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Afrique et désordre international : enjeux clés

Le document analyse les mutations géopolitiques en Afrique, en particulier dans la région des Grands Lacs, et leur impact sur l'ordre international, soulignant le lien indissociable entre ordre et désordre. Il met en lumière les défis posés par la mondialisation et les résistances aux réformes démocratiques, tout en critiquant la notion de conditionnalité dans les relations Nord-Sud. L'auteur conclut que l'Afrique est essentielle pour comprendre les dynamiques de désordre et d'ordre dans le contexte international actuel.

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Afrique et désordre international : enjeux clés

Le document analyse les mutations géopolitiques en Afrique, en particulier dans la région des Grands Lacs, et leur impact sur l'ordre international, soulignant le lien indissociable entre ordre et désordre. Il met en lumière les défis posés par la mondialisation et les résistances aux réformes démocratiques, tout en critiquant la notion de conditionnalité dans les relations Nord-Sud. L'auteur conclut que l'Afrique est essentielle pour comprendre les dynamiques de désordre et d'ordre dans le contexte international actuel.

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T

L'AFRIQUE DANS LE NOUVEAU


"DÉSORDRE" INTERNATIONAL

PAR

John-Francis MBALA

Doctorant en Sciences Politiques


Université de Picardie Jules Verne

D'emblée, intégrer dans les discussions portant sur le thème, désordres et


territoires, les problèmes politiques africains suscite une série d'interroga-
tions : "En quoi les mutations géopolitiques en Afrique l en général et dans la
région des Grands Lacs en particulier intéressent ce thème mais aussi d'autres
sphères politiques notamment le Nord pour ne pas dire «l'Occident» et préci-
sément la France ?"

A l'ordre hérité de Yalta s'est substitué un "ordre" nouveau qui révèle


cependant un paradoxe dès lors que la complexité des enjeux voire leurs
imbrications semblent s'inscrire dans une logique conflictuelle sinon laissent
prévaloir la thèse d'une société internationale "anarchique"2. Pierre de
Sernaclens explique que pour les réalistes la scène internationale est un milieu
"anarchique". La vision des réalistes (dit-il) est pessimiste, et l'histoire du XX"

1. L'Afrique, faut-il le préciser, est plurielle. Sa diversité justifie d'ailleurs le recours au


terme "les Afriques". Il s'agira essentiellement dans la présente étude de l'Afrique au sud du
Sahara et/ou l'Afrique noire, mais celle-ci en tant que composante de la société internationale
d'où une analyse s'appuyant sur la dialectique Nord - Sud.
2. Cf. De Sernaclens (P.), La politique internationale, Armand Colin, 1992 p. 17. Pour
les réalistes, "la politique internationale a pour objet principal les relations entre Etats. Or,
ces derniers sont souverains, et nulle autorité ne peut imposer le respect d'un régime de
droit. Ils sont libres de se faire justice, donc de recourir à la force pour assurer la défense
de leurs intérêts nationaux. En s'inspirant des considérations de Hobbes sur l'état de natu-
re, en reproduisant sa vision pessimiste de l'homme, ils définissent le milieu international
comme anarchique".
392 DÉSORDRE(S)

siècle semble leur donner raison. "La force fait droit"3. Le génocide du
Rwanda en 1994 semble en effet étayer cet argument.

S'il conviendra d'épouser le terme "nouvel ordre international", en


revanche il apparaîtra intéressant de prendre le contre-pied des approches
allant dans ce sens pour ouvrir sur un angle d'attaque "nouveau". En effet, si
la société internationale évolue vers un "ordre" nouveau, il reste beaucoup
plus probable que celui-ci émergera des décombres du "désordre" internatio-
nal qui prévaut dans les temps actuels. La prise en compte de la relation
ordre/désordre sera par conséquent incontournable pour appréhender la cau-
salité et/ou mieux les corrélations des éléments qui participent aux contesta-
tions des ordres politiques, lesquelles contestations ébranlent en Europe les
frontières héritées de Yalta (Ex.Yougoslavie, réunification de l'Allemagne ... )
et en Mrique celles qui sont la conséquence des découpages territoriaux voulus
par la Conférence de Berlin. Ces deux aspects, ordre et désordre, sont indisso-
ciablement liés. Aussi, nous admettrons que la notion d'ordre est inhérente à
celle du désordré; d'où la reconnaissance d'une fonction du désordre au sein
même de l'ordre.

En ce sens, les désordres territoriaux (qui remettent en cause les thèses


d'une société internationale "pacifique") montrent que les relationsinteréta-
tiques, si elles sont conflictuelles et génèrent des désordres sporadiques, s'ins-
crivent néanmoins dans une sorte "d'anthropie" dont le mécanisme et/ou la
régulation correspondrait à une sorte de "théorie de la main invisible" déve-
loppée par Adam Smith. Ceci, pour rompre avec l'afropessimisme qui a ten-
dance à s'installer dans les discours, afropessimisme qui résulte de la
permanence des crises politiques en Mrique et de l'instabilité des processus de
transition démocratique. Si les mutations du système international laissent
entrevoir une dynamique composée d'îlots d'instabilité, de chaos qui néan-
moins n'entrave pas son autorégulation, il n'en demeure pas moins vrai que
les actions d'une part des organisations internationales telles que
l'Organisation des Nations Unies et d'autre part des puissants lobbys finan-
ciers, participent au devenir de l'humanité et tentent d'orienter le système
vers un "ordre" qui du reste est précaire compte tenu de la faiblesse de la
régulation internationale.

Dans ce contexte de recomposition des ordres politiques, l'Afrique offre un


exemple concret de l'impossibilité de dissocier la notion d'ordre de celle du
désordre. Dans un monde qui se rétrécie, conséquence des nouvelles technolo-
gies de l'information (démultiplication des réseaux de communication: inter-
net, programmes télévisés diffusés par satellites ... ), dans un monde qui se
construit autour de l'éclatement culturel (revendications identitaires, contes-
tations des frontières conventionnelles ... ) autour de la dialectique mondialisa-

3. Ibidem p. 17.
4. Dupuy (J.-P.), Ordres et désordres, Paris, ed. du Seuil, 1982.
L'AFRIQUE ET LE DÉSORDRE INTERNATIONAL 393

tion/fragmentation (globalisation, montée des flux transnationaux / nationa-


lismes exacerbés, ethnicité ... ) pourquoi et comment l'Afrique ne peut
qu'être incontournable dans la tentative et/ou la démarche scientifique du
chercheur qui veut comprendre, expliquer, anticiper sur les événements en
s'appuyant sur le thème qui fait l'objet de la présente étude, à savoir
désordres et territoires? Il conviendra d'évoquer l'effet "domino" et/ou les
conséquences du nouvel "ordre" international sur les ordres politiques afri-
cains, notamment les éléments "contrôlés" qui participent à l'émergence d'un
"ordre" nouveau mais ordre qui immédiatement fait place à des éléments
"incontrôlés" qui laissent émerger un "désordre" nouveau.

La chute du mur de Berlin, conjuguée à la dislocation du bloc communiste


en Europe de l'Est et l'implosion de l'URSS, introduiront une nouvelle donne:
l'émergence d'un "ordre" nouveau (1), lequel "ordre" ne manque pas d'avoir
des répercussions sur les ordres politiques internes en Afrique. Cependant,
aussi paradoxal que cela puisse paraître, à propos de la réception par les
régimes africains du "vent de démocratie" venu de l'Europe de l'Est, si elle
produit une "prise de conscience" de l'inéluctable évolution vers un "ordre"
politique nouveau, en revanche elle participe simultanément à l'instauration
d'un "chaos" nouveau fait de périodes de turbulences plus ou moins prolongées
au regard de la démultiplication des violations des droits de l'homme dans les
espaces politiques, d'où l'émergence d'un désordre nouveau (II).

1 - L'ÉMERGENCE D'UN "ORDRE" NOUVEAU

La tendance à la globalisation sinon à l'universalisation des concepts poli-


tiques qui prévalent dans le nouvel ordre mondial à savoir, la démocratie des
régimes et l'économie des marchés rencontrera une série de résistances dues
aux particularismes (ethniques, nationalismes exacerbés ... ). Aussi, convien-
dra t-il de discuter la relation ordre/désordre à travers la dialectique "mon-
dialisation/fragmentation" (A) avant d'évoquer les modalités adoptées dans les
relations interétatiques pour la mise en œuvre de ces concepts; ceci en remet-
tant en cause la notion dite de "conditionnalité" dans les rapports Nord-Sud,
laquelle notion cache la véritable nature des enjeux (B).

A) "Mondialisation/fragmentation" :
vers une universalisation des enjeux

La rupture de la bipolarité et la "fin" de la guerre froide ne justifiaient


plus le soutien inconditionnel des deux grands, les Etats-Unis et l'Union
Soviétique, aux régimes autoritaires des pays du Sud dès lors que les critères
de la légitimité internationale s'articulaient désormais autour du respect des
droits de l'homme et de l'évolution vers l'Etat de droit.
394 DÉSORDRE(S)

Dans l'ordre hérité de Yalta la légitimité d'un chef d'Etat et son régime
était liée à leur positionnement géostratégique en fonction du clivage Est/Ouest
et/ou de leur allégeance à "Moscou" sinon à "Washington". La recomposition
des critères de la légitimité internationale a eu pour effet l'instauration d'un
"ordre" nouveau qui cependant s'est révélé très vite illisible compte tenu des
résistances au changement dans les pays du Sud, tant en Afrique qu'en Asie
par exemple.

Le recours à la dialectique centre-périphérie participe à l'explication des


mutations politiques en Afrique. Avec l'apaisement des conflits du centre,
l'ONU tend à jouer véritablement son rôle visant à maintenir la paix en garan-
tissant la sécurité collective et le respect des droits de l'homme. De la sorte, les
pays périphériques, précisément les régimes autoritaires, ont été dans l'obliga-
tion de s'adapter au temps mondial en faveur des libéralisations politiques. Si
la démocratie d'inspiration occidentale, dite démocratie des marchés qui fait
prévaloir l'aspect concurrentiel, est érigée par les pays du Nord tels que les
Etats-Unis ou le Canada comme une donne universalisable et ainsi susceptible
de s'appliquer à tous les pays, ils ont fait tôt de déchanter 5 • En effet, les
contestations des ordres politiques, mais d'abord du cadre étatique ainsi que
des frontières conventionnelles qui devait permettre l'instauration de la démo-
cratie, se sont multipliées tant en Europe (ex. Yougoslavie) qu'en Afrique
(Rwanda). Par ailleurs, l'éclatement culturel dû aux crises d'identité et la
remise en cause des territoires nationaux sont autant d'éléments qui compro-
mettent les processus de transition démocratique.

En ex.Yougoslavie, les épurations ethniques dues à un nationalisme exacerbé


vont dans le sens de ce qui est soutenu dans la présente étude, l'émergence d'un
"ordre" précaire. Le génocide du Rwanda, conséquence de la prédominance du
facteur ethnique dans la vie politique a été une résistance à l'universalisation de
la démocratie des marchés. En Asie, comme c'est le cas en Chine, la marche vers
l'économie des marchés ne s'effectue pas simultanément à une évolution vers la
démocratie dès lors que la question des droits de l'homme est éradiquée des dis-
cours. Cependant les politologues soutiennent qu'à long terme l'économie des
marchés contraindra le système politique chinois à subir des inflexions par
l'adoption inéluctable de la démocratie d'inspiration occidentale.

A "l'émergence des biens communs" - protection de l'écosystème menacé


par la diminution de la couche d'ozone, lutte contre les disparités économiques
entre le Nord et le Sud - qui nécessite une défense commune s'est ajoutée la
défense de l'individu désormais considéré comme acteur des relations interna-
tionales, d'où une évolution juridique vers une sorte de "devoir" d'ingérence.

5. Si l'universalisation des enjeux apparaît inéluctable, elle rencontre cependant des cri-
tiques virulentes. Voir à ce sujet, Mortin (H.-P.), Schuman (H.), Le piège de la mondialisa-
tion, Solin, Actes du sud, 1997. Voir également, Politis nO 444 - jeudi 15 mai 1997, p. 10 - 15,
Dossier: Mondialisation: 20% d'élus, 80% d'exclus.
L'AFRIQUE ET LE DÉSORDRE INTERNATIONAL 395

Mais la fragmentation des allégeances dans un monde qui se veut multipolaire


et pourtant dominé par "l'hégémonisme" américain apparaît comme une entra-
ve à l'universalisation des enjeux en raison des "anomies de la société mondia-
le"6 : intégrisme islamique en Algérie, "ingérence" américaine en Somalie,
guerre du Golfe, etc. Et cependant l'on aura parlé d'un "ordre" nouveau.
Pour inciter les régimes africains à instaurer des réformes démocratiques, les
Etats du Nord ont eu recours à la politique de la "carotte et du bâton" d'où
une conditionnalité qui révèle plutôt une manipulation du discours.

B) "Conditionnalité" et "bonne gouvernance 7" :


deux notions au contenu vide de sens

Subitement les libéralisations politiques sont apparues comme un préalable


au développement. Ainsi, la contestation du rapport monopartisme-développe-
ment, rapport facteur de désordre (1). Conjugués aux libéralisations écono-
miques, les discours autour de la conditionnalité dite politique et/ou le
couplage démocratie-développement s'inscrivent dans la contribution à l'éla-
boration d'un "ordre" que l'on veut nouveau (2).

1. De la conditionnalité économique: couplage


monopartisme-développement ...

Durant la décennie 1980-1990, pour permettre aux Etats africains de


continuer à bénéficier des concours extérieurs en assainissant les économies
qui ne sont pas viables dans leur fonctionnement, les bailleurs de fonds inter-
nationaux, en particulier le Fonds monétaire international et la Banque mon-
diale, ont conditionné l'octroi de nouvelles aides à l'adoption des plans
d'ajustement structurel (P.A.S). Le but des P.A.S. était de limiter le rôle de
l'Etat dans la production et dans le contrôle de l'activité privée. Or, le dirigis-
me étatique des régimes autoritaires africains, les interventions excessives de
l'Etat dans l'activité privée - d'où l'infantilisation de la "société civile" -
empêchaient l'émergence des initiatives privées et participaient au contraire à
l'amplification des crises économiques, lesquelles crises, conjuguées aux crises
sociales, provoquaient des "désordres" sociaux: manifestations contre la
rigueur budgétaire imposée par les P.A.S, contre les injustices sociales8 , etc.

6. Cf. Badie (B.), Smouts (M.-C.), Le retournement du monde. Sociologie de la scène


internatonale, PFNSP et Dalloz, 1992, p. 113.
7. Terme fréquemment utilisé par les institutions financières internationales notamment la
Banque Mondiale et maintes fois repris lors du sommet franco-africain de Ouagadougou pour
traduire la volonté des principaux bailleurs de fonds de l'Mrique de conditionner l'octroi de
l'aide à une bonne gouvernance.
S. Chossudovsky (M.), "Les fruits empoisonnés de l'ajustement structurel", in: Le Monde
diplomatique, septembre 19S4, p. S ; cf. également Jones (C.) et Kiguel (M.), "L'Afrique en
quête de prospérité: l'ajustement structurel a t-il eu des effets positifs ?" in : Finances et déve-
loppements, Juin 1994, p. 2-5 ; cf. PNUD, Rapport mondial sur le développement humain,
Economica, Paris 1994.
396 DÉSORDRE(S)

Pour maintenir la stabilité économique en Afrique, les régimes forts étaient


certes contestés mais l'aide économique du Nord n'était pas interrompue car
l'attribution de celle-ci répondait essentiellement aux exigences d'une condi-
tionnalité économique : réduction des déficits budgétaires notamment pour
bénéficier de l'aide. Peu importait qu'un régime soit dictatorial ou autoritai-
re. "En cas d'instabilité politique, on a souvent considéré l'autoritarisme
comme un expédient utile, malgré tout, pour la bonne conduite des affaires.
Des années cinquante jusqu'à la fin des années soixante-dix, il était largement
admis que les politiques de développement demandaient du temps pour porter
leurs fruits, ce qui était incompatible avec la politique à courtes vues qu'impli-
quaient les cycles électoraux. La démocratie pensait-on portait en germe une
tendance au populisme"9.

Au nom du "tout économique" et des paradigmes autour de l'économie -


notamment le discours de stabilité économique - les revendications allant
dans le sens des libéralisations politiques étaient perçues comme des revendi-
cations subversives pouvant engendrer des "désordres" dans les ordres poli-
tiques internes en Afrique, d'où l'éradication dans les discours des projets
relatifs aux mutations des systèmes politiques africains dans le contexte de
l'ordre bipolaire. La rupture de la bipolarité a contraint à la recomposition
des allégeances provoquant par là même, suite au "nouveau" discours autour
de l'Etat de droit 10 et la question des droits de l'homme, l'ébranlement des
systèmes politiques monopartisans en Mrique.

2.... A la conditionnalité politique: couplage démocratie-développement

Il convient d'ores et déjà de ne pas considérer "l'émergence" de la notion de


conditionnalité politique dans les discours comme une rupture avec la condition-
nalité économique dans les politiques de coopération du Nord avec le Sud mais
au contraire comme une notion "greffée" sur les discours autour des libéralisa-
tions économiques. En France, le ministre de la coopération Jacques Pelletier,
dans un discours prononcé dès janvier 1990 dans le contexte des mutations poli-
tiques en Europe de l'Est se fait le chantre du rapport démocratie-développe-
ment; il déclarait "qu'il n'y a pas de démocratie sans développement mais qu'il
n'y a pas non plus de vrai développement sans démocratie, sans possibilité
offerte aux hommes et aux femmes d'exprimer leurs capacités"ll.

Cette réorientation de la politique africaine de la France correspondait au


discours dominant sur la scène internationale. En 1990, le président américain
George Bush exprimait ainsi sa représentation des mutations internationales:

9. Cf. "La Banque Mondiale et la réforme de l'Etat dahs les pays en voie de développe-
ment" in: Problèmes économiques, nO 2255, 26 décembre 1991, p. 9.
10. Cf. à propos de cette notion Chevallier (J.), L'Etat de droit, Paris Montchrestien,
2ème édition, 1995.
11. Jacques Pelletier, ministre de la coopération, propos rapportés dans Marchés tropi-
caux, 13 janvier 1990, p. 87.
L'AFRIQUE ET LE DÉSORDRE INTERNATIONAL 397

"Maintenant, nous voyons apparaître un nouvel ordre mondial ( .. ). Un


monde où les Nations unies, libérées de l'impasse de la guerre froide, sont en
mesure de réaliser la vision historique de leurs fondateurs. Un monde dans
lequel la liberté et les droits de l 'homme sont respectés par toutes les
nations "12. L'année suivante, le "consensus" autour de la condamnation de
l'agression irakienne dont était victime le Koweït est apparu comme un signe
annonciateur d'un "ordre" nouveau. Tout au contraire, il ne s'agira pas de
"lafin de l'histoire"13 comme l'écrit Francis Fukuyama en 1992 mais plutôt du
début d'une "histoire nouvelle" si on peut dire ou tout au moins d'un "ordre"
en rupture avec celui hérité de Yalta.

Le découplage monopartisme-développement résultait de la persistance des


crises économiques. Autrefois, il était clairement admis dans les institutions
financières internationales que "la rigueur économique ne peut atteindre les
objectifs assignés que si le gouvernement peut contrôler les mouvements
sociaux "14. Or, à la fin de la décennie 1930-1990, les désordres sociaux
s'accentuent sous l'influence des changements en Europe de l'Est (chute de la
dictature de Ceausescu en Roumanie, avènement de Vaclav Havel en
Tchécoslovaquie ... ), événements dont la réception en Afrique entraîne la
contestation des ordres politiques.

François Constantin traduit bien ce qui précède: "La conclusion simpliste,


qui constituait le credo des décennies antérieures était qu'il fallait donc un
gouvernement fort ; aujourd'hui, la conditionnalité s'exprime de manière plus
fine ; pour rester maître de la situation interne, un gouvernement doit être
légitime, ce qui signifœ, dans la nouvelle tradition libérale dominante, reposer
sur le principe de la démocratie pluraliste. C'est la démocratie ajustée"15.

Le lien entre démocratie et développement n'est cependant pas récent dans


les discours relatifs aux politiques de coopération par exemple entre l'Union
européenne et l'Afrique. Il en fut question lors de la renégociation des accords
de Lomé, que ce soit en 1934-1935 ou en 1939-1990. L'article 5 de la conven-
tion de Lomé IV dispose: "La coopération vise un développement centré sur
l'homme son acteur et bénéficiaire principal, et qui postule donc le respect et
la promotion de l'ensemble de droits de celui-ci ( .. ). Dans une telle perspecti-
ve, la politique de développement et la coopération sont étroitement liées au
respect et à la jouissance des droits et libertés fondamentales de l'homme "16.

12. Discours du président Georges Busch le 6 mars 1990.


13. Cf. Fukuyama (F.), Lafin de l'histoire, Plon, 1992.
14. Constantin (F.), "L'Afrique, ajustement et conditionnalité" in : L'Ordre mondial rélâ-
ché, sens et puissance après la guerre froide, Zaki Laidi (dir.) PFNSP, 1993, p. 249.
15. Ibidem p. 249.
16. Le courrier ACP/CEE nO 28, Juillet-Août 1991.
398 DÉSORDRE(S)

Prenant acte de la nouvelle donne politique et/ou "la genèse d'un nouvel
ordre mondial", Jacques Pelletier inscrivait son action dans une perspective
"d'assainissement financier, de lutte contre la corruption à tous les niveaux,
de rénovation économique et de construction de l'Etat de droit" 17. Ces propos
prendront de l'ampleur lors du sommet franco-africain de la Baule (19-21 juin
1990) au cours duquel le président François Mitterrand introduit officielle-
ment la conditionnalité politique. Il déclarait que "la France liera tout son
effort de contribution aux efforts qui seront accomplis pour aller vers plus de
libertés"18. Par ailleurs, il précisait que l'aide de la France sera "plus tiède en
face des régimes qui se comporteront de façon autoritaire, sans accepter
l'évolution vers la démocratie, et qu'elle sera enthousiaste pour ceux qui fran-
chiront ce pas avec courage et autant qu'il sera possible "19.

Si les chefs d'Etats africains "boudent" ce discours qu'ils considèrent


"paternaliste" voire "néocolonialiste", un certain nombre acceptent toutefois
de se lancer dans "l'expérience" de la transition démocratique. Il faut cepen-
dant préciser que la plupart des régimes autoritaires avaient anticipé sur une
éventuelle redéfinition de la politique africaine de la France; d'où l'instaura-
tion des processus de transition bien avant le sommet des Chefs d'Etat de
France et d'Mrique à La Baule. Il s'en est suivi une série de débats à travers
différentes formules adoptées pour inscrire l'Afrique dans un "ordre" nou-
veau: consultations populaires, conférences nationales, conclaves ...

A leur manière les chefs d'Etat, celui du Gabon, du Togo, pour n'en citer
que quelques-uns, instaurent, non sans quelques réticences, un dialogue avec
l'opposition politique. En Côte d'Ivoire comme au Zaïre, les marches de libé-
ration nationale que déclenchent les étudiants entraînent des affrontements
avec les forces de "l'ordre" pour ne pas dire les militaires. Le 14 janvier 1990,
le président Mobutu déclarait: "La perestroïka ne concerne pas les zaïrois".
Quelques mois plus tard, seulement le 24 avril 1990 après une série de consul-
tations populaires, il décidait la fin du Parti-Etat fondé sur le monopartisme
et déclarait l'instauration de la période de transition démocratique ainsi que
l'ouverture politique vers le multipartisme.

Pour l'Mrique, l'heure était au changement. Mais en réalité, il s'agissait


de manipuler le "discours de la Baule", celui de la conditionnalité en s'inscri-
vant dans la voie du changement afin de poursuivre la politique de "pompage"
des ressources financières et matérielles du Nord. Par ailleurs la "survie" des
économies africaines étant de plus en plus tributaire de l'aide internationale,

17. Cf. Le Monde 7-8 janvier 1990.


18. Propos du président François Mitterrand dans Le Monde du 22 juin 1990. M.
Mitterrand lie l'octroi de l'aide aux efforts de démocratisation.
19. Ibidem p. 8. Voir également à propos de la conditionnalité politique, Bagiotti (1.),
"Discours allemand et conditionnalité démocratique" in : Politique africaine, Karthala
décembre 1995, p. 19-33 ; voir aussi M. J., "Le Canada liera son aide au progrès de la démo-
cratie" in : Le Monde 23 novembre 1991, p. 4.
L'AFRIQUE ET LE DÉSORDRE INTERNATIONAL 399

s'adapter aux nouveaux critères de la légitimité internationale est apparu


comme une stratégie incontournable. Dans cette vaste entreprise, les élites du
Nord comme celles du Sud ont tenté de préserver le capital de confiance dont
elles disposaient sinon d'en acquérir pour continuer à avoir accès aux lieux de
rencontres sur la scène internationale et ainsi partager les ressources interna-
tionales à leur profit à travers des réseaux clientélaires constitués de multiples
allégeances plus ou moins "occultes", révélant ainsi l'incohérence des discours
sur la "démocratie"2o.

De la sorte, la conditionnalité dite politique est apparue comme une énorme


"supercherie" car en effet elle sera vidée de son sens par les "désordres" sociaux
qu'elle a engendrés: dévaluation du franc CFA qui participe à l'amplification
des crises économiques, développement voire "officialisation" de l'économie
informelle, corruptions qui faussent le jeu démocratique par l'irruption et la
prolifération des vrais-faux partis politiques et/ou "partis alimentaires". Donc
autant d'éléments qui favorisent le dysfonctionnement des ordres politiques.

II - L'ÉMERGENCE D'UN "DÉSORDRE" NOUVEAU

L'imbrication de la relation ordre/désordre dans les ordres politiques afri-


cains conjuguée à l'influence des facteurs externes sur les facteurs internes ne
rend pas aisée la lecture des enjeux dès lors que le monopartisme a été substi-
tué par un "multipartisme de façade" en dépit de l'instauration des processus
de transition démocratique (A). Les contraintes de la politique extérieure des
Etats qui privilégient un certain réalisme dans la conduite des affaires ont
contribué à saper les évolutions vers une réelle démocratie en Afrique (E).

A) De la démocratie "dictatoriale" : ethnicité, nationalisme...

De même que le monopartisme, l'adoption du multipartisme n'a pas per-


mis d'éradiquer les désordres économiques, politiques et sociaux à travers
l'Afrique. La question posée suite à la contestation des Etats autoritaires qui
quadrillaient la société civile empêchant par ses interventions excessives la
libération des initiatives privées était: "La démocratie est-elle un préalable au
développement ?,,21. Cette interrogation qui n'en est qu'une parmi tant
d'autres reste d'actualité. Cependant, depuis le tournant de 1990, si les Etats
africains ont opté pour la voie démocratique, en revanche le redécollage éco-
nomique n'a toujours pas été annoncé. Tout au contraire les crises écono-
mique et politique se sont amplifiées. Ainsi, une question reste posée: "Quelle
démocratie pour l'Afrique ?"22.

20. Sur le clientélisme international, voir Constantin (F.), Coulon (C.), La difficile déco-
lonisation de la diplomatie africaine, Bordeaux, CEAN-IEP, 1977, p. 219-236.
21. Cf. BruneI (S.), Le Sud dans la nouvelle économie mondiale, PUF 1995, p. 47.
22. Cf. Debbasch (C.), "Quelle démocratie pourl'Afrique?" in: Jeune Afrique nO 1749 du
400 DÉSORDRE(S)

C'est à juste titre que Guy Hermet précise que la démocratie "s'applique
aux passages de forme d'autoritarisme à la démocratie ( ... j, on parle alors
couramment de «transition démocratique», étant entendu que la transition ne
constitue en réalité qu'un laps de temps intermédiaire à l'issue incertaine,
dont rien n'assure qu'il doit déboucher vraiment sur la démocratie"2:l. En
effet, si l'on se réfère au cas du Rwanda, l'adoption des accords d'Arusha le 4
août 1993, qui prévoyaient le partage du pouvoir entre les forces gouverne-
mentales et l'opposition et instauraient une période de transition démocra-
tique, a débouché sur un génocide en 1994, génocide dont les conséquences
(déplacement des populations, affrontements zaïro-rwandais ... ) provoquent
encore aujourd'hui des déséquilibres géopolitiques voire écologiques.

Le discours de La Baule en 1990 avait fait naître beaucoup d'espoir.


Constatant les difficultés rencontrées par les Etats africains et/ou les résis-
tances aux changements, le président François Mitterrand nuancera ses
recommandations lors du sommet de la Francophonie au palais de Chaillot en
1991 en précisant que chaque pays devait suivre son "rythme" dès lors que la
voie était empruntée. Mais les mesures annoncées depuis La Baule vont
désillusionner les "afro-optimistes" si on peut dire 24 .

La manipulation du discours par les caciques des ex-partis uniques en


Afrique a très vite révélé le "non-dit" car il s'est agi souvent sinon toujours
d'un "multipartisme de façade" mais encore d'une "démocratie dictatoriale" :
au Togo, répression sévère des étudiants 25 et des membres de l'opposition par
l'armée en décembre 1991, l'année précédente au Zaïre dans la nuit du 11 au
12 mai 1990, massacre des étudiants à l'université de Lubumbashi26 .

Les violences politiques montrent qu'il ne suffisait pas "d'importer"27 des


notions démocratiques, les "imposer" aux sociétés africaines pour amener les
Etats à s'inscrire dans le nouvel ordre mondial qui serait édifié autour des
valeurs libérales.

(suite note 22) 14 au 20 juillet 1994, p. 15. Voir aussi, Wauthier (C.), "Démocratie, déve-
loppement, ces mots piégés ... " in: Le Monde diplomatique juillet 1990, p. 4.
23. Hermet (G. ), Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques, Armand
Colin 1994, p. 80.
24. Cf. Bernard (C.), "Les fausses promesses de La Baule" in: Le Monde 2 janvier 1992,
p.2
25. Cf. Comi M. Toulabor, "Jeunes, violences et démocratisations au Togo" in : Afrique
contemporaine nO 180, oct-déc. 1996, La documentation française p. 116. Cf. Mbembe (A.),
Les jeunes et l'ordre politique en Afrique noire, L'Harmattan, Paris 1995.
26. Cf. Braeckman (C.), "Multipartisme et répression au Zaïre" in : Le Monde diploma-
tique, juillet 1990, p. 5. Voir également Piermay (J.-L.), "Les massacres de l'université de
Lubumbashi (Il et 12 mai 1990)" in : Politique africaine nO 44, Karthala, décembre 1991, p.
92. Voir Digekisa-Piluka (V.), Massacres de Lubumbashi Zaïre 11-12 mai 1990, Dossier dun
témoin-accusé, L'Harmattan 1993.
27. Cf. Badie (B.), L'Etat importé. L'occidentalisation de l'ordre politique, Fayard 1993.
L'AFRIQUE ET LE DÉSORDRE INTERNATIONAL 401

"L'occidentalisation" des ordres politiques africains a rencontré des obs-


tacles dus aux particularismes relatifs à chaque Etat. La confusion entre les
deniers publics et les deniers privés en Mrique correspond aux politiques redis-
tributives du système néo-patrimonial. Le néo-patrimonialisme se distingue du
patrimonialisme par "l'institutionnalisation" de la corruption. Cependant, il
n'est que le prolongement du patrimonialisme. Comme l'explique d'ailleurs
Jean-François Médard qui fait référence à Max Weber, le patrimonialisme est
un type idéal de domination traditionnelle fondée sur l'absence de différencia-
tion entre le public et le privé 28 • La conception traditionnelle du pouvoir appli-
quée à la gestion de la "chose publique" par les chefs d'Etat justifiait pour
ceux-ci une appropriation de la production nationale à des fins personnelles.
Plus généralement, les présidents africains portent souvent une double casquet-
te : chef de l'Etat et chef tribal; tel a été le cas de Houphouët-Boigny (Côte
d'Ivoire) et Mobutu (Zaïre) pour n'en citer que quelques-uns.

Dans l'ordre politique qui s'installe à partir de 1990, la dénonciation de ce


qui pour les occidentaux et les peuples sous l'emprise des systèmes monoparti-
sans correspondait à la corruption n'a pas permis d'instaurer un ordre nou-
veau. Tout au contraire, en dépit de la recomposition politique dans le
contexte des démocratisations, la forte personnalisation29 des rapports poli-
tiques a joué en faveur des membres des mouvances présidentielles issues des
ex-partis uniques. L'instauration du multipartisme a eu pour effet l'émiette-
ment de la vie politique. L'émergence d'une multitude de partis a contribué à
fausser le jeu électoral dès lors que par le jeu des coalitions, les partis dits
"partis alimentaires" tels des mercenaires vendaient leur vote - voix - au
plus offrant.

En somme la "politique du ventre"30 a compromis la tentative d'instaurer


un ordre nouveau. Le clientélisme qui est accentué par "l'économie informel-
le" a été facteur de désordres. Au Togo, le président Gnassigbé Eyadema, au
Cameroun, Paul Biya se sont maintenus au pouvoir par la voie des urnes.
Cependant le résultat des élections a fait l'objet de vives contestations. Si des
changements ont eu lieu comme au Congo, le président Lissouba successeur de
Sassou n'a pas encore réussi à sortir son pays du "désordre" politique dès lors
que la prédominance du facteur ethnique compromet le devenir de la démo-
cratie. Par ailleurs le recours aux coups d'Etat par les militaires qui tentent
ensuite de légitimer leur pouvoir par des "élections" a fait des émules comme

23. Medard (J.-F.), "L'Etat patrimonial" in : Politique africaine nO 39, Karthala, sep-
tembre 1990 p. 29. Voir du même auteur, "L'Etat néo-patrimonial" in: Etats d'Afrique, sous
sa direction, Editions Karthala.
29. Selon Pierre Birnbaum, on entend par personnalisation, tout phénomène visant à ren-
forcer la stature dun dirigeant politique, cf. Dictionnaire de la science politique et des institu-
tions politiques, op. cit., p. 212.
30. Bayart (J.-F.), L'Etat en Afrique. La politique du ventre, Fayard 1939 ; cf. également
Charlot (J.) et (M.), "L'interaction des groupes politiques" in: Grawitz (M.), Leca (J.) (dir.)
Traité de science politique, vol. III, PUF, 1935, p. 514.
402 DÉSORDRE(S)

ce fut le cas au lendemain des indépendances en Afrique dans les années


soixante 31 • C'est ce qui s'est passé récemment, notamment au Niger, au
Nigeria et au Burundi. Les désordres en République Centrafricaine vont dans
ce sens, des militaires voulant renverser un président élu de manière démocra-
tique, M. Patassé.

Les désordres politiques sont la conséquence d'une adhésion aux groupes


politiques non pas en fonction des programmes politiques mais en fonction des
allégeances ethniques. Certes, une évolution récente vers un dépassement du fac-
teur ethnique montre que l'identité nationale est enracinée dans les consciences
mais parce qu'elle apparaît instable, au regard de la "démission" de l'Etat, les
individus s'accrochent à des identités considérées comme stables, notamment
l'identité ethnique et/ou la communauté ethnique. La disjonction des différentes
identités tend à participer à l'implosion de la notion d'Etat, les frontières héritées
de la Conférence de Berlin étant remises en cause. D'autres facteurs qui ne sont
pas négligeables soutiennent l'idée de l'émergence d'un "désordre" nouveau dû à
la nature "anarchique" de la société internationale, laquelle nature contraint les
Etats à privilégier l'intérêt national et un certain réalisme sur la morale.

B) L'inadéquation du rapport politique extérieure - droits de l'homme

Comment concilier politique extérieure et droits de l'homme? Si les dis-


cours dominants dans le nouvel ordre mondial en cours d'élaboration s'articu-
lent autour de la problématique des droits del'homme celle-ci en réalité n'est
guère respectée à travers le monde et notamment en Afrique. Les pesanteurs
d'une politique clientéliste entre les élites du Nord et celles du Sud laissent
entrevoir l'incohérence des décisions prises dans le cadre de la promotion des
droits de l'homme et par là même participent au "sabotage" de l'instauration
d'un véritable Etat de droit.

Dans les relations internationales, les Etats sont préoccupés par l'élabora-
tion sinon la mise en œuvre des stratégies en vue de permettre le triomphe de
l'intérêt national. La convergence de vue qu'ils affichent au sein des organisa-
tions politiques n'est que précaire et cache en réalité des conflits larvés. Dans
la société internationale qui apparaît anarchique "rien ne peut être injuste",
comme l'écrit Marcel Merle qui cite le philosophe anglais Thomas Hobbes.
Pour ce dernier, faisant allusion à l'état de nature que l'on peut rapprocher
de la nature de la société internationale, "les notions de légitime et d'illégiti-
me, de justice et d'injustice, n'ont pas ici leur place. Là où il n'est pas de loi, il
n'est pas d'injustice. La violence et la ruse sont en temps de guerre les deux
vertus cardinales ,,32 •

31. Cf. Afrique-Asie nO 78, mars 1996, Le retour des régimes militaires en Afrique; voir
aussi Leymarie (P.), "Les militaires africains face à l'explosion démocratique" in : Le Monde
diplomatique, mars 1993.
32. Merle (M.), Sociologie des relations internationales, Dalloz 1982 p. 47.
L'AFRIQUE ET LE DÉSORDRE INTERNATIONAL 403

C'est en s'inspirant de ces considérations fondées sur un certain réalisme


politique (realpolitik) que les décideurs de la politique africaine de la France
ont pris des décisions controversées. Pour empiéter sur la sphère d'influence
anglophone, les contraintes de la politique extérieure de la France l'amène-
ront à se rapprocher du régime "dictatorial" du général Sani Abacha du
Nigeria. Celui-ci avait été exclu du Commonwealth suite à l'exécution de Ken
Saro Wiwa et ses compagnons le 10 décembre 1995. Le président du Nigeria
sera pourtant invité au sommet franco-africain ( 4-6 décembre 1996) à
Ouagadougou au Burkina Faso.

Marginalisé de la scène internationale suite au massacre des étudiants à


Lubumbashi (11-12 mai 1990), massacre qui est imputé aux militaires de la
division spéciale présidentielle, le président Mobutu avec l'appui de la France
réussit à redevenir légitime grâce à sa contribution durant le génocide rwan-
dais en 199433 •

Le ministre délégué de la coopération, M. Jacques Godfrain interrogé en


septembre 1995 sur les relations France-Zaïre et précisément sur le change-
ment d'attitude de la diplomatie française à l'égard du chef de l'Etat zaïrois
notamment à propos de sa réhabilitation expliquait : "La politique française
de coopération est aussi une politique de réalisme ( ... ). Bon gré, malgré, le
Zaïre héberge des milliers de réfugiés. Compte tenu des responsabilités qui
sont les siennes en Afrique, la France n'a pas le droit d'ignorer ce qui se passe
à l'intérieur des frontières de ce pays "34.

Mutineries des militaires en république Centrafricaine, "génocide par la


faim" des réfugiés hutus à l'Est du Zaïre, risques de déstabilisation du pré
carré francophone 35 , autant d'événements qui placent l'Afrique parmi les
grands dossiers internationaux et/ou les grands désordres internationaux.
Dans l'immédiat, les désordres territoriaux dus à l'éventualité d'une implo-
sion du Zaïre apparaissent préoccupants dès lors que le régime Mobutu qui est
ébranlé ne sera pas forcément remplacé par un régime démocratique d'où la
probabilité d'une instabilité régionale plus ou moins prolongée. Et pourtant
Jacques Godfrain avait prévenu: "un éclatement de la nation zaïroise retenti-
rait dans toute l'Afrique"36.

33. Cf. Mbala (J.-F.), Stratégies de légitimation: l'exploitation de la crise du Rwanda par
la diplomatie zaïroise, Mémoire pour le Diplôme d'Etudes Approfondies de Sciences
Administratives et Politiques, Faculté de droit et des sciences politiques et sociales, Amiens,
septembre 1996.
34. Cf. Politique étrangère de la France, La documentation française, septembre 1995,
p.93
35. Cf. Leymarie (P.), "L'adieu au pré carré africain" in : Le Monde diplomatique,
novembre 1994, p. 9.
36. Cf. Politique étrangère de la France, op. cit., p. 93.
404 DÉSORDRE(S)

En dépit de l'intervention menée par la France en 1994 - opération


Turquoise - qui permit de sauver des milliers de vies humaines, la politique
africaine de la France sera vivement critiquée. Or, ces critiques ont occulté cet
aspect de la politique extérieure des Etats qu'est la priorité donnée à l'intérêt
national. Politique cynique 37 certes mais qui semhle justifiée par la nature de
la société internationale.

37. Roffman (S.), Morale pour les monstres froids : pour une éthique des relations inter-
nationales, Paris, éd. du Seuil 1982.

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