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Rapport ONU sur la violence des gangs en Haïti

Le rapport trimestriel de l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, daté du 4 février 2025, expose la montée de la violence des gangs en Haïti entre septembre et décembre 2024, avec près de 5 600 morts violentes signalées. Il souligne l'implication de certains acteurs politiques et économiques dans le soutien aux réseaux criminels, ainsi que l'impact de cette violence sur la population, avec plus d'un million de personnes déplacées. Le rapport recommande des actions pour contrer ces activités illicites et améliorer la sécurité dans le pays.

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Rapport ONU sur la violence des gangs en Haïti

Le rapport trimestriel de l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, daté du 4 février 2025, expose la montée de la violence des gangs en Haïti entre septembre et décembre 2024, avec près de 5 600 morts violentes signalées. Il souligne l'implication de certains acteurs politiques et économiques dans le soutien aux réseaux criminels, ainsi que l'impact de cette violence sur la population, avec plus d'un million de personnes déplacées. Le rapport recommande des actions pour contrer ces activités illicites et améliorer la sécurité dans le pays.

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Nations Unies S/2025/85

Conseil de sécurité Distr. générale


6 février 2025
Français
Original : anglais

Lettre datée du 4 février 2025, adressée au Président


du Conseil de sécurité par le Secrétaire général

J’ai l’honneur de transmettre au Conseil de sécurité le sixième rapport


trimestriel établi par l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime en
application du paragraphe 9 de la résolution 2692 (2023) du Conseil, dont les
dispositions ont été réaffirmées au paragraphe 19 de la résolution 2743 (2024). Le
rapport comprend les informations demandées sur les sources et les itinéraires du
trafic d’armes et des flux financiers illicites et sur les activités pertinentes des Nations
Unies, ainsi que des recommandations.
Je vous serais reconnaissant de bien vouloir porter le texte du présent document
à l’attention des membres du Conseil de sécurité et de le faire publier comme
document du Conseil.

(Signé) António Guterres

25-00725 (F) 110225 140225


*2500725*
S/2025/85

Annexe
Rapport de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime
soumis en application du paragraphe 9 de la résolution
2692 (2023) du Conseil de sécurité

Introduction

1. Le présent rapport est soumis en application du paragraphe 9 de la résolution


2692 (2023) du Conseil de sécurité, dont les dispositions ont été réaffirmées au
paragraphe 19 de la résolution 2743 (2024) du Conseil, dans lequel ce dernier a chargé
l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) de lui présenter un
rapport tous les trois mois, parallèlement aux rapports périodiques du Bureau intégré
des Nations Unies en Haïti, par l’entremise du Secrétaire général, qui comprendrait
des informations sur les sources et les itinéraires du trafic d’armes illicites et des flux
financiers et sur les activités pertinentes des Nations Unies, ainsi que des
recommandations. Il porte sur la période allant de septembre à décembre 2024,
laquelle a été marquée par une instabilité persistante en Haïti malgré le déploiement
partiel de la Mission multinationale d’appui à la sécurité autorisée par le Conseil 1.
2. Dans le présent rapport, l’ONUDC analyse la forte montée de la violence liée
aux gangs entre octobre et décembre 2024 et examine certains acteurs politiques et
économiques qui permettent aux réseaux criminels d’exister. Il explique comment
plusieurs gangs puissants utilisent les réseaux sociaux comme instruments de
propagande et de recrutement. Il étudie également l’évolution des liens entre les
trafiquants de drogue haïtiens et un réseau relativement restreint d’élites politiques et
économiques qui gèrent le trafic de drogue dans l’ombre depuis une trentaine
d’années. Il retrace les récents incidents liés au trafic d’armes et de munitions ainsi
qu’au trafic de migrants. Enfin, il revient sur les dernières affaires de corruption et de
blanchiment d’argent et examine brièvement les activités illicites liées au commerce
haïtien et international de l’anguille.

Montée de la violence des gangs

3. La période considérée a été marquée par une forte intensification des


affrontements entre les gangs et la Police nationale d’Haïti, les groupes dits
d’autodéfense et de vigilance. Le nombre de morts violentes et de blessures graves
enregistrés, de faits de violence sexuelle signalés et de cas de déplacement a connu
une nette augmentation 2. Après une brève accalmie de la violence des gangs entre mai
et septembre 2024 3, de violents affrontements ont éclaté en octobre et novembre 4.
Ainsi, au cours d’une seule semaine à la mi-novembre, au moins 150 personnes ont
été violemment tuées dans des heurts et plus de 40 000 personnes ont été poussées à

__________________
1
La Mission multinationale d’appui à la sécurité a pour principale mission d’aider la Police
nationale d’Haïti à restaurer l’état de droit et à créer les conditions nécessaires à la tenue
d’élections en apportant un appui et en sécurisant les infrastructur es.
2
Voir [Link]/news/haiti-displacement-triples-surpassing-one-million-humanitarian-crisis-
worsens.
3
Selon certaines informations, il y aurait eu une trêve des gangs au cours de cette période. Voir
Global Initiative against Transnational Organized Crime, « Haiti, caught between political
paralysis and escalating violence », 25 novembre 2024.
4
La Global Initiative against Transnational Organized Crime décrit une « entente » entre les
principaux gangs entre mai et septembre, ainsi qu’une baisse temporaire des affrontements avec
la police et une diminution du nombre de meurtres au cours de cette période. Voir « Haiti,
caught between political paralysis and escalating violence ».

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fuir leur domicile à Port-au-Prince par la montée de la violence des gangs 5. Plus de la
moitié de ces décès sont survenus à la suite d’échanges de tirs entre les membres des
gangs et la Police nationale.
4. Du fait de l’escalade de la violence au cours des derniers mois, Haïti a enregistré
des niveaux stupéfiants de violence meurtrière en 2024. Selon le Haut -Commissariat
des Nations Unies aux droits de l’homme, près de 5 600 morts violentes ont été
recensées entre janvier et décembre 2024, un chiffre qui pourrait être en deçà de la
réalité 6. Des dizaines de milliers de personnes ont également été déplacées durant ces
derniers mois, qui ont vu les gangs prendre le contrôle des principaux centres -villes 7.
On estime actuellement à 1 000 000 le nombre de personnes déplacées dans le pays
et plus de 2 millions d’Haïtiens sont en situation d’urgence alimentaire 8.
5. La période considérée a été marquée par plusieurs massacres. Ainsi, le
3 octobre, le gang Gran Grif a tué au moins 115 personnes dans le département de
l’Artibonite, apparemment en réponse aux efforts déployés par les communautés
locales et les milices d’autodéfense pour résister aux extorsions 9. De même, entre le
6 et le 11 décembre, une autre tuerie a eu lieu à Wharf Jérémie (Cité Soleil) 10, où un
chef de gang connu sous le nom d’Altes « Mikanor » Mones aurait ordonné
l’exécution de 207 personnes (134 hommes et 73 femmes, en majorité des personnes
âgées) après les avoir accusées de pratiquer la sorcellerie et d’avoir causé la maladie
de son enfant 11.
6. Les gangs ont resserré leur étreinte sur de grandes parties de la capitale et sur
les zones frontalières avec la République dominicaine (voir figures I à III). En octobre
et novembre, des gangs affiliés à la coalition Viv Ansanm ont intensifié leurs attaqu es
à Port-au-Prince, Croix-des-Bouquets et Carrefour, ainsi que dans les ports et aux
frontières, notamment dans la région de Malpasse, près de la République dominicaine.
Dans la capitale, depuis mi-novembre, les gangs se sont emparés des quartiers de
Solino, de Nazon, de Delmas 32, de Delmas 19 et de Christ-Roi. Considérés comme
les derniers bastions de la région métropolitaine de Port-au-Prince, ces quartiers
comprennent 34 points d’accès aux zones centrales de Pétionville.
7. Fait notable, les gangs ont fait une incursion dans le quartier aisé de Pétionville.
Ainsi, le quartier Laboule 12 dans les hauteurs de Pétionville a été attaqué par le gang
Gran Ravine, dirigé par un chef de gang par intérim nommé « Chen Rouj » ; toutefois,
un autre chef de gang appelé « Didi » aurait été installé et serait désormais maître du
quartier. Tout au long du mois de décembre, plusieurs gangs ont lancé des attaques
pour prendre le contrôle de Pétionville. Dans le même temps, des membres du gang
Baz Taliban sous le commandement de Jeff Larose (alias « Gwo Lwa ») ont également
__________________
5
ONU Info, « Haiti: Over 20,000 flee as gang violence spurs mass displacement », 18 novembre
2024 ; Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH), « Haiti: UN human
rights chief urges end to intensifying violence in Port-au-Prince », 20 novembre 2024.
6
HCDH, « Haiti: Over 5,600 killed in gang violence in 2024, UN figures show », communiqué de
presse, 5 janvier 2025.
7
ONU Info, « Haiti: Over 20,000 flee as gang violence spurs mass displacement » ; ONU Info,
« As violent gangs extend control in Haiti, UN commits to staying the course », 21 novembre
2024.
8
Organisation internationale pour les migrations, « Situation de déplacement en Haïti – round 9 »,
décembre 2024.
9
Sandra Pelligrini, « Pont-Sondé massacre marks a surge in Gran Grif’s deadly campaign in
Artibonite », Armed Conflict Location & Event Data, 11 octobre 2024 ; Evens Sanon et Pierre-
Richard Luxama, « The death toll in a gang attack on a Haitian town rises to at least 115 »,
Associated Press, 9 octobre 2024.
10
Vanessa Buschschlüter, « Haiti gang kills 110 people accused of witchcraft », BBC News,
9 décembre 2024.
11
Information partagée par le HCDH le 16 décembre 2024. Le massacre s’étant poursuivi après que
cette information a été transmise, les chiffres pourraient évoluer.

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S/2025/85

pris d’assaut l’arrondissement de Sarthe, au nord de l’aéroport international Toussaint


Louverture.

Figure I
Carte des zones contrôlées par les gangs dans le centre-ville de Port-au-Prince,
décembre 2024

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Figure II
Carte des zones nouvellement contrôlées par les gangs dans le centre-ville
de Port-au-Prince, décembre 2024

8. Par ailleurs, plusieurs attaques ont eu lieu en dehors de la capitale, notamment


sur la côte nord du golfe de la Gonâve. Comme indiqué plus haut, le 3 octobre, le
gang Gran Grif a attaqué des habitants de Pont-Sondé, tuant au moins 115 personnes,
l’un des tueries les plus meurtrières jamais signalées dans la région. L’attaque serait
une mesure de représailles contre des habitants que le gang accusait de soutenir des
rivaux locaux 12. Plusieurs attaques punitives perpétrées par des groupes criminels tels
que les gangs dits des 5 Segonn et des Baz Taliban ont également eu lieu à l’Arcahaie
entre le 10 et le 30 octobre. Ces incidents ont forcé des milliers de ménages à fuir leur
domicile. Au moins 20 personnes, dont des enfants et des nourrissons, auraient été
assassinées les 10 et 11 décembre à Petite-Rivière de l’Artibonite.

__________________
12
Pelligrini, « Pont-Sondé massacre marks a surge in Gran Grif’s deadly campaign in Artibonite ».

25-00725 5/26
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Figure III
Carte illustrant le contrôle exercé par les gangs à Port-au-Prince
et dans ses environs, décembre 2024

9. La montée de la violence des gangs semble être liée à l’évolution de la situation


politique dans la capitale et dans d’autres régions du pays. Les luttes de pouvoir entre
plusieurs acteurs politiques influent sur l’intensité et les modalités de la violence da ns
la capitale et ses environs. Les désaccords entre les membres du Conseil présidentiel

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de transition et le précédent gouvernement intérimaire ont débouché sur la nomination


le 11 novembre, par un arrêté du Conseil, d’Alix Didier Fils-Aimé comme Premier
Ministre par intérim en remplacement de Gary Conille. Le 12 novembre, M. Conille
a salué la nomination de M. Fils-Aimé au poste de Premier Ministre et souligné que
l’unité et la solidarité étaient essentielles pour le pays. Les chefs de gangs, dont
Jimmy Chérizier (alias « Barbecue »), s’exprimant au nom de Viv Ansanm, avaient
publiquement appelé à la fin du Conseil présidentiel de transition.
10. Le jour même de l’investiture de M. Fils-Aimé comme Premier Ministre par
intérim, quatre avions commerciaux ont été touchés par des tirs, ce qui a entraîné la
fermeture de l’aéroport international de Port-au-Prince. La Federal Aviation
Administration des États-Unis a interdit aux appareils civils américains et à leurs
équipages d’accéder au territoire ou à l’espace aérien d’Haïti jusqu’à la fin du mois
de mars 2025, et plusieurs transporteurs internationaux ont également pris des
mesures similaires. Les bandes criminelles profitent de l’instabilité institutionnelle
pour renforcer sans cesse leur emprise territoriale sur des zones clés de la capitale.
Selon les estimations des Nations Unies, les gangs contrôlent aujourd’hui plus de
85 % de la capitale 13.
11. Entravée par des problèmes de financement et de logistique, la Mission
multinationale d’appui à la sécurité n’est pas encore totalement déployée et peine à
aider la Police nationale à réprimer les gangs et à rétablir la stabilité. Faute de
ressources adéquates et pérennes, d’équipements spécialisés et de capacités, le
déploiement d’un personnel suffisant pour permettre à la Mission de s’acquitter des
tâches qui lui ont été confiées a pris du retard.
12. Dans une lettre adressée au Secrétaire général de l’Organisation des Nations
Unies le 21 octobre, le Président du Conseil présidentiel de transition, Leslie Voltaire,
a demandé que la Mission multinationale d’appui à la sécurité soit transformée en
opération de maintien de la paix des Nations Unies. Le 29 novembre, la Présidente
du Conseil de sécurité a prié le Secrétaire général de fournir, dans un délai de 60 à
90 jours, un bilan détaillé de la situation en Haïti et des recommandations stratégiques
assorties d’un éventail d’options concernant le rôle que l’ONU pouvait jouer. Le
23 décembre, dans une déclaration à la presse, le Conseil a encouragé la Mission à
accélérer son déploiement et appelé à un accroissement des contributions volontaires
et de l’appui apportés à la Mission.
13. La violence des gangs doit être considérée non pas comme un phénomène
aléatoire ou chaotique mais comme une activité délibérée et tournée vers des buts
spécifiques. Selon certaines informations, de nombreux chefs de gangs (y compris
des personnes sanctionnées 14 , inculpées et emprisonnées pour trafic de drogue,
contrebande d’armes et corruption) entretiendraient des liens étroits avec tout un
ensemble d’acteurs politiques et économiques à l’intérieur et à l’extérieur du pays.
Les affrontements entre gangs rivaux ont globalement diminué, et les gangs resserrent
de plus en plus leur étreinte sur Port-au-Prince, les autres villes et les villages, ainsi
que sur les infrastructures routières et portuaires.
14. Par ailleurs, l’essor des groupes dits d’autodéfense et de vigilance, dont certains
semblent combler le vide sécuritaire laissé par la Police nationale, suscite de plus en
plus d’inquiétudes. L’insécurité croissante et persistante a conduit les organisatio ns
internationales et plusieurs entités non gouvernementales à réduire leur présence dans
la capitale. L’ONU a réduit son empreinte à Port-au-Prince, tout en maintenant les
activités d’aide humanitaire et de développement essentielles ainsi que les bons
offices indispensables.

__________________
13
ONU Info, « As violent gangs extend control in Haiti, UN commits to keep the course ».
14
Par le Canada, les États-Unis d’Amérique, la République dominicaine et l’Union européenne.

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Gangs et réseaux sociaux en Haïti

15. Les gangs haïtiens sont de plus en plus présents sur les réseaux sociaux et les
plateformes de communication chiffrée. Il est largement avéré qu’au cours des deux
dernières années, des chefs de gangs ont diffusé des menaces, noué des contacts avec
des influenceurs et incité à la violence contre des opposants politiques et des
journalistes en ligne. Ainsi, lorsque Jimmy « Barbecue » Chérizier a cherché à fédérer
plusieurs bandes rivales au sein du « G9 en famille et alliés » en 2020, il est passé par
YouTube pour annoncer la création de l’alliance. De même, dans un message qu’il
aurait publié sur X, il a exhorté ses partisans à « tout saccager ».
16. Les gangs sont actifs non seulement sur les grands réseaux sociaux mais
également sur les plateformes de messagerie chiffrée, le dessein étant de faire passer
des messages, d’afficher leur force, de délégitimer les institutions de l’État et de
recruter de nouveaux membres. En 2022, le chef du gang 5 Segonn, Johnson (« Izo »)
André, a envoyé des messages à ses « soldats » pour venger les meurtres commis par
les gangs dans les zones placées sous leur contrôle. Dans une vidéo sur TikTok
diffusée en 2024, Jimmy Chérizier a exhorté les autres chefs de gangs, notamment
Vitel’homme, et leurs partisans à capturer quatre journalistes de radio : « considérez
les journalistes comme des ennemis, passibles de la peine de mort s’ils s’opposent à
nous [...] les journalistes qui défendent les élites doivent être réduits au silence 15 ».
17. Les gangs utilisent de plus en plus leur présence en ligne pour promouvoir et
célébrer leurs activités criminelles. Les chefs de gangs de la coalition Viv Ansanm
ont organisé des sessions « en direct » sur TikTok non seulement pour vanter leurs
exploits et les enlèvements, intimider leurs rivaux, galvaniser les recrues, mais
également pour faire accroire l’idée selon laquelle ils fourniraient des « services
sociaux » et mobiliseraient une « révolution » légitime. Les vidéos diffusées en direct
sont un moyen de contourner la presse écrite et audiovisuelle et d’accélérer la
propagation de la désinformation et de la mésinformation. Des images d’une extrême
violence, y compris de viols, circulent régulièrement sur des groupes WhatsApp
privés.
18. L’utilisation intense des plateformes numériques est également une source de
revenus. Les sites de réseaux sociaux permettent aux utilisateurs de gagner de l’argent
(rémunération en fonction du nombre d’abonnés et recueil de dons en ligne). La
question de l’acheminement de fonds vers des gangs et des réseaux criminels par
l’intermédiaire des réseaux sociaux mérite des investigations complémentaires. Selon
plusieurs informations de presse, le chef de gang Renel Destina (alias « Ti Lapli »)
aurait offert des « cadeaux » à des influenceurs haïtiens, notamment « Tati Mendel »,
« Commandant », « Parrola », « Belle-Enfant » et « Trapalman », tous installés aux
États-Unis. Sur TikTok, les dons peuvent aller de quelques centimes à des centaines
de dollars, les destinataires ayant la possibilité d’encaisser une partie de la
contribution.
19. Le Gouvernement haïtien n’a pas encore élaboré de législation claire sur la
cybercriminalité et encore moins de politiques visant à réglementer les réseaux
sociaux et à appliquer des sanctions en cas d’abus. Par conséquent, les gangs et autres
groupes criminels opèrent en ligne en toute impunité, y compris sur les plateformes
de réseaux sociaux. En octobre 2022, le commissaire du gouvernement de Port -au-
Prince, Frantz Louis Juste, a demandé aux plateformes numériques (non nommées)
de « bloquer ou supprimer » les comptes des principaux chefs de gangs. En octobre
2024, le parquet de Port-au-Prince a rappelé qu’il était interdit de partager ou de
publier des « vidéos à caractère criminel » sur les réseaux sociaux et indiqué que les
__________________
15
Les journalistes pris pour cible étaient Guerrier Dieuseul, Johnny Ferdinand, Loucko Désir et
Essaue César.

8/26 25-00725
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contrevenants s’exposaient à la suspension de leurs services téléphoniques et à des


poursuites judiciaires. Aucun mécanisme permettant d’appliquer ces sanctions dans
l’ordre interne n’est envisagé.
20. Malgré les appels de représentants des pouvoirs publics et de la société civile
en faveur d’une action plus vigoureuse, les entreprises de réseaux sociaux n’ont pas
été très promptes à réagir. Peu d’éléments indiquent que les comptes des gangs et des
réseaux criminels fassent l’objet d’un contrôle plus strict.

Enquête sur le trafic d’armes à feu et de munitions à destination


de Haïti

21. Le Conseil de sécurité a décidé de renforcer plusieurs mesures de sanctions en


octobre 2024, notamment en ce qui concerne le trafic d’armes à feu et de munitions.
Dans sa résolution 2752 (2024), le Conseil a constaté que la détérioration de la
situation continuait de menacer la paix et la sécurité internationales dans la région.
Agissant en vertu du Chapitre VII de la Charte des Nations Unies, il a décidé de
reconduire pour un an les mesures d’interdiction de voyager et de gel des avoirs
imposées par les paragraphes 3 à 9 de la résolution 2653 (2022). Il a également décidé
que tous les États Membres devaient prendre, pour une période d’un an à compter de
l’adoption de la résolution, les mesures nécessaires pour mettre en œuvre l’embargo
sur les armes 16. Malgré le renforcement de l’embargo sur les armes, le trafic d’armes
et de munitions persiste et la violence armée continue d’augmenter. Les gangs
parviennent même à se procurer des armes à feu et des munitions de calibre de plus
en plus élevé 17.
22. Tout au long de la période considérée, des armes à feu et des munitions ont été
détournées et vendues par des civils et des sociétés de sécurité privées 18. Les armes
servent à des fins de sécurité et d’autodéfense, mais elles sont aussi souvent
détournées au profit de gangs et de groupes criminels. La plupart des armes à feu et
des munitions utilisées par les civils et les entreprises privées sont acquises
illégalement et ne sont pas enregistrées auprès des autorités nationales. De même, les
stocks gérés par les acteurs publics et privés sont systématiquement mal gérés et
comprennent souvent des armes de poing et des fusils d’assaut non enregistrés.
23. Un exemple de transfert d’armes à feu entre une société de sécurité privée et des
membres de gangs a été cité par le Groupe d’experts sur Haïti créé en application de
la résolution 2653 (2022) du Conseil de sécurité. Des rapports de l’ONU font
également état de l’acquisition d’armes et de munitions par des groupes paramilitaires
tels que la Brigade de surveillance des aires protégées. La Brigade, qui s’est
développée entre 2017 et 2024 et compte environ 6 000 membres dans tout le pays,
constitue une puissante entité armée qui échappe au contrôle des pouvoirs publics 19.
24. Le Groupe d’experts sur Haïti a relevé qu’au moins 1 000 armes à feu avaient
été détournées des stocks de la police au cours des quatre dernières années 20. Des
__________________
16
ONU Info, « UN Security Council extends sanctions, arms embargo on Haiti », 18 octobre 2024.
17
Voir S/2024/704 et les précédents rapports présentés par l’ONUDC au Conseil de sécurité.
18
S/2024/704.
19
Ibid., par. 41 et 83.
20
Le Groupe d’experts sur Haïti créé par la résolution 2653 (2022) du Conseil de sécurité rapporte
que 54 fusils automatiques Galil appartenant à la Police nationale d’Haïti ont été détournés des
stocks du Palais national entre 2013 et 2016, à l’époque où Pierre -Léon Junior Saint Rémy, un
proche de l’épouse du Président Michel Joseph Martelly, était responsable de la sécurité au Palais
et supervisait la gestion du stock d’armes. Le Groupe d’experts affirme que des armes ont été
transférées à des individus – y compris des membres de gangs – en échange de leur soutien au
Président.

25-00725 9/26
S/2025/85

agents corrompus de la Police nationale fourniraient des armes à feu et des munitions
aux gangs et aux réseaux criminels en Haïti. La détérioration de la situation en matière
de sécurité et le manque de répression de la part de la police et des douanes ont ouvert
un champ libre à ces pratiques illicites. Pendant des décennies, les policiers
corrompus ont été une source d’armes à feu et de munitions pour les gangs comme
pour les particuliers et les sociétés de sécurité privées. La Police nationale est
caractérisée par un contrôle insuffisant, une tenue incohérente des registres et des
mécanismes de sanction insuffisants pour empêcher le détournement d’armes et de
munitions. On rapporte que la police vendrait fréquemment des armes et des
munitions sur le marché illicite dans le pays 21. Comme l’ont montré de précédentes
communications de l’ONUDC, plusieurs officiers supérieurs ont également été mis
en cause dans le trafic de stupéfiants et d’autres agissements criminels, y compris
dans des menées visant à renverser des gouvernements légitimement élus 22.
25. Les itinéraires du trafic d’armes à feu et de munitions semblent également avoir
connu quelques évolutions au cours de la période considérée. Dans son dernier
rapport, le Groupe d’experts sur Haïti a noté que, si Miami était le port de départ de
la plupart des saisies précédemment signalées par le Groupe, toutes celles effectuées
au cours de la période considérée avaient pour provenance Port Everglades. En Haïti,
la plupart des saisies ont été constatées à Cap-Haïtien et non à Port-au-Prince. Cette
situation peut s’expliquer en partie par l’intensification des interceptions par les
autorités américaines et haïtiennes, ainsi que par l’inaccessibilité des principaux ports
de la capitale haïtienne. En revanche, il existe des liaisons maritimes directes entre
Port Everglades et Cap-Haïtien 23 . Compte tenu du taux de sous-déclaration, les
données relatives aux saisies ne rendent pas parfaitement compte du volume d’armes
à feu et de munitions qui entrent en Haïti en violation de l’embargo sur les armes, de
l’éventail des catégories d’armes faisant l’objet du trafic, ou de l’étendue des canaux
utilisés par les trafiquants pour transporter le matériel.
26. L’acquisition de fusils et de munitions de plus en plus gros calibre est
préoccupant. D’après les rapports antérieurs, les armes de 7,62 x 39 mm,
7,62 x 51 mm et 12,7 x 99 mm sont de plus en plus nombreuses en Haïti, ce qui
présente le risque de faire un plus grand nombre de victimes et d’infliger des blessures
plus graves. Comme indiqué dans les rapports précédents, les gangs tels que Grand
Ravine, 400 Mawozo et 5 Segonn semblent être les plus actifs dans l’acquisition
d’armes à feu et de munitions, y compris avec le soutien d’un ancien chef de l’ Unité
de sécurité générale du Palais national 24. Au vu du profil de plusieurs chefs de gangs
sur les réseaux sociaux, il semblerait que certains groupes criminels utilisent de
simples drones du commerce pour effectuer des reconnaissances et coordonner des
attaques.

Saisies d’armes à feu et de munitions en Haïti

27. Les violents affrontements en cours et la multiplication des attaques donnent à


penser que le volume d’armes à feu et de munitions en Haïti, y compris dans la
capitale, demeure important et soutenu. Selon certaines informations, la Police
nationale et les autorités douanières auraient procédé à plusieurs arrestations et saisies
d’armes à feu et de munitions au cours de la période considérée. Ainsi, un agent
spécial de l’Unité de sécurité présidentielle a été appréhendé dans son véhicule le
31 octobre alors qu’il portait un uniforme de police et qu’il était en possession de
2 695 munitions (principalement 7,62 x 39mm) et de plus de 200 000 gourdes. Selon
__________________
21
S/2024/704, par. 77 à 79.
22
S/2024/320, S/2024/554 et S/2024/752.
23
S/2024/704, par. 57.
24
Ibid., par. 72.

10/26 25-00725
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certaines informations, l’individu travaillait pour le service de sécurité de l’un des


plus grands parcs industriels du pays 25.
28. Outre les habitants, plusieurs petites et moyennes entreprises ont été victimes
d’actes d’extorsion de la part des gangs, certaines étant obligées de leur donner de
l’argent voir de leur fournir des armes et des munitions. Selon des informateurs clés,
les entreprises en question, implantées dans le centre de Port-au-Prince, ont été
contraintes de « payer » certains gangs en échange de la protection de leurs
infrastructures physiques et opérationnelles. Alors que les gangs se renforcent face
aux opérations actuelles et imminentes de la Mission multinationale d’appui à la
sécurité, certains demandent également à ces mêmes entreprises de leur fournir des
fusils de chasse, des armes de poing et des munitions. Les gangs constitueraient des
stocks, notamment avec des armes à feu et des munitions fournies par les victimes de
leur chantage 26.
29. En novembre, une enquête criminelle menée par la Police nationale a mis au
jour un réseau de trafiquants pratiquant l’extorsion d’entreprises locales dans le but
de se procurer des armes à feu et des munitions. L’opération a permis l’arrestation de
quatre personnes pour trafic d’armes et association de malfaiteurs. Par ailleurs, un
officier de police affecté à l’Unité temporaire antigang a été arrêté le 8 novembre au
Champ de Mars alors qu’il conduisait un véhicule particulier et était en possession de
2 400 cartouches (voir figure IV) 27. Son compagnon, membre du personnel du service
des armes à feu au sein de la Direction de la logistique de la Police nationale, a
également été arrêté pour des faits de trafic illicite de munitions. L’individu en
question aurait aidé à subtiliser des munitions provenant des stocks de la Police
nationale 28.

Figure IV
Photo d’armes et de munitions saisies le 8 novembre 2024

Source : Compte de la Police nationale d’Haïti (voir note 28).


__________________
25
Informateur clé K3, interrogé le 2 novembre 2024.
26
Ibid.
27
1 400 cartouches de 7,62 x 39 mm et 1 000 cartouches de 5,56 x 45 mm.
28
Page officielle de la Police nationale d’Haïti sur les réseaux sociaux
([Link]
29fzt8jfmuVxacnyxH794A6x5xd3Z7hgHl&id=100064495670146&mibextid=ZbWKwL&_rdr ).

25-00725 11/26
S/2025/85

30. Plusieurs saisies d’armes à feu et de munitions ont eu lieu au cours de la période
considérée. Ainsi, par exemple, la police a saisi un fusil de chasse de calibre 12 et
9 kilogrammes de marijuana à Hinche le 14 novembre. Lors d’une conférence de
presse tenue le 20 novembre, l’Organisation sociopolitique résistance sud -est 29 a
dénoncé l’utilisation illégale du port de Marigot à des fins de contrebande d’armes
illégales. Le 15 novembre, la Brigade de lutte contre le trafic de stupéfiants de la
police du département du Nord a procédé à l’interpellation d’un policier pour trafic
de stupéfiants et détention illégale d’arme à feu. Cette arrestation est intervenue sur
la dénonciation d’un individu arrêté le 11 novembre 2024 pour trafic de stupéfiants
et détention illégale d’arme à feu 30. La Brigade de lutte contre le trafic de stupéfiants
a également arrêté quatre Bahamiens pour trafic de drogue le 18 novembre à Bandinò,
une localité de la commune du Cap-Haïtien. Les suspects transportaient
5 kilogrammes de cocaïne, 3 380 dollars et plusieurs téléphones portables
(voir figure V).

Figure V
Photos de drogues saisies par les agents de la Brigade de lutte contre le trafic
de stupéfiants le 18 novembre 2024 à « Bandinò »

__________________
29
Cette organisation n’est pas un organisme public mais une structure privée implantée dans le sud
d’Haïti.
30
Page officielle de la Police nationale d’Haïti sur les réseaux sociaux (voir
[Link]
%C3%A9tienne-par-la-police-du-nord-pour-t/980343244125522/).

12/26 25-00725
S/2025/85

Source : Police nationale d’Haïti ([Link]/[Link]/posts/pfbid02bLavppJsk8p4UT8Pg


sdhuTsvxp2SjnSYY1fJrghcVmBNJwqfKeTfcQfopVDNCxNbl) .

31. Selon un rapport récent communiqué à l’ONUDC par les douanes haïtiennes,
des saisies supplémentaires d’armes à feu et de stupéfiants sont intervenues entre
2023 et 2024 31. Ainsi, au port du Cap-Haïtien, 279 cartouches de 9 mm ont été saisies
le 25 octobre 2023, 175 cartouches le 23 novembre 2023, 170 cartouches le
22 décembre 2023 32. Une grande saisie a également eu lieu en avril 2024, fait déjà
mentionné par l’Office dans ses rapports 33. Par ailleurs, de nombreuses saisies de
billets de banque, de fausses cartes d’embarquement, de faux passeports et de
marchandises avariées ont été effectuées au cours de cette période 34.
32. Enfin, de nouveaux rapports datés du 14 décembre 2024 font état de
l’acquisition récente par les gangs de plusieurs fusils de précision Barrett M82A1
(M107) (calibre .50 BMG 12,7 × 99 mm). Cette arme, connue par l’armée américaine
sous le nom de « Special Applications Scoped Rifle » , est utilisée comme fusil
antimatériel et comme outil de neutralisation des explosifs et munitions. Si le nombre
de ces armes en circulation n’est pas confirmé, des vidéos publiées sur les réseaux
sociaux par plusieurs chefs de gangs laissent penser qu’au moins quatre de ces armes
sont en leur possession (et peut-être deux autres, mais cette information reste à
confirmer).
33. Le prix d’un M82A1 sur le marché noir peut atteindre 22 000 dollars, le prix
d’un chargeur étant de 250 dollars et celui d’une balle de 7 dollars. Les cartouches
__________________
31
Rapport transmis par les douanes haïtiennes le 15 novembre 2024 sur les saisies de produits
illicites depuis juillet 2023.
32
Soixante-quinze cartouches de calibre 12 et cent cartouches de 9 mm.
33
Quatre-vingt-douze cartouches de 9 mm et soixante-dix-huit cartouches de 5,56 x 39 mm et de
9 x 45 mm.
34
En tout, 29 000 dollars, 2 000 cartes d’embarquement et 17 600 flacons de médicaments
contaminés.

25-00725 13/26
S/2025/85

détenues par les gangs semblent être des cartouches incendiaires perforantes M8.
L’identification de ces armes confirme les conclusions du Groupe d’experts sur
Haïti 35. Parmi les gangs qui semblent avoir accès à ces armes figurent Ti Bwa et Grand
Ravine. Des vidéos récentes révèlent que le chef du gang 400 Mawozo, Wilson Joseph
(alias « Lanmo Sanjou »), et le chef du gang Baz Taliban occupant la zone de Canaan,
Jeff Larose (alias « Gwo Lwa »), possèdent de telles armes (voir figures VI et VII).

Figure VI
Extrait d’une vidéo publiée sur les réseaux sociaux par Jeff Larose
(alias « Gwo Lwa »), chef des Baz Taliban

Source : compte de Jeff Larose (alias « Gwo Lwa ») sur les réseaux sociaux.

__________________
35
S/2024/704, annexe 24.

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S/2025/85

Figure VII
Extrait d’une vidéo publiée sur les réseaux sociaux par Wilson Joseph
(alias « Lanmo Sanjou »), chef du gang 400 Mawozo

Source : compte de Wilson Joseph (alias « Lanmo Sanjou ») sur les réseaux sociaux.

Dynamique du trafic d’armes à feu avec les États-Unis

34. Un flux constant d’armes à feu est acheminé vers Haïti depuis les États -Unis et
plus particulièrement depuis la Floride. En effet, 90 % des cargaisons d’armes à feu
illicites à destination des Caraïbes signalées entre 2016 et 2023 ont été saisies dans le
sud de la Floride, notamment au port maritime de Miami et à l’aéroport international
de Miami 36. Cette évolution est conforme aux tendances historiques. Selon une étude
réalisée en novembre 2024 sur les armes récupérées dans 25 pays des Caraïbes, plus
__________________
36
Voir Matt Schroeder, « Trends in trafficking: comparing US-based firearms trafficking to the
Caribbean and Latin America », Small Arms Survey, novembre 2024.

25-00725 15/26
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de 73 % des armes saisies entre 2018 et 2023 provenaient des États-Unis 37. Cette
étude indique également que la plupart des armes à feu retrouvées – soit plus de
70 % – avaient été vendues à l’origine dans les États américains de Floride, de
Géorgie et du Texas. Il y est également relevé que plus de 88 % des armes saisies
étaient des armes de poing, mais que les armes d’épaule et les fusils automatiques se
rencontraient de plus en plus souvent.
35. Un entretien récent avec des agents des douanes et de la protection des frontières
des États-Unis confirme que le commerce maritime entre la Miami River et Haïti était
en baisse 38. À la date du présent rapport, seuls deux navires devaient quitter la Miami
River pour Haïti, l’un à destination de Port-de-Paix et l’autre de Miragoâne 39. La
réduction des transports maritimes pourrait être un effet direct ou indirect des récentes
mesures prises par les institutions américaines chargées de l’application de la loi.
Malgré l’importance du trafic entre la Miami River et Haïti, très peu de sai sies ont
été signalées entre juin 2023 et juillet 2024. Les saisies ont porté sur un petit nombre
d’armes de poing et de fusils, ainsi que sur des quantités limitées de munitions 40. Si
le trafic maritime entre la Miami River et Haïti a diminué, le commerce entre le fleuve
et les Bahamas et les Îles Turques et Caïques est en forte augmentation, avec des
transbordements possibles vers Haïti.

Dynamique du trafic d’armes à feu avec la République


dominicaine 41

36. La République dominicaine ne produit pas officiellement d’armes ou de


munitions et tout le matériel connexe est importé de l’étranger. De nombreuses saisies
de munitions ont été signalées en Haïti au cours des deux dernières années, certaines
d’entre elles étant annoncées comme provenant de la République dominicaine 42 .
L’ampleur du commerce légal et les profits qui en découlent ne sont pas connus et
mérite des investigations complémentaires.
37. Une affaire majeure de trafic d’armes et de corruption fait actuellement
beaucoup de bruit en République dominicaine. L’affaire concerne le vol d’armes et
de munitions provenant des stocks de la police qui ont été saisies sur le territoire
haïtien auprès de membres de gangs et de groupes criminels haïtiens. Plus
précisément, le 31 octobre 2024, le Directeur général de la Police nationale
dominicaine a révélé l’existence d’un réseau criminel impliqué dans le trafic d’armes
et de munitions. Des armes et des munitions, dont pas moins de 900 000 cartouches,
ont été détournées des stocks de la police en République dominicaine et revendues
__________________
37
La source de données principale était le Bureau of Alcohol, Tobacco, Firearms and Explosives.
Voir États-Unis d’Amérique, Government Accountability Office, Caribbean Firearms: Agencies
Have Anti-Trafficking Efforts in Place, but State Could Better Assess Activities, GAO-25-107007
(2024).
38
Entretien avec les agents du Bureau des douanes et de la protection des frontières en charge de la
Miami River réalisé le 3 décembre 2024.
39
Ce chiffre est de 8 pour la même période de l’année précédente.
40
S/2024/704, par. 62 et annexe 21.
41
La présente section a été revue et validée par les autorités d’application de la loi de la République
dominicaine.
42
Voir, par exemple, S/2023/780, par. 30, 34, 49 et 51 ; S/2024/79, par. 20 à 22 ; S/2024/554, par. 20
et 21 ; S/2024/752, par. 18. Le 8 novembre 2022, des agents du Corps spécialisé de la sécurité
frontalière terrestre affectés à la base d’opérations frontalières d’Elías Piña en République
dominicaine ont découvert une cargaison de munitions clandestines, dont 12 000 cartou ches de
7,62 x 39 mm et 10 160 cartouches de 5,56 mm, en provenance de la République dominicaine et à
destination d’Haïti (S/2023/780, par. 51). Pour une étude du trafic d’armes à feu en République
dominicaine en provenance des États-Unis, voir Douwe den Held, « US guns fuel arms trafficking
in the Dominican Republic », InSight Crime, 3 juin 2022.

16/26 25-00725
S/2025/85

sur les marchés illégaux. D’un côté, certains médias haïtiens rapportent qu’une
quantité importante a été vendue à des membres de gangs en Haïti. De l’autre, selon
l’enquête en cours, certaines des munitions volées au dépôt utilisé par le département
2 de la Direction des armes (Depósito del departamento 2 de la intendencia de armas)
de la Police nationale dominicaine par des officiers impliqués dans ce réseau criminel
pourraient avoir été vendues à des marchands d’armes en République dominicaine.
Ces derniers les auraient ensuite fait passer clandestinement à des ressortissants
haïtiens, qui les ont utilisées dans le cadre d’activités criminelles.
38. L’enquête a débuté après la nomination du nouveau Ministre de l’intérieur et de
la police de la République dominicaine en août 2024 et à la suite d’alertes de la Police
nationale d’Haïti. Il faudra attendre les résultats définitifs de l’enquête pour connaî tre
l’étendue du réseau et en comprendre les ramifications criminelles de part et d’autre
de la frontière.
39. Les premiers éléments de l’enquête ont révélé l’implication d’officiers
supérieurs et subalternes, soulignant la nature omniprésente de ces activités illicites
et la détermination du Gouvernement de la République dominicaine à s’attaquer à la
corruption dans le secteur de la sécurité publique. Les conclusions de l’enquête ont
été transmises au parquet en vue de poursuites judiciaires. Le 17 novembre 2024, le
parquet a lancé l’opération Pandora contre ce réseau criminel composé d’agents de la
police nationale dominicaine et dirigé par le colonel anciennement chargé du service
des armes de cette institution.
40. L’enquête et l’opération Pandora ont permis d’appréhender plusieurs suspects
et de les inculper pour participation à une association de malfaiteurs en vue de
commettre des vols et autres délits entre octobre et novembre. Les perquisitions ont
été effectuées dans le District national et dans les provinces de Saint -Domingue, de
Santiago, de Sánchez Ramírez et de Pedernales, sur le fondement de mandats décernés
par les juges de chaque juridiction. Parmi les suspects arrêtés par les autorités
dominicaines figurent :
a) Un ancien colonel du service des armes de la Police nationale dominicaine,
qui était chargé de l’intendance des armes et des munitions ;
b) Le surintendant adjoint du service des armes de la Police nationale
dominicaine ;
c) Le responsable du dépôt d’armes, de munitions et d’équipements de la
Police nationale dominicaine ;
d) Un capitaine-auditeur, qui aurait falsifié les résultats d’un audit réalisé en
février 2024 pour dissimuler un vol de munitions et aurait ensuite tenté de manipuler
les chiffres lors de l’enquête d’octobre 2024 ;
e) Un sous-lieutenant, qui était armurier à l’état-major régional central du
Cibao ;
f) Un sergent-major, un caporal et plusieurs agents affiliés à la Police
nationale qui ont joué un rôle central dans l’acquisition, le transport et la vente
d’armes pour le compte du réseau criminel.
41. Alors que les enquêtes internes sur les activités criminelles de la police se
poursuivent, le Ministre de l’intérieur et de la police de la République dominicaine,
Faride Raful, a déclaré que le parquet enquêtait sur des policiers mis en cause dans
l’achat et la vente de munitions. Cette affaire vient montrer en quoi les mesures
adoptées par les autorités dominicaines visent à décourager le trafic de munitions sur
le territoire national et dans la zone frontalière, à démanteler les réseaux de trafiquants
ainsi qu’à enquêter sur toute personne soupçonnée de soutenir les gangs haïtiens.

25-00725 17/26
S/2025/85

Traite des personnes et trafic de migrants


42. La montée de la violence des gangs, la persistance de l’instabilité politique et
l’aggravation des difficultés économiques sont autant de facteurs qui contribuent à
l’augmentation des migrations en provenance d’Haïti. Ces tendances sont également
influencées par les évolutions récentes intervenues dans les politiques migratoires de
la région, qui déterminent les préférences et les modes opératoires des passeurs de
migrants et des trafiquants d’êtres humains. Un autre facteur qui mérite une attention
particulière est l’essor spectaculaire du recrutement d’enfants dans les gangs, fait
constitutif de traite. Plusieurs gangs semblent devenir plus puissants, non seulement
parce qu’ils sont alimentés en armes à feu, munitions et loyers illicites mais également
parce qu’ils augmentent en effectifs absolus. Selon le Fonds des Nations Unies pour
l’enfance (UNICEF), le nombre d’enfants recrutés par des groupes armés en Haïti a
augmenté de 70 % en 2024, les enfants représentant désormais 30 à 50 % des
membres des gangs 43.
43. Les vulnérabilités des Haïtiens, et en particulier des enfants, sont exploitées par
les gangs pour faciliter le recrutement d’enfants. Les enfants mal nourris, privés
d’éducation et laissés sans surveillance parentale sont facilement exploités par des
gangs comme le 400 Mawozo mais aussi par d’autres comme Brooklyn, Baz Taliban
et Village de Dieu. Les enfants sont souvent trompés, contraints et soumis à des
violences physiques, et se voient offrir de la nourriture, un abri et de l’argent en
échange de leur participation à des activités illicites. Comme indiqué plus haut, les
gangs utilisent également les réseaux sociaux pour accroître le recrutement et
proposeraient jusqu’à 200 dollars aux nouvelles recrues.
44. La traite des personnes à l’intérieur et à l’extérieur d’Haïti a un caractère
profondément genré. Ainsi, par exemple, les jeunes garçons sont utilisés et exploités
comme éclaireurs pour différents gangs et forcés de transporter du matériel et des
armes à feu, de participer à des affrontements violents et à des barrages routiers, et
de se livrer à des activités illicites telles que le pillage. De même, les jeunes recrues
masculines sont régulièrement encouragées à se livrer à des formes extrêmes de
violence, y compris à tuer sur ordre. De leur côté, les filles sont souvent exploitées
sexuellement et forcées de cuisiner, de faire le ménage et de faire des courses pour
les gangs. Des viols, des violences sexuelles et des grossesses forcées ont également
été signalés par l’Oganizasyon Fanm Vanyan an Aksyon, organisation non
gouvernementale locale qui apporte une aide et une assistance essentielles aux jeunes
femmes victimes des gangs 44.
45. Les dynamiques régionales influencent également les schémas et tendances
migratoires. Ainsi, la fermeture de l’espace aérien entre la République dominicaine
et Haïti, la fermeture de l’aéroport international de Port-au-Prince en raison
d’attaques de gangs contre des avions commerciaux, l’évolution des politiques
migratoires aux États-Unis et dans d’autres pays, l’expulsion de ressortissants
haïtiens, le resserrement des contrôles dans le bouchon du Darién à la frontière entre
la Colombie et le Panama semblent avoir une incidence sur la dynamique du trafic de
migrants et de la traite des êtres humains. Auparavant, les Haïtiens comptaient sur les
réseaux de passeurs pour organiser leur voyage à destination de la Colombie par voie
aérienne vers des villes comme Bogotá et Medellín ou par voie maritime en utilisant
de petites embarcations pour traverser la mer des Caraïbes jusqu’à la côte nord de la
Colombie, en particulier à La Guajira et Cartagena, et poursuivre leur voyage à travers
__________________
43
UNICEF, « Number of children in Haiti recruited by armed groups soars by 70 per cent in one
year – UNICEF », 25 novembre 2024 ; ONU Info, « Haiti: child recruitment by armed groups
surges 70 per cent », 24 novembre 2024.
44
Marcia Biggs, André Paultre et Eric O’Conner, « Boys forced into gangs, girls face sexual abuse
as Haiti violence robs childhoods », PBS, 22 novembre 2024.

18/26 25-00725
S/2025/85

le bouchon du Darién. Les chiffres officiels publiés par les autorités panaméennes,
conformes aux tendances constatées, indiquent une baisse constante de la migration
haïtienne en 2024 : 11 820 Haïtiens seraient passés de la Colombie au Panama par le
bouchon du Darién en octobre 2024 contre 41 489 en 2023 (soit une baisse de 71 %).
Il est probable que les fortes pluies et les inondations dans la région frontalière aient
également influé sur les mouvements migratoires.
46. Le durcissement des politiques migratoires oblige les Haïtiens à prendre
davantage de risques pour migrer en recourant aux services des passeurs. Comme
indiqué dans les précédents rapports de l’ONUDC, les ressortissants haïtiens sont de
plus en plus souvent acheminés clandestinement par des routes plus dangereuses, en
particulier par voie maritime, vers des pays tels que les Bahamas, la Jamaïque ou les
Îles Turques et Caïques, qui servent de points de transit sur la route des États -Unis.
Dans une affaire de trafic de migrants récemment signalée, fin septembre et début
octobre 2024, plus de 100 Haïtiens ont été abandonnés en mer, près des côtes de Porto
Rico 45. Au cours du premier trimestre 2024, plus de 67 000 Haïtiens ont été expulsés
de la République dominicaine 46. Rien qu’en octobre 2024, plus de 30 000 réfugiés et
migrants ont été expulsés de la République dominicaine 47, 231 des Bahamas, de la
Jamaïque et des Îles Turques et Caïques, et 258 des États-Unis 48. Le nouveau plan de
la République dominicaine, qui prévoit l’expulsion de 10 000 Haïtiens par semaine,
porterait à 520 000 le nombre total de migrants expulsés en un an 49.

La persistance des réseaux de trafiquants de drogue haïtiens

47. Les opérations de trafic de drogue en Haïti sont étroitement liées à l’expansion
du trafic de drogue colombien dans les années 1980 et 1990. Depuis une trentaine
d’années, ces opérations présentent une certaine continuité en termes de composition
et de direction. L’examen des actes d’accusation accessibles au public, conjugué aux
entretiens réalisés avec de nombreux informateurs clés, met en évidence le rôle
disproportionné d’un petit groupe d’individus. Ce groupe comprend d’anciens
militaires, des agents des forces de l’ordre, des parlementaires et des hommes
d’affaires opérant à la fois en Haïti et aux États-Unis – dont plusieurs sont toujours
actifs en 2024.
48. Nombre de ces personnes ont été initiées au commerce de la drogue après la
dictature de la famille Duvalier et été ensuite liées à l’armée haïtienne. Après le
démantèlement des Forces armées d’Haïti et la création de la Police nationale d’Haïti,
certains officiers militaires liés au réseau de trafic de drogue ont été recrutés comme
officiers supérieurs de la police dans plusieurs régions du pays. De nombreux
trafiquants de drogue, après avoir été accusés, arrêtés ou condamnés, sont redevenus
des hommes politiques. Le trafic de drogue en Haïti s’est montré résilient malgré les
nombreuses enquêtes, poursuites et condamnations 50.

__________________
45
Syra Ortiz Blanes et Jacqueline Charles, « As DR ramps up Haitian deportations, smugglers dump
over 100 migrants in Puerto Rico », Miami Herald, 3 octobre 2024.
46
République dominicaine, Département des migrations, « In 6 months, more than 67 thousand
foreigners of different nationalities have been deported to their countries of origin », 5 juillet
2024.
47
Reuters, « Haiti condemns Dominican Republic’s plan to deport 10,000 migrants weekly »,
7 octobre 2024.
48
Natricia Duncan, « Stop “draconian” mass deportations of Haitians fleeing gangs, activists say »,
The Guardian, 14 novembre 2024.
49
Vanessa Herrero, « Dominican Republic expels over 10,000 Haitians and plans to do so every
week », Washington Post, 11 octobre 2024.
50
Informateur clé K1, interrogé le 11 octobre 2024.

25-00725 19/26
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49. Voilà des décennies que la drogue et les armes à feu sont transbordées et font
l’objet d’un trafic en Haïti. En conséquence, plusieurs sites de la capitale sont
largement connus comme formant les nœuds d’un réseau criminel transnational.
Ainsi, un hôtel réputé de Port-au-Prince a servi non seulement de lieu de spectacle
pour un ancien président haïtien qui, avant d’être élu, était un musicien bien connu
en Haïti, mais également de canal de blanchiment d’argent pour les cartels de la
drogue colombiens, les fonctionnaires internationaux et leurs alliés au sein de l’élite
haïtienne 51. Le même ancien président a récemment été sanctionné par le Canada et
les États-Unis pour avoir usé de son influence politique afin de faciliter le trafic de
drogue, la corruption et l’exacerbation de la violence des gangs 52.
50. Au cours des années 1980 et 1990, plusieurs hauts fonctionnaires du
Gouvernement haïtien, y compris d’anciens présidents d’Haïti (mentionnés dans
plusieurs transcriptions d’affaires de trafic de drogue aux États -Unis) et des membres
du personnel de sécurité, auraient été impliqués dans le trafic de drogue. Des acteurs
économiques clés faisaient également partie d’un groupe qui travaillait avec les
cartels colombiens 53. L’un d’entre eux a été inculpé en 1997 pour participation au
trafic de 30 tonnes de cocaïne entre Haïti et les États-Unis, notamment en payant des
policiers et des douaniers en Haïti et des bagagistes à Miami et à New York. Il a été
condamné en 2004 à une peine de 27 ans de prison et à une amende de 15 millions de
dollars. Toutefois, après avoir bénéficié d’une réduction de peine, il a été libéré et
expulsé vers Haïti en 2015 54.
51. Plusieurs personnalités mises en cause dans les opérations de trafic de drogue
au cours des dernières décennies sont encore actives en Haïti aujourd’hui. Un premier
groupe criminel, connu sous le nom familier de « La Familia », a été impliqué dans
un trafic de cocaïne passant par des vols commerciaux au cours des années 1990. Les
actes d’accusation dressés par la justice américaine pendant les années 1990 et 2000
font apparaître un lien direct entre plusieurs suspects haïtiens et des « institutions
politiques et policières », notant l’existence d’une association de malfaiteurs de
plusieurs décennies visant à établir un réseau de transport et de distribution de cocaïne
et d’héroïne pour transporter de la cocaïne et de l’héroïne de la Colombie vers les
États-Unis en passant par Haïti 55. Plusieurs anciens sénateurs ainsi que des acteurs du
secteur privé ont été sanctionnés par les États-Unis et le Canada pour participation au
trafic de drogue 56.
52. Les modalités du trafic de drogue comportent plusieurs étapes. Tout d’abord, les
trafiquants implantés aux États-Unis commandent des lots de cocaïne et d’héroïne en
provenance de Colombie. Les cargaisons de drogue sont expédiées depuis les
fournisseurs colombiens par de petits avions et des bateaux rapides, puis transportées
vers des caches en Haïti, avant d’être acheminées vers les États -Unis dans des

__________________
51
États-Unis, tribunal de district, district sud de Floride, United States of America v. Beaudouin
Ketant, 21 janvier 2024.
52
Harold Isaac et Brian Ellsworth, « Canada sanctions Haiti ex-President Martelly for financing
gangs », Reuters, 20 novembre 2022 ; Département du Trésor des États-Unis, « US sanctions
additional corrupt Haitian politicians for drug trafficking », 2 décembre 2022.
53
Arron Daugherty, « US deports former Haiti cocaine kingpin », InSight Crime, 24 août 2015 ;
Kyle Swenson, « The rise and fall of Haitian drug lord Jacques Ketant », New Times Broward-
Palm Beach, 27 mai 2015.
54
David Adams, « Haitian drug trafficker has sentence slashed for cooperation », Reuters, 20 avril
2015 ; informateur clé K1, interrogé les 16 et 18 octobre 2024.
55
Le tribunal de district du district sud de Floride a noté en 1997 que le réseau entendait opérer dans
toute la République d’Haïti, en employant en grande partie les institutions politiques et militaires
du pays.
56
Informateur clé K3, interrogé le 12 octobre 2024.

20/26 25-00725
S/2025/85

cargaisons plus petites 57 . En collaboration avec des contacts en Colombie, les


dirigeants des organisations haïtiennes de trafic de drogue prennent de multiples
« commandes » de livraisons et expédient de plus petites cargaisons par
l’intermédiaire de gangs et de courriers. Vendue pour environ 1 000 dollars le kilo en
Colombie, la cocaïne peut être achetée entre 5 000 et 6 000 dollars le kilo à son arrivée
en Haïti 58. Les paquets de drogue sont ensuite emballés et expédiés par voies aérienne,
maritime et terrestre (y compris via la République dominicaine) et revendus à un prix
allant de 15 000 à 20 000 dollars le kilo aux États-Unis 59 . La participation de
multiples agents en Haïti permet d’atténuer les risques pour les vendeurs, les
distributeurs et les acheteurs, tout en compliquant les enquêtes et les interceptions à
l’intérieur et à l’extérieur d’Haïti.
53. Le plus sûr moyen d’assurer la résilience du trafic de drogue est l’obtention d’un
mandat politique. De nombreuses personnes ayant fait l’objet d’enquêtes, de
sanctions, d’arrestations, de condamnations et d’incarcérations pour trafic de drogue
et autres délits connexes ont ensuite exercé des fonctions publiques. Les élections
offrent la possibilité de protéger les acteurs criminels et leurs résea ux de trafic de
drogue. Après la nomination d’un nouveau président en 2011, par exemple, il était
prévu de remettre sur pied l’appareil de renseignement et de sécurité pour le mettre
au service du trafic de stupéfiants. Des policiers corrompus ont été recr utés comme
« consultants » auprès de l’Unité de sécurité générale du Palais national.

L’industrie de l’anguille : un écosystème propice à la criminalité

54. Il semble de plus en plus avéré que plusieurs personnes de nationalité haïtienne
font partie d’un vaste écosystème criminel lié à l’industrie de l’anguille. Ces individus
opèrent non seulement en Haïti, où la production lucrative d’anguilles est basée, mai s
aussi ailleurs dans les Caraïbes et dans le monde, en particulier en Asie où la demande
est forte. Les réseaux de criminalité organisée sont souvent les principaux
responsables du commerce illégal d’espèces sauvages, qui contribue fortement à la
mise en danger de ces espèces. Cependant, le rôle de ces groupes dans la pêche et le
commerce de l’anguille en Haïti au cours de la dernière décennie est moins bien
connu. Or, un petit groupe d’entrepreneurs appartenant à l’Association nationale pour
la protection des ressources aquatiques seraient accusés d’irrégularités et de fixation
déloyale des prix.
55. Certains observateurs craignent également que plusieurs personnes liées au
commerce de l’anguille soient impliquées dans le blanchiment d’argent, y compris de
fonds provenant du trafic de drogue et de l’exportation d’anguilles. Depuis des
années, la rumeur circule en Haïti que plusieurs acteurs politiques et économiques
extrêmement puissants seraient impliqués à la fois dans le trafic d’anguilles et dans
le trafic de drogue 60.
56. La récolte et l’exportation d’anguilles juvéniles sont une activité lucrative en
Haïti et dans le monde entier, même si les espèces d’anguilles varient. En 2020,
l’ONUDC a publié un rapport sur la criminalité liée aux espèces sauvages dans le
monde 61 qui contient une étude de cas sur les anguilles (européennes). De son côté,
__________________
57
L’informateur clé K3, interrogé le 17 octobre 2024, a indiqué qu’entre 1997 et 2000, les largages
aériens oscillaient entre 250 et 400 kg et les cargaisons par bateau entre 600 et 1 000 kg. La valeur
se situe entre 5 000 et 6 000 dollars par kilogramme.
58
Selon l’informateur clé K5, interrogé le 17 décembre 2024, le kilo de cocaïne valait 3 000 dollars.
59
Informateur clé K3, interrogé le 17 octobre 2024.
60
Maria Abi-Habid, « Haiti’s leader kept a list of drug traffickers. His assassins came for it », New
York Times, 12 décembre 2021.
61
World Wildlife Crime Report 2020: Trafficking in Protected Species (publication des Nations
Unies, 2020), chap. 7.

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Agence de l’Union européenne pour la coopération des services répressifs (Europol)


a également constaté récemment une augmentation de la contrebande d’anguilles
européennes 62 . S’il existe des pêcheries légales d’anguilles et une consommation
légale, une importante filière illégale existe parallèlement au commerce/marché légal
ou y est même liée, ce qui offre de nombreuses possibilités de blanchiment d’argent
à différents stades de la chaîne d’approvisionnement. Le Groupe d’action financière
a mis en évidence plusieurs risques de blanchiment d’argent liés au commerce illégal
d’espèces sauvages, ainsi que la façon dont cette activité pouvait menacer la
biodiversité, alimenter la corruption et érode l’économie légitime 63. Pour déplacer,
cacher et blanchir leurs revenus, les trafiquants d’espèces sauvages exploitent les
faiblesses des secteurs financier et non financier. Néanmoins, les services répressifs
enquêtent rarement sur les dimensions financières de ces crimes 64.

Les défis liés à la corruption

57. Haïti continue de lutter contre la corruption. Ainsi, le 4 octobre 2024, l’Unité de
lutte contre la corruption a transmis au commissaire du gouvernement un rapport
d’enquête mettant en cause pour corruption trois membres du Conseil présidentiel de
transition d’Haïti ainsi que le président de la Banque nationale de crédit. Selon ce
rapport, les trois membres du Conseil aurait exigé 100 millions de gourdes (environ
750 000 dollars) du président de la Banque en échange de la reconduction de son
mandat. Ne disposant pas de la somme demandée, le président de la Banque aurait
proposé à la place des cartes de crédit avec des limites de 20 000 dollars, qui auraient
été acceptées et utilisées pour des dépenses personnelles 65.
58. Dans le prolongement de l’enquête de l’Unité de lutte contre la corruption, le
commissaire du gouvernement près le Tribunal de première instance de Port -au-
Prince a officiellement demandé la désignation d’un juge d’instruction pour enquêter
sur les faits de corruption 66 . Le juge d’instruction désigné a émis des citations à
comparaître pour les membres inculpés du Conseil présidentiel de transition, avec des
comparutions prévues les 9, 10 et 11 décembre 2024. Par ailleurs, un ancien consul
mis en cause dans l’affaire était convoqué le 5 décembre mais n’aurait pas pu se
présenter en raison de la suspension des vols vers l’aéroport international Toussaint
Louverture, selon son avocat. Aucun des mis en cause n’a déféré à la convocation 67.
__________________
62
Europol, « Over 5 tonnes of smuggled glass eels seized in Europe this year », 6 novembre 2019.
63
Le commerce illégal des espèces sauvages est fortement lié à la corruption. On ignore toutefois
qui, de la corruption ou du commerce illégal d’espèces sauvages alimente l’autre ou si les deux
dynamiques à l’œuvre.
64
Groupe d’action financière, Money Laundering and the Illegal Wildlife Trade (Paris, 2020). L’une
des principales observations, et peut-être la plus importante, est qu’il existe une industrie de la
pêche à l’anguille légale et une consommation légale. Cependant, il est tout aussi important de
souligner qu’un important réseau de commerce illégal opère parallèlement au commerce et au
marché légaux, ou y est étroitement lié. Il est essentiel d’insister sur cette nuance, car les pays
situés en aval de la filière commerciale se sont montrés sensibles aux publications laissant
entendre que tout le commerce des anguilles était illégal ou criminel. Voir World Wildlife Crime
Report 2020, chap. 7.
65
« Rapport d’enquête conduite par l’ULCC sur les allégations de sollicitation de cent millions de
gourdes (100 000 000,00 gdes) par trois membres du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) :
Smith Augustin, Emmanuel Vertilaire et Louis Gérald Gilles pour la reconduction de Monsieur
Raoul Pascal Pierre Louis à la présidence du Conseil d’administration de la Banque nationale de
crédit (BNC) », résumé exécutif.
66
Roberson Alphonse, « Dossier BNC-CPT-ULCC : le parquet saisit le doyen pour la désignation
d’un juge d’instruction », Le Nouvelliste (Port-au-Prince), 16 octobre 2024. Information confirmée
par le personnel de l’ONUDC.
67
Robenson Geffrard, « Les trois membres du CPT inculpés ont boudé le mandat de comparution »,
Le Nouvelliste (Port-au-Prince), 11 décembre 2024.

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59. Le 9 décembre 2024, Haïti a franchi une étape importante dans sa lutte contre
la corruption avec la création de l’Équipe spéciale interinstitutionnelle de lutte contre
la corruption, soutenue par l’ONUDC en partenariat avec le Programme des Nations
Unies pour le développement et l’Organisation des États américains. Réunissant cinq
institutions nationales clés – l’Inspection générale des finances, l’Unité de lutte
contre la corruption, la Commission nationale des marchés publics, l’Unité centrale
de renseignements financiers et le Bureau des affaires financières et économiques –,
cette initiative vise à améliorer la coordination, à rationaliser les enquêtes et à
promouvoir la transparence et la responsabilité 68.

Recommandations
60. Rappelant les recommandations formulées dans ses précédents rapports en 2023
et 2024, l’ONUDC répète qu’il importe de :
a) Mettre en œuvre les recommandations formulées dans ses rapports
précédents en vue de : renforcer les capacités d’enregistrement des armes à feu et des
munitions ; renforcer les mesures de responsabilité et d’intégrité en matière de
contrôle des armes à feu et des munitions ; centraliser la règlementation et la gestion
des armes à feu en Haïti, y compris celles détenues par les sociétés de sécurité privée ;
soutenir le stockage et la gestion sûrs et sécurisés des armes à feu et des munitions
saisies et des autres armes à feu et munitions illicites ;
b) Renforcer les capacités des autorités nationales en matière de collecte et
d’analyse des saisies d’armes à feu, y compris les demandes de traçage électronique
(eTrace) adressées aux États-Unis ;
c) Renforcer les capacités des autorités de contrôle frontalier et douanier,
notamment à la frontière entre Haïti et la République dominicaine, afin de détecter le
trafic d’armes à feu et les infractions connexes, d’enquêter à ce sujet et d’améliorer
la coopération interinstitutionnelle.
61. En outre, l’ONUDC appelle les autorités gouvernementales haïtiennes, ainsi que
les parties prenantes internationales à :
a) Renforcer les capacités de contrôle des navires partant de Floride et faisant
escale aux Bahamas et aux Îles Turques et Caïques avant le transbordement de biens
vers Haïti ;
b) Renforcer les contrôles maritimes au sud d’Haïti et à la frontière maritime
avec la République dominicaine ;
c) Soutenir l’utilisation de plateformes technologiques pour améliorer la
connaissance du domaine maritime des garde-côtes haïtiens, ce qui permettrait
d’améliorer considérablement la compréhension de l’espace maritime d’Haïti ;
d) Encourager le développement, l’établissement et/ou la mise en œuvre
d’accords régionaux avec d’autres pays des Caraïbes afin d’améliorer la réponse
opérationnelle aux menaces maritimes ainsi qu’au trafic de drogue, à la contrebande
d’armes à feu et de munitions et à la criminalité organisée ;
e) Développer les capacités de renseignement en Haïti par la mise en place
d’unités spécialisées et d’experts détachés visant à renforcer les capacités de lutte
contre la criminalité transnationale organisée et ses liens avec les gangs haïtiens ;

__________________
68
Voir Accord portant création de l’équipe spéciale de lutte contre la corruption, signé le 9 décembre
2024.

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f) Favoriser la coopération technique transfrontalière en vue de parvenir à


une compréhension commune des réseaux criminels et de mener des actions
conjointes contre les groupes organisés transnationaux agissant à la fois en Haïti, en
République dominicaine, en Jamaïque, aux Bahamas, en Colombie et aux États-Unis ;
g) Renforcer la capacité opérationnelle de la Brigade de lutte contre le trafic
de stupéfiants à s’attaquer efficacement au trafic de drogue et d’armes, à enquêter sur
ces trafics et à les combattre ;
h) Soutenir la Commission nationale de lutte contre la drogue dans la mise
en œuvre de la politique nationale de lutte contre le trafic et la consommation de
drogues illicites ;
i) Faire mieux comprendre aux autorités haïtiennes compétentes les risques
de blanchiment d’argent liés au commerce illégal d’espèces sauvages et soutenir les
enquêtes financières dans ce domaine, y compris à des fins de recouvrement d’avoirs ;
j) Renforcer la mise en œuvre des lois sur la lutte contre la traite, en
prévoyant des sanctions plus sévères pour les individus ou les groupes qui recrutent
des enfants, et former les unités chargées de l’application de la loi à la lutte contre la
traite des personnes et les crimes liés aux gangs qui impliquent des enfants ;
k) Élaborer et mettre en œuvre des mesures globales pour prévenir la violence
des gangs et protéger les enfants et les jeunes contre le recrutement par les gangs,
soutenir la réintégration de ceux qui faisaient auparavant partie de groupes armés et
assurer la fourniture de services essentiels ;
l) Soutenir les programmes de surveillance locaux en incitant les dirigeants
locaux à surveiller les activités des gangs et à protéger les enfants, et renforcer la
sécurité des quartiers en collaborant avec la police et les groupes locaux pour créer
des environnements plus sûrs dans les zones exposées aux gangs.
62. L’ONUDC appelle en particulier les autorités haïtiennes à :
a) Envisager, avec le soutien de la communauté internationale, de développer
les capacités des services répressifs en matière de sources ouvertes et de
renseignements sur les réseaux sociaux, dans le respect des droits humains, afin de
mieux comprendre les communications et les activités des gangs ;
b) Explorer plus avant, en coopération avec des partenaires internationaux,
le commerce de l’anguille et ses liens avec le blanchiment d’argent, le trafic de drogue
et d’autres formes de criminalité organisée en Haïti ;
c) Enquêter plus avant, en coopération avec des partenaires internationaux,
sur l’utilisation possible des plateformes de réseaux sociaux par les gangs et les
membres de gangs en Haïti comme source de financement et comme instrument de
promotion et de recrutement.

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Annexe
Liste des armes à feu saisies de 2021 à 2024
Fusil Armes
Pistolet Revolver Fusil à canon lisse artisanales Total

2021 Janvier 30 2 8 1 9 50
Février 27 1 8 5 – 41
Mars 8 2 3 1 5 19
Avril 23 4 2 2 8 39
Mai 15 5 3 1 3 27
Juin 3 1 2 – 6 12
Juillet 17 1 13 7 7 45
Août 25 3 2 3 4 37
Septembre 16 6 6 – 12 40
Octobre 18 1 3 2 2 26
Novembre 16 – 6 4 3 29
Décembre 24 3 3 5 1 36

Total 222 29 59 31 60 401

2022 Janvier 19 – 4 1 1 25
Février 10 2 2 1 6 21
Mars 26 5 2 3 5 41
Avril 15 5 4 3 5 32
Mai 29 6 7 – 6 48
Juin 13 1 3 – 2 19
Juillet 30 3 23 2 1 59
Août 11 – 4 2 2 19
Septembre 4 1 5 3 4 17
Octobre 9 2 5 – 6 22
Novembre 16 2 6 1 1 26
Décembre 10 1 1 1 – 13

Total 192 28 66 17 39 342

2023 Janvier 14 1 7 1 2 25
Février 16 4 3 2 – 25
Mars 9 4 3 – 5 21
Avril 20 – 10 1 – 31
Mai 4 1 5 1 1 12
Juin 4 2 5 1 4 16
Juillet 9 2 3 1 4 19
Août 13 1 1 – 1 16
Septembre 13 2 4 1 1 21
Octobre 18 3 2 3 5 31

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Fusil Armes
Pistolet Revolver Fusil à canon lisse artisanales Total

Novembre 10 4 1 – 2 17
Décembre 10 1 6 1 13 31

Total 140 25 50 12 38 265

2024 Janvier 5 1 1 2 1 10
Février 7 1 6 4 3 21
Mars 7 1 6 – 3 17
Avril 22 13 – – 35
Mai 7 3 2 – 1 13
Juin 15 – 5 – 4 24
Juillet 15 1 3 4 4 27
Août 19 3 6 – 1 29
Septembre 13 3 14 1 1 32
Octobre 16 1 17 2 5 41
Novembre 12 3 4 2 1 22
Décembre – – – – – –

Total 138 17 77 15 24 271

Source : Bureau intégré des Nations Unies en Haïti et Police des Nations Unies.

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