Textes politiques d'Ibn Taymiyya
Textes politiques d'Ibn Taymiyya
TEXTES
POLITIQUES
Tome 1
NAWA
ajtóNEE
A T Let
Lu L
NME Cats
ER
IBN TAYMIYYA
TEXTES
POLITIQUES
NAWA
ISBN : 978-2-919734-24-5
Dépôt légal : février 2017
Tome 1.
notion de Pouvoir
INTRODUCTION
À LA PENSÉE POLITIQUE
ISLAMIQUE
10
EPITRE
l« Pour être digne de recevoir l’imamat, il faut réunir sept conditions. La première étant
l'équité et tout ce qu’elle implique. La deuxième étant le savoir permettant un effort de
réflexion dans l’application comme dans l’énonciation des règles. La troisième étant la
bonne santé des sens que sont l’ouïe et la vue, ainsi que le langage, afin de pouvoir
comprendre. La quatrième étant la bonne santé des membres permettant de se mouvoir
aisément. La cinquième étant un bon jugement pour mener une gouvernance convenable
des sujets et réaliser l’intérêt public. La sixième étant le courage permettant de mener le
jihâd contre les ennemis. La septième étant d’appartenir à la tribu de Quraysh. » Voir
Mawardi. Al-Ahkâm as-Sultâniyya. PS.
12
EPITR
retrouve dans le tome 35. J'ai réorganisé les épiîtres en fonction des
sujets abordés, comme suit :
14
EPITRE |
procure un régime politique quel qu’il soit, sont toujours préférables
aux rebellions, à l’anarchie et aux guerres civiles.
Il se démarque ainsi de l’idéalisme qu'il soit d'inspiration kharidjite
ou découlant de la philosophie des lumières, qui prônent tout deux la
rébellion contre un Etat qui ne correspondrait pas à leurs aspirations
idéologiques. Nous allons développer ces trois points en détail :
1/ Du concret à l’abstrait
mais des livres écrits sous la forme de « guides pratiques » pour les
dirigeants d’une époque et d’un lieu particulier. Cet aspect pratique
se révélera dans son célèbre Siyässa Shar yya?, où, répondant à la
requête d’un dirigeant, Ibn Taymiyya lui livra un texte concis relatif
à la gouvernance islamique, comme nous le verrons dans un prochain
tome de ces « textes politiques ».
2! Personnalisme et Institutionnalisme
4 Ibn Taymiyya. Siyâssa Shar iyya. Henri Laoust. Traité de droit public. P136 et 137.
$ Il donne au mot utopie un autre sens que celui employé dans le langage courant. I]
entend par utopie toute vision ou projet politique qui tente de fixer les sociétés humaines,
les contrôler et éviter les changements.
18
EPITRE |
architecture uniforme, divise la société en strates bien distinctes et qui
s’immisce jusque dans l'intimité des citoyens, régulant leurs rapports
conjugaux, jusqu'à détruire la cellule familiale au profit d’une
implacable machinerie sociale. Cette organisation totalitaire de la
société permet, selon Platon, de vaincre les « personnalités », avec leurs
singularités et l’imprévisibilité qui en découle.
Gilles Lapouge attribue également à élève de Platon, Aristote, la
même volonté de transformer le monde terrestre « sublunaire » jugé
chaotique, en un ordre parfait et prévisible :
« [Aristote] tient que le monde comprend deux zones distinctes,
la sphère céleste et la région sublunaire. Dans la sphère céleste
règnent la nécessité, la loi, le nombre et la régularité. Rien
d’analogue dans nos bas-fonds sublunaires. ».
7 Hadith rapporté par Ahmad, selon Hudhayfa, avec des variantes dans sa formulation.
8 Platon. La République. Livre VII. Flammarion, 1966.
° Aristote. Les Politiques. Livre I, chapitre 5.
20
EPITRE |
Il cite ensuite les déviations de ces trois régimes lorsque les dirigeants
utilisent le pouvoir pour leurs intérêts propres au détriment de
l'intérêt général :
VERSION DEGENEREE
oligarchie
démagogie
Il faut reconnaitre tout d’abord que ces thèses philosophiques
présentent quelques points communs avec l'islam. Dans le hadith sur
le califat, comme dans la philosophie politique grecque, les régimes et
les institutions sont considérés comme différents stades de décadence
d’une société (ou d’une civilisation). De surcroit, Platon comme
Aristote classent ces régimes en fonction de la qualité des personnes
qui gouvernent. Ces œuvres philosophiques sont donc, à bien des
égards, « personnalistes » et présentent de grandes similitudes avec
certaines positions islamiques.
Cependant, on remarque aussi que ces typologies se démarquent du
hadith cité, puisque les philosophes considèrent que c’est la nature du
régime, à un moment donné, qui détermine la valeur morale d’un
projet politique. Tandis que dans le hadith, le jugement de valeur ne
porte pas sur la nature du régime mais sur la moralité individuelle de
21
TEXTES POLITIQUES. TOME m 1
————_—_——
10 Jbn Taymiyya. Siyäsa Shar iyya. Henri Laoust. Traité de droit public. PSS.
22
EPITRE1
Les troisièmes enfin, dont le règne est souhaitable, sont les dirigeants
ui allient le « Qurân et le Sultän » pour reprendre les termes d’un
TEXTES POLITIQUES. TOME 1
5 Ibid.
14 Ibid.
24
EPITRE |
avec la Renaissance européenne et précisément avec l’œuvre du
philosophe anglais Thomas Hobbes au milieu du XVIIe siècle. Le
Léviathan n’est pas seulement le fondement de toute la pensée
politique occidentale moderne, ni simplement la première définition
de | « Etat » au sens actuel du terme, c’est aussi un exposé
philosophique qui remet en cause la vision de l'humanité qui était
présente aussi bien dans la tradition monothéiste que philosophique.
Hobbes redéfinit d’une toute autre manière la « nature humaine »
en niant la pluralité des caractères et des penchants. Pour lui, les
hommes sont foncièrement identiques en moralité, et plus
précisément en amoralité. Les hommes sont tous mauvais et ne
cherchent qu’à dominer, agresser et spolier leurs semblables :
Sans la contrainte d’un Etat, les individus seraient, selon lui, livrés à
un état de guerre du fait de leur amoralité naturelle, car la justice et la
bonté sont, nous dit Hobbes, « contraires à nos passions naturelles, qui
nous portent à la partialité à l'orgueil, à la vengeance, et à des
comportements du même type. Et les conventions, sans l'épée, ne sont que
des mots, et n'ont pas du tout de force pour mettre en sécurité un
homme »'7. De ce fait, seule une institution coercitive peut les
dompter.
Cette association entre nature humaine et nécessité des institutions
opérée ici par Hobbes se retrouvera systématiquement dans la pensée
politique occidentale par la suite. Chez Montesquieu, nous trouvons
la même idée d’une égalité
8 des hommes dans le P penchant à la tyrannie,
et la nécessité d’établir des institutions (et notamment une
constitution) pour contrarier cette mauvaise nature :
27
TEXTES POLITIQUES. TOME 1
Tels sont les rois
sur cette terre ; c’est là une révolte contre Allah.
sont les
et les princes malfaisants comme Pharaon et son clan ; ce
créatures les plus mauvaises. »1?
s ou
Cette première catégorie correspond à la définition que Hobbe
pour Ibn
Montesquieu nous donnent de tous les humains. Mais
humaine,
Taymiyya, ils ne représentent qu'une fraction de l'espèce
personnes
car à ceux-là s'ajoutent une deuxième catégorie de
le pouvoir et
malfaisantes intérieurement, mais qui ne convoitent pas
ne cherchent pas à oppresser leurs semblables :
« La deuxième catégorie est celle des hommes qui font le mal, mais
voleurs et
qui ne cherchent pas à dominer les autres, comme les
les malfaiteurs de la plus basse classe. »*°
humains,
Enfin, les derniers, qui représentent le plus haut degré des
:
ne cherchent ni le pouvoir, ni à oppresser leurs semblables
Paradis,
« La quatrième catégorie est celle de ceux qui entreront au
faire le mal, bien qu'ils soient
qui ne veulent ni dominer ni
souvent supérieurs à leurs semblables. »?!
———
pe .
Ne désirent pas le
pouvoir
C’est la même vision que l’on retrouve dans les hadiths sur
l « étrangeté », c'est-à-dire l’idée que de manière cyclique la société
musulmane est gouvernée par les « vertueux » ce qui entraine la
marginalisation des hypocrites et des mauvais, puis par les mauvais
qui prennent à leur tour le dessus dans la société et réduisent les vrais
K è SG + 1 , 2 22
croyants à la marginalité et à l’ « étrangeté » (ghurba)”.
Pour conclure : au-delà de toutes leurs divergences, les grandes
théories politiques européennes avaient en commun d'attribuer aux
DOCTRINE PHILOSOPHIE
MUSULMANE OCCIDENTALE
Personnalisme Institutionnalisme
Inégalité morale des Homogénéité
humains morale des humains
Certains hommes Tous les hommes
abusent du pouvoir et | abusent du pouvoir
d’autres l’utilisent
avec vertu
(institutions) réelles
A/ L'Etat
Premièrement, cela entraine des différences dans la définition de
l'institution politique suprême : l'Etat.
Dans la vision institutionnaliste, l'Etat a vocation à figer une société
et éviter sa décadence, et à incarner une « personne » morale
indépendante des individus et des factions existantes. Cette
institution a donc vocation à « rester » malgré la succession des
générations pour incarner une continuité. « La finalité de l'Etat, dit ]-
M Goulemot, est donc de durer, de résister à cette usure et à la folie des
hommes »”.
A l'inverse, le personnalisme admet et accepte que l’Etat musulman
ne soit pas tout le temps et pour toutes les époques absolument juste
et exemplaire. Cet aspect du personnalisme s’est répercuté dans la
24 Les conséquences concrètes sont palpables principalement dans les domaines suivants :
A/ L’Etat
B/ Etat de droit
C/ La séparation du pouvoir
D/ La constitution
E/ Les élections
25 Ibidem
32
EPITRE |
pensée politique d'Ibn Taymiyya avec son « réalisme ». Il est naturel
que des cycles d’ascension et de déclin rythment l’histoire des
musulmans, comme c’est le cas pour tous les peuples, ainsi que le
théorisera Ibn Khaldoun dans sa théorie de la courbe des civilisations.
Ce personnalisme justifie aussi chez Ibn Taymiyya le principe de
« moindre mal ». Lorsqu'il n’y a plus de personnalités réunissant
toutes les qualités requises, l'excellence religieuse et le talent politique,
on choisira le « moins pire » aux postes dirigeants comme aux autres
fonctions de l'Etat sans chercher une perfection politique qui
n'apparait qu’à des moments clefs de l’histoire :
« Le représentant de l'autorité devra donc ne jamais employer que
l’homme le plus apte qu’il puisse trouver ; S'il ne trouve point
d'homme parfaitement apte à exercer une fonction déterminée, il
choisira le moins inapte. S’il fait de son mieux pour y réussir, avec
la seule préoccupation de l'intérêt supérieur de la fonction
publique, on considérera qu'il a fait honneur à la confiance placée
en lui et qu'il s’est acquitté de son devoir. (...) Il est permis
cependant, en cas de nécessité, de nommer des hommes qui n’ont
pas les qualités requises, mais qui se trouvent être les moins
mauvais. »*
2 Ibn Taymiyya. Siyässa Shar iyya. Henri Laoust. Traité de droit public. P9-10 et 17.
33
TEXTES POLITIQUES. TOME 1
27 Voir à ce sujet l'avis d’Ibn Taymiyya dans Majmü” al-Fatäwa, tome 28, p109.
34
EPITRE |
Art. 16. Toute Société dans laquelle la garantie des Droits n’est
pas assurée, ni la séparation des Pouvoirs déterminée, n’a point de
Constitution.
2 Voir : A.S Al-Kaabi. Histoire Politique de l'Islam, vol.1. Nawa, 2016. III, chap.3.
36
EPITR |
les peuples, des grands hommes d’Etat dévoués envers leur nation et
qui ne cherchaient ni à s'enrichir, ni à utiliser leurs fonctions pour
leurs intérêts propres, ce qui contredit l’affirmation de Montesquieu,
selon lequel « tout homme est porté à abuser du pouvoir » ainsi que
la vision pessimiste de Hobbes sur la nature humaine. Ce sont donc
les fondements de la philosophie politique européenne qui sont remis
en cause.
On peut aussi contester l’institutionnalisme d’un autre point de vue.
La constitution, l’état de droit et la séparation des pouvoir sont des
institutions censées contraindre la nature mauvaise des individus et
produire une gouvernance forcément équitable. Or, dans les faits,
même en présence d'institutions contraignantes, des dirigeants
mauvais sur le plan personnel ont parfaitement la possibilité de mettre
en application des politiques injustes et discriminatoires en
contradiction avec les principes énoncés, et qu’en réalité aucune
institution n'est assez forte pour contrarier la nature des personnes
qui détiennent le pouvoir. Il apparait que les institutions occidentales
fonctionnent tant que les personnes qui occupent ces fonctions
croient en ces valeurs et se conforment par elles-mêmes aux principes
initiaux, et non parce que les institutions seraient assez fortes pour
arrêter les abus. Il y a l’exemple des pays du tiers-monde qui ont singé
les institutions occidentales et reproduit à l’identique, dans leurs pays
les institutions, les instances et les codes politiques des ex-puissances
coloniales. Cependant, ils les contournent aisément pour leur profit
personnel sans que les instances établies ne puissent faire quoi que
soit.
E/ Les élections
L’occident a cherché à institutionnaliser la désignation des
dirigeants, limiter leurs mandats, afin de ne pas laisser la succession
38
EPITRE |
soumise aux aléas de l’histoire, des conflits personnels et des passions
humaines.
Or, le suffrage universel et le système des partis entre en
contradiction avec la vision personnaliste de l'islam qui considère que
la qualité et la légitimité d’un dirigeant dépend en premier lieu de sa
moralité et non de la méthode institutionnelle qui lui a permis
d'accéder à ces fonctions. La doctrine musulmane insiste sur les
qualités des personnes destinées à gouverner, et la première d’entre
elles étant le peu d’ambitions personnelles ainsi que l'indique ce
hadith rapporté par al-Bukhäri selon Abdur-Rahmän ibn Samra, le
Prophète ($£) a dit:
39
TEXTES POLITIQUES. TOME 1
30 Ibid. PA.
3! Ibn Taymiyya. Siyåâsa Shar 'îyya. Henri Laoust. Traité de droit public. P175.
40
EPITRE
3/ Loyalisme ou rébellion ?
33 C’est sans doute du fait de ce hadith que tous les présidents et autres chefs d’Etats du
monde arabe prennent soin de se montrer régulièrement en prière et dans les mosquées
sur leurs chaines télévisées d’Etat.
42
EPITRE
désapprouve ce péché, mais qu’il ne retire jamais le serment
d’allégeance qu'il a prêté. »
43
TEXTES POLITIQUES. TOME 1
44
EPITRE1
# Epitre 1.
45
TEXTES POLITIQUES, TOME 1
Plus profondément, l’idée qui se dégage de tout cela est que ceux qui
détiennent le pouvoir sont parvenus à obtenir cette domination grâce
à une certaine sagesse politique. De ce fait, même s'ils ne sont pas
parfaits religieusement, ils possèdent tout de même certains mérites.
On pourrait développer cela en affirmant qu’a contrario, lorsque les
oulémas, ou plus généralement ceux qui œuvrent pour l'islam, sont
écartés du pouvoir, c’est qu’ils ne détiennent pas suffisamment cette
sagesse politique et les compétences pour diriger la Oumma. J'ai déjà
ordé ailleurs cette idée de la dualité entre Sultân et Qurân que l’on
trouve dans certains hadiths”.
/ Les dirigeants sont à l’image de leur peuple
Le troisième argument consiste à considérer que toute classe
dirigeante est à l’image de sa population et qu’un dirigeant tyrannique
ne peut accéder et se maintenir au pouvoir si la société n’est pas elle-
même gangrénée par les déviances. Ibn Taymiyya formule cette idée
en ces termes :
Les peuples auront donc les dirigeants qu’ils méritent. Pour illustrer
ce principe de réciprocité, Ibn Taymiyya rappelle cette anecdote qui
fut rapportée au sujet de ‘Umar ibn al-Khattâb devenu calife :
38 [bn Taymiyya. Siyäsa Shar'iyya. Traduction de Henri Laoust. Traité de droit publi
p38.
3 Ibid. p27.
48
EPITRE|
La nécessaire fidélité au pacte social
62
EPITRE PREMIÈRE
LA DÉFINITION
DU CALIFAT
(Question relative à la distinction entre califat et sultanat et sur
l’explication de l'expression « le calife est l'ombre d’Allah sur la
Terre »*)
Allah, le Très-Haut a dit :
[Lorsque ton Seigneur dit aux anges: « J'établirai sur Terre un calife »|
(Coran 230)
AEE ETA
PAIE = 225
À
Ainsi que :
[Ô David [dâwûd] Nous avons fait de toi un calife sur la Terre. alors
gouverne les hommes en toute justice et ne suit pas les passions car
elles t'égareraient loin du sentier d Allah} (Coran 38.26)
zú Kk ig a aisé Al
Z PEA Jr ct GI Le or?
Sos AESA Gt
Le verset {J'établirai sur Terre un calife} englobe Adam et ses
descendants, bien que le titre soit attribué nommément à Adam.
Pourtant, il faut comprendre ce verset comme ces autres :
[Nous avons doté l'Homme. en le créant. de la forme la plus aboutiel
(Coran 95.4)
Ces SVG
[Il créa l'Homme d'une argile. tel Le potier : et Il créa Le Djnn à un feu
sans combustion|] (Coran 551415)
#4 Cette première épître correspond à la cinquième épître dans la version originale : (&W
UV $ à JB &àS ; oLJI) ce qui correspond à l'édition Al-Manär, p48 ; édition Malik
Fahd, p42. Il m’a semblé plus judicieux de débuter par cette épiître où l’auteur donne une
définition générale du concept de pouvoir en Islam.
TEXTES POLITIQUES. TOME T pi
ai Lait SI O Ss
Il apparait qu’il existe de nombreuses correspondances entre David
et Adam à tel point que ce dernier, en voyant les âmes de ses
descendants, demanda que la durée de vie de David soit rallongée.
On lui dit : « quarante ans ». Il lui offrit alors quarante années de sa
propre durée de vie qui était de mille ans. Ce hadith authentique a
été rapporté par at-Tirmidhi et d’autres dans leurs recueils.
De même, ces deux hommes [Adam et David] furent mis à l'épreuve
par la tentation du péché. D'ailleurs, leurs péchés se ressemblent dans
la mesure où tous les désirs sont de nature identique“. Dans les deux
cas, le repentir sincère les a élevés à un degré tel qu’ils obtinrent
Pamour et l'agrément d'Allah. On évoque aussi pour les deux
hommes les larmes, les regrets et les peines semblables.
4 Hadith rapporté par at-Tirmidhî et Ahmad dans son Musnad. Ibn Taymiyya a
commencé dans le paragraphe précédent à citer les versets coraniques évoquant le califat
d'Adam et de David. Il ajoute qu'il existe de nombreux liens entre ces deux figures
importantes, notamment à travers le hadith qui rapporte qu’Adam a « donné » quarante
années de sa vie à David.
#6 Adam a été tenté par la gourmandise de l’arbre interdit, tandis que David a été ten
par la femme de l’un de ses soldats, rapportent la Bible ainsi que des traditio
islamiques.
56
EPITRE |
#7 Hadith rapporté par Muslim dans le livre du Hajj et Abû Däwüûd dans le livre du Jihâd,
et d’autres.
On remarque ici la méthode d’Ibn Taymiyya pour définir le concept de Khilâfa. Il
commence par rappeler l'étymologie du mot, ainsi que ses nombreuses occurrences dans
les hadiths, pour bien indiquer qu'il en ressort l'idée de « succession ». L'étude du sens
dans le contexte prend le pas sur l'analyse étymologique. C’est un sujet qu’il a déjà
évoqué dans « la lettre palmyrienne » (tadmuriyya). Voir aussi à ce sujet notre article :
« les dangers de l’étymologisme ». On retrouve une définition à peu près similaire chez
les autres auteurs classiques, tel Mâwardi : « Allah a mandaté pour la Oumma un
dirigeant (za'im) qui succède au prophétat, et par lequel Il protège la Nation de l'Islam,
et à qui Il délègue les choses publiques. » (al-Ahkäm as-Sultäniyya, p1-2).
48 Hadith rapporté par al-Bukhâri, dans le livre du Jihäd, ainsi que Muslim et d’autres.
4 Hadith rapporté par Muslim, Ahmad et Abû Dâwäüd.
5/.
TEXTES POLITIQUES. TOME 1
[Les nomades qui « sont restés à l'arrière » [al-mukhallafün - même
racine que khalafal diront (.)} (Coran 2611)
Etre ATLIUSCARSS
DENSe DOaa
is Gi peER CHENE,5
Le mot « calife » [khalifat] désigne donc le fait de « remplacer », de
succéder à quelqu'un. Cette « succession » peut impliquer une
équivalence, tel Abû Bakr qui fut désigné « calife »/successeur du
Messager d’Allah (#£) dans le sens où il le remplaça, après sa mort,
dans la direction de la Oumma. De la même manière, lorsque le
Prophète ($£) voyageait pour le Hajj, une ‘Umra ou une bataille, il
plaçait un homme comme « remplaçant »/khalifat pour une durée
déterminée. Il désignait parfois Ibn Umm Maktům, et parfois
d’autres, comme ‘Ali pendant la bataille de Tabûk.
On appelle d’ailleurs les lieux où sont nommés les représentants du
dirigeant, les makhälif [« Provinces » ; sing. = mikhlâf ; même racine
que khalafa], tels que les makhâlif du Yémen ou les makhälif du
Hedjaz. C’est cela que mentionne ce hadith :
- «Il se déplacera de province (mikhläf) en province... »5°
C’est de cette même racine que proviennent les mots présents dans
ces versets :
[C'est Lui qui fit de vous des « Successeurs » [khalë-ifl sur La Terre.
élevant certains d'entre vous au-dessus des autres en degrés. afin de
vous éprouver dans les biens qu'il vous a octroyés] (Coran 6165)
ä RAT AA Logos QE Age sas AN 2 Le), 177 07
SUCER LES an óS k E D a > sili 9
APAE
E PE Ne LL Vire
LA
EO PR D
is 4
SE
722$ >
Ou encore :
[Allah a promis aux croyants d'entre vous qui accomolissent les
bonnes œuvres qu Il vous donnera la « succession » listakhlafal sur la
Terre comme Il donna la succession aux peuples qui vous
précédèėrent. afin de donner le pouvoir à leur religion celle quill leur a
agrééel (Coran 24.55)
eee 2, 2% see 2 Gestes
al Ce NS AUS
z LILLE Kii os es
A or e el ceCa
Certains ont émis lavis erroné, tel Ibn ‘Arabî’!, que le « calife » est
un vicaire de Dieu, tel un lieutenant. Ils prétendent ainsi que
52 Ce passage réfute l’idée que les dirigeants, qu’ils soient séculiers ou religieux, peuvent
être les représentants ou les vicaires de Dieu sur Terre. C’est une différence notable avec
la vision chrétienne puisque le pape, par exemple, est considéré par les catholiques
comme étant le « vicaire de Dieu », le « pont » (souverain pontife) entre ciel et Terre, et
que les rois européens régnaient de droit divin.
La tradition catholique française allait jusqu’à attribuer aux rois de France le rôle de
«représentants de Dieu » sur Terre. Cette vision chrétienne a survécu à la sécularisation
du monde occidental puisque la vision moderne de l’Etat implique d'attribuer à cette
institution tous les titres et pouvoirs que la religion attribuait à Dieu. Il faut lire à ce sujet
le Léviathan de Hobbes où ce dernier décrit l'Etat comme un « dieu mortel » assumant
l’autorité sur Terre : « C'est là la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt, pour
parler avec plus de déférence, de ce dieu mortel å qui nous devons, sous le Dieu immortel,
notre paix et notre protection. » ; Thomas Hobbes. Léviathan. Tome 2, p10. Il est
pertinent de comparer cette citation pour le moins étonnante de Hobbes avec ce verset du
Coran pour bien mesurer l’écart entre les traditions occidentale et islamique : {C’est Lui
qui est Dieu dans le ciel, c’est Lui qui est Dieu sur la Terre} (Coran 43.84). Dans la
vision islamique, Allah est souverain dans le ciel et sur la Terre et ne délègue à aucun
humain la gouvernance de la Terre. Voir aussi A.S Al-Kaabi. Histoire Politique de
l'Islam, vol.1. Nawa, 2016. p478 à 487.
53 Cette expression qui figure dans la Bible (Genèse 1.27) ainsi que dans un
hadith (rapporté par al-Bukhârî et Muslim, selon Abû Hurayra) a permis aux philosophes
(qu’ils aient été de culture musulmane, juive ou chrétienne) d’établir une passerelle entre
les religions révélées et la philosophie grecque, et d’intégrer dans la pensée monothéiste
des concepts qui lui étaient étrangers.
54 La théorie du microcosme est introduite dans la pensée philosophique par Platon dans
son livre Le Timée où les protagonistes de ce dialogue décrivent la création de l’Univers.
L’univers est décrit comme étant un « animal », un être habité par une âme, l’ « âme du
monde ». Les êtres qui peuplent cet univers représentent un système en miniature du
grand univers et ainsi de suite à toutes les échelles. Cette idée a grandement influencé les
penseurs du Moyen-âge, européens comme musulmans. Il est intéressant de noter que les
auteurs de culture musulmane influencés par cette philosophie, ont su habiller cette
doctrine platonicienne de concepts islamiques, en interprétant l’expression coranique de
« calife/khalifat » comme l’équivalent du terme philosophique « microcosme ».
60
EPITRE
effet [de leur interprétation des versets coraniques] selon laquelle
Dieu représenterait le « macrocosme », tout cela sur la base de leur
dogme impie de l’ « unité de l'existence », selon lequel Dieu serait
l'essence de tous les êtres existants. Ils en sont venus à dire que
Phomme, qui règne dans le monde de l'apparence, est le
« représentant » (khalifat) qui englobe les noms [asmä] et attributs
divins. C’est en vertu de ces doctrines, qu’ils en viennent à
revendiquer la divinité ou la déité, les conduisant au
« pharaonisme »”, au qarmatisme” et à lésotérisme païen”.
$8 Cette mise au point d’Ibn Taymiyya est fondamentale car elle permet de comprendre
la singularité de la vision politique de l’Islam qui attribue à Dieu la souveraineté directe
sur les Hommes. Selon les critères de l’Islam, il serait blasphématoire d’attribuerà Allah
un « représentant » ou un intermédiaire car cela impliquerait faiblesses et manquements,
comme la mort ou l’absence, ce que le Coran réfute : {Allah, nul dieu autre que Lui, le
Vivant, l’Absolu. Il n’est ni sujet à la fatigue ou la somnolence} (Coran 2.255).
5 Traduction Editions Tawhid, 2007.
63
TEXTES POLITIQUES. TOM m jà
Quant au hadith :
- _« Le Sultân (pouvoir) est l’ombre d’Allah sur la Terre, vers
laquelle se réfugie tout être faible et opprimé. »°!
60 Après avoir réfuté l'idée que les hommes de pouvoir puissent être des vicaires de Dieu
sur Terre, Ibn Taymiyya valide l'idée que le pouvoir est l'ombre d'Allah sur la terre, en
se basant sur un hadith dont il confirme l'authenticité. Il affirme donc l'unité du Sultân,
du pouvoir politique, qui est «une créature d’Allah », et qui est un élément indispensable
à l'espèce humaine, au même titre que les autres besoins. Ce passage fait écho à d'autres
écrits politiques de l'auteur, notamment Al-Hisba.
61 Hadith rapporté par al-Bukhâri dans son Sahîh, selon Abû Hurayra.
62 Le texte original parle de ‘äwi, littéralement « quelqu’un qui se réfugie [sous
l'ombre] ». Mais il s’agit probablement d’une erreur. Ibn Taymiyya visait certainement
ma’wâåâ (abri, ombrage), car sinon le passage n’est pas cohérent avec la suite de la
démonstration. De plus, l’ombre n’a « pas besoin » de celui qui se place sous elle et
continue d’exister sans lui. Par contre, l’ombre n’existe que par l’ombrage, c'est-à-dire
l’objet qui projette une ombre. De la même manière, l’ombre ne s’adapte pas à celui qui
se réfugie sous elle, ni ne prend sa forme, comme il est dit dans le texte. En revanche, ces
descriptions s’appliquent parfaitement à l’ombrage.
64
EPITRE |
6 Avec cette phrase, voilà résumée toute la doctrine « personnaliste » propre à l’Islam,
et qui distingue totalement la vision musulmane du fait politique par rapport aux visions
présentes dans la tradition philosophique. Pour l'Islam, c’est la moralité individuelle,
bonne ou mauvaise, de ceux qui détiennent le pouvoir qui détermine la qualité et la
légitimité du régime lui-même. Alors que la tradition philosophique européenne,
considérant que les hommes sont égaux moralement et foncièrement mauvais, ce sera la
nature des institutions en place qui détermineront et la validité et la légitimité de ce
pouvoir.
é Avec cette phrase, Ibn Taymiyya confirme bien l’idée que le pouvoir politique est
toujours fondamentalement bon, quel que soit le détenteur de ce pouvoir. Dans d’autres
textes, Ibn Taymiyya répète que l’existence d’un pouvoir, d’un Etat, d’une autorité sur
un territoire sera toujours préférable à l’anarchie et la division des hommes. C’est l’un
des arguments qu’il utilise pour dénoncer toute forme de rébellion, de coup d’Etat contre
un ordre existant, même s’il s’agit d’un pouvoir corrompu, car l’ordre sera toujours
préférable au chaos de la guerre civile et des troubles.
65
TEXTES POLITIQUES. TOME 1
ée, et Allah
disparaissait, toute la communauté humaine serait menac
le Glorieux sait mieux que nous.
sont clairement considérés comme faux par les personnes versées dans
les sciences et la religion. Seul un ignorant ou un injuste peut énoncer
de tels avis, et bien souvent ce sont des athées (zindiq) qui les
professent.
La vérité au sujet du califat d’Abû Bakr a été énoncée par Ahmad, à
savoir qu'il s’est fondé sur le choix des compagnons et de l’allégeance
qu'ils lui prêtèrent. De même que le Prophète ($#£) a prédit son
avènement sous le mode de l'approbation et de la louange, qu’il a
ordonné de lui obéir et de lui déléguer le pouvoir et qu'il a indiqué à
l’'Oumma de lui prêter allégeance. Il y a donc eu trois approches : la
prédiction, l’ordre et l’indication.
Dans la première approche [prédiction], on trouve ces divers
hadiths :
- «Je me suis vu en rêve devant un bassin [en train d’abreuver
les hommes]. Puis ADû Bakr est venu prendre le seau de mes
mains et tira un ou deux seaux d’eau (...) »°C
Ou bien:
- «Jai vu comme une balance qui descendait du ciel vers la
Terre (...). On la mit en balance avec la Oumma et celle-ci
fut plus lourde, puis on pesa ‘Umar (...) »®7
%6 Ce hadith est rapporté par al-Bukhârî, selon Ibn ‘Umar. Il existe dans d’autres versions
avec quelques variantes. En résumé, le Prophète (#) s’est vu en rêve devant un bassin
pour abreuver les hommes. Puis il vit Abû Bakr et ‘Umar s'approcher. Abû Bakr prit la
relève en premier en tirant un ou deux seaux d’eau, puis ‘Umar prit la relève d’Abû Bakr.
Il s’agit d’un rêve prémonitoire annonçant clairement que ces deux hommes allaient
« succéder » au Prophète (4#) dans son rôle de guide et de dirigeant de la Oumma.
67 Hadith rapporté par Abû Dâwüd et at-Tirmidhf.
Ibn Taymiyya n’évoque que quelques mots du hadith, sans doute de mémoire. Le
Prophète (##) avait demandé à ses compagnons s’ils avaient fait un rêve particulier. L’un
d’eux dit : « J’ai vu en rêve une balance descendre du ciel. Tu [le Prophète] fus mis en
balance avec Abû Bakr et c’est toi qui l’emporta. Puis Abû Bakr fut mis en balance avec
‘Umar et c’est Abû Bakr qui l’emporta. Puis ‘Umar fut mis en balance avec ‘Uthmän et
67
TEXTES POLITIQUES. TOM m ka
Ou encore :
- « Ramène ton père et ton frère : j'écrirai un document pour
Abû Bakr afin que personne ne puisse se diviser après moi... »
Puis il dit : « Allah er les croyants n’accepteront qu’Abû Bakr
[comme dirigeant] »°Ÿ
Il répondit :
- «A Abû Bakr! »7°
dit
c’est ‘Umar qui l’emporta. Puis la balance remonta dans le ciel. » Le Prophète (4)
Il
alors : « La prophétie durera un temps et après cela, Allah donnera le pouvoir à qui
veut ».
68 Hadith rapporté par Muslim, Ahmad dans son Musnad et Abû Dâwûd.
et
© Ibn Taymiyya fait vraisemblablement allusion à un hadith rapporté par Abû Dâwüd
Ahmad, selon Abû Hurayra où le Prophète (##£) dit à plusieurs reprises : « quant à moi,
Abû Bakr et ‘Umar, nous y croyions ».
70 Hadith rapporté par al-Bukhäri et at-Tirmidhi.
68
EPITRE |
- « Si vous ne le trouvez pas [le Prophète], ramenez-le
s à Abû
Bakr. »”!
ceee
Ou encore :
[Allah récompensera les reconnaissants} 75S (Coran 3144)
r Fls? ELAP
74 Ibn Taymiyya cite cette partie du verset 54 de la sourate 5, car al-Hassan al-Basri l’a
interprété comme désignant Abû Bakr face aux tribus apostâtes. Ibn Kathir rapporte selon
le témoignage d’Ibn Abî Hâtim que l'expression {Allah fera advenir un peuple qu’il
aimera et qui L’aimeront} désigne Abû Bakr et son entourage. Voir : Ibn Kathîr. Tafsir.
Tome 2, p66.
75 On suppose que, selon Ibn Taymiyya, ce verset annonçait le pouvoir d’Abü Bakr car
Allah a récompensé cet homme connu pour sa gratitude en lui confiant la fonction
suprême (califat). Al-Bukhärî rapporte que c’est ce verset du Coran qu’Abû Bakr a
prononcé le jour de la mort du Prophète (4#£) pour apaiser la colère de ‘Umar qui menaçait
de son sabre tous ceux qui reconnaitraient son décès. Le verset en entier dit : {Muhammad
est un Messager comme ceux qui l’ont précédé. S’il vient à mourir ou à être tué,
reviendrez-vous sur vos pas ? Car celui qui revient sur ses pas ne nuit en rien à Allah,
mais Allah récompensera les reconnaissants} (Coran 3.144).
La citation de ce verset dans ce moment particulier a démontré la sagesse d’Abû Bakr,
son sang-froid dans une situation tragique pour les musulmans et sa capacité à assumer
le commandement de la Oumma.
76 Nous supposons qu’Ibn Taymiyya interprète ce verset comme l’annonce des combats
auxquels Abû Bakr, devenu calife, fut confronté : contre les tribus rebelles et apostâtes
dont il triompha, ou les armées perses et byzantines qu’il vainquit.
70
EPITRE|
[Cependant. de ce feu sera épargné le croyant plein de piétél 77 (Coran
9217)
CD ANGES
[Parmi les prophètes, les véridiques ( ) et quels excellents
compagnons que ceux-làl’8 (Coran 469)
RES
S
cr E 1 ssh Z es aV D SIP
MAG gaia
GLS s
Lt
COSa
A Cr RAS
[Quant aux exilés et aux auxiliaires qui ont été Les premiers à se joindre
au Prophète et à l'accueillir. (.) Allah se satisfait à eux commeils seront
satisfaits de Ses faveurs} (Coran 9100)
HG NIGER LOS
Les Re CS Eh RS
La validité de son califat et lobligation de lui obéir sont donc
fermement établies par le Livre saint, la Sunna et le consensus des
oulémas, bien que [l’allégeance] ait été concrétisée par l’unanimité et
le choix [des compagnons].
Au même titre que lorsqu’Allah autorise une alliance, un mariage ou
tout autre statut, celui-ci ne devient effectif qu’au moment de la
rédaction du contrat. Or, les textes montrent qu’Allah ordonnait cette
nomination, qu'Il l’agréait même. Ils étaient, de ce fait, enjoints à le
choisir. Mais [son pouvoir] ne devint effectif qu’au moment où ils se
soumirent à cet ordre. Lorsqu'ils se soumirent à l’ordre qui leur était
donné, ils portèrent leur choix sur lui [Abû Bakr], ce qui était le plus
convenable de leur part et le signe de leur valeur”.
CALIFAT
ET POUVOIR
SÉCULIER:
#0 Cette épître correspond au deuxième traité (Li 3 &Wu à 8x6) soit : édition Al-Manär,
p23 et édition Malik Fahd, p18.
J’ai traduit « Mulk » par « pouvoir séculier » et non par « royauté », car c’est ainsi qu’Ibn
Taymiyya définit ce terme dans cette épître. Il entend par « Mulk » tout régime politique
où les détenteurs du pouvoir sont motivés en premier lieu par des considérations
politiques et la volonté de conserver le pouvoir personnellement, mais aussi le conserver
à l’intérieur d’un clan et le transmettre de manière héréditaire comme un bien personnel
(système dynastique, monarchie) et non par la volonté de faire triompher la religion
comme l’est un califat dit « prophétique ».
Louange à Allah, Maitre des Nations. J’atteste qu’il n’y a nul autre
Dieu qu’Allah, Unique et sans associé, et j’atreste que Muhammad
est son serviteur et Messager. Paix et salut d'Allah sur lui, et les siens.
Le Prophète (#£) a dit :
- «Le califat conforme à la prophétie durera trente ans, puis Allah
offrira Son pouvoir (ou le pouvoir dans certaines versions) à qui
Il veut »®!
8! Rapporté par Abû Dâwûd, Ahmad dans son Musnad et Tirmidhî, selon Sa’îd Ibn
Juhmân. Hadith « bon » (hassan).
%2? En rappelant cela, Ibn Taymiyya indique que l’imam Ahmad avant lui, avait déjà utilisé
ce hadith prédictif afin de trancher des querelles doctrinales qui déchiraient les
musulmans. Il introduit ainsi l’utilisation qu’il fera lui-même, dans cette épître, de ce
hadith.
TEXTES POLITIQUES. TOME 1
83 Concrètement, Ahmad a interdit d’épouser des femmes qui adhéreraient à ces doctrines
ou de donner ses filles en mariages à de telles personnes, ce qui est une forme
d’excommunication (takfir) car le Coran réserve ce statut aux « païens » : {N’épousez
pas les femmes idolâtres tant qu’elles n’ont pas acquis la foi. (...) Ne mariez pas vos
filles aux idolâtres tant qu’ils n’ont pas acquis la foi (...)} (Coran 2..221).
Al-Hassan ibn ‘Alf a régné six mois après la mort de son père ‘Ali, assassiné par les
Kharidjites. Pour beaucoup d’auteurs et historiens musulmans, al-Hassan doit être
considéré comme le «cinquième calife orthodoxe » même si son règne fut bref et troublé.
84 Uthmân et ‘Al ont tous deux épousé une fille du Prophète (#). Il avait de ce fait un
lien de parenté indirect.
85 Cette affirmation explicite d’Ibn Taymiyya contredit l’accusation que certains portent
contre lui selon laquelle il haïssait ‘ Alf et rejetait son règne.
86 En donnant ce titre de Sayyid, Ibn Taymiyya fait référence au hadith rapporté par al-
Bukhäri où le Prophète (££) qualifie son petit-fils de « grand homme » (Sayyid) qui
permettra la concorde entre les musulmans.
76
EPITRE |
- «Ily aura un califat conforme à la prophétie et clément, puis il
y aura une royauté clémente, puis une royauté autoritaire, puis
une royauté brutale... »%7
Le Prophète (%4) a également dit dans ce hadith célèbre et
authentique rapporté dans les Sunan :
- « Celui d’entre vous qui vivra après moi verra de grandes
discordes. Vous devrez alors vous attacher fidèlement à mon
exemple [Sunna] et à celui des califes droits et bien-guidés après
moi. Attachez-vous y fermement et mordez-y à pleine dent ! Et
prenez garde aux hérésies, car toute innovation [religieuse] est
égarement ! »*
Il est autorisé de donner aux dirigeants qui ont succédé aux premiers
califes, le titre de calife, bien qu'ils fussent en réalité des « rois » et
qu'ils n'étaient pas des « successeurs » de prophètes. La preuve en est,
cette parole du Prophète (#£) rapportée par al-Bukhäâri et Muslim
dans leurs recueils de hadiths authentiques, selon Abû Hurayra :
- «Les fils d'Israël étaient guidés par leurs prophètes. Chaque fois
qu'un prophète mourrait, un autre le remplaçait. Cependant, il
n'y aura aucun prophète après moi, mais uniquement des califes
[successeurs] en grand nombre. ». Les compagnons réagirent :
« que nous ordonnes-tu de faire ? ». Il dit : « soyez loyaux au
premier, puis au suivant et ainsi de suite en leur accordant leurs
$7 Hadith rapporté par Ahmad, selon Hudhayfa, avec des variantes dans sa formulation.
Hadith rapporté par Abû Dâwûd, at-Tirmidhi qui le considère comme hassan-sahih, et
Ibn Mâja.
Z7.
BIPOPITIQUES, TOME 1
* Hadith rapporté par al-Bukhâri dans le chapitre sur les « paroles des prophètes » et
par
Muslim dans le chapitre du « commandement » (imâra), ainsi qu’Ibn Mâja, Ahmad
et
d’autres.
% Cette expression signifie que les musulmans devaient respecter l’allégeance faite à un
calife désigné, sans se rallier ensuite à un autre prétendant qui apparaitrait du vivant
du
premier. C’est sur la base de cette doctrine que les oulémas considèrent que Mu’äwiya
n’est devenu souverain légitime qu’au moment où Hassan ibn ‘Ali s’est désisté
du
pouvoir, car celui-ci avait été désigné Calife le premier.
91 Dans tous ces textes politiques, Ibn Taymiyya résume une grande partie des
« droits »
des dirigeants sur leurs sujets au versement des impôts légaux : Cf: Ibn Taymiyya.
Siväsa
shar'îyya. Le versement des impôts symbolise l’allégeance et la reconnaissance
du
pouvoir, et c'était au nom de ce symbole qu’Abû Bakr avait combattu vigoureus
ement
les tribus d’Arabie qui refusaient de lui verser la Zakât, même quand celles-ci
continuaient de pratiquer les autres rites de l’Islam.
78
EPITRE Il
dirigés tout autant”?, car « comme vous êtes, vous serez gouvernés »°?.
Allah a dit à ce sujet:
[Cest ainsi que Nous faisons gouverner les injustes les uns par les
autres] (Coran 6129)
”? Passage important où Ibn Taymiyya cite un hadith marfü' et un verset du Coran {C'est
ainsi que Nous faisons gouverner les injustes les uns par les autres} (Coran 6.129) pour
démontrer la responsabilité générale du peuple dans la corruption des dirigeants, qui sont
forcément à leur image. La conclusion àtirer de cette sagesse est qu'il est inutile d'utiliser
la protestation ou la violence contre une élite corrompue puisque celle-ci tire son pouvoir
de la décadence générale, mais il faut chercher à changer l'état du peuple dans son
ensemble, ce qui fera apparaitre automatiquement les conditions favorables à un
changement positif de pouvoir.
Les implications de cette règle à notre époque sont immenses, car cela nous oblige à ne
pas faire l'erreur de tenir uniquement grief aux régimes arabes en place, sans admettre
que les peuples musulmans dans leur ensemble sont trop arriérés religieusement,
mentalement, intellectuellement, civilement, pour faire émerger des systèmes politiques
plus justes et plus conformes à l'Islam et son projet civilisationnel. La solution passe
d’abord par une réforme civilisationnelle profonde qui entrainera des changements
politiques positifs. L'exemple récent de la chute de Ben Ali en 2011 confirme d’ailleurs
cette loi. La chute de ce despote a été la conséquence d’un changement profond dans la
société, avec précisément l’arrivée à l’âge adulte d’une génération refusant les
principes qui régissaient jusque-là cette société.
L'apparition d’un véritable ordre politique conforme à l'Islam ne pourra se faire sans
l'émergence d’une nouvelle génération de musulmans ayant atteint un certain degré de
conscience et d’élévation religieuse et intellectuelle. Tandis que vouloir établir un ordre
islamique sans disposer d’une population et d’une élite de qualité donne naissance à des
expériences malheureuses comme celle de l’EI : une contrefaçon de gouvernement
islamique, totalement éloigné du modèle prophétique.
* 11 s’agit d’un hadith faible rapporté paral-*Ajlüni et al-Bayhaqi (al-Albâni — Si/sila al-
ahädith adh-Dha 'ïfa). Bien que « faibles », les hadiths qui véhiculent un enseignement
profitable entrent dans le domaine des proverbes et des sagesses populaires et peuvent
être donc citées à l’appui d’une démonstration.
79
TEXTES POLITIQUES. TOME 1
de combattre à leurs côtés et de prier derrière eux, ainsi que toutes les
autres formes d’obéissances dans le cadre des institutions profitables
qui ne peuvent être viables sans eux. Il s’agit là d’une forme
{d'entraide dans les bonnes œuvres et la piété}.
Le Prophète (#£) a en revanche interdit de croire à leurs mensonges,
de les aider dans leurs injustices ou de leur obéir dans des actes qui
contreviennent à la Législation divine, car il s'agirait alors de
{s’entraider dans le mal et l’oppression}®. Par ailleurs, il nous a
ordonné de commander le Bien et de réprimer le Mal envers ces
[dirigeants] comme envers les autres hommes. Cela implique de
diffuser les enseignements d’Allah à ces [dirigeants], sans délaisser ce
devoir par lâcheté, faiblesse ou peur de ces [dirigeants]*, ni en
{vendant à vil prix les versets d’Allah}”. La diffusion du message ne
doit pas non plus se faire pour obtenir des fonctions politiques ou
publiques, ou par envie, orgueil ou ostentation.
Par contre, il ne faut pas combattre le Mal par des moyens pires, en
brandissant les armes contre eux, ce qui engendrerait des guerres
civiles. Cest là un principe fondamental des partisans de la Sunna et
du Consensus, ainsi que le démontrent les textes prophétiques, car
%4 Ce passage souligne un autre aspect du réalisme d'Ibn Taymiyya. Il considère que les
fonctions politiques et publiques ont pour rôle d’assurer l’intérêt général et prévenir
contre des menaces. Même si ces gouvernants ont des défauts, leur présence et
l’accomplissement de ces offices se fait dans l’intérêt de tous et doivent donc être
reconnus.
95 Allusion au verset : Coran 5.2.
% Ce paragraphe démontre que l’attitude contemporaine de certains courants qui consiste
à vanter et soutenir les régimes en place même quand ils contreviennent de manière
flagrante à l’Islam, dévie de la voie d’Ibn Taymiyya. Celui-ci condamnait les rébellions
contre ces régimes car elles pourraient entrainer des troubles graves dont pâtirait toute la
population, mais il n’appelait pour autant pas à les flatter et les soutenir moralement dans
toutes leurs actions. Il faisait donc clairement la différence entre la non-reconnaissance
de la légitimité d’un régime corrompu et l’appel à le combattre par les armes.
97 Expression typiquement coranique. Voir par exemple : Coran 3.187
80
EPITR
L'objectif ici est d'expliquer les aspects positifs et négatifs qui ont
résulté de la disparition du califat prophétique, dans la gouvernance
et dans l’abandon du califat. C’est une question d’une grande gravité,
car évoquer la disparition du califat prophétique implique de blâmer
et critiquer le pouvoir royal [séculier], comme cela apparait dans ce
hadith, lorsqu'il a déploré ces changements en prédisant :
- «Ily aura un califat prophétique, puis Allah donnera le
pouvoir à qui Il veut. ».
Par ailleurs, des textes rendent obligatoire la désignation des chefs et
des émirs et mentionnent ce que cela comporte de mérite spirituel
pour ceux qui prennent en charge cette tâche : louanges et incitations.
Il est alors nécessaire d’en peser les côtés louables et les côtés blâmables
et déterminer le statut de ceux qui réunissent les deux [royauté et
prophétie]. Il a en effet été rapporté du Prophète (%4) cette parole:
% Dans ce chapitre, Ibn Taymiyya montre que les lois qui régissent le mouvement de
l’histoire humaine ne permettent pas de voir durer éternellement un régime juste, car il
se produit irrémédiablement une décadence sous l’effet des remplacements de
générations. Le réalisme implique d'accepter ces phases obscures de l’histoire où règnent
des régimes corrompus et contraire à l’Islam et s’en accommoder au mieux de manière à
en limiter les conséquences désastreuses. A l’inverse, l’idéalisme des courants Kharidjites
les pousse à vouloir user de tous les moyens pour imposer un régime qu’ils jugent
conforme à l’Islam, même quand l’époque ne s’y prête pas et que ces moyens engendrent
des situations plus graves encore.
81
TEXTES POLITIQUES. TOMET m
%9Hadith important rapporté par Ahmad, d’après Abû Hurayra qui évoque le rapport entre
révélation et pouvoir. On peut supposer que Salomon était prophète-roi. Nabî signifie
celui qui reçoit des révélations divines, qui est en communication avec Dieu. Alors que
Rasûl (Messager) est une mission plus grande qui consiste à instituer des principes, des
rites et des enseignements pour toute une Nation (Oumma), d'être le fondateur d'une
Nation.
100 Hadith rapporté par Abû Dâwüûd, Tirmidhi qui le considère comme hassan-sahih et
Ibn Mäja.
82
EPITRE Il
10! Ibn Taymiyya fait une distinction pertinente entre ces deux synonymes qui
apparaissent dans le Coran et dans la littérature musulmane plus généralement. La Sunna
se définit précisément par les règles instituées. Dans le cas d’Abû Bakr et ‘Umar, on peut
citer les règles de droit qu’ils ont fondées en tant que califes, comme le « droit des
minorités » de *Umar qui impose par exemple aux citoyens non-musulmans de ne pas
porter des habits spécifiquement musulmans. Le Qudwa se définit quant à lui comme les
actes non-légiférés, mais qu’il faut néanmoins imiter : on peut citer ici le fait de combattre
les tribus qui refusent de verser la Zakât comme l’a fait Abû Bakr.
83
TEXTES POLITIQUES. TOME 1
102 Plus haut, Ibn Taymiyya a affirmé, sur la base de l’analyse du hadith, que le devoir de
suivre la Sunna des Califes impliquait l’unanimité entre eux, et non de suivre des actes
propres à un calife en particulier.
103 Après avoir précisé, à la page précédente, que le califat est obligatoire « à l’origine »
(Asl), il relativise en montrant que les nécessités historiques peuvent amener les
musulmans à délaisser cette obligation, sans que cela n’entache la légitimité politique de
ces pouvoirs séculiers. Ce passage est donc un exemple du réalisme d'Ibn Taymiyya,
puisqu'il considère le califat comme «obligatoire » tout en admettant d'autres institutions
face à certaines nécessités historiques.
84
Red ONE =,
EPITRE Il
14 Dans le paragraphe suivant, il décrit les deux avis excessifs : les uns le rendent
absolument obligatoire dans toutes les conditions et époques et blâment tous ceux qui
relativisent cette obligation. Il cite notamment les Khawaridj et les Mutazilites,'et face à
eux ceux qui autorisent la royauté dans tous les cas.
85
EPITRE II
TEXTES POLITIQUES. TOME 1
califat L’imam Ahmad a précisé dans la version d’Ibn al-Hakam, selon al-
Pour approfondir ce sujet, il faut préciser que le passage du
des Zuhri, que cette période englobe sans conteste cinq années du règne
prophétique au pouvoir séculier se produit soit par l'incapacité
e, soit
hommes [à une époque donnée] à réaliser un califat prophétiqu
de Mu’âwiya, selon la formulation même du Prophète ($£) qui
soit malgré évoque 35 ans. Ibn al-Hakam rapporte : g
en application d’un effort d'interprétation (ijtihâd) valide,
pas en
la capacité pratique et théorique de le réaliser. S'ils ne mettent - «J'ai interrogé Ahmad au sujet du hadith d’Ibn Mas’üd “la
ique et
place un califat prophétique du fait d’une incapacité théor meule de l'Islam tournera 35 ans” pour savoir si cette période
n'est
pratique, les dirigeants sont excusés pour cela, car ceci débute à partir de la Hijra ? Il ma répondu : “Il nous a
C'est le
obligatoire qu’à condition que les capacités soient présentes. informé de cela et il ne convient pas au Prophète de décrire
pacité
cas du Négus lorsqu'il embrassa l'Islam tout en étant dans l'inca ainsi l'Islam en incluant sa propre biographie [Sîra]. Il décrit
de cette
de l’imposer à son peuple. Le cas de Joseph se rapproche les événements qui n’adviendront qu'après lui”. »
roi était
configuration selon plusieurs aspects. Néanmoins le statut du Ibn al-Hakam a ajouté qu'Ahmad prend en compte la formulation
'®.
autorisé à certains prophètes, tel Däwüd, Sulaymän et Yüsuf apparente de ce hadith, en considérant que le règne de Mu’âwiya est
ue,
Ensuite, un dirigeant peut être en capacité théorique et pratiq inclus dans ces 35 années!%, Il rappelle également qu’un homme avait
ement
mais considérer que le califat prophétique est simpl interrogé Ahmad au sujet du califat et que ce dernier avait
e
« préférable » et non obligatoire et que l’établissement d’un régim répondu que toute allégeance prêtée dans la ville de Médine est un
il l'était
monarchique est autorisé dans notre droit religieux, comme califat prophétique. [Ab Ya’la] en a déduit que tout règne en dehors
te, alors
dans d’autres religions. Si cette appréciation est jugée correc P Médine ne peut être considéré comme un califat prophétique. Or
cas est
nul grief ne doit être tenu contre un dirigeant intègre. Ce je précise que de nombreux textes d’Ahmad confirment que le clik
lorsqu'il
évoqué par le juriste Abû Yala dans son livre al-Mu’tamad, [prophétique] englobe celui de ‘Ali.
jugement
affirme la validité du califat de Mu’äwiya en appuyant ce Par ailleurs, [Abü Ya’la] s’est opposé à cet avis en invoquant ce
e et sa
sur l'adhésion apparente de cet homme à l'Islam, sa justic hadith :
après la
conduite exemplaire, ainsi que la confirmation de son règne - « Le califat durera trente années puis il deviendra une
Cette
mort de ‘Ali et la passation de pouvoir par son fils al-Hassan. royauté »
Il évoqu e
année fut à cette occasion appelée « l’année de la concorde ».
également le hadith d’Abdullah ibn Mas’üd :
- «La meule de l'islam tournera 35 ans ».
pc Ilest intéressant de constater la différence avec le précédent hadith qui limitait la
j riode du califat à seulement trente années. Le prophète (Xz) estimait donc que le califat
arrêterait avec ‘Ali et Hassan, mais que l'Islam continuerait de régner jusqu’
a——————
mières années du règne de Mu’awiya. CFE
nement, était autorisée pour les Alors que ‘Alf a régné en Irak, ce qui invalide l’idée que seuls les souverains ayant
105 J] rappelle que la monarchie, comme forme de gouver
prophèt es-rois . gné à Médine peuvent être considérés comme Califes droits et légitimes D
prophètes antérieurs, les fameux
86 87
TEXTES POLITIQUES. TOME 1 EPITRE II
Celui qui posait la question déclara : « comme il a précisé que le Si ensuite, il affirme que le califat prophétique est obligatoire s’il y
califat durerait trente années, alors cette période s'achève logiquement en a la possibilité, il faut admettre qu’on ne peut qualifier d’ « impie »
avec les derniers jours de ‘Ali. Après cela, le pouvoir a cessé d’être » que celui dont les mauvaises actions prévalent sur les bonnes. Or, ce
califal pour devenir royal ». [Abü Ya’la] lui a répondu : n'était pas son cas [Mu’âwiya]. Voyons cette indulgence à l'égard des
- «Il apparait en réalité que le “califat qui durera trente années” rois justes dans la mesure où certains compagnons le prenaient même
comme modèle 109. Pourtant, certains
: Dr
hérétiques tels que les
désignait un règne qui n’était entaché par aucune forme de
Mutazilites accusent Mu’awiya d’impiété du fait qu’il ait combattu
pratique monarchique, ce qui fut effectivement le cas des
Ali et d’autres choses, en considérant que ce sont là des actes graves
< A 2 . +
O Dans tout ce paragraphe, Ibn Taymiyya se base sur le fait qu’un nombre conséquent
e compagnons se sont rangés du côté de Mu’awiya dans son conflit avec ‘Ali, En se
18 La question abordée dans ce chapitre « est-il permis de mêler califat et royauté » santSur leur autorité, il en déduit qu’on ne peut condamner entièrement un pouvoir
signifie : est-il permis à un souverain ou à une dynastie héréditaire de s’attribuer le titre ÿnastique et séculier. Il en conclut que ce principe s'applique à toutes les autres
de calife, comme l’ont fait les omeyyades, abbassides et ottomans ? Pour répondre à cette nctions publiques.
question, il est évidemment indispensable de se pencher sur le cas du « précurseur », lil est réellement absolument condamnable de ne pas établir un califat, il faudrait
Mu’âwiya, qui a, le premier, mêlé pouvoir héréditaire et califat. mmencer par blâmer Mu’âwiya qui a aboli le premier cette institution.
88 89
TEXTES POLITIQUES. TOME 1 EPITRE Il
personne!!?, mais si on la considère comme grave, il y a alors deux Quant à celui qui prétend que commettre un seul grand péché suffit
avis sur le sujet. à mériter le châtiment alors même qu’il a accompli de nombreuses et
bonnes œuvres, son avis n'est pas recevable. Certains oulémas
On peut dire ici : si celui qui détient le pouvoir et l'autorité
tiennent effectivement cet avis au sujet de l’honnéteté!!?, mais le
accomplit des commandements de la religion tout en délaissant les
premier est le plus fiable selon les indications scripturaires.
interdits, à tel point que ses actes de biens prévalent sur ce qu'il
délaisse de la religion ou sur ce qu’il commet de répréhensible, dans Il découle de cela une autre problématique qui est le statut de celui
ce cas ses bonnes œuvres ont pris le dessus sur ses péchés'!". Si un qui, en accomplissant une bonne œuvre nécessaire, est contraint pour
autre se contente d'accomplir un minimum de commandements tout cela de commettre un acte déconseillé. Dans ce cas, il y a deux
en s’abstenant des péchés, il peut entrer dans trois cas différents : situations possibles :
La somme des bonnes actions de cet émir peut être supérieure ou 1/ Dans le premier cas, la mauvaise action est indispensable. Dans
inférieure à l’ensemble des bonnes actions du premier. Si elle est ce cas, il n’y a rien de répréhensible car [la règle veut que] si un acte
supérieure, il sera considéré comme plus méritant que le premier, si est nécessaire pour voir se réaliser une chose obligatoire ou préférable,
elle est inférieure le premier sera préféré, et s’ils sont égaux, ils seront | alors cet acte devient lui-même obligatoire ou préférable. Ensuite, si
considérés comme équivalents en légitimité. L'équité, mais aussi les ces désagréments sont inférieurs à l'intérêt qui en est tiré, alors cet
textes religieux, le Livre saint et la Sunna nous imposent ce jugement acte n'est absolument pas répréhensible, comme le fait de manger la
qui se fonde sur l'avis de ceux qui considèrent l'égalité et l'équité chair d’une bête morte dans une situation de détresse. C'est le cas
comme des principes incontournables pour juger une personne ou . également pour les actes interdits qui deviennent autorisés dans les
statuer sur son « honnêteté » [‘adâla]. moments de besoin absolu'!,
113
tel le fait de porter de la soie dans un
moment de froid intense, etc. Ceci est un domaine d’étude
extrêmement vaste.
110 + Adâla : justice, fiabilité de la personne qui lui permet de témoigner dans un procès
Beaucoup de personnes prennent en compte le caractère prohibé de
par exemple, de voir sa parole considérée publiquement ou pour attester d’un événement cet acte sans voir la « nécessité » (h4ja) qui lui fait face et dont découle
capital comme la vision de la nouvelle lune qui indique le début du mois du ramadan.
111 Ce passage révèle tout le « personnalisme » de la vision politique islamique, qui juge
un bienfait qui surpasse la prohibition. L’interdit peut alors devenir
la vertu d’un régime à la vertu des personnes qui le composent, plutôt qu’à la nature des
institutions en vigueur. Cette question est importante dans le cas des califes dont le règne
a été contesté du fait des mœurs ou de la morale personnelle du souverain qui avaient été
M2 C'est-à-dire
C'est-à-di que certains RE oulémas
IE ; que si: une personne, bien
: que pieuse,
i
mis en défaut par la population. Est-il justifié de contester la légitimité d’un dirigeant du estiment a
fait de sa faible moralité individuelle ? commis une seule fois un grand péché, son témoignage n’a plus jamais de valeur de droit
Avec cette démonstration, l’auteur veut montrer que si un dirigeant « délaisse » la auprès d’un tribunal islamique.
constitution d’un pouvoir califal, mais se montre par ailleurs bon et pieux, il ne peut être 113 Ibn Taymiyya cite ici des exemples de situations exceptionnelles qui relèvent du
blâmé. C’était effectivement le cas de nombreuses dynasties qui ont succédé à la chute « nécessaire » (dharürt). Il imagine un homme perdu dans le désert et affamé contraint
de l’empire abbasside. Ces pouvoirs ont prospéré sans essayer de rétablir un califat. Ibn e manger la chair d’une bête morte malgré l’interdit coranique de cet acte, ou encore un
Taymiyya estime qu’on ne peut blâmer ces dirigeants pour avoir délaissé cette obligation, homme soumis à un froid intense qui se verrait contraint de porter un vêtement de soie,
si ces hommes se montraient par ailleurs respectueux de la religion à titre individuel. ien que l’islam interdise aux hommes de porter ce tissu dans une situation normale.
9O 91
TEXTES POLITIQUES. TOME 1 EPITRE I
« préférable » (mahbäb) ou « permis » (mubäh) si cer uniquement la Voilà résumée la question du « délaissement [du califat] ».
Comme
« nécessité » qui s’y oppose. Pour les mêmes raisons, il existe des actes cela a été dit, cette position est uniquement contestée par
les
autorisés, voir prescrits en tant qu'obligations ou recommandations hérétiques parmi les ignorants et les injustes!!”,
qui peuvent engendrer dans certains cas un inconvénient si important 2/ Dans le deuxième cas, la personne ala possibilité de réaliser lacte
qu'ils deviennent interdits ou déconseillés. C’est le cas du jeûne pour prescrit sans commettre de mal, mais elle s’en détourne quand même
le malade ou l’ablution avec de l’eau qui peut parfois entrainer la mort car elle n'en trouve pas l'énergie ou parce qu’elle éprouve une
chez une personne déjà malade, ainsi que le Prophète ($$) Pa déclaré répulsion naturelle à réaliser ces bonnes œuvres, qu'elles soient
[au sujet d’un homme blessé à la tête] : obligatoires ou conseillées, ou parce qu'elle ne trouve pas l'énergie
de
« Ils l'ont tué, qu’Allah les punisse ! Pourquoi n’ont-ils pas résister à la tentation de choses défendues.
posé la question alors qu’ils ignoraient ? La question est le C’est une situation que l’on retrouve fréquemment chez les
remède à l'ignorance ! » 114 dirigeants, les hommes de pouvoir, les hommes de guerre, les docteu
rs
C’est sur la base de cette règle qu’il est autorisé dans certains cas de en religion, les juges, les penseurs, les hommes pieux et les
dévots (4hl
délaisser le modèle des califats justes, au même titre qu’il est autorisé at-Tasawwuf) et même parmi la masse. Par exemple, certains
de délaisser certaines obligations de la Sharia et comme certains dirigeants renoncent à certaines obligations liées à leur
fonction,
interdits quand cela est nécessaire. Ceci est valable lorsqu'il y a une comme ordonner le bien et réprimer le mal, appliquer les peines
« incapacité » (ajz) à suivre leur modèle, ou bien lorsque certaines légales, assurer la sécurité des routes, combattre les ennemis extérie
urs
nécessités autorisent des choses qu’ils ont réprouvées. Ainsi les ou redistribuer les ressources. Pour cette dernière fonction,
ils se
obligations liées à la fonction de dirigeant politique song valables tant rendent coupables de péchés comme l'accaparement de certain
es
richesses, labus de pouvoir, le manque d'équité et d’autre
que les désagréments qu’elles entrainent demieurent inférieurs. s faiblesses.
C'est le cas également pour le Jihâd : certains combattent mais
en
faisant preuve d’imprudence. Dans le domaine des sciences
religieuses, certains n’étudient le Fiqh et les fondements
du droit
(usûl) quen le mêlant avec des méthodes prohibées comme
la
spéculation et la logique [aristotélicienne] (kaläm)!16 et d’autre
s
114 Hadith rapporté par Abû Dâwüûd dans le chapitre des ablutions etparIbn ET: e
Ibn ‘Abbâs. Ce hadith rapporte qu’un homme avait été blessé à la tête pen =
bataille. Pendant sa convalescence, ses proches lui avaient recommandé = se n
entièrement (ghasl) après avoir été en état de janaba. Mais après ce ous ;a 1 Ibn Taymiyya accuse donc d’égarés, d’ignorants et d’injust
es ceux qui rejettent le
s’aggrava rapidement et il mourut des suites d’un rhume. En apprenant ce a nee incipe de délaissement. Il vise précisément les tendances « kharidji
. par se
tes » idéalistes qui
(&£) déclara qu’il n’aurait pas dû se laver entièrement lecorpset notamme nent l'établissement d’un califat immédiatement sans
prendre en compte les
blessées. On en tire la règle qu’une obligation est annulée quand ilya m ; Le essités historiques et les conditions réelles.
problème de santé. Par analogie, Ibn Taymiyya en déduit que l'obligation de califa Avec cet exemple, Ibn Taymiyya reprend un sujet polémiq
ue qu’il a abondamment
tombe lorsque les contraintes historiques ne le permettent pas. ité ailleurs et qui l’opposait aux courants rationalistes. Voir
notre traduction : Ibn
92 93
TEXTES POLITIQUES. TOM 1 EPITRE II
n’abordent la dévotion codifiée par la religion et la sagesse qu’en euses avec des actes mauvais. Or, selon les règles du droit
sombrant dans l’ascétisme monacal. nusulman, on ne peut ni les autoriser, ni leur recommander de
Ce sont des situations répandues dans les Etats séculiers, qui bmmettre ces péchés!!”, de même qu’on ne peut prétexter de leurs
caractérisent même de nombreux souverains, juges, savants et dévots iblesses pour justifier ce qu’ils font!?. Au contraire, on leur conseille
et qui sont à l’origine de nombreux troubles au sein de l'Oumma, car Pappliquer les commandements et on les encourage à cela, même
certains prennent en considération les péchés commis [par ces juand on sait qu'ils ne pourront les appliquer sans commettre des
dirigeants] pour les blâmer et les tenir en horreur, tandis que d’autres autes de moindre importance. Par exemple, on incite les dirigeants à
regardent leurs bonnes œuvres et les aiment pour cela. A cela s'ajoute ancer le Jihâd, même si on sait que ces personnes sont susceptibles de
[des défauts de jugements] chez les premiers qui peuvent considérer à commettre certains abus, à condition que les désagréments causés par
tort leurs bonnes actions comme mauvaises, ou les seconds qui ses abus soient inférieurs à l'intérêt que représente le Jihâd.
considèrent à tort leurs mauvaises actions comme bonnes!/7, De plus, quand il est avéré que si on leur interdit ces péchés, ils
Le principe fondamental qui régit cette question a déjà été délaisseront en conséquence une bonne œuvre obligatoire, on
mentionné : lorsqu'une obligation liée à la fonction de dirigeant est 'abstiendra de leur interdire, puisque l’abandon de cette œuvre cause
difficile à réaliser en dehors d’un pouvoir séculier (mulk), dans ce cas n désagrément plus grand, à moins qu’il soit possible de réunir les
est-ce que le pouvoir séculier devient permis, au même titre qu’un deux exigences afin de réaliser pleinement lobligation religieuse. Par
péché devient permis dans des cas justifiés ? Nous avons déjà xemple, ‘Umar ibn al-Khattâb désignait parfois un déviant pour une
mentionné les deux avis : fonction publique en prenant en compte l'avantage prévalant qui en
Si la « difficulté » est mise en même niveau que la justification, dans découlait. Puis, il utilisait sa force de persuasion et sa sagesse pour
ce cas ce n'est plus un péché. Mais si on ne peut les comparer, alors retirer les défauts de cet homme.
le fait de sortir du modèle des califes justes est un égarement!!8. - Dès lors, il est possible de renoncer à « interdire le blâmable », de
renoncer à faire cesser un mal en utilisant la force ou les armes, du fait
En vérité, les bonnes actions sont des bonnes actions et les mauvaises
actions, des mauvaises. [Ces dirigeants] ont donc mélangé des œuvres qu'il y a en cela un désagrément pire que celui de l’acte répréhensible.
est le cas dans des affaires particulières où le fait d’« interdire le
Taymiyya. La lettre palmyrienne. Une théorie du langage appliquée aux questions de 19 L'auteur montre ici les limites de l’analogie en indiquant que les deux situations ne
dogme. Nawa, 2016. Sont pas tout à fait comparables. Une personne affamée perdue dans le désert qui serait
117 Cette analyse est toujours d’actualité : là où certains vont dénoncer le moindre défaut amenée par nécessité à manger la chair d’une bête morte alors que cela est initialement
chez leurs dirigeants pour trouver toujours un nouveau motif de les blâmer, les défenseurs prohibé en Islam, ne peut être considérée comme pécheresse. Or, le dirigeant qui commet
des régimes en place vont les vanter avec autant d’excès en citant parfois des décisions ertains interdits, est considéré comme pécheur, même si cela ne remet pas
politiques mauvaises ou neutres (comme l’industrialisation de leur pays). Aujourd’hui systématiquement en cause la légitimité de son règne et de sa fonction.
encore, ce clivage entre les défenseurs des régimes et les critiques perpétuelles suscite 120 Ce qui invalide l'argument de certains courants islamiques apologistes des pouvoirs
effectivement de grandes divisions parmi les musulmans. Séculiers, qui justifient leur soumission aux exigences occidentales, par les rapports de
118 Littéralement « suivre ses passions ». orces qui leur sont défavorables.
94 95
TEXTES POLITIQUES. TOME 1 EPITRE Il
blâmable » peut empêcher la réalisation d’une obligation plus forte. l'interdiction, l'opposition franche ou le pardon, l'application d’une
>. . . #28 7 . . ?
Par exemple, certaines personnes se sont engagées à embrasser l'Islam peine, la fermeté ou la clémence.
à condition de ne prier que deux prières journalières [au lieu de cinq]
comme cela a été rapporté de l’époque du Prophète (4), ou bien
certains rois puissants ont embrassé l’Islam alors qu'ils continuaient à
consommer de l’alcool ou commettre d’autres péchés. Si on leur avait
interdit cela, ils auraient apostasié de Islam’?
Or, il y a une différence entre le fait qu’un savant ou un responsable
s’abstienne d'interdire des péchés aux hommes du fait que cette
interdiction entrainerait des désagréments pires, et le fait de les
autoriser ouvertement à les commettre! Cela varie selon les cas, car
dans d’autres situations il est obligatoire d'interdire publiquement un
acte grave, soit en expliquant l’illicéité de cet acte afin de dissuader la
personne de s’en rendre coupable, soit en espérant simplement qu'elle
sen abstienne, ou encore en mettant la personne devant ses
responsabilités.
C’est du fait de cette variété de cas que le Prophète (##) a réagi de
différentes manières selon les situations, soit en utilisant l’ordre ou
121 [1 fait allusion à un récit rapporté par Ahmad dans son Musnad.
122 Avec ces exemples, Ibn Taymiyya étend le principe de « délaissement » (tark) au fait
d'imposer les commandements et de réprimer les interdits : dans le cas où ces actions
entraineraient des conséquences fâcheuses bien plus grandes ou seraient
contreproductives.
123 Cette distinction est toujours d’actualité car à notre époque, certaines autorités
religieuses islamiques (en occident notamment) légitiment ouvertement des pratiques
déviantes du fait qu’elles se sont imposées parmi les musulmans du fait des contraintes
sociales particulièrement pesantes. C’est le cas dans toutes règles islamiques liées à la
mixité. De nombreux musulmans occidentaux sont soit dans l’impossibilité de respecter
ces règles du fait par exemple de contraintes professionnelles, Mais au lieu de simplement
se taire sur ces sujets, certains « prédicateurs » légitiment ouvertement ces manquements,
alors qu’il suffirait de s'abstenir d'aborder ces sujets si réellement ils entrainent une gêne
excessive pour les simples croyants, ou parce qu’ils exposeraient ces dits prédicateurs à
des sanctions venant de l’Etat.
96 97
TEXTES POLITIQUES. TOME 1
EPITRE TROISIÈMEZL24
LE POUVOIR
DANS LES
RELIGIONS
ANCIENNES
Ni
al Bs
Puis au sujet de Salomon :
Seigneur. pardonne mes fautes et octroie moi un Royaume dont la
puissance ne conviendra à personne d'autre après moil (Coran 38.35)
EEE LS GS RE JC
SALLE op, u
Jaii dé
MIS: srr olf srh
Et au sujet de Joseph:
(Seigneur. TU mas accordé un pouvoir/royauté |mulA et tu mas
enseigné l'interprétation des symboles] (Coran 12101)
LUN b0e22465 i EN US
os of
125 L'auteur compare la royauté avec la richesse, car l’Islam tout en vantant un mode de
Vie modeste et frugal, autorise la détention de richesses pour les croyants, les saints et
même les prophètes. Avec cette comparaison, l’auteur signifie que la royauté, bien que
réprouvée théoriquement, peut être admise pour des prophètes ou des hommes saints.
TEXTES POLITIQUES. TOME 1 PITRE III
Voilà trois prophètes dont Allah nous a informé qu'Il leur a octroyé
. 2 3 2
uniquement selon des commandements qui lui ont été
le pouvoir royal. Il a dit aussi : révélés, il est alors un Serviteur-Messager, sans détenir lui-
même le « pouvoir ».
ousent-ils ces hommes pour ce qu'Allah leur a octroyé de
sue ? En vérité. nous avons accordé à la postérité d'Abraham le C. Mais s'il dirige son peuple selon ses propres désirs dans les
Livre et la Sagesse et Nous leur donnèmes un puissant limites du licite, ce prophète peut alors être considéré comme
pouvoir/royaume [mulA. Certains parmi eux crürent et d'autres sy
opposèrent. Or. la Géhenne leur suffira comme châtiment] (Coran « roi », comme cela à été dit à Salomon :
4.54-55) {Voici Nos dons, Salomon. A toi de les distribuer généreusement où
352e de les garder sans en rendre compte! (Coran 38 39)
LS CSN ES
a eog rr %
425 a
:< z
AR
ALT AS
A ETS A
P P T D per eneen DELNE VZT A pres
CS di ÈS
Oak iio sente RSC) LE PsN
ue 3 25 aaaya) TA jé 35
EE Ress ARIANE AS
CD eos TU RSS
Quant aux catégories de rois, elles sont d'innombrables sortes,
comme le prouvent ces versets [qui emploient le mot « roi »]:
[Il y a avait derrière eux un roi qui s'accaparait tous les vaisseaux
injustement] (Coran 18.79)
QUE re Pit LE
sp III M LS T7 FA
Ou :
[Et le roi ait : « jai vu en rêve sept vaches grasses manger sept vaches
maigres] (Coran 1243)
notamment que Mu’âwiya s’était emporté de colère lorsqu'on évoquait devant lui les
hadiths annonçant le règne d’un Qahtänÿ, car cela le laissait craindre la chute de sa
dynastie : « Une délégation de Qurayshites informa Mu '’âwiya que Abdullah Ibn ‘Amr
rapportait un hadith selon lequel le pouvoir tomberait un jour entre les mains de [la tribu
de] Qahtân. Mu 'âwiya se mit alors dans une grande colère et se leva. Puis après avoir
loué Allah selon les formules consacrées, il dit : “Il m'est parvenu que des hommes
les
d'entre vous rapportent des paroles qui ne figurent pas dans le livre d'Allah ni dans
hadiths du Prophète. Ce sont des ignorants, alors je vous mets en garde contre ces
fantasmes colportés par des égarés. ” »
C’est d’ailleurs à cette occasion que Mu’âwiya rapporta cet autre hadith pour contrecarrer
les affirmations de ceux qui annonçaient la fin des Quraysh : « J ai moi-même entendu,
dit-il, le Messager d'Allah dire que le pouvoir restera entre les mains de Quraysh tant
que ces derniers appliqueront la religion et que tous ceux qui leur contesteraient cela,
alors Allah les condamnera à l'Enfer. ».
Les polémiques et les troubles étaient si graves autour de cette question que l’imam
Ahmad, craignant sans doute la répression des dirigeants abbassides, est allé jusqu’à
coder la fin du hadith cité précédemment (« Puis, un jour il reviendra aux premiers ») en
séparant les lettres de cette phrase dans les écrits, certainement car il craignait d’être
accusé d’inciter les opposants des Abbassides à tenter un coup d'Etat.
106
EPITRE QUATRIÈMEZ
LA LOYAUTÉ
ENVERS LES
DIRIGEANTS
OL
PONS rs:
ER ETES TATIAN
MENTE
à
A
2 Arr intr PL SELS. se
Ainsi que :
[Ô croyants! Obéissez à Allah obéissez au Prophète et à ceux
d'entre
VOUS qui détiennent le pouvoir. En cas de litige entre vous, référez-
vous en à Allah et au Prophète si votre croyance en Allah et
au
Jugement dernier est sincère. C'est la démarche la plus sage et
Les
Meilleure voie à choisir] (Coran 4.59)
SAT
sé
AE
4
LEE
Re AA SPA LS og Aeree Le <=
RESTES PE RES D Ke Ni
4 s Aa ALLER v. Lit 3f 19 7
©) SE Se AS EN silo oser
TEXTES POLITIQUES, TOME 1 EPITRE IV
Allah a donc ordonné aux croyants de Lui obéir, d’obéir au Prophète Dans le recueil authentique de Muslim et d’autres, selon ‘Aïsha, il
(5) ainsi qu'aux détenteurs de l'autorité, de même qu’Il a ordonné à est dit que lorsque le Prophète ($#£) se levait la nuit pour prier, il
ceux-là de restituer les dépôts à leurs ayants-droit et de juger les disait:
hommes en toute équité. Il leur a ordonné également de revenir, dans - «Seigneur, Dieu de Jibril [Gabriel], de Mikä-îl [Mickael] et
tout litige, au jugement d’Allah et de Son Messager. d’Isrâfil, Créateur des cieux et de la Terre, Connaisseur de
Pinconnu et du visible, cest Toi qui tranche entre les
Que signifie « revenir au jugement d’Allah et de Son Hommes dans leurs désaccords. Alors guide-moi vers la vérité
Messager » ? lorsqu'il y aura désaccord, car Tu guides qui Tu veux sur le
chemin droit. »!#
Les oulémas ont affirmé que « revenir au jugement d’Allah » consiste
Dans le même recueil de Muslim, selon Tamîm ad-Däri, le Prophète
à se référer à Son Livre saint, tandis que « revenir au jugement du
(£) adit:
Prophète » après sa mort consiste à se référer à sa Sunna. A ce sujet,
Allah dit: - « La religion est sincérité, la religion est sincérité, la religion
est sincérité ! »
Les Hommes formaient une seule nation lorsqu'Allah envoya les
prophètes pour annoncer la bonne nouvelle et avertir des affres et Il - « Sincérité envers qui ? » demandèrent-ils
a descendu avec eux le Livre en toute vérité pour qu'ils tranchent - « Envers Allah, Son Livre, Son Messager, ainsi qu'envers l’élite
entre les hommes dans leurs désaccords. Seuls ceux qui reçurent [le
Livrel divergèrent par rancœurs réciproques. Une fois que la vérité des musulmans et envers leur masse »
leur fut révélée. Allah guida les croyants vers la vérité car Il guide qui
ILveut sur le droit chemin] (Coran 2.213) Dans le recueil de Muslim également, selon Abû Hurayra, le
1) T9 22187 241% ERA
Prophète (4x) a dit :
La SEaa Es S A SE
- «Allah agrée pour vous trois choses : que vous L’adoriez sans
Li K
fit re 2 or,
I LS
973P I aa PL:
en JS gias
., 90
rien lui associer, que vous vous cramponniez à l'Anse d’Allah
rives .tAtree tous ensemble sans vous diviser et que vous vous conseillez
JS be25 DAV
janGEST as ETS A 22 =
mutuellement en toute sincérité avec ceux qui assumeront la
g Tasse
AS
ras
gestion de vos affaires publiques »'#
Aor peor Loris
AE AAA
senn 2 AT A or sitr
i e PL
s y Aree
AT 417 Dans les Sunan, il est mentionné ce hadith d’Ibn Mas’üd, selon
CD EL AS 61686 243 GG 2 ACTU)
Zayd ibn Thâbit, selon lequel le Prophète (%5) a dit:
Allah a donc fait du Livre révélé le moyen de trancher les désaccords
qui subviennent entre les Hommes.
133 Hadith rapporté également par Abû Dâwûd, An-Nasâ-î, Ibn Mâja et Ahmad.
134 Hadith rapporté également par An-Nasâ-î et Ahmad.
835 Hadith rapporté également par l'imam Mâlik dans le Muwatta.
113
TEXTES POLITIQUES, TOME 1 EPITRE IV
- _« Allah illuminera tout homme qui entendra de nous une Le musulman doit écouter et obéir aux chefs sauf dans les
parole puis la propagera à ceux qui ne lont pas entendue. En péchés
effet, combien de fois des hommes ont rapporté un savoir à
des personnes bien plus savantes qu'eux, et combien Dans les recueils de hadiths authentiques d’al-Bukhäri, Muslim et
d'hommes portent un savoir sans le comprendre ? En vérité, d’autres, ‘Ubäda ibn as-Sämit a dit :
il y a trois choses pour lesquelles le cœur du musulman ne - «Le Messager d'Allah nous a fait prêter allégeance pour qu’on
pourra se remplir d'amertume : œuvrer en toute sincérité pour [J'écoute et [lui] obéisse dans les moments de détresse et
Allah, donner conseil aux détenteurs de lautorité et s'attacher d’aisance, dans les moments de force et de faiblesse, et même
à Punion des musulmans. Ainsi se verront-ils protégés de si d’autres que nous sont choisis [pour commander]. [Nous
toute part par leur message [da”wa]. »!# nous sommes engagés] à ne pas contester l'autorité à ceux qui
Ce hadith indique donc que le cœur du musulman ne se remplira la détiennent et ne pas craindre, au nom d’Allah, la
pas d’amertume, de rancœur ou d’aversion s’il se distingue par les désapprobation des désapprobateurs. »
trois qualités déjà mentionnées dans le hadith précédent : « Allah Dans les deux recueils également, Abdullah ibn ‘Umar rapporte que
agrée pour vous trois choses : que vous L’adoriez sans rien lui associer, le Prophète (X£) a dit:
que vous vous cramponniez à l’Anse d'Allah tous ensemble sans vous
. \ A »
- «Après moi, vous serez témoins des [injustices commises] par Le Prophète (£) se détourna [sans répondre]. Alors
[Salama] reposa
des dirigeants iniques. Supportez-les jusqu’à ce que vous me
. J4 la question et le Prophète (4£) se détourna une nouve
lle fois. [Salama]
rejoigniez au bassin du Paradis. » reposa encore la question et à la deuxième ou à la trois
ième fois, il
. . . . . 137
quotidiennes, de la Zakât, du jeûne du Ramadan, du pèlerinage, ainsi pas d'engagement préalable, alors qu’en est-il lorsque la personne s’y
que d’autres commandements délivrés par Allah et Son Messager. est engagée ?Il est tout autant interdit de pratiquer le paganisme aboli
S'il prête serment pour cela, alors ce serment sera une confirmation par Allah et Son Messager, de mentir, de consommer des boissons
et une officialisation de l’obéissance et du bon conseil prescrit. Celui enivrantes, de pratiquer l'injustice et la débauche, que de tromper les
qui prête serment n’est pas autorisé à contrevenir à son serment, qu'il dirigeants et de se rebeller contre eux en brisant le devoir d’obéissance
ait juré par Allah ou par toute autre forme de serment pratiqué par les imposé par Allah, et cela même s’il n’y a pas d'engagement préalable,
musulmans. Si celui qui n’a pas prêté serment est déjà tenu d’obéir, alors qu’en est-il lorsqu'on s’y est engagé ?
qu’en est-il alors de celui qui s’est engagé ?! De même qu’Allah et De ce fait, celui qui a prêté l’un de ces serments, il n’est permis à
Son Messager ont interdit de leur désobéir ou de les tromper, même personne de l’autoriser à en enfreindre les conditions ou de parjurer
si aucun serment n’a été prononcé. le serment, comme il ne lui est pas permis d'en demander
Cela au même titre qu’il peut s'engager à prier les cinq prières ľautorisation. Quant à celui qui émettra une fatwa autorisant
quotidiennes, jeûner le mois du Ramadan, ou à se montrer juste, à d'enfreindre les conditions ou de parjurer un serment quel qu’il soit,
témoigner en toute vérité. Tout ceci est obligatoire même s’il n’y a a menti sur le compte d’Allah et de l'Islam. [...]"*. Qu'en est-il alors
s'il [appelle à enfreindre ou parjurer] le serment d’allégeance aux
dirigeants, qui représente l'engagement qu'Allah a explicitement
croyance en l’au-delà qui implique que le croyant est prêt à se départir de ses droits en ordonné de respecter ?
cette vie, en échange de la vie future.
Alors que Hobbes, dans sa longue définition du contrat (en général et contrat social en
particulier), affirme que le contrat est nul si l’une des deux parties ne respecte plus ses Le serment forcé n’est pas valide
engagements, ce qui a ouvert la voie au « droit de résister à l’oppression » chez John
Locke. De plus, dans la vision occidentale, profondément immanentiste et « athée », la
promesse de la vie future ne suffit pas pour consoler contre l’oppression subie ici-bas de La majorité des oulémas affirme que le serment qui a été prononcé
la part des dirigeants.
M1 Pour poursuivre sur cette comparaison entre Ibn Taymiyya et Hobbes sur la notion de
sous la contrainte et sans justification valide est caduc, peu importe
contrat ; cheikh al-islâm fait la distinction entre l’obéissance au dirigeant qui découle qu'il ait été juré au nom d’Allah ou sous la forme d’un vœu, qu'il ait
d’un serment prêté ouvertement et l’absence de serment clair qui rend l’obéissance toute
aussi obligatoire. Le philosophe anglais pose une distinction assez proche entre le contrat
pour but de prononcer un divorce ou un affranchissement. Tel est
exprès où le sujet prête clairement serment d’allégeance au monarque, et le contrat par lavis de Mâlik, as-Shäfi-î et Ahmad. Cependant, si un dirigeant force
inférence qui est indirect : « Les signes du contrat sont soit exprès soit par inférence.
Sont expresses les paroles qu'on prononce en comprenant ce qu'elles signifient, et ces
ses sujets à respecter les commandements [de la religion] et de lui
paroles sont soit au présent, soit au passé, comme je donne, j'accorde, j'ai donné, j'ai porter conseil en leur faisant prêter serment, il n’est alors permis à
accordé, je veux que cela soit tien, soit au futur, comme je donnerai, j'accorderai,
lesquelles paroles portant sur le futur sont appelées PROMESSE.
personne d'autoriser de délaisser ces commandements donnés par
Les signes par inférence sont tantôt la conséquence des paroles, tantôt la conséquence Allah et Son Messager ou de les inciter à parjurer ce serment. En effet,
du silence, tantôt la conséquence d'actions, tantôt la conséquence du fait qu'on s'abstient
[de faire] une action ; et en général, un signe par inférence, dans n'importe quel contrat,
est tout ce qui démontre de façon suffisante la volonté du contractant. » (Hobbes.
Léviathan. Tome 1, p115) 142
J'ai abrégé ce passage répétitif dans le texte original.
118 119
TEXTES POLITIQUES, TOME 1 EPITRE IV
ce qui était déjà obligatoire sans serment, le serment vient le renforcer Abdullah ibn Mut? au moment de l'affaire « d’al-Hurra »'45 sous le
et non l’amoindrir, même s’il est avéré que cette personne s'est vue règne de Yazid ibn Mu’âwiya. Il dit :
contrainte de prêter serment #. [...] - « Disposez pour mon père Abdul-Rahmän un coussin ! »
Les gens de science, de religion et de valeur n'ont jamais autorisé à Mais Abdullah les arrêta :
qui que ce soit de désobéir aux dirigeants en place, de les tromper ou « Je ne suis pas venu pour m’asseoir, mais pour vous rapporter
de se rebeller contre eux, d'aucune manière que ce soit. Ceci est la un hadith que j'ai entendu du Messager d'Allah. Il à dit :
voie des partisans de la Sunna et de la Religion, depuis les premiers “celui qui parjure son serment d’allégeance, rencontrera Allah
temps jusqu'aux contemporains. au jour du Jugement sans argument en sa faveur. Quant à
celui qui meurt sans avoir prêté allégeance, il meurt à l’état de
L'interdiction de la trahison et du parjure jâhiliyya [obscurantisme préislamique] »
Dans les deux recueils de hadiths authentiques, Ibn ‘Abbâs rapporte
Il a été attesté dans le Sahîh selon Ibn ‘Umar que le Prophète ($£) a
cette parole du Prophète (4) :
dit :
« Celui qui voit chez son émir des actes réprouvables, qu’il
- « Chaque traitre se verra affublé au jour du Jugement d’un
supporte cela, car toute personne qui s'écarte ne serait-ce que
étendard [où il sera inscrit “traitre”] qui sera à la mesure de la
d'un pouce du Sultân meurt à l’état de jâhiliyya ! »
»
contre leur dirigeant et parjurer leur serment d’allégeance. Dans le de la communauté (jamä’a) des croyants, meurt à l’état de
Sahîh de Muslim, selon Nâf?, Abdullah ibn ‘Umar rencontra jâhiliyya. Quant à celui qui combat sous un étendard obscur,
de Muslim :
Le premier cas correspond à celui qui se rebelle contre le dirigeant et
quitte la communauté des croyants. - « Ecoutez et obéissez même si est
nommé à votre tête un
esclave abyssin au visage noir comme le
Le second cas correspond à celui qui combat au nom d’un groupe raisin desséché ! »
sectaire et non sur le sentier d'Allah, comme ce fut le cas pour Qays Abû Dharr a rapporté :
6
ou Yamn”. «Mon amı m M
a enjoinAA
t à écouter et obéir [aux chefs] même
Le troisième cas correspond aux « coupeurs de route » qui tuent s’il est un éthiopien aux membres mut
ilés [scarifiés ?] »
froidement tous les voyageurs qu’ils rencontrent, qu'ils soient Dans la version d’al-Bukhäâri, il
est dit « au visage comparable au
musulmans ou protégés, afin de les dépouiller de leurs biens. C'était raisin desséché », tandis que dans
le Sahîh de Muslim Umm al-
le cas des rebelles de Harûrâ!# qui combattirent ‘Alî ibn Abî Tâlib et Hussein dit avoir entendu le Mess
ager d’Allah dire Ha l
à propos desquels le Prophète (%5) a dit: x pèle rinage ď’adieu :
anen
- «Si un esclave est nommé chef, et qu’i
l gouverne selon le Livre
d’Allah, alors écoutez-le et obéissez !
»151
EPITRE IV
TEXTES POLITIQUES. TOME 1
- i Les justes élus par Allah se tiendront sur des pupitres
précisé un « esclave d’origine
Et dans une autre version, il est mingu à la droite du Tout-Miséricordieux (or, Ses deux
éthiopienne et scarifié »!??, mains sont droites), ceux qui font preuve d'équité dans leurs
ants ? jugements et parmi leurs familles sans jamais se détourner
t-on désobéir a ux dirige
Dans quelles conditions peu [parjurer leurs serments ?]. »
voit ensuite commettre des sujets, Allah lui interdira l'entrée du Paradis”. »
Celui qui désigne un chefet qui le
mais q w’il ne retire jamais
péchés, qu’il désapprouve ce péché, Et dans la version de Muslim :
é. »
le serment d’allégeance qu'il a prêt - _« Tout émir en charge de diriger les musulmans, et qui ne
phète
on Abdullah ibn ‘Umar, le Pro rechi igne pas àà combattre àà leurs côtés
Ôté et leur prodiguer des
Dans le Sahîh de Muslim, sel
conseils sincères, celui-là accompagnera [ses sujets] au
($) a dit :
Paradis. »!°?
—a ——
et hadiths renvoie à l’idée
e expr essi on q ue l’on retr ouve dans ces divers versions
152 Cett statut social. L'expression
que les musulmans devraien t obéir à un chef qu el que soit son
mes appartenant aux
scarifications » désigne des hom
« esclave éthiopien couvert de par les gran des familles arabes E e hadith vante le dirigeant p roche de ses sujets et ad m inistres,
str qui les accom
ccor pagne
et qu’ils destinaient systématique éga litaires. Le Prophèt@ tinction entre les= diri g eants sur une base « per sonnaliste », ` Cest-à-dire en fon ction
tio du
es entretenaient des relations
l
nobles et citadins avec qui les Arab que les musu lman s devraient obéi ctère et non en fonction d une institution et d un régime. Il oppose ainsi les dirigeants
on pour bien montrer
(4£) a donc utilisé cette expressi peup les les plus reculé tains, , p
méprisant leur p eu p le au.X di r 1geants bienveillan tSs, m odestes
des S et aiman
mant leu T S
e ceux qui appartenaient aux
aux chefs quels qu’ils soient, mêm
basses. 125
et aux couches sociales les plus
124
TEXTES POLITIQUES. TOME 1
EPITRE IV
La loyauté dans l'équité - «Il n’y a pas de loyauté [envers les chefs] pour désobéir à
Allah ! L’obéissance n’est valable que pour le bien ! ».
Dans les deux recueils authentiques de hadiths, selon Ibn ‘Umar, le
Prophète ($£) a dit : L’obéissance à Allah et au Messager
- «Vous êtes tous responsables de vos troupeaux. L'homme est
berger parmi les membres de sa famille et responsable d’eux. Allah a dit :
La femme est bergère dans le foyer de son époux et [Je na créé les Djinns et les Humains quafin quils M adorent]
responsable de ce [foyer]. L’esclave est berger dans la gestion (Coran 5156)
des biens de son maître et responsable de ses biens. Vous êtes
donc tous bergers et responsables de vos troupeaux. »!{ Oak YEN
PAIE Ras TN Ne er
LS
ES
RSSRE AE ES
aps Z o e7237? Ak a z,Les 59 ,.
(le Jour où leurs visages seront tournés et retournés dans le feu. ils
secrieront : « quel regret de n'avoir pas obéi à Allah et de n'avoir
154 Ce célèbre hadith qu’Ibn Taymiyya utilise dans de nombreuses épîtres et qu’il pas
obéi au Prophète ` et ils diront : « Seigneur. nous obéissions à nos
développera plus en détail dans son « Siyâssa Shar’iyya » se base sur la métaphore chefs et à nos dignitaires et ceux sont eux qui nous ont détourné au
pastorale que l’on retrouve dans de nombreuses cultures. Ce point sera développé en droit chemin] (Coran 33 66-67)
commentaire du dit traité.
126 127
EPITRE IV
TEXTES POLITIQUES. TOME 1
4 ERRA 99 28 p 77870 Al-Bukhârî et Muslim ont rapporté, selon Abû Hurayra, que le
O CLR ACTES js bises 5 Prophète (4) a dit :
EC CESSE
Ta rar AN
One LES
D vos
2 - «Il ya trois types de personnes auxquelles Allah ne s’adressera
ne les purifiera
partie de ceux pas au jour du Jugement, ni ne les regardera,
[Car ceuxqui obéissent à Allah et à Son Prophète feront
qu'Allah a comblés de Sa grâce parmi les prophèt es. les justes. se et qui subiront un terrible châtiment :
excelle nts compa gnons que ceux-là I]
martyrs et les saints. Et quels Premièrement, un homme qui détient un point d’eau dans
(Coran 4.69)
une terre désertique et qui en interdit l’accès aux voyageurs.
a sirr E ie a A P PA R= E ST re PEN : ’ E-A
me EN á a ab os Deuxièmement, un homme qui s’est engagé à acheter une
FES ER AE Dee morue ge onfs 2e TT e marchandise en fin d’après-midi en jurant au nom d’Allah
LC) ESS ASSIS Ge elagélls One aile D Ge qu'il la prendra à tel prix. L’autre le croit, mais finalement
L’obéissance à Allah et à Son Messager est donc obligatoire en soi, l’acheteur ne tient pas sa parole.
tandis que l’obéissance aux dirigeants est obligatoire du fait de Ponte Troisièmement, un homme qui a prêté allégeance à un chef,
er à
qu’Allah en a donné. Celui qui obéit à Allah et à Son Messag mais uniquement pour recevoir de lui une gratification. S'il
Allah,
travers la loyauté qu’il affiche à l'égard des dirigeants fidèles à l’obtient, il se montre loyal, mais si on la lui refuse, il trahit. »
celui-ci recevra sa récompense d’Allah. Quant à celui qui se montre
publics
loyal envers eux uniquement quand il tire profit des services
dirigeants] lui
et [de la distribution] de biens ; c’est-à-dire que si [les
; ce dernier
donnent, il obéit et s’ils ne distribuent pas, il se soulève!
n’aura nulle part dans l’au-delà.
——————
LES GUERRES
CIVILES
157 Dans ce passage, Ibn Taymiyya montre la contradiction de ceux qui accusent de
mécréance le camp de Mu’âwiya, alors que ‘Ali en personne les considérait comme
musulmans et leur accordait des droits et des statuts propres aux musulmans.
158 JI s’agit d’un cheikh influent appartenant au courant des Mutazilites. Né en l’an 8 de
l'Hégire, il serait mort vers les années 140H d’après ses biographes !
15 Né en 135H et mort en 235H, Abü al-Hudhayl était considéré comme un chantre du
mutazilisme également.
TEXTES POLITIQUES, TOME 1 ERITRE V
En résumé, ces hérétiques, qu’ils soient kharidjites, rafidites ou l'intérieur de l'Oumma, que l'affaire concerne un sujet religieux ou
>. f è » .
Les Sunnites sont tous d'accord P pour affirmer la bonne foi [des deux (Ibn Taymiyya fut interrogé au sujet de deux groupes de paysans qui
parties], mais ils se divisent ensuite en tendances pour déterminer se firent la guerre. Lun des deux groupes prit le dessus sur l’autre et
laquelle
q [d’entre elles] était dans le bon droit ou dans le tort. massacra un grand nombre d’entre eux après leur défaite. Doit-on
Pour les premiers, seul ‘Ali est fautif. Pour les deuxièmes, toutes les considérer les victimes de ce massacre comme des « damnés »
parties étaient dans leur bon droit. Pour les troisièmes, seul un camp [condamnés à l'Enfer] du fait qu’ils correspondraient à la description
était dans son bon droit, et pour les quatrièmes, il faut s'abstenir contenue dans cette parole du Prophète (4) :
totalement d'émettre un avis sur ces querelles, en sachant que ‘Ali et - «Le meurtrier et sa victime iront en Enfer ! »
ses partisans étaient les plus justes des deux camps, ainsi que
De plus, est-ce que les victimes de ce massacre doivent être
l’indiquait le hadith d’Abü Said, lorsque le Prophète (3#) dit :
considérées comme des martyrs tombés sur le champ de bataille ?)
- « Des factieux se rebelleront dans un moment de division entre
[Ibn Taymiyya] répondit : louange à Allah. Si les victimes du
les musulmans, et ils combattront le plus juste des deux
massacre ont reculé [face à leur ennemi] avec l’intention de se repentir
camps. » © `
de ce type de combat interdit, dans ce cas on ne peut les considérer
C’est ce qui se produisit effectivement pendant la guerre de Syrie. comme condamnées à l'Enfer, car Allah accepte le repentir de Ses
Les hadiths prouvent que la guerre des chameaux était une Fitna serviteurs et pardonne les méfaits.
(guerre civile) et qu’il fallait dans ce cas s'abstenir de combattre. Telle Cependant, s'ils ont reculé par simple faiblesse et que, s'ils l'avaient
est la position qui ressort des textes d’Ahmad et de la plupart des pu, ils auraient tué leur adversaire, alors ils iront effectivement en
partisans de la Sunna. Enfer, comme le Prophète (&£) l’a dit :
Cette conduite s'applique depuis cette époque aux oppositions - « Lorsque deux musulmans se combattent sabre à la main,
verbales comme aux affrontements physiques qui peuvent émerger à tous deux iront en Enfer ! »
Les compagnons demandèrent :
rebelles » et des
Or, la victime d’un meurtre est plus affectée qu’un fuyard subissant « Khawâridj » : est-ce que ces deux termes sont syno
nymes, ou existe-
une défaite. Ensuite, comme cette calamité n’entraine pes le ue t-il des différences entre les deux ? Est-ce que le
droit islamique fait
(excommunication) du fait que le meurtre est un simple « péché » [et une différence dans le traitement de ces deux fléaux,
ou non ? En effet,
non un acte de mécréance], à plus forte raison la défection devant une personne prétend que les guides de cette
communauté sont
lennemi ne peut entrainer le takfir. D'ailleurs, le tort de celui qui se unanimes à considérer qu’il n’existe pas de différence
entre les deux,
montre déterminé à combattre [dans une guerre civile] est bien plus si ce n'est au niveau de la terminologie. Un contradict
eur s’est opposé
grand que le tort de celui qui s’est fait tuer, de même que sa en indiquant que le calife ‘Ali à fait la différence entre
l’armée de Syrie
condamnation à l'Enfer fait encore moins de doute. En sier ce [commandée par Mu’âwiya] et les rebelles de Nerh
evand. Lequel des
dernier [la victime] a vu sa transgression prendre fin avec son De deux a raison ?)
alors que le premier [le vainqueur] continue de panique l'action [Ibn Taymiyya] a répondu : Louange à Allah. Conc
ernant lavis qui
abominable. C’est pour cela que certains [Link] la Loi ont dit : considère que les grands imams sont unanimes
à dire qu'il n’y a pas
- «Le factieux qui est capturé dans sa fuite doit être exécuté s’il de différence entre les deux, si ce n’est dans l'app
ellation, cet avis est
existe encore un groupe dont il pourra venir grossir les tarigs faux et celui qui le défend est un novice bien avent
ureux.
tandis que celui qui est grièvement blessé doit être épargné. » En effet, ce refus de distinguer [les deux types] se
retrouve dans un
groupe de oulémas disciples d’Abû Hanifa, ash-S
En effet, ce dernier ne pourra plus commettre de mal [du fait de son häfi, Ahmad et
état] tandis que le fuyard indemne pourra recommencer. d’autres. C’est le cas de certains juristes qui ont fait
le choix de placer
indistinctement dans le chapitre « combattre la rébel
Quant à celui qui est tué au combat, on peut supposer que cette lion » les guerres
d’Abû Bakr contre ceux qui ne versaient pas la Zakât
calamité amoindrira son châtiment, même s’il est conduit en Enfer, , les guerres de
Alf contre les Khawärij, ou encore ses guerres
sachant que la défaite est une calamité moindre que la mort. contre l’armée du
chameau, celle de Siffin ou contre différents parti
s se réclamant de
l'Islam, tout cela dans le même chapitre.
161 Hadith rapporté par al-Bukhârî, Muslim, Abû Dâwûd, Ibn Mâja et d’autres.
136
137
TEXTES POLITIQUES. TOME 1 EPITRE V
Malgré cela, ils sont tous d’accord pour considérer que Talha, az- l'attestent la plupart des textes des grands imams et leurs disciples,
»
x ;
qu'ils appartiennent aux malékites, hanbalites, shaféites et autres.
Zubayr et d’autres compagnons [ayant pris part à des troubles] étaient
des personnes justes qu'il est interdit d’accuser de mécréance ou de
déviance. Ils sont d’accord aussi pour les considérer comme des Quelques hadiths sur les Khawâridij et le devoir de les
personnes ayant fait un effort de réflexion (mujtahidün) et qui soit combattre
ont fait le bon choix, soit se sont trompés, sachant que leurs péchés
leur seront pardonnés. Par ailleurs, ils sont tous d'accord pour Il a été attesté dans le Sahih que le Prophète (4£) a dit:
considérer que les rebelles ne sont pas systématiquement des « Un groupe rebelle se soulèvera dans un moment de division
« déviants ». entre les musulmans. Ils seront combattus par le plus juste des
Ainsi, si l’on met ces deux catégories sur le même plan, il faudrait deux camps. »
aussi considérer que les Khawärij et les justes qui les ont combattus Ce hadith mentionne les trois partis [impliqués dans cette guerre
soient égaux!®. C’est la raison pour laquelle certains ont accusé de civile] et précise que les « rebelles » appartiennent à une troisième
déviance tous les rebelles, tandis que les partisans de la Sunna sont catégorie qu’il ne faut pas confondre avec [les deux autres]. Le camp
unanimes à reconnaitre la droiture des compagnons. de ‘Ali était donc le plus proche du Vrai que celui de Mu’äwiya. Il a
En revanche, la majorité des oulémas font la distinction entre les ajouté au sujet des Khawäridj :
Khawäridj qui se soulèvent (al-mâriqûn) % et les armées du chameau « Vous mépriserez vos prières, vos jeûnes et vos récitations du
ou de Siffin et d’autres, que l’on peut considérer comme des rebelles Coran en regard des leurs. Cependant, ils lisent le Coran [sans
qui ont fait un effort de réflexion (mujtahidün). Certains en saisir le sens] et sortent de l’Islam comme la flèche sort du
compagnons entrent dans cette dernière catégorie. C’est l’avis d’une carquois. Où que vous les croisez, tuez-les ! Car il y a un
majorité d'experts du hadith, de juristes et de penseurs ainsi que
. .
. . .
3
162 L’argument d’Ibn Taymiyya pour réfuter cet avis suit un raisonnement
logique. Il «Si ceux qui les combattent savaient ce que la langue de leur
partis qui étaient eux-même s
rappelle que les khawäridj ont été combattus par des prophète leur a promis, ils les écraseraient avec plus de
A . . + .
dans les guerres civiles musulman es (Ali, Mu’âwiya , Abdullah ibn az-Zubayr,
impliqués
etc.) et qui furent accusés de rebelles par leurs adversaires. En conséquence,
il n’est pas conviction ! »"5
cohérent de tous les placer sur un même pied d’égalité.
la
163 Cette adjectif mériqün (qui se soulèvent) ajouté au nom Khawäridj, permet de faire
la mettre en
différence entre les groupes qui ont une pensée kharidjite sans pour autant
la révolte armée, et ceux qui prennent les armes et causent de vrais
application par
de distinguer entre les
troubles. Cette distinction peut permettre, de nos jours,
kharidjite et ses vrais militants actifs sur le A Hadith rapporté par al-Bukhârî, Ahmad dans son Musnad et d’autres.
sympathisants d’un groupe de tendance
terrain. Hadith rapporté par Muslim et Abû Dâwûd.
138 139
TEXTES POLITIQUES, TOME 1 EPITRE
V
Muslim a rapporté ces hadiths dans son Sahîh selon dix voies de I a donc fait l'éloge d’al-Hassan pour la réconciliation qu’Allah
transmission, et al-Bukhârî la également rapporté selon diverses effectuerait entre les deux camps par son biais : d’un côté le groupe
voies. Ces paroles abondantes du Prophète (¥%) sur le sujet sont de ‘Ali et de l’autre le groupe de Mu’âwiya. Cela indique que
présentes dans les divers Sunan et recueils de hadiths et acceptées s'abstenir de combattre était la voie préférable et que le combat n’était
unanimement par les oulémas de notre Oumma, depuis les ni obligatoire, ni préférable.
compagnons jusqu’à leurs disciples. [Ceci est renforcé par le fait] que Or, il est attesté que le Prophète (£) a ordonné et incité à lutter
les compagnons étaient unanimes à combattre ces Khawârij par les contre les Khawärij. Comment alors mettre sur le même plan ceux
armes. qu'il a ordonné et incité de combattre et ceux dont il a fait l’éloge, les
En ce qui concerne maintenant l’armée du chameau et de Siffin, il y qualifiant d’« objecteurs » ? Ceux qui osent mettre sur un pied
avait en effet une partie des [compagnons] qui ont combattu dans ce d'égalité les compagnons qui se sont combattus à la bataille du
camp, tandis qu'une majorité des grands compagnons se sont chameau et à Siffin et les disciples de Dhul-Khuwaysira at-Tamimi!6s
abstenus de combattre dans un camp ou dans l'autre. Ces et leurs semblables parmi les Khawärij rebelles ou les Harürites
« objecteurs » [târikûn = qui ont délaissé le combat] ont invoqué les transgresseurs ; ceux-là tiennent clairement des propos d’ignorants et
nombreuses références attribuées au Prophète (££) qui appelait à d’injustes. Il est nécessaire de traiter ce genre de personnes comme
s'abstenir de participer aux guerres fratricides (fitna), tout en Pon traite les Rafidites et les Mutazilites qui accusent de mécréance
considérant ces troubles comme une guerre fratricide. ou d’iniquité les armées qui se sont affrontées à la bataille du chameau
‘Alf était quant à lui ravi de combattre les Khawäridj et il rapportait et de Siffin, au même titre qu'on peut le faire pour les Khawârij
le hadith du Prophète (4£) ordonnant de les combattre. Mais lorsqu'il rebelles.
combattit l’armée de Siffin, il admit qu'il m'avait pas de référence à Or, les Anciens et les grands imams se sont divisés sur la question de
leur sujet et qu'il suivait là son propre jugement. Parfois, il louait leur excommunication en deux avis connus, en sachant qu'ils étaient
même ceux qui: n’assistaient
: :
pas au combat 166 ®. d'accord pour célébrer les louanges des compagnons qui participèrent
Dans le Sahih, il a été attribué au Prophète (#£) cette parole au sujet aux batailles du chameau et de Siffin, comme pour s'abstenir de se
d’al-Hassan :
prononcer sur les disputes qui les divisèrent. Quelle différence entre
les deux [positions] !
- « Mon fils que voici sera un grand homme et Allah
réconciliera par son biais entre deux grands groupes de
musulmans ! »!67
Par ailleurs, le Prophète (4£) a ordonné de combattre les Khawârij « Je jure par Allah que s'ils refusent de verser [la zakât] ne
avant même qu’ils ne débutent les hostilités. Tandis que les rebelles serait-ce que sur un petit chevreau, alors qu’ils la versaient au
[qui participent à une guerre civile], Allah a dit à leur sujet : Messager d’Allah, je les combattrai ! »!?!
[Lorsque deux groupes de croyants se livrent à une guerre. tentez de Ceux-là étaient combattus pour ne pas verser les impôts obligatoires,
les réconcilier. Si lun des deux agresse l'autre. alors combattez même lorsqu'ils en reconnaissaient la légalité.
l'agresseur jusquà ce quil se plie à l'Ordre d'Allah. Sil se plie. alors
réconciliez entre les deux en toute équité. et montrez-vous justes. car
Allah aime les Justes] (Coran 49.9) Doit-on accuser de mécréance celui qui refuse de verser la
LATE
ace LALE
LA Let 2RO ES AT TL NT Zakât ?
oi (sl Gest ololbo
r Las Lo 11 TR
cé és ss os os le
e tey se
LG 6 hf Les juristes se sont ensuite divisés pour savoir s’il fallait accuser de
AE
ORAA mécréance celui qui refuse de verser la Zakât et qui va jusqu’à prendre
-ats A
t
cal mA Sr p 97?2 sarot S oe
Il a dit aussi :
- «Si je les rencontre moi-même, je les ferai exterminer comme 171 Hadith rapporté par al-Bukhârî et d’autres.
172 A notre époque, l'organisation « Etat islamique » contredit ce hukm en accusant de
le fut le peuple de ‘Âd ! »170 mécréance tout groupe qui s’oppose à elle ou se rebelle contre sa domination, en
prétendant qu’elle représente un « Califat » et que tout opposant à ce califat deviendrait
C’est le cas également pour ceux qui refusent de verser la Zakât. Abû automatiquement mécréant. Or, cette caractéristique de l’organisation El qui consiste à
Bakr et les compagnons ont choisi de les combattre d emblée. Abû
. ? 2 A
rejeter toutes les autres tendances et formations islamiques s'apparente au kharidjisme.
Inversement, dans ce chapitre, Ibn Taymiyya rappelle que certains juristes
Bakr a dit à ce sujet : excommuniaient les Khawäârij du simple fait de leurs déviances dogmatiques. Il y a donc
une différence nette entre une rébellion islamique classique basée sur un désaccord
doctrinal ou une hostilité personnelle et un mouvement dont l'idéologie peut être
considérée comme « kharijite ».
169 Hadith rapporté par al-Bukhâri, Muslim, Abû Dâwüûd et d’autres. 1 11 fait allusion au verset du Coran qui vient d’être cité dans le précédent chapitre
170 Hadith rapporté par al-Bukhâri, Abû Dâwüd et Ahmad. (Coran 9.49), où Allah ordonne de concilier entre « deux groupes de croyants » qui en
142 143
TEXTES POLITIQUES. TOME 1
Allah sait mieux
l'hostilité et l'affrontement armé qui les opposent ; et
que nous.
EPITRE SIXIÈME 7
COMMENT
RETABLIR LA
PAIX ?
E
EEE E EE
E ee
NA
425
Sa z aa aG
LENSsr ES LEE (D)SL
$a Lit sie
175 Ibn Taymiyya ouvre cette épître avec ce long passage de la sourate 3 qui résume
parfaitement la position de l’islam sur la nécessaire union et cohésion des musulmans :il
est d’abord ordonné aux musulmans de rester unis, il est ensuite rappelé qu'avant l'islam,
ils étaient divisés en factions et tribus. Puis, pour dissuader les musulmans de sombrer
dans les divisions, il est rappelé les errements des nations précédentes (juifs et chrétiens)
qui se sont divisés en d’innombrables sectes et tendances. Enfin, le passage se clôt avec
la promesse du Paradis pour ceux qui se conforment à cette voie et l’Enfer pour ceux qui
y contreviennent. Toutes les autres questions qui seront traitées dans cette épître feront
échos à ces versets.
TEXTES POLITIQUES. TOME 1 EPITRE M
GERS ie SIEGEBAS
oe - SAs, Z DS D 11%
CONit LA
Tel est donc le statut des croyants lorsqu'ils viennent à s’entretuer.
DAS USER RE KT)
2A Le IR 7 ses AC + s Li
L'obligation d'œuvrer à la réconciliation factions]. Ce dernier pourra même se voir rembourser cette
compensation sur la Zakât des musulmans et demander la
Dans une telle situation, il est obligatoire de rétablir entre ces deux contribution des gens même s’il est lui-même riche. Le Prophète (4£)
factions [rivales] la conciliation prescrite par Allah et Son Messager. a dit à Qubaysa ibn Makhäriq al-Hiläli :
On dira à l’une [des factions] : « De quoi veux-tu te venger ? » et à - « O Qubaysa, il est interdit de demander [la contribution des
l'autre la même chose. S'il apparait certain que l’une des deux factions gens] sauf pour trois cas : premièrement, un homme atteint
a agressé l’autre par l’atteinte à quelques personnes où biens, on doit par une banqueroute ayant détruit tous ses biens ; [celui-là
lui garantir de recouvrir ce qu’elle a perdu. Et s’il apparait qu’elles se peut demander une contribution] afin d’obtenir de quoi
sont mutuellement agressées, il faut rétablir la justice entre elles selon survivre et après cela, il cessera [de réclamer]. Deuxièmement,
le Talion, ainsi que l'indique Allah : un homme vivant dans une misère extrême. Il peut solliciter
ILe Talion vous a été prescrit pour les meurtres. un homme libre pour
trois hommes raisonnables pour qu’ils annoncent à leur
un homme libre et un esclave pour un esclave. une femme pour une peuple : “untel est dans la misère”. Il récoltera leurs dons
femmel (Coran 2178)
jusqu'à obtenir de quoi survivre et après cela, il cessera [de
A
BASAG AL I DERE CS réclamer]. Et enfin, un homme qui doit payer un
dédommagement. Il peut réclamer des dons jusqu’à ce qu’il
Certains Anciens (salaf) affirmaient que ce verset a été révélé pour obtienne de quoi le rembourser, puis il cessera [de
un cas similaire : deux groupes s'étaient affrontés et Allah leur avait réclamer]. »!7$
ordonné d’appliquer le Talion, en disant : {Mais si l’un fait grâce en Il est obligatoire pour tout musulman en capacité de le faire
cela à son frère} ; la grâce désigne ici le fait que l’une des deux parties d'œuvrer de toutes ses forces à réconcilier entre eux et les enjoindre à
pardonne à l’autre : {qu’il soit suivi en toute convenance} ; c’est-à-dire respecter les commandements d’Allah là-dessus. Celle des deux
que celui qui détient le droit [de se venger] en use modérément. Mais parties qui s’estime lésée et agressée par l’autre, et qui patiente malgré
si l’une des deux parties avance l’excuse qu’elle n’est pas en capacité tout et pardonne, celle-ci sera élevée et soutenue par Allah, ainsi que
de payer [le dédommagement], il est autorisé qu’un tiers prenne à sa cela est rapporté dans le Sahih, selon la parole du Prophète (&£) :
charge le versement à des fins de réconciliation [entre les deux
- «Allah ajoutera en honneur tout être qui pardonne, Il élèvera
tout être qui s’humilie devant Lui, et en rien une aumône
A . » “|: . .
ils ne bénéficient pas des mêmes droits que les autres factions rebelles classiques : ils versée n’entame l'argent possédé. »'’
peuvent être attaqués sans sommation, ni tentative de conciliation ;
C. Plus loin, Ibn Taymiyya évoquera un troisième cas : un affrontement contre des
Allah a dit :
groupes criminels et des factieux qui ne sont pas motivés par des mobiles politiques, ils
doivent être combattus par les autorités par tous les moyens disponibles : «Si maintenant,
ils s'attaquent aussi aux musulmans qui peuplent ces régions, il s'agit de « corrupteurs
sur la Terre » qui combattent Allah et Son Messager. Ils méritent alors un châtiment B Hadith rapporté par Muslim, Abû Dâwûd et ad-Dârimî.
exemplaire en cette vie et dans l'autre. Allah est plus savant l». Hadith rapporté par Muslim, Tirmidhî, Ahmad et ad-Dârimî.
150 151
EPITRE VI
TEXTES POLITIQUES. TOME 1
qui Et dans ce hadith :
[Tout mal causé aura pour compensation un mal égal alors celui
pardonne et veille à la conciliat ion se verra récompe nsé par Allah
(Coran 42.40)
- «Aucun péché ne mérite plus d’être vengé en cette vie que
loppression et aucune bonne œuvre ne mérite plus d’être
3 .
(OISE
L'oppression est punie de mort
‘Amrû ibnn A Aws a didit que ce verset s’adressait
: it àà ceux quii ne se
montrent pas injustes quand ils subissent une injustice. Allah à dit
Allah se venge de tout oppresseur criminel en cette vie et dans l’autre
aux croyants au sujet de leurs ennemis :
car l'oppression est punie de mort. Ibn Mas’üd a dit à ce sujet :
- « Même si une montagne devait oppresser une autre, Allah [Si vous supportez et restez pieux
rien vous nuire] (Coran 3120)
leurs manigances ne pourront en
AE REBe bim Lt AE
180 Hadith rapporté par at-Tirmidhî (hassan-sahîh), par Ibn Mâja, Abû Dâwud et Ahmad
152 153
TEXTES POLITIQUES. TOME 1 EPITR VI
pieux et supporte les vicissitudes. alors Allah ne prive point les (AU - Lêm -Râ ’ Voici un Livre aux versets explicites ` et détaillés de
bienfaisants de leur salaire ! »} (Coran 12.90) la part du Sage omniscient ` Pourquoi n'adorez-vous pas qu'Allah ? Je
viens de Sa part vous annoncer bonne et mauvaises destinées * Alors
demandez le pardon de votre Seigneur et repentez-vous devant
RA ns ESSENS 1, 5
Lui et ainsi IL vous fera jouir d'une bonne existence jusqu'à un terme
préfixé et Il offrira à tout méritant son méritel (Coran 111-3)
Oea a ea ái LES SES SEA
[Allah ne les châtiera pas tant que tu vis parmi eux et Allah ne les
Lorsque les deux factions se font face, et que les croyants agissent
châtiera pas tant qu'ils invoquent Le pardon (Coran 8.33) dans le but de rétablir la concorde et l'amitié entre elles, et que la
Fer ere esee k s91 349 Z, Ar faction qui agresse invoque cet argument :
CDS SET Es ei ii De
- «Allah nous a donné le droit de nous venger dans ce verset :
Et dans un hadith, le Prophète ($) a dit : {Le Talion vous a été prescrit pour les meurtres] jusqu’à [ainsi
- « Quiconque multiplie les demandes de pardon, Allah le que pour les blessures} »
délivrera de tous ses soucis, lui offrira une issue à tous ses Les croyants savent que cela mènera nécessairement à des actes de
ennuis et lui accordera une subsistance de là d’où il ne s’attend mécréance, du fait des meurtres et des pillages que [cette vengeance]
. \ \ . »
pas ! » 181
engendrera, mais pourtant ils disent :
Allah a dit: - « Nous avons des droits sur eux. Alors nous ne cesserons pas
tant que nous n'aurons pas accompli notre vengeance épée à
la main. »
81 Hadith rapporté par Ahmad dans son Musnad, Abû Dâwüd, Ibn Mâja et al-Hâkim.
154 155
TEXTES POLITIQUES, TOME 1 EPITRE VI
Et voilà qu’ils attaquent leurs rivaux et que le vainqueur commet des parole à l’absent, car bien souvent l’absent comprend mieux
transgressions, tue et sème le chaos sur la terre. Est-il alors obligatoire la parole que celui qui l’a entendue de vive voix ! »!#
de combattre cette faction qui commet oppression et le meurtre,
après qu'il leur a été commandé de faire le bien ? Si non, comment
L'obligation de conciliation
lľimâm doit traiter cette faction rebelle ?)
Dans une telle situation, il est obligatoire de se conformer à la
La réponse conduite ordonnée par Allah et Son Messager, comme ici :
[l-Orsque deux groupes de croyants se livrent à une guerre tentez de
Il a répondu : Louange à Allah. Il est interdit de combattre ces deux les réconcilier Si lun des deux agresse l'autre. alors combattez
l'agresseur jusquà ce quil se plie à l'Ordre d'Allah. Sil se plie. alors
factions [rivales] selon les indications du Livre, de la Sunna et du réconciliez entre les deux en toute équité. et montrez-vous justes. car
consensus des doctes. Cet interdit est si fort que le Prophète (%%) a Allah aime les Justes] (Coran 49.9)
dit :
Aa eae eaat a eae a CU
- __« Lorsque deux musulmans se combattent sabre à la main, le pi no E LLb ET ra i a Go
PA 7 $ Zir
sz ve Gash 24 Aoh osar
meurtrier et sa victime iront en Enfer ! » Sebof sslAE GES ii SENTE
Les compagnons demandèrent : pra zar BeeA Eeee Ar AN ia
Oaai eie
- _« O Messager d'Allah ! Pour le meurtrier nous comprenons, Il est donc obligatoire de réconcilier ces deux groupes, ainsi qu'Allah
mais pour sa victime ? » nous l’a ordonné.
Il répondit : Or, la réconciliation peut se réaliser de diverses manières. Parmi
elles, le fait de réunir les recettes de la Zakât et d’autres dons afin de
- « Lui aussi avait l'intention de tuer son adversaire. »!82
remédier à cette situation, car les dédommagements versés en vue de
Il a dit également : réconcilier des parties autorisent [le conciliateur] à recueillir des
- « Ne revenez pas à la mécréance après moi en vous sommes de la Zakât à la hauteur des dédommagements, ainsi que
entretuant ! » l'ont rappelé des juristes tels que les disciples d’ash-Shäfii, Ahmad et
Ainsi que : d’autres et ainsi que l’a dit le Prophète (4) à Qubaysa ibn Makhäriq :
- «Votre sang et vos biens sont sacrés, tout autant que ce jour- - «© Qubaysa, il est interdit de demander [la contribution des
ci, en ce pays-ci et ce mois-ci. Que le témoin rapporte cette gens] sauf pour trois cas : premièrement, un homme atteint
par une banqueroute ayant détruit tous ses biens ; [celui-là
182 Hadith rapporté par al-Bukhârî, Muslim, Abû Dâwüd, Ibn Mâja et d’autres. 83 Hadith rapporté par al-Bukhäri et Muslim.
156 157
TEXTES POLITIQUES, TOME 1
EPITRE VI
peut demander une contribution] afin d’obtenir de quoi Si les tentatives de réconciliation échouent, on comba
t
survivre et après cela, il cessera [de réclamer]. Deuxièmement, l’agresseur
un homme vivant dans une misère extrême. Il peut solliciter
trois hommes raisonnables pour qu'ils annoncent à leur Si l’une des deux factions « transgresse » dans la mesure où elle refuse
peuple : “untel est dans la misère”. Il récoltera leurs dons d'appliquer la justice rendue, qu'elle ne répond pas à l’ordre d’Allah
jusqu’à obtenir de quoi survivre et après cela, il cessera [de et de Son Messager et qu’elle continue de combattre en cherchant à
réclamer]. Et enfin, un homme qui doit payer un tuer et spolier son adversaire, comme cela s’est déjà vu, dans
ce cas,
dédommagement. Il peut réclamer des dons jusqu’à ce qu’il s'il n'y a pas d’autres moyens de l'arrêter hormis par la force, elle doit
obtienne de quoi le rembourser, puis il cessera [de réclamer]. » être combattue jusqu’à ce qu’elle se plie à l’ordre d'Allah. Or, s’il est
Parmi les autres manières de réconcilier, il y a le pardon d’une des possible de faire appliquer la décision de justice sans recourir à la
deux factions ou des deux, qui renoncent au dédommagement pour guerre, en appliquant par exemple des sanctions, l’'emprisonnement
les personnes et les biens qu’elles ont perdus : ou en tuant uniquement certains de leurs membres et autres, on se
passera de la guerre.
[Celui qui pardonne et se réconcilie. son salaire incombera à Allah et
Celui-ci n'aime pas les injustes) (Coran 42.40) Quant à celui qui prétend qu’« Allah nous a ordonné de réclamer
vengeance », il s’agit d’un mensonge à l’encontre d’Allah et de Son
Messager, car Allah n’a pas obligé celui qui subit de la part de son
Parmi les autres moyens, il y a le fait de juger en toute équité en frère musulman une injustice ayant affecté ses proches, ses biens
ou
examinant avec exactitude les pertes en hommes et en biens dans son honneur, à demander son droit [par la vengeance]. Au contrair
e,
chaque camp et de faire appliquer le Talion : {un homme libre pour chaque fois qu’Il a mentionné les droits des humains dans le Coran,
un homme libre, un esclave pour un esclave et une femme pour une Il a appelé au pardon:
femme} ; et si l’un des deux camps a subi plus de préjudice que l’autre, [Quant aux blessures, elles tombent sous la loi du talion Quicon
que
dans ce cas : {qu’il soit suivi en toute convenance et qu’il acquitte en renonce par Charité à ce droit obtiendra la rémission de ses
péchés]
(Coran 545)
toute honnêteté du dédommagement}. Si on ignore le nombre de tués
ou la valeur exacte des biens spoliés, l’inconnu est considéré comme
€
5-2
A UE AA OS
a BIS as
ESS =
ES
(ro
néant. Mais si une des deux parties réclame une part supplémentaire
I) la moitié de celle-ci devra lui être versée. à moins quelle n'en
à l’autre, elle devra soit la faire jurer pour nier cela, soit apporter la fasse
remise elle-même où son représentant ( )} (Coran 2
237)
preuve, soit encore s'abstenir de prêter serment ; on décrète alors
Na
ass
l’annulation du serment ou des dédommagements. +2 s
SM ASS as MN SSL
Aer = So ae
ASS
159
TEXTES POLITIQUES, TOME 1
EPITRE VI
Qu'est-ce que la loi du Talion ? petit et l’autre grand, l’un riche et l’autre pauvre, l’un arabe et l’autre
étranger, l’un du clan des Banû Hâshim et l’autre de Quraysh. C’est
Allah a dit : donc une réplique à ce qui était pratiqué au temps de la jâhiliyya
[Nous leur avons prescrit [dans la Thoral : une vie pour une vie. œil lorsqu'un noble de telle tribu était tué, ils tuaient en compensation
pour œil, nez pour nez. oreille pour oreille. dent pour dent. Quant aux un grand nombre de simples hommes de Pautre tribu et si la victime
blessures, elles tombent sous la loi du Talion. Quiconque renonce par
charité à ce droit obtiendra la rémission de ses péchés. Ceux qui ne était un homme de basse condition dans sa tribu, son meurtrier n’était
jugent pas d'après ce qu'Allah a révélé, ceux-là sont les injustes] pas exécuté s’il était un grand notable.
(Coran 5.45)
Allah à donc annulé tout cela avec ce verser : {Nous leur avons
S aI L i a EEK prescrit : une vie pour une vie}. C’est l'équité qui leur fut prescrite
dans la mesure où une vie vaut une autre vie et que l'injustice est
DI NEYL
AEA
at oI
AA asi
G <es
D ARte I5
TAP tera
PDR
CS ur AS AT,
PN r Ge lost hihe A
xÀ
E
(Celui qui à été tué injustement. Nous avons donné autorité à son
proche lae réclamer justicel. mais sans exagérer dans l'exécution]
(Coran 17.33)
Il en est ainsi, bien que cette loi ait été prescrite aux enfants d'Israël,
car notre loi est semblable à la leur, puisque cette partie de la DRAA NELE EA
Le das LUEE E Gas
AA a a h
Gi Ii
A brege
EN
Ga pecte A
x aIr Ay
Législation n’a pas été abrogée. [Le Talion] implique d’établir l’équité
ERA rA E LOT Tr a
dans les dettes de sang entre croyants, ainsi que le Prophète ($) l’a CD Es SAS 5, SL hr
dit : C'est-à-d
; \
ire qu’on
. »
n’a pas le droit. d'exécute
» ,
r autre que le meurtrier
.
- «Le sang des musulmans est de même valeur et ils sont unis en compensation.
comme les doigts de la main contre les autres ! »15
Le principe de {une vie pour une vie} s'applique même si le Contraindre les récalcitrants à se plier à l’ordre d’Allah
meurtrier est un dirigeant respecté appartenant à une tribu noble et
si la victime est un jeune marchand
'®. Il en est de même si l’un est Si l’une des deux factions demande que soit appliqué l’ordre d’Allah
et de Son Messager et que l’autre dit : « nous allons recouvrer notre
droit par nos propres mains et dans l'instant », il s’agit là d’une des
184 Hadith rapporté par Abû Dâwüd, an-Nasâ’î et Ahmad. pires turpitudes et fait encourir une sentence à ce meurtrier, injuste
185 Dans cette phrase, Ibn Taymiyya entend dénoncer les injustices commises par les
autorités. Il est étonnant de constater que l’exemple qu’il cite en premier est toujours
parfaitement pertinent pour décrire les tensions qui existent dans les sociétés arabes. Hier
comme aujourd’hui, dans le monde arabe, des régimes corrompus briment de jeunes Bouaziz en Tunisie en novembre 2010 ou le jeune vendeur de poisson Mouhcine
marchands, ce qui a récemment débouché sur des contestations ; comme Mohamed Fikri
tué au Maroc en octobre 2016.
160 161
TEXTES POLITIQUES, TOME 1
EPITRE VI
et inique. Si ceux qui se soustraient au jugement d’Allah et de Son (qisâs) et que par conséquent la famille de la victime a le choix [de lui
Messager se trouvent en position de force, il incombe au dirigeant de laisser la vie sauve].
les combattre, et s’ils ne sont pas en position de force, il lui suffira de Si c'est une faction entière qui se rend coupable de l'agression, ils
déterminer simplement ceux qui ont voulu se soustraire au jugement méritent une sanction collective, et s’il n’est pas possible d’arrêter
d'Allah et de Son Messager et faire appliquer justice!$6. leurs actions de manière pacifique, ils doivent être combattus!##. Mais
S'ils disent : « nous devons nous faire justice pour des affaires s'il est possible d'employer des moyens moins brutaux, ils seront
anciennes ». On leur répondra : « nous arbitrons entre vous pour les sanctionnés de manière à les empêcher de s’adonner à la rébellion,
affaires anciennes et récentes. Le jugement d’Allah et de Son Messager l'agression et le parjure des engagements et traités.
s’y appliqueront tout autant ! » Le Prophète (4) a dit à ce sujet :
- «Chaque traitre se verra affublé au jour du Jugement d’un
Le statut de celui qui commet un meurtre après la
étendard [où il sera inscrit “traitre”] qui sera à la mesure de la
conciliation
gravité de sa trahison »!5°
Quant à celui qui commet un meurtre après la conciliation, ou après Allah a dit :
l'engagement [de paix], celui-ci mérite la peine de mort. Certains [Mais si l'un fait grâce en cela à son frère quil soit suivi en toute
oulémas ont même dit qu’une telle personne devait être exécutée dans convenance. Voilà un allégement de La part de votre Seigneur et une
clémence. alors celui qui transgressera après cela subira un
le cadre de la peine légale (hadd)
#7 et qu’une grâce prononcée par la douloureux châtiment] (Coran 2178)
famille de la victime serait irrecevable. Cependant, la majorité [des
Mie era a a LIT Ponte fs son 122% srr
oulémas] affirme que son exécution s'effectue dans le cadre du Talion Ras as gb ais
cé ”
aah GÉ ea iNo
7a ce
EA
A
Une partie des oulémas disent que « celui qui transgressera » désigne
186 Ce passage témoigne d’une époque où les tribus et des « corps sociaux toute personne qui commettra un meurtre après le pardon. Celui-ci
intermédiaires » pouvaient concurrencer l'Etat dans l’utilisation de la force armée. I]
n'était pas rare de voir des affrontement entre tribus même sous le règne de califes, ces
devra être exécuté sans rémission. D’autres en revanche disent qu'il
derniers étant parfois réduits à jouer les simples médiateurs pour faire cesser ces troubles.
Comme cela a déjà été évoqué, Ibn Taymiyya préconise dans ce cas l’intervention de
l’émir, c'est-à-dire de l’autorité politique administrant ces territoires pour mettre fin à ces ————————_—_————_—————————,
guerres tribales en combattant, s’il le faut, la tribu récalcitrante aux tentatives de
médiation et au jugement religieux. 188 I] est intéressant de voir qu'Ibn Taymiyya anticipe deux situations : soit, il est
187 Le Hadd appartient au « droit public » ; c'est-à-dire qu’il s’agit d’une peine légale possible
d'appréhender les membres de cette faction et de leur appliquer des sanctions, soit
prononcée et exécutée par l’Etat sans interférence d’individus tiers, tandis que le Talion cette
faction se rebelle ouvertement contre l’autorité de l’Etat ; dans ce cas,
(gisâs) appartient au domaine du « droit privé » : l’Etat y joue le simple rôle d’arbitre les dirigeants
doivent mobiliser des moyens « militaires » pour mater cette rébellion.
entre des individus dans un litige qui les oppose. Or, pour les meurtres, le Coran autorise Hadith rapporté par al-Bukhâri et Muslim, ainsi qu'Abû Dâwüd, at-Tirmidhi et Ibn
la famille de la victime à gracier le meurtrier en échange d’une compensation. Mâja et d’autres.
162 163
TEXTES POLITIQUES. TOME 1
EPITRE VI
doit être châtié de manière à ne plus pouvoir commettre d’agression. S'il refuse, il sera exécuté. Celui, en effet, qui ne croit ni en Allah,
en
Allah est plus savant ! Son Messager, au Jour dernier, au Paradis et à l’Enfer est dans
un état
d’incroyance bien pire que celui des juifs et des chrétiens. Quant
à
Le statut des peuplades reculées l’injure envers les deux parents, c’est un péché majeur qui conduit
à
l'Enfer.
[bn Taymiyya] a été interrogé au sujet de peuplades [reculées] qui
ne prient pas, ni ne jeunent, ou lorsqu'ils jeunent, ils ne prient pas, Les razzias dans les confins de l'empire
dont les biens sont illicites et qui s’approprient les biens d’autrui. Pour
autant, ils accordent l'hospitalité et protègent les faibles. On ne leur [Ibn Taymiyya] a été interrogé au sujet de peuplades vivant sur
les
connait aucun courant religieux (madhhäb) ; peut-on les considérer confins (thugúr) de lempire et qui mènent des razzias contre les
comme des musulmans ? Arméniens et d’autres. Ils dépensent ensuite ces biens pour l'alcoo
La . , La .
l et
Il a répondu : Louange à Allah. Ceux-là, s'ils vivent sous l'autorité la fornication. Peut-on les considérer comme des martyrs lorsqu'ils
de dirigeants, ces derniers doivent leur ordonner d'accomplir la prière meurent au combat ?
et les sanctionner s'ils la négligent. Il en est de même pour le jeûne. Il répondit : Louange à Allah. S'ils ne font qu'attaquer des mécréants
Et il ne suffit pas qu'ils reconnaissent [théoriquement] l'obligation en état de guerre (muhäribün), les actions ne valent que par
les
des cinq prières, du jeûne du ramadan et la zakât légale. En revanche, intentions. Ils dirent un jour au Prophète (4) :
celui qui ne reconnait pas tout cela, est un mécréant (kâfir). Si - «Certains hommes combattent pour montrer leur courage,
maintenant, ils reconnaissent lobligation de prier, mais ne pratiquent d’autres pour la renommée de leur faction, et d’autres par
?
pas la prière, ils devront être sanctionnés jusqu’à ce qu’ils se mettent ostentation, lesquels d’entre eux combattent réellement sur le
à prier. sentier d'Allah ? »
Il est obligatoire d’exécuter toute personne qui refuse de prier s’il est Il répondit :
adulte et sain d’esprit, selon l’avis des grands oulémas, tel que Mälik,
- _« Celui qui combat afin que la parole d’Allah soit la
ash-Shäfii et Ahmad. De même qu’on leur applique les peines légales. plus
haute, tel est celui qui combat sur le sentier d’Allah ! » 1°
S'il s’agit d’une faction rebelle disposant d’une grande force, il
Donc, si [ces peuplades] n’ont pour autre intention que
devient obligatoire de les combattre jusqu’à les contraindre de de
s'accaparer des richesses et les dépenser pour commettre
s'acquitter des obligations apparentes et régulières, tel que la prière, le des
transgression, il s’agit là d’iniques qui tombent sous le coup
jeûne, la zakât ainsi que l’abandon des interdits, tel que la fornication, des
menaces [de l'Enfer]. Mais si leur intention est d'élever la parole
l’usure, le banditisme (gat’at-tariq) et autres.
Quant à celui qui ne reconnait pas l'obligation de prier et de jeüner,
celui-là est un mécréant qui doit être appelé à faire acte de repentance. 1% Hadith rapporté al-Bukhäri, Muslim, Abû Dâwûd, at-Tirmi
dhi, Ibn Mâja et Ahmad.
164 165
TEXTES POLITIQUES. TOME 1 EPITRE VI
d'Allah et que la religion revienne entièrement à Lui, il s’agit là de En effet, les combattants ont le même statut qu’ils soient de simples
combattants de la foi (mujähidün), et s’ils commettent [à côté de cela] auxiliaires ou des chefs, selon l'avis des grands imâm, tel qu'Abû
de grands péchés, ils auront à leur compte des bonnes et des mauvaises
actions. Si maintenant, ils s’attaquent aussi aux musulmans qui
peuplent ces régions, il s’agit de « corrupteurs sur la Terre » qui
« modernes » ; c'est-à-dire des Etats nationaux, disposant d’une souveraineté, ne
combattent Allah et Son Messager. Ils méritent alors un châtiment reconnaissant pas l'autorité supérieure d’un empire ou d’un chef religieux (pape),
exemplaire en cette vie et dans l’autre. Allah est plus savant ! disposant également de la maitrise de leur territoire, monopolisant l’usage de la force
armée sur ce territoire, etc.
A partir de cette époque, les Etats européens considéraient que seuls étaient légitimes à
Le meurtre d’un factieux combattre et d’être soumis aux droits de guerre les soldats appartenant à une armée
étatique, ce qui excluait tout autant les bandes organisées, les jacqueries, les révoltes
populaires ou la résistance à une occupation étrangère.
(Ibn Taymiyya] a été interrogé au sujet d’un soldat qui Le théoricien du droit allemand Carl Schmitt soulève cette même question en des termes
presque similaires dans son traité intitulé : « Théorie du Partisan » : après avoir rappelé
accompagnait un émir à la chasse. Ce dernier lui ordonna d’attaquer que le droit de la guerre européen consolidé depuis le traité de Vienne en 1815 n’accorde
un groupe de nomades et de prendre leurs biens. Quand il monta sur le statut d’ennemi qu’à un Etat et à ses forces armées, il note que le révolutionnaire, le
partisan ou le rebelle contre une force coloniale est communément exclu de ce cadre dans
la montagne, il aperçut un groupe de trente hommes qui prirent le droit européen, et est considéré comme un simple criminel qu’il faut réprimer par la
aussitôt la fuite. Mais l’émir ordonna [au soldat] de les poursuivre. A police et la justice.
On voit que l’islam n’aborde pas la question de la même manière. Un factieux, un rebelle
ce moment-là, le groupe fit demi-tour pour combattre et l’un d’eux ou même un kharidjite est soumis au droit de la guerre islamique et n’a pas le même
reçut un coup mortel de ce soldat. Le [soldat en question] doit-il être traitement que le bandit de grand chemin qui est privé de droits et qui est crucifié
(Coran 5.33).
considéré comme fautif ou non ?) Pour Carl Schmitt, le problème du droit européen classique est qu’il ne prend pas en
Il répondit : Louange à Allah, Seigneur des mondes. Si cet ordre a compte cette dimension « politique » : « Un autre caractère distinctif qui s'impose
aujourd'hui à notre attention est l'engagement politique intensif qui caractérise le
été donné contre un groupe de factieux et d’oppresseurs qui se sont partisan de préférence à d'autres combattants. Ce caractère politique intensif du
rebellés contre le pouvoir, qui se sont exclus de la nation des croyants partisan est à retenir, ne serait-ce que parce qu'il est nécessaire de le distinguer d'un
vulgaire bandit et criminel, dont les motivations sont orientées vers un enrichissement
et qui agressent les musulmans en répandant leur sang et spoliant leurs privé. (...) Le partisan combat en s'alignant sur une politique et c'est précisément le
biens injustement alors qu’ils ont été invités à se soumettre à l’ordre caractère politique de son action qui remet en évidence le sens originel du terme de
partisan. » (p16).
d'Allah et de Son Messager, dans ce cas il est autorisé de tuer celui L’approche occidentale est encore une fois « institutionnaliste » puisqu’elle discrimine
d’entre eux qui fait demi-tour pour combattre et rien ne peut être les combattants en fonction de leur appartenance ou non à une institution reconnue (Etat).
De ce fait, le partisan, le révolté, le résistant ou, comme à notre époque, le combattant
reproché au [soldat] qui l’a tué selon la situation qui a été décrite!°!. musulman œuvrant à la restauration du monde musulman, sont qualifiés de « terroristes »,
c'est-à-dire des criminels, et sont traités comme tel.
En revanche, l’approche islamique se montre beaucoup plus juste en discriminant selon
des critères politiques : d’un côté, il y a ceux qui combattent pour une cause politique fut-
1 Dans ces derniers chapitres consacrés aux bandes armées et aux factieux, Ibn elle rejetée par l’islam (kharidjisme) et qui sont soumis au droit de la guerre, et de l’autre,
Taymiyya aborde une problématique présente dans la pensée juridique occidentale depuis il y a ceux qui ne combattent pas pour une cause politique (les bandes organisées) et qui
la Renaissance, et plus précisément depuis la guerre de Trente-ans qui s’est achevée en sont traités comme de simples criminels. C’est la distinction qu’Ibn Taymiyya a opéré
1648 avec les traités de Westphalie. Ces traités ont posé les bases des Etats-nations dans ces diverses réponses.
166 167
TEXTES POLITIQUES. TOME 1
168
TEXTES POLITIQUES. TOME 1 POSTFACE
QUEL DROIT CONSTITUTIONNEL ISLAMIQUE ? compte, il est presque impossible de faire la distinction entre leur
projet et celui des libéraux, bien que ces derniers les tiennent dans une
entre « personnalisme » et grande aversion. Le projet de société des Frères musulmans diverge
Maintenant que les différences
des libéraux uniquement sur le fait qu'ils souhaitent une société
«institutionnalisme » ont bien été tracées, il convient d’en déterminer
occidentalisée mais « pieuse », où la pratique et lenseignement de
les conséquences à notre époque, idéologiquement et dans la pratique.
Pislam seraient, en quelque sorte, libres.
Le non-institutionnalisme de l’islam, le fait que cette religion n'ait pas
codifié et imposé d'institutions obligatoires a entrainé plusieurs types Face à eux, les courants djihadistes tirent des conclusions exactement
de réactions à notre époque : inverses du non-institutionnalisme islamique. Du fait que l'islam
n'impose pas d'institution obligatoire, les djihadistes considèrent
D’un côté, les libéraux-laïcs dans le monde arabe qui arguent de
qu'il faut se contenter de reproduire un ordre politique et social
cette absence d'institutions politiques obligatoires pour justifier
extrêmement dépouillé et simple. C’est le cas des expériences de
ladoption des institutions et des idéologies politiques occidentales :
certains groupes combattants qui ont tenté d'établir une gouvernance
« puisque l'islam, disent-ils, n’imposent rien dans ce domaine, cela
sur des territoires libérés, comme on l’a vu en Afghanistan, en
prouve que les musulmans sont libres d'adopter un modèle extérieur
Somalie, Mali et en Irak/Syrie. II s’agit de gouvernances très rustiques
qui sera approprié et profitable, comme on pourrait le faire dans les
où les décisions sont prises de manière informelle en dehors de cadres
domaines industriel et médical en adoptant des technologies et
préétablis, où il n'existe pas d'institutions étatiques stables, de
méthodes étrangères ». Or, pour ces grands admirateurs de l'occident,
parlement (majlis ash-Shürä) fixe, où il n’y a pas, ne serait-ce que de
plus que d'importer quelques aspects positifs du modèle occidental, il
textes fondateurs, comme l'était le traité de Médine à l’époque du
s’agit plutôt d’adopter les doctrines philosophiques occidentales et
Prophète (4#), ni de textes qui fixeraient les modalités du pouvoir.
copier à l'identique les sociétés occidentales sous leur forme actuelle.
La raison en est qu'ils appliquent strictement des manuels de
Dans cette catégorie, on trouve tout un panel de sensibilités qui
gouvernance datant de plusieurs centaines d’années ; comme Siydssa
s'étend jusqu'aux Frères musulmans. Bien que ce mouvement soit, à
Shar iyya d'Ibn Taymiyya qui est utilisé par beaucoup de ces
tort, considéré comme radical et antioccidental, ses théoriciens actuels
mouvements. Cet écrit, comme d’autres, était adapté à son époque où
et dirigeants tiennent un discours très similaire à celui des libéraux en
les collectivités humaines étaient beaucoup plus réduites, les
ce qui concerne les questions politiques. Certains auteurs de ce
populations moins lettrées, l’ordre mondial inexistant et les défis,
courant, tel que Youssouf al-Qardhäwi'”, estiment que le monde
incomparablement moins grands. De plus, il y avait des raisons
musulman doit emprunter à l'Occident la démocratie, le système des
subtiles à cette absence d'institutions fixes. Cela a justement permis
partis, des constitutions sur le modèle européen, etc. En fin de
le passage à divers types de régimes selon les époques. Bien que le
passage du califat prophétique au système monarchique avec les
192 Voir à ce sujet le chapitre « Les modernistes : le fiqh al waqi' pour transformer l'Islam
Omeyyades, constituait une décadence sur le plan religieux et un
en un autre Occident » de la deuxième édition de Fiqh al-Wâqî’. Nawa, 2015.
170 171
POSTFACE
TEXTES POLITIQUES. TOME 1
aux musulmans de créer ces institutions ; les occidentaux ont été
éloignement du modèle initial, il s'agissait sur le plan matériel d'une
nécessaire adaptation à de nouvelles réalités.
« instrumentalisés » pour faire apparaitre dans l’histoire certaines
avancées positives, mais qui ne pouvaient naitre que sur des
Or, si cette « instabilité » institutionnelle du monde musulman a pu
présupposés idéologiques faux et inacceptables par lislam, comme le
jouer un rôle positif et nécessaire dans la première partie de son
prométhéisme et l’immanentisme. Il s’agit d’une « ruse d’Allah » pour
histoire, ce n’est plus le cas aujourd’hui où il faut prendre en compte utiliser l'énergie des ennemis de la religion, pour les faire travailler
la complexification des relations sociales et internationales, la
concurrence de modèles extérieurs et, par-dessus tout, la nécessité
indirectement à son accomplissement et contre leur gré.
172 173
TEXTES POLITIQUES. TOME 1 POSTFACE
nouveau modèle islamique doit rejeter l’institutionnalisme et ses Cela étant dit, il faut aussi admettre que l’absence d'institution et de
dérives idéologiques en donnant la primauté à la qualité morale des règles fixes pour la désignation des gouvernants est aussi une source
dirigeants, tout en s'inspirant de certaines procédures de problèmes. Elle a suscité, dans l’histoire musulmane, des
institutionnalistes. instabilités politiques et d’interminables rivalités personnelles pour
Pour cela, il est urgent que les musulmans concentrent leur réflexion l'accès au pouvoir qui ont débouchés souvent sur des guerres civiles.
sur les ‘ulim sultâniyya qui ont été si négligées depuis des siècles, en La conséquence de ces instabilités fut la victoire du système
orientant une partie des intellectuels musulmans dans cette branche, dynastique qui s’est finalement imposé à partir de la fin du règne de
avec l'objectif de développer et codifier un véritable « droit Mu'âwiya, quand celui-ci décida de désigner son fils Yazid, comme
constitutionnel islamique ». La théorisation des futures institutions « dauphin » pour lui succéder après sa mort. Ce système héréditaire
politiques permettra de préparer l’avènement d’un vrai ordre contrevenait à l'islam, mais il permit d’offrir une certaine régularité et
politique islamique capable de faire face aux nouvelles conditions stabilité au pouvoir en désignant à l’avance le futur dirigeant et en
mondiales : une population humaine bien plus importante qu'il y a limitant les ambitions d’autres prétendants.
14 siècles, une concentration de ces populations dans de grands Cependant, il y a eu avant cela, des tentatives d’institutionnalisation
centres urbains, l'élévation générale du niveau d'instruction ou la pour réguler les successions, mais qui sont restées sans suite. Sur son
sophistication des moyens de communication. lit de mort, le calife ‘Umar ibn al-Khattäb a créé un conseil de six
personnes sur la base de leur ancienneté dans l'islam et de leurs
Quelques pistes de réflexion...
qualités morales et intellectuelles reconnues de tous (Ali, ‘Uthmän,
Prenons l'exemple des « mandats » et la question de la « désignation Abdur-Rahmän ibn ‘Awf, Sa’d ibn Abî Wagqqäs, az-Zubayr ibn al-
des gouvernants ». ‘Awwâm et Talha ibn ‘Ubaydullah). Il désigna également un arbitre
Il a déjà été évoqué dans la préface que le système de suffrage neutre non-éligible (Abdullah ibn ‘Umar) pour désigner le nouveau
universel pour élire les présidents, n’est pas compatible avec Islam calife et deux assistants chargés de contrôler les délibérations (al-
puisque la compétition électorale favorise automatiquement des Miqdäd ibn al-Aswad et Abû Talha al-Ansäri). Il ordonna aux six
personnes ambitieuses dont le tempérament est contraire à l'éthique hommes de s'entendre pour désigner parmi eux le futur calife et limita
que l'islam exige des détenteurs de l’autorité publique, ou parce que ces délibérations à quatre jours”. Dès qu’un des six membres
le suffrage universel implique la participation des masses de personnes obtiendrait le soutien d’au moins quatre autres, il serait élu. Si les six
incompétentes et non motivées par la réalisation de l'intérêt général. hommes se divisaient en deux groupes : trois soutenant un candidat
A ce titre, les critiques développées contre la démocratie par les et les trois autres un autre candidat, ce serait à l'arbitre d'apporter sa
auteurs grecs de lantiquité suffisent déjà à décrédibiliser totalement septième voix pour trancher.
le système démocratique, qui soumet forcément aux passions des
foules incultes et égoïstes le choix des dirigeants.
193 * Ali as-Salläbi. Fasl al-Khitäb
fi sîra ibn al-Khattäb. p626-628.
174 175
TEXTES POLITIQUES, TOME 1 POSTFACE
Cet ijtihâd initié par ‘Umar ibn al-Khattâäb nous permet de une nouvelle fois, deux noms recueillent autant de voix, le chef de
concevoir un nouveau système de succession adapté aux contraintes l'instance d'arbitrage apportera sa propre voix pour faire peser le vote
actuelles. Il suffirait de reprendre cette expérience, mais imaginer un et désigner le nouveau calife ou émir.
mode de fonctionnement plus stable en s'inspirant des innovations Il faudrait également imaginer des mandats limités dans le temps
occidentales dans le domaine institutionnel et procédural. Il sera alors (une dizaine d'année), pour parer aux aléas de la santé du souverain
possible de concevoir un système islamique pour gérer la désignation et soumettre l'exercice du pouvoir à des échéances connues et
et la succession des dirigeants : prévisibles. Toutes ces mesures amèneraient à fixer ces grandes règles
Par exemple, au lieu d'organiser spontanément un conseil de six dans des textes « constitutionnels », rédigés et amendés par la haute
membres dans un moment d'urgence comme à l’époque de ‘Umar, il instance d'arbitrage mentionnée plus haut. Et pourquoi pas, pour
faudrait créer un Conseil (califal) supérieur permanent composé de encore stabiliser davantage la vie politique islamique, revenir à un
six membres reconnus pour leur ancienneté, leurs qualités morales et système de cursus honorum que pratiquaient les Romains ? Les hautes
leurs compétences. En temps normal, ils seraient chargés de conseiller fonctions politiques étaient attribuées selon l’âge et le parcours des
l’émir et de le suppléer pour des missions d'importance. Et en cas de aspirants, ce qui garantissait l'expérience et l'aptitude des dirigeants
vacance du pouvoir, ce serait parmi ces six hommes que serait désigné et magistrats.
le nouveau calife ou émir. Shüra ou démocratie ?
Toujours sur le modèle de ‘Umar, il faudrait créer de surcroit une
Le même raisonnement s'applique aux décisions courantes. Sur ce
instance d'arbitrage, qui serait chargée, en temps normal, de
point, le modèle islamique et le modèle occidental sont d'accord pour
superviser la régularité, le respect et l'amélioration des institutions,
s'opposer à l’ « accaparement du pouvoir » (despotisme/stibdäd) et
sur le modèle des conseils constitutionnels dans certains pays
prôner une participation d’un large spectre de la société aux décisions
occidentaux. Les membres de cette instance seraient recrutés parmi
publiques.
les grands oulémas spécialisés dans les 4hkâm sultâniyya, et ne seraient
pas éligibles au postes de calife, d’émir ou toute autre fonction Là où ces deux modèles divergent, c’est dans la manière d’associer
dirigeante afin de garantir leur parfaite objectivité, ainsi que l'avait ces parties de la société dans le processus de décision. La démocratie
fait ‘Umar. Et au moment de désigner un nouveau souverain, ce serait moderne accorde ce droit aux foules (suffrage universel) alors que
ces juges qui seraient chargés d’encadrer la procédure de désignation l'islam prône un suffrage restreint à un collège de personnalités
en invitant les six membres du Conseil à désigner, chacun, deux autres reconnues pour leurs compétences et moralités, ainsi qu’à des
hommes de ce conseil dans un ordre de priorité. L’instance d'arbitrage représentants de corps sociaux (nugaba et abl al-'agh wa-Hal). Cela
recueillerait anonymement les voix de chacun. Si un nom s'impose en implique qu'en démocratie, les personnes consultées n’ont, en très
premier choix, il est désigné ; si deux noms apparaissent à égalité, grande majorité, ni les capacités, ni la volonté de réaliser, à travers leur
l'arbitre prendra en conséquence le deuxième choix pour trancher. Si vote, l'intérêt général.
176 177
TEXTES POLITIQUES, TOME 1 POSTFACE
Par ailleurs, l'occident favorise « l’élection », tandis que l'islam Décision finale majorité Arbitrage du
favorise la « consultation », qui est le vrai sens de Shüra en arabe dirigeant
(Coran 42.38). La différence tient au fait qu’en démocratie, le résultat
des urnes n’est pas « consultatif » mais s'impose à l'Etat qui est dans Ces précisions montrent à quel point démocratie et Shûra divergent
l'obligation de l’exécuter. Dans le modèle islamique, la consultation, et à quel point le système électoral ne peut ni être bénéfique pour la
comme l'indique son étymologie, consiste à s’enquérir de l'avis, société, ni conforme au modèle islamique. Mais une fois que ces
du « conseil » de personnes. Contrairement au vote, où une volonté différences ont été établies, il apparait pourtant que le système
est exprimée brutalement, une consultation force les consultés à consultatif islamique doit être conservé dans ses fondements,
développer et argumenter leur position, comme le montrent les Shüûra mais amélioré au niveau procédural avec des méthodes
célèbres tenues à l’époque des premiers califes'”*. En résumé, le vote institutionnelles empruntées aux régimes occidentaux.
exprime « je veux » quand la consultation se traduit par « je pense que,
Concrètement, l'islam enjoint à la Shûra (consultation) sans lui
parce que...». C’est pour cela que les expressions « consultation
donner un caractère obligatoire et institutionnel. Les premiers califes
démocratique » et « consultation électorale » sont des non-sens.
se contentaient de réunir les grands compagnons pour consulter leurs
Enfin, en démocratie c’est la majorité, donc le poids du nombre, qui avis sur les grandes questions, en dehors de tout cadre fixe :il n’y avait
détermine lissu du suffrage, alors qu'avec la Shûra, les différents avis pas de lieu dédié spécialement à cela, de dates régulières, d’agendas,
ne pèsent pas sur le choix final du souverain du fait de leur nombre. de « secrétariats », etc. Les textes témoignent de la méthode utilisée
Ce dernier prend connaissance des diverses opinions et de leurs par le Prophète (4) et les premiers califes pour consulter leurs
argumentations et tranche en connaissance de cause. proches, les hommes compétents et personnes d'influence. Or, la
Différence entre démocratie et Shüra
complexification considérable du monde, des affaires publiques et de
la réalité politique rend indispensable d’institutionnaliser la prise de
décision en s'inspirant de certaines méthodes occidentales qui ont
Fe fa
Nature de l'avis « je veux » « je pense que... »
prouvé leur efficacité. Contrairement aux tendances libérales et FM
qui prônent d’imiter le système électif sans voir ses terribles failles, ni
son incompatibilité avec les valeurs de l'Islam, il faut s'inspirer de
exprimé
certains aspects de leur modèle, qui réalisent parfaitement les finalités
de la Shüra.
En l'occurrence, il ne faut pas prendre pour modèle le
1% Par exemple, quand ‘Umar réunissait les compagnons pour leur demander leur avis parlementarisme et son système de vote et délibération qui ouvre la
sur une décision importante (ex : visite du calife à Jérusalem, réforme des impôts
fonciers, etc.) ; chaque « consulté » ne se contentait pas d’exprimer son avis, mais il voie aux clivages partisans et aux vociférations stériles, mais au
devait argumenter et apporter les preuves que son avis réalisait au mieux l'intérêt de la système des « commissions sénatoriales » qui représente une parfaite
Oumma.
178 179
TEXTES POLITIQUES. TOME 1 POSTFACE
application du principe de Shûra, mais avec un degré de l’islam, sans en adopter l’idéologie constitutionnaliste et la vision
d’institutionnalisation beaucoup plus élevé. de la nature humaine biaisée qui les sous-tendent.
Du fait de la variété et de la complexité des sujets relatifs à la Un cas atypique
gouvernance à notre époque, il faudrait donc concevoir des chambres
Pour conclure sur la question de l’institutionnalisme à notre époque,
consultatives séparées, dédiées à des domaines spécifiques. Chaque
il faut évoquer le cas totalement atypique de l’organisation irakienne
chambre serait composée d’un ensemble de décideurs, d’oulémas et
EI q qui représente
p le contraire total de ce q qu’il faut faire, en réalisant
d'experts permanents ou invités qui, à la demande des dirigeants
l'exploit
p d’accumuler les défauts du P personnalisme et les défauts de
(émirs et ministres), organiseraient des commissions dans lesquelles
linstitutionnalisme.
ils auditionneraient des spécialistes, confronteraient les divers points
de vue et rédigeraient des rapports finaux pour synthétiser les résultats D'un côté, sur le plan idéologique, PEI est ultra-institutionnaliste
de la commission et proposer aux dirigeants plusieurs options. puisque cette organisation professe que le problème et le salut des
musulmans se résument à la perte et la restauration d’une institution
Pour chaque question, le calife ou émir, appuyé de son conseil
(le califat) et que toute leur légitimité provient du fait qu’ils auraient
restreint, choisirait parmi les options proposées et étayées par le
rétabli l’ « institution » califale. Pour eux, le simple fait d’attribuer ce
rapport de chaque commission. Ce fonctionnement permettra de
simple mot « califat » à un groupe suffit à légitimer son pouvoir,
rationaliser l'exercice du pouvoir, d'offrir aux dirigeants des
indépendamment des « personnes » (et de leurs compétences et
expertises, de les aider à prendre les meilleures décisions et d'optimiser
qualités) qui composent ce pouvoir.
la gouvernance en garantissant l'intérêt de la Oumma. Il permettra
aussi de faire participer le plus grand nombre —et les plus compétents- Mais d’un autre côté, cette organisation est aussi ultra-personnaliste
au processus de décision politique et d’alimenter simultanément la sur le plan organisationnel, comme le sont généralement les groupes
recherche qui serait directement associée à la gouvernance. Au final, djihadistes traditionnels. C'est-à-dire que son « Etat » n’en est
il s'agirait d’un renforcement de la Shûra grâce à l’utilisation de clairement pas un : il y a des apparences d'institutions, mais il n’existe
procédures inventées en Occident. aucune institution régulière. Les décisions sont toutes informelles, les
fonctions de l'Etat sont clandestines, les décideurs vivent dans la
Il ne s’agit là que de quelques exemples et pistes de réflexion qui
clandestinité et mêmes les canaux médiatiques sont clandestins.
n’ont pas vocation à exposer de manière exhaustive et définitive ce
L'exemple des médias est intéressant, car on aurait pu s'attendre à ce
futur système politique, mais simplement d'indiquer l'orientation à
qu'un groupe qui donne autant d'importance à la médiatisation et à
suivre pour élaborer une gouvernance islamique post-occidenrtale. Il
la propagande, utilise sa force et ses moyens pour imposer des médias
s'agit de comprendre que l’occident a produit certains bons procédés
officiels, sérieux et respectables. On n'imagine pas de vrais Etats
de gouvernance en s'appuyant sur de mauvais fondements
communiquer uniquement sur des réseaux sociaux avec des contenus
philosophiques. Les musulmans doivent recycler de l'occident ces
destinés à des adolescents.
bons procédés pour les placer au service des fondements doctrinaux
180 181
TEXTES POLITIQUES. TOME 1 POSTFACE
Cette anarchie, fièrement revendiquée par les partisans de PEI, mest Par ailleurs, l'institution ne suffit pas : si ce symbole est brandi, mais
pas le fait d’un manque de moyens, mais découle de cet ultra- par des personnes qui ne remplissent pas les conditions, cela ne
personnalisme qui consiste à concevoir un Etat islamique comme une présente aucun intérêt. Le personnalisme islamique nous pousse à
structure informelle, clandestine et dépourvue d'institutions stables et juger d’un régime, non en fonction de ses institutions ou de son
pérennes. Leur objectif n’est pas de rétablir la gloire de l'islam ; ils se appellation « califat » ou autre, mais en fonction des aptitudes et des
satisfont très bien de laisser à la Oumma le rôle de parasite parmi des qualités morales de ceux qui occupent ces fonctions. Le vrai problème
nations et des civilisations bien plus avancées. actuellement n’est pas qu’il n’existe pas de califat, mais que les
Le cas de lEI est donc important à étudier car il représente l’exact dirigeants ne « sont pas les meilleurs d’entre nous ». La vrai
inverse du modèle à élaborer. DEI est institutionnaliste au niveau restauration aura lieu quand, par une réforme profonde de la
idéologique et personnaliste au niveau procédural alors que la voie Oumma, chacun aura retrouvé sa place dans la hiérarchie sociétale ;
juste et médiane à adopter consiste à rester personnaliste quand les « pires », au lieu de gouverner et de tenir les rênes des
idéologiquement et devenir institutionnaliste au niveau procédural. sociétés musulmanes, seront enfin relégués à la place qu'ils méritent,
Rester personnaliste idéologiquement implique de ne pas sombrer et que les « meilleurs » au lieu de remplir les prisons, d’être
dans lidolâtrie des symboles, des titres et des institutions. Comme « marginalisés dans leur propre tribu » pour reprendre la formulation
cela a été vu dans les épîtres d'Ibn Taymiyya, la perte de l'institution d'un hadith, seront eux aussi à la place qu’ils méritent.
califale en tant que titre et symbole n’est pas « en soi » le vrai drame. Quant à devenir institutionnaliste au niveau procédural, cela
Sa chute n'est que le résultat de problèmes plus graves et plus implique de professionnaliser au maximum l'exercice du pouvoir
profonds que sont la décadence intérieure, l’infériorité face aux politique, d'établir des institutions régulières et stables pour assurer
ennemis extérieurs, la division, la perte de repères doctrinaux, l'intérêt de la Oumma et s’écarter de l’amateurisme incarné
l’essoufflement intellectuel, la désaffection des musulmans pour leur aujourd’hui par des groupes comme l’EI.
cause, etc. Plus encore, la restauration de l'institution ne sera pas en
soi la délivrance : le jour où un vrai califat sera restitué parce que les
musulmans seront parvenus à un degré de rectitude morale, mais aussi
de force et de détermination suffisants pour libérer leurs terres de la
domination occidentale, on se réjouira d’abord de l’unité retrouvée
des musulmans, de leur maturité intellectuelle pour établir un modèle
étatique digne et supérieur à ses rivaux. La proclamation d’un califat
ne sera que le couronnement et la matérialisation du renouveau
interne des musulmans et non une fin en soi.
182 183
POSTFACE
LOYALISME ET RÉBELLION À NOTRE ÉPOQUE En islam, les questions politiques ne se posaient pas en ces termes car
l'islam est apparu dans un contexte où il n’y avait pas un excès de
La question du loyalisme et de la rébellion déchire les musulmans pouvoir, mais un déficit de pouvoir. En Arabie, les tribus étaient libres
depuis les tout débuts de leur histoire, puisque c’est même le premier et n'étaient soumises à aucune autorité étatique. L’urgence était au
contraire d'instaurer un ordre politique pour structurer la société. La
point de désaccord doctrinal qui a éclaté entre eux sous le règne de
question des abus de pouvoir n’est apparue que plus tard, bien que le
‘Uthmän, avec le mouvement de contestation venu d'Egypte qui
aboutit à l'assassinat du calife, puis aux guerres fratricides et la Prophète (4#£) l'ait anticipé dans les hadiths cités dans ces traductions.
naissance du kharidjisme. Aujourd’hui encore, les courants de l'Islam Et pendant des siècles, la présence d’un Etat fort était un facteur
se divisent sur la légitimité de certains régimes corrompus, d'ordre et de prospérité pour les populations.
tyranniques, n'appliquant pour certains, pas même les lois les plus Les critères d’obéissance
élémentaires de l'Islam, et en réprimant pour les plus extrémistes
On a vu dans ces textes qu'Ibn Taymiyya refusait de délégitimer un
jusqu’à l'application de certains rites individuels. Est-il alors possible régime pour le simple motif qu’il aurait abandonné certaines
de s'opposer à eux ou le devoir de soumission et de loyauté est-il institutions et symboles islamiques, à commencer par le califat. Dans
absolu ? sa typologie des gouvernants évoqués dans la préface, il indique
Pour aborder cette question, il faut veiller à se départir d’une vision l'existence de souverains poussés par des considérations matérielles et
«occidentale ». On remarque que beaucoup de courants musulmans de pouvoir, mais animés aussi par un réel attachement à la religion.
contemporains cherchent dans le Coran et la Sunna des éléments qui Néanmoins, même si ces gouvernants commettent des écarts
condamneraient ou légitimeraient le despotisme, en reprenant la personnels, voire contreviennent franchement aux commandements
problématique centrale dans la tradition philosophique occidentale : de la religion, cela ne suffit pas non plus à justifier la révolte. Il est en
« faut-il se résigner ou combattre le despotisme ? ». Les orientalistes de même si le gouvernant ne respecte pas toutes les obligations qui lui
ont également fait l'erreur de classer l'islam dans la catégorie incombent à l'égard des gouvernés. S'appuyant sur les hadiths, Ibn
« légitimiste », du fait que nombreux hadiths appellent à ne pas se Taymiyya, considère que les gouvernés doivent continuer de remplir
rebeller contre des autorités politiques, car ils ne voyaient les choses leurs obligations et espérer l'au-delà.
qu’au prisme de leur propre philosophie. Cette problématique est en Le seul motif qui apparait donc clairement, sous la plume d’Ibn
effet inséparable du contexte historique européen. Depuis la Taymiyya, pour discréditer un pouvoir est l'abandon de la Législation
Renaissance, les penseurs ont été amenés à se positionner vis-à-vis de islamique au profit d’une législation étrangère. Dans d’autres écrits, il
pouvoirs monarchiques extrêmement forts. Certains philosophes dénonce et accuse de mécréance les armées mongoles se réclamant de
vantaient l’absolutisme comme un moyen de faire face aux dangers l'islam, mais pratiquant le Yasak (le code de loi établi par Gengis-
internes et externes, d’autres à le tolérer dans certaines limites (avec le Khan) en lieu et place de la Sharia. Cependant, il faut encore faire la
concept de monarque éclairé), mais la majorité d’entre eux,
distinction entre un régime qui simplement n’applique pas la Sharia
les « libéraux », s’y opposaient.
185
TEXTES POLITIQUES. TOME 1 POSTFACE
ou qu’une partie, et un régime qui revendique ouvertement le contester des décisions politiques afin, comme l’a expliqué Ibn
remplacement du droit islamique par une législation et une Taymiyya, de conseiller et d'orienter l’action des gouvernants.
gouvernance qui lui est totalement étrangère.
Les limites du loyalisme
Dans les deux dernières épîtres consacrées aux guerres civiles et à la
résolution des conflits, apparait la cause fondamentale qui motive la Il faut cependant être prudent en faisant interférer Ibn Taymiyya
nécessaire loyauté au pouvoir établi islamique. L'intérêt supérieur de
dans ces problématiques contemporaines car le contexte historique,
la nation implique de préserver la paix et l’unité des musulmans et dans lequel il s’exprimait, différait grandement du nôtre. A son
éviter à tout prix la division pour ne pas être exposé à des dangers
époque, l'islam régissait tous les pans de la société et les régimes en
place n'étaient pas entièrement soumis à des agendas impériaux
extérieurs. Ainsi les omeyyades, dont il fut largement question dans
ces textes, malgré les vices personnels de certains de leurs califes et
extérieurs. Certains de ces Etats, notamment les Mamelouks,
malgré leur autoritarisme, réalisaient l'intérêt de l'Oumma. Ils étaient
garantissaient effectivement une certaine protection des terres d’islam
contre des envahisseurs.
de très fins politiciens et hommes de pouvoir (c’est justement ce talent
qui leur a permis de vaincre leurs adversaires intérieurs comme On pourrait donc nuancer le devoir absolu de soumission et
extérieurs). Leur règne a donc permis de maintenir par la force et considérer qu'il mest pas complètement transposable à notre époque
parfois par l'oppression l’unité du monde musulman, son dans la mesure où il est reproché en premier lieu aux dirigeants
rayonnement matériel et son expansion militaire. musulmans actuels de se soumettre à un ordre international
Il y a aussi la nécessaire cohésion de la Oumma qui est mise en cause antimusulman, ce qui n’a pas été intégré dans l’analyse de ces auteurs
anciens qui n'ont pas été confrontés à un cas absolument similaire.
par les bavardages inutiles et les critiques intempestives de l’Etat et
En effet, c'est en comprenant la finalité de ce loyalisme islamique,
des dirigeants. Ces critiques, le plus souvent, proviennent de
qu'on peut en déduire les limites actuelles, car ce qui est
personnes elles-mêmes incompétentes et indignes du pouvoir. Le
fondamentalement reproché à une majorité de régimes arabo-
Prophète (4) a d’ailleurs condamné les Ruwaybidhà, « ces minables
musulmans actuels est précisément leur collaboration avec des
qui parlent des choses publiques »"”. La tyrannie des réseaux sociaux
puissances occidentales, ce qui agit contre les intérêts et contre l’unité
a accru ce problème de nos jours où les masses ont pris l'habitude de
du monde musulman. Les régimes les plus caricaturaux sont des
s'exprimer sur les questions politiques les plus pointues. Or, la Sunna
créations des puissances coloniales : c’est le cas de certains régimes du
enjoint les musulmans à éviter le bavardage et les critiques
Sahel comme au Mali et au Tchad qui se font les relais locaux de
intempestives des dirigeants politiques pour ne pas diviser et affaiblir
l'influence française. D’autres se posent en auxiliaires des grandes
inutilement leur communauté. Seuls les personnes avisées et les
puissances non-musulmanes, cherchant le parrainage d’une puissance
spécialistes du fait politique peuvent se permettre d’analyser et
occidentale afin de bénéficier de sa protection militaire. D’autres
encore se soumettent sur le plan interne à un agenda étranger, en
15 Rapporté notamment par Ibn Mâja, selon Abû Hurayra. combattant ouvertement la pratique de l'islam ou en favorisant une
186 187
TEXTES POLITIQUES. TOME 1 POSTFACE
vision nationaliste qui nie l’unité civilisationnelle de la Oumma. Le Mais cette approche pondérée d'Ibn Taymiyya provient elle-même
devoir de loyauté justifié par les auteurs anciens au nom de l’unité et de la définition qu’il donne du khilâfa et du mulk, évoquée dans ces
la force de l'islam, n’est dès lors plus logiquement valable si le épîtres. Le « pouvoir séculier » (mulk) s’incarne dans un Etat dont les
dirigeant en question place lui-même la nation sous la coupe d’une dirigeants ont pour motivation première l'acquisition et la
domination extérieure. conservation du pouvoir. Par exemple, l'Arabie Saoudite est un
Résister à l’oppression ? « mulk » au sens qu'Ibn Taymiyya donne à ce terme. C'est-à-dire que,
même si ce royaume est régi par la Sharfa, ses dirigeants actuels
Se pose enfin la question de la matérialisation de la déloyauté ; si on
comme historiques, sont avant tout des « hommes politiques » animés
conteste la légitimité ou la droiture d’un dirigeant ou de son régime, par la volonté de pouvoir, ce qui n’empêchait pas certains d’entre eux
peut-on se révolter contre lui ? Alors qu’à notre époque, les d'être sincèrement attachés à la religion, ce qui correspond à la
musulmans oscillent entre deux extrêmes ; ceux qui légitiment l’ordre catégorie 3 dans la typologie d'Ibn Taymiyya vue en préface. Le
politique en place, par principe, sans reconnaître qu’il n’est ni khiläfat (califat) est un régime dont les dirigeants sont d’abord animés
efficace, ni conforme à l’islam, et de l’autre ceux qui appellent à le par la volonté de faire triompher l'islam. Pour eux, l’action politique
renverser par la rébellion, Ibn Taymiyya prônait une position n'est qu'un moyen pour réaliser ce triomphe et non une fin en soi.
intermédiaire
On s'approche maintenant de la question centrale déjà évoquée dans
On a vu dans ces textes qu’Ibn Taymiyya, contrairement aux « Histoire politique de l’Islam » (Tome 1) : la mission historique qui
courants réellement légitimistes ou murjites, n’hésitait pas à décrier a été donnée par Allah à cette religion consiste justement à établir le
les errements et les fautes émanant du pouvoir politique et khiläfat, c’est-à-dire placer l’art politique au service du message révélé.
encourageait les oulémas à adresser leurs critiques aux dirigeants, sans Le Prophète (X4) et les premiers califes réunissaient ces deux
pour autant justifier la rébellion. De plus, il souhaitait un califat exigences : ils agissaient pour l'islam et détenaient la sagesse politique
prophétique et ne se satisfaisait pas des régimes monarchiques qui leur assurait la victoire sur leurs adversaires. Mais rapidement, ces
existants. Face aux dérives du pouvoir, qu’il attribuait à une deux forces se sont progressivement éloignées. La première rupture
décadence générale, Ibn Taymiyya prônait la prédication intense, est apparue avec l'affrontement entre ceux qui se conformaient à la
écrite et orale, pour réformer la société dans son ensemble et entrainer religion et ceux qui maitrisaient l’art politique (les omeyyades). Leurs
par ricochet un changement positif du pouvoir. Cette approche qu’il opposants tels que les enfants de ‘Ali, Abdullah Ibn az-Zubayr, les
a mise en pratique dans sa vie pose donc une différence entre ne pas habitants de Médine et d’autres, ont échoué contre les omeyyades, car
agréer un régime, souhaiter mieux, et se rebeller contre lui les armes bien que ces révoltés étaient plus proches de la voie islamique, ils ne
à la main. Cette distinction diverge simultanément de la philosophie possédaient plus cet art politique.
occidentale avec le « droit de résistance à l’oppression » et du
Pour les mêmes raisons, l'erreur des actuels mouvements islamiques
djihadisme sous sa forme la plus extrême, qui considère que la chute q
qui prônent la révolte contre des « mulk » afin de rétablir un vrai
des régimes corrompus suffirait à rétablir la situation.
188 189
TEXTES POLITIQUES. TOME 1
Ces six textes d'Ibn Taymiyya serviront de support à une réflexion sur les
différences fondamentales entre la vision politique islamique et la
philosophie politique occidentale.
Ses théories seront mises en comparaison avec les œuvres de Thomas
Hobbes, Carl Schmitt, Montesquieu, Rousseau et John Locke sur la
typologie des régimes politiques (institutionnalisme/personnalisme) et sur
la notion d’obéissance (loyauté/révolte).
ISBN 978-2-919734-24-5
Prix : 12,90€
|
| |
wWw\[Link] 97829 19734245