TOP 10 poèmes ronsard
A Cupidon
Pierre de Ronsard
Le jour pousse la nuit,
Et la nuit sombre
Pousse le jour qui luit
D’une obscure ombre.
L’Autonne suit l’Esté,
Et l’aspre rage
Des vents n’a point esté
Apres l’orage.
Mais la fièvre d’amours
Qui me tourmente,
Demeure en moy tousjours,
Et ne s’alente.
Ce n’estoit pas moy, Dieu,
Qu’il falloit poindre,
Ta fleche en autre lieu
Se devoit joindre.
Poursuy les paresseux
Et les amuse,
Mais non pas moy, ne ceux
Qu’aime la Muse.
Helas, delivre moy
De ceste dure,
Qui plus rit, quand d’esmoy
Voit que j’endure.
Redonne la clarté
A mes tenebres,
Remets en liberté
Mes jours funebres.
Amour sois le support
De ma pensée,
Et guide à meilleur port
Ma nef cassée.
Tant plus je suis criant
Plus me reboute,
Plus je la suis priant
Et moins m’escoute.
Ne ma palle couleur
D’amour blesmie
N’a esmeu à douleur
Mon ennemie.
Ne sonner à son huis
De ma guiterre,
Ny pour elle les nuis
Dormir à terre.
Plus cruel n’est l’effort
De l’eau mutine
Qu’elle, lors que plus fort
Le vent s’obstine.
Ell’ s’arme en sa beauté,
Et si ne pense
Voir de sa cruauté
La récompense.
Monstre toy le veinqueur,
Et d’elle enflame
Pour exemple le coeur
De telle flame,
Qui la soeur alluma
Trop indiscrete,
Et d’ardeur consuma
La Royne en Crete.
Pierre de Ronsard, Les Odes
À la forêt de Gastine
Pierre de Ronsard
Couché sous tes ombrages vers
Gastine, je te chante
Autant que les Grecs par leurs vers
La forest d’Erymanthe.
Car malin, celer je ne puis
A la race future
De combien obligé je suis
A ta belle verdure :
Toy, qui sous l’abry de tes bois
Ravy d’esprit m’amuses,
Toy, qui fais qu’à toutes les fois
Me respondent les Muses :
Toy, par qui de ce meschant soin
Tout franc je me délivre.
Lors qu’en toy je me pers bien loin.
Parlant avec un livre.
Tes bocages soient tousjours pleins
D’amoureuses brigades,
De Satyres et de Sylvains,
La crainte des Naiades.
En toy habite désormais
Des Muses le college.
Et ton bois ne sente jamais
La flame sacrilège.
Pierre de Ronsard, Les Odes ( XVII)
À Madame Marguerite
Pierre de Ronsard
Il faut que j’aille tanter
L’oreille de MARGUERITE,
Et dans son palais chanter
Quel honneur elle merite :
Debout Muses, qu’on m’atelle
Vostre charette immortelle,
Affin qu’errer je la face
Par une nouvelle trace,
Chantant la vierge autrement
Que nos poëtes barbares,
Qui ses saintes vertus rares
Ont souillé premierement.
J’ai sous l’esselle un carquois
Gros de fleches nompareilles,
Qui ne font bruire leurs vois
Que pour les doctes oreilles :
Leur roideur n’est apparante,
A telle bande ignorante,
Quand l’une d’elles annonce
L’honneur que mon arc enfonce :
Entre toutes j’elirai
La mieus sonnante, & de celle
Par la terre universelle
Ses vertus je publirai.
Sus mon Ame, ouvre la porte
A tes vers plus dous que miel,
Affin qu’une fureur sorte
Pour la ravir jusque au ciel :
Du croc arrache la Lire
Qui tant de gloire t’aquit,
Et vien sus ses cordes dire
Comme la Nimphe náquit.
Par un miracle nouveau
Pallas du bout de sa lance
Ouvrit un peu le cerveau
De François seigneur de France.
Adonques Vierge nouvelle
Tu sortis de sa cervelle,
Et les Muses qui te prindrent
En leurs sçiences t’apprindrent :
Mais quand le tens eut parfait
L’acroissance de ton age,
Tu pensas en ton courage,
De mettre à chef un grand fait.
Tes mains s’armerent alors
De l’horreur de deus grands haches :
Tes braz, tes flancs, & ton cors,
Sous un double fer tu caches :
Une menassante creste
Branloit au hault de ta teste
Joant sur la face horrible
D’une Meduse terrible :
Ainsi tu alas trouver
Le vilain monstre Ignorance,
Qui souloit toute la France
Desous son ventre couver.
L’ire qui la Beste offense
En vain irrita son cueur,
Pour la pousser en defense
S’opposant au bras vainqueur :
Car le fer pront à la batre
Ja dans son ventre est caché,
Et ja trois fois voire quatre,
Le cueur lui a recherché.
Le Monstre gist etandu,
De son sang l’herbe se mouille :
Aus Muses tu as pandu
Pour Trophée sa depouille :
Puis versant de ta poitrine
Mainte source de doctrine,
Au vrai tu nous fais connoistre
Le miracle de ton estre.
Pour cela je chanterai
Ce bel hinne de victoire,
Et de France à la Gent noire
L’enseigne j’en planterai.
Mais moi qui suis le témoin
De ton los qui le monde orne,
Il ne faut ruer si loin
Que mon trait passe la borne :
Frape à ce coup MARGUERITE,
Et te fiche en son merite,
Qui luit comme une planette
Ardante la nuit brunette.
Repandon devant ses ieus
Ma musique toute neuve
Et ma douceur qui abreuve
L’honneur alteré des cieus.
Affin que la Nimphe voie
Que mon luc premierement
Aus François montra la voie
De sonner si proprement :
Et comme imprimant ma trace
Au champ Attiq’ & Romain,
Callimaq’, Pindare, Horace,
Je deterrai de ma main.
Pierre de Ronsard
À son âme
Pierre de Ronsard
Amelette Ronsardelette,
Mignonnelette doucelette,
Treschere hostesse de mon corps,
Tu descens là bas foiblelette,
Pasle, maigrelette, seulette,
Dans le froid Royaume des mors :
Toutesfois simple, sans relors
De meurtre, poison, ou rancune,
Méprisant faveurs et tresors
Tant enviez par la commune.
Passant, j’ay dit, suy ta fortune
Ne trouble mon repos, je dors.
Pierre de Ronsard, Derniers vers
Ah longues nuicts d’hyver de
5;
ma vie bourrelles
Pierre de Ronsard
Ah longues nuicts d’hyver de ma vie bourrelles,
Donnez moy patience, et me laissez dormir,
Vostre nom seulement, et suer et fremir
Me fait par tout le corps, tant vous m’estes cruelles.
Le sommeil tant soit peu n’esvente de ses ailes
Mes yeux tousjours ouvers, et ne puis affermir
Paupiere sur paupiere, et ne fais que gemir,
Souffrant comme Ixion des peines eternelles.
Vieille umbre de la terre, ainçois l’umbre d’enfer,
Tu m’as ouvert les yeux d’une chaisne de fer,
Me consumant au lict, navré de mille pointes :
Pour chasser mes douleurs ameine moy la mort,
Ha mort, le port commun, des hommes le confort,
Viens enterrer mes maux je t’en prie à mains jointes.
Pierre de Ronsard, Derniers vers
Amour me tue si je ne veux dire
Pierre de Ronsard
Amour me tue, et si je ne veux dire
Le plaisant mal que ce m’est de mourir :
Tant j’ai grand peur, qu’on veuille secourir
Le mal, par qui doucement je soupire.
Il est bien vrai, que ma langueur désire
Qu’avec le temps je me puisse guérir :
Mais je ne veux ma dame requérir
Pour ma santé : tant me plaît mon martyre.
Tais-toi langueur je sens venir le jour,
Que ma maîtresse, après si long séjour,
Voyant le soin qui ronge ma pensée,
Toute une nuit, folâtrement m’ayant
Entre ses bras, prodigue, ira payant
Les intérêts de ma peine avancée.
Pierre de Ronsard
Amourette
Pierre de Ronsard
Or que l’hiver roidit la glace épaisse,
Réchauffons-nous, ma gentille maîtresse,
Non accroupis près le foyer cendreux,
Mais aux plaisirs des combats amoureux.
Assisons-nous sur cette molle couche.
Sus ! baisez-moi, tendez-moi votre bouche,
Pressez mon col de vos bras dépliés,
Et maintenant votre mère oubliez.
Que de la dent votre tétin je morde,
Que vos cheveux fil à fil je détorde.
Il ne faut point, en si folâtres jeux,
Comme au dimanche arranger ses cheveux.
Approchez donc, tournez-moi votre joue.
Vous rougissez ? il faut que je me joue.
Vous souriez : avez-vous . point ouï
Quelque doux mot qui vous ait réjoui ?
Je vous disais que la main j’allais mettre
Sur votre sein : le voulez-vous permettre ?
Ne fuyez pas sans parler : je vois bien
A vos regards que vous le voulez bien.
Je vous connais en voyant votre mine.
Je jure Amour que vous êtes si fine,
Que pour mourir, de bouche ne diriez
Qu’on vous baisât, bien que le désiriez ;
Car toute fille, encor’ qu’elle ait envie
Du jeu d’aimer, désire être ravie.
Témoin en est Hélène, qui suivit
D’un franc vouloir Pâris, qui la ravit.
Je veux user d’une douce main-forte.
Hà ! vous tombez, vous faites jà la morte.
Hà ! quel plaisir dans le coeur je reçois !
Sans vous baiser, vous moqueriez de moi
En votre lit, quand vous seriez seulette.
Or sus ! c’est fait, ma gentille brunette.
Recommençons afin que nos beaux ans
Soient réchauffés de combats si plaisants.
PIERRE DE RONSARD (1565)
Ange divin, qui mes plaies
embaume
Pierre de Ronsard
Ange divin, qui mes plaies embaume,
Le truchement et le héraut des dieux,
De quelle porte es-tu coulé des cieux,
Pour soulager les peines de mon âme ?
Toi, quand la nuit par le penser m’enflamme,
Ayant pitié de mon mal soucieux,
Ore en mes bras, ore devant mes yeux,
Tu fais nager l’idole de ma Dame.
Demeure, Songe, arrête encore un peu !
Trompeur, attends que je me sois repu
De ce beau sein dont l’appétit me ronge,
Et de ces flancs qui me font trépasser :
Sinon d’effet, souffre au moins que par songe
Toute une nuit je les puisse embrasser.
Pierre de Ronsard
Autre du même à la même dame
Pierre de Ronsard
Contente-toi d’un point :
Tu es, je n’en mens point,
Trop chaude à la curée ;
Un coup suffit, la nuit,
L’ordinaire qui suit
Est toujours de durée.
De reins faibles je suis,
Relever je ne puis :
Un cheval de bon être,
Qui au montoir se plaît,
Sans un nouveau surcroît
Porte toujours son maître.
Le nombre plus parfait
Du premier un se fait,
Qui par soi se compose ;
La très simple unité,
Loin de la pluralité
Conserve toute chose.
Le Monde sans pareil
Ne porte qu’un Soleil,
Qu’une Mer, qu’une Terre,
Qu’une eau, qu’un Ciel ardent :
Le nombre discordant
Est cause de la guerre.
Ma mignonne, crois-moi :
Mon cas n’est pas mon doigt,
Quand je puis il me dresse ;
Tant de fois pigeonner,
Enconner, renconner,
Ce sont tours de jeunesse.
Mon cheveu blanchissant
De mon coeur va chassant
La force et le courage ;
L’Hiver n’est pas l’Eté :
J’ai autrefois été,
Tu seras de mon âge.
Hier, tu me bravas,
Couchée entre mes bras :
Je le confesse, Bure,
J’eusse été bien marri,
Au règne de Henri,
D’endurer telle injure.
Lors qu’un printemps de sang
M’échauffait tout le flanc
A gagner la victoire,
Bien dispos, je rompais
Huit ou neuf fois mon bois…
Maintenant, il faut boire !
Ne ressemble au goulu,
Qui son bien dissolu
Tout à la fois consomme :
Cil qui prend peu à peu
L’argent qui lui est dû,
Ne perd toute la somme.
Sois donc soûle de peu ;
De peu l’Homme est repu :
Celui qui, sans mesure,
Le fait et le refait,
Ménager il ne sait
Le meilleur de Nature.
Au lieu que l’inconstant
Jouvenceau le fait tant,
Trop chaud à la bataille ;
Demeurons plus longtemps,
Qu’un de nos passetemps
Quatre d’un autre en vaille.
Il faut se reposer,
Se tâter, se baiser,
D’un accord pitoyable
Faire trêve et paix :
Souvent, les petits mets
Font durer une Table.
Ne fronce le sourcil :
Si tu le veux ainsi,
Bure, tu es servie ;
Je veux, sans m’abuser,
En me jouant, user
Et non perdre la vie.
Pierre de Ronsard, Pièces attribuées
Avant le temps tes temples
fleuriront
Pierre de Ronsard
Avant le temps tes temples fleuriront,
De peu de jours ta fin sera bornée,
Avant le soir se clorra ta journée ,
Trahis d’espoir tes pensers periront :
Sans me flechir tes escrits fletriront,
En ton desastre ira ma destinée,
Ta mort sera pour m’aimer terminée,
De tes souspirs noz neveux se riront.
Tu seras fait d’un vulgaire la fable :
Tu bastiras sus l’incertain du sable,
Et vainement tu peindras dans les cieux :
Ainsi disoit la Nymphe qui m’afolle,
Lors que le ciel tesmoin de sa parolle,
D’un dextre éclair fut presage à mes yeux.
Pierre de Ronsard