0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
65 vues185 pages

Barbusse Le Feu

Henri Barbusse, dans 'Le Feu', décrit avec précision les horreurs de la Première Guerre mondiale à travers les yeux de soldats sur le front. Son œuvre est un témoignage poignant qui met en lumière la souffrance humaine et la réalité brutale de la guerre, tout en appelant à une réflexion sur la dignité et la valeur de la vie. Ce livre est considéré comme un classique du matérialisme dialectique et une lecture essentielle pour les révolutionnaires.

Transféré par

Bernel Mouiassa
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
65 vues185 pages

Barbusse Le Feu

Henri Barbusse, dans 'Le Feu', décrit avec précision les horreurs de la Première Guerre mondiale à travers les yeux de soldats sur le front. Son œuvre est un témoignage poignant qui met en lumière la souffrance humaine et la réalité brutale de la guerre, tout en appelant à une réflexion sur la dignité et la valeur de la vie. Ce livre est considéré comme un classique du matérialisme dialectique et une lecture essentielle pour les révolutionnaires.

Transféré par

Bernel Mouiassa
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

« Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire.

»
(Lénine, 1902, Que faire ?)

Les classiques du matérialisme dialectique

Henri Barbusse – Le Feu


Journal d'une escouade
(1916)

Parti Communiste Marxiste-Léniniste-Maoïste de France


2 Les classiques du matérialisme dialectique 2

Préface
Henri Barbusse a retranscrit fidèlement, lors de la première guerre mondiale impérialiste, ce qu'il a vu et
ressenti sur le front. Il y a là une méthode, qui est celle du fameux Egon Erwin Kisch, le grand
théoricien du reportage. L'horizon qui s'ouvre ici, c'est la possibilité d'aborder les événements sans nier
la dignité du réel au profit d'une pseudo attitude raisonnable, formelle, c'est-à-dire conforme à la
digestion bourgeoise. Le Feu – Journal d'une escouade, publié en 1916, est donc un monument de la
littérature française, un véritable exemple à connaître pour les révolutionnaires authentiques, qui savent
la valeur du principe d'enquête, la signification qu'ont les verbes raconter et expliquer, lire et
comprendre.

Table des matières


1. La Vision.................................................................................................................................................2
2. Dans la terre...........................................................................................................................................4
3. La Descente...........................................................................................................................................27
4. Volpatte et Fouillade............................................................................................................................29
5. L'Asile ..................................................................................................................................................33
6. Habitudes..............................................................................................................................................47
7. Embarquement......................................................................................................................................49
8. La Permission........................................................................................................................................53
9. La Grande Colère..................................................................................................................................58
10. Argoval................................................................................................................................................68
11. Le Chien..............................................................................................................................................69
12. Le Portique..........................................................................................................................................77
13. Les Gros Mots.....................................................................................................................................89
14. Le Barda..............................................................................................................................................89
15. L'Oeuf.................................................................................................................................................99
16. Idylle..................................................................................................................................................100
17. La Sape..............................................................................................................................................102
18. Les Allumettes...................................................................................................................................104
19. Le Bombardement.............................................................................................................................107
20. Le Feu...............................................................................................................................................116
21. Le Poste de secours...........................................................................................................................146
22. La Virée.............................................................................................................................................155
23. La Corvée..........................................................................................................................................160
24. L'Aube...............................................................................................................................................171

1. La Vision terrasse à balcon de bois découpé, que garantit


une véranda, est isolée dans l’espace, et
La Dent du Midi, l’Aiguille Verte et le Mont surplombe le monde.
Blanc font face aux figures exsangues émergeant
Les couvertures de laine fine – rouges, vertes,
des couvertures alignées sur la galerie du
havane ou blanches – d’où sortent des visages
sanatorium.
affinés aux yeux rayonnants, sont tranquilles. Le
Au premier étage de l’hôpital-palais, cette
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 3

silence règne sur les chaises longues. Quelqu’un Quelques-uns de ceux qui sont couchés là
a toussé. Puis, on n’entend plus que de loin en rompent le silence, et répètent à mi-voix ces
loin le bruit des pages d’un livre, tournées à mots, et réfléchissent que c’est le plus grand
intervalles réguliers, ou le murmure d’une événement des temps modernes et peut-être de
demande et d’une réponse discrète, de voisin à tous les temps.
voisin, ou parfois, sur la balustrade, le tumulte
Et même cette annonciation crée sur le
d’éventail d’une corneille hardie échappée aux
paysage limpide qu’ils fixent, comme un confus
bandes qui font, dans l’immensité transparente,
et ténébreux mirage.
des chapelets de perles noires.
Les étendues calmes du vallon orné de
Le silence est la loi. Au reste, ceux qui,
villages roses comme des roses et de pâturages
riches, indépendants, sont venus ici de tous les
veloutés, les taches magnifiques des montagnes,
points de la terre, frappés du même malheur,
la dentelle noire des sapins et la dentelle
ont perdu l’habitude de parler. Ils sont repliés
blanche des neiges éternelles, se peuplent d’un
sur eux-mêmes, et pensent à leur vie et à leur
remuement humain.
mort.
Des multitudes fourmillent par masses
Une servante parait sur la galerie ; elle
distinctes. Sur des champs, des assauts, vague
marche doucement et est habillée de blanc. Elle
par vague, se propagent, puis s’immobilisent ;
apporte des journaux, les distribue.
des maisons sont éventrées comme des hommes,
— C’est chose faite, dit celui qui a déployé le et des villes comme des maisons, des villages
premier son journal, la guerre est déclarée. apparaissent en blancheurs émiettées, comme
s’ils étaient tombés du ciel sur la terre, des
Si attendue qu’elle soit, la nouvelle cause une
chargements de morts et des blessés
sorte d’éblouissement, car les assistants en
épouvantables changent la forme des plaines.
sentent les proportions démesurées.
On voit chaque nation dont le bord est rongé
Ces hommes intelligents et instruits,
de massacres, qui s’arrache sans cesse du cœur
approfondis par la souffrance et la réflexion,
de nouveaux soldats pleins de force et pleins de
détachés des choses et presque de la vie, aussi
sang ; on suit des yeux ces affluents vivants
éloignés du reste du genre humain que s’ils
d’un fleuve de mort.
étaient déjà la postérité, regardent au loin,
devant eux, vers le pays incompréhensible des Au Nord, au Sud, à l’Ouest, ce sont des
vivants et des fous. batailles, de tous côtés, dans la distance. On
peut se tourner dans un sens ou l’autre de
— C’est un crime que commet l’Autriche, dit
l’étendue : il n’y en a pas un seul au bout
l’Autrichien.
duquel la guerre ne soit pas.
— Il faut que la France soit victorieuse, dit
Un des voyants pâles, se soulevant sur son
l’Anglais.
coude, énumère et dénombre les belligérants
— J’espère que l’Allemagne sera vaincue, dit actuels et futurs : trente millions de soldats. Un
l’Allemand. autre balbutie, les jeux pleins de tueries :
⁂ — Deux armées aux prises, c’est une grande
Ils se réinstallent sous les couvertures, sur armée qui se suicide.
l’oreiller, en face des sommets et du ciel. Mais, — On n’aurait pas dû, dit la voix profonde
malgré la pureté de l’espace, le silence est plein et caverneuse du premier de la rangée.
de la révélation qui vient d’être apportée.
Mais un autre dit :
— La guerre !
— C’est la Révolution française qui
4 Les classiques du matérialisme dialectique 4

recommence.
— Gare aux trônes ! annonce le murmure Mais les contemplateurs placés au seuil du
d’un autre. monde, lavés des passions des partis, délivrés
des notions acquises, des aveuglements, de
Le troisième ajoute :
l’emprise des traditions, éprouvent vaguement la
— C’est peut-être la guerre suprême. simplicité des choses et les possibilités béantes…
Il y a un silence, puis quelques fronts, encore Celui qui est au bout de la rangée s’écrie :
blanchis par la fade tragédie de la nuit où — On voit, en bas, des choses qui rampent.
transpire l’insomnie, se secouent.
— Oui… c’est comme des choses vivantes.
— Arrêter les guerres ! Est-ce possible !
— Des espèces de plantes…
Arrêter les guerres ! La plaie du monde est
inguérissable. — Des espèces d’hommes.
Voilà que dans les lueurs sinistres de l’orage,
au-dessous des nuages noirs échevelés, étirés et
Quelqu’un tousse. Ensuite, le calme immense
déployés sur la terre comme de mauvais anges,
au soleil des somptueuses prairies où luisent
il leur semble voir s’étendre une grande plaine
doucement les vaches vernissées, et les bois
livide. Dans leur vision, des formes sortent de la
noirs, et les champs verts et les distances bleues,
plaine, qui est faite de boue et d’eau, et se
submergent cette vision, éteignent le reflet du
cramponnent à la surface du sol, aveuglées et
feu dont s’embrase et se fracasse le vieux
écrasées de fange, comme des naufragés
monde. Le silence infini efface la rumeur de
monstrueux. Et il leur semble que ce sont des
haine et de souffrance du noir grouillement
soldats. La plaine, qui ruisselle, striée de longs
universel. Les parleurs rentrent, un à un, en
canaux parallèles, creusée de trous d’eau, est
eux-mêmes, préoccupés du mystère de leurs
immense, et ces naufragés qui cherchent à se
poumons.
déterrer d’elle sont une multitude… Mais les
Mais quand le soir se prépare à venir dans la trente millions d’esclaves jetés les uns sur les
vallée, un orage éclate sur le massif du Mont- autres par le crime et l’erreur, dans la guerre de
Blanc. la boue, lèvent leurs faces humaines où germe
Il est défendu de sortir, par ce soir dangereux enfin une volonté. L’avenir est dans les mains
où l’on sent parvenir jusque sous la vaste des esclaves, et on voit bien que le vieux monde
véranda — jusqu’au port où ils sont réfugiés — sera changé par l’alliance que bâtiront un jour
les dernières ondes du vent. entre eux ceux dont le nombre et la misère sont
infinis.
Ces grands blessés à la plaie intérieure
embrassent des yeux ce bouleversement des 2. Dans la terre
éléments : ils regardent sur la montagne éclater
les coups de tonnerre qui soulèvent les nuages Le grand ciel pâle se peuple de coups de
horizontaux comme une mer, et dont chacun tonnerre : chaque explosion montre à la fois,
jette à la fois dans le crépuscule une colonne de tombant d’un éclair roux, une colonne de feu
feu et une colonne de nuée, et bougent leurs dans le reste de nuit et une colonne de nuée
faces blêmes et creusées poursuivre les aigles qui dans ce qu’il y a déjà de jour.
font des cercles dans le ciel et qui regardent la
Là-haut, très haut, très loin, un vol d’oiseaux
terre d’en haut, à travers les cirques de brume.
terribles, à l’haleine puissante et saccadée, qu’on
— Arrêter la guerre ! disent-ils. Arrêter les entend sans les voir, monte en cercle pour
orages ! regarder la terre.
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 5

La terre ! Le désert commence à apparaître, mois, depuis cinq cents jours, en ce lieu du
immense et plein d’eau, sous la longue monde où nous sommes, la fusillade et le
désolation de l’aube. Des mares, des entonnoirs, bombardement ne se sont pas arrêtés du matin
dont la bise aiguë de l’extrême matin pince et au soir et du soir au matin. On est enterré au
fait frissonner l’eau ; des pistes tracées par les fond d’un éternel champ de bataille ; mais
troupes et les convois nocturnes dans ces comme le tic-tac des horloges de nos maisons,
champs de stérilité et qui sont striées d’ornières aux temps d’autrefois, dans le passé quasi
luisant comme des rails d’acier dans la clarté légendaire, on n’entend cela que lorsqu’on
pauvre ; des amas de boue où se dressent çà et écoute.
là quelques piquets cassés, des chevalets en X,
Une face de poupard, aux paupières bouffies,
disloqués, des paquets de fil de fer roulés,
aux pommettes si carminées qu’on dirait qu’on
tortillés, en buissons. Avec ses bancs de vase et
y a collé de petits losanges de papier rouge, sort
ses flaques, on dirait une toile grise démesurée
de terre, ouvre un œil, les deux ; c’est Paradis.
qui flotte sur la mer, immergée par endroits. Il
La peau de ses grosses joues est striée par la
ne pleut pas, mais tout est mouillé, suintant,
trace des plis de la toile de tente dans laquelle il
lavé, naufragé, et la lumière blafarde a l’air de
a dormi la tête enveloppée.
couler.
Il promène les regards de ses petits yeux
On distingue de longs fossés en lacis où le
autour de lui, me voit, me fait signe et me dit :
résidu de nuit s’accumule. C’est la tranchée. Le
fond en est tapissé d’une couche visqueuse d’où — Encore une nuit de passée, mon pauv’
le pied se décolle à chaque pas avec bruit, et qui vieux.
sent mauvais autour de chaque abri, à cause de — Oui, fils, combien de pareilles en
l’urine de la nuit. Les trous eux-mêmes, si on s’y passerons-nous encore ?
penche en passant, puent aussi, comme des
Il lève au ciel ses deux bras boulus. Il s’est
bouches.
extrait, à grand frottement, de l’escalier de la
Je vois des ombres émerger de ces puits guitoune, et le voilà à côté de moi. Après avoir
latéraux, et se mouvoir, masses énormes et trébuché sur le tas obscur d’un bonhomme assis
difformes : des espèces d’ours qui pataugent et par terre, dans la pénombre, et qui se gratte
grognent. C’est nous. énergiquement avec des soupirs rauques, Paradis
Nous sommes emmitouflés à la manière des s’éloigne, clapotant, cahin-caha, comme un
populations arctiques. Lainages, couvertures, pingouin, dans le décor diluvien.
toiles à sac, nous empaquettent, nous ⁂
surmontent, nous arrondissent étrangement.
Peu à peu, les hommes se détachent des
Quelques-uns s’étirent, vomissent des
profondeurs. Dans les coins, on voit de l’ombre
bâillements. On perçoit des figures,
dense se former, puis ces nuages humains se
rougeoyantes ou livides, avec des salissures qui
remuent, se fragmentent… On les reconnaît un à
les balafrent, trouées par les veilleuses d’yeux
un.
brouillés et collés au bord, embroussaillées de
barbes non taillées ou encrassées de poils non En voilà un qui se montre, avec sa
rasés. couverture formant capuchon. On dirait un
sauvage ou plutôt la tente d’un sauvage, qui se
Tac ! Tac ! Pan ! Les coups de fusil, la
balance de droite à gauche et se promène. De
canonnade. Au-dessus de nous, partout, ça
près, on découvre, au milieu d’une épaisse
crépite ou ça roule, par longues rafales ou par
bordure de laine tricotée, un carré de figure
coups séparés. Le sombre et flamboyant orage
jaune, iodée, peinte de plaques noirâtres, le nez
ne cesse jamais, jamais. Depuis plus de quinze
6 Les classiques du matérialisme dialectique 6

cassé, les yeux bridés, chinois, et encadrés de Je connais cela. J’ai souvent été réveillé, moi,
rose, une petite moustache rêche et humide dans la tranchée, par le sillage de senteur
comme une brosse à graisse. épaisse qu’une troupe en marche traîne avec
elle.
— V’là Volpatte. Ça ira-t-il, Firmin ?
— Si ça tuait les gos, seulement, dit Tirette.
— Ça va, ça va t’et ça vient, dit Volpatte.
— Au contraire, ça les excite, observe
Il a un accent lourd et traînant qu’un
Lamuse. Plus t’es dégueulasse, plus tu cocotes,
enrouement aggrave. Il tousse.
plus t’en as.
— J’ai attrapé la crève, c’coup-ci. Dis donc,
— Et c’est heureux, poursuit Biquet, qu’ils
t’as entendu, c’te nuit, l’attaque ? Mon vieux,
m’ont réveillé en m’emboucanant. Comme je
tu parles d’un bombardement qu’ils ont balancé.
l’racontais tout à l’heure à c’gros presse-papier,
Quelque chose de soigné comme décoction !
j’ai ouvert les carreaux juste à temps pour me
Il renifle, passe sa manche sous son nez cramponner à ma toile de tente qui fermait mon
concave. Il fourre sa main dans sa capote et sa trou et qu’un de ces fumiers-là parlait de
veste, cherchant sa peau, et se gratte. m’grouper.
— À la chandelle j’en ai tué trente, — C’est des crapules dans c’129-là.
grommelle-t-il. Dans la grande guitoune, à côté
On distinguait, au fond, à nos pieds, une
du passage souterrain, mon vieux, tu parles s’il
forme humaine que le matin n’éclaircissait pas
y a quelque chose comme mie de pain
et qui, accroupie, empoignant à pleines mains la
mécanique ! On les voit courir dans la paille
carapace de ses vêtements, se trémoussait ;
comme je te vois.
c’était le père Blaire.
— Qui ça a attaqué, les Boches ?
Ses petits yeux clignotaient dans une face où
— Les Boches et nous aussi. C’était du côté végétait largement la poussière. Au-dessus du
de Vimy. Une contre-attaque. T’as pas trou de sa bouche édentée, sa moustache formait
entendu ? un gros paquet jaunâtre. Ses mains étaient
— Non, répond pour moi le gros Lamuse, sombres, terriblement : le dessus si encrassé
l’homme-bœuf. J’ronflais. Faut dire que j’ai été qu’il paraissait velu, la paume plaquée d’une
de travaux de nuit, l’autre nuit. dure grisaille. Son individu, recroquevillé et
velouté de terre, exhalait un relent de vieille
— Moi, j’ai entendu, déclare le petit Breton
casserole.
Biquet. J’ai mal dormi, pas dormi pour mieux
dire. J’ai une guitoune individuelle. Ben, tenez, Affairé à se gratter, il causait néanmoins
la v’là, c’te putain-là. avec le grand Barque qui, un peu écarté, se
penchait sur lui.
Il désigne une fosse qui s’allonge à fleur du
sol, et où, sur une mince couche de fumier, il y — J’suis pas sale comme ça dans l’civil,
a juste la place d’un corps. disait-il.

— Tu parles d’une installation à la noix, — Ben, mon pauv’ vieux, ça doit salement
constate-t-il en hochant sa rude petite tête t’changer ! dit Barque.
pierreuse qui a l’air pas finie, j’ai presque point — Heureusement, renchérit Tirette, parce
roupillé : j’étais parti pour, mais j’ai été réveillé qu’alors, en fait de gosses, tu f’rais des petits
par la relève du 129e qui a passé par là. Pas par nègres à ta femme !
le bruit, par l’odeur. Ah ! tous ces gars avec
Blaire se fâcha. Ses sourcils se froncèrent
leurs pieds à hauteur de ma gueule ! Ça m’a
sous son front où s’accumulait la noirceur.
réveillé, tellement ça me faisait mal au nez.
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 7

— Qu’est-c’ que tu m’embêtes, toi ? Et pis — C’est vrai et véritable, tout de même, dit
après ? C’est la guerre. Et toi, face d’haricot, tu Marthereau.
crois p’t’être que ça n’te change pas la
— Tiens, v’là Tirloir. Eh ! Tirloir !
trompette et les manières, la guerre ? Ben,
r’garde-toi, bec de singe, peau d’fesse ! Faut-il Il approche affairé, flairant de-ci, de-là ; sa
qu’un homme soye bête pour sortir des choses mince tête, pâle comme le chlore, danse au
comme v’là toi ! milieu du bourrelet de son col de capote
beaucoup trop épais et large. Il a le menton
Il passa la main sur la couche ténébreuse qui
taillé en pointe, les dents de dessus
garnissait sa figure et qui, après les pluies de ces
proéminentes ; une ride, autour de la bouche,
jours-ci, se révélait réellement indélébile, et il
profondément encrassée, a l’air d’une muselière.
ajouta :
Il est, selon son ordinaire, furieux, et, comme
— Et pis, si j’suis comme je suis, c’est que toujours, il rousse :
j’le veux bien. D’abord, j’ai pas d’dents. Le
— On m’a fauché ma musette, c’te nuit !
major m’a dit d’puis longtemps : « T’as pus une
seule piloche. C’est pas assez. Au prochain — C’est la relève du 129. Où c’que tu l’avais
repos, qu’il m’a dit, va donc faire un tour à la mise ?
voiture estomalogique. » Il désigne une baïonnette fichée dans la
— La voiture tomatologique, corrigea paroi, près d’une entrée de cagna :
Barque. — Là, pendue à c’cure-dents qu’est planté ici
— Stomatologique, rectifia Bertrand. là.

— C’est parce que je l’veux bien que j’y suis — Ballot ! s’écrie le chœur. À la portée de la
pas t’été, continua Blaire, pisque c’est à l’œil. main des soldats qui passent ! T’es pas dingue,
non ?
— Alors pourquoi ?
— C’est malheureux, tout de même, gémit
— Pour rien, à cause du changement,
Tirloir.
répondit-il.
Puis, tout d’un coup, il est pris d’une crise
— T’as tout du cuistancier, dit Barque. Tu
de rage ; sa face se chiffonne, furibonde, ses
devrais l’être.
petits poings se serrent, se serrent, comme des
— C’est mon idée aussi, repartit Blaire, nœuds de ficelle. Il les brandit.
naïvement.
— Alors quoi ? Ah ! si je tenais la carne qui
On rit. L’homme noir s’en offusqua. Il se me l’a faite ! Tu parles que j’y casserais la
leva. gueule, que j’y défoncerais le bide, que j’y… Y
avait dedans un camembert pas entamé. J’vas
— Vous m’faites mal au ventre, articula-t-il
encore chercher.
avec mépris. J’vas aux feuillées.
Il se frictionne le ventre du poing, à petits
Quand sa silhouette trop obscurcie eut
coups secs, comme un guitariste, et il s’enfonce
disparu, les autres ressassèrent une fois de plus
dans le gris du matin, à la fois digne et
cette vérité qu’ici-bas les cuisiniers sont les plus
grimaçant, avec sa silhouette engoncée de
sales des hommes.
malade en robe de chambre. On l’entend
— Si tu vois un bonhomme barbouillé et roussoter jusqu’à disparition.
taché de la peau et des frusques, à ne le toucher
— C’con-là, dit Pépin.
qu’avec des outils, tu peux t’dire : c’est un
cuistot, probab’. Et tant plus il est sale, tant Les autres ricanent.
plus il est cuistot.
8 Les classiques du matérialisme dialectique 8

— Il est fou et loufoque, déclare Marthereau, parallèle de deuxième ligne. Ici, pas de service
qui a coutume de renforcer l’expression de sa de veilleurs. La nuit, nous sommes bons pour les
pensée par l’emploi simultané de deux travaux de terrassement à l’avant, mais tant
synonymes. que le jour durera, nous n’aurons rien à faire.
Entassés les uns contre les autres et enchaînés

coude à coude, il ne nous reste plus qu’à
— Tiens, p’tit père, dit Tulacque, qui arrive, atteindre le soir comme nous pourrons.
vise-moi ça.
La lumière du jour a fini par s’infiltrer dans
Tulacque est magnifique. Il porte une les crevasses sans fin qui sillonnent cette région
casaque jaune citron, faite au moyen d’un sac de de la terre ; elle affleure aux seuils de nos trous.
couchage en toile huilée. Il a pratiqué un trou Lumière triste du Nord, ciel étroit et vaseux, lui
au milieu pour passer la tête et a assujetti, par- aussi, chargé, dirait-on, d’une fumée et d’une
dessus cette carapace, ses bretelles de odeur d’usine. Dans cet éclairement blême, les
suspension et son ceinturon. Il est grand, mises hétéroclites des habitants des bas-fonds
osseux. Il tend en avant, lorsqu’il marche, une apparaissent à cru, dans la pauvreté immense et
énergique figure aux yeux louches. Il tient désespérée qui les créa. Mais c’est comme le tic-
quelque chose à la main. tac monotone des coups de fusil et le ronron des
— J’ai trouvé ça en creusant la terre, cette coups de canon : il y a trop longtemps que dure
nuit, au bout du Boyau Neuf, quand on a le grand drame que nous jouons, et on ne
changé les caillebotis pourris. Ça m’a plu tout s’étonne plus de la tête qu’on y a prise et de
de suite, c’t’affutiau. C’est une hache ancien l’accoutrement qu’on s’y est inventé, pour se
modèle. défendre contre la pluie qui vient d’en haut,
contre la boue qui vient d’en bas, contre le
Pour un ancien modèle, c’en est un : une
froid, cette espèce d’infini qui est partout.
pierre pointue emmanchée dans un os bruni. Ça
m’a tout l’air d’un outil préhistorique. Peaux de bêtes, paquets de couvertures,
toiles, passe- montagnes, bonnets de laine, de
— C’est bien en mains, dit Tulacque en
fourrure, cache-nez enflés, ou remontés en
maniant l’objet. Mais oui. C’est pas si mal
turbans, capitonnages de tricots et surtricots,
compris que ça. Plus équilibré que la hachette
revêtements et toitures de capuchons
réglementaire. C’est épatant pour tout dire.
goudronnés, gommés, caoutchoutés, noirs, ou de
Tiens, essaye voir… Hein ? Rends-la-moi. J’la
toutes les couleurs – passées – de l’arc-en-ciel,
garde. Ça m’servira bien, tu voiras…
recouvrent les hommes, effacent leurs uniformes
Il brandit sa hache d’homme quaternaire et presque autant que leur peau, et les
semble lui-même un pithécanthrope affublé immensifient. L’un s’est accroché dans le dos un
d’oripeaux, embusqué dans les entrailles de la carré de toile cirée à gros damiers blancs et
terre. rouges, trouvé au milieu de la salle à manger de
⁂ quelque asile de passage : c’est Pépin, et on le
reconnaît de loin à cette pancarte d’arlequin
On s’est, un à un, groupés, ceux de plus qu’à sa blême figure d’apache. Ici se bombe
l’escouade de Bertrand et de la demi-section, à le plastron de Barque, taillé dans un édredon
un coude de la tranchée. En ce point, elle est un piqué, qui fut rose, mais que la poussière et la
peu plus large que dans sa partie droite où, nuit ont irrégulièrement décoloré et moiré. Là,
lorsqu’on se croise, il faut, pour passer, se jeter l’énorme Lamuse semble une tour en ruine avec
contre la paroi et frotter son dos à la terre et des restants d’affiches. De la moleskine,
son ventre au ventre du camarade. appliquée en cuirasse, fait au petit Eudore un
Notre compagnie occupe, en réserve, une dos ciré de coléoptère ; et, parmi tous, Tulacque
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 9

brille, avec son thorax orange de Grand Chef. autour de ses housseaux, pour les préserver ; ce
blanc forme, au bas de sa personne, un rappel
Le casque donne une certaine uniformité aux
de son bonnet de coton, qui dépasse de son
sommets des êtres qui sont là, et encore !
casque et d’où dépasse sa mèche rousse de
L’habitude prise par quelques-uns de le mettre
clown. Poterloo marche depuis un mois dans des
soit sur le képi, comme Biquet, soit sur le passe-
bottes de fantassin allemand quasi neuves avec
montagne, comme Cadilhac, soit sur le bonnet
leurs fers à cheval aux talons. Caron les lui a
de coton, comme Barque, produit des
confiées lorsqu’il a été évacué pour son bras.
complications et des variétés d’aspect.
Caron les avait prises lui-même à un mitrailleur
Et nos jambes !… Tout à l’heure, je suis bavarois abattu près de la route des Pylônes.
descendu, plié en deux, dans notre guitoune, J’entends encore Caron raconter l’affaire :
petite cave basse, sentant le moisi et l’humidité,
— Mon vieux, le frère Miroton, il était là, le
où l’on trébuche sur des boîtes de conserves
derrière dans un trou, plié ; i’zyeutait l’ciel, les
vides et des chiffons sales et où deux longs
jambes en l’air. I’ m’présentait ses pompes d’un
paquets gisaient endormis, tandis que dans le
air de dire qu’elles valaient l’coup. « Ça colloche
coin, à la lueur d’une chandelle, une forme
», que j’m’ai dit. Mais tu parles d’un business
agenouillée fouillait dans une musette… En
pour lui reprendre ses ribouis : j’ai travaillé
remontant, j’ai, par le rectangle de l’ouverture,
dessus, à tirer, à tourner, à secouer, pendant
aperçu les jambes. Horizontales, verticales ou
une demi-heure, j’attige pas : avec ses pattes
obliques, étalées, repliées, mêlées, obstruant le
toutes raides, il ne m’aidait pas, le client. Puis,
passage et maudites par les passants – elles
finalement, à force d’être tirées, les jambes du
offrent une collection multicolore et
macchab se sont décollées aux genoux, son froc
multiforme : guêtres, jambières noires et jaunes,
s’est déchiré, et le tout est venu, v’lan ! J’m’ai
hautes et basses, en cuir, en toile tannée, en un
vu, tout d’un coup, avec une botte pleine dans
quelconque tissu imperméable : bandes
chaque grappin. Il a fallu vider les jambes et les
molletières bleu foncé, bleu clair, noir, réséda,
pieds de d’dans.
kaki, beige… Seul de son espèce, Volpatte a
gardé ses petites jambières de la mobilisation. — Tu vas fort !…
Mesnil André exhibe depuis quinze jours une
— Demande au cycliste Euterpe si c’est pas
paire de bas de grosse laine verte à côtes, et on
vrai. J’te dis qu’il l’a fait avec moi, lui : on
a toujours connu Tirette avec des bandes de
enfonçait notre abatis dans la botte et on
drap gris à rayures blanches, prélevées sur un
retirait de l’os, des bouts de chaussettes et des
pantalon civil qui pendait on ne sait où, au
morceaux de pied. Mais regarde si elles en
commencement de la guerre… Marthereau, lui,
valaient l’coup !
en a qui ne sont pas du même ton toutes deux,
car il n’a pu trouver pour les débiter en lanières … Et en attendant que Caron revienne,
deux bouts de capote aussi usés et aussi sales Poterloo use à sa place les bottes que n’a pas
l’un que l’autre. Et il est des jambes emballées usées le mitrailleur bavarois.
dans des chiffons, voire des journaux, C’est ainsi que l’on s’ingénie, selon son
maintenues par des spirales de ficelles ou, ce qui intelligence, son activité, ses ressources et son
est plus pratique, de fils téléphoniques. Pépin audace, à se débattre contre l’inconfort
éblouit les copains et les passants avec une paire effrayant. Chacun semble, en se montrant,
de guêtres fauves, empruntées à un mort… avouer : « Voilà tout ce que j’ai su, j’ai pu, j’ai
Barque qui a la prétention (et Dieu sait s’il en osé faire, dans la grande misère où je suis
devient parfois embêtant, le frère !) d’être un tombé. »
gars débrouillard, riche en idées, a les mollets
blancs : il a disposé des bandes de pansement
10 Les classiques du matérialisme dialectique 10

Mesnil Joseph somnole, Blaire bâille, sourcils sont jaune paille, ses yeux bleu de lin ;
Marthereau fume, l’œil fixe. Lamuse se gratte pour sa grosse tête dorée, il a fallu chercher
comme un gorille et Ludore comme un ouistiti. longtemps dans les magasins la vaste soupière
Volpatte tousse et dit : « J’vas crever ». Mesnil bleue qui le casque ; Fouillade, le batelier de
André a sorti sa glace et son peigne, et cultive Cette, roule des yeux de diable dans une longue
comme une plante rare sa belle barbe châtain. maigre face de mousquetaire creusée aux joues
Le calme monotone est interrompu, de-ci, de-là, et couleur de violon. Mes deux voisins diffèrent,
par les accès d’agitation acharnée que provoque en vérité, comme le jour et la nuit.
la présence endémique, chronique et
Et non moins, Cocon, le mince personnage
contagieuse, des parasites.
sec, à lunettes, au teint chimiquement corrodé
Barque, qui est observateur, promène un par les miasmes des grandes villes, fait contraste
regard circulaire, retire sa pipe de sa bouche, avec Biquet, le Breton pas équarri, à peau grise,
crache, cligne de l’œil et dit : à mâchoire de pavé ; et André Mesnil, le
confortable pharmacien de sous-préfecture
— Tout de même, c’qu’on ne se ressemble
normande, à la jolie barbe fine, qui parle tant et
pas !
si bien, n’a pas grand rapport avec Lamuse, le
— Pourquoi se ressemblerait-on ? dit gras paysan du Poitou, aux joues et à la nuque
Lamuse. Ça serait un miracle. de rosbif. L’accent faubourien de Barque, dont
⁂ les grandes jambes ont battu dans tous les sens
les rues de Paris, se croise avec l’accent quasi
Nos âges ? Nous avons tous les âges. Notre
belge et chantant de ceux de « ch’Nord » venus
régiment est un régiment de réserve que des
du 8e territorial, avec le parler sonore, roulant
renforts successifs ont renouvelé en partie avec
sur les syllabes comme sur des pavés, que nous
de l’active, en partie avec de la territoriale.
versa le 144e, avec le patois s’exhalant des
Dans la demi-section, il y a des R.A.T., des
groupes que forment entre eux, obstinément, au
bleus et des demi-poils. Fouillade a quarante
milieu des autres, comme des fourmis qui
ans. Blaire pourrait être le père de Biquet, qui
s’attirent, les Auvergnats du 124… Je me
est un duvetier de la classe 13. Le caporal
rappelle la première phrase de ce loustic de
appelle Marthereau « grand-père » ou « vieux
Tirette, quand il se présenta : « Moi, mes
détritus » selon qu’il plaisante ou qu’il parle
enfants, j’suis d’Clichy-la-Garenne ! Qui dit
sérieusement. Mesnil Joseph serait à la caserne
mieux ? », et la première doléance qui
s’il n’y avait pas eu la guerre. Cela fait un drôle
rapprocha Paradis de moi : « I s’foutions d’moi
d’effet quand nous sommes conduits par notre
parce que j’sommes Morvandiau… »
sergent Vigile, un gentil petit garçon qui a un
peu de moustache peinte sur la lèvre, et qui,
l’autre jour, au cantonnement, sautait à la corde Nos métiers ? Un peu de tout, dans le tas.
avec des gosses. Dans notre groupe disparate, Aux époques abolies où on avait une condition
dans cette famille sans famille, dans ce foyer sociale, avant de venir enfouir sa destinée dans
sans foyer qui nous groupe, il y a, côte à côte, des taupinières qu’écrasent la pluie et la
trois générations qui sont là, à vivre, à attendre, mitraille, et qu’il faut toujours recommencer,
à s’immobiliser, comme des statues informes, qu’étions-nous ? Laboureurs et ouvriers pour la
comme des bornes. plupart. Lamuse fut valet de ferme, Paradis,
Nos races ? Nous sommes toutes les races. charretier. Cadilhac, dont le casque d’enfant
Nous sommes venus de partout. Je considère les surmonte en branlant un crâne pointu – effet de
deux hommes qui me touchent : Poterloo, le dôme sur un clocher, dit Tirette – a des terres à
mineur de la fosse Calonne, est rose ; ses lui. Le père Blaire était métayer dans la Brie.
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 11

De son triporteur, Barque, garçon livreur, faisait combattants, nous autres, et il n’y a presque
des acrobaties entre les tramways et les taxis pas d’intellectuels, d’artistes ou de riches qui,
parisiens, en invectivant magistralement, à ce pendant cette guerre, auront risqué leurs figures
qu’il dit, dans les avenues et les places, le aux créneaux, sinon en passant, ou sous des
poulailler effaré des piétons. Le caporal képis galonnés.
Bertrand, qui se tient toujours un peu à l’écart,
Oui, c’est vrai, on diffère profondément.
taciturne et correct, avec une belle figure mâle,
bien droite, le regard horizontal, était Mais pourtant on se ressemble.
contremaître dans une manufacture de gainerie. Malgré les diversités d’âge, d’origine, de
Tirloir peinturlurait des voitures, sans culture, de situation, et de tout ce qui fut,
ronchonner, affirme-t-on. Tulacque était bistro à malgré les abîmes qui nous séparaient jadis,
la barrière du Trône, et Eudore, avec sa figure nous sommes en grandes lignes les mêmes. À
douce et pâlotte, tenait sur le bord d’une route, travers la même silhouette grossière, on cache et
pas très loin du front actuel, un estaminet ; on montre les mêmes mœurs, les mêmes
l’établissement a été malmené par les obus – habitudes, le même caractère simplifié
naturellement, car Eudore n’a pas de chance, d’hommes revenus à l’état primitif.
c’est connu. Mesnil André, l’homme encore
Le même parler, fait d’un mélange d’argots
vaguement distingué et peigné, vendait du
d’atelier et de caserne, et de patois, assaisonné
bicarbonate et des spécialités infaillibles sur une
de quelques néologismes, nous amalgame,
grand’place ; son frère Joseph vendait des
comme une sauce, à la multitude compacte
journaux et des romans illustrés dans une gare
d’hommes qui, depuis des saisons, vide la
du réseau de l’État, tandis que, loin de là, à
France pour s’accumuler au Nord-Est.
Lyon, Cocon, le binoclard, l’homme-chiffre,
s’empressait, revêtu d’une blouse noire, les Et puis, ici, attachés ensemble par un destin
mains plombées et brillantes, derrière les irrémédiable, emportés malgré nous sur le même
comptoirs d’une quincaillerie, et que Bécuwe rang, par l’immense aventure, on est bien forcé,
Adolphe et Poterloo, dès l’aube, traînant la avec les semaines et les nuits, d’aller se
pauvre étoile de leur lampe, hantaient les ressemblant. L’étroitesse terrible de la vie
charbonnages du Nord. commune nous serre, nous adapte, nous efface
les uns dans les autres. C’est une espèce de
Et il y en a d’autres dont on ne se rappelle
contagion fatale. Si bien qu’un soldat apparaît
jamais le métier et qu’on confond les uns avec
pareil à un autre sans qu’il soit nécessaire, pour
les autres, et les bricoleurs de campagne qui
voir cette similitude, de les regarder de loin, aux
colportaient dix métiers à la fois dans leur
distances où nous ne sommes que des grains de
bissac, sans compter l’équivoque Pépin qui ne
la poussière qui roule dans la plaine.
devait pas en avoir du tout : (ce qu’on sait c’est
qu’il y a trois mois, au dépôt, après sa ⁂
convalescence, il s’est marié… pour toucher On attend. On se fatigue d’être assis : on se
l’allocation des femmes de mobilisés…) lève. Les articulations s’étirent avec des
Pas de profession libérale parmi ceux qui crissements de bois qui joue et de vieux gonds :
m’entourent. Des instituteurs sont sous-officiers l’humidité rouille les hommes comme les fusils,
à la compagnie ou infirmiers. Dans le régiment, plus lentement mais plus à fond. Et on
un frère mariste est sergent au service de santé ; recommence, autrement, à attendre.
un ténor, cycliste du major ; un avocat, On attend toujours, dans l’état de guerre. On
secrétaire du colonel ; un rentier, caporal est devenu des machines à attendre.
d’ordinaire à la Compagnie Hors Rang. Ici, rien
de tout cela. Nous sommes des soldats Pour le moment, c’est la soupe qu’on attend.
12 Les classiques du matérialisme dialectique 12

Après, ce seront les lettres. Mais chaque chose coups d’tartine sur la tétère, et j’te l’poîsserais
en son temps : lorsqu’on aura fini avec la soupe, par un abattis…
on songera aux lettres. Ensuite, on se mettra à
— L’autre jour, poursuit Cocon, j’ai compté :
attendre autre chose.
il a mis sept heures quarante-sept minutes pour
La faim et la soif sont des instincts intenses venir du 31-Abri. Il faut cinq heures bien
qui agissent puissamment sur l’esprit de mes tassées, mais pas plus.
compagnons. Comme la soupe tarde, ils
Cocon est l’homme-chiffre. Il a l’amour,
commencent à se plaindre et à s’irriter. Le
l’avarice de la documentation précise. À propos
besoin de la nourriture et de boisson leur sort de
de tout, il fouine pour trouver des statistiques
la bouche en grognements :
qu’il amasse avec une patience d’insecte, et sert
— V’là huit plombes. Tout d’même, cette à qui veut l’entendre. Pour le moment, où il
croûte, qu’est-ce qu’elle fout, qu’elle radine manie ses chiffres comme des armes, sa figure
pas ? chétive, faite de sèches arêtes, de triangles et
d’angles sur lesquels se pose le double rond des
— Justement, moi qui ai la dent depuis hier
lunettes, est crispée de rancune.
midi, rechigne Lamuse, dont l’œil est humide de
désir et dont les joues présentent de gros coups Il monte sur la banquette de tir, pratiquée du
de badigeon de la couleur du vin. temps ou c’était ici la première ligne, érige la
tête, rageusement, par-dessus le parapet. Dans
Le mécontentement s’aigrit de minute en
la lumière frisante d’un petit rayon froid qui
minute :
traîne sur la terre, on voit briller les verres de
— Plumet a dû s’envoyer dans l’entonnoir ses binocles et aussi la goutte qui lui pend au
mon bidon d’réglisse qu’i’ d’vait m’apporter, et nez, comme un diamant.
d’autres avec, et il est tombé saoul qué’qu’part
— Et puis, c’Pépère, tu parles aussi d’un
par là.
quart à trous ! C’est à ne pa’ y croire
— C’est sûr et certain, appuie Marthereau. c’qu’i’s’laisse tomber de kilos dans l’étui, dans
— Ah ! les malfaisants, les vermines, que ces l’espace seulement d’une journée.
hommes de corvée ! beugle Tirloir. Quelle race
dégoûtante ! Tous, becs-salés et cossards ! Ils se
Le père Blaire « fume » dans son coin. On
les roulent toute la journée à l’arrière, et ils ne
voit trembler sa grosse moustache, blanchâtre et
sont pas fichus de monter à l’heure. Ah ! si
tombante comme un peigne en os :
j’étais le maître, ce que je les ferais venir aux
tranchées à la place de nous, et il faudrait qu’ils — Veux-tu que j’te dise ? Les hommes de
bossent ! D’abord, je dirais : chacun dans la soupe, c’est le type des sales types. C’est :
section sera graisseux et soupier à tour de rôle. J’fous rien, J’m’en fous, Jean-Foutre et
Ceux qui veulent, bien entendu… et alors… Compagnie.
— Moi, j’suis sûr, crie Cocon, que c’est — Ils ont tout du fumier, soupire avec
c’cochon de Pépère qui met les autres en retard. conviction Eudore, qui, affalé par terre, la
Il le fait exprès, d’abord, et aussi, il ne peut pas bouche entr’ouverte, a l’air d’un martyr et suit
s’déplumer, l’matin, l’pauv’ petit. Il lui faut ses d’un œil atone Pépin qui va et vient, telle une
dix heures de pucier, tout comme à un mignard. hyène.
Sans ça, monsieur a la cosse toute la journée.
L’irritation haineuse contre les retardataires
— J’t’en foutrai, moi ! gronde Lamuse. monte, monte.
Attends voir comme j’le f’rais décaniller du
Tirloir le roussoteur s’empresse et se
pajot, si seulement j’étais là. J’te l’réveillerais à
multiplie. Il est à son affaire. Il aiguillonne la
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 13

colère ambiante avec ses petits gestes pointus : — Ah, malheur !


— Si on disait : « Ça s’ra bon ! », mais ça va ⁂
être encore de la vacherie qu’il va falloir que tu
— V’là la bectance ! annonce un poilu qui
t’enfonces dans la lampe.
guettait au tournant.
— Ah ! les potes, hein, la barbaque qu’on
— I’ n’est qu’temps !
nous a balancée hier, tu parles d’une pierre à
couteaux ! Du bifteck de bœuf, ça ? Du bifteck Et l’orage des récriminations violentes tombe
de bicyclette, oui, plutôt. J’ai dit aux gars : « net, comme par enchantement. Et on voit leur
Attention, vous autres ! N’mâchez pas trop fureur se changer, subitement, en satisfaction.
vite : vous vous casseriez les dominos, des fois Trois hommes de corvée, essoufflés, la face
que l’bouif aurait oublié de r’tirer tous les larmoyante de sueur, déposent par terre des
clous ! » bouteillons, un bidon à pétrole, deux seaux de
Le boniment, lancé par Tirette, ex-régisseur, toile et une brochette de boules traversées par
paraît-il, de tournées cinématographiques, un bâton. Adossés au mur de la tranchée, ils
aurait, en d’autres moments, fait rire ; mais les s’essuient la figure avec leurs mouchoirs ou leurs
esprits sont excités et cette déclaration a pour manches. Et je vois Cocon s’approcher de
écho un grondement circulaire. Pépère, avec le sourire, et, oublieux des outrages
dont il a couvert sa réputation, tendre la main,
— D’aut’ fois, pour que tu t’plaignes pas
cordialement, vers un des bidons de la collection
qu’c’soit dur, i’ t’collent en fait d’bidoche,
qui gonfle circulairement Pépère d’une manière
qué’qu’chose de mou : d’l’éponge qui n’a point
de ceinture de sauvetage.
d’goût, du cataplasme. Quand tu croûtes ça,
c’est comme si tu boives un quart d’eau, ni plus — Qu’est-ce qu’il y a à becqueter ?
ni moins. — C’est là, répond évasivement le deuxième
— Tout ça, dit Lamuse, ça n’a pas homme de corvée.
d’consistance, ça n’tient pas au bide. Tu crois L’expérience lui a appris que l’énoncé du
qu’t’es rempli, mais au fond d’ta caisse, t’es menu provoque toujours des désillusions
vide. Aussi, p’tît à p’tit, tu tournes de l’œil, acrimonieuses…
empoisonné par le manque de nourriture.
Et il se met à déblatérer, en haletant encore,
— La prochaine fois, clame Biquet exaspéré, sur la longueur et les difficultés du trajet qu’il
j’demande à parler au vieux, j’y dirai : « Mon vient d’accomplir : « Y en a, tout partout, du
capitaine… » populo ! c’est un fourbi arabe pour passer. À
— Moi, dit Barque, je m’fais porter pâle. J’y des moments, faut s’déguiser en feuille de papier
dirai : « Monsieur le major… » à cigarette »… « Ah ! y en a qui disent qu’à la
cuistance, on est embusqué ! »… Eh bien, il
— C’que tu y casseras ou rien, c’est du pareil
aimerait cent mille fois mieux, quant à lui, être
au même. Ils s’entendent tous pour exploiter
avec la compagnie dans les tranchées pour la
l’troufion.
garde et les travaux que de s’appuyer un pareil
— J’te dis, moi, qui veul’tent not’ peau ! métier deux fois par jour pendant la nuit !
— C’est comme la gniole. On a droit qu’on Paradis a soulevé les couvercles des
nous en distribue aux tranchées — vu qu’ça a bouteillons et inspecté les récipients :
été voté qué’q’part, j’sais pas quand, ni où, mais
— Des fayots à l’huile, de la dure, bouillie, et
je l’sais — et d’puis trois jours qu’on est ici, v’là
du jus. C’est tout.
trois jours qu’on nous en sert au bout d’une
fourche. — Nom de Dieu ! Et du pinard ? braille
14 Les classiques du matérialisme dialectique 14

Tulacque. Au premier arrêt des mâchoires, on sert des


plaisanteries obscènes. Ils se bousculent tous et
Il ameute les camarades.
criaillent à qui mieux mieux pour placer leur
— V’nez voir par ici, eh, vous autres ! Ça, ça mot. On voit sourire Farfadet, le fragile employé
dépasse tout ! V’là qu’on s’bombe de pinard ! de mairie qui, les premiers temps, se maintenait
Les assoiffés accourent en grimaçant. au milieu de nous, si convenable et aussi si
propre qu’il passait pour un étranger ou un
— Ah ! merde alors ! s’écrient ces hommes
convalescent. On voit se dilater et se fendre,
désillusionnés jusqu’au fond de leurs entrailles.
sous le nez, la tomate de Lamuse, dont la joie
— Et ça, qu’est-ce qu’y a dans c’siau-là ? dit suinte en larmes, s’épanouir et se réépanouir la
l’homme de corvée, toujours rouge et suant, en pivoine rose de Poterloo, se trémousser de liesse
montrant du pied un seau. les rides du père Blaire, qui s’est levé, pointe la
— Oui, dit Paradis. J’m’ai trompé, y a du tête en avant et fait gesticuler le bref corps
pinard. mince qui sert de manche à son énorme
moustache tombante, et on aperçoit même
— C’t’emmanché-là ! fait l’homme de corvée s’éclairer le petit faciès plissé et pauvre de
en haussant les épaules et en lui lançant un Cocon.
regard d’indicible mépris. Mets tes lunettes à
vache, si tu n’y vois pas clair ! ⁂

Il ajoute : — Sin jus, on va-t-i’ pas l’fouaire recauffir ?


demande Bécuwe.
— Un quart par homme… Un peu moins,
peut-être, parce qu’il y a un fourneau qui m’a — Avec quoi, en soufflant d’ssus ?
cogné en passant dans le Boyau du Bois, et il y Bécuwe, qui aime le café chaud, dit :
en a eu eun’ goutte e’d’renversée… Ah !
— Laissez-mi bric’ler cha. Ch’n’est point
s’empresse-t-il d’ajouter en élevant le ton, si je
n’n’affouaire. Arrangez cheul’ment ilà in ch’tiot
n’avais pas été chargé, tu parles d’un coup de
foyer et ine grille avec d’fourreaux
trottinant qu’il aurait reçu dans le croupion !
d’baïonnettes. J’sais où c’qu’y a d’bau. J’allau
Mais il a ripé à la quatrième vitesse, l’animau !
en fouaire des copeaux avec min couteau assez
Et nonobstant cette ferme déclaration, il pour cauffer l’marmite. V’s allez vir…
s’esquive lui-même, rattrapé par les malédictions
Il part à la chasse au bois.
– pleines d’allusions désobligeantes pour sa
sincérité et sa tempérance – que fait naître cet En attendant le caoua, on roule la cigarette,
aveu de ration diminuée. on bourre la pipe.
On tire les blagues. Quelques-uns ont des
blagues en cuir ou en caoutchouc achetées chez
Cependant, ils se jettent sur la nourriture et
le marchand. C’est la minorité. Biquet extrait
mangent, debout, accroupis, à genoux, assis sur
son tabac d’une chaussette dont une ficelle
un bouteillon ou un havresac tiré du puits où on
étrangle le haut. La plupart des autres utilisent
couche, ou écroulés à même le sol, le dos
le sachet à tampon antiasphyxiant, fait d’un
enfoncé dans la terre, dérangés par les passants,
tissu imperméable, excellent pour la
invectivés et invectivant. À part ces quelques
conservation du perlot ou du fin. Mais il y en a
injures ou quolibets courants, ils ne disent rien,
qui ramonent tout bonnement le fond de leur
d’abord occupés tout entiers à avaler, la bouche
poche de capote.
et le tour de la bouche graisseux comme des
culasses. Les fumeurs crachent en cercle, juste à
l’entrée de la guitoune où loge le gros de la
Ils sont contents.
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 15

semi-section et inondent d’une salive jaunie par à côté de lui :


la nicotine la place où l’on pose les mains et les
— C’morpion-là ! Non, mais tu l’as vu ! Tu
genoux quand on s’aplatit pour entrer ou sortir.
sais, y a pas à dire : ici on fréquente un tas
Mais qui s’aperçoit de ce détail ? d’individus qu’on sait pas qui c’est. On
s’connaît et pourtant on s’connaît pas. Mais

ç’ui-là, s’il a voulu zouaviller, il est tombé sur le
Voici qu’on parle denrées, à propos d’une manche. Minute : je le démolirai bien un de ces
lettre de la femme de Marthereau. jours, tu voiras.
— La mère Marthereau m’a écrit, dit Pendant que les conversations reprennent et
Marthereau. Le cochon gras, tout vif, vous ne couvrent les derniers doubles échos de
savez pas combien i’vaut chez nous, m’tenant ? l’altercation :
… La question économique a dégénéré — Tous les jours, alors ! me dit Paradis.
soudain en une violente dispute entre Pépin et Hier, c’était Plaisance qui voulait à toute force
Tulacque. fout’ sur la gueule à Fumex à propos de je n’sais
Les vocables les plus définitifs ont été quoi, une affaire de pilules d’opium, j’pense. Pis
échangés, puis : c’est l’un, pis c’est l’autre, qui parle de s’crever.
C’est-i’ qu’on devient pareil à des bêtes, à force
— Je m’fous pas mal de c’que tu dis ou
de leur ressembler ?
d’c’que tu n’dis pas. La ferme !
— C’est pas sérieux, ces hommes-là, constate
— J’la fermerai si j’veux, saleté !
Lamuse, c’est des gosses.
— Un trois kilos te la fermerait vite !
— Ben sûr, pis que c’est des hommes.
— Non, mais chez qui ?

— Viens-y voir, mais viens-y donc !
La journée s’avance. Un peu plus de lumière
Ils écument et grincent et s’avancent l’un a filtré des brumes qui enveloppent la terre.
vers l’autre. Tulacque étreint sa hache Mais le temps est resté couvert, et voilà qu’il se
préhistorique et ses yeux louches lancent deux résout en eau. La vapeur d’eau s’effiloche et
éclairs. L’autre, blême, l’œil verdâtre, la face descend. Il bruine. Le vent ramène sur nous son
voyou, pense visiblement à son couteau. grand vide mouillé, avec une lenteur
Lamuse interpose sa main pacifique grosse désespérante. Le brouillard et les gouttes
comme une tête d’enfant et sa face tapissée de empâtent et ternissent tout : jusqu’à
sang, entre ces deux hommes qui s’empoignent l’andrinople tendue sur les joues de Lamuse,
du regard et se déchirent en paroles. jusqu’à l’écorce d’orange dont Tulacque est
caparaçonné, et l’eau éteint au fond de nous la
— Allons, allons, vous n’allez pas vous joie dense dont le repas nous a remplis. L’espace
abîmer. Ce s’rait dommage ! s’est rapetissé. Sur la terre, champ de mort, se
Les autres interviennent aussi et on sépare juxtapose étroitement le champ de tristesse du
les adversaires. Ils continuent à se jeter, à ciel.
travers les camarades, des regards féroces. On est là, implantés, oisifs. Ce sera dur,
Pépin mâche des restants d’injures avec un aujourd’hui, de venir à bout de la journée, de se
accent fielleux et frémissant : débarrasser de l’après-midi. On grelotte, on est
mal ; on change de place sur place, comme un
— L’apache, la frappe, le crapulard ! Mais,
bétail parqué.
attends, i’me revaudra ça !
Cocon explique à son voisin la disposition et
De son côté, Tulacque confie au poilu qui est
16 Les classiques du matérialisme dialectique 16

l’enchevêtrement de nos tranchées. Il a vu un — Y a pas besoin d’raison, pis qu’il le faut.


plan directeur et il a fait des calculs. Il y a dans
— Y a pas d’raison, affirme Lamuse.
le secteur du régiment quinze lignes de
tranchées françaises, les unes abandonnées, — Si, y en a, dit Cocon. C’est… Y en a
envahies par l’herbe et quasi nivelées, les autres plusieurs, plutôt.
entretenues à vif et hérissées d’hommes. Ces — La ferme ! C’est bien mieux qu’y en aye
parallèles sont réunies par des boyaux pas, pis qu’i’ faut t’nir.
innombrables qui tournent et font des crochets
— Tout d’même, fait sourdement Blaire, qui
comme de vieilles rues. Le réseau est plus
ne perd jamais une occasion de réciter cette
compact encore que nous le croyons, nous qui
phrase, tout d’même, i’s veul’nt not’ peau !
vivons dedans. Sur les vingt-cinq kilomètres de
largeur qui forment le front de l’armée, il faut — Au commencement, dit Tirette, j’pensais à
compter mille kilomètres de lignes creuses : un tas d’choses, j’réfléchissais, j’calculais ;
tranchées, boyaux, sapes. Et l’armée française a maintenant, j’pense plus.
dix armées. Il y a donc, du côté français, — Moi non plus.
environ dix mille kilomètres de tranchées et
autant du côté allemand… Et le front français — Moi non plus.
n’est à peu près que la huitième partie du front — Moi, j’ai jamais essayé.
de la guerre sur la surface du monde.
— T’es pas si bête que t’en as l’air, bec de
Ainsi parle Cocon, qui conclut en s’adressant puce, dit Mesnil André de sa voix aiguë et
à son voisin : gouailleuse.
— Dans tout ça, tu vois ce qu’on est, nous L’autre, obscurément flatté, complète son
autres… idée :
Le pauvre Barque – face anémique d’enfant — D’abord, tu peux rien savoir de rien.
des faubourgs que souligne un bouc de poils
— On n’a besoin de savoir qu’une chose, et
roux, et que ponctue, comme une apostrophe, sa
cette seule chose, c’est que les Boches sont chez
mèche de cheveux – baisse la tête :
nous, enracinés, et qu’il ne faut pas qu’ils
— C’est vrai, quand on y pense, qu’un soldat passent et qu’il faut même qu’ils les mettent un
– ou même plusieurs soldats – ce n’est rien, c’est jour ou l’autre – le plus tôt possible, dit le
moins que rien dans la multitude, et alors on se caporal Bertrand.
trouve tout perdu, noyé, comme quelques
— Oui, oui, faut qu’ils en jouent un air : y a
gouttes de sang qu’on est, parmi ce déluge
pas d’erreur ; autrement, quoi ? C’est pas la
d’hommes et de choses.
peine de se fatiguer le ciboulot à penser à aut’
Barque soupire et se tait – et, à la faveur de chose. Seul’ment, c’est long.
l’arrêt de ce colloque, on entend résonner un
— Ah ! bougre de bagasse ! exclame
morceau d’histoire racontée à demi-voix :
Fouillade, eunn peu !
— Il était v’nu avec deux chevaux. Pssiii…
— Moi, dit Barque, je ne rouspète plus. Au
un obus. I n’lui reste plus qu’un chevau…
commencement, je rouspétais contre tout le
— On s’embête, dit Volpatte. monde, contre ceux de l’arrière, contre les civils,
— On tient ! ronchonne Barque. contre l’habitant, contre les embusqués. Oui,
j’rouspétais, mais c’était au commencement de
— Faut bien, dit Paradis. la guerre, j’étais jeune. Maint’nant, j’prends
— Pourquoi ? interroge Marthereau, sans mieux les choses.
conviction.
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 17

— Y a qu’une façon de les prendre : comme et, semble-t-il, les trognes, déjà attisées par le
elles viennent ! froid.
— Pardi ! Autrement tu deviendrais fou. On — Tu parles d’un louba, soupire Tirloir, qui
est déjà assez dingo comme ça, pas, Firmin ? s’arrête, pensivement, de se gratter, et regarde
au loin, à travers la terre de la tranchée.
Volpatte fait oui de la tête, profondément
convaincu, crache, puis contemple son crachat — Ah ! nom de Dieu, toute cette ville quasi
d’un œil fixe et absorbé. évacuée et qui, en somme, était à nous ! Les
maisons, avec les lits…
— Tu parles, appuie Barque.
— Les armoires !
— Ici, faut pas chercher loin devant toi. Faut
vivre au jour le jour, heure par heure même, si — Les caves !
tu peux.
Lamuse en a les yeux mouillés, la face en
— Pour sûr, face de noix. Faut faire ce qu’on bouquet, et le cœur gros.
nous dit de faire, en attendant qu’on nous dise
— Vous y êtes restés longtemps ? demande
de nous en aller.
Cadilhac, qui est venu depuis, avec le renfort
— Et voilà, bâille Mesnil Joseph. des Auvergnats.
Les faces cuites, tannées, incrustées de — Plusieurs mois…
poussière, opinent, se taisent. Évidemment, c’est
La conversation, presque éteinte, se ranime
là l’idée de ces hommes qui ont, il y a un an et
en flammes vives, à l’évocation de l’époque
demi, quitté tous les coins du pays pour se
d’abondance.
masser sur la frontière : Renoncement à
comprendre, et renoncement à être soi-même ; — On voyait, dit Paradis, comme dans un
espérance de ne pas mourir et lutte pour vivre le rêve, des poilus s’couler à l’long et à derrière les
mieux possible. piaules, en rentrant au cantonnement, avec des
poules autour du cylindre et, sous chaque
— Faut faire ce qu’on doit, oui, mais faut
abatis, un lapin emprunté à un bonhomme ou à
s’démerder, dit Barque, qui, lentement, de long
une bonne femme qu’on n’avait pas vu, et qu’on
en large, triture la boue.
n’reverra pas.

Et on pense au goût lointain du poulet et du
— Il l’faut, souligne Tulacque. Si tu lapin.
t’démerdes pas, on l’fera pas pour toi, t’en fais
— Y avait des choses qu’on payait.
pas !
L’pognon, i’ dansait aussi, va. On était encore
— I’ n’est pas encore fondu, c’ui qui aux as, en c’temps-là.
s’occupera de l’autre.
— C’est des cent mille francs qui ont roulé
— Chacun pour soi, à la guerre ! dans les boutiques.
— Videmment, videmment. — Des millions, oui. C’était toute la journée
un gaspillage dont t’as pas une idée d’ssus, une
Un silence. Puis, du fond de leur dénuement,
espèce de fête surnaturelle.
ces hommes évoquent des images savoureuses.
— Tout ça, reprend Barque, ça n’vaut pas la
bonne vie qu’on a eue, un temps, à Soissons.
— Ah ! foutre !
Un reflet de paradis perdu illumine les yeux
18 Les classiques du matérialisme dialectique 18

— Crois-moi ou crois-moi pas, dit Blaire à — C’est l’métier qui veut ça. C’est pas nous.
Cadilhac, mais au milieu de tout ça, comme ici
— Les officiers ne disaient trop rien quand
et comme partout où c’qu’on passe, ce qu’on
on chapardait ?
avait le moins, c’était le feu. Il fallait courir
après, l’trouver, l’gagner, quoi. Ah ! mon vieux, — I’ s’en foutaient eux-mêmes plein la
c’qu’on a couru après le feu !… lampe, et comment ! Tu t’rappelles, Desmaisons,
le coup du lieutenant Virvin défonçant la porte
— Nous, nous étions dans le cantonnement
d’une cave d’un coup de hache ? Même qu’un
de la C.H.R. Là, l’cuistot, c’était le grand
poilu l’a vu et qu’il lui a donné la porte pour en
Martin César. Il était à la hauteur, lui, pour
faire du bois à brûler, à cette fin que l’copain i’
dégoter du bois.
n’aille pas ébruéter la chose.
— Ah ! oui, lui, c’était un as. Y a pas à
— Et c’pauv’ Saladin, l’officier de
tortiller du croupion, i’ savait y faire !
ravitaillement : on l’a rencontré entre chien et
— Toujours du feu dans sa cuistance, loup, sortant d’un sous-sol avec deux bouteilles
toujours, ma vieille cloche. Tu rechassais des de blanc dans chaque bras, le frère. On aurait
cuistots qui bagotaient dans les rues en tous dit une nourrice portant quatre lardons. Comme
sens, en chialant parce qu’ils n’avaient pas il a été repéré, il a été obligé de redescendre
d’bois ni d’charbon ; lui, il avait du feu. Quand dans la mine aux bouteilles et d’en distribuer à
i’ n’avait pas rien, i’ disait : « T’occupe pas, tout le monde. Même que l’caporal Bertrand,
j’vas m’démieller. » Et c’était pas long. qu’a des principes, n’as pas voulu en boire. Ah !
tu t’rappelles, saucisse à pattes !
— Il attigeait même, on peut l’dire. La
première fois que j’l’ai zévu dans sa cuisine, tu — Où c’qu’il est maintenant le cuisinier qui
sais avec quoi i’ f’sait mijoter la tambouille ? trouvait toujours du feu ? demanda Cadilhac.
Avec un violon qu’il avait trouvé dans la
— Il est mort. Une marmite est tombée dans
maison.
sa marmite. Il n’a rien eu, mais il est tout de
— C’est vache, tout de même, dit Mesnil même mort d’saisissement quand il a vu son
André. J’sais bien qu’un violon, ça sert pas à macaroni les jambes en l’air ; un spasme du
grand-chose pour l’utilité, mais, tout d’même… cœur, qu’a dit le toubi. Il avait l’cœur faible ; i’
n’était fort que pour trouver du bois. On l’a
— D’autres fois, il s’est servi des queues de
enterré proprement. On lui a fait un cercueil
billard. Zizi a tout juste pu en grouper une pour
avec le parquet d’une chambre ; on a ajusté
se faire une canne. Le reste, au feu. Après, les
ensemble les planches avec les clous des
fauteuils du salon, qui étaient en acajou, y ont
tableaux de la maison, et on se servait de
passé en douce. I’ les zigouillait et les découpait
briques pour les enfoncer. Pendant qu’on
pendant la nuit, parce qu’un gradé aurait pu
l’transportait, je m’disais : « Heureusement
trouver à redire.
pour lui, qu’il est mort : s’i’ voyait ça, i’
— Il allait fort, dit Pépin… Nous, on s’est pourrait jamais s’consoler d’avoir pas pensé aux
occupé avec un vieux meuble qui nous a fait planches du parquet pour son feu. » Ah ! l’sacré
quinze jours. numéro, l’enfant de cochon !
— Pourquoi aussi qu’on n’a rien de rien ? — L’troufion se démerde bien sur le dos du
Faut faire la soupe, zéro bois, zéro charbon. copain. Quand tu filoches devant une corvée ou
Après la distribution, t’es là avec tes croches qu’tu prends l’bon morceau ou la bonne place,
vides devant l’tas de bidoche, au milieu des c’est les autres qui écopent, philosopha
copains qui s’fichent de toi en attendant qu’ils Volpatte.
t’engueulent. Alors quoi ?
— Moi, dit Lamuse, je m’suis souvent
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 19

démerdé pour ne pas monter aux tranchées, et nous, fait Eudore.


j’compte pas les fois qu’j’y ai coupé. Ça, je
— Savoir !… s’écrie Cocon.
l’avoue. Mais, quand des copains sont en
danger, j’suis pus chercheur de filon, j’suis pus — En tous cas, on n’est pas fixé pour les
démerdard. J’oublie mon uniforme, j’oublie tout. hommes, reprend Tirloir, mais les officiers
J’vois des hommes et j’marche. Mais, allemands, non, non, non : pas des hommes, des
autrement, mon vieux, j’pense à bibi. monstres. Mon vieux, c’est vraiment une sale
vermine spéciale. Tu peux dire que c’est les
Les affirmations de Lamuse ne sont pas de
microbes de la guerre. Il faut les avoir vus de
vains mots. C’est un virtuose du tirage au flanc,
près, ces affreux grands raides, maigres comme
en effet ; néanmoins, il a sauvé la vie à des
des clous, et qui ont tout de même des têtes de
blessés en allant les chercher sous la fusillade.
veaux.
Il explique le fait sans forfanterie :
— Ou bien des tas qui ont tout de même des
— On était couchés tous dans l’herbe. Ça gueules de serpent.
buquait. Pan ! pan ! Zim, zim… Quand j’les ai
Tirloir poursuit :
vus attigés, je me suis levé – malgré qu’on
m’gueulait : « Couche-toi ! » J’pouvais pas les — J’en ai vu un, prisonnier, une fois, en
laisser comme ça. J’n’ai pas d’mérite, pisque je r’venant de liaison. La dégoûtante carne ! Un
n’pouvais pas faire autrement. colonel prussien qui avait une couronne de
prince, qu’on m’a dit, et un blason en or sur ses
Presque tous les gars de l’escouade ont
cuirs. I’ ram’nait-i’ pas, pendant qu’on
quelque haut fait militaire à leur actif et,
l’emmenait dans le boyau, parce qu’on s’était
successivement, les croix de guerre se sont
permis de l’frôler en passant ! Et i’ r’gardait
alignées sur leurs poitrines.
tout le monde du haut de son col ! J’m’ai dit : «
— Moi, dit Biquet, j’ai pas sauvé des Attends, ma vieille, j’vas t’faire râler, moi ! »
Français, mais j’ai poiré des Boches. J’ai pris mon temps, je me suis mis en quarante
derrière lui, et j’y ai balancé de toute ma force
Aux attaques de mai, il a filé en avant ; on
un coup de pied au cul. Mon vieux, il est tombé
l’a vu disparaître comme un point, et il est
par terre, à moitié étranglé.
revenu avec quatre gaillards à casquette.
— Étranglé ?
— Moi, j’en ai tué, dit Tulacque.
— Oui, par la fureur, quand il a compris ce
Il y a deux mois, il en a aligné neuf, avec une
qui en était, à savoir qu’il venait d’avoir son
coquetterie orgueilleuse, devant la tranchée
postérieur d’officier et de noble défoncé par la
prise.
chaussette à clous d’un simple poilu. Il est parti
— Mais, ajoute-t-il, c’est surtout après à pousser des gueulements comme une femme, et
l’officier boche que j’en ai. à gesticuler comme un élipeptique…
— Ah ! les vaches ! — Moi, j’suis pas méchant, dit Blaire. J’ai
Ils ont crié cela plusieurs à la fois, du fond des gosses, et ça m’turlupine, chez nous, quand
d’eux-mêmes. il faut que je tue un cochon que je connais,
mais, de ceux-là, j’en embrocherais bien un
— Ah ! mon vieux, dit Tirloir, on parle de la
– dzing – en pleine armoire à linge.
sale race boche. Les hommes de troupe, j’sais
pas si c’est vrai ou si on nous monte le coup là- — Moi aussi !
dessus aussi, et si, au fond, ce ne sont pas des — Sans compter, dit Pépin, qu’il’ ont des
hommes à peu près comme nous. couvercles d’argent et des pistolets que tu peux
— C’est probablement des hommes comme revendre cent balles quand tu veux, et des
20 Les classiques du matérialisme dialectique 20

jumelles prismatiques qu’a pas d’prix. Ah ! bordé d’or et brodé de foudres d’or, un capitaine
malheur, pendant la première partie de la désigne la banquette de tir, devant un vieux
campagne, ce que j’en ai laissé perdre des créneau, et engage les visiteurs à y monter pour
occases ! J’ai eu tout de l’emmanché à se rendre compte. Le monsieur en complet de
c’moment-là. C’est bien fait pour moi. Mais t’en voyage y grimpe en s’aidant de son parapluie.
fais pas : un casque d’argent, j’en aurai un.
Barque dit :
Écoute-moi bien, j’te jure que j’en aurai un. Il
me faut pas seulement la peau, mais les frusques — T’as visé l’chef de gare endimanché qui
d’un galonné de Guillaume. T’en fais pas : indique un compartiment de 1re classe, Gare du
j’saurai bien goupiller ça avant que la guerre Nord, à un riche chasseur, le jour de
finisse. l’ouverture : « Montez, monsieur le
Propriétaire. » Tu sais, quand les types de la
— Tu crois à la finition de la guerre, toi ?
haute sont tout battant neufs d’équipements, de
demande l’un.
cuirs et de quincaillerie, et font leurs mariolles
— T’en fais pas, répond l’autre. avec leur attirail de tueurs de petites bêtes !
⁂ Trois ou quatre poilus qui étaient déséquipés
ont disparu sous terre. Les autres ne bougent
Cependant, il se produit un brouhaha sur
pas, paralysés, et même les pipes s’éteignent, et
notre droite, et, subitement, on voit déboucher
on n’entend que le brouhaha des propos
un groupe mouvant et sonore où des formes
qu’échangent les officiers et leurs invités.
sombres se mêlent à des formes coloriées.
— C’est les touristes des tranchées, dit à mi-
— Qu’est-ce que c’est qu’ça ?
voix Barque.
Biquet s’est aventuré pour reconnaître ; il
Puis, plus haut : « Par ici, mesdames et
revient, et nous désignant du pouce, par-dessus
messieurs ! » qu’on leur dit.
son épaule, la masse bariolée :
— Débloque ! lui souffle Farfadet, craignant
— Eh ! les poteaux, v’nez mirer ça. Des gens.
qu’avec « sa grande gueule » Barque n’attire
— Des gens ? l’attention des puissants personnages.
— Oui, des messieurs, quoi. Des civelots avec Du groupe, des têtes se tournent de notre
des officiers d’état-major. côté. Un monsieur se détache vers nous, en
— Des civils ! Pourvu qu’ils tiennent ! chapeau mou et en cravate flottante. Il a une
barbiche blanche et semble un artiste. Un autre
C’est la phrase sacramentelle. Elle fait rire,
le suit, en pardessus noir, celui-là, avec un
malgré qu’on l’ait entendue cent fois, et qu’à
melon noir, une barbe noire, une cravate
tort ou à raison, le soldat en dénature le sens
blanche et un lorgnon.
originel et la considère comme une atteinte
ironique à sa vie de privations et de dangers. — Ah ! ah ! fait le premier monsieur, voilà
des poilus… Ce sont de vrais poilus, en effet.
Deux personnages s’avancent ; deux
personnages à pardessus et à cannes ; un autre Il s’approche un peu de notre groupe, un peu
habillé en chasseur, orné d’un chapeau timidement, comme au Jardin d’Acclimatation,
pelucheux et d’une jumelle. et tend la main à celui qui est le plus près de
lui, non sans gaucherie, comme on présente un
Des tuniques bleu tendre sur lesquelles
bout de pain à l’éléphant.
reluisent des cuirs fauves ou noirs vernis suivent
et pilotent les civils. — Hé, hé, ils boivent le café, fait-il
remarquer.
De son bras où étincelle un brassard en soie
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 21

— On dit le « jus », rectifie l’homme-pie. quèq’jours encore, c’est que nous n’avons pas
envie d’quitter l’existence des tranchées ; on y
— C’est bon, mes amis ?
est si bien, avec l’eau, le gaz, les douches à tous
Le soldat, intimidé lui aussi par cette les étages. Le seul inconvénient, c’est qu’il y fait
rencontre étrange et exotique, grogne, rit et un peu trop chaud l’hiver… Quant aux
rougit, et le monsieur dit : « Hé, hé ! » Autrichiens, y a longtemps qu’euss i’ s
Puis il fait un petit signe de la tête, et n’tiennent plus : i’ font semblant… » V’là quinze
s’éloigne à reculons. mois que c’est comme ça et que l’directeur dit à
ses scribes : « Eh ! les poteaux, j’tez-en un coup,
— C’est très bien, c’est très bien, mes amis.
tâchez moyen de m’décrotter ça en cinq sec et
Vous êtes des braves !
de l’délayer sur la longueur de ces quatre
Le groupe, fait des teintes neutres des draps sacrées feuilles blanches qu’on a à salir. »
civils semées de teintes militaires vives —
— Eh oui ! dit Fouillade.
comme des géraniums et des hortensias parmi le
sol sombre d’un parterre — oscille, puis passe et — Ben quoi, caporal, tu rigoles, c’est pas
s’éloigne par le côté opposé à celui d’où il est vrai, c’qu’on dit ?
venu. On a entendu un officier dire : « Nous — Y a un peu de vrai, mais vous abîmez, les
avons encore beaucoup à voir, messieurs les petits gars, et vous seriez bien les premiers à en
journalistes. » faire une tirelire s’il fallait que vous vous passiez
Quand le brillant ensemble s’est effacé, nous de journaux… Oui, quand passe le marchand de
nous regardons. Ceux qui s’étaient éclipsés dans journaux, pourquoi que vous êtes tous à crier : «
les trous s’exhument, du haut, graduellement. Moi ! moi ! »
Les hommes se ressaisissent et haussent les — Et pis, qu’est-ce que ça peut bien te faire
épaules. tout ça ! s’écrie le père Blaire. T’es là à en faire
— C’est des journalistes, dit Tirette. une tinette sur les journaux, mais fais donc
comme moi : y pense pas !
— Des journalistes ?
— Oui, oui, en v’là marre ! Tourne la page,
— Ben oui, les sidis qui pondent les
nez d’âne !
journaux. T’as pas l’air de saisir, s’pèce
d’cbinoique : les journaux, i’ faut bien des gars La conversation se tronçonne, l’attention se
pour les écrire. fragmente, se disperse. Quatre bonshommes se
conjuguent pour une manille qui durera jusqu’à
— Alors, c’est eux qui nous bourrent le
ce que le soir efface les cartes. Volpatte fait des
crâne ? fait Marthereau.
efforts pour capturer une feuille de papier à
Barque prend une voix de fausset et récite en cigarette qui a fui de ses doigts et qui sautille et
faisant semblant de tenir un papier devant son zigzague au vent sur la paroi de la tranchée
nez : comme un papillon fugace.
— « Le kronprinz est fou, après avoir été tué Cocon et Tirette évoquent des souvenirs de
au commencement de la campagne, et, en caserne. Les années de service militaire ont
attendant, il a toutes les maladies qu’on veut. laissé dans les esprits une impression indélébile ;
Guillaume va mourir ce soir et remourir demain. c’est un fonds de souvenirs riches, bon teint et
Les Allemands n’ont plus de munitions, toujours prêts, où l’on a l’habitude depuis dix,
becquètent du bois ; ils ne peuvent plus tenir, quinze ou vingt ans, de puiser des sujets de
d’après les calculs les plus autorisés, que jusqu’à conversation… Si bien qu’on continue, même
la fin de la semaine. On les aura quand on après avoir fait pendant un an et demi la guerre
voudra, l’arme à la bretelle. Si on attend sous toutes ses formes.
22 Les classiques du matérialisme dialectique 22

J’entends en partie le colloque, j’en devine le de lettres, il distribue sa provision de nouvelles


reste. C’est, d’ailleurs, sempiternellement le verbales.
même genre d’anecdotes que les ex-troupiers
Il dit d’abord que, sur le rapport, il y a en
sortent de leur passé militaire : le narrateur a
toutes lettres la défense de porter des
cloué le bec à un gradé mal intentionné, par des
capuchons.
paroles pleines d’à-propos et de crânerie. Il a
osé, il a parlé haut et fort, lui !… Des bribes me — T’entends ça ? dit Tirette à Tirloir. Te
parviennent aux oreilles : v’là forcé de lancer ton beau capuchon en l’air.

— … Alors, tu crois que j’ai bronché quand — Pus souvent ! J’marche pas. Ça n’a rien à
Nenœil m’a eu cassé ça ? Pas du tout, mon faire avec moi, répond l’encapuchonné, dont
vieux. Tous les copains la fermaient ; mais moi, l’orgueil non moins que le confort est en jeu.
j’y ai dit tout haut : « Mon adjudant, qu’j’ai — Ordre du général commandant l’armée.
dit, c’est possible, mais… » (suit une phrase que
— Il faut alors que l’général en chef donne
je n’ai point retenue)… Oh ! tu sais, tel que ça,
l’ordre qu’i’ n’pleuve plus. J’veux rien savoir.
j’y ai dit. I’ n’a pas pipé. « C’est bon, c’est
bon », qu’il a dit en foutant le camp, et après, il La plupart des ordres, même de moins
a été bath comme tout avec moi. extraordinaires que celui-là, sont toujours
accueillis de la sorte… avant d’être exécutés.
— C’est comme moi avec Dodore, l’juteux de
la 13e quand j’faisais mon congé. Une carne. — Le rapport ordonne aussi, dit l’homme-
Main’nant, il est au Panthéon, comme gardien. lettres, de tailler les barbes. Et les douilles, à la
I’ m’avait dans l’nez. Alors… tondeuse, rasoche !

Et chacun de déballer son bagage personnel — Ta bouche, mon gros ! dit Barque, dont le
de mots historiques. toupet est directement menacé par cette
consigne. Tu m’as pas ar’gardé. Tu peux
Ils sont chacun comme les autres : il n’en est
t’mettre la tringle.
pas un qui ne dise pas : « Moi, je ne suis pas
comme les autres. » — Tu m’dis ça à moi. Fais-le ou fais-le pas.
J’m’en fous pas mal.

À côté des nouvelles positives, écrites, il y en
— Le vaguemestre !
a de plus amples, mais aussi plus incertaines et
C’est un haut et large homme aux gros plus fantaisistes : la division serait relevée pour
mollets, et de mise confortable et soignée comme aller soit au repos – mais au vrai repos, pendant
un gendarme. six semaines – soit au Maroc, et peut-être en
Il est de mauvaise humeur. Il y a eu de Égypte.
nouveaux ordres, et maintenant il faut qu’il aille — Eh… Oh !… Ah !…
chaque jour jusqu’au poste de commandement
Ils écoutent. Ils se laissent tenter par le
du colonel porter le courrier. Il déblatère sur
prestige du nouveau, du merveilleux.
cette mesure comme si elle était exclusivement
dirigée contre lui. Quelqu’un cependant demande au
vaguemestre :
Cependant, tout en déblatérant, il parle à
l’un, à l’autre, en passant, suivant son habitude, — Qui t’a dit ça ?
tandis qu’il appelle les caporaux aux lettres. Et Il indique ses sources :
nonobstant sa rancœur, il ne garde pas pour lui
tous les renseignements dont il arrive pourvu.
En même temps qu’il ôte les ficelles du paquet
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 23

— L’adjudant commandant le détachement Ils regagnent leur coin, quelques-uns par-ci


de territoriaux qui fait les corvées au Q.G. du par-là ont à la main le fardeau léger et
C.A. important d’une lettre.
— Au quoi ? — Ah ! dit Tirloir, i’ faut qu’j’écrive, j’peux
pas rester huit jours sans écrire. Ça n’a rien à
— Au quartier général du corps d’armée… Et
faire.
y a pas que lui qui le dit. Y a, tu sais bien,
l’client dont je ne sais plus le nom : celui qui — Moi aussi, dit Eudore, i’ faut qu’j’écrive à
ressemble à Galle et qui n’est pas Galle. Il a je ma p’tit’ femme.
n’sais plus qui dans sa famille qui est je n’sais
— A va bien, Mariette ?
plus quoi. Comme ça, il est renseigné.
— Oui, oui. T’en fais pas pour Mariette.
— Et alors ?
D’aucuns se sont déjà installés pour la
Ils sont là, en cercle, le regard affamé, autour
correspondance. Barque debout, son papier posé
du raconteur d’histoires.
à plat sur un carnet dans une anfractuosité de
— En Égypte, tu dis, nous irions ?… la paroi, semble en proie à une inspiration. Il
J’connais pas. J’sais qu’y avait des Pharaons du écrit, écrit, penché, le regard captivé, l’air
temps où j’étais gosse et que j’allais à l’école. absorbé d’un cavalier lancé au galop.
Mais depuis !…
Lamuse, qui n’a pas d’imagination, passe son
— En Égypte… temps, une fois qu’il s’est assis, qu’il a posé sur
la pointe matelassée de ses genoux sa pochette
L’idée s’ancre insensiblement dans les
de papier et mouillé son crayon-encre, à relire
cervelles.
les dernières lettres reçues, et à ne pas savoir
— Ah non, dit Blaire, parce que j’ai l’mal de quoi dire d’autre que ce qu’il a déjà dit, et à
mer… Et, après tout, ça n’dure pas, l’mal de s’entêter à vouloir dire autre chose.
mer… Oui, mais que dirait la patronne ?
Une douceur de sentimentalité semble
— Que veux-tu ? elle s’y fera ! On verra des répandue sur le petit Eudore qui s’est
nègres et des grands oiseaux plein les rues, recroquevillé dans une sorte de niche de terre. Il
comme on voit chez nous des moiniaux. se recueille, le crayon aux doigts, les yeux sur
— Mais ne devait-on pas aller en Alsace ? son papier ; rêveur, il regarde, il dévisage, il
voit, et on voit l’autre ciel qui l’éclaire. Son
— Si, dit le vaguemestre. Y en a qui le
regard va là-bas. Il est agrandi jusqu’à chez lui…
croient au Trésor.
Le moment des lettres est celui où l’on est le
— Ça m’irait assez…
plus et le mieux ce que l’on fut. Plusieurs
hommes s’abandonnent au passé et reparlent
… Mais le bon sens et l’expérience acquise d’abord de mangeaille.
reprennent le dessus et chassent le rêve. On a Sous l’écorce des formes grossières et
affirmé si souvent qu’on allait partir au loin, et obscurcies, d’autres cœurs laissent murmurer
si souvent on l’a cru, et si souvent on a tout haut un souvenir et évoquent des clartés
déchanté ! Aussi c’est comme si, à un moment antiques : le matin d’été, quand le vert frais du
donné, on se réveillait. jardin déteint dans toute la blancheur de la
— Tout ça, c’est des bobards. On nous l’a chambre campagnarde, ou quand, dans les
trop fait. Attends avant de croire — et t’en fais plaines, le vent donne au champ de blé des
pas une miette. remuements lents et forts, et, à côté, agite le
carré d’avoine de petits frissons vifs et féminins.
24 Les classiques du matérialisme dialectique 24

Ou bien, le soir d’hiver, la table autour de du menton, débouche en brandissant son


laquelle sont les femmes et leur douceur et où se fourreau de sabre :
tient debout la lampe caressante, avec le tendre
– Dégagez, vous autres ! Ben quoi, dégagez,
éclat de sa vie et la robe de son abat-jour.
que j’vous dis ! Vous êtes là à faire flanelle…
Cependant le père Blaire reprend sa bague Allons, oust, la fuite ! J’veux plus vous voir
commencée. Il a enfilé la rondelle encore informe dans le passage, hé !
d’aluminium dans un bout de bois rond et il la
On se range mollement. Quelques-uns avec
frotte avec la lime. Il s’applique à ce travail,
lenteur, sur les côtés, s’enfoncent par degrés
réfléchissant de toutes ses forces, deux plis
dans le sol.
sculptés sur le front. Parfois il s’arrête, se
redresse, et regarde la petite chose, tendrement, C’est une compagnie de territoriaux chargés
comme si elle le regardait aussi. dans le secteur des travaux de terrassement de
seconde ligne et de l’entretien des boyaux
— Tu comprends, m’a-t-il dit une fois à
d’arrière. Ils apparaissent, armés de leurs outils,
propos d’une autre bague, il ne s’agit pas de
misérablement fagotés et tirant la patte.
bien ou de pas bien. L’important, c’est que je
l’aye faite pour ma femme, tu comprends ? On les regarde un à un approcher, passer,
Quand j’étais à rien faire, à avoir la cosse, je s’effacer. Ce sont de petits vieux rabougris, aux
regardais cette photo (il exhibait la joues poudrées de cendre, ou de gros poussifs
photographie d’une grosse femme mafflue), et encerclés à l’étroit dans leurs capotes passées et
alors je m’y mettais tout facilement, à cette tachées, auxquelles manquent des boutons et
sacrée bague. On peut dire que nous l’avons dont l’étoffe bâille, édentées…
faite ensemble, tu comprends ? La preuve c’est Tirette et Barque, les deux loustics, adossés
qu’elle me tenait compagnie et que j’lui ai dit et serrés sur la paroi, les dévisagent d’abord en
adieu quand je l’ai envoyée à la mère Blaire. silence. Puis ils se mettent à sourire.
Il en fait à présent une autre où il y aura du – Le défilé des balayeurs, dit Tirette.
cuivre. Il travaille avec ardeur. C’est son cœur
– On va rigoler trois minutes, annonce
qui veut s’exprimer le mieux possible et
Barque.
s’acharne à une sorte de calligraphie.
Quelques-uns des vieux travailleurs sont
Dans ces trous dénudés de la terre, ces
cocasses. Celui-ci, qui arrive dans la file, a des
hommes inclinés avec respect sur ces bijoux
épaules tombantes de bouteille ; il est
légers, élémentaires, si petits que la grosse main
extrêmement mince du thorax et maigre des
durcie les tient difficilement et les laisse couler,
jambes, et, néanmoins, il est ventru.
ont l’air encore plus sauvages, plus primitifs, et
plus humains, que sous tout autre aspect. Barque n’y tient plus.

On pense au premier inventeur, père des — Eh, dis donc, Dubidon !


artistes, qui tâcha de donner à des choses — Mince de paletot, remarque Tirette devant
durables la forme de ce qu’il voyait et l’âme de une capote qui passe, infiniment rapiécée, de
ce qu’il ressentait. tous les bleus.
⁂ Il interpelle le vétéran.
– En v’là qui vont passer, annonce Biquet, — Eh ! l’père-échantillons… Eh, dis donc, là-
mobile, qui fait le concierge dans notre secteur bas, toi, insiste-t-il.
de tranchée. Y en a une tinée.
L’autre se tourne, le regarde, bouche bée.
Justement, un adjudant, sanglé du ventre et
— Dis donc, papa, si tu veux être bien gentil,
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 25

tu me donneras l’adresse de ton tailleur de galapiat. »


Londres.
Alors, Barque lance d’une voix stridente :
La figure surannée et gribouillée de rides
— Dis donc, tu pourrais être poli, face de
ricane – puis le bonhomme, arrêté un instant
pet, vieux moule à caca !
sous l’injonction de Barque, est bousculé par le
flot qui le suit, et emporté. L’ancien, se retournant tout d’une pièce,
bafouille, furieux.
Après quelques figurants moins
remarquables, une nouvelle victime se présente — Eh ! mais, crie Barque en riant, c’est qu’i’
aux quolibets. Sur sa nuque rouge et rugueuse raloche, c’débris. Il est belliqueux, voyez-vous
végète une espèce de laine sale de mouton. Les ça, et i’ s’rait malfaisant s’il avait seulement
genoux pliés, le corps en avant et le dos voûté, soixante ans de moins.
ce territorial se tient mal debout. — Et s’i’ n’était pas saoul, ajoute
— Tiens, braille Tirette en le désignant du gratuitement Pépin, qui en cherche d’autres de
doigt, le célèbre homme-accordéon ! À la foire, l’œil dans le flux des arrivants.
on paierait pour le voir. Ici, la vue n’en coûte La poitrine creuse du dernier traînard
rien ! apparaît, puis son dos déformé disparaît.
Tandis que l’interpellé balbutie des injures, Le défilé de ces vétérans usagés, salis par les
on rit ici et là. tranchées, se termine au milieu des faces
Il n’en faut pas davantage pour exciter sarcastiques et quasi malveillantes de ces
encore les deux compères que le désir de placer troglodytes sinistres émergeant à moitié de leurs
un mot jugé drôle par un public peu difficile cavernes de boue.
incite à tourner en dérision les ridicules de ces
vieux frères d’armes qui peinent nuit et jour, au
Cependant les heures s’écoulent, et le soir
bord de la grande guerre, pour préparer et
commence à griser le ciel et à noircir les choses ;
réparer les champs de bataille.
il vient se mêler à la destinée aveugle, en même
Et même les autres spectateurs s’y mettent temps qu’à l’âme obscure et ignorante de la
aussi. Misérables, ils raillent plus misérables multitude qui est là, ensevelie.
qu’eux.
Dans le crépuscule, un piétinement roule ;
— Vise-moi ç’ui-ci. Et ç’ui-là, donc ! une rumeur ; puis une autre troupe se fraye
— Non, mais pige-moi la photographie de ce passage.
p’tit bas-du-cul. Eh ! loin-du-ciel, eh ! — Des tabors.
— Et ç’ui-là qui n’en finit pas ! Tu parles Ils défilent avec leurs faces bises, jaunes ou
d’un gratte-ciel. Tiens, là, i’ vaut l’jus. Oui, tu marron, leurs barbes rares, ou drues et frisées,
vaux l’jus, mon vieux ! leurs capotes vert-jaune, leurs casques frottés de
L’homme en question fait des petits pas, en boue qui présentent un croissant à la place de
portant sa pioche en avant comme un cierge, la notre grenade. Dans les figures épatées ou, au
figure crispée et le corps tout penché, bâtonné contraire, anguleuses et affûtées, luisantes
par le lumbago. comme des sous, on dirait que les yeux sont des
billes d’ivoire et d’onyx. De temps en temps, sur
— Eh ! grand-père, veux-tu deux sous ? lui
la file, se balance, plus haut que les autres, le
demande Barque en lui tapant sur l’épaule
masque de houille d’un tirailleur sénégalais.
lorsqu’il passe à portée.
Derrière la compagnie, est un fanion rouge avec
Le poilu déplumé, vexé, grogne : « Bougre de une main verte au milieu.
26 Les classiques du matérialisme dialectique 26

On les regarde et on se tait. On ne les — Nous ne sommes pas des soldats, nous,
interpelle pas, ceux-là. Ils imposent, et même nous sommes des hommes, dit le gros Lamuse.
font un peu peur.
L’heure s’est assombrie et pourtant cette
Pourtant, ces Africains paraissent gais et en parole juste et claire met comme une lueur sur
train. Ils vont, naturellement, en première ligne. ceux qui sont ici, à attendre, depuis ce matin, et
C’est leur place, et leur passage est l’indice depuis des mois.
d’une attaque très prochaine. Ils sont faits pour
Ils sont des hommes, des bonshommes
l’assaut.
quelconques arrachés brusquement à la vie.
— Eux et le canon 75, on peut dire qu’on Comme des hommes quelconques pris dans la
leur z’y doit une chandelle ! On l’a envoyée masse, ils sont ignorants, peu emballés, à vue
partout en avant dans les grands moments, la bornée, pleins d’un gros bon sens, qui, parfois,
Division marocaine ! déraille ; enclins à se laisser conduire et à faire
ce qu’on leur dit de faire, résistants à la peine,
— Ils ne peuvent pas s’ajuster à nous. Ils
capables de souffrir longtemps.
vont trop vite. Et plus moyen de les arrêter…
Ce sont de simples hommes qu’on a simplifiés
De ces diables de bois blond, de bronze et
encore, et dont, par la force des choses, les seuls
d’ébène, les uns sont graves ; leurs faces sont
instincts primordiaux s’accentuent : instinct de
inquiétantes, muettes, comme des pièges qu’on
la conservation, égoïsme, espoir tenace de
voit. Les autres rient ; leur rire tinte, tel le son
survivre toujours, joie de manger, de boire et de
de bizarres instruments de musique exotique, et
dormir.
montre les dents.
Par intermittences, des cris d’humanité, des
Et on rapporte des traits de Bicots : leur
frissons profonds, sortent du noir et du silence
acharnement à l’assaut, leur ivresse d’aller à la
de leurs grandes âmes humaines.
fourchette, leur goût de ne pas faire quartier.
On répète les histoires qu’ils racontent eux- Quand on commence à ne plus voir très bien,
mêmes volontiers, et tous un peu dans les on entend là-bas, murmurer, puis se rapprocher,
mêmes termes et avec les mêmes gestes : Ils plus sonore, un ordre :
lèvent les bras : « Kam’rad, kam’rad ! » « Non,
— Deuxième demi-section ! Rassemblement !
pas kam’rad ! » et ils exécutent la mimique de
la baïonnette qu’on lance devant soi, à hauteur On se range. L’appel se fait.
du ventre, puis qu’on retire, d’en bas, en — Hue ! dit le caporal.
s’aidant du pied.
On s’ébranle. Devant le dépôt d’outils,
Un des tirailleurs entend, en passant, de quoi stationnement, piétinement. On charge chacun
l’on parle. Il nous regarde, rit largement dans d’une pelle ou d’une pioche. Un gradé tend les
son turban casqué, et répète, en faisant : non, manches dans l’ombre :
de la tête : « Pas kam’rad, non pas kam’rad,
— Vous, une pelle. Na, filez. Vous, une pelle
jamais ! Couper cabèche ! »
encore, vous une pioche. Allons, dépêchez-vous
— I’ sont vraiment d’une autre race que et dégagez.
nous, avec leur peau de toile de tente, avoue
On s’en va par le boyau perpendiculaire à la
Biquet qui, pourtant, n’a pas froid aux yeux. Le
tranchée, droit vers l’avant, vers la frontière
repos les embête, tu sais ; ils ne vivent que pour
mobile, vivante et terrible de maintenant.
le moment où l’officier remet sa montre dans sa
poche et dit : « Allez, partez ! » Parmi la grisaille céleste, en grandes orbes
descendantes le halètement saccadé et puissant
— Au fond, ce sont de vrais soldats.
d’un avion qu’on ne voit plus tourne en
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 27

remplissant l’espace. En avant, à droite, à ainsi, que deviendrons-nous tous ? Que


gauche, partout, des coups de tonnerre déploient deviendrai-je, moi ?… »
dans le ciel bleu foncé de grosses lueurs brèves.

3. La Descente La dix-septième, la dix-neuvième et la


vingtième arrivent successivement et forment les
L’aube grisâtre déteint à grand’peine sur faisceaux.
l’informe paysage encore noir. Entre le chemin
— Voilà la dix-huitième !
en pente qui, à droite, descend des ténèbres, et
le nuage sombre du bois des Alleux – où l’on Elle vient après toutes les autres : tenant la
entend sans les voir les attelages du Train de première tranchée, elle a été relevée en dernier.
combat s’apprêter et démarrer – s’étend un Le jour s’est un peu lavé et blêmit les choses.
champ. Nous sommes arrivés là, ceux du 6e On distingue descendant le chemin, seul en
Bataillon, à la fin de la nuit. Nous avons formé avant de ses hommes, le capitaine de la
les faisceaux, et, maintenant, au milieu de ce compagnie. Il marche difficilement, en s’aidant
cirque de vague lueur, les pieds dans la brume d’une canne, à cause de son ancienne blessure de
et la boue, en groupes sombres à peine bleutés la Marne, que les rhumatismes ressuscitent et,
ou en spectres solitaires, nous stationnons, aussi, d’une autre douleur. Encapuchonné, il
toutes nos têtes tournées vers le chemin qui baisse la tête ; il a l’air de suivre un
descend de là-bas. Nous attendons le reste du enterrement ; et on voit qu’il pense, et qu’il en
régiment : le 5e Bataillon, qui était en première suit un, en effet.
ligne et a quitté les tranchées après nous.
Voilà la compagnie.
Une rumeur…
Elle débouche, très en désordre. Un
— Les voilà ! serrement de cœur nous prend tout de suite.
Une longue masse confuse apparaît à l’ouest Elle est visiblement plus courte que les trois
et dévale comme de la nuit sur le crépuscule du autres, dans le défilé du bataillon.
chemin.
Enfin ! Elle est finie, cette relève maudite qui Je gagne la route et vais au-devant des
a commencé hier à six heures du soir et a duré hommes de la dix-huitième qui dévalent. Les
toute la nuit ; et à présent, le dernier homme a uniformes de ces rescapés sont uniformément
mis le pied hors du dernier boyau. jaunis par la terre ; on dirait qu’ils sont habillés
Le séjour aux tranchées a été, cette fois-ci, de kaki. Le drap est tout raidi par la boue
terrible. La dix-huitième compagnie était en ocreuse qui a séché dessus ; les pans des capotes
avant. Elle a été décimée : dix-huit tués et une sont comme des bouts de planche qui ballottent
cinquantaine de blessés, un homme sur trois de sur l’écorce jaune recouvrant les genoux. Les
moins en quatre jours ; et cela sans attaque, têtes sont hâves, charbonneuses, les yeux
rien que par le bombardement. grandis et fiévreux. La poussière et la saleté
ajoutent des rides aux figures.
On sait cela et, à mesure que le Bataillon
mutilé approche, là-bas, quand nous nous Au milieu de ces soldats qui reviennent des
croisons entre nous en piétinant la vase du bas-fonds épouvantables, c’est un vacarme
champ et qu’on s’est reconnu en se penchant assourdissant. Ils parlent tous à la fois, très fort,
l’un vers l’autre : en gesticulant, rient et chantent.

— Hein, la dix-huitième ! Et l’on croirait, à les voir, que c’est une foule
en fête qui se répand sur la route !
En se disant cela, on songe : « Si ça continue
28 Les classiques du matérialisme dialectique 28

fusil, que j’avais laissé à ma place, plié en deux


comme avec une main, le canon en tire-bouchon,
Voici la deuxième section, avec son grand
et la moitié du fût en sciure. Ça sentait le sang
sous-lieutenant dont la capote est serrée et
frais à vous soulever le cœur.
sanglée autour du corps raidi comme un
parapluie roulé. Je joue des coudes tout en — Et Mondain, lui aussi, n’est-ce pas ?…
suivant la marche, jusqu’à l’escouade de
— Lui, c’était le lendemain matin – hier par
Marchal, la plus éprouvée : sur onze
conséquent – dans la guitoune qu’une marmite a
compagnons qu’ils étaient et qui ne s’étaient
fait s’écrouler. Il était couché et sa poitrine a
jamais quittés depuis un an et demi, il ne reste
été défoncée. T’a-t-on parlé de Franco, qui était
que trois hommes avec le caporal Marchal.
à côté de Mondain ? L’éboulement lui a cassé la
Celui-ci me voit. Il a une exclamation colonne vertébrale ; il a parlé après qu’on l’a eu
joyeuse, un sourire épanoui ; il lâche sa bretelle dégagé et assis par terre ; il a dit, en penchant
de fusil et me tend les mains, à l’une desquelles la tête sur le côté : « Je vais mourir », et il est
pend sa canne des tranchées. mort. Il y avait aussi Vigile avec eux ; lui, son
corps n’avait rien, mais sa tête s’est trouvée
— Eh, vieux frère, ça va toujours ? Qu’est-ce
complètement aplatie, aplatie comme une
que tu deviens ?
galette, et énorme : large comme ça. À le voir
Je détourne la tête et, presque à voix basse : étendu sur le sol, noir et changé de forme, on
— Alors, mon pauvre vieux, ça c’est mal aurait dit que c’était son ombre, l’ombre qu’on
passé… a quelquefois par terre quand on marche la nuit
au falot.
Il s’assombrit subitement, prend un air
grave. — Vigile qui était de la classe 13, un enfant !
Et Mondain et Franco, si bons types malgré
— Eh oui, mon pauv’ vieux, que veux-tu, ça
leurs galons !… Des chics vieux amis en moins,
a été affreux, cette fois-ci… Barbier a été tué.
mon vieux Marchal.
— On le disait… Barbier !
— Oui, dit Marchal.
— C’est samedi, à onze heures du soir. Il
avait le dessus du dos enlevé par l’obus, dit
Marchal, et comme coupé par un rasoir. Besse a Mais il est accaparé par une horde de ses
eu un morceau d’obus qui lui a traversé le camarades qui l’interpellent et le houspillent. Il
ventre et l’estomac. Barthélemy et Baubex ont se débat, répond à leurs sarcasmes, et tous se
été atteints à la tête et au cou. On a passé la bousculent en riant.
nuit à cavaler au galop dans la tranchée, d’un Mon regard va de face en face ; elles sont
sens à l’autre, pour éviter les rafales. Le petit gaies et, à travers les crispations de la fatigue et
Godefroy, tu le connais ? le milieu du corps le noir de la terre, elles apparaissent
emporté ; il s’est vidé de sang sur place, en un triomphantes.
instant, comme un baquet qu’on renverse : petit
Quoi donc ! s’ils avaient pu, pendant leur
comme il était, c’était extraordinaire tout le
séjour en première ligne, boire du vin, je dirais :
sang qu’il avait ; il a fait un ruisseau d’au moins
« ils sont tous ivres. »
cinquante mètres dans la tranchée. Gougnard a
eu les jambes hachées par des éclats. On l’a J’avise un des rescapés qui chantonne en
ramassé pas tout à fait mort. Ça, c’était au cadençant le pas d’un air dégagé, comme les
poste d’écoute. Moi, j’y étais de garde avec eux. hussards de la chanson : c’est Vanderborn, le
Mais quand c’t’obus est tombé, j’étais allé dans tambour.
la tranchée demander l’heure. J’ai retrouvé mon
— Eh bien quoi, Vanderborn, comme tu as
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 29

l’air content ! Farfadet et moi, nous fûmes hélés par le


caporal Bertrand dans la grange où, étendus,
Vanderborn, qui est calme d’ordinaire, me
nous nous immobilisions déjà et nous
crie :
engourdissions.
— C’est pas encore pour cette fois, tu vois :
— Faut aller chercher Volpatte et Fouillade.
me v’là !
Nous fûmes vite debout, et nous partîmes
Et, avec un grand geste de fou, il m’envoie
avec un frisson d’inquiétude. Nos deux
une bourrade sur l’épaule.
camarades, pris par le 5e, ont été emportés dans
Je comprends… cette infernale relève. Qui sait où ils sont et ce
Si ces hommes sont heureux, malgré tout, au qu’ils sont maintenant !
sortir de l’enfer, c’est que, justement, ils en … Nous remontons la côte. Nous
sortent. Ils reviennent, ils sont sauvés. Une fois recommençons à faire, en sens inverse, le long
de plus, la mort, qui était là, les a épargnés. Le chemin fait depuis l’aube et la nuit. Bien qu’on
tour de service fait que chaque compagnie est en soit sans bagages, avec, seulement, le fusil et
avant toutes les six semaines ! Six semaines ! l’équipement, on se sent las, ensommeillé,
Les soldats de la guerre ont, pour les grandes et paralysé, dans la campagne triste, sous le ciel
les petites choses, une philosophie d’enfant : ils empoussiéré de brume. Bientôt Farfadet souffle.
ne regardent jamais loin ni autour d’eux, ni Il a parlé un peu, au début, puis la fatigue le
devant eux. Ils pensent à peu près au jour le fait taire, de force. Il est courageux mais frêle ;
jour. Aujourd’hui, chacun de ceux-là est sûr de et, pendant toute sa vie antérieure, il n’a guère
vivre encore un bout de temps. appris à se servir de ses jambes, dans le bureau
C’est pourquoi, malgré la fatigue qui les de mairie où, depuis sa première communion, il
écrase, et la boucherie toute fraîche dont ils griffonnait entre un poêle et de vieux
sont éclaboussés encore, et leurs frères arrachés cartonniers grisonnants.
tout autour de chacun d’eux, malgré tout, Au moment où l’on sort du bois pour
malgré eux, ils sont dans la fête de survivre, ils s’engager, en glissant et pataugeant, dans la
jouissent de la gloire infinie d’être debout. région des boyaux, deux ombres fines se
profilent en avant. Deux soldats qui arrivent :
4. Volpatte et Fouillade
on voit la boule de leur paquetage et la ligne de
En arrivant au cantonnement, on cria : leur fusil. La double forme balançante se
précise.
— Mais où est Volpatte ?
— Ce sont eux !
— Et Fouillade, où c’qu’il est ?
L’une des ombres a une grosse tête blanche,
Ils avaient été réquisitionnés et emmenés en emmaillotée.
première ligne par le 5e Bataillon. On devait les
retrouver au cantonnement. Rien. Deux hommes — Il y en a un blessé ! C’est Volpatte !
de l’escouade perdus ! Nous courons vers les revenants. Nos semelles
— Bon sang d’bon sang ! Voilà c’que c’est font un bruit de décollage et d’enfoncement
que d’prêter des hommes, beugla le sergent. spongieux, et nos cartouches, secouées, sonnent
dans nos cartouchières.
Le capitaine, mis au courant, jura, sacra, et
dit : Ils s’arrêtent et nous attendent. Quand on
est à portée :
— I’ m’ faut ces hommes. Qu’on les retrouve
à l’instant. Allez ! — Il n’est qu’temps ! crie Volpatte.
30 Les classiques du matérialisme dialectique 30

— Tu es blessé, vieux ? boule de son et un seau d’vin que nous avait


donné la 18e, en nous installant, et toute une
— Quoi ? dit-il.
caisse de cartouches, mon vieux. On a brûlé les
Les épaisseurs de bandages qui lui encerclent cartouches et bu le fuchsia. On a conservé par
la tête le rendent sourd. Il faut crier pour prudence quelques cartouches et un quignon du
arriver jusqu’à son ouïe. On s’approche de lui, Saint-Honoré ; mais on n’a pas conservé d’vin.
on crie. Alors, il répond :
— On a z’eu tort, dit Volpatte, vu qu’i’ fait
— C’est rien d’ça… On r’vient du trou où le soif. Dis donc, les gars, vous n’auriez pas rien
5e Bataillon nous a mis jeudi. pour la gorge ?
— Vous êtes restés là, depuis ? lui hurle — J’ai encore un petit quart d’vin, répondit
Farfadet, dont la voix aiguë et quasi féminine Farfadet.
pénètre bien le capitonnage qui défend les
— Donne-z’y, dit Fouillade en désignant
oreilles de Volpatte…
Volpatte. Vu que lui a perdu du sang. Moi,
— Eh ben oui, on est resté là, dit Fouillade, j’n’ai qu’soif.
bagasse, nom de Dieu, macarelle ! Tu t’figures
Volpatte grelottait et, dans la gangue énorme
pas qu’on s’serait envolé avec des ailes, et
de chiffons qui était posée sur ses épaules, ses
encore moins qu’on s’rait parti sur ses pattes,
petits yeux bridés s’embrasaient de fièvre.
sans ordre ?
— Ça fait bon, dit-il en buvant.
Mais tous deux se laissent tomber assis par
terre. La tête de Volpatte, enveloppée de toiles, — Ah ! Et pis aussi, ajouta-t-il tandis qu’il
avec un gros nœud au sommet, et qui présente jetait, comme la politesse l’exige, la goutte de
la tache jaunâtre et noirâtre de la figure, semble vin qui restait au fond du quart de Farfadet, on
un ballot de linge sale. a poiré deux Boches. I’s rampaient dans la
plaine, sont tombés dans not’ trou, à l’aveugle,
— On vous a oubliés, pauvres vieux !
comme des taupes dans un piège à mâchoire, ces
— Un peu, s’écrie Fouillade, qu’on nous a cons-là. On les a empaquetés. Et puis voilà. Une
oubliés ! Quatre jours et quatre nuits dans un fois qu’on a eu tiré pendant trente-six heures,
trou d’obus sur qui les balles pleuvaient on n’avait pus d’munitions. Alors on a rempli
d’travers, et qui, en plus, sentait la merde. d’cartouches les magasins d’nos seringues et on
— Tu parles, dit Volpatte. C’était pas un a attendu, d’vant les colis d’Boches. L’type de
trou d’écoute ordinaire où qu’on va t’et vient en liaison a oubelié de dire chez lui qu’on était là.
service régulier. C’était un trou d’obus qui Vous, l’sixième, vous avez oubelié de nous
r’ssemblait à un aut’ trou d’obus, ni plus ni réclamer, la 18e nous a oubeliés aussi, et,
moins. On nous avait dit jeudi : « Postez-vous comme on n’était pas dans un poste d’écoute
là, et tirez sans arrêt », qu’on nous avait dit. Y fréquenté où la r’lève se fait régulièrement
a bien eu l’lendemain un type de liaison du 5e comme à l’administration, j’nous voyais déjà
Bataillon qu’est v’nu montrer son naz : « rester là jusqu’au retour du régiment. C’est,
Qu’est-ce que vous foutez là ! » « Ben, nous finalement, des bras-cassés du 204 venus pour
tirons ; on nous a dit d’tirer ; on tire, qu’on a fouiner dans la plaine à la chasse aux amochés,
dit. Pisqu’on nous l’a dit, y doit y avoir une qui nous ont signalés. Alors, on nous a donné
raison d’ssous ; nous attendons qu’on nous dise l’ordre de nous replier, immédiatement, qu’on a
de faire aut’chose que d’tirer. » Le type s’est dit. On s’a harnaché, en rigolant, de c’t’
pisté ; il avait l’air pas rassuré et s’en r’ssentait « immédiatement »-là. On a déficelé les jambes
pas pour la marmitée. « C’est 22 », qu’i’ disait. des Boches, on les a emmenés, remis au 204, et
nous v’là.
— On avait, dit Fouillade, à nous deuss, une
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 31

« On a même repêché en passant un sergent presse ses discours au rythme du pas ralenti où
qui s’tassait dans un trou et qui n’osait pas en déjà il se prélasse.
sortir, vu qu’il avait été commotionné. On l’a
— On va m’attacher une étiquette rouge à la
engueulé ; ça l’a remis un peu et i’ nous a
capote, y a pas d’erreur, et m’ mener à l’arrière.
remerciés : l’sergent Sacerdote i’ s’app’lait. »
J’ s’rai conduit, à c’ coup, par un type bien poli
— Mais ta blessure, mon vieux frère ? qui m’ dira : « C’est par ici, pis tourne par là…
Na !… mon pauv’ ieux. » Pis l’ambulance, pis
— C’est aux oreilles. Une marmite — et un
l’train sanitaire avec des chatteries des dames
macavoué, mon ieux – qui a pété comme qui
de la Croix-Rouge tout le long du chemin
dirait là. Ma tête a passé, j’peux dire, entre les
comme elles ont fait à Crapelet Jules, pis
éclats, mais tout juste, rasibus, et les esgourdes
l’hôpitau de l’intérieur. Des lits avec des draps
ont pris.
blancs, un poêle qui ronfle au milieu des
— Si tu voyais ça, dit Fouillade, c’est hommes, des gens qui sont faits pour s’occuper
dégueulasse, ces deux oreilles qui pend. On avait de nous et qu’on regarde y faire, des savates
nos deux paquets de pansement et les brancos réglementaires, mon ieux, et une table de nuit :
nous en ont encore balancé z’un. Ça fait trois du meuble ! Et dans les grands hôpitals, c’est là
pansements qu’il a enroulés autour de la qu’on est bien logé comme nourriture ! J’y
bouillotte. prendrai des bons repas, j’y prendrai des bains ;
— Donnez-nous vos affaires, on va rentrer. j’y prendrai tout c’que j’trouverai. Et des
douceurs sans qu’on soit obligé pour en profiter,
Farfadet et moi nous nous sommes partagé le
de s’battre avec les autres et de s’démerder
barda de Volpatte. Fouillade, sombre de soif,
jusqu’au sang. J’aurai sur le drap mes deux
travaillé par la sécheresse, grogne et s’entête à
mains qui n’ficheront rien, comme des choses de
garder ses armes et ses paquets.
luxe – comme des joujoux, quoi ! – et, d’ssous
Et nous déambulons lentement. C’est l’drap, les pattes chauffées à blanc du haut en
toujours amusant de ne pas marcher dans le bas et les arpions élargis en bouquets de
rang ; c’est si rare que ça étonne et ça fait du violettes…
bien. Un souffle de liberté nous égaie bientôt
Volpatte s’arrête, se fouille, tire de sa poche,
tous les quatre. On va dans la campagne comme
en même temps que sa célèbre paire de ciseaux
pour son plaisir.
de Soissons, quelque chose qu’il me montre :
— On est des promeneurs ! dit fièrement
— Tiens, t’as vu ça ?
Volpatte.
C’est la photographie de sa femme et de ses
Quand on arrive au tournant du haut de la
deux garçons. Il me l’a déjà montrée maintes
côte, il se laisse aller à des idées roses.
fois. Je regarde, j’approuve.
— Mon vieux, c’est la bonne blessure, après
— J’irai en convalo, dit Volpatte, et pendant
tout, j’vas être évacué, y a pas d’erreur.
qu’mes oreilles se recolleront, la femme et les
Ses yeux clignent et scintillent dans l’énorme p’tits me regarderont, et je les regarderai. Et
boule blanche, qui oscille sur ses épaules – pendant c’temps-là qu’elles r’pouss’ront comme
rougeâtre de chaque côté, à la place des oreilles. des salades, mes amis, la guerre, elle
On entend, du fond où se trouve le village, s’avancera… Les Russes… On n’sait pas, quoi !…
sonner dix heures. Il se berçait au ronron de ses prévisions
— J’me fous d’l’heure, dit Volpatte. L’temps heureuses, pensait tout haut, déjà isolé parmi
qui passe, ça n’a pu rien à faire avec moi. nous dans sa fête particulière.

Il devient volubile. Un peu de fièvre amène et — Bandit ! lui cria Fouillade. T’as trop
32 Les classiques du matérialisme dialectique 32

d’chance, bou Diou d’bandit ! des tranchées. Elle est drolle.


Comment ne pas l’envier ? Il allait s’en aller — Tiens, la r’voilà, c’t’apparition ! À nous
pour un, ou deux ou trois mois et pendant cette perd pas des yeux. Ce s’rait-i’ qu’on l’intéresse ?
saison, au lieu d’être exposé et misérable, il
La silhouette, dessinée en lignes de clarté,
serait métamorphosé en rentier !
embellissait en cette minute l’autre bout de la
— Au commencement, dit Farfadet, je lisière.
trouvais drôle quand j’entendais désirer la
— Moi, les femmes, j’m’en fous, déclara
« bonne blessure ». Mais tout de même, quoi
Volpatte, repris totalement par l’idée de son
qu’on puisse dire, tout de même, je comprends,
évacuation.
maintenant qu’c’est la seule chose qu’un pauvre
soldat puisse espérer qui ne soit pas fou. — Y en a un, en tout cas, dans l’escouade,
qui s’en r’ssent salement pour elle. Tiens :

quand on parle du loup…
On approchait du village. On contournait le
— On en voit la queue…
bois.
— Pas encore, mais presque… Tiens !
À la corne du bois, soudain une forme de
femme surgit à contre-jour. Le jeu des rayons la On vit pointer et déboucher d’un taillis, sur
délimitait de lumière. Elle se dressait debout à notre droite, le museau de Lamuse comme un
la lisière des arbres, qui formaient un fond de sanglier roux…
hachures violâtres – svelte, la tête tout allumée Il suivait la femme à la piste. Il l’aperçut,
de blondeur ; et on voyait, dans sa face pâle, les tomba en arrêt, et, attiré, il prit son élan. Mais,
taches nocturnes de deux yeux immenses. Cette en se jetant vers elle, il tomba sur nous.
créature éclatante nous dévisageait en tremblant
En reconnaissant Volpatte et Fouillade, le
sur ses jambes, puis brusquement elle s’enfonça
gros Lamuse poussa des exclamations de joie. Il
dans le sous-bois comme une torche.
ne songea plus sur le moment qu’à s’emparer
Cette apparition et cette disparition des sacs, des fusils, des musettes.
impressionnèrent Volpatte qui en perdit le fil de
— Donnez-moi tout ça ! J’suis r’posé. Allons,
son discours :
donnez ça !
— C’t’une biche, c’te femme-là !
Il voulut tout porter. Farfadet et moi nous
— Non, dit Fouillade qui avait mal entendu. nous débarrassâmes volontiers du fourbi de
C’est Eudoxie qu’elle s’appelle. J’la connais Volpatte, et Fouillade consentit, à bout de
pour l’avoir déjà vue. Une réfugiée. J’sais pas forces, à abandonner ses musettes et son fusil.
d’où qu’elle d’vient, mais elle est à Gamblin,
Lamuse devint un amoncellement ambulant.
dans une famille.
Sous le faix énorme et encombrant, il
— Elle est maigre et belle, constata Volpatte. disparaissait, plié, et n’avançait qu’à petits pas.
On y f’rait bien une p’tite douceur… C’est du
Mais on le sentait sous l’empire d’une idée
fricot, du véritable poulet… Elle a quequ’chose
fixe et il jetait des regards de côté. Il cherchait
comme z’yeux !
la femme vers laquelle il s’était lancé.
— Elle est drolle, dit Fouillade. À tient pas
Chaque fois qu’il s’arrêtait pour arrimer
en place. Tu la vois ici, là, avec ses cheveux
mieux un bagage, pour souffler et essuyer l’eau
blonds en haut d’elle. Pis, partez ! Plus
grasse de sa transpiration, il examinait
personne n’y est. Et tu sais, elle connaît pas
furtivement tous les coins de l’horizon et
l’danger. Des fois, a bagote presque en première
scrutait la lisière du bois. Il ne la revit pas.
ligne. On l’a vue naviguer sur la plaine en avant
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 33

Moi, je la revis… Et j’eus bien cette fois un obus qu’on ne peut plus la regarder en face.
l’impression que c’était à l’un de nous qu’elle en
avait. 5. L'Asile

Elle surgissait à demi, là-bas, à gauche, de La route blafarde qui monte au milieu du
l’ombre verte du sous-bois. Se retenant d’une bois nocturne est bouchée et obstruée d’ombres,
main à une branche, elle se penchait et étrangement. Il semble que, par enchantement,
présentait ses yeux de nuit et sa face pâle qui, la forêt y déborde et y roule, dans l’épaisseur de
vivement éclairée par tout un côté, semblait la ténèbre. C’est le régiment qui marche, en
porter un croissant de lune. Je vis qu’elle quête d’un nouveau gîte.
souriait.
À l’aveugle, les files pesantes d’ombres,
Et suivant la direction de son regard qui se hautement et largement chargées, se
donnait ainsi, j’aperçus, un peu en arrière de bousculent : chaque flot, poussé par celui qui le
nous, Farfadet qui souriait pareillement… suit, heurte celui qui le précède. Sur les côtés,
Puis elle se déroba dans l’ombre des évoluent, détachés, les fantômes plus sveltes des
feuillages, emportant visiblement ce double gradés. Une sourde rumeur, faite d’un mélange
sourire… d’exclamations, de bribes de conversations,
d’ordres, de quintes de toux et de chants, monte
C’est ainsi que j’eus la révélation de l’entente
de cette dense cohue endiguée par les talus. Ce
de cette Bohémienne souple et délicate, qui ne
tumulte de voix est accompagné par le
ressemblait à personne, et de Farfadet qui,
roulement des pieds, le tintement des fourreaux
parmi nous tous se distinguait, fin, flexible et
de baïonnette, des quarts et des bidons
frissonnant comme un lilas. Évidemment…
métalliques, par le grondement et le
… Lamuse n’a rien vu, aveuglé et encombré martèlement des soixante voitures du train de
par les fardeaux qu’il a pris à Farfadet et à moi, combat et du train régimentaire qui suivent les
attentif à l’équilibre de sa charge et à la place deux bataillons. Et c’est une masse telle qui
où il pose ses pieds terriblement alourdis. piétine et s’étire sur la montée de la route que,
Il a pourtant l’air malheureux. Il geint ; il malgré le dôme infini de la nuit, on nage dans
étouffe d’une épaisse préoccupation triste. Dans une odeur de cage aux lions.
le halètement rauque de sa poitrine, il me Dans le rang, on ne voit rien : parfois, quand
semble que je sens battre et gronder son cœur. on a le nez dessus à la suite d’un remous, on est
En considérant Volpatte encapuchonné de bien forcé de discerner le fer-blanc d’une
pansements, et le gros homme puissant et bondé gamelle, l’acier bleuté d’un casque, l’acier noir
de sang qui traîne l’éternel élancement profond d’un fusil. D’autres fois, au jet d’étincelles
dont il est seul à mesurer l’acuité, je me dis que éblouissantes qui fuse d’un briquet, ou à la
le plus blessé n’est pas celui qu’on pense. flamme rouge éployée sur la hampe lilliputienne
On descend enfin au village. d’une allumette, on perçoit, au-delà de proches
et éclatants reliefs de mains et de figures, la
— On va boire, dit Fouillade. silhouette de bandes irrégulières d’épaules
— J’vas être évacué, dit Volpatte. casquées qui ondulent comme des vagues à
l’assaut de l’obscurité massive. Puis tout
Lamuse fait :
s’éteint et, pendant que les jambes font des pas,
— Meuh… Meuh… l’œil de chaque marcheur fixe interminablement
Les camarades s’exclament, accourent, la place présumée du dos qui vit devant.
s’assemblent sur la petite place où se dresse Après plusieurs haltes où on se laisse tomber
l’église avec sa double tour, si bien éborgnée par sur son sac, au pied des faisceaux – qu’on forme,
34 Les classiques du matérialisme dialectique 34

au coup de sifflet, avec une hâte fiévreuse et une s’approche à mesure qu’on marche du côté de
lenteur désespérante à cause de l’aveuglement, l’orient, dans l’air glacé, vers le nouveau village
dans l’atmosphère d’encre – l’aube s’indique, se que va apporter la lumière.
délaie, s’empare de l’espace. Les murs de

l’ombre, confusément, croulent. Une fois de plus
nous subissons le grandiose spectacle de On atteint, au petit jour, en bas d’une côte,
l’ouverture du jour sur la horde éternellement des maisons qui dorment encore, enveloppées
errante que nous sommes. dans des épaisseurs grises.

On sort enfin de cette nuit de marche, à — C’est là !


travers, semble-t-il, des cycles concentriques, Ouf ! On a fait ses vingt-huit kilomètres dans
d’ombre moins intense, puis de pénombre, puis la nuit…
de lueur morne. Les jambes ont une raideur
Mais, quoi donc ?… On ne s’arrête pas. On
ligneuse, les dos sont engourdis, les épaules
dépasse les maisons, qui se renfoncent
meutries. Les figures demeurent grises et
graduellement dans leur brume informe et le
noires : on dirait qu’on s’arrache mal de la
linceul de leur mystère.
nuit ; on n’arrive plus jamais maintenant à s’en
défaire tout à fait. — Paraît qu’faut encore marcher longtemps.
C’est là-bas, là-bas !
C’est dans un nouveau cantonnement que le
grand troupeau régulier va, cette fois, au repos. On marche mécaniquement, les membres sont
Quel sera ce pays où l’on doit vivre huit jours ? envahis d’une sorte de torpeur pétrifiée ; les
Il s’appelle, croit-on (mais personne n’est sûr de articulations crient et font crier.
rien), Gauchin-l’Abbé. On en dit merveille : Le jour est tardif. Une nappe de brouillard
— Paraît qu’c’est tout à fait à la coque ! couvre la terre. Il fait si froid que pendant les
haltes les hommes écrasés de lassitude n’osent
Dans les rangs des camarades dont on
pas s’asseoir et vont et viennent comme des
commence à deviner les formes et les traits, à
spectres dans l’humidité opaque. Un vent âpre
spécialiser les trognes baissées et les bouches
d’hiver flagelle la peau, balaye et disperse les
bâillantes, au fond du crépuscule du matin,
paroles, les soupirs.
s’élèvent des voix qui renchérissent :
Enfin le soleil perce cette buée qui s’étale sur
— Jamais on n’aura eu un cantonnement
nous et dont le contact nous trempe. C’est
pareil. Y a la Brigade. Y a l’Conseil de Guerre.
comme une clairière féerique qui s’ouvre au
Tu y trouves de tout chez les marchands.
milieu des nuages terrestres.
— Si y a la Brigade, y a du pied.
— Tu crois qu’on trouvera une table pour
Le régiment s’étire, se réveille vraiment, et
manger pour l’escouade ?
lève doucement ses faces dans l’argent doré du
— Tout c’qu’on voudra, j’te dis ! premier rayon.
Un prophète de malheur hoche la tête : Puis, très vite, le soleil devient ardent, et
— Ce que sera c’cantonnement où on n’a alors, il fait trop chaud.
jamais été, j’sais pas, dit-il. Mais c’que j’sais, On halète dans les rangs, on sue, et on
c’est qu’i’ s’ra pareil aux autres. grogne plus encore que tout à l’heure, lorsqu’on
Mais on ne le croit pas, et, au sortir de la claquait des dents et que le brouillard nous
fièvre tumultueuse de la nuit, il semble à tous passait son éponge mouillée sur la figure et les
que c’est d’une espèce de terre promise qu’on mains.
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 35

La région que nous traversons dans la Chaque pas devient dur à accomplir. Les figures
matinée torride, c’est le pays de la craie. font des grimaces qui se figent et se fixent sous
la lèpre pâle de la poussière. L’interminable
— I’s empierrent avec de la pierre à chaux,
effort nous contracte, et nous bonde de morne
ces salauds-là !
lassitude et de dégoût.
La route s’est faite aveuglante et c’est
On aperçoit enfin l’oasis tant poursuivie : au-
maintenant un long nuage desséché de calcaire
delà d’une colline, sur une autre colline plus
et de poussière qui s’étend au-dessus de notre
haute, des toits ardoisés dans des bouquets de
marche et nous frotte au passage.
feuillage d’un vert frais de salade.
Les figures rougeoient, se vernissent et
Le village est là ; le regard l’embrasse ; mais
brillent ; telles faces sanguines semblent
on n’y est pas. Longtemps il a l’air de s’éloigner
enduites de vaseline ; des joues et des fronts se
à mesure que le régiment rampe vers lui.
plaquent d’une couche bise qui s’agglutine et
s’effrite. Les pieds perdent leur vague forme de À la fin des fins, sur le coup de midi, on
pieds, et semblent avoir barboté dans des auges arrive à ce cantonnement qui commençait à
de maçons. Le sac, le fusil se saupoudrent de devenir invraisemblable et légendaire.
blanc, et notre foule en longueur trace à droite
et à gauche un sillage laiteux sur les herbes de
bordure. Le régiment, au pas cadencé, l’arme sur
l’épaule, inonde jusqu’aux bords la rue de
Pour comble :
Gauchin-l’Abbé. La plupart des villages du Pas-
— À droite ! Un convoi ! de-Calais se composent d’une seule rue. Mais
quelle rue ! Elle a souvent plusieurs kilomètres
On se porte sur la droite, à la hâte, non sans
de longueur. Ici, la grande rue unique se sépare
bousculades.
en fourche devant la mairie et forme deux
Le convoi de camions – longue chaîne autres rues : la localité est un vaste Y
d’énormes bolides carrés, enroulés dans un irrégulièrement ourlé de façades basses.
infernal tintamarre – se rue sur la route.
Les cyclistes, les officiers, les ordonnances se
Malédiction ! Il soulève à mesure, en passant,
détachent du long bloc mouvant. Puis, par
l’épais tapis de poudre blanche qui ouate le sol,
fractions, à mesure qu’on avance, des hommes
et nous le jette à la volée sur les épaules !
s’engouffrent sous les porches des granges, les
Nous voici habillés d’un voile gris clair et sur maisons d’habitation encore disponibles étant
nos figures se sont posés des masques blafards, réservées aux officiers et aux bureaux… Notre
plus épais aux sourcils, aux moustaches, à la peloton est d’abord conduit au bout du village,
barbe et dans les stries des rides. Nous avons puis – il y a eu malentendu entre les fourriers à
l’air d’être à la fois nous-mêmes et d’étranges l’autre bout, celui par où nous sommes entrés.
vieillards.
Ce va-et-vient prend du temps et, dans
— Quand on s’ra vioques, c’est comme ça l’escouade, ainsi traînée du nord au sud et du
qu’on sera laids, dit Tirette. sud au nord, outre l’énorme fatigue et
— Tu craches blanc, constate Biquet. l’énervement des pas inutiles, on manifeste une
fébrile impatience. Il est d’une importance
Lorsque la halte nous immobilise, on croirait
capitale d’être installés et lâchés le plus tôt
voir des files de statues de plâtre au travers
possible si l’on veut mettre à exécution le projet
desquelles transparaissent, en sale, des restes
caressé depuis longtemps : trouver à louer chez
d’humanité.
un habitant un emplacement muni d’une table
On se remet en route. On se tait. On peine. où l’escouade puisse s’installer aux heures des
36 Les classiques du matérialisme dialectique 36

repas. On a beaucoup parlé de cette affaire-là et L’escouade se scinde en deux patrouilles qui
de ses doux avantages. On s’est concerté, on partent au trot, l’une à droite, l’autre à gauche,
s’est cotisé, et on a décidé de se lancer cette dans la rue déjà encombrée de poilus affairés et
fois-ci dans cette dépense supplémentaire. chercheurs – et tous les groupes s’observent, se
surveillent… et se dépêchent. En certains points,
Mais sera-ce possible ? Beaucoup de locaux
même, par suite de rencontres, il y a
sont déjà accaparés. Nous ne sommes pas les
bousculades et invectives.
seuls à apporter ici ce rêve de confort, et ce sera
la course à la table… Trois compagnies arrivent — Commençons par là-bas tout de suite ;
après la nôtre, mais quatre sont arrivées avant, sans ça, nous s’rons grillés !…
et il y a les popotes officieuses des infirmiers,
J’ai l’impression d’une sorte de combat
des scribes, des conducteurs, des ordonnances et
désespéré entre tous les soldats, dans les rues du
autres, les popotes officielles des sous-officiers,
village qu’on vient d’occuper.
de la Section, que sais-je encore ?… Tous ces
gens-là sont plus puissants que les simples — Pour nous, dit Marthereau, la guerre, c’est
soldats des compagnies, ont plus de mobilité et toujours la lutte et la bataille, toujours,
de moyens, et peuvent tirer leurs plans toujours !
d’avance. Et déjà, alors que nous marchons par ⁂
quatre, vers la grange dévolue à l’escouade, on
On frappe de porte en porte, on se présente
en voit de ces fantaisistes, qui apparaissent sur
timidement, on s’offre, comme une marchandise
des seuils conquis, et se livrent à des
indésirable. Une de nos voix s’élève :
occupations ménagères.
— Vous n’avez pas un petit coin, Madame,
Tirette imite le bruit du beuglement et du
pour des soldats ? On paierait.
bêlement.
— Non, vu que j’ai des officiers – ou : des
— Voilà l’étable !
sous-officiers – ou bien : vu que c’est ici la
Une grange assez vaste. La paille, hachée, et popote des musiciens, des secrétaires, des
où la marche soulève des flots de poussière, sent postiers, de ces messieurs des Ambulances, etc…
les cabinets. Mais c’est à peu près clos. On
Déboires sur déboires. Successivement, on
prend place et on se déséquipe.
referme toutes les portes qu’on a entrouvertes,
Ceux qui rêvaient, une fois de plus, d’un et on se regarde, de l’autre côté du seuil, avec
paradis spécial, déchantent une fois de plus. une provision diminuante d’espoir dans l’œil.
— Dis donc, ça m’a l’air aussi moche — Bon Dieu ! tu vas voir qu’on va rien
qu’ailleurs. trouver, grogne Barque. Y a eu trop d’choléras
— C’est du pareil au même. qui s’sont démerdés avant nous. Quels fumiers
que les autres !
— Hé oui, coquine de Dious.
Le niveau de la foule monte de toutes parts.
— Naturellement…
Les trois rues se noircissent toutes, selon le
principe des vases communicants. On croise des
indigènes : des vieux ou des hommes mal fichus,
Mais il ne s’agit pas de perdre son temps à
tordus dans leur marche ou au faciès avorté, ou
parler. Il s’agit de se débrouiller et de brûler les
bien des êtres jeunes, sur qui planent des
autres : le système D, à toute force et en vitesse.
mystères de maladies cachées ou de relations
On se précipite. Malgré les reins rompus et les
politiques. Dans les jupons, des vieilles femmes,
pieds endoloris, on s’acharne à ce suprême effort
et beaucoup de jeunes filles, obèses, aux joues
d’où dépendra le bien-être d’une semaine.
ouatées, et qui balancent des blancheurs d’oies.
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 37

À un moment, entre deux maisons, dans une — Faut que j’cherche la voiture-dentiste, à
ruelle, j’ai une vision brève : une femme a cette fin qu’on m’accroche c’râtelier et qu’i’s
traversé le trou d’ombre… C’est Eudoxie ! m’ôtent les vieux dominos qui m’restent. Oui,
Eudoxie, la femme-biche que Lamuse parait qu’a stationne ici, c’te voiture pour la
pourchassait là-bas, dans la campagne, comme gueule.
un faune, et qui, le matin où l’on a ramené
Il replie son couteau, l’empoche et s’en va le
Volpatte blessé et Fouillade, m’est apparue,
long du mur, hanté par la résurrection de sa
penchée au bord du bois, et reliée à Farfadet
mâchoire.
par un commun sourire.
Une fois de plus, nous servons notre
C’est elle que je viens d’entrevoir, comme un
boniment de mendigots :
coup de soleil, dans cette ruelle. Puis elle s’est
éclipsée derrière le pan de mur ; l’endroit est — Bonjour, madame, vous n’auriez pas un
retombé dans l’ombre… Elle, ici, déjà ! Eh quoi, petit coin pour manger ? On paierait, on
elle nous a suivis dans notre longue et pénible paierait, bien entendu…
émigration ! Elle est attirée… — Non…
D’ailleurs, elle a l’air attirée : si vite Un bonhomme lève, dans la lueur d’aquarium
interceptée qu’ait été sa figure au clair décor de de la fenêtre basse, une figure curieusement
cheveux, je l’ai bien vue grave, rêveuse, plate, striée de rides parallèles et semblable à
préoccupée. une vieille page d’écriture.
Lamuse, qui vient sur mes talons, ne l’a — T’as bien l’chenil, ilo.
point vue. Je ne lui en parle pas. Il s’apercevra
— Y a pas d’place dans l’chenil et pisqu’on y
bien assez tôt de la présence de cette jolie
fait la lessive du linge…
flamme vers qui tout son être se jette et qui
l’évite comme un feu follet. Pour le moment, du Barque saisit la balle au bond.
reste, nous sommes en affaires. Il faut — Ça ira, p’t’êt’ ben. On pourrait voir ?
absolument conquérir le coin convoité. On s’est
remis en chasse avec l’énergie du désespoir. — On y fait la lessive, marmonne la femme
Barque nous entraîne. Il a pris la chose à cœur. en continuant de balayer.
Il en frémit et on voit trembler son toupet — Vous savez, dit Barque en souriant, d’un
poudré de poussière. Il nous guide, le nez au air engageant, nous n’sommes pas d’ces gens pas
vent. Il nous propose de faire une tentative sur convenables qui s’soûlent et font du foin. On
cette porte jaune qu’on voit. En avant ! pourrait voir, hé ?
La bonne femme a lâché son balai. Elle est
Près de la porte jaune, on rencontre une maigre et sans relief. Son caraco pend sur ses
forme pliée : Blaire, le pied sur la borne, épaules comme sur un porte-manteau. Elle a
dégrossit avec son couteau le bloc de son soulier, une tête inexpressive, figée, cartonnière. Elle
et en fait tomber des plâtras… Il a l’air de faire nous regarde, hésite, puis, à contre-cœur, nous
de la sculpture. conduit dans un local très sombre, en terre
battue, encombré de linge sale.
— T’as jamais eu les pieds si blancs,
goguenarde Barque. — C’est magnifique, s’écrie Lamuse, sincère.

— Fouterie à part, dit Blaire, tu saurais pas


où elle est, c’t’espèce de voiture ?
Il s’explique :
38 Les classiques du matérialisme dialectique 38

— Est-elle mignonne, cette tite gosse ! dit — Une douzaine, à peu près.
Barque, et il tapote la joue ronde, en
— Une douzaine, Jésus Maria !
caoutchouc peint, d’une petite fille qui nous
dévisage, son petit nez sale levé dans la — Qu’est-ce que ça fait, ça ira bien, attendu
pénombre. C’est à vous, madame ? qu’y a une planche ici là : c’est un banc tout
trouvé. Pas, Lamuse ?…
— Et c’ui-là ? risque Marthereau, en avisant
un bébé monté en graine, à la joue tendue — Nature ! dit Lamuse.
comme une vessie où des traces luisantes de — C’te planche-là, fait la femme, j’y tiens.
confiture engluent la poussière de l’air. Des soldats qui étaient avant vous ont déjà
Et Marthereau tend une caresse hésitante essayé de m’la prendre.
vers cette face peinturlurée et juteuse. — Mais nous, on n’est pas des voleurs,
La femme ne daigne pas répondre. insinue Lamuse, avec modération pour ne pas
irriter la créature qui dispose de notre bien-être.
Nous sommes là à nous dandiner, en
ricanant, comme des mendiants non encore — J’dis pas, mais vous savez, les soldats, i’s
exaucés. abîment tout. Ah quelle misère que c’te guerre !

— Pourvu qu’al’ marche, c’te vieille — Alors comme ça, combien ça s’ra, la
saloperie ! me souffle Lamuse, rongé location de la table et aussi pour faire chauffer
d’appréhension et de désir. C’est épatant, ici, et quelque chose sur le fourneau ?
tu sais, ailleurs, tout est poiré ! — Ça s’ra vingt sous par jour, articula
— Y a pas d’table, dit enfin cette femme. l’hôtesse avec contrainte, comme si on lui
extorquait cette somme.
— N’vous en faites pas pour la table !
s’exclame Barque. Tenez, v’là, remisée dans — C’est cher, dit Lamuse.
c’coîn, une vieille porte. Elle nous servira de — C’est c’que donnaient les autres qui
table. étaient ici, et même i’s étaient bien gentils, ces
— Vous n’allez pas m’trimbaler et m’mettre messieurs, et on profitait de leur manger. J’sais
en l’air toutes mes affaires ! répond la femme en bien que pour les soldats c’est pas difficile. Si
carton, méfiante, regrettant visiblement de ne vous trouvez qu’c’est trop cher, j’suis pas en
pas nous avoir chassés tout de suite. peine d’trouver d’autres clients pour c’te
chambre et c’te table et l’fourneau, et qui seront
— N’vous en faites pas, j’vous dis. Tenez,
pas douze. I’ va en v’nir tout le temps et qui
vous allez voir. Eh, Lamuse, mon vieux coco,
paieraient même plus cher encore si on voulait.
aide-moi.
Douze !…
On dispose la vieille porte sur deux
— J’dis « c’est cher », mais enfin, ça ira, se
tonneaux, sous l’œil mécontent de la virago.
hâta d’ajouter Lamuse, hein, vous autres ?
— Avec un petit nettoyage, dis-je, ce sera
À cette interrogation de pure forme, nous
parfait.
opinons.
— Eh oui, maman, un bon coup d’balai nous
— On boirait bien un p’tit coup, fit Lamuse.
servira de nappe.
Vous vendez du vin ?
Elle ne sait trop que dire ; elle nous regarde
— Non, dit la bonne femme.
haineusement.
Elle ajouta avec un tremblotement de colère :
— Y a qu’deux escabeaux, et combien vous
êtes ? — Vous comprenez, l’autorité militaire force
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 39

ceux qui tiennent du vin à le vendre quinze — À quoi ? insiste Barque.


sous. Quinze sous ! Quelle misère que c’te
— On voit que vous n’risquez pas vot’
maudite guerre ! On y perd, à quinze sous,
argent, vous.
monsieur. Alors, j’n’en vends pas d’vin. J’ai
bien du vin pour nous. J’dis pas que quéqu’fois, — Non, nous ne risquons que not’ peau.
pour obliger, j’en cède pas à des gens qu’on On s’interpose, inquiets du tour dangereux
connaît, des gens qui comprennent les choses, pour nos intérêts immédiats que prend ce
mais vous pensez bien, messieurs, pas pour colloque. Cependant la porte du cellier est
quinze sous. secouée et une voix d’homme la traverse :
Lamuse fait partie de ces gens qui – Eh, Palmyre ! clame la voix.
comprennent les choses. Il empoigne son bidon
La bonne femme s’en va clopin-clopant, en
qui pend par habitude à son flanc.
laissant prudemment la porte ouverte.
— Donnez-m’en un litre. Ce s’ra combien ?
— Y a du bon ! C’est j’té ! nous fait Lamuse.
— Ce s’ra vingt-deux sous, l’prix qu’i’
— Quels salauds que ces gens-là ! murmure
m’coûte. Mais vous savez, c’est pour vous
Barque, qui ne digérait pas cette réception.
obliger parce que vous êtes des militaires.
— C’est t’honteux et dégueulasse, dit
Barque, à bout de patience, grommelle
Marthereau.
quelque chose à l’écart. La femme lui jette de
côté un regard hargneux et elle fait le geste de — On dirait qu’tu vois ça pour la première
rendre le bidon à Lamuse. fois !

Mais Lamuse, lancé dans l’espoir de boire — Et toi, Dumoulard, gourmande Barque,
enfin du vin, et dont la joue rougit, comme si le qui y dit d’un p’tit air pour sa volerie d’vin :
liquide y déteignait déjà doucement, s’empresse « Que voulez-vous, c’est militaire ! » Ben, mon
d’intervenir : vieux, t’as pas les foies !

— N’ayez pas peur, c’est entre nous, la mère, — Quoi faire d’autre, quoi dire ? Alors, il
on vous trahira pas. aurait fallu nous mettre la ceinture, pour la
table et pour l’aramon ? Elle nous ferait payer
Elle déblatère, immobile et aigre, contre le
son vin quarante sous qu’on y prendrait tout de
tarifage du vin. Et, vaincu par la concupiscence,
même, n’est-ce pas ? Alors, faut s’estimer bien
Lamuse pousse l’abaissement et la capitulation
heureux. J’avoue, je n’étais pas rassuré, et
de conscience jusqu’à lui dire :
j’drelinguais qu’a veule pas.
— Que voulez-vous, madame, c’est militaire !
— J’sais bien que c’est partout et toujours la
Faut pas essayer de comprendre.
même histoire, mais c’est égal…
Elle nous conduit dans le cellier. Trois gros
— I’s’ démerde l’habitant, ah ! oui ! I’ faut
tonneaux remplissent ce réduit de leurs
bien qu’i’ y en ait qui fassent fortune. Tout le
rotondités imposantes.
monde ne peut pas s’faîre tuer.
— C’est là vot’ petite provision personnelle ?
— Ah ! les braves populations de l’Est !
— Elle sait y faire, la vieille, ronchonne
— Ben, et les braves populations du Nord !
Barque.
— … Qui nous accueillent les bras ouverts !…
La mégère se retourne, agressive.
— La main ouverte, oui…
— Vous ne voudrez pas qu’on se ruine à
cette misère de guerre ! C’est assez de tout — J’te dis, répète Marthereau, que c’est un’
l’argent qu’on perd à ci et à ça. honte et une dégueulasserie.
40 Les classiques du matérialisme dialectique 40

— La ferme ! Rev’là c’te vache. En s’arrachant de l’éblouissement du dehors,


et en pénétrant dans ce cube de noir, ils ont les
On fit un tour au cantonnement pour
yeux crevés et restent là quelques minutes,
annoncer la réussite de la chose ; on alla aux
perdus, comme des hiboux.
emplettes. Quand nous revînmes dans notre
nouvelle salle à manger, nous fûmes bousculés — C’est pas très clarteux, dit Mesnil Joseph.
par les préparatifs du déjeuner. Barque était allé
— Ben, mon vieux, qu’est-ce qu’il te faut !
à la distribution, et était parvenu à se faire
donner directement, grâce à ses relations Les autres s’exclament en chœur :
personnelles avec le chef, rebelle en principe à ce — On est bougrement bien, ici.
fractionnement des parts, les pommes de terre
Et on voit les têtes remuer et faire oui, dans
et la viande qui constituaient la portion des
ce crépuscule de cave.
quinze hommes de l’escouade.
Un incident : Farfadet s’étant frotté par
Il avait acheté du saindoux – une petite
inadvertance au mur mou et sale, le mur a
boule pour quatorze sous – on ferait des frites. Il
déteint sur son épaule en une large tache si
avait acquis aussi des petits pois en conserve :
noire qu’elle se voit, même ici. Farfadet,
quatre boîtes. La boîte de veau à la gelée de
soigneux de sa personne, grognonne et, pour
Mesnil André servirait de hors-d’œuvre.
éviter une seconde fois le contact du mur, il
— Tout ça, ça n’aura rien de sale ! dit heurte la table et fait tomber sa cuiller par
Lamuse, ravi. terre. Il se baisse et tâtonne sur le sol raboteux
⁂ où durant des années la poussière et les toiles
d’araignée sont retombées en silence. Quand il
On inspecta la cuisine. Barque circulait,
retrouve l’ustensile, celui-ci est tout
heureux, autour de la cuisinière de fonte qui
charbonneux et des filaments en pendent.
meublait de sa masse chaude et respirante un
Évidemment, laisser tomber quelque chose par
côté de cette pièce.
terre est une catastrophe. Il faut vivre ici avec
— J’ai ajouté en douce une cocotte pour la précaution.
soupe, me souffla-t-il.
Lamuse pose entre deux couverts sa main
Il souleva le couvercle de la marmite. grasse comme de la charcuterie.
— C’feu n’est pas très fort. V’là une demi- — Allons, à table !
heure de temps que j’y ai fichu la barbaque et
On mange. Le repas est abondant et de fine
l’eau est encore propre.
qualité. Le bruit des conversations se mélange à
L’instant d’après, on l’entendit qui discutait celui des bouteilles qui se vident et des
avec l’hôtesse. C’était à cause de cette marmite mâchoires qui s’emplissent. Pendant qu’on
supplémentaire : elle n’avait plus assez de place savoure la joie de le savourer assis, une lueur
sur son fourneau ; on lui avait dit qu’on n’avait filtre par le soupirail et enveloppe d’une aube
besoin que d’une casserole ; et elle l’avait cru ; poussiéreuse un pan d’atmosphère et un carré de
si elle avait su qu’on lui ferait des difficultés, la table, allume d’un reflet un couvert, une
elle n’aurait pas loué cette chambre. Barque visière, un œil. Je regarde à la dérobée cette
répondit, plaisanta et, bon enfant, parvint à petite fête lugubre, où la gaieté déborde.
calmer ce monstre.
Biquet raconte ses tribulations suppliantes
Les autres, un à un, arrivèrent. Ils clignaient pour trouver une blanchisseuse qui consente à
de l’œil, se frottaient les mains, pleins de rêves lui rendre le service d’laver du linge, mais
succulents, comme les invités d’un repas de « c’était chérot, foutre ! » Tulacque décrit la
noces. queue qu’on fait devant l’épicier : on n’a pas le
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 41

droit d’entrer ; on est parqué dehors comme des — C’est d’l’eau filtrée.
moutons.
La porte s’entrouvre et fait une raie blanche ;
— Et malgré qu’tu soyes dehors, si tu n’es la figure d’un petit garçon s’y dessine. On
pas content et qu’tu l’ouvres trop, on t’expulse l’attire comme un petit chat, et on lui présente
de là. un morceau de chocolat.
Quelles nouvelles encore ? Le rapport édicte — J’m’appelle Charlot, gazouille alors
des sanctions sévères contre les déprédations l’enfant. Chez nous, c’est à côté. On a des
chez l’habitant et contient déjà une liste de soldats aussi. On en a toujours, nous. On leur
punitions. – Volpatte est évacué. – Les hommes z’y vend tout ce qu’i’ veulent. Seulement, voilà,
de la classe 93 vont aller à l’arrière : Pépère en des fois, i’s sont saouls.
est.
— Dis donc, petit, viens un peu ici, dit
Barque, en apportant les frites, annonce que Cocon, en prenant le bambin entre ses genoux.
notre hôtesse a des soldats à sa table : les Écoute bien. Ton papa i’ dit, n’est-ce pas :
infirmiers des mitrailleurs. « Pourvu que la guerre continue ! » hé ?
— I’s ont cru prend’ le mieux, mais c’est — Pour sûr, dit l’enfant en hochant la tête,
nous qui sommes les mieux, dit Fouillade avec parce qu’on devient riche. Il a dit qu’à la fin
conviction en se carrant dans l’ombre de ce local d’mai on aura gagné cinquante mille francs.
étroit et infect – où l’on est aussi obscurément
— Cinquante mille francs ! C’est pas vrai !
entassés que dans une guitoune (mais qui
songerait à faire ce rapprochement ?). — Si, si ! trépigne l’enfant. Il a dit ça avec
maman. Papa voudrait qu’ça soit toujours
— Vous savez pas, dit Pépin, les gars de la
comme ça. Maman, des fois, elle ne sait pas,
9e, ils sont vernis ! Une vieille les reçoit pour
parce que mon frère Adolphe est au front. Mais
rien, rapport à c’que son vieux, qu’est mort y a
on va le faire mettre à l’arrière et, comme ça, la
cinquante ans, a été voltigeur dans l’temps.
guerre pourra continuer.
Paraît même qu’elle leur y a donné, pour rien,
un bossu qu’i’s sont en train de becqueter en Des cris aigus, venus des appartements de
civet. nos hôtes, interrompent ces confidences. Le
mobile Biquet va s’enquérir.
— Y a du bon monde partout. Mais les gars
de la 9e ont eu une rude chance d’être, dans — C’est rien, dit-il en revenant. C’est
tout l’village, tombés juste sur la piaule où l’bonhomme qui engueule la bonne femme parce
c’qu’y avait l’bon monde ! qu’elle ne sait pas y faire, qu’i’ dit, parce qu’elle
a mis la moutarde dans un verre à pied, et on
Palmyre vient apporter le café, qu’elle
n’a pas idée de ça, qu’i’ dit.
fournit. Elle s’apprivoise, nous écoute et même
nous pose des interrogations d’un ton rogue : On se lève. On quitte la pesante odeur de
pipe, de vin et de café stagnant dans notre
— Pourquoi que vous appelez l’adjudant : le
souterrain. Dès qu’on a passé le seuil, une
juteux ?
chaleur lourde nous souffle à la face, aggravée
Barque répond sentencieusement : par le relent de friture qui habite la cuisine, et
en sort chaque fois qu’on ouvre la porte.
— Toujours ça a été.
On traverse des multitudes de mouches qui,
Quand elle a disparu, on juge son café :
accumulées sur les murs par couches noires,
— Tu parles d’une clarté ! On voit l’suc’ qui s’éploient en nappes bruissantes lorsqu’on passe.
s’balade au fond du verre.
— Ça va recommencer comme l’année
— Elle vend ça dix sous.
42 Les classiques du matérialisme dialectique 42

dernière !… Les mouches à l’extérieur, les poux à Dehors, rayonnement torride, criblé de
l’intérieur… mouches. Les bestioles, rares il y avait quelques
jours encore, multipliaient partout les murmures
— Et les microbes encore plus à l’intérieur.
de leurs minuscules et innombrables moteurs. Je
Dans un coin de cette sale petite maison sors accompagné de Lamuse. On va flâner.
encombrée de vieilleries, de débris poussiéreux Aujourd’hui, on sera tranquille : c’est repos
de l’autre saison, emplie par la cendre de tant complet, à cause de la marche de cette nuit. On
de soleils révolus, il y a, à côté des meubles et pourrait dormir, mais il est bien plus
des ustensiles, quelque chose qui remue : un avantageux de profiter de ce repos pour se
vieux bonhomme, muni d’un long cou pelé, promener librement : demain on sera repris par
raboteux et rose qui fait penser au cou d’une l’exercice et les corvées…
volaille déplumée par la maladie. Il a également
Il y en a de moins chanceux que nous, qui
un profil de poule : pas de menton et un long
d’ores et déjà sont impliqués dans l’engrenage
nez ; une plaque grise de barbe feutre sa joue
des corvées.
rentrée, et on voit monter et descendre de
grosses paupières rondes et cornées comme des À Lamuse qui lui demande de venir flânocher
couvercles sur la verroterie dépolie de ses yeux. avec nous, Corvisart répond en tripotant sur sa
face oblongue son petit nez rond planté
Barque l’a déjà observé :
horizontalement comme un bouchon :
— Vise-le : i’ cherche un trésor. I’ dit qu’y en
— J’peux pas. J’suis d’colombins !
a un quéqu’part dans c’te cambuse, dont il est
l’beau-père. Tu l’vois tout d’un coup s’mett’ à Il montre la pelle et le balai à l’aide desquels
quat’ pattes et pointer son quart de brie dans il accomplit le long des murs, penché dans une
tous les coins. Tiens, vise-le. atmosphère malade, sa tâche de boueux et de
vidangeur.
Le vieux procédait, à l’aide de son bâton, à
un sondage méthodique. Il toquait sur le bas des Nous marchons à pas alanguis. L’après-midi
murs et sur les briques du dallage. Il était pèse sur la campagne assoupie, et écrase les
bousculé par les allées et venues des habitants estomacs garnis et ornés richement de victuaille.
de la maison, des arrivants, et par le passage du On échange de rares propos.
balai de Palmyre qui le laissait faire sans rien
Là-bas, on entend des cris : Barque est en
dire, en pensant sans doute par devers elle que,
proie à une ménagerie de ménagères… Et la
plus que des cassettes aléatoires, l’exploitation
scène est épiée par une fillette pâle, aux cheveux
du malheur public est un trésor.
réunis par-derrière en un pinceau de filasse, à la
Deux commères, debout, échangeaient des bouche brodée de boutons de fièvre, et par des
paroles confidentielles à voix basse, dans une femmes qui, installées devant leur porte, dans
embrasure, près d’une vieille carte de Russie un peu d’ombre, travaillent à quelque fade
peuplée de mouches. ouvrage de lingerie.
— Oui, mais c’est avec le Picon, marmottait Six hommes passent conduits par un caporal-
l’une, qu’il faut faire attention. Si vous n’avez fourrier. Ils sont porteurs de piles de capotes
pas la main légère, vous ne trouverez pas vos neuves, et de ballots de chaussures.
seize doses par bouteille, et alors, vous manquez
Lamuse considère ses pieds boursouflés,
trop à gagner. Je ne dis pas qu’on y est de son
racornis :
porte-monnaie, non tout de même, mais on
manque à gagner. Pour parer à ça, il faudrait — Y a pas d’erreur. I’ m’faut des péniches,
s’entendre entre débitants, mais l’entente est si un peu plus tu verrais mes panards à travers
difficile, même dans l’intérêt général ! celles-ci… J’peux pourtant pas marcher sur la
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 43

peau d’mes pinceaux, hein ? humides de graisse, était grave. Il porta son
poing globuleux à sa moustache jaune sombre
Un aéroplane ronfle. On suit ses évolutions,
soigneusement roulée, et la lissa avec tendresse.
la face en l’air, le cou tordu, les yeux
Puis il continua à me montrer son cœur.
larmoyants de l’éclat aigu du ciel. Quand nos
regards sont retombés ici-bas, Lamuse me — J’la veux, mais, tu sais, j’la marierai bien,
déclare : moi. Elle s’appelle Eudoxie Dumail. Avant
j’pensais pas à l’épouser. Mais depuis que
— Ces machines-là, jamais ça ne deviendra
j’connaîs son nom de famille, i’ m’semble que
pratique, jamais.
c’est changé, et j’marcherais bien. Ah ! nom de
— Comment peux-tu dire ça ! On a fait Dieu, elle est si jolie, c’te femme. Et c’est pas
tellement de progrès, si vite… tant encore qu’elle soit jolie… Ah !…
— Oui, mais on s’arrêtera là. On ne fera Le gros garçon débordait d’une
jamais mieux, jamais. sentimentalité et d’une émotion qu’il cherchait à
Je ne discute pas, cette fois-ci, ce dur refus me prouver par des paroles.
buté que l’ignorance oppose, toutes les fois — Ah ! mon vieux !… Y a des fois qu’i’
qu’elle peut, aux promesses du progrès, et je faudrait me r’tenir avec un crochet, martela-t-il
laisse mon gros camarade s’imaginer avec un sombre accent, tandis que le sang
opiniâtrement que l’extraordinaire effort de la affluait aux quartiers de chair de son encolure et
science et de l’industrie s’est, tout à coup, arrêté de ses joues. Elle est si belle, elle est… Et moi,
à lui. j’suis… Elle est si pas pareille – t’as remarqué,
Ayant commencé à me dévoiler sa pensée j’suis sûr, toi qui r’marques –. C’est une
profonde, il continue, et, rapprochant et paysanne, oui, eh bien, elle a je n’sais quoi
baissant la tête, il me dit : qu’elle a qu’est pire qu’une Parisienne, même
une Parisienne chic et endimanchée, pas ? Elle…
— Tu sais qu’elle est ici, l’Eudoxie.
Moi, j’…
— Ah ! fis-je.
Il fronça ses sourcils roux. Il aurait voulu
— Oui, mon vieux. Tu n’remarques jamais m’expliquer la splendeur de ce qu’il pensait.
rien, toi, j’ai r’marqué (et Lamuse me sourit Mais il ignorait l’art de s’exprimer, et il se tut ;
avec indulgence). Alors, tu saisis : si elle est il restait seul avec son émotion inavouable,
venue c’est qu’on l’intéresse, pas ? Elle nous a toujours seul malgré lui.
suivis pour quelqu’un de nous, y a pas d’erreur.
… Nous nous avançâmes à côté l’un de l’autre
Il reprend : le long des maisons. On voyait se ranger devant
— Mon vieux, veux-tu que je te dise ? Elle les portes des haquets chargés de barriques. On
est venue pour moi. voyait les fenêtres donnant sur la rue se fleurir
de massifs multicolores de boîtes de conserves,
— En est-tu sûr, mon pauvre vieux ? de faisceaux de mèches d’amadou – de tout ce
— Oui, dit sourdement l’homme-bœuf. que le soldat est forcé d’acheter. Presque tous
D’abord, j’la veux. Et puis, à deux fois, mon les paysans cultivaient l’épicerie. Le commerce
vieux, j’l’ai trouvée sur mon passage, juste sur local avait été long à se déclencher ; maintenant
mon passage, à moi, t’entends bien ? Tu m’diras l’élan était donné ; chacun se jetait dans le
qu’elle s’est sauvée ; c’est qu’elle est timide, ça, trafic, pris par la fièvre des chiffres, ébloui par
oui… les multiplications.

Il se figea au milieu de la rue et me regarda Les cloches sonnèrent. Un cortège déboucha.


en face. Sa figure épaisse, aux joues et au nez C’était un enterrement militaire. Une
44 Les classiques du matérialisme dialectique 44

fourragère, conduite par un tringlot, portait un dimension, un pain de fantaisie et une bouteille
cercueil enveloppé dans un drapeau. À la suite, de champagne.
un piquet d’hommes, un adjudant, un aumônier
Blaire l’interpelle :
et un civil.
— Dis donc, Du Fessier, c’te bagnole-là, c’est
— L’pauvre petit enterrement à queue
les dentistes ?
coupée ! dit Lamuse.
— C’est écrit dessus, répond Sambremeuse,
— L’ambulance n’est pas loin, murmura-t-il.
un petit replet, propre, rasé, au menton blanc et
A s’vide, que veux-tu ! Ah ! ceux qui sont morts
empesé. Si tu ne le vois pas, c’est pas l’dentiste
sont bien heureux. Mais des fois seulement, pas
qu’il faut demander pour te soigner les piloches,
toujours… Voilà !
c’est le vétérinaire pour te torcher la vue.
Blaire, s’étant approché, examine
Nous avons dépassé les dernières maisons. l’installation.
Dans la campagne, au bout de la rue, le train
— C’est barloque, dit-il.
régimentaire et le train de combat se sont
installés : Les cuisines roulantes et les voitures Il s’approche encore, s’éloigne, hésite à
tintinnabulantes qui les suivent avec leur bric-à- engager sa mâchoire dans cette voiture. Il se
brac de matériel, les voitures à croix rouge, les décide enfin, met un pied sur l’escalier, et
camions, les fourragères, le cabriolet du disparaît dans la roulotte.
vaguemestre. ⁂
Les tentes des conducteurs et des gardiens Nous poursuivons la promenade… On tourne
essaiment autour des voitures. Dans des espaces, dans un sentier dont les hauts buissons sont
des chevaux, les pieds sur la terre vide, poivrés de poussière. Les bruits s’apaisent. La
regardent le trou du ciel avec leurs yeux lumière éclate partout, chauffe et cuit le creux
minéraux. Quatre poilus plantent une table. La du chemin, y étale d’aveuglantes et brûlantes
forge en plein air fume. Cette cité hétéroclite et blancheurs çà et là, et vibre dans le ciel
grouillante, posée sur le champ défoncé dont les parfaitement bleu.
ornières parallèles et tournantes se pétrifient
Au premier tournant, à peine entendons-nous
dans la chaleur, est frangée déjà largement
un crissement léger de pas, et nous nous
d’ordures et de débris.
trouvons face à face avec Eudoxie !
Au bord du camp, une grande voiture peinte
Lamuse pousse une exclamation sourde.
en blanc tranche sur les autres par sa propreté
Peut-être s’imagine-t-il, encore une fois, qu’elle
et sa netteté. On dirait, au milieu d’une foire, la
le cherchait, croit-il à quelque don du destin… Il
roulotte de luxe où l’on paye plus cher que dans
va à elle, de toute sa masse.
les autres.
C’est la fameuse voiture stomatologique que
cherchait Blaire.
Justement, Blaire est là, devant, qui la
contemple. Il y a longtemps, sans doute, qu’il
tourne autour, les yeux attachés sur elle.
L’infirmier Sambremeuse, de la Division, revient
de courses, et gravit l’escalier volant de bois
peint, qui mène à la porte de la voiture. Il tient
dans ses bras une boîte de biscuits, de grande
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 45

Elle le regarde, s’arrête, encadrée par de Je l’entraîne. Il me suit, muet, tumultueux,


l’aubépine. Sa figure étrangement maigre et pâle en reniflant, essoufflé comme s’il avait fui
s’inquiète, ses paupières battent sur ses yeux pendant longtemps.
magnifiques. Elle est nu-tête ; son corsage de
Il baisse le bloc de sa grosse tête. Dans la
toile est échancré sur le cou, à l’aurore de sa
clarté impitoyable de l’éternel printemps, il est
chair. Si proche, elle est vraiment tentante dans
pareil au pauvre cyclope, qui rôdait sur les
le soleil, cette femme couronnée d’or. La
antiques rivages de Sicile, bafoué et dompté par
blancheur lunaire de sa peau appelle et étonne
la force lumineuse d’une enfant, tel un jouet
le regard. Ses yeux scintillent ; ses dents, aussi,
monstrueux, au commencement des âges.
étincellent dans la vive blessure de sa bouche
entrouverte, rouge comme le cœur. Le marchand de vin ambulant, poussant sa
brouette bossuée d’un tonneau, a vendu
— Dites-moi… J’vais vous dire… halète
quelques litres aux hommes de garde. Il
Lamuse. Vous me plaisez tant…
disparaît au tournant de la route, avec sa face
Il avance le bras vers la précieuse passante jaune et plate comme le camembert, ses rares
immobile. cheveux légers, effilochés en flocons de
poussière, si maigre dans son pantalon flottant
Elle a un haut-le-corps, et lui répond :
qu’on dirait que ses pieds sont rattachés à son
— Laissez-moi tranquille, vous me dégoûtez ! torse par des ficelles.
La main de l’homme se jette sur une des Et entre les poilus désœuvrés du corps de
petites mains. Elle essaie de la retirer et la garde, au bout du pays, sous l’aile de la plaque
secoue pour se dégager. Ses cheveux d’une indicatrice, ballottante et grinçante qui sert
intense blondeur se défont, et remuent comme d’enseigne au village, il s’établit une
des flammes. Il l’attire à lui. Il tend le cou vers conversation à propos de ce polichinelle errant.
elle, et ses lèvres aussi se tendent en avant. Il
— Il a une sale bougie, dit Bigornot. Et pis,
veut l’embrasser. Il le veut de toute sa force, de
veux-tu que je te dise ? On ne devrait pas
toute sa vie. Il mourrait pour la toucher avec sa
laisser tant de civelots se baguenauder sur le
bouche.
front, en douce poil-poil, surtout des mecs dont
Mais elle se débat, elle jette un cri étouffé ; on ne connaît pas bien l’originalité.
on voit palpiter son cou, sa jolie figure s’enlaidir
— Tu abîmes, pou volant, répond Cornet.
haineusement.
— T’occupe pas, face de semelle, insiste
Je m’approche et mets la main sur l’épaule
Bigornot, on s’méfie pas assez. J’sais c’que j’dis
de mon compagnon, mais mon intervention est
quand je l’ouvre.
inutile : il recule et gronde, vaincu.
— Tu sais pas, dit Canard, Pépère va à
— Vous n’êtes pas malade, des fois ! lui crie
l’arrière.
Eudoxie.
— Les femmes ici, murmura La Mollette, a
— Non !… gémit le malheureux, déconcerté,
sont laides, c’est des r’mèdes.
atterré, affolé.
Les autres hommes de garde, promenant
— N’y revenez pas, vous savez ! dit-elle.
leurs regards braqués dans l’espace, contemplent
Et elle s’en va, toute pantelante, et il ne la deux avions ennemis et l’écheveau embrouillé de
regarde même pas s’en aller : il reste les bras leurs lacis. Autour des oiseaux mécaniques et
ballants, béant devant la place où elle était, rigides, qui, suivant le jeu des rayons,
martyrisé, dans sa chair, réveillé d’elle et ne apparaissent dans les hauteurs, tantôt noirs
sachant plus de prière. comme des corbeaux, tantôt blancs comme des
46 Les classiques du matérialisme dialectique 46

mouettes – des multitudes d’éclatements de Il examine, soupèse, et annonce en déchirant


shrapnells pointillent l’azur et semblent une l’enveloppe :
longue volée de flocons de neige dans le beau
— C’est d’ma vieille.
temps.
On ralentit le pas. Il lit en suivant les lignes

avec son doigt, en hochant la tête d’un air
On rentre. Deux promeneurs s’avancent. Ce convaincu, et en remuant les lèvres comme une
sont Carassus et Cheyssier. dévote.
Ils annoncent que le cuisinier Pépère s’en va À mesure qu’on gagne le centre du village,
s’en aller à l’arrière, cueilli par la loi Dalbiez et l’affluence augmente. On salue le commandant,
expédié dans un régiment territorial. et l’aumônier noir qui marche à côté, comme
une promeneuse. On est interpellé par Pigeon,
— V’là un filon pour Blaire, dit Carassus,
Guenon, le jeune Escutenaire, le chasseur
qui a au milieu de la figure un drôle de grand
Clodore. Lamuse semble être aveugle et sourd,
nez qui ne lui va pas.
et ne plus savoir que marcher.
Dans le village, des bandes de poilus passent,
Bizouarne, Chanrion, Roquette, arrivent en
ou des couples, liés par les liens entre-croisés du
tumulte, annonçant une grande nouvelle :
dialogue. On voit des isolés se joindre deux à
deux, se quitter, puis, pleins encore de — Tu sais, Pépère va s’en aller à l’arrière.
conversations, se rejoindre à nouveau, attirés
— C’est drôle, c’qu’on s’gourre ! dit Biquet
l’un vers l’autre comme par un aimant.
en levant le nez hors de sa lettre. La vieille s’en
Une cohue acharnée : au milieu, des fait pour moi !
blancheurs de papier ondoient. C’est le
Il me montre un passage de la missive
marchand de journaux qui vend, pour deux
maternelle :
sous, les journaux à un sou. Fouillade est arrêté
au milieu du chemin, maigre comme la patte « Quand tu recevras ma lettre, épelle-t-il, tu
d’un lièvre. À l’angle d’une maison, Paradis seras sans doute dans la boue et le froid, a
présente dans le soleil sa face rose comme le n’avoir rien, privé de tout, mon pauvre
jambon. Eugène… »

Biquet nous rejoint, en petite tenue : veste et Il rit.


bonnet de police. Il se lèche les babines. — Y a dix jours qu’elle a marqué ça. Elle n’y
— J’ai rencontré des copains. On a bu un est pas du tout ! On n’a pas froid, puisqu’i’ fait
coup. Tu comprends ; demain, va falloir se beau depuis c’matin. On n’est pas malheureux,
remettre à gratter ; et, d’abord, nettoyer ses pisqu’on a une chambre où boulotter. On a eu
frusques et son lance-pierres. Rien qu’ma des misères, mais on est bien maintenant.
capote, ça va être quéqu’chose, à tirer au clair ! Nous regagnons le chenil dont nous sommes
C’est pus une capote, c’est une doublure d’une locataires, en méditant cette phrase. Sa
manière de cuirasse. touchante simplicité m’émeut et me montre une
Montreuil, employé au bureau, surgit, et hèle âme, des multitudes d’âmes. Parce que le soleil
Biquet : s’est montré, parce qu’on a senti un rayon et un
semblant de confort, le passé de souffrance
— Eh, l’chiard ! Une lettre. V’là une heure
n’existe plus, et l’avenir terrible n’existe pas
qu’on t’cherche après ! T’es jamais là, œuf !
non plus… « On est bien maintenant. » Tout est
— J’peux pas être ici z’et là, gros sac. Donne fini.
voir.
Biquet s’installe à la table, comme un
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 47

monsieur, pour répondre. Il dispose avec soin et d’un « non » sec, en donnant quelques coups
vérifie le papier, l’encre, la plume, puis promène assourdis de crécelle, tantôt l’épie avec les petits
bien régulièrement, en souriant, sa grosse cadrans bleus émaillés de ses yeux.
écriture le long de la petite page.
— On est bien, dit Barque.
— Tu rigolerais, me dit-il, si tu savais c’que
— Vise les petits canards, répond Volpatte.
j’y écris, à la vieille.
I’s sont boyautants.
Il relit sa lettre, s’en caresse, se sourit.
On voit passer une file de canetons tout
jeunes – presque encore des œufs à pattes – et
6. Habitudes
dont la grande tête tire en avant le corps chétif
Nous trônons dans la basse-cour. et boiteux, très vite, par la ficelle du cou. De
son coin, le gros chien les suit aussi de son œil
La grosse poule, blanche comme le fromage à
honnête, profondément noir, où le soleil, posé
la crème, couve dans un fond de panier, près de
sur lui en écharpe, met une belle roue fauve.
la cabane dont le locataire enfermé farfouille.
Mais la poule noire circule. Elle dresse et rentre, Au delà de cette cour de ferme, par
par saccades, son cou élastique, s’avance à l’échancrure du mur bas, se présente le verger,
grands pas maniérés ; on entrevoit son profil où dont un feutrage vert, humide et épais, recouvre
cligne une paillette, et sa parole semble produite la terre onctueuse, puis un écran de verdure
par un ressort métallique. Elle va, chatoyante avec une garniture de fleurs, les unes blanches
de reflets noirs et lustrés, comme une coiffure de comme des statuettes, les autres satinées et
gitane, et, en marchant, elle déploie çà et là sur multicolores comme des nœuds de cravate. Plus
le sol une vague traîne de poussins. loin, c’est la prairie, où l’ombre des peupliers
étale des rayures vert-noir et vert-or. Plus loin
Ces légères petites sphères jaunes, sur qui
encore, un carré de houblons, debout, suivi d’un
l’instinct souffle et qu’il fait refluer toutes, se
carré de choux assis en rang par terre. On
précipitent sous ses pas par courts crochets
entend dans le soleil de l’air et dans le soleil de
rapides, et picorent. La traîne reste accrochée :
la terre, les abeilles qui travaillent
deux poussins, dans le tas, sont immobiles et
musicalement, en conformité avec les poésies, et
pensifs, inattentifs aux déclics de la voix
le grillon qui, malgré les fables, chante sans
maternelle.
modestie et remplit à lui seul tout l’espace.
— C’est mauvais signe, dit Paradis. Le
Là-bas, du faîte d’un peuplier descend, toute
poulet qui réfléchit est malade.
tourbillonnante, une pie qui, mi-blanche, mi-
Et Paradis décroise et recroise ses jambes. noire, semble un morceau de journal à moitié
À côté, sur le banc, Volpatte allonge les brûlé.
siennes, émet un grand bâillement qu’il fait Les soldats s’étirent délicieusement sur un
durer paisiblement et il se remet à regarder ; banc de pierre, les yeux demi-clos, et s’offrent
car, entre tous les hommes, il adore observer les au rayon qui, dans le creux de cette vaste cour,
volailles pendant la courte vie où elles se chauffe l’atmosphère comme un bain.
dépêchent tant de manger.
— Voilà dix-sept jours qu’on est là ! Et on
Et on les contemple de concert, et aussi le croyait qu’on allait s’en aller du jour au
vieux coq dégarni, usé jusqu’à la corde, et dont, lendemain !
à travers du duvet décollé apparaît à nu la
— On n’sait jamais ! dit Paradis, en hochant
cuisse caoutchouteuse, sombre comme une
la tête et en claquant la langue.
côtelette grillée. Celui-là approche de la
couveuse blanche qui tantôt détourne la tête, Par la poterne de la cour ouverte sur le
48 Les classiques du matérialisme dialectique 48

chemin, on voit se promener une bande de — Il est drôle, dit Mesnil André entre ses
poilus, le nez en l’air, gourmands de soleil, puis, dents, tout en cherchant sa glace dans sa poche,
tout seul, Tellurure : au milieu de la rue, il pour contempler ses traits flattés par le beau
balance le ventre florissant dont il est temps.
propriétaire, et déambulant sur ses jambes
— Il est louf, murmura Barque, béatement.
arquées comme deux anses, crache tout autour
de lui, abondamment, richement. — J’vous quitte, dit le vieux, tourmenté, et
ne tenant pas en place.
— On croyait aussi qu’on s’rait malheureux
ici comme dans les autres cantonnements. Mais Il se leva pour aller à nouveau chercher son
cette fois-ci, c’est le vrai repos, et par le temps trésor. Il entra dans la maison à laquelle nos dos
qu’i’ dure, et par la chose qu’il est. s’appuyaient ; il laissa la porte ouverte et, par
là, on aperçut dans la chambre, au pied de la
— Tu n’as pas trop d’exercice, pas trop
cheminée géante, une petite fille qui jouait à la
d’corvées.
poupée si sérieusement que Volpatte réfléchit et
— Et, entre-temps, tu viens ici, te prélasser. dit :
Le vieux bonhomme entassé au bout du banc — Alle a raison.
– et qui n’était autre que le grand-père au trésor
Les jeux des enfants sont de graves
aperçu le jour de notre arrivée – se rapprocha et
occupations. Il n’y a que les grandes personnes
leva le doigt.
qui jouent.
— Quand j’étais jeune, j’étais bien vu des
Après avoir regardé passer les bêtes et les
femmes, affirma-t-il en secouant le chef. J’en ai
promeneurs, on regarde le temps qui passe, on
mouflé, des d’moiselles !
regarde tout.
— Ah ! fîmes-nous avec distraction,
On voit la vie des choses, on assiste à la
l’attention attirée, à travers ce bavardage sénile,
nature, mêlée aux climats, mêlée au ciel, teinte
par le profitable bruit de la charrette qui
par les saisons. Nous nous sommes attachés à ce
passait, chargée et pleine d’efforts.
coin de pays où le hasard nous a maintenus, au
— Maintenant, reprit le vieux, j’pense pus milieu de nos perpétuels errements, plus
qu’à l’argent. longtemps et plus en paix qu’ailleurs, et ce
rapprochement nous rend sensibles à toutes ses
— Ah ! oui, c’trésor que vous cherchez, papa.
nuances. Déjà, le mois de septembre, lendemain
— Bien sûr, dit le vieux paysan. d’août et veille d’octobre et qui est par sa
Il sentit l’incrédulité qui l’entourait. situation le plus émouvant des mois, parsème les
beaux jours de quelques fins avertissements.
Il se frappa la boîte crânienne avec son
Déjà, on comprend ces feuilles mortes qui
index, qu’il tendit ensuite vers la maison.
courent sur les pierres plates comme une bande
— T’nez c’te bête-là, fit-il, en désignant une de moineaux.
bestiole obscure qui courait sur le plâtre.
… En vérité, on s’est habitué, ces lieux et
Qu’est-c’qu’alle dit ? Alle dit : J’suis l’araignée
nous, à être ensemble. Tant de fois transplantés,
qui fait le fil de la Vierge.
nous nous implantons ici, et nous ne pensons
Et l’antique bonhomme ajouta : plus réellement au départ, même lorsque nous
— Faut jamais juger c’qu’on fait, pa’c’qu’on en parlons.
n’peut pas juger c’qui arrive. — La onzième Division est bien restée un
— C’est vrai, lui répondit poliment Paradis. mois et demi au repos, dit Volpatte.
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 49

7. Embarquement dévorés par l’éloignement. Des tronçons de


trains, des trains entiers, en grandes colonnes
Barque, le lendemain, prit la parole et dit : horizontales, s’ébranlaient, se déplaçaient et se
— J’vas t’expliquer ce qui en est. Y en a qui replaçaient. On entendait de toutes parts le
gou… martèlement régulier des convois sur le sol
cuirassé, des sifflements stridents, le tintement
Un féroce coup de sifflet coupa son
de la cloche d’avertissement, le fracas métallique
explication, net, à cette syllabe.
et plein des colosses cubiques qui ajustaient
On était dans une gare, sur un quai. Une leurs moignons d’acier, avec des contre-coups de
alerte nous avait, dans la nuit, arrachés au chaînes et des retentissements dans la longue
sommeil et au village, et on avait marché carcasse vertébrée du convoi. Au rez-de-
jusqu’ici. Le repos était fini ; on changeait de chaussée du bâtiment qui s’élevait au centre de
secteur ; on nous lançait ailleurs. On avait la gare, comme une mairie, le grelot précipité du
disparu de Gauchin à la faveur des ténèbres, télégraphe et du téléphone roulant, ponctué
sans voir les choses et les gens, sans leur dire d’éclats de voix. Tout autour, sur le sol
adieu du regard, sans en emporter une dernière charbonneux : les hangars à marchandises, les
image. magasins bas dont on entrevoyait par les
… Une locomotive manœuvrait, proche à nous porches les intérieurs encombrés, les cabanes des
coudoyer, et elle braillait à pleins poumons. Je aiguilleurs, le hérissement des aiguilles, les
vis la bouche de Barque, bouchée par la colonnes à eau, les pylônes de fer à claire-voie
vocifération de cette voisine colossale, prononcer dont les fils réglaient le ciel comme du papier à
un juron : et j’apercevais grimacer, en proie à musique ; par-ci par-là, les disques, et,
l’impuissance et à l’assourdissement, les autres surmontant dans la nuée cette cité sombre et
faces, casquées et ceinturées de jugulaires – car plate, deux grues à vapeur semblables à des
nous étions sentinelles dans cette gare. clochers.

— Après toi ! glapit Barque, furieux, en Plus loin, dans des terrains vagues et des
s’adressant au sifflet empanaché. emplacements vides, aux alentours du dédale
des quais et des bâtisses, stagnaient des voitures
Mais le terrible appareil continuait de plus militaires et des camions et s’alignaient des files
belle à renfoncer impérieusement les paroles de chevaux, à perte de vue.
dans les gorges. Quand il se tut, et que son écho
tinta dans nos oreilles, le fil du discours était — Tu parles d’un business que ça va être !
rompu à jamais, et Barque se contenta de — Tout le corps d’armée qu’on commence
conclure brièvement : d’embarquer a c’soir !
— Oui. — Tiens, en v’là qui arrivent.
Alors, on regarda autour de soi. Un nuage, qui couvrait un tremblement
On était perdus dans une espèce de ville. bruyant de roues et un roulement de sabots de
chevaux, approchait, grossissant dans l’avenue
Des rames de wagons interminables, des de la gare qu’on embrassait par l’enfilée des
trains de quarante à soixante voitures, constructions.
formaient comme des rangées de maisons aux
façades sombres, basses et identiques, séparées — Y a déjà des canons d’embarqués.
par des ruelles. Devant nous, longeant Sur des wagons plats là-bas, entre deux longs
l’agglomération des maisons roulantes, la grande dépôts pyramidaux de caisses, on voyait, en
ligne, la rue sans bornes où les rails blancs effet, des profils de roues, et des becs effilés de
disparaissaient à une extrémité et à une autre, pièces. Caissons, canons et roues étaient
50 Les classiques du matérialisme dialectique 50

bariolés, tigrés, de jaune, de marron et de vert. les camions, qui rejoindront le nouveau secteur
avec leurs pattes ? N’cherche pas, bec d’amour.
— I’s sont camouflés. Là-bas, y a bien des
Il en faudra quatre-vingt-dix.
chevaux qui sont peints. Tiens, pige çui-là, là,
qu’a les pattes larges et qu’on dirait qu’il a des — Ah ! zut alors ! Et y en a trente-trois,
pantalons ? Eh ben, l’était blanc et on y a foutu d’Corps !
une peinture pour qu’i’ change sa couleur.
— Y en a même trente-neuf, pouilleux !
Le cheval en question se tenait à l’écart des
L’agitation augmente. La gare se peuple et se
autres, qui semblaient s’en méfier, et présentait
sur-peuple. Aussi loin que l’œil peut discerner
une teinte grisâtre jaunâtre, manifestement
une forme ou un spectre de forme, c’est un
mensongère.
tohu-bohu et une organisation mouvementée
— L’pauv’ bougre ! dit Tulacque. comme une panique. Toute la hiérarchie des
gradés s’éploie et donne, passe, repasse, comme
— Tu vois, les bourins, dit Paradis, non
des météores, et, agitant des bras où brillent les
seulement on les fait tuer, mais on les emmerde.
galons, multiplie les ordres et les contre-ordres
— C’est pour leur bien, que veux-tu ! que portent, en se faufilant, les plantons et les
— Eh oui, nous aussi, c’est pour not’ bien ! cyclistes ; les uns lents, les autres évoluant en
traits rapides comme des poissons dans l’eau.
Sur le soir, des soldats arrivèrent. De tous
côtés, il en coulait vers la gare. On voyait des Voilà le soir, décidément. Les taches formées
gradés sonores courir sur le front des files. On par les uniformes des poilus groupés autour des
limitait les débordements d’hommes et on les monticules des faisceaux deviennent indistinctes
enserrait le long des barrières ou dans des carrés et se mêlent à la terre, puis leur foule est
palissadés, un peu partout. Les hommes décelée seulement par la lueur des pipes et des
formaient les faisceaux, déposaient leurs sacs et, cigarettes. À certains endroits au bord des
n’ayant pas le droit de sortir, attendaient, groupements, la suite ininterrompue des petits
enterrés côte à côte dans la pénombre. points clairs festonne l’obscurité comme une
banderole illuminée de rue en fête.
Les arrivées se succédaient avec une ampleur
croissante, à mesure que le crépuscule Sur cette étendue confuse et houleuse, les
s’accentuait. En même temps que les troupes, voix mélangées font le bruit de la mer qui se
affluaient des automobiles. Ce fut bientôt un brise sur le rivage ; et, surmontant ce murmure
grondement sans arrêt : des limousines, au sans limites, des ordres encore, des cris, des
milieu d’une gigantesque marée de petits, de clameurs, le remue-ménage de quelque déballage
moyens et de gros camions. Tout cela se et de quelque transbordement, des fracas de
rangeait, se calait, se tassait dans des marteaux-pilons redoublant leur sourd effort
emplacements désignés. Un vaste murmure de parmi les ombres, et des rugissements de
voix et de bruits divers sortait de cet océan chaudières.
d’êtres et de voitures qui battait les abords de Dans l’immense assombrissement, plein
la gare et commençait à s’y infiltrer par d’hommes et de choses, partout, les lumières
endroits. commencent à s’allumer.
— C’est rien ça encore, dit Cocon, l’homme- Ce sont les lampes électriques des officiers et
statistique. Rien qu’à l’ État-Major du Corps des chefs de détachement, et les lanternes à
d’Armée, il y a trente autos d’officier, et tu sais acétylène des cyclistes qui promènent en zigzag,
pas, ajouta-t-il, combien i’ faudra de trains de çà et là, leur point intensément blanc et leur
cinquante wagons pour embarquer tout le Corps zone de résurrection blafarde.
– bonhommes et camelote – sauf, bien entendu,
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 51

Un phare à acétylène éclôt, aveuglant, et qu’est-ce que tu songes ?


répand un dôme de jour. D’autres phares
— Il y a quatre Divisions, à cette heure, au
trouent et déchirent le gris du monde.
Corps d’Armée, répond Cocon. Ça change :
La gare prend alors un aspect fantastique. quelquefois c’est trois, des fois, c’est cinq. Pour
Des formes incompréhensibles surgissent et le moment, c’est quatre. Et chacune de nos
plaquent le bleu noir du ciel. Des divisions, reprend l’homme-chiffre que notre
amoncellements s’ébauchent, vastes comme les escouade a la gloire de posséder, renferme trois
ruines d’une ville. On perçoit le commencement R.I. – régiments d’infanterie ; deux B.C.P. –
de files démesurées de choses qui s’enfoncent bataillons de chasseurs à pied ; – un R.I.T. –
dans la nuit. On devine des masses profondes régiment d’infanterie territoriale – sans compter
dont les premiers reliefs jaillissent d’un gouffre les régiments spéciaux, Artillerie, Génie, Train,
d’inconnu. etc., sans non plus compter l’ État-Major de la
D.I. et les services non embrigadés, rattachés
À notre gauche, des détachements de
directement à la D.I. Un régiment de ligne à
cavaliers et de fantassins s’avancent toujours
trois bataillons occupe quatre trains : un pour
comme une inondation épaisse. On entend se
l’E.M., la Compagnie de mitrailleuses et la
propager le brouillard des voix. On voit
C.H.R. (compagnie hors rang), et un par
quelques rangs se dessiner dans un coup de
bataillon. Toutes les troupes n’embarqueront
lumière phosphorescente ou une lueur rouge, et
pas ici : les embarquements s’échelonneront sur
on prête l’oreille à de longues traînées de
la ligne selon le lieu des cantonnements et la
rumeurs.
date des relèves.
Dans des fourgons dont on perçoit, à la
— J’suis fatigué, dit Tulacque. On mange
flamme tournoyante et nuageuse des torches, les
pas assez du consistant, vois-tu. On s’tient
masses grises et les gueules noires, des tringlots
debout parce que c’est la mode, mais on n’a plus
embarquent des chevaux à l’aide de plans
d’force ni d’verdure.
inclinés. Ce sont des appels, des exclamations,
un piétinement frénétique de lutte, et les – Je m’suis renseigné, reprend Cocon. Les
furibonds tapements de sabots d’une bête rétive troupes, les vraies troupes, ne s’embarqueront
– insultée par son conducteur – contre les qu’à partir du milieu de la nuit. Elles sont
panneaux du fourgon où on l’a claustrée. encore rassemblées çà et là dans les villages à
dix kilomètres à la ronde. C’est d’abord tous les
À côté, on transporte des voitures sur des
services du Corps d’Armée qui partiront et les
wagons-tombereaux. Un fourmillement encercle
E.N.E. – éléments non endivisionnés, explique
une colline de bottes de fourrage. Une multitude
obligeamment Cocon, c’est-à-dire rattachés
éparse s’acharne sur d’énormes assises de
directement au C.A.
ballots.
« Parmi les E.N.E., tu ne verras pas le
— V’là trois heures qu’on est sur son pivot,
Ballon, ni l’Escadrille : c’est des trop gros
soupire Paradis.
meubles, qui naviguent par leurs seuls moyens
— Et ceux-là, qui c’est ? avec leur personnel, leurs bureaux, leurs
On voit dans des échappées de lumière une infirmeries. Le régiment de chasseurs est un
bande de lutins, entourés de vers luisants, autre de ces E.N.E. »
poindre et disparaître emportant de bizarres — Y a pas d’régiment de chasseurs, dit
instruments. étourdiment Barque. C’est des bataillons. Vu
— C’est la Section de projecteurs, dit Cocon. qu’on dit : tel bataillon de chasseurs.

— Te v’là en songement, toi, camarade, On voit dans l’ombre Cocon hausser ses
52 Les classiques du matérialisme dialectique 52

épaules noires, et ses lunettes jeter un éclair faut pour leurs écritures. Tiens, tu vois, ça, c’est
méprisant. une machine à écrire que ces deux-là – ce vieux
papa et c’petit boudin – emportent, la poignée
— T’as vu ça, bec de cane ? Eh bien, tu
enfilée dans un fusil. Ils sont en trois bureaux,
sauras, si t’es si malin, qu’les chasseurs à pied et
et il y a aussi la Section du Courrier, la
les chasseurs à cheval, ça fait deux.
Chancellerie, la S.T.C.A. – Section
— Zut ! dit Barque, j’oubliais les à cheval. Topographique du Corps d’Armée – qui
— Que ça ! fit Cocon. Comme E.N.E. du distribue les cartes aux divisions et fait des
Corps d’Armée, y a l’Artillerie de Corps, c’est-à- cartes et des plans, d’après les aéros, les
dire l’artillerie centrale qui est en plus de celle observateurs et les prisonniers. C’est les officiers
des divisions. Elle comprend l’A.L. – artillerie de tous les bureaux qui, sous les ordres d’un
lourde, – l’A.T. – artillerie de tranchées, – les sous-chef et d’un chef – deux colons – forment
P.A. – parcs d’artillerie, – les auto-canons, les l’État-Major du C.A. Mais le Q.G. proprement
batteries contre-avions, est-ce que je sais ! Il y a dit, qui comprend aussi des ordonnances, des
le Génie, la Prévôté, à savoir le Service des cuisiniers, des magasiniers, des ouvriers, des
cognes à pied et à cheval, le Service de Santé, le électriciens, des gendarmes, et les cavaliers de
Service vétérinaire, un escadron du Train des l’Escorte, est commandé par un commandant.
équipages, un régiment territorial pour la garde À ce moment, nous recevons un terrible
et les corvées du Q.G. – Quartier Général, – le renfoncement collectif.
Service de l’Intendance (avec le Convoi
— Eh ! attention ! rangez-vous ! crie, en
administratif, qu’on écrit C.V.A.D. pour ne pas
guise d’excuse, un homme qui, aidé de plusieurs
l’écrire C.A. comme le Corps d’Armée).
autres, pousse une voiture vers les wagons.
« Il y a aussi le Troupeau de Bétail, le Dépôt
Le travail est laborieux. Le sol est en pente
de Remonte, etc. ; le Service Automobile – tu
et la voiture, dès qu’on cesse de s’arc-bouter
parles d’une ruche de filons dont j’pourrais
contre elle et de se cramponner aux roues,
t’parler pendant une heure si j’voulais – le
recule. Les hommes sombres se pressent sur elle
Payeur, qui dirige les Trésors et Postes, le
en grinçant et grondant, comme sur un monstre,
Conseil de Guerre, les Télégraphistes, tout le
au sein des ténèbres.
Groupe électrogène. Tout ça a des directeurs,
des commandants, des branches et des sous- Barque, tout en se frottant les reins,
branches, et c’est pourri de scribes, de plantons interpelle un des équipiers forcenés :
et d’ordonnances, et tout l’bazar à la voile. Tu
— Penses-tu y arriver, vieux canard ?
vois d’ici au milieu d’quoi s’trouve un général
commandant de Corps ! » — Nom de Dieu ! brame celui-ci, tout à son
affaire, gare à ce pavé ! Vous allez m’fusiller ma
À ce moment, nous fûmes environnés par un
bagnole !
groupe de soldats porteurs, en plus de leur
harnachement, de caisses et de paquets ficelés Dans un brusque mouvement il bouscule à
dans du papier, qu’ils traînaient cahin-caha et nouveau Barque, et, cette fois, le prend à
posèrent à terre en faisant : ouf. partie :

— C’est les secrétaires d’État-Major. Ils font — Pourquoi qu’t’es là, dedans d’fumier,
partie du Q.G. – du Quartier Général – c’est-à- outil !
dire de quelque chose comme la suite du — Non, mais tu s’rais pas alcoolique ?
Général. Ils trimbalent, quand ils déménagent, riposte Barque. Pourquoi qu’j’suis là ! Elle est
leurs caisses d’archives, leurs tables, leurs bonne, celle-là ! Dis donc, bande de poux, tu
registres et toutes les petites saletés qu’il leur m’la copieras !
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 53

— Rangez-vous ! crie une voix nouvelle qui Mais c’est trop pour leur imagination ; ils se
conduit des hommes pliés sous des faix désintéressent, se dégoûtent de la grandeur de
disparates mais pareillement écrasants… ces chiffres. Ils bâillent, et suivent d’un œil
larmoyant, dans le bouleversement des
On ne peut plus rester nulle part. On gêne
galopades, des cris, de la fumée, des
partout. On avance, on se disperse, on recule
mugissements, des lueurs et des éclairs – au
dans cette mêlée.
loin, sur un embrasement de l’horizon, la ligne
— En plus, j’le dis, continue Cocon, terrible du train blindé qui passe.
impassible comme un savant, il y a les
Divisions, organisées chacune à peu près comme 8. La Permission
un Corps d’Armée…
Eudore s’assit là un moment, près du puits
— Oui, on sait, passe la main !
de la route, avant de prendre, à travers champs,
— Il en fait un chambard, c’tréteau, dans son le chemin qui conduisait aux tranchées. Un
écurie à roulettes, constate Paradis. Ça doit être genou dans ses mains croisées, levant sa
la belle-mère d’un autre. frimousse pâle – où il n’y avait pas de
— C’est, j’parie, l’tétard du major, çui que moustache sous le nez, mais seulement un petit
l’véto disait qu’c’était un veau en train de pinceau plat au-dessus de chaque coin de la
d’venir une vache. bouche – il sifflota, puis bâilla jusqu’aux larmes
à la face du matin.
— C’est bien organisé tout d’même, tout ça,
y a pas à dire ! admire Lamuse, refoulé par un Un tringlot qui cantonnait à la lisière du
flot d’artilleurs portant des caisses. bois, là-bas – ou il y a une file de voitures et de
chevaux, telle une halte de bohémiens – et
— C’est vrai, concède Marthereau, pour qu’attirait le puits de la route, s’avançait avec
conduire tout c’fourbi à la voile, faut pas être deux seaux de toile qui, à chacun de ses pas,
une bande de navets, et pas non plus une bande dansaient au bout de chacun de ses bras. Il
de flans… Bon Dieu, fais attention où c’que tu s’arrêta devant ce fantassin sans armes muni
poses tes ribouis maudits, peau d’tripe, bête d’une musette gonflée, et qui avait sommeil.
noire !
— T’es permissionnaire ?
— Tu parles d’un déménagement. Quand
j’m’ai installé à Marcoussis avec ma famille, ça — Oui, dit Eudore, j’en rentre.
a fait moins d’chichi. C’est vrai qu’j’suis pas — Ben, mon vieux, dit le tringlot en
chichiard non plus. s’éloignant, t’es pas à plaindre, si t’as comme ça
On se tait et alors on entend Cocon qui dit : six jours de permission dans l’bidon.

— Pour voir passer toute l’armée française Mais voilà que quatre hommes descendaient
qui tient les lignes – je ne parle pas de c’qui est la route, d’un pied lourd et pas pressé, et leurs
installé en arrière, où il y a deux fois plus souliers, à cause de la boue, étaient énormes
d’hommes encore, et des services comme des comme des caricatures de souliers. Ils
ambulances qu’ont coûté 9 millions et qui vous s’arrêtèrent comme un seul homme en
évacuent des 7000 malades par jour – pour la apercevant le profil d’Eudore.
voir passer dans des trains de soixante wagons — V’là Eudore ! Eh ! Eudore ! Eh ! cette
qui se suivraient sans arrêt à un quart d’heure vieille noix, c’est donc que t’es r’venu !
d’intervalle, il faudrait quarante jours et s’écrièrent-ils ensuite, en s’élançant vers lui, et
quarante nuits. en lui tendant leurs mains aussi grosses que s’ils
— Ah ! disent-ils. portaient des gants de laine rousse.
54 Les classiques du matérialisme dialectique 54

— Bonjour, les enfants, dit Eudore. embêtés de m’voir embêté dans leur compagnie.
Mais qu’y faire ? À la fin du sixième jour – à la
— Ça s’est bien tiré ? Quoi qu’tu dis, mon
fin d’ma perme, la veille de rentrer ! – un jeune
gars, quoi ?
homme en vélo – l’fils Florence – m’apporte une
— Oui, répondit Eudore. Pas mal. lettre de Mariette, qu’elle n’avait pas encore son
— Nous v’nons d’corvèe de vin ; nous avons laissez-passer… »
fait not’ plein. On va rentrer ensemble, pas ? — Ah ! malheur ! exclamèrent les
Ils descendirent à la queue leu-leu le talus de interlocuteurs.
la route et s’en allèrent bras dessus bras dessous — … mais, continua Eudore, qu’y avait
à travers le champ enduit d’un mortier gris où qu’une chose à faire, c’était que j’demand’, moi,
la marche faisait un bruit de pâte brassée au la permission au maire de Mont-Saint-Éloi, qui
pétrin. d’mand’rait à l’autorité militaire, et que j’aille
— Comme ça, t’as vu ta femme, ta petite de ma personne, et au galop, à Villers, la voir.
Mariette, pisque tu n’vivais que pour ça, et que — Il aurait fallu faire ça l’premier jour, et
tu n’pouvais pas ouvrir ton bec sans nous visser pas l’sixième !
un ours à propos d’elle !
— Videmment, mais j’avais peur d’m’croiser
La figure pâlotte d’Eudore se pinça. avec elle et d’la louper, vu que, dès mon arrivée,
— Ma femme, je l’ai vue, bien sûr, mais une j’l’attendais toujours, et qu’à chaque instant
petite fois seulement. Y a pas eu plan d’avoir j’pensais la voir dans la porte ouverte. J’ai fait
mieux. C’est pas d’veine, j’dis pas, mais c’est c’qu’elle me disait.
comme ça. — En fin de compte, t’l’as vue ?
— Comment ça ? — Qu’un jour, ou plutôt qu’une nuit,
— Comment ! Tu sais que nous habitons répondit Eudore.
Villers-l’Abbé, un hameau de quatre maisons ni — Ça suffit ! s’écria gaillardement Lamuse.
plus ni moins, à cheval sur une route. Une de
— Eh oui ! renchérit Paradis. En une nuit,
ces maisons, c’est justement notre estaminet,
un zigotteau comme toi, ça en fait, et même ça
qu’elle tient ou plutôt qu’elle retient depuis que
en prépare, du boulot !
l’patelin n’est plus amoché par le marmitage.
— Aussi, vise-le, c’t’air fatigué ! Tu parles
» Et alors, en vue d’une permission, elle
d’une louba qu’i’ s’est envoyée, ce va-nu-pieds-
avait demandé un laissez-passer pour Mont-
là ! Ah ! charogne, va !
Saint-Éloi, où sont mes vieux, et moi, ma perme
était pour Mont-Saint-Éloi. Tu saisis la Eudore secoua sa figure pâle et sérieuse sous
combine ? l’averse des quolibets scabreux.
» Comme c’est une petite femme de tête, tu — Les gars, bouclez-les cinq minutes, vos
sais, elle avait demandé son laissez-passer bien grandes gueules.
avant la date qu’on croyait de mon départ en
— Raconte-nous ça, petit.
perme. Quoique ça, mon départ est arrivé, si
j’peux dire, avant qu’elle ait eu son — C’est pas une histoire, dit Eudore.
autorisation. J’suis parti tout d’même : tu sais — Alors, tu disais que t’avais l’cafard entre
qu’à la compagnie faut pas louper son tour. tes vieux ?
J’suis donc resté avec mes vieux à attendre.
— Eh oui ! I’s avaient beau essayer de
J’les aime bien, mais j’faisais tout de même la
m’remplacer Mariette avec des belles tranches
gueule. Eux, ils étaient contents de me voir et
de notre jambon, de l’eau-de-vie de prune, des
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 55

raccommodages de linge et des petites gâteries… est entré en bande… On était cinq vieux
(Et même j’ai r’marqué qu’i’s s’ret’naient de camarades qui s’connaissaient pas. Je
s’engueuler comme d’habitude.) Mais tu parles n’retrouvais rien de rien. Par là, ça a été plus
d’une différence ; et c’était toujours la porte que bombardé encore que par ici, et pis l’eau, et
j’regardais pour voir si des fois elle remuerait puis, ça f’sait soir.
pas et s’changerait en femme. J’ai donc visité
» J’vous ai dit qu’il n’y a qu’quatre maisons
l’maire et je m’suis mis en route, hier, vers les
dans l’pat’lin. Seulement, elles sont loin l’une de
deux heures de l’après-midi – vers les quatorze
l’autre. On arrive dans le bas de la hauteur.
heures, j’peux bien dire putôt, vu que j’comptais
J’savais pas très bien où j’étais, non plus qu’les
bien les heures depuis la veille ! J’avais donc
copains qui avaient pourtant une petite idée du
plus juste qu’une nuit d’permission !
pays, vu qu’i’s étaient des environs – tant plus
» En approchant, à la brune, par la portière qu’l’eau tombait à pleins seaux. .
du wagon du petit chemin de fer qui marche
» Ça d’venait impossible d’aller pas vite. On
encore là-bas sur des bouts de voie, je
s’met à courir. On passe devant la ferme des
r’connaissais à moitié le paysage et à moitié je
Alleux – une espèce de fantôme de pierre ! – qui
le r’connaissais pas. Je l’sentais par-ci par-là
est la première maison. Des morceaux de murs
tout d’un coup qui s’refaisait et se fondait dans
comme des colonnes déchirées qui sortaient de
moi comme si il s’mettait à m’parler. Puis, i’
l’eau : la maison avait fait naufrage, quoi.
s’taisait. À la fin, on a débarqué, et il a fallu,
L’autre ferme, un peu plus loin, noyée kif-kif.
c’qu’est un comble, aller à pied jusqu’à la
dernière station. » Notre maison est la troisième. Elle est au
bord de la route qu’est tout sur le haut de la
» Jamais, mon vieux, jamais j’ai eu temps
pente. On y grimpe, face à la pluie qui nous
pareil : six jours qu’i’ pleuvait ; six jours que le
tapait d’sus et commençait dans l’ombre à nous
ciel i’ lavait la terre et la r’lavait. La terre
aveugler – on se sentait l’froid mouillé dans
s’amollissait et s’bougeait et allait dans des
l’œil, v’lan ! – et à nous mettre en débandade,
trous et en f’sait d’autres. »
tout comme des mitrailleuses.
— Ici aussi. La pluie n’a pas décessé que
» La maison ! J’cours comme un dératé,
c’matin.
comme un Bicot à l’assaut. Mariette ! Je la vois
— C’est bien ma veine. Aussi partout des dans la porte lever les bras au ciel, derrière c’te
ruisseaux grossis et nouveaux qui venaient mousseline de soir et de pluie – de pluie si forte
effacer comme des lignes sur le papier, la qu’elle la refoulait et la retenait toute penchée
bordure des champs ; des collines qui coulaient entre les montants de la porte, comme une
depuis le haut jusqu’en bas. Des coups de vent Sainte-Vierge dans sa niche. Au galop, je me
qui faisaient dans la nuit, tout d’un coup, des précipite, mais pourtant, j’pense à faire signe
nuages de pluie passant et roulant au galop et aux camaros d’m’suivre. On s’engouffre dans la
nous cinglant les pattes, et la figure et l’cou. maison. Mariette riait un peu et avait la larme à
l’œil d’me voir, et elle attendait qu’on soit tout
» C’est égal, quand j’ai arrivé pédibus à la
seuls ensemble pour rire et pleurer tout à fait.
station, il en aurait fallu un qui fasse une
J’dis aux gars de se r’poser et de s’asseoir les
rudement laide grimace pour me faire retourner
uns sur les chaises, les autres sur la table.
en arrière !
» — Où vont-ils, ces messieurs, demanda
» Mais v’là-t-i’ pas qu’en arrivant au pays,
Mariette. — Nous allons à Vauvelles. — Jésus !
on était plusieurs : d’autres permissionnaires,
qu’elle dit, vous n’y arriverez pas. Vous ne
qui n’allaient pas à Villers, mais étaient obligés
pouvez pas faire cette lieue-là par la nuit avec
d’y passer pour aller aut’ part. De c’te façon, on
des chemins défoncés et des marais partout.
56 Les classiques du matérialisme dialectique 56

N’essayez même pas. — Ben, on ira d’main alors Mariette nous voit encore rentrer à la file, tous
; on va seulement chercher où passer la nuit. les cinq, trempés comme des soupes.
— J’vais aller avec vous, que j’dis, jusqu’à la
» On est là, à tourner et r’tourner dans notre
ferme du Pendu. Y a d’la place, c’est pas ça qui
petite chambre qu’est tout ce que contient la
manque là-dedans. Vous y ronflerez et pourrez
maison, vu qu’c’est pas un palais.
partir au p’tit jour. Jy ! mettons-y un coup
jusque-là. » — Dites donc, madame, demanda un des
bonhommes, y aurait-il pas une cave ici ?
» Cette ferme, la dernière maison de Villers,
elle est sur la pente ; aussi y avait des chances » — Y a d’ l’eau d’dans, que fait Mariette :
qu’elle soye pas enfoncée dans l’eau et la vase. on ne voit pas la dernière marche de l’escalier,
qui n’en a que deux.
» On r’sort. Quelle dégringolade ! On était
mouillé à n’pas y t’nir, et l’eau vous entrait » — Ah ! zut alors, dit l’bonhomme, parce
aussi dans les chaussettes par les semelles et par que j’vois qu’y a pas d’grenier non plus…
le drap du froc, détrempé et transpercé aux » Au bout d’un p’tit moment, i’ s’lève :
g’noux. Avant d’arriver à c’Pendu, on rencontre
» — Bonsoir, mon vieux, qu’i’ m’dit. On les
une ombre en grand manteau noir avec un falot.
met.
À lève le falot et on voit un galon doré sur la
manche, puis une figure furibarde. » — Quoi, vous partez par un temps pareil,
les copains ?
» — Qu’est-ce que vous foutez là ? dit
l’ombre en campant en arrière et en mettant un » — Tu penses, dit c’type, qu’on va
poing sur la hanche, tandis que la pluie faisait t’empêcher de rester avec ta femme !
un bruit de grêle sur son capuchon. » — Mais, mon pauv’ vieux.
» — C’est des permissionnaires pour » — Y a pas d’mais. Il est neuf heures du
Vauvelles. Ils peuvent pas r’partir à c’soir. I’s soir ; et t’es obligé de ficher le camp avant
voudraient coucher dans la ferme du Pendu. l’jour. Allons, bonsoir. Vous v’nez, vous autres ?
» — Quoi vous dites ? Coucher ici ? C’est-i’ » — Pardine ! que disent les gars. Bonne
qu’vous seriez marteaux ? C’est ici le poste de nuit, messieurs dames.
police. J’suis l’sous-officier de garde, et il y a
des prisonniers boches dans les bâtiments. Et » Les v’là qui gagnent la porte, l’ouvrent.
même, j’vas vous dire, qu’i’ dit : il faudrait voir Mariette et moi, on s’est regardé tous les deux.
à c’que vous vous fassiez la paire d’ici, en moins On n’a pas bougé. Puis on s’est regardé encore,
de deux. Bonsoir. et on s’est élancé sur eux. J’ai attrapé un pan
de capote, elle, une martingale, tout ça mouillé
» Alors on fait d’mi-tour et on se r’met à à tordre.
r’descendre en faisant des faux pas comme si on
était schlass, en glissant, en soufflant, en » — Jamais de la vie. On vous laissera pas
clapotant, en s’éclaboussant. Un des copains partir. Ça se peut pas.
m’crie dans la pluie et le vent : « On va » — Mais…
toujours t’accompagner jusqu’à chez toi ;
» — Y a pas d’mais, que je réponds pendant
pisqu’on n’a pas d’maison, on a l’temps. »
qu’elle boucle la lourde. »
» — Où allez-vous coucher ? — On trouvera
— Alors quoi ? demanda Lamuse.
bien, t’en fais pas, pour qué qu’heures qu’on a à
passer ici. — On trouv’ra, on trouv’ra, c’est pas — Alors, rien du tout, répondit Eudore. On
dit, que j’dis… En attendant, rentrez un instant. est resté comme ça, bien sagement – toute la
Un p’tit moment, c’est pas d’refus. » Et nuit. Assis, calés dans des coins, à bâiller,
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 57

comme ceux qui veillent un mort. On a parloché adieu. I’s savaient bien qu’ils avaient été
un peu d’abord. De temps en temps, l’un disait : bougrement de trop cette nuit ; mais j’voyais
« Est-ce qu’il pleut encore ? » et allait voir, et bien qu’i’s n’savaient pas s’il était convenable
disait : « I’ pleut. » Du reste, on l’entendait. Un de parler de c’t’affaire-là ou de n’pas en parler
gros, qui avait des moustaches de Bulgare, du tout.
luttait contre le sommeil comme un sauvage.
» Le gros Macédonien s’y est décidé :
Quelquefois, un ou deux dormaient dans le tas ;
mais il y en avait toujours un qui bâillait et » — On vous a bien emmerdés, hein, ma
ouvrait un œil, par politesse, et s’étirait ou se p’tite dame ?
levait à moitié pour se rasseoir mieux. » I’ disait ça pour montrer qu’il était bien
» Mariette et moi, on n’a pas dormi. On s’est élevé, l’vieux frère.
regardé, mais on regardait aussi les autres, qui » Mariette le r’mercie et lui tend la main.
nous regardaient, et voilà.
» — C’est rien d’ça, monsieur. Bonne
» Le matin est venu débarbouiller la fenêtre. permission !
Je me suis levé pour aller voir le temps. La pluie
» Et moi, j’te la serre dans mes bras et j’te
n’avait guère diminué. Dans la chambre, je
l’embrasse le plus longtemps que j’peux,
voyais des formes brunes qui bougeaient,
pendant une demi-minute… Pas content – dame,
respiraient fort. Mariette avait les yeux rouges
y avait d’quoi ! – mais content tout de même
de m’avoir regardé toute la nuit. Entre elle et
que Mariette n’ait pas voulu fiche dehors les
moi, un poilu, en grelottant, bourrait une pipe.
camarades comme des chiens. Et j’sentais aussi
» On tambourine à la vitre. J’entrouvre. Une qu’elle me trouvait brave de ne l’avoir point
silhouette au casque tout ruisselant, comme fait.
apportée et poussée là par le vent terrible qui
» — Mais c’est pas tout ça, dit l’un des
souffle et qui entre avec, apparaît et demande :
permissionnaires en rel’vant un pan d’sa capote
» — Eh ! l’estaminet, y a-t-il moyen d’avoir et en fourrant sa main dans sa poche de froc.
du café ? C’est pas tout ça ; combien qu’on vous doit
» — On y va, monsieur, on y va ! » crie pour les cafés ?
Mariette. » — Rien, puisque vous avez habité cette
» Elle se lève de d’ssus sa chaise, un peu nuit chez moi ; vous êtes mes invités.
engourdie. Elle ne parle point, se regarde dans » — Oh ! madame, pas du tout !…
notre bout de glace, se touche un peu les
» Et voilà-t-il pas qu’on s’fait des
cheveux et elle dit, tout bonnement, c’te
protestations et des petits saluts les uns devant
femme :
les autres ! Mon vieux, tu diras ce que tu
» — J’vais préparer le café pour tout le voudras, on n’est que des pauvres bougres, mais
monde. c’était épatant, cette petite manigance de
» Quand on l’a bu, fallait s’en aller tous. Du politesses.
reste, les clients radinaient chaque minute. » — Allons, jouons-en un air, hein ?
» — Hé, la p’tite mère ! qu’i’ criaient en » Ils filent un à un. Je reste en dernier.
introduisant leur bec par la fenêtre entrouverte,
» Un aut’ passant s’met en ce moment à
vous avez ben un peu d’jus. Comme qui dirait
cogner aux carreaux : encore un qui claquait du
trois jus ! Quatre ! « Et deux encore en plus »,
bec de jus. Mariette, par la porte ouverte, se
que disait une aut’ voix.
penche et lui crie :
» On s’approche de Mariette pour lui dire
58 Les classiques du matérialisme dialectique 58

» — Une seconde ! — Quoi qu’i t’ont fait ?


» Puis elle me met dans les bras un paquet — C’sont des vaches, dit Volpatte.
qu’elle avait prêt.
Il était là, avec sa tête d’autrefois, aux
» — J’avais acheté un jambonneau. C’était oreilles recollées, aux pommettes de Tartare,
pour le souper, nous, tous les deux, en même buté, au milieu du cercle intrigué qui
temps qu’un litre de vin bouché. Ma foi, quand l’assiégeait. On le sentait, au fond de lui-même,
j’ai vu que tu étais cinq, j’ai pas voulu aigri et tumultueux, sous pression, la bouche
l’partager tant, et maintenant encore moins. fermée de force sur du mauvais silence.
Voilà le jambon, le pain, le vin. Je te les donne
Des paroles finirent par déborder de lui. Il se
pour que tu en profites tout seul, mon gars.
retourna – du côté de l’arrière – et montra le
Eux, on leur a donné assez ! qu’elle a dit. »
poing à l’espace infini.
— Pauv’ Mariette, soupire Eudore. Y avait
— Y en a trop, dit-il, entre ses dents grises,
quinze mois que je ne l’avais vue. Et quand est-
y en a trop !
ce que je la reverrai ! Et est-ce que je la
reverrai ? Et il semblait, dans son imagination,
menacer, repousser une marée montante de
» C’était gentil, c’t’idée qu’elle avait. Elle me
fantômes.
fourra tout ça dans ma musette… »
Un peu plus tard, on l’interrogea à nouveau.
Il entr'ouvre sa musette de toile bise.
On savait bien que son irritation ne se
— Tenez, les v’là : l’jambon ici là, et le maintiendrait pas ainsi à l’intérieur, et qu’à la
grignolet, et v’là l’kilo. Eh bien, puisque c’est là, première occasion ce farouche silence
vous ne savez pas ce qu’on va faire ? Nous exploserait.
allons nous partager ça, hein, mes vieux
C’était dans un profond boyau d’arrière où,
poteaux ?
après une matinée de terrassement, on était
réunis pour prendre le repas. Il tombait une
9. La Grande Colère
pluie torrentielle ; on était brouillés et noyés et
Lorsqu’il rentra de son congé de bousculés par l’inondation, et on mangeait
convalescence, après deux mois d’absence, on debout, à la file, sans abri, en plein ciel liquéfié.
l’entoura. Mais il se montrait renfrogné, Il fallait faire des tours de force pour préserver
taciturne et fuyait vers les coins. le singe et le pain des jets qui coulaient de tous
les points de l’espace, et on mangeait, en se
— Eh bien quoi ! Volpatte, tu dis rien ?
cachant autant que possible, les mains et la
C’est tout ça qu’tu dis ?
figure sous les capuchons. L’eau grêlait, sautait
— Parle-nous de c’que t’as vu pendant ton et ruisselait sur les molles carapaces de toile ou
hôpital et ta convalo, vieille cloche, depuis le de drap et venait, tantôt brutalement et tantôt
jour que t’es parti avec tes bandages, et ta sournoisement, détremper nos personnes et
gueule entre parenthèses. Paraît qu’t’as été dans notre nourriture. Les pieds s’enfonçaient de plus
les bureaux. Parle, quoi, nom de Dieu ! en plus, prenaient largement racine dans le
— J’veux pus rien dire de ma putain de vie, ruisseau qui courait au fond du fossé argileux.
dit enfin Volpatte. Quelques têtes riaient, la moustache
— Quoi qu’tu dis ? Quoi qu’i’ dit ? dégoulinante, d’autres grimaçaient d’avaler du
pain spongieux et de la viande lessivée et d’être
— J’suis dégouté, v’là c’que j’suis ! Les gens, cinglés par les gouttes qui leur assaillaient de
j’les débecte, t j’les r’débecte, tu peux leur dire. tous côtés la peau au moindre défaut de leur
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 59

épaisse cuirasse bourbeuse. et i’s ont commencé à m’faire une mauvaise


impression sur moi. Toutes sortes de services, de
Barque, qui serrait sa gamelle sur son cœur,
sous-services, de directions, de centres, de
brailla à Volpatte :
bureaux, de groupes. Pendant les premiers
— Alors, des vaches, tu dis, qu’t’as vues, là- temps, quand t’es là-dedans, autant de
bas d’où c’que tu d’viens ? bonhommes tu rencontres, autant d’services
— Exemple ? cria Blaire dans un différents qui se ressemblent pas comme noms.
redoublement de rafale qui secouait les paroles C’est à en devenir r’tourné. Mon vieux, celui qui
et les éparpillait. Quoi qu’t’as vu en fait a inventé les noms de tous ces services, il avait
d’vaches ? une rude tête !

— Y a… commença Volpatte, et pis… Y en a » Alors, tu veux pas qu’j’en soye


trop, nom de Dieu ! Y a… indigestionné ? J’en ai plein mes mirettes et
malgré moi, quand j’fais à moitié aut’ chose,
Il essayait de dire ce qu’il y avait. Il ne
j’en rêve à moitié !
pouvait que répéter : « Y en a trop » ; il était
oppressé et soufflait, et il avala une bouchée » Ah ! mon vieux, ruminait notre camarade,
déliquescente de pain, et il ravala aussi la masse tous ces mecs qui baguenaudent et qui
désordonnée et étouffante de ses souvenirs. papelardent là-dedans, astiqués, avec des
kébrocs et des paletots d’officiers, des bottines –
— C’est-i’ des embusqués qu’tu veux
qui marquent mal, quoi – et qui mangent du fin,
causer ?
s’mettent, quand ça veut, un cintième de casse-
— Tu parles ! pattes dans l’cornet, s’lavent plutôt deux fois
Il avait lancé par-dessus le talus le restant de qu’une, vont à la messe, n’défument pas et l’soir
son bœuf, et ce cri, ce soupir, sortit violemment s’empaillent dans la plume en lisant sur le
de sa bouche comme d’une soupape. journal. Et ça dira, après : « J’suis t’été à la
guerre. »
— T’en fais pas pour les embusqués, vieille
colique, conseilla Barque, goguenard, mais non
sans quelque amertume. À quoi ça sert ? Un point avait surtout frappé Volpatte et
Ramassé et dissimulé sous le toit fragile et ressortait de sa vision confuse et passionnée :
inconsistant de son capuchon ciré où l’eau — Tous ces poilus-là, ça n’emporte pas son
précipitait un glacis brillant, et tendant sa couvert et son quart, pour manger sur le pouce.
gamelle vide à la pluie pour la nettoyer, I’ leur faut ses aises. I’s préfèr’t mieux aller
Volpatte gronda : s’installer chez une mouquère de l’endroit, à une
— J’suis pas maboul tout à fait, et j’sais bien table exprès pour eux, pour chiquer la légume,
qu’des mecs de l’arrière, l’en faut. Qu’on aye et la rombière leur carre dans son buffet leur
besoin d’traîne-pattes, j’veux bien… Mais y en a vaisselle, leurs boîtes de conserves et tout leur
trop, et ces trop-là, c’est toujours les mêmes, et bordel pour le bec, enfin, les avantages de la
pas les bons, voilà ! richesse et de la paix dans ce sacré nom de Dieu
d’arrière !
Soulagé par cette déclaration qui mettait un
peu de lumière à travers le sombre méli-mélo Le voisin de Volpatte secoua la tête sous les
des colères qu’il rapportait parmi nous, Volpatte cataractes qui tombaient du ciel et dit :
parla par bribes, à travers les nappes acharnées — Tant mieux pour eux.
de pluie :
— J’suis pas maboul… recommença à dire
— Dès le premier patelin où on m’a expédié Volpatte.
à petite vitesse, j’en ai vu des chiées, des chiées,
60 Les classiques du matérialisme dialectique 60

— P’t’êt’ ; mais t’es pas conséquent. — Qu’est-ce que c’est qu’ça ?


Volpatte se sentit injurié par ce terme ; il À ce moment, il se produisit une accalmie, et
sursauta, leva furieusement la tête, et la pluie le mauvais temps laissa tant bien que mal parler
qui le guettait s’appliqua en paquet sur sa Volpatte, qui dit :
figure.
— I’ m’a servi d’guide dans tout le fouillis du
— Non, mais des fois ! Pas conséquent ! dépôt comme dans une foire, vu qu’il était lui-
C’purin-là ! même une des curiosités de l’endroit. I’
m’menait dans des couloirs, des salles de
— Parfaitement, monsieur, reprit le voisin.
maisons ou d’baraquements supplémentaires ; i’
J’dis qu’tu rousses et qu’pourtant tu voudrais
m’entr’ouvrait une porte à étiquette ou m’la
bien être à leur place, à ces Jean Foutre.
montrait et i’ m’disait : « Vise ça, et ça donc,
— Pour sûr, mais qu’est-ce que ça prouve, vise-le ! » J’ai visité avec lui ; mais lui n’est pas
face de fesse ? D’abord, nous, on a été au revenu, comme moi, aux tranchées : n’t’en fais
danger et ce s’rait bien not’ tour. C’est toujours pas. I’ n’en r’venait du reste pas non plus, fais
les mêmes, que j’te dis, et pis, pa’ce qu’y a là- t’en pas. C’t’anguille, la première fois que j’l’ai
d’dans des jeunes qu’est fort comme un bœuf, et vue, elle marchait tout doucement dans la cour :
balancé comme un lutteur, et pis pa’c’qu’y en a « C’est l’service courant », qu’i’ m’dit. On a
trop. Tu vois, c’est toujours « trop » que j’dis, causé. L’lendemain, i’ s’était fait coller
parce que c’est ça. ordonnance, pour couper à un départ, vu
— Trop ! qu’en sais-tu, vilain ? Ces services, qu’c’était son tour de partir depuis
connais-tu qui i’ sont ? l’commencement d’la guerre.

— J’sais pas c’qu’i’ sont, repartit Volpatte, » Sur le pas de la porte où il s’était pognoté
mais j’dis… toute la nuit dans un plumard, i’ cirait les
godasses de son ouistiti : des palaces pompes
— Tu crois qu’c’est pas un fourbi d’faire
jaunes. I’ leur z’y collait d’l’encaustique, î’ les
marcher toutes les affaires des armées ?
dorait, mon vieux. J’m’ai arrêté pour voir ça. Le
— J’m’en fous, mais… gars m’a raconté son histoire. Mon vieux, j’me
— Mais tu voudrais que ce s’rait toi, pas ? rappelle plus besef de c’bourrage de crâne arabe,
goguenarda le voisin invisible qui, au fond de pas plus que j’me rappelle de l’Histoire de
son capuchon sur lequel se déversaient les France et des dates qu’on chantait à l’école.
réservoirs de l’espace, cachait soit une grande Jamais, mon vieux, i’ n’avait été envoyé sur le
indifférence, soit l’impitoyable désir de faire front, quoique de la classe 3 et un costaud
monter Volpatte. bougre, tu sais. L’danger, la fatigue, la mocherie
de la guerre, c’était pas pour lui, pour les
— J’sais pas y faire, dit simplement celui-ci. autres, oui. I’ savait que si i’ mettait l’pied sur
— Y en a qui sav’t pour toi, intervint la voix la ligne de feu, la ligne prendrait toute la bête,
aiguë de Barque ; j’en ai connu un… aussi i’ coulait de toutes les pattes pour rester
sur place. On avait essayé de tous les moyens
— Moi aussi, j’en ai vu ! hurla désespérément
pour le posséder, mais c’était pas vrai, il avait
Volpatte dans la tempête. Tiens, pas loin du
glissé des pinces de tous les capitaines, de tous
front, à j’sais pas quoi, où il y a l’hôpital
les colonels, de tous les majors, qui s’étaient
d’évacuation et une sous-intendance, c’est là
pourtant bougrement foutus en colère contre lui.
qu’j’ai rencontré c’t’anguille.
I’ m’racontait ça. Comment qu’i’ f’sait ?
Le vent, qui passait sur nous, demanda en I’ s’laissait tomber assis. I’ prenait un air con.
cahotant : I’ faisait l’saucisson. I’ d’venait comme un
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 61

paquet de linge sale. « J’ai comme une espèce dans son récit de voyage. Y en a des maisons
de fatigue générale », qu’i’ chialait. On savait entières, des rues, des quartiers. J’ai vu que
pas comment l’prendre et, au bout d’un temps, mon tout petit coin de l’arrière, un point, et j’en
on le laissait tomber, i’ s’faisait vomir par tout ai plein la vue. Non, j’n’aurais pas cru
un chacun. V’là. I’ changeait sa manière aussi qu’pendant la guerre y avait tant d’hommes sur
suivant les circonstances, tu saisis ? Qué’qu’fois, des chaises…
l’pied y faisait mal, dont i’ savait salement bien
Une main, dans la file, sortit, tâta l’espace.
s’servir. Et pis, i’ s’arrangeait, l’était au courant
des binaises, savait toutes les occases. Tu parles — V’là la sauce qui n’tombe plus…
d’un mecton qui connaissait les heures des — Alors, on va s’en aller, t’vas vouère…
trains ! Tu l’voyais s’rentrer en s’glissant en
En effet, on cria : « Marche ! »
douce dans un groupe du dépôt où c’était l’filon,
et y rester, toujours en douce poil poil, et L’averse s’était tue. On défila dans la longue
même, i’ s’donnait beaucoup d’mal pour que les mare mince qui stagnait dans le fond de la
copains ayent besoin de lui. I’ s’levait à des tranchée et sur laquelle, l’instant d’avant, se
trois heures du matin pour faire le jus, allait trémoussaient des plaques de pluie.
chercher de l’eau pendant que les autres Le murmure de Volpatte reprit dans le fatras
bouffaient ; enfin quoi, partout où i’ s’était du déambulement et les remous des pas
faufilé, il arrivait à être d’la famille, c’pauv’ pataugeurs.
type, c’te charogne ! Il en mettait pour ne pas
en mettre. I’ m’faisait l’effet d’un mec qu’aurait Je l’entendais, en regardant se balancer
gagné honnêtement cent balles avec le travail et devant moi les épaules d’une pauvre capote
l’emmerdement qu’il apporte à fabriquer un pénétrée jusqu’aux os.
faux billet de cinquante. Mais voilà : C’était après les gendarmes qu’en avait alors
I’ raboulera sa peau, çui-là. Au front, i’ s’rait Volpatte.
emporté dans l’mouvement, mais pas si bête !
— À m’sure que tu tournes le dos à l’avant,
I’ s’fout d’ceux qui prennent la bourre sur la
t’en vois de plus en plus.
terre, et i’ s’foutra d’eux plus encore quand i’s
seront d’ssous. Quand i’s auront fini tous de — I’ n’ont pas l’même champ d’bataille que
s’battre, i’ r’viendra chez lui. I’ dira à ses amis nous.
et connaissances : « Me v’là sain t’et sauf », et Tulacque avait une vieille rancune contre
ses copains s’ront contents, parce que c’est un eux.
bon type, avec des magnes gentilles, tout
— Faut voir, dit-il, comment dans les
saligaud qu’il est, et – c’est bête comme tout –
cantonnements les frères se développent, pour
mais c’t’enfant d’vermine-là, tu l’gobes.
chercher d’abord où bien loger et bien manger.
» Eh bien, des clients de c’calibre-là, faut pas Et puis, après qu’la chose du bidon est réglée,
croire qu’y en ait qu’un : y en a des tinées dans pour choper les débits clandestins. Tu les vois
chaque dépôt, qui s’cramponnent et serpentent guetter avec la queue de l’œil les portes des
on ne sait pas comment à leur point d’départ, et casbas pour voir si des fois des poilus n’en
disent : « J’marche pas », et marchent pas, et sortent pas en douce, avec un air d’avoir deux
on n’arrive jamais à les pousser jusqu’au airs, en r’luquant d’droite et d’gauche et en se
front. » léchant les moustaches.
— C’est pas nouveau, tout ça, dit Barque. — Y en a d’bons : j’en connais un, dans mon
Nous l’savons, nous l’savons ! pays, la Côte d’Or, d’où j’suis…
— Y a les bureaux ! ajouta Volpatte, lancé — Tais-toi, interrompit péremptoirement
62 Les classiques du matérialisme dialectique 62

Tulacque. I’ s’valent tous ; y en a pas un pour verbaliser à tour de bras, même contre les
raccommoder l’autre. riches, même contre les puissants ! » qu’i’ disait.
— Oui, i’ sont heureux, dit Volpatte. Mais tu — Moi, dit Lamuse, j’ai vu un gendarme qui
crois p’t’êt’ qu’i’ sont contents ? Pas du tout… était juste : « Le gendarme est sobre en général,
I’s roussent. qu’î’ disait. Mais il y a toujours de sales bougres
partout, pas ? Le gendarme fait positivement
Il rectifia :
peur à l’habitant, c’est un fait, qu’i’ disait ; eh
— Y en a un qu’j’ai rencontré et qui bien, je l’avoue, y en a qui abusent à ça, et
roussait. Il était bougrement embêté par la ceux-là – qu’est la racaille de la gendarmerie –
théorie : « C’est pas la peine d’apprendre la s’font servir des p’tits verres. Si j’étais chef ou
théorie, qu’i’ disait, elle change tout l’temps. brigadier, j’les visserais, ceuss-là, et pas un peu,
T’nez, le service prévôtal ; eh bien, vous qu’i’disait, parce que l’opinion publique, qu’i’
apprenez c’qui fait le principal chapitre de la disait encore, s’en prend au corps de métier du
chose, après c’n’est plus ça. Ah ! quand cette fait de l’abus d’un seul agent verbalisateur. »
guerre s’ra-t-elle finie ? » qu’i’ disait.
— Moi, dit Paradis, un des plus mauvais
— I’s font ce qu’on leur dit de faire, ces gens, jours de ma vie, c’est qu’une fois j’ai salué un
hasarda Eudore. gendarme, le prenant pour un sous-lieutenant,
— Bien sûr. C’est pas d’leur faute, en avec ses brisques blanches. Heureusement (j’dis
somme. N’empêche que ces soldats de pas ça pour me consoler, mais parce que tout
profession, pensionnés, médaillés – alors que d’même c’est p’t’êt’ vrai), heureusement que
nous, on est qu’des civils – auront eu une drôle j’crois qu’i’ m’a pas vu.
de façon de faire la guerre. Un silence.
— Ça m’fait penser à un forestier qu’j’ai vu — Oui, videmment, murmurent les hommes.
aussi, dit Volpatte, qui f’sait d’la rouscaillure Mais quoi faire ? Faut pas s’en faire.
rapport aux corvées qu’on l’obligeait. « C’est

dégoûtant, m’disait c’t’homme, c’qu’on fait
d’nous. On est des anciens sous-offs, des soldats Un peu plus tard, alors que nous étions assis
ayant au moins quatre années de service. On le long d’un mur, le dos aux pierres, les pieds
nous donne la haute paie, c’est vrai ; et après ? enfoncés et plantés par terre, Volpatte continua
Nous sommes des fonctionnaires ! Mais on nous son déballage d’impressions.
humilie. Dans les Q.G., on nous fait nettoyer, et
— J’entre dans une salle qu’était un bureau
enlever les ordures. Les civils voient
du Dépôt, celui d’la comptabilité, j’crois bien.
c’traitement qu’on nous inflige et nous
Elle grouillait d’tables. Y avait du monde là-
dédaignent. Et si tu as l’air de rouspéter, c’est
d’dans comme au marché. Un nuage de paroles.
tout juste si on n’parle pas de t’envoyer aux
Tout au long des murs de chaque côté, et au
tranchées, comme les fantassins ! Qu’est-ce que
milieu, des types assis devant leur étalage
devient notre prestige ! Quand nous serons de
comme des marchands d’vieux papiers. J’avais
retour dans les communes, comme gardes, après
fait une demande pour être reversé dans mon
la guerre – si on en revient, de la guerre – les
régiment et on m’avait dit : « Démerde-toi et
gens, dans les communes et les forêts, diront :
occupe-toi z’en. » J’tombe sur un sergent, un
« Ah ! c’est vous que vous décrottiez les rues à
p’tit poseur, frais comme l’œil, à lorgnon d’or –
X… ? » Pour reprendre notre prestige
des lunettes à galon. Il était jeune, mais étant
compromis par l’injustice et l’ingratitude
rengagé, il avait l’droit de n’pas partir à l’avant.
humaines, j’sais bien – qu’i’ disait – qu’il va
J’y dis : « Sergent ! » Mais i’ n’m’écoute pas, en
falloir verbaliser, et verbaliser encore, et
train qu’il était d’engueuler un scribe : « C’est
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 63

malheureux, mon garçon, qu’i’ disait : j’vous ai comme la grande attaque était commencée et
dit vingt fois qu’il fallait en notifier un pour que les permissions étaient suspendues,
exécution au Chef d’Escadron, Prévôt du C.A., i’ n’avait pus rien à faire : « Chic ! alors ! »
et un à titre de renseignement, sans signature, qu’i’ disait.
mais avec mention de la signature, au Prévôt de
» Et ça, c’est une table dans une salle, dans
la Force Publique d’Amiens et des centres de la
un service, dans un dépôt. J’en ai vu d’autres,
région dont vous avez la liste – sous couvert,
pis d’autres, de plus en plus. J’sais pus, c’est à
bien entendu, du général commandant la région.
d’venir louftingue, que j’te dis. »
C’est pourtant bien simple », qu’i’ disait.
— I’s avaient des brisques ?
» J’m’ai éloigné de trois pas pour attendre
qu’il ait fini d’engueuler. Cinq minutes après, je — Pas beaucoup là, mais dans les services
m’suis approché du sergent. I’ m’a dit : « Mon qui sont en deuxièmes lignes, tous en ont : t’as
brave, j’ai pas l’temps d’m’occuper d’vous, j’ai là d’dans des collections, des jardins
bien d’autres choses en tête. » En effet, il était d’acclimatation de brisquards.
dans tous ses états devant sa machine à écrire, — C’que j’ai vu de plus joli en fait
c’t’espèce de moule, pa’c’qu’il avait oublié, qu’i’ d’brisquards, dit Tulacque, c’est un
disait, d’appuyer sur le levier d’la touche des automobiliste habillé dans un drap qu’t’aurais
majuscules, et alors, au lieu de souligner le titre dit du satin, avec des brisques fraîches et des
de sa page, il avait foutu en plein dessus une cuirs d’officier anglais, tout soldat de 2e classe
ligne de 8. Alors, i’ n’entendait rien et i’ qu’il était. Et l’doigt à la joue, il était appuyé
gueulait contre les Américains, vu qu’le système du coude sur c’te bath voiture ornée de glaces,
de sa machine venait d’là. dont il était l’valet d’chambre. Tu t’serais
» Après, i’ rouspétait contre une autre jambe marré. I’ faisait un rond d’jambe, c’te chic
de laine, parce que sur le bordereau de fripouille !
réparation des cartes, qu’i’ disait, on n’avait pas — C’est tout à fait l’poilu qu’on voit dessiné
mis le Service des Subsistances, le Troupeau de dans les journaux à femmes, les chics petits
Bétail et le Convoi administratif de la 328e D.I. journaux cochons.
» À côté, un outil s’entêtait à tirer sur la Chacun a son souvenir, son couplet sur ce
pâte plus de circulaires qu’elle ne pouvait et sujet tant ruminé des « filoneurs », et tout le
i’ suait sang et eau pour arriver à pondre des monde se met à déborder et à parler à la fois.
fantômes à peine lisibles. D’autres causaient : Un brouhaha nous enveloppe au pied du mur
« Où sont les attaches parisiennes ? » que triste où nous sommes tassés comme des ballots,
demandait un élégant. Et pis i’ n’appellent pas dans le décor piétiné, gris et boueux qui gît
les choses par leur nom : « Dites-moi donc, s’il devant nous, stérilisé par la pluie.
vous plaît, quels sont les éléments cantonnés à
— … Ses frusques commandées au pique-
X… » Les éléments, qu’est-ce que c’est que ce
pouces, pas demandées au garde-mites.
parlage ? dit Volpatte.
— … Planton au Service Routier, pis à la
» Au bout de la grande table où étaient les
Manute, pis cycliste au ravitaillement du XIe
types que j’vous dis et dont j’m’avais approché
Groupe.
et en haut de laquelle le sergent, derrière un
monticule de papelards, se démenait et donnait — … I’ a chaque matin un pli à porter au
des ordres (l’aurait mieux fait de donner Service de l’Intendance, au Canevas du Tir, à
d’l’ordre), un bonhomme ne faisait rien et l’Équipage des Ponts, et le soir à l’A.D. et à
tapotait sur son buvard avec sa patte : il était l’A.T. C’est tout.
chargé, l’frère, du Service des permissions, et — … Quand j’suis rentré d’perme, disait c’t’
64 Les classiques du matérialisme dialectique 64

ordonnance, les bonnes femmes nous définitivement maintenu à Paris, comme attaché
acclamaient à toutes les barrières de passage à à la Boite 60. Pendant qu’t’es là-bas, je reste
niveau du train. « Elles vous prenaient pour des donc dans la capitale à la merci d’un taube ou
soldats », qu’j’y dis… d’un zeppelin ! »
— … « Ah ! qu’j’y dis, vous êtes donc — Ah ! Hi ! Ho !
mobilisé, vous ! qu’j’y dis. — Parfaitement,
Cette phrase répand une douce joie et on la
qu’i’ m’dit, attendu qu’j’ai fait une tournée
digère comme une friandise.
d’conférences en Amérique avec mission du
ministre. C’est p’t’êt’ pas êt’ mobilisé, ça ? Du — Après, reprit Volpatte, je m’suis marré
reste, mon ami, qu’i’ m’dit, j’paye pas mon plus encore pendant cette croûte d’embusqués.
loyer, donc je suis mobilisé. » Comme dîner, ça f’sait bon : d’la morue, vu
qu’c’était vendredi ; mais préparée comme les
— Et moi…
soles Marguerite, est-ce que je sais ? Mais
— Pour finir, cria Volpatte, qui fit taire tous comme parlement…
les bourdonnements, avec son autorité de
— I’s appellent la baïonnette Rosalie, pas ?
voyageur revenant de là-bas, pour finir, j’en ai
vu, d’un seul coup, toute une secouée à un — Oui, ces empaillés-là. Mais pendant
gueuleton. Pendant deux jours, j’ai été comme l’dîner, ces messieurs parlaient surtout d’eux.
aide à la cuisine d’un des groupes de C.O.A., Chacun, pour expliquer qu’i’ n’était pas ailleurs,
parce qu’on ne pouvait pas me laisser à rien disait, en somme, tout en disant aut’ chose et
faire en attendant ma réponse, qui s’dépêchait tout en mangeant comme un ogre : « Moi, j’suis
pas, vu qu’on y avait ajouté une redemande et malade, moi, j’suis affaibli, r’gardez-moi c’te
une archi-demande et qu’elle avait, aller et ruine ; moi, j’suis gaga. » I’s allaient chercher
retour, trop d’arrêts à faire à chaque bureau. des maladies dans l’fond d’eux pour s’en
affubler : « J’voulais partir pour la guerre, mais
» Bref, j’ai été cuistot dans c’bazar. Une fois
j’ai une hernie, deux hernies, trois hernies. »
j’ai servi, vu que l’cuisinier en chef était rentré
Ah ! non, c’gueuleton ! « Les circulaires qui
de permission pour la quatrième fois, et était
parlent d’expédier tout le monde, expliquait un
fatigué. J’voyais et j’entendais c’monde, toutes
loustic, c’est comme les vaudevilles, qu’il
les fois qu’j’entrais dans la salle à manger,
expliquait : y a toujours un dernier acte qui
qu’était dans la Préfecture, et qu’tout c’bruit
vient r’arranger tout le mic-mac du reste.
chaud et lumineux m’arrivait sur la gueule.
C’troisième acte, c’est le paragraphe : « … à
» I’ n’y avait là-dedans rien que des moins que les besoins du service s’y opposent… »
auxiliaires, mais y en avait ben aussi dans Y en a un qui racontait : « J’avais trois amis
l’nombre, du service armé : y avait rien sur qui j’comptais pour un coup d’épaule. Je
qu’exclusivement des vieux, avec en plus voulais m’adresser à eux : l’un après l’autre un
quéqu’jeunes assis par-ci par-là. peu avant que j’fasse la demande, i’s ont été
tués à l’ennemi ; croyez-vous, qu’i’ disait, que
» J’ai commencé a m’ marrer quand un d’ces
j’ai pas de chance ! » Un autre expliquait à un
manches a dit : « Faut fermer les volets, c’est
autre que, quant à lui, il aurait bien voulu
plus prudent. » Mon vieux on était à une pièce
partir, mais que le médecin-major l’avait pris à
de deux cents kilomètres de la ligne de feu, mais
bras-le-corps pour le retenir de force au dépôt
c’vérolé-là, i’ voulait faire croire qu’y aurait
dans l’auxiliaire. « Eh bien, qu’i’ disait, j’me
danger d’bombardement d’aéro…
suis résigné. Après tout, j’rendrai plus d’services
— J’ai bien mon cousin, dit Tirloir, en se en mettant mon intelligence au service du pays
fouillant, qui m’écrit… Tiens, v’là c’qu’i’ qu’en portant l’sac. » Et c’lui qu’était à côté
m’écrit : « Mon cher Adolphe, me voilà faisait : « Oui », avec sa tirelire qu’était plumée
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 65

en haut. Il avait bien consenti à aller à des tranchées ? Jamais de la vie ! «


Bordeaux pendant l’moment où les Boches J’comprends, moi, répondait un mec, qu’ai
approchaient de Paris et où alors Bordeaux trente-sept ans, j’suis arrivé à l’âge de
était devenu la ville chic, mais après il était m’soigner ! » Et pendant que c’t’individu disait
carrément revenu en avant, à Paris, et disait ça, j’pensais à Dumont, l’garde-chasse, qu’avait
quéqu’chose comme ça : « Moi j’suis utile à la quarante-deux ans, qui a été défoncé auprès
France avec mon talent qu’i’ faut absolument d’moi sur la cote 132, si près, qu’après que
que j’conserve à la France. » l’paquet de balles qui lui est entré dans la tête,
mon corps remuait du tremblement du sien.
» I’s parlaient d’autres qu’étaient pas là : du
commandant qui s’mettait à avoir un caractère — Et comment qu’i’s étaient avec toi, ces
impossible et i’s expliquaient que tant plus gibiers ?
i’ d’venait ramolli, tant plus i’ d’venait dur ;
— I’s’foutaient d’moi, mais ne l’montraient
d’un général qui faisait des inspections
pas trop : de temps en temps seulement, quand
inattendues à cette fin de débusquer le monde,
i’s pouvaient pus s’ r’tenir. I’s me r’gardaient du
mais qui, depuis huit jours, était au pieu, très
coin de l’œil et faisaient surtout attention de
malade : « Il va mourir sûrement ; son état
n’pas m’toucher en passant, parce que j’étais
n’inspire plus aucune inquiétude », qu’i’s
encore sale de la guerre.
disaient, en fumant des cigarettes que des poires
de la haute envoient aux dépôts pour les soldats » Ça m’dégoûtait un peu d’être au milieu de
du front. « Tu sais, qu’on disait, le tout p’tit c’t’amoncellement de g’noux creux, mais je
Frazy, qui est si mignon, c’Chérubin, il a enfin m’disais : « Allons, t’es d’passage, Firmin. » Y
trouvé un filon pour rester : on a demandé des a qu’une fois j’ai failli m’fout’ en rogne, c’est
tueurs de bœufs à l’abattoir, et il s’est fait quand un a dit : « Plus tard, quand on
embaucher là-dedans par protection, quoique r’viendra, si on r’vient. » — Ça non ! Il n’avait
licencié en droit et malgré qu’i’ soit clerc de pas le droit de dire ça. Des phrases comme ça,
notaire. Quant au fils Flandrin, il a réussi à pour les avoir au bec, i’ faut les mériter : c’est
s’faire nommer cantonnier. — Cantonnier, lui ? comme une décoration. J’veux bien qu’on
tu crois qu’on va l’laisser ? — Bien sûr, répond filoche, mais pas qu’on joue à l’homme exposé
un d’ces couillons, cantonnier c’est pour quand on a foutu l’camp, avant d’partir. Et tu
longtemps… » les entendais aussi raconter des batailles, car i’s
sont au courant mieux qu’toi des grands
— Tu parles d’imbéciles, gronde Marthereau.
machins et d’la façon dont s’goupille la guerre,
— Et ils étaient tous jaloux, je n’sais pas et après, quand tu r’viendras, si tu r’viens, c’est
pourquoi, d’un nommé Bourin : « Autrefois toi qu’auras tort au milieu de toute cette foule
i’ m’nait la grande vie parisienne : i’ déjeunait de blagueurs, avec ta p’tite vérité.
et dînait en ville. I’ faisait dix-huit visites par
» Ah ! ce soir-là, mon vieux, ces têtes dans la
jour. I’ papillonnait dans les salons depuis five
fumée des lumières, la ribouldingue de ces gens
o’clock jusqu’à l’aube. Il était infatigable pour
qui jouissaient de la vie, qui profitaient de la
conduire les cotillons, organiser des fêtes, avaler
paix ! On aurait dit un ballet d’théâtre, une
des pièces de théâtre, sans compter les parties
fantasmagorie. Y en avait, y en avait… Y en a
d’auto, le tout plein d’champagne. Mais v’là la
encore des cent mille », conclut enfin Volpatte,
guerre. Alors il n’est plus capable, le pauvre
ébloui.
petit, de veiller un peu tard à un créneau et
d’couper du fil de fer. Il lui faut rester Mais les hommes qui payaient de leur force
tranquillement au chaud. Et puis, lui, un et de leur vie la sécurité des autres s’amusaient
Parisien, aller en province, s’enterrer dans la vie de la colère qui l’étouffait, l’acculait dans son
coin et le submergeait sous des spectres
66 Les classiques du matérialisme dialectique 66

embusqués. — Qué’ques piliers de bureau et la garde du


drapeau.
— Heureusement qu’i’ nous parle pas des
ouvriers d’usine qu’ont fait leur apprentissage à — Les vaguemestres.
la guerre et d’tous ceux qui sont restés chez eux
— Les conducteurs, les ouvriers et toute la
sous des prétextes de défense nationale mis sur
section, avec tous ses gradés, et même les
pattes en cinq sec ! murmura Tirette. I’ nous
sapeurs.
jamberait avec ça jusqu’à la Saint-Saucisson.
— Les cyclistes.
— Tu dis qu’y en a des cent mille, peau
d’mouche, railla Barque. Eh bien, en 1914, — Pas tous.
t’entends bien ? Millerand, le ministre de la — Presque tout le service de santé.
Guerre, a dit aux députés : « Il n’y a pas
— Pas des brancardiers, bien entendu,
d’embusqués. »
puisque non seulement i’s font un foutu métier,
— Millerand, grogna Volpatte, mon vieux, je mais qu’i’s s’logent, avec les compagnies et en
l’connais pas, c’t’homme-là, mais, s’il a dit ça, cas d’assaut, chargent avec leur brancard ; mais
c’est vraiment un salaud ! les infirmiers.
⁂ — C’est presque tous curés, surtout à
— Mon vieux, les autres, i’s font c’qui veul’t l’arrière. Parce que, tu sais, les curés qui
dans leur pays, mais chez nous, et même dans portent le sac, j’en ai pas vu lourd, et toi ?
un régiment en ligne, y a des filons, des — Moi non plus. Dans les journaux, mais pas
inégalités. ici.
— On est toujours, dit Bertrand, l’embusqué — Y en a eu, i’ paraît.
de quelqu’un.
— Ah !
— Ça c’est vrai : n’importe comment tu
— C’est égal ! L’fantassin i’ prend qu’èque
t’appelles, tu trouves, toujours, toujours, moins
chose dans c’te guerre-là.
crapule et plus crapule que toi.
— Y en a d’autres aussi qui sont exposés. Y
— Tous ceux qui chez nous ne montent pas
en a pas qu’pour nous !
aux tranchées, ou ceux qui ne vont jamais en
première ligne ou même ceux qui n’y vont que — Si, dit âprement Tulacque, y en a presque
de temps en temps, c’est, si tu veux, des que pour nous !
embusqués et tu verrais combien y en a, si on ⁂
ne donnait des brisques qu’aux vrais
combattants. Il ajouta :

— Y en a deux cent cinquante par régiment — Tu m’diras – j’sais bien c’que tu vas
de deux bataillons, dit Cocon. m’dire – que les automobilistes et les artilleurs
lourds ont pris à Verdun. C’est vrai, mais i’s
— Y a les ordonnances, et à un moment, y ont tout d’même le filon à côté d’nous. Nous, on
avait même les tampons des adjudants. est exposés toujours comme eux l’ont été une
— Les cuistots et les sous-cuistots. fois (et même on a en plus les balles et les
grenades qu’i’s n’ont pas). Les artilleurs lourds,
— Les sergents-majors et le plus souvent les
i’s ont élevé des lapins près d’leurs guitounes et
fourriers.
i’s ont fait des omelettes pendant dix-huit mois.
— Les caporaux d’ordinaire et les corvées Nous, on est vraiment au danger ; ceux qui y
d’ordinaire. sont en partie, ou une fois, n’y sont pas. Alors,
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 67

comme ça, tout le monde y serait : la bonne — Ça dépend des engagés. Ceux qui se sont
d’enfants qui navigue dans les rues d’Paris l’est engagés sans conditions, dans l’infanterie, moi,
aussi, pisqu’y a les taubes et les zeppelins, j’m’incline devant ces hommes-là, autant que
comme disait c’t’andouille que parlait l’copain d’vant ceux qui sont tués ; mais les engagés
tout à l’heure. dans les services ou les armes spéciales, même
l’artillerie lourde, i’ commencent à m’taper sur
— À la première expédition des Dardanelles,
l’os. On les connaît, ceux-là ! I’s diront, en
y a bien eu un pharmacien blessé par un éclat.
f’sant l’gracieux dans leur monde : « J’m’ai
Tu m’crois pas ? C’est vrai pourtant, un officier
engagé pour la guerre. — Ah ! comme c’est
à bordure verte, blessé !
beau, c’que vous avez fait ; vous avez, de votre
— C’est l’hasard, comme j’l’écrivais à propre volonté, affronté la mitraille ! — Mais
Mangouste, conducteur d’un cheval haut-le-pied oui, madame la marquise, j’suis comme ça. »
à la section, et qui a été blessé, mais lui c’était Eh, va donc, fumiste !
par un camion.
— J’connais un monsieur qui s’est engagé
— Mais oui, c’est tel que ça. Après tout, une dans les parcs d’aviation. Il avait un bel
bombe peut dégringoler sur une promenade à uniforme : il aurait mieux fait de s’engager à
Paris, ou à Bordeaux. l’Opéra-Comique.
— Oui, oui. Alors c’est trop facile de dire : — Oui, mais c’est toujours la même histoire.
« Faisons pas d’différence entre les dangers ! » I’ n’aurait pas pu dire après dans les salons :
Minute. Depuis le commencement, y en a « Tenez, me v’la : regardez ma gueule d’engagé
quelques-uns d’eux autres qui ont été tués par volontaire ! »
un malheureux hasard : de nous, y en a
— Qu’est-ce que j’dis « il aurait aussi bien
qué’qu’s-uns qui vivent encore, par un hasard
fait ! » Il aurait beaucoup mieux fait, oui. Au
heureux. C’est pas pareil, ça, vu qu’quand on
moins il aurait carrément fait rigoler les autres,
est mort c’est pour longtemps.
au lieu d’les faire rire jaune.
— Voui, dit Tirette, mais vous d’venez
— Tout ça, c’est d’la bath potiche peinte à
empoisonnants avec vos histoires d’embusqués.
neuf et bien décorée, de toutes sortes de
Du moment qu’on n’y peut rien, faudrait voir à
décorations, mais qui ne va pas au feu.
tourner la page. Ça me fait penser à un ancien
garde champêtre de Cherey, où on était l’mois — Si n’y avait qu’des gars comme ça, les
dernier, qui marchait dans les rues de la ville en Boches s’raient à Bayonne.
zyeutant partout pour dégoter un civil en âge de
— Quand y a la guerre, on doit risquer sa
porter les armes, et qui flairait les fricoteurs
peau, pas, caporal ?
comme un dogue. V’là-t-i’ pas qu’i’ s’arrête
devant une forte commère qu’avait d’la — Oui, dit Bertrand. Il y a des moments où
moustache, et ne r’garde plus que c’te le devoir et le danger c’est exactement la même
moustache et il l’engueule : « Tu n’pourrais pas chose. Quand le pays, quand la justice et la
être sur le front, toi ? » liberté sont en danger, ce n’est pas en se
mettant à l’abri qu’on le défend. La guerre
— Moi, dit Pépin, j’m’en fais pas pour les
signifie au contraire danger de mort et sacrifice
embusqués ou les demi-embusqués, pisque c’est
de la vie pour tout le monde, pour tout le
perdre le temps qu’on a, mais où j’les ai à la
monde : personne n’est sacré. Il faut donc y
caille, c’est quand i’ crânent. J’suis d’l’avis
aller tout droit, jusqu’au bout, et non pas faire
d’Volpatte : qu’i’s filonnent, bon, c’est humain,
semblant de le faire, avec un uniforme de
mais qu’après, i’ viennent pas dire : « J’ai été
fantaisie. Les services de l’arrière, qui sont
un guerrier. » Tiens, les engagés, par exemple…
nécessaires, doivent être assurés
68 Les classiques du matérialisme dialectique 68

automatiquement par les vrais faibles et les détourner dans eux tous, tout partout, la Seine,
vrais vieux. la Garonne, le Rhône et la Loire pour les
nettoyer. En attendant là-dedans, i’s vivent, et
— Vois-tu, y a eu trop d’gens riches et à
même i’s vivent bien, et i’s vont roupiller
relations qui ont crié : « Sauvons la France !
tranquillement, chaque nuit, chaque nuit !
— et commençons par nous sauver ! » À la
déclaration de la guerre, y a eu un grand Le soldat se tut. Au loin, il voyait, lui, la
mouvement pour essayer de se défiler, voilà nuit qu’on passe, recroquevillé, palpitant
c’qu’y a eu. Les plus forts ont réussi. J’ai d’attention et tout noir, au fond du trou
remarqué, moi, dans mon p’tit coin, qu’c’étaient d’écoute dont se silhouette, tout autour, la
surtout ceux qui gueulaient le plus, avant, au mâchoire déchiquetée, chaque fois qu’un coup de
patriotisme… – En tout cas – comme ils disaient, canon jette son aube dans le ciel.
tout à l’heure, eux autres – si on s’carre à l’abri,
Cocon fit amèrement :
la dernière vacherie qu’on puisse faire c’est
d’faire croire qu’on a risqué. Pa’c que ceux qui — Ça ne donne pas envie de mourir.
risquent vraiment, j’te l’redis, méritent le même — Mais si, reprend placidement quelqu’un,
hommage que les morts. mais si… N’exagère pas, voyons, peau d’hareng
— Et pis après ? C’est toujours comme ça, saur.
mon vieux. Tu changeras pas l’homme.
10. Argoval
— Rien à faire. Rouspéter, t’plaindre ?
Tiens, en fait d’plainte, t’as connu Margoulin ? Le crépuscule du soir arrivait du côté de la
campagne. Une brise douce, douce comme des
— Margoulin, c’bon type de chez nous qu’on
paroles, l’accompagnait.
a laissé mourir sur le Crassier parc’qu’on l’a cru
mort ? Dans les maisons posées le long de cette voie
villageoise – grande route habillée sur quelques
— Eh ben, lui voulait s’plaindre. Tous les
pas en grande rue – les chambres, que leurs
jours i’ parlait d’faire une réclamation sur tout
fenêtres blafardes n’alimentaient plus de la
ça là-dessus au capitaine, au commandant, et de
clarté de l’espace, s’éclairaient de lampes et de
d’mander qu’i’ soit établi que chacun montera à
chandelles, de sorte que le soir on sortait pour
son tour aux tranchées. Tu l’entendais dire
aller dehors, et qu’on voyait l’ombre et la
après la croûte : « J’y dirai, vrai comme v’là un
lumière changer graduellement de places.
quart de vin là. » Et l’instant d’après : « Si j’y
dis pas, c’est qu’jamais y a un quart de vin là. » Au bord du village, vers les champs, des
Et si tu r’passais tu l’r’entendais : « Tiens, soldats déséquipés erraient, le nez au vent. Nous
c’est-i’ un quart de vin ça ? Eh bien, tu verras finissions la journée en paix. Nous jouissions de
si j’y dirai ! » Total : i’ n’a rien dit du tout. Tu cette oisiveté vague dont on éprouve la bonté
m’diras : « Il a été tué. » C’est vrai, mais quand on est vraiment las. Il faisait beau ; l’on
avant, il avait eu largement le temps de le faire était au commencement du repos, et on en
deux mille fois s’il avait osé. rêvait. Le soir semblait aggraver les figures
avant de les assombrir, et les fronts
— Tout ça, ça m’emmerde, gronda Blaire,
réfléchissaient la sérénité des choses.
sombre, avec un éclair de fureur.
Le sergent Suilhard vint à moi et me prit par
— Nous autres, on n’a rien vu – vu qu’on
le bras. Il m’entraîna.
voit rien – Mais si on voyait !…
— Viens, me dit-il, je vais te montrer
— Mon vieux, s’écria Volpatte, les dépôts,
quelque chose.
écoute bien c’que j’vais t’dire : faudrait
Les abords du village abondaient en rangées
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 69

de grands arbres calmes, qu’on longeait, et, de »


temps en temps, les vastes ramures, sous
Nous nous approchâmes de la conversation
l’action de la brise, se décidaient à quelque lent
des autres :
geste majestueux.
– Mais non, pas du tout, disait l’un. C’était
Suilhard me précédait. Il me conduisit dans
pas un bandit ; c’était pas un de ces durs
un chemin creux qui tournait, encaissé ; de
cailloux comme tu en vois. Nous étions partis
chaque côté, poussait une bordure d’arbustes
ensemble. C’était un bonhomme comme nous, ni
dont les faîtes se rejoignaient étroitement. Nous
plus, ni moins — un peu flemme, c’est tout. Il
marchâmes quelques instants environnés de
était en première ligne depuis le commencement,
verdure tendre. Un dernier reflet de lumière, qui
mon vieux, et j’l’ai jamais vu saoûl, moi.
prenait ce chemin en écharpe, accumulait dans
les feuillages des points jaune clair ronds comme – Faut tout dire : malheureusement pour lui,
des pièces d’or. qu’il avait de mauvais antécédents. Ils étaient
deux, tu sais, à faire le coup. L’autre a pigé
– C’est joli, fis-je.
deux ans de prison. Mais Cajard1, à cause d’une
Il ne disait rien. Il jetait les yeux de côté. Il condamnation qu’il avait eue dans le civil, n’a
s’arrêta. pas bénéficié de circonstances atténuantes. Il
avait, dans le civil, fait un coup de tête étant
– Ça doit être là.
saoûl.
Il me fit grimper par un petit bout de chemin
dans un champ entouré d’un vaste carré de 11. Le Chien
grands arbres, et bondé d’une odeur de foin
coupé. Il faisait un temps épouvantable. L’eau et le
vent assaillaient les passants, criblaient,
– Tiens ! remarquai-je en observant le sol,
inondaient et soulevaient les chemins.
c’est tout piétiné par ici. Il y a eu une
cérémonie. De retour de corvée, je regagnais notre
cantonnement, à l’extrémité du village. À
– Viens, me dit Suilhard.
travers la pluie épaisse, le paysage de ce matin-
Il me conduisit dans le champ, non loin de là était jaune sale, le ciel tout noir – couvert
l’entrée. Il y avait là un groupe de soldats qui d’ardoises. L’averse fouettait l’abreuvoir avec
parlaient à voix baissée. Mon compagnon tendit ses verges. Le long des murs, des formes se
la main. rapetissaient et filaient, pliées, honteuses, en
– C’est là, dit-il. barbotant.

Un piquet très bas – un mètre à peine – était Malgré la pluie, la basse température et le
planté à quelques pas de la haie, faite à cet vent aigu, un attroupement s’agglomérait
endroit de jeunes arbres. devant la poterne de la ferme où nous logions.
Les hommes serrés là, dos à dos, formaient, de
– C’est là, dit-il, qu’on a fusillé le soldat du loin, comme une vaste éponge grouillante. Ceux
204, ce matin. qui voyaient, par-dessus les épaules et entre les
» On a planté le poteau dans la nuit. On a têtes, écarquillaient les yeux et disaient :
amené le bonhomme à l’aube, et ce sont les – Il en a du fusil, le gars !
types de son escouade qui l’ont tué. Il avait
voulu couper aux tranchées ; pendant la relève, – Pour n’avoir pas les grolles, i’ n’a point les
il était resté en arrière, puis était rentré en grolles !
douce au cantonnement. Il n’a rien fait autre Puis les curieux s’éparpillèrent, le nez rouge
chose ; on a voulu, sans doute, faire un exemple. et la face trempée, dans l’averse qui cinglait et
70 Les classiques du matérialisme dialectique 70

la bise qui pinçait, et, laissant retomber leurs l’entrée de la grange où l’on gîte. La bise
mains qu’ils avaient levées au ciel d’étonnement, glaciale tache et placarde la peau de sa longue
ils les enfonçaient dans leurs poches. face creuse et basanée, tire des larmes de ses
yeux et les éparpille sur ses joues grillées jadis
Au centre, demeura, strié de pluie, le sujet
par le mistral ; et son nez aussi pleure et
du rassemblement : Fouillade, le torse nu, qui se
pleuvote.
lavait à grande eau.
Vaincu par la morsure continue du vent qui
Maigre comme un insecte, agitant de longs
l’attrape aux oreilles, malgré son cache-nez noué
bras minces, frénétique et tumultueux, il se
autour de sa tête, et aux mollets malgré les
savonnait et s’aspergeait la tête, le cou et la
bandes jaunes dont ses jambes de coq sont
poitrine jusqu’au grillage proéminent de ses
écaillées, il rentre dans la grange, mais il en
côtes. Sur sa joue creusée en entonnoir
ressort aussitôt, en roulant des yeux féroces et
l’énergique opération avait étalé une floconneuse
en murmurant : « Pute de moine ! » et : «
barbe de neige, et elle accumulait sur le sommet
Voleur ! » avec l’accent qui éclôt aux gosiers à
de son crâne une visqueuse toison que la pluie
mille kilomètres d’ici, dans le coin de terre d’où
perforait de petits trous.
la guerre l’exila.
Le patient utilisait, en guise de baquet, trois
Et il reste debout, dehors, dépaysé plus qu’il
gamelles qu’il avait remplies d’eau trouvée on
ne le fut jamais dans ce décor septentrional. Et
ne savait où dans ce village où il n’y en avait
le vent vient, se glisse en lui, et revient, avec de
pas, et, comme il n’existait nulle part, dans
brusques mouvements, secouer et malmener ses
l’universel ruissellement céleste et terrestre, de
formes décharnées et légères d’épouvantail.
place propre pour poser quoi que ce fût, il
fourrait, après usage, sa serviette dans la C’est qu’elle est quasi inhabitable – coquine
ceinture de son pantalon, et mettait, chaque fois de Dious ! – la grange qu’on nous a assignée
qu’il s’en était servi, son savon dans sa poche. pour vivre pendant cette période de repos. Cet
asile s’enfonce, ténébreux, suintant et étroit
Ceux qui étaient encore là admiraient cette
comme un puits. Toute une moitié en est
gesticulation épique au sein des intempéries, et
inondée – on y voit surnager des rats – et les
répétaient en hochant la tête :
hommes sont massés dans l’autre moitié. Les
– C’est une maladie de propreté qu’il a. murs, faits de lattes agglutinées par de la boue
– Tu sais qu’i’ va avoir une citation, qu’on séchée, sont cassés, fendus, percés, sur tout le
dit, pour l’affaire du trou d’obus avec Volpatte. pourtour, et largement troués dans le haut. On
a bouché tant bien que mal, la nuit où l’on est
– Ben, mon vieux cochon, les a pas volées,
arrivé – jusqu’au matin – les lézardes qui sont à
ses citations !
portée de la main, en y fourrant des branches
Et on mêlait, sans bien s’en rendre compte, feuillues et des claies. Mais les ouvertures du
les deux exploits, celui de la tranchée et celui-là, haut et du toit sont toujours béantes. Alors
et on le regardait comme le héros du jour, qu’un faible jour impuissant y demeure
tandis qu’il soufflait, reniflait, haletait, suspendu, le vent, au contraire, s’y engouffre,
rauquait, crachait, essayait de s’essuyer sous la s’y aspire de tous côtés, de toute sa force, et
douche aérienne, par coups rapides et comme l’escouade subit la poussée d’un éternel courant
par surprise, puis, enfin, se rhabillait. d’air.
⁂ Et quand on est là, on demeure planté
Une fois lavé, il a froid. debout, dans cette pénombre bouleversée, à
tâtonner, à grelotter et à geindre.
Il tourne sur place et se poste, debout, à
Fouillade, qui est rentré encore une fois,
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 71

aiguillonné par le froid, regrette de s’être lavé. Il froid.


a mal aux reins et dans le côté. Il voudrait faire
– Moi, j’aurais des choses à coudre, mais,
quelque chose, mais quoi ?
salut !
S’asseoir ? Impossible. C’est trop sale, là-
Reste une alternative : s’étendre sur la paille,
dedans : la terre et les pavés sont enduits de
en s’enveloppant la tête dans un mouchoir ou
boue, et la paille disposée pour le couchage est
une serviette pour s’isoler de la puanteur
tout humide à cause de l’eau qui s’y infiltre et
agressive qu’exhale la fermentation de la paille,
des pieds qui s’y décrottent. De plus, si l’on
et dormir. Fouillade qui n’est, aujourd’hui, ni de
s’assoit, on gèle, et si on s’étend sur la paille, on
corvée, ni de garde, et est maître de tout son
est incommodé par l’odeur du fumier et égorgé
temps, s’y décide. Il allume une bougie pour
par les émanations ammoniacales… Fouillade se
chercher dans ses affaires, dévide le boyau d’un
contente de regarder sa place en bâillant à
cache-nez, et on voit ses formes étiques,
décrocher sa longue mâchoire qu’allonge une
découpées en noir, qui se plient et se déplient.
barbiche où l’on verrait des poils blancs si le
jour était vraiment le jour. – Aux patates, là-dedans, mes petits agneaux
! brame à la porte, dans une forme
– Les autres copains et poteaux, dit
encapuchonnée, une voix sonore.
Marthereau, faut pas croire qu’i’ soyent mieux
ni plus bien que nous. Après la soupe, j’ai été C’est le sergent Henriot. Il est bonhomme et
voir un gibier à la onzième, dans la ferme, près malin, et tout en plaisantant avec une
de l’infirmerie. Il faut enjamber de l’autre côté grossièreté sympathique, il surveille l’évacuation
d’un mur par une échelle trop courte – tu parles du cantonnement à cette fin que personne ne
d’un coup de ciseaux, remarque Marthereau qui tire au flanc. Dehors, dans la pluie infinie, sur la
est court sur pattes – et une fois qu’t’es dans route coulante, s’égrène la deuxième section,
c’poulailler et c’clapier, t’es bousculé et pigné racolée, elle aussi, et poussée au travail par
par tout un chacun et tu gênes tout un chacun. l’adjudant. Les deux sections se mêlent. On
Tu sais pas où mett’ tes pommes. J’suis filé de grimpe la rue, on gravit le monticule de terre
là en ripant. glaise où fume la cuisine roulante.

– J’ai voulu, moi, dit Cocon, quand on a été – Allons, mes enfants, jetons-en un coup,
quitte de becqueter, entrer chez l’forgeron c’est pas long quand tout le monde s’y met…
pomper quelque chose de chaud, en l’achetant. Allons, qu’est-ce t’as à rouspéter, encore, toi ?
Hier, i’ vendait du jus, mais des cognes sont Ça sert à rien.
passés là ce matin : le bonhomme a la tremblote Vingt minutes après, on rentre au trot. Dans
et il a fermé sa porte à clef. la grange, on ne touche plus en tâtonnant que
Fouillade les a vus rentrer la tête basse et des choses et des formes trempées, humides et
venir s’échouer au pied de leur litière. frigides, et une âcre senteur de bête mouillée
s’ajoute aux exhalaisons du purin que
Lamuse a essayé de nettoyer son fusil. Mais
renferment nos lits.
on ne peut pas nettoyer son fusil ici, même en
s’installant par terre, près de la porte, même en On se rassemble, debout, autour des madriers
soulevant la toile de tente mouillée, dure et qui soutiennent la grange, et autour des filets
glacée, qui pend devant comme une stalactite : d’eau qui tombent verticalement des trous du
il fait trop sombre. toit – vagues colonnes au vague piédestal
d’éclaboussements.
– Et pis, ma vieille, si tu laisses tomber une
vis, tu peux t’mettre la corde pour la retrouver, – Les voilà ! crie-t-on.
surtout qu’on est bête de ses pattes quand on a Deux masses, successivement, bouchent la
72 Les classiques du matérialisme dialectique 72

porte, saturées d’eau et qui s’égouttent : – Il minge pas s’pâtée. Il va pas, ch’tiot kien.
Lamuse et Barque sont allés à la recherche d’un Eh ! Labri, qu’ch’qu’to as ? V’là tin pain, tin
brasero. Ils reviennent de cette expédition, viande. R’vêt’ cha. Cha est bon, deslo qu’est
complètement bredouilles, hargneux et farouches dans t’tubin… I’ s’ennuie, i’ souffre. Un
: « Pas l’ombre d’un fourneau. D’ailleurs ni bois d’ch’matin, on l’r’trouvera, ilo, crévé.
ni charbon, même en se ruinant pour. »
Labri n’est pas heureux. Le soldat à qui il est
Impossible d’avoir du feu. confié est dur pour lui et le malmène volontiers,
et, par ailleurs, ne s’en préoccupe guère.
– La commande, elle est loupée, et là où j’ai
L’animal est attaché toute la journée. Il a froid,
pas réussi, personne réussira, dit Barque avec
il est mal, il est abandonné. Il ne vit pas sa vie.
un orgueil que cent exploits justifient.
Il a, de temps en temps, des espoirs de sortie en
On reste immobiles, on se déplace lentement, voyant qu’on s’agite autour de lui, il se lève en
dans le peu d’espace qu’on a, assombris par tant s’étirant et ébauche un frétillement de queue.
de misère. Mais c’est une illusion, et il se recouche, en
– À qui c’journal ? regardant exprès à côté de sa gamelle presque
pleine.
– Ch’est à mi, dit Bécuwe.
Il s’ennuie, il se dégoûte de l’existence. Même
– Qu’est-c’qui chante ? Ah, zut, on peut pas
s’il évite la balle ou l’éclat auquel il est tout
lire dans c’te nuit !
aussi exposé que nous, il finira par mourir ici.
– I’s disent comme cha, qu’à ch’t’heure, on a
Fouillade étend sa maigre main sur la tête du
fait tout ch’qu’i’ fallait pour l’soldats, et les
chien ; celui-ci le dévisage à nouveau. Leurs
récaufir dans s’tranchées. I’s ont toudi ch’qu’i
deux regards sont pareils, avec cette différence
leur faut, et d’lainages, et d’kemises,
que l’un vient d’en haut et l’autre d’en bas.
d’fourneaux, d’brasos et d’carbon à pleins
tubins. Et qu’ch’est comme cha dans l’tranchées
d’première ligne. Fouillade s’est assis tout de même – tant
– Ah ! tonnerre de Dieu ! ronchonnent pis ! – dans un coin, les mains protégées par les
quelques-uns des pauvres prisonniers de la plis de sa capote, ses longues jambes refermées
grange, et ils montrent le poing au vide du comme un lit pliant.
dehors et au papier du journal. Il songe, les yeux clos sous ses paupières
bleutées. Il revoit. C’est un de ces moments où
le pays dont on est séparé prend, dans le
Mais Fouillade se désintéresse de ce qu’on
lointain, des douceurs de créature. L’Hérault
dit. Il a plié dans l’ombre sa grande carcasse de
parfumé et coloré, les rues de Cette. Il voit si
don Quichotte bleuâtre et tendu son cou sec
bien, de si près, qu’il entend le bruit des
tressé de cordes à violon. Quelque chose est là,
péniches du canal du Midi et des déchargements
par terre, qui l’attire.
des docks, et que ces bruits familiers l’appellent
C’est Labri, le chien de l’autre escouade. distinctement.
Labri, vague berger mâtiné à queue coupée, En haut du chemin qui sent le thym et
est couché en rond sur une toute petite litière l’immortelle si fort que cette odeur vient dans la
de poussière de paille. bouche et est presque un goût, au milieu du
Il le regarde et Labri le regarde. soleil, dans une bonne brise toute parfumée et
chauffée, qui n’est que le coup d’aile des rayons,
Bécuwe s’approche et, avec son accent sur le mont Saint-Clair, fleurit et verdoie la
chantant des environs de Lille : baraquette des siens. De là, on voit en même
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 73

temps, se rejoignant, l’étang de Thau, qui est des hommes épars et décontenancés qui, à
vert bouteille, et la mer Méditerranée, qui est l’aveugle, attendent le soir ; il retombe dans le
bleu ciel, et on aperçoit aussi quelquefois, au présent, et continue à frissonner.
fond du ciel indigo, le fantôme découpé des
Deux pas de ses longues jambes le font buter
Pyrénées.
sur un groupe où, pour se distraire et se
C’est là qu’il est né, qu’il a grandi, heureux, consoler, à mi-voix on parle mangeaille.
libre. Il jouait, sur la terre dorée et rousse, et
– Chez moi, dit quelqu’un, on fait des pains
même il jouait au soldat. L’ardeur de manier un
immenses, des pains ronds, grands comme des
sabre de bois animait ses joues rondes qui sont
roues de voiture, tu parles !
maintenant ravinées et comme cicatrisées… Il
ouvre les yeux, regarde autour de lui, hoche la Et l’homme se donne la joie d’écarquiller les
tête, et s’adonne au regret du temps où il avait yeux tout grands, pour voir les pains de chez
un sentiment pur, exalté, ensoleillé de la guerre lui.
et de la gloire. – Chez nous, intervient le pauvre Méridional,
L’homme met sa main devant ses yeux, pour les repas de fêtes sont si longs, que le pain, frais
retenir la vision intérieure. au commencement, est rassis à la fin !

Maintenant, c’est autre chose. – Y a un p’tit vin… I’ n’a l’air de rien, ce


p’tit vin d’chez nous, eh bien, mon vieux, s’i’
C’est là-haut au même endroit, que, plus
n’a pas quinze degrés, il n’en a pa’ un !
tard, il a connu Clémence. La première fois, elle
passait, luxueuse de soleil. Elle portait dans ses Fouillade parle alors d’un rouge presque
bras une javelle de paille et elle lui est apparue violet, qui supporte bien le coupage, comme s’il
si blonde qu’à côté de sa tête la paille avait l’air avait été mis au monde pour ça.
châtain. La seconde fois, elle était accompagnée – Nous, dit un Béarnais, y a l’jurançon ; mais
d’une amie. Elles s’étaient arrêtées toutes les l’vrai, pas c’qu’on t’vend pour jurançon et qui
deux pour l’observer. Il les entendit chuchoter vient d’Paris. Moi, j’connais un des
et se tourna vers elles. Se voyant découvertes, propriétaires justement.
les deux jeunes filles se sauvèrent en
– Si tu vas par là, dit Fouillade, j’ai chez moi
froufroutant, avec un rire de perdrix.
les muscats de tout genre, de toutes les couleurs
Et c’est là aussi qu’ils ont, tous les deux, de la gamme, tu croirais des échantillons
ensuite, établi leur maison. Sur le devant court d’étoffes de soie. Tu viendrais chez moi un mois
une vigne qu’il soigne en chapeau de paille, d’temps que j’t’en f’rais goûter chaque jour du
quelle que soit la saison. À l’entrée du jardin se pas pareil, mon pitchoun.
tient le rosier qu’il connaît bien et qui ne se sert
– Tu parles d’une noce ! dit le soldat
de ses épines que pour essayer de le retenir un
reconnaissant.
peu quand il passe.
Et il arrive que Fouillade s’émotionne à ces
Retournera-t-il près de tout cela ? Ah ! il a
souvenirs de vin où il se plonge et qui lui
vu trop loin au fond du passé, pour ne pas voir
rappellent aussi la lumineuse odeur d’ail de sa
l’avenir dans son épouvantable précision. Il
table lointaine. Les émanations du gros bleu et
songe au régiment décimé à chaque relève, aux
des vins de liqueur délicatement nuancés lui
grands coups durs qu’il y a eu et qu’il y aura, et
montent à la tête, parmi la lente et triste
aussi à la maladie, et aussi à l’usure…
tempête qui sévit dans la grange.
Il se lève, s’ébroue, pour se débarrasser de ce
Il se remémore brusquement qu’établi dans le
qui fut et de ce qui sera. Il retombe au milieu de
village où l’on cantonne est un cabaretier
l’ombre glacée et balayée par le vent, au milieu
74 Les classiques du matérialisme dialectique 74

originaire de Béziers. Magnac lui a dit : « Viens Il est deux heures. Ce n’est que dans trois
donc me voir, mon camarade, un de ces quatre heures, quand il fera tout à fait nuit, que l’on
matins, on boira du vin de là-bas, macarelle ! pourra se risquer dehors sans être puni.
J’en ai quelques bouteilles que tu m’en diras des
Dormir en attendant ? Fouillade n’a plus
nouvelles. »
sommeil ; son espoir de vin l’a secoué. Et puis,
Cette perspective, tout d’un coup, éblouit s’il dort le jour, il ne dormira pas la nuit. Ça
Fouillade. Il est parcouru dans toute sa non ! Rester les yeux ouverts, la nuit, c’est pire
longueur d’un tressaillement de plaisir, comme que le cauchemar.
s’il avait trouvé sa voie… Boire du vin du Midi
Le temps s’assombrit encore. La pluie et le
et même de son Midi spécial, en boire
vent redoublent, dehors et dedans…
beaucoup… Ce serait si bon de revoir la vie en
rose, ne serait-ce qu’un jour ! Hé oui, il a besoin Alors quoi ? si on ne peut ni rester immobile,
de vin, et il rêve de se griser. ni s’asseoir, ni se coucher, ni se balader, ni
travailler, quoi ?
Incontinent, il quitte les parleurs pour aller
de ce pas s’attabler chez Magnac. Une détresse grandissante tombe sur ce
groupe de soldats fatigués et transis, qui
Mais il se cogne à la sortie, à l’entrée –
souffrent dans leur chair et ne savent vraiment
contre le caporal Broyer, qui va galopant dans
pas quoi faire de leur corps.
la rue comme un camelot en criant à chaque
ouverture : – Nom de Dieu, c’qu’on est mal !

– Au rapport ! Ces abandonnés crient cela comme une


lamentation, un appel au secours.
La compagnie se rassemble et se forme en
carré, sur la butte glaiseuse où la cuisine Puis, instinctivement, ils se livrent à la seule
roulante envoie de la suie à la pluie. occupation possible ici-bas pour eux : faire les
cent pas sur place pour échapper à l’ankylose et
– J’irai boire après le rapport, se dit
au froid.
Fouillade.
Et les voilà qui se mettent à déambuler très
Et il écoute, distraitement, tout à son idée, la
vite, de long en large, dans ce local exigu qu’on
lecture du rapport. Mais si distraitement qu’il
a parcouru en trois enjambées, qui tournent en
écoute, il entend le chef qui lit : « Défense
rond, se croisant, se frôlant, penchés en avant,
absolue de sortir des cantonnements avant dix-
les mains dans les poches, en tapant la semelle
sept heures, et après vingt heures », et le
par terre. Ces êtres que cingle la bise jusque sur
capitaine qui, sans relever le murmure circulaire
leur paille, semblent un assemblage de miséreux
des poilus, commente cet ordre supérieur :
déchus des villes qui attendent, sous un ciel bas
– C’est ici le Quartier Général de la Division. d’hiver, que s’ouvre la porte de quelque
Tant que vous y serez, ne vous montrez pas. institution charitable. Mais la porte ne s’ouvrira
Cachez-vous. Si le Général de Division vous voit pas pour ceux-là, sinon dans quatre jours, à la
dans la rue, il vous fera immédiatement mettre fin du repos, un soir, pour remonter aux
de corvée. Il ne veut pas voir un soldat. Restez tranchées.
cachés toute la journée au fond de vos
Seul dans un coin, Cocon est accroupi. Il est
cantonnements. Faites ce que vous voudrez, à
dévoré de poux, mais, affaibli par le froid et
condition qu’on ne vous voie pas, personne !
l’humidité, il n’a pas le courage de changer de
Et l’on rentre dans la grange. linge, et il reste là, sombre, immobile et mangé…
⁂ À mesure qu’on approche, malgré tout, de
cinq heures du soir, Fouillade recommence à
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 75

s’enivrer de son rêve de vin, et il attend, avec bien qui lui paierait un litre.
cette lueur à l’âme.
Mais, qui, qui ? Pas Bécuwe, qui n’a qu’une
– Quelle heure est-il ?… Cinq heures moins marraine pour lui envoyer, tous les quinze jours,
un quart… Cinq heures moins cinq… Allons ! du tabac et du papier à lettres. Pas Barque, qui
ne marcherait pas ; pas Blaire, qui, avare, ne
Il est dehors dans la nuit noire. Par grands
comprendrait pas. Pas Biquet, qui a l’air de lui
sautillements clapotants, il se dirige vers
en vouloir, pas Pépin qui mendigote lui-même et
l’établissement de Magnac, le généreux et
ne paie jamais, même quand il invite. Ah ! si
loquace Biterrois. Il a grand-peine à trouver la
Volpatte était avec eux !… Il y a bien Mesnil
porte dans le noir et la pluie d’encre. Bou Diou,
André, mais il est justement en dette avec lui
elle n’est pas éclairée ! Bou Diou d’bou Diou,
pour plusieurs tournées. Le caporal Bertrand ?
elle est fermée ! La lueur d’une allumette,
Il l’a envoyé coucher brutalement à la suite
qu’abrite sa grande main maigre comme un
d’une observation, et ils se regardent de travers.
abat-jour, lui montre la pancarte fatidique : «
Farfadet ? Il ne lui adresse guère la parole
Établissement consigné à la troupe. » Magnac,
d’ordinaire… Non, il sent bien qu’il ne peut pas
coupable de quelque infraction, a été exilé dans
demander ça à Farfadet. Et puis, mille dious ! à
l’ombre et l’inaction !
quoi bon chercher des messies dans son
Et Fouillade tourne le dos à l’estaminet imagination ? Où sont-ils, tous ces gens, à cette
devenu la prison du cabaretier solitaire. Il ne heure ?
renonce pas à son rêve. Il ira ailleurs, ce sera du
Lent, il revient en arrière, vers le gîte. Puis,
vin ordinaire, et il paiera, voilà tout.
machinalement il se retourne et repart en avant,
Il met la main dans sa poche pour tâter son à pas hésitants. Il va essayer tout de même.
porte-monnaie. Il est là. Peut-être, sur place, des camarades attablés… Il
Il doit avoir trente-sept sous. Ce n’est pas le aborde la partie centrale du village à l’heure où
Pérou, mais… la nuit vient d’enterrer la terre.

Mais subitement, il sursaute et s’arrête net Les portes et les fenêtres éclairées des
en s’envoyant une claque sur le front. Son estaminets se reflètent dans la boue de la rue
interminable figure fait une affreuse grimace, principale. Il y en a tous les vingt pas. On
masquée par l’ombre. entrevoit les spectres lourds des soldats, la
plupart en bandes, qui descendent la rue. Quand
Non, il n’a plus trente-sept sous ! Hé,
une automobile arrive, on se range, et on la
couillon qu’il est ! Il avait oublié la boîte de
laisse passer, ébloui par les phares et éclaboussé
sardines qu’il a achetée la veille, tellement les
par la vase liquide que les roues projettent sur
macaroni gris de l’ordinaire le dégoûtaient, et
toute la largeur du chemin.
les chopes qu’il a payées aux cordonniers qui lui
ont remis des clous à ses brodequins. Les estaminets sont pleins. Par les vitres
embuées, on les voit bondés d’un nuage compact
Misère ! Il ne doit plus avoir que treize sous !
d’hommes casqués.
Pour arriver à s’exciter comme il convient et
Fouillade entre dans l’un d’eux, au hasard.
à se venger de la vie présente, il lui faudrait
Dès le seuil, l’haleine tiède du caboulot, la
bien un litre et demi, foutre ! Ici, le litre de
lumière, l’odeur et le brouhaha l’attendrissent.
rouge coûte vingt et un sous. Il est loin de
Cet attablement est tout de même un morceau
compte.
du passé dans le présent.
Il promène ses yeux dans les ténèbres autour
Il regarde, de table en table, s’avance en
de lui. Il cherche quelqu’un. Il existe peut-être
dérangeant les installations pour vérifier tous les
un camarade qui lui prêterait de l’argent, ou
76 Les classiques du matérialisme dialectique 76

convives de cette salle. Aïe ! Il ne connaît blanc, mais que peuvent ces quelques gouttes
personne. dans le désert de Fouillade ? Le cafard n’a pas
beaucoup reculé, et il est revenu.
Autre part, c’est pareil. Il n’a pas de chance.
Il a beau tendre le cou et quêter éperdument de Le méridional se lève, s’en va, avec ses deux
l’œil une tête de connaissance parmi ces verres de vin dans le ventre et un sou dans son
uniformes qui, par masses ou par couples, porte-monnaie. Il a le courage de visiter encore
boivent en conversant, ou, solitaires, écrivent. Il un estaminet, de le sonder des yeux et de
a l’air d’un mendiant et personne n’y fait quitter l’endroit en marmottant pour s’excuser :
attention. « Hildepute ! I’ n’est jamais là, c’t’animau-là ! »
Ne trouvant nulle âme pour venir à son aide, Puis il rentre au cantonnement. Celui-ci est
il se décide à dépenser au moins ce qu’il a dans toujours aussi bruissant de rafales et de gouttes.
sa poche. Il se glisse jusqu’au comptoir… Fouillade allume sa chandelle, et, à la lueur de
la flamme qui s’agite désespérément comme si
– Une chopine de ving et du bonn…
elle voulait s’envoler, il va voir Labri.
– Du blanc ?
Il s’accroupit, le lumignon à la main devant
– Eh oui ! le pauvre chien qui mourra peut-être avant lui.
– Vous, mon garçon, vous êtes du Midi, dit Labri dort, mais faiblement, car il ouvre
la patronne en lui remettant une petite bouteille aussitôt un œil et remue la queue.
pleine et un verre et en encaissant ses douze Le Cettois le caresse et lui dit tout bas :
sous.
– Y a rienn à faire. Rienn…
Il s’installe sur le coin d’une table déjà
Il ne veut pas en dire davantage à Labri pour
encombrée par quatre buveurs qu’une manille
ne pas l’attrister ; mais le chien approuve en
attache les uns aux autres ; il remplit la chope à
hochant la tête avant de refermer les yeux.
ras et la vide, puis la remplit de nouveau. – Eh,
à ta santé, n’casse pas le verre ! lui glapit dans Fouillade se lève un peu péniblement à cause
le nez un arrivant en bourgeron bleu de ses articulations rouillées, et va se coucher. Il
charbonneux, porteur d’une épaisse barre de n’espère plus qu’une chose maintenant : dormir,
sourcils au milieu de sa face blême, d’une tête pour que meure ce jour lugubre, ce jour de
conique et d’une demi-livre d’oreilles. C’est néant, ce jour comme il y en aura encore tant à
Harlingue, l’armurier. subir héroïquement, à franchir, avant d’arriver
au dernier de la guerre ou de sa vie.
Il n’est pas très glorieux d’être installé seul
devant une chopine en présence d’un camarade – On voit un peu d’sang par terre quand on
qui donne les signes de la soif. Mais Fouillade r’garde, dit un homme penché.
fait semblant de ne pas comprendre le
– Y a tout eu, reprit un autre, la cérémonie
desideratum du sire qui se dandine devant lui
depuis A jusqu’à Z, le colonel à cheval, la
avec un sourire engageant, et il vide
dégradation ; puis on l’a attaché, à c’petit
précipitamment son verre. L’autre tourne le dos,
poteau bas, c’poteau d’bestiaux. Il a dû être
non sans grommeler qu’ils sont « pas beaucoup
forcé de s’mettre à genoux ou de s’asseoir par
partageux et plutôt goulafes, ceuss du Midi ».
terre avec un petit poteau pareil.
Fouillade a posé son menton sur ses poings et
– Ça s’comprendrait pas, fit un troisième
regarde sans le voir un angle de l’estaminet où
après un silence, s’il n’y avait pas cette chose de
les poilus s’entassent, se coudoient, se pressent
l’exemple que disait le sergent.
et se bousculent pour passer.
Sur le poteau, il y avait, gribouillées par les
C’était assez bon, évidemment, ce petit
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 77

soldats, des inscriptions et des protestations. On est sûr, tout au moins, de ne pas être vu. Le
Une croix de guerre grossière, découpée en bois, brouillard obstrue hermétiquement la rétine
y était clouée et portait : « À Cajard, mobilisé perfectionnée de la saucisse qui doit être
depuis août 1914, la France reconnaissante. » quelque part là-haut ensevelie dans l’ouate, et il
interpose son immense paroi légère et opaque
En rentrant au cantonnement, je vis
entre nos lignes et les observatoires de Lens et
Volpatte, entouré, qui parlait. Il racontait
d’Angres d’où l’ennemi nous épie.
quelque nouvelle anecdote de son voyage chez
les heureux. – Ça colle ! dis-je à Poterloo.
L’adjudant Bartbe, mis au courant, remue la
12. Le Portique
tête de haut en bas, et il abaisse les paupières
– Y a du brouillard. Veux-tu qu’on y aille ? pour indiquer qu’il ferme les yeux.

C’est Poterloo qui m’interroge, tournant vers Nous nous hissons hors de la tranchée, et
moi sa bonne tête blonde, que ses deux yeux nous voilà tous les deux debout sur la route de
bleu clair semblent rendre transparente. Béthune.

Poterloo est de Souchez et, depuis que les C’est la première fois que je marche là
Chasseurs ont enfin repris Souchez, il a envie de pendant le jour. Nous ne l’avons jamais vue que
revoir le village où il vivait heureux, jadis, de très loin, cette route terrible, que nous avons
quand il était homme. si souvent parcourue ou traversée par bonds,
courbés dans l’ombre et sous les sifflements.
Pèlerinage dangereux. Ce n’est pas que nous
soyons loin : Souchez est là. Depuis six mois, – Eh bien, tu viens, vieux frère ?
nous avons vécu et manœuvré dans les Au bout de quelques pas, Poterloo s’est
tranchées et les boyaux, quasi à portée de voix arrêté au milieu de la route où le coton du
du village. Il n’y a qu’à grimper directement, brouillard s’effiloche en longueur, il est là à
d’ici même, sur la route de Béthune, le long de écarquiller ses yeux bleu horizon, à entrouvrir sa
laquelle rampe la tranchée et sous laquelle bouche écarlate.
fouillent les alvéoles de nos abris – et qu’à
Ah ! là là, ah ! là là !… murmure-t-il.
descendre pendant quatre ou cinq cents mètres
cette route, qui s’enfonce vers Souchez. Mais Tandis que je me tourne vers lui, il me
tous ces endroits-là sont régulièrement et montre la route et me dit en hochant la tête :
terriblement repérés. Depuis leur recul, les – C’est elle. Bon Dieu, dire que c’est elle !…
Allemands ne cessent d’y envoyer de vastes obus C’bout où nous sommes, j’le connais si bien
qui tonitruent de temps en temps en nous qu’en fermant les yeux, j’le r’vois tel que, exact,
secouant dans notre sous-sol et dont on et même i’ s’revoit tout seul. Mon vieux, c’est
aperçoit, dépassant les talus, tantôt ici, tantôt affreux, d’la r’voir comme ça. C’était une belle
là, les grands geysers noirs, de terre et de route, plantée, tout au long, de grands arbres…
débris, et les amoncellements verticaux de
fumée, hauts comme des églises. Pourquoi » Et maintenant, qu’est-ce que c’est ?
bombardent-ils Souchez ? On ne sait pas, car il Regarde-moi ça : une espèce de longue chose
n’y a plus personne ni plus rien dans le village crevée, triste, triste… Regarde-moi ces deux
pris et repris, et qu’on s’est si fort arraché les tranchées de chaque côté, tout du long, à vif,
uns aux autres. c’pavé labouré, troué d’entonnoirs, ces arbres
déracinés, sciés, roussis, cassés en bûchers, jetés
Mais ce matin, en effet, un brouillard intense dans tous les sens, percés par des balles – tiens,
nous enveloppe, et, à la faveur de ce grand voile c’t’écumoire, ici ! – ah ! mon vieux, mon vieux,
que le ciel jette sur la terre, on peut se risquer… tu peux pas t’imaginer c’qu’elle est défigurée,
78 Les classiques du matérialisme dialectique 78

cette route ! » aux cimetières de l’arrière.


Et il s’avance, en regardant à chaque pas, On s’approche d’eux doucement. Ils sont
avec de nouvelles stupeurs. serrés les uns contre les autres ; chacun
ébauche, avec les bras ou les jambes, un geste
Le fait est qu’elle est fantastique, la route de
pétrifié d’agonie différent. Il en est qui montrent
chaque côté de laquelle deux armées se sont
des faces demi-moisies, la peau rouillée, jaune
tapies et cramponnées, et sur qui se sont mêlés
avec des points noirs. Plusieurs ont la figure
leurs coups pendant un an et demi. Elle est la
complètement noircie, goudronnée, les lèvres
grande voie échevelée parcourue seulement par
tuméfiées et énormes : des têtes de nègres
les balles et par des rangs et des files d’obus,
soufflées en baudruche. Entre deux corps,
qui l’ont sillonnée, soulevée, recouverte de la
sortant confusément de l’un ou de l’autre, un
terre des champs, creusée et retournée jusqu’aux
poignet coupé et terminé par une boule de
os. Elle semble un passage maudit, sans couleur,
filaments.
écorchée et vieille, sinistre et grandiose à voir.
D’autres sont des larves informes, souillées,
– Si tu l’avais connue ! Elle était propre et
d’où pointent de vagues objets d’équipement ou
unie, dit Poterloo. Tous les arbres étaient là,
des morceaux d’os. Plus loin, on a transporté un
toutes les feuilles, toutes les couleurs, comme
cadavre dans un état tel qu’on a dû, pour ne
des papillons, et il y avait toujours dessus
pas le perdre en chemin, l’entasser dans un
quelqu’un à dire bonjour en passant : une bonne
grillage de fil de fer qu’on a fixé ensuite aux
femme ballottant entre deux paniers ou des gens
deux extrémités d’un pieu. Il a été ainsi porté
parlant haut sur une carriole, dans l’bon vent,
en boule dans ce hamac métallique, et déposé là.
avec leurs blouses en ballons. Ah ! comme la vie
On ne distingue ni le haut, ni le bas de ce
était heureuse autrefois !
corps ; dans le tas qu’il forme, seule se reconnaît
Il s’enfonce vers les bords du fleuve brumeux la poche béante d’un pantalon. On voit un
qui suit le lit de la route, vers la terre des insecte qui en sort et y rentre.
parapets. Il se penche et s’arrête à des
Autour des morts volètent des lettres qui,
renflements indistincts sur lesquels se précisent
pendant qu’on les disposait par terre, se sont
des croix : des tombes, encastrées de distance en
échappées de leurs poches ou de leurs
distance dans le mur du brouillard, comme des
cartouchières. Sur l’un de ces bouts de papier
chemins de croix dans une église.
tout blancs, qui battent de l’aile à la bise, mais
Je l’appelle. On n’arrivera pas si on marche que la boue englue, je lis, en me penchant un
comme ça d’un pas de procession. Allons ! peu, une phrase : « Mon cher Henri, comme il
Nous arrivons, moi en avant et Poterloo qui, fait beau temps pour le jour de ta fête !… »
la tête brouillée et alourdie de pensées, se traîne L’homme est sur le ventre ; il a les reins fendus
derrière, essayant vainement d’échanger des d’une hanche à l’autre par un profond sillon ; sa
regards avec les choses, a une dépression de tête est à demi retournée ; on voit l’œil creux et
terrain. Là, la route est en contrebas, un pli la sur la tempe, la joue et le cou, une sorte de
cache du côté du Nord. En cet endroit abrité, il mousse verte a poussé.
y a un peu de circulation. Une atmosphère écœurante rôde avec le vent
Sur le terrain vague, sale et malade, où de autour de ces morts et de l’amoncellement de
l’herbe desséchée s’envase dans du cirage, dépouilles qui les avoisine : toiles de tentes ou
s’alignent des morts. On les transporte là vêtements en espèce d’étoffe maculée, raidie par
lorsqu’on en a vidé les tranchées ou la plaine, le sang séché, charbonnée par la brûlure de
pendant la nuit. Ils attendent – quelques-uns l’obus, durcie, terreuse et déjà pourrie, où
depuis longtemps – d’être nocturnement amenés grouille et fouille une couche vivante. On en est
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 79

incommodé. Nous nous regardons en hochant la jonchent le sol ou ont disparu, arrachés, leurs
tête et n’osant pas avouer tout haut que ça sent moignons déchiquetés. Les talus sont renversés
mauvais. On ne s’éloigne pourtant que ou bouleversés par les obus. Tout le long, de
lentement. chaque côté de ce chemin où seules sont debout
les croix des tombes, des tranchées vingt fois
obstruées et recreusées, des trous, des passages
Voici poindre dans la brume des dos courbés sur des trous, des claies sur des fondrières.
d’hommes qui sont joints par quelque chose
À mesure qu’on avance, tout apparaît
qu’ils portent. Ce sont des brancardiers
retourné, terrifiant, plein de pourriture, et sent
territoriaux chargés d’un nouveau cadavre. Ils
le cataclysme. On marche sur un pavage d’éclats
avancent, avec leurs vieilles têtes hâves,
d’obus. À chaque pas, le pied en heurte ; on se
ahanant, suant et faisant la grimace sous
prend comme à des pièges, et on trébuche dans
l’effort. Porter un mort dans des boyaux, à
la complication des armes rompues, des
deux, lorsqu’il y a de la boue, c’est une besogne
fragments d’ustensiles de cuisine, de bidons, de
presque surhumaine.
fourneaux, de machines à coudre, parmi les
Ils déposent le mort qui est habillé de neuf. paquets de fils électriques, les équipements,
– Y a pas longtemps, va, qu’il était d’bout, allemands et français, déchirés dans leur écorce
dit un des porteurs. V’là deux heures qu’il a de boue sèche, les monceaux suspects de
reçu sa balle dans la tête pour avoir voulu vêtements englués d’un mastic brun rouge. Et il
chercher un fusil boche dans la plaine : il faut veiller aux obus non éclatés qui, partout,
partait mercredi en permission et voulait sortent leur pointe ou présentent leurs culots ou
l’apporter chez lui. C’est un sergent du 405e, de leurs flancs, peints en rouge, en bleu, en bistre.
la classe 14. Un gentil p’tit gars, avec ça. – Ça, c’est l’ancienne tranchée boche, qu’ils
Il nous le montre : il soulève le mouchoir qui ont fini par lâcher…
est sur la figure : il est tout jeune et a l’air de Elle est par endroits bouchée ; à d’autres,
dormir ; seulement, la prunelle est révulsée, la criblée de trous de marmites. Les sacs de terre
joue est cireuse, et une eau rose baigne les ont été déchirés, éventrés, se sont écroulés,
narines, la bouche et les yeux. vidés, secoués au vent, les boiseries d’étai ont
Ce corps qui met une note propre dans ce éclaté et pointent dans tous les sens. Les abris
charnier ; qui, encore souple, penche la tête sur sont remplis jusqu’au bord par de la terre et par
le côté quand on le remue, comme pour être on ne sait quoi. On dirait, écrasé, élargi et
mieux, donne l’illusion puérile d’être moins mort limoneux, le lit à demi desséché d’une rivière
que les autres. Mais, moins défiguré, il est, abandonnée par l’eau et par les hommes. À un
semble-t-il, plus pathétique, plus proche, plus endroit, la tranchée est vraiment effacée par le
attaché à qui le regarde. Et si nous disions canon ; le fossé évasé s’interrompt et n’est plus
quelque chose devant tout ce monceau d’êtres qu’un champ de terre fraîche formé de trous
anéantis, nous dirions : « Le pauvre gars ! » placés symétriquement à côté les uns des autres
en longueur et en largeur.
On reprend la route qui, à partir de là,
commence à descendre vers le fond où est J’indique à Poterloo ce champ extraordinaire
Souchez. Cette route apparaît sous nos pas, où une charrue gigantesque semble avoir passé.
dans les blancheurs du brouillard, comme une Mais il est préoccupé jusqu’au fond des
effrayante vallée de misère. L’amas des débris, entrailles par le changement de face du paysage.
des restes et des immondices s’accumule sur

l’échine fracassée de son pavé et sur ses bords
fangeux, devient inextricable. Les arbres Il désigne du doigt un espace dans la plaine,
80 Les classiques du matérialisme dialectique 80

d’un air stupéfait, comme s’il sortait d’un songe. d’un spectre de décor – plus rien n’a de forme :
il n’y a pas même un pan de mur, de grille, de
– Le Cabaret Rouge !
portail, qui soit dressé, et on est étonné de
C’est un champ plat dallé de briques cassées. constater qu’à travers l’enchevêtrement de
– Et qu’est-ce que c’est que ça ? poutres, de pierres et de ferraille, sont des pavés
: c’était ici, une rue !
Une borne ? Non, ce n’est pas une borne.
C’est une tête, une tête noire, tannée, cirée. La On dirait un terrain vague et sale,
bouche est toute de travers, et on voit la marécageux, à proximité d’une ville, et sur
moustache qui se hérisse de chaque côté : une lequel celle-ci aurait déversé pendant des années
grosse tête de chat carbonisé. Le cadavre – un régulièrement, sans laisser de place vide, ses
Allemand – est dessous, enterré en hauteur. décombres, ses gravats, ses matériaux de
démolitions et ses vieux ustensiles : une couche
– Et ça !
uniforme d’ordures et de débris parmi laquelle
C’est un lugubre ensemble formé d’un crâne on plonge et l’on avance avec beaucoup de
tout blanc, puis à deux mètres du crâne, une difficulté, de lenteur. Le bombardement a
paire de bottes, et, entre les deux, un monceau tellement modifié les choses qu’il a détourné le
de cuirs effilochés et de chiffons cimentés par cours du ruisseau du moulin et que le ruisseau
une boue brune. court au hasard et forme un étang sur les restes
– Viens. Il y a déjà moins de brouillard. de la petite place où il y avait la croix.
Dépêchons-nous. Quelques trous d’obus où pourrissent des
À cent mètres en avant de nous, dans les chevaux gonflés et distendus, d’autres où sont
ondes plus transparentes du brouillard, qui se éparpillés les restes, déformés par la blessure
déplacent avec nous et nous voilent de moins en monstrueuse de l’obus, de ce qui était des êtres
moins, un obus siffle et éclate… Il est tombé à humains.
l’endroit où nous allons passer. Voici, en travers de la piste qu’on suit et
On descend. La pente s’atténue. qu’on gravit comme une débâcle, comme une
inondation de débris sous la tristesse dense du
Nous allons côte à côte. Mon compagnon ne ciel, voici un homme étendu comme s’il
dit rien, regarde à droite, à gauche. dormait ; mais il a cet aplatissement étroit
Puis il s’arrête encore, comme sur le haut de contre la terre qui distingue un mort d’un
la route. J’entends sa voix balbutier, presque dormeur. C’est un homme de corvée de soupe,
basse : avec son chapelet de pains enfilés dans une
sangle, la grappe des bidons des camarades
– Ben quoi ! on y est… C’est qu’on y est…
retenus à son épaule par un écheveau de
En effet, nous n’avons pas quitté la plaine, la courroies. Ce doit être cette nuit qu’un éclat
vaste plaine stérilisée, cautérisée – et cependant d’obus lui a creusé puis troué le dos. Nous
nous sommes dans Souchez ! sommes sans doute les premiers à le découvrir,
⁂ obscur soldat mort obscurément. Peut-être sera-
t-il dispersé avant que d’autres le découvrent.
Le village a disparu. Jamais je n’ai vu une
On cherche sa plaque d’identité, elle est collée
pareille disparition de village. Ablain-Saint-
dans le sang caillé où stagne sa main droite. Je
Nazaire et Carency gardent encore une forme de
copie le nom écrit en lettres de sang.
localité, avec leurs maisons défoncées et
tronquées, leurs cours comblées de plâtras et de Poterloo m’a laissé faire tout seul. Il est
tuiles. Ici, dans le cadre des arbres massacrés – comme un somnambule. Il regarde, regarde
qui nous entourent, au milieu du brouillard, éperdument, partout ; il cherche à l’infini parmi
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 81

ces choses éventrées, disparues, parmi ce vide, il Il hésite, s’oriente, va…


cherche jusqu’à l’horizon brumeux.
– C’est là… Non, j’ai dépassé. C’est pas là.
Puis il s’assoit sur une poutre qui est là, en J’sais pas où c’est — où c’que c’était. Ah !
travers, après avoir, d’un coup de pied, fait malheur, misère !
sauter une casserole tordue posée sur la poutre.
Il se tord les mains, en proie au désespoir, se
Je m’assois à côté de lui. Il bruine légèrement.
tient difficilement debout au milieu des plâtras
L’humidité du brouillard se résout en
et des madriers. À un moment, perdu dans cette
gouttelettes et met un léger vernis sur les
plaine encombrée, sans repères, il regarde en
choses.
l’air pour chercher, comme un enfant
Il murmure : inconscient, comme un fou. Il cherche l’intimité
de ces chambres éparpillée dans l’espace infini,
– Ah zut !… zut !…
la forme et le demi-jour intérieurs jetés au
Il s’éponge le front : il lève sur moi des yeux vent !
de suppliant. Il essaye de comprendre,
Après plusieurs va-et-vient, il s’arrête à un
d’embrasser cette destruction de tout ce coin de
endroit, se recule un peu.
monde, de s’assimiler ce deuil. Il bafouille des
propos sans suite, des interjections. Il ôte son – C’était là. Y a pas d’erreur. Vois-tu : c’est
vaste casque et on voit sa tête qui fume. Puis il c’te pierre-là qui m’fait reconnaître. Il y avait
me dit, péniblement : un soupirail. On voit la trace d’une barre de fer
du soupirail avant qu’i’ se soit envolé.
– Mon vieux, tu peux pas te figurer, tu peux
pas, tu peux pas… Il renifle, pense, hochant lentement la tête
sans pouvoir s’arrêter.
Il souffle :
— C’est quand y a plus rien qu’on comprend
– Le Cabaret Rouge, où c’est qu’il y a c’te
bien qu’on était heureux. Ah ! était-on
tête de Boche et, tout autour, des fouillis
heureux !
d’ordures… c’t’espèce de cloaque, c’était… sur le
bord de la route, une maison en briques et deux Il vient à moi, rit nerveusement.
bâtiments bas, à côté… Combien de fois, mon
— C’est pas ordinaire, ça, hein ? J’suis sûr
vieux, à la place même où on s’est arrêté,
que tu n’as jamais vu ça ; ne pas retrouver sa
combien de fois, là, à la bonne femme qui
maison où on a toujours vécu d’puis toujours…
rigolait sur le pas de sa porte, j’ai dit au revoir
en m’essuyant la bouche et en regardant du côté Il fait demi-tour, et c’est lui qui m’entraîne.
de Souchez où je rentrais ! Et après quelques – Ben, fichons l’camp, puisqu’y a plus rien.
pas, on se retournait pour lui crier une blague ! Quand on regard’ra la place des choses pendant
Oh ! tu peux pas te figurer… une heure ! Mettons-les, mon pauv’ vieux.
» Mais ça, alors, ça !… » On s’en va. Nous sommes les deux vivants
Il fait un geste circulaire pour me montrer faisant tache dans ce lieu illusoire et vaporeux,
toute cette absence qui l’entoure… ce village qui jonche la terre, et sur lequel on
marche.
– Faut pas rester ici trop longtemps, mon
vieux. Le brouillard se lève, tu sais. On remonte. Le temps s’éclaircit. La brume
se dissipe très rapidement. Mon camarade qui
Il se met debout avec un effort.
fait de grandes enjambées, en silence, le nez par
– Allons… terre, me montre un champ :
Le plus grave est à faire. Sa maison… – Le cimetière, dit-il. Il était là avant d’être
partout, avant d’avoir tout pris à n’en plus
82 Les classiques du matérialisme dialectique 82

finir, comme une maladie du monde. seul coup de fusil ! « Quoi qu’ça veut dire ? »,
qu’on disait. Voilà-t-il pas qu’on voit un Boche,
À mi-côte, on avance plus lentement.
deux Boches, dix Boches, qui sortent de terre –
Poterloo s’approche de moi.
ces diables gris-là ! – et nous font des signes en
– Tu vois, c’est trop, tout ça. C’est trop criant : « Kamarad ! » « Nous sommes des
effacé, toute ma vie jusqu’ici. J’ai peur, Alsaciens » qu’i’ disent en continuant de sortir
tellement c’est effacé. de leur Boyau International. « On vous tirera
– Voyons : ta femme est en bonne santé, tu pas dessus, qu’i’s disent. Ayez pas peur, les
le sais ; ta petite fille aussi. amis. Laissez-nous seulement enterrer nos
morts. » Et v’là qu’on travaille chacun de son
Il prend une drôle de tête :
côté, et même qu’on parle ensemble, parce que
– Ma femme… J’vas t’dire une chose : ma c’étaient des Alsaciens. En réalité, i’ disaient du
femme… mal de la guerre et de leurs officiers. Not’
– Eh bien ? sergent savait bien qu’c’est défendu d’entrer en
conversation avec l’ennemi et même on nous a
– Eh bien, mon vieux, je l’ai r’vue. lu qu’il fallait causer avec eux qu’à coups de
– Tu l’as vue ? Je croyais qu’elle était en flingue. Mais l’sergent s’disait que c’était une
pays envahi ? occasion unique de renforcer les fils de fer, et
pisqu’ils nous laissaient travailler contre eux, y
– Oui, elle est à Lens, chez mes parents. Eh
avait qu’à en profiter…
bien, je l’ai vue… Ah ! et puis, après tout, zut !…
Je vais tout te raconter ! Eh bien, j’ai été à » Or, voilà un des Boches qui s’met à dire : «
Lens, il y a trois semaines. C’était le 11. Y a Y aurait-i’ pas quelqu’un d’entre vous qui soye
vingt jours, quoi. des pays envahis et qui voudrait avoir les
nouvelles de sa famille ? »
Je le regarde, abasourdi… Mais il a bien l’air
de dire la vérité. Il bredouille, tout en marchant » Mon vieux, ça a été plus fort que moi. Sans
à côté de moi dans la clarté qui s’étend : savoir si c’était bien ou mal, j’m’ai avancé, et
j’ai dit : « Ben, y a moi. » Le Boche me pose
– On a dit, tu t’rappelles p’t’êt’… Mais t’étais
des questions. J’y réponds que ma femme est à
pas là, j’crois… On a dit : faut renforcer le
Lens, chez ses parents, avec la p’tite. I’
réseau de fils de fer en avant de la parallèle
m’demande où elle loge. J’y explique, et i’ dit
Billard. Tu sais c’que ça veut dire, ça. On
qu’i’ voit ça d’ici. « Écoute, qu’i’ m’dit, j’vas y
n’avait jamais pu le faire jusqu’ici : dès qu’on
porter une lettre, et non seul’ment une lettre,
sort de la tranchée, on est en vue sur la
mais même la réponse j’te porterai. » Puis, tout
descente, qui s’appelle d’un drôle de nom.
d’un coup, i’ s’frappe son front, c’Boche, et i’
– Le toboggan. s’rapproche d’moi : « Écoute, mon vieux, bien
– Oui, tout juste, et l’endroit est aussi mieux encore. Si tu veux faire c’que j’te dis, tu
difficile la nuit ou par la brume, que par le plein la verras, ta femme, et aussi tes gosses, et tout,
jour, à cause des fusils braqués d’avance sur des comme j’te vois. » I’ m’raconte que pour ça, y a
chevalets et des mitrailleuses qu’on pointe qu’à aller avec lui, à telle heure, avec une
pendant le jour. Quand i’s n’voient pas, les capote boche et un calot qu’i’ m’aura. I
Boches arrosent tout. m’mêleraît à la corvée de charbon dans Lens ;
on irait jusqu’à chez nous. J’pourrais voir, à
» On a pris les pionniers de la compagnie
condition de m’planquer et de n’pas m’faire
hors rang ; mais y en a qui ont filoché et on les
voir, attendu qu’i’ répond des hommes qui
a remplacés par quéqu’ poilus choisis dans les
s’ront d’la corvée, mais qu’y a, dans la maison,
compagnies. J’en ai été. Bon. On sort. Pas un
des sous-offs dont il n’répondait pas… Eh bien,
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 83

mon vieux, j’ai accepté ! » ce bougre-là, parce qu’il écopait salement si je


m’faisais poisser, hé ?
– C’était grave !
» Tu sais, chez nous, comme tout partout
– Bien sûr oui, c’tait grave. Je m’suis décidé
dans le Pas-de-Calais, les portes d’entrée des
tout d’un coup, sans réfléchir, sans vouloir
maisons sont divisées en deux : en bas, ça forme
réfléchir, vu qu’j’étais ébloui à l’idée que j’allais
une sorte de barrière jusqu’à mi-corps, et en
revoir mon monde, et si après j’étais fusillé, eh
haut ça forme comme qui dirait volet. Comme
bien, tant pis : donnant donnant. C’est l’offre
ça, on peut fermer seulement la moitié d’en bas
de la loi et de la d’mande, comme dit l’autre,
de la porte et être à moitié chez soi.
pas ?
» Le volet était ouvert, la chambre, qui est la
» Mon vieux, ça n’a pas fait une arnicoche.
salle à manger et aussi la cuisine bien entendu,
L’seul avatar c’est qu’ils ont eu du boulot à
était éclairée, on entendait des voix.
m’trouver un calot assez large, parce que, tu
sais, j’ai la tête très forte. Mais ça même ça » J’ai passé en tendant l’cou de côté. Il y
c’est arrangé : on m’a déniché, à la fin, une avait, rosées, éclairées, des têtes d’hommes et de
boîte à poux assez grande pour que ma tête femmes autour de la table ronde et de la lampe.
puisse y contenir. J’ai justement des bottes Mes yeux se sont jetés sur elle, sur Clotilde. Je
boches, celles à Caron, tu sais. Alors, nous v’là l’ai bien vue. Elle était assise entre deux types,
partis dans les tranchées boches (même qu’elles des sous-offs, je crois, qui lui parlaient. Et quoi
sont salement pareilles aux nôtres) avec ces qu’elle faisait ? Rien ; elle souriait, en penchant
espèces de camarades boches qui m’disaient en gentiment sa figure entourée d’un léger petit
très bon français – comme ç’ui que j’cause – de cadre de cheveux blonds où la lampe mettait de
n’pas m’en faire. la dorure.
» Y a pas eu d’alerte, rien. Pour aller, ça a » Elle souriait. Elle était contente. Elle avait
été. Tout s’est passé si en douce et si l’air d’être bien, à côté de cette gradaille boche,
simplement que je m’figurais pas qu’j’étais un de cette lampe et de ce feu qui me soufflait une
Boche à la manque. On est arrivé à Lens à la tiédeur que je reconnaissais. J’ai passé, puis je
nuit tombante. J’m’rappelle avoir passé devant me suis r’tourné, et j’ai repassé. Je l’ai revue,
la Perche et avoir pris la rue du Quatorze- toujours avec son sourire. Pas un sourire forcé,
Juillet. J’voyais des gens de la ville qui non, un vrai sourire, qui venait d’elle, et qu’elle
naviguaient dans les rues comme dans nos donnait. Et pendant l’temps d’éclair que j’ai
cantonnements. J’les r’connaissais pas à cause passé dans les deux sens, j’ai pu voir aussi ma
du soir ; eux non plus, à cause du soir aussi, et gosse qui tendait les mains vers un gros
aussi, à cause de l’énormité de la chose… I’ f’sait bonhomme galonné et essayait de lui monter sur
noir à n’pas pouvoir s’mett’ l’doigt dans l’œil les genoux, et puis, à côté, qui donc ça que
quand j’suis arrivé dans l’jardin d’mes parents. j’reconnaissais ? C’était Madeleine Vandaërt, la
femme de Vandaërt, mon copain de la 19e, qui a
» Le cœur me battait ; j’en étais tout
été tué à la Marne, à Montyon.
tremblant des pieds à la tête comme si je n’étais
plus qu’une espèce de cœur. Et je me r’tenais » Elle le savait qu’il avait été tué, puisqu’elle
pour ne pas rigoler tout haut, et en français, était en deuil. Et elle, elle rigolait, elle riait
encore, tellement j’étais heureux, ému. Le carrément, j’te l’dis… et elle regardait l’un et
kamarade me dit : « Tu vas passer une fois, l’autre avec un air de dire : « Comme j’suis bien
puis une autre fois, en regardant dans la porte ici ! »
et la fenêtre. Tu r’garderas sans en avoir l’air…
» Ah ! mon vieux, j’suis sorti d’là et j’ai buté
Méfie-toi… » Alors, je m’ressaisis, j’avale mon
dans les kamarades qui attendaient pour me
émotion, v’lan, d’un coup. C’était un chic type,
84 Les classiques du matérialisme dialectique 84

ram’ner. Comment je suis revenu, je pourrais ⁂


pas le dire. J’étais assommé. J’suis marché en
Poterloo regarda et dit :
trébuchant comme un maudit. I’ n’aurait pas
fallu m’emmerder, à ce moment-là ! J’aurais – On va faire le tour par la route de Carency
gueulé tout haut ; j’aurais fait un escandale et remonter par derrière.
pour me faire tuer et qu’ce soye fini de cette Nous obliquâmes dans les champs. Au bout
sale vie ! de quelques instants, il me dit :
» Tu saisis ? Elle souriait, ma femme, ma – J’exagère, tu crois ? Tu dis que j’exagère ?
Clotilde, ce jour-là de la guerre ! Alors quoi ? Il
Il réfléchit :
suffit qu’on soit pas là pendant un temps pour
qu’on ne compte plus ? Tu fous le camp de chez – Ah !
toi pour aller à la guerre, et tout à l’air cassé ; Puis il ajouta avec ce hochement de tête qui
et pendant que tu l’crois, on se fait à ton ne l’avait pas beaucoup quitté ce matin-là :
absence, et peu à peu tu deviens comme si tu
n’étais pas, vu qu’on s’passe de toi pour être – Mais enfin ! Tout d’même, y a un fait…
heureuse comme avant et pour sourire. Ah ! bon Nous grimpâmes la pente. Le froid s’était
sang ! Je ne parle pas de l’autre garce qui riait, changé en tiédeur. Arrivés à une plateforme de
mais ma Clotilde, à moi, qui, à ce moment-là terrain :
que j’ai vu par hasard, à c’moment-là, qu’on
– Asseyons-nous encore un petit coup avant
dise ce qu’on voudra, se fichait pas mal de moi !
de rentrer, proposa-t-il.
» Et encore si elle avait été avec des amis,
Il s’assit, lourd d’un monde de réflexions qui
des parents ; mais non, justement avec des sous-
s’enchevêtraient. Son front se plissait. Puis il se
offs boches ! Dis-moi, y avait-il pas de quoi
tourna vers moi d’un air embarrassé comme s’il
sauter dans la chambre, lui foutre une paire de
avait un service à me demander.
gifles et tordre le cou à c’t’aut’ poule en deuil !
– Dis donc, vieux, je m’demande si j’ai
» Oui, oui, j’ai pensé à l’faire. J’sais bien que
raison.
j’allais fort… J’étais emballé, quoi.
Mais après m’avoir regardé, il regardait les
» Note que j’veux pas en dire plus que je ne
choses comme s’il voulait les consulter plus que
dis. C’est une bonne fille, Clotilde. J’la connais
moi.
et j’ai confiance en elle : pas d’erreur, tu sais : si
j’étais bousillé, elle pleurerait toutes les larmes Une transformation se faisait dans le ciel et
de son corps pour commencer. Elle me croit sur la terre. Le brouillard n’était presque plus
vivant, j’l’accorde, mais s’agit pas d’ça. Elle ne qu’un rêve. Les distances se dévoilaient. La
peut pas s’empêcher d’être bien, et satisfaite, et plaine étroite, morne, grise, s’agrandissait,
s’épanouir, dès lors qu’elle a un bon feu, une chassait ses ombres et se colorait. La clarté la
bonne lampe et de la compagnie, que j’y soye ou couvrait peu à peu, de l’est à l’ouest, comme
que j’y soye pas… » deux ailes.

J’entraînai Poterloo. Et voilà que là-bas, à nos pieds, on a vu


Souchez entre les arbres. À la faveur de la
– Tu exagères, mon vieux. Tu te fais des
distance et de la lumière, la petite localité se
idées absurdes, voyons…
reconstituait aux yeux, neuve de soleil !
On avait marché tout doucement. On était
– Est-ce que j’ai raison ? répéta Poterloo,
encore au bas de la côte. Le brouillard
plus vacillant, plus incertain.
s’argentait avant de s’en aller tout à fait. Il
allait y avoir du soleil. Il y avait du soleil. Avant que j’aie pu parler, il se répondit à lui-
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 85

même, d’abord presque à voix basse, dans la des anges, tu finiras par avoir tort. C’est la vie.
lumière : Mais j’suis là.
– Elle est toute jeune, tu sais ; ça a vingt-six Il rit.
ans. Elle ne peut pas r’tenir sa jeunesse ; ça lui
– J’suis même un peu là, comme on dit !
sort de partout et, quand elle se repose à la
lampe et au chaud, elle est bien obligée de Je me lève aussi et lui frappe sur l’épaule.
sourire ; et, même si elle riait aux éclats, ce – Tu as raison, mon vieux frère. Tout ça
serait tout bonnement sa jeunesse qui lui finira.
chant’rait dans la gorge. C’est point à cause des
Il se frotte les mains. Il ne s’arrête plus de
autres, à vrai dire, c’est à cause d’elle. C’est la
parler.
vie. Elle vit. Eh oui, elle vit, voilà tout. C’est
pas d’sa faute si elle vit. Tu voudrais pas qu’elle – Oui, bon sang, tout ça finira. T’en fais pas.
meure ? Alors, qu’est-ce que tu veux qu’elle » Oh ! je sais bien qu’il y aura du boulot
fasse ? Qu’elle pleure, rapport à moi et aux pour que ça finisse, et plus encore après. Faudra
Boches, tout le long du jour ? Qu’elle rouspète ? bosser. Et j’dis pas seulement bosser avec les
On peut pas pleurer tout le temps ni rouspéter bras.
pendant dix-huit mois. C’est pas vrai. Il y a
trop longtemps, que j’te dis. Tout est là. » Faudra tout r’faire. Eh bien, on refera. La
maison ? Partie. Le jardin ? Plus nulle part. Eh
Il se tait pour regarder le panorama de bien, on refera la maison. On refera le jardin.
Notre-Dame-de-Lorette, maintenant tout Moins y aura et plus on refera. Après tout, c’est
illuminé. la vie, et on est fait pour refaire, pas ? On r’fera
– C’est kif-kif la gosse qui, quand elle se aussi la vie ensemble et le bonheur ; on refera
trouve à côté d’un bonhomme qui ne parle pas les jours, on refera les nuits.
de l’envoyer baller, finit par chercher à lui » Et les autres aussi. Ils referont leur monde.
monter sur les genoux. Elle aimerait p’t’êt’ Veux-tu que je te dise ? Ça sera peut-être moins
mieux que ce soit son oncle ou un ami de son long qu’on croit…
père – p’t’êt’ – mais elle essaie tout de même
auprès de celui qui est seul à être toujours là, » Tiens, j’vois très bien Madeleine Vandaërt
même si c’est un gros cochon à lunettes. épousant un autre gars. Elle est veuve ; mais,
mon vieux, y a dix-huit mois qu’elle est veuve.
» Ah ! s’écrie-t-il en se levant, et en venant Crois-tu qu’c’est pas une tranche, ça, dix-huit
gesticuler devant moi, on pourrait m’répondre mois ? On n’porte même plus l’deuil, j’crois,
une bonne chose : si je revenais pas de la guerre, autour de c’temps-là ! On ne fait pas attention
j’dirais : « Mon vieux, t’es fichu, plus de à ça quand on dit : « C’est une garce ! » et
Clotilde, plus d’amour ! Tu vas être remplacé quand on voudrait, en somme, qu’elle se
un jour ou l’autre dans son cœur. Y a pas à suicide ! Mais, mon vieux, on oublie, on est
tourner : ton souvenir, le portrait de toi qu’elle forcé d’oublier. C’est pas les autres qui font ça ;
porte en elle, il va s’effacer peu à peu et un c’est même pas nous-mêmes ; c’est l’oubli, voilà.
autre se mettra dessus et elle recommencera une Je la retrouve tout d’un coup et de la voir
autre vie. » Ah ! si j’rev’nais pas ! » rigoler ça m’a chamboulé, tout comme si son
Il a un bon rire. mari venait d’être tué d’hier – c’est humain –
mais quoi ! Y a une paye qu’il est clamsé, le
– Mais j’ai bien l’intention de revenir ! Ah !
pauv’ gars. Y a longtemps ; y a trop longtemps.
ça oui, faut être là. Sans ça !… Faut être là,
On n’est plus les mêmes. Mais, attention, faut
vois-tu, reprend-il plus grave. Sans ça, si tu n’es
r’venir, faut être là ! On y sera et on s’occupera
pas là, même si tu as affaire à des saints ou à
de redevenir ! »
86 Les classiques du matérialisme dialectique 86

En chemin, il me regarde, cligne de l’œil et, beau temps disposait sur ce groupement blanc
ragaillardi d’avoir trouvé une idée où appuyer et rose de matériaux d’une apparence de vie et
ses idées : même un semblant de pensée. Les pierres
subissaient la transfiguration du renouveau. La
– J’vois ça d’ici, après la guerre, tous ceux de
beauté des rayons annonçait ce qui serait, et
Souchez se remettant au travail et à la vie…
montrait l’avenir. La figure du soldat qui
Quelle affaire ! Tiens, le père Ponce, mon vieux,
contemplait cela s’éclairait aussi d’un reflet de
ce numéro-là ! Il était si tellement méticuleux
résurrection. Le printemps et l’espoir y
que tu l’voyais balayer l’herbe de son jardin
déteignaient en sourire ; et ses joues roses, ses
avec un balai d’crin, ou, à genoux sur sa
yeux bleus si clairs et ses sourcils jaune d’or
pelouse, couper le gazon avec une paire
avaient l’air peints de frais.
d’ciseaux. Eh bien, il s’paiera ça encore ! Et
Mme Imaginaire, celle qu’habitait une des ⁂
dernières maisons du côté du château de
On descend dans le boyau. Le soleil y donne.
Carleul, une forte femme qu’avait l’air de rouler
Le boyau est blond, sec et sonore. J’admire sa
par terre comme si elle avait eu des roulettes
belle profondeur géométrique, ses parois lisses
sous le gros rond de ses jupes. Elle pondait un
polies par la pelle, et j’éprouve de la joie à
enfant tous les ans. Réglé, recta : une vraie
entendre le bruit franc et net que font nos
mitrailleuse à gosses ! Eh bien a r’prendra
semelles sur le fond de terre dure ou sur les
c’t’occupation à tour d’bras.
caillebotis, petits bâtis de bois posés bout à
Il s’arrête, réfléchit, sourit à peine, presque bout et formant plancher.
en lui-même :
Je regarde ma montre. Elle me fait voir qu’il
– … Tiens j’vais t’dire, j’ai r’marqué… Ça n’a est neuf heures ; et elle me montre aussi un
pas grande importance, ça, insiste-t-il, comme cadran délicatement colorié où se reflète un ciel
gêné subitement par la petitesse de cette bleu et rose, et la fine découpure des arbustes
parenthèse – mais j’ai r’marqué (on r’marque ça qui sont plantés là, au-dessus des bords de la
d’un coup d’œil en r’marquant aut’ chose), que tranchée.
c’était plus propre chez nous que d’mon temps…
Et Poterloo et moi nous nous regardons
On rencontre par terre de petits rails qui également, avec une sorte de joie confuse ; on
rampent perdus dans le foin séché sur pied. est content de se voir, comme si on se revoyait !
Poterloo me montre, de sa botte, ce bout de Il me parle, et moi qui suis bien habitué
voie abandonné, et sourit : pourtant à son accent du Nord qui chante, je
découvre qu’il chante.
– Ça, c’est notre chemin de fer. C’est un
tortillard, qu’on appelle. Ça doit vouloir dire « Nous avons eu de mauvais jours, des nuits
qui se grouille pas ». I’ n’allait pas vite ! Un tragiques, dans le froid, dans l’eau et la boue.
escargot y aurait tenu le pied ! On le refera. Maintenant, bien que ce soit encore l’hiver, une
Mais il n’ira pas plus vite, certainement. Ça lui première belle matinée nous apprend et nous
est défendu ! convainc qu’il va avoir bientôt, encore une fois,
le printemps. Déjà le haut de la tranchée s’est
Quand nous arrivâmes en haut de la côte, il
orné d’herbe vert tendre et il y a, dans les
se retourna et jeta un dernier coup d’œil sur les
frissons nouveau-nés de cette herbe, des fleurs
lieux massacrés que nous venions de visiter.
qui s’éveillent. C’en sera fini des jours rapetissés
Plus encore que tout à l’heure, la distance
et étroits. Le printemps vient d’en haut et d’en
recréait le village à travers les restes d’arbres
bas. Nous respirons à cœur joie, nous sommes
qui, diminués et rognés, semblaient de jeunes
soulevés.
pousses. Mieux encore que tout à l’heure, le
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 87

Oui, les mauvais jours vont finir. La guerre Le fait est que ce climat du Nord ne vaut pas
aussi finira, que diable ! Et elle finira sans doute grand-chose. Ça bruine, ça brouillasse, ça fume,
dans cette belle saison qui vient et qui déjà nous ça pleut. Et, quand il y a du soleil, le soleil
éclaire et commence à nous caresser avec sa s’éteint vite au milieu de ce grand ciel humide.
brise.
Nos quatre jours de tranchées sont finis. La
Un sifflement. Tiens, une balle perdue… relève aura lieu à la tombée du soir. On se
prépare lentement au départ. On remplit et on
Une balle ? Allons donc ! C’est un merle !
range le sac, les musettes. On donne un coup au
C’est drôle comme c’était pareil… Les merles, fusil et on l’enveloppe.
les oiseaux qui crient doucement, la campagne,
Il est déjà quatre heures. La brume tombe
les cérémonies des saisons, l’intimité des
vite. On devient indistincts les uns aux autres.
chambres, habillées de lumière… Oh ! la guerre
va finir, on va revoir à jamais les siens : la – Bon sang, la voici, la pluie !
femme, les enfants, ou celle qui est à la fois la
Quelques gouttes. Puis c’est l’averse. Oh ! là
femme et l’enfant, et on leur sourit dans cet
là là ! On ajuste des capuchons, des toiles de
éclat jeune qui, déjà, nous réunit.
tente. On rentre dans l’abri en pataugeant et en
se mettant de la boue aux genoux, aux mains et
aux coudes, car le fond de la tranchée commence
… À la fourche des deux boyaux, sur le
à être gluant. Dans la guitoune, on a à peine le
champ, au bord, voici comme un portique. Ce
temps d’allumer une bougie posée sur un bout
sont deux poteaux appuyés l’un sur l’autre avec,
de pierre, et de grelotter autour.
entre eux, un enchevêtrement de fils électriques
qui pendent comme des lianes. Cela fait bien. – Allons, en route !
On dirait un arrangement, un décor de théâtre.
On se hisse dans l’ombre mouillée et venteuse
Une mince plante grimpante enlace l’un des
du dehors. J’entrevois la puissante carrure de
poteaux et, en la suivant des yeux, on voit
Poterloo : Nous sommes toujours à côté l’un de
qu’elle a déjà osé aller de l’un à l’autre.
l’autre dans le rang. Je lui crie quand on se met
Bientôt, à longer ce boyau dont le flanc en marche :
herbeux frissonne comme les flancs d’un beau
– Tu es là, mon vieux ?
cheval vivant, nous aboutissons dans notre
tranchée de la route de Béthune. – Oui, d’vant toi, me crie-t-il en se
retournant.
Voici notre emplacement. Les camarades sont
là, groupés. Ils mangent, jouissent de la bonne Il reçoit dans ce mouvement une gifle de vent
température. et de pluie, mais il rit. Il a toujours sa bonne
figure heureuse de ce matin. Ce n’est pas une
Le repas fini, on nettoie les gamelles ou les
averse qui lui ôtera le contentement qu’il
assiettes en aluminium avec un bout de pain…
emporte dans son cœur ferme et solide ; et ce
– Tiens, y a plus de soleil ! n’est pas une maussade soirée qui éteindra le
soleil que j’ai vu, il y a quelques heures, entrer
C’est vrai. Un nuage s’étend et l’a caché.
dans sa pensée.
– I’va même flotter, mes petits gars, dit
On marche. On se bouscule. On fait quelques
Lamuse.
faux pas… La pluie ne cesse pas et l’eau ruisselle
– Voilà bien notre veine ! Justement pour le dans le fond de la tranchée. Les caillebotis
départ ! branlent sur le sol devenu mou : quelques-uns
– Sacré pays, milédi ! dit Fouillade. penchent à droite ou à gauche et on y glisse. Et
puis, dans le noir, on ne les voit pas, et il arrive
88 Les classiques du matérialisme dialectique 88

qu’aux tournants on met le pied à côté, dans les pas. Puis, ce passage laborieusement franchi, on
trous d’eau. redégringole tout de suite dans le ruisseau
glissant. Les souliers ont tracé au fond deux
Je ne perds pas des yeux, dans le gris de la
ornières étroites où le pied se prend comme dans
nuit, le poil ardoisé du casque de Poterloo,
un rail, ou bien il y a des flaques où il entre à
ruisselant comme un toit sous l’averse, et son
grand floc. Il faut, à un endroit, se baisser très
large dos garni d’un carré de toile cirée qui
bas pour passer au-dessous du pont massif et
miroite. Je lui emboîte le pas et, de temps en
gluant qui franchit le boyau, et ce n’est pas sans
temps, je l’interpelle et il me répond – toujours
peine qu’on y arrive. On est forcé de
de bonne humeur, toujours calme et fort.
s’agenouiller dans la boue, de s’écraser par terre
Quand il n’y a plus de caillebotis, on piétine et de ramper à quatre pattes pendant quelques
dans la boue épaisse. Il fait noir, maintenant. pas. Un peu plus loin, il nous faut évoluer en
On s’arrête brusquement, et je suis jeté sur empoignant un piquet que le détrempage du sol
Poterloo. On entend, en avant, une invective a fait pencher de travers juste au milieu du
demi-furieuse : passage.
– Ben quoi, vas-tu avancer ? On va être On parvient à un carrefour.
coupés !
– Allons, en avant ! maniez-vous, les gars !
– J’peux pas décoller mes reposoirs ! répond dit l’adjudant, qui s’est plaqué dans une
une voix piteuse. encoignure pour nous laisser passer et nous
L’enlisé arrive enfin à se dégager, et il nous parler. L’endroit n’est pas bon.
faut courir pour rattraper le reste de la – On est éreinté, meugle une voix si enrouée
compagnie. On commence à haleter et à geindre et si haletante que je ne reconnais pas le
et à pester contre ceux qui sont en tête. On pose parleur.
les pieds au petit bonheur : on fait des faux pas,
– Zut ! j’en ai marre, j’reste là, gémit un
on se retient aux parois, et on a les mains
autre à bout de souffle et de force.
enduites de boue. La marche devient une
débandade pleine de bruit de ferraille et de – Que voulez-vous que j’y fasse ? répond
jurons. l’adjudant, c’est pas d’ma faute, hé ? Allons,
grouillez-vous, l’endroit est mauvais. Il a été
La pluie redouble. Second arrêt subit. Il y en
marmité à la dernière relève !
a un qui est tombé ! Brouhaha.
On va au milieu de la tempête d’eau et de
Il se relève. On repart. Je m’évertue à suivre
vent. Il semble qu’on descende, qu’on descende,
de tout près le casque de Poterloo, qui luit
dans un trou. On glisse, on tombe et on bute
faiblement dans la nuit devant mes yeux, et je
contre la paroi, on se rejette debout. Notre
lui crie de temps en temps :
marche est une espèce de longue chute où l’on
– Ça va ? se retient comme on peut et où on peut. Il s’agit
– Oui, oui, ça va, me répond-il, en reniflant de trébucher devant soi et le plus droit possible.
et en soufflant, mais de sa voix toujours sonore Où sommes-nous ? Je lève la tête, malgré les
et chantante. vagues de pluie, hors de ce gouffre où nous nous
Le sac tire et fait mal aux épaules, secoué débattons. Sur le fond à peine distinct du ciel
dans cette course houleuse sous l’assaut des couvert, je découvre le rebord de la tranchée, et
éléments. La tranchée est bouchée par un voici tout d’un coup apparaître à mes yeux,
éboulement frais dans lequel on s’enfonce… On dominant ce bord, une espèce de poterne sinistre
est obligé d’arracher ses pieds de la terre molle faite de deux poteaux noirs penchés l’un sur
et adhérente, en les levant très haut à chaque l’autre, au milieu desquels pend comme une
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 89

chevelure arrachée. C’est le portique. – Mais oui, fils, je parlerai de toi, des
copains, et de notre existence.
– En avant ! En avant !
– Dis-moi donc…
Je baisse la tête et je ne vois plus rien ; mais
j’entends à nouveau les semelles entrer dans la Il indique de la tête les papiers où j’étais en
vase et en sortir, le cliquetis des fourreaux de train de prendre des notes. Le crayon en
baïonnette, les exclamations sourdes et le suspens, je l’observe et l’écoute. Il a envie de me
halètement précipité des poitrines. poser une question.
Encore une fois, remous violent. On stoppe – Dis donc, sans t’commander… Y a
brusquement et comme tout à l’heure je suis quéqu’chose que j’voudrais te d’mander. Voilà la
jeté sur Poterloo et m’appuie sur son dos, son chose : si tu fais parler les troufions dans ton
dos fort, solide, comme une colonne d’arbre, livre, est-ce que tu les f’ras parler comme ils
comme la santé et l’espoir. Il me crie : parlent, ou bien est-ce que tu arrangerais ça, en
lousdoc ? C’est rapport aux gros mots qu’on dit.
– Courage, vieux, on arrive !
Car enfin, pas, on a beau être très camarades et
On s’immobilise. Il faut reculer… Nom de sans qu’on s’engueule pour ça, tu n’entendras
Dieu !… Non, on avance à nouveau ! jamais deux poilus l’ouvrir pendant une minute
Tout à coup, une explosion formidable tombe sans qu’i’s disent et qu’i’s répètent des choses
sur nous. Je tremble jusqu’au crâne, une que les imprimeurs n’aiment pas besef imprimer.
résonance métallique m’emplit la tête, une odeur Alors, quoi ? Si tu ne le dis pas, ton portrait ne
brûlante de soufre me pénètre les narines et me sera pas r’ssemblant : c’est comme qui dirait
suffoque. La terre s’est ouverte devant moi. Je que tu voudrais les peindre et que tu n’mettes
me sens soulevé et jeté de côté, plié, étouffé et pas une des couleurs les plus voyantes partout
aveuglé à demi dans cet éclair de tonnerre… Je où elle est. Mais pourtant ça s’fait pas.
me souviens bien pourtant : pendant cette – Je mettrai les gros mots à leur place, mon
seconde où, instinctivement, je cherchais, petit père, parce que c’est la vérité.
éperdu, hagard, mon frère d’armes, j’ai vu son
– Mais dis-moi, si tu l’mets, est-ce que des
corps monter, debout, noir, les deux bras
types de ton bord, sans s’occuper de la vérité,
étendus de toute leur envergure, et une flamme
ne diront pas que t’es un cochon ?
à la place de la tête !
– C’est probable, mais je le ferai tout de
13. Les Gros Mots même sans m’occuper de ces types.

Barque me voit écrire. Il vient vers moi à – Veux-tu mon opinion ? Quoique je ne m’y
quatre pattes à travers la paille, et me présente connais pas en livres : c’est courageux, ça, parce
sa figure éveillée ponctuée par son toupet que ça s’fait pas, et ce sera très chic si tu l’oses,
roussâtre de Paillasse, ses petits yeux vifs au- mais t’auras de la peine au dernier moment, t’es
dessus desquels se plissent et se déplissent des trop poli !… C’est même un des défauts que j’te
accents circonflexes. Il a la bouche qui tourne connais depuis qu’on s’connaît. Ça, et aussi
dans tous les sens à cause d’une tablette de cette sale habitude que tu as quand on nous
chocolat qu’il croque et mâche, et dont il tient distribue de la gniole, sous prétexte que tu crois
dans son poing l’humide moignon. que ça fait du mal, au lieu de donner ta part à
un copain, de t’la verser sur la tête pour te
Il bafouille, la bouche pleine, en me soufflant
nettoyer les tifs.
une odeur de boutique de confiserie.
– Dis donc, toi qui écris, tu écriras plus tard 14. Le Barda
sur les soldats, tu parleras de nous, pas ?
90 Les classiques du matérialisme dialectique 90

La grange s’ouvre au bout de la cour de la butin est mon camarade Volpatte. Je vois ce
Ferme des Muets, dans la construction basse, qu’il en est : il a étendu sa toile de tente pliée
comme une caverne. Toujours des cavernes pour en quatre par-dessus son lit – c’est-à-dire la
nous, même dans les maisons ! Quand on a bande de paille à lui réservée – et sur ce tapis, il
traversé la cour où le fumier cède sous les a vidé et étalé le contenu de ses poches.
semelles avec un bruit spongieux, ou bien qu’on
Et c’est tout un magasin qu’il couve des yeux
l’a contournée en se tenant difficultueusement
avec une sollicitude de ménagère, tout en
en équilibre sur l’étroite bordure de pavés, et
veillant, attentif et agressif, à ce qu’on ne lui
qu’on se présente devant l’ouverture de la
marche pas dessus… J’épèle de l’œil l’abondante
grange, on ne voit rien du tout…
exposition.
Puis, en insistant, on perçoit un enfoncement
Autour du mouchoir, de la pipe, de la blague
brumeux où de brumeuses masses noires sont
à tabac, laquelle renferme aussi le cahier de
accroupies, sont étendues ou bien évoluent d’un
feuilles, du couteau, du porte-monnaie et du
coin à un autre. Au fond, à droite et à gauche,
briquet (le fonds nécessaire et indispensable),
deux pâles lueurs de bougies, aux halos ronds
voici deux bouts de lacets de cuir emmêlés
comme de lointaines lunes rousses, permettent
comme des vers de terre autour d’une montre
enfin de distinguer la forme humaine de ces
incluse dans une boîte en celluloïd transparent
masses dont la bouche émet soit de la buée, soit
qui se ternit et blanchit singulièrement en
de la fumée épaisse.
vieillissant. Puis une petite glace ronde et une
Ce soir, notre vague repaire, où je autre carrée ; celle-ci est cassée, mais de plus
m’engouffre avec précaution, est en proie à belle qualité, taillée en biseau. Un flacon
l’agitation. Le départ aux tranchées a lieu d’essence de térébenthine, un flacon d’essence
demain matin et les nébuleux locataires de la minérale presque vide, et un troisième flacon,
grange commencent à faire leurs paquets. vide. Une plaque de ceinturon allemand portant
cette devise : Gott mit uns, un gland de
Assailli par l’obscurité qui, au sortir du soir
dragonne de même provenance ; enveloppée à
pâle, me bouche les yeux, j’évite néanmoins le
demi dans du papier, une fléchette d’aéro qui a
piège des bidons, des gamelles et des
la forme d’un crayon d’acier et est pointue
équipements qui traînent par terre, mais je bute
comme une aiguille ; des ciseaux pliants et une
en plein dans les boules entassées juste au
cuiller-fourchette également pliante ; un bout de
milieu, tels des pavés dans un chantier…
crayon et un bout de bougie ; un tube d’aspirine
J’atteins mon coin. Un être, à l’énorme dos
contenant aussi des comprimés d’opium,
laineux et sphérique est là, à croupetons, penché
plusieurs boîtes de fer-blanc.
sur une série de petites choses qui miroitent par
terre. Je donne une tape sur son épaule Voyant que j’inspecte en détail sa fortune
matelassée d’une peau de mouton. Il se retourne personnelle, Volpatte m’aide à identifier certains
et, à la lueur brouillée et saccadée de la bougie articles.
que supporte une baïonnette plantée par terre,
– Ça, c’est un vieux gant d’officier en peau.
je vois la moitié de la figure, un œil, un bout de
J’coupe les doigts pour boucher l’canon d’mon
moustache et un coin de la bouche entr’ouverte.
arbalète ; ça, c’est du fil téléphonique, la seule
Il grogne, amicalement, et se remet à regarder
affaire avec quoi tu attaches tes boutons
son fourbi.
d’capote si tu veux qu’ils tiennent. Et ici, là-
– Qu’est-ce que tu fabriques là ? dedans, tu t’demandes c’qu’y est ? Du fil blanc,
solide, et pas d’celui-là qu’t’es cousu quand on
– Je range. Je m’range.
te livre des effets neufs, et qu’on r’tire avec la
Le simili-brigand qui semble inventorier son fourchette, du macaroni au fromage, et, là, un
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 91

jeu d’aiguilles sur une carte postale. Les épingles transparente aux plis, elle a l’air de ces stores
de nourrice, a sont là, à part. faits de carrés cousus l’un à l’autre.
» Et ici, c’est les papyrus. Tu parles d’une – J’ai encore du journal (il déroule un article
biothèque. » de journal sur les poilus), et un livre (un roman
à vingt-cinq centimes « Deux fois Vierge »)…
Il y a, en effet, dans l’étalage des objets issus
Tiens, un autre morceau de journal : l’Abeille
des poches de Volpatte, un étonnant
d’Étampes. J’sais pas pourquoi j’ai gardé ça. I’
amoncellement de papiers : C’est la pochette
doit y avoir une raison d’ssous. J’voirai à tête
violette de papier à lettres dont la mauvaise
reposée. Et puis, mon jeu de cartes, et un jeu
enveloppe imprimée est éculée ; c’est un livret
d’dames en papier avec des pions en espèce de
militaire dont la couverture, racornie et
pain à cacheter.
poussiéreuse comme la peau d’un vieux routier,
s’effrite et diminue de partout ; c’est un carnet Barque, qui s’est approché, regarde la scène,
en moleskine éraillée bondé de papier et de et dit :
portraits : au milieu trône l’image de la femme
– Moi, j’ai plus d’choses encore qu’ça dans
et des petits.
mes profondes.
Hors de la liasse des papiers jaunis et noircis,
Il s’adresse à Volpatte :
Volpatte extrait la photographie et me la
montre une fois de plus. Je refais connaissance – As-tu un soldbuch boche, crâne de pou, des
avec Mme Volpatte, une femme au buste ampoules d’iode, un browning ? Moi, j’ai ça et
opulent, aux traits doux et mous, entourée de j’ai deux couteaux.
deux garçonnets à col blanc, l’aîné mince, le – Moi, dit Volpatte, j’ai pas d’revolver, ni de
cadet rond comme une balle. livret boche, mais j’aurais pu avoir deux
– Moi, dit Biquet, qui a vingt ans, je n’ai que couteaux ou même dix couteaux ; mais j’n’ai
des photos de vieux. besoin que d’un.

Et il nous fait voir, en la plaçant tout près – Ça dépend, dit Barque. Et as-tu des
de la bougie, l’image d’un couple de vieillards boutons mécaniques, face de dos ?
qui nous regardent, l’air bien sage comme les – Moi, j’n’ai dans m’poch’, s’écrie Bécuwe.
petits enfants de Volpatte.
– L’troufion, il n’peut pas s’en passer, assure
– J’ai les miens aussi avec moi, dît un autre. Lamuse. Sans ça pour faire t’nir les bertelles au
J’quitte jamais la photographie de la nichée. froc, c’est pas vrai.
– Dame ! chacun emporte son monde, ajoute – Moi, dit Blaire, j’ai toujours dans la poche,
un autre. pour être à portée de ma main, ma trousse à
– C’est drôle, constate Barque, un portrait, bagues.
ça s’use à force d’être regardé. Il ne faut pas le Il la sort, enveloppée dans un sachet à
zyeuter trop souvent et être trop longtemps masque, et il la secoue. Le tiers-point et la lime
dessus : à la longue, j’sais pas c’qui s’passe, sonnent, et on entend aussi le cliquetis des
mais le rapprochement fiche le camp. anneaux bruts d’aluminium.
– T’as raison, dit Blaire. Moi, j’trouve ça – Moi j’ai toujours de la ficelle, c’est ça
comme ça aussi, exactement. qu’est utile ! dit Biquet.
– J’ai aussi dans mes papelards une carte de – Pas tant que des clous, dit Pépin, et il en
la région, continue Volpatte. fait voir trois dans sa main : un gros, un petit et
Il la déplie devant la lumière. Élimée et un moyen.
92 Les classiques du matérialisme dialectique 92

Un à un, les autres viennent participer à la – Y a les deux poches à cartouches : ces deux
conversation, tout en bricolant. On s’habitue à poches nouvelles qui tiennent avec des sangles.
la demi-obscurité. Mais le caporal Salavert qui a
– Seize, dit Salavert.
la juste réputation de n’être pas bête de ses
mains, adapte une bougie dans la suspension – Tiens, enfant de malheur, tête de pied,
qu’il a fabriquée avec une boîte de camembert rechasse ma veste. Ces deux poches-là, tu les as
et du fil de fer. On allume, et autour de ce pas comptées ! Eh bien alors, qu’est-ce qu’i’
lustre chacun raconte avec des partialités et des t’faut ! C’est pourtant les poches à la place
préférences de mère ce qu’il a dans ses poches. ordinaire. C’est les poches civiles où c’que tu
fourres, dans l’civil, ton tire-jus, ton tabac et
– D’abord, combien en a-t-on ?
l’adresse où tu vas livrer.
– D’poches ? Dix-huit, dit quelqu’un, qui est
– Dix-huit ! fait Salavert, grave comme un
naturellement Cocon, l’homme-chiffre.
fonctionnaire. Y en a dix-huit, pas d’erreur,
– Dix-huit poches ! Tu charries, nez d’rat, adjugé.
fait le gros Lamuse.
À ce moment de la conversation, quelqu’un
– Parfaitement : dix-huit, réplique Cocon. fait sur les pavés du seuil une série de faux pas
Compte-les, si t’es si malin qu’ça. sonores, tel un cheval qui piafferait – et
blasphémerait.
Lamuse veut se faire une raison là-dessus, et,
plaçant ses deux mains près du lumignon pour Puis après un silence, une voix bien timbrée
compter plus juste, il énumère sur ses gros glapit avec autorité :
doigts de brique poussiéreuse : deux poches dans
– Eh, là-dedans, on s’prépare ? Il faut que
la capote derrière qui pendent, la poche à
tout soye prêt à c’soir, et, vous savez, des
paquet à pansement qui sert pour le tabac, deux
paxons bien solides. On va en première ligne,
à l’intérieur de la capote, devant ; les deux
cette fois, et même, ça va p’t’êt’ chauffer.
poches extérieures de chaque côté avec patte.
Trois dans le pantalon et même trois et demi, – Ça va, ça va, mon adjudant, répondent
parce qu’il y a la pochette de devant. distraitement des voix.

– J’y mets une boussole, dit Farfadet. – Comment ça s’écrit, Arnesse ? demande
Benech qui, à quatre pattes, travaille par terre
– Moi, mon rabiot d’amadou.
une enveloppe avec un crayon.
– Moi, dit Tirloir, un tit sifflet qu’ma femme
Tandis que Cocon lui épelle « Ernest » et
m’a envoyé en m’disant comme ça : « Si t’es
que l’adjudant, éclipsé, répète son boniment
blessé dans la bataille, tu sifîleras pour que les
qu’on entend plus lointain, à la porte d’à côté,
camarades viennent t’sauver la vie. »
Blaire prend la parole et dit :
On rit de la phrase naïve.
– Faut toujours, mes enfants – écoutez c’que
Tulacque intervient, indulgent, et dit à j’vous dis – mett’ vot’ quart dans vot’ poche.
Tirloir : Moi, j’ai essayé de l’coller partout autrement,
mais y a qu’la poche que c’est vraiment
– Ça sait pas c’que c’est qu’la guerre, à
pratique, crois-moi. Si t’es en marche, équipé,
l’arrière. Si tu voulais parler de l’arrière, c’est
ou bien si t’es déséquipé à naviguer dans la
toi qui en dirais des conneries !
tranchée, tu l’as toujours sous la pince des fois
– Ne la comptons pas, elle est trop petite, dit qu’i’ s’produit une occase : un copain qu’a du
Salavert. Ça fait dix. pinard et qui t’veut du bien et qui t’dit : «
– Dans la veste, quatre. Ça ne fait toujours Donne ta quart », ou bien un marchand qui
que quatorze. baguenaude. Mes vieux cerfs, écoutez c’que j’dis,
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 93

vous vous en trouv’rez toujours bath : mets ton – Oui, dit Barque, c’est vrai. Mais faut pas
quart é’d’dans ta poche. non plus un quart trop grand, parc’ qu’alors
celui qui t’sert, i’ s’méfie ; i’ t’en fout une
– Plus souvent, dit Lamuse, qui tu m’voiras
goutte avec la tremblote, et pour ne pas t’en
mett’ mon quart dans m’poche. C’t’une idée à la
donner plus que la m’sure, i’ t’en donne moins,
graisse d’hérisson et à la mormoelle d’oie, ni
et tu t’mets la tringle, avec la soupière dans les
plus ni moins, j’préfère beaucoup mieux
pattes.
l’amurer à ma bretelle de suspension avec un
crochet. Cependant, Volpatte remettait un à un dans
ses poches les objets dont il avait composé un
– Attaché à un bouton d’la capote, comme le
étalage. Arrivé au porte-monnaie, il le considéra
sachet à masque, c’est plus mieux. Pa’ce que
d’un air plein de pitié.
suppose que t’ôtes ton équipement, alors t’es
vert si justement i’ passe du vin. – Il est salement plat, le frère.
– Moi, j’ai un quart boche, dit Barque. C’est Il compta :
plat, ça s’met dans la poche de côté, si on veut,
– Trois francs ! Mon vieux, faudrait voir à
et ça entre très bien dans la cartouchière, un
m’remplumer, sans ça, en r’descendant, j’suis
coup qu’t’as foutu tes cartouches en l’air, ou
verdure.
qu’tu les as carrées dans ta musette.
– T’es pas l’seul à avoir pas lourd dans son
– Un quart boche, c’est ça qu’est pas extra,
morlingue.
dit Pépin. Ça tient pas d’bout. Ça sert juste à
encombrer. – L’soldat dépense plus qu’n’gagne, y a pas
d’erreur. Je m’demande c’que d’viendrait celui
– Attends voir, bec d’asticot, dit Tirette qui
qui n’aurait que son prêt.
ne manque pas de psychologie : cette fois-ci, si
on attaque, comme le juteux a eu l’air de nous Paradis répondit avec une simplicité
l’casser, tu en trouv’ras p’t’êt’ un, d’quart cornélienne :
boche, et alors, c’est ça qui s’ra extra ! – I’ crèv’rait.
– L’juteux a dit ça, observe Eudore, mais i’ – Et tenez, moi, voilà ce que j’ai dans ma
sait pas. poche, qui ne me quitte pas.
– Ça contient plus qu’un quart, l’quart Et Pépin, l’œil émerillonné, montra un
boche, remarque Cocon, vu qu’la contenance du couvert en argent.
quart juste, elle est marquée d’un trait aux trois
– Il appartenait, dit-il, à la guenon où on a
quarts du quart. Et t’es toujours avantageux
logé à Grand-Rozoy.
d’en avoir un grand, parce que si t’as un quart
qui tient juste un quart, pour qu’tu ayes un – Il lui appartient peut-être bien encore ?
quart de jus, de vin, ou d’eau bénite ou Pépin eut un geste vague où l’orgueil se
d’n’importe quoi, i’ faut qu’on l’emplisse rasibus mêlait à la modestie, puis il s’enhardit, sourit et
et on l’fait jamais dans les distrib, et, si on dit :
l’fait, tu l’renverses.
– J’la connais, la vieille fouineuse. Sûr qu’elle
– J’te crois qu’on l’fait plutôt pas, dit va passer le restant de sa vie à le chercher
Paradis, outré quand il évoquait ces procédés. partout, dans chaque coin, son couvert d’argent.
L’fourier i’ sert en foutant l’doigt dans l’quart,
et il a collé deux gnons sur l’cul du quart. – Moi, dit Volpatte, je n’ai jamais pu faucher
Total, t’es fabriqué du tiers, et tu t’accroches qu’une paire de ciseaux. Y en a qui ont la veine.
trois belles ceintures l’une sur l’autre. Pas moi. Aussi, nature si j’les garde
précieusement, ces ciseaux, et pourtant j’peux
94 Les classiques du matérialisme dialectique 94

dire qu’i’s n’me serv’nt pas de rien. contenance de deux litres et demi ; le célèbre
grand couteau à manche de corne de Bertrand.
– Moi, j’ai bien chapardé quéqu’ petits
machins par-ci par-là, mais qu’est-ce que c’est Dans le fourmillement tumultueux, des
qu’ça ? Les sapeurs, i’s m’ont toujours grillé regards de côté effleurent ces objets de musée,
pour la chose du fauchage, alors quoi ? puis chacun se remet à regarder devant soi,
chacun se consacre à sa « camelote » et
– On a beau faire c’qu’on peut, on est
s’acharne à la mettre en ordre.
toujours grillé par quelqu’un, pas, vieux frère !
T’en fais pas. Triste camelote, en effet. Tout ce qui est
fabriqué pour le soldat est commun, laid, et de
– Eh là-d’dans, qui qui veut d’la
mauvaise qualité, depuis leurs souliers en carton
teinturiotte ? cria l’infirmier Sacron.
découpé, aux pièces attachées ensemble par des
– Moi, j’garde les lettres de ma femme, dit grillages de méchant fil, jusqu’à leurs vêtements
Blaire. mal taillés, mal bâtis, mal cousus, mal teints, en
– Moi, j’les lui renvoie. drap cassant et transparent — du papier buvard
— qu’un jour de soleil fait passer, qu’une heure
– Moi, j’les garde. Les v’là.
de pluie transperce, jusqu’à leurs cuirs amincis à
Eudore exhibe un paquet de papiers usés, l’extrême, friables comme des copeaux et que
luisants, dont la pénombre voile pudiquement la déchirent les tenons, leur linge de flanelle plus
noirceur. maigre que du coton, leur tabac qui ressemble à
– J’les garde. Quelquefois, j’les relis. Quand de la paille.
on a froid et qu’on a mal, j’les r’lis. Ça vous Marthereau est à côté de moi. Il me désigne
réchauffe pas, mais ça fait semblant. les camarades :
Cette drôle de phrase doit avoir un sens – R’garde-les, ces pauv’ vieux qui ar’rgardent
profond, car plusieurs ont relevé la tête et leur capharnion. Tu croirais une flopée d’mères
disent : « Oui, c’est ça. » zyeutant leurs p’tits. Coute-les. I’s appellent
La conversation continue à bâtons rompus au leurs trucs. Tiens, çui-là, dès lors qu’i’ dit : «
sein de cette grange fantastique, traversée de Mon couteau ! » C’est kif comme s’i’ disait : «
grandes ombres mouvantes, avec des Léon, ou Charles, ou Dolphe. » Et, tu sais,
entassements de nuit aux coins et les points impossible pour eux de diminuer son
souffreteux de quelques chandelles disséminées. chargement. C’est pas vrai. C’est pas qu’i’
veul’tent pas – vu que l’métier c’est pas ça qui
Je les vois aller et venir, se profiler vous renfortifie, pas ? – C’est qu’i’s peuv’tent
étrangement, puis s’abaisser, s’affaler sur le sol, pas. Ils ont trop d’amour pour.
ces déménageurs affairés et encombrés, qui
soliloquent ou s’interpellent, les pieds empêtrés Le chargement ! Il est formidable, et on sait
dans les choses. Ils se montrent l’un à l’autre bien, parbleu, que chaque objet le rend un peu
leurs richesses. plus méchant, que chaque petite chose est une
meurtrissure de plus.
– Tiens, r’garde !
Car il n’y a pas que ce qu’on fourre dans ses
– Tu parles ! répond-on avec envie. poches et dans ses musettes. Il y a, pour
On voudrait avoir tout ce qu’on n’a pas. Et il compléter le barda, ce qu’on porte sur son dos.
y a dans l’escouade des trésors légendairement Le sac, c’est la malle et même c’est l’armoire.
enviés par tous : par exemple, le bidon de deux Et le vieux soldat connaît l’art de l’agrandir
litres détenu par Barque et qu’un talentueux quasi miraculeusement par le placement
coup de fusil à blanc a dilaté jusqu’à la judicieux de ses objets et provisions de ménage.
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 95

En plus du bagage réglementaire et obligatoire – de sa couverture comme d’un châle, ce qui lui
les deux boîtes de singe, les douze biscuits, les donne l’air d’une vieille sorcière, tourne autour
deux tablettes de café et les deux paquets de d’un objet qui gît par terre.
potage condensé, le sachet de sucre, le linge
– J’m’demande, dit-il, en ne s’adressant à
d’ordonnance et les brodequins de rechange –
personne, si j’vas emporter ce sale bouteillon-là.
nous trouvons bien moyen d’y mettre quelques
C’est l’seul de l’escouade et j’l’ai toujours porté.
boîtes de conserves, du tabac, du chocolat, des
Oui, mais i’ fuit comme un panier à salade.
bougies et des espadrilles, voire du savon, une
lampe à alcool, et de l’alcool solidifié et des Il ne peut pas prendre une décision, et c’est
lainages. Avec la couverture, le couvre-pied, la une vraie scène de séparation.
toile de tente, l’outil portatif, la gamelle et Barque le considère de côté et se moque de
l’ustensile de campement, il grossit, grandit et lui. On l’entend qui dit : « Gaga, maladif. »
s’élargit, et devient monumental et écrasant. Et Mais il s’arrête dans son persiflage :
mon voisin dit vrai : chaque fois, quand il arrive
– Après tout, on s’rait à sa place, qu’on s’rait
à son poste après des kilomètres de route et des
aussi con qu’lui.
kilomètres de boyaux, le poilu se jure bien que,
la prochaine fois, il se débarrassera d’un tas de Volpatte remet sa décision à plus tard :
choses et se délivrera un peu les épaules du joug – J’verrai ça demain au matin, quand
du sac. Mais, chaque fois qu’il se prépare à j’mont’rai Philibert.
repartir, il reprend cette même charge épuisante
et presque surhurnaine ; et il ne la quitte
jamais, bien qu’il l’injurie toujours. Après l’inspection et le remplissage des
– Y a des malins gars qu’ont l’filon, dit poches, c’est au tour des musettes, puis des
Lamuse, et qui trouv’nt l’joint pour coller cartouchières, et Barque disserte sur le moyen
quéqu’chose dans la voiture de compagnie ou la de faire entrer les deux cents cartouches
voiture médicale. J’en connais un qu’a deux réglementaires dans les trois cartouchières. En
liquettes neuves et un can’çou dans la cantine paquets, c’est impossible. Il faut les dépaqueter,
d’un adjupette – mais, tu comprends, t’es tout et les placer l’une à côté de l’autre debout, tête-
d’suite deux cent cinquante bonhommes à la bêche. On arrive ainsi à bonder chaque
compagnie, et l’truc est connu et y en pas besef cartouchière sans laisser de vide et à se faire une
qui peuv’nt le profiter : surtout des gradés : ceinture qui pèse dans les six kilos.
tant plus i’ sont sous-offs, tant pus i’ sont Le fusil a été nettoyé déjà. On vérifie
sucrés pour carrer leur fourbi. Sans compter que l’emmaillotage de la culasse et le bouchage –
l’commandant, i’ visite les voitures, des fois, précautions indispensables à cause de la terre
sans t’avertir et i’ t’fout tes frusques au beau des tranchées.
milieu de la route s’il les trouve dans une
Il s’agit de reconnaître facilement chaque
bagnole où c’est pas vrai : allez partez ! sans
fusil.
compter l’engueulade et la tôle.
– Moi, j’ai fait des entailles dans la bretelle.
– Dans les premiers temps, c’était franc, mon
Tu vois, j’ai découpé l’bord.
vieux. Y en avait, j’l’ai vu, qui collaient leurs
musettes et même leur armoire dans une voiture – Moi, j’y ai enroulé, en haut, à la bretelle,
de gosse qu’i’s poussaient sur la route. un cordon de soulier – et comme ça, je
l’reconnais à la main comme avec l’œil.
– Ah ! tu parles ! c’était l’bon temps d’la
guerre ! Mais on a changé tout ça. – Moi, un bouton mécanique. Pas d’erreur.
Dans l’noir je l’sens tout de suite et j’dis : «
Sourd à tous les discours, Volpatte, affublé
C’est ma carabine. » Pa’ce que, tu comprends, y
96 Les classiques du matérialisme dialectique 96

a des gars qui s’en font pas, i’s s’les roulent Poitron, pis que j’te dis trente fois que j’sais
pendant que l’copain nettèye, pis i’ s’foulent pas. Faut-i’ qu’i’ soye tête de cochon, tout de
l’poignet en douce sur la clarinette de la poire même !
qu’a nettéyé ; pis même i’s n’ont pas la trouille
– C’est marrant, c’t’écoutation-là, me confie
ed’ dire, après : « Mon capitaine, j’ai un fusil
Marthereau.
qu’est olrède. » Moi, j’marche pas dans la
combine. C’est l’système D, et l’système D, mon En vérité, tout à l’heure, il a parlé trop vite.
vieux phénomène, y a des fois où c’que j’en ai Une certaine fièvre, provoquée par les
pus que marre. libations des adieux, règne dans le taudis plein
Et les fusils, tout en se ressemblant, diffèrent de paille nuageuse où la tribu – les uns debout
comme les écritures. et hésitants, les autres à genoux et tapant
comme des mineurs – répare, empile, assujettit

ses provisions, ses hardes et ses outils. Un
– C’est curieux et bizarre, me dit grondement de paroles, un désordre de gestes.
Marthereau, on monte demain aux tranchées, et On voit saillir dans les lueurs enfumées, des
il n’y a pas encore de viande saoule ni d’futur reliefs de trognes, et des mains sombres remuer
bois, ce soir et – coute ! – pas de disputes au-dessus de l’ombre, comme des marionnettes.
encore. Tant qu’à moi…
De plus, dans la grange attenante à la nôtre,
» Ah ! j’dis pas, concède-t-il tout de suite, et qui n’en est séparée que par un mur à
que ces deux-là n’soient pas un peu garnis, ni un hauteur d’homme, s’élèvent des cris avinés.
peu vaseux… Sans être tout à fait mûrs, ils ont Deux hommes, là, se prennent à partie avec une
l’nez sale, quoi… » violence et une rage désespérées. L’air vibre des
plus grossiers accents qui soient ici-bas. Mais
– C’est Poitron et Poilpot, de l’escouade à
l’un d’eux, un étranger d’une autre escouade,
Broyer.
est expulsé par les locataires, et le jet d’injures
Ils sont couchés et parlent bas. On distingue de l’autre s’affaiblit et s’éteint.
le nez rond de l’un qui brille comme sa bouche,
– Tant qu’à nous, on s’tient ! remarque
juste à côté d’une bougie, et sa main qui fait, un
Marthereau avec une certaine fierté.
doigt levé, de petits gestes explicatifs suivis
fidèlement par une ombre portée. C’est vrai. Grâce à Bertrand, obsédé par la
haine de l’alcoolisme, de cette fatalité
– J’sais allumer le feu, mais j’sais pas
empoisonnée qui joue avec les multitudes, notre
l’rallumer quand il est éteint, déclare Poitron.
escouade est une de celles qui sont le moins
– Ballot ! dit Poilpot, si tu sais l’allumer, tu viciées par le vin et la gniole.
sais l’rallumer, vu qu’si tu l’allumes, c’est qu’il a
… Ils crient, ils chantent, ils extravaguent
été éteint, et tu peux dire que tu l’rallumes
tout autour. Et ils rient sans fin ; dans
quand tu l’allumes.
l’organisme humain, le rire fait un bruit de
– Tout ça c’est du bourre-mou. J’sais pas rouage et de chose.
calculer et je m’fous des boniments que tu
On essaye d’approfondir certaines
m’balances. J’te dis et j’te répète que, pour
physionomies qui se présentent avec un relief de
allumer un feu, j’suis là, mais pour l’rallumer
touche émouvant dans cette ménagerie
quand i’ s’a éteint, ça n’a rien à faire. J’peux
d’ombres, cette volière de reflets. Mais on ne
pas mieux dire.
peut pas. On les voit, mais on ne voit rien au
Je n’entends pas l’insistance de Poilpot. fond d’elles.
– Mais bougre de nom de Dieu d’entêté, râle ⁂
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 97

– Déjà dix heures, les amis, dit Bertrand. On aller à la messe, et qu’il voit qu’il vous réveille,
finira de monter Azor demain. Il est temps de il n’dit pas : « J’vais à la messe », i’ dit : « J’ai
mettre la viande en torchon. mal au ventre. Faut que j’aille faire un tour aux
feuillées, y a pas d’erreur. »
Chacun, alors, se couche, lentement. Le
bavardage ne cesse guère. L’homme prend Un peu plus loin, le père Ramure parle du
toutes ses aises chaque fois qu’il n’est pas pays.
absolument obligé de se dépêcher. Chacun va,
– Chez nous, c’est un petit patelin qu’est pas
vient, un objet à la main – et je vois glisser sur
grand. Tout l’jour il y a mon vieux qui culotte
le mur l’ombre démesurée d’Eudore qui passe
des pipes ; qu’i’ travaille ou qu’i’ s’r’pose, i’
devant une chandelle, en balançant au bout de
pousse sa fumée dans l’grand air ou dans la
ses doigts deux sachets de camphre.
fumée d’la marmite…
Lamuse s’agite à la recherche d’une position.
J’écoute cette évocation champêtre, qui
Il semble mal à l’aise : quelle que soit sa
prend soudain un caractère spécialisé et
capacité, aujourd’hui, manifestement, il a trop
technique :
mangé.
– Pour ça, i’ prépare un paillon. Tu sais
– Y en a qui veulent dormir ! Vos gueules,
c’que c’est qu’un paillon ? Tu prends la tige du
bande de vaches ! crie Mesnil Joseph, de sa
blé vert, t’ôtes la peau. Tu fends en deux, pis
couche.
encore en deux, et tu as des grandeurs
Cette exhortation calme un moment, mais différentes, comme qui dirait des numéros
n’arrête pas le brouhaha des voix ni les allées et différents. Pis avec un fil et les quatre brins de
venues. paille, il entoure la verge de la pipe…
– C’est vrai qu’on monte demain, dit Cette leçon s’interrompt, aucun auditeur ne
Paradis, et que, le soir, on file en première ligne. s’étant manifesté.
Mais personne n’y pense. On le sait, voilà tout.
Il n’y a plus que deux bougies allumées. Une
Petit à petit chacun a rejoint sa place. Je me grande aile d’ombre couvre l’amas gisant des
suis étendu sur la paille, Marthereau hommes.
s’emmaillote à côté de moi.
Des conversations particulières voltigent
Une masse colossale entre en prenant des encore dans le primitif dortoir. Il m’en arrive
précautions pour ne point faire de bruit. C’est le des bribes aux oreilles.
sergent infirmier, un frère mariste, énorme
Le père Ramure, à présent, déblatère contre
bonhomme à barbe et à lunettes, qu’on sent,
le commandant :
lorsqu’il a ôté sa capote et qu’il est en veste,
gêné de montrer ses jambes. On voit se hâter – L’commandant, mon vieux, avec ses quat’
discrètement cette silhouette d’hippopotame ficelles, j’ai remarqué qu’i n’savait pas fumer. I’
barbu. Il souffle, soupire, marmotte. tire à tour de bras sur ses pipes, et il les brûle.
C’est pas une bouche qu’il a dans la tête, c’est
Marthereau me le désigne de la tête, et me
une gueule. Le bois se fend, se grille et, au lieu
dit tout bas :
d’être du bois, c’est du charbon. Les pipes en
– Regarde-le. C’gens-là, il faut toujours qu’i’s terre, elles résistent mieux, mais tout de même,
disent des blagues. Quand on lui d’mande ce il les rissole. Tu parles d’une gueule. Aussi, mon
qu’i’ fait dans l’civil, i’ n’dit pas : « J’suis frère vieux, écoute-moi bien c’que j’te dis : il arrivera
des écoles » ; i’ dit, en vous r’luquant par en ce qui n’est pas souvent arrivé jamais : à force
dessous ses lunettes avec la moitié d’ses yeux : « d’être poussée à blanc et cuite jusqu’aux
J’suis professeur. » Quand i’ s’lève très tôt pour moelles, sa pipe lui pétera dans le bec, devant
98 Les classiques du matérialisme dialectique 98

tout l’monde. Tu voiras. obscur que le cri de révolte.


Peu à peu, le calme, le silence et l’obscurité
s’établissent dans la grange et ensevelissent les
… Je me réveille longtemps après, tandis que
soucis et les espoirs de ses habitants.
deux heures sonnent et je vois dans une blafarde
L’alignement de paquets pareils que forment ces
clarté, sans doute lunaire, la silhouette agitée de
êtres enroulés côte à côte dans leurs couvertures
Pinégal. Un coq, au loin, a chanté. Pinégal se
semble une espèce d’orgue gigantesque d’où
soulève à moitié sur son séant. J’entends sa voix
s’élèvent des ronflements divers.
éraillée :
Déjà le nez dans la couverture, j’entends
– Ben quoi, c’est la pleine nuit, et v’là un coq
Marthereau qui me parle de lui-même.
qui pousse son gueulement. Il est mûr, c’coq.
– J’suis marchand de chiffons, tu sais, dit-il,
Et il rit, en répétant : « Il est mûr, c’coq »,
chiffonnier, pour mieux dire, mais tant qu’à
et il se rentortille dans la laine et se rendort
moi, je l’suis en gros ; j’achète aux petits
avec un gargouillis où le rire se mêle de
chiffonniers d’la rue, et j’ai un magasin — un
ronflements.
grenier, quoi ! — qui m’sert de dépôt. J’fais tout
l’chiffon, à dater du linge jusqu’à la boîte de Cocon a été réveillé par Pinégal. Alors,
conserves, mais principalement le manche de l’homme-chiffre pense tout haut et dit :
brosse, le sac et la savate ; et, naturellement, – L’escouade avait dix-sept hommes quand
j’ai la spécialité des peaux d’lapin. elle est partie pour la guerre. Elle en a, à
Et je l’entends, encore, un peu plus tard, qui présent, dix-sept aussi, avec les bouchages de
me dit : trous. Chaque homme a déjà usé quatre capotes,
une du premier bleu, trois bleu fumée de cigare,
– Tant qu’à moi, tout petit et mal foutu que
deux pantalons, six paires de brodequins. Il faut
je suis, je porte encore un curond de cent kilos
compter par bonhomme deux fusils : mais on ne
au grenier, à l’échelle, et avec des sabots aux
peut pas compter les salopettes. On a renouvelé
pieds… Une fois, j’ai eu affaire à une espèce
vingt-trois fois nos vivres de réserve. À nous
d’individu interloque, vu qu’i s’occupait, qu’on
dix-sept, nous avons eu quatorze citations, dont
disait, à traire les blanches, eh bien…
deux à la brigade, quatre à la division et une à
– Milédi, c’que j’peux pas blairer, hé, s’écrie l’armée. On est resté une fois seize jours dans
tout d’un coup Fouillade, c’est c’t’exercice et les tranchées sans arrêt. On a été cantonné et
ces marches qu’on nous esquinte pendant le logé dans quarante-sept villages différents
repos, j’en ai l’rein hachuré, et j’peux pas jusqu’ici. Depuis le commencement de la
roupiller, courbaturé comme je le suis. campagne, douze mille hommes sont passés par
le régiment, qui en a deux mille.
Bruit de ferraille du côté de Volpatte. Il s’est
décidé à monter son bouteillon, tout en le Un étrange zézaiement l’interrompt. C’est
gourmandant d’avoir ce funeste défaut d’être Blaire que son râtelier neuf empêche de parler,
troué. comme il l’empêche aussi de manger. Mais il le
met chaque soir, et il le garde toute la nuit avec
– Oh là là, quand ce s’ra-t-i’ fini, toute c’te
un courage acharné, car on lui a promis qu’il
guerre ! gémit un demi-dormeur.
finirait par s’habituer à cet objet qu’on lui a
Un cri de révolte entêté et incompréhensif inséré dans la tête.
jaillit :
– I’s veul’nt not’ peau !
Je me soulève à demi comme sur un champ
Puis c’est un : « T’en fais pas ! » aussi de bataille. Je contemple encore une fois ces
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 99

créatures qui ont roulé ici l’une sur l’autre – Oui, j’sais, et encore, on lui voyait les côtes
parmi les régions et les événements. Je les comme au bord de la mer.
regarde tous, enfoncés dans le gouffre d’inertie
– Y a pas à s’démieller, c’est comme ça.
et d’oubli, au bord duquel quelques-uns
semblent se cramponner encore, avec leurs – Y en a, dit Blaire, qui ont fait vite en
préoccupations pitoyables, avec leurs instincts arrivant, et i’s s’sont vus trouver à acheter
d’enfants et leur ignorance d’esclaves. qué’qu’ bidons d’pinard chez l’quénaupier qu’est
au coinsteau d’la rue.
L’ivresse du sommeil me gagne. Mais je me
rappelle ce qu’ils ont fait et ce qu’ils feront. Et – Ah ! les vaches ! I’s sont vernis, ceux-là,
devant cette profonde vision de pauvre nuit d’pouvoir s’glisser ça le long du cou !
humaine qui remplit cette caverne sous son – Faut dire que c’était d’la saloperie : du vin
linceul de ténèbres, je rêve à je ne sais quelle à culotter les quarts comme des pipes.
grande lumière.
– Y en a même, qu’on dit, qui ont voracé un
15. L'Oeuf piquenterre !
– Hildepute ! dit Fouillade.
On était désemparés. On avait faim, on avait
soif et dans ce malheureux cantonnement, rien ! – Moi, j’m’ai presque pas cogné la tête : i’
m’restait une sardine, et, dans l’fond d’un
Le ravitaillement, d’ordinaire régulier, avait sachet, du thé qu’j’ai mâché avec du sucre.
fait défaut, alors, la privation arrivait à l’état
aigu. – L’fait est qu’pour prendre une muflée, c’est
pas vrai.
Un groupe hâve grinçait des dents, et la
maigre place faisait cercle tout autour, avec ses – C’est pas assez, tout ça, même si tu manges
poternes décharnées, avec ses ossements de pas beaucoup, et qu’t’as l’boyau plat.
maisons, et ses poteaux télégraphiques chauves. – D’puis deux jours, une soupe : un
Le groupe constatait l’absence de tout : trucmuche jaune, brillant comme de l’or. Pas du
– L’caoutchouc a fait l’mur, nib de bidoche, bouillon, d’la friture ! Tout est resté.
et on s’met la ceinture d’électrique. – On l’a coulé en chandelles, faut croire.
– Quant au fromgi, macache, et pas pus – L’pus pire, c’est qu’on n’peut pas allumer
d’confiture que d’beurre en broche. sa pipe.
– On n’a rien, sans fifrer, on n’a rien, et – C’est vrai, c’est la misère ! J’ai pus
toute la rouscaillure n’y f’ra pas rien. d’mèche ! J’en avais quéqu’ bouts, mais, allez,
– Aussi, tu parles d’un cantonnement à la partez ! J’ai beau fouiller toutes les poches de
manque : trois canfouines avec rien d’dans, que mon étui à puces, rien. Et pour en acheter,
des courants d’air et d’la flotte ! comme tu dis, c’est midi.

– Ça n’sert à rien d’être aux as, ta blanche, – Moi, j’ai un tout p’tit bout d’mèche que
c’est comme si t’avais peau d’balle dans ton j’garde.
morlingue, pisqu’y a pas d’marchands. Ça, c’est dur, en effet, et il est pitoyable de
– Tu s’rais Rothschild ou bien un tailleur voir les poilus qui ne peuvent pas allumer leur
militaire, ta fortune servirait à quoi ? pipe ou leur cigarette, et qui, résignés, les
mettent dans la poche et se promènent. Par
– Hier, y avait un p’tit macaou qui bonheur, Tirloir a son briquet à essence avec
ronronnait du côté de la 7e. J’suis sûr qu’ils ont encore un peu d’essence dedans. Ceux qui le
croûté c’macaou. savent s’accumulent autour de lui, porteurs de
100 Les classiques du matérialisme dialectique 100

leur pipe bourrée et froide. Et même pas de Il tirait le pied et penchait dans le soir son
papier qu’on allumerait à la flamme du briquet : buste carré embarrassé d’un sac dont le profil
il faut se servir de la flamme même de la mèche élargi et compliqué et la hauteur paraissaient
et user le liquide qui reste dans son maigre fantastiques. À deux reprises, il buta et
ventre d’insecte. trébucha.
Paradis est dur. Mais il avait toute la nuit
couru dans la tranchée en qualité d’homme de
… Moi, j’ai eu de la chance… Je vois Paradis
liaison pendant que les autres dormaient, et il
qui erre, sa bonne face au vent, en ronchonnant
avait des raisons d’être rendu.
et en mâchant un bout de bois.
Aussi grognait-il :
– Tiens, lui dis-je, prends ça !
– Quoi ? Ils sont en caoutchouc, ces
– Une boîte d’allumettes ! s’exclame-t-il,
kilomètres, pas possible autrement.
émerveillé, en regardant l’objet comme on
regarde un bijou. Ah, zut ! c’est chic, ça ! Des Et il rehaussait brusquement son sac tous les
allumettes ! trois pas, d’un coup de reins, et ça tirait et il
soufflait, et tout l’ensemble qu’il formait avec
Un instant après, on le voit qui allume sa
ses paquets ballottait et geignait comme une
pipe, sa figure en cocarde magnifiquement
vieille patache surchargée.
empourprée par le reflet de la flamme, et tout le
monde se récrie et dit : – On arrive, dit un gradé.
– Paradis qu’a des allumettes ! Les gradés disent toujours cela, à tout
propos. Or – nonobstant cette affirmation du
gradé – on arrivait, en effet, dans le village
Vers le soir, je rencontre Paradis près des vespéral où les maisons semblaient dessinées à la
restes triangulaires d’une façade, à l’angle des craie et à gros traits d’encre sur le papier bleuté
deux rues de ce village misérable entre les du ciel, et où la silhouette noire de l’église – au
villages. Il me fait signe : clocher pointu, flanqué de deux tourelles plus
– Psst !… fines et plus pointues – était celle d’un grand
cyprès.
Il a un drôle d’air, un peu gêné.
Mais, quand il fait son entrée dans le village
– Dis donc, tout à l’heure, me dit-il d’une
où il doit cantonner, le troupier n’est pas au
voix attendrie, en regardant ses pieds, tu m’as
bout de ses peines. Il est rare que l’escouade ou
balancé une boite de flambantes. Eh ben, tu
la section arrivent à se loger dans le local qui
s’ras récompensé d’ça. Tiens !
leur a été assigné : malentendus et doubles
Et il me met quelque chose dans la main. emplois, qui s’embrouillent et se débrouillent sur
– Attention ! me souffle-t-il. C’est fragile ! place, et ce n’est qu’au bout de plusieurs quarts
d’heure de tribulations que chacun est mené à
Ébloui de la splendeur et de la blancheur de son définitif gîte provisoire.
son présent, osant à peine le croire, je
reconnais… un œuf ! Nous fûmes donc, après les errements
habituels, admis à notre cantonnement de nuit :
16. Idylle un hangar soutenu par quatre madriers et ayant
pour murs les quatre points cardinaux. Mais ce
– De vrai, me dit Paradis qui était mon hangar était bien couvert : avantage
voisin de marche, tu m’croiras si tu voudras, appréciable. Il était occupé déjà par une carriole
mais j’suis éreinté, j’suis surmonté… J’ai jamais et une charrue, à côté desquelles on se casa.
eu marre d’une marche comme j’ai de celle-là.
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 101

Paradis, qui n’avait cessé de maugréer et de se fiche pas mal des femmes, depuis un an et
geindre pendant l’heure des piétinements et demi que toutes celles qu’il voit ne sont pas
allées et venues, jeta son sac, puis se jeta lui- pour lui. Du reste, quand bien même elles
même à terre, et resta là un bout de temps, seraient pour lui, il s’en fiche aussi.
assommé, se plaignant qu’il avait les membres
– Jeune ou vieille, peuh ! me dit-il en
sans connaissance et que la semelle de ses pieds
commençant de bâiller.
lui faisait mal ; et toutes ses coutures aussi, du
reste. Par désœuvrement, par paresse de partir, il
va à la bonne femme.
Mais voici que la maison dont dépendait le
hangar, et qui s’élevait juste devant nos yeux, – Bonsoir, grand-mère, marmonne-t-il en
s’éclaira. Rien n’attire le soldat comme, dans le finissant de bâiller.
gris monotone du soir, une fenêtre derrière – Bonsoir, mes enfants, chevrote la vieille.
laquelle il y a l’étoile d’une lampe.
De près, on la voit en détail. Elle est
– Si on faisait une virée ! proposa Volpatte. ratatinée, pliée et repliée dans ses vieux os, et
– Tout de même, dit Paradis. elle a la figure toute blanche d’un cadran
d’horloge.
Il se soulève, se lève. Boitant de fatigue, il se
dirige vers la fenêtre dorée qui a fait son Et que fait-elle ? Calée entre sa chaise et le
apparition dans l’ombre ; puis vers la porte. bord de la table, elle s’escrime à nettoyer des
chaussures. C’est une grosse besogne pour ses
Volpatte le suit et moi je viens après.
mains d’enfant : ses gestes ne sont pas sûrs et
On entre, et on demande au vieux bonhomme elle lance parfois un coup de brosse à côté ; de
qui nous a ouvert et qui présente une tête plus, les chaussures sont fort sales.
clignotante, aussi usée qu’un vieux chapeau, s’il
Voyant qu’on la considère, elle nous chuchote
a du vin à vendre.
qu’il lui faut bien cirer, ce soir même, les
– Non, répond le vieux en secouant son crâne bottines de sa petite-fille, qui est modiste à la
où un peu d’ouate blanche pousse par places. ville, et s’y rend dès le matin.
– Pas de bière, de café ? quelque chose, Paradis s’est penché pour regarder mieux les
quoi… bottines, et, tout à coup, il tend la main vers
elles.
– Non, mes amis rien de rien. On n’est pas
d’ici, on est des réfugiés, vous savez… – Laissez ça, grand-mère, j’vas vous les
astiquer en trois temps, les p’rits croqu’nots de
– Alors, pisqu’il n’y a rien, mettons-les.
vot’ jeune fille.
On fait demi-tour. On a tout de même,
La vieille fait signe que non, en secouant sa
pendant un moment, profité de la chaleur qui
tête et ses épaules.
règne dans la pièce, et de la vue de la lampe…
Déjà, Volpatte a gagné le seuil et son dos Mais mon Paradis prend d’autorité les
disparaît dans les ténèbres. chaussures, tandis que la grand-mère, paralysée
par sa faiblesse, se débat, et nous montre un
Cependant, j’avise une vieille, affaissée au
fantôme de protestation.
fond d’une chaise, dans l’autre coin de la cuisine
et qui a l’air très occupée à un travail. Il a saisi une bottine dans chaque main, il les
tient doucement et les contemple un instant, et
Je pince le bras de Paradis :
même on dirait qu’il les serre un peu.
– Voilà la belle du logis. Va lui faire la cour !
– Sont-elles petites ! fait-il avec une voix qui
Paradis a un geste superbe d’indifférence. Il n’est pas la voix ordinaire qu’il a avec nous.
102 Les classiques du matérialisme dialectique 102

Il s’est emparé aussi des brosses, et se met à retournant dans la direction d’une porte qui
frotter avec ardeur et avec précaution, et je vois était là.
que, les yeux fixés sur son travail, il sourit.
Mais Paradis l’arrêta d’un large geste que je
Puis, quand la boue est enlevée des bottines, trouvai magnifique.
il prend du cirage à l’extrémité de la brosse
– Non. C’est pas la peine, l’ancienne, laissez-
double pointue, et il les caresse avec, très
la où elle est. On s’en va, nous autres. C’est pas
attentif.
la peine, allez !
Les chaussures sont fines. Ce sont bien des
Il pensait si fort ce qu’il disait que son accent
chaussures de jeune fille coquette : une rangée
avait de l’autorité, et la vieille, obéissante,
de petits boutons y brille.
s’immobilisa et se tut.
– Il n’en manque pas un, de bouton, me
Nous nous en allâmes nous coucher dans le
souffle-t-il, et il y a de la fierté dans son accent.
hangar, entre les bras de la charrue qui nous
Il n’a plus sommeil, il ne bâille plus. Au attendait.
contraire, ses lèvres sont serrées ; un rayon
Et Paradis se remit alors à bâiller, mais, à la
jeune et printanier éclaire sa physionomie et, lui
lueur de la chandelle, dans la crèche, un bon
qui allait s’endormir, on dirait qu’il vient de
moment après, on voyait qu’il lui restait encore
s’éveiller.
du sourire heureux sur la face.
Et il promène ses doigts, où le cirage a mis
du beau noir, sur la tige qui, s’évasant 17. La Sape
largement du haut, décèle un tout petit peu la
Dans le fouillis d’une distribution de lettres
forme du bas de la jambe. Ses doigts, si adroits
dont les hommes reviennent, qui avec la joie
pour cirer, ont tout de même quelque chose de
d’une lettre, qui avec la demi-joie d’une carte
maladroit, tandis qu’il tourne et retourne les
postale, qui avec un nouveau fardeau, vite
souliers, et qu’il leur sourit, et qu’il pense – au
reconstitué, d’attente et d’espoir, un camarade,
fond, au loin – et que la vieille lève les bras en
brandissant un papier, nous apprend une
l’air et me prend à témoin.
extraordinaire histoire :
– Voilà un soldat bien obligeant !
– Tu sais, l’père la fouine, de Gauchin ?
C’est fini. Les bottines sont cirées, et
– C’vieux ticket qui cherchait un trésor ?
fignolées. Elles miroitent. Plus rien à faire…
– Eh bien, il l’a trouvé !
Il les pose sur le bord de la table, en faisant
bien attention, comme si c’étaient des reliques ; – Non ! Tu charries…
puis, enfin, il en sépare ses mains. – Pisque j’te l’dis, espèce de gros morceau.
Il ne les quitte pas tout de suite des yeux, il Qu’est-ce que tu veux que j’te dise ? La messe ?
les regarde, puis, baissant le nez, regarde ses J’la sais pas… La cour de sa piaule a été
brodequins, à lui. Je me souviens qu’en faisant marmitée, et près du mur, une caisse pleine de
ce rapprochement, ce gros garçon à destinée de monnaie en a été déterrée : il a reçu son trésor
héros, de bohémien et de moine, sourit encore en plein sur le râble. Même que l’curé s’est
une fois de tout son cœur. aboulé en douce et parlait d’prendre c’miracle à
leur compte.
… La vieille s’agita dans le fond de sa chaise.
Elle avait une idée. On reste bouche bée.

– J’vais lui dire ! Elle vous remerciera, – Un trésor… Ah ! vrai… Ah ! tout d’même,
monsieur. Eh ! Joséphine ! cria-t-elle en se c’vieux manche à poils !
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 103

Cette révélation inattendue nous plonge dans moments les bras, comme un appel au secours.
un abîme de réflexions.
C’est Lamuse. Il nous rejoint. Il est plein de
– Comme quoi on n’sait jamais ! terreau et de boue. Frémissant, ruisselant de
sueur, il a l’air d’avoir peur. Ses lèvres remuent
– S’est-on jamais assez foutu de c’vieux
et il marmotte : « Meuh… Meuh… » avant de
pétard, quand il en f’sait un saladier à propos
pouvoir dire une parole qui ait une forme.
de son trésor, et qu’i’ nous t’nait la jambe et
nous cassait l’bonnet avec ça ! – Eh ben quoi ? lui demande-t-on vainement.
– On l’disait bien, là-bas, on n’sait jamais, tu Il s’affale dans un coin, entre nous, et
t’rappelles ! On n’se doutait pas comme on avait s’étend.
raison, tu t’rappelles ?
On lui offre du vin. Il refuse d’un signe. Puis
– Tout de même, y a des choses dont on est il se tourne vers moi, un geste de sa tête
sûr, dit Farfadet, qui, depuis qu’on parlait de m’appelle. Quand je suis près de lui, il me
Gauchin, restait songeur, l’air absent, comme si souffle, tout bas, comme dans une église :
une figure adorable lui souriait.
– J’ai revu Eudoxie.
– Mais ça, ajouta-t-il, je l’aurais pas cru non
Il cherche sa respiration ; sa poitrine siffle et
plus, moi !… Ce que je vais le trouver fier, le
il reprend, les prunelles fixées sur un cauchemar
vieux, quand je retournerai là-bas, après la
:
guerre !
– Elle était pourrie.

– On demande un homme de bonne volonté
pour aider les sapeurs à faire un travail, dit le – C’était l’endroit qu’on avait perdu,
grand adjudant. poursuit Lamuse, et que les coloniaux ont r’pris
à la fourchette y a dix jours.
– Plus souvent ! grognent les hommes sans
bouger. » On a d’abord creusé le trou pour la sape.
J’en mettais. Comme j’foutais plus d’ouvrage
– C’est utile pour dégager les camarades,
que les autres, j’m’ai vu en avant. Les autres
reprend l’adjudant.
élargissaient et consolidaient derrière. Mais voilà
Alors, on cesse de grogner, quelques têtes se que j’trouve des fouillis d’poutres : j’avais
lèvent. tombé dans une ancienne tranchée comblée,
videmment. À d’mi comblée : y avait du vide et
– Présent ! dit Lamuse.
d’la place. Au milieu des bouts de bois tout
– Harnache-toi, mon gros, et viens avec moi. enchevêtrés et qu’j’ôtais un à un de d’vant moi,
Lamuse boucle son sac, roule sa couverture, y avait quéqu’ chose comme un grand sac de
assujettit ses musettes. terre en hauteur, tout droit, avec quéqu’ chose
dessus qui pendait.
Il est devenu, depuis le temps que sa crise
d’amour malheureux s’est calmée, plus sombre » Voilà une poutrelle qui cède, et c’drôle de
qu’autrefois, et bien qu’il continue à engraisser sac qui m’tombe et me pèse dessus. J’étais
par une sorte de fatalité, il s’absorbe, s’isole et coincé et une odeur de macchabée qui m’entre
ne parle plus guère. dans la gorge… En haut de c’paquet, il y avait
une tête et c’étaient les cheveux que j’avais vus
Le soir, quelque chose approche, dans la
qui pendaient.
tranchée, montant et descendant selon les bosses
et les trous du fond : une forme qui semble » Tu comprends, on n’y voyait pas beaucoup
nager dans l’ombre, et tendre à certains clair. Mais j’ai r’connu les cheveux qu’y en a
104 Les classiques du matérialisme dialectique 104

pas d’autres comme ça sur la terre, puis le reste le feu, et les quatre cuisiniers regardent les
de figure, toute crevée et moisie, le cou en pâte, cadavres des tisons ensevelis dans la cendre et
le tout mort depuis un mois, p’t’être. C’était ces restes du bûcher d’où la flamme s’est
Eudoxie, j’te dis. envolée, s’est enfuie, et qui refroidissent là.
» Oui, c’était c’te femme que j’ai jamais su Volpatte chancelle jusqu’au groupe, et jette
approcher avant, tu sais – que j’voyais d’loin, un bloc noir qu’il avait sur l’épaule.
sans pouvoir jamais y toucher, comme des
– J’l’ai arraché à une guitoune sans que ça se
diamants. Elle courait, tout partout, tu sais.
voie trop.
Elle bagotait dans les lignes. Un jour, elle a du
r’cevoir une balle, et rester là morte et perdue, – On a du bois, dit Blaire, mais faut
jusqu’au hasard de c’te sape. l’allumer. Autrement, comment faire cuire c’te
dure ?
» Tu saisis la position. J’étais obligé de la
soutenir d’un bras comme je pouvais, et de – C’est un beau morceau, gémît un homme
travailler de l’autre. Elle essayait d’me tomber noir. D’la hampe. Pour moi, v’là le meilleur
d’ssus de tout son poids. Mon vieux, elle voulait morceau de bœuf : la hampe.
m’embrasser, je n’voulais pas, c’étai’ affreux. – Du feu ! réclame Volpatte. Y a pus
Elle avait l’air de m’dire : « Tu voulais d’allumettes, y a pus rien.
m’embrasser, eh bien, viens, viens donc ! » Elle
– I’ faut du feu, grognonne Poupardin, dont
avait sur le… elle avait là, attaché, un reste de
l’incertitude roule et balance, dans le fond de
bouquet de fleurs, qu’était pourri aussi, et, à
cette espèce de cage obscure, la stature d’ours.
mon nez, c’bouquet fouettait comme le cadavre
d’une petite bête. – Y a pas à tourner, l’en faut, souligne Pépin
qui émerge de sa guitoune, tel un ramoneur
» Il a fallu la prendre dans mes bras, et tous
d’une cheminée.
les deux, tourner doucement pour la faire
tomber de l’autre côté. C’était si étroit, si Il sort, apparaît, masse grise, comme de la
pressé, qu’en tournant, à un moment, j’l’ai nuit dans le soir.
serrée contre ma poitrine sans le vouloir, de – T’en fais pas, j’en aurai, déclare Blaire
toute ma force, mon vieux, comme je l’aurais d’un accent où se concentrent la fureur et la
serrée autrefois, si elle avait voulu… résolution.
» J’ai été une demi-heure à me nettoyer de Il n’y a pas longtemps qu’il est cuisinier, et il
son toucher et de c’t’odeur qu’elle me soufflait tient à se montrer à la hauteur des
malgré moi et malgré elle. Ah ! heureusement circonstances difficiles dans l’exercice de ses
que j’suis esquinté comme une pauv’ bête de fonctions.
somme. »
Il a parlé comme parlait Martin César, du
Il se retourne sur le ventre, ferme ses poings temps qu’il existait. Il vit à l’imitation de la
et s’endort, la face enfoncée dans la terre, en grande figure légendaire du cuisinier qui
son espèce de rêve d’amour et de pourriture. trouvait toujours du feu, comme d’autres, parmi
les gradés, essayent d’imiter Napoléon.
18. Les Allumettes
– J’irai, s’il le faut, déboiser jusqu’à l’os la
Il est cinq heures du soir. On les voit tous les camigeotte du poste de commandement. J’irai
trois remuer au fond de la tranchée sombre. réquisitionner les allumettes du colon. J’irai…
Ils sont épouvantables, noirs et sinistres, – Allons chercher du feu.
dans l’excavation terreuse, autour du foyer
Poupardin marche en tête. Sa figure est
éteint. La pluie et la négligence ont fait mourir
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 105

ténébreuse, pareille à un fond de casserole où, qu’il donne au tirailleur.


peu â peu, le feu s’est imprimé en sale. Comme
Un peu plus loin, on rencontre une sentinelle
il fait cruellement froid, il est enveloppé de
qui dort à moitié au milieu du soir, dans des
toutes parts. Il porte une pelisse moitié peau de
éboulis de terre. Ce soldat à moitié éveillé dit :
bique et moitié peau de mouton : mi-brune, mi-
blanchâtre, et cette double dépouille aux teintes – C’est à droite, puis encore à droite, et alors
géométriquement tranchées le fait ressembler à tout droit. Ne vous gourez pas.
quelque étrange animal cabalistique. Ils marchent. Ils marchent longtemps.
Pépin a un bonnet de coton si noirci et si – On doit être loin, dit Volpatte au bout
luisant de crasse que c’est le fameux bonnet de d’une demi-heure de pas inutiles, et de solitude
coton en soie noire. Volpatte, à l’intérieur de ses encaissée.
passe-montagnes et lainages, ressemble à un
– Dis donc, ça descend bougrement, vous ne
tronc d’arbre ambulant : une découpure en carré
trouvez pas ? fait Blaire.
présente une face jaune, en haut de l’épaisse et
massive écorce du bloc qu’il forme, fourchu de – T’en fais pas, vieux panneau, raille Pépin.
deux jambes. Mais si t’as les grelots, tu peux nous laisser
tomber.
– Allons du côté de la 10e. Ils ont toujours ce
qu’il faut. C’est sur la route des Pylônes, plus On marche encore dans la nuit qui tombe…
loin que le Boyau-Neuf. La tranchée toujours déserte – un terrible désert
en longueur – a pris un aspect délabré et
Les quatre magots effrayants se mettent en
bizarre. Les parapets sont en ruines ; des
marche, tel un nuage, dans la tranchée qui se
éboulements font onduler le sol comme des
déploie sinueusement devant eux comme une
montagnes russes.
ruelle borgne, peu sûre, pas éclairée et pas
pavée. Elle est d’ailleurs inhabitée en cet Une appréhension vague s’empare des quatre
endroit, constituant un passage entre les énormes chasseurs de feu, à mesure qu’ils
secondes et les premières lignes. s’enfoncent avec la nuit dans cette sorte de
chemin monstrueux.
Les cuisiniers partis à la recherche du feu
rencontrent deux Marocains dans la poussière Pépin, qui est à présent en tête, s’arrête, et
crépusculaire. L’un a un teint de botte noire, tend la main pour qu’on s’arrête.
l’autre un teint de soulier jaune. Une lueur – Un bruit de pas… disent-ils à voix
d’espoir brille au fond du cœur des cuisiniers. contenue, dans l’ombre.
– Allumettes, les gars ? Alors, au fond d’eux, ils ont peur. Ils ont eu
– Macache ! répond le noir, et son rire exhibe tort de quitter tous leur abri depuis si
ses longues dents de faïence dans la longtemps. Ils sont en faute. Et on ne sait
maroquinerie havane de sa bouche. jamais.

Le jaune s’avance et demande à son tour : – Entrons là, vite, dit Pépin, vite !

– Tabac ? Un chouia de tabac ? Il désigne une fente rectangulaire, à niveau


du sol.
Et il tend sa manche réséda et son battoir de
chêne frotté d’un brou de noix qui s’est déposé Tâtée avec la main, cette ombre
dans les plis de la paume – et terminé par des rectangulaire s’avère pour être l’entrée d’un
ongles violâtres. abri. Ils s’y introduisent l’un après l’autre : le
dernier, impatient, pousse les autres, et ils se
Pépin grommelle, se fouille, et tire de sa
tapissent, à force, dans l’ombre massive du trou.
poche une pincée de tabac mêlée de poussière
106 Les classiques du matérialisme dialectique 106

Un bruit de pas et de voix se précise et se – Il n’est pas mort.


rapproche.
– Si, il est mort. C’est l’air.
Du bloc des quatre hommes qui bouche
On le secoue par les poches. On entend les
étroitement le terrier, sortent et se hasardent
souffles précipités des quatre hommes noirs
des mains tâtonnantes. Tout à coup, voici Pépin
penchés sur leur besogne.
qui murmure d’une voix étouffée :
– À moi l’casque, dit Pépin. C’est moi qui
– Qu’est-ce que c’est que ça ?
l’ai saigné. J’veux l’casque.
– Quoi ? demandent les autres, serrés et calés
On arrache au corps son portefeuille avec des
contre lui.
papiers encore chauds, ses jumelles, son porte-
– Des chargeurs ! dit à voix basse Pépin… monnaie et ses guêtres.
Des chargeurs boches sur la planchette ! Nous
– Des allumettes ! s’écrie Blaire en secouant
sommes dans le boyau boche !
une boîte. Il en a !
– Mettons-les.
– Ah ! la rosse ! crie Volpatte, tout bas.
Il y a un élan des trois hommes pour sortir.
– Maintenant, donnons-nous de l’air en
– Attention, bon Dieu ! Bougez pas !… Les vitesse.
pas…
Ils tassent le cadavre dans un coin, et
On entend marcher. C’est le pas assez rapide s’élancent au galop, en proie à une espèce de
d’un homme seul. panique, sans se préoccuper du vacarme que fait
leur course désordonnée.
Ils ne bougent pas, retiennent leur souffle.
Leurs yeux braqués à ras de terre voient la nuit – C’est par ici !… Par ici !… Eh ! les gars,
remuer, à droite, puis une ombre avec des faites vinaigre !
jambes, se détache, approche, passe… Cette
On se précipite, sans parler, à travers le
ombre se silhouette. Elle est surmontée d’un
dédale du boyau extraordinairement vide, et qui
casque recouvert d’une housse sous laquelle on
n’en finit plus.
devine la pointe. Aucun autre bruit que celui de
la marche de ce passant. – J’ai pus d’vent, dit Blaire, j’suis foutu…

À peine l’Allemand est-il passé que les quatre Il titube et s’arrête.


cuisiniers, d’un seul mouvement, sans s’être – Allons ! mets-en un coup, vieux machin,
concertés, s’élancent, se bousculent, courent grince Pépin d’une voix rauque et essoufflée.
comme des fous, et se jettent sur lui.
Il le prend par la manche et le tire en avant,
– Kamerad, messieurs ! dit-il. comme un limonier rétif.
Mais on voit briller et disparaître la lame – Nous y v’là ! dit tout d’un coup Poupardin.
d’un couteau. L’homme s’affaisse comme s’il
– Oui, je r’connais c’t’arbre.
s’enfonçait par terre. Pépin saisit le casque
tandis qu’il tombe et le garde dans sa main. – C’est la route des Pylônes !

– Foutons le camp, gronde la voix de – Ah ! gémit Blaire que sa respiration secoue


Poupardin. comme un moteur. Et il se jette en avant d’un
dernier élan, et vient s’asseoir par terre.
– Faut l’fouiller, quoi !
– Halte-là ! crie une sentinelle.
On le soulève, on le tourne, on relève ce
corps mou, humide et tiède. Tout à coup, il – Ben quoi ! balbutie ensuite cet homme en
tousse. voyant les quatre poilus. D’où c’est-i’ que vous
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 107

venez, par là ? 19. Le Bombardement


Ils rient, sautent comme des pantins,
En rase campagne, dans l’immensité de la
ruisselants de sueur et pleins de sang, ce qui
brume.
dans le soir les fait paraître encore plus noirs ;
le casque de l’officier allemand brille dans les Il fait bleu foncé. Un peu de neige tombe à la
mains de Pépin. fin de cette nuit ; elle poudre les épaules et les
plis des manches. Nous marchons par quatre,
– Ah ! merde alors ! marmonne la sentinelle,
encapuchonnés. Nous avons l’air, dans la
béante. Mais quoi ?…
pénombre opaque, de vagues populations
Une réaction d’exubérance les agite et les décimées qui émigrent d’un pays du Nord vers
affole. un autre pays du Nord.
Tous parlent à la fois. On reconstitue On a suivi une route, traversé Ablain-Saint-
confusément, à la hâte, le drame dont ils Nazaire en ruines. On a entrevu confusément les
s’éveillent sans bien savoir encore. En quittant tas blanchâtres des maisons et les obscures
la sentinelle à moitié endormie, ils se sont toiles d’araignées des toitures suspendues. Ce
trompés et ont pris le Boyau International, dont village est si long qu’engouffrés dedans en pleine
une partie est à nous et une partie aux nuit on en a vu les dernières bâtisses qui
Allemands. Entre le tronçon français et le commençaient à blêmir du gel de l’aube. On a
tronçon allemand, pas de barricade, de discerné, dans un caveau, à travers une grille,
séparation. Il y a seulement une sorte de zone au bord des flots de cet océan pétrifié, le feu
neutre aux deux extrémités de laquelle veillent entretenu par les gardiens de la ville morte. On
perpétuellement deux guetteurs. Sans doute le a pataugé dans des champs marécageux ; on
guetteur allemand n’était pas à son poste, ou s’est perdus dans des zones silencieuses où la
bien il s’est caché en voyant quatre ombres, ou vase nous saisissait par les pieds ; puis on s’est
bien s’est replié et n’a pas eu le temps de remis vaguement en équilibre sur une autre
ramener du renfort. Ou bien encore l’officier route, celle qui mène de Carency à Souchez. Les
allemand s’est fourvoyé trop en avant dans la grands peupliers de bordure sont fracassés, les
zone neutre… Enfin, bref, on comprend ce qui troncs déchiquetés ; à un endroit, c’est une
s’est passé sans bien comprendre. colonnade énorme d’arbres cassés. Puis, nous
– Le plus rigolo, dit Pépin, c’est qu’on savait accompagnant, de chaque côté, dans l’ombre, on
tout ça et qu’on n’a pas songé à s’en méfier aperçoit des fantômes nabots d’arbres, fendus en
quand on est parti. palmiers ou tout bousillés en charpie de bois, en
ficelle, repliés sur eux-mêmes et comme
– On cherchait du feu ! dit Volpatte. agenouillés. De temps en temps, des fondrières
– Et on en a ! crie Pépin. T’as pas perdu les bouleversent et font cahoter la marche. La route
flambantes, vieux manche ? devient une mare qu’on franchit sur les talons,
en faisant avec les pieds un bruit de rames. Des
– Y a pas d’pet ! dit Blaire. Les allumettes
madriers ont été disposés, là-dedans, de place en
boches c’est d’meilleure qualité qu’les nôtres. Et
place. On glisse dessus quand, envasés, ils se
pis c’est tout c’qu’on a pour allumer ! Perd’ ma
présentent de travers. Parfois, il y a assez d’eau
boîte ! Faudrait un qui vienne m’en amputer !
pour qu’ils flottent ; alors, sous le poids de
– On est en r’tard. L’eau d’la croûte est en l’homme, ils font : flac ! et s’enfoncent, et
train d’g’ler. Mettons-en un coup jusque-là. l’homme tombe ou trébuche en jurant
Après, on ira raconter c’te bonne blague qu’on a frénétiquement.
faite aux Boches, dans l’égout où sont les
Il doit être cinq heures du matin. La neige a
copains.
cessé, le décor nu et épouvanté se débrouille aux
108 Les classiques du matérialisme dialectique 108

yeux, mais on est encore entouré d’un grand visible d’ici, jusqu’au sommet, que nos troupes
cercle fantastique de brume et de noir. occupent. Sur l’autre versant, à cent mètres de
notre première ligne, est la première ligne
On va, on va toujours. On parvient à un
allemande.
endroit où se discerne un monticule sombre au
pied duquel semble grouiller une agitation L’obus est tombé sur le sommet, dans nos
humaine. lignes. Ce sont eux qui tirent.
– Avancez par deux, dit le chef du Un autre obus. Un autre, un autre, plantent,
détachement. Que chaque équipe de deux vers le haut de la colline, des arbres de lumière
prenne, alternativement, un madrier et une violacée dont chacun illumine sourdement tout
claie. l’horizon.
Le chargement s’opère. Un des deux hommes Et bientôt, il y a un scintillement d’étoiles
prend avec le sien le fusil de son coéquipier. éclatantes et une forêt subite de panaches
Celui-ci remue et dégage, non sans peine, du phosphorescents sur la colline : un mirage de
tas, un long madrier boueux et glissant qui pèse féerie bleu et blanc se suspend légèrement à nos
bien quarante kilos, ou bien une claie de yeux dans le gouffre entier de la nuit.
branchages feuillus, grande comme une porte et
Ceux d’entre nous qui consacrent toutes les
qu’on peut tout juste maintenir sur son dos, les
forces arc-boutées de leurs bras et de leurs
mains en l’air et cramponnées sur les bords, en
jambes à empêcher leurs vaseux fardeaux trop
se pliant.
lourds de leur glisser du dos et à s’empêcher
On se remet en marche, parsemés sur la eux-mêmes de glisser par terre, ne voient rien et
route maintenant grisâtre, très lentement, très ne disent rien. Les autres, tout en frissonnant de
pesamment, avec des geignements et de sourdes froid, en grelottant, en reniflant, en s’épongeant
malédictions que l’effort étrangle dans les le nez avec des mouchoirs mouillés qui pendent
gorges. Au bout de cent mètres, les deux de l’aile, en maudissant les obstacles de la route
hommes formant équipe changent leurs en lambeaux, regardent et commentent.
fardeaux, de sorte qu’au bout de deux cents
– C’est comme si tu vois un feu d’artifice,
mètres, malgré la bise aigre et blanchissante du
disent-ils.
petit matin, tout le monde, sauf les gradés,
ruisselle de sueur. Complétant l’illusion de grand décor d’opéra
féerique et sinistre devant lequel rampe, grouille
Tout à coup une étoile intense s’épanouit là-
et clapote notre troupe basse, toute noire, voici
bas, vers les lieux vagues où nous allons : une
une étoile rouge, une verte ; une gerbe rouge,
fusée. Elle éclaire toute une portion du
beaucoup plus lente.
firmament de son halo laiteux, en effaçant les
constellations, et elle descend gracieusement On ne peut s’empêcher, dans nos rangs, de
avec des airs de fée. murmurer avec un confus accent d’admiration
populaire, pendant que la moitié disponible des
Une rapide lumière en face de nous, là-bas ;
paires d’yeux regardent :
un éclair, une détonation.
– Oh ! une rouge !… Oh ! une verte !…
C’est un obus !
Ce sont les Allemands qui font des signaux,
Au reflet horizontal que l’explosion a
et aussi les nôtres qui demandent de l’artillerie.
instantanément répandu dans le bas du ciel, on
voit nettement que, devant nous, à un kilomètre La route tourne et remonte. Le jour s’est
peut-être, se profile, de l’est à l’ouest, une crête. enfin décidé à poindre. On voit les choses en
sale. Autour de la route couverte d’une couche
Cette crête est à nous dans toute la partie
de peinture gris perle avec des empâtements
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 109

blancs, le monde réel fait tristement son Barque nous l’explique, bien que nous le
apparition. On laisse derrière soi Souchez sachions :
détruit dont les maisons ne sont que des plates-
– Le pot de chambre te protège suffisamment
formes pilées de matériaux, et les arbres des
l’caberlot contre les billes de plomb. Alors, ça
espèces de ronces déchiquetées bossuant la terre.
t’démolit l’épaule et ça t’fout par terre, mais ça
On s’enfonce, sur la gauche, dans un trou qui
t’bousille pas. Naturellement, faut t’coqter tout
est là. C’est l’entrée du boyau.
d’même. Avise-toi pas de l’ver la trompe en l’air
On laisse tomber le matériel dans une pendant l’moment que dure la chose, ou de
enceinte circulaire qui est faite pour ça, et, tendre la main pour voir s’il pleut. Tandis que
échauffés à la fois et glacés, les mains mouillées, le 75 à nous…
crispées de crampes et écorchées, on s’installe
– Y a pas qu’des 77, interrompit Mesnil
dans le boyau, on attend.
André. Y en a de tout poil. Allume-moi ça…
Enfouis dans nos trous jusqu’au menton,
Des sifflements aigus, tremblotants ou
appuyés de la poitrine sur la terre dont
grinçants, des cinglements. Et sur les pentes
l’énormité nous protège, on regarde se
dont l’immensité transparaît là-bas, et où les
développer le drame éblouissant et profond. Le
nôtres sont au fond des abris, des nuages de
bombardement redouble. Sur la crête, les arbres
toutes les formes s’amoncellent. Aux colossales
lumineux sont devenus, dans les blêmeurs de
plumes incendiées et nébuleuses, se mêlent des
l’aube, des espèces de parachutes vaporeux, des
houppes immenses de vapeur, des aigrettes qui
méduses pâles avec un point de feu : puis, plus
jettent des filaments droits, des plumeaux de
précisément dessinés à mesure que le jour se
fumée s’élargissant en retombant – le tout blanc
diffuse, des panaches de plumes de fumée : des
ou gris-vert, charbonné ou cuivré, à reflets
plumes d’autruche blanches et grises qui
dorés, ou comme taché d’encre.
naissent soudain sur le sol brouillé et lugubre de
la cote 119, à cinq ou six cents mètres devant Les deux dernières explosions étaient toutes
nous, puis, lentement, s’évanouissent. C’est proches ; elles forment, au-dessus du terrain
vraiment la colonne de feu et la colonne de nuée battu, des énormes boules de poussière noires et
qui tourbillonnent ensemble et tonnent à la fois. fauves qui, lorsqu’elles se déplient et s’en vont
À ce moment, on voit, sur le flanc de la colline, sans hâte, au gré du vent, leur besogne faite,
un groupe d’hommes qui courent se terrer. Ils ont des silhouettes de dragons fabuleux.
s’effacent un à un, absorbés par les trous de Notre file de faces à ras du sol se tourne de
fourmis semés là. ce côté et les suit des yeux, du fond de la fosse,
On discerne mieux maintenant la forme des « au milieu de ce pays peuplé d’apparitions
arrivées » : à chaque coup, un flocon blanc lumineuses et féroces, de ces campagnes écrasées
soufré, souligné de noir, se forme, en l’air, à une par le ciel.
soixantaine de mètres de hauteur, se dédouble, – Ça, c’est des 150 fusants.
se pommelle, et, dans l’éclatement, l’oreille
– C’est même des 210, bec de veau.
perçoit le sifflement du paquet de balles que le
flocon jaune envoie furieusement sur le sol. – Y a des percutants aussi. Les vaches ! Vise
un peu ç’ui-là !
Cela explose par rafales de six, en file : pan,
pan, pan, pan, pan, pan. C’est du 77. On a vu un obus éclater sur le sol et
soulever, dans un éventail de nuée sombre, de la
On les méprise, les shrapnells de 77 – ce qui
terre et des débris. On dirait, à travers la glèbe
n’empêche pas que Blesbois ait justement été
fendue, le crachement effroyable d’un volcan qui
tué, il y a trois jours, par l’un d’eux. Ils éclatent
s’amassait dans les entrailles du monde.
presque toujours trop haut.
110 Les classiques du matérialisme dialectique 110

Un bruit diabolique nous entoure. On a En effet, au-dessus de l’horizon, à intervalles


l’impression inouïe d’un accroissement continu, réguliers, en face du groupe des ballons captifs
d’une multiplication incessante de la fureur ennemis, plus petits dans la distance, planent
universelle. Une tempête de battements rauques les huit longs yeux légers et sensibles de l’armée,
et sourds, de clameurs furibondes, de cris reliés aux centres de commandement par des
perçants de bêtes s’acharne sur la terre toute filaments vivants.
couverte de loques de fumée, et où nous sommes
– I’s nous voient comme on les voit.
enterrés jusqu’au cou, et que le vent des obus
Comment veux-tu leur z’y échapper à ces
semble pousser et faire tanguer.
espèces de grands bons dieux-là ?
– Dis donc, braille Barque, je m’suis laissé
dire qu’i’s n’ont plus de munitions !
– Voilà not’ réponse !
– Oh là là ! on la connaît, celle-là ! Ça et les
aut’ bobards qu’les journaux nous balancent par En effet, tout d’un coup, derrière notre dos,
s’ringuées. éclate le fracas net, strident, assourdissant du
75. Ça crépite sans arrêt.
Un tic-tac mat s’impose au milieu de cette
mêlée de bruits. Ce son de crécelle lente est de Ce tonnerre nous soulève, nous enivre. Nous
tous les bruits de la guerre celui qui vous point crions en même temps que les pièces et nous
le plus le cœur. nous regardons sans nous entendre – sauf la
voix extraordinairement perçante de cette «
– Le moulin à café ! Un des nôtres, écoute
grande gueule » de Barque – au milieu de ce
voir : les coups sont réguliers tandis que ceux
roulement de tambour fantastique dont chaque
boches n’ont pas le même temps entre les
coup est un coup de canon.
coups ; ils font : tac… tac-tac-tac… tac-tac…
tac… Puis nous tournons les yeux en avant, le cou
tendu, et nous voyons, en haut de la colline, la
– Tu t’goures, fil à trous ! C’est pas la
silhouette supérieure d’une rangée noire d’arbres
machine à découdre : c’est une motocyclette qui
d’enfer dont les racines terribles s’implantent
radine sur le chemin de l’Abri 31, tout là-bas.
dans le versant invisible où se tapit l’ennemi,
– Moi, j’crois plutôt que ce soit, tout là-haut,
un client qui s’paye le coup d’œil sur son
manche à balai, ricane Pépin qui, levant le nez, – Qu’est-ce que c’est qu’ça ?
inspecte l’espace en quête d’un aéro. Pendant que la batterie de 75 qui est à cent
Une discussion s’établit. On ne peut savoir ! mètres derrière nous continue ses glapissements
C’est comme ça. Au milieu de tous ces fracas – coups nets d’un marteau démesuré sur une
divers, on a beau être habitué, on se perd. Il est enclume, suivis d’un cri, vertigineux de force et
bien advenu à toute une section, l’autre jour, de furie – un gargouillement prodigieux domine
dans le bois, de prendre, un instant, pour le le concert. Ça vient aussi de chez nous.
bruissement rauque d’une arrivée les premiers – Il est pépère, celui-là !
accents de la voix d’un mulet qui, non loin, se
L’obus fend l’air à mille mètres peut-être au-
mettait à pousser son braiment-hennissement.
dessus de nos têtes. Son bruit couvre tout
– Dis donc, y a quelque chose en fait comme d’un dôme sonore. Son souffle est lent ;
d’saucisses en’air, c’matin, remarque Lamuse. on sent un projectile plus bedonnant, plus
Les yeux levés, on les compte. énorme que les autres. On l’entend passer,
descendre en avant avec une vibration pesante
– Y a huit saucisses chez nous et huit chez
et grandissante de métro entrant en gare ;
les Boches, dit Cocon, qui avait déjà compté.
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 111

ensuite son lourd sifflement s’éloigne. On nappes sur la campagne, toute la ménagerie
observe, en face, la colline. Au bout de quelques donne, déchaînée. Meuglements, rugissements,
secondes, elle se couvre d’un nuage couleur grondements farouches et étranges, miaulements
saumon que le vent développe sur toute une de chat qui vous déchirent férocement les
moitié de l’horizon. oreilles et vous fouillent le ventre, ou bien le
long hululement pénétrant qu’exhale la sirène
– C’est un 220 de la batterie du point
d’un bateau en détresse sur la mer. Parfois
gamma.
même des espèces d’exclamations se croisent
– On les voit, ces h’obus, affirme Volpatte, dans les airs, auxquelles des changements
quand c’est qu’ils sortent du canon. Et si t’es bizarres de ton communiquent comme un accent
bien dans la direction du tir, tu les vois d’l’œil, humain. La campagne, par places, se lève et
même loin de la pièce. retombe ; elle figure devant nous, d’un bout de
Un autre succède. l’horizon à l’autre, une extraordinaire tempête
de choses.
– Là ! Tiens ! Tiens ! T’l’as vu, c’ti-là ? T’as
pas r’gardé assez vite, la commande est loupée. Et les très grosses pièces, au loin, au loin,
Faut s’manier la fraise. Tiens, un autre ! Tu l’as propagent des grondements très effacés et
vu ? étouffés, mais dont on sent la force au
déplacement de l’air qu’ils vous tapent dans
– J’l’ai pas vu.
l’oreille.
– Paquet ! Faut-i’ qu’t’en tiennes une couche
… Voici fuser et se balancer sur la zone
! Ton père, il était peintre ! Tiens, vite, ç’ui-là,
bombardée un lourd paquet d’ouate verte qui se
là ! Tu l’vois bien, guignol, raclure ?
délaie en tous sens. Cette touche de couleur
– J’l’ai vu. C’est tout ça ? nettement disparate dans le tableau attire
Quelques-uns ont aperçu une petite masse l’attention, et toutes nos faces de prisonniers
noire, fine et pointue comme un merle aux ailes encagés se tournent vers le hideux éclatement.
repliées qui, du zénith, pique le bec en avant, en – C’est des gaz asphyxiants, probable.
décrivant une courbe. Préparons nos sacs à figure !
– Ça pèse cent dix-huit kilos, ça, ma vieille – Les cochons !
punaise, dit fièrement Volpatte, et, quand ça
– Ça, c’est vraiment des moyens déloyaux,
tombe sur une guitoune, ça tue tout le monde
dit Farfadet.
qu’y a dedans. Ceux qui ne sont pas arrachés
par les éclats sont assommés par le vent du – Des quoi ? dit Barque, goguenard.
machin, ou clabottent asphyxiés sans avoir le – Ben oui, des moyens pas propres, quoi, des
temps de souffler ouf. gaz…
– On voit aussi très bien l’obus de 270 – tu – Tu m’fais marrer, riposte Barque, avec tes
parles d’un bout de fer – quand le mortier le fait moyens déloyaux et tes moyens loyaux… Quand
sauter en l’air : allez, partez ! on a vu des hommes défoncés, sciés en deux, ou
– Et aussi le 155 Rimailho, mais celui-là, on séparés du haut en bas, fendus en gerbes, par
le perd de vue parce qu’il file droit et trop loin : l’obus ordinaire, des ventres sortis jusqu’au fond
tant plus tu le r’gardes, tant plus i’ s’fond et éparpillés comme à la fourche, des crânes
devant tes lotos. rentrés tout entiers dans l’poumon comme a
coup de masse, ou, à la place de la tête, un p’tit
cou d’où une confiture de groseille de cervelle
Dans une odeur de soufre, de poudre noire, tombe, tout autour, sur la poitrine et le dos.
d’étoffes brûlées, de terre calcinée, qui rôde en
112 Les classiques du matérialisme dialectique 112

Quand on l’a vu et qu’on vient dire : « Ça, c’est plongeant dans les trous.
des moyens propres, parlez-moi d’ça ! »
– Rien de vache comme une fusée. Ainsi il
– N’empêche que l’obus, c’est permis, c’est m’est arrivé à moi…
accepté…
– Y a pire que tout ça, interrompit Bags, de
– Ah là là ! Veux-tu que j’te dise ? Eh bien, la onzième ; les obus autrichiens : le 130 et le
tu m’f’ras jamais tant pleurer que tu m’fais 74. Ceux-là i’ m’font peur. I’ sont nickelés,
rire ! qu’on dit, mais c’que j’sais, vu qu’j’y étais, c’est
qu’i’ font si vite qu’y a jamais rien d’fait pour
Et il tourne le dos.
se garer d’eux ; sitôt qu’tu l’entends ronfler,
sitôt i’ t’éclate dedans.
– Hé ! gare, les enfants ! – Le 105 allemand non plus, tu n’as pas
On tend l’oreille : l’un de nous s’est jeté à guère l’temps d’t’écraser et d’planquer tes
plat ventre ; d’autres regardent instinctivement, côtelettes. C’est c’que j’me suis laissé expliquer
en sourcillant, du côté de l’abri qu’ils n’ont pas une fois par des artiflots.
le temps d’atteindre ; pendant ces deux – J’vas te dire : les obus des canons
secondes, chacun plie le cou. C’est un crissement d’marine, t’as pas l’temps d’les entendre, faut
de cisailles gigantesques qui approche de nous, qu’tu les encaisses avant.
qui approche, et qui, enfin, aboutit à un
– Et y a aussi ce salaud d’obus nouveau qui
tonitruant fracas de déballage de tôles.
pète après avoir ricoché dans la terre et en être
Il n’est pas tombé loin de nous, celui-là ; à sorti et rentré une fois ou deux, sur des six
deux cents mètres peut-être. Nous nous baissons mètres… Quand j’sais qu’y en a en face, j’ai les
dans le fond de la tranchée et restons accroupis colombins. Je m’souviens qu’eune fois…
jusqu’à ce que l’endroit où nous sommes soit
– C’est rien d’tout ça, mes fieux, dit le
cinglé par l’ondée des petits éclats.
nouveau sergent, qui passait et s’arrêta. I’
– Faudrait pas encore recevoir ça dans fallait voir c’qui nous ont balancé à Verdun,
l’vasistas, même à cette distance, dit Paradis, d’où je deviens. Et rien que des maous : des 380,
en extrayant de la paroi de terre de la tranchée des 420, des deux 44. C’est quand on a été
un fragment qui vient de s’y ficher et qui semble sonné là-bas qu’on peut dire : « J’sais c’que
un petit morceau de coke hérissé d’arêtes c’est d’êt’ sonné ! » Les bois fauchés comme du
coupantes et de pointes, et il le fait sauter dans blé, tous les abris repérés et crevés même avec
sa main pour ne pas se brûler. trois épaisseurs de rondins, tous les croisements
Il courbe brusquement la tête ; nous aussi. de route arrosés, les chemins fichus en l’air et
changés en des espèces de longues bosses de
Bsss, bss…
convois cassés, de pièces amochées, de cadavres
– La fusée !… Elle est passée. tortillés l’un dans l’autre comme entassés à la
La fusée du shrapnell monte, puis retombe pelle. Tu voyais des trente types rester sur le
verticalement ; celle du percutant, après carreau, d’un coup, aux carrefours ; tu voyais
l’explosion, se détache de l’ensemble disloqué et des bonshommes monter en tourniquant,
reste ordinairement enterrée au point d’arrivée ; toujours bien à des quinze mètres dans l’air du
mais, d’autres fois, elle s’en va où elle veut, temps, et des morceaux de pantalon rester
comme un gros caillou incandescent. Il faut s’en accrochés tout en haut des arbres qu’il y avait
méfier. Elle peut se jeter sur vous très encore. Tu voyais de ces 380-là entrer dans une
longtemps après le coup, et par des chemins cambuse, à Verdun, par le toit, trouer deux ou
invraisemblables, passant par-dessus les talus et trois étages, éclater en bas, et toute la grande
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 113

niche être forcée de sauter ; et, dans les et Cocon, qui avait l’esprit de contradiction,
campagnes, des bataillons entiers se disperser et déclara :
s’planquer sous la rafale comme un pauv’ petit
– On s’y fera des cheveux, dans ta cagna,
gibier dans défense. T’avais par terre, à chaque
puisque déjà, dehors, on s’amuse pas besef.
pas, dans les champs, des éclats épais comme le
bras, et larges comme ça, et i’ fallait quatre – Tenez, là-bas, i’s envoient des torpilles ! dit
poilus pour soulever ce bout de fer. Les champs, Paradis en désignant nos positions dominant sur
t’aurais dit des terrains pleins d’rochers !… Et, la droite.
pendant des mois, ça n’a pas décessé. Ah ! tu Les torpilles montent tout droit, ou presque,
parles ! tu parles ! répéta le sergent en comme des alouettes, en se trémoussant et
s’éloignant pour aller sans doute recommencer froufroutant, puis s’arrêtent, hésitent et
ailleurs ce résumé de ses souvenirs. retombent droit en annonçant aux dernières
– Tiens, r’gard’ donc, caporal, ces gars, là- secondes leur chute par un « cri d’enfant »
bas, i’ sont mabouls ? qu’on reconnaît bien. D’ici, les gens de la crête
ont l’air d’invisibles joueurs alignés qui jouent à
On voyait, sur la position canonnée, des
la balle.
petitesses humaines se déplacer en hâte, et se
presser vers les explosions. – Dans l’Argonne, dît Lamuse, mon frère m’a
écrit qu’i’s r’çoivent des tourterelles, qu’i’s
– Ce sont des artiflots, dit Bertrand, qui,
disent. C’est des grandes machines lourdes,
aussitôt qu’une marmite a éclaté, courent
lancées de près. Ça arrive, en roucoulant, de
fouiner pour chercher la fusée dans le trou,
vrai, qu’i m’dit, et quand ça pète, tu parles d’un
parce que la position de la fusée, de la manière
barouf, qu’i’ m’dit.
qu’elle est enfoncée, donne la direction de la
batterie, tu comprends ; et la distance, on n’a – Y a pas pire que l’crapouillot, qui a l’air de
qu’à la lire : elle se marque sur les divisions courir après vous et de vous sauter dessus, et
gravées autour de la fusée au moment qu’on qui éclate dans la tranchée même, rasoche du
débouche l’obus. talus.

– Ça n’fait rien, i’s sont culottés, ces zigues- – Tiens, tiens, t’as entendu ?
là, d’sortir par un marmitage pareil. Un sifflement arrivait vers nous, puis
– Les artieurs, mon vieux, vient nous dire un brusquement il s’est éteint. L’engin n’a pas
bonhomme d’une autre compagnie qui se éclaté.
promenait dans la tranchée, les artieurs, c’est – C’est un obus qui dit merde, constate
tout bon ou tout mauvais. Ou c’est des as, ou Paradis.
c’est de la roustissure. Ainsi, moi, qui t’parle…
Et on prête l’oreille pour avoir la satisfaction
– C’est vrai de tous les troufions, ça qu’tu d’en entendre – ou de ne pas en entendre –
dis. d’autres.
– Possible. Mais j’te cause pas d’tous les Lamuse dit :
troufions. J’te cause des artieurs, et j’te dis
– Tous les champs, les routes, les villages, ici,
aussi que…
c’est couvert d’obus non éclatés, de tous calibres
– Eh ! les enfants, est-ce qu’on cherche une ; des nôtres aussi, faut l’dire. Il doit y en avoir
calebasse pour planquer ses os ? On pourrait plein la terre, qu’on n’voit pas. Je m’demande
peut-être bien finir par attraper un éclat en comment on fera, plus tard, quand viendra le
poire. moment qu’on dira : « C’est pas tout ça, mais
Le promeneur étranger remporta son histoire, faut s’remettre à labourer. »
114 Les classiques du matérialisme dialectique 114

Volpatte manifeste l’intention de « piquer un


roupillon » et il s’installe par terre, adossé à une
Et toujours, dans sa monotonie forcenée, la
paroi, les semelles butées contre l’autre paroi.
rafale de feu et de fer continue : les shrapnells
avec leur détonation sifflante, bondée d’une âme On s’entretient de choses diverses. Biquet
métallique et furibonde, et les gros percutants, raconte l’histoire d’un rat qu’il a vu.
avec leur tonnerre de locomotive lancée, qui se
– Il était pépère et comaco, tu sais… J’avais
fracasse subitement contre un mur, et de
ôté mes croquenots, et c’rat, i’ parlait-i’ pas de
chargements de rails ou de charpentes d’acier
mettre tout l’bord de la tige en dentelles ! Faut
qui dégringolent une pente. L’atmosphère finit
dire que j’les avais graissés.
par être opaque et encombrée, traversée de
souffles pesants ; et, tout autour, le massacre de Volpatte, qui s’immobilisait, se remue et dit :
la terre continue, de plus en plus profond, de – Vous m’empêchez de dormir, les
plus en plus complet. jaspineurs !
Et même d’autres canons se mettent de la – Tu vas pas m’faire croire, vieille doublure,
partie. Ce sont des nôtres. Ils ont une qu’tu s’rais fichu d’dormir et d’faire schloff avec
détonation semblable à celle du 75, mais plus un bruit et un papafard pareils comme celui
forte, et avec un écho prolongé et retentissant qu’y a tout partout là ici, dit Marthereau.
comme de la foudre qui se répercute en
– Crôô, répondit Volpatte, qui ronflait.
montagne.

– C’est les 120 longs. Ils sont sur la lisière du
bois, à un kilomètre. Des baths canons, mon – Rassemblement. Marche !
vieux, qui ressemblent à des lévriers gris. C’est On change de place. Où nous mène-t-on ? On
mince et fin du bec, ces pièces-là. T’as envie de n’en sait rien. Tout au plus sait-on qu’on est en
leur dire « madame ». C’est pas comme le 220 réserve et qu’on nous fait circuler pour
qui n’est qu’une gueule, un seau à charbon, qui consolider successivement certains points ou
crache son obus de bas en haut. Ça fait du pour dégager les boyaux – où le règlement des
boulot, mais ça ressemble, dans les convois passages de troupes est aussi complexe, si l’on
d’artillerie, à des culs-de-jatte sur leur petite veut éviter les embouteillages et les collisions,
voiture. que l’organisation du passage des trains dans les
gares actives. Il est impossible de démêler le
sens de l’immense manœuvre où notre régiment
La conversation languit. On bâille, par-ci,
roule comme un petit rouage, ni ce qui se
par-là.
dessine dans l’énorme ensemble du secteur.
La grandeur et la largeur de ce déchaînement Mais, perdus dans le lacis de bas-fonds où l’on
d’artillerie lassent l’esprit. Les voix s’y va et vient interminablement, fourbus, brisés et
débattent, noyées. démembrés par des stationnements prolongés,
– J’en ai jamais vu comme ça, abrutis par l’attente et le bruit, empoisonnés
d’bombardement, crie Barque. par la fumée – on comprend que notre artillerie
s’engage de plus en plus et que l’offensive
– On dit toujours ça, remarque Paradis.
semble avoir changé de côté.
– Tout d’même, braille Volpatte. On a parlé

d’attaque ces jours-ci. J’te dis, moi, qu’c’est
l’commencement de quelque chose. – Halte !

– Ah ! font simplement les autres. Une fusillade intensive, furieuse, inouïe,


battait les parapets de la tranchée où on nous
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 115

fit arrêter en ce moment-là. – Première pièce, même hausse. Deux


dixièmes à gauche. Trois explosifs à une
– Fritz en met. I’ craint une attaque ; i’
minute !
s’affole. Ah ! c’qu’il en met !
Quelques-uns de nous ont risqué la tête au-
C’était une grêle dense qui fondait sur nous,
dessus du rebord du talus et ont pu embrasser
hachait terriblement l’espace, raclait et
de l’œil, le temps d’un éclair, tout le champ de
effleurait toute la plaine.
bataille autour duquel notre compagnie tourne
Je regardai à un créneau. J’eus une rapide et vaguement depuis ce matin.
étrange vision :
J’ai aperçu une plaine grise, démesurée, où le
Il y avait, en avant de nous, à une dizaine de vent semble pousser, en largeur, de confuses et
mètres au plus, des formes allongées, inertes, les légères ondulations de poussière piquées par
unes à côté des autres – un rang de soldats endroits d’un flot de fumée plus pointu.
fauchés – et arrivant en nuée, de toutes parts,
Cet espace immense où le soleil et les nuages
les projectiles criblaient cet alignement de morts
traînent des plaques de noir et de blanc,
!
étincelle sourdement de place en place – ce sont
Les balles qui écorchaient la terre par raies nos batteries qui tirent – et je l’ai vu à un
droites en soulevant de minces nuages linéaires, moment, tout entier pailleté d’éclats brefs. À un
trouaient, labouraient les corps rigidement collés autre moment, une partie des campagnes s’est
au sol, cassaient les membres raides, estompée sous une taie vaporeuse et
s’enfonçaient dans des faces blafardes et vidées, blanchâtre : une sorte de tourmente de neige.
crevaient, avec des éclaboussements, des yeux
Au loin, sur les sinistres champs
liquéfiés et on voyait sous la rafale se remuer un
interminables, à demi effacés et couleur de
peu et se déranger par endroits la file des morts.
haillons, et troués autant que des nécropoles, on
On entendait le bruit sec produit par les remarque, comme un morceau de papier déchiré,
vertigineuses pointes de cuivre en pénétrant les le fin squelette d’une église et, d’un bord à
étoffes et les chairs : le bruit d’un coup de l’autre du tableau, de vagues rangées de traits
couteau forcené, d’un coup strident de bâton verticaux rapprochés et soulignés, comme les
appliqué sur les vêtements. Au-dessus de nous bâtons des pages d’écriture : des routes avec
se ruait une gerbe de sifflements aigus, avec le leurs arbres. De minces sinuosités rayent la
chant descendant, de plus en plus grave, des plaine en long et en large, la quadrillent, et ces
ricochets. Et on baissait la tête sous ce passage sinuosités sont pointillées d’hommes.
extraordinaire de cris et de voix.
On discerne des fragments de lignes formées
– Faut dégager la tranchée. Hue ! de ces points humains qui, sorties des raies
⁂ creuses, bougent sur la plaine à la face de
l’horrible ciel déchaîné.
On quitte ce fragment infime du champ de
bataille où la fusillade déchire, blesse et tue à On a peine à croire que chacune de ces
nouveau des cadavres. On se dirige vers la taches minuscules est un être de chair
droite et vers l’arrière. Le boyau de frissonnante et fragile, infiniment désarmé dans
communication monte. En haut du ravin, on l’espace, et qui est plein d’une pensée profonde,
passe devant un poste téléphonique et un plein de longs souvenirs et plein d’une foule
groupe d’officiers d’artillerie et d’artilleurs. d’images : on est ébloui par ce poudroiement
d’hommes aussi petits que les étoiles du ciel.
Là, nouvelle pause. On piétine et on écoute
l’observateur d’artillerie crier des ordres que Pauvres semblables, pauvres inconnus, c’est
recueille et répète le téléphoniste enterré à côté : votre tour de donner ! Une autre fois, ce sera le
116 Les classiques du matérialisme dialectique 116

nôtre. À nous demain, peut-être, de sentir les s’éteint à cause d’un large lambeau de ténèbres
cieux éclater sur nos têtes ou la terre s’ouvrir qui plane et glisse là-haut. Je distingue à peine,
sous nos pieds, d’être assaillis par l’armée après l’avoir touché, l’encadrement et le trou du
prodigieuse des projectiles, et d’être balayés par créneau devant ma figure, et ma main avertie
des souffles d’ouragan cent mille fois plus forts rencontre, dans un enfoncement aménagé, un
que l’ouragan. fouillis de manches de grenades.
On nous pousse dans les abris d’arrière. À – Ouvre l’œil, hein, mon vieux, me dit
nos yeux, le champ de la mort s’éteint. À nos Bertrand à voix basse. N’oublie pas qu’il y a
oreilles, le tonnerre s’assourdit sur l’enclume notre poste d’écoute, là, en avant, sur la gauche.
formidable des nuages. Le bruit d’universelle Allons, à tout à l’heure.
destruction fait silence. L’escouade s’enveloppe
Son pas s’éloigne, suivi du pas ensommeillé
égoïstement des bruits familiers de la vie,
du veilleur que je relève.
s’enfonce dans la petitesse caressante des abris.

20. Le Feu Les coups de fusil crépitent de tous côtés.


Tout à coup, une balle claque net dans la terre
Réveillé brusquement, j’ouvre les yeux dans
du talus où je m’appuie. Je mets la face au
le noir.
créneau. Notre ligne serpente dans le haut du
– Quoi ? Qu’est-ce qu’il il y a ? ravin : le terrain est en contre-bas devant moi,
– C’est ton tour de garde. Il est deux heures et on ne voit rien dans cet abîme de ténèbres où
du matin, me dit le caporal Bertrand que il plonge. Toutefois, les yeux finissent par
j’entends, sans le voir, à l’orifice du trou au discerner la file régulière des piquets de notre
fond duquel je suis étendu. réseau plantés au seuil des flots d’ombre, et, çà
et là, les plaies rondes d’entonnoirs d’obus,
Je grogne que je viens, je me secoue, bâille
petits, moyens ou énormes ; quelques-uns, tout
dans l’étroit abri sépulcral ; j’étends les bras et
près, peuplés d’encombrements mystérieux. La
mes mains touchent la glaise molle et froide.
bise me souffle dans la figure. Rien ne bouge,
Puis je rampe au milieu de l’ombre lourde qui
que le vent qui passe et que l’immense humidité
obstrue l’abri, en fendant l’odeur épaisse, entre
qui s’égoutte. Il fait froid à frissonner sans fin.
les corps intensément affalés des dormeurs.
Je lève les yeux : je regarde ici, là. Un deuil
Après quelques accrochages et faux pas sur des
épouvantable écrase tout. J’ai l’impression
équipements, des sacs, et des membres étirés
d’être tout seul, naufragé, au milieu d’un monde
dans tous les sens, je mets la main sur mon fusil
bouleversé par un cataclysme.
et je me trouve debout à l’air libre, mal réveillé
et mal équilibré, assailli par la bise aiguë et Rapide illumination de l’air : une fusée. Le
noire. décor où je suis perdu s’ébauche et pointe
autour de moi. On voit se découper la crête,
Je suis, en grelottant, le caporal qui s’enfonce
déchirée, échevelée, de notre tranchée, et
entre de hauts entassements sombres dont le bas
j’aperçois, collés sur la paroi d’avant, tous les
se resserre étrangement sur notre marche. Il
cinq pas, comme des larves verticales, les
s’arrête. C’est là. Je perçois une grosse masse se
ombres des veilleurs. Leur fusil s’indique, à côté
détacher à mi-hauteur de la muraille spectrale,
d’eux, par quelques gouttes de lumière. La
et descendre. Cette masse hennit un bâillement.
tranchée est étayée de sacs de terre ; elle est
Je me hisse dans la niche qu’elle occupait.
élargie de partout et, en maints endroits,
La lune est cachée dans la brume, mais il y a, éventrée par des éboulements. Les sacs de terre,
répandue sur les choses, une très confuse lueur à aplatis les uns sur les autres et disjoints, ont
laquelle l’œil s’habitue à tâtons. Cet éclairement l’air, à la lueur astrale de la fusée, de ces vastes
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 117

dalles démantelées d’antiques monuments en Il a cru voir remuer, puis, plus rien. Nous
ruines. Je regarde au créneau. Je distingue, dans revenons, mon voisin inconnu et moi, dans
la vaporeuse atmosphère blafarde qu’a épandue l’obscurité dense et sur l’étroit chemin de boue
le météore, les piquets rangés et même les lignes grasse, incertains, avec effort, pliés, comme si
ténues des fils de fer barbelés qui s’entrecroisent nous portions chacun un fardeau écrasant.
d’un piquet à l’autre. C’est, devant ma vue,
À un point de l’horizon, puis à un autre, tout
comme des traits à la plume qui gribouillent et
autour de nous, le canon tonne, et son lourd
raturent le champ blême et troué. Plus bas,
fracas se mêle aux rafales d’une fusillade qui
dans l’océan nocturne qui remplit le ravin, le
tantôt redouble et tantôt s’éteint, et aux
silence et l’immobilité s’accumulent.
grappes de coups de grenades, plus sonores que
Je descends de mon observatoire et me dirige les claquements du lebel et du mauser et qui ont
au jugé vers mon voisin de veille. De ma main à peu près le son des vieux coups de fusil
tendue, je l’atteins. classiques. Le vent s’est encore accru, il est si
violent qu’il faut se défendre dans l’ombre
– C’est toi ? lui dis-je à voix basse, sans le
contre lui : des chargements de nuages énormes
reconnaître.
passent devant la lune.
– Oui, répond-il sans savoir non plus qui je
Nous sommes là, tous les deux, cet homme et
suis, aveugle comme moi.
moi, à nous rapprocher et nous heurter sans
– C’est calme, à c’t’heure, ajoute-t-il. Tout à nous connaître, montrés puis interceptés l’un à
l’heure, j’ai cru qu’ils allaient attaquer, ils ont l’autre, en brusques à-coups, par le reflet du
peut-être bien essayé, sur la droite, où ils ont canon ; nous sommes là, pressés par l’obscurité,
lancé une chiée de grenades. Il y a eu un au centre d’un cycle immense d’incendies qui
barrage de 75, vrrran… vrrran… Mon vieux, je paraissent et disparaissent, dans ce paysage de
m’disais : « Ces 75-là, c’est possible, i’ sont sabbat.
payés pour tirer ! S’ils sont sortis, les Boches, i’s
– On est maudits, dit l’homme.
ont dû prendre quéqu’ chose ! » Tiens, écoute,
là-bas les boulettes qui r’biffent ! T’entends ? Nous nous séparons et nous allons chacun à
notre créneau nous fatiguer les yeux sur
Il s’arrête, débouche son bidon, boit un coup,
l’immobilité des choses.
et sa dernière phrase, toujours à voix basse, sent
le vin : Quelle effroyable et lugubre tempête va
éclater ?
– Ah ! là là ! tu parles d’une sale guerre ! Tu
crois qu’on s’rait pas mieux chez soi ? Eh bien,
quoi ! Qu’est-ce qu’il a, c’ballot ?
La tempête n’éclata pas, cette nuit-là. À la
Un coup de feu vient de retenir à côté de fin de ma longue attente, aux premières traînées
nous, traçant un court et brusque trait du jour, il y eut même accalmie.
phosphorescent. D’autres partent, ça et là, sur
Tandis que l’aube s’abattait sur nous comme
notre ligne : les coups de fusil sont contagieux la
un soir d’orage, je vis encore une fois émerger et
nuit.
se recréer sous l’écharpe de suie des nuages bas,
Nous allons nous enquérir, à tâtons, dans les espèces de rives abruptes, tristes et sales,
l’ombre épaisse retombée sur nous comme un infiniment sales, bossuées de débris et
toit, auprès d’un des tireurs. Trébuchant et d’immondices, de la croulante tranchée où nous
jetés parfois l’un sur l’autre, on arrive à sommes.
l’homme, on le touche.
La lividité de la nue blêmit et plombe les
– Eh bien ! quoi ? sacs de terre aux plans vaguement luisants et
118 Les classiques du matérialisme dialectique 118

bombés, tel un long entassement de viscères et des autres, et on est descendu ainsi très bas
d’entrailles géantes mises à nu sur le monde. dans le ravin, jusqu’à voir, gisant devant nos
yeux, comme l’aplatissement d’une bête
Dans la paroi, derrière moi, se creuse une
échouée, le talus de leur Boyau International.
excavation, et là un entassement de choses
Après avoir constaté qu’il n’y avait pas de poste
horizontales se dresse comme un bûcher.
dans cette tranche de terrain, on a remonté,
Des troncs d’arbres ? Non : ce sont les avec des précautions infinies ; je voyais
cadavres. confusément mon voisin de droite et mon voisin
⁂ de gauche, comme des sacs d’ombre, se traîner,
glisser lentement, onduler, se rouler dans la
À mesure que les cris d’oiseaux montent des
boue, au fond des ténèbres, poussant devant eux
sillons, que les champs vagues recommencent,
l’aiguille de leur fusil. Des balles sifflaient au-
que la lumière éclôt et fleurit en chaque brin
dessus de nous, mais elles nous ignoraient, ne
d’herbe, je regarde le ravin. Plus bas que le
nous cherchaient pas. Arrivés en vue de la bosse
champ mouvementé avec ses hautes lames de
de notre ligne, on a soufflé un instant ; l’un de
terre et ses entonnoirs brûlés, au-delà du
nous a poussé un soupir, un autre a parlé. Un
hérissement des piquets, c’est toujours un lac
autre s’est retourné, en bloc, et son fourreau de
d’ombre qui stagne, et, devant le versant d’en
baïonnette a sonné contre une pierre. Aussitôt
face, c’est toujours un mur de nuit qui s’érige.
une fusée a jailli en rugissant du Boyau
Puis je me retourne et je contemple ces morts International. On s’est plaqué par terre,
qui peu à peu s’exhument des ténèbres, exhibant étroitement, éperdument, on a gardé une
leurs formes raidies et maculées. Ils sont quatre. immobilité absolue, et on a attendu là, avec
Ce sont nos compagnons Lamuse, Barque, cette étoile terrible suspendue au-dessus de nous
Biquet et le petit Eudore. Ils se décomposent là, et qui nous baignait d’une clarté de jour, à
tout près de nous, obstruant à moitié le large vingt-cinq ou trente mètres de notre tranchée.
sillon tortueux et boueux que les vivants Alors une mitrailleuse placée de l’autre côté du
s’intéressent encore à défendre. ravin a balayé la zone où nous étions. Le
On les a posés tant bien que mal ; ils se caporal Bertrand et moi avons eu la chance de
calent et s’écrasent, l’un sur l’autre. Celui d’en trouver devant nous, au moment où la fusée
haut est enveloppé d’une toile de tente. On montait, rouge, avant d’éclater en lumière, un
avait mis sur les autres figures des mouchoirs, trou d’obus où un chevalet cassé tremblait dans
mais en les frôlant, la nuit, sans voir, ou bien le la boue ; on s’est aplatis tous les deux contre le
jour, sans faire attention, on a fait tomber les rebord de ce trou, on s’est enfoncés dans la boue
mouchoirs, et nous vivons face à face avec ces autant qu’on a pu et le pauvre squelette de bois
morts, amoncelés là comme un bûcher vivant. pourri nous a cachés. Le jet de la mitrailleuse a
repassé plusieurs fois. On entendait un
⁂ sifflement perçant au milieu de chaque
Il y a quatre nuits qu’ils ont été tués détonation, les coups secs et violents des balles
ensemble. Je me souviens mal de cette nuit, dans la terre, et aussi des claquements sourds et
comme d’un rêve que j’ai eu. Nous étions de mous suivis de geignements, d’un petit cri et,
patrouille, eux, moi, Mesnil André, et le caporal soudain, d’un gros ronflement de dormeur qui
Bertrand. Il s’agissait de reconnaître un s’est élevé puis a graduellement baissé. Bertrand
nouveau poste d’écoute allemand signalé par les et moi, frôlés par la grêle horizontale des balles
observateurs d’artillerie. Vers minuit, on est qui, à quelques centimètres au-dessus de nous,
sorti de la tranchée, et on a rampé sur la traçaient un réseau de mort et écorchaient
descente, en ligne, à trois ou quatre pas les uns parfois nos vêtements, nous écrasant de plus en
plus, n’osant risquer un mouvement qui aurait
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 119

haussé un peu une partie de notre corps, nous les corps se dessiner, se montrer, dans l’aube qui
avons attendu. Enfin, la mitrailleuse s’est tue, vient encore une fois laver l’enfer terrestre.
dans un énorme silence. Un quart d’heure après,
tous les deux, nous nous sommes glissés hors du
trou d’obus en rampant sur les coudes et nous Barque, raidi, semble démesuré. Ses bras sont
sommes enfin tombés, comme des paquets, dans collés le long de son corps, sa poitrine est
notre poste d’écoute. Il était temps, car, en ce effondrée, son ventre creusé en cuvette. La tête
moment, le clair de lune a brillé. On a dû surélevée par un tas de boue, il regarde venir
demeurer dans le fond de la tranchée jusqu’au par-dessus ses pieds ceux qui arrivent par la
matin, puis jusqu’au soir. Les mitrailleuses en gauche, avec sa face assombrie, souillée de la
arrosaient sans discontinuer les abords. Par les tache visqueuse des cheveux qui retombent, et
créneaux du poste, on ne voyait pas les corps où d’épaisses croûtes de sang noir sont
étendus, à cause de la déclivité du terrain : sculptées, ses yeux ébouillantés : saignants et
sinon, tout à ras du champ visuel, une masse comme cuits. Eudore, lui, paraît au contraire
qui paraissait être le dos de l’un deux. Le soir, tout petit, et sa petite figure est complètement
on a creusé une sape pour atteindre l’endroit où blanche, si blanche qu’on dirait une face
ils étaient tombés. Ce travail n’a pu être enfarinée de Pierrot, et c’est poignant de la voir
exécuté en une nuit ; il a été repris la nuit faire tache comme un rond de papier blanc
suivante par les pionniers, car, brisés de fatigue, parmi l’enchevêtrement gris et bleuâtre des
nous ne pouvions plus ne pas nous endormir. cadavres. Le Breton Biquet, trapu, carré comme
une dalle, apparaît tendu dans un effort
En me réveillant d’un sommeil de plomb, j’ai
énorme : il a l’air d’essayer de soulever le
vu les quatre cadavres que les sapeurs avaient
brouillard ; cet effort profond déborde en
atteints par-dessous, dans la plaine, et qu’ils
grimace sur sa face bossuée par les pommettes
avaient accrochés et halés avec des cordes dans
et le front saillant, la pétrit hideusement,
leur sape. Chacun d’eux contenait plusieurs
semble hérisser par places ses cheveux terreux et
blessures à côté l’une de l’autre, les trous des
desséchés, fend sa mâchoire pour un spectre de
balles distants de quelques centimètres : la
cri, écarte toutes grandes ses paupières sur ses
mitrailleuse avait tiré serré. On n’avait pas
yeux ternes et troubles, ses yeux de silex ; et ses
retrouvé le corps de Mesnil André. Son frère
mains sont contractées d’avoir griffé le vide.
Joseph a fait des folies pour le chercher ; il est
sorti tout seul dans la plaine constamment Barque et Biquet sont troués au ventre,
balayée, en large, en long et en travers par les Eudore à la gorge. En les traînant et en les
tirs croisés des mitrailleuses. Le matin, se transportant, on les a encore abîmés. Le gros
traînant comme une limace, il a montré une face Lamuse, vide de sang, avait une figure tuméfiée
noire de terre et affreusement défaite, en haut et plissée dont les yeux s’enfonçaient
du talus. graduellement dans leurs trous, l’un plus que
l’autre. On l’a entouré d’une toile de tente qui
On l’a rentré, les joues égratignées aux
se trempe d’une tache noirâtre à la place du
ronces des fils de fer, les mains sanglantes, avec
cou. Il a eu l’épaule droite hachée par plusieurs
de lourdes mottes de boue dans les plis de ses
balles et le bras ne tient plus que par des
vêtements et puant la mort. Il répétait comme
lanières d’étoffe de la manche et des ficelles
un maniaque : « Il n’est nulle part. » Il s’est
qu’on y a mises. La première nuit qu’on l’a
enfoncé dans un coin avec son fusil, qu’il s’est
placé là, ce bras pendait hors du tas des morts
mis à nettoyer, sans entendre ce qu’on lui disait,
et sa main jaune, recroquevillée sur une poignée
et en répétant : « Il n’est nulle part. »
de terre, touchait les figures des passants. On a
Il y a quatre nuits de cette nuit-là et je vois épinglé le bras à la capote.
120 Les classiques du matérialisme dialectique 120

Un nuage de pestilence commence à se On bâille, on se promène. On voit passer un


balancer sur les restes de ces créatures avec camarade, puis un autre. Des officiers circulent,
lesquelles on a si étroitement vécu, si longtemps munis de périscopes et de longues-vues. On se
souffert. retrouve ; on se remet à vivre. Les propos
habituels se croisent et se choquent. Et n’étaient
Quand nous les voyons, nous disons : « Ils
l’aspect délabré, les lignes défaites du fossé qui
sont morts tous les quatre. » Mais ils sont trop
nous ensevelit sur la pente du ravin, et aussi la
déformés pour que nous pensions vraiment : «
sourdine imposée aux voix, on se croirait dans
Ce sont eux. » Et il faut se détourner de ces
des lignes d’arrière. De la lassitude pèse
monstres immobiles pour éprouver le vide qu’ils
pourtant sur tous, les faces sont jaunies, les
laissent entre nous et les choses communes qui
paupières rougies ; à force de veiller, on a la tête
sont déchirées.
des gens qui ont pleuré. Tous, depuis quelques
Ceux des autres compagnies ou des autres jours, nous nous courbons et nous avons vieilli.
régiments, les étrangers, qui passent ici le jour –
L’un après l’autre, les hommes de mon
(la nuit, on s’appuie inconsciemment sur tout ce
escouade ont conflué à un tournant de la
qui est à portée de la main, mort ou vivant) –
tranchée. Ils se tassent à l’endroit où le sol est
ont un haut-le-corps devant ces cadavres
tout crayeux, et où, au-dessous de la croûte de
plaqués l’un sur l’autre en pleine tranchée.
terre hérissée de racines coupées, le terrassement
Parfois, ils se mettent en colère :
a mis à jour des couches de pierres blanches qui
– À quoi qu’on pense, de laisser là ces étaient étendues dans les ténèbres depuis plus
macchabs ? de cent mille ans.
– C’est t’honteux. C’est là, dans le passage élargi, qu’échoue
– C’est vrai qu’on ne peut pas les ôter de là. l’escouade de Bertrand. Elle est bien diminuée à
cette heure, puisque, sans parler des morts de
En attendant, ils ne sont enterrés que dans la
l’autre nuit, nous n’avons plus Poterloo, tué
nuit.
dans une relève, ni Cadhilhac, blessé à la jambe
par un éclat le même soir que Poterloo (comme
Le matin est venu. On découvre, en face, cela paraît loin, déjà !), ni Tirloir, ni Tulacque
l’autre versant du ravin : la cote 119, une qui ont été évacués, l’un pour dysenterie, et
colline rasée, pelée, grattée – veinée de boyaux l’autre pour une pneumonie qui prend une
tremblés et striée de tranchées parallèles vilaine tournure – écrit-il dans les cartes
montrant à vif la glaise et la terre crayeuse. postales qu’il nous adresse pour se désennuyer,
Rien n’y bouge et nos obus qui y déferlent çà et de l’hôpital du centre où il végète.
là, avec de larges jets d’écume comme des Je vois encore une fois se rapprocher et se
vagues immenses, semblent frapper leurs coups grouper, salies par le contact de la terre, salies
sonores contre un grand môle ruineux et par la fumée grise de l’espace, les physionomies
abandonné. et les poses familières de ceux qui ne sont pas
Mon tour de veille est terminé, et les autres encore quittés depuis le début – fraternellement
veilleurs, enveloppés de toiles de tente humides rivés et enchaînés les uns aux autres. Moins de
et coulantes, avec leurs zébrures et leurs disparate, pourtant, qu’au commencement, dans
plaquages de boue, et leurs gueules livides, se les mises des hommes des cavernes…
dégagent de la terre où ils sont encastrés, se Le père Blaire présente dans sa bouche usée
meuvent et descendent. Le deuxième peloton une rangée de dents neuves, éclatantes – si bien
vient occuper la banquette de tir et les que, de tout son pauvre visage, on ne voit plus
créneaux. Pour nous, repos jusqu’au soir. que cette mâchoire endimanchée. L’événement
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 121

de ses dents étrangères, que peu à peu il embrassé ce corps. Lamuse – je l’ai compris –
apprivoise, et dont il se sert maintenant, regrettait de m’avoir un soir chuchoté cette
parfois, pour manger, a modifié profondément confidence à l’oreille, et jusqu’à sa mort il a
son caractère et ses mœurs : il n’est presque caché l’horrible chose virginale en lui, avec une
plus barbouillé de noir, il est à peine négligé. pudeur tenace. C’est pourquoi on voit Farfadet
Devenu beau, il éprouve le besoin de devenir continuer à vivre vaguement avec la vivante
coquet. Pour l’instant, il est morne, peut-être – image aux cheveux blonds, qu’il ne quitte que
ô miracle ! – parce qu’il ne peut pas se laver. pour prendre contact avec nous par de rares
Renforcé dans un coin, il entrouvre un œil monosyllabes. Autour de nous, le caporal
atone, mâche et rumine sa moustache de Bertrand a toujours la même attitude martiale
grognard, naguère la seule garniture de son et sérieuse, toujours prêt à nous sourire avec
visage, et crache de temps en temps un poil. tranquillité, à donner sur ce qu’on lui demande
des explications claires, à aider chacun à faire
Fouillade grelotte, enrhumé, ou bâille,
son devoir.
déprimé, déplumé. Marthereau n’a point changé
: toujours tout barbu, l’œil bleu et rond, avec On cause comme autrefois, comme naguère.
ses jambes si courtes que son pantalon semble Mais l’obligation de parler à voix contenue
continuellement lui lâcher la ceinture et lui raréfie nos propos et y met un calme endeuillé.
tomber sur les pieds. Cocon est toujours Cocon

par sa tête sèche et parcheminée, à l’intérieur de
laquelle travaillent des chiffres ; mais, depuis Il y a un fait anormal : depuis trois mois, le
une huitaine, une recrudescence de poux, dont séjour de chaque unité aux tranchées de
on voit les ravages déborder à son cou et à ses première ligne était de quatre jours. Or, voilà
poignets, l’isole dans de longues luttes et le rend cinq jours qu’on est ici, et on ne parle pas de
farouche quand il revient ensuite parmi nous. relève. Quelques bruits d’attaque prochaine
Paradis garde intégralement la même dose de circulent, apportés par les hommes de liaison et
belle couleur et de bonne humeur ; il est la corvée qui, une nuit sur deux – sans
invariable, inusable. On sourit quand il apparaît régularité ni garantie – amène le ravitaillement.
de loin, placardé sur le fond de sacs de terre D’autres indices s’ajoutent à ces rumeurs
comme une affiche neuve. Rien n’a modifié non d’offensive : la suppression des permissions, les
plus Pépin qu’on entrevoit errer, de dos avec sa lettres qui n’arrivent plus ; les officiers qui,
pancarte de damiers rouges et blancs en toile visiblement, ne sont plus les mêmes : sérieux et
cirée, de face avec son visage en lame de rapprochés. Mais les conversations sur ce sujet
couteau et son regard gris froid comme le reflet se terminent toujours par un haussement
d’un lingue ; ni Volpatte avec ses guêtrons, sa d’épaules : on n’avertit jamais le soldat de ce
couverture sur les épaules et sa face d’Annamite qu’on va faire de lui ; on lui met sur les yeux un
tatouée de crasse, ni Tirette qui depuis quelque bandeau qu’on n’enlève qu’au dernier moment.
temps, pourtant, est excité – on ne sait par Alors :
quelle source mystérieuse – des filets – On voira bien.
sanguinolents dans l’œil. Farfadet se tient à
– Y a qu’à attendre !
l’écart, pensif, dans l’attente. Aux distributions
de lettres, il se réveille de sa rêverie pour y On se détache du tragique événement
aller, puis il rentre en lui-même. Ses mains de pressenti. Est-ce impossibilité de le comprendre
bureaucrate écrivent de multiples cartes tout entier, découragement de chercher à
postales, soigneusement. Il ne sait pas la fin démêler des arrêts qui sont lettre close pour
d’Eudoxie. Lamuse n’a plus parlé à personne de nous, insouciance résignée, croyance vivace
la suprême et terrifiante étreinte dont il a qu’on passera à côté du danger cette fois
122 Les classiques du matérialisme dialectique 122

encore ? Toujours est-il que, malgré les signes Comme l’heure de la soupe est passée, on la
précurseurs, et la voix des prophéties qui réclame. Elle est là, puisque c’est le reste de ce
semblent se réaliser, on tombe machinalement et qui a été apporté la veille.
on se cantonne dans les préoccupations
– À quoi que l’caporal pense de nous faire
immédiates : la faim, la soif, les poux dont
claquer du bec ? Le v’là. J’vais l’agrafer. Eh !
l’écrasement ensanglante tous les ongles, et la
caporal, à quoi qu’tu penses d’pas nous faire
grande fatigue par laquelle nous sommes tous
croûter ?
minés.
– Oui, oui, la croûte ! répète le lot des
– T’as vu Joseph, ce matin ? dit Volpatte. I’
éternels affamés.
n’en mène pas large, le pauvre p’tit gars.
– Je viens, dit Bertrand, affairé, et qui, le
– I’ va faire un coup de tête, c’est sûr. L’est
jour et la nuit, n’arrête pas.
condamné, c’garçon-là, vois-tu. À la première
occase, i’ s’foutra dans une balle, comme j’te – Alors quoi ! fait Pépin, toujours mauvaise
vois. tête, j’m’en ressens pas pour encore becqueter
des clarinettes ; j’vais ouvrir une boîte de singe
– Y a aussi d’quoi vous rendre piqué pour le
en moins de deux.
restant d’tes jours ! I’s étaient six frères, tu sais.
Y en a eu quatre de clam’cés : deux en Alsace, La comédie quotidienne de la soupe
un en Champagne, un en Argonne. Si André est recommence, à la surface de ce drame.
tué, c’est l’cinquième. – Ne touchez pas à vos vivres de réserve ! dit
– S’il avait été tué, on lui aurait trouvé son Bertrand. Aussitôt revenu de voir le capitaine,
corps, on l’aurait eu vu d’l’observatoire. Y a pas je vais vous servir.
à tortiller du cul et des fesses. Moi, mon idée, De retour, il apporte, il distribue et on
c’est qu’la nuit où euss i’s ont été en patrouille, mange la salade de pommes de terre et
il s’est égaré pour rentrer. L’a rampé d’travers, d’oignons, et, à mesure qu’on mâche, les traits
le pauv’ bougre – et l’est tombé dans les lignes se détendent, les yeux se calment.
boches.
– I’ s’est p’t’êt’ bien fait déglinguer sur leurs
Paradis a arboré pour manger un bonnet de
fils de fer.
police. Ce n’est guère le lieu ni le moment, mais
– On l’aurait r’trouvé, j’te dis, s’il était ce bonnet est tout neuf et le tailleur, qui le lui a
crampsé, car tu penses bien que si ça était, les promis depuis trois mois, ne le lui a donné que
Boches ne l’auraient pas rentré son corps. On a le jour où on est monté. La souple coiffure
cherché partout, en somme. Pisqu’i’ s’est pas vu biscornue de drap colorié en bleu vif, posée sur
r’trouvé, faut bien que, blessé ou pas blessé, i’ sa bonne balle florissante, lui donne l’aspect
s’soye fait faire aux pattes. d’un gendarme en carton pâte aux joues
Cette hypothèse, qui est si logique, enluminées. Cependant, tout en mangeant,
s’accrédite – et maintenant qu’on sait qu’André Paradis me regarde fixement. Je m’approche de
Mesnil est prisonnier, on s’en désintéresse. Mais lui.
son frère continue à faire pitié : – Tu as une bonne tête.
– Pauv’ vieux, il est si jeune ! – T’occupe pas, répond-il. J’voudrais
Et les hommes de l’escouade le regardent à la t’causer. Viens voir par ici.
dérobée. Il tend la main vers son quart demi-plein,
– J’ai la dent ! dit tout d’un coup Cocon. posé près de son couvert et de ses affaires,
hésite, puis se décide à mettre en sûreté le vin
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 123

dans son gosier et le quart dans sa poche. Il reconnaissable, malgré ses yeux exorbités et
s’éloigne. opaques qui louchaient, le bloc de sa barbe
vaseuse et sa bouche tordue qui montrait les
Je le suis. Il prend en passant son casque qui
dents. Il avait l’air, à la fois, de sourire et de
bée sur la banquette de terre. Au bout d’une
grimacer à son fusil, embourbé, debout, devant
dizaine de pas, il se rapproche de moi et me dit
lui. Ses mains tendues en avant étaient toutes
tout bas, avec un drôle d’air, sans me regarder,
bleues en dessus et écarlates en dessous,
comme il fait quand il est ému :
empourprées par un humide reflet d’enfer.
– Je sais où est Mesnil André. Veux-tu le
C’était lui, lavé de pluie, pétri de boue et
voir ? Viens.
d’une espèce d’écume, souillé et horriblement
pâle, mort depuis quatre jours, tout contre notre
En disant cela, il ôte son bonnet de police, le talus, que le trou d’obus où il était terré avait
plie et l’empoche, met son casque. Il repart. Je entamé. On ne l’avait pas trouvé parce qu’il
le suis sans mot dire. était trop près !

Il me conduit à une cinquantaine de mètres Entre ce mort abandonné dans sa solitude


de là, vers l’endroit où se trouve notre guitoune surhumaine, et les hommes qui habitent la
commune et la passerelle de sacs sous laquelle guitoune, il n’y a qu’une mince cloison de terre,
on se glisse, avec, chaque fois, l’impression que et je me rends compte que l’endroit où je pose
cette arche de boue va vous tomber sur les la tête pour dormir correspond à celui où ce
reins. Après la passerelle, un creux se présente corps terrible est buté.
dans le flanc de la tranchée, avec une marche Je retire ma figure de l’œilleton.
faite d’une claie engluée de glaise. Paradis
Paradis et moi nous échangeons un regard.
monte là, et me fait signe de le suivre sur cette
étroite plateforme glissante. Il y avait en ce – Faut pas lui dire encore, souffle mon
point, naguère, un créneau de veilleur qui a été camarade.
démoli. On a refait le créneau plus bas avec
– Non, n’est-ce pas, pas tout de suite…
deux pare-balles. On est obligé de se plier pour
ne pas dépasser cet agencement avec la tête. – J’ai parlé au capitaine pour qu’on le
fouille ; et il a dit aussi : « Faut pas le dire tout
Paradis me dit, à voix toujours très basse :
de suite au petit. »
– C’est moi qui ai arrangé ces deux boucliers-
Un léger souffle de vent a passé.
là, pour voir – parce que j’avais mon idée, et j’ai
voulu voir. Mets ton œil au trou de çui-là. – On sent l’odeur !

– Je ne vois rien. La vue est bouchée. Qu’est- – Tu parles.


ce que c’est que ce paquet d’étoffes ? On la renifle, elle nous entre dans la pensée,
– C’est lui, dit Paradis. nous chavire l’âme.

Ah ! c’était un cadavre, un cadavre assis – Alors, comme ça, dit Paradis, Joseph reste
dans un trou, épouvantablement proche… tout seul sur six frères. Et j’vas t’dire une chose,
moi : j’crois qu’i’ rest’ra pas longtemps. C’gars-
Ayant aplati ma figure contre la plaque
là s’ménagera pas, i’ s’f’ra zigouiller. I’ faudrait
d’acier, et collé ma paupière au trou de pare-
qu’i’ lui tombe du ciel une bonne blessure,
balles, je le vis tout entier. Il était accroupi, la
autrement, il est foutu. Six frères, c’est trop, ça.
tête pendante en avant entre les jambes, les
Tu trouves pas qu’c’est trop ?
deux bras posés sur les genoux, les mains demi-
fermées, en crochets – et tout près, tout près ! – Il ajouta :
124 Les classiques du matérialisme dialectique 124

– C’est épatant c’qu’il était près de nous. Je feins de ne pas comprendre, puis je lui fais
une réponse évasive quelconque.
– Son bras est posé juste contre l’endroit où
je mets ma tête. – Ah ! répond-il d’un air distrait.
– Oui, dit Paradis, son bras droit où il y a la À ce moment, j’ai une angoisse : l’odeur. On
montre au poignet. la sent et on ne peut pas s’y tromper : elle
décèle un cadavre. Et peut-être qu’il va se
La montre… Je m’arrête… Est-ce une idée,
figurer justement…
est-ce un rêve ?… Il me semble, oui, il me
semble bien, en ce moment, qu’avant de Il me semble qu’il a tout d’un coup senti le
m’endormir, il y a trois jours, la nuit où on était signe, le pauvre appel lamentable du mort.
si fatigués, j’ai entendu comme un tic-tac de
Mais il ne dit rien, il va, il continue sa
montre et que même je me suis demandé d’ou
marche solitaire, et disparaît au tournant.
cela sortait.
– Hier, me dit Paradis, il est venu ici même
– C’était p’t’êt’ ben tout d’même c’te montre
avec sa gamelle pleine de riz qu’i’ n’voulait plus
que t’entendais à travers la terre, dit Paradis, à
manger. Comme par un fait exprès, c’couillon-
qui j’ai fait part de mes réflexions. Ça continue
là, il s’est arrêté là et zig !… le v’là qui fait un
à réfléchir et à tourner, même quand
geste et parle de jeter le reste de son manger
l’bonhomme s’arrête. Dame, ça vous connait
par-dessus le talus, juste à l’endroit où était
pas, c’te mécanique ; ça survit tout
l’autre. C’te chose-là, j’ai pas pu l’encaisser,
tranquillement en rond son p’tit temps.
mon vieux, j’y ai empoigné l’abattis au moment
Je demandai : ou i’ foutait son riz en l’air et l’riz a dégouliné
ici, dans la tranchée. Mon vieux, il s’est r’tourné
– Il a du sang aux mains ; mais où a-t-il été
vers moi, furieux, tout rouge : « Qu’est-ce qui
touché ?
t’prend, t’es pas en rupture, des fois ? » qu’i’
– Je n’sais pas. Au ventre, je crois, il me m’dit. J’avais l’air d’un con, et j’y ai bafouillé
semble qu’il y avait du noir au fond d’lui. Ou j’sais pas quoi, que j’l’avais pas fait exprès. Il a
bien à la figure. T’as pas remarqué une petite haussé les épaules et m’a regardé comme un
tache sur la joue ? p’tit coq. Il est parti en ram’nant : « Non, mais
Je me remémore la face glauque et hirsute du tu l’as vu, qu’il a dit à Montreuil qui était là, tu
mort. parles d’un gourdé ! » Tu sais qu’i’ n’est pas
patient le p’tit client, et j’avais beau grogner : «
– Oui, en effet, il y a quelque chose sur la
Ça va, ça va », i’ ram’nait ; et j’étais pas
joue, là. Oui, peut-être elle est entrée là…
content, tu comprends, parce que dans tout ça,
– Attention ! me dit précipitamment Paradis, j’avais tort, tout en ayant raison.
le voilà ! Il n’aurait pas fallu rester ici.
Nous remontons ensemble en silence.
Mais nous restons quand même, irrésolus,
Nous rentrons dans la guitoune où les autres
balancés, tandis que Joseph Mesnil s’avance
sont réunis. C’est un ancien poste de
droit sur nous. Jamais il ne nous a paru si frêle.
commandement, et elle est spacieuse.
On voit de loin sa pâleur, ses traits serrés,
forcés, il se voûte en marchant et va doucement, Au moment de s’y enfoncer, Paradis prête
accablé par la fatigue infinie et l’idée fixe. l’oreille.

– Qu’est-ce que vous avez à la figure ? me – Nos batteries donnent bougrement depuis
demande-t-il. une heure, tu trouves pas, hein ?

Il m’a vu montrer à Paradis la place de la Je comprends ce qu’il veut dire, j’ai un geste
balle. vague :
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 125

– On verra, mon vieux, on verra bien ! mais c’était à tous les coins de rue pour te
poisser : un jour d’prison, i’ t’collait par bouton
Dans la guitoune, en face de trois auditeurs,
non boutonné, et i’ t’en f’sait par-dessus le
Tirette dévide des histoires de caserne. Dans un
marché quinze grammes devant tout le monde si
coin, Marthereau ronfle ; il est près de l’entrée,
t’avais un p’tit quéqu’chose dans la mise qui
et il faut enjamber, pour descendre, ses courtes
bichait pas avec le règlement – et le monde
jambes qui semblent rentrées dans son torse. Un
rigolait : lui croyait que c’était d’toi, mais toi tu
groupe de joueurs à genoux autour d’une
savais qu’c’était d’lui ; mais t’avais beau
couverture pliée joue à la manille.
l’savoir, t’étais bon jusqu’au trognon pour la
– À moi d’faire ! tôle.
– 40, 42 ! – 48 ! – 49 ! – C’est bon ! – Il avait une femme, reprend Tirette. C’te
– En a-t-il de la veine, c’gibier-là. C’est pas vieille…
possible, t’es cocu trois fois ! J’veux pus y faire – J’m’en rappelle aussi, exclama Paradis, tu
avec toi. Tu m’pèles, c’soir, et l’aut’ jour aussi, parles d’un choléra !
tu m’as biglé, espèce de tarte aux frites !
– Y en a qui traînent un roquet, lui, i’
– Pourquoi tu t’es pas défaussé, bec de moule traînait partout c’te poison qu’était jaune, tu
? sais, comme y a d’ces pommes, avec des hanches
– J’n’avais que l’roi, j’avais l’roi sec. de sac à brosse, et l’air mauvais. C’est elle qui
excitait c’vieux nœud contre nous : sans elle, il
– L’avait l’manillon de pique.
était plus bête que méchant, mais du coup
– C’est bien rare, peau d’crachat, qu’i’ qu’elle était là, i’ d’venait plus méchant qu’bête.
l’avait. Alors, tu parles si ça bardait…
– Tout de même, murmure, dans un coin, un
être qui mangeait… C’camembert, i’ coûte vingt-
À ce moment, Marthereau qui dormait près
cinq sous, mais aussi tu parles d’une saleté :
de l’entrée se réveille dans un vague
dessus c’est une couche de mastic qui pue, et
gémissement. Il se redresse, assis sur sa paille
dedans c’est du plâtre qui s’casse.
comme un prisonnier, et on voit sa silhouette
Cependant, Tirette raconte les avanies que barbue se profiler en ombre chinoise et son œil
lui a fait subir, pendant ses vingt et un jours, rond qui roule, qui tourne, dans la pénombre. Il
l’humeur agressive d’un certain commandant- regarde ce qu’il vient de rêver.
major :
Puis, il passe sa main sur ses yeux et, comme
– C’gros cochon, c’était, mon vieux, tout si cela avait un rapport avec son rêve, il évoque
c’qu’y a d’plus carne sur la terre. Tous qu’nous la vision de la nuit où l’on est monté aux
étions n’en m’nait pas large quand i’ croisait tranchées.
c’tas qu’i’ l’voyait au burlingue du doublard,
– Tout de même, dit-il d’une voix
étalé sur une chaise qu’on n’voyait pas d’ssous,
embarrassée de sommeil et de songe, y en avait
avec son bide énorme et son immense képi,
du vent dans les voiles cette nuit-là ! Ah ! quelle
encerclé de galons du haut en bas, comme un
nuit ! Toutes ces troupes, des compagnies, des
tonneau. Il était dur pour le griffeton. Il
régiments entiers qui hurlaient et chantaient en
s’appelait Loeb, – un Boche, quoi.
montant tout le long de la route ! On voyait
– J’l’ai connu ! s’écria Paradis. Quand la dans l’clair de l’ombre le fouillis des poilus qui
guerre elle s’est produit, il a été déclaré inapte montaient, qui montaient – t’aurais dit d’l’eau
au service armé, naturellement. Pendant que je d’la mer – et gesticulaient à travers tous les
faisais ma période, i’ savait déjà s’embusquer, convois d’artillerie et d’autos d’ambulance qu’on
126 Les classiques du matérialisme dialectique 126

a croisés cette nuit-là. Jamais j’en avais tant vu, devant les biffins qui sortent, en essayant de
d’convois dans la nuit, jamais ! voir s’ils n’avaient pas quelque chose qui
collochait pas, et i’ disait : « Ah ! mes gaillards,
Puis il s’assène un coup de poing sur la
vous avez voulu vous payer ma tête en vous
poitrine, se rassoit d’aplomb, grogne, et ne dit
plaignant d’une soupe excellente que j’m’ai
plus rien.
régalé, et la commandante aussi, attendez voir
La voix de Blaire s’élève, traduisant la un peu si j’vais vous rater… Eh ! là-bas,
hantise qui veille au fond des hommes : l’homme aux cheveux longs, l’grand artiste,
– Il est quatre heures. C’est trop tard pour v’nez donc un peu ici ! » Et pendant que
qu’il y ait aujourd’hui quelque chose de notre l’rossard i’ parlait comme ça, la rossinante,
côté. droite, raide comme un piquet, faisait : oui, oui,
de la tête.
– … Ça dépend, pisque lui n’avait pas
Un des joueurs, dans l’autre coin, en
d’manillon, c’est un cas t’à part.
interpelle un autre en glapissant :
– Mais, tout d’un coup, on la voit qui d’vient
– Ben quoi ? Tu joues ou tu n’joues-t’i’ pas,
blanc comme linge, elle s’pose sa main sur son
face de ver ?
magasin, est secouée d’un je ne sais quoi, et,
Tirette continue l’histoire de son tout d’un coup, au milieu de la place et de tous
commandant : les fantaboches qui l’emplissent, la v’là qui
– Voilà-t-i’ pas qu’un jour, on nous avait laisse tomber son parapluie, et elle se met à
servi à la caserne de la soupe au suif. Mon dégobiller !
vieux, une infestion. Alors un bonhomme – Eh attention ! fait brusquement Paradis.
demande à parler au capitaine et lui porte sa V’là qu’on crie dans la tranchée. Vous entendez
gamelle sous l’nez. pas ? C’est-i’ pas « alerte ! » qu’on crie ?
– Espèce ed’pied, exclame-t-on dans l’autre – Alerte ! T’es pas fou ?
coin, très en colère, pourquoi qu’t’as pas joué
À peine a-t-on dit cela qu’une ombre
atout, alors ?
s’insinue dans l’entrée basse de notre guitoune
– « Ah, zut alors ! que dit l’capiston. Ôtez- et crie :
moi ça d’mon nez. Ça empeste positivement. »
– Alerte, la 22e ! En armes !
– C’était pas mon jeu, chevrote une voix
mécontente, mais mal assurée.
Un coup de silence. Puis, quelques
– Et l’pitaine fait un rapport au
exclamations.
commandant. Mais v’là que l’commandant,
furieux, i’ s’aboule, en s’couant le rapport dans – Je l’savais bien, murmure Paradis entre ses
sa patte : « De quoi, qu’i’ dit, où elle est c’te dents, et il se traîne sur les genoux, vers l’orifice
soupe qui fait cette révolte, que j’y goûte ? » de la taupinière où nous gisons.
On y en apporte dans une gamelle propre. I’ Ensuite, les paroles s’arrêtent. On est
r’nifle. « Ben quoi, qu’i’ dit, ça sent bon ! On devenus muets. À la hâte, on se redresse à demi.
vous en foutra, d’la soupe riche comme ça ! »… On s’agite, pliés ou agenouillés ; on boucle les
– Pas ton jeu ! Pisqu’il était maître, lui. ceinturons ; des ombres de bras se lancent de
Sabot ! volaille ! C’est malheureux, t’sais. côté et d’autre ; on fourre des objets dans les
poches. Et on sort pêle-mêle, en tirant derrière
– Or, à cinq heures, à la sortie d’la caserne,
soi les sacs par les courroies, les couvertures, les
mes deux phénomènes se raboulent et s’plantent
musettes.
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 127

Dehors, on est assourdis. Le vacarme de la On est prêt. Les hommes se rangent, toujours
fusillade a centuplé, et nous enveloppe, sur la en silence, avec leur couverture en sautoir, la
gauche, sur la droite et devant nous. Nos jugulaire du casque au menton, appuyés sur
batteries tonnent sans discontinuer. leurs fusils. Je regarde leurs faces crispées,
pâlies, profondes.
– Tu crois qu’ils attaquent ? hasarde une
voix. Ce ne sont pas des soldats : ce sont des
hommes. Ce ne sont pas des aventuriers, des
– Est-ce que j’sais ! répond une autre voix,
guerriers, faits pour la boucherie humaine –
brièvement, avec irritation.
bouchers ou bétail. Ce sont des laboureurs et
Les mâchoires sont serrées. On avale ses des ouvriers qu’on reconnaît dans leurs
réflexions. On se dépêche, on se bouscule, on se uniformes. Ce sont des civils déracinés. Ils sont
cogne, en grognant sans parler. prêts. Ils attendent le signal de la mort et du
Un ordre se propage : meurtre ; mais on voit, en contemplant leurs
figures entre les rayons verticaux des
– Sac au dos !
baïonnettes, que ce sont simplement des
– Il y a contre-ordre… crie un officier qui hommes.
parcourt la tranchée à grandes enjambées, en
Chacun sait qu’il va apporter sa tête, sa
jouant des coudes.
poitrine, son ventre, son corps tout entier, tout
Le reste de sa phrase disparaît avec lui. nu, aux fusils braqués d’avance, aux obus, aux
Contre-ordre ! Un frisson visible a parcouru grenades accumulées et prêtes, et surtout à la
les files, un choc au cœur fait relever les têtes, méthodique et presque infaillible mitrailleuse – à
arrête tout le monde dans une attente tout ce qui attend et se tait effroyablement là-
extraordinaire. bas – avant de trouver les autres soldats qu’il
faudra tuer. Ils ne sont pas insouciants de leur
Mais non : c’est contre-ordre seulement pour vie comme des bandits, aveuglés de colère
les sacs. Pas de sac ; la couverture roulée autour comme des sauvages. Malgré la propagande dont
du corps, l’outil à la ceinture. on les travaille, ils ne sont pas excités. Ils sont
On déboucle les couvertures, on les arrache, au-dessus de tout emportement instinctif. Ils ne
on les roule. Toujours pas de paroles, chacun a sont pas ivres, ni matériellement, ni
l’œil fixe, la bouche comme impétueusement moralement. C’est en pleine conscience, comme
fermée. en pleine force et en pleine santé, qu’ils se
massent là, pour se jeter une fois de plus dans
Les caporaux et les sergents, un peu fébriles,
cette espèce de rôle de fou imposé à tout homme
vont çà et là, bousculant la hâte muette où les
par la folie du genre humain. On voit ce qu’il y
hommes se penchent :
a de songe et de peur, et d’adieu dans leur
– Allons, dépêchez-vous ! Allons, allons, silence, leur immobilité, dans le masque de
qu’est-ce que vous foutez ! Voulez-vous vous calme qui leur étreint surhumainement le visage.
dépêcher, oui ou non ? Ce ne sont pas le genre de héros qu’on croit,
Un détachement de soldats portant comme mais leur sacrifice a plus de valeur que ceux qui
insigne des haches croisées sur la manche, se ne les ont pas vus ne seront jamais capables de
frayent passage et, rapidement, creusent des le comprendre.
trous dans la paroi de la tranchée. On les Ils attendent. L’attente s’allonge, s’éternise.
regarde de côté en achevant de s’équiper. De temps en temps, l’un ou l’autre, dans la
– Qu’est-ce qu’ils font, ceux-là ? rangée, tressaille un peu lorsqu’une balle, tirée
d’en face, frôlant le talus d’avant qui nous
– C’est pour monter.
128 Les classiques du matérialisme dialectique 128

protège, vient s’enfoncer dans la chair flasque achevé sa distribution et revient. Quelques
du talus d’arrière. soldats se sont assis, et il en est qui bâillent.
La fin du jour répand une sombre lumière Le cycliste Billette se faufile devant nous, en
grandiose sur cette masse forte et intacte de portant sur son bras le caoutchouc d’un officier,
vivants dont une partie seulement vivra jusqu’à et détournant visiblement la tête.
la nuit. Il pleut – toujours de la pluie qui se
– Ben quoi, tu marches pas, toi ? lui crie
colle dans mes souvenirs à toutes les tragédies
Cocon.
de la grande guerre. Le soir se prépare, ainsi
qu’une vague menace glacée ; il va tendre – Non, j’marche pas, dit l’autre. J’suis de la
devant les hommes son piège grand comme le 17e. L’cinquième Bâton n’attaque pas !
monde. – Ah ! Il est toujours verni, l’5e Bâton.
⁂ Jamais i’ n’donne comme nous !

De nouveaux ordres se colportent de bouche Billette est déjà loin, et les figures grimacent
en bouche. On distribue des grenades enfilées un peu en le regardant disparaître.
dans des cercles de fil de fer. « Que chaque Un homme arrive en courant et parle à
homme prenne deux grenades ! » Bertrand. Bertrand se tourne alors vers nous.
Le commandant passe. Il est sobre de gestes, – Allons-y, dit-il, c’est à nous.
en petite tenue, sanglé, simplifié. On l’entend
Tous s’ébranlent à la fois. On pose le pied
qui dit :
sur les degrés préparés par les sapeurs et, coude
– Y a du bon, mes enfants. Les Boches à coude, on s’élève hors de l’abri de la tranchée
foutent le camp. Vous allez bien marcher, hein ? et on monte sur le parapet.
Des nouvelles passent à travers nous, comme ⁂
du vent :
Bertrand est debout sur le champ en pente.
– Il y a les Marocains et la 21e Compagnie D’un coup d’œil rapide, il nous embrasse.
devant nous. L’attaque est déclenchée à notre Quand nous sommes tous là, il dit :
droite.
– Allons, en avant !
On appelle les caporaux chez le capitaine. Ils
Les voix ont une drôle de résonance. Ce
reviennent avec des brassées de ferraille.
départ s’est passé très vite, inopinément, on
Bertrand me palpe. Il accroche quelque chose à
dirait, comme dans un songe. Pas de sifflements
un bouton de ma capote. C’est un couteau de
dans l’air. Parmi l’énorme rumeur du canon, on
cuisine.
distingue très bien ce silence extraordinaire des
– Je mets ça à ta capote, me dit-il. balles autour de nous…
Il me regarde, puis s’en va, cherchant On descend sur le terrain glissant et inégal,
d’autres hommes. avec des gestes automatiques, en s’aidant
– Moi ! dit Pépin. parfois du fusil agrandi de la baïonnette. L’œil
s’accroche machinalement à quelque détail de la
– Non, dit Bertrand. C’est défendu de
pente, à ses terres détruites qui gisent, à ses
prendre des volontaires pour ça.
rares piquets décharnés qui pointent, à ses
– Va t’faire fout’ ! grommelle Pépin. épaves dans des trous. C’est incroyable de se
trouver debout en plein jour sur cette descente
On attend, au fond de l’espace pluvieux,
où quelques survivants se rappellent s’être
martelé de coups, et sans bornes autres que la
coulés dans l’ombre avec tant de précautions, où
lointaine canonnade immense. Bertrand a
les autres n’ont hasardé que des coups d’œil
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 129

furtifs à travers les créneaux. Non… il n’y a pas l’eau. À un coup, je lâche mon fusil, tellement le
de fusillade contre nous. La large sortie du souffle d’une explosion m’a brûlé les mains. Je
bataillon hors de la terre a l’air de passer le ramasse en chancelant et repars tête baissée
inaperçue ! Cette trêve est pleine d’une menace dans la tempête à lueurs fauves, dans la pluie
grandissante, grandissante. La clarté pâle nous écrasante des laves, cinglé par des jets de
éblouit. poussier et de suie. Les stridences des éclats qui
passent vous font mal aux oreilles, vous
frappent sur la nuque, vous traversent les
Le talus, de tous côtés, s’est couvert tempes, et on ne peut retenir un cri lorsqu’on
d’hommes qui se mettent à dévaler en même les subit. On a le cœur soulevé, tordu par
temps que nous. À droite se dessine la silhouette l’odeur soufrée. Les souffles de la mort nous
d’une compagnie qui gagne le ravin par le boyau poussent, nous soulèvent, nous balancent. On
97, un ancien ouvrage allemand en ruines. bondit ; on ne sait pas où on marche. Les yeux
Nous traversons nos fils de fer par les clignent, s’aveuglent et pleurent. Devant nous,
passages. On ne tire encore pas sur nous. Des la vue est obstruée par une avalanche
maladroits font des faux pas et se relèvent. On fulgurante, qui tient toute la place.
se reforme de l’autre côté du réseau, puis on se C’est le barrage. Il faut passer dans ce
met à dégringoler la pente un peu plus vite : tourbillon de flammes et ces horribles nuées
une accélération instinctive s’est produite dans verticales. On passe. On est passé, au hasard ;
le mouvement. Quelques balles arrivent alors j’ai vu, çà et là, des formes tournoyer, s’enlever
entre nous. Bertrand nous crie d’économiser nos et se coucher, éclairées d’un brusque reflet d’au-
grenades, d’attendre au dernier moment. delà. J’ai entrevu des faces étranges qui
Mais le son de sa voix est emporté : poussaient des espèces de cris, qu’on apercevait
brusquement, devant nous, sur toute la largeur sans les entendre dans l’anéantissement du
de la descente, de sombres flammes s’élancent vacarme. Un brasier avec d’immenses et
en frappant l’air de détonations épouvantables. furieuses masses rouges et noires tombait autour
En ligne, de gauche à droite, des fusants sortent de moi, creusant la terre, l’ôtant de dessous mes
du ciel, des explosifs sortent de la terre. C’est pieds, et me jetant de côté comme un jouet
un effroyable rideau qui nous sépare du monde, rebondissant. Je me rappelle avoir enjambé un
nous sépare du passé et de l’avenir. On s’arrête, cadavre qui brûlait, tout noir, avec une nappe
plantés au sol, stupéfiés par la nuée soudaine de sang vermeil qui grésillait sur lui, et je me
qui tonne de toutes parts ; puis un effort souviens aussi que les pans de la capote qui se
simultané soulève notre masse et la rejette en déplaçait près de moi avaient pris feu et
avant, très vite. On trébuche, on se retient les laissaient un sillon de fumée. À notre droite,
uns aux autres, dans de grands flots de fumée. tout au long du boyau 97, on avait le regard
On voit, avec de stridents fracas et des cyclones attiré et ébloui par une file d’illuminations
de terre pulvérisée, vers le fond, où nous nous affreuses, serrées l’une contre l’autre comme des
précipitons pêle-mêle, s’ouvrir des cratères, çà et hommes.
là, à côté les uns des autres, les uns dans les – En avant !
autres. Puis on ne sait plus où tombent les
Maintenant, on court presque. On en voit qui
décharges. Des rafales se déchaînent si
tombent tout d’une pièce, la face en avant,
monstrueusement retentissantes qu’on se sent
d’autres qui échouent, humblement, comme s’ils
annihilé par le seul bruit de ces averses de
s’asseyaient par terre. On fait de brusques
tonnerre, de ces grandes étoiles de débris qui se
écarts pour éviter les morts allongés, sages et
forment en l’air. On voit, on sent passer près de
raides, ou bien cabrés, et aussi, pièges plus
sa tête des éclats avec leur cri de fer rouge dans
130 Les classiques du matérialisme dialectique 130

dangereux, les blessés qui se débattent et qui point mort pour l’artillerie.
s’accrochent.
Vague et brève accalmie. On cesse un peu
Le Boyau International ! d’être sourds. On se regarde. Il y a de la fièvre
aux yeux, du sang aux pommettes. Les souffles
On y est. Les fils de fer ont été déterrés avec
ronflent et les cœurs tapent dans les poitrines.
leurs longues racines en vrille, jetés ailleurs et
enroulés, balayés, poussés en vastes monceaux On se reconnaît confusément, à la hâte,
par le canon. Entre ces grands buissons de fer comme si dans un cauchemar on se retrouvait
humides de pluie, la terre est ouverte, libre. un jour face à face, au fond des rivages de la
mort. On se jette, dans cette éclaircie d’enfer,
Le boyau n’est pas défendu. Les Allemands
quelques paroles précipitées :
l’ont abandonné, ou bien une première vague est
déjà passée… L’intérieur est hérissé de fusils – C’est toi !
posés le long du talus. Au fond, des cadavres
– Oh ! là la ! qu’est-ce qu’on prend !
éparpillés. Du fouillis de la longue fosse
émergent des mains tendues hors de manches – Où est Cocon ?
grises à parements rouges et des jambes bottées. – J’sais pas.
Par places, le talus est renversé, la boiserie
– T’as vu l’capitaine ?
hachée ; tout le flanc de la tranchée crevé,
submergé d’un indescriptible mélange. En – Non…
d’autres endroits, béent des puits ronds. J’ai – Ça va ?
gardé surtout de ce moment-là la vision d’une
tranchée bizarrement en guenilles, recouverte de – Oui…
loques multicolores : pour confectionner leurs Le fond du ravin est traversé. L’autre versant
sacs de terre, les Allemands s’étaient servis de se dresse. On l’escalade à la file indienne, par un
draps, de cotonnades, de lainages à dessins escalier ébauché dans la terre.
bariolés, pillés dans quelque magasin de tissus
– Attention !
d’ameublement. Tout ce méli-mélo de lambeaux
de couleurs, déchiquetés, effilochés, pend, C’est un soldat qui, arrivé à la moitié de
claque, flotte et danse aux yeux. l’escalier, frappé aux reins par un éclat d’obus
venu de là-bas, tombe, comme un nageur,
On s’est répandu dans le boyau. Le
décoiffé, les deux bras en avant. On distingue la
lieutenant, qui a sauté de l’autre côté, se penche
silhouette informe de cette masse qui plonge
et nous appelle en criant et en faisant des signes
dans le gouffre ; j’entrevois le détail de ses
:
cheveux épars au-dessus du profil noir de sa
– Ne restons pas là. En avant ! Toujours en figure.
avant !
On débouche sur la hauteur.
On escalade le talus du boyau en s’aidant des
Un grand vide incolore s’étend devant nous.
sacs, des armes, des dos qui y sont entassés.
On ne voit rien d’abord qu’une steppe crayeuse
Dans le fond du ravin, le sol est labouré de
et pierreuse, jaune et grise à perte de vue.
coups, comblé d’épaves, fourmillant de corps
Aucun flot humain ne précède le nôtre ; en
couchés. Les uns ont l’immobilité des choses ;
avant de nous, personne de vivant, mais le sol
les autres sont agités de remuements doux ou
est peuplé de morts : des cadavres récents qui
convulsifs. Le tir de barrage continue à
imitent encore la souffrance ou le sommeil, des
accumuler ses infernales décharges en arrière de
débris anciens déjà décolorés et dispersés au
nous, à l’endroit où nous l’avons franchi. Mais
vent, presque digérés par la terre.
là où nous sommes, au pied de la butte, c’est un
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 131

Dès que notre file lancée, cahotée, émerge, je homme.


sens que deux hommes près de moi sont frappés,
– Oui… Leurs têtes, là, au-dessus de la
deux ombres sont précipitées à terre, roulent
tranchée…
sous nos pieds, l’une avec un cri aigu, l’autre en
silence comme un bœuf. Un autre disparaît dans – C’est là qu’est la tranchée, c’te ligne. C’est
un geste de fou, comme s’il avait été emporté. tout près. Ah ! les vaches !
On se resserre instinctivement en se bousculant On distingue en effet de petites calottes
en avant, toujours en avant ; la plaie, dans grises qui montent puis s’interceptent au ras du
notre foule, se referme toute seule. L’adjudant sol, à une cinquantaine de mètres, au-delà d’une
s’arrête, lève son sabre, le lâche, et s’agenouille ; bande de terre noire sillonnée et bossuée.
son corps agenouillé se penche en arrière par
Un sursaut soulève ceux qui forment à
saccades, son casque lui tombe sur les talons, et
présent le groupe où je suis. Si près du but,
il reste là, la tête nue, face au ciel. La file s’est
indemnes jusque-là, n’y arrivera-t-on pas ? Si,
fendue précipitamment dans son élan, pour
on y arrivera ! On fait de grandes enjambées.
respecter cette immobilité.
On n’entend plus rien. Chacun se lance devant
Mais on ne voit plus le lieutenant. Plus de soi, attiré par le fossé terrible, raidi en avant,
chefs, alors… Une hésitation retient la vague presque incapable de tourner la tête à droite ou
humaine qui bat le commencement du plateau. à gauche.
On entend dans le piétinement le souffle rauque
On a la notion que beaucoup perdent pied et
des poumons.
s’affaissent à terre. Je fais un saut de côté pour
– En avant ! crie un soldat quelconque. éviter la baïonnette brusquement érigée d’un
Alors tous reprennent en avant, avec une fusil qui dégringole. Tout près de moi, Farfadet,
hâte croissante, la course à l’abîme. la figure en sang, se dresse, me bouscule, se jette
sur Volpatte qui est à côté de moi et se

cramponne à lui ; Volpatte plie et, continuant
– Où est Bertrand ? gémit péniblement une son élan, le traîne quelques pas avec lui, puis il
des voix qui courent en avant. le secoue et s’en débarrasse, sans le regarder,
sans savoir qui il est, en lui jetant d’une voix
– Là ! Ici…
entrecoupée, presque asphyxiée par l’effort :
Il s’était, en passant, penché sur un blessé,
– Lâche-moi, lâche-moi, nom de Dieu !… Tout
mais il quitte rapidement cet homme qui lui
à l’heure, on t’ramassera. T’en fais pas.
tend les bras et a l’air de sangloter.
L’autre s’effondre, et sa figure enduite d’un
C’est au moment où il nous rejoint qu’on
masque vermillon, d’où toute expression a été
entend devant nous, sortant d’une espèce de
arrachée, se tourne de côté et d’autre – tandis
bosse, le tac-tac de la mitrailleuse. C’est un
que Volpatte, déjà loin, répète machinalement
moment angoissant, plus grave encore que celui
entre ses dents : « T’en fais pas », l’œil fixé en
où nous avons traversé le tremblement de terre
avant, sur la ligne.
incendié du barrage. Cette voix bien connue
nous parle nettement et effroyablement dans Une nuée de balles gicle autour de moi,
l’espace. Mais on ne s’arrête plus. multipliant les arrêts subits, les chutes
retardées, révoltées, gesticulantes, les plongeons
– Avancez ! Avancez !
faits d’un bloc avec tout le fardeau du corps, les
L’essoufflement se traduit en gémissements cris, les exclamations sourdes, rageuses,
rauques et on continue à se jeter sur l’horizon. désespérées ou bien les « han ! » terribles et
– Les Boches ! J’les vois ! dit tout à coup un creux où la vie entière s’exhale d’un coup. Et
132 Les classiques du matérialisme dialectique 132

nous qui ne sommes pas encore atteints, nous ses formes sournoises, ses détails : les créneaux…
regardons en avant, nous marchons, nous On en est prodigieusement, incroyablement
courons, parmi les jeux de la mort qui frappe au près…
hasard dans toute notre chair.
Quelque chose tombe devant nous. C’est une
grenade. D’un coup de pied, le caporal Bertrand
la renvoie si bien qu’elle saute en avant et va
Les fils de fer. Il y en a une zone intacte. On
éclater juste dans la tranchée.
la tourne. Elle est éventrée d’un large passage
profond : c’est un colossal entonnoir formé C’est sur ce coup heureux que l’escouade
d’entonnoirs juxtaposés, une fantastique bouche aborde le fossé.
de volcan creusée là par la canon.
Pépin s’est précipité à plat ventre. Il évolue
Le spectacle de ce bouleversement est autour d’un cadavre. Il atteint le bord, il s’y
stupéfiant. Il semble vraiment que cela est venu enfonce. C’est lui qui est entré le premier.
du centre de la terre. L’apparition d’une pareille Fouillade, qui fait de grands gestes et crie,
déchirure des couches du sol aiguillonne notre bondit dans le creux presque au moment où
ardeur d’assaillants, et d’aucuns ne peuvent Pépin s’y coule… J’entrevois – le temps d’un
s’empêcher de s’écrier, avec un sombre éclair – toute une rangée de démons noirs, se
hochement de tête, en ce moment où les paroles baissant et s’accroupissant pour descendre, sur
s’arrachent difficilement des gorges : le faîte du talus, au bord du piège noir.
– Ah ! zut alors, qu’est-ce qu’on leur a foutu Une salve terrible nous éclate à la figure, à
là ! ah ! zut ! bout portant, jetant devant nous une subite
rampe de flammes tout le long de la bordure.
Poussés comme par le vent, on monte et on
Après un coup d’étourdissement, on se secoue et
descend, au gré des vallonnements et des
on rit aux éclats, diaboliquement : la décharge a
monceaux terreux, dans cette brèche démesurée
passé trop haut. Et aussitôt, avec des
du sol qui fut souillé, noirci, cautérisé par les
exclamations et des rugissements de délivrance,
flammes acharnées. La glèbe se colle aux pieds.
nous glissons, nous roulons, nous tombons
On s’en arrache avec rage. Les équipements, les
vivants dans le ventre de la tranchée !
étoffes qui tapissent le sol mou, le linge qui s’y
est répandu hors des musettes éventrées, ⁂
empêchent qu’on ne s’embourbe et on a soin de
Une fumée incompréhensible nous submerge.
jeter le pied sur ces dépouilles quand on saute
Dans le gouffre étranglé, je ne vois d’abord que
dans les trous ou qu’on escalade les monticules.
des uniformes bleus. On va dans un sens puis
Derrière nous, des voix nous poussent : dans l’autre, poussés les uns par les autres, en
grondant, en cherchant. On se retourne, et, les
– En avant, les gars, en avant ! Nom de Dieu
mains embarrassées par le couteau, les grenades
!
et le fusil, on ne sait pas d’abord quoi faire.
– Tout le régiment est derrière nous, crie-t-
– I’s sont dans leurs abris, les vaches !
on.
vocifère-t-on.
On ne se retourne pas pour voir, mais cette
De sourdes détonations ébranlent le sol : ça
assurance électrise encore notre ruée.
se passe sous terre, dans les abris. On est tout à
Il n’y a plus de casquettes visibles derrière coup séparé par des masses monumentales d’une
les talus de la tranchée dont on approche. Des fumée si épaisse qu’elle vous applique un
cadavres d’Allemands s’égrènent devant – masque et qu’on ne voit plus rien. On se débat
entassés comme des points ou étendus comme comme des noyés, au travers de cette
des lignes. On arrive. Le talus se précise avec
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 133

atmosphère ténébreuse et âcre, dans un morceau Blaire s’en dégager, le casque pendant au cou
de nuit. On bute contre des récifs d’êtres par la jugulaire, la figure écorchée, et il pousse
accroupis, pelotonnés, qui saignent et crient, au un hurlement sauvage. Je heurte un homme qui
fond. On entrevoit à peine les parois, toutes est cramponné là à l’entrée d’un abri. S’effaçant
droites ici, et faites de sacs de terre en toile devant la trappe noire béante et traîtresse, il se
blanche – qui est déchirée partout comme du retient de la main gauche au montant. De la
papier. Par moments, la lourde buée tenace se droite, il balance pendant plusieurs secondes
balance et s’allège, et on revoit grouiller la une grenade. Elle va éclater… Elle disparaît dans
cohue assaillante… Arrachée au poussiéreux le trou. L’engin a explosé aussitôt arrivé, et un
tableau, une silhouette de corps à corps se horrible écho humain lui a répondu dans les
dessine sur le talus, dans une brume, et entrailles de la terre. L’homme saisit une autre
s’affaisse, s’enfonce. J’entends quelques grêles « grenade.
Kamerad ! » émanant d’une bande à têtes hâves
Un autre, avec une pioche ramassée là,
et à vestes grises acculée dans un coin qu’une
frappe et fracasse les montants de l’entrée d’un
déchirure immensifie. Sous le nuage d’encre,
autre abri. Un affaissement de la terre se
l’orage d’hommes reflue, monte dans le même
produit et l’entrée se trouve obstruée. On voit
sens, vers la droite, avec des ressauts et des
plusieurs ombres qui piétinent et gesticulent sur
tourbillonnements, le long de la sombre jetée
ce tombeau.
défoncée.
L’un, l’autre… Dans la bande vivante qui

jusqu’ici, jusqu’à cette tranchée tant poursuivie,
Et soudain, on sent que c’est fini. On voit, est arrivée en lambeaux, après s’être heurtée
on entend, on comprend que notre vague qui a aux obus et aux balles invincibles lancées à sa
roulé ici à travers les barrages n’a pas rencontré rencontre, je reconnais mal ceux que je connais,
une vague égale, et qu’on s’est replié à notre comme si tout le reste de la vie était devenu
venue. La bataille humaine a fondu devant tout d’un coup très lointain. Quelque chose les
nous. Le mince rideau défenseurs s’est émietté pétrit et les change. Une frénésie les agite tous
dans les trous où on les prend comme des rats et les fait sortir d’eux-mêmes.
ou bien on les tue. Plus de résistance : du vide,
– Pourquoi qu’on s’arrête ici ? dit l’un,
un grand vide. On avance, entassés, comme une
grinçant des dents.
file terrible de spectateurs.
– Pourquoi qu’on s’en va pas jusqu’à
Et ici, la tranchée est toute foudroyée. Avec
l’autre ? me demande le deuxième plein de
ses murs blancs écroulés, elle semble en cet
fureur. Maintenant qu’on est v’nu, en quelques
endroit l’empreinte vaseuse, amollie, d’un fleuve
bonds, on y s’rait !
anéanti dans ses berges pierreuses avec, par
places, le trou plat et arrondi d’un étang tari – Moi aussi, j’veux continuer.
aussi ; et au bord, sur le talus et sur le fond, – Moi aussi. Ah ! les vaches !…
traîne un long glacier de cadavres – et tout cela
Ils se secouent comme des drapeaux, portant
s’emplit et déborde des flots nouveaux de notre
comme de la gloire leur chance d’avoir survécu,
troupe déferlante. Dans la fumée vomie par les
implacables, débordants, enivrés d’eux-mêmes.
abris et l’air ébranlé par les explosions
souterraines, je parviens sur une masse
compacte d’hommes accrochés les uns aux On stagne, on piétine dans l’ouvrage conquis,
autres qui tournoient dans un cirque élargi. Au cette étrange voie en démolition qui serpente
moment où nous arrivons, la masse tout entière dans la plaine et qui va de l’inconnu à
s’effondre, ce reste de bataille agonise ; je vois l’inconnu.
134 Les classiques du matérialisme dialectique 134

oscille, se baisse, et s’abat sur un genou. Je


cours à lui, il me regarde venir.
– Avancez à droite !
– Ce n’est rien : la cuisse… Je peux ramper
Alors on continue à s’écouler dans un sens.
tout seul.
Sans doute c’est un mouvement combiné là-
haut, là-bas, par les chefs. On foule des corps Il semble devenu sage, enfantin, docile. Il
mous dont quelques-uns remuent et changent ondule doucement vers le creux…
lentement de place, et d’où sortent à la hâte des
J’ai encore dans les yeux, exactement, le
ruisseaux et des cris. Des cadavres sont entassés
point d’où s’est allongé le coup de feu qui l’a
en long, en travers, comme des poutres et des
atteint. Je me glisse là, par la gauche, en faisant
décombres, sur les blessés, font effort sur eux,
un détour.
les étouffent, les étranglent et leur prennent leur
vie. Je pousse, pour passer, un torse égorgé dont Personne. Je ne rencontre qu’un des nôtres
le cou est une source de sang gémissant. qui cherche comme moi. C’est Paradis.

On ne rencontre plus, dans le cataclysme des Nous sommes bousculés par des hommes qui
terres effondrées ou dressées et des débris portent sur l’épaule ou sous le bras des pièces de
massifs, par-dessus le grouillement des blessés et fer de toutes formes. Ils encombrent la sape et
des morts qui bougent ensemble, à travers la nous séparent.
mouvante forêt de fumée implantée dans la – La mitrailleuse est prise par la septième !
tranchée et sur toute la zone environnante, que crie-t-on. A n’geul’ra plus. Elle était enragée :
des faces enflammées, sanglantes de sueur, aux sale bête ! sale bête !
yeux étincelants. Des groupes ont l’air de danser
– Qu’est-c’qu’il y a à faire, maintenant ?
en brandissant leurs couteaux. Ils sont joyeux,
immensément rassurés, féroces. – Rien.

L’action s’éteint insensiblement. Un soldat On demeure là, pêle-mêle. On s’assoit. Les


dit : vivants ont cessé de haleter, les mourants
finissent de râler, environnés de fumées et de
– Alors, qu’est-ce qu’on a à faire, maintenant
lumières, et du fracas du canon, roulant à tous
?
les bouts du monde. On ne sait plus où on en
Elle se rallume soudain en un point : à une est. Il n’y a plus de terre, ni de ciel, il n’y a
vingtaine de mètres dans la plaine, vers un toujours qu’une espèce de nuage. Un premier
circuit que fait de talus gris, un paquet de coups temps d’arrêt se dessine dans le drame du chaos.
de fusil crépite et jette ses brûlures éparses Il se fait un ralentissement universel des
autour d’une mitrailleuse qui, enterrée, crache mouvements et des bruits. Et la canonnade
par intermittences, et semble se débattre. diminue, et c’est plus loin, maintenant, qu’elle
Sous l’aile charbonneuse d’une sorte de secoue le ciel comme une toux. L’exaltation
nimbus bleuâtre et jaune, on voit des hommes s’apaise, il ne reste plus que l’infinie fatigue qui
qui cernent la fulgurante machine et se remonte et nous noie, et l’attente infinie qui
resserrent sur elle. Je distingue, près de moi, la recommence.
silhouette de Mesnil Joseph qui, tout debout, ⁂
sans chercher à se dissimuler, se dirige sur le
Où est l’ennemi ? Il a laissé des corps
point où des suites saccadées d’explosions
partout et on a vu des rangées de prisonniers :
aboient.
là-bas, encore, il s’en profile une, monotone,
Une détonation jaillit d’un coin de la indéfinie et toute fumeuse sur le ciel sale. Mais
tranchée, entre nous deux. Joseph s’arrête, le gros semble s’être dissipé au loin. Quelques
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 135

obus nous arrivent ici, là, maladroitement ; on ténébreux, rapetissés comme des insectes et des
s’en moque. On est délivrés, on est tranquilles, vers, parmi ces campagnes cachées d’ombre,
on est seuls, dans cette sorte de désert où des pacifiées par la mort, où les batailles font,
immensités de cadavres aboutissent à une ligne depuis deux ans, errer et stagner des villes de
de vivants. soldats sur des nécropoles démesurées et
profondes.
La nuit est venue. La poussière s’est envolée,
mais elle a fait place à la pénombre et à Deux êtres obscurs passent dans l’ombre, à
l’ombre, sur le désordre de la foule étirée en quelques pas de nous ; ils s’entretiennent à
longueur. Les hommes se rapprochent, demi-voix.
s’asseyent, se lèvent, marchent, appuyés ou
– Tu parles, mon vieux, qu’au lieu de
accrochés les uns aux autres. Entre les abris,
l’écouter, j’y ai foutu ma baïonnette dans
bloqués par des mêlées de morts, on se groupe,
l’ventre, que j’pouvais plus la déclouer.
on s’accroupit. Quelques-uns ont posé leur fusil
par terre et vaguent aux abords de la fosse, les – Moi, i’s étaient quat’ dans l’fond du trou.
bras ballants ; de près, on voit qu’ils sont J’les ai appelés pour les faire sortir : à mesure
noircis, brûlés, les yeux rouges, et balafrés de qu’un sortait, j’y ai crevé la peau. J’avais du
boue. On ne parle guère, mais on commence à rouge qui me descendait jusqu’au coude. J’en ai
chercher. les manches collées.

On aperçoit des brancardiers dont les – Ah ! reprit le premier, quand on racont’ra


silhouettes découpées cherchent, s’inclinent, ça plus tard, si on r’vient, à eux autres chez
s’avancent, cramponnés deux à deux à leurs nous, près du fourneau et de la chandelle, qui
longs fardeaux. Là-bas, à notre droite, on voudra y croire ? C’est-i’ pas malheureux,
entend des coups de pioche et de pelle. s’pas ?

J’erre au milieu de ce sombre tohu-bohu. – J’m’en fous, pourvu qu’on r’vienne, fit
l’autre. Vitement, la fin, et qu’ça.
Dans un endroit où le talus de la tranchée,
écrasé par le bombardement, forme une pente Bertrand parlait peu, d’ordinaire, et ne
douce, quelqu’un est assis. Un vague éclairement parlait jamais de lui-même. Il dit pourtant :
règne encore. La calme attitude de cet homme, – J’en ai eu trois sur le bras. J’ai frappé
qui regarde devant lui et pense, me semble comme un fou. Ah ! nous étions tous comme des
sculpturale et me frappe. Je le reconnais en me bêtes quand nous sommes arrivés ici !
penchant. C’est le caporal Bertrand.
Sa voix s’élevait avec un tremblement
Il tourne la figure vers moi et je sens qu’il me contenu.
sourit dans l’ombre avec son sourire réfléchi.
– Il le fallait, dit-il. Il le fallait – pour
– J’allais te chercher, me dit-il. On organise l’avenir.
la garde de la tranchée, en attendant qu’on ait
Il croisa les bras, hocha la tête.
des nouvelles de ce qu’ont fait les autres et de
ce qui se passe en avant. Je vais te mettre en
sentinelle double, avec Paradis, dans un trou
d’écoute que les sapeurs viennent de creuser.
Nous contemplons les ombres des passants et
des immobiles, qui se profilent en taches
d’encre, courbés, pliés dans diverses poses, sur
la grisaille du ciel, tout le long du parapet en
ruines. Ils font un étrange remuement
136 Les classiques du matérialisme dialectique 136

– L’avenir ! s’écria-t-il tout d’un coup comme de rêves.


un prophète. De quels yeux ceux qui vivront
– Une fois, je leur ai dit que je croyais aux
après nous et dont le progrès – qui vient comme
prophéties – pour les faire marcher !
la fatalité – aura enfin équilibré les consciences,
regarderont-ils ces tueries et ces exploits dont Je m’assis à côté de Bertrand. Ce soldat qui
nous ne savons pas même, nous qui les avait toujours fait plus que son devoir et
commettons, s’il faut les comparer à ceux des pourtant survivait encore – revêtait en ce
héros de Plutarque et de Corneille, ou à des moment à mes yeux l’attitude de ceux qui
exploits d’apaches ! incarnent une haute idée morale, et ont la force
de se dégager de la bousculade des contingences,
« Et pourtant, continua Bertrand, regarde !
et qui sont destinés, pour peu qu’ils passent
Il y a une figure qui s’est élevée au-dessus de la
dans un éclat d’événement, à dominer leur
guerre et qui brillera pour la beauté et
époque.
l’importance de son courage… »
– J’ai toujours pensé toutes ces choses,
J’écoutais, appuyé sur un bâton, penché sur
murmurai-je.
lui, recueillant cette voix qui sortait, dans le
silence du crépuscule, d’une bouche presque – Ah ! fit Bertrand.
toujours silencieuse. Il cria d’une voix claire : Nous nous regardâmes sans un mot, avec un
– Liebknecht ! peu de surprise et de recueillement. Après ce
grand silence, il reprit :
Il se leva, les bras toujours croisés. Sa belle
face, aussi profondément grave qu’une face de – Il est temps de commencer le service.
statue, retomba sur sa poitrine. Mais il sortit Prends ton fusil et viens.
encore une fois de son mutisme marmoréen pour ⁂
répéter :
… De notre trou d’écoute, nous voyons vers
– L’avenir ! L’avenir ! L’œuvre de l’avenir l’est une lueur d’incendie se propager, plus
sera d’effacer ce présent-ci, et de l’effacer plus bleue, plus triste qu’un incendie. Elle raye le
encore qu’on ne pense, de l’effacer comme ciel au-dessous d’un long nuage noir qui s’étend,
quelque chose d’abominable et de honteux. Et suspendu, comme la fumée d’un grand feu
pourtant, ce présent, il le fallait, il le fallait ! éteint, comme une tache immense sur le monde.
Honte à la gloire militaire, honte aux armées, C’est le matin qui revient.
honte au métier de soldat, qui change les
Il fait un froid tel qu’on ne peut rester
hommes tour à tour en stupides victimes et en
immobile malgré l’enchaînement de la fatigue.
ignobles bourreaux. Oui, honte : c’est vrai, mais
On tremble, on frissonne, on claque des dents,
c’est trop vrai, c’est vrai dans l’éternité, pas
on larmoie. Peu à peu, avec une lenteur
encore pour nous. Attention à ce que nous
désespérante, le jour s’échappe du ciel dans la
pensons maintenant ! Ce sera vrai, lorsqu’il y
maigre charpente des nuages noirs. Tout est
aura toute une vraie bible. Ce sera vrai lorsque
glacé, incolore et vide ; un silence de mort règne
ce sera écrit parmi d’autres vérités que
partout. Du givre, de la neige, sous un fardeau
l’épuration de l’esprit permettra de comprendre
de brume. Tout est blanc. Paradis remue, c’est
en même temps. Nous sommes encore perdus et
un épais fantôme blafard. Nous sommes tout
exilés loin de ces époques-là. Pendant nos jours
blancs aussi, nous. J’avais placé ma musette sur
actuels, en ces moments-ci, cette vérité n’est
le revers du parapet de l’écoute, et on la dirait
presque qu’une erreur, cette parole sainte n’est
enveloppée dans du papier. Au fond du trou, un
qu’un blasphème !
peu de neige surnage, rongée, teinte en gris, sur
Il eut une sorte de rire plein de résonances et le bain de pieds noir. Hors du trou, sur les
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 137

entassements, dans les excavations, par-dessus traînent à terre.


la cohue des morts, une mousseline de neige est
Je suis seul. Où est Paradis ? Il a dû se
posée.
coucher dans quelque fond. Peut-être m’a-t-il
Deux masses baissées s’estompent, appelé sans je l’aie entendu.
mamelonnées, au travers du brouillard : elles se
Je rencontre Marthereau.
foncent et arrivent à nous, nous hèlent. Ces
hommes viennent nous relever. Ils ont la face – J’cherche où dormir ; j’étais d’garde, me
brun-rouge et humide de froid, les pommettes dit-il.
comme des tuiles émaillées, mais leurs capotes – Moi aussi. Cherchons.
ne sont pas poudrées : ils ont dormi sous la
– Qu’est-ce que c’est de c’bruit et de
terre.
c’shproum ? dit Marthereau.
Paradis se hisse dehors. Je suis dans la plaine
Un murmure de piétinements et de voix,
son dos de bonhomme Hiver, et la marche de
tassés, déborde du boyau qui débouche là.
canard de ses souliers qui ramassent de blancs
paquets de semelles feutrées. Nous regagnons, – Les boyaux sont pleins d’bonhommes et
pliés en deux, la tranchée : les pas de ceux qui d’types… Qui c’est qu’vous êtes ?
nous ont remplacés sont marqués en noir sur la Un de ceux auxquels on se trouve tout d’un
mince blancheur qui recouvre le sol. coup mêlé, répond :
Dans la tranchée au-dessus de laquelle, par – On est le 5e Bâton.
endroits, des bâches brochées de velours blanc
ou moirées de givre, sont tendues à l’aide de Les nouveaux venus font la pause. Ils sont en
piquets, en vastes tentes irrégulières, s’érigent, tenue. Celui qui a parlé s’assoit, pour souffler,
çà et là, des veilleurs. Entre eux, des formes sur les rotondités d’un sac de terre qui dépasse
accroupies, qui geignent, essayent de se débattre l’alignement, et pose ses grenades à ses pieds. Il
contre le froid, d’en défendre le pauvre foyer de s’essuie le nez du revers de sa manche.
leur poitrine, ou qui sont glacées. Un mort est – Quoi qu’vous v’nez faire par ici ? On vous
affalé, debout, à peine de travers, les pieds dans l’a dit ?
la tranchée, la poitrine et les deux bras couchés
– Plutôt qu’on nous l’a dit : nous v’nons
sur le talus. Il brassait la terre quand il s’est
pour attaquer. On va là-bas, jusqu’au bout.
éteint. Sa face, dirigée vers le ciel, est
recouverte d’une lèpre de verglas, la paupière De la tête, il indique le Nord.
blanche comme l’œil, la moustache enduite La curiosité qui les contemple s’accroche à un
d’une bave dure. détail :
D’autres corps dorment, moins blanchis que – Vous avez emporté tout vot’ bordel ?
les autres : la couche de neige n’est intacte que
– Nous avons mieu’ aimé l’garder, et voilà.
sur les choses : objets et morts.
– En avant ! leur commande-t-on.
– Faut dormir.
Ils se lèvent et s’avancent, mal réveillés, les
Paradis et moi, nous cherchons un gîte, un
yeux bouffis, les rides soulignées. Il y a des
trou où l’on puisse se cacher et fermer les yeux.
jeunes au cou mince et aux yeux vides, et des
– Tant pis s’il y a des macchabées dans une vieux, et, au milieu, des hommes ordinaires. Ils
guitoune, marmotte Paradis. Par ce froid-là, i’ marchent d’un pas ordinaire et pacifique. Ce
s’retiendront, i’s s’ront pas méchants. qu’ils vont faire nous semble, à nous qui l’avons
Nous nous avançons, si las que nos regards fait la veille, au-dessus des forces humaines. Et
pourtant ils s’en vont vers le Nord.
138 Les classiques du matérialisme dialectique 138

– Le réveil des condamnés, dit Marthereau. finalement nous allumâmes un petit bout de
bougie qui résistait, mouillé, bien qu’on le
On s’écarte devant eux, avec une espèce
couvât des mains. Et nous nous regardâmes
d’admiration et une espèce de terreur.
bâiller.
Quand ils sont passés, Marthereau hoche la
L’abri allemand comprenait plusieurs
tête et murmure :
compartiments. Nous étions contre une cloison
– De l’aut’ côté, y en a qui s’apprêtent aussi, de planches mal ajustées et, de l’autre côté,
avec leur uniforme gris. Tu crois qu’i’s s’en dans la cave n°2, des hommes veillaient aussi :
ressentent pour l’assaut, ceux-là ? T’es pas fou ? on voyait de la lumière filtrer dans les
Alors, pourquoi qu’i’ sont venus ? C’est pas eux, interstices des planches, et on entendait des
j’sais bien, mais c’est euss tout de même voix bruisser.
pisqu’ils sont ici… J’sais bien, j’sais bien, mais
– C’est de l’autre section, dit Marthereau.
tout ça, c’est bizoarre.
Puis on écouta, machinalement.
La vue d’un passant change le cours de ses
idées : – Quand j’suis t’été en permission,
bourdonnait un invisible parleur, on a été triste
– Tiens, v’la Truc, Machin, l’grand, tu sais ?
d’abord, parce qu’on pensait à mon pauv’ frère
C’qu’il est immense, c’qu’il est pointu, c’t’être-
qu’a disparu en mars, mort sans doute, et à mon
là ! Tant qu’à moi, j’sais bien que j’suis pas
pauv’ petit Julien, de la classe 15, qu’a été tué
grand tout à fait assez, mais lui, i’ va trop haut.
aux attaques d’octobre. Et puis, peu à peu, elle
Il est toujours au courant de tout, c’double-
et moi, on s’est remis à être heureux d’être
mètre ! Comme savement de tout, y en a pas un
ensemble, que veux-tu ? Not’ petit loupiot, le
qui fasse la grille. On va y demander pour une
dernier, qui a cinq ans, nous a bien distraits. I’
cagna.
voulait jouer au soldat avec moi. J’y ai fabriqué
– S’il y a des gourbis ? répond le passant un petit flingot. J’y ai expliqué les tranchées, et
surélevé en se penchant sur Marthereau comme lui, tout freluquant de joie comme un z’oiseau,
un peuplier. Pour sûr, mon vieux Caparthe. Y a i’m’tirait d’ssus en gueulant. Ah ! le sacré p’tit
qu’ça. Tiens, là – et déployant son coude, il fait mec, il en mettait ! Ça fera un fameux poilu
un geste indicateur de télégraphe à signaux – plus tard. Mon vieux, il a tout à fait l’esprit
Villa von Hindenburg, et ici, là : Villa Glücks militaire !
auf. Si vous n’êtes pas contents, c’est qu’ces
Silence. Ensuite vague brouhaha de
messieurs sont difficiles. Y a p’t’êtr’ quéqu’
conversation au milieu desquelles on entend le
locataires dans l’fond, mais de locataires pas
mot de : « Napoléon », puis une autre voix – ou
remuants, et tu peux parler tout haut d’vant
la même – qui dit :
eux, tu sais !
– Guillaume, c’est une bête puante d’avoir
– Ah ! nom de Dieu !… s’écria Marthereau un
voulu c’te guerre. Mais Napoléon, ça, c’est un
quart d’heure après que nous fûmes installés
grand homme !
dans un de ces fosses équarries, y a des
locataires qu’i’ nous disait pas, c’t’affreux grand Marthereau est à genoux devant moi dans le
paratonnerre, c’t’infini ! chétif et étroit rayonnement de notre chandelle,
au fond de ce trou obscur et mal bouché où
Ses paupières se fermaient, mais se
passent par moment des frissonnements de froid,
rouvraient, et il se grattait les bras et les flancs.
où grouille la vermine et où l’entassement des
– J’ai la lourde ! Pourtant, pour ronfler, c’est pauvres vivants entretient un vague relent de
pas vrai. C’est pas résistable. sarcophage… Marthereau me regarde ; il entend
Nous nous mîmes à bâiller, à soupirer, et encore, comme moi, l’anonyme soldat qui a dit :
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 139

« Guillaume est une bête puante, mais Napoléon castagnettes la précieuse paire de ciseaux qui ne
est un grand homme », et qui célébrait l’ardeur lui quitte jamais.
guerrière du petit qui lui restait encore. Il laisse
Nous sortons tous trois du boyau quand la
tomber ses bras, hoche sa tête lassée – et la
pente du terrain permet de le faire sans danger
lumière légère jette sur la cloison l’ombre de ce
de balles – puisque le canon ne donne pas.
double geste, en fait une brusque caricature.
Aussitôt dehors, nous heurtons un
– Ah ! dit mon humble compagnon, nous rassemblement. Il pleut. À travers les jambes
sommes tous des pas mauvais types, et aussi, lourdes plantées comme des arbres tristes, dans
des malheureux et des pauv’ diables. Mais nous la brume, sur la plaine bise, on aperçoit un
sommes trop bêtes, nous sommes trop bêtes ! mort.
Il tourne à nouveau son regard sur moi. Dans Volpatte se faufile jusqu’à la forme
sa face toute plantée de poils, dans sa face de horizontale autour de laquelle attendent ces
barbet, on voit luire deux beaux yeux de chien formes verticales. Alors, il se retourne
qui s’étonne, songe, très confusément encore, à violemment et nous crie :
des choses, et qui, dans la pureté de son
– C’est Pépin !
obscurité, se met à comprendre.
– Ah ! dit Joseph qui est déjà presque
On sort de l’abri inhabitable. Le temps s’est
défaillant.
un peu adouci : la neige a fondu et tout s’est
resali. Il s’appuie sur moi. Nous nous approchons.
Pépin, allongé, a les pieds et les mains tendus,
– L’vent a léché l’sucre, dit Marthereau.
crispés, et sa figure sur qui coule la pluie est
⁂ tuméfiée, talée et affreusement grise.
Je suis désigné pour accompagner Joseph Un homme qui tient une pioche et dont la
Mesnil au Poste de Secours des Pylônes. Le face en sueur est pleine de petites tranchées
sergent Henriot me donne livraison du blessé et noirâtres, nous raconte la mort de Pépin :
me remet le billet d’évacuation.
– L’était entré dans une calebasse où des
– Si vous rencontrez Bertrand en route, nous Boches s’étaient planqués. Et v’là qu’on ne
dit Henriot, faudrait voir d’avoir à y dire de l’savait pas et qu’on a enfumé la niche pour
s’grouiller, hé ? Bertrand est parti en liaison nettoyer, et l’pauv’ petit frère, on l’a r’trouvé
cette nuit et on l’attend depuis une heure – après l’opération, crampsé, et tout étiré comme
même que l’vieux s’impatiente et parle de un boyau d’chat, au milieu de la viande des
s’foutre en colère d’un moment à l’autre. Boches qu’il avait saignés avant – et bien
proprement saignés, j’peux l’dire, moi que j’suis
Je m’achemine avec Joseph qui, un peu plus
établi boucher dans la banlieue parisienne.
pâle que de coutume et toujours taciturne,
marche tout doucement. De temps en temps, on – Un de moins à l’escouade ! dit Volpatte,
le voit s’arrêter, la figure crispée. Nous suivons tandis que nous nous en allons.
les boyaux.
Nous nous trouvons maintenant en haut du
Un bonhomme paraît tout d’un coup. C’est ravin, à l’endroit où commence le plateau que
Volpatte, qui dit : notre charge a parcouru éperdument, hier au
soir, et qu’on ne reconnaît pas.
– J’vais aller avec vous jusqu’au bas de la
côte. Cette plaine, qui m’avait alors donné
l’impression d’être toute de niveau et qui, en
Désœuvré, il manie une magnifique canne
réalité, se penche, est un extraordinaire
torse et secoue dans sa main comme des
charnier. Les cadavres y foisonnent. C’est
140 Les classiques du matérialisme dialectique 140

comme un cimetière dont on aurait enlevé le surnagent des cuirs mâchurés, des quarts et des
dessus. gamelles transpercés et aplatis. Autour d’un sac
haché, posé sur des ossements et sur une touffe
Des bandes le parcourent, identifiant les
de morceaux de drap et d’équipements, des
morts de la veille et de la nuit, retournant les
points blancs sont régulièrement semés : en se
restes, les reconnaissant à quelque détail, malgré
baissant, on voit que ce sont les phalanges de ce
leurs figures. Un de ces chercheurs, agenouillé,
qui, là, fut un cadavre.
retire de la main d’un mort une photographie
déchiquetée, effacée, un portrait tué. Parfois, des renflements allongés – car tous
ces morts sans sépulture finissent tout de même
Des fumées noires d’obus montent en volutes,
par entrer dans le sol – un bout d’étoffe
puis détonent sur les horizons, au loin ; des
seulement sort – indiquent qu’un être humain
armées de corbeaux balayent le ciel de leur
s’est anéanti en ce point du monde.
vaste geste pointillé.
Les Allemands qui, hier, étaient ici, ont
En bas, parmi la multitude des immobiles,
abandonné sans les ensevelir leurs soldats à côté
voici, reconnaissables à leur usure et leur
des nôtres – ainsi qu’en témoignent ces trois
effacement, des zouaves, des tirailleurs et des
cadavres putréfiés l’un sur l’autre, l’un dans
légionnaires de l’attaque de mai. L’extrême bord
l’autre – avec leurs calottes grises dont le bord
de nos lignes se trouvait alors au bois de
rouge est caché par une sangle grise, leurs vestes
Berthonval, à cinq ou six kilomètres d’ici. Dans
gris-jaune, leurs figures vertes. Je cherche les
cet assaut, qui a été un des plus formidables de
traits de l’un d’eux : depuis les profondeurs de
la guerre et de toutes les guerres, ils étaient
son cou jusqu’aux touffes de cheveux collés au
parvenus d’un seul élan, en courant, jusqu’ici.
bord de son calot, il présente une masse
Ils formaient alors un point trop avancé sur
terreuse, la figure changée en fourmilière – et
l’onde d’attaque et ils ont été pris de flanc par
deux fruits pourris à la place des yeux. L’autre,
les mitrailleuses qui se trouvaient à droite et à
vide, sec, est aplati sur le ventre, le dos en
gauche des lignes dépassées. Il y a des mois que
loques quasi flottant, les mains, les pieds et la
la mort leur a crevé les yeux et dévoré les joues
face enracinés dans le sol.
– mais même dans leurs restes disséminés,
dispersés par les intempéries et déjà presque en – Regardez ! Il est récent, celui-ci…
cendres, on reconnaît les ravages des
Au milieu de la plaine, au fond de l’air
mitrailleuses qui les ont détruits, leur trouant le
pluvieux et glacé, au milieu de ce lendemain
dos et les reins, les hachant en deux par le
blême d’une orgie de massacre, c’est une tête
milieu. À côté de têtes noires et cireuses de
plantée par terre, une tête exsangue et humide,
momies égyptiennes, grumeleuses de larves et de
avec une lourde barbe.
débris d’insectes, où des blancheurs de dents
pointent dans des creux ; à côté de pauvres Un des nôtres : le casque est à côté. Les
moignons assombris qui pullulent là, comme un paupières enflées laissent voir un peu de la
champ de racines dénudées, on découvre des morne faïence de ses yeux et une lèvre luit
crânes nettoyés, jaunes, coiffés de chéchias de comme une limace dans la barbe obscure. Sans
drap rouge dont la housse grise s’effrite comme doute, il est tombé dans un trou d’obus qu’un
du papyrus. Des fémurs sortent d’amas de autre obus a comblé, l’enterrant jusqu’au cou
loques agglutinées par de la boue rougeâtre, ou comme l’Allemand à tête de chat du Cabaret
bien, d’un trou d’étoffes effilochées et enduites Rouge.
d’une sorte de goudron, émerge un fragment de – Je ne le reconnais pas, dit Joseph qui
colonne vertébrale. Des côtes parsèment le sol s’avance très lentement et s’exprime avec peine.
comme de vieilles cages cassées, et, auprès,
– Moi, je le reconnais, répond Volpatte.
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 141

– C’barbu-là ? fait la voix blanche de Joseph. bloc. Ils ont dépassé la vie ; leur effort a quelque
chose de surhumain et de parfait.
– I’ n’a pas de barbe. Tu vas voir.

Accroupi, Volpatte passe l’extrémité de sa
canne sous le menton du cadavre et détache une – Tiens, il vient d’être attigé, celui-là, et
sorte de pavé de boue où la tête s’enchâssait et pourtant…
qui semblait une barbe. Puis il ramasse le
Une blessure fraîche mouille le cou d’un
casque du mort, l’en coiffe, et il lui tient un
corps presque squelettique.
instant devant les yeux les deux anneaux de ses
fameux ciseaux, de manière à imiter des – C’est un rat, dit Volpatte. Les macchabées
lunettes. sont anciens, mais les rats les entretiennent… Tu
vois des rats crevés – empoisonnés p’t’êt’ bien –
– Ah ! nous écrions-nous alors, c’est Cocon !
près ou d’ssous chaque corps. Tiens, c’pauv’
– Ah ! vieux va nous montrer les siens.
Quand on apprend ou qu’on voit la mort Il soulève du pied la dépouille aplatie et on
d’un de ceux qui faisaient la guerre à côté de trouve, en effet, deux rats morts enfoncés là.
vous et qui vivaient exactement de la même vie,
on reçoit un choc direct dans la chair avant
même de comprendre. C’est vraiment presque – J’voudrais r’trouver Farfadet, dit Volpatte.
un peu son propre anéantissement qu’on J’y ai dit d’attendre au moment où on courait
apprend tout d’un coup. Ce n’est qu’après qu’on et qu’i’ m’a agrafé. L’pauv’ gars, pourvu qu’il
se met à regretter. ait attendu !

Nous regardons cette tête hideuse de jeu de Alors il va et vient, poussé vers les morts par
massacre, cette tête massacrée qui déjà efface une étrange curiosité. Indifférents, ils se le
cruellement le souvenir. Encore un compagnon renvoient l’un à l’autre, et à chaque pas il
de moins… On reste là autour de lui, intimidés. regarde par terre. Tout à coup il pousse un cri
de détresse. Il nous appelle de la main et
– C’était…
s’agenouille devant un mort.
On voudrait parler un peu. On ne sait pas
– Bertrand !
quoi dire qui soit assez grave, assez important,
assez vrai. Une émotion aiguë, tenace, nous empoigne.
Ah ! il a été tué, lui aussi, comme les autres,
– Venez, articule avec effort Joseph, accaparé
celui qui nous dominait le plus par son énergie
tout entier par sa brutale souffrance physique.
et sa lucidité ! Il s’est fait tuer, il s’est fait enfin
J’ai pas assez de force pour m’arrêter tout le
tuer, à force de faire toujours son devoir. Il a
temps.
enfin trouvé la mort là où elle était !
Nous quittons le pauvre Cocon, l’ex-homme-
Nous le regardons, puis nous nous détournons
chiffre, avec un dernier regard écourté, presque
de cette vision et nous nous considérons entre
distrait.
nous.
– On peut pas s’figurer… dit Volpatte.
– Ah !…
… Non, on ne peut pas se figurer. Toutes ces
C’est que le choc de sa disparition s’aggrave
disparitions à la fois excèdent l’esprit. Il n’y a
du spectacle qu’offre sa dépouille. Il est
plus assez de survivants. Mais on a une vague
abominable à voir. La mort a donné l’air et le
notion de la grandeur de ces morts. Ils ont tout
geste d’un grotesque à cet homme qui fut si
donné ; ils ont donné, petit à petit, toute leur
beau et si calme. Les cheveux éparpillés sur les
force, puis, finalement, ils se sont donnés, en
yeux, la moustache bavant dans la bouche, la
142 Les classiques du matérialisme dialectique 142

figure bouffie, il rit, il a un œil grand ouvert,


l’autre fermé, et tire la langue. Les bras sont
Joseph s’appuie sur moi. Nous descendons
étendus en croix, les mains ouvertes, les doigts
dans le ravin.
écartés. Sa jambe droite se tend d’un côté ; la
gauche, qui est cassée par un éclat et d’où est Le talus par lequel nous descendons s’appelle
sortie l’hémorragie qui l’a fait mourir, est les Alvéoles des Zouaves… Les zouaves de
tournée toute en cercle, disloquée, molle, sans l’attaque de mai avaient commencé à s’y creuser
charpente. Une lugubre ironie a donné aux des abris individuels autour desquels ils ont été
derniers sursauts de cette agonie l’allure d’une exterminés. On en voit qui, abattus au bord
gesticulation de paillasse. d’un trou ébauché, tiennent encore leur pelle-
bêche dans leurs mains décharnées ou la
On le dispose, on le couche droit, on calme ce
regardent avec leurs orbites profondes où se
masque effrayant. Volpatte a retiré un
racornissent des entrailles d’yeux. La terre est
portefeuille de la poche de Bertrand et, pour le
tellement pleine de morts que les éboulements
porter jusqu’au bureau, il le place
découvrent des hérissements de pieds, de
religieusement dans ses propres papiers, à côté
squelettes à demi vêtus et des ossuaires de
du portrait de sa femme et de ses enfants. Cela
crânes placés côte à côte sur la paroi abrupte,
fait, il secoue la tête :
comme des bocaux de porcelaine.
– Celui-là, c’était vraiment un bonhomme,
Il y a dans le sol, ici, plusieurs couches de
mon vieux. Quand i’ disait quéqu’ chose, ç’ui-là,
morts, et en beaucoup d’endroits l’affouillement
c’était la preuve que c’était vrai. Ah ! on avait
des obus a sorti les plus anciennes et les a
pourtant bien besoin d’lui !
disposées et étalées par-dessus les nouvelles. Le
– Oui, dis-je, on aurait eu besoin de lui, fond du ravin est complètement tapissé de
toujours. débris d’armes, de linge, d’ustensiles. On foule
des éclats d’obus, des ferrailles, des pains et
– Ah ! là là !… murmure Volpatte, et il
même des biscuits échappés des sacs et pas
tremble.
encore dissous par la pluie. Les gamelles, les
Joseph répète tout bas : boîtes de conserves, les casques sont criblés et
– Ah ! nom de Dieu ! Ah ! nom de Dieu ! troués par les balles, on dirait des écumoires de
toutes les espèces de formes ; et les piquets
La plaine est couverte de monde comme une
disloqués qui subsistent sont pointillés de trous.
place publique. Des corvées en détachements,
des isolés. Les brancardiers commencent Les tranchées qui courent dans ce vallon ont
patiemment et petitement, ici, là, leur immense l’air de crevasses sismiques, et il semble que sur
besogne démesurée. les ruines d’un tremblement de terre on ait
déversé des tombereaux d’objets hétéroclites. Et
Volpatte nous quitte pour retourner à la
là où il n’y a pas de morts, la terre elle-même
tranchée annoncer nos nouveaux deuils et
est cadavéreuse.
surtout la grande absence de Bertrand. Il dit à
Joseph : Nous traversons le Boyau International,
toujours frissonnant de hardes omnicolores –
– On s’perdra pas d’vue, pas ? Écris de
cette tranchée informe à laquelle le désordre
temps en temps un simple mot : « Tout va bien,
d’étoffes arrachées donne l’air d’avoir été
signé : Camembert », pas ?
assassinée – à un endroit où l’inégal fossé
Il disparaît parmi tous ces gens qui se tortueux est en coude. Tout au long, jusqu’à
croisent dans l’étendue dont une morne pluie une barricade terreuse formant barrage, des
infinie s’est entièrement emparée. cadavres allemands y sont enchevêtrés et noués
comme des torrents de damnés, quelques-uns
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 143

émergeant de grottes boueuses au milieu d’une des poses de suppliants, et qui sont troués par-
incompréhensible agglomération de poutres, de derrière, de trous sanglants, empalés. On a tiré
cordages, de lianes de fer, de gabions, de claies hors du groupe de ceux-là, sur le bord, un
et de boucliers ; au barrage, on voit un cadavre tirailleur sénégalais énorme, qui, pétrifié dans la
debout planté dans les autres ; planté à la même position où il est mort, tordu, s’appuie sur le
place, un autre est oblique dans l’espace lugubre vide, y cramponne ses pieds, et qui fixe ses deux
: cet ensemble paraît un grand morceau de roue poignets coupés, sans doute, par l’explosion
envasé, une aile démantelée de moulin à vent ; d’une grenade qu’il tenait : toute la face
et sur tout cela, sur cette débâcle d’ordures et remuante, il semble mâcher des vers.
de chairs, sont semées des profusions d’images
– Ici, nous dit un alpin qui passe, ils ont fait
religieuses, de cartes postales, de brochures
le coup du drapeau blanc – et comme i’s avaient
pieuses, de feuillets où des prières sont écrites
affaire à des Bicots, tu parles si on les a ratés !…
en gothique, et qui se sont répandus à flots hors
Tiens, v’là l’drapeau blanc, justement, qu’ces
des vêtements éventrés. Ces paroles font
fumiers se sont servis.
semblant de fleurir de leurs mille blancheurs de
mensonge et de stérilité ces rives pestiférées, Il empoigne et secoue une longue hampe qui
cette vallée d’anéantissement. gît là, et sur laquelle est cloué un carré d’étoffe
blanche – qui se déploie innocemment.
Je cherche un passage solide pour y guider
Joseph que sa blessure paralyse graduellement : … Une théorie de porteurs de pelles s’avance
il la sent s’étendre dans tout son corps. Tandis le long du boyau démantelé. Ils ont l’ordre de
que je le soutiens et qu’il ne regarde rien, je faire tomber la terre dans les restes des
regarde le bouleversement macabre par-dessus tranchées, de boucher tout, pour enterrer les
lequel nous fuyons. corps sur place. Ainsi, ces travailleurs casqués
vont accomplir, en cet endroit, œuvre de
Un feldwebel est assis, appuyé aux planches
justiciers, en restituant leurs pleines formes à
déchirées qui formaient, là où nous mettons le
ces campagnes, en nivelant ces trous déjà à
pied, une guérite de guetteur. Un petit trou sous
demi comblés par des chargements
l’œil : un coup de baïonnette l’a cloué aux
d’envahisseurs.
planches par la figure. Devant lui, assis aussi,
les coudes sur les genoux, les poings au cou, un ⁂
homme a tout le dessus du crâne enlevé comme De l’autre côté du boyau, on m’appelle : un
un œuf à la coque… À côté d’eux, veilleur homme assis par terre, appuyé à un piquet.
épouvantable, la moitié d’un homme est C’est le père Ramure. Par sa capote et sa veste
debout ; un homme coupé, tranché en deux déboutonnées, on voit des bandages qui lui
depuis le crâne jusqu’au bassin, est appuyé, entourent la poitrine.
droit, sur la paroi de terre. On ne sait pas où
– Les infirmiers sont venus me panser, me
est l’autre moitié de cette sorte de piquet
dit-il d’une voix creuse et légère, pleine de
humain dont l’œil pend en haut, dont les
souffles, mais on ne pourra pas m’emporter d’ici
entrailles bleuâtres tournent en spirale autour
avant ce soir. Mais, j’l’sais bien, j’vas passer
de la jambe.
d’un moment à l’autre.
Par terre, le pied décolle d’une gangue de
Il hoche la tête :
sang durci des baïonnettes françaises faussées,
pliées, tordues par la puissance du choc. – Reste un peu, me demande-t-il.

Par une brèche du talus tailladé, on découvre Il s’attendrit. Des larmes coulent de ses yeux.
un fond où se trouvent des corps de soldats de Il me tend la main et retient la mienne. Il
la garde prussienne agenouillés, semble-t-il, dans voudrait me parler longuement et presque se
144 Les classiques du matérialisme dialectique 144

confesser : Et voilà que ça recommence ! Ah ! non, non !


– J’ai été honnête homme avant la guerre, Il tombe sur les genoux, halète, jette un vain
fait-il, tout en bavant ses larmes. J’travaillais regard chargé de haine devant lui et derrière lui.
du matin au soir pour nourrir la smala. Et puis, Il répète :
j’suis v’nu par ici pour tuer des Boches. Et
– Ça n’est donc jamais fini, jamais !
maintenant, j’ai été tué… Écoute, écoute,
écoute, ne t’en va pas, écoute-moi… Je le prends par le bras, je le relève.

– Il faut que j’emmène Joseph qui n’en peut – Viens, ça va être fini pour toi.
plus. Après, je reviendrai. ⁂
Ramure leva ses yeux ruisselants sur le Il faut patienter là, avant de monter. Je
blessé. songe à aller retrouver Ramure agonisant qui
– Non seulement vivant, mais blessé ! m’attend. Mais Joseph se cramponne à moi, et
Débarrassé de la mort ! Ah ! il y a des femmes puis je vois une agitation d’hommes autour de
et des enfants qui ont de la chance. Eh bien, l’endroit où j’ai laissé le mourant. Je crois
conduis-le, et reviens… j’espère que je deviner : ce n’est plus la peine d’y aller.
t’attendrai… La terre du ravin où nous sommes tous les
Maintenant, il faut gravir l’autre versant du deux groupés étroitement à nous tenir, sous la
ravin. Nous nous engageons dans la dépression tempête, frémit, et on sent, à chaque coup, le
difforme et malmenée du vieux boyau 97. sourd simoun des obus. Mais, dans le creux où
nous sommes, nous n’avons guère de risque
Tout à coup des sifflements forcenés
d’être atteints. Dès la première accalmie, des
déchirent l’atmosphère. Une rafale de shrapnells,
hommes, qui attendaient comme nous, se
là-haut, sur nous… Au sein de nuages d’ocre des
détachent et se mettent à monter : des
aérolithes fulgurent et se dispersent en nuées
brancardiers qui multiplient des efforts inouïs
épouvantables. Des charges roulantes se ruent
pour grimper en portant un corps et font penser
dans le ciel, pour aller déflagrer et se broyer sur
à des fourmis obstinées repoussées par des
la pente, fouiller la colline et y déterrer les
successions de grains de sable ; et d’autres,
vieux ossements du monde. Et les
accouplés et isolés : des blessés ou des hommes
flamboiements tonitruants se multiplient sur
de liaison.
une ligne régulière.
– Allons-y, dit Joseph, les épaules
C’est un tir de barrage qui recommence.
fléchissantes, en mesurant de l’œil la côte, la
On crie comme des enfants : dernière étape de son calvaire.
– Assez ! assez ! Des arbres sont là : une file de troncs de
saules écorchés, quelques-uns larges comme des
Dans cet acharnement des machines de mort,
faces, d’autres creusés, béants, semblables à des
de ce cataclysme mécanique qui nous poursuit à
cercueils debout. Le décor au milieu duquel nous
travers l’espace, il y a quelque chose qui excède
nous débattons est déchiré et bouleversé, avec
les forces et la volonté, quelque chose de
des collines, des gouffres et des ballonnements
surnaturel. Joseph, sa main dans la mienne,
sombres, comme si tous les nuages de la tempête
debout, regarde, par-dessus son épaule, l’averse
avaient roulé ici-bas. Par-dessus cette nature
d’éclatements qui crève. Il plie le cou, comme
suppliciée et noire, la débandade des troncs se
une bête traquée, affolée.
profile sur un ciel brun, strié, laiteux par places
– Eh quoi, encore ! Toujours, alors ! gronde- et obscurément scintillant – un ciel d’onyx.
t-il. Tout ce qu’on a fait, tout ce qu’on a vu…
À l’entrée du boyau 97, en travers, un chêne
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 145

terrassé tord son grand corps. Une fois passé, il revient sur ses pas et tire du
parement de sa manche une enveloppe dont le
Un cadavre bouche le boyau. Il a la tête et
bord dépassant lui faisait un galon blanc.
les jambes enfouies. L’eau vaseuse qui ruisselle
dans le boyau a couvert le reste d’un glacis – C’est toi, n’est-ce pas, me dit-il, qui prends
sablonneux. On voit se bomber à travers ce les lettres de Biquet qui est décédé ?
voile humide la poitrine et le ventre couverts
– Oui.
d’une chemise.
– Voilà un retour. L’adresse a fichu l’camp.
On enjambe cette dépouille glacée, visqueuse
et claire comme le ventre d’un vague saurien L’enveloppe, exposée sans doute à la pluie
échoué – et cela est ardu à cause du terrain mou sur le dessus d’un paquet, s’est lavée, et sur le
et glissant. On est obligé de s’enfoncer les mains papier séché et effrité on ne peut plus lire
jusqu’aux poignets dans la boue du talus. l’adresse parmi les moirures d’eau violacée.
Seule a subsisté, lisible dans l’angle, l’adresse de
À ce moment, un sifflement infernal nous
l’expéditeur… J’en tire doucement la lettre : «
tombe dessus. On plie comme des roseaux. Le
Ma chère maman »…
shrapnell éclate, assourdissant et aveuglant,
dans l’air, en avant de nous, et nous ensevelit – Ah ! je me rappelle !…
sous une montagne de fumée sombre Biquet, qui gît en plein air, dans cette
horriblement sifflante. Un soldat qui montait a tranchée même où nous faisons en ce moment la
battu l’espace de ses bras et a disparu, lancé pause, a écrit cette lettre il n’y a pas longtemps,
dans quelque bas-fond. Des clameurs se sont au cantonnement de Gauchin-l’Abbé, par un
élevées et sont retombées comme des débris. après-midi flamboyant et splendide, en réponse
Tandis qu’on voit, à travers le grand voile noir à une lettre de sa mère, dont les alarmes
que le vent arrache du sol et renvoie dans le tombaient à faux et l’avaient fait rire…
ciel, les brancardiers déposer le brancard, courir
« Tu crois que je suis au froid, à la pluie, au
vers le point de l’explosion et soulever quelque
danger. Pas du tout, au contraire. C’est fini,
chose d’inerte – j’évoque l’inoubliable image de
tout ça. Il fait chaud, on sue et on n’a rien à
la nuit où mon frère d’armes Poterloo, qui avait
faire qu’à se balader au soleil. J’ai ri de ta
le cœur plein d’espoir, s’est comme envolé, les
lettre… »
deux bras étendus, dans la flamme d’un obus.
Je replace dans l’enveloppe abîmée et fragile
Et nous parvenons enfin sur la hauteur que
cette lettre qui, si le hasard n’avait pas évité
marque, comme un signal, un blessé effarant : il
cette nouvelle ironie des choses, aurait été lue
est là, debout dans le vent ; secoué mais debout,
par la vieille paysanne au moment où le corps
enraciné là ; dans son capuchon tout relevé qui
de son fils n’est plus, dans le froid et la
bat en l’air, on voit sa figure convulsée et
tempête, qu’un peu de cendre mouillée qui filtre
hurlante, et on passe devant cette espèce
et coule comme une source sombre sur le talus
d’arbre qui crie.
de la tranchée.

Nous sommes arrivés à notre ancienne
Joseph a posé sa tête en arrière. À un
première ligne, celle d’où nous sommes partis
moment ses yeux se ferment, sa bouche
pour l’attaque. Nous nous asseyons sur une
s’entrouvre et laisse passer un souffle saccadé.
banquette de tir, adossés aux degrés que les
sapeurs ont creusés au dernier moment pour le – Courage ! lui dis-je.
départ des nôtres. Le cycliste Euterpe, que nous Il rouvre les yeux.
avons revu depuis, passe et nous dit bonjour.
– Ah ! me répondit-il, ce n’est pas à moi qu’il
146 Les classiques du matérialisme dialectique 146

faut dire ça. Regardez ceux-là, ils retournent là- comme à un enfant :
bas, et vous aussi vous allez retourner. Ça va
– Nous approchons, nous approchons.
continuer pour vous autres. Ah ! il faut être
vraiment fort pour continuer, continuer ! La voie de désolation, aux remparts sinistres,
se rétrécit encore. On a une sensation
21. Le Poste de secours d’étouffement, un cauchemar de descente qui se
resserre, s’étrangle, et dans ces bas-fonds dont
À partir d’ici, on est en vue des observatoires les murailles semblent aller se rapprochant, se
ennemis et il ne faut plus quitter les boyaux. On refermant, on est obligé de s’arrêter, de se
suit d’abord celui de la route des Pylônes. La faufiler, de peiner et de déranger les morts et
tranchée est creusée sur le côté de la route, et la d’être bousculés par la file désordonnée de ceux
route s’est effacée : les arbres en ont été extirpés qui, sans fin, inondent l’arrière : des messagers,
; la tranchée l’a, tout au long, à moitié rongée des estropiés, des gémisseurs, des crieurs,
et avalée ; et ce qui restait a été envahi par la frénétiquement hâtés, empourprés par la fièvre,
terre et par l’herbe, et mêlé aux champs par la ou blêmes et secoués visiblement par la douleur.
longueur des jours. À certains endroits de la

tranchée, là où un sac de terre a crevé en
laissant une alvéole boueuse, on retrouve, à Toute cette foule vient enfin déferler,
hauteur de ses yeux, l’empierrage de l’ex-route s’amonceler et geindre dans le carrefour où
rogné à vif, ou bien les racines des arbres de s’ouvrent les trous du Poste de Secours.
bordure qui ont été abattus et incorporés à la Un médecin gesticule et vocifère pour
substance du talus. Celui-ci est découpé et défendre un peu de place libre contre cette
inégal comme une vague de terre, de débris et marée montante qui bat le seuil de l’abri. Il
d’écume sombre, crachée et poussée par pratique, en plein air, à l’entrée, des pansements
l’immense plaine jusqu’au bord du fossé. sommaires, et on dit qu’il ne s’est pas arrêté,
On parvient à un nœud de boyaux ; au non plus que ses aides, de toute la nuit et de
sommet du tertre bousculé qui se profile sur la toute la journée, et qu’il fait une besogne
nuée grise, un lugubre écriteau est piqué surhumaine.
obliquement dans le vent. Le réseau des boyaux En sortant de ses mains, une partie des
devient de plus en plus étroit ; et les hommes blessés est absorbée par le puits du Poste, une
qui, de tous les points du secteur, s’écoulent autre est évacuée à l’arrière sur le Poste de
vers le Poste de Secours, se multiplient et Secours plus vaste aménagé dans la tranchée de
s’accumulent dans les chemins profonds. la route de Béthune.
Les mornes ruelles sont jalonnées de Dans ce creux étroit que dessine le
cadavres. Le mur est interrompu à intervalles croisement des fossés, comme au fond d’une
irréguliers, jusqu’en bas, par des trous tout espèce de cour des miracles, nous avons attendu
neufs, des entonnoirs de terre fraîche, qui deux heures, ballottés, serrés, étouffés, aveuglés,
tranchent sur le terrain malade d’alentour, et là, nous montant les uns sur les autres comme du
des corps terreux sont accroupis, les genoux aux bétail, dans une odeur de sang et de viande de
dents, ou appuyés sur la paroi, muets et debout boucherie. Des faces s’altèrent, se creusent, de
comme leurs fusils qui attendent à côté d’eux. minute en minute. Un des patients ne peut plus
Quelques-uns de ces morts restés sur pied retenir ses larmes, les lâche à flots, et, secouant
tournent vers les survivants leurs faces la tête, en arrose ses voisins. Un autre, qui
éclaboussées de sang, ou, orientés ailleurs, saigne comme une fontaine, crie : « Eh là !
échangent leur regard avec le vide du ciel. attention à moi ! ». Un jeune, les yeux allumés,
Joseph s’arrête pour souffler. Je lui dis lève les bras et hurle d’un air de damné : «
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 147

J’brûle ! » et il gronde et souffle comme un quatre pattes, toujours à reculons. À mesure


bûcher. qu’on descend dans la profondeur, une
atmosphère empestée et lourde comme de la

terre, vous ensevelit. La main éprouve le
Joseph est pansé. Il se fraye un passage contact, froid, gluant, sépulcral, de la paroi
jusqu’à moi et me tend la main. d’argile. Cette terre vous pèse de tous côtés,
– Ce n’est pas grave, paraît-il ; adieu, me vous enlinceule dans une lugubre solitude, et
dit-il. vous touche la figure de son souffle aveugle et
moisi. Aux dernières marches, qu’on met
Nous sommes tout de suite séparés par la
longtemps à gagner – on est assailli par la
cohue. Le dernier regard que je lui jette me le
rumeur ensorcelée qui monte du trou, chaude,
montre, la figure défaite, mais absorbé par son
comme d’une espèce de cuisine.
mal, distrait, se laissant conduire par un
brancardier divisionnaire qui a posé sa main sur Quand on arrive enfin en bas de ce boyau à
son épaule. Soudain, je ne le vois plus. échelons, qui vous coudoie et vous étreint à
chaque pas, le mauvais rêve n’est pas terminé :
À la guerre, la vie, comme la mort, vous
on se trouve dans une cave où règne l’obscurité,
sépare sans même qu’on ait le temps d’y penser.
très longue, mais étroite, qui n’est qu’un couloir,
On me dit de ne pas rester là, de descendre et qui n’a pas plus d’un mètre cinquante de
dans le Poste de Secours pour me reposer avant hauteur. Si on cesse de se plier et de marcher les
de repartir. genoux fléchis, on se heurte violemment la tête
Il y a deux entrées, très basses, très étroites, aux madriers qui plafonnent l’abri et,
à ras du sol. À celle-ci affleure la bouche d’une invariablement, on entend les arrivants grogner
galerie en pente, étroite comme une conduite plus ou moins fort, selon leur humeur, et leur
d’égout. Pour pénétrer dans le poste, il faut état : « Ben, heureusement que j’ai mon
d’abord se retourner et s’engager à reculons en casque ! »
pliant le corps dans ce tube rétréci où le pied Dans une encoignure, on distingue le geste
sent se dessiner des marches : tous les trois pas, d’un être accroupi. C’est un infirmier de garde
une marche haute. qui, monotone, dit à chaque arrivant : « Ôtez la
Quand on est entré là-dedans, on est comme boue de vos souliers avant d’entrer. » C’est
pris, et on a d’abord l’impression qu’on n’aura ainsi qu’un tas de boue s’accumule, dans lequel
pas la place, ni de descendre, ni de remonter. on bute et on s’empêtre, au bas des marches, au
En s’enfonçant dans ce gouffre, on continue le seuil de cet enfer.
cauchemar d’étouffement qu’on a subi ⁂
graduellement à mesure qu’on avançait dans les
Dans le brouhaha des lamentations et des
entrailles des tranchées avant de sombrer
grondements, dans l’odeur forte qu’un foyer
jusqu’ici. De tous côtés, on se cogne, on frotte,
innombrable de plaies entretient là, dans ce
on est empoigné par l’étroitesse du passage, on
décor papillotant de caverne, peuplé d’une vie
est arrêté, coincé. Il faut changer de place ses
confuse et inintelligible, je cherche d’abord à
cartouchières en les faisant glisser sur son
m’orienter. De faibles flammes de chandelles
ceinturon, et prendre ses musettes dans ses bras,
luisent le long de l’abri, n’effaçant l’obscurité
contre sa poitrine. À la quatrième marche,
qu’aux places où elles la piquent. Au fond, au
l’étranglement augmente encore et on a un
loin, comme au bout des oubliettes d’un
moment d’angoisse : si peu qu’on lève le genou
souterrain, apparaît une vague lumière de jour ;
pour avancer en arrière, le dos porte contre la
ce trouble soupirail permet d’apercevoir de
voûte. À cet endroit-là, il faut se traîner à
grands objets rangés le long du couloir : des
148 Les classiques du matérialisme dialectique 148

brancards bas comme des cercueils. Puis on Et il redit cette phrase plusieurs fois, au
entrevoit se déplacer, autour et par-dessus, des hasard, les yeux fixés devant lui, les mains sur
ombres penchées et cassées et, contre les murs, les genoux.
grouiller des files et des grappes de spectres.
Un jeune homme assis au milieu du banc
Je me retourne. Du côté opposé à celui où parle tout seul. Il dit qu’il est aviateur. Il a des
filtre la lointaine lumière, une cohue est massée brûlures sur un côté du corps et à la figure. Il
devant une toile de tente tendue de la voûte continue à brûler dans la fièvre, et il lui semble
jusqu’au sol. Cette toile de tente forme, de la qu’il est encore mordu par les flammes aiguës
sorte, un réduit dont on voit l’éclairement qui jaillissaient du moteur. Il marmotte : « Gott
transparaître à travers le tissu d’ocre, d’aspect mit uns ! » puis : « Dieu est avec nous ! »
huilé. Dans ce réduit, à la clarté d’une lampe à
Un zouave, au bras en écharpe, et qui, incliné
acétylène, on pique contre le tétanos. Quand la
de côté, porte son épaule comme un fardeau
toile se soulève pour faire sortir puis pour laisser
déchirant, s’adresse à lui :
entrer quelqu’un, on voit s’éclabousser
brutalement de lumière les mises débraillées et – T’es l’aviateur qu’est tombé, s’pas ?
haillonneuses des blessés qui stationnent devant, – J’en ai vu des choses… répond l’aviateur,
attendant la piqûre, et qui, courbés par le péniblement.
plafond bas, assis, agenouillés ou rampants, se
– Moi aussi, j’en ai vu ! interrompit le soldat.
poussent pour ne pas perdre leur tour ou
Y en a qui battraient des ailes, s’ils avaient vu
prendre celui d’un autre, en criant : « Moi ! », «
ce que j’ai vu.
Moi ! », « Moi ! », comme des abois. Dans ce
coin où remue cette lutte contenue, les – Viens t’asseoir ici, me dit un des hommes
puanteurs tièdes de l’acétylène et des hommes du banc en me faisant une place. T’es blessé ?
sanglants sont terribles à avaler. – Non, j’ai conduit ici un blessé et je vais
Je m’en écarte. Je cherche ailleurs où me repartir.
caser, où m’asseoir. J’avance un peu, tâtonnant, – T’es pire que blessé, alors. Viens t’asseoir.
toujours penché, recroquevillé, et les mains en
avant. – Moi, je suis maire dans mon pays, explique
un des assis, mais quand je rentrerai, personne
À la faveur d’une pipe qu’un fumeur ne me reconnaîtra, tellement longtemps j’ai été
incendie, je vois devant moi un banc chargé triste.
d’êtres.
– Voilà quatre heures que j’suis attaché sur
Mes yeux s’habituent à la pénombre qui ce banc, gémit une sorte de mendiant dont la
stagne dans la cave, et je discerne à peu près main trépide, qui a la tête baissée, le dos rond,
cette rangée de personnages dont des bandages et tient son casque sur ses genoux comme une
et des emmaillotements tachent pâlement les sébile palpitante.
têtes et les membres.
– On attend d’être évacué, tu sais,
Éclopés, balafrés, difformes – immobiles ou m’apprend un gros blessé qui halète, transpire, a
agités – cramponnés sur cette espèce de barque, l’air de bouillir de toute sa masse ; sa
ils figurent, clouée là, une collection disparate moustache pend comme à moitié décollée par
de souffrances et de misères. l’humidité de sa face.
L’un d’eux, tout d’un coup, crie, se lève à Il présente deux larges yeux opaques, et on
demi, et se rassoit. Son voisin, dont la capote ne voit pas sa blessure.
est déchirée et la tête nue, le regarde et lui dit :
– C’est ça même, dit un autre. Tous les
– Quand tu te désoleras ! blessés de la brigade viennent se tasser ici l’un
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 149

après l’autre, sans compter ceux d’ailleurs. Oui, tranchées. Dimanche matin, je survolais la ligne
regarde-moi ça : c’est ici, c’trou, la boîte aux de feu. Entre nos premières lignes, et leurs
ordures de toute la brigade. premières lignes, entre les bords extrêmes, entre
les franges des deux armées immenses qui sont
– J’suis gangrené, j’suis écrasé, j’suis en
là, l’une contre l’autre, à se regarder et à ne pas
morceaux à l’intérieur, psalmodiait un blessé
se voir, en attendant – il n’y a pas beaucoup de
qui, la tête dans ses mains, parlait entre ses
distance : des fois quarante mètres, des fois
doigts. Pourtant, jusqu’à la semaine dernière,
soixante. À moi, il me paraissait qu’il n’y avait
j’étais jeune et j’étais propre. On m’a changé :
qu’un pas, à cause de la hauteur géante où je
maintenant j’n’ai plus qu’un vieux sale corps
planais. Et voici que je distingue, chez les
tout défait à traîner.
Boches et chez nous, dans ces lignes parallèles
– Moi, dit un autre, hier j’avais vingt-six ans. qui semblaient se toucher, deux remuements
Et maintenant, quel âge j’ai ? pareils : une masse, un noyau animé et, autour,
Il essaye de lever pour qu’on la voie sa figure comme des grains de sable noirs éparpillés sur
branlante et flétrie, usée en une nuit, vidée de du sable gris. Ça ne bougeait guère ; ça n’avait
chair, avec les trous des joues et des orbites, et pas l’air d’une alerte ! Je suis descendu quelques
une flamme de veilleuse qui s’éteint dans l’œil tours pour comprendre.
huileux. » J’ai compris : c’était dimanche et c’étaient
– Ça m’fait mal ! dit, humblement, un être deux messes qui se célébraient sous mes yeux :
invisible. l’autel, le prêtre et le troupeau des types. Plus
je descendais, plus je voyais que ces deux
– Quand tu t’désoleras ! répète l’autre,
agitations étaient pareilles, si exactement
machinalement.
pareilles que ça avait l’air idiot. Une des
Il y eut un silence. L’aviateur s’écria : cérémonies – au choix – était le reflet de l’autre.
– Les officiants essayaient, des deux côtés, de Il me semblait que je voyais double. Je suis
se couvrir la voix. descendu encore ; on ne me tirait pas dessus.
Pourquoi ? Je n’en sais rien. Alors, j’ai entendu.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? fit le zouave J’ai entendu un murmure – un seul. Je ne
étonné. recueillais qu’une prière qui s’élevait en bloc,
– C’est-i’ qu’tu déménages, mon pauv’ qu’un seul bruit de cantique qui montait au ciel
vieux ? demanda un chasseur blessé à la main, en passant par moi. J’allais et venais dans
un bras lié au corps, en quittant un instant des l’espace pour écouter ce vague mélange de
yeux sa main momifiée pour considérer chants qui étaient l’un contre l’autre, mais qui
l’aviateur. se mêlaient tout de même – et plus ils
essayaient de se surmonter l’un l’autre, plus ils
Celui-ci avait les regards perdus, et essayait
s’unissaient dans les hauteurs du ciel où je me
de traduire un mystérieux tableau que partout il
trouvais suspendu.
portait devant ses yeux.
» J’ai reçu des shrapnells au moment ou, très
– D’en haut, du ciel, on ne voit pas grand-
bas, je distinguais les deux cris terrestres dont
chose, vous savez. Dans les carrés des champs et
était fait leur cri : « Gott mit uns ! » et « Dieu
les petits tas de villages, les chemins font
est avec nous ! » et je me suis renvolé. »
comme du fil blanc. On découvre aussi certains
filaments creux qui ont l’air d’avoir été tracés Le jeune homme hocha sa tête couverte de
par la pointe d’une épingle qui écorcherait du linges. Il était comme affolé par ce souvenir.
sable fin. Ces réseaux qui festonnent la plaine – Je me suis dit, à ce moment : « Je suis
d’un trait régulièrement tremblé, c’est les fou ! »
150 Les classiques du matérialisme dialectique 150

– C’est la vérité des choses qu’est folle, dit le – Mais aussi, gronda tout d’un coup
zouave. l’aviateur qui s’acharnait à poursuivre le mot de
la gigantesque énigme, à quoi pense-t-il, ce
Les yeux luisants de délire, le narrateur
Dieu, de laisser croire comme ça qu’il est avec
tâchait de rendre la grande impression
tout le monde ? Pourquoi nous laisse-t-il tous,
émouvante qui l’assiégeait et contre laquelle il
tous, crier côte à côte comme des dératés et des
se débattait.
brutes : « Dieu est avec nous ! » « Non, pas du
– Non ! mais quoi ! fit-il. Figurez-vous ces tout, vous faites erreur, Dieu est avec nous ! »
deux masses identiques qui hurlent des choses
Un gémissement s’éleva d’un brancard, et
identiques et pourtant contraires, ces cris
pendant un instant voleta tout seul dans le
ennemis qui ont la même forme. Qu’est-ce que le
silence, comme si c’était une réponse.
bon Dieu doit dire, en somme ? Je sais bien
qu’il sait tout ; mais, même sachant tout, il ne ⁂
doit pas savoir quoi faire.
– Moi, dit alors une voix de douleur, je ne
– Quelle histoire ! cria le zouave. crois pas en Dieu. Je sais qu’il n’existe pas – à
cause de la souffrance. On pourra nous raconter
– I’ s’fout bien de nous, va, t’en fais pas.
les boniments qu’on voudra, et ajuster là-dessus
– Et pis, qu’est-ce que ça a de rigolo, tout tous les mots qu’on trouvera, et qu’on inventera
ça ? Les coups de fusil parlent bien la même : toute cette souffrance innocente qui sortirait
langue, pas, et ça n’empêche pas les peuples de d’un Dieu parfait, c’est un sacré bourrage de
s’engueuler avec, et comment ! crâne.
– Oui, dit l’aviateur, mais il n’y a qu’un seul – Moi, reprend un autre des hommes du
Dieu. Ce n’est pas le départ des prières que je banc, je ne crois pas en Dieu, à cause du froid.
ne comprends pas, c’est leur arrivée. J’ai vu des hommes dev’nir des cadavres p’tit à
La conversation tomba. p’tit, simplement par le froid. S’il y avait un
Dieu de bonté, il y aurait pas le froid. Y a pas à
– Y a un tas de blessés étendus, là-dedans,
sortir de là.
me montra l’homme aux yeux dépolis. Je me
demande, oui, je m’demande comment on a fait – Pour croire en Dieu, il faudrait qu’il n’y ait
pour les descendre là. Ça a dû être terrible, leur rien de c’qu’y a. Alors, pas, on est loin de
dégringolade jusqu’ici. compte !

Deux coloniaux, durs et maigres, qui se Plusieurs mutilés, en même temps, sans se
soutenaient comme deux ivrognes, arrivèrent, voir, communient dans un hochement de tête de
butèrent contre nous, et reculèrent, cherchant négation.
par terre une place où tomber. – Vous avez raison, dit un autre, vous avez
– Ma vieille, achevait de raconter l’un, d’un raison.
organe enroué, dans c’boyau que j’te dis, on est Ces hommes en débris, ces vaincus isolés et
resté trois jours sans ravitaillement, trois jours épars dans la victoire, ont un commencement de
pleins sans rien, rien. Que veux-tu, on buvait révélation. Il y a, dans la tragédie des
son urine, mais c’était pas ça. événements, des minutes où les hommes sont
L’autre, en réponse, expliqua qu’autrefois il non seulement sincères, mais véridiques, et où
avait eu le choléra : on voit la vérité sur eux, face à face.

– Ah ! c’est une sale affaire, ça : de la fièvre, – Moi, fit un nouvel interlocuteur, si je n’y
des vomissements, des coliques : mon vieux, j’en crois pas, c’est…
étais malade ! Une quinte de toux terrible continua
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 151

affreusement la phrase. Quand il s’arrêta de Le voici dans la grisaille, qui tourne une
tousser, les joues violettes, mouillé de larmes, bande de toile autour du crâne d’un bonhomme
oppressé, on lui demanda : tout petit, presque debout, porteur de cheveux
hérissés et d’une barbe soufflée en avant, et qui,
– Par où c’que t’es blessé, toi ?
les bras ballants, se laisse faire en silence.
– J’suis pas blessé, j’suis malade.
Mais l’infirmier l’abandonne, regarde à terre
– Oh alors ! dit-on, d’un accent qui et s’exclame avec retentissement :
signifiait : tu n’es pas intéressant.
– Qu’est-ce que c’est que d’ça ? Eh, dis donc,
Il le comprit et fit valoir sa maladie : l’ami, t’es pas des fois maboule ? En voilà des
– J’suis foutu. J’crache le sang. J’ai pas manières, de s’coucher sur un blessé !
d’forces ; et, tu sais, ça r’vient pas quand ça Et sa main volumineuse secoue un corps, et il
s’en va par là. dégage, non sans souffler et sacrer, un second
– Ah, ah, murmurèrent les camarades, corps flasque sur lequel le premier s’était étendu
indécis, mais convaincus malgré tout de comme sur un matelas – tandis que le nabot au
l’infériorité des maladies civiles sur les blessures. bandage, aussitôt laissé libre, sans mot dire,
porte les mains à sa tête et essaie à nouveau
Résigné, il baissa la tête et répéta tout bas,
d’ôter le pansement qui lui enserre le crâne.
pour lui-même :
… Une bousculade, des cris : des ombres,
– J’peux pus marcher, où veux-tu que
perceptibles sur un fond lumineux, paraissent
j’aille ?
extravaguer dans l’ombre de la crypte. Ils sont
⁂ plusieurs, éclairés par une bougie autour d’un
Dans le gouffre horizontal qui, de brancard blessé, et, secoués, le maintiennent à grand-
en brancard, s’allonge en se rapetissant, à perte peine sur son brancard. C’est un homme qui n’a
de vue, jusqu’au blême orifice de jour, dans ce plus de pieds. Il porte aux jambes des
vestibule désordonné où çà et là clignotent de pansements terribles, avec des garrots pour
pauvres flammes de chandelles qui rougeoient et réfréner l’hémorragie. Ses moignons ont saigné
paraissent fiévreuses, et où se jettent de temps dans les bandelettes de toile et il semble avoir
en temps des ailes d’ombres, un remous s’élève des culottes rouges. Il a une figure de diable,
on ne sait pourquoi. On voit s’agiter le bric-à- luisante et sombre, et il délire. On pèse sur ses
brac des membres et des têtes, on entend des épaules et ses genoux : cet homme qui a les
appels et des plaintes se réveiller l’un l’autre, et pieds coupés veut sauter hors du brancard pour
se propager, tels des spectres invisibles. Les s’en aller.
corps étendus ondulent, se replient, se – Laissez-moi partir ! râle-t-il d’une voix que
retournent. la colère et l’essoufflement font chevroter –
Je distingue, dans cette espèce de bouge, au basse avec de soudaines sonorités comme une
sein de cette houle de captifs, dégradés et punis trompette dont on voudrait sonner trop
par la douleur, la masse épaisse d’un infirmier doucement. Bon Dieu, laissez-moi m’barrer, que
dont les lourdes épaules tanguent comme un sac j’vous dis. Han !… Non, mais vous n’pensez pas
porté transversalement, et dont la voix de que j’vas rester ici ! Allons, dégagez, ou je vous
stentor se répercute au galop dans la cave : saute sur les pattes !

– T’as encore touché à ton bandage, enfant Il se contracte et se détend si violemment


d’veau, verminard ! tonitrue-t-il. J’vas te qu’il fait aller et venir ceux qui tentent de
l’refaire parce que c’est toi, mon coco, mais, si l’immobiliser par leur poids cramponné, et on
tu y r’touches, tu verras ce que je te ferai ! voit zigzaguer la bougie tenue par un homme à
152 Les classiques du matérialisme dialectique 152

genoux qui, de l’autre bras, ceinture le fou dans le pauvre rayon enterré là. Tu parles d’un
tronqué ; et celui-ci crie si fort qu’il réveille rata. Tiens, v’là l’curé qui décroche tout ce qui,
ceux qui dorment, secoue l’assoupissement des d’eux, a sauté en l’air.
autres. De toutes parts, on se tourne de son
Le vaste sergent infirmier, en gilet de chasse
côté, on se soulève à moitié, on prête l’oreille à
marron, ce qui lui donne un torse de gorille, ôte
ces incohérentes lamentations qui finissent
des boyaux et des viscères qui pendent,
cependant par s’éteindre dans le noir. Au même
entortillés autour des poutres de la charpente
moment, dans un autre coin, deux blessés
défoncée. Il se sert pour cela d’un fusil muni de
couchés, crucifiés par terre, s’invectivent, et on
sa baïonnette, car on n’a pu trouver de bâton
est obligé d’en emporter un pour rompre ce
assez long, et ce gros géant, chauve, barbu et
colloque forcené.
poussif, manie l’arme gauchement. Il a une
Je m’éloigne, vers le point où la lumière du physionomie douce, débonnaire et malheureuse,
dehors pénètre parmi les poutres enchevêtrées et tout en tâchant d’attraper dans les coins des
comme à travers une grille abîmée. J’enjambe débris d’intestins, marmotte d’un air consterné
l’interminable série de brancards qui occupent un chapelet de « Oh ! » semblables à des
toute la largeur de cette allée souterraine, basse soupirs. Ses yeux sont masqués par des lunettes
et étranglée, où j’étouffe. Les formes humaines bleues ; son souffle est bruyant ; il a un crâne
qui y sont abattues sur les brancards, ne de faibles dimensions et l’énorme grosseur de
bougent plus guère à présent, sous les feux son cou a une forme conique.
follets des chandelles, et stagnent dans leurs
À le voir ainsi piquer et dépendre en l’air des
geignements sourds et leurs râles.
bandes d’entrailles et des loques de chair, les
Sur le bord d’un brancard un homme s’est pieds dans les décombres hérissés, à l’extrémité
assis, appuyé contre le mur ; et, au milieu de du long cul-de-sac gémissant, on dirait un
l’ombre de ses vêtements entrouverts, arrachés, boucher occupé à quelque besogne diabolique.
apparaît une blanche poitrine émaciée de
Mais je me suis laissé choir dans un coin, les
martyr. Sa tête, toute penchée en arrière, est
yeux à demi fermés, ne voyant presque plus le
voilée par l’ombre ; mais on aperçoit le
spectacle qui gît, palpite et tombe autour de
battement de son cœur.
moi.
Le jour qui, goutte à goutte, filtre au bout,
Je perçois confusément des fragments de
provient d’un éboulement : plusieurs obus,
phrases. Toujours l’affreuse monotonie des
tombés à la même place, ont fini par crever
histoires de blessures :
l’épais toit de terre du poste de secours.
– Nom de Dieu ! À c’t’endroit-là, je crois
Ici, quelques reflets blancs plaquent le bleu
bien que les balles elles se touchaient toutes…
des capotes, aux épaules et le long des plis. On
voit se presser vers ce débouché, pour goûter un – Il avait la tête traversée d’une tempe à
peu d’air pâle, se détacher de la nécropole, l’autre. On aurait pu y passer une ficelle.
comme des morts à demi réveillés, un troupeau – Il a fallu une heure pour que ces charognes-
d’hommes paralysés par les ténèbres en même là allongent leur tir et finissent de nous
temps que par la faiblesse. Au bout du noir, ce canarder…
coin se présente comme une échappée, une oasis
Plus près de moi, on bredouille à la fin d’un
où l’on peut se tenir debout, et où on est
récit :
effleuré angéliquement par la lumière du ciel.
– Quand j’dors, j’rêve, et il me semble que je
– Y avait là des bonshommes qu’ont été
le retue !
étripés quand les obus ont radiné, me dit
quelqu’un qui attendait, la bouche entrouverte D’autres évocations bourdonnent parmi les
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 153

blessés inhumés là, et c’est le ronron des Celui-ci reprend alors :


innombrables rouages d’une machine qui tourne,
– Écoute, Dominique, t’as eu une mauvaise
tourne…
vie. Tu picolais et t’avais l’vin mauvais. T’as un
Et j’entends celui qui, là-bas, de son banc, sale casier judiciaire.
répète : « Quand tu te désoleras ! », sur tous les
– J’peux pas dire que c’est pas vrai puisque
tons, impérieux ou piteux, tantôt comme un
c’est vrai, dit l’autre. Mais qu’est-ce que ça peut
prophète, tantôt comme un naufragé, et scande
t’faire ?
de son cri cet ensemble de voix étouffées et
plaintives qui essayent de chanter – T’auras encore une mauvaise vie après la
effroyablement leur douleur. guerre, forcément, et pis t’auras des ennuis pour
l’affaire du tonnelier.
Quelqu’un s’avance en tâtant le mur, avec un
bâton, aveugle, et arrive à moi. C’est Farfadet ! L’autre, sauvage, devient agressif :
Je l’appelle. Il se tourne à peu près vers moi, et – La ferme ! Qu’est-ce que ça peut t’foutre ?
me dit qu’il a un œil abîmé. L’autre œil aussi
– Moi, j’ai pas plus d’famille que toi.
est bandé. Je lui donne ma place, et je le fais
Personne, que Louise — qui n’est pas d’ma
asseoir en le tenant par les épaules. Il se laisse
famille vu qu’on n’est pas mariés. Moi, j’ai pas
faire et, assis à la base du mur, attend
d’condamnations en dehors de quéqu’ bricoles
patiemment avec sa résignation d’employé,
militaires. Y a rien sur mon nom.
comme dans une salle d’attente.
– Et pis après ? j’m’en fous.
Je m’échoue un peu plus loin, dans un vide.
Là, deux hommes étendus se parlent bas ; ils – J’vas te dire : prends mon nom. Prends-le,
sont si près de moi que je les entends sans les j’te l’donne : pisqu’on n’a pas d’famille ni l’un
écouter. Ce sont deux soldats de la légion ni l’autre.
étrangère, au casque et à la capote jaune – Ton nom ?
sombre.
– Tu t’appelleras Léonard Carlotti, voilà
– C’est pas la peine de bonimenter, gouaille tout. C’est pas une affaire. Qu’est-ce que ça
l’un d’eux. J’vas y rester, à cette fois-ci. C’est peut t’fiche ? Du coup, tu n’auras pus
couru : j’ai l’intestin traversé. Si j’étais dans un d’condamnation. Tu ne s’ras pas traqué, et tu
hôpitau, dans une ville, on m’opérerait à temps pourras être heureux comme je l’aurais été si
et ça pourrait coller. Mais ici ! C’est hier que c’te balle ne m’avait pas traversé le magasin.
j’ai été attigé. On est à deux ou trois heures de
la route de Béthune, pas, et d’la route, y a – Ah ! merde alors, dit l’autre, tu f’rais ça ?
combien d’heures, dis voir, pour une ambulance Ça, ben, mon vieux, ça m’dépasse !
où on peut opérer ? Et pis, quand nous – Prends-le. Il est là dans mon livret, dans
ramassera-t-on ? C’est d’la faute à personne, tu ma capote. Allons, prends, et passe-moi l’tien,
m’entends, mais faut voir c’qui est. Oh ! de ce d’livret – que j’emporte tout ça avec moi ! Tu
moment-ci, j’sais bien, ça ne va pas plus mal pourras vivre où tu voudras, sauf chez moi où
que ça. Seul’ment, voilà, c’est forcé de n’pas on m’connaît un peu, à Longueville, en Tunisie.
durer, pisque j’ai un trou tout du long dans Tu t’rappelleras et pis, c’est écrit. Faudra le
l’paquet de mes boyaux. Toi, ta patte se lire, c’livret. Moi, je l’dirai à personne : pour
r’mettra, ou on t’en r’mettra une autre. Moi, que ça réussisse, ces coups-là, il faut motus
j’vais mourir. absolu.
– Ah ! dit l’autre, convaincu par la logique Il se recueille, puis il dit avec un
de son interlocuteur. frémissement :
154 Les classiques du matérialisme dialectique 154

– Je l’dîrai peut-êt’ tout de même à Louise, Sa bouche et le bas de sa figure sont entourés
pour qu’elle trouve que j’ai bien fait et qu’elle bientôt d’un nuage de bulles roses. On lui place
pense mieux à moi – quand je lui écrirai pour la tête sur un sac à pansements. Ce sac est
lui dire adieu. aussitôt imbibé de sang. Un infirmier crie que ça
va gâter les paquets de pansements, dont on a
Mais il se ravise et secoue la tête dans un
besoin. On cherche sur quoi mettre cette tête
effort sublime :
qui produit sans arrêt de l’écume légère et
– Non, j’y dirai pas, même à elle. J’sais bien teintée. On ne trouve qu’un pain, qu’on glisse
que c’est elle, mais les femmes sont si bavardes ! sous les cheveux spongieux.
L’autre le regarde et répète : Tandis qu’on prend la main du sergent,
– Ah ! nom de Dieu ! qu’on l’interroge, lui ne fait que baver de
nouvelles bulles qui s’amoncellent et on voit sa
Sans être remarqué par les deux hommes, j’ai
grosse tête, noire de barbe, à travers ce nuage
quitté le drame qui se déchaîne à l’étroit dans
rose. Horizontal, il semble un monstre marin qui
ce lamentable coin tout bousculé par le passage
souffle, et la transparente mousse s’amasse et
et le vacarme.
couvre jusqu’à ses gros yeux troubles, nus de
J’effleure la conversation calmée, leurs lunettes.
convalescente, de deux pauvres hères :
Puis il râle. Il a un râle d’enfant, et il meurt
– Ah ! mon vieux, c’goût qu’il a pour sa en remuant la tête de droite et de gauche,
vigne ! Tu trouv’rais pas rien entre chaque comme s’il essayait très doucement de dire non.
pied…
Je regarde cette énorme masse immobilisée,
– C’petiot, c’tout petiot, quand j’sortais avec et je songe que cet homme était bon. Il avait un
lui et que j’y tenais sa p’tite pogne, je m’faisais cœur pur et sensible. Et combien je me reproche
l’effet de tenir le p’tit cou tiède d’une de l’avoir quelquefois malmené à propos de
hirondelle, tu sais ? l’étroitesse naïve de ses idées et d’une certaine
Et à côté de cette sentimentalité qui s’avoue, indiscrétion ecclésiastique qu’il apportait en
voici, en passant, toute une mentalité qui se tout ! Et comme je suis heureux parmi cette
révèle : détresse – oui, heureux à en frissonner de joie –
de m’être retenu, un jour qu’il lisait de côté une
– Le 547e, si je l’connais ! Plutôt. Écoute : lettre que j’écrivais, de lui adresser des paroles
c’est un drôle de régiment. Là d’dans, t’as un irritées qui l’auraient injustement blessé ! Je me
poilu qui s’appelle Petitjean, et un autre rappelle la fois où il m’a tant exaspéré avec son
Petitpierre, et un autre Petitlouis… Mon vieux, explication sur la Sainte-Vierge et la France. Il
c’est tel que j’te dis. V’là c’que c’est qu’ce me paraissait impossible qu’il émit sincèrement
régiment-là. ces idées-là. Pourquoi n’aurait-il pas été
Tandis que je commence à me frayer un sincère ? Est-ce qu’il n’était pas bien réellement
passage pour sortir du bas-fond, il se produit là- tué aujourd’hui ? Je me rappelle aussi certains
bas un grand bruit de chute et un concert traits de dévouement, de patience obligeante de
d’exclamations. ce gros homme dépaysé dans la guerre comme
dans la vie – et le reste n’est que détails. Ses
C’est le sergent infirmier qui est tombé. Par
idées elles-mêmes ne sont que des détails à côté
la brèche qu’il déblayait de ses débris mous et
de son cœur, qui est là, par terre, en ruines,
sanglants, une balle lui est arrivée dans la
dans ce coin de géhenne. Cet homme dont tout
gorge. Il s’est étalé par terre, de tout son long.
me séparait, avec quelle force je l’ai regretté !
Il roule de gros yeux abasourdis et il souffle de
l’écume. … C’est alors que le tonnerre est entré : nous
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 155

avons été lancés violemment les uns sur les le reste – impotents, estropiés, remuent, se
autres par le secouement effroyable du sol et des coulent, rampent, se faufilent dans les coins,
murs. Ce fut comme si la terre qui nous prenant des formes de taupes, de pauvres bêtes
surplombait s’était effondrée et jetée sur nous. vulnérables que pourchasse la meute
Un pan de l’armature de poutres s’écroula, épouvantable des obus.
élargissant le trou qui crevait le souterrain. Un
Le bombardement se ralentit, s’arrête, dans
autre choc : un autre pan, pulvérisé, s’anéantit
un nuage de fumée retentissante encore des
en rugissant. Le cadavre du gros sergent
fracas, dans un grisou palpitant et brûlant. Je
infirmier roula comme un tronc d’arbre contre le
sors par la brèche : j’arrive, tout enveloppé,
mur. Toute la charpente en longueur du caveau,
tout ligoté encore de rumeur désespérée, sous le
ces épaisses vertèbres noires, craquèrent à nous
ciel libre, dans la terre molle où sont noyés des
casser les oreilles, et tous les prisonniers de ce
madriers parmi lesquels les jambes
cachot firent entendre en même temps une
s’enchevêtrent. Je m’accroche à des épaves ;
exclamation d’horreur.
voici le talus du boyau. Au moment où je plonge
D’autres explosions résonnent coup sur coup dans les boyaux, je les vois, au loin, toujours
et nous poussent dans tous les sens. Le mouvants et sombres, toujours emplis par la
bombardement déchiquette et dévore l’asile de foule qui, débordant des tranchées, s’écoule sans
secours, le transperce et le rapetisse. Tandis que fin vers les postes de secours. Pendant des jours,
cette tombée sifflante d’obus martèle et écrase à pendant des nuits, on y verra rouler et confluer
coups de foudre l’extrémité béante du poste, la les longs ruisseaux d’hommes arrachés des
lumière du jour y fait irruption par les champs de bataille, de la plaine qui a des
déchirures. On voit apparaître plus précises et entrailles, et qui saigne et pourrit là-bas, à
plus surnaturelles – les figures enflammées ou l’infini.
empreintes d’une pâleur mortelle, les yeux qui
s’éteignent dans l’agonie ou s’allument dans la 22. La Virée
fièvre, les corps empaquetés de blanc, rapiécés,
Ayant suivi le boulevard de la République
les monstrueux bandages. Tout cela, qui se
puis l’avenue Gambetta, nous débouchons sur la
cachait, remonte au jour. Hagards, clignotants,
place du Commerce. Les clous de nos souliers
tordus, en face de cette inondation de mitraille
cirés sonnent sur les pavés de la ville. Il fait
et de charbon qu’accompagnent des ouragans de
beau. Le ciel ensoleillé miroite et brille comme à
clarté, les blessés se lèvent, s’éparpillent,
travers les verrières d’une serre, et fait étinceler
cherchent à fuir. Toute cette population effarée
les devantures de la place. Nos capotes bien
roule par paquets compacts, à travers la galerie
brossées ont leurs pans abaissés et, comme ils
basse, comme dans la cale tanguante d’un grand
sont relevés d’habitude, on voit se dessiner, sur
bateau qui se brise.
ces pans flottants, deux carrés, où le drap est
L’aviateur, dressé le plus qu’il peut, la nuque plus bleu.
à la voûte, agite ses bras, appelle Dieu et lui
Notre bande flâneuse s’arrête un instant, et
demande comment il s’appelle, quel est son vrai
hésite, devant le café de la Sous-Préfecture,
nom. On voit se jeter sur les autres, renversé
appelé aussi le Grand-Café.
par le vent, celui qui, débraillé, les vêtements
ouverts ainsi qu’une large plaie, montre son – On a le droit d’entrer ! dit Volpatte.
cœur comme le Christ. La capote du crieur
monotone qui répète : « Quand tu te désoleras !
», se révèle toute verte, d’un vert vif, à cause de
l’acide picrique dégagé, sans doute, par
l’explosion qui a ébranlé son cerveau. D’autres –
156 Les classiques du matérialisme dialectique 156

– Il y a trop d’officiers là-dedans, repartit luisant, il constate que la ville abonde en


Blaire qui, haussant sa figure par-dessus le élément féminin :
rideau de guipure qui habille l’établissement, a
– Mon vieux, il y a d’la fesse !
risqué un coup d’œil dans la glace, entre les
lettres d’or. Tout à l’heure, Paradis a dû vaincre une
certaine timidité pour s’approcher d’un groupe
– Et pis, dit Paradis, on n’a pas encore assez
de gâteaux luxueusement logés, les toucher et en
vu.
manger ; et on est obligé à chaque instant de
On se remet en marche et les simples soldats stationner au milieu du trottoir pour attendre
que nous sommes passent en revue les riches Blaire, attiré et retenu par les étalages où sont
boutiques qui font cercle sur la place : les exposés des vareuses et des képis de fantaisie,
magasins de nouveautés, les papeteries, les des cravates de coutil bleu tendre, des
pharmacies, et, tel un uniforme constellé de brodequins rouges et brillants comme de
général, la vitrine du bijoutier. On a sorti ses l’acajou. Blaire a atteint le point culminant de
sourires comme un ornement. On est exempt de sa transformation. Lui qui détenait le record de
tout travail jusqu’au soir, on est libres, on est la négligence et de la noirceur, il est
propriétaires de son temps. Les jambes font un certainement le plus soigné de nous tous,
pas doux et reposant ; les mains, vides, surtout depuis la complication de son râtelier
ballantes, se promènent, elles aussi, de long en cassé dans l’attaque et refait. Il affecte une
large. allure dégagée.
– Y a pas à dire, on profite de ce repos-là, – Il a l’air jeune et juvénile, dit Marthereau.
remarque Paradis.
Nous nous trouvons tout à coup face à face
Cette ville qui s’ouvre devant nos pas est avec une créature édentée qui sourit jusqu’au
largement impressionnante. On y prend contact fond de la gorge… Quelques cheveux noirs se
avec la vie, la vie populeuse, la vie de l’arrière, hérissent autour de son chapeau. Sa figure aux
la vie normale. Si souvent nous avons cru que, grands traits ingrats, criblée de petite vérole,
de là-bas, nous n’arriverions jamais jusqu’ici ! semble une de ces faces mal peintes sur la toile
à gros grains d’une baraque foraine.
On voit des messieurs, des dames, des
couples encombrés d’enfants, des officiers – Elle est belle, dit Volpatte.
anglais, des aviateurs reconnaissables de loin à
Marthereau, à qui elle a souri, est muet de
leur élégance svelte et à leurs décorations, et des
saisissement.
soldats qui promènent leurs habits grattés et
leur peau frottée, l’unique bijou de leur plaque Ainsi devisent les poilus placés tout d’un
d’identité gravée scintillant au soleil sur leur coup dans l’enchantement d’une ville. Ils
capote, et se hasardent, avec soin, dans le beau jouissent de mieux en mieux du beau décor net
décor nettoyé de tout cauchemar. et invraisemblablement propre. Ils reprennent
possession de la vie calme et paisible, de l’idée
Nous poussons des exclamations comme font
du confort et même du bonheur pour qui les
ceux qui viennent de bien loin.
maisons, en somme, ont été faites.
– Tu parles d’une foule ! s’émerveille Tirette.
– On s’habituerait bien à ça, tu sais, mon
– Ah ! c’est une riche ville ! dit Blaire. vieux, après tout !
Une ouvrière passe et nous regarde. Cependant le public se masse autour d’une
devanture où un marchand de confections a
Volpatte me donne un coup de coude, l’avale
réalisé, à l’aide de mannequins de bois et de
des yeux, le cou tendu, puis me montre plus loin
cire, un groupe ridicule :
deux autres femmes qui s’approchent ; et, l’œil
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 157

Sur un sol semé de petits cailloux comme ça, quoi !


celui d’un aquarium, un Allemand à genoux
– Mais oui, quoi !
dans un complet neuf dont les plis sont
marqués, et qui est même ponctué d’une croix Et ce fut, ce jour-là, leur première parole de
de fer en carton, tend ses deux mains de bois reniement.
rose à un officier français dont la perruque frisée ⁂
sert de coussin à un képi d’enfant, dont les joues
On entre dans le Café de l’Industrie et des
se bombent, incarnadines, et dont l’œil de bébé
Fleurs.
incassable regarde ailleurs. À côté des deux
personnages gît un fusil emprunté à quelque Un chemin en sparterie habille le milieu du
panoplie d’une boutique de jouets. Un écriteau parquet. On voit, peints le long des murs, le
indique le titre de la composition animée : « long des montants carrés qui soutiennent le
Kamarad ! » plafond et sur le devant du comptoir, des
volubilis violets, de grands pavots groseille et
– Ah ! ben zut, alors !…
des roses comme des choux rouges.
Devant cette construction puérile, la seule
– Y a pas à dire, on a du goût en France, fait
chose rappelant ici l’immense guerre qui sévit
Tirette.
quelque part sous le ciel, nous haussons les
épaules, nous commençons à rire jaune, – Il en fallu un paquet de patience, pour faire
offusqués et blessés à vif dans nos souvenirs ça, constate Blaire à la vue de ces fioritures
frais ; Tirette se recueille et se prépare à lancer versicolores.
quelque insultant sarcasme ; mais cette – Dans ces établissements-là, ajoute
protestation tarde à éclore dans son esprit à Volpatte, c’est pas seulement le plaisir de
cause de notre transplantation totale, et de boire !
l’étonnement d’être ailleurs.
Paradis nous apprend qu’il a l’habitude des
Or, une dame très élégante, qui froufroute, cafés. Il a souvent, jadis, hanté, le dimanche,
rayonne de soie violette et noire, et est des cafés aussi beaux et même plus beaux que
enveloppée de parfums, avise notre groupe et, celui-là. Seulement, il y a longtemps et il avait,
avançant sa petite main gantée, elle touche la explique-t-il, perdu le goût qu’ils ont. Il désigne
manche de Volpatte puis l’épaule de Blaire. une petite fontaine en émail décoré de fleurs et
Ceux-ci s’immobilisent instantanément, médusés pendue au mur.
par le contact direct de cette fée.
– Y a d’quoi se laver les mains.
– Dites-moi, vous, messieurs, qui êtes de
vrais soldats du front, vous avez vu cela dans On se dirige, poliment, vers la fontaine.
les tranchées, n’est-ce pas ? Volpatte fait signe à Paradis d’ouvrir le
robinet :
– Euh…, oui… oui…, répondent, énormément
intimidés, et flattés jusqu’au cœur, les deux – Fais marcher l’système baveux.
pauvres hommes. Puis, tous les cinq, nous gagnons la salle déjà
– Ah !… tu vois ! Et ils en viennent, eux ! garnie, dans son pourtour, de consommateurs, et
murmure-t-on dans la foule. nous nous installons à une table.

Quand nous nous retrouvons entre nous, sur – Ce s’ra cinq vermouth-cassis, pas ?
les dalles parfaites du trottoir, Volpatte et – On s’rhabituerait bien, après tout, répète-t-
Blaire se regardent. Ils hochent la tête. on.
– Après tout, dit Volpatte, c’est à peu près
158 Les classiques du matérialisme dialectique 158

Des civils se déplacent et viennent dans notre peut pas retenir et qui crient : « Vive la
entourage. On dit à demi-voix : France ! » ou bien qui meurent en riant !… Ah !
nous autres, nous ne sommes pas à l’honneur
– Ils ont tous la croix de guerre, Adolphe, tu
comme vous : mon mari est employé à la
vois…
Préfecture, et, en ce moment, il est en congé
– Ce sont de vrais poilus ! pour soigner ses rhumatismes.
Les camarades ont entendu. Ils ne conversent – J’aurais bien voulu être soldat, moi, dit le
plus entre eux qu’avec distraction, l’oreille monsieur, mais je n’ai pas de chance : mon chef
ailleurs, et, inconsciemment, se rengorgent. de bureau ne peut pas se passer de moi.
L’instant d’après, l’homme et la femme qui
émettaient ces commentaires, penchés vers nous,
Les gens vont et viennent, se coudoient,
les coudes sur le marbre blanc, nous
s’effacent l’un devant l’autre. Les garçons se
interrogent :
faufilent avec leurs fragiles et étincelants
– La vie des tranchées, c’est dur, n’est-ce pas fardeaux verts, rouges et jaune vif bordé de
? blanc. Les crissements de pas sur le parquet
– Euh… Oui… Ah ! dame, c’est pas rigolo sablé se mélangent aux interjections des
toujours… habitués qui se retrouvent, les uns debout, les
autres accoudés, aux bruits traînés sur le
– Quelle admirable résistance physique et
marbre des tables par les verres et les dominos…
morale vous avez ! Vous arrivez à vous faire à
Dans le fond, le choc des billes d’ivoire attire et
cette vie, n’est-ce pas ?
tasse un cercle de spectateurs d’où s’exhalent
– Mais oui, dame, on s’y fait, on s’y fait très des plaisanteries classiques.
bien…
– Chacun son métier, mon brave, dit dans la
– C’est tout de même une existence terrible figure de Tirette, à l’autre bout de la table, un
et des souffrances, murmure la dame en homme dont la physionomie est pavoisée de
feuilletant un journal illustré qui contient teintes puissantes. Vous êtes des héros. Nous,
quelques sinistres vues de terrains bouleversés. nous travaillons à la vie économique du pays.
On ne devrait pas publier ces choses-là, Adolphe C’est une lutte comme la vôtre. Je suis utile, je
!… Il y a la saleté, les poux, les corvées… Si ne dirai pas plus que vous, mais autant.
braves que vous soyez, vous devez être
Je vois Tirette – le loustic de l’escouade ! –
malheureux ?…
qui fait des yeux ronds parmi les nuages des
Volpatte, à qui elle s’adresse, rougit. Il a cigares, et je l’entends à peine dans le brouhaha,
honte de la misère d’où il sort et où il va qui répond, d’une voix humble et assommée :
rentrer. Il baisse la tête et il ment, sans peut-
– Oui, c’est vrai… Chacun son métier.
être se rendre compte de tout son mensonge :
Nous sommes partis furtivement.
– Non, après tout, on n’est pas malheureux…
C’est pas si terrible que ça, allez ! ⁂

La dame est de son avis : Quand nous quittons le Café des Fleurs, nous
ne parlons guère. Il nous semble que nous ne
– Je sais bien, dit-elle, qu’il y a des
savons plus parler. Une sorte de
compensations ! Ça doit être superbe, une
mécontentement crispe et enlaidit mes
charge, hein ? Toutes ces masses d’hommes qui
compagnons. Ils ont l’air de s’apercevoir que,
marchent comme à la fête ! Et le clairon qui
dans une circonstance capitale, ils n’ont pas fait
sonne dans la campagne : « Y a la goutte à
leur devoir.
boire là-haut ! » ; et les petits soldats qu’on ne
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 159

– Tout c’qu’i’ nous ont raconté dans leur hâtent dans l’assombrissement du reste du
patois, ces cornards-là ! grogne enfin Tirette monde, vers l’aurore de leur chambre, vers la
avec une rancune qui sort et se renforce à nuit de repos et de caresse.
mesure que nous nous retrouvons entre nous.
En passant tout près de la fenêtre
– On aurait dû s’saouler aujourd’hui !… entrouverte d’un rez-de-chaussée, nous avons vu
répond brutalement Paradis. la brise gonfler le rideau de dentelle et lui
donner la forme légère et douce d’une chemise…
On marche sans souffler mot. Puis au bout
d’un temps : L’avancée de la multitude nous refoule
comme des étrangers pauvres que nous sommes.
– C’est des moules, des sales moules, reprend
Tirette. Ils ont voulu nous en foutre plein la Nous errons sur les pavés de la rue, le long
vue, mais j’marche pas ! Si j’les r’vois, s’irrite-t- du crépuscule, qui commence à se dorer
il crescendo, j’saurai bien leur dire ! d’illuminations – dans les villes, la nuit se pare
de bijoux. Le spectacle de ce monde nous a
– On n’les reverra pas, fait Blaire.
enfin donné, sans que nous puissions nous en
– Dans huit jours, on s’ra p’t’êt’ crevés, dit défendre, la révélation de la grande réalité : une
Volpatte. Différence qui se dessine entre les êtres, une
Aux abords de la place, nous heurtons une Différence bien plus profonde et avec des fossés
cohue s’écoulant de l’Hôtel de Ville et d’un plus infranchissables que celle des races : la
autre monument public qui présente un fronton division nette, tranchée – et vraiment
et des colonnes de temple. C’est la sortie des irrémissible, celle-là – qu’il y a parmi la foule
bureaux : des civils de tous les genres et de tous d’un pays, entre ceux qui profitent et ceux qui
les âges, et des militaires vieux et jeunes qui, de peinent… ceux à qui on a demandé de tout
loin, sont habillés à peu près comme nous… sacrifier, tout, qui apportent jusqu’au bout leur
Mais, de près, s’avoue leur identité de cachés et nombre, leur force, et leur martyre, et sur
de déserteurs de la guerre à travers leurs lesquels marchent, avancent, sourient et
déguisements de soldats et leurs brisques. réussissent les autres.

Des femmes et des enfants les attendent, Quelques vêtements de deuil font tache dans
groupés comme de jolis bonheurs. Les la masse et communient avec nous, mais le reste
commerçants ferment leurs boutiques avec est en fête, non en deuil.
amour, souriant à la journée finie et au – Y a pas un seul pays, c’est pas vrai, dit
lendemain, exaltés par l’intense et perpétuel tout à coup Volpatte avec une précision
frisson de leurs bénéfices accrus, par le cliquetis singulière. Y en a deux. J’dis qu’on est séparés
grandissant de la caisse. Et ils sont restés en en deux pays étrangers : l’avant, tout là-bas, où
plein au cœur de leur foyer ; ils n’ont qu’à se il y a trop de malheureux, et l’arrière, ici, où il
baisser pour embrasser leurs enfants. On voit y a trop d’heureux.
briller aux premières étoiles de la rue tous ces
– Que veux-tu ! ça sert… L’en faut… C’est
gens riches qui s’enrichissent, tous ces gens
l’fond… Après…
tranquilles qui se tranquillisent chaque jour, et
qu’on sent pleins, malgré tout, d’une inavouable – Oui, j’sais bien, mais tout d’même, tout
prière. Tout cela rentre doucement, grâce au d’même, y en a trop, et pis i’s sont trop
soir, se case dans les maisons perfectionnées et heureux, et pis c’est toujours les mêmes, et pis y
les cafés où l’on vous sert. Des couples – des a pas d’raison…
jeunes femmes et des jeunes hommes, civils, ou
– Que veux-tu ! dit Tirette.
soldats, portant brodé sur leur col quelque
insigne de préservation – se forment, et se – Tant pis ! ajoute Blaire, plus simplement
160 Les classiques du matérialisme dialectique 160

encore. La file s’écoule, vers ce dépôt de matériel,


stagne à l’entrée et en repart, hérissée d’outils.
– Dans huit jours on s’ra p’t’êt’ crevés ! se
contente de répéter Volpatte, tandis qu’on s’en – Tout le monde y est ? Hue ! dit le caporal.
va, tête basse.
On dévale, on roule. On va vers l’avant, on
ne sait pas où. On ne sait rien, sinon que le ciel
23. La Corvée
et la terre vont se confondre dans un même
Le soir tombe sur la tranchée. Pendant toute abîme.
la journée, il s’est approché, invisible comme la ⁂
fatalité, et maintenant, il envahit les talus des
On sort de la tranchée déjà noircie comme un
longs fossés comme les lèvres d’une plaie infinie.
volcan éteint, et on se trouve sur la plaine dans
Au fond de la crevasse, depuis le matin, on a le crépuscule nu.
parlé, on a mangé, on a dormi, on a écrit. À
De grands nuages gris, pleins d’eau, pendent
l’arrivée du soir, un remous s’est propagé dans
du ciel. La plaine est grise, pâlement éclairée,
le trou sans bornes, secouant et unifiant le
avec de l’herbe bourbeuse et des balafres d’eau.
désordre inerte et les solitudes des hommes
De place à autre, des arbres dépouillés ne
éparpillés. C’est l’heure où l’on se dresse pour
montrent plus que des espèces de membres et
travailler.
des contorsions.
Volpatte et Tirette s’approchent ensemble.
On ne voit pas loin autour de soi, dans la
– Encore un jour de passé, un jour comme les fumée humide. D’ailleurs, on ne regarde que par
autres, dit Volpatte en regardant la nue qui se terre, la vase où l’on glisse.
fonce.
– Mince de bouillasse !
– T’en sais rien, not’ journée n’est pas finie,
À travers champs, on pétrît et on écrase une
répond Tirette.
pâte à consistance visqueuse qui s’étale et reflue
Une longue expérience du malheur lui a sans cesse devant les pas.
appris qu’il ne faut pas, là où nous sommes,
– D’la crème au chocolat… D’la crème au
préjuger même de l’humble avenir d’une soirée
moka !
banale et déjà entamée…
Sur les parties empierrées – les ex-routes
– Allons, rassemblement !
effacées, devenues stériles comme les champs –
On se réunit dans la lenteur distraite de la troupe en marche broie, à travers une couche
l’habitude. Chacun s’apporte avec son fusil, ses gluante, le silex qui se désagrège et crisse sous
cartouchières, son bidon, et sa musette garnie les semelles ferrées.
d’un morceau de pain. Volpatte mange encore,
– Tu dirais que tu marches sur du pain grillé
la joue pointue et palpitante. Paradis grognonne
avec du beurre dessus !
et claque des dents, le nez violâtre. Fouillade
traîne son fusil comme un balai. Marthereau Parfois, sur la pente d’une butte, c’est de
regarde puis remet dans sa poche un triste l’épaisse boue noire, profondément crevassée,
mouchoir bouchonné, empesé. comme il s’en accumule à l’entour des
abreuvoirs dans les villages. Dans les creux : des
Il fait froid, il bruine. Tout le monde
flasques, des mares, des étangs, dont les bords
grelotte.
irréguliers semblent en loques.
On entend psalmodier, là-bas :
Les quolibets des loustics qui, frais et neufs
– Deux pelles, une pioche, deux pelles, une au départ, criaient « coin, coin » quand il y
pioche… avait de l’eau, se raréfient, s’assombrissent. Peu
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 161

à peu, les loustics s’éteignent. La pluie se met à – Attention !


tomber dru. On l’entend. Le jour diminue,
Par terre, à droite, quelque chose s’étend.
l’espace embrouillé se rapetisse. Par terre, dans
C’est une rangée de morts. Instinctivement, en
l’eau, un reste de clarté jaune et livide se
passant, le pied l’évite et l’œil y fouille. On
vautre.
perçoit des semelles dressées, des gorges
⁂ tendues, le creux de vagues faces, des mains à
demi crispées en l’air au-dessus du fouillis noir.
À l’ouest se dessine une silhouette embuée de
moines sous la pluie. C’est une compagnie du Et nous allons, nous allons, sur ces champs
204, enveloppée de toiles de tentes. On voit, en encore blêmes et usés par les pas, sous le ciel où
passant, leurs faces hâves et déteintes, leurs nez des nuages se déploient, déchiquetés comme des
noirs, à ces grands loups mouillés. Puis on ne les linges à travers l’étendue noircissante qui
voit plus. semble s’être salie, depuis tant de jours, par le
long contact de tant de pauvre multitude
Nous suivons la piste qui est, au milieu des
humaine.
champs confusément herbeux, un champ
glaiseux rayé d’innombrables ornières parallèles,
labouré dans le même sens par les pieds et les
Puis on redescend dans les boyaux.
roues qui vont vers l’avant et qui vont vers
l’arrière. Ils sont en contre-bas. Pour les atteindre on
fait un large circuit, de sorte que ceux qui sont
On saute par-dessus des boyaux béants. Ce
à l’arrière-garde voient à une centaine de mètres
n’est pas toujours facile : les bords en
l’ensemble de la compagnie se déployer dans le
deviennent gluants, glissants, et des
crépuscule, petits bonshommes obscurs
éboulements les évasent. De plus, la fatigue
accrochés aux pentes, qui se suivent et
commence à nous peser sur les épaules. Des
s’égrènent, avec leur outil et leur fusil dressés de
véhicules nous croisent à grand bruit et à grand
chaque côté de leurs têtes, mince ligne
éclaboussement. Les avant-trains d’artillerie
insignifiante de suppliants qui s’enfoncent en
piaffent et nous aspergent de gerbes d’eau
levant les bras.
lourde. Les camions automobiles emportent des
espèces de roues liquides qui tournoient autour Ces boyaux, qui sont encore en deuxième
des roues et giclent dans le rayon de chaque ligne, sont peuplés. Au seuil de leurs abris où
tumultueuse roulotte. pend et bat une peau de bête, ou une toile grise,
des hommes accroupis, hirsutes, nous regardent
À mesure que la nuit s’accentue, les attelages
passer d’un œil atone, comme s’ils ne
secoués et d’où se soulèvent des encolures de
regardaient rien. Hors d’autres toiles, tirées
chevaux et les profils des cavaliers avec leurs
jusqu’au bas, sortent des pieds et des
manteaux flottants et leurs mousquetons en
ronflements.
bandoulière, se silhouettent d’une façon plus
fantastique sur les flots nuageux du ciel. À un – Nom de Dieu ! C’que c’est long !
moment, il y a un encombrement de caissons commence-t-on à grogner parmi les marcheurs.
d’artillerie. Ils s’arrêtent, piétinent, pendant Un remous, un refoulement.
qu’on passe. On entend un brouillement de cris
– Halte !
d’essieux, de voix, de disputes, d’ordres qui se
heurtent, et le grand bruit d’océan de la pluie. Il faut s’arrêter pour en laisser passer
On voit fumer, par-dessus une mêlée obscure, les d’autres. On s’amoncelle en vitupérant, sur les
croupes des chevaux et les manteaux des côtés fuyants de la tranchée. C’est une
cavaliers. compagnie de mitrailleurs avec ses étranges
fardeaux.
162 Les classiques du matérialisme dialectique 162

Ça n’en finit plus. Ces longues pauses sont plafond de ce couloir terreux qui nous absorbe,
harassantes. Les muscles commencent à tirer. Le quelques rais et trous de pâleur : les interstices
piétinement prolongé nous écrase. et les déchirures des planches du dessus ; des
filets d’eau en tombent par places,
À peine s’est-on remis en marche qu’il faut
abondamment, et, malgré les précautions
reculer jusqu’à un boyau de dégagement pour
tâtonnantes, on trébuche sur des
laisser passer la relève des téléphonistes. On
amoncellements de bois ; on heurte, de flanc, la
recule, comme un bétail malaisé.
vague présence verticale des madriers d’étai.
On repart plus lourdement.
L’atmosphère de cet interminable passage
– Attention au fil ! clos trépide sourdement : c’est la machine au
Le fil téléphonique ondoie au-dessus de la projecteur qui y est installée et devant laquelle
tranchée qu’il traverse par places entre deux on va passer.
piquets. Quand il n’est pas assez tendu et que Au bout d’un quart d’heure qu’on tâtonne,
sa courbe plonge dans le creux, il accroche les noyés là-dedans, quelqu’un, excédé d’ombre et
fusils des hommes qui passent, et les hommes d’eau, et las de se cogner à de l’inconnu,
pris se débattent, et déblatèrent contre les grogne :
téléphonistes qui ne savent jamais attacher leurs
– Tant pis, j’allume !
ficelles.
Une lampe électrique fait jaillir son point
Puis, comme l’enchevêtrement fléchissant des
éblouissant. Aussitôt, on entend hurler le
fils précieux augmente, on suspend le fusil à
sergent :
l’épaule la crosse en l’air, on porte les pelles tête
basse, et on avance en pliant les épaules. – Vingt dieux ! Quel est l’abruti
complètement qui allume ! T’es pas dingo ? Tu

n’vois donc pas qu’ça s’voit, galeux, à travers
Un soudain ralentissement s’impose à la l’parquet !
marche. On n’avance plus que pas à pas,
La lampe électrique, après avoir éveillé, dans
emboîtés les uns dans les autres. La tête de la
son cône lumineux, de sombres parois
colonne doit être engagée dans une passe
suintantes, rentre dans la nuit.
difficile.
– C’est rare que ça s’voit, gouaille l’homme,
On arrive à l’endroit : une déclivité du sol
on n’est pas en première ligne, tout de même !
mène à une fissure qui bée. C’est le Boyau
Couvert. Les autres ont disparu par cette espèce – Ah ! ça s’voît pas !…
de porte basse.
Et le sergent qui, inséré dans la file, continue
– Alors, faut entrer dans c’boudin ? à se porter en avant, et, on le devine, se
retourne en marchant, entreprend une
Chacun hésite avant de s’engloutir dans la
explication heurtée.
mince ténèbre souterraine. C’est la somme de
ces hésitations et de ces lenteurs qui se – Espèce d’nœud, bon Dieu d’acrobate…
répercute dans les tronçons d’arrière de la
Mais, soudain, il brame à nouveau :
colonne, en flottements, en engorgements avec
parfois des freinages brusques. – Encore un qui fume ! Sacré bordel !

Dès les premiers pas dans le Boyau Couvert, Il veut s’arrêter cette fois, mais il a beau se
une lourde obscurité nous tombe dessus et, un à cabrer et se cramponner en ahannant, il est
un, nous sépare. Une odeur de caveau moisi et obligé de suivre le mouvement, précipitamment,
de marécage nous pénètre. On distingue au et il est emporté avec les vociférations rentrées
qui le dévorent, tandis que la cigarette, cause de
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 163

sa fureur, disparaît en silence. Un projecteur arrête en ce moment sur nous


son grand bras articulé et féerique, qui se

promenait dans l’infini – et on découvre que
Le tapement saccadé de la machine l’emmêlement de poutres déracinées et
s’accentue, et une chaleur s’épaissit autour de enfoncées, et de charpentes cassées, est peuplé
nous. À mesure qu’on avance, l’air tassé du de soldats morts. Tout près de moi, une tête a
boyau en vibre de plus en plus. Bientôt, la été rattachée à un corps agenouillé, avec un
trépidation du moteur nous martèle les oreilles vague lien, et lui pend sur le dos : sur la joue
et nous secoue tout entiers. La chaleur une plaque noire dentelée de gouttes caillées. Un
augmente : c’est comme un souffle de bête qui autre corps entoure de ses bras un piquet et
nous vient à la face. Nous descendons vers n’est qu’à moitié tombé. Un autre, couché en
l’agitation de quelque infernale officine, par la cercle, déculotté par l’obus, montre son ventre
voie de cette fosse ensevelie, dont une rambleur et ses reins blafards. Un autre, étendu au bord
rouge sombre, où s’ébauchent nos massives du tas, laisse traîner sa main sur le passage.
ombres, courbées, commence à empourprer les Dans cet endroit où l’on ne passe que la nuit –
parois. car la tranchée, comblée là par l’éboulement, est
Dans un crescendo diabolique de vacarme, de inaccessible le jour – tout le monde marche sur
vent chaud et de lueurs, on roule vers la cette main. À la lumière du projecteur, je l’ai
fournaise. On est assourdis. On dirait bien vue, squelettique, usée – vague nageoire
maintenant que c’est le moteur qui se jette à atrophiée.
travers la galerie, à notre rencontre, comme une La pluie fait rage. Son bruit de ruissellement
motocyclette effrénée, et qui approche domine tout. C’est une désolation affreuse. On
vertigineusement avec son phare et son la sent sur la peau ; elle nous dénude. On
écrasement. s’engage dans le boyau découvert, tandis que la
On passe, à demi aveuglés, brûlés, devant le nuit et l’orage reprennent à eux seuls, et
foyer rouge et le moteur noir, dont le volant brassent cette mêlée de morts échoués et
ronfle comme l’ouragan. On a à peine le temps cramponnés sur ce carré de terre comme sur un
de voir là des remuements d’hommes. On ferme radeau.
les yeux, on est suffoqués au contact de cette Le vent glace sur nos figures les larmes de la
haleine incandescente et tapageuse. sueur. Il est près de minuit. Voilà six heures
Ensuite, le bruit et la chaleur s’acharnent en qu’on marche dans la pesanteur grandissante de
arrière de nous et s’affaiblissent… Et mon voisin la boue.
ronchonne dans sa barbe : C’est l’heure où, dans les théâtres de Paris,
– Et c’t’idiot-là qui disait qu’ma lampe, ça constellés de lustres et fleuris de lampes, emplis
s’voyait ! de fièvre luxueuse, de frémissements de toilettes,
de la chaleur des fêtes, une multitude encensée,
Voici l’air libre ! Le ciel est bleu très foncé,
rayonnante, parle, rit, sourit, applaudit,
de la couleur à peine délayée de la terre. La
s’épanouit, se sent doucement remuée par les
pluie donne de plus belle. On marche
émotions ingénieusement graduées que lui a
péniblement dans ces masses limoneuses. Tout
présentées la comédie, ou s’étale, satisfaite de la
le soulier s’enfonce et c’est une meurtrissure
splendeur et de la richesse des apothéoses
aiguë de fatigue pour retirer le pied chaque fois.
militaires qui bondent la scène du music-hall.
On n’y voit guère dans la nuit. On voit
cependant, à la sortie du trou, un désordre de
poutres qui se débattent dans la tranchée élargie – Arrivera-t-on ? Nom de Dieu, arrivera-t-on
: quelque abri démoli. jamais ?
164 Les classiques du matérialisme dialectique 164

Un geignement s’exhale de la longue théorie Chacun reprend en rechignant son fardeau…


qui cahote dans les fentes de la terre, portant le Mais un concert de malédictions et de jurons
fusil, portant la pelle ou la pioche sous l’averse s’élève du groupe qui s’est engagé dans la petite
sans fin. On marche ; on marche. La fatigue sape.
nous enivre et nous jette d’un côté, puis d’un
– C’est des feuillées !
autre : Alourdis et détrempés, nous frappons de
l’épaule la terre mouillée comme nous. Une odeur nauséabonde se dégage du boyau,
en décelant indiscutablement la nature. Ceux
– Halte !
qui étaient entrés là s’arrêtent, se butent,
– On est arrivés ? refusent d’avancer. On se tasse les uns sur les
autres, bloqués au seuil de ces latrines.
– Ah ben ouiche, arrivés !
– J’aime mieux aller par la plaine ! crie un
Pour le moment, une forte reculade se
homme.
dessine et nous entraîne, parmi laquelle une
rumeur court : Mais des éclairs déchirent la nue au-dessus
des talus, de tous les côtés, et le décor est si
– On s’est perdus.
empoignant à voir, de ce trou garni d’ombre
La vérité se fait jour dans la confusion de la grouillante, avec ces gerbes de flammes
horde errante : on a fait fausse route à quelque retentissantes qui le surplombent dans les
embranchement, et maintenant, c’est le diable hauteurs du ciel, que personne ne répond à la
pour retrouver la bonne voie. parole du fou.
Bien plus, le bruit arrive, de bouche en Bon gré, mal gré, il faut passer par là
bouche, que derrière nous est une compagnie en puisqu’on ne peut pas revenir en arrière.
armes qui monte aux lignes. Le chemin que nous
– En avant dans la merde ! crie le premier de
avons pris est bouché d’hommes. C’est
la bande.
l’embouteillage.
On s’y lance, étreints par le dégoût. La
Il faut, coûte que coûte, essayer de regagner
puanteur y devient intolérable. On marche dans
la tranchée qu’on a perdue et qui, paraît-il, est
l’ordure dont on sent, parmi la bourbe terreuse,
à notre gauche, en y filtrant par une sape
les fléchissements mous.
quelconque. L’énervement des hommes à bout
de forces éclate en gesticulations et en violentes Des balles sifflent.
récriminations. Ils se traînent, puis jettent leur
– Baissez la tête !
outil et restent là. Par places, il en est des
grappes compactes – on les entrevoit à la Comme le boyau est peu profond, on est
blancheur des fusées – qui se laissent tomber obligé de se courber très bas pour n’être pas tué
par terre. La troupe attend, éparpillée en et d’aller, en se pliant, vers le fouillis
longueur du sud au nord, sous la pluie d’excréments taché de papiers épars qu’on
impitoyable. piétine.

Le lieutenant qui conduit la marche et qui Enfin, on retombe dans le boyau qu’on a
nous a perdus arrive à se frayer un passage le quitté par erreur. On recommence à marcher.
long des hommes, cherchant une issue latérale. On marche toujours, on n’arrive jamais.
Un petit boyau s’ouvre, bas et étroit. Le ruisseau qui coule à présent au fond de la
– C’est par là qu’il faut prendre, y a pas tranchée lave la fétidité et l’infâme
d’erreur, s’empresse de dire l’officier. Allons, en encrassement de nos pieds, tandis que nous
avant, les amis ! errons, muets, la tête vide, dans l’abrutissement
et le vertige de la fatigue.
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 165

Les grondements de l’artillerie se succèdent – J’m’arrête, dit celui de l’avant. J’suis trop
de plus en plus fréquents et finissent par ne fatigué.
former qu’un seul grondement de la terre
– Allons, avance, nom de Dieu ! fait l’autre
entière. De tous les côtés, les coups de départ ou
d’un ton bourru en pataugeant pesamment, les
les éclatements jettent leur rapide rayon qui
bras tirés par le brancard. On va pas rester à
tache de bandes confuses le ciel noir au-dessus
moisir ici.
de nos têtes. Puis le bombardement devient si
dense que l’éclairement ne cesse pas. Au milieu Ils posent le brancard à terre sur le parapet,
de la chaîne continue de tonnerres on s’aperçoit l’extrémité surplombant la tranchée. On voit, en
directement les uns les autres, casques passant par-dessous, les pieds de l’homme
ruisselants comme le corps d’un poisson, cuirs étendu ; et la pluie qui tombe sur le brancard en
mouillés, fers de pelle noirs et luisants, et dégoutte noircie.
jusqu’aux gouttes blanchâtres de la pluie – C’est un blessé ? demande-t-on d’en bas.
éternelle. Je n’ai jamais encore assisté à un tel
– Non, un macchab, grogne cette fois le
spectacle : c’est, en vérité, comme un clair de
brancardier, et i’ pèse au moins quatre-vingts
lune fabriqué à coups de canon.
kilos. Des blessés, j’dis pas – d’puis deux jours
En même temps une profusion de fusées et deux nuits, on n’en déporte pas – mais c’est
partent de nos lignes et des lignes ennemies, malheureux d’s’esquinter à trimbaler des morts.
elles s’unissent et se mêlent en groupes étoilés ;
Et le brancardier, debout sur le bord du
il y a eu, un moment, une Grande Ourse de
talus, jette un pied sur la base du talus qui fait
fusées dans la vallée du ciel qu’on aperçoit entre
face, par-dessus le trou, et, les jambes écartées à
les parapets – pour éclairer notre effrayant
fond, péniblement équilibré, empoigne le
voyage.
brancard et se met en devoir de le traîner de
⁂ l’autre côté ; et il appelle son camarade à son
On s’est de nouveau perdus. Cette fois, on secours.
doit être bien près des premières lignes ; mais
une dépression de terrain dessine dans cette
Un peu plus loin, on voit se pencher la forme
partie de la plaine une vague cuvette parcourue
d’un officier encapuchonné. Il a porté la main à
par des ombres.
sa figure et deux lignes dorées ont apparu à sa
On a longé une sape dans un sens, puis dans manche.
l’autre. Dans la vibration phosphorescente du
Il va nous indiquer le chemin, lui… Mais il
canon, saccadée comme au cinématographe, on
parle : il demande si on n’a pas vu sa batterie,
aperçoit au-dessus du parapet deux brancardiers
qu’il cherche.
essayant de franchir la tranchée avec leur
brancard chargé. On n’arrivera jamais.

Le lieutenant, qui connaît tout au moins le


lieu où il doit conduire l’équipe des travailleurs, On arrive pourtant.
les interpelle :
On aboutit à un champ charbonneux, hérissé
– Où est-il, le Boyau Neuf ? de quelques maigres piquets ; et sur lequel on
– J’sais pas. grimpe et on se répand en silence. C’est là.

On leur pose, des rangs, une autre question : Pour se mettre en place, c’est une affaire. À
« À quelle distance est-on des Boches ? » ils ne quatre reprises différentes, il faut avancer, puis
répondent pas. Ils se parlent. rétrograder pour que la compagnie s’échelonne
régulièrement sur la longueur du boyau à
166 Les classiques du matérialisme dialectique 166

creuser et que le même intervalle subsiste entre d’exemple dans les annales du régiment qu’une
chaque équipe d’un piocheur et de deux corvée de terrassement soit partie avant l’heure
pelleteurs. où il fallait nécessairement qu’elle vidât les lieux
pour ne pas être aperçue, repérée et détruite
– Appuyez encore de trois pas… C’est trop.
avec son ouvrage.
Un pas en arrière. Allons, un pas en arrière,
êtes-vous sourds ?… Halte !… Là !… On murmure :
Cette mise au point est conduite par le – Oui, oui, ça va… C’est pas la peine de nous
lieutenant et un gradé du génie surgi de terre. la faire. Économise.
Ensemble ou séparément, ils se démènent,
Mais – sauf quelques dormeurs invincibles qui
courent le long de la file, crient leurs
tout à l’heure seront obligés de travailler
commandements à voix basse dans la figure des
surhumainement – tout le monde se met à
hommes qu’ils prennent par le bras, parfois,
l’œuvre avec courage.
pour les guider. L’opération, commencée avec
ordre, dégénère, en raison de la mauvaise On attaque la première couche de la ligne
humeur des hommes épuisés qui ont nouvelle : des mottes de terre filandreuses
continuellement à se déraciner du point où ils d’herbes. La facilité et la rapidité avec lesquelles
sont affalés, en houleuse cohue. s’entame le travail – comme tous les travaux de
terrassement en pleine terre – donnent l’illusion
– On est en avant des premières lignes, dit-
qu’il sera vite terminé, qu’on pourra dormir
on tout bas autour de moi.
dans son trou, et cela ravive une certaine
– Non, murmurent d’autres voix, on est juste ardeur.
derrière.
Mais soit à cause du bruit des pelles, soit
On ne sait pas. La pluie tombe toujours, parce que quelques-uns, malgré les objurgations,
moins fort cependant qu’à certains moments de bavardent presque haut, notre agitation éveille
la marche. Mais qu’importe la pluie ! On s’est une fusée, qui grince verticalement sur notre
étalés par terre. On est si bien, les reins et les droite avec sa ligne enflammée.
membres posés sur la boue moelleuse, qu’on
– Couchez-vous !
reste indifférents à l’eau qui nous pique la
figure, nous passe sur la peau, et au lit Tout le monde s’abat, et la fusée balance et
spongieux qui nous tient. promène son immense pâleur sur une sorte de
champ de morts.
Mais c’est à peine si on a le temps de
souffler. On ne nous laisse pas imprudemment Lorsqu’elle est éteinte, on entend, çà et là,
nous ensevelir dans le repos. Il faut se mettre au puis partout, les hommes se dégager de
travail d’arrache-pied. Il est deux heures du l’immobilité qui les cachait, se relever, et se
matin : dans quatre heures il fera trop clair remettre au travail avec plus de sagesse.
pour qu’on puisse rester ici. Il n’y a pas une Bientôt, une autre fusée lance sa longue tige
minute à perdre. dorée, couche et immobilise encore
– Chaque homme, nous dit-on, a à creuser lumineusement la ligne obscure des faiseurs de
1m,50 de longueur sur 0m,70 de largeur et tranchées. Puis une autre, puis une autre.
0m,80 de profondeur. Chaque équipe a donc ses Des balles déchirent l’air autour de nous. On
4m,50. Et mettez-en un coup, je vous le entend crier :
conseille : plus tôt ce sera fini, plus tôt vous
– Un blessé !
vous en irez.
Il passe soutenu par des camarades ; il
On connaît le boniment. Il n’y a pas
semble même qu’il y a plusieurs blessés. On
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 167

entrevoit ce paquet d’hommes qui se traînent qu’on jette comme des armes vides. Les sous-
l’un l’autre, et s’en vont. officiers cherchent à tâtons l’officier pour
réclamer des instructions. Et, par places, sans
L’endroit devient mauvais. On se baisse, on
en demander davantage, des hommes
s’accroupit. Quelques-uns grattent la terre à
s’endorment délicieusement sous la caresse de la
genoux. D’autres travaillent allongés, peinent et
pluie et sous les fusées radieuses…
se tournent et retournent, comme ceux qui ont
des cauchemars. La terre, dont la première ⁂
couche nous fut légère à enlever, devient
C’est à peu près à ce moment autant qu’il me
glaiseuse et collante, est dure à manier et
souvient – que le bombardement a commencé.
adhère à l’outil comme du mastic. Il faut, à
chaque pelletée, racler le fer de la bêche.
Déjà serpente une maigre bosselure de Le premier obus est arrivé dans un
déblais, et chacun se donne l’impression de craquement terrible de l’air, qui a paru se
renforcer cet embryon de talus avec sa musette déchirer en deux, et d’autres sifflements
et sa capote roulée, et se pelotonne derrière ce convergeaient déjà sur nous lorsque son
mince tas d’ombre lorsqu’une rafale arrive… explosion souleva le sol vers la tête du
détachement au sein de la grandeur de la nuit et
On transpire quand on travaille ; dès qu’on
de la pluie, montrant des gesticulations sur un
s’arrête, on est transpercé de froid. Aussi est-on
brusque écran rouge.
obligé de vaincre la douleur de la fatigue et de
reprendre la tâche. Sans doute, à force de fusées, ils nous avaient
vus et avaient réglé leur tir sur nous…
Non, on n’aura pas fini… La terre devient de
plus en plus lourde. Un enchantement semble Les hommes se précipitèrent, se roulèrent
s’acharner contre nous et nous paralyser les vers le petit fossé inondé qu’ils avaient creusé.
bras. Les fusées nous harcèlent, nous font la On s’y inséra, on s’y baigna, on s’y enfonça, en
chasse, ne nous laissent pas remuer longtemps ; disposant les fers des pelles au-dessus des têtes.
et, après que chacune d’elles nous a pétrifiés À droite, à gauche, en avant, en arrière, des
dans sa lumière, nous avons à lutter contre une obus éclatèrent, si proches, que chacun nous
besogne plus rétive. C’est avec une lenteur bousculait et nous secouait dans notre couche de
désespérante, à coup de souffrances, que le trou terre glaise. Ce fut bientôt un seul tremblement
descend vers les profondeurs. continu qui agitait la chair de ce morne
caniveau bondé d’hommes et écaillé de pelles,
Le sol s’amollit, chaque pelletée s’égoutte et
sous des couches de fumée et des chutes de
coule, et se répand de la pelle avec un bruit
clarté. Les éclats et les débris se croisaient dans
flasque. Quelqu’un, enfin, crie :
tous les sens avec leur réseau de clameurs, sur le
– Y a d’la flotte ! champ ébloui. Il ne s’est pas passé une seconde
que tous n’aient pensé ce que quelques-uns
Ce cri se répercute et court tout le long de la
balbutiaient la face par terre :
rangée de terrassiers.
– On est foutu, c’coup-ci.
– Y a d’la flotte. Rien à faire !
Une forme, un peu en avant de l’endroit où
– L’équipe où est Mélusson a creusé plus
je suis, s’est soulevée et a crié :
profond, et c’est de l’eau. On arrive à une mare.
– Allons-nous-en !
– Rien à faire.
Des corps qui gisaient s’érigèrent à moitié
On s’arrête, dans le désarroi. On entend, au
hors du linceul de boue qui, de leurs membres,
sein de la nuit, le bruit des pelles et des pioches
coulaient en pans, en lambeaux liquides, et ces
168 Les classiques du matérialisme dialectique 168

spectres macabres crièrent : Et, sans arrêt, rampaient de nouveaux


blessés fuyant quand même, qui faisaient peur
– Allons-nous-en !
et au contact desquels on gémissait parce qu’on
On était à genoux, à quatre pattes ; on se se répétait :
poussait du côté de la retraite.
– On ne sortira pas de là, personne ne sortira
– Avancez ! Allons, avancez ! de là. Soudain, un vide se produisit dans
Mais la longue file resta inerte. Les plaintes l’agglomération humaine ; la masse s’aspirait
frénétiques des crieurs ne la déplaçaient pas. vers l’arrière ; on dégageait. On a commencé par
Ceux qui étaient, là-bas, au bout, ne bougeaient ramper, puis on a couru, courbés dans la boue
pas et leur immobilité bloquait la masse. et l’eau miroitante d’éclairs ou de reflets
pourprés, en trébuchant et en tombant à cause
Des blessés passèrent par-dessus les autres,
des inégalités du fond cachées par l’eau,
rampant sur eux comme sur des débris, et ces
semblables nous-mêmes à de lourds projectiles
blessés ont arrosé toute la compagnie de leur
éclabousseurs qui se ruaient, bousculés par la
sang.
foudre à ras de terre.
On apprit enfin la cause de l’affolante
On arriva au début du boyau qu’on avait
immobilité de la queue du détachement :
commencé à creuser.
– Y a un barrage au bout.
– Y a pas d’tranchée. Y a rien.
Une étrange panique emprisonnée, aux cris
En effet, dans la plaine où s’était amorcé
inarticulés, aux gestes murés, s’empara des
notre travail de terrassement, l’œil ne
hommes qui étaient là. Ils se débattaient sur
découvrait pas l’abri. On ne voyait que la
place et clamaient. Mais, si petit que fût l’abri
plaine, un énorme désert furieux, même au coup
du fossé ébauché, personne n’osait sortir de ce
d’aile tempétueux des fusées. La tranchée ne
creux qui nous empêchait de dépasser le niveau
devait pas être loin puisque nous étions arrivés
du sol, pour fuir la mort vers la tranchée
en la suivant. Mais de quel côté se diriger pour
transversale qui devait être là-bas… Les blessés
la trouver ?
auxquels il était permis de ramper par-dessus les
vivants risquaient singulièrement en le faisant et La pluie redoubla. On resta là un instant,
à tout instant étaient frappés et retombaient au balancés dans un lugubre désappointement,
fond. accumulés au bord de l’inconnu foudroyé, puis
ce fut une débandade. Les uns se portèrent à
C’était vraiment une pluie de feu qui
gauche, les autres à droite, les autres droit
s’abattait partout, mêlée à la pluie. De la nuque
devant eux, tous minuscules et ne durant qu’un
aux talons on vibrait, mêlés profondément aux
instant au sein de la pluie tonitruante, séparés
vacarmes surnaturels. La plus hideuse des morts
par des rideaux de fumée enflammée et des
descendait et sautait et plongeait tout autour de
avalanches noires.
nous dans des flots de lumière. Son éclat
soulevait et arrachait l’attention dans tous les ⁂
sens. La chair s’apprêtait au monstrueux Le bombardement diminua sur nos têtes.
sacrifice !… L’émotion qui nous annihilait était C’était surtout vers l’emplacement où nous nous
si forte qu’en ce moment seulement on s’est étions trouvés qu’il se multipliait. Mais d’une
souvenu qu’on avait déjà parfois éprouvé cela, seconde à l’autre, il pouvait venir tout barrer et
subi ce déversement de mitraille avec sa brûlure tout faire disparaître.
hurlante et sa puanteur. Ce n’est que pendant
La pluie devenait de plus en plus torrentielle.
un bombardement qu’on se rappelle vraiment
C’était le déluge dans la nuit. Les ténèbres
ceux qu’on a supportés déjà.
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 169

étaient si épaisses que les fusées n’en éclairaient Là on a senti approcher la mort, mais nous
que des tranches nuageuses, rayées d’eau, au avons échoué sur une sorte de môle d’argile qui
fond desquelles allaient, venaient, couraient en coupait le marécage. Nous avons suivi le dos
rond des fantômes désemparés. glissant de ce grêle îlot, et je me souviens qu’à
un moment, pour ne pas être précipités en bas
Il m’est impossible de dire pendant combien
de la crête flasque et sinueuse, nous avons dû
de temps j’ai erré avec le groupe auquel j’étais
nous baisser, et nous guider en touchant une
resté attaché. Nous sommes allés dans les
bande de morts qui y étaient à demi enfoncés.
fondrières. Nos regards tendus essayaient, en
Ma main a rencontré des épaules, des dos durs,
avant de nous, de tâtonner vers le talus et le
une face froide comme un casque, et une pipe
fossé sauveurs, vers la tranchée qui était
qu’une mâchoire continuait à serrer
quelque part, dans le gouffre, comme un port.
désespérément.
Un cri de réconfort s’est enfin fait entendre à
Sortis de là, levant vaguement nos faces au
travers le fracas de la guerre et des éléments :
hasard, nous entendîmes un groupe de voix
– Une tranchée ! résonner non loin de nous.
Mais le talus de cette tranchée bougeait. – Des voix ! Ah ! des voix !
C’étaient des hommes confusément mêlés, qui
Elles nous ont semblé douces, ces voix,
semblaient s’en détacher, l’abandonner.
comme si elles nous appelaient par nos noms.
– N’restez pas là, les gars, crièrent ces On s’est réunis pour s’approcher du fraternel
fuyards, ne v’nez pas, n’approchez pas ! C’est murmure d’hommes.
affreux. Tout s’écroule. Les tranchées foutent le
Les paroles devinrent distinctes ; elles étaient
camp, les guitounes se bouchent. La boue entre
tout près, dans ce monticule entrevu là comme
partout. Demain matin y aura plus d’tranchées.
une oasis, et pourtant on n’entendait pas ce
C’est fini d’toutes les tranchées d’ici !
qu’elles disaient. Les sons s’embrouillaient ; on
On s’en alla. Où ? On avait oublié de ne comprenait pas.
demander la moindre indication à ces hommes
– Qu’est-c’qu’i’s disent donc ? demanda l’un
qui, aussitôt qu’ils étaient apparus, ruisselants,
de nous d’un ton étrange.
s’étaient engloutis dans l’ombre.
Nous cessâmes, instinctivement, de chercher
Même notre petit groupe s’émietta au milieu
par où entrer.
de ces dévastations. On ne savait plus avec qui
on était. Chacun allait : tantôt c’était l’un, Un doute, une idée poignante nous
tantôt c’était l’autre qui sombrait dans la nuit, saisissaient. Alors on perçut des mots très
disparaissant avec sa chance de salut. nettement articulés qui retentirent :
On monta, on descendit des pentes. – Achtung !… Zweites Geschütz… Schuss…
J’entrevis devant moi des hommes fléchis et
Et, en arrière, un coup de canon a répondu à
bossus gravissant une côte glissante où la boue
cet ordre téléphonique.
les tirait en arrière, d’où les repoussaient le vent
et la pluie, sous un dôme d’éclairs sourds. La stupéfaction et l’horreur nous clouèrent
d’abord sur place.
Puis, on reflua dans un marécage où on
enfonçait jusqu’aux genoux. On marchait en – Où sommes-nous ? Tonnerre de Dieu ! où
levant très haut les pieds avec un bruit de sommes-nous ?
nageurs. On accomplissait pour avancer un On a fait demi-tour, lentement malgré tout,
effort énorme qui, à chaque enjambée, se alourdis par plus d’épuisement et regret, et on
ralentissait d’une façon angoissante. s’enfuit, criblés de fatigue comme d’une quantité
170 Les classiques du matérialisme dialectique 170

de blessures, tirés vers la terre ennemie, gardant


juste assez d’énergie pour repousser la douceur
qu’il y aurait eu à se laisser mourir.

Nous arrivâmes dans une espèce de grande


plaine. Et là, on s’arrêta, on se jeta par terre,
au bord d’un tertre ; on s’y adossa, incapables
de faire un pas de plus.
Mes vagues compagnons et moi, nous ne
bougeâmes plus. La pluie nous lava la face ; elle
nous ruissela dans le dos et la poitrine, et
pénétrant par l’étoffe des genoux, remplit nos
souliers.
On serait peut-être tués au jour, ou
prisonniers. Mais on ne pensait plus à rien. On
ne pouvait plus, on ne savait plus.
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 171

24. L'Aube n’éclateraient pas. Pas de balles, parce que les


hommes…
À la place où nous nous sommes laissés
Les hommes, où sont les hommes ?
tomber, nous attendons le jour. Il vient, peu à
peu, glacé et sombre, sinistre, et se diffuse sur Peu à peu, on les voit. Il y en a, non loin de
l’étendue livide. nous, qui dorment affalés, enduits de boue des
pieds à la tête, presque changés en choses.
La pluie a cessé de couler. Il n’y en a plus au
ciel. La plaine plombée, avec ses miroirs d’eau À quelque distance, j’en distingue d’autres,
ternis, a l’air de sortir non seulement de la nuit, recroquevillés et collés comme des escargots le
mais de la mer. long d’un talus arrondi et à demi résorbé par
l’eau. C’est une rangée immobile de masses
grossières, de paquets placés côte à côte,
À demi assoupis, à demi dormants, ouvrant dégoulinant d’eau et de boue, de la couleur du
parfois les yeux pour les refermer, paralysés, sol auquel ils sont mêlés.
rompus et froids — nous assistons à l’incroyable
Je fais un effort pour rompre le silence ; je
recommencement de la lumière.
parle, je dis à Paradis qui regarde aussi de ce
Où sont les tranchées ? côté :
On voit des lacs, et, entre ces lacs, des lignes – Sont-ils morts ?
d’eau laiteuse et stagnante.
– Tout à l’heure on ira voir, dit-il à voix
Il y a plus d’eau encore qu’on n’avait cru. basse. Restons là encore un peu. Tout à l’heure
L’eau a tout pris ; elle s’est répandue partout, on aura le courage d’y aller.
et la prédiction des hommes de la nuit s’est
Tous les deux on se regarde et on jette les
réalisée : il n’y a plus de tranchées, ces canaux
yeux sur ceux qui sont venus s’abattre ici. On a
ce sont les tranchées ensevelies. L’inondation est
des figures tellement lassées que ce ne sont plus
universelle. Le champ de bataille ne dort pas, il
des figures ; quelque chose de sale, d’effacé et de
est mort. Là-bas, la vie continue peut-être, mais
meurtri, aux yeux sanglants, en haut de nous.
on ne voit pas jusque-là.
Nous nous sommes vus sous tous les aspects,
depuis le commencement – et pourtant, nous ne
Je me soulève à moitié, péniblement, en nous reconnaissons plus.
oscillant, comme un malade, pour regarder cela. Paradis détourne la tête, regarde ailleurs.
Ma capote m’étreint de son fardeau terrible. Il y
Tout à coup, je le vois qui est saisi d’un
a trois formes monstrueusement informes à côté
tremblement. Il étend un bras énorme, encroûté
de moi. L’une — c’est Paradis avec une
de boue :
extraordinaire carapace de boue, une
boursouflure à la ceinture, à la place de ses – Là… là… fait-il.
cartouchières – se lève aussi. Les autres dorment Sur l’eau qui déborde d’une tranchée au
et ne font aucun mouvement. milieu d’un terrain particulièrement hachuré et
raviné, flottent des masses, des récifs ronds.

Et puis, quel est ce silence ? Il est Nous nous traînons jusque-là. Ce sont des
prodigieux. Pas un bruit, sinon, de temps en noyés.
temps, la chute d’une motte de terre dans l’eau, Leurs têtes et leurs bras plongent dans l’eau.
au milieu de cette paralysie fantastique du On voit transparaître leurs dos avec les cuirs de
monde. On ne tire pas… Pas d’obus, parce qu’ils l’équipement, vers la surface du liquide plâtreux
172 Les classiques du matérialisme dialectique 172

et leurs cottes de toile bleue sont gonflées, avec Dans ce cycle vertigineux de fange, pas de
les pieds emmanchés de travers sur ces jambes corps. Mais, là, pire qu’un corps, un bras, seul,
ballonnées, comme les pieds noirs boulus nu et pâle comme la pierre, sort d’un trou qui se
adaptés aux jambes informes des bonshommes dessine confusément dans la paroi à travers
en baudruche. Sur un crâne immergé, des l’eau. L’homme a été enterré dans son abri et
cheveux se tiennent droit dans l’eau comme des n’a eu que le temps de faire jaillir son bras.
herbes aquatiques. Voici une figure qui affleure :
De tout près, on remarque que des amas de
la tête est échouée contre le bord, et le corps
terre alignés sur les têtes des remparts de ce
disparaît dans la tombe trouble. La face est
gouffre étranglé sont des êtres. Sont-ils morts ?
levée vers le ciel. Les yeux sont deux trous
dorment-ils ? On ne sait pas. En tout cas, ils
blancs ; la bouche est un trou noir. La peau
reposent.
jaune, boursouflée, de ce masque apparaît molle
et plissée, comme de la pâte refroidie. Sont-ils Allemands ou Français ? On ne sait
pas.
Ce sont les veilleurs qui étaient là. Ils n’ont
pas pu se dépêtrer de la boue. Tous leurs efforts L’un d’eux a ouvert les yeux et nous regarde
pour sortir de cette fosse à l’escarpement gluant en balançant la tête. On lui dit :
qui s’emplissait d’eau, lentement, fatalement, ne – Français ?
faisaient que les attirer davantage au fond. Ils
Puis :
sont morts cramponnés à l’appui fuyant de la
terre. – Deutsch ?

Là sont nos premières lignes, et là les Il ne répond pas, il referme les yeux et
premières lignes allemandes, pareillement retourne à l’anéantissement. On n’a jamais su
silencieuses et refermées dans l’eau. qui c’était.

Nous allons jusqu’à ces molles ruines. On On ne peut déterminer l’identité de ces
passe au milieu de ce qui était hier encore la créatures : ni à leur vêtement, couvert d’une
zone d’épouvante, dans l’intervalle terrible au épaisseur de fange ; ni à la coiffure : ils sont nu-
seuil duquel a dû s’arrêter l’élan formidable de tête ou emmaillotés de laine sous leur cagoule
notre dernière attaque – où les balles et les obus fluide et fétide ; ni aux armes : ils n’ont pas leur
n’avaient pas cessé de sillonner l’espace depuis fusil, ou bien leurs mains glissent sur une chose
un an et demi, et où, ces jours-là, leurs averses qu’ils ont traînée, masse informe et gluante,
transversales se sont furieusement croisées au- semblable à une espèce de poisson.
dessus de la terre, d’un horizon à l’autre. Tous ces hommes à face cadavérique, qui
C’est maintenant un surnaturel champ de sont devant nous et derrière nous, au bout de
repos. Le terrain est partout taché d’êtres qui leurs forces, vides de paroles comme de volonté,
dorment, ou qui, s’agitant doucement, levant un tous ces hommes chargés de terre, et qui
bras, levant la tête, se mettent à revivre, ou portent, pourrait-on dire, leur ensevelissement,
sont en train de mourir. se ressemblent comme s’ils étaient nus. De cette
nuit épouvantable il sort d’un côté ou d’un
La tranchée ennemie achève de sombrer en
autre quelques revenants revêtus exactement du
elle-même dans le fond de grands vallonnements
même uniforme de misère et d’ordure.
et d’entonnoirs marécageux, hérissés de boue, et
elle y forme une ligne de flaques et de puits. On C’est la fin de tout. C’est, pendant un
en voit, par places, remuer, se morceler et moment, l’arrêt immense, la cessation épique de
descendre les bords qui surplombaient encore. À la guerre.
un endroit, on peut se pencher sur elle. À une époque, je croyais que le pire enfer de
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 173

la guerre ce sont les flammes des obus, puis j’ai deux, la soulever des deux mains… Tiens, lui,
pensé longtemps que c’était l’étouffement des qu’a les jambes nues, ça lui a tout arraché, son
souterrains qui se rétrécissent éternellement sur pantalon, son caleçon, ses souliers – tout ça
nous. Mais non, l’enfer, c’est l’eau. arraché par la terre. On n’a jamais vu ça,
jamais.
Et égrenés, car ces traînards ont des
Le vent s’élève. Il est glacé et son souffle
traînards, ils s’enfuient dans une épidémie
glacé passe au travers de nos chairs. Sur la
d’épouvante, leurs pieds extirpant du sol de
plaine déliquescente et naufragée, mouchetée de
massives racines de boue. On voit s’effacer ces
corps entre ses gouffres d’eau vermiculaires,
rafales d’hommes, décroître les blocs qu’ils font,
entre ses îlots d’hommes immobiles agglutinés
murés dans des vêtements énormes.
ensemble comme des reptiles, sur ce chaos qui
s’aplatit et sombre, de légères ondulations de Nous nous levons. Debout, le vent glacial
mouvements se dessinent. On voit se déplacer nous fait frissonner comme des arbres.
lentement des bandes, des tronçons de caravanes
Nous allons à petits pas. On oblique, attirés
composées d’êtres qui plient sous le poids de
par une masse formée de deux hommes
leurs casaques et de leurs tabliers de boue, et se
étrangement mêlés, épaule contre épaule, les
traînent, se dispersent et grouillent au fond du
bras autour du cou l’un de l’autre. Le corps à
reflet obscurci du ciel. L’aube est si sale qu’on
corps de deux combattants qui se sont entraînés
dirait que le jour est déjà fini.
dans la mort et s’y maintiennent, incapables
Ces survivants émigrent à travers cette pour toujours de se lâcher ? Non, ce sont deux
steppe désolée, chassés par un grand malheur hommes qui se sont appuyés l’un sur l’autre
indicible qui les exténue et les effare — pour dormir. Comme ils ne pouvaient pas
lamentables, et quelques-uns sont s’étendre sur le sol qui se dérobait et voulait
dramatiquement grotesques lorsqu’ils se s’étendre sur eux, ils se sont penchés l’un vers
précisent, à demi déshabillés par l’enlisement l’autre, se sont empoignés aux épaules, et se
dont ils se sauvent encore. sont endormis, enfoncés jusqu’aux genoux dans
la glaise.
En passant, ils jettent les yeux autour d’eux,
nous contemplent, puis retrouvent en nous des On respecte leur immobilité, et on s’éloigne
hommes, et nous disent dans le vent : de cette double statue de pauvreté humaine.
– Là-bas, c’est pire qu’ici. Les bonhommes
tombent dans les trous et on n’peut pas les
Puis nous nous arrêtons bientôt nous-mêmes.
retirer. Tous ceux qui, pendant la nuit, ont mis
Nous avons trop présumé de nos forces. Nous ne
pied sur le bord d’un trou d’obus, sont morts…
pouvons pas encore nous en aller. Ce n’est pas
Là-bas, d’où qu’on vient, tu vois par terre une
encore fini. On s’écroule à nouveau dans une
tête qui r’mue les bras, scellée ; il y a un chemin
encoignure pétrie, avec le bruit d’un bloc de
de claies qui, par endroits, ont cédé et se sont
gadoue qu’on jette.
trouées, et c’est une souricière d’hommes. Là où
il n’y a plus de claies, il y a deux mètres d’eau… On ferme les yeux. De temps en temps, on les
Leur fusil ! y en a qui n’ont jamais pu ouvre.
l’déraciner. Regarde ceux-là : on a coupé tout le Des gens se dirigent en titubant vers nous.
bas de leur capote – tant pis pour les poches – Ils se penchent sur nous, et parlent d’une voix
pour les dégager, et aussi parce qu’ils n’avaient basse et lassée.
pas la force de tirer un poids pareil… La capote
L’un d’eux dit :
de Dumas, qu’on a pu lui enlever, elle pesait
bien quarante kilos : on pouvait tout juste, à – Sie sind todt. Wir bleiben hier.
174 Les classiques du matérialisme dialectique 174

L’autre répond : Ia, comme un soupir. On se réveille. On se regarde, Paradis et moi,


et on se souvient. On rentre dans la vie et dans
Mais ils nous voient remuer. Alors, aussitôt,
la clarté du jour comme dans un cauchemar.
ils échouent en face de nous. L’homme à la voix
Devant nous renaît la plaine désastreuse où de
sans accent s’adresse à nous :
vagues mamelons s’estompent, immergés, la
– Nous levons les bras, dit-il. plaine d’acier, rouillée par places, et où reluisent
Et ils ne bougent pas. les lignes et les plaques de l’eau – et dans
l’immensité, semés çà et là comme des
Puis ils s’affalent complètement – soulagés,
immondices, les corps anéantis qui y respirent
et, comme si c’était la fin de leur tourment, l’un
ou s’y décomposent.
d’eux, qui a sur la face des dessins de boue
comme un sauvage, esquisse un sourire. Paradis me dit :

– Reste là, lui dit Paradis sans remuer sa – Voilà la guerre.


tête qui est appuyée en arrière sur un monticule.
Tout à l’heure, tu viendras avec nous, si tu
– Oui, c’est ça, la guerre, répète-t-il d’une
veux.
voix lointaine. C’est pa’ aut’ chose.
– Oui, dit l’Allemand. J’en ai assez.
Il veut dire, et je comprends avec lui :
On ne lui répond pas.
« Plus que les charges qui ressemblent à des
Il dit : revues, plus que les batailles visibles déployées
– Les autres aussi ? comme des oriflammes, plus même que les corps
à corps où l’on se démène en criant, cette
– Oui, dit Paradis, qu’ils restent aussi s’ils
guerre, c’est la fatigue épouvantable,
veulent.
surnaturelle, et l’eau jusqu’au ventre, et la boue
Ils sont quatre qui se sont étendus par terre. et l’ordure et l’infâme saleté. C’est les faces
L’un d’eux se met à râler. C’est comme un moisies et les chairs en loques et les cadavres
chant sanglotant qui s’élève de lui. Alors, les qui ne ressemblent même plus à des cadavres,
autres se dressent à demi, à genoux, autour de surnageant sur la terre vorace. C’est cela, cette
lui et roulent de gros yeux dans leurs figures monotonie infinie de misères, interrompue par
bigarrées de saleté. Nous nous soulevons et nous des drames aigus, c’est cela, et non pas la
regardons cette scène. Mais le râle s’éteint, et la baïonnette qui étincelle comme de l’argent, ni le
gorge noirâtre qui remuait seule sur ce grand chant de coq du clairon au soleil ! »
corps comme un petit oiseau, s’immobilise. Paradis pensait si bien à cela qu’il remâcha
– Er ist todt, dit un des hommes. un souvenir, et gronda :

Il commence à pleurer. Les autres se – Tu t’rappelles, la bonne femme de la ville


réinstallent pour dormir. Le pleureur s’endort en où on a été faire une virée, y a pas si longtemps
pleurant. d’ça, qui parlait des attaques, qui en bavait, et
qui disait : « Ça doit être beau à voir !… »
Quelques soldats sont venus, en faisant des
faux pas, cloués par des arrêts soudains, comme Un chasseur, qui était allongé sur le ventre,
des ivrognes, ou bien en glissant comme des aplati comme un manteau, leva la tête hors de
vers, se réfugier jusqu’ici, parmi le creux où l’ombre ignoble où elle plongeait, et s’écria :
nous sommes déjà incrustés, et on s’endort pêle- – Beau ! Ah ! merde alors !
mêle dans la fosse commune.
» C’est tout à fait comme si une vache
⁂ disait : « Ça doit être beau à voir, à La Villette,
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 175

ces multitudes de bœufs qu’on pousse en avant ! dans le temps et l’espace.


»
– Quand on parle de toute la guerre,
Il cracha de la boue, la bouche barbouillée, la songeait-il tout haut, c’est comme si on n’disait
face déterrée comme une bête. rien. Ça étouffe les paroles. On est là, à r’garder
ça, comme des espèces d’aveugles…
– Qu’on dise : « Il le faut », bredouilla-t-il
d’une étrange voix saccadée, déchirée, Une voix de basse roula un peu plus loin :
haillonneuse. Bien. Mais beau ! Ah ! merde alors
– Non, on n’peut pas s’figurer.
!
À cette parole un brusque éclat de rire se
Il se débattait contre cette idée. Il ajouta
déchira.
tumultueusement :
– D’abord, comment, sans y avoir été,
– C’est avec des choses comme ça qu’on dit,
s’imaginerait-on ça ?
qu’on s’fout d’nous jusqu’au sang !
– I’ faudrait être fou ! dit le chasseur.
Il recracha, mais, épuisé par l’effort qu’il
avait fait, il retomba dans son bain de vase et il Paradis se pencha sur une masse étendue,
remit la tête dans son crachat. répandue, à côté de lui.

⁂ – Tu dors ?

Paradis, hanté, promenait sa main sur la – Non, mais j’bouge pas, barbota aussitôt
largeur du paysage indicible, l’œil fixe, et une voix étouffée et terrorisée qui sourdait de la
répétait sa phrase : masse, couverte d’une housse limoneuse épaisse
et si bossuée qu’elle semblait piétinée. J’vas
– C’est ça, la guerre… Et c’est ça partout.
t’dire : j’crois qu’j’ai l’ventre crevé. Mais j’en
Qu’est-ce qu’on est, nous autres, et qu’est-ce
suis pas sûr, et j’ose pas l’savoir.
que c’est, ici ? Rien du tout. Tout ça qu’tu vois,
c’est un point. Dis-toi bien qu’il y a ce matin – On va voir…
dans le monde trois mille kilomètres de – Non, pas encore, dit l’homme. J’voudrais
malheurs pareils, ou à peu près, ou pires. rester encore un peu comme ça.
– Et puis, dit le camarade qui était à côté de Les autres ébauchaient des mouvements en
nous – et qu’on ne reconnaissait pas, même à la clapotant, se traînant sur les coudes, rejetant
voix qui sortait de lui – demain ça l’infernale couverture pâteuse qui les écrasait.
r’commencera. Ça avait bien r’commencé avant- La paralysie du froid se dissipait petit à petit
hier et les autres jours d’avant ! parmi cette grappe de suppliciés, bien que la
Le chasseur, avec effort, comme s’il déchirait clarté ne progressât plus sur la grande mare
le sol, arracha son corps de la terre où il avait irrégulière où descendait la plaine. La désolation
moulé une dépression semblable à un cercueil continuait, non le jour.
suintant, et il s’assit dans ce trou. Il cligna des L’un de nous qui parlait tristement, comme
yeux, secoua sa figure frangée de vase, pour la une cloche, dit :
nettoyer, dit :
– T’auras beau raconter, s’pas, on t’croira
– On s’en tirera cette fois-ci encore. Et qui pas. Pas par méchanceté ou par amour de
sait, p’t’êt’ que demain aussi on s’en tirera ! Qui s’ficher d’toi, mais pa’ce qu’on n’pourra pas.
sait ? Quand tu diras plus tard, si t’es encore vivant
Paradis, le dos plié sous des tapis de terreau pour placer ton mot : « On a fait des travaux
et de glaise, cherchait à rendre l’impression que d’nuit, on a été sonnés, pis on a manqué
la guerre est inimaginable, et incommensurable s’enliser », on répondra : « Ah ! » ; p’têt’ qu’on
176 Les classiques du matérialisme dialectique 176

dira : « Vous n’avez pas dû rigoler lourd Cette perspective vint s’ajouter à la
pendant l’affaire. » C’est tout. Personne ne déchéance de ces créatures comme la nouvelle
saura. I’ n’y aura qu’toi. d’un désastre plus grand, les abaisser encore sur
leur grève de déluge.
– Non, pas même nous, pas même nous !
s’écria quelqu’un. – Ah ! si on se rappelait ! s’écria l’un.
– J’dis comme toi, moi : nous oublierons, – Si on s’rappelait, dit l’autre, y aurait plus
nous… Nous oublions déjà, mon pauv’vieux ! d’guerre !
– Nous en avons trop vu ! Un troisième ajouta magnifiquement :
– Et chaque chose qu’on a vue était trop. On – Oui, si on s’rappelait, la guerre serait
n’est pas fabriqué pour contenir ça. Ça fout moins inutile qu’elle ne l’est.
l’camp d’tous les côtés ; on est trop p’tit.
Mais tout d’un coup, un des survivants
– Un peu, qu’on oublie ! Non seulement la couchés se dressa à genoux, secoua ses bras
durée de la grande misère qui est, comme tu dis, boueux et d’où tombait la boue, et, noir comme
incalculable, depuis l’temps qu’elle dure : les une grande chauve-souris engluée, il cria
marches qui labourent et r’labourent les terres, sourdement :
talent les pieds, usent les os, sous le poids de la
– Il ne faut plus qu’il y ait de guerre après
charge qui a l’air de grandir dans le ciel,
celle-là !
l’éreintement jusqu’à ne plus savoir son nom, les
piétinements et les immobilités qui vous broient,
les travaux qui dépassent les forces, les veilles, Dans ce coin bourbeux où, faibles encore et
sans bornes, à guetter l’ennemi qui est partout impotents, nous étions assaillis par des souffles
dans la nuit, et à lutter contre le sommeil – et de vent qui nous empoignaient si brusquement
l’oreiller de fumier et de poux. Mais même les et si fort que la surface du terrain semblait
sales coups où s’y mettent les marmites et les osciller comme une épave, le cri de l’homme qui
mitrailleuses, les mines, les gaz asphyxiants, les avait l’air de vouloir s’envoler éveilla d’autres
contre-attaques. On est plein de l’émotion de la cris pareils :
réalité au moment, et on a raison. Mais tout ça
– Il ne faut plus qu’il y ait de guerre après
s’use dans vous et s’en va, on ne sait comment,
celle-là !
on ne sait où, et i’ n’reste plus qu’les noms,
qu’les mots de la chose, comme dans un Les exclamations sombres, furieuses, de ces
communiqué. hommes enchaînés à la terre, incarnés de terre,
montaient et passaient dans le vent comme des
– C’est vrai, c’qu’i’ dit, fit un homme sans
coups d’aile :
remuer la tête dans sa cangue. Quand j’sui’ été
en permission, j’ai vu qu’j’avais oublié bien des – Plus de guerre, plus de guerre !
choses de ma vie d’avant. Y a des lettres de moi – Oui, assez !
que j’ai relues comme si c’était un livre que
j’ouvrais. Et pourtant, malgré ça j’ai oublié
aussi ma souffrance de la guerre. On est des – C’est trop bête, aussi… C’est trop bête,
machines à oublier. Les hommes, c’est des mâchonnaient-ils. Qu’est-ce que ça signifie, au
choses qui pensent un peu, et qui, surtout, fond, tout ça – tout ça qu’on n’peut même pas
oublient. Voilà ce qu’on est. dire !
– Ni les autres, ni nous, alors ! Tant de Ils bafouillaient, ils grognaient comme des
malheur est perdu ! fauves sur leur espèce de banquise disputée par
les éléments, avec leurs sombres masques en
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 177

lambeaux. La protestation qui les soulevait était – Pire que ça ! mâcha celui qui ne savait
tellement vaste qu’elle les étouffait. employer que cette expression.
– On est fait pour vivre, pas pour crever – Oui, je l’avoue !
comme ça !
Dans la trêve désolée de cette matinée, ces
– Les hommes sont faits pour être des maris, hommes qui avaient été tenaillés par la fatigue,
des pères – des hommes, quoi ! – pas des bêtes fouettés par la pluie, bouleversés par toute une
qui se traquent, s’égorgent et s’empestent. nuit de tonnerre, ces rescapés des volcans et de
l’inondation entrevoyaient à quel point la
– Et tout partout, partout, c’est des bêtes,
guerre, aussi hideuse au moral qu’au physique,
des bêtes féroces ou des bêtes écrasées. Regarde,
non seulement viole le bon sens, avilit les
regarde !
grandes idées, commande tous les crimes – mais
… Je n’oublierai jamais l’aspect de ces ils se rappelaient combien elle avait développé
campagnes sans limites sur la face desquelles en eux et autour d’eux tous les mauvais
l’eau sale avait rongé les couleurs, les traits, les instincts sans en excepter un seul : la
reliefs, dont les formes attaquées par la méchanceté jusqu’au sadisme, l’égoïsme jusqu’à
pourriture liquide s’émiettaient et s’écoulaient la férocité, le besoin de jouir jusqu’à la folie.
de toutes parts, à travers les ossatures broyées
Ils se figurent tout cela devant leurs yeux
des piquets, des fils de fer, des charpentes – et,
comme tout à l’heure ils se sont figurés
là-dessus, parmi ces sombres immensités de
confusément leur misère. Ils sont bondés d’une
Styx, la vision de ce frissonnement de raison, de
malédiction qui essaye de se livrer passage et
logique et de simplicité, qui s’était mis soudain
d’éclore en paroles. Ils en geignent ; ils en
à secouer ces hommes comme de la folie.
vagissent. On dirait qu’ils font effort pour sortir
On voyait que cette idée les tourmentait : de l’erreur et de l’ignorance qui les souillent
qu’essayer de vivre sa vie sur la terre et d’être autant que la boue, et qu’ils veulent enfin savoir
heureux, ce n’est pas seulement un droit, mais pourquoi ils sont châtiés.
un devoir – et même un idéal et une vertu ; que
– Alors quoi ? clame l’un.
la vie sociale n’est faite que pour donner plus de
facilité à chaque vie intérieure. – Quoi ? répète l’autre, plus grandement
encore.
– Vivre !…
Le vent fait trembler aux yeux l’étendue
– Nous !… Toi… Moi…
inondée et, s’acharnant sur ces masses
– Plus de guerre. Ah ! non… C’est trop bête ! humaines, couchées ou à genoux, fixes comme
… Pire que ça, c’est trop… des dalles et des stèles, leur arrache des frissons.
Une parole vint en écho à leur vague pensée, – Il n’y aura plus d’guerre, gronde un soldat,
à leur murmure morcelé et avorté de foule… J’ai quand il n’y aura plus d’Allemagne.
vu se soulever un front couronné de fange et la
– C’est pas ça qu’il faut dire ! crie un autre.
bouche a proféré au niveau de la terre :
C’est pas assez. Y aura plus de guerre quand
– Deux armées qui se battent, c’est comme l’esprit de la guerre sera vaincu !
une grande armée qui se suicide !
Comme le mugissement du vent avait étouffé
⁂ à moitié ces mots, il érigea sa tête et les répéta.
– Tout de même, qu’est-ce que nous sommes – L’Allemagne et le militarisme, hacha
depuis deux ans ? De pauvres malheureux précipitamment la rage d’un autre, c’est la
incroyables, mais aussi des sauvages, des brutes, même chose. Ils ont voulu la guerre et ils
des bandits, des salauds. l’avaient préméditée. Ils sont le militarisme.
178 Les classiques du matérialisme dialectique 178

– Le militarisme… reprit un soldat. des idées humanitaires. L’important pour eux,


c’est la question nationale, pas aut’chose, et la
– Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-on.
guerre une affaire de patries : chacun fait reluire
– C’est… c’est la force brutale préparée qui, la sienne, voilà tout. I’s s’battaient, ceux-là, et
tout d’un coup, à un moment, s’abat. C’est être i’s s’battaient bien.
des bandits.
– I’s sont jeunes, ces petits gars qu’tu dis. I’s
– Oui. Aujourd’hui, le militarisme s’appelle sont jeunes. Faut pardonner.
Allemagne.
– On peut bien faire sans savoir bien c’qu’on
– Oui ; mais demain, comme qu’i’ s’appellera fait.
?
– C’est vrai qu’les hommes sont fous ! Ça, on
l’dira jamais assez !
– J’sais pas, dit une voix grave, comme celle – Les chauvins, c’est d’la vermine…,
d’un prophète. ronchonna une ombre.
– Si l’esprit de la guerre n’est pas tué, Ils répétèrent plusieurs fois, comme pour se
t’auras des mêlées tout le long des époques. guider à tâtons :
– Il faut… il faut. – Faut tuer la guerre. La guerre, elle !
– Il faut se battre ! gargouilla la voix rauque L’un de nous, celui qui ne bougeait pas la
d’un corps qui, depuis notre réveil, se pétrifiait tête, dans l’armature de ses épaules, s’entêta
dans la boue dévoratrice. Il le faut ! – et le dans son idée :
corps se retourna pesamment. – Il faut donner
– Tout ça, c’est des boniments. Qu’est-ce que
tout ce que nous avons, et nos forces et nos
ça fait qu’on pense ça ou ça ! Faut être
peaux, et nos cœurs, toute not’ vie, et les joies
vainqueurs, voilà tout.
qui nous restaient ! L’existence de prisonniers
qu’on a, il faut l’accepter des deux mains ! Il Mais les autres avaient commencé à chercher.
faut tout supporter, même l’injustice, dont le Ils voulaient savoir et voir plus loin que le
règne est venu, et le scandale et la dégoûtation temps présent. Ils palpitaient, essayant
qu’on voit – pour être tout à la guerre, pour d’enfanter en eux-mêmes une lumière de sagesse
vaincre ! Mais, s’il faut faire un sacrifice pareil, et de volonté. Des convictions éparses
ajouta désespérément l’homme informe, en se tourbillonnaient dans leurs têtes et il leur
retournant encore, c’est parce qu’on se bat pour sortait des lèvres des fragments confus de
un progrès, non pour un pays ; contre une croyances.
erreur, non contre un pays.
– Bien sûr… Oui… Mais faut voir les choses…
– Faut tuer la guerre, dit le premier parleur, Mon vieux, faut toujours voir le résultat.
faut tuer la guerre, dans le ventre de
– L’résultat ! Être vainqueurs dans cette
l’Allemagne !
guerre, se buta l’homme-borne, c’est pas un
– Tout de même, fit un de ceux qui étaient résultat ?
assis là, enraciné comme une espèce de germe,
Ils furent deux à la fois qui répondirent :
tout de même, on commence à comprendre
pourquoi il fallait marcher. – Non !

– Tout de même, marmotta à son tour le ⁂


chasseur, qui s’était accroupi, y en a qui se À cet instant, il se produisit un bruit sourd.
battent avec une autre idée que ça dans la tête. Des cris jaillirent à la ronde et nous
J’en ai vu, des jeunes, qui s’foutaient pas mal frissonnâmes.
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 179

Tout un pan de glaise s’était détaché du à la vie : j’ai ma femme, ma famille, avec la
monticule où nous étions vaguement adossés, maison autour d’eux, j’ai des idées pour ma vie
déterrant complètement, au milieu de nous, un d’après, va… Eh bien, tout de même, j’aimerais
cadavre assis les jambes allongées. mieux mourir.
L’éboulement creva une poche d’eau amassée – J’vais mourir, fit en ce moment précis,
en haut du monticule et l’eau s’épandit en comme un écho, le voisin de Paradis, qui sans
cascade sur le cadavre et le lava pendant que doute avait regardé la blessure de son ventre, je
nous le regardions. l’regrette à cause de mes enfants.
On cria : – Moi, murmura-t-on ailleurs, c’est à cause
de mes enfants que je ne le regrette pas. J’vais
– Il a la figure toute noire !
mourir, donc j’sais c’que j’dis, et j’me dis : « I’s
– Qu’est-ce que c’est que cette figure ? haleta auront la paix, eux ! »
une voix.
– Moi, j’mourrai p’t’êt’ pas, dit un autre avec
Les valides s’approchaient en cercle comme un frémissement d’espoir qu’il ne put contenir,
des crapauds. Cette tête qui apparaissait en bas- même à la face des condamnés, mais j’souffrirai.
relief sur la paroi que la chute de terre avait Eh bien, j’dis : tant pis, et j’dis même : tant
mise à nu, on ne pouvait pas la dévisager. mieux ; et j’saurai souffrir plus, si je sais que
– Sa figure ! C’est pas sa figure ! c’est pour quelque chose !

À la place de la face, on trouvait une – Alors faudra continuer à s’battre après la


chevelure. guerre ?

Alors on s’aperçut que ce cadavre qui – Oui, p’t’êt’…


semblait assis était plié et cassé à l’envers. – T’en veux encore, toi !
On contempla dans un silence terrible, ce dos – Oui, parce que j’n’en veux plus ! grogna-t-
vertical que nous présentait la dépouille on.
disloquée, ces bras pendants et courbés en
– Et pas contre des étrangers, p’t’êt’, i’
arrière, et ces deux jambes allongées qui
faudra s’battre ?
posaient sur la terre fondante par la pointe des
pieds. – P’têt’, oui…
Alors le débat reprit, réveillé par ce dormeur Un coup de vent plus violent que les autres
effroyable. On clama furieusement comme s’il nous ferma les yeux et nous étouffa. Quand il
écoutait : fut passé, et qu’on vit la rafale s’enfuir à travers
la plaine en saisissant par endroits et en
– Non ! être vainqueurs ce n’est pas le
secouant sa dépouille de boue, en creusant l’eau
résultat. Ce n’est pas eux qu’il faut avoir, c’est
des tranchées qui béaient longues comme la
la guerre.
tombe d’une armée – on reprit :
– T’as donc pas compris qu’il faut en finir
– Après tout, qu’est-ce qui fait la grandeur et
avec la guerre ? Si on doit remettre ça un jour,
l’horreur de la guerre ?
tout c’qui a été fait ne sert à rien. Regarde ; ça
ne sert à rien. C’est deux ans ou trois ans, ou – C’est la grandeur des peuples.
plus, de catastrophes gâchées.
– Mais les peuples, c’est nous !

Celui qui avait dit cela me regardait,
– Ah ! mon vieux, si tout c’qu’on a subi m’interrogeait.
n’était pas la fin de c’grand malheur-là – j’tiens
– Oui, lui dis-je, oui, mon vieux frère, c’est
180 Les classiques du matérialisme dialectique 180

vrai ! C’est avec nous seulement qu’on fait les sur le cambouis du sol, leva sa face de lépreux
batailles. C’est nous la matière de la guerre. La et regarda devant lui, dans l’infini, avec avidité.
guerre n’est composée que de la chair et des
Il regardait, il regardait. Il essayait d’ouvrir
âmes des simples soldats. C’est nous qui
les portes du ciel.
formons les plaines de morts et les fleuves de
sang, nous tous — dont chacun est invisible et ⁂
silencieux à cause de l’immensité de notre – Les peuples devraient s’entendre à travers
nombre. Les villes vidées, les villages détruits, la peau et sur le ventre de ceux qui les
c’est le désert de nous. Oui, c’est nous tous et exploitent d’une façon ou d’une autre. Toutes
c’est nous tout entiers. les multitudes devraient s’entendre.
– Oui, c’est vrai. C’est les peuples qui sont la – Tous les hommes devraient enfin être
guerre ; sans eux, il n’y aurait rien, rien, que égaux.
quelques criailleries, de loin. Mais c’est pas eux
Ce mot semblait venir à nous comme un
qui la décident. C’est les maîtres qui les
secours.
dirigent.
– Égaux… Oui… Oui… Il y a de grandes idées
– Les peuples luttent aujourd’hui pour
de justice, de vérité. Il y a des choses auxquelles
n’avoir plus de maîtres qui les dirigent. Cette
on croit, vers lesquelles on se tourne toujours
guerre, c’est comme la Révolution française qui
pour s’y attacher comme à une sorte de lumière.
continue.
Il y a surtout l’égalité.
– Alors, comme ça, on travaille pour les
– Il y a aussi la liberté et la fraternité.
Prussiens aussi ?
– Il y a surtout l’égalité !
– Mais, dit un des malheureux de la plaine, il
faut bien l’espérer. Je leur dis que la fraternité est un rêve, un
sentiment nuageux, inconsistant ; qu’il est
– Ah zut, alors ! grinça le chasseur.
contraire à l’homme de haïr un inconnu, mais
Mais il hocha la tête et n’ajouta rien. qu’il lui est également contraire de l’aimer. On
– Occupons-nous de nous ! Il ne faut pas ne peut rien baser sur la fraternité. Sur la
s’mêler des affaires des autres, mâchonna liberté non plus : elle est trop relative dans une
l’entêté hargneux. société où toutes les présences se morcellent
forcément l’une l’autre.
– Si ! il le faut… parce que ce que tu appelles
les autres, c’est justement pas les autres, c’est Mais l’égalité est toujours pareille. La liberté
les mêmes ! et la fraternité sont des mots, tandis que
l’égalité est une chose. L’égalité (sociale, car les
– Pourquoi qu’c’est toujours nous qui
individus ont chacun plus ou moins de valeur,
marchons pour tout le monde !
mais chacun doit participer à la société dans la
– C’est comme ça, dit un homme, et il répéta même mesure, et c’est justice, parce que la vie
les mots qu’il avait employés à l’instant : Tant d’un être humain est aussi grande que la vie
pis, ou tant mieux ! d’un autre), l’égalité, c’est la grande formule des
hommes. Son importance est prodigieuse. Le
– Les peuples, c’est rien et ça devrait être
principe de l’égalité des droits de chaque
tout, dit en ce moment l’homme qui m’avait
créature et de la volonté sainte de la majorité
interrogé reprenant sans le savoir une phrase
est impeccable, et il doit être invincible — et il
historique vieille de plus d’un siècle, mais en lui
amènera tous les progrès, tous, avec une force
donnant enfin son grand sens universel.
vraiment divine. Il amènera d’abord la grande
Et l’échappé de la tourmente, à quatre pattes assise plane de tous les progrès : le règlement
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 181

des conflits par la justice qui est la même chose, paroles que profèrent ces pauvres gens jetés sur
exactement, que l’intérêt général. ce champ de douleur, les paroles qui jaillissent
de leur meurtrissure et de leur mal, les paroles
Ces hommes du peuple qui sont là,
qui saignent d’eux.
entrevoyant ils ne savent encore quelle
Révolution plus grande que l’autre, et dont ils Et maintenant, le ciel se couvre. De gros
sont la source, et qui déjà monte, monte à leur nuages le bleuissent et le cuirassent en bas. En
gorge, répètent : haut, dans un faible étamage lumineux, il est
traversé par des balayures démesurées de
– L’égalité !…
poussière humide. Le temps s’assombrit. Il va y
Il semble qu’ils épèlent ce mot, puis qu’ils le avoir encore de la pluie. Ce n’est pas fini de la
lisent clairement partout – et qu’il n’est pas sur tempête et de la longueur de la souffrance.
la terre de préjugé, de privilège et d’injustice
– On se demandera, dit l’un : « Après tout,
qui ne s’écroule à son contact. C’est une réponse
pourquoi faire la guerre ? » Pourquoi, on n’en
à tout, un mot sublime. Ils tournent et
sait rien ; mais pour qui, on peut le dire. On
retournent cette notion et lui trouvent une sorte
sera bien forcé de voir que si chaque nation
de perfection. Et ils voient les abus brûler d’une
apporte à l’Idole de la guerre la chair fraîche de
éclatante lumière.
quinze cents jeunes gens à déchirer chaque jour,
– Ce s’rait beau ! dit l’un. c’est pour le plaisir de quelques meneurs qu’on
– Trop beau pour être vrai ! dit l’autre. pourrait compter ; que les peuples entiers vont à
la boucherie, rangés en troupeaux d’armées,
Mais le troisième dit :
pour qu’une caste galonnée d’or écrive ses noms
– C’est parce que c’est vrai que c’est beau. de princes dans l’histoire, pour que des gens
Ça n’a pas d’autre beauté : alors !… Et ce n’est dorés aussi, qui font partie de la même
pas parce que c’est beau que ça sera. La beauté gradaille, brassent plus d’affaires – pour des
n’a pas cours, pas plus que l’amour. C’est parce questions de personnes et des questions de
que c’est vrai que c’est fatal. boutiques. Et on verra, dès qu’on ouvrira les
– Alors, puisque la justice est voulue par les yeux, que les séparations qui sont entre les
peuples et que les peuples sont la force, qu’ils la hommes ne sont pas celles qu’on croit, et que
fassent. celles qu’on croit ne sont pas.

– On commence déjà ! dit une bouche – Écoute ! interrompit-on soudain.


obscure. On se tait, et on entend au loin le bruit du
– C’est sur la pente des choses, annonça un canon. Là-bas, le grondement ébranle les
autre. couches aériennes et cette force lointaine vient
déferler faiblement à nos oreilles ensevelies,
– Quand tous les hommes se seront faits tandis qu’alentour l’inondation continue à
égaux, on sera bien forcé de s’unir. imprégner le sol et à attirer lentement les
– Et il n’y aura pas, à la face du ciel, des hauteurs.
choses épouvantables faites par trente millions – Ça r’prend…
d’hommes qui ne les veulent pas.
Alors l’un de nous dit :
C’est vrai. Il n’y a rien à dire contre cela.
Quel semblant d’argument, quel fantôme de – Ah ! tout c’qu’on aura contre soi !
réponse pourrait-on, oserait-on opposer à cela : Déjà il y a un malaise, une hésitation, dans
« Il n’y aura pas, à la face du ciel, des choses la tragédie du colloque qui s’ébauche, entre ces
faites par trente millions d’hommes qui ne les parleurs perdus, comme une espèce d’immense
veulent pas. » J’écoute, je suis la logique des
182 Les classiques du matérialisme dialectique 182

chef-d’œuvre de destinée. Ce n’est pas « Comme ils sont beaux ! »


seulement la douleur et le péril, la misère des
– Et ceux qui disent : « Les races se
temps, qu’on voit recommencer
haïssent ! »
interminablement. C’est aussi l’hostilité des
choses et des gens contre la vérité, – Et ceux qui disent : « J’engraisse de la
l’accumulation des privilèges, l’ignorance, la guerre, et mon ventre en mûrit ! »
surdité et la mauvaise volonté, les partis pris, et – Et ceux qui disent : « La guerre a toujours
les féroces situations acquises, et des masses été, donc elle sera toujours ! »
inébranlables, et des lignes inextricables.
– Il y a ceux qui disent : « Je ne vois pas
Et le rêve tâtonnant des pensées se continue plus loin que le bout de mes pieds, et je défends
par une autre vision où les adversaires éternels aux autres de le faire ! »
sortent de l’ombre du passé et se présentent
– Il y a ceux qui disent : « Les enfants
dans l’ombre orageuse du présent.
viennent au monde avec une culotte rouge ou
⁂ bleue sur le derrière ! »
Les voici… Il semble qu’on la voie se – Il y a, gronda une voix rauque, ceux qui
silhouetter au ciel sur les crêtes de l’orage qui disent : « Baissez la tête, et croyez en Dieu ! »
endeuille le monde, la cavalcade des batailleurs,

caracolants et éblouissants – des chevaux de
bataille porteurs d’armures, de galons, de Ah ! vous avez raison, pauvres ouvriers
panaches, de couronnes et d’épées… Ils roulent, innombrables des batailles, vous qui aurez fait
distincts, somptueux, lançant des éclairs, toute la grande guerre avec vos mains, toute-
embarrassés d’armes. Cette chevauchée puissance qui ne sert pas encore à faire le bien,
belliqueuse, aux gestes surannés, découpe les foule terrestre dont chaque face est un monde de
nuages plantés dans le ciel comme un farouche douleurs — et qui, sous le ciel où de longs
décor théâtral. nuages noirs se déchirent et s’éploient échevelés
comme de mauvais anges, rêvez, courbés sous le
Et bien au-dessus des regards enfiévrés qui
joug d’une pensée ! – oui, vous avez raison. Il y
sont à terre, des corps sur qui s’étage la boue
a tout cela contre vous. Contre vous et votre
des bas-fonds terrestres et des champs gaspillés,
grand intérêt général, qui se confond en effet
tout cela afflue des quatre coins de l’horizon, et
exactement, vous l’avez entrevu, avec la justice
refoule l’infini du ciel et cache les profondeurs
— il n’y a pas que les brandisseurs de sabres, les
bleues.
profiteurs et les tripoteurs.
Et ils sont légion. Il n’y a pas seulement la
Il n’y a pas que les monstrueux intéressés,
caste des guerriers qui hurlent à la guerre et
financiers, grands et petits faiseurs d’affaires,
l’adorent, il n’y a pas seulement ceux que
cuirassés dans leurs banques ou leurs maisons,
l’esclavage universel revêt d’un pouvoir magique
qui vivent de la guerre, et en vivent en paix
; les puissants héréditaires, debout çà et là par-
pendant la guerre, avec leurs fronts butés d’une
dessus la prostration du genre humain, qui
sourde doctrine, leurs figures fermées comme un
appuient soudain sur la balance de la justice,
coffre-fort.
parce qu’ils entrevoient un grand coup à faire. Il
y a toute une foule consciente et inconsciente Il y a ceux qui admirent l’échange étincelant
qui sert leur effroyable privilège. des coups, qui rêvent et qui crient comme des
femmes devant les couleurs vivantes des
– Il y a, clame en ce moment un des sombres
uniformes. Ceux qui s’enivrent avec la musique
et dramatiques interlocuteurs, en étendant la
militaire ou avec les chansons versées au peuple
main comme s’il voyait, il y a ceux qui disent :
comme des petits verres, les éblouis, les faibles
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 183

d’esprit, les fétichistes, les sauvages. espèce de cancer qui absorbe toutes les forces
vives, prend toute la place et écrase la vie et
Ceux qui s’enfoncent dans le passé, et qui
qui, contagieux, aboutit, soit aux crises de la
n’ont que le mot d’autrefois à la bouche, les
guerre, soit à l’épuisement et à l’asphyxie de la
traditionalistes pour lesquels un abus a force de
paix armée.
loi parce qu’il s’est éternisé, et qui aspirent à
être guidés par les morts, et qui s’efforcent de La morale adorable, ils la dénaturent :
soumettre l’avenir et le progrès palpitant et Combien de crimes dont ils ont fait des vertus,
passionné au règne des revenants et des contes en les appelant nationales — avec un mot !
de nourrice. Même la vérité, ils la déforment. À la vérité
éternelle, ils substituent chacun leur vérité
Il y a avec eux tous les prêtres, qui cherchent
nationale. Autant de peuples, autant de vérités,
à vous exciter et à vous endormir, pour que rien
qui faussent et tordent la vérité.
ne change, avec la morphine de leur paradis. Il
y a des avocats – économistes, historiens, est-ce Tous ces gens-là, qui entretiennent ces
que je sais ! – qui vous embrouillent de phrases discussions d’enfants, odieusement ridicules, que
théoriques, qui proclament l’antagonisme des vous entendez gronder au-dessus de vous : « Ce
races nationales entre elles, alors que chaque n’est pas moi qui ai commencé, c’est toi ! – Non,
nation moderne n’a qu’une unité géographique ce n’est pas moi, c’est toi ! – Commence, toi ! –
arbitraire dans les lignes abstraites de ses Non, commence, toi ! », puérilités qui éternisent
frontières, et est peuplée d’un artificiel la plaie immense du monde parce que ce ne sont
amalgame de races ; et qui, généalogistes pas les vrais intéressés qui en discutent, au
véreux, fabriquent, aux ambitions de conquête contraire, et que la volonté d’en finir n’y est pas
et de dépouillement, de faux certificats ; tous ces gens-là qui ne peuvent pas ou ne
philosophiques et d’imaginaires titres de veulent pas faire la paix sur la terre ; tous ces
noblesse. La courte vue est la maladie de l’esprit gens-là, qui se cramponnent, pour une cause ou
humain. Les savants sont en bien des cas des pour une autre, à l’état de choses ancien, lui
espèces d’ignorants qui perdent de vue la trouvent des raisons ou lui en donnent, ceux-là
simplicité des choses et l’éteignent et la sont vos ennemis !
noircissent avec des formules et des détails. On
Ce sont vos ennemis autant que le sont
apprend dans les livres les petites choses, non
aujourd’hui ces soldats allemands qui gisent ici
les grandes.
entre vous, et qui ne sont que de pauvres dupes
odieusement trompées et abruties, des animaux
domestiques… Ce sont vos ennemis, quel que
Et même lorsqu’ils disent qu’ils ne veulent
soit l’endroit où ils sont nés et la façon dont se
pas la guerre, ces gens-là font tout pour la
prononce leur nom et la langue dans laquelle ils
perpétuer. Ils alimentent la vanité nationale et
mentent. Regardez-les dans le ciel et sur la
l’amour de la suprématie par la force. « Nous
terre. Regardez-les partout ! Reconnaissez-les
seuls, disent-ils chacun derrière leurs barrières,
une bonne fois, et souvenez-vous à jamais !
sommes détenteurs du courage, de la loyauté, du
talent, du bon goût ! » De la grandeur et de la ⁂
richesse d’un pays, ils font comme une maladie
– Ils te diront, grogna un homme à genoux,
dévoratrice. Du patriotisme, qui est respectable,
penché, les deux mains dans la terre, en
à condition de rester dans le domaine
secouant les épaules comme un dogue : « Mon
sentimental et artistique, exactement comme les
ami, t’as été un héros admirable ! » J’veux pas
sentiments de la famille et de la province, tout
qu’on m’dise ça !
aussi sacrés, ils font une conception utopique et
non viable, en déséquilibre dans le monde, une » Des héros, des espèces de gens
184 Les classiques du matérialisme dialectique 184

extraordinaires, des idoles ? Allons donc ! On a cela, son œil élargi contempla par terre tout le
été des bourreaux. On a fait honnêtement le sang qu’il avait donné pour la guérison du
métier de bourreaux. On le r’fera encore, à tour monde.
de bras, parce qu’il est grand et important de

faire ce métier-là pour punir la guerre et
l’étouffer. Le geste de tuerie est toujours ignoble Les autres, un à un, se dressent. L’orage
– quelquefois nécessaire, mais toujours ignoble. s’épaissit et descend sur l’étendue des champs
Oui, de durs et infatigables bourreaux, voilà ce écorchés et martyrisés. Le jour est plein de nuit.
qu’on a été. Mais qu’on ne me parle pas de la Et il semble que, sans cesse, de nouvelles formes
vertu militaire parce que j’ai tué des hostiles d’hommes et de bandes d’hommes
Allemands. » s’évoquent, au sommet de la chaîne de
montagnes des nuages, autour des silhouettes
– Ni à moi, cria un autre à voix si haute que
barbares des croix et des aigles, des églises, des
personne n’aurait pu lui répondre, même si on
palais souverains et des temples de l’armée, et
avait osé, ni à moi, parce que j’ai sauvé la vie à
s’y multiplient, cachant les étoiles qui sont
des Français ! Alors, quoi, ayons le culte des
moins nombreuses que l’humanité – et même
incendies à cause de la beauté des sauvetages !
que ces revenants remuent de toutes parts dans
– Ce serait un crime de montrer les beaux les excavations du sol, ici, là, parmi les êtres
côtés de la guerre, murmura un des sombres réels qui y sont jetés à la volée, à demi enfouis
soldats, même s’il y en avait ! dans la terre comme des grains de blé.
– On t’dira ça, continua le premier, pour te Mes compagnons encore vivants se sont enfin
payer en gloire, et pour se payer aussi de levés ; se tenant mal debout sur le sol effondré,
c’qu’on n’a pas fait. Mais la gloire militaire, ce enfermés dans leurs vêtements embourbés,
n’est même pas vrai pour nous autres, simples ajustés dans d’étranges cercueils de vase,
soldats. Elle est pour quelques-uns, mais en dressant leur simplicité monstrueuse hors de la
dehors de ces élus, la gloire du soldat est un terre profonde comme l’ignorance, ils bougent et
mensonge comme tout ce qui a l’air d’être beau crient, les yeux, les bras et les poings tendus
dans la guerre. En réalité, le sacrifice des soldats vers le ciel d’où tombent le jour et la tempête.
est une suppression obscure. Ceux dont la Ils se débattent contre des fantômes victorieux,
multitude forme les vagues d’assaut n’ont pas comme des Cyrano et des don Quichotte qu’ils
de récompense. Ils courent se jeter dans un sont encore.
effroyable néant de gloire. On ne pourra jamais
On voit leurs ombres se mouvoir sur le grand
accumuler même leurs noms, leurs pauvres
miroitement triste du sol et se refléter sur la
petits noms de rien.
blême surface stagnante des anciennes tranchées
– Nous nous en foutons, répondit un homme. que blanchit et habite seul le vide infini de
Nous avons aut’chose à penser. l’espace, au milieu du désert polaire aux
horizons fumeux.
– Mais tout cela, hoqueta une face
barbouillée et que la boue cachait comme une Mais leurs yeux sont ouverts. Ils commencent
main hideuse, peux-tu seulement le dire ? Tu à se rendre compte de la simplicité sans bornes
serais maudit et mis sur le bûcher ! Ils ont créé des choses. Et la vérité non seulement met en
autour du panache une religion aussi méchante, eux une aube d’espoir, mais aussi y bâtit un
aussi bête et aussi malfaisante que l’autre ! recommencement de force et de courage.
L’homme se souleva, s’abattit, mais se – Assez parlé des autres, commanda l’un
souleva encore. Il était blessé sous sa cuirasse d’eux. Tant pis pour les autres !… Nous ! Nous
immonde, et tachait le sol, et, quand il eut dit tous !…
Henri Barbusse – Le Feu : journal d'une escouade 185

L’entente des démocraties, l’entente des compteront pour peu.


immensités, la levée du peuple du monde, la foi
Et tandis que nous nous apprêtons à
brutalement simple… Tout le reste, tout le reste,
rejoindre les autres, pour recommencer la
dans le passé, le présent et l’avenir, est
guerre, le ciel noir, bouché d’orage, s’ouvre
absolument indifférent.
doucement au-dessus de nos têtes. Entre deux
Et un soldat ose ajouter cette phrase, qu’il masses de nuées ténébreuses, un éclair tranquille
commence pourtant à voix presque basse : en sort, et cette ligne de lumière, si resserrée, si
endeuillée, si pauvre, qu’elle a l’air pensante,
– Si la guerre actuelle a fait avancer le
apporte tout de même la preuve que le soleil
progrès d’un pas, ses malheurs et ses tueries
existe.

Publié en octobre 2013


Illustration de la première page : Henri Barbusse

Vous aimerez peut-être aussi