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Maupassant, Une Vie - Des nouvelles au roman
Genèse du roman
Avec Une Vie, Maupassant nouvelliste aborde un genre nouveau et se trouve confronté à la durée
organisée et développée. L'idée de l'œuvre remonte à la fin de I'année 1877 et, en janvier 1878,
dans une lettre à sa mère, il confie la réaction flatteuse de Flaubert à son projet de roman : « Ah !
oui, cela est excellent, voilà une vraie idée. » Pendant les cinq ans qui suivent, l'élaboration de
l’œuvre connaîtra des phases d’activité et de léthargie. Mais la trace évidente dans Une Vie de
plusieurs contes, publiés pendant cette période, met en lumière la permanence du projet initial
et le travail de composition.
Nous pouvons distinguer deux groupes de contes : d'une part, deux récits qui constituent
véritablement le canevas du roman et, d'autre part, cinq récits qui correspondent à des chapitres
précis de l'œuvre.
Deux récits-canevas :
- Rencontre, mai 1882 ;
- Humble Drame, octobre 1883.
Cinq récits qui alimentent la structure narrative :
- Par un soir de printemps, mars 1881, utilisé dans une scène avec tante Lison au chapitre IV ;
- Histoire corse, décembre 1881, prête ses descriptions du monde corse pendant le voyage de
noces au chapitre V ;
- Le Saut du berger, mars 1882, décrit I'assassinat de deux amants : on retrouve des circonstances
identiques avec le récit de la mort de Julien et de Gilberte au chapitre X ;
- La Veillée, juin 1882, raconte Ia révélation d'un adultère au cours d'une veillée mortuaire : au
chapitre IX, à la mort de sa mère, Jeanne vit Ia même situation ;
- Vieux Objets, mars 1883, relate le pouvoir d'évocation des vieux objets : Jeanne l'éprouve au
chapitre XII.
Exercice
Lisez la nouvelle ci-dessous, puis effectuez les tâches suivantes :
- Découpez la nouvelle en parties et donnez-leur un titre.
- Relevez les points communs entre le personnage de la nouvelle et Jeanne.
- Retrouvez le passage précis du roman dans lequel il est question des vieux objets auxquels
Jeanne se rattache.
- A votre avis, pourquoi le vers de Sainte-Beuve est-il répété trois fois dans la nouvelle ?
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Vieux objets
Ma chère Colette,
Je ne sais si tu te rappelles un vers de M. Sainte-Beuve que nous avons lu ensemble et qui est
resté enfoncé dans ma tête ; car il me dit bien des choses, à moi, ce vers ; et il a bien souvent
rassuré mon pauvre cœur, depuis quelque temps surtout. Le voici :
5 Naître, vivre et mourir dans la même maison !
J’y suis maintenant toute seule, dans cette maison où je suis née, où j’ai vécu, et où j’espère
mourir. Ce n’est pas gai tous les jours, mais c’est doux ; car je suis là enveloppée de souvenirs.
Mon fils Henry est avocat : il vient me voir deux mois par an. Jeanne habite avec son mari à
l’autre bout de la France, et c’est moi qui vais la voir, chaque automne. Je suis donc ici, seule,
10 toute seule, mais entourée d’objets familiers qui sans cesse me parlent des miens, et des morts,
et des vivants éloignés.
Je ne lis plus beaucoup, je suis vieille ; mais je songe sans fin, ou plutôt je rêve. Oh ! je ne rêve
point à ma façon d’autrefois. Tu te rappelles nos folles imaginations, les aventures que nous
combinions dans nos cervelles de vingt ans et tous les horizons de bonheur entrevus !
15 Rien de cela ne s’est réalisé : ou plutôt c’est autre chose qui a eu lieu, moins charmant, moins
poétique, mais suffisant pour ceux qui savent prendre bravement leur parti de la vie.
Sais-tu pourquoi nous sommes malheureuses si souvent, nous autres femmes ? C’est qu’on
nous apprend dans la jeunesse à trop croire au bonheur ! Nous ne sommes jamais élevées avec
l’idée de combattre, de lutter, de souffrir. Et, au premier choc, notre cœur se brise ; nous
20 attendons, l’âme ouverte, des cascades d’événements heureux. Il n’en arrive que d’à moitié
bons ; et nous sanglotons tout de suite. Le bonheur, le vrai bonheur de nos rêves, j’ai appris à le
connaître. Il ne consiste point dans la venue d’une grande félicité, car elles sont bien rares et
bien courtes, les grandes félicités, mais il réside simplement dans l’attente infinie d’une suite
d’allégresses qui n’arrivent jamais. Le bonheur, c’est l’attente heureuse ; c’est l’horizon
25 d’espérances ; c’est donc l’illusion sans fin. Oui, ma chère, il n’y a de bon que les illusions ; et
toute vieille que je suis, je m’en fais encore et chaque jour, seulement elles ont changé d’objet,
mes désirs n’étant plus les mêmes. Je te disais donc que je passe à rêver le plus clair de mon
temps. Que ferais-je d’autre ? J’ai pour cela deux manières. Je te les donne ; elles te serviront
peut-être.
30 Oh ! la première est bien simple ; elle consiste à m’asseoir devant mon feu, dans un bas fauteuil
doux à mes vieux os, et à m’en retourner vers les choses laissées en arrière.
Comme c’est court, une vie ! surtout celles qui se passent tout entières au même endroit :
Naître, vivre et mourir dans la même maison !
Les souvenirs sont massés, serrés ensemble ; et quand on est vieille, il semble parfois qu’il y a à
35 peine dix jours qu’on était jeune. Oui, tout a glissé, comme s’il s’agissait d’une journée : le matin,
le midi, le soir ; et la nuit vient, la nuit sans aurore !
En regardant le feu, pendant des heures et des heures, le passé renaît comme si c’était d’hier.
On ne sait plus où l’on est ; le rêve vous emporte ; on retraverse son existence entière.
Et souvent j’ai l’illusion d’être fillette, tant il me revient des bouffées d’autrefois, des sensations
40 de jeunesse, des élans même, des battements de cœur, toute cette sève de dix-huit ans ; et j’ai,
nettes comme des réalités nouvelles, des visions de choses oubliées.
Oh ! comme je suis surtout traversée par des souvenirs de mes promenades de jeune fille ! Là,
sur mon fauteuil, devant mon feu, j’ai retrouvé étrangement l’autre soir un coucher de soleil sur
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le mont Saint-Michel, et tout de suite après, une chasse à cheval dans la forêt d’Uville, avec les
45 odeurs du sable humide et celles des feuilles pleines de rosée, et la chaleur du grand astre
plongeant dans l’eau, et la tiédeur mouillée de ses premiers rayons tandis que je galopais dans
les taillis. Et tout ce que j’ai pensé alors, mon exaltation poétique devant les lointains infinis de
la mer, ma jouissance heureuse et vive au frôlement des branches, mes moindres petites idées,
tout, les petits bouts de songe, de désir et de sentiment, tout, tout m’est revenu comme si j’y
50 étais encore, comme si cinquante ans ne s’étaient pas écoulés depuis, qui ont refroidi mon sang
et bien changé mes attentes. Mais mon autre manière de revivre l’autrefois est de beaucoup la
meilleure.
Tu sais ou tu ne sais pas, ma chère Colette, que dans la maison on ne détruit rien. Nous avons
en haut, sous le toit, une grande chambre de débarras, qu’on appelle la « pièce aux vieux
55 objets ». Tout ce qui ne sert plus est jeté là. Souvent j’y monte et je regarde autour de moi. Alors
je retrouve un tas de riens auxquels je ne pensais plus, et qui me rappellent un tas de choses.
Ce ne sont point ces bons meubles amis que nous connaissons depuis l’enfance, et auxquels
sont attachés des souvenirs d’événements, de joies ou de tristesses, des dates de notre
histoire ; qui ont pris, à force d’être mêlés à notre vie, une sorte de personnalité, une
60 physionomie ; qui sont les compagnons de nos heures douces ou sombres, les seuls
compagnons, hélas ! que nous sommes sûrs de ne pas perdre, les seuls qui ne mourront point
comme les autres, ceux dont les traits, les yeux aimants, la bouche, la voix sont disparus à
jamais. Mais je retrouve dans le fouillis des bibelots usés ces vieux petits objets insignifiants qui
ont traîné pendant quarante ans à côté de nous sans qu’on les ait jamais remarqués, et qui,
65 quand on les revoit tout à coup, prennent une importance, une signification de témoins anciens.
Ils me font l’effet de ces gens qu’on a connus indéfiniment sans qu’ils se soient jamais révélés,
et qui, soudain, un soir, à propos de rien, se mettent à bavarder sans fin, à raconter tout leur être
et toute leur intimité qu’on ne soupçonnait nullement.
Et je vais de l’un à l’autre avec de légères secousses au cœur. Je me dis : « Tiens, j’ai brisé cela,
70 le soir où Paul est parti pour Lyon », ou bien : « Ah ! voilà la petite lanterne de maman, dont elle
se servait pour aller au salut, les soirs d’hiver. »
Il y a même là-dedans des choses qui ne disent rien, qui viennent de mes grands-parents, des
choses donc que personne de vivant aujourd’hui n’a connues, dont personne ne sait l’histoire,
les aventures ; dont personne ne se rappelle même les propriétaires. Personne n’a vu les mains
75 qui les ont maniées, ni les yeux qui les ont regardées. Elles me font songer longtemps, celles-là !
Elles me représentent des abandonnées dont les derniers amis sont morts.
Toi, ma chère Colette, tu ne dois guère comprendre tout cela, et tu vas sourire de mes niaiseries,
de mes enfantines et sentimentales manies. Tu es une Parisienne, et vous autres Parisiens, vous
ne connaissez point cette vie en dedans, ces rabâchages de son propre cœur. Vous vivez en
80 dehors, avec toutes vos pensées au vent. Vivant seule, je ne puis te parler que de moi. En me
répondant, parle-moi donc un peu de toi, que je puisse aussi me mettre à ta place, comme tu
pourras demain te mettre à la mienne.
Mais tu ne comprendras jamais complètement le vers de M. Sainte-Beuve :
Naître, vivre et mourir dans la même maison !
85 Mille baisers, ma vieille amie.
Adélaïde.
29 mars 1882