractères, 1688,
« De la société et de la conversation », de 1 à 5.
Textes de
l’œuvre Explication linéaire n°3 : La Bruyère, Les Caractères, 1688,
intégrale livre VI, pensée 12.
Explication linéaire n°1 : Joachim Du Bellay, Les Regrets,
sonnet 39.
Textes du
parcours Explication linéaire n°4 : Jean-Jacques ROUSSEAU,
associé Les Confessions, 1782, livre I.
2ème partie de l’épreuve : entretien
JUVENAL, Satires, 110-130 ap. J-C.
Lectures
Joachim DU BELLAY, Les Regrets, 1558.
cursives
Baltasar GRACIAN, L’Homme de Cour, 1647.
Emil CIORAN, Anthologie du portrait de Saint-Simon à
Tocqueville, 1996.
Thomas Bernhard, Des Arbres à abattre, 1984.
La littérature d’idées
Parcours : La comédie sociale
Explication de texte n°1 : Joachim DU BELLAY, Les Regrets, 1558,
sonnet 39.
XXXIX
J’aime la liberté, et languis en service,
Je n’aime point la Court, et me faut courtiser,
Je n’aime la feintise, et me faut déguiser,
J’aime simplicité, et n’apprends que malice :
Je n’adore les biens, et sers à l’avarice,
Je n’aime les honneurs, et me les faut priser,
Je veux garder ma foi, et me la faut briser,
Je cherche la vertu et ne trouve que vice :
Je cherche le repos, et trouver ne le puis,
J’embrasse le plaisir, et n’éprouve qu’ennuis1,
Je n’aime à discourir, en raison je me fonde :
J’ai le corps maladif, et me faut voyager,
Je suis né pour la Muse, on me fait ménager2 :
Ne suis-je pas (Morel) le plus chétif3 de monde ?
Joachim DU BELLAY, Les Regrets, sonnet 39.
1
Tourments.
2
Intendant, chargé d’administrer les biens et de conduire et surveiller la maison d’un foyer.
3
Malheureux.
La littérature d’idées
Parcours : la comédie sociale
Explication de texte n°1 : Joachim DU BELLAY, Les Regrets, 1558,
sonnet 39.
Joachim Du Bellay vécut au XVIe siècle, à une époque où le
royaume de France a des relations difficiles avec la papauté installée à
Rome. Son oncle le cardinal Jean Du Bellay l’engage comme secrétaire
et intendant pour l’aider à la cour du Pape. Joachim Du Bellay s’inspire
de cette vie pour écrire Les Regrets, journal poétique où il va exprimer la
déception de cette expérience : sa charge diplomatique l’éloigne de la
vie libre d’écrivain en France. Comment Du Bellay exprime-t-il la
comédie sociale en poésie ? Nous répondrons à ce questionnement en
expliquant d’abord les quatrains du texte, des v. 1 à 8, où Du Bellay
évoque sa situation en Italie par un jeu de préférences ; puis nous
expliquerons les tercets des v. 9 à 13 où Du Bellay évoque ce qu’il est
plus généralement, comme pour un autoportrait, en terminant sur le
dernier vers qui sonne comme une chute.
I. Un jeu de préférences sur un intendant en Italie, v. 1 à 8
Du Bellay commence son poème par un jeu de préférences, que
permet le verbe aimer : ce rythme en antithèse (=opposition entre deux
idées dans un même vers) lui permet d’exprimer sa déception de jouer
une comédie sociale à la cour du pape.
Anaphore (= répétition au début de plusieurs vers) de « J’aime »
ou à la négative « Je n’aime » qui permet par un effet d’antithèse de
diviser chaque vers des quatrains entre ce qu’il préfère et sa situation en
Italie. Ces répétitions rendent le poème plus accrocheur et
compréhensible.
Par deux vocabulaires opposés, Du Bellay fait un éloge de
l’humilité et du libre arbitre (= capacité à penser par soi-même, à être
soi-même) : « liberté » (v. 1), « simplicité » (v. 4), la « foi » (v. 7),
« vertu » (v.8) (= faculté de faire le bien). A l’opposé Du Bellay exprime
sa vie d’intendant en Italie par un vocabulaire du mensonge et de la
manipulation : « la feintise » (v. 3) (= le fait de feindre, de faire semblant),
« malice » (v. 4), « vice » (v. 8). Le milieu social de DB est une
contrainte : être « en service » (v. 1).
Le retour de la forme impersonnelle « me faut » (v. 2, 3, 6, 7) est
associé à des verbes qui expriment la comédie que DB doit jouer en
société : « courtiser » (v. 2), « déguiser » (v. 3) (au sens figuré),
« priser » les honneurs et les biens matériels.
DB évoque la cour du pape comme une comédie sociale car il n’est
plus lui-même, mais sous la contrainte de servir un pouvoir et d’être
hypocrite en société.
II. Un autoportrait en poésie, du v. 9 à 12
Dans les deux tercets (= strophes de trois vers), Du Bellay élargit
son propos : de la cour du pape DB passe à des penchants plus larges
de son caractère.
Il oppose « le repos » (v. 9), « le plaisir » (v. 10) et « la Muse » (v.
13) à ce qu’il est devenu en société. Ces goûts représentent ceux de
l’écrivain : la Muse est la métaphore de l’écriture, et le vocabulaire de
l’apaisement celui où on peut sentir cette inspiration avant d’écrire.
Les verbes employés désignent la nature profonde et le caractère
de DB : « J’ai le corps » (v. 12), « Je suis né pour » (v. 13) Le métier
qu’il fait en société va contre sa nature profonde. Les goûts sont toujours
présents à travers le v. 11 : « Je n’aime à discourir » Un autoportrait
d’écrivain car DB n’aime pas la parole, l’oral. Il se plaint de se fonder
« en raison » c’est-à-dire de devoir raisonner dans sa charge de
diplomate, plutôt que d’écrire.
Il évoque son dégoût de sa charge par la tournure passive : « on
me fait ménager » (v. 13) et la tournure impersonnelle : « il me faut
voyager » (v. 12) DB subit sa situation. Cette situation devient dans
les tercets des mots simples qui visent à la rendre ridicule : « ennuis » (v.
10), « voyager » (v. 11), « ménager » (v. 13) DB se sent diminué dans
sa charge, qu’il évoque avec un vocabulaire de la corvée. Les négations
aux vers 9 et 10 renforcent ce sentiment de corvée : « trouver ne le
puis » (négation totale) et « n’éprouve qu’ennuis » (négation exclusive : il
n’y a que les ennuis et plus de poésie).
III. Une chute, v. 14
Le dernier vers sonne comme une chute car il ne ressemble pas
aux précédents : c’est une interrogation, adressée à Morel, un érudit
humaniste (=savant exigeant qui vise au développement de tout l’être
humain) ami de DB Pas seulement un poème mais une lettre destinée
à un ami. Une chute qui donne un ton plus naturel au texte.
Langage lui-même assez naturel puisque DB emploie l’hyperbole
(= exagération) : « le plus chétif du monde » (v. 14)Le superlatif
(expression qui dit le point extrême de qualité ou de défaut) veut inspirer
la compassion de Morel ; peut-être aussi de l’autodérision : DB s’est
décrit comme s’étant perdu lui-même (chétif peut vouloir débile, qui a
perdu sa capacité).
DB transforme bien donc la comédie sociale qu’il subit en une
poésie. Il parvient à édifier un jeu de préférences, pour se décrire en
homme libre et écrivain, opposé à ce que lui demande la société : d’être
le secrétaire affairé du cardinal Jean Du Bellay. Les antithèses puis la
chute adressée à un ami font de sa corvée en Italie un autoportrait où
l’être humain réapparaît derrière le diplomate qui doit porter un masque.
Explication linéaire de texte n°2 : La Bruyère, Les Caractères,
1688, « De la société et de la conversation », de 1 à 5.
La Bruyère est un moraliste, c’est-à-dire un observateur des
mœurs ou conduites dans son écriture. Dans la préface de son grand
ouvrage Les Caractères, il propose même de « corriger » ces conduites
et d’écrire pour notre « instruction », après avoir observé les courtisans
de Louis XIV. Le chapitre « De la société et de la conversation »
commence par cinq pensées différentes les unes des autres. Comment
La Bruyère parvient-il à capter l’attention du lecteur tout en l’instruisant ?
Nous répondrons à ce questionnement en expliquant d’abord les
pensées une à 4, qui donne un début varié au chapitre ; puis la pensée 5
qui introduisent les premiers personnages de caractères.
(1) Un caractère bien fade est celui de n’en avoir aucun.
(2) C’est le rôle d’un sot d’être importun : un homme habile sent s’il
convient ou s’il ennuie ; il sait disparaître le moment qui précède celui où
il serait de trop quelque part.
(3) L’on marche sur les mauvais plaisants, et il pleut par tout pays
de cette sorte d’insectes. Un bon plaisant est une pièce rare ; à un
homme qui est né tel, il est encore fort délicat d’en soutenir longtemps le
personnage ; il n’est pas ordinaire que celui qui fait rire se fasse estimer.
(4) Il y a beaucoup d’esprits obscènes, encore plus de médisants
ou de satiriques, peu de délicats. Pour badiner avec grâce, et rencontrer
heureusement sur les plus petits sujets, il faut trop de manières, trop de
politesse, et même trop de fécondité : c’est créer que de railler ainsi, et
faire quelque chose de rien.
(5) Si l’on faisait une sérieuse attention à tout ce qui se dit de froid,
de vain de puéril dans les entretiens ordinaires, l’on aurait honte de
parler ou d’écouter, et l’on se condamnerait peut-être à un silence
perpétuel, qui serait une chose pire dans le commerce que les discours
inutiles. Il faut donc s’accommoder à tous les esprits, permettre comme
un mal nécessaire le récit des fausses nouvelles, les vagues réflexions
sur le gouvernement présent, ou sur l’intérêt des princes, le débit des
beaux sentiments, et qui reviennent toujours les mêmes ; il faut laisser
Aronce parler proverbe, et Mélinde parler de soi, de ses vapeurs, de ses
migraines et de ses insomnies.
I Un début varié sur la manière d’être en société, P. 1-4
La Bruyère commence par l’énoncé le plus court des 5 :
« Un caractère bien fade est celui de n’en avoir aucun. »
Une formule courte qui capte l’attention à un moment stratégique
(premièrephrase du chapitre).
Un présent de vérité générale, c’est-à-dire qui s’applique à tous les
lieux et temps : le lecteur accède ainsi à un savoir d’expérience,
qu’il peut réutiliser.
Un début surprenant, car le titre de l’oeuvre annonce, à la suite de
Théophraste dont LB s’inspire, une critique des différents
caractères humains. Or ici la pensée une défend la valeur d’un
caractère affirmé sur l’absence de personnalité.
P. 2 Réflexion bâtie sur une antithèse : d’un côté le sot/importun, de
l’autre, « l’homme habile », donc l’opportun.
==>Distinction claire entre le contre-exemple et le bon exemple.
Le mot de « rôle » introduit le thème de la société comme
comédie : le sot apparaît sur la scène sociale alors que l’habile sait
s’en retirer.
Une période, c’est-à-dire une phrase construite en plusieurs
propositions cohérentes, mais dont l’addition a une logique :
d’abord la définition du sot en société ; puis le bon exemple ; puis,
grâce au point-virgule, la définition plus précise du bon exemple.
LB se montre comme moraliste : il distingue une conduite meilleure
que l’autre et guide ainsi le lecteur.
Une pensée variée qui permet à LB d’être complet : la P.2 rappelle
de savoir être discret alors que la P.1 défendait de montrer son
caractère.
L’antithèse construit toute la pensée 2 avec convenir/ennuyer et
« disparaître » / « être de trop quelque part »
La société, c’est-à-dire côtoyer les autres, devient un ensemble de
signes qui permet de définir sottise et intelligence.
P. 3 Autre distinction fondée sur une longue antithèse : le mauvais et
le bon plaisant (=blagueur).
D’abord LB veut dégoûter le lecteur des mauvais plaisants Des
métaphores dégradantes : « il pleut (…) cette sorte d’insectes ».(image
biblique de la malédiction).
Puis LB évoque lebonplaisant (= celui qui va réussir ses blagues)
mais avec nuance : il est rare, peu résistant dans les conversations.
Vocabulaire théâtral : « difficile d’en soutenir (...) le personnage ».
Même la société des bons plaisants est une comédie.
Fin de la période (=la 2e phrase de cette pensée assemble encore
plusieurs pensées qui font un ordre) : LB nuance encore le comique
avec « se faire estimer » La valeur d’un individu est plus importante
que son talent à divertir.
P. 4 Nouvelle antithèse à l’aide des adverbes de quantité
« beaucoup » et « peu de » : les esprits bas moralement, qui sortent de
la décence (« obscènes »), qui sont hypocrites (« médisants ») ou
moqueurs (« satiriques »).
Le mot « satiriques » montre que La Bruyère veut élever son œuvre
au-delà de la satire : il critique les esprits qui se moquent sans raison et
gratuitement des autres.
Les esprits bas sont opposés aux délicats, qui savent « badiner avec
grâce » = converser de façon plaisante, et avec grâce car sans blesser,
sans bassesse.
Nouvelle nuance de LB : au lieu de défendre les délicats, il précise la
difficulté de l’être Enumération de qualités sociales : « trop de
politesse (…) manières (…) fécondité » La conversation est un art, et
la répétition de l’adverbe « trop » montre sa difficulté.
La métaphore « rencontrer heureusement » (= trouver une bonne
formule) exprime aussi l’art que peut représenter le badinage, sommet
de la conversation.
Il termine sa pensée par deux hyperboles : discuter de manière
originale c’est parfois « créer » et on parle de « rien » quand on parle
des petits sujets (les horaires des transports, une pomme à manger, etc.)
LB nous montre donc avec des pensées variées que la société est un
moyen de connaissance des humains et que la conversation est un art. Il
introduit ensuite la galerie de ses portraits.
II. Cinquième pensée : une annonce de toute l’œuvre.
Sujet : « les entretiens ordinaires », la conversation de tous les jours.
Thèse : il faut s’accommoder de ces conversations parfois
ennuyeuses.
D’abord une phrase très construite par les subordonnées :
- Une subordonnée de conditions : « Si l’on faisait une sérieuse
attention » aux sujets ordinaires de conversation
- Des subordonnées relatives et comparatives qui précisent ce que
serait un monde sans conversations : « un silence perpétuel, qui
serait (…) pire (…) que les discours inutiles ».
Puis la thèse centrale :
Puis la thèse exprimée (« Il faut s’accommoder ») suivie d’une
énumération d’exemples qui donnent corps à la thèse :
- « le récit des fausses nouvelles, les vagues réflexions sur le
gouvernement » L’actualité donnent des connaissances
imprécises ;
- « le débit des beaux sentiments, et qui reviennent toujours les
mêmes » L’hypocrisie des paroles alors que les actions
comptent aussi.
Enfin la période qui termine cette pensée et l’extrait permet de
développer des exemples incarnés, qui sont de premiers caractères :
- « laisser Aronce parler proverbe » celui qui fait des généralités et
des leçons de morale ;
- « Mélinde parler de soi, de ses vapeurs (…) » celle qui au
contraire ne parle que de sa personne et de problèmes de santé
sans conséquences.
Les deux caractères esquissés sont aussi en antithèse, comme les
phrases de LB : des personnes trop générales ou publiques, et
d’autres recentrées sur le privé.
LB a donc écrit un début de chapitre qui peut capter l’attention : les
réflexions sont courtes et variées, et chacune complète l’autre, dans un
objectif de définir l’art d’être en société de la façon la plus exacte
possible. Pour LB il y a bien une beauté dans la conversation, mais cet
art est compliqué. Cet extrait remplit bien son rôle de début en
présentant vite de premiers caractères liés au thème abordé : être en
société permet de connaître l’être humain.
Explication linéaire n°3 : Jean de La Bruyère, Les Caractères, livre VI,
pensée 12.
« Le plaisir le plus délicat est de faire celui d’autrui » écrit La Bruyère
dans le livre V de ses Caractères. Observateur de la société au XVIIe
siècle, LB apprend au lecteur à plaire en société, en particulier à la cour
du roi. C’est le sujet de la pensée 12 du livre VI que nous allons étudier.
La Bruyère s’adresse à Clitiphon, dont le nom signifie : « celui qui est
fermé, qu’on n’entend pas » en grec. Devant l’indisponibilité d’un homme
d’affaire, La Bruyère se montre plus humble et adonné à la culture.
Comment le portrait satirique d’un caractère permet-il un second portrait
plus élogieux et exemplaire ?
I Une adresse critique à un homme d’affaires, l. 1 à 59.
II Autoportrait de La Bruyère en philosophe, l. 59 à l. 74.
III Un portrait en opposition mais clair : une synthèse finale, l. 74 à 81
I Une adresse critique à un homme d’affaires, l. 1 à 59.
LB commence de façon à accrocher le lecteur :
- Une adresse, c’est-à-dire un discours qui part du « je » de l’auteur
à un interlocuteur : « Je vais, Clitiphon, à votre porte » è Une
forme de dialogue qui rend la pensée plus vivante.
- Texte au présent de narration : LB a visité Clitiphon avant d’écrire
mais il raconte au présent pour nous faire vivre l’événement.
LB se montre tout de suite disponible : « le besoin que j’ai de vous me
chasse de mon lit » (l. 2) è Exagération teintée d’humour.
La satire est tout de suite amortie par une formule de politesse qui la
nuance : « (…) ni votre client ni votre fâcheux » (l. 3) (fâcheux=celui qui
fâche l’autre en le sollicitant pour qch). è LB veut sincèrement ne pas
déranger Clitiphon : il se montre à l’opposé de « l’importun », de celui qui
est en trop.
Les l. à 3 font une seule période en 3 temps : la situation
d’énonciation et le fait de base ; un ton un peu moqueur ; une
nuance de politesse de l’homme de lettres.
L. 49-51 « Vos esclaves » è Hyperbole pour les domestiques : LB
insiste sur le pouvoir de Clitiphon.
Les domestiques fixent un rdv dans 1h.
L. 51-52 LB est arrivé en avance et « ils me disent que vous êtes
sortis » èClitiphon n’est pas homme de paroles.
L. 52-54 Interrogative (après une exclamative et deux affirmatives) è
LB change les tons pour ne pas ennuyer Clitiphon ni le lecteur.
« Que faites-vous (…) dans cet endroit le plus reculé de votre
appartement » èClitiphon est également menteur : il a donné de
fausses informations mais reste « enfermé » comme le suggère son
prénom.
LB répond à sa propre question l. 54-55 : « vous signez, vous
parafez » è Une énumération qui s’accélère è LB montre son
intelligence a priori de la vie de Clitiphon : il signe des contrats pour
gagner plus d’argent.
LB rappelle Clitiphon à la simplicité de sa demande : « vous n’aviez
qu’ (…) à me répondre oui, ou non » Satire : Clitiphon est si
occupé qu’il évite la moindre interaction. Allusion possible à la
Bible : « Répondez par oui ou par non, tout le reste est du Malin »
(Evangile selon Saint-Matthieu).
LB varie encore le ton de son texte ensuite : il passe à un registre
didactique, c’est-à-dire sérieux et qui vise à enseigner : « Voulez-vous
être rare ? » Rare au sens d’être précieux, d’avoir de la valeur.
LB donne un conseil sérieux, indiqué par l’impératif présent :
« Rendez service à ceux qui dépendent de vous » Une défense de
l’humilité : ceux qui sont placés haut dans la société doivent penser à
être utiles aux autres, surtout aux moins chanceux.
Reprise nominale dans : « Vous le serez davantage » On gagne
en valeur, pour LB, à servir plutôt qu’à éviter de rendre service, en
paraissant occupé comme Clitiphon. Altruisme et égoïsme se
rejoignent.
Dans ce texte LB va donc de la satire au discours sérieux, comme
il va aller de Clitiphon à lui-même :
II Autoportrait de La Bruyère en philosophe, l. 59 à l. 74.
La Bruyère passe en une période, de Clitiphon à un autoportrait : « O
homme important et chargé d’affaires » Le ô vocatif donne de la
solennité (grave, majestueux), de l’importance à ce moment (ô que l’on
retrouve dans les prières ou la poésie).
LB s’oppose à Clitiphon par un impératif qui formule une invitation :
« venez dans la solitude de mon cabinet » LB insiste sur sa
disponibilité avec le mot « solitude » qui est en rupture avec la comédie
sociale : Clitiphon fait au contraire semblant d’être inaccessible.
LB se donne aussi un titre : « le philosophe est accessible »
L’amoureux de la sagesse, celui qui cherche à connaître le vrai et le
bien. La période permet de confirmer après un point-virgule : « je ne
vous remettrai point à un autre jour. » LB ne joue pas la comédie
d’être indisponible.
LB passe ensuite à des exemples de la vie du philosophe : « Vous me
trouverez sur les livres de Platon (…) la plume à la main (…) calculer les
distances » Un vocabulaire concret, qui donne à voir LB comme sur un
tableau Les exemples montrent le goût du philosophe pour la
connaissance à la fois spirituelle et scientifique.
La curiosité de LB a un motif religieux : « j’admire Dieu dans ses
ouvrages », c’est-à-dire les œuvres géologiques ou humaines ».
Cette phrase est encore une période et permet à LB de terminer sur
une déclaration qui a valeur de credo : « et je cherche, par la
connaissance de la vérité, à régler mon esprit et devenir meilleur. »
Un credo du philosophe : la connaissance est un moyen d’accéder à la
sagesse L’être humain est toujours perfectible (« devenir
meilleur »). Le philosophe ne se sent jamais suffisant, assez bien.
Des l. 67 à 74, La Bruyère montre que les relations sociales sont plus
enrichissantes que les richesses matérielles : « Entrez, toutes les portes
vous sont ouvertes (…) vous m’apportez quelque chose de plus précieux
que l’argent et l’or ».
Il donne à Clitiphon une image de disponibilité pour donner
l’exemple : L’énumération « Faut-il quitter mes livres, mes études,
mon ouvrage » insiste sur le sacrifice de temps que le philosophe est
prêt à accorder. Le moment même de l’écriture est mentionné : « cette
ligne qui est commencée » Le philosophe préfère la relation à autrui à
sa passion de l’écriture car il cherche le bien pour s’améliorer.
Une critique indirecte, par l’exemple, de la comédie sociale : « mon
antichambre n’est pas faite pour s’y ennuyer en m’attendant. » LB ne
fait pas attendre par vanité : il donne ainsi une leçon par l’exemple à
Clitiphon.
III Un portrait en opposition mais clair : une synthèse finale, l. 74 à 81
LB résume son opposition en deux phrases aux sujets clairement
distincts : « le manieur d’argent » d’un côté, « L’homme de lettres » de
l’autre Le lecteur va de LB/Clitiphon à une leçon plus générale sur les
caractères.
Chaque caractère est accompagné d’une image : le financier est
un « ours », l’homme de lettres « une borne au coin des places ».
LB fait d’abord la satire du financier par la construction de sa
période qui permet d’exprimer avec la ponctuation et les adverbes la
fermeture du financier : les adverbes de temps « on ne le voit point (…)
encore (…) plus » permettent de faire sentir toute une dramaturgie, une
comédie sociale : il fait semblant d’être occupé.
Puis LB termine sur un éloge paradoxal de l’homme de lettres qui
sait rester simples : la comparaison avec une borne ou le fait d’être
« point important » même « nu » ou « malade » Un éloge de l’humilité
(l’humble est l’homme qui garde les pieds sur terre, sur l’humus).
Dans le point 12 du livre « Des biens de fortune » LB fait un double
portrait : la satire de l’homme jamais disponible parce qu’obsédé par
l’enrichissement matériel accouche de l’autoportrait de La Bruyère en
philosophe, homme de lettres et plus facile d’accès.
Explication linéaire n°4 : Jean-Jacques ROUSSEAU, Les
Confessions, 1782, livre I.
Jean-Rousseau est un philosophe proche des Lumières, le
mouvement de pensée dominant le XVIIIe siècle et défendant les
sciences pour atteindre liberté et justice. Mais il reste à part dans son
siècle, comme il le montre par son autobiographie Les Confessions
reprenant à l’écrit l’exercice de confession des péchés dans l’Eglise.
« J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise » écrit Rousseau au
début de l’œuvre. Dans l’extrait que nous allons étudier, Rousseau est
adolescent et a trouvé une forme d’évasion dans les livres de la boutique
La Tribu. Rousseau se justifie aussi de sa solitude.
En moins d’un an j’épuisai la mince boutique de la Tribu, et alors je
me trouvai dans mes loisirs cruellement désœuvré. Guéri de mes goûts
d’enfant et de polisson par celui de la lecture, et même par mes lectures,
qui, bien que sans choix et souvent mauvaises, ramenaient pourtant
mon cœur à des sentiments plus nobles que ceux que m’avaient donnés
mon état ; dégoûté de tout ce qui était à ma portée, et sentant trop loin
de moi tout ce qui m’aurait tenté, je ne voyais rien de possible qui pût
flatter mon cœur. Mes sens émus depuis longtemps me demandaient
une jouissance dont je ne savais pas même imaginer l’objet. J’étais aussi
loin du véritable que si je n’avais point eu de sexe ; et, déjà pubère et
sensible, je pensais quelquefois à mes folies, mais je ne voyais rien au-
delà. Dans cette étrange situation, mon inquiète imagination prit un parti
qui me sauva de moi-même et calma ma naissante sensualité ; ce fut de
se nourrir des situations qui m’avaient intéressé dans mes lectures, de
les rappeler, de les varier, de les combiner, de me les approprier
tellement que je devinsse un des personnages que j’imaginais, que je
me visse toujours dans les positions les plus agréables selon mon goût,
enfin que l’état fictif où je venais à bout de me mettre, me fît oublier mon
état réel dont j’étais si mécontent. Cet amour des objets imaginaires et
cette facilité de m’en occuper achevèrent de me dégoûter de tout ce qui
m’entourait, et déterminèrent ce goût pour la solitude qui m’est toujours
resté depuis ce temps-là. On verra plus d’une fois dans la suite les
bizarres effets de cette disposition si misanthrope et si sombre en
apparence, mais qui vient en effet d’un cœur trop affectueux, trop
aimant, trop tendre, qui, faute d’en trouver d’existants qui lui
ressemblent, est forcé de s’alimenter de fictions.
En quoi l’imagination permet-elle à l’auteur de s’évader de la
comédie sociale ?
I L’insatisfaction d’un adolescent après les livres, l. 1 à 12
II L’art de s’évader dans l’imaginaire, l. 12 à 19
III Etre seul plutôt que mal accompagné : justification de sa
misanthropie, l. 19 à 26.
I L’insatisfaction d’un adolescent après les livres, l. 1 à 12
Début l. 1-2 par une phrase courte, sur un fait d’abord matériel et
au passé simple : plus de livres à lire dans la boutique la Tribu.
Un état initial : « je me trouvai (…) désœuvré » Un état qui
laisse place à un autre.
Des l. 2 à 8 : Rousseau décrit cet état de désœuvrement, par une
période, bien construite :
- D’abord la salvation par les livres : mot médical : « Guéri » et un
vocabulaire élogieux sur les effets de livres qui lui donnent des
modèles, comme les héros romains de l’Histoire : « des
sentiments plus nobles que (…) mon état » (l. 5) ;
- Puis la déception de l’environnement matériel immédiat :
« dégoûté de (…) ce qui était à ma portée » (l. 6) ;
- Aussi l’aspiration à des choses idéales : « sentant trop loin (…)
ce qui m’aurait tenté » (l. 7)
- Fin de la période : « rien (…) qui pût flatter mon cœur »
L’écrivain Rousseau met des mots sur chaque causes de son
état psychologique (les modèles donnés par les livres, la
déception du présent, un idéal).
L. 8 à 12 : une analyse de l’adolescent.
Un vocabulaire de la sensualité : « sens émus »,
« jouissance », « pubère et sensible » associé à des tournures
négatives : « je ne savais pas même imaginer l’objet », « comme si
je n’avais point eu de sexe », « je ne voyais rien au-delà »
Rousseau se décrit comme un être sensible qui ne connaît
pas encore la sensualité de l’adulte. Un être en formation.
II L’art de s’évader dans l’imaginaire, l. 12 à 19
Rousseau définit ensuite la solution qu’il a trouvé au manque de
livres et au mal-être adolescent : « prit un parti » l. 12-13 c’est-à-dire qu’il
trouve une solution à son « étrange situation » rappelée par le pronom
démonstratif l. 12.
La solution est l’imaginaire, dont le travail est exprimé par une
énumération : « rappeler (…) varier (…) combiner » (l. 15) les situations
des livres Il rêve éveillé.
Le vocabulaire de l’imaginaire : « imagination », « personnages »,
« fictif » est associé à un vocabulaire plus matériel : « se nourrir » (l. 14),
« combiner », « mon goût » Rousseau exprime le plaisir de rêver.
Ce plaisir est une évasion ou un transport comme l’expriment les
antithèses qui montrent la différence entre réalité et rêve : « l’état
fictif »/« mon état réel » (l. 18-19), « inquiète imagination »/ »calma »,
« les plus agréables »(situations imaginaires)/ « mon état réell dont
j’étais si mécontent ». Il passe d’un monde décevant à un état
consolant.
Les subjonctifs imparfaits : « que je devinsse le personnage »,
« que je me visse (…) dans les positions les plus agréables »
expriment la virtualité de ces rêves : l’adulte Rousseau définit
l’imagination de l’adolescent et son travail agréable bien que fictif.
Comme l’exprime le verbe « sauva de moi-même » (l. 13)
Rousseau définit le rêve comme un plaisir.
III Etre seul plutôt que mal accompagné : justification de sa
misanthropie, l. 19 à 26.
Encore un démonstratif pour que le lecteur suive la pensée de
Rousseau : « Cet amour des objets imaginaires » (l. 19) La rêverie
évoquée avant.
Des l. 19 à 26 Rousseau va expliquer la conséquence de ce goût
pour la rêverie dans la société.
Rousseau tient à expliquer sa psychologie avec précision : le sujet
de la L. 19 associe deux traits de caractère, l’amour de la rêverie et « la
facilité » à « [s]’en occuper » : la rêverie devient une occupation,
évoquée avec un verbe d’action.
La rêverie est décrite comme une distance de Rousseau par
rapport à la société :
- D’abord un dégoût : « me dégoûtèrent de tout ce qui
m’entourait » (l. 21) La société dans son sens large
- Puis un verbe qui désigne la construction finale de son
caractère : « déterminèrent ce goût pour la solitude » ; aussi le
verbe « achevèrent ».
En partant de ses lectures dans une boutique, Rousseau a
écrit la construction de son caractère.
Rousseau fait un effet d’annonce au futur : « On verra (…) les
bizarres effets » Sa solitude a rejailli sur toute sa vie sociale.
Il justifie sa vie par avance en opposant le caractère tel qu’il est
perçu à ce qu’il est vraiment : « cette disposition si misanthrope et si
sombre en apparence » (l. 23 à 24) devient l’ « effet d’un cœur trop
affectueux, trop aimant, trop tendre, qui, faute d’en trouver d’existants
qui lui ressemblent, est forcé de s’alimenter de fictions ».
Une énumération (l. 24-25) pour insister sur l’essentiel : le besoin
d’amour de Rousseau, le cœur bon. Rousseau philosophe pense
d’ailleurs que l’humain est naturellement bon et que la société le
corrompt.
La négation lexicale « faute d’en trouver d’existants qui lui
ressemblent » (l. 25-26) exprime le vide de la société : elle n’offre pas
des cœurs aimants.
Un texte autobiographique écrit contre toute comédie sociale :
Rousseau part d’un fait banal (plus de livres à lire) pour analyser son
caractère et comment il l’a forgé. Les livres dans ce texte : des moyens
de situations pour les rêveries. C’est la société, les autres, qui forgent
également le caractère de Rousseau : il aime rêver éveillé et la réalité ne
lui offre pas la bonté qu’il sent et attend des autres. « Le pays des
chimères [celui des rêveries] est le seul habitable » écrira Rousseau
dans son roman La Nouvelle Héloïse.
OBJET D'ETUDE : La poésie
Œuvre intégrale : Arthur RIMBAUD, Cahier de Douai, 1870.
Parcours associé : Émancipations créatrices
1ère partie de l’épreuve : explication linéaire et question de grammaire
Intitulé ou questionnement éventuel choisi pour l’étude :
Textes de Explication linéaire n°6 : Rimbaud, Cahier de Douai, 1870,
l’œuvre « Ma Bohème ».
intégrale
Explication linéaire n°7 : Rimbaud, Cahier de Douai, 1870,
« Première soirée ».
Edition GF en
français
modernisé
Explication linéaire n°5 : Charles Baudelaire, Les Fleurs du
Mal, « Élévation », 1857.
Textes du
parcours
associé
2ème partie de l’épreuve : entretien
Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1857 ; Petits poèmes en
Lectures prose, 1862.
cursives
Pablo Neruda, Odes élémentaires, 1954.
Blaise Cendrars, Du monde entier au cœur du monde,
1958.
Léopold Sédar Senghor, Œuvres poétiques, 1964.
Explication linéaire n°5 : Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal,
section Spleen et idéal, III, Élévation
Le poète Charles Baudelaire se dit depuis sa naissance en 1821
habité par « deux sentiments contradictoires : l'horreur de la vie et
l'extase de la vie. » (Mon cœur mis à nu). Son recueil des Fleurs du Mal
incarne tout entier ces deux sentiments, se partageant entre « Spleen et
idéal », entre mélancolie, et l’imagination et les sensations qui en
[Link] poème « Elévation » est construit lui-même entre horreur et
extase : le poète y commence par la terre qu’il trouve décevante voire
laide, et célèbre le pouvoir d’y échapper par l’esprit.
Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers4,
Par delà les confins des sphères étoilées5;
Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme6 dans l'onde,
Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.
Envole-toi bien loin de ces miasmes7 morbides,
Va te purifier dans l'air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur8,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.
Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
S'élancer vers les champs lumineux et sereins;
Celui dont les pensers9, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
- Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !
4
Éthers : les espaces célestes.
5
Les confins des sphères étoilées : les limites des galaxies
6
Se pâme : qui éprouve un ravissement à la limite de perdre connaissance.
7
Miasmes : mauvaises odeurs, issus de maladies infectieuses ou de matières en décomposition.
8
Liqueur : substance fluide et liquide, surtout celle qu’on obtient par distillation.
9
Pensers : les représentations mentales.
Comment Baudelaire célèbre-t-il la vie mentale en poésie ?
Comment le poète s’émancipe-t-il par l’esprit et la poésie ?
Comment Baudelaire oppose-t-il en une seule poésie la réalité
superficielle ou matérielle et la réalité de l’esprit ?
Nous verrons d’une part le mouvement même de l’élévation que
Baudelaire veut célébrer dans un dialogue avec lui-même, des strophes
une à trois ; puis l’éloge du poète, celui qui arrive à vivre par l’esprit,
strophes 4 et 5.
I Une invitation à s’émanciper par l’esprit, §1-3
Le début repose sur un effet d’attente ou de suspense : une suite
de subordonnées circonstancielles, avec des compléments
circonstanciels de lieu et la préposition « au-dessus » Une gradation
vers l’espace ou un paradis ?
Le sujet de cette phrase complexe n’apparaît qu’en strophe 2 :
« Mon esprit » Mise en évidence du sujet : la vie mentale de
Baudelaire.
Cette gradation fait quitter tout ce qui compose la terre
Vocabulaire de la nature : « étangs », « vallées, « montagnes », « bois ».
Même le ciel doit être dépassé : « Par-delà les confins des sphères
étoilées » (= le bout des galaxies).
Un effet d’élévation par les répétitions (anaphores) élevant au-
dessus de toute chose du monde visible, pour aller dans le
monde invisible.
§ 2 L’esprit en début de strophe est personnifié, d’abord par un
verbe d’action : « tu te meus » (v. 5) puis la comparaison : « comme un
bon nageur ». Le poète s’adresse à sa propre intériorité (pronom de la
deuxième personne) : l’esprit est une créature à part, comme ce que
Baudelaire est vraiment.
Image du nageur : le vocabulaire évoque le plaisir, la tranquillité et
la liberté : « sillonner » (=traverser), « gaiement », « se pâme » (=bouger
avec plaisir).
La pensée est aussi liée à l’effort : sa volupté est « mâle » (sans
distinction de sexe mais comme synonyme de puissance) et le nageur
est « bon ». Penser est à la fois un plaisir et un sport.
Les répétitions de sons expriment aussi l’éloge que Baudelaire
veut faire de l’élévation par l’esprit : assonnance en « i » (v. 7-8) ; de
nombreuses rimes internes en « on » (avec bon, onde, sillonnes,
profonde), en « m » et « â » (meus, comme, pâme, gaiement, immensité,
mâle).
§ 3 Baudelaire passe à l’impératif : « Envole-toi » (v. 9), « Va »
(v.10) « bois » (v. 11) Gradation de ces verbes d’action vers un
sentiment de satisfaction : boire une « liqueur », sensation gustative qui
exprime le plaisir de s’élever parla pensée. L’esprit au sens propre (la
liqueur d’un produit naturel) exprime l’esprit au sens figuré (la pensée).
Vocabulaire des éléments : « l’air supérieur » (celui qui est au-
dessus du monde matériel), « boire » le « feu clair » Les éléments se
mélangent pour exprimer dans des images contradictoires le plaisir et
l’harmonie de la pensée, qui s’élève du monde terrestre.
Des périphrases empruntées au monde matériel pour exprimer au
contraire l’élévation dans le monde mental : « les espaces limpides »,
« l’air supérieur » (deux diphtongues v. 10 pour insister sur l’importance
de penser), après « l’immensité profonde » Le poète donne à
imaginer, comme dans un monde concret, le plaisir à vivre dans sa
pensée.
C’est donc une invitation que le poète se fait à lui-même. Il va
célébrer cette pensée également comme le pouvoir du poète.
II Eloge du poète, celui qui arrive à vivre par l’esprit, strophes 4 et 5.
Baudelaire dans les deux dernières strophes fait l’éloge de cette
élévation.
Antithèse entre les v. 13-14 et 15-16 : le spleen est défini aux v.13-
14 (« ennuis », « vastes chagrins » et chagrin parfois sans cause comme
l’exprime la métaphore « existence brumeuse ») puis sa solution aux v.
15-16 par le bonheur du penseur exprimé par de nouvelles métaphores
spatiales : « aile vigoureuse », « S’élancer » (verbe d’action), « champs
lumineux et sereins » La pensée est un espace à part entière pour le
poète.
La strophe 5 développe un sujet à la troisième personne :
« Heureux (…) celui qui » Baudelaire part de son cas pour aller vers
tout homme qui pense.
Une comparaison : « comme des alouettes » qui est filée dans la
strophe pour que l’image génère d’autres images libératrices : « les
cieux », « le matin » (la naissance de la pensée va avec celle du jour).
On retrouve toujours le vocabulaire de l’élévation : « libre essor »,
« Qui plane [= voler sans battre des ailes chez un oiseau] sur la vie »
La poésie et l’évasion mentale sont un bien-être, une absence
d’efforts et un secret du bonheur, comme ce vol d’oiseau.
Dernier vers : périphrase : « Le langage des fleurs et des choses
muettes » Un langage qui n’est pas un vrai langage mais un art de
faire parler ce qui ne parle pas La poésie et par extension l’essence
des choses (ce qui leur propre) et la sensibilité de l’écrivain qui les dit.
Baudelaire montre donc par ce poème que notre esprit nous
émancipe. La vie mentale est la seule qui est entièrement libre, par-delà
toutes les contraintes spatiales : dans ce poème tous les mots des
espaces viennent s’appliquer à la vie intérieure et c’est ce que
Baudelaire appelle : « élévation ». Cette liberté de nos pensées nous
sauve aussi de la réalité quand elle est désagréable. Enfin, Baudelaire
attribue cette élévation au poète en particulier, qui extrait le langage des
choses invisibles ou muettes, grâce à sa sensibilité : « Ne méprisez la
sensibilité de personne ; la sensibilité de chacun, c’est son génie. »
(Baudelaire, Fusées).
Etude d’une œuvre intégrale : Arthur RIMBAUD, Cahier de Douai, 1871.
Explication linéaire n°6 : Arthur RIMBAUD, Cahier de Douai, 1871, « Ma
Bohème (Fantaisie) ».
Dans Marcher, une philosophie, l’essayiste Frédéric Gros rend
hommage aux marches de Rimbaud à la source de son œuvre : poésie
pleine de « La satisfaction du chemin parcouru, le corps rempli
d’espace ». Les Cahiers de Douai sont deux cahiers où Rimbaud écrit
cette poésie alors qu’il a marché dans les Ardennes françaises. Le
poème « Ma Bohème » est de ce point de vue le plus fidèle à son
expérience de fugue, car Rimbaud y parle de ses marches.
Ma Bohème (Fantaisie)
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
En quoi s’agit-il d’un autoportrait poétique invitant à s’émanciper ?
Nous verrons d’abord le départ de la marche de Rimbaud, v. 1 à 7 ; puis,
le moment du voyage qui est une expérience en elle-même, v. 8 à 14.
I v. 1 à 7 Un départ
Début par un verbe de déplacement, à l’imparfait, temps de l’action
qui dure et de l’habitude.
Rimbaud se définit par le déplacement, la promenade, la fugue.
Une invitation au lecteurà entrer dans son univers, dans son
expérience de changement.
Un vocabulaire de la pauvreté : « poches crevées » (v. 1), « paletot
(…) idéal » (v. 2) au sens de réduit à rien.
Signe de simplicité, d’humilité : Rimbaud se suffit à lui-même,
sans matérialisme.
De l’autodérision aussi : l’ « idéal » dans le sens de perfection
imaginaire, est ce que recherche souvent le poète Le mot est
ici utilisé pour son manteau : il se moque de sa pauvreté et
assume.
La pauvreté est associée à un autre thème : le rêve, l’imaginaire,
l’idéal au sens de la vie des idées :
« Muse ! et j’étais ton féal » (v. 3)Muse = son inspiration (à
l’origine une demi-déesse qui préside un art) Féal = celui qui sert : il
partait pour se consacrer à la poésie.
« que d’amours splendides j’ai rêvées ! » Il vit par l’imaginaire,
même pour les relations avec d’autres personnes.
Marque d’oralité (écrire comme on parle) : « Oh ! là ! là ! » Une
poésie qui reste simple à l’image de Rimbaud lui-même Un mélange
d’archaïsmes (idéal, féal) mais dans une langue qui reste humble.
Rimbaud, en s’exclamant du nombre de ses rêves d’amour montre
aussi son humilité : on parle plutôt des histoires vraiment vécues.
§2 La pauvreté est encore associée à la poésie :
« Monunique culotte [pantalon] avait un large trou ». Il insiste sur
son dépouillement (les adjectifs unique et large).
Métaphore filée de Rimbaud en Petit-Poucet : v. 6-8.
L’adjectif « rêveur » ramène le thème de l’idéal : Rimbaud assume sa
simplicité car il vise à s’inspirer « Des rimes » (v. 7) donc des poèmes.
Le rejet du mot en évidence : ce qu’il y a de plus important pour lui.
Autoportrait en Petit-Poucet donc en quelqu’un qui se retrouve
grâce à sa poésie.
L’auberge est aussi une allusion au conte : « Mon auberge était à
la Grande-Ourse » Il se sent bien dans une constellation, donc
dehors, dans l’espace de sa marche.
II. Le bonheur du voyage et de la création, v. 8 à 14
Rimbaud, par la liberté de ses déplacements, s’approprie la
nature : « Mes étoiles » (v. 8).
« doux frou-frou » : Rimbaud passe par des mots enfantins pour
exprimer son plaisir à être dans la nature et à créer avec les sons.
Possible métaphore de ses poèmes : les étoiles ont un « frou-
frou », donc un son, lui-même exprimé par un mot au son
original et familier.
§ 3 La conjonction de coordinationet qui ouvre les deux dernières
strophes nous ramène à un petit tableau retour à la terre : Rimbaud
dort dehors.
« Des gouttes / De rosée » lui tombent dessus à force de
contemplation et d’avoir dormi dans l’herbe.
« assis au bord des routes » Un complément circonstanciel qui
nous permet de situer l’expérience de son voyage.
Ecouter ses étoiles peut être une image pour la muse qui lui souffle
sa poésie.
La rosée« comme un vin de vigueur » (v. 10-11). Une ivresse de
vivre, comme le vin provoque l’ivresse du corps.
Dernière strophe :fusion de plusieurs images du poème pour
achever l’autoportrait.
« rimant » : participe présent pour l’acte poétique.
« des ombres fantastiques » Périphrase pour la nuit. Il trouve
dans la nuit inspiration pour ses poèmes.
v. 13-14 les lacets qu’il refait sont les cordes de sa lyre, symbole
de la poésie (il a « un pied près de son cœur » quand il refait ses lacets).
Rimbaud est à la fois marcheur et poète : il s’émancipe par sa fuite
qui est l’atelier de ses poèmes.
Un autoportrait en poésie, avec un départ suivi d’une
contemplation sur les routes comme art de vivre. Rimbaud fait sienne
une bohème (cf. titre) encore célébrée par Aznavour au XXe siècle : vie
simple, modeste et artistique.
[Plan de commentaire composé [ÉCRIT du baccalauréat] : trouver des axes de lecture, indépendants de
l’ordre du texte :
Exemple pour « Ma Bohème » :
I Un autoportrait en marcheur et poète
1) Une écriture de chroniqueur : à la première personne
2) Des surnoms (ou épithètes) par lesquels Rimbaud se décrit : « Petit-Poucet rêveur » qui accouche d’une
métaphore filée sur la poésie du marcheur
3) Un poète amoureux déçu, qui est dépouillé physiquement et moralement (les souliers abîmés et près de son
cœur quand il les refait)
II Une invitation à s’émanciper, se libérer, pour créer
1) La pauvreté du promeneur comme invitation de simplicité et de lien avec la nature
2) Les métaphores de la nuit à la belle étoile
3) Liberté du marcheur mais poésie libre : un sonnet qui est une forme traditionnel comme la marche s’impose à
l’individu, mais qui permet des audaces (l’oralité, un rejet, « frou-frou »)
Explication linéaire n°7 : Arthur Rimbaud, Cahier de Douai,
1870, « Première soirée ».
« Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme. »
Ces vers du poème « Sensation » d’Arthur Rimbaud se réalisent
dans quelques poèmes du Cahier de Douai, ensemble de cahiers de
1870 où Rimbaud raconte par des poèmes son parcours de sa fugue à
sa vie d’adulte, où il va faire des rencontres et va apprendre à
s’émanciper, c’est-à-dire se libérer des tutelles de l’enfance. Comme
l’annonce le titre « Première soirée » de façon suggestive, le poème que
nous allons expliquer évoque le premier moment où le poète et son amie
disposent chacun du corps et de l’intimité de l’autre.
Première soirée
Elle était fort déshabillée
Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres jetaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.
Assise sur ma grande chaise,
Mi-nue, elle joignait les mains.
Sur le plancher frissonnaient d’aise
Ses petits pieds si fins, si fins.
– Je regardai, couleur de cire
Un petit rayon buissonnier
Papillonner dans son sourire
Et sur son sein, – mouche au rosier.
– Je baisai ses fines chevilles.
Elle eut un doux rire brutal
Qui s’égrenait en claires trilles,
Un joli rire de cristal.
Les petits pieds sous la chemise
Se sauvèrent : « Veux-tu finir ! »
– La première audace permise,
Le rire feignait de punir !
– Pauvrets palpitants sous ma lèvre,
Je baisai doucement ses yeux :
– Elle jeta sa tête mièvre
En arrière : « Oh ! c’est encor mieux !
Monsieur, j’ai deux mots à te dire… »
– Je lui jetai le reste au sein
Dans un baiser, qui la fit rire
D’un bon rire qui voulait bien…
– Elle était fort déshabillée
Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres jetaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.
En quoi Rimbaud dans « Première soirée » dit-il la découverte
sensuelle ?
Nous répondrons à cette question en expliquant d’une part les
strophes une à 4, qui développent le tableau intime de deux amants qui
se découvrent ; et d’autre, les strophes 5 à 8, qui font discourir ces
amants pour rendre plus vivante leur comédie consentie de l’amour.
I. Une scène d’abord silencieuse : des amants découvrant le
corps de l’autre, § 1-4
Début très simple et fait pour accrocher le lecteur : « Elle était fort
déshabillée » (v. 1) La scène est déjà commencée (comme un début
in medias res au théâtre, en cours de route). L’érotisme est affiché
tout de suite par Rimbaud : « fort déshabillée » suggère la nudité.
L’extérieur se mêle à l’intérieur : « Et de grands arbres » (v. 2)
Succession surprenante des éléments : une femme déshabillée puis la
nature, avant de mentionner les « vitres » qui indiquent la chambre.
Personnification des arbres : « indiscrets » (v. 2), « Malinement »
(v. 4) La nature semble complice, en harmonie avec le désir des
amants. Le lecteur peut s’imaginer aussi un amant timide, qui
détourne le regard.
Oralité, proche du discours indirect libre : les arbres qui
s’approchent « tout prêt, tout prêt » (v. 4) Une répétition qui ressemble
à la pensée du poète dans l’instant érotique Cette répétition prête
aussi une intention érotique à la nature : le monde intime et le monde
extérieur sont unis dans le désir heureux du poète.
L’adverbe « Malinement » introduit déjà la comédie consentie des
amants : la séduction suppose des intentions, des détours, qui sont
comme des malices.
§2 Rimbaud précise son tableau par la position de la femme :
« Assise sur ma grand chaise, / Mi-nue (…) Sur le plancher (…) Ses
petits pieds » Plusieurs subordonnées circonstancielles (de lieu et de
manière) permettent d’exprimer la découverte lente et plaisante du corps
aimé.
Le pronom possessif : « ma grande chaise » suggère le plaisir de
l’amant que son aimée soit chez lui.
La proposition principale permet aussi de préciser le tableau
poétique : « elle joignait les mains » (v. 6). Un instant de calme où les
amants semblent s’apprécier, se suffire en eux-mêmes.
Nouvelle répétition au v. 7 : « Ses petits pieds si fins, si fins »
Ces répétitions successivement disent la montée du désir, de la tension
intime entre les amants. Tension augmentée par les allitérations en
« p » et « s » et « f », comme avant en « m » aux v. 5-6.
Le poète trouvent aussi des expressions pour exprime le plaisir
total de ce tableau : « frissonnaient d’aise » (v. 7) Toutes les parties
du corps évoqués sont animés par la sérénité, le plaisir.
§3
II.