Zygomycoses (II)
Zygomycoses (II)
Zygomycoses (II) :
entomophthoromycoses
D Chabasse R é s u m é. – Les entomophthoromycoses dues aux Entomophthorales sont à l’opposé des
R Herbrecht mucormycoses, des infections rares essentiellement rencontrées en zone tropicale, sans
facteurs favorisants évidents (ce ne sont pas des mycoses opportunistes) en dehors d’un
éventuel traumatisme. On distingue classiquement : la basidiobolomycose et la
conidiobolomycose.
La basidiobolomycose à Basidiobolus ranarum, aussi appelée entomophthoromycose sous-
cutanée, affecte surtout des enfants ou adolescents en milieu rural. Les lésions se
présentent, habituellement, comme une panniculite inflammatoire touchant les épaules, le
thorax et les fesses.
Il n’y a habituellement pas d’envahissement des organes profonds.
La conidiobolomycose à Conidiobolus coronatus, également appelée rhinophycomycose,
touche surtout l’adulte. Elle se présente, au début, par un granulome endonasal qui envahit
progressivement toute la région du nez puis de la face pour aboutir à une déformation
monstrueuse du visage. L’envahissement aux os du nez ou du sinus reste exceptionnel.
L’évolution des entomophthoromycoses est en général très lente et, de ce fait, les patients
tardent souvent à consulter.
Le diagnostic est anatomopathologique. Dans les tissus, les filaments des
Entomophthorales, d’aspect voisin de ceux des Mucorales, c’est-à-dire larges et peu septés,
sont entourés par un manchon d’éosinophiles (phénomène de Splendore et Hoeppli). La
culture sur milieu de Sabouraud sans antibiotiques ni ActidioneT assure l’identification de
l’espèce en cause.
Le traitement médical fait appel aujourd’hui surtout aux imidazolés (kétoconazole,
itraconazole). Il est avantageusement complété par une chirurgie d’exérèse ou réparatrice.
Le pronostic de ces affections est en général favorable.
Introduction Quelle que soit l’espèce, toutes les Entomophthorales déterminent des
affections fongiques évoluant sur un mode chronique et déterminant sur le
plan tissulaire des lésions histologiques identiques : la présence, au sein d’un
Les entomophthoromycoses sont des mycoses qui restent rares, rencontrées granulome, de filaments mycéliens larges, peu septés, entourés d’une
essentiellement en milieu tropical ou subtropical [17, 29, 39, 50]. Elles sont dues à couronne éosinophile. C’est le phénomène de Splendore-Hoeppli [74].
des champignons appartenant à l’ordre des Entomophthorales et aux genres
Conidiobolus et Basidiobolus, saprophytes du sol et de détritus végétaux [17]. Sur le plan clinique, il est habituel de distinguer, selon les espèces en cause,
Trois espèces sont bien individualisées chez l’homme, deux appartiennent au deux types d’entomophthoromycoses :
genre Conidiobolus : Conidiobolus coronatus et Conidiobolus incongruus, et
– la basidiobolomycose à Basidiobolus ranarum, classiquement appelée
la troisième au genre Basidiobolus : Basidiobolus ranarum (Basidiobolus
entomophthoromycose sous-cutanée ;
haptosporus ou encore Basidiobolus meristoporus). Chez l’animal, en
particulier les chevaux, les champignons incriminés sont Conidiobolus – la conidiobolomycose à Conidiobolus coronatus, anciennement
coronatus et Basidiobolus ranarum, auxquels il faut ajouter une autre espèce dénommée entomophthoromycose rhinofaciale ou rhinophycomycose.
plus rarement rencontrée, Conidiobolus lamprauges.
La taxinomie bénéficie aujourd’hui de l’apport de la biologie moléculaire
grâce à l’étude des séquences de l’acide désoxyribonucléique (ADN) Basidiobolomycose
ribosomique [63] . Elle intègre à la fois les données morphologiques
(phénotypie) et celles issues de l’analyse du génome de ces espèces. Par
ailleurs, l’étude du pouvoir pathogène de ces champignons met en évidence Agent responsable - répartition géographique
des facteurs de virulence dont des enzymes protéolytiques et
collagénolytiques [66]. Elle est due à Basidiobolus ranarum. C’est un champignon tellurique isolé
pour la première fois par Dreschler en 1947, dans la litière des forêts du
Wisconsin aux États-Unis [26]. On peut aussi le retrouver dans l’intestin de
grenouilles et de nombreux reptiles tels que caméléons, lézards, tortues...
[29, 39, 51, 69, 75]. Les lézards s’avèrent d’excellents vecteurs de ce champignon,
Dominique Chabasse : Professeur des Universités, praticien hospitalier, service de
parasitologie-mycologie, centre hospitalier universitaire, 4 rue Larrey, 49033 Angers cedex notamment l’espèce Agama agama dont la distribution géographique
01, France. coïncide souvent avec les cas cliniques de basidiobolomycoses [19, 42]. Selon
Raoul Herbrecht : Praticien hospitalier, service d’oncohématologie, hôpital de Hautepierre, Coremans-Pelseneer, le rôle d’un insecte vecteur, en particulier les fourmis,
avenue Molière, 67098 Strasbourg cedex, France.
© Elsevier, Paris
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Conidiobolomycose
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Spores adhésives + 0 0
Microconidies en 0 + +
« couronne »
Spores en + 0 0
« haltère »
Spores villeuses 0 + 0
Zygospores + 0 +
Azygospores 0 0 +
Méristospores + 0 0
4 Conidiobolomycose faciale (photo due
à l’amabilité du Dr M Huerre).
d’une thaïlandaise de 20 ans qui, à partir d’une lésion sous-cutanée, a
développé une forme pulmonaire massive. Elle décéda rapidement d’une
hémorragie foudroyante. D’autres observations similaires furent décrites par
la suite par Kwon-Chung et Bennett [51] puis par Walsh et al [98]. Conidiobolus
incongruus fut isolé à chaque fois dans le poumon et dans le cœur. Dans un
cas, on a retrouvé comme terrain prédisposant un lymphome. Le champignon
dans le tissu est indistinguable des autres Conidiobolus et on y retrouve le
classique phénomène de Splendore-Hoeppli. Le diagnostic d’espèce est
mycologique.
Walker et al rapportèrent le cas d’un homme de 64 ans avec une atteinte
viscérale diffuse à Conidiobolus coronatus (cœur, poumon, cerveau, rein)
récemment transplanté rénal, sous immunosuppresseurs [97]. De même, Jaffey
et al soulignèrent le cas d’une infection disséminée à Conidiobolus sp (espèce
non précisée) chez un consommateur de cocaïne de 29 ans et non porteur du
virus de l’immunodéficience humaine (VIH) [45].
Diagnostic différentiel
L’entomophthoromycose rhinofaciale pose en général peu de problème
diagnostique en zone d’endémie. Il convient d’éliminer dès le début une
rhinite hypertrophique, un rhinosclérome, une tumeur bénigne du nez
5 Conidiobolomycose faciale évoluée, déformation monstrueuse de la face (photo due à (polypes) ou du maxillaire, un sarcome des parties molles et enfin un
l’amabilité du Dr P Ravisse).
lymphome de Burkitt chez l’enfant. Parmi les autres infections fongiques
notamment endonasales, il faut citer les aspergilloses mais surtout la
sinus et le pharynx va générer des difficultés respiratoires. Vers l’avant, rhinosporidiose à Rhinosporidium seeberi chez laquelle on ne retouve pas de
l’infiltration des téguments de la face provoque un élargissement des ailes du filaments mais seulement les sphérules à paroi épaisse, mesurant de 50 à
nez, une déformation de la lèvre supérieure, mais aussi des régions sus- et 300 µm de diamètre et contenant à maturité des endospores. Cette affection
sous-oculaires, entraînant au passage l’obstruction des voies lacrymales. Au est rencontrée en Inde, mais aussi au Brésil et dans certaines régions
maximum, ces lésions centrofaciales, qui ne dépassent habituellement pas d’Afrique notamment en Ouganda, au Ghana, au Gabon, en Tanzanie où la
l’angle de la bouche, vont aboutir à une déformation monstrueuse du visage conidiobolomycose est aussi présente. Contrairement à cette dernière,
justifiant l’appellation d’« homme hippopotame », ou « homme tapir » (fig 5). Rhinosporidium seeberi, de taxinomie incertaine, ne pousse pas sur les
À long terme, l’évolution clinique est mal connue. Elle semble progresser par milieux usités en mycologie [81].
poussées. Les nodules deviennent plus chauds et sensibles, tandis que dans
Le diagnostic se pose parfois avec la localisation faciale d’une
les phases de rémission, ils restent indolores. Selon Fromentin et Ravisse [39],
entomophthoromycose sous-cutanée à Basidiobolus ranarum. Ce dernier
le pronostic est habituellement favorable. La guérison, parfois même
peut envahir la face, mais cette localisation est généralement secondaire à des
spontanée, est assurée par une thérapeutique adaptée. Les formes graves
lésions thoraciques ou de l’épaule. Enfin, les mucormycoses rhinofaciales (cf
seraient rares, le plus souvent liées à l’extension postérieure qui entraîne des
supra) ne surviennent habituellement que chez les sujets prédisposés.
phénomènes d’asphyxie ou de compression. Une trachéotomie est parfois
nécessaire. Dans une observation récente, Fournier et al rapportent le cas d’un
adolescent de 13 ans atteint d’une conidiobolomycose à Conidiobolus Diagnostic mycologique
coronatus, caractérisée par un envahissement locorégional avec lyse osseuse
et polyadénopathies. Cette mycose a résisté aux azolés classiques La démarche mycologique au laboratoire est identique à celle entreprise pour
(itraconazole, kétoconazole, fluconazole) [37]. Les destructions osseuses dans la basidiobolomycose. On distingue en culture deux espèces pathogènes
la conidiobolomycose, tout à fait inhabituelles, sont rarement rapportées dans appartenant au genre Conidiobolus dont les caractéristiques sont les suivantes
la littérature. (tableau I).
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Conidiobolus incongruus
Il pousse moins rapidement mais aussi bien à 25 °C qu’à 37 °C. Il se
différencie de la précédente par :
– la présence de conidies simples sphériques avec une papille basale nette ;
– l’absence de spores villeuses ;
– la présence de zygospores de 25 à 50 µm de diamètre, à double paroi sans
becs de conjugaison ;
– la présence inconstante d’azygospores.
Conidiobolus incongruus est très proche sur le plan morphologique d’une
espèce saprophyte, Conidiobolus brefeldianus [98]. Cette dernière donne des
colonies peu expansives en culture et le diamètre des filaments est lui-même
plus étroit (4 à 6 µm) que ceux de Conidiobolus incongruus (5 à 15 µm).
Conidiobolomycose de l’animal
Cette affection affecte en réalité plus les animaux, et tout particulièrement les
équidés, que l’homme [31, 32]. Les zones d’endémies recoupent celles des cas
humains. Chez le cheval, elle se manifeste par des tumeurs d’aspect polypoïde
intéressant la muqueuse pituitaire, les naseaux, les lèvres et parfois la face. La 7 Aspect histologique du phénomène de Splendore-Hoeppli. Coloration à l’hémalun-
conidiobolomycose touche aussi les chimpanzés [83] et les chiens [5]. Outre éosine-safran (grossissement x 1 000) (photo due à l’amabilité du Dr M Huerre).
Conidiobolus coronatus, on isole chez le cheval une autre espèce appelée à une chlamydospore en culture. Un signe négatif important qui les oppose
Conidiobolus lamprauges [44]. aux mucormycoses est l’absence habituelle d’envahissement vasculaire. Le
diagnostic histologique peut être avantageusement aidé par l’utilisation d’une
technique d’immunofluorescence sur coupe déparaffinée (à l’aide de deux
Diagnostic anatomopathologique sérums spécifiques respectivement chacun de Basidiobolus et Conidiobolus),
des entomophthoromycoses [25, 39, 54, 74, 75] en cas de négativité de la culture mycologique [59].
Traitement médical
Il est utilisé seul ou s’associe volontiers à l’acte chirurgical.
Iodure de potassium
Les thérapeutiques classiques font appel à l’iodure de potassium (IK) saturé.
Elle reste la plus utilisée dans les zones d’endémie en raison de son faible
coût [43, 62, 72] . La posologie moyenne est de 30 mg/kg/j, pouvant être
augmentée jusqu’à 4 g/j, en une à deux prises quotidiennes. Trois mois de
traitement sont nécessaires pour une conidiobolomycose et 6 mois pour une
basidiobolomycose [46, 56, 57]. Mais les résultats obtenus sont variables, l’IK
semble surtout agir sur la lésion granulomateuse sans véritable action sur le
champignon. Par ailleurs, les réactions d’intolérance ou les résistances à
l’iode ne sont pas rares [29, 46]. L’IK peut être aussi avantageusement associée
à des corticoïdes ainsi qu’à l’acte chirurgical.
Amphotéricine B
L’amphotéricine B a une action inconstante [57, 78], et les rechutes à l’arrêt du
6 Conidiobolus coronatus. Coupe histologique, coloration au Gomori-Grocott, hyphes traitement sont fréquentes. In vitro, Conidiobolus incongruus est
irréguliers (grossissement x 400) (photo due à l’amabilité du Dr M Huerre).
habituellement résistant à l’amphotéricine B [98].
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5-fluorocytosine Le fluconazole, à raison de 100 mg/j, semble avoir une action identique à
l’itraconazole [80, 88].
Active in vitro, elle peut être utilisée en association avec l’IK [29].
Les échecs aux azolés sont cependant possibles. Fournier et al rapportent le
Sulfamides cas d’un adolescent de 13 ans, sans facteur favorisant connu, atteint de
rhinophycomycose à Conidiobolus coronatus, avec envahissement
Comme le sulfaméthoxazole (23 mg/kg/j) et le triméthoprime (4,6 mg/kg/j), locorégional et polyadénopathies [37]. Chaque essai thérapeutique successif,
ils donnent parfois de bons résultats, en association ou non avec les avec l’itraconazole d’abord, le fluconazole ensuite, et enfin le kétoconazole,
corticoïdes, chez des malades résistants à l’IK [11, 35, 39, 75]. fut suivi d’une amélioration initiale puis d’une rechute, sous traitement, dans
les semaines suivantes, malgré des tests d’absorptions corrects et une bonne
Azolés observance par le patient. Cela pose le problème d’une virulence particulière
de la souche en question. Récemment, Foss et al [36] ont rapporté le cas d’une
Ils représentent, depuis le début des années 1980, la meilleure alternative aux jeune Brésilienne de 12 ans présentant une conidiobolomycose à
thérapeutiques précédentes [27, 28]. Le kétoconazole est le premier d’entre eux Conidiobolus coronatus qui, devant l’absence de réponse efficace au
qui a révolutionné le traitement des entomophthoromycoses [29]. Drouhet et kétoconazole d’abord, à l’itraconazole ensuite, fut traitée avec succès par une
Dupont ont rapporté les premiers succès thérapeutiques chez deux patients association amphotéricine B (dose totale 3 g) et terbinafine (250 mg/j)
atteints de conidiobolomycose et un de basidiobolomycose [27], 3 à 4 mois de pendant 4 mois. Aucune rechute ne fut observée dans l’année qui suivit.
traitement furent nécessaires pour assurer une guérison complète. Depuis,
d’autres auteurs ont souligné l’efficacité de cet azolé [16, 33, 73, 77, 95]. Sur 17 cas L’oxygénothérapie hyperbare, proposée dans le traitement des
d’entomophthoromycoses publiés en 1993, quatre de basidiobolomycoses et mucormycoses, a également été utilisée avec succès comme traitement
neuf de conidiobolomycoses ont répondu efficacement avec le kétoconazole. d’appoint dans la conidiobolomycose [56] . Elle exercerait une action
Il est habituellement utilisé à raison de 200 à 400 mg/j pour une durée de 3 à fongistatique sur la croissance du champignon.
6 mois afin d’assurer la guérison. Il faut aussi noter que des extraits de plantes médicinales dont Piper guineense
Depuis 1987, l’itraconazole donne des résultats encore plus intéressants et Ocimum gratissimum ont une activité inhibitrice sur Basidiobolus sp in
[55, 87, 96]. Dans la conidiobolomycose, les signes fonctionnels disparaissent vitro [64] . Ce sont des perspectives intéressantes comme alternative
rapidement en moins de 1 semaine et la guérison clinique et mycologique dans thérapeutique pour les populations économiquement faibles.
les formes de début peut être espérée en 3 semaines avec une posologie de
100 à 200 mg/j [55]. Dans les formes chroniques, le traitement doit être Traitement chirurgical
prolongé de plusieurs mois et éventuellement complété par un acte
chirurgical. Dans la basidiobolomycose, la réponse thérapeutique est aussi Il peut servir d’appoint au traitement médical, mais il n’est pas de pratique
rapide. Mahe et al rapportent l’observation d’une fillette de 12 ans, présentant courante. Il s’agit essentiellement d’une chirurgie de réduction. L’absence de
une infiltration profonde du dos et de la fesse, dont le traitement à plan de clivage de la tumeur rend aléatoires les résultats. Son intérêt réside
l’itraconazole à raison de 100 mg/j a permis en moins de 10 jours une nette dans les formes très localisées qui semblent résister au traitement médical, ou
amélioration des lésions dorsales [55]. comme chirurgie réparatrice en vue d’une reconstruction faciale [22].
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