Religion positive selon Auguste Comte
Religion positive selon Auguste Comte
Sienkiewicz
Thèse de doctorat
Présentée devant la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg en Suisse
1.1. Introduction................................................................................................................. 10
1.1.1. Sur la philosophie de l’histoire des religions............................................................... 10
1.1.2. Sur l’état théologique et la théorie de la connaissance religieuse ................................. 12
1.1.3. Sur l’évolution de l’esprit théologique........................................................................ 14
1.1.4. La « loi des trois états ».............................................................................................. 16
1.2. Les fondements systématiques de la religion positive .................................................... 18
1.2.1. La définition du mot « religion »................................................................................ 18
1.2.2. L’objet de la religion positive..................................................................................... 20
1.2.3. La théorie fondamentale de l’unité humaine .............................................................. 22
1.2.4. La biologie, une réalité de l’unité humaine ................................................................ 24
1.3. La théorie abstraite de la religion positive ..................................................................... 29
1.3.1. La composition générale ........................................................................................... 29
5.1. Introduction................................................................................................................118
5.2. La théorie positive du pouvoir politique ......................................................................120
5.2.1. L’organisation temporelle.........................................................................................123
5.3. La positivité de la société moderne ..............................................................................131
Chapitre VI. Réception des œuvres de Comte par ses contemporains. Étude critique ..........134
Bibliographie.....................................................................................................................211
Ouvrages d’Auguste Comte ...............................................................................................211
Littérature secondaire ........................................................................................................212
Instauration de la religion positive 3
I. Introduction générale
Auguste Comte (1798-1857) fut sans conteste le plus influent des penseurs français
de l’époque où son œuvre vit le jour – au moment où la scène philosophique d’outre-
Rhin était laissée en souffrance par la mort de la figure prééminente que fut Georg
Wilhelm Friedrich Hegel (r.i.p. 1831), – œuvre qui s’achève justement à l’aube de
l’essor de la sociologie, discipline dont le mérite reviendra essentiellement à Émile
Durkheim (n. 1856). Si Comte a en commun avec l’auteur de l’Introduction à la
philosophie de l’histoire l’ambition d’enfermer l’histoire de l’humanité dans des lois par
lui incontestablement et irrévocablement établies, il est par contre, bien que fondateur
de cette branche d’études, en décalage avec les Règles de la méthode sociologique, telles
que posées par son successeur. Cependant, le fondateur du positivisme reste un cas à
part dans cette triade, avant tout à cause de sa double vision de la société, à la fois
imprégnée de sa méthode historique à caractère scientifique et philosophique, et
aboutissant également à une innovation, par l’exploration de la terra incognita qu’est
peu ou prou le domaine de la « physique sociale », à savoir la sociologie.
Comte se distingue, au milieu du courant de généralités philosophiques émises par
ses illustres prédécesseurs tout au long de l’histoire humaine, par une scrupuleuse et
consciente analyse desdites conclusions générales, afin de s’en servir pour constituer
son propre système méthodologique et doctrinal. Ce dernier n’était au fond qu’un
instrument pour créer un système complet et détaillé du savoir humain, nécessaire et
même indispensable à la régénération effective de la société. C’est ainsi que si sa
méthode a eu autant de succès, tant dans le caractère théorique que dans la rigueur
scientifique, c’est parce qu’Auguste Comte, par probité intellectuelle, avait
scrupuleusement parcouru et assimilé auparavant les avancées philosophiques et
mathématiques d’auteurs comme Descartes ou Fontenelle, en passant également par
Instauration de la religion positive 4
les travaux des naturalistes et des biologistes, tels Gall et Broussais ; il s’était penché
avec application sur les théories de Lamarck, Cuvier, Cabanais ou Bichat, s’intéressant
simultanément aux doctrines sociales de Montesquieu, ainsi que d’Adam Smith, avec
une mention particulière pour Saint-Simon, alors que sa conception des modes de
connaissance possibles à l’homme doit beaucoup à Hume. En ce qui concerne
l’importance que revêtent dans sa pensée la religion et les sentiments, la parallèle a
tout lieu d’être tracée avec De Maistre et De Bonald, sans certes oublier Rousseau.
Cependant, dès que son propre système fut complet, il s’y replia et y vécut en une sorte
d’autarcie intellectuelle.
S’il faut parler de Comte comme du fondateur d’une nouvelle religion, il est tout
d’abord nécessaire de se rendre compte que les circonstances politiques et religieuses
au milieu desquelles sa pensée s’est développée l’ont laissé rien moins qu’indifférent.
C’est la constatation de l’état de crise que subissait alors la société – crise qui avait
débuté à la fin du Moyen Âge et atteint son paroxysme durant la Révolution française,
avec la laïcisation de l’État et la dispersion subséquente de toutes les forces vives de la
société que celle-ci avait entraînée – qui le conduit à rechercher par contraste le facteur
dont pourrait découler une totale unité intellectuelle et morale, par l’harmonisation
des sphères privées et publiques, ainsi que de toutes les composantes de l’être humain,
croyance, sentiment et réflexion. Il trouve le modèle d’une possible réorganisation de
la société moderne dans l’étude de la société théologique médiévale, dans laquelle la
séparation des deux pouvoirs, à savoir le spirituel et le temporel, l’avait amené à
s’imaginer sa propre solution, dans laquelle l’élément religieux prend donc
logiquement la place principale. À partir d’une telle base, Comte pose les jalons de la
théorie générale de la religion positive. Le point de départ de sa philosophie, qu’il
nommera expressément Théorie positive de l’unité humaine, lui permet de découvrir une
« loi fondamentale » de la connaissance humaine, laquelle est contenue dans trois états
successifs, à savoir l’état théologique, l’état métaphysique, et l’état positif. Son jugement
philosophique sera désormais totalement imprégné, voire même gouverné par cette loi
des trois états, qui caractérise également les étapes du développement de l’humanité.
Instauration de la religion positive 5
L’état positif, par lui révélé et institué, apparaît donc comme l’aboutissement de la
totalité de l’évolution humaine. Voici donc la première définition. En second lieu,
toutes nos connaissances dépendent, d’après l’observation de l’auteur du Discours sur
l’esprit positif, de l’évolution antérieure de l’humanité, et elles ne concernent pas
exclusivement des faits individuels, puisqu’elles constituent des faits sociaux, qui
même dans leur phase actuelle se rattachent inévitablement aux phases successivement
traversées. Et c’est ainsi que, d’un côté, toute la démarche sociale des hommes reste
inchangée, et que, de l’autre, la diversité de leurs connaissances particulières, au cours
du progrès social, amplifie perpétuellement l’entente entre les propres conceptions des
individus et la réalité. L’homme comtien risque donc d’être sujet à une inéluctable
relativité dans toutes ses opérations cognitives. Cet accord avec le sens du réel
provenant du monde extérieur – le philosophe rejette définitivement le psychologisme
cognitif, de même qu’il élimine rigoureusement l’absolu de toutes nos connaissances –
conduit Comte à renforcer considérablement le critère de sa positivité scientifique
concernant le rôle invariable des « lois » comme garants de la rationalité aux dépens de
tout domaine de l’expérience. Le positivisme prend désormais le chemin rationaliste
sur toute échelle de la connaissance humaine, y compris celle du religieux. Mais la
systématisation progressive du savoir humain, naturellement rapportée à la raison, ne
se prive pas, malgré son degré d’abstraction, de l’existence de phénomènes réguliers,
que l’esprit positif pourrait se représenter comme des cas particuliers d’un seul fait
général, et regarder comme assujettis à une loi unique. Cependant, une telle
investigation utopiste ne trouve pas de succès dans le système positif de Comte. Ce ne
serait du reste, aux yeux du philosophe, qu’une simple conformité métaphysique
d’attribuer tant aux phénomènes qu’aux lois le caractère de réductibilité.
Le postulat fétiche du positiviste, en étant a contrario opposé au dogmatisme
empirique selon lequel la connaissance procède constamment du simple au composé,
s’enferme définitivement dans la règle cartésienne d’après laquelle il se doit d’aller du
connu à l’inconnu, règle dont les conséquences dépassent largement l’univers
observable. Or, c’est à la science positive qu’est finalement assigné le pouvoir
spéculatif vis-à-vis de l’esprit humain, et l’arbitrage quant aux choix des ordres de
recherches. Mais au fond, cette quête de la positivité n’est qu’une présomption
intellectuelle de Comte, qui la ramène en effet à la détermination de ce qui à ses yeux
Instauration de la religion positive 6
présente un intérêt pour l’homme. C’est une telle définition, à savoir de ne pas vouloir
exclusivement la science pour elle-même, mais au contraire de la subordonner
radicalement aux occupations et préoccupations humaines – Comte prétend en effet,
ce qui n’est pas l’une des moindres prises que laisse à la critique sa théorie de la
connaissance, que la recherche scientifique doit être entièrement orientée suivant
l’utilité que ses résultats peuvent offrir à l’humanité – que se forge la méthode
positiviste, afin que l’humanité atteigne sa pleine organisation. Elle se manifeste avant
tout comme une suite naturelle de ce qui constitue la raison scientifique en
confrontation avec l’autre, dérivant directement du domaine du publique. Il en est
ainsi pour toutes les formes progressives des diverses civilisations. Comte ne peut
définir sa conception de la « loi » comme mérite scientifique applicable à tout sujet
politique ou religieux sans avoir le sentiment de l’insuffisance du progrès humain. La
tâche primordiale à remplir, qui incombe d’une certaine manière au positiviste, est de
préparer la vraie théorie du progrès, laquelle prendra en compte le besoin essentiel de
réorganiser fondamentalement le pouvoir, tant politique que spirituel, avec la nette
prépondérance de ce dernier.
La classification des sciences ainsi que la systématisations des faits sociaux, grâce
à l’établissement de la « méthode subjective », permettent finalement à Comte de se
pencher vers la conception anthropocentrique ; la question de la morale et la
conception de l’Humanité en tant que « Grand-Être » apparaissent, et résolvent en
même temps les dogmes fondamentaux de la religion traditionnelle. Le Dieu créateur
de la foi théologique est dorénavant remplacé par un « Être-Suprême » qui succède au
premier, en assumant le rôle du « rédempteur » terrestre, et en offrant aux individus,
représentés sous une forme de collectivité, la possibilité à participer à la vie universelle
sans fin, et d’agir réellement au sein de l’humanité. Voilà comment notre auteur érige
les statuts théoriques de la religion positive. Et cette dernière définition nous amène à
mentionner la raison pour laquelle nous nous sommes engagés dans une telle étude,
étant donné que la figure d’Auguste Comte et la problématique de la religion ne
constituent en aucune manière une référence, respectivement un thème, marginaux
dans la philosophie contemporaine.
Le minutieux parcours de ces nombreux commentaires, dans lequel le monde
francophone est principalement représenté, même si la problématique du positivisme
Instauration de la religion positive 7
comtien a également été traitée par les penseurs de la langue allemande, en particulier
Max Scheler et Eric Voegelin. Pourquoi donc un tel choix ? Si c’est bien entendu la
problématique de la religion qui a durablement éveillé notre intérêt, l’originalité de
notre approche consiste surtout en un dépouillement volontaire de toute récupération
politique ou idéologique. Outre cela, il nous a semblé pertinent de nous pencher sur la
question de l’épistémologie, que nous avons trouvée relativement peu explorée, sauf
par les principaux travaux d’Émile Meyerson. Et enfin, cette élaboration bénéficie, mis
à part de la lecture d’un certain nombre d’études en langues allemande et anglaise,
d’un regard tout à fait extérieur à celui propre à l’école française, ce qui permet de
constater clairement dans la pensée d’Auguste Comte l’existence de germes
d’universalisme.
Méthode
pouvoir entreprendre dans les chapitres suivants les thèmes chers à Comte, comme
entre autres les trois régimes religieux (fétichisme, polythéisme et monothéisme).
À la suite de telles élaborations, notre approche mène à l’explication de la religion
de l’Humanité, avec la doctrine du « Grand-Être », de telle sorte que nous sommes en
mesure de saisir intégralement en quoi consiste pour le fondateur du positivisme la
science sociologique. Dans cette perspective, nous atteignons à la compréhension de la
prime inspiration comtienne vis-à-vis du concept de séparation des pouvoirs, qui
constitue l’idée directrice de l’interprétation de la réorganisation morale de la société,
notamment par l’importance de l’éducation universelle, corollaire du rôle du pouvoir
spirituel. Les questions substantielles concernant les fondements théoriques du
pouvoir temporel, c’est-à-dire les théories positives du pouvoir politiques sont ensuite
étudiées, sans que l’insertion de ce chapitre revête pour autant quelque priorité
logique. Mais s’il peut sembler à première vue être placé là presque de surcroît, il nous
est néanmoins indispensable pour introduire la partie plus spécialement critique de
notre étude.
Il nous a paru fort intéressant, afin de donner plus d’ampleur à son exposition de
la théorie générale de la religion, de la confronter, surtout sous son aspect qui
concerne la morale, à la réception, mi-critique mi-récupération, qu’en fit John Stuart
Mill ; car il est indéniable que la manière dont Comte fut perçu par ses successeurs
subit plus fortement que toute autre l’influence du jugement de l’utilitariste anglais –
c’est sans doute à lui que sont dues, entre autres, les images « clichés » que peuvent se
faire du fondateur du positivisme ceux qui n’auraient pas étudié directement ses
œuvres, celles d’un esprit puissant mais démesuré, d’un génie déchu. Au lecteur de se
forger une opinion propre au sujet des dissentiments qui forment la trame de ce
chapitre.
C’est dans le même esprit que nous faisons appel à la critique épistémologique
d’Émile Meyerson, à travers la remise en question de la validité de la loi des trois
états, en ayant pour objectif la préoccupation cognitive de l’homme dans l’ensemble
du savoir scientifique. Ces quelques passages de l’épistémologue français nous livrent
de manière claire les problèmes auxquels se heurte l’insuffisance de l’épistémologie
comtienne. Le reproche de Meyerson, à savoir l’évacuation de toute métaphysicité de
Instauration de la religion positive 9
1.1. Introduction
1
Henri Gouhier, « La pensée médiévale dans la philosophie d’Auguste Comte » in Mélanges offerts à
Étienne Gilson, Pontifical Institute of Mediaeval Studies / Librairie philosophique J. Vrin, Toronto /
Paris, 1959, p. 299.
2
Auguste Comte, Cours, 1e Leçon, t. I, in Cours de Philosophie positive [1830-1842], Éditions Crès, Paris,
1912, p. 3. Comte réécrit la nature de cette loi dans le Plan des travaux scientifiques nécessaires pour
réorganiser la société. Auguste Comte, Système de politique positive, t. IV, Appendice Générale, Siège de la
Société Positiviste, Paris, 1929, (réed. d’après Carilian-Goeury et V. Dalmont, Paris, 1854), p. 77. On
utilisera désormais l’abréviation Système pour renvoyer à cet ouvrage.
Instauration de la religion positive 11
3
Auguste Comte, Cours de philosophie positive, t. I, 4e Éd. J. B. Baillière et Fils, 6 vols., Paris, 1877, p. 8.
4
Auguste Comte, Système, t. IV, p. 92.
5
Lucien Lévy-Bruhl, La philosophie d’Auguste Comte, Éd. Alcan, Paris, 1900, p. 43.
6
Auguste Comte, Cours, 1e Leçon, d’après l’Éd. Crès, Paris, 1912, p. 6. À la question de méthode
utilisée par Comte, Lévy-Bruhl remarque pertinemment qu’elle se manifeste chez l’auteur du Système
doublement. Pour ce dernier la démonstration qu’Auguste Comte nous donne, est à la fois historique et
rationnelle. Pour le positiviste, la seule vérification historique ne suffit pas, il prétend en outre, dit
encore Lévy-Bruhl, « déduire la loi des trois états de la nature de l’homme. » Car, conclut-il, « si
probante que l’histoire lui paraisse par elle-même, encore veut-il la concevoir intelligible ? ». Lucien
Lévy-Bruhl, La philosophie d’Auguste Comte, p. 44.
Instauration de la religion positive 12
7
Georges Mourélos, L’épistémologie positive et la critique meyersonienne, Presses universitaires de France,
Paris, 1962, p. 35.
8
Auguste Comte, Cours, 51e Leçon, t. IV, d’après l’Éd. Crès, Paris, 1912, p. 529.
Instauration de la religion positive 13
humaniser les choses.9 Il est bien question ici, chez le philosophe, de la coïncidence
entre l’essence de la religion et l’intelligence humaine. C’est à de multiples reprises que
Comte insiste sur le rôle actif de l’intellect dans le processus de la cognition religieuse.
Autant que le comportement instinctif quant à la perception théologique, l’exercice
des fonctions intellectuelles manifeste une certaine spontanéité caractéristique, en
constituant, dit-il, « un point de départ nécessaire […] aussi indispensable
qu’inévitable à l’origine de l’évolution humaine ».10 Comte reconnaît dans cette
démarche la nécessité des liaisons provisoires instituées entre les faits par la théologie
et la métaphysique. En d’autres termes, il est nécessaire selon lui, « de dégager l’esprit
humain du cercle radicalement vicieux où il paraissait d’abord enchaîné, entre les
deux nécessités opposées, également impérieuses, et de concevoir d’abord des théories
quelconques pour entreprendre avec efficacité des observations suivies ».11
Deuxièmement, Comte affirme sans hésitation que le point de départ de la
connaissance gît dans la construction des hypothèses préalables pour pouvoir observer,
mais il faut également observer pour forger ensuite des hypothèses. La raison
scientifique tourne alors en cercle. À savoir qu’elle n’aurait jamais tourné, si
l’imagination théologique n’avait à l’origine brisé le cercle en faisant des hypothèses
non fondées sur l’observation. Tout en affirmant que l’observation doit, à l’âge positif,
l’emporter sur l’imagination, Comte aperçoit en effet qu’il n’est point d’observation
fructueuse sans théorie préalable et que, dès lors, dit-il, « le développement de la
capacité d’imagination doit précéder celui de la capacité d’observation ».12 Cette
dialectique se joue, d’après le penseur, dans toute la connaissance, des phénomènes
quelconques aux actes humaines.13
Troisièmement, l’auteur dénonce la séparation classique radicale entre
l’observation et le raisonnement, en juxtaposant en fait une explication sensationniste
du raisonnement et une théorie idéaliste de l’observation : soit la raison, prétend
Comte, n’esquissera aucune hypothèse préalable à l’observation sans impulsion
9
Voir Henri Gouhier, « La philosophie de la religion selon Auguste Comte », in Revue de théologie et de
philosophie, 1957, n°3, p. 169.
10
Auguste Comte, Cours, 51e Leçon, t. IV, d’après l’Éd. Crès, Paris, 1912, p. 549.
11
Ibid., p. 533.
12
Auguste Comte, Considérations philosophiques sur les sciences et les savants, dans Opuscules de philosophie
sociale, Mouton, Paris-La Haye, 1970, p. 186.
13
Voir Auguste Comte, Cours, 51e Leçon, t. IV, d’après l’Éd. Crès, Paris, 1912, p. 533.
Instauration de la religion positive 14
14
Système, t. III, p. 20.
15
Système, t. I, p. 713.
Instauration de la religion positive 15
16
Laurent Fédi, dans son aperçu de l’évolution du mode théologique chez Comte, observe chez ce
dernier que l’esprit théologique, «état initial de notre intelligence», se trouve en quête permanente de la
nature intime et de l’essence des choses dans leur causalité première et leur finalité. La réalisation de
l’esprit théologique, commente Fédi, s’effectue selon Comte exclusivement dans la succession des trois
régimes religieux, passant initialement par le fétichisme, ensuite par le polythéisme et pour finir par le
monothéisme. Cependant une telle réalisation de l’esprit théologique, remarque encore Fédi, n’a pas eu
le même mode d’existence dans chaque état car, poursuit-il, dans le fétichisme, « cette première forme
de “philosophie théologique” prolonge le mode de raisonnement des animaux supérieures » qui n’existe
plus de nos jours sauf, ajoute-il, sur le continent africain. Quant au polythéisme, le mode de l’esprit
théologique y est lié surtout à l’imagination, qui procure une sensation de la création de divinités
invisibles à l’instar des modèles humains vivants. Tandis que dans le monothéisme, telle est la
conclusion de Fédi, on observe une nette disparition de cette «philosophie initiale», dont l’imaginaire est
remplacé par le développement de la science. Laurent Fédi, Fétichisme, philosophie, littérature,
L’Harmattan, Paris, 2002, p. 154.
17
Auguste Comte, Cours, 53e Leçon, t. V, d’après l’Éd. Crès, Paris, 1912, p. 222.
Instauration de la religion positive 16
18
Auguste Comte, Cours, 54e Leçon, t. V, de la même édition, p. 370.
19
Ibid., p. 370 et sq.
Instauration de la religion positive 17
20
Georges Mourélos, L’épistémologie positive, p. 36. Mourélos remarque qu’Auguste Comte ne reconnaît
pas « dans l’évolution de l’humanité une marche vers une amélioration des conditions d’existence du
genre humain », mais qu’il lui attribue par contre une « amélioration lente et pénible, qui ne peut
dépasser certaines limites », car Comte, conclut Mourélos, « désire se limiter strictement à la recherche
de l’ordre réel suivant lequel l’humanité évolue ». Ibid., p. 37.
21
Ibid.
22
Louis Weber, Le rythme du progrès, Éd. Alcan, Paris, 1913, p. 77. Voir également Georges Mourélos,
L’épistémologie positive, p. 37 et sq.
23
L’auteur du Rythme du progrès, afin de démontrer sa théorie du développement de l’humanité selon un
« rythme binaire », illustre les résultats de l’opération historique de Comte par un exemple d’une courbe
qui représente l’essor de l’humanité dans la durée des temps géologiques et des temps historiques. Dans
ce schéma, Weber propose que les courbes abscisses mesureraient les durées écoulées, tandis que les
courbes ordonnées les progrès accomplis. Et, il se peut, constate Weber que « pour ces derniers
éléments, la croissance des ordonnées soit beaucoup plus rapide que pour les premiers éléments, de
Instauration de la religion positive 18
laquelle le fondateur du positivisme substitue à la loi des trois états une loi absolue
irrévocable quant aux civilisations anciennes dont il reste toujours impossible à
connaître le vrai processus de formation, en ignorant, par exemple, l’immense rôle de
la technique et son influence sur la constitution des sociétés préhistoriques.24
sorte que toute la partie qui nous échappe ne représenterait au total qu’un faible accroissement en
ordonnées ; mais on n’en est pas moins dans l’impossibilité de tracer cette première partie de la courbe
autrement que par une conjecture, ou, comme disent les géomètres par une “extrapolation” plus ou
moins arbitraires ». Louis Weber, Le rythme du progrès, pp. 77-78.
24
Georges Mourélos, L’épistémologie positive, p. 38.
25
Auguste Comte, Système, t. IV, p. 530.
26
Auguste Comte, Système, t. II, p. 8. (Il est ici question du chapitre premier dudit ouvrage, intitulé
« Théorie générale de la religion »).
Instauration de la religion positive 19
27
Ibid.
28
Ibid.
29
Ibid.
30
Auguste Comte, Catéchisme Positiviste, Éd. Pécaut (Garnier), Paris, 1912, p. 42.
* C’est nous qui soulignons.
31
Ibid.
32
Ibid.
33
Paul Arbousse-Bastide, « De la religion comme sociologie dans l’œuvre de Comte » in Archives de
sociologie des religions, 1968 (25), p. 18.
Instauration de la religion positive 20
34
Ibid.
35
Auguste Comte, Système, t. II, p. 173.
* Le terme Humanité désigné par Comte par le grand H englobe l’ensemble de ses avancements
théoriques de sa doctrine positiviste de la science de l’homme, donc de son anthropologie sociale.
36
Auguste Comte, Système, t. I., p. 335.
Instauration de la religion positive 21
Comte parle alors de la religion de plus en plus dans la perspective d’une harmonie
complète, de la convergence du sujet subjectif et collectif, d’un ralliement des natures
individuelles et des individualités entre elles. La religion, d’après ce qu’avance l’auteur
dans la suite du texte, une fois instaurée et reconnue comme telle, fonctionnellement
définie, rapportée également à un objet, doit encore être instituée ou plutôt, selon une
autre expression propre à Comte, « installée ». Mais avant tout, et malgré les
convergences spontanées des deux modes d’existences, tantôt individuelle, tantôt
collective, ces deux modes, d’après l’auteur, « ne seront jamais confondus, et chacun
d’eux suscite une attribution correspondante de la religion ».37 C’est de nouveau le rôle
synthétique de la religion qui ressurgit dans ce concours naturel ayant toujours pour but
de créer une liaison fondamentale de ces deux aptitudes. Telle est selon Comte la
première notion générale qu’exige la théorie positiviste de la religion, théorie qui,
selon ses propres termes « ne serait point systématisable si ces deux destinations
humaines ne coïncidaient pas ».38 Le Traité général ne peut désormais penser la religion
qu’en appréciant cette concordance spontanée résultant, dit-il, de « l’identité nécessaire
entre tous les éléments respectifs des deux existences ».39
En abordant ainsi directement le problème religieux, Comte est par voie de
conséquence conduit à redéfinir la théorie sociale de l’homme et le véritable principe
régulateur que constitue pour lui le « savoir positif », savoir qui préside également à
l’existence humaine, en tant qu’il est seul à même de fournir une connaissance claire
de son véritable objet et sa nature véritable. Par-delà les fonctions théologiques et
métaphysiques, le « savoir positif » fait accéder l’« Humanité » à sa vraie cohésion
intrinsèque avec la religion, en aidant ainsi à l’accomplir.40 Dans cette perspective déjà
bien anthropologique, l’homme de Comte reçoit le statut d’être indéfiniment
socialisable, avec une tendance progressive vers une unité altruiste qui se réalise
pleinement grâce à l’état synthétique de la religion, perspective qui exige dans le
processus de ralliement les mêmes conditions fondamentales de convergence des modes
d’existence individuel et collectif.41 Par la suite, Comte introduit ici également le
37
Auguste Comte, Système, t. II., p. 9.
38
Ibid.
39
Ibid.
40
Ibid., p. 17.
41
Ibid., p. 10.
Instauration de la religion positive 22
facteur de l’intelligence et celui de la vie affective qui jouent, selon lui, un rôle
prépondérant dans cette coïncidence naturelle de nos deux aptitudes religieuses.
Quant à ce qui a trait à l’intelligence, cette unité se manifeste en considérant la
diversité des individus dans l’ensemble des dépendances extérieures et intérieures. Il
est également question de la volonté dans le processus de l’entendement humain et des
convictions personnelles qui restent subordonnées à la causalité finale.42 Tandis que
concernant la vie affective, qui se manifeste de manière plus sensible que la vie
spéculative, les sentiments qui la caractérisent sont, chez toute espèce sociable, « les
plus propres à régler » le comportement humain dans sa globalité. C’est ainsi, conclut-
il, qu’« une véritable discipline affective, à la fois complète et durable, ne peut s’établir
et se développer que sous l’uniforme subordination de tous ces sentiments personnels
aux sentiments sociaux. C’est surtout à ce titre qu’une telle unité n’appartient
pleinement qu’à l’homme ».43
En résumé, et ce qui paraît évident à ce stade d’analyse, c’est le fait que Comte est
amené à fournir successivement de nouvelles précisions sur l’objet et le sujet social
surtout envisagés dans la perspective religieuse. En outre, la prise en considération de
cette liaison naturelle entre régler et rallier, et ce qui correspond à ce que Comte appelle
la « double convergence » et se manifeste dans la vie active des êtres sociables, ne fait
que prouver la nécessaire connexité de ces deux aptitudes religieuses.44
Soulignons d’abord, comme plus haut déjà, que ces lois dites naturelles de la
« double convergence » constituent la première notion de la théorie générale de la
religion, celles qui semblent être, selon Comte, propres à définir l’« état synthétique ».
Cependant, après avoir parcouru la progression de celui-ci jusqu’à la définition du mot
« religion » et des deux aptitudes religieuses, et après avoir brièvement analysé le
devenir historique de l’« Humanité » selon le principe de « coïncidence
naturelle » entre l’individuel et le collectif, la démarche à suivre nous invite à nous
42
Ibid.
43
Ibid.
44
Ibid.
Instauration de la religion positive 23
45
Ibid., p. 11.
46
Ibid., pp. 10-11.
47
Henri Gouhier, « La philosophie de la religion selon Auguste Comte », p. 166. En effet, ce sentiment
de l’existence extérieure et intérieure véhiculé essentiellement par la voie naturelle est possible grâce à la
capacité de la connaissance de soi que l’homme a en lui-même. Tout cela forme ainsi une espèce de
savoir spontané de l’esprit qui détermine finalement la connaissance des choses. Ibid., p. 167.
48
Auguste Comte, Système, t. II, p. 12.
Instauration de la religion positive 24
49
Ibid., p. 13.
50
Jean-Paul Frick, « L’homme, l’animal et le Grand-Être. Le statut de la sociologie dans le “Système de
politique positive” d’A. Comte » in Revue de métaphysique et de morale, 1986 (91), n°4, pp. 472-473.
51
Auguste Comte, Système, t. II, p. 13.
Instauration de la religion positive 25
science biologique par le biais du « matérialisme » et de l’« hylozoïsme ».52 Or, Comte,
quant à lui, ne reste pas indifférent par rapport à cette « double tentation » qu’il essaie
de combattre par un processus apparenté à la méthode cartésienne. La « vraie
biologie » se résume alors selon Comte en quelques considérations fondamentales.
Premièrement, elle n’englobe que l’existence purement végétative, qui constitue le
fondement de toute vie supérieure. Deuxièmement, la subordination de l’organisme
envers les milieux inertes ; Comte proclame que « nous sommes au fond encore plus
incapables de concevoir tous les corps comme vivants que comme inertes ».53 Cette
incapacité fondamentale mène Comte à concevoir une fonction vitale du milieu vis-à-
vis de l’être humain, à savoir que l’intervention du milieu a pour but, dit-il, de « lui
fournir les matériaux de son alimentation, soit en stimulant sa vitalité, soit afin d’en
régulariser l’exercice ».54 Il poursuit ainsi : « Or, les mêmes influences extérieures
s’étendent ensuite à l’animalité proprement dite, où la sensibilité et la contractilité s’y
subordonnent pareillement ».55 Et c’est ainsi que Comte arrive enfin à une nouvelle
fonction tripartite qui s’applique cette fois-ci aux plus hautes fonctions humaines, où
on voit une convergence parallèle vers le milieu, à savoir « soit comme aliment, soit
comme stimulant, soit comme régulateur de l’existence cérébrale ».56
Comte démontre donc dans ce processus de la subordination envers le milieu la
nécessité générale d’une constante prépondérance extérieure, comme il le constate,
« pour permettre l’unité humaine, même purement individuelle ».57 Cette explication
« naturaliste » mène enfin le philosophe à prétendre, entre autres, que la condition
morale de l’« état synthétique » importe davantage que sa condition intellectuelle. Il
réaffirme que « celle-ci doit toujours se trouver plus ou moins satisfaite spontanément
chez toutes les espèces capables d’apprécier assez leur situation fondamentale ».58 Ceci
est en effet un résultat de cette invariable subordination de l’être envers le milieu, sans
aucune autre modalité envisageable, pour l’instant, par rapport à un tel processus de
52
Georges Canguilhem, Études d’histoire et de philosophie des sciences, Paris, Librairie philosophique J.
Vrin, 1983, p. 67.
53
Auguste Comte, Système, t. II, p. 13.
54
Ibid.
55
Ibid.
56
Ibid.
57
Ibid.
58
Ibid.
Instauration de la religion positive 26
59
Georges Canguilhem, Études d’histoire et de philosophie des sciences, pp. 67-68.
60
Ibid., p. 69.
61
Auguste Comte, Système, t. I., p. 412.
62
Ibid., p. 53.
Instauration de la religion positive 27
63
Auguste Comte, Système, t. II, p. 16.
64
Ibid.
65
Ibid.
66
Ibid.
Instauration de la religion positive 28
67
Ibid.
68
Ibid., p. 18.
69
Ibid.
Instauration de la religion positive 29
Il nous reste désormais à analyser chaque partie de cette composition selon l’ordre
que nous propose Comte dans sa Théorie générale de la religion. La première partie, celle
du « dogme », détermine, selon le philosophe positiviste, « l’ensemble de l’ordre
extérieur auquel notre unité est nécessairement subordonnée »72, et que ce futur
« dogme », que Comte traduit en tant que « science » doit se manifester dans la
connaissance de l’ordre objectif des phénomènes, tout d’abord cosmologiques
(mathématiques et astronomie), ensuite biologiques, et enfin sociologiques – dont
l’étude, la sociologie, se trouve à la fin de la hiérarchie positive en tant que « science
70
Ibid., p. 19.
71
Ibid., pp. 19-20.
72
Ibid., p. 19.
Instauration de la religion positive 30
finale ».73 C’est ainsi que l’auteur entend justifier le « dogme de l’Humanité » qui
constitue le centre de la religion positiviste. Cependant, afin de connaître la nature et
la synthèse de l’Humanité, il est important, souligne Comte, de saisir encore la
structure interne des « lois » qui organisent finalement la synthèse totale du « dogme ».
Pour notre part, il convient de noter que la doctrine comtienne du « dogme de
l’Humanité » est basée essentiellement sur la distinction de trois sortes des « lois » : les
lois physiques, les lois intellectuelles et les lois morales. Evidemment, il n’est pas
contestable que l’ordre physique est le moins élevé dans le schéma de Comte, tandis
que celui de la morale se place le plus haut dans cette hiérarchie. Les lois
intellectuelles jouent alors un rôle de réunification des deux précédentes dans une sorte
de chaîne.
Dès lors apparaît chez Comte une distinction qui divise les lois de la manière
suivante : en loi statique d’une part et en loi dynamique de l’autre. La loi statique a
pour objet la subordination continue des constructions subjectives de l’homme à ses
matériaux objectifs ; rappelons encore : le monde extérieur fournit la matière, et
l’homme donne la forme. Quant à la loi dynamique, c’est la loi des trois états. Le
schéma ainsi proposé reste encore selon Comte à compléter par le mode selon lequel
la hiérarchie positiviste puisse véritablement s’effectuer. Cette progression
fondamentale du « dehors » au « dedans » doit se véhiculer par l’instauration
successive, premièrement, de la méthode objective, qui va du monde à l’homme ; et de
la méthode subjective qui va de l’homme au monde. Ces deux méthodes doivent
d’après Comte se combiner harmonieusement, passant une fois, « du domaine de la foi
73
Ibid. Voir également J.-F. Marquet, « Religion et vie subjective chez Comte » in Revue philosophique de
la France et de l’étranger, 1985, n°4, p. 508. Marquet nous amène dans les arcanes de la théorie de la
connaissance chez Comte en analysant l’élément du dogme à la lumière du fétichisme, qui ne se réalise
effectivement que dans la synthèse subjective des sciences. Dans son Système subjectif (1856), Comte
introduit une nouvelle classification des sciences en n’y distinguant plus que trois : la Logique (les
mathématiques), la Physique (l’astronomie, la physique, la chimie) et la Morale (la biologie, la
sociologie et la Morale elle-même). Ibid., p. 509. Pour sa part, Pierre Arnaud nous démontre avec quel
soin Auguste Comte explique la doctrine du « dogme » dans sa nouvelle religion, surtout à la lumière de
la suprême dignité intellectuelle de l’homme. Voir Pierre Arnaud, Pour connaître la pensée de A. Comte,
Bordas, [s.l.], 1969, p. 222.
C’est dans le même sens que Michel Bourdeau abord la problématique du dogme comtien, en le plaçant
dans la ligne de la puissance de l’esprit en tant que dernière instance de la solution du grand problème
humain. Selon lui, la théorie dogmatique de Comte trouve finalement son élément essentiel dans le
développement de la sociologie envisagée comme une science encyclopédique. Voir Michel Bourdeau,
« Auguste Comte et la religion positiviste », in Revue des sciences philosophiques et théologiques, t. 87, 2003,
p. 17.
Instauration de la religion positive 31
[…] à celui de l’amour », et une autre fois, ce qui arrive le plus ordinairement, « de
l’amour à la foi », donc en sens inverse, « du dedans au dehors ».74 Telle est donc la
direction du mouvement en général des deux parties de la religion chez Comte.
Cependant, écrit-il, « quoi qu’il en soit de cette différence entre la voie objective et la
voie subjective, les deux parties essentielles de la religion demeurent toujours
profondément distinctes [et le] dogme […] ne comporte aucune autre division que la
succession, logique et scientifique, des trois ordres nécessaires de la hiérarchie
naturelle ».75 Il poursuit par ces mots : « il en est autrement pour sa partie morale, qu’il
faut enfin décomposer d’après la distinction inévitable entre les sentiments et les
actes ».76 Cette formulation, prise dans son ensemble, énonce clairement les données
de la problématique morale comtienne qu’elle expose ; c’est, comme le remarque entre
autres L. Clauzade, « un mode de fonctionnement unifié par le sentiment, [et] elle
envisage les entreprises humaines [i.e. actes] comme des moyens de moralisation ».77
Clauzade ajoute non loin la remarque suivante : « Or, ce qui enfin reste indéterminé
dans ce passage, c’est la distinction entre le niveau collectif et le niveau individuel sur
le plan de l’unité religieuse, laquelle intéresse Comte le plus particulièrement dans sa
démonstration théorique du positivisme religieux ».78
C’est à partir de là que s’ouvre la nouvelle perspective d’argumentation à laquelle
nous invite à présent l’auteur du Système. Comme nous l’avons déjà préalablement
constaté, la religion selon Comte a essentiellement pour but de réaliser l’unité
humaine, en réglant chaque nature individuelle, et en ralliant toutes les individualités.
Le pas suivant de la démarche systématique mène inévitablement le philosophe à
décortiquer surtout la vraie nature qui caractérise la liaison de la foi et de l’amour dans
l’unité religieuse. Amour et foi : les deux fondements de l’unité religieuse. Pour
Comte, comme l’observe par exemple J. Delvolvé, c’est dans l’amour que réside la
réelle finalité humaine, et la morale comtienne est totalement enracinée dans cette
74
Auguste Comte, Système, t. II, pp. 19-20.
75
Ibid., p. 20.
76
Ibid.
77
Laurent Clauzade, « Le “culte” et la “culture” chez A. Comte » in Revue des sciences philosophiques et
théologiques, t. 87, 2003, p. 51.
78
Ibid.
Instauration de la religion positive 32
79
Jean Delvolvé, « Auguste Comte et la religion » in Revue d’Histoire de la Philosophie et d’Histoire Générale
de la Civilisation, 1937 (20), pp. 355-356.
80
Auguste Comte, Système, t. II, p. 20.
81
Ibid.
82
Ibid.
83
Ibid., pp. 20-21.
84
Ibid., p. 20.
Instauration de la religion positive 33
85
Auguste Comte, Catéchisme, p. 81 et sq. Voir également Système, t. I, p. 446 et sq.
86
Voir Auguste Comte, Système, t. II, p. 20.
87
Ibid., p. 21.
88
Ibid.
89
Ibid.
Instauration de la religion positive 34
90
Auguste Comte, Théorie générale, p. 86.
91
Ibid.
92
Ibid., p. 87.
93
Ibid., p. 88.
Instauration de la religion positive 35
dans cette attitude intellectuelle initiale de l’état fétichique que l’homme est capable de
diriger ses observations en étant dépourvu de toute possibilité de jugement rationnel.
Par contre, le fétichisme ne forme qu’un tout premier état de l’intelligence humaine. Il
concerne seulement la « logique du cœur » qui ne peut qu’« éveiller notre
intelligence ».94 Le fétichisme, selon Comte, et comme le remarque, dans son
commentaire sur la théorie du fétichisme chez Comte, G. Canguilhem, reste « une
attitude primordiale de l’homme à l’égard du monde, dans la mesure où la variété des
cas et circonstances dans lesquels elle surgit permet de la tenir pour un invariant de la
nature humaine ».95 Cela prouve que le fétichisme, envisagé tout d’abord sous son
aspect individuel, constitue un « mode de spéculation » propre aux animaux et aux
enfants, ainsi qu’aux adultes, à seule condition que leurs pratiques dépassent celles de
l’adulte passionné ou de l’aliéné.96 En revanche, le fétichisme pris sous la forme
collective ne représente, suivant les termes de Comte, que « l’état intellectuel
fondamental révélé par l’examen rationnel des civilisations les moins avancées ».97
Telles sont les lignes directrices du champ d’investigations qui se dessine autour de la
base intellectuelle du régime fétichique.
Remarquons cependant que l’attitude initiale de Comte est fondée sur un mode
d’explication des choses et des événements qui, grâce à la faculté intelligible de l’esprit
humain, explique les origines causales de l’humanité.98 Comme le résume en effet
Canguilhem, le fétichisme, dans la forme à laquelle Comte adhère entièrement,
constitue en quelque sorte « le premier des types d’explication par causalité ».99 Le
94
Ibid.
95
Georges Canguilhem, « Histoire des religions et histoire des sciences dans la théorie du fétichisme
chez Auguste Comte » in Études d’histoire et de philosophie des sciences, Paris, Librairie philosophique J.
Vrin, 1983, p. 82.
96
Ibid. Voir également dans le Système, t. II, pp. 81-84, 85, 88.
97
Ibid., Voir également dans le Système, t. III, p. 6.
98
Auguste Comte, Système, t. II, p. 82.
99
Georges Canguilhem, « Histoire des religions et histoire des sciences… », p. 82. Selon Canguilhem, ce
type d’explication des choses par le biais de la causalité, surtout dans l’explication de la totalité des êtres
par analogie avec l’homme, introduit Comte dans une sorte du “biomorphisme”, consistant dans
“l’explication du monde d’après l’homme, suivant l’assimilation spontanée de la nature morte à la
nature vivante” [Système, t. II, pp. 80-81.] dans “la confusion entre le monde organique et la nature
vivante” [Ibid., p. 85.] Canguilhem constate qu’un tel mélange spontané de deux natures a pour
conséquence la négation d’un quelconque dualisme entre la nature morte et la nature vivante, et qui
aboutit inévitablement à engendrer par elle-même (négation du dualisme) sa réfutation. [Ibid.] Pour
Michel Bourdeau, quant à lui, le dogme fétichique occupe la place centrale de l’anthropomorphisme
comtien. La théorie de l’homme chez Comte, ressort, selon Bourdeau, de sa projection sur le monde
Instauration de la religion positive 36
fétichisme comtien reste finalement, comme le définit son auteur « le vrai fond
primordial de l’esprit théologique, envisagé dans sa plus pure naïveté élémentaire »100 ;
et c’est pourquoi il a obtenu le statut de la « religion primitive ».101 Le fétichisme se
trouve aux origines de l’histoire de l’humanité. Avant lui, on ne peut démontrer
aucune existence préalable. C’est par une hiérarchie analogue avec celle qui se
rencontre dans le monde animal que l’homme trouve dans le fétichisme, en matière de
religion primitive, une origine absolue ; l’homme, à ce stade de « religiosité », partage
avec la totalité du monde animal une certaine tendance cultuelle instinctive. Il est
encore important de souligner, d’après Canguilhem, que Comte, dans sa fondation
fétichique de la religion primitive basée sur la nature de l’homme, ne prétend pas créer
une religion naturelle. Toute la métaphysicité d’un tel concept lui paraît démesurée. Il
répudie consciemment le théisme. Selon Comte, la religion ne peut pas avoir sa source
dans quelques axiomes ou notions communes, mais, à l’instar des thèses d’un Voltaire
ou d’un Herbert de Cherbury, elle doit être prise, comme le note le critique, « pour une
sorte de lecture et d’interprétation de l’ordre de la nature par une raison primitive ».102
Exposé systématique
extérieur, et de le concevoir à l’instar de son image. C’est dans le fétichisme que l’anthropomorphisme
reçoit « une forme particulièrement radicale puisque c’est l’existence même d’une matière inerte qui est
niée ». Michel Bourdeau, Les Trois Etats. Science, théologie et métaphysique chez Auguste Comte, Éditions du
Cerf, Paris, 2006, p. 83.
100
Auguste Comte, Cours, t. V, p. 21.
101
Auguste Comte, Système, t. III, p. 124.
102
Georges Canguilhem, « Histoire des religions et histoire des sciences… », p. 88.
103
Auguste Comte, Système, t. III, p. 82.
104
Ibid., p. 84.
Instauration de la religion positive 37
Ce retour, selon Comte, cède la place à la méthode fétichique avant d’employer des
hypothèses ou des spéculations théoriques. Une telle démonstration prouve la
prépondérance du fétichisme sur le théologisme, surtout quant à la spontanéité, qui,
souligne Comte, « constitue la principale propriété de la synthèse fictive, comme guide
primitif de la raison humaine ».105 Cependant, de telles constatations ne satisfont pas
entièrement le philosophe, qui cherchera désormais à démontrer la supériorité
théorique du fétichisme sur le plan logique et aussi scientifique, voire même
épistémologique. Incontestable reste selon Comte le fait que du point de vue
scientifique, la prééminence théorique de la doctrine fétichique sur les appréciations
théologiques n’a point d’égale. Sur le plan épistémologique, la théorie fétichique
s’applique tant au monde inorganique qu’à la nature vivante. Comte voit ici une sorte
d’analogie fondamentale qui rapproche l’homme des animaux et des végétaux, et ainsi
de la totalité du monde matériel. Le théologisme présuppose le monde inerte puisque
passif, tandis que le fétichisme redonne selon Comte aux corps physiques, célestes ou
terrestres, les facultés spontanées liées à la volonté et aux affections propres à
l’homme.106 Ainsi le fondateur du positivisme reste convaincu que « la division
fondamentale de la science physique en cosmologie et biologie maintient partout
l’activité spontanée », et que par surcroît « sans une telle activité, seulement plus
intense et plus variée chez les êtres vivants, l’ensemble de l’ordre naturel [matériel*]
deviendrait inintelligible ».107 Auguste Comte s’oppose définitivement à toute
hypothèse postulant l’inertie matérielle, en prouvant encore la suprématie de l’état
fétichique sur l’état théologique.108
Le fétichisme ainsi compris représentait pour Comte la meilleure synthèse logique
et scientifique jusqu’à l’entière constitution du positivisme.109 Il englobait parfaitement
toutes les appréciations historiques, qui divisaient les lois naturelles en physiques,
105
Ibid., p. 85.
106
Ibid., p. 88. On est proche, ici, du lyrisme quasi-ésotérique de certains poèmes contemporains, de
Nerval par exemple, comme le montre ce quatrain tiré de ses Vers dorés : « Respecte dans la bête un
esprit agissant / Chaque fleur est une âme à la nature éclose / Un mystère d’amour dans le métal repose
/ Tout est sensible ! et tout sur ton être est puissant ».
* C’est nous qui ajoutons.
107
Ibid., p. 88.
108
Ibid.
109
Pour sa part Laurent Fédi qualifiera le fétichisme de Comte du «régime primordial» de l’esprit
humain qui, comme il dit plus loin, ne fera qu’accomplir « l’assomption téléologique du positivisme ».
Laurent Fédi, Fétichisme, philosophie, littérature, p. 155.
Instauration de la religion positive 38
110
Ibid, p .90.
111
Ibid.
112
Ibid.
113
Auguste Comte appuie sa théorie fétichique primitive de la prépondérance de la vie affective sur la
vie intellectuelle, sur les données de la physiologie du cerveau posées par Franz Josef Gall dans sa
doctrine phrénologique d’après laquelle Comte forge sa propre thèse selon laquelle la domination de la
sphère affective sur la sphère intellectuelle est analogue à la formule anatomique de l’interdépendance,
comme il le dit Comte lui-même, « de la région postérieure du cerveau sur la région frontale » (Auguste
Comte, Cours, 52e Leçon, d’après l’Éd. Hermann, t. II, Physique sociale, qui regroupe ici les tomes IV, V
et VI, Paris, 1975, p. 248. Nous nous référerons souvent à cette édition, à l’exception des références
dans les notes 141, 142, 162, 185 et 186, citées d’après l’Éd. Crès de 1912, et la note 177, dans les Leçons
de sociologie, Flammarion, 1995), et la doctrine du fétichisme ne pourrait s’opposer à un tel
régularisation naturelle. Laurent Fédi, Fétichisme, philosophie, littérature, p. 165.
114
Ibid., p. 97.
Instauration de la religion positive 39
115
Ibid., p. 98.
116
Ibid., pp. 98-99.
117
Ibid., p. 100.
118
Ibid.
Instauration de la religion positive 40
affirmant également que l’intellect, sans être subordonné à l’affectif ne saurait trouver
de cohérente destination.124 Deuxièmement, observe toujours Fédi, « la promotion de
l’affectif va de pair avec la prise en considération de l’universelle prépondérance de la
morale” et avec le souci de comprimer l’égoïsme et de fortifier la sociabilité ».125
Comte revalorise ainsi le régime fétichique afin de préserver l’intellectualité de
toute sorte de déviances et réaffirme sa formulation selon laquelle l’âge du fétichisme a
été le seul où l’intelligence se trouvait encore, selon lui, « dans un état vraiment
normal ».126 L’argument suivant en faveur de l’état primitif et de sa valorisation, est,
constate Fédi, l’élaboration par Comte de la « synthèse subjective ». C’est justement à
la religion que revient l’articulation des « composantes socio-anthropologiques », pour
pouvoir finalement assurer la vraie unité humaine, tant individuelle que collective.
La religion, qui devient ainsi « synthèse » et s’oriente subjectivement vers l’Humanité,
ne pouvait se systématiser que dans le positivisme.127
124
Voir Auguste Comte, Système, t. I, p. 687.
125
Laurent Fédi, Fétichisme, philosophie, littérature, p. 175.
126
Ibid.
127
Ibid. pp. 175-176 et sq. Laurent Fédi parle aussi d’un « fétichisme systématisé » chez Comte, qui se
caractérise par un dépassement du théologisme, surtout en « rectitude » et en « spontanéité », les deux
attitudes propres à l’esprit humain qui se sont dévalorisées tant dans le polythéisme que dans le
monothéisme. C’est pour cette raison, soulève Fédi, que Comte favorise autant l’âge du fétichisme,
dans lequel ces deux attitudes trouvaient leur réalisation. Ibid.
128
Dans la théorie du fétichisme, Comte se trouve constamment confronté au mode de spéculation
entre les animaux supérieurs et l’espèce humaine. Il défend radicalement la position selon laquelle c’est
seulement le facteur de la sociabilité qui différencie les modes de vie entre l’homme et l’animal. Voir le
commentaire de Paul Arbousse-Bastide, La doctrine de l’éducation universelle dans la philosophie d’Auguste
Comte, Presses universitaires de France, Paris, 1957, t. II, p. 529. Cité d’après Laurent Fédi, Fétichisme,
philosophie, littérature, pp. 163-164.
Instauration de la religion positive 42
la famille humaine, qui est, note-t-il, « base nécessaire de tout ordre social ».129 Ce type
d’association humaine permet ainsi de développer à l’intérieur d’elle-même les trois
éléments essentiels à sa constitution, c’est-à-dire : un élément actif, un élément affectif
et un élément spéculatif, qui se manifestent de manière distincte dans chaque cellule
familiale. Ainsi, celle-ci, « constitue toujours le premier mode du mariage humain,
dont elle réalise, à certains degrés, les propriétés générales ».130 En ce qui concerne
l’élément affectif, il se manifeste par le biais du « pouvoir modérateur », propre à la
famille fétichique. Le second élément, celui du spéculatif, se traduit dans la vénération
du « chef actif », une sorte de puissance domestique, caractérisé par la prépondérance
de l’expérience et de l’âge. D’où, par conséquent, dans le fétichisme, l’essor du culte
des ancêtres. Quant à l’élément actif, il relie les deux premiers. Le fétichisme a permis,
selon Comte, d’instaurer une forme d’« autorité spirituelle » liée à l’âge avancé, qui a
constitué par la suite le « pouvoir sacerdotal » qui dérive directement du caractère
domestique.131 Comte voit cependant dans le fétichisme, malgré son caractère
fondateur de la famille, et même de la cité primitive, une sorte de restriction
d’influences qu’il pourrait avoir envers des relations plus étendues. Son caractère
spontané ne permet pas tout à fait de se constituer sur le plan dogmatique, mais cette
« insuffisance », comme le remarque Comte, « fournit à la philosophie de l’histoire la
seule explication générale de la principale destination du théologisme dans l’évolution
originale de l’Humanité ».132 D’après Comte, une telle appréciation de l’ensemble de la
théorie du fétichisme, tout d’abord conforme aux besoins de l’intelligence, et ensuite
spontanément favorable à l’activité correspondante, détermine indubitablement,
suivant sa formule, « la principale destination de l’état social ».133
Parlant ainsi des résultats sociaux du fétichisme, Comte revient, dans son analyse
d’un tel régime, surtout sur les aptitudes familiales, qui se développent
particulièrement dans la polygamie. L’auteur y observe tout d’abord une forme
129
Ibid., p. 109.
130
Ibid., p. 110.
131
Ibid.
132
Ibid., p. 112.
133
Ibid., p. 113. Selon Comte, le régime fétichique joua toujours un rôle d’initiation associative, étant la
plus durable et la plus provisoire, « puisqu’il subsiste encore chez beaucoup de populations ». Et cela a
permis à Comte de forger une forte hypothèse d’octroyer à la religion fictive un dominateur « éternel ».
Ibid.
Instauration de la religion positive 43
134
Ibid., p. 143.
135
Ibid., p. 144.
136
Ibid., pp. 144-145.
137
Ibid.
138
Ibid.
Instauration de la religion positive 44
139
Ibid. 146.
140
Voir en particulier l’article de Madeleine David, La notion de fétichisme chez Auguste Comte et l’œuvre du
président de Brosses « Du culte des dieux fétiches », in « Revue de l’histoire des religions », Tome CLXXI, n°2,
Avril-Juin, 1967, pp. 207-221.
141
Georges Canguilhem, « Histoire des religions et histoire des sciences… », p. 86. Voir également
Auguste Comte, Cours, t. V, d’après l’Éd. Crès, p. 17 et 51.
142
Ibid., pp. 86-87. Cours, t. V, de l’édition ci-dessus, p. 18.
143
Auguste Comte, Cours, t. V, p. 18.
Instauration de la religion positive 45
144
Charles de Brosses, Du culte des dieux fétiches ou Parallèle de l’ancienne religion de l’Egypte avec la religion
actuelle de la Nigritie, Genève, 1760. Le texte a été réédité par les soins de Madeleine David dans la
collection « Corpus des œuvres de philosophies en langue française », Fayard, Paris, 1988.
145
D’après M. David, il est fort probable que Comte avait fait une lecture bien approfondie de Du culte
des dieux fétiches de De Brosses même si « la transmission de la théorie du fétichisme à Auguste Comte
demeure obscure ». M. David, La notion de fétichisme chez Auguste Comte, p. 216.
146
Charles de Brosses, Histoire des navigations aux Terres Australes, 2 vols., Paris, 1756, vol. II, p. 372. La
référence d’après l’étude d’Alfonso M. Iacono, Le fétichisme. Histoire d’un concept, Presses universitaires
de France, Paris, 1992, p. 40.
147
Ibid.
Instauration de la religion positive 46
148
David Hume, L’histoire naturelle de la religion et autres essais sur la religion, Librairie philosophique J.
Vrin, Paris, 1989, p. 46.
149
Ibid., pp. 46-47.
Instauration de la religion positive 47
150
Alfonso M. Iacono, Le fétichisme, p. 33.
151
Emmanuel Kant, Observations sur le sentiment du beau et du sublime, Librairie philosophique J. Vrin,
Paris, 1969, p. 60. Kant fait ici manifestement la référence à la note de l’ Essay « Of National Characters »
de David Hume paru en 1748 dans la Troisième édition des Essays Moral and Politics, mais d’après la
précision de Roger Kempf (éd.), la note en l’occurrence apparaît seulement en 1753 dans Essays and
Treatises on several subject, 4 t., in-8, Londres, 1753-1754.
Instauration de la religion positive 48
152
Emmanuel Kant, La religion dans les limites de la simple raison, Quatrième partie : « La doctrine
philosophique de la religion », ch. II, deuxième section, §1, Librairie philosophique J. Vrin, pp. 222-224.
153
Alfonso M. Iacono, Le fétichisme, p. 68.
154
Georg W.F. Hegel, La raison dans l’Histoire. Introduction à la Philosophie de l’Histoire, trad. de K.
Papaioannou, Plon, Paris, 1965, p. 245. Hartmut Böhme, dans son commentaire sur la positivité initiale
du fétichisme chez Comte, réaffirme effectivement que Hegel – ainsi que postérieurement Marx et
Freud – condamne la théorie fétichique primitive à une simple négativité, même si Comte éprouve à
son égard un certain enthousiasme. Hegel, soulève Böhme, exclut radicalement le rôle du fétichisme
africain du développement de l’histoire du monde. Le fétichisme africain, pour Hegel comme pour de
Brosses, n’est qu’une absurde impasse de l’esprit dégradé. L’Afrique, dit Hegel, n’est pas un monde
historique (« geschichtlicher Weltteil »), un monde où on a pu observer un mouvement de
développement. Alors que pour Comte, conclut Böhme, le fétichisme positif constitue tout au contraire
le point de départ pour le développement de l’Humanité. Voir Hartmut Böhme, Fetischismus und Kultur
(en particulier p. 56. Auguste Comte : Ursprüngliche Positivität des Fetischismus), Rowohlt Verlag, Hamburg,
2006, p. 215 ; et Georg W.F. Hegel, Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte, In : Werke in zwanzig
Bänden. Auf der Grundlage der Werke von 1832-1845 neu edierte Ausgabe. Redaktion Eva
Moldenhauer und Karl Markus Michel. 3. Auflage, Frankfurt am Main, 1995.
Instauration de la religion positive 49
155
Ibid.
156
Ibid., p. 250.
157
Ibid., p. 251.
158
Ibid., p. 251.
159
Ibid., p. 255.
Instauration de la religion positive 50
160
Alfonso M. Iacono, Le fétichisme, p. 70.
161
Ibid., p. 71.
162
Voir Auguste Comte, Cours, t. IV, (Éd. Crès), p. 365.
163
Georges Canguilhem, « Histoire des religions et histoire des sciences… », p. 90.
Instauration de la religion positive 51
Smith et Hume, en tant que « besoin original et originaire » de l’homme, soit dans son
imagination (Hume), soit dans son étonnement (Smith).164 Contrairement à Kant, qui
avait définitivement condamné toute possibilité d’émerveillement spirituel et rationnel
chez les fétiches, Comte pour sa part, appuyé sur la théorie de l’étonnement et de
l’admiration de Smith, réhabilite l’homme fétiche dans l’ordre du sensible, par sa
réaction au beau, au grand et l’étrange.165 En fait, quels sont dorénavant les traits
caractéristiques de la théorie de l’étonnement exposés par Smith, devant lesquels
s’incline Comte avec tant d’admiration ?
A. Smith dans son Histoire de l’Astronomie – nous faisons encore recours ici à
l’étude de Canguilhem – forge la théorie selon laquelle l’étonnement, étant une
émotion désagréable, représente un état « pathologique » de l’imagination.
L’imagination confrontée aux nouveautés et aux objets singuliers refuse toute
association qui par son absence dans l’ordre de la connaissance met l’imagination
dans une incertitude et une forte curiosité. L’étonnement reste pour l’imagination un
« trouble violent » où elle se retrouve dépourvue des liaisons possibles entre les
apparences et des « habitudes de relations ».166 Pour Smith, la cause première de
l’étonnement, voire de la stupeur de l’homme envers l’étrange, ce sont des irrégularités
des événements et des apparences qui se manifestent par des contrastes, des ruptures
de continuité.167 L’étonnement constitue désormais selon Smith « le premier principe
de l’étude de la philosophie, de cette science qui se propose de mettre à découvert les
liaisons secrètes qui unissent les apparences si variée de la nature ».168 L’apport de
Smith est considérable quant à l’élaboration de la théorie de l’état théologique de
Comte, même si l’opinion de Smith reste entièrement en faveur du polythéisme. Au
contraire, pour Comte, c’est toujours le fétichisme qui garde son statut de stade initial
et originel de la philosophie théologique.169
164
Ibid., p. 91.
165
Ibid.
166
Ibid., p. 91.
167
Georges Canguilhem, « Histoire des religions et histoire des sciences… », pp. 92-93. Voir Adam
Smith, L’histoire de l’Astronomie, citée d’après l’édition anglaise (Dr Burnell, Mangalore) de 1889 par
Canguilhem dans le texte.
168
Adam Smith, Histoire de l’Astronomie, p. 177.
169
Georges Canguilhem, « Histoire des religions et histoire des sciences… », p. 94.
Instauration de la religion positive 52
170
Ibid., p. 97.
171
Ibid. Beaucoup plus tard, dans sa 57e Leçon du Cours de philosophie positive Comte éprouvera encore
bien de la sympathie pour le régime fétichique en disant ceci: « Quelque imparfait que soit, à tous
égards, le fétichisme, d’abord essentiellement analogue à l’état mental des animaux supérieurs, nous
avons reconnu que sa spontanéité, plus directe et plus irrésistible, lui procure nécessairement le privilège
exclusif d’arracher l’intelligence et la sociabilité à leur torpeur initiale […]. Nous avons reconnu, à tous
égard, l’aptitude spontanée de ce régime fétichique à diriger la première ébauche du développement
humain, soit industriel, soit esthétique, soit même scientifique, malgré son inévitable tendance
ultérieure à l’entraver profondément, par suite d’une exorbitante prolongation […]. Dès lors parvenu à
la plus entière perfection dont il fût susceptible, le régime fétichique, commençant à déterminer le
développement d’un vrai sacerdoce, a comporté réellement une haute efficacité politique, et permettant
à l’ordre naissant des sociétés humaines d’acquérir une extension indispensable et une consistance
durable, d’après l’essor d’un système d’opinions suffisamment communes et du principe de
subordination inhérent à la consécration religieuse ».
Auguste Comte, Cours, 57e Leçon, (Éd. Hermann, Paris, 1975), p. 641.
172
Auguste Comte, Système, t. II, p. 90.
Instauration de la religion positive 53
173
Ibid., pp. 90-91.
174
Ibid., p. 90.
175
« Le fétichisme, procédant toujours du dedans au dehors, n’employait jamais que la méthode
subjective, qui explique le monde d’après l’homme. Mais l’introduction des êtres fictifs, qui d’ailleurs
étaient alors jugés réels, n’empêcha point le polythéisme de suivre la marche inverse ». Auguste Comte,
Système, t. II, pp. 90-91.
176
Ibid., p. 91.
177
Ibid. Michel Bourdeau nous rend attentif au fait que de cette « prépondérance de l’imagination », qui
joue un rôle indispensable dans toute la création des hypothèses et quant au procédé de la méthode
objective, révèle toute l’essence de l’anthropomorphisme de Comte, entendu, d’après la formulation de
Comte citée par Bourdeau, comme « la tendance primitive de l’homme à transporter involontairement
le sentiment intime de sa propre nature à l’universelle explication radicale de tous les phénomènes
quelconques ». [Cours, 51e Leçon, cité d’après Leçons de sociologie, Flammarion, Paris, coll « GF », 1995,
p. 310]. En effet, cette tendance, remarque Bourdeau, se manifeste plus visiblement dans le polythéisme
que dans le fétichisme. Michel Bourdeau, Les Trois Etats, pp. 81-82.
178
* C’est nous qui soulignons. Voir Auguste Comte, Système, t. II, p. 91.
Instauration de la religion positive 54
179
Ibid., p. 92.
180
Ibid. « […] Cette activité détermine implicitement une précieuse réaction mentale, d’où dépendit la
principale préparation de l’esprit occidental d’après la grande élaboration grecque. Ayant heureusement
brisé le joug théocratique, le principe militaire, contenu par l’ensemble de la situation, pousse alors
toutes les hautes intelligences vers la culture spéculative, d’abord esthétique, puis scientifique, et enfin
philosophique ». Ibid.
181
Ibid., p. 99.
182
Ibid., p. 100.
183
Ibid., p. 101.
Instauration de la religion positive 55
184
Ibid., p. 100.
185
Voir Auguste Comte, Cours, 56e Leçon, t. VI, (Éd. Crès), pp. 236-237.
186
Voir Auguste Comte, Cours, 54e Leçon, t. V, dans la même édition, p. 370.
187
Voir Henri Gouhier, « La philosophie de la religion selon Auguste Comte », p. 173.
Instauration de la religion positive 56
188
Voir Michel Bourdeau, Les Trois Etats, pp. 78-79. Voir également l’étude d’Henri Gouhier consacrée
à la pensée médiévale chez Auguste Comte dans Mélanges offerts à Etienne Gilson, Toronto – Paris,
Pontifical Institute of Mediaeval Studies – Librairie philosophique J. Vrin, 1959, pp. 299-313.
Instauration de la religion positive 57
et épistémologique de la religion ; donc les dogmes, les croyances, les idées.189 Pour
lui, le noyau essentiel de l’interrogation philosophique se trouve dans la question de ce
qui est vrai dans la construction de la société, à savoir sur quel type de vérité faudrait-il
s’entendre afin de fonder une société qui soit viable ? Cette formulation à caractère
presque tautologique amène Comte à constater que la vérité ne peut se manifester
pleinement que dans la science, et qu’il faut alors logiquement instituer une « religion
scientifique », qui constituera une « religion universelle », qui sera seule en mesure
d’offrir à tous les hommes une « vérité commune », à partir de laquelle il leur sera
possible d’édifier un système social juste et stable. Il ne s’agit plus désormais pour
Comte que de chercher en science une sorte de lien social qui devient d’abord
philosophie, et ensuite religion.190
Le fondateur du positivisme espère, par une forme rigoureuse de rationalisme,
trouver en religion une fonction primitive de lien social totalement indépendant de son
objet. Il propose une sorte de « contrat social » selon lequel les hommes doivent
s’accorder sur une vérité commune. Cependant, Comte n’explique pas suffisamment
selon quel mode et par quels moyens les sujets procéderont quant au choix des
principes universels. Pour le philosophe, il importe que la fonction unificatrice de la
religion, laquelle se traduit dans sa signification étymologique de « relier », joue le rôle
prépondérant dans l’état de complète unité qui distingue à la fois l’existence
personnelle et collective de l’être humain. Sa Théorie générale de la religion de l’Humanité
s’attache donc à démontrer en quoi consiste vraiment la possibilité de lier ensemble
tous les phénomènes et tous les êtres.191 C’est exactement sous le nom du fétichisme
comme une préfiguration de la science des phénomènes que Comte dépeint la fonction
de liaison de la religion positiviste.
189
Michel Bourdeau nous rend attentif au fait que Comte voit dans l’avènement de la métaphysique la
cause principale de la disparition de la théologie et de sa contribution à l’essor de l’histoire de
l’humanité. C’est bien dans la métaphysique que se trouve le premier responsable du déclin de l’état
théologique. Elle est qualifiée souvent par Comte, souligne Bourdeau, de critique et de dissolvante, qui
« n’avait d’autres fonctions que de dissoudre l’ordre existant », même déjà à l’époque de l’apparition de
la philosophie grecque. Cependant, remarque encore Bourdeau, le pouvoir de la métaphysique dans la
destruction de la théologie a pu resurgir, grâce à son caractère intermédiaire, dans la fonction opératoire
de l’esprit positif, ce qui a coïncidé, dans la phase descendante de la théologie, avec le progrès du
positivisme. Michel Bourdeau, Les Trois Etat, pp. 88-89.
190
Voir à ce propos l’étude d’Étienne Gilson, Les métamorphoses de la Cité de Dieu, Louvain – Paris, 1952.
191
Voir Auguste Comte, Catéchisme, p. 115.
Instauration de la religion positive 58
196
Ibid.
Instauration de la religion positive 60
197
Voir Jean-Paul Frick, « L’homme, l’animal et le Grand-Être », pp. 464-465. Comte se sert de ce
savoir positif comme moyen, pour, comme le souligne Frick : « éclairer pleinement et efficacement
l’impulsion fondamentale qui préside à l’existence humaine, sur son véritable objet et sur sa véritable
nature ». Il constate que « par delà les fonctions théologiques et métaphysiques, le savoir positif fait
accéder l’Humanité à son véritable principe régulateur », et que cette « réévaluation du système des
sciences positives » mène enfin Comte « à la fameuse théorie du Grand-Être et à la religion de
l’Humanité ». Ibid.
198
Voir Léon-Louis Grateloup, « Auguste Comte et la “question de l’être” » in Revue philosophique de la
France et de l’étranger, n°3, 1988, p. 307. Grateloup, à la suite de ses analyses sur la problématique de
l’être chez Comte, soulève immédiatement que ce qui préoccupe véritablement Comte c’est plutôt la
question, ainsi qu’il la formule : « de la pluralité des êtres et de leur hiérarchie, qui revient à se
demander quels sont les genres d’êtres, quel est le premier, le plus éminent d’entre eux ». Ibid.
Instauration de la religion positive 61
199
Blaise Pascal, Fragment d’un Traité du Vide, in Pensées et Opuscules, publiés par Léon Brunschvicg,
Paris, Librairie Hachette et Cie, 1909, p. 80. Voir également Léon-Louis Grateloup, « Auguste Comte et
la “question de l’être” », p. 307.
200
Ibid. Comme le remarque Grateloup : « c’est sous le double patronage d’Aristote et de Pascal que
Comte va édifier d’abord la notion, puis le culte universel du Grand-Être ». Ibid.
201
Auguste Comte, Système, t. II, p. 59.
202
Ibid., pp. 59-60.
203
Auguste Comte, Catéchisme positiviste, p. 66 et sq. J.-F. Marquet souligne le fait que la doctrine du
« Grand-Être » ainsi forgée par Comte dans son Système représente essentiellement une entité
fondamentalement historique, ayant un impact direct sur l’avenir et le présent de toutes les générations
humaines. Voir J.-F. Marquet, « Religion et subjectivité », p. 503.
204
Auguste Comte, Système, t. II, p. 60.
Instauration de la religion positive 62
205
Ibid.
206
Ibid.
207
Ibid.
208
Comte parle ainsi de la véritable immortalité. « Plus l’évolution de l’humanité progresse, plus la
partie vivante, objective, de l’humanité est soumise à la partie morte, subjective, parce que l’évolution
est déterminée par l’ensemble ». P. Gruber, Auguste Comte fondateur du positivisme : sa vie – sa doctrine,
Paris, P. Lethielleux, 1892, p. 230. De là, provient également cet axiome comtien : « les morts
gouvernent les vivants » Ibid., voir également Catéchisme positiviste, p. 29., ou Système, t. II, p. 362.
209
Ibid.
210
Ibid.
211
Ibid., p. 61.
Instauration de la religion positive 63
« grand organisme ».212 Et ce qui importe dans cet itinéraire d’extension, c’est l’attitude
morale de l’individu envers le « Grand-Être » surtout dans la mise en œuvre du
principe de l’amour. C’est donc dans cette transposition des attributs de l’« Être-
Suprême » ou d’un « Dieu » chrétien que se résume d’après Comte la relation de
l’homme par rapport au monde, en se transformant successivement, de sa vie objective
égoïstement imprégnée de son individualité au départ, en une vie subjective
subordonnée à un « altruisme indispensable » au final.213
Voilà comment Comte arrive enfin à déclarer l’essence de l’Humanité. Entre
l’Humanité et le monde, l’auteur du positivisme place indubitablement l’homme,
l’individu actif, qui fournit au « Grand-Être » la base de toute manifestation possible. Le
« Grand-Être » rassemble ainsi en lui le meilleure de l’existence humaine et il
s’achemine vers sa perfection sans perdre la réalité personnelle de l’élément humain
qui le constitue. Telle est effectivement la théorie positiviste du « Grand-Être » dans
ses lignes majeures, telles que révélées par Comte à travers l’ensemble du caractère
religieux de l’unité humaine et de l’Humanité.
212
Ibid.
213
Ibid., p. 62.
Instauration de la religion positive 64
s’il est vrai, comme une loi universelle de l’existence organique, que les éléments
doivent être de même nature que le tout, et les organes que l’organisme, il est
impossible de déduire la nature de l’organisme de celle des organes qu’on ne connaît
que par rapport à lui ».214
P. Arnaud considère donc que Comte, dans la représentation selon lui
métaphorique d’un « grand organisme » analogue à un « petit organisme » rend
l’existence du premier totalement « inconcevable ». Il le prouve dans la démonstration
suivante ; d’après le commentateur, « poser le petit avant le Grand, c’était en fait
rendre l’existence de ce dernier impossible. […] Conçu à l’image de l’individu,
comment le Grand Être serait-il un être s’il n’était pas, aussi un individu, ou du moins
une personne, etc... ».215 Il en conclut qu’« il est clair que c’est de la nature humaine et
de ses “instincts” ou facultés diverses qu’on ne saurait parler que par métaphore, et
non de l’existence de la nature du Grand Être ».216
En revanche, le commentaire de L.-L. Grateloup concernant la formation du
« Grand-Être » s’oriente plutôt vers la signification positiviste de sa constitution
fondamentale. Chez Comte, commente Grateloup, il ne s’agit guère de la conception
ontologique de l’être, comme par exemple chez les déistes. Il ne s’agit pas non plus de
poser abstraitement ou verbalement la question de l’être, mais ce qui est nécessaire et
valable, c’est de le formuler correctement et dignement. Comte a pour ambition de
reformuler la question de l’être uniquement en termes positifs, à savoir, comme il les
nomme, relatifs. Dans la religion de l’Humanité, où tout se projette dans une grande
perspective de devenir, le rôle principal du Grand Être (réellement inconcevable
d’après Arnaud) est d’accueillir toutes les existences humaines qui ont contribué ou
contribuent à le faire exister, à le faire être. Sa fonction d’accueil se manifeste selon
Comte, dans le placement des hommes, sans aucune exception ou exclusion, selon
leur contribution au progrès de l’Humanité.217 On voit bien que dans cette discussion
entre l’existence métaphorique du « grand-organisme » proposée par Arnaud et celle
du positive formulée par Grateloup, la question du possible existence du « Grand-
214
Pierre Arnaud, Le « nouveau Dieu ». Introduction à la Politique positive, Paris, Librairie philosophique J.
Vrin, 1973, pp. 346-347.
215
Ibid., p. 347.
216
Ibid.
217
Léon-Louis Grateloup, « Auguste Comte et la “question de l’être”», pp. 308-309.
Instauration de la religion positive 65
218
Auguste Comte, Système, t. II, p. 66.
219
Ibid., p. 70.
220
Ibid., p. 71.
Instauration de la religion positive 66
devienne essentiellement gratuit ».221 C’est ainsi que chaque génération a la possibilité
de rendre à la génération postérieure ce qu’elle a pu recevoir de la précédente.222
La vraie religion de l’Humanité procure ainsi le développement personnel et social
parce qu’elle est la condition de l’« harmonie totale, réelle et stable », qui donne à
l’individu la raison fondamentale de son existence sociale, laquelle se réalise en même
temps dans l’amour, dans la foi, et dans l’espérance ; ce sont là les trois conditions
principales de l’existence sociale de l’homme.223 En effet, Comte voit dans la religion
le besoin d’union et de communion, qui permet également d’écarter toute tendance à
l’égoïsme intrinsèque à la nature humaine. Il constate que la religion à caractère
communautaire aide à se purifier des « altérations morales » qui résultent
spontanément du « régime égoïste », et qui entravent spectaculairement le « régime
altruiste », la seule et vraie base de l’harmonie sociale. La mission majeure de la
religion reste finalement enfermée, selon l’auteur, dans le caractère social au service
d’une communauté précise. Entre autres, parmi les plus hautes fonctions de la religion
de l’Humanité, Comte place la théorie positive du salaire.224
Cependant, l’exaltation comtienne de la « collectivité » ne suffit pas encore à la
totale appréciation sociale de la vraie synthèse de la religion positiviste. La question de
l’individu au sein de la société se pose continuellement à nouveau, car, constate
Comte, « toutes les fonctions collectives exigent finalement des organes
individuels ».225 La liberté personnelle et la dignité individuelle représentent pour
Comte le plus grand service subjectif envers le « Grand-Être ». Or, il dit que « la
221
Ibid.
222
Ibid.
223
Ibid., p. 70.
224
Ibid., p. 71. Comte s’explique ainsi : « Tout travail humain consomme certains matériaux, qui ont
besoin d’être renouvelés, soit pour remplacer les provisions, soit pour réparer les instruments. Le salaire
consiste toujours dans ce double renouvellement, sans concerner jamais le service rendu, qui ne peut
être dignement récompensé que d’après une juste réciprocité. Cette appréciation, déjà reconnue envers
les plus hautes fonctions sociales, est systématisée, par la religion de l’Humanité ». Ibid. Pierre Arnaud
remarque dans son analyse de la religion de l’Humanité que chez Comte la fonction fondamentale de la
religion exercée au sein d’une collectivité se manifeste particulièrement dans le maintien du lien moral
entre les générations. Elle veille sur le caractère traditionnel, grâce auquel elle se rend compréhensible.
Sans la religion disparaît immédiatement le pouvoir spirituel, qui constitue une des conditions
nécessaires de chaque société. L’effacement de la religion, soulève Arnaud, pourrait faire disparaître
également toute discipline morale, toute règle, et toute justice. La religion de Comte, ajoute-t-il, est
donc « l’unique fondement de l’autorité sociale ». Pierre Arnaud, Pour connaître la pensée de A. Comte, p.
218.
225
Auguste Comte, Système, t. II, p. 73.
Instauration de la religion positive 67
subjectivité suppose toujours des sources individuelles, que leur libre concours peut
seul convertir en impulsions collectives ».226 Donc toute synthèse, souligne Comte, doit
être essentiellement subjective227, mais elle doit reposer sur la prépondérance du type
humain : il est, déclare-t-il, « personnel dans l’une et social dans l’autre ».228 C’est ainsi
que l’auteur peut introduire, par une sorte de contraste scientifique, d’un côté une
forme de synthèse personnelle-subjective, et de l’autre une forme de synthèse sociale-
objective. Leur principale différence se manifeste surtout dans la nature relative de la
première, et dans le caractère absolu de la seconde.229
Or, toutes ces appréciations sociales exposées jusqu’à présent, ne suffisent pas
hélas au philosophe pour qu’il puisse bâtir de manière complète la doctrine du
principe de l’unité humaine sous l’angle double de la composante personnelle et du
facteur social. Michel Bourdeau, par exemple, dans Les Trois États, soulève
spontanément un problème quant au rapport de l’Humanité, essentiellement
condensée dans la doctrine du « Grand-Être », à ses membres. Comment « penser cette
existence composée dont elle nous offre l’exemple le plus accompli ? »
Effectivement, Comte prévoit dans sa théorie de la vie sociale au moins deux
conditions préalables, à savoir l’indépendance et le concours, qui, souligne
pertinemment Bourdeau d’après Comte, agissent dans des directions opposées.
Bourdeau ajoute que « Si la première n’est pas moins nécessaire que la seconde, c’est
qu’elle est le meilleur garant de la liberté et qu’il importe que le concours soit
libre ».230Et il conclut, insérant volontairement les paroles de Comte lui-même, en
disant que « non seulement l’Humanité se distingue de tous les autres êtres vivants par
le fait qu’elle est formée d’éléments séparables, de parties jouissant d’une existence
autonome mais “elle perdrait toutes sa supériorité” s’il en allait autrement ».231 En
somme, la théorie de l’unité sociale de Comte affirme de manière péremptoire que
pour qu’une société soit réelle, pour qu’elle soit un être, il faut qu’elle soit l’« Être-
Suprême ». L’« existence sociale » devient ainsi immédiatement religieuse, ou encore
la religion contient l’essence du phénomène social. Enfin, l’Humanité n’est pas
226
Ibid.
227
Ibid., p. 80.
228
Ibid., p. 82.
229
Ibid.
230
Michel Bourdeau, Les Trois Etats, p. 152.
231
Ibid.
Instauration de la religion positive 68
séparée des hommes. Elle est également la Société qui réunit des individus dans un
« organisme suprême », et la Religion s’introduit dans ce processus par les puissances
de l’amour et de la foi.
L’Être, pour Auguste Comte, comme nous avons déjà pu le constater tout au long
de notre analyse, ne véhicule pas forcement tous les traits caractéristiques d’un être
232
Auguste Comte, Cours, VI, (Éd. Crès), p. 651 et sq.
233
Voir la thèse de Pierre Arnaud, Le « Nouveau Dieu ». Introduction à la Politique positive, p. 212.
Instauration de la religion positive 70
234
Juliette Grange, La philosophie d’Auguste Comte, p. 274.
235
Ibid.
236
Voir Auguste Comte, Système, t. IV, p. 103.
Instauration de la religion positive 71
237
Juliette Grange, La philosophie d’Auguste Comte, pp. 275-276. Comparer également avec Système de
politique positive, t. I, pp. 158-163. Comte se trouve en interaction avec les idées communistes surtout des
socialistes français comme Charles Fourier et Étienne Cabet. Pour ce dernier voir : Histoire populaire de
la Révolution française de 1789 à 1830 ; précédé d’une introduction contenant Le précis de l’histoire des Français
depuis leur origine jusqu’aux États-Généraux, Pagnerre, Paris, 1839-1840.
238
Auguste Comte, Système, t. II, p. 50. Citation d’après Pierre Arnaud, Pour connaître la pensée de A.
Comte, p. 191.
Instauration de la religion positive 72
239
Pierre Arnaud, Pour connaître la pensée de A. Comte, p. 193.
240
Ibid.
241
Emile Durkheim, Textes. 2. Religion, Morale, Anomie, Éd. de Minuit, Paris, 1975, p. 391. Lorsqu’on
aborde la problématique sociologique, on peut se risquer à une interprétation de ce que recouvre
exactement la sociologie religieuse de Comte, celle-ci étant systématisée par deux notions, celle de
l’ordre et celle du progrès. En effet, il tient de l’évidence que la théorie sociologique de la religion et
plutôt son évolution, telle que nous la propose Comte, a subi une double influence méthodologique.
L’auteur du positivisme a bien observé que, d’une part, la sociologie théologique est basée sur l’ordre et
que, d’autre part, la sociologie métaphysique se fonde sur le progrès. Qu’est-ce que cela signifie, et
quelles sont désormais les conséquences d’une telle constatation pour l’élaboration de la sociologie par
Comte ? Or précisément, ce dernier, après les avoir systématisées, montre tout d’abord qu’il y a entre
ces deux notions un système de rapports qui mène à constater qu’à l’intérieur de chaque science on
retrouve une part proprement statique, et une autre part proprement dynamique. L’application de cette
distinction à la sociologie, en étant définie comme la connaissance du mouvement orienté, permet à
Comte de créer, d’un côté la sociologie statique, autrement la science de l’ordre sociale, en ayant pour but de
dégager «des lois de coexistence sociale», et de l’autre côté la dynamique sociale ou la science du progrès
social, qui consiste à dégager «des lois de succession». Voir Jean Lacroix, La sociologie d’Auguste Comte,
Instauration de la religion positive 73
objet propre l’étude des phénomènes sociaux, considérés dans le même esprit que les
phénomènes astronomiques, physiques, chimiques et physiologiques, c’est-à-dire
comme assujettis à des lois naturelles invariables, dont la découverte est le but spécial
de ses recherches ».242 Et même si la sociologie, continue le fondateur du positivisme,
« doit traiter toute force réelle comme étant à la fois matérielle, intellectuelle et
morale »243, il tâche néanmoins lui-même de la séparer de la morale. Cette dernière
s’élève dans la classification comtienne au rang d’une science suprême, qui est la seule
capable de saisir le « suprême désir humain » étudiant également, suivant ce que
prétend Comte, « l’organisation humaine comme principe de toutes les volontés, de
toutes les actions, de tous les sentiments ».244
Cependant, la sociologie de Comte, en étant déclassée par la morale en tant que
« science suprême », n’avait-elle pas été dépourvue de toute objectivité, en ne restant
pas une sociologie abstraite, même si l’homme, l’objet « sociologique » demeurait au
fond une pure abstraction ?245 La réponse de Comte rétablit la vocation philosophique
de la sociologie, et la considère comme la vraie théorie de la connaissance, qui
constitue véritablement la philosophie positive synthétique. Laissons Comte
s’exprimer : « Les diverses spéculations humaines ne sauraient évidemment
comporter, en réalité, d’autre point de vue pleinement universel que le point de vue
humain, ou plus exactement social… Ainsi pour concevoir, en principe, les droits
légitimes de l’esprit sociologique à l’entière suprématie philosophique, il suffit
d’envisager toutes nos conceptions, même positives, comme autant de résultats
nécessaires d’une suite de phases déterminées propres à notre évolution mentale, à la
fois personnelle et collective, s’accomplissant selon des lois invariables que
l’observation rationnelle, soit de l’individu, soit surtout de l’espèce, peut suffisamment
dévoiler […] Le point de vue sociologique est donc désormais, en tous genres, le seul
vraiment philosophique ».246
Presses universitaire de France, Paris, 1967, p. 37 et sq., et consulter également Auguste Comte,
Physique sociale, Leçon 50e, pp. 176-201, Éd. Hermann, 1975. Désormais nous nous référerons à ladite
édition.
242
Auguste Comte, Système, t. IV, Considérations, Appendice, p. 150.
243
Auguste Comte, Système, t. II, p. 267.
244
Pierre Arnaud, Pour connaître la pensée de A. Comte, p. 170.
245
Telle est, entre autre, la question de Pierre Arnaud, soucieux de voir les difficultés que pose une si
radicale distinction opérée par Comte. Ibid., p. 167.
246
Auguste Comte, Cours, 58e Leçon, p. 600.
Instauration de la religion positive 74
Nous voyons dans ces passages à quel point Comte considère la sociologie dans
l’ensemble des sciences de l’humanité, et surtout pourquoi son opposition au
matérialisme est si radicale. En guise d’introduction à ces quelques passages tournant
autour de l’aspect sociologique de la question de l’Humanité, on remarque que
l’exposé du phénomène social par le lien spirituel, que Comte qualifie du religieux,
confirme l’auteur du Système dans la conviction que l’homme, dans le processus et
dans le progrès de la sociabilité, devient de plus en plus religieux. D’après Pierre
Arnaud, la considération de l’aspect religieux y trouve chez Comte son importance
majeure, « car dans le religieux se trouve un élément capital de la sociabilité, implicite
dans le mot spirituel, mais qui excédait de beaucoup le seul facteur intellectuel ».247
En effet, il s’agit selon Comte du seul instinct d’aimer, qui fait de l’individu un
être social au sein de la collectivité, capable de sacrifice(s) pour conserver l’ordre de la
communauté, afin que l’Humanité puisse progresser dans l’histoire. Ce n’est qu’une
confirmation de l’importance de l’aspect affectif, déjà entrevue : la société humaine
n’existe que par la tension spirituelle de ses membres et par leur volonté de vivre
ensemble. Voici comment, comme le remarque par ailleurs Arnaud, Comte découvre
en sociologie que son objet premier est l’Humanité, par le fait de l’altruisme des
individus.248
247
Pierre Arnaud, Sociologie de Comte, Presses universitaires de France, Paris, 1969, p. 93.
248
Ibid., p. 94.
Instauration de la religion positive 75
surtout dans l’ordre intellectuel et moral ».249 L’homme comtien n’est pas uniquement
un être vivant mais avant tout un être social. Ce qui importe dans une telle
perspective, c’est surtout la question de temps, mais davantage que le temps de l’être
vivant selon la nature biologique, qui est une abstraction, celui de l’être vivant dans le
temps historique, temps qui est, comme dirait Arnaud, « marqué par l’accumulation
de durée qu’est le phénomène spécifiquement humain de la tradition, du progrès,
durée dont la densité varie comme le degré de cohésion sociale, et qui connaît tour à
tour, suivant les fluctuations de l’«existence sociale» toutes les nuances de la coloration
affective qui sont autant de formes du sentiment collectif ».250
Mais dans quelle mesure l’être individuel fait-il partie intégrante du corps social, et
quel type d’expériences doit caractériser son état « inscrit » ? Autrement dit, en quoi
consiste la sociabilité de l’individu chez Comte ?
Pierre Arnaud, dans son analyse de la théorie de l’être chez Comte, nous rend
attentifs au fait que l’individu comtien, ou selon l’appellation consacrée : l’«organe
individuel», se compose d’éléments différents et également séparables, afin qu’il puisse
«sentir sa propre coopération» pour avoir finalement la possibilité de choisir
l’engagement ou de réfuter une telle coopération. Ceci dit que l’individu social doit
posséder le caractère d’un être spontané et modifiable, tant sur l’échelle individuelle –
donc par l’harmonie de sa propre substance – que sur le plan collectif plus large. Cette
double dimension d’existence engendre alors le vrai progrès de l’Humanité, d’un côté
un progrès matériel alimenté par l’influence végétative de l’être, à savoir l’influence
vitale biologique, et de l’autre côté un progrès moral sous l’impulsion de l’intelligence
et du spirituel de l’individu. Par conséquent, il est évident pour Comte que l’Humanité
ne peut exister qu’en vertu de la seule sociabilité instinctive de l’espèce humaine
envers la collectivité.251 Cependant, le seul caractère instinctif de l’individu ne suffit
pas exclusivement à constituer la véritable société. Le lien qui doit, selon Comte, unir
les différents êtres est de nature spirituelle, c’est-à-dire libre. C’est la liberté qui permet
finalement de sauvegarder l’existence individuelle par rapport au monde extérieur
qu’est la société.
249
Auguste Comte, Cours, 58e Leçon, p. 715.
250
Pierre Arnaud, Pour connaître la pensée de A. Comte, p. 196. La problématique de l’« existence sociale »
sera explicitée dans le quatrième chapitre du présent travail.
251
Ibid., p. 203.
Instauration de la religion positive 76
Comte définit ainsi un être à la fois spirituel et réel, qui se manifeste également par
l’histoire, le développement et le progrès de l’être, et par la dynamique sociale. Nous
pouvons donc constater, en employant l’expression de Comte lui-même, que le
positivisme est embaumé d’un « nouveau spiritualisme » qui refuse radicalement
l’ancienne attitude, qui consistait à accorder une plus haute considération aux valeurs
spirituelles par lesquelles l’homme se distinguait des êtres inanimés ou des autres
espèces organiques. Comte rejette ici la dichotomie de l’homme (âme et corps /
instinct et raison) prônée par Platon et après lui, entre autres par Pascal et Rousseau,
afin de saisir l’individu dans l’essence de son existence intérieure sans aucune
privation des sensations extérieures. L’Humanité, en effet, désigne l’être positif, à la
fois spirituel et réel, universel et concret (réalisation par l’histoire et par la dynamique
sociale). C’est ainsi que le fondateur du positivisme confirme encore une fois sa
conviction, selon laquelle, « l’unité personnelle et l’unité sociale constituent le double
but de la religion ».252 C’est donc la démarche de l’esprit humain dans son
appréhension successive du réel qui prouve que son existence, dont la connaissance
immédiate est possible, est toujours sociale. Son comportement social, quelle que soit
la part de la spontanéité ou de l’instinct, ainsi que l’intensité de l’« existence sociale »,
dépendent directement du degré de conscience des êtres individuels qui constituent la
société. C’est ainsi que la volonté de la communauté résulte de la volonté de ses
membres. Et c’est précisément la vocation première de l’homme que d’agir pour
devenir un être spirituel, afin d’être social. Un tel ordre amène Comte à établir
finalement une hiérarchie du développement de l’âge positif selon lequel l’individu est
guidé d’abord par ses inclinations personnelles et surtout par la morale, pour enfin se
manifester en société dans la cause publique et politique.
252
Auguste Comte, Système, t. II, p. 62.
Instauration de la religion positive 77
253
Paul Arbousse-Bastide, « Religion et sociologie chez Comte », p. 17.
254
Ibid.
255
L’Humanité, ajoute finalement Arbousse-Bastide, ne représente finalement pas pour le fondateur du
positivisme « un absolu », mais cependant, « elle manifeste la seule chose inéluctable, ce qui s’impose
comme fait universel, à savoir l’interdépendance, la réciprocité des perspectives ». Ibid.
Instauration de la religion positive 78
256
Ibid.
257
M. Ducassé, « La synthèse positiviste: Comte et Spencer », in Revue de synthèse, Tome XXVI, Janvier-
Juin, 1950, p. 161.
258
Ibid., p. 162.
Instauration de la religion positive 79
inutile ».259 Mais en même temps, le défi de reconstituer le sens sémantique du mot
Dieu, et surtout son sens du sacré, reste pour Comte une urgence du premier ordre. La
religion de l’Humanité envisagée comme une « resémantisation » du sacré, et ayant
pour mission de redonner de nouvelles significations aux mots de la tribu, donne à la
nouvelle science, la sociologie, une immense importance. L’entreprise de Comte est
un grand effort pour sauver le sacré, gravement compromis par la dévalorisation
sémantique de Dieu. Selon l’auteur, le sacré ne pouvait pas être dissocié de l’humain,
saisi dans sa « continuité » et sa « relativité ». C’est à la sociologie que revient le rôle
majeur de refonder la véritable anthropologie de la religion dont l’existence de Dieu
reçoit son adéquate acception sémantique.260
259
Paul Arbousse-Bastide, « Religion et sociologie chez Comte », p. 21.
260
Ibid.
261
Jean Lacroix, La sociologie d’Auguste Comte, p. 63.
262
Ibid.
Instauration de la religion positive 80
elles deviennent positives.263 C’est aussi que toutes les lois scientifiques « rentrent »
dans la sociologie, et cette nouvelle perspective méthodologique permet à Comte
d’élever la « Morale » au rang de septième et suprême science. C’est ainsi que se fait
jour cette science de l’homme individuel, qui, observe encore Lacroix, « enseignera à
connaître, aimer et à servir le Grand-Être, c’est-à-dire l’Humanité […] ».264 Il faut donc
vénérer l’Humanité, puisque l’homme ne peut exister qu’en elle, car « tout notre
développement est dû à la Société ». Et l’Humanité, souligne cette fois Lacroix : « est à
la fois hérédité, qui vient de la nature, et tradition, qui relève de l’histoire ».265
L’individu est l’héritier de la vie de l’espèce et le produit de l’éducation sociale, si bien
que pour Comte, et il faut le souligner encore une fois, l’Humanité est composée
davantage des morts que des vivants.
C’est ici que l’on retrouve à nouveau chez le fondateur du positivisme l’idée de
l’immortalité subjective, conception selon laquelle les êtres vivants sont gouvernés par
les morts ; il est alors nécessaire, pour qu’on puisse mieux concevoir l’Humanité, de
distinguer toujours deux existences successives, l’une, temporaire, et l’autre,
permanente, qui commence après la mort. On voit à quel point le culte des morts se
trouve au centre de l’idée positiviste de Comte. C’est précisément la commémoration
des ancêtres qui fait la vraie distinction entre l’espèce humaine et l’animalité. C’est de
la que provient en effet la morale positiviste qui consiste à établir l’« ascendant de la
sociabilité sur la personnalité ».266
Comte retrouve finalement le sens exacte de la morale en l’arrachant de
l’insuffisance de la théologie et de la métaphysique, du moi personnel et de la morale
« du calcul et de l’intérêt », en considérant « l’individu comme une abstraction et
l’Humanité comme seule réelle », et celle-ci étant directement sociale.267 Comte
263
Ibid., p. 64.
264
Ibid.
265
Ibid., p. 65.
266
Ibid., p. 67. Quant à la question du culte des morts il est intéressant de voir le travail de Raquel
Capurro intitulé Le positivisme est un culte des morts : Auguste Comte, Édition EPEL, Paris, 2001. Capurro
souligne en particulier que l’instauration du culte des morts par Comte dans son système social – il
s’agit de vénérer spécialement la personne de Madame Clotilde de Vaux – a un impact considérable sur
la mission de l’Humanité. Comte envisage ainsi, remarque Capurro, une double modalité sociale de ce
culte, à savoir, d’un côté, l’Humanité doit comprendre la perte de la disparition de la personne, et de
l’autre côté, il est important de fonder le rituel social du deuil individuel et ensuite collectif des tous les
morts. Ibid., p. 95.
267
Ibid., pp. 68-69.
Instauration de la religion positive 81
instaure ainsi, comme le remarque Lacroix, une morale du nous, en opposant par ce
terme la morale métaphysique et la morale positive.268 Pour Comte, la prépondérance
de la morale du nous sur la morale métaphysique et théologique du moi trouve son
origine dans la soumission à l’ordre sociale qui se trouve à la base de toute moralité.
Cependant, cette morale comtienne du nous, observe Lacroix, ne s’enferme pas sur
elle-même, mais elle trouve tout au contraire son achèvement en religion.269 C’est ainsi
que Comte instaure véritablement son «système» de politique positive en essayant
surtout, dans le Traité de sociologie instituant la religion de l’Humanité (Système, t. III),
d’affronter les prémisses de la morale de la religion catholique ; il consacre
particulièrement son attention aux origines du pouvoir spirituel et du sacerdoce, afin
d’instaurer à leur place son nouveau pouvoir.270
268
Ibid., p. 69.
269
Ibid., p. 72.
270
Ibid., pp. 72-73.
271
Fernand Brunner, Science et réalité, Aubier, Éditions Montaigne, Paris, 1954, p. 125.
Instauration de la religion positive 82
272
René Hubert, « Essai sur l’histoire des origines et des progrès de la sociologie en France », 2e partie,
in Revue d’Histoire de la Philosophie et d’Histoire Générale de la Civilisation, Fasc. 24, 1938, p. 285.
273
Ibid. Saint-Simon (Claude Henri de Rouvray, 1760-1825), auteur entre autres du livre intitulé Le
nouveau christianisme, datant de 1825, ouvrage dans lequel la réflexion se poursuit sur l’avènement de la
société industrielle et l’importance d’instituer une nouvelle religion qui devrait faciliter la fondation
d’une « future société ». Saint-Simon voit dans le système industriel non seulement l’aspect de la
production, mais avant tout « l’amélioration de l’existence morale et physique de la classe la plus
pauvre ». Il proclame par une telle orientation de l’action humaine la venue d’un « nouveau
christianisme ». Voir le compte rendu dudit ouvrage par P. Ansart in Les œuvres philosophiques.
Dictionnaire, vol. III, t. 1, s.dir. de Jean-François Mattéi, Presses universitaires de France, Paris, 1992,
p. 2075. Quant au livre en question : Saint-Simon, Le nouveau christianisme et les écrits sur la religion,
présent. par H. Desroche, Seuil, Paris, 1969.
René Hubert, dans son article Sur l’histoire des origines et des progrès de la sociologie en France, accentue le
fait que l’élaboration de la sociologie par Comte est due à l’influence directe des écrits de Saint-Simon,
surtout dans ce qui touche à la matière de la formation du programme de la futur science sociale.
Hubert soulève chez Saint-Simon, par rapport au nouvel rôle de la science et à travers ses multiples
ébauches théoriques trois points essentiels. Il en résulte tout d’abord « que la science est appelée sur tous
les plans à supplanter les anciennes modes de pensée », ensuite « que la production industrielle est
appelée à jouer un rôle prépondérant dans la société nouvelle », et en définitif « que l’accord entre la
science et les techniques est appelé à s’étendre à tous les domaines, et qu’en particulier le pouvoir
politique doit s’organiser sur la base de la connaissance scientifique ; autrement dit, les chefs de
l’organisation scientifique et de l’organisation industrielle, d’ailleurs étroitement associés, sont destinés
à constituer les nouvelles élites dirigeantes ». Cette primauté des sciences, résume Hubert, souligne une
fois de plus le rôle prépondérant des facteurs spirituels dans l’organisation de la société. C’est ainsi, dit
Hubert en dernier mot, que « la carrière de Saint-Simon s’achève sur la vision de ce que peut être le
christianisme rénové, […] tant, après l’immense désagrégation mentale et sociale de la période
révolutionnaire, tous les penseurs du début du XIXe siècle ont senti intensément le besoin d’une
restauration et d’une réorganisation de la hiérarchie des valeurs spirituelles ». René Hubert, « Essai sur
l’histoire des origines et des progrès de la sociologie en France », 2e partie, p. 284.
Instauration de la religion positive 83
sont pas positives, ne reposent que sur des apparences. 2. Les sciences sont
successivement devenues positives, d’après leur degré de complexité. 3. L’ordre dans
lequel elles sont devenues positives, indique aussi la place qu’elles ont prises dans
l’enseignement publique. 4. La physiologie est devenue également science positive.274
5. La morale deviendra une science positive dès qu’elle s’appuiera sur la physiologie.
6. La philosophie deviendra une science positive dès qu’elle prendra pour fondement
les faits généraux des diverses sciences particulières.275 Mais toute cette élaboration
scientifique devra avant tout être au service de la reconstruction d’une société basée
sur des valeurs spirituelles.
On peut ainsi parler, et c’est aussi le souhait principal de l’auteur du Nouveau
Christianisme, d’un spiritualisme social saint-simonien, qui, contrairement à celui de
Comte, ne se prive pas totalement de la référence aux origines surnaturelles de la
religion chrétienne. Mais le vrai christianisme comtien – terme auquel le philosophe
positiviste substitue plus que volontiers celui de catholicisme, ce dernier étant compris
274
Saint-Simon attribue la positivité à la physiologie surtout grâce aux travaux de Vicq-d’Azyr, de
Cabanis, de Bichat et de Condorcet. Voir également le Cours, 47e Leçon, à la page 89.
275
Selon certains spécialistes de la doctrine saint-simonienne de l’époque, il est trop aisé d’attribuer
l’invention du système positiviste à Saint-Simon lui-même. D’après le commentaire d’un certain Paul
Janet, Saint-Simon a été entièrement influencé par les théories dites positives d’un Docteur Burdin, que
Saint-Simon avait soigneusement recueillies dans son opuscule de 1798 et publié sous le non de Mémoire
sur la science de l’homme. Voir à ce propos Paul Janet, Revue des Deux Mondes, t. IV, Paris, 1887, p. 609.
La référence est citée d’après l’ouvrage de P. Gruber, Auguste Comte fondateur du positivisme, p. 41. C’est
au docteur Burdin, dirait encore plus tard entre autres Victor Delbos, qu’est due la déclaration que « les
sciences ont passé de l’état conjectural à l’état positif, et cela, dans l’ordre marqué par la complication
croissante des faits qu’elles étudient : l’astronomie d’abord, puis la chimie ». Victor Delbos, La
philosophie française, Librairie Plon, Paris, 1921, p. 326.
P. Gruber voit cependant entre Saint-Simon et Auguste Comte une forte différence de doctrine, malgré
la supposition générale que ce premier aurait été le précurseur de Comte quant à l’esprit et la direction
de la philosophie de l’auteur du Système. Gruber, en s’appuyant en l’occurrence sur l’analyse de P. Janet
ci-mentionné, met bien en exergue le fait que Comte s’éloigne souvent des conceptions philosophique
de Saint-Simon à cause des méthodes scientifiques différentes employées dans leur système respectif.
Quant à la prétention d’avoir posé les fondements de la philosophie positive, branche dont Saint-Simon
se ferait alors usurper d’une certaine manière le rôle de fondateur, Comte réplique dans ses écrits les
avoir déjà trouvé, au moins partiellement, chez Bacon ou Descartes. Comte voyait chez les naturalistes
de cette époque une forte tendance à créer des systèmes philosophiques sur les sciences exactes. Voir P.
Gruber, p. 43.
Pour notre part, il nous semble bien que la démarche méthodologique de l’ancien élève de l’École
polytechnique ne donne pas de preuves du contraire. Mais ce qu’il ne faut absolument pas oublier dans
un tel débat maître-disciple, c’est que chacun d’eux poursuivait son objectif propre, et cela d’après leur
formation acquise auparavant. De telle sorte que l’éducation du comte de Saint-Simon avait orienté ses
idées surtout vers l’aspect industriel, ainsi que vers les parties sentimentales et religieuses qui devaient
prédominer dans les systèmes philosophiques, tandis que Comte donnait la prépondérance dans les
questions religieuses à l’élément scientifique, penchant dû à ses études préalables de polytechnicien ;
l’aspect sentimental se développera ultérieurement à partir d’événements également personnels.
Instauration de la religion positive 84
276
Il s’agit ici de l’ouvrage suivant: Lettres d’un habitant de Genève (1803).
277
Voir Victor Delbos, La philosophie française, p. 328.
278
Ibid.
Instauration de la religion positive 85
présentée par Comte sous le nom de la « loi de trois états ».279 Ce mode d’unification a
donné à Saint-Simon l’idée de diviser l’histoire de l’intelligence humaine en trois
périodes, durant lesquelles une théorie du progrès se profilait, progrès se manifestant
au cours des siècles par le passage du polythéisme au déisme – période conjecturale –
puis le passage de la conception d’une cause invisible et animée à celle d’une pluralité
de lois – période mi-conjecturale – mi-positive.280 Cette dernière pourrait parfaitement
correspondre à l’achèvement du développement de l’Humanité comtienne par son
accomplissement dans l’état positif. Combien analogue paraît ici la conception
positiviste de l’histoire de Comte !
Pour sa part, René Hubert remarque justement dans l’avènement de l’esprit
scientifique – le troisième état final du positivisme comtien, état, à la fois réaliste,
objectif, positif, expérimental et rationnel – sa tendance extensionnelle dans le
processus explicatif de toutes les catégories de phénomènes, qui « se substitue en
conséquence à toutes les autres modes de pensée ».281 À un autre point de vue, cette
affirmation confère à l’esprit scientifique et à son extension progressive le statut de loi
fondamentale de l’histoire de l’humanité, régissant selon le fondateur du positivisme
tant le plan intellectuel que le spirituel, surtout en vertu de la primauté du second. Car
« une société est avant tout une façon commune de penser et de sentir »282, poursuit
Hubert d’après Comte. Ce besoin a été toujours éprouvé dès les époques primitives,
passant par les stades théologique de la pensée, c’est-à-dire « du fétichisme au
polythéisme et du polythéisme au monothéisme ».283
Il est donc évident pour Hubert que la démarche philosophique de Comte était
totalement conforme à d’autres observations positives qu’on retrouvait à ces mêmes
époques. Or, c’est aux nécessités de l’existence qu’il fallait attribuer une telle démarche
guidée par de telles observations, qui sont selon lui « tout d’abord fragmentaires,
dispersées, purement empiriques, ensuite progressivement organisées en systèmes de
279
Selon Delbos, le concept de la « loi des trois états » a été déjà entrevue par Turgot, donc avant Saint-
Simon, qui, explique-t-il, ne la faisait appliquer « qu’aux problèmes qui relevaient des connaissances
positives ». Ibid.
280
Ibid.
281
Ibid.
282
Ibid., p. 286.
283
Ibid.
Instauration de la religion positive 86
284
Ibid.
285
Ibid.
286
Ibid.
Instauration de la religion positive 87
287
Ibid.
288
Ibid.
289
Ibid., p. 287.
Instauration de la religion positive 88
290
Ibid.
* Il faut prendre en compte à cet égard que l’article de R. Hubert a paru en 1938.
291
Ibid., pp. 287-288.
Instauration de la religion positive 89
Dans les considérations sur les moments de l’histoire, et davantage encore sur la
philosophie de l’histoire, auxquelles Auguste Comte se livre manifestement pour créer
sa notion de la religion positive, on trouve susceptible d’être étudiée une approche de
la pensée médiévale dans la théorie positiviste. La raison la plus directe de telles
prolégomènes est la suivante : à savoir tout d’abord que le christianisme médiéval
avait contribué à l’essor de l’idée et au progrès de l’Humanité, et ensuite que la
réception, voire l’adoption de la philosophie du Moyen Âge avait fortement influencé,
au moins en partie, l’idéal religieux et politique de Comte.
Rappelons donc, avant l’exposé direct de la problématique mentionnée ci-dessus,
comment Comte affirme qu’au cours de l’histoire, l’esprit humain traverse ces trois
états théoriques différents : l’état théologique, l’état métaphysique, et l’état
scientifique, positif, qui se succèdent dans la pensée humaine en général, et dans
chaque branche de nos connaissances en particulier.292 Nous avons également constaté
auparavant que l’argument de la connaissance avait résulté pour Comte d’une
correspondance entre ces trois états de la façon d’appréhender et de penser le monde.
Et c’est ainsi que c’est trois «phases» théoriques ne sont, comme les appelle Henri
Gouhier, que « des manières d’expliquer et d’unifier les phénomènes ».293
Gouhier résume cette problématique autour des trois états relevés par Comte de
façon à en permettre une meilleure vue d’ensemble. Or, la première manière
d’explication se réfère à la causalité efficiente basée sur le modèle de la volonté
humaine – d’où la problématique du fétichisme – et le tripolaire enchaînement des
292
Auguste Comte, Cours, 1e Leçon, t. I, p. 3. Cité d’après la référence indiquée par H. Gouhier dans
son article sur la pensée médiévale chez Auguste Comte. Voir Henri Gouhier, « La pensée médiévale
dans la philosophie d’Auguste Comte », p. 299.
293
Henri Gouhier, « La pensée médiévale dans la philosophie d’Auguste Comte », p. 299.
Instauration de la religion positive 90
294
Ibid.
295
Ibid.
296
Ibid.
297
L’analyse de la théorie des trois états comtiens proposée par H. Gouhier récapitule le caractère
essentiel de la méthode positiviste d’Auguste Comte. C’est précisément la théorie de la connaissance qui
fait partie intégrale du problème de chaque état théorique successif, et qui nous fait comprendre,
souligne Gouhier, combien « cette loi de l’esprit est celle de toute l’histoire humaine », car la manière de
comprendre et de penser le monde « oriente toutes les activités de l’homme », et que, ajoute-t-il, « la
connaissance éclaire l’action », et « plus elle devient positive, plus elle rend l’homme maître de la
nature » (Ibid., pp. 299-300).
Instauration de la religion positive 91
Nous avons constaté dans le paragraphe précédent que la loi des trois états permet
de saisir la nature évolutive de l’esprit humain dans chaque « phase » successive
différente, et que la méthode qui en résulte justifie la démarche argumentative de
Comte concernant surtout les élaborations philosophiques de l’histoire de l’Humanité.
Autrement dit, l’analyse essentielle de cette loi, qui porte sur l’explication de la
causalité de l’agir humain et les phénomènes socio-religieux qui en découlent en
conséquence, prend une importance significative dans le Système de Comte. En effet,
Comte transpose d’une certaine manière la théorie de la loi des trois états à l’ensemble
de l’histoire humaine en la divisant en trois périodes, à savoir, l’Antiquité, le Moyen
Âge et les Temps Modernes.299 Il faut souligner que le principe de cette répartition en
trois temps joue en quelque sorte pour Comte le rôle de fondement explicatif de
l’évolution de l’esprit positif. Par ailleurs, cette tripartition de l’histoire est également
298
Ibid., p. 300.
299
Henri Gouhier parle d’une certaine «coïncidence» quant à la division empirique de l’histoire en trois
périodes et la loi des trois états. Cette « juxtaposition » méthodologique permet en effet à Comte
d’entreprendre une analyse scientifique donc positive du Moyen Âge et de le situer dans la chronologie
des temps et de le placer dans l’axe du «devenir spirituel». Ibid. A Comte d’en témoigner : « Or, le vrai
principe scientifique d’une telle théorie me paraît entièrement consister dans la grande loi philosophique
que j’ai découverte, en 1822, sur la succession constante et indispensable des trois états généraux
primitivement théologique, transitoirement métaphysique, et finalement positif, par lequel passe
toujours notre intelligence, en un genre quelconque de spéculation. C’est donc ici, continue-t-il, que doit
être naturellement placée l’appréciation immédiate de cette loi vraiment fondamentale destinée dès lors
à servir de base continue à l’ensemble de notre analyse historique, dont l’objet essentiel sera
nécessairement d’en expliquer et d’en développer la notion générale, par un usage graduellement plus
étendu et plus précis, dans la suite entière du passé humain ». Auguste Comte, Cours, 51e Leçon, p. 211.
Instauration de la religion positive 92
300
Auguste Comte, Cours, 51e Leçon, p. 228.
301
Ibid.
302
Ibid., p. 229.
303
Ibid.
304
Ibid.
Instauration de la religion positive 93
305
Ibid.
306
Ibid. Comte remarque cependant que « cet ascendant naturel de l’esprit guerrier n’a pas été seulement
indispensable à la consolidation originaire des sociétés politiques, il a surtout présidé à leur
agrandissement continu, qui ne pouvait s’opérer autrement sans une excessive lenteur […] une telle
extension était préalablement indispensable, à un certain degré, au développement final de l’industrie
humaine ». D’après Comte, « la marche temporelle de l’humanité présente donc, par sa nature, à sa
première période, un cercle vicieux parfaitement analogue à celui que nous avons reconnu dans la
marche spirituelle, et dont la seul issue possible résulte, en l’un et l’autre cas, de l’heureux essor
spontané d’une tendance préliminaire ». Ibid.
307
Ibid., p. 232.
Instauration de la religion positive 94
308
Ibid., p. 234.
309
Voir Henri Gouhier, « La pensée médiévale dans la philosophie d’Auguste Comte », p. 301.
310
Auguste Comte, Système, t. II, p. 100.
311
Ibid.
312
Ibid. Quant à la genèse du monothéisme, l’étude d’Henri Gouhier relève le fait que Comte la place
précisément au Ve siècle où effectivement le polythéisme cesse d’exister et se trouve définitivement
« déracinée » de la vie sociale. H. Gouhier, Ibid., p. 301.
Instauration de la religion positive 95
313
Auguste Comte, Système, t. II, p. 103.
314
Ibid.
315
Ibid., p. 104.
316
Ibid.
317
Ibid.
Instauration de la religion positive 96
318
Auguste Comte, Système, t. II, p. 106.
319
Ibid., p. 107.
320
Ibid.
Instauration de la religion positive 97
Comte.321 Si toutefois, comme le constate Henri Gouhier dans son commentaire sur la
pensée médiévale chez Auguste Comte, « monothéisme et catholicisme sont
philosophiquement, sinon historiquement, synonymes », naturellement cependant,
bien que Comte prenne en considération l’ensemble des monothéismes existants, c’est
seulement dans le catholicisme médiéval qu’il a trouvé le véritable accomplissement
des exigences de l’esprit de la religion monothéique, à savoir la réalisation réelle de la
séparation du pouvoir religieux et du pouvoir politique.322
C’est en effet le christianisme médiéval qui avait rempli véritablement, d’après
Comte, cette première tâche, qui constitue pour l’auteur du Cours le principe de base
de la politique positive.323 Tout cela veut donc dire, résume Gouhier, « que la notion
du Moyen Âge reçoit dans le positivisme un sens précis, scientifiquement défini par sa
situation et dans le temps de la chronologie et dans le temps du devenir spirituel ».324
C’est le génie « éminemment social » du catholicisme, dit aussi Comte, d’avoir
constitué « un pouvoir moral distinct et indépendant du pouvoir politique », et d’avoir
affranchi la morale de la prépondérance du politique, en prouvant ainsi le « progrès
continu de la sociabilité humaine ».325 C’est alors que la morale, toujours
essentiellement subordonnée à la politique dans les époques antérieures, peut
finalement, selon lui, affirmer son universalité en écartant définitivement sa servilité
envers le pouvoir extérieur.326 Cette réhabilitation de la morale, puis son extension à
toutes les classes de la société et son établissement social, constituent, comme en
témoigne le Cours de philosophie positive, « la principale destination finale du
catholicisme ».327 En somme, le mérite de la religion catholique, comme nous allons le
321
Voir Auguste Comte, Cours, 54e Leçon, p. 324. Voir également Politique d’Auguste Comte, textes
choisies et présentés par Pierre Arnaud, Armand Colin, Paris, 1965, p. 307. D’une part, l’idée de la
distinction des deux pouvoirs, ainsi que la modernisation du pouvoir spirituel effectuée en transformant
l’âge théologique en âge positif, a amené Comte, dit Arnaud, à un certain « coup d’Etat
philosophique », qui ne pouvait être ainsi constituer que l’idée la «plus étrange» de son époque. Mais
d’autre part, souligne Arnaud, cette distinction de la théorie et de la pratique, et en conséquent du
pouvoir spirituel et du temporel, résulte pour Comte tout naturellement de la « constitution de la nature
humaine », et sur le plan moral, elle dérive du « caractère inéluctablement axiologique de la conduite
humaine en société ». Ibid.
322
Henri Gouhier, « La pensée médiévale dans la philosophie d’Auguste Comte », p. 301.
323
Auguste Comte, Cours, 54e Leçon, p. 332. Voir aussi le Système, t. II, p. 107.
324
Henri Gouhier, « La pensée médiévale dans la philosophie d’Auguste Comte », p. 300.
325
Ibid., p. 332.
326
Ibid., p. 335.
327
Ibid., p. 357.
Instauration de la religion positive 98
voir dans la suite de cette étude, ne représentait pour Comte, comme le remarque
pertinemment Juliette Grange, que « l’essentiel de ce qui sera le sens de l’humain ».328
Cependant, en évoquant ce qui concerne la problématique de la séparation des deux
pouvoirs, il nous faut donc, sur un autre profil épistémologique, donner une image
claire de la notion de chacun d’eux, et déterminer avec précision leur destination
propre, tant philosophique que sociale.
Comme notre tâche, dans ce travail, est d’exposer, à la fois de manière textuelle et
critique, la permanence des idées philosophiques de Comte autour du concept de la
religion positive, l’analyse successive des notions du pouvoir spirituel et du pouvoir
temporel, telles qu’elles se trouvent présentées dans le système de politique positive,
nous permettra certainement de mieux réaliser cette entreprise et de rendre encore plus
nette notre méthode d’explication de ladite problématique.
328
Juliette Grange, La philosophie d’Auguste Comte, p. 276.
Instauration de la religion positive 99
temporel ».329 Pour Comte lui-même, ces observations sont liées en un sens très
immédiat et fondamental avec la théorie du développement de l’esprit positif. À
savoir, en tant qu’elle est histoire de l’homme, l’histoire du vrai progrès de l’Humanité
commence pour Comte avec la venue du régime monothéique en écartant
radicalement la souveraineté de l’intelligence prônée par la philosophie grecque, et,
comme il dit, « en ébauchant la nouvelle constitution sociale de l’élite de
l’humanité ».330
Comte, persuadé que dans le monothéisme et surtout dans la nature humaine se
trouve le fondement même de la nécessaire et radicale modification de l’«ancien
organisme social» de l’antiquité, s’oppose à l’unique suprématie du temporel quant
aux croyances humaines, et rejette fondamentalement l’utopique «théocratie
métaphysique» du type social grec, afin de déterminer la pluralité des croyances dans
un même système théologique affranchi radicalement de la tutelle politique.331 Or,
cette attitude positive trouve sa réalisation essentiellement dans l’institution du
catholicisme au Moyen Âge, qui a dû surmonter l’immense force spéculative des
anciens régimes et subvenir aux principaux besoins sociaux, écrit-il avec admiration,
« en assignant, autant que possible, à chacune des deux grande forces [religieuse et
politique*], dans l’ensemble du système politique, une participation régulière,
pleinement distincte et indépendante quoique nécessairement convergente par des
attributions habituelles ».332 En résumé, dirait Comte, « par la division fondamentale
organisée au Moyen Âge entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, les sociétés
humaines ont pu être en même temps plus étendues et mieux ordonnées, combinaison
que tous les législateurs, et même tous les philosophes de l’Antiquité avaient
proclamée impossible ».333 Une telle conclusion devient alors décisive pour Comte, en
ce qui touche à sa confrontation historique, voire philosophique, avec les problèmes de
l’ordre social établi au Moyen Âge, pour autant qu’ils se rapportent aux changements
marquant l’avènement du nouveau pouvoir spirituel et donc également d’un nouveau
système social. Cette perspective reste déterminante pour le fondateur du positivisme.
329
Auguste Comte, Du pouvoir spirituel, choix de textes établi, présenté et annoté par Pierre Arnaud,
Librairie Générale Française, Paris, 1978, p. 285.
330
Auguste Comte, Cours, 54e Leçon, p. 330.
331
Ibid., p. 324.
332
Ibid., p. 331.
333
Auguste Comte, Du pouvoir spirituel, p. 279.
Instauration de la religion positive 100
Mais parce que la société médiévale est soumise en même temps à la forte domination
du pouvoir temporel, essentiellement lié à la prééminence industrielle, Comte voit
dans le développement de l’espèce humaine, et plus précisément, comme il dit ailleurs,
« dans la double direction scientifique et industrielle » de la société, la destruction
progressive – qui est même une autodestruction – du rapport au spirituel, face au
renversement nécessaire de l’ancien ordre politique auquel le régime religieux avait été
fortement attaché avant la réorganisation de la société au Moyen Âge. Ainsi, au fil de
son exposé argumentatif, Comte nous montre dans les Considérations comment évolue
la société civile entre le XIIe et le XVIe siècles, et comment s’instaure finalement, par la
nature des choses, un nouvel ordre politique resurgi de la dissolution entière de
l’ancien système social. Ainsi, l’analyse de la société civile et de ses mutations au
cours des âges font comprendre à Comte que non seulement l’institution d’un nouvel
régime politique, « suppose le renversement préalable de l’ordre précédent » ; mais afin
qu’une réorganisation totale puisse écarter tout obstacle à la nouvelle fondation
sociale, un certain régime anarchique doit aussi avoir sa place dans le processus, en
tant que transition d’un état à l’autre.334 Comte a poussé philosophiquement jusqu’au
bout la problématique de ce changement.
La théorie positiviste de Comte, voyant dans l’état politique du Moyen Âge la
réalisation du progrès décisif de la moralité sociale, se propose de faire valoir
méthodologiquement la substance historique de la société médiévale, et de faire entrer
dans son concept les déterminations politiques qu’explorait le principe du progrès de
l’état positif. La tâche que se propose ensuite la philosophe positiviste est, pour ce qui
a trait à la théorie politique du régime social de l’époque du Moyen Âge, de corriger,
comme cela est devenu nécessaire, la nature du système catholique et féodal et
d’observer ses modifications. Or cela signifie aussi pour Comte que la création d’une
nouvelle société présuppose dans l’ensemble de sa formation une étape de
désorganisation totale par le biais d’un mouvement révolutionnaire.335 Ce que nous
venons de dire permet de comprendre en quel sens Comte se rattache aux idées
révolutionnaires qui pouvaient déjà servir de base à son époque pour la démolition de
l’ancien régime. C’est dans ce contexte que se situe la théorie positive de la révolution
334
Ibid., pp. 280-281.
335
Ibid.
Instauration de la religion positive 101
sociale, laquelle s’est effectuée entre le XIVe et le XVIIIe siècle. Comte, si on dégage
ces quelques lignes de ses observations, aperçoit que « dans le cours entier de cette
période, qu’on peut à bon droit qualifier de révolutionnaire, toutes les idées
antisociales ont été soulevées et réduites en dogmes, pour être employées d’une
manière continue à la démolition du système catholique et féodal, et pour rallier
contre lui toutes les passions anarchiques qui fermentent dans le cœur humain, et qui,
dans les temps ordinaires, sont comprimées par la prépondérance d’un régime social
complet »,336 et, il conclut de la manière suivante : « Ainsi, le dogme de la liberté
illimitée de conscience a d’abord été construit pour détruire le pouvoir théologique,
ensuite celui de la souveraineté du peuple pour renverser le gouvernement temporel, et
enfin celui de l’égalité pour décomposer l’ancienne classification sociale […] ».337 C’est
seulement dans cette perspective révolutionnaire que l’on comprend combien il était
souverainement important aux yeux de Comte de voir comment la religion de
l’homme avait pu devenir celle de sa négation. C’est le grand mérite du christianisme
du Moyen Âge d’avoir discerné le rôle décisif qu’a joué la catégorie positive de la
réorganisation sociale afin que le régime spirituel puisse renaître dans une nouvelle
perspective et sous un nouveau rapport quant à l’organisation politique.
Dès à présent, on peut demander à l’ensemble de son aperçu historique de la
théorie de la religion au Moyen Âge, s’il est possible de soutenir, même en un sens
dérivé, que l’importance excessive attribuée par Comte au christianisme et surtout au
catholicisme médiéval, avec la nécessaire distinction des deux pouvoirs, aurait un
impact quelconque sur sa conception de l’existence sociale de l’homme moderne, et
que ses efforts en philosophie de la religion, et avant tout, en philosophie de l’histoire,
se seraient épuisés à réclamer que la conscience religieuse et politique au Moyen Âge
ait dû se transformer pour devenir autonome. Cette construction théorique semble
reposer, d’après le fondateur du positivisme, sur trois présupposés, que nous allons
expliciter en guise de conclusion dans le paragraphe suivant, en les envisageant
précisément dans leur rapport à la problématique du pouvoir spirituel et de la
fondation de la religion catholique.
336
Ibid.
337
Ibid.
Instauration de la religion positive 102
338
Auguste Comte, Cours, 54e Leçon, p. 332.
339
Ibid., p. 333.
340
Auguste Comte, Considérations, p. 293.
Instauration de la religion positive 103
341
Auguste Comte, Cours, 54e Leçon, p. 337. Comte, comme il l’exprime clairement, voit également
dans la reconnaissance de la « suprême dignité spirituelle » un véritable signe de la sagesse politique,
surtout quant il s’agit du principe électif. Bien plus encore, on doit reconnaître selon Comte la « haute
portée politique » du pouvoir spirituel également dans la fondation des ordres religieux, offrant
directement au génie politique de l’époque, « une heureuse issue élémentaire », à savoir, « un utile
exercice continu ». Autrement dit, pour Comte, la grande puissance du catholicisme résida avant tout
dans l’éminente éducation du clergé, laquelle porta des fruits également dans le domaine politique. Ibid.
342
Ibid., pp. 341-342.
343
Ibid., p. 343. L’éducation générale fut imposée de manière rigoureuse à toutes les classes de la
population européenne, sans aucune exception, même envers le servage. Cette seule constatation
suffirait selon Comte à prouver quelle immense reconnaissance postérieure est due à l’organisation
sociale catholique, surtout en ce qui concerne la fondation en France d’un enseignement universel
laïque. A ce propos voir L. Legrand, L’influence du positivisme dans l’œuvre scolaire de Jules Ferry. Les
origines de la laïcité, Librairie Marcel Rivière, Paris, 1961.
344
Ibid., p. 345.
345
On peut noter ici une pertinente remarque de Juliette Grange concernant le rôle essentiel de
l’éducation dans la nouvelle organisation de la société proposée par Comte. « Le nouveau principe
d’organisation sociale ne s’imposera pas par la violence (politique) ou par l’autorité du dogme
(religieux) mais insensiblement par la vulgarisation des connaissances scientifiques et de l’histoire
sociale elle-même. Son vecteur essentiel sera l’éducation : “Résérvée d’abord à des esprits d’élite, cette
nouvelle forme de sentiment social pourra ensuite appartenir avec une moindre intensité à l’universalité
des intelligences, à mesure que les résultats généraux de la physique sociale deviendront suffisamment
Instauration de la religion positive 104
ainsi que la morale, principale destination du catholicisme, peut enfin affirmer son
universalité face à la diversité des pouvoirs temporels.346 Dans sa 54e Leçon, Comte
approuve : « Si le catholicisme est venu, pour la première fois, régulariser enfin la
véritable constitution morale de l’humanité, en attribuant directement à la morale,
avec une irrésistible autorité, l’ascendant social convenable à sa nature, il n’est pas
douteux, d’un autre côté, que l’ordre féodal, envisagé comme un simple résultat
spontané de la nouvelle situation sociale […] a immédiatement introduit de précieux
germes élémentaires d’une haute moralité, qui lui étaient entièrement propres, et sans
lesquels l’opération catholique ne pouvait suffisamment réussir ».347 Il en résulte,
d’après Comte, que la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel se trouve
conforme à la nature de la société, à laquelle il serait également néfaste que le pouvoir
spirituel absorbe le pouvoir temporel, ou à l’inverse que le pouvoir temporel usurpe
une autorité spirituelle, selon le régime existant. Dans le catholicisme, l’exemple de la
classe sacerdotale prouve précisément, d’après le philosophe, leur place appropriée à la
nature et à l’économie générale de l’ensemble des besoins de la société.348 Comte parle
ainsi de la « gloire sociale du catholicisme », celle, comme il dit lui-même, « qui lui
méritera la reconnaissance éternelle de l’humanité », et lui attribue la capacité de
modifier à un degré très élevé « le mode essentiel de l’existence humaine ».349 Cette
efficacité morale du Moyen Âge a joué en effet un rôle prépondérant dans la
préparation temporelle de la société, émergeant à peine des régimes polythéistes à
multiple croyance, en cédant la place à un monothéisme encore bien frêlement établi.
Ainsi Comte réaffirme une fois de plus que le rétablissement de la morale et sa forte
influence sur la constitution d’un pouvoir spirituel n’avait pas eu de précédent avant
populaires”. (Auguste Comte, Cours, 48e Leçons, p. 150) L’enseignement de la sociologie et de l’histoire
sera le véritable culte positiviste ». J. Grange, pour appuyer la démarche argumentative de Comte,
évoque habilement les trois tâches essentielles aux savants de l’Europe pour réorganiser la société: (1)
“La première a pour objet la formation du système d’observations historiques sur la marche de l’esprit
humain, destiné à être la base positive de la politique, […]. (2) La seconde tend à fonder le système
complet d’éducation positive qui convient à la société régénérée […]. (3) La troisième enfin consiste
dans l’exposition générale de l’action collective que, dans l’état actuel de toutes leurs connaissances, les
hommes civilisés peuvent exercer sur la nature pour la modifier à leur avantage […].” (Auguste Comte,
Système, t. IV, Appendice général, IIIe partie, p. 81). Cité d’après Juliette Grange, La philosophie
d’Auguste Comte, p. 292.
346
Ibid., p. 346.
347
Ibid., p. 357.
348
Ibid., 347 et sq.
349
Ibid., p. 358.
Instauration de la religion positive 105
l’époque du Moyen Âge, et que la nécessaire division des deux pouvoirs et même leur
intrinsèque filiation, n’a eu que des résultats très constructifs au sein du catholicisme.
Et c’est à l’auteur du Cours d’en donner une dernière appréciation : « Il demeure donc
incontestable que l’appréciation morale du moyen âge ne doit pas être
philosophiquement dirigée d’après la considération unique de l’ordre spirituel, à
l’exclusion de l’ordre temporel, mais il faut d’ailleurs éviter soigneusement toute
oiseuse discussion de vaine préséance entre ces deux éléments sociaux, aussi
inséparables qu’indispensables, dont chacun a, sous cet aspect capital, une influence
propre, nettement déterminée en principe, quoique trop intimement mêlée à l’autre
pour comporter toujours une juste répartition effective ».350 C’est dans la perspective de
ce passage que nous allons maintenant reprendre l’allusion du début du paragraphe
concernant la construction théorique de la notion d’ordre, en rapport avec la
formation du pouvoir spirituel et la constitution du catholicisme médiéval, la notion à
laquelle semble d’une certaine manière suppléer la philosophie positive de Comte.
350
Ibid.
351
Le traité Du Pape de Joseph de Maistre paraît en 1819, sept ans avant la publication des Considérations
sur le pouvoir spirituel (1826) d’Auguste Comte.
Instauration de la religion positive 106
352
Voir l’article d’Alexandre J.-L. Delamarre, « Le pouvoir spirituel et la ruine de la constitution
catholique chez Joseph de Maistre et Auguste Comte », in Revue philosophique de la France et de l’Etranger,
n°4, Octobre-Décembre, 1985, p. 423.
353
Ibid., p. 425.
354
Ibid., p. 427.
355
Ibid.
Instauration de la religion positive 107
356
Ibid., p. 431.
357
Ibid.
358
Ibid. Kant parle également de la possible preuve ontologique de l’existence d’un être nécessaire en
fonction d’une opération intellectuelle dans laquelle grâce aux simples concepts purs de la raison une
telle preuve est possible si, comme il le formule, une proposition « dépasse à ce point tout usage
empirique de l’entendement ». Voir Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, chap. IIIe, section 6e,
[trad. d’Alain Renaut], Bibliothèque philosophique, Aubier, Paris, 1997, p. 552.
359
Ibid., p. 431.
360
Ibid.
Instauration de la religion positive 108
361
Ibid.
362
Ibid., pp. 431-432.
363
Ibid.
364
Ibid.
365
Ibid.
Instauration de la religion positive 109
366
Ibid.
* C’est nous qui ajoutons.
367
Auguste Comte, Cours, 54e Leçon, p. 377.
368
Ibid. Alexandre Delamarre voit dans l’appréciation historique du Moyen Âge faite par Comte
effectivement un double enjeu. D’un côté, remarque-t-il, le positiviste éprouve dans le système
catholique et féodal un «déclin», et de l’autre côté, il y voit le moment inaugural de la politique
moderne. C’est justement dans la dissolution du catholicisme médiéval, observe Delamarre, que Comte
considère qu’une chance est accordée au développement de l’esprit positif qui aboutit finalement au
plus grand « état normal de sociabilité ». A. Delamarre, « Le pouvoir spirituel et la ruine de la
constitution catholique chez Joseph de Maistre et Auguste Comte », p. 432.
Instauration de la religion positive 110
la norme pour l’humanité », mais, « elle n’est nullement un acquis pour l’histoire », car
elle s’est dégradée dans la « discontinuité de la rupture historique ».369
369
Alexandre Delamarre, p. 433. Il s’agit là, d’après Delamarre de la « faute de permanence temporelle
ou historique effective » où « l’acquis et le perfectionnement médiévaux parviennent à un statut ambigu
de paradigme puisqu’ils tiennent lieu de modèle pour un état autre que celui de leur premier
établissement, un état autre parce que séparé par la ruine et la destruction. » Ibid.
370
Auguste Comte, Considérations, p. 298.
371
Auguste Comte, Considérations, pp. 300-301.
Instauration de la religion positive 111
372
Ibid., p. 301.
373
Ibid.
374
Ibid., pp. 301-302.
375
Quelles que soient l’importance et l’ampleur attribuées par Comte à l’éducation, il ne manque
cependant pas de critiquer la tendance des penseurs du XVIIIe siècle à exagérer souvent le pouvoir de
cette même éducation, essentiellement basée dans leurs réflexions sur le modèle idéaliste de Sparte, à
former totalement les individus, au mépris de toute donnée physiologique de base, pouvoir que l’on
trouve décrit le plus explicitement chez Helvétius, dans son livre intitulé De l’Esprit (1758). D’après
l’annotation de Pierre Arnaud du présent ouvrage, Comte devra condamner cette tendance « à
maintenir les adultes dans la situation de mineurs sous le nom de “pédantocratie” ». Nous ne pouvons
noter sans un discret amusement l’utilisation de ce mot dans un tel contexte, lorsqu’on sait que la forge
en revient à John Stuart Mill, dont l’opinion sur la question est bien plus proche de la position
d’Helvétius, quoiqu’il la trouve parfois excessive, que de celle du fondateur du positivisme. Voir
Auguste Comte, Considérations, l’annotation 1 à la page 302 par Pierre Arnaud.
Instauration de la religion positive 112
Considérations est tout à fait conscient du fait qu’une fois la société bien ordonnée, et
l’éducation bien dispensée, il n’arriverait jamais que les individus aient vraiment
besoin de la pratique des principes généraux, sauf s’il était nécessaire de leur rappeler
leur application dans des cas d’oubli ou de mécompréhension. C’est précisément au
pouvoir spirituel que revient, selon Comte, la fonction « pédagogique », et il doit
assumer celle-ci car il est composé de la « classe chargée de la culture des
connaissances théoriques », de l’introduction et de la réalisation de ces principes dans
le système de l’éducation.376 Cependant, on peut se demander, suivant rigoureusement
la méthode positiviste de Comte, quelle est en effet la position rationnelle du problème
philosophique de l’éducation chez le penseur ? Est-ce que la seule intention de vouloir
donner à celle-ci une assise positive suffirait à sauver le système, ou présupposerait-on
que les prédispositions de l’individu antérieures à toute l’influence sociale répondent
entièrement aux exigences de la positivité ?
De toute manière, l’auteur du Cours ne nous conduit pas à adopter ses points de
vue sans scruter la nature même de l’éducation en général. Il y reconnaît deux erreurs
fondamentales : premièrement, l’excessive attribution d’un pouvoir quasi-illimité de
modification de la nature humaine ; deuxièmement, la vaine attitude de croire qu’elle
n’a aucun effet de réelle garantie quant à l’harmonie sociale.377 Comte exclut ainsi des
rangs de l’éducation générale la prétention pratique de la psychologie, qui par son
universalité a souvent une prétention à prendre la direction morale de l’humanité.378
376
Ibid., p. 303.
377
Voir Auguste Comte, Cours, 45e Leçon, (Éd. Hermann (t.I), Paris, 1975), p. 862. Quant à la
problématique de l’éducation générale chez A. Comte, est également à revoir l’article de Jacques
Muglioni, « L’idée d’éducation universelle chez Auguste Comte », in Revue philosophique de la France et de
l’Étranger, n°4., Octobre-Décembre, 1985, pp. 519-540. J. Muglioni remarque à propos de la pertinence
scientifique – donc positiviste – de l’éducation comtienne que celle-ci « suppose l’esprit d’ensemble,
c’est-à-dire, la philosophie ». Comte voit dans cette dernière la « garante » de l’ordre et du progrès de la
société. Tout cela, dit encore Muglioni, « parce que l’humanité est histoire, et que cette image agrandie
de nous-même nous apprend comment nous avons commencé par l’enfance, que nous pouvons
comprendre l’enfance et savoir par quels chemins la conduire ». C’est sur la notion de l’espace qu’il faut
désormais se pencher pour pouvoir saisir l’homme, et non pas sur celle du temps. On comprendra
l’enfance de l’individu dans l’espace car elle est reconnaissable et observable. Muglioni justifie ainsi la
quête de positivité de Comte, en y mettant en relief le fait que c’est grâce à la connaissance historique et
non psychologique (la connaissance du sujet) que l’on peut comprendre effectivement l’individu. Le
temps assume ainsi le rôle de médiateur pour véhiculer la nature de l’homme. Ibid., p. 525.
378
J. Muglioni relève, d’après la constatation de Comte, que la psychologie à l’âge de la modernité ne
peut plus se vanter des applications de ses doctrines qui envisagent chaque individu comme un absolu,
et le regardent uniquement par le prisme de son émotivité. La psychologie aux yeux de Comte, soulève
Muglioni, « est la plus dangereuse des sciences », puisqu’elle renverse le sens de la réalité. La croyance
Instauration de la religion positive 113
Pour réussir moralement, il faut en réalité que l’éducation se base entièrement sur les
capacités naturelles de l’homme, et que sa vie sentimentale soit toujours au service de
l’Humanité. En effet, l’idée principale de l’éducation ne se réduit nullement à
l’application générale d’un système préétabli, pas même au nom de la science ou de la
philosophie positive, mais elle doit fournir la base qui permettra de constituer
véritablement le système lui-même. Pour Comte, enseigner, comme le résume bien
Muglioni, « c’est faire en sorte que la philosophie devienne positive ».379 Ce n’est pas
non plus à l’enseignement scientifique que doit se fier totalement l’éducation afin de
pouvoir trouver son ultime déploiement.
La science, d’après Comte, étant déjà suffisamment constituée et hiérarchisée,
devrait servir de modèle pour régler de manière analogue les pensées, les sentiments et
les actions humains, au moins dans l’ordre extérieur.380 En somme, Comte manifeste
un sens remarquablement net de l’influence du modèle scientifique sur le monde
extérieur de l’Humanité. En conclusion, il serait intéressant de relever la conséquence
d’un tel procédé qui, sans être novateur à ce stade d’élaboration philosophique, a
permis au fondateur du positivisme de revoir sa méthode de translation des prémisses
d’un domaine à l’autre. Comte a bien observé que la pensée scientifique a dû se
confronter plus qu’une fois aux préjugés théologiques, et en phase finale les combattre.
Cependant, la clarification et la purification des champs d’argumentation devenus
ensuite propre à la science a donné des résultats contraires à la positivisation toujours
croissante que l’on eût été en droit d’attendre. Comte constate finalement que la
science une fois constituée n’est plus en mesure de gouverner ses propres
développements. L’intelligence, libre des entraves que lui imposait un régime révolu,
finit en effet paradoxalement, « par se tourner contre les valeurs de la connaissance
rationnelle et de la conduite raisonnable ».381 Il ne suffit plus, et tel est le regret sous-
jacent de Comte, de soumettre à la critique des bases contestables de l’ordre ancien,
devient souvent une vérité. C’est pour cela qu’elle représente un grand obstacle vis-à-vis du caractère
universel de l’éducation. Ibid., p. 525. Il est intéressant d’examiner à ce propos la position de Littré qui,
à la réfutation de la psychologie par Comte, propose sa nouvelle exsitence sous une forme d’une
psycho-physiologie envisagée comme une « science fondée sur l’introspection ». Voir Émile Littré,
Auguste Comte et la philosophie positive, introd. de Serge Nicolas, L’Harmattan, Paris, 2007, pp. VII-IX de
l’Introduction.
379
Ibid., p. 526.
380
Ibid., p. 527.
381
Ibid.
Instauration de la religion positive 114
mais d’entretenir une révolte sans fin contre la sagesse. Et citant pour la dernière fois
Muglioni, on voit que « Husserl montrera plus tard comment la poursuite déréglée de
rationalités unilatérales conduit le rationalisme à se défaire et à susciter le retour des
irrationalismes les plus rétrogrades ».382
382
Ibid.
383
Henri Gouhier, « La pensée médiévale dans la philosophie d’Auguste Comte », p. 302.
384
Auguste Comte, Système, t. III, p. 438.
Instauration de la religion positive 115
385
Auguste Comte, Cours, 54e Leçon, p. 371.
386
Henri Gouhier, « La pensée médiévale dans la philosophie d’Auguste Comte », p. 303.
387
Ibid.
388
Ibid.
389
Juliette Grange, La philosophie d’Auguste Comte, p. 281.
Instauration de la religion positive 116
390
Alexandre Delamarre, « Le pouvoir spirituel et la ruine de la constitution catholique chez Joseph de
Maistre et Auguste Comte », p. 436. La dissolution du catholicisme, et en conséquence du système
théologique au Moyen Âge résulte selon Comte de la rupture épistémologique, à savoir du manque de
la continuité doctrinale qui affecte considérablement le destin de la sociabilité humaine réduit
désormais, comme le remarque Delamarre, « à son aspect le moins essentiel, celui de la seule
solidarité ». Ibid. p. 438. Et pourtant, il ne serait pas abusif d’en conclure que la pensée fondamentale
d’Auguste Comte concernant son interprétation de la crise moderne, est celle, résume Delamarre,
« d’une essentielle connexion de la négation, de la rupture et de l’oubli ». Ibid. Voici les origines de
l’anarchie du catholicisme médiévale et les débuts de la formation du futur pouvoir spirituel duquel
Comte se réclamera à bon gré de la sociologie, de la politique et de la morale.
391
La problématique des droits et des devoirs moraux exercés par les individus envers la société reçoit
chez Comte une double signification. Selon la remarque de P. Arbousse-Bastide, « la notion de “droits”
et de devoirs correspondent à deux points de vue dont l’un est critique et métaphysique, tandis que
l’autre est organique et positif ; l’un est individuel, l’autre est social. Ce n’est pas à dire que le premier
point de vue doive être “nié” au profit de l’autre, mais en parlant des droits on risque de méconnaître les
devoirs, tandis qu’en parlant des devoirs, les droits sont nécessairement récupérés et justifiés. […]
Comte ne conteste pas l’existence et la légitimité des droits individuels, mais il les fonde sur la notion de
devoirs d’origine sociale. En somme, il fonde la notion abstraite de “droits” sur la notion concrète de
“devoirs ”. A vrai dire, il restaure la notion de “droits” en la sauvant des nuées de la métaphysique ».
Paul Arbousse-Bastide, La doctrine de l’éducation universelle dans la philosophie d’A. Comte, Presses
universitaires de France, Paris, 1957, t. I, p. 212.
Instauration de la religion positive 117
392
Comte dit que « cette élaboration fondamentale de l’éducation positive sera principalement
caractérisée par la systématisation finale de la morale humaine, qui, dès lors affranchie de toute
conception théologique, reposera directement, d’une manière inébranlable, sur l’ensemble de la
philosophie positive ». Auguste Comte, Cours, 57e Leçon, p. 663. Comte prétend que la véritable
réalisation du principe d’éducation universelle peut s’effectuer si la décision dans ce domaine revient
considérablement à l’« autorité spirituelle » qui par sa nature devrait nous ramener à l’action, « soit
privée, soit même publique, où son intervention habituelle n’a jamais d’autre objet que de rappeler
suffisamment, en chaque cas, les règles de conduite primitivement établies ». Au contraire, considère
Comte, le rôle du pouvoir temporel en ce qui concerne l’éducation se limite uniquement à « une simple
influence consultative ». Et c’est finalement l’application « d’un système d’éducation positive, non
seulement intellectuelle, mais aussi et surtout morale, constituera, conclut Comte, l’attribution
caractéristique du pouvoir spirituel moderne ». Auguste Comte, Cours, 57e Leçon, p. 660. Par ailleurs,
Juliette Grange observe que l’idée comtienne de l’éducation pour tous, d’ailleurs une « conception en
partie transposée de l’aristotélisme », elle n’est pas totalement « étrangère aux idées à la base de
l’“élitisme républicain” de la fin du XIXe siècle. Elle explique peut-être en partie, conclut Grange, le vif
succès du positivisme auprès de tous ceux (enseignants, médecins, hommes politiques) qui, en France et
ailleurs, furent effectivement des “hommes nouveaux” et des “Fonctionnaires de l’Humanité”. Juliette
Grange, La philosophie d’Auguste Comte, p. 297.
Instauration de la religion positive 118
5.1. Introduction
393
Pierre Arnaud, Politique d’Auguste Comte, p. 49.
Instauration de la religion positive 119
pouvoir, qui à l’opposé de tout ce que prétendait, entre autres, un Charles Maurras –
chez qui l’action politique prenait toujours le dessus – se réalise dans la nouvelle vision
du monde, à savoir dans la politique à prépondérance spirituelle. Si la logique de la
morale positiviste, consistant indubitablement à régler le dedans sur le dehors, a pour
but la réforme des institutions, Comte refuse radicalement toute forme de matérialisme
historique et d’opportunisme politique, rejetant également le machiavélisme régnant,
et prétend fonder ainsi un nouveau régime politique basé sur de nouveaux principes à
valeur véritable, voire révolutionnaire. Or, toute tentative d’immédiate reconstitution
du pouvoir temporel mène le philosophe à redonner sa juste place à la liberté d’esprit,
indispensable à la fondation de la nouvelle société. Son système de politique positive
ne peut être assis finalement que sur la compétence politique. Si une telle doctrine,
susceptible d’un exposé rationnel, paraît urgente pour le fondateur du positivisme,
c’est que toute instruction, et particulièrement l’éducation de la population, devient
l’instrument principal du pouvoir temporel.394 C’est ainsi qu’en subordonnant la
politique à la morale, l’auteur du Cours est conduit à sa révolution philosophique. On
reconnaîtra ici un tournant dans l’esprit du philosophe, qui va entamer la seconde
phase de sa carrière philosophique ; sa méthode subjective y sera complétée par la
méthode objective. Nous allons voir que le Système de politique positive aura pour but de
concilier ces deux méthodes, en cherchant, par le biais de l’Humanité, à prouver
l’existence d’une complétude entre les deux facultés constitutives de l’être humain,
celle de la raison et celle du cœur. Autrement dit, l’application par Comte de la
méthode objective lui permet de considérer la politique à la fois comme une science et
comme une morale ; le pouvoir temporel ainsi défini acquiert un statut quasiment
sacré (à bien distinguer cependant du religieux à proprement parler, qui reste
attribution exclusive du pouvoir spirituel) en ce sens qu’il devient impensable de
vouloir le remettre en question. Par cette considération du pouvoir politique, envisagé
en tant que nouveau système moral, Auguste Comte explicite sa vision de la
philosophie de l’histoire, c’est-à-dire le principe de la loi des trois états, laquelle fait
394
Dans ses Considérations sur le pouvoir spirituel, Comte voit dans l’établissement du principe de
l’éducation un élément primordial pour constituer les opinions et les habitudes qui, dit-il, « doivent
diriger les hommes dans la vie active, et ensuite maintenir, par une influence morale, régulière et
continue, exercer sur les individus, sur les classes, l’observation pratique de ces règles fondamentales ».
Ibid., pp. 314-315.
Instauration de la religion positive 120
évoluer l’Humanité vers le triomphe de la politique positive. Dès lors, la clé de voûte
de cette nouvelle conception de la politique positive consiste en la séparation des deux
pouvoirs, conception qui a indubitablement pour modèle la structure de l’État
médiéval, telle qu’étudiée ci-dessus ; cependant, la nouvelle relation entre les pouvoirs
spirituel et temporel – on peut introduire déjà les termes d’État et d’Église – est
désormais envisagée par Comte dans une nouvelle perspective.
Examinons maintenant de plus près en quoi consiste la relation établie entre les
deux pouvoirs. Comment, après cette introduction, pourrait-on exprimer davantage
les traits caractéristiques de ce qui constitue le pouvoir temporel, ou autrement dit la
théorie positive du pouvoir politique ? Tout d’abord, selon Comte, le pouvoir temporel
est par nature nécessairement divisé, étant donné qu’il est dispersé dans un certain
nombre d’États et de gouvernements ; comme tel, il ne saurait être le facteur d’unité
qu’exige la régénération de l’Humanité. Mais le pouvoir temporel n’en est pas moins
indispensable, en ce qu’il assume les tâches matérielles, nécessaires à l’ordre social.
Car, dirait Comte, « il importe de reconnaître que l’ordre social ne peut jamais avoir
d’autre base immédiate ».395 Cet état matériel se vérifie surtout, souligne encore
Comte, quand on arrive aux conséquences pratiques de la « théorie positive du
gouvernement ».396 Il ne s’agit ici que de remplir la tâche de solidarité humaine envers
la société. L’auteur Du pouvoir spirituel dit en effet que « chaque individu ou chaque
corporation agit, soit à son propre bien-être, soit à la bonne harmonie de
l’ensemble ».397 C’est de cette dernière que parle précisément Comte dans le Système,
de la nécessité de remplir convenablement, et en l’occurrence face à la société, la
fonction particulière propre à la constitution naturelle de chacun. Mais les aptitudes
naturelles et les destinations sociales présentent selon Comte une variété infinie. Et
c’est pour cette raison et afin de déterminer la vraie destination sociale de l’individu,
qu’il paraît nécessaire à Comte d’établir une institution gouvernementale,
395
Auguste Comte, Système, t. II, p. 299.
396
Ibid.
397
Auguste Comte, Du pouvoir spirituel, p. 316.
Instauration de la religion positive 121
398
Auguste Comte, Système, t. II, p. 267.
399
Ibid., p. 299.
400
Ibid., pp. 299-300.
401
Ibid., pp. 300-301.
402
Voir Jean-Paul Frick, « Le problème du pouvoir chez A. Comte », p. 296.
Instauration de la religion positive 122
sans lequel son principal office ne saurait être assez rempli […] ».403 Et en second
lieu, « l’influence morale lui est également indispensable pour obtenir ou conserver la
juste vénération qu’exige toujours sa destination sociale, et d’abord même sa propre
existence ».404 Une telle considération de l’« intelligence » du réel social, en adoptant la
perspective à la fois morale et intellectuelle, conduit naturellement le philosophe à
compléter le besoin social, comme il le dit d’ailleurs, « le plus difficile à satisfaire », et
étant en même temps « indispensable à toute domination prolongée », à savoir, par le
principe de régulation politique.405 Comte s’exprime à ce sujet de la manière suivante :
« Toute puissance dispose à l’abus, surtout quand elle est, d’esprit et de cœur, aussi
mal adaptée à sa destination essentielle que doit l’être ordinairement la force
matérielle […]. À la vérité, chaque pouvoir tend d’abord à se régler par son propre
exercice, d’après l’accueil qu’il reçoit du public correspondant. C’est surtout sous ce
mode aveugle et spontané que s’accomplit le plus souvent la régulation politique, tant
que dura le régime préparatoire de l’humanité, destiné davantage à développer nos
forces qu’à les discipliner ».406
Procédant à partir de ces généralités, Comte prétend expliquer la prépondérance
matérielle du gouvernement politique auquel il est nécessaire de joindre, d’abord un
guide intellectuel, puis une consécration morale, et enfin un régulateur social. Sans ce
triple complément, dit Comte, « l’ordre politique ne saurait être suffisamment
constitué ».407 Satisfaire pleinement ce triple besoin mène en effet le positiviste à fonder
une société « plus générale et plus noble », qui se superpose à la société politique, et
dans laquelle l’auteur du Système, convaincu du triomphe du nouveau pouvoir spirituel
et de sa suprématie intrinsèque au sein de cette société, voit « la principale destination
de la vraie religion ».408 Cette vision du monde orientée non plus vers une évasion du
spirituel mais vers l’action réelle du « Grand-Être » reste avant tout, selon Comte,
profondément humaniste, du fait que demeurant fondée désormais sur une dynamique
sociale à prépondérance intellectuelle et morale, la nouvelle société positiviste doit être
soumise aux trois modes d’associations humaines, à savoir, la famille, la cité et
403
Auguste Comte, Système, t. II, pp. 301-302.
404
Ibid., p. 302.
405
Ibid.
406
Ibid.
407
Ibid., p. 303.
408
Ibid., p. 304.
Instauration de la religion positive 123
409
Ibid.
410
Comte garde, malgré ses divergences majeures avec la pensée politique de Hobbes, une sorte de
sympathie doctrinale avec le philosophe anglais, et relève, à la fin de sa 56e Leçon du Cours de philosophie
positive, le fait que la conception politique de Hobbes, basée sur le prétendu règne de la force, garde
malgré ses « obscurités des formes métaphysiques, un puissant aperçu primordial, à la fois statique et
dynamique, de la prépondérance fondamentale des influences temporelles dans l’ensemble permanent
des conditions sociales inhérentes à l’imparfaite nature de l’humanité ; et en second lieu, de l’état
nécessairement militaire des sociétés primitives ». Auguste Comte, Cours, 56e Leçon, p. 574.
Instauration de la religion positive 124
qualifiées de publiques et privées ».411 Car, ajoute-t-il, « cette division empirique propre
à nos mœurs transitoires constituerait, en effet, un obstacle insurmontable à toute
saine conception du classement social, par l’impossibilité de ramener cette vaine
démarcation à aucune rationnelle ».412
Dans une telle société, « vraiment constituée », chaque membre de cette
communauté doit être considéré en tant qu’« un véritable fonctionnaire public »413,
remplissant également dans un tel système « la fonction particulière à laquelle il est le
plus propre »414, à condition que « son activité particulière concoure à l’économie
générale […] dont l’utilité est universellement sentie ».415 Ainsi, au sein de cette vision
sociétale, dans laquelle la distinction temporaire commence à se manifester à son plus
haut degré, Comte voit apparaître un sentiment élémentaire de l’utilité publique,
« d’abord parmi les chefs des divers travaux humains, et même ensuite chez les
moindres coopérateurs ».416 L’auteur du Cours en vient à présent à tracer le destin
social respectif de chaque classe qui compose la société. C’est ainsi que la classe
militaire entreprendra les « simples professions actuelles » dans lesquelles le soldat
trouvera le sentiment de sa dignité à sa juste valeur sociale. La profession de
philosophe, qui s’inscrivait jadis dans le domaine privé, obtiendra, à la lumière de la
réorganisation moderne de la société, le statut d’office public afin de contribuer à
411
Auguste Comte, Cours, 57e Leçon, p. 670.
412
Ibid. On peut souvent observer chez Comte une tendance à confondre ce qui est d’ordre privé et
d’ordre publique, ou encore ce qui est propre à la religion ou ce qui relève directement de la morale.
Cependant, pour ce qui est de la morale positiviste, elle représente avant tout, pour notre auteur, une
morale altruiste, autrement dit, une sorte de morale d’obligation et du devoir social à l’égard de l’autre.
Elle n’est en conséquence qu’une « forme de sociabilité » qui touche moins à « la raison pure qu’au
sentiment direct » (A. Comte, Système, t. I, p. 101). Voir Juliette Grange, La philosophie d’Auguste Comte,
p. 412. Pour sa part Comte distingue trois sortes de morale, à savoir, la morale personnelle, la morale
domestique et la morale sociale, qui font intrinsèquement partie de la réorganisation de la société. Cette
tripartition fondamentale fait finalement resurgir la « morale positive » qui, selon Comte, « tendra de
plus en plus à représenter familièrement le bonheur de chacun surtout attaché au plus complet essor des
actes bienveillants et des émotions sympathiques envers l’ensemble de notre espèce, et même ensuite,
par une indispensable extension graduelle, à l’égard de tous les êtres sensibles qui nous sont
subordonnés, proportionnellement d’ailleurs à leur dignité animale et leur utilité sociale. » Auguste
Comte, Cours, 60e Leçon, p. 779.
413
Ibid., 57e Leçon, p. 670.
414
Auguste Comte, Considérations sur le pouvoir spiritual, p. 317.
415
Auguste Comte, Cours, 57e Leçon, p. 670.
416
Ibid., p. 671.
Instauration de la religion positive 125
417
Ibid. Dans la phase préparatoire de l’économie moderne, Comte essaie d’écarter tout se qui se réfère
aux composants de l’état préliminaire, liés soit à l’état de l’esprit théologique, soit à la métaphysique.
Ibid.
418
Ibid., p. 672.
419
Ibid.
420
Ibid.
421
Ibid., p. 673.
Instauration de la religion positive 126
422
Ibid., pp. 673-674.
423
Ibid.
Instauration de la religion positive 127
La position de Comte reste très claire là-dessus. C’est pour cette raison, remarque
le philosophe, que la première subordination ne pourra se réaliser dans l’économie
positive que si tous les éléments de la nouvelle classe spéculative sont affranchis de
leur spécialité habituelle (privée) pour enfin légitimer leur disposition (publique et
pratique) à la préparation du nouveau système social. Le positiviste plaide désormais
en faveur de « l’ordre de dignité », et non de « l’ordre de pouvoir » concernant
l’occupation des places et des fonctions publiques au sein de la nouvelle société.424
C’est ainsi que Comte annonce la « nouvelle destination » de la classe spéculative,
dont le caractère à la fois séduisant et inexpugnable lui octroie la place supérieure dans
la nouvelle hiérarchie sociale.
Cependant, une telle prééminence de la classe spéculative, dont le principe positif
s’extrapole également à la famille, ne peut aucunement, selon Comte, altérer
l’indispensable séparation des deux pouvoirs. Incapable d’accéder, surtout dans sa
phase préliminaire, à l’intégration définitive de ses composants essentiels, la classe
spéculative doit encore contribuer à la consolidation de la séparation de ces deux
puissances. Car, proclame l’auteur du Cours, « si celle des deux forces positives qui est
inévitablement inférieure en ascendant temporel l’était aussi en considération sociale,
une telle pondération serait aussitôt détruite, par l’entière dégradation de l’autorité
spirituelle ».425 Et, c’est précisément de l’opposition naturelle de ces deux sortes de
suprématie, ajoute-t-il, « que résultera entre les deux pouvoirs un état normal de
rivalité générale, heureusement incompatible avec le despotisme prolongé d’aucun
d’eux, et qui, malgré sa tendance inévitable à susciter quelquefois de graves conflits
n’en constituera pas moins […] la principale source régulière du mouvement
politique ».426
Cette étude de l’organisation temporelle de la société moderne nous montre
incontestablement, malgré une certaine critique postérieure du positivisme, que l’idée
de Comte de rattacher le principe positif de la nouvelle hiérarchie à toutes les classes
représentatives de l’organisme social (pour la classe spéculative – philosophes et
scientifiques ; pour la classe active ou pratique – banquiers, commerçants,
424
Ibid., pp. 674-675. Comte parle ici de l’« estime universel » auquel on devrait aspirer dans la
réalisation des tâches publiques.
425
Ibid., p. 675.
426
Ibid.
Instauration de la religion positive 128
427
Ibid., p. 677.
428
Il est très intéressant de revoir à ce propos la seconde partie de la 57e Leçon du Cours, aux pages 677-
697.
Instauration de la religion positive 129
433
Ibid.
434
Ibid.
435
Ibid.
436
Auguste Comte, Cours, 57e Leçon, p. 681.
Instauration de la religion positive 131
Le Senne inclinerait plutôt à mettre l’individu au service du bien public, et, comme il
le proclame lui-même, « à amener chaque élément de l’humanité à ne chercher sa
propre prospérité que dans la prospérité commune ».437 La philosophie de Comte
diffère-t-elle tant de cet idéal ?
437
René Le Senne, « De la “Philosophie de l’esprit” », p. 120.
Instauration de la religion positive 132
des trois états, qui aboutit à la phase finale, celle de la loi assise dans l’éternel.438
Comte en donne une brève justification dans une de ses correspondances épistolaires :
« Une application finale et prépondérante de la loi des trois états à la religion conduit à
dominer son préambule scientifique comme chacun des deux autres, en les utilisant
tous selon leur nature réelle, générale ou constructive, et en surmontant leur vice
respectif d’inutilité, d’abstraction et d’irréalité ».439
Appliquant, en effet, la loi des trois états à la notion religieuse, qui reçoit de ce fait
son statut « encyclopédique », et grâce à la classification des sciences, dans lesquelles
Comte voit le parfait moyen de vérifier la loi de l’évolution intellectuelle, la religion
positive obtient finalement le rang de la dernière science, la science la plus complexe, à
savoir la sociologie, cette science sociale qui conçoit l’homme comme Humanité.440
C’est rapprocher la philosophie positive du « véritable problème, le problème de
l’homme ».441 Mais l’anthropologie comtienne ne s’interprète pas hélas par les canons
du spiritualisme subjectif, comme le voudra plus tard Bergson, qui a frayé par là la
voie à l’existentialisme, en situant l’homme en dehors de la réalité concrète. La vision
de l’homme de Comte se réalise en revanche très concrètement, n’étant que membre
d’une société : l’individu y évolue par l’accumulation des expériences, grâce à son
caractère historique.442
L’individu comtien surgit à la raison pour atteindre ultimement l’état positif du
savoir. C’est par la science qu’il accède à son accomplissement moral, savoir par
438
George Chabert, dans son travail consacré à la problématique du « nouveau pouvoir spirituel », nous
fait remarquer que l’instauration définitive de la nouvelle religion dans le système philosophique de
Comte, ne peut s’effectuer sans la « reconstruction » de la science au nom de la religion. Chabert
souligne que ce processus d’identification s’opère effectivement dans le passage du « naturalisme
scientifique à la synthèse subjective » dans lequel la définition de la religion est susceptible à de
nombreuses interprétations. Entre autres, remarque Chabert, l’idée de Comte est de faire sortir la
religion des canons de la théologie, car si cette dernière n’avait constitué pour le positiviste qu’« un
mode de pensée spécifique, théologique », cela n’aurait pas été compatible avec les avancées de la
science. Voir à ce propos Auguste Comte, Discours sur l’esprit positif, Ier partie, chap. II, 3e Section :
« Incompatibilité de la science avec la théologie », Librairie J. Vrin, Paris, 1983. Quant à ce qui précède
voir l’apport thématique de George Chabert, Un nouveau pouvoir spirituel. Auguste Comte et la religion
scientifique au XIXe siècle, Presses universitaires de Caen, Caen Basse-Normandie, 2004, p. 240.
439
Lettre à Henry Edgar du 3 avril 1857, in Auguste Comte, Correspondance générale et confessions, t. VIII,
p. 434, éd. par P.E. de Berrêdo Carneiro et A. Kremer-Marietti, EHESS – Librairie J. Vrin, Paris et
Mouton, La Haye, 1990. Henry Edgar (1820-1888), un des disciples d’Auguste Comte, fut considéré
comme le « Prêtre du positivisme des Temps modernes » aux États-Unis.
440
Voir Auguste Comte, Cours, 48e Leçon, p. 100 sq.
441
Voir Michel Serres, Éclaircissements, Le grand livre du mois, Paris, 1992, p. 13 en particulier.
442
Auguste Comte, Cours, 48e Leçon, p. 100 et sq.
Instauration de la religion positive 133
lequel il lui est alors possible de rétablir l’ordre social nécessaire au maintien et à la
réalisation de son existence humaine. L’homme de Comte ne se réfugie pas dans des
états de conscience ou dans leur continuité qualitative, comme chez Bergson, ni ne se
sépare de son milieu naturel et social, ayant sa raison d’être en soi, opposition que
Sartre établira pour chaque individu, mais il trouvera son unité essentiellement dans la
positivité.443
À présent que nous avons exposé aussi bien la conception comtienne du pouvoir
temporel que celle du spirituel, il nous a semblé judicieux d’étudier un peu plus en
détail la première critique vraiment globale de ce système, celle dont l’influence sur la
postérité est sans conteste la plus flagrante, à savoir celle de John Stuart Mill.
443
Voir à ce propos l’apport d’Auguste Cornu, « Bergsonisme et existentialisme », in L’activité
philosophique contemporaine en France et aux Etats-Unis, études publiées sous la direction de Marvin
Farber, Tome II : « La philosophie française », Presses universitaires de France, Paris, 1950, p. 165-183.
Il est également utile de revoir pour les raisons comparatistes, entre autres Jean-Paul Sartre,
L’Existentialisme est un humanisme, Editions Nagel, Paris, 1970, ainsi que les ouvrages d’Henri Bergson,
Essai sur les données immédiates de la conscience, Presses universitaires de France, Paris, 2007, et Matière et
mémoire : essai sur la relation du corps à l’esprit, F. Alcan, Paris, 1919.
Instauration de la religion positive 134
C’est en 1865 que J. S. Mill fait paraître coup sur coup, dans la Westminster Review,
deux articles consacrés à la philosophie positive d’Auguste Comte, traitant
respectivement des deux œuvres majeures du philosophe français ; le premier s’occupe
du Cours, alors que dans le second, Mill expose et commente le Système. Lesdits
articles sont recueillis et publiés ensemble durant la même année, pour former
l’opuscule qui fournit le fond principal de la présente étude.444 Le livre ainsi constitué
connaît un large succès, non seulement en Angleterre, où c’est la première publication
permettant à un public élargi de prendre connaissance de l’œuvre de Comte, mais
également en France (il y est traduit dès 1868), malgré l’évidente divergence de vues
du philosophe anglais par rapport aux courants de pensée continentaux. Littré, l’un
des plus fameux disciples de Comte – bien que n’étant pas lui-même un comtien
« orthodoxe » - répondra d’ailleurs à Mill par l’intermédiaire d’un article publié dans la
Revue des deux Mondes.445 Mais ce qui fait la spécificité de l’étude de Mill, en même
temps que la clé du succès avec lequel elle fut accueillie à l’époque et continue de
l’être, c’est que contrairement à la quasi-totalité des ouvrages parallèles au sujet de
Comte et de sa philosophie, elle n’est pas une recherche d’érudition universitaire, mais
plutôt de vulgarisation – que l’on songe seulement qu’elle condense en deux centaines
de pages environ la majeure partie d’une œuvre de l’ampleur et de la complexité de
celle d’Auguste Comte !
Certes, une telle condensation n’est pas dépourvue des défauts corollaires
habituels à toute entreprise de ce genre, à savoir une simplification parfois excessive,
444
John Stuart Mill, Auguste Comte et le positivisme, L’Harmattan, Paris, 1999. On abrégera désormais
Auguste Comte les références ultérieures à cet ouvrage.
445
Littré adopte dès le départ une position tout à fait nette et tranchée, qui contraste grandement avec le
savant dosage d’éloge et de critique qui fait au contraire la spécificité du style de Mill, comme on en est
informé par la déclaration suivante : « Je m’efforcerai tout à l’heure de montrer que là où la critique est
juste l’erreur n’est pas capitale, et que là où l’erreur serait capitale la critique n’est pas juste ». Émile
Littré, Auguste Comte et Stuart Mill, Éd. Germer Baillère, Paris, 1867, p. 3.
Instauration de la religion positive 135
des ellipses lorsque sont abordés des sujets qui exigeraient un développement trop
important, voire des déformations de la pensée première. A cela s’ajoute le fait que
Mill fait un exposé critique de la doctrine comtienne : il souligne par conséquent
surtout les points dont la compréhension lui paraît primordiale, et ceux qui emportent
le plus son adhésion, ou au contraire ceux sur lesquels son opinion personnelle est la
plus dissymétrique de celle de Comte. Il serait néanmoins malvenu de méconnaître
l’importance d’Auguste Comte et le positivisme.
L’opuscule de Mill, outre son influence directe sur les penseurs positivistes d’une
part, et sur la manière ultérieure d’envisager le positivisme de l’autre, offre également
l’avantage pratique de faire ressortir nombre de questions délicates, surtout dans
l’application de la philosophie comtienne à la vie pratique, autrement dit : dans le
domaine politique. Ce sont là qu’apparaissent en effet l’immense majorité des
divergences de vues entre les deux philosophes, et les sujets d’altercations qui ont
finalement consommé la rupture non seulement entre deux esprits, mais aussi entre
deux personnes, comme nous nous proposons de l’exposer ci-après. Pour tirer un
profit maximal de la lecture de l’ouvrage de Mill, et être en position d’analyser au
mieux sa vision de l’œuvre comtien, il importe de garder au moins deux choses
principales à l’esprit. Tout d’abord, comme le dit Michel Bourdeau dans sa préface,
pour Mill, « comme chez Littré, quoique à un moindre degré, il y aura deux Comte, le
bon et le mauvais, qui se succèdent plus qu’ils ne cohabitent ».446 Cette attitude est
parfaitement perceptible, ne serait-ce que dans le fait que les deux « chapitres » du livre
avaient été tout d’abord publiés indépendamment. Mill n’a néanmoins de cesse
d’établir dans quelle mesure les propositions contenues dans le Cours et les principes
présidant chez Comte à la composition de tous ses ouvrages conduisent le philosophe
français aux conclusions du Système, en toute logique, reconnaît-il, même si
précisément cette rigueur logique conduit le fondateur du positivisme à adopter des
positions qui sont pour Mill insoutenables.447 Mill exprime ainsi lui-même les réactions
446
John Stuart Mill, Auguste Comte, p. 11.
447
Mill met les « absurdités » du Système en parallèle avec les théories de Descartes et de Leibniz qu’il
juge le plus fantaisistes et erronées, à savoir celle de l’« animal-machine » pour l’un, et celle de
l’harmonie préétablie qui existerait entre le corps et l’âme pour l’autre. Pour Littré, par contre, il n’y a
pas lieu de comparer les situations, car si ces deux philosophes ont été conséquents mais en prenant
pour point de départ un faux principe, Comte se trouverait dans la situation inverse de désertion d’un
Instauration de la religion positive 136
opposées que provoquent chez lui le Cours et le Système : « Quand nous étendrons
notre examen à ces dernières productions [les écrits des dix dernières années de sa vie]
, nous aurons à renverser d’une manière générale les termes de notre jugement. Au
lieu de reconnaître, comme dans le Cours de Philosophie Positive, une vue
essentiellement saine de la philosophie, avec un petit nombre d’erreurs capitales, nous
estimons que c’est dans leur caractère général que les spéculations subséquentes sont
fausses et trompeuses, tandis que, tout à travers cette mauvaise tendance générale,
nous trouvons, en détail, une foule de pensées et de suggestions précieuses ».448 En
second lieu, il est absolument capital de se souvenir que Mill ne prétend aucunement
faire un exposé neutre de l’œuvre de Comte. Il appelle au contraire, et cela dès l’abord,
à un examen critique de la doctrine positiviste, à savoir qu’il veut séparer le
« comtisme » de la philosophie positive proprement dite.449 En effet, selon lui, « si la
place considérable que M. Comte a maintenant conquise parmi les penseurs
européens, ainsi que l’influence croissante de son œuvre capitale, rendent plus
encourageante qu’auparavant la tâche d’empreindre dans les esprits et de faire ressortir
les fortes parties de sa philosophie, elles font que, pour la première fois, il n’est plus
inopportun de discuter ses méprises ».450 Comme nous le verrons clairement plus loin,
une telle attitude, qui sépare quasi-totalement la théorie de sa mise en application, est
celle-là même qui finira par diviser irréversiblement les deux philosophes, Mill
adhérant à la première tout en remettant considérablement en question la seconde,
tandis que Comte, fidèle à sa méthode et au principe « unitaire » qui le guide, ne peut
envisager les explications du Cours qu’en tant que préparation à la réalisation de son
programme, si abondamment et précisément décrite ultérieurement.
principe tout à fait juste à la base ; cela permet à Littré de réaffirmer sa fidélité au principe de la
philosophie positiviste, tout en prenant ses distances avec ses applications religieuses et politiques.
448
Ibid., p. 26.
449
Un tel procédé eût semblé d’une cruelle ironie à Comte, qui se félicitait justement de ce que le
positivisme fût, dans l’ensemble de l’histoire de l’humanité, la seule doctrine à être désignée par sa
méthode, et non d’après le nom d’un quelconque fondateur.
450
Ibid.
Instauration de la religion positive 137
451
Ibid., p. 29.
452
Il y a là, probablement involontaire, une grave erreur de compréhension : Comte insiste bien sur le
fait qu’une science devenue positive devient une philosophie, et non l’inverse. Nous en voulons pour
indice probant la désignation qu’il fait de son cours populaire d’astronomie comme « philosophie
astronomique ». Correspondance de John Stuart Mill et d’Auguste Comte, L’Harmattan, Paris, 2007, p. 253.
(Réédition des Lettres inédites de John Stuart Mill à Auguste Comte, publiées par Lucien Lévy-Bruhl, Félix
Alcan éditeur, Paris, 1899. Les références ultérieures à cet ouvrage seront dorénavant abrégées
Correspondance.)
453
John Stuart Mill, Auguste Comte, p. 70.
454
Émile Littré, Auguste Comte et Stuart Mill, pp. 42-44.
Instauration de la religion positive 138
455
Ibid., pp. 9-10.
456
John Stuart Mill, Auguste Comte, p. 31.
Instauration de la religion positive 139
Le premier a trait au vocabulaire utilisé par Comte, que Mill considère, sinon
absolument inadéquat, du moins peu adapté à rendre sa pensée accessible aux lecteurs
anglais. Tout en continuant pour sa part à employer la terminologie consacrée, il tient
à la préciser de la manière suivante : « Au lieu de l’interprétation Théologique de la
nature, nous préférerions dire Personnelle ou Volitionnelle ; Abstractionnelle ou Ontologique
au lieu de Métaphysique, et le sens attaché au terme Positif sera exprimé d’une façon
moins ambiguë, au point de vue objectif, par celui de Phénoménal, et au point de vue
subjectif, par celui d’Expérientiel ».457 Puis Mill prend grand soin de disculper la théorie
positiviste d’un soupçon d’athéisme.458 Il continue alors son exposé sans développer
davantage, pour le moment, une critique qui forme pourtant un véritable leitmotiv de
l’œuvre, un constant – sinon toujours parfaitement motivé – réquisitoire contre la
tendance, il est vrai dominante, du philosophe français à vouloir faire de toute pensée
ou connaissance un système, une unité dont toutes les parties doivent nécessairement
être solidaires et cohérentes, ou n’être pas. Il est deux domaines dans lesquels cette
quasi-obsession de privilégier une vue satisfaisante dans l’ensemble semble à Mill
spécialement malvenue, pour ne pas dire totalement erronée.
La première touche à la conception de la théorie scientifique : Comte considère
qu’on de devrait pas renverser un système de pensée tant que l’on n’est pas en mesure
de le remplacer par un autre qui soit plus juste tout en offrant une égale cohérence ;
Mill, au contraire, ne voit dans une telle attitude guère d’esprit positif, mais une
457
Ibid., p. 31.
458
Il serait d’ailleurs intéressant de voir pourquoi ; une telle précaution est pour le moins étrange de la
part d’un homme qui se félicitait de son athéisme comme d’une aubaine intellectuelle. L’une de ses
lettres à Comte est à ce sujet fort éloquente : « Ayant eu la destinée, très rare dans mon pays, de n’avoir
jamais cru en Dieu, même dans mon enfance, j’ai toujours vu, dans la création d’une vraie philosophie
sociale, le seul fondement possible d’une régénération générale de la mentalité humaine, et dans l’idée
de l’Humanité, la seule qui pût remplacer celle de Dieu ». (Lucien Lévy-Bruhl, Correspondance, p. 135) Si
l’opinion personnelle de Mill ne rentre pas en ligne de compte pour expliquer cette digression
apologétique, non plus que celle de Comte, il est plus que probable que Mill ne l’a insérée qu’afin de
ménager les sensibilités religieuses de ses concitoyens. Vue la visée de vulgarisation de l’Auguste Comte,
la mentalité générale de l’époque est encore un élément auquel il faut prendre garde pour une
compréhension correcte de l’œuvre. Ce point est le seul qui éveille chez Littré une véritable indignation,
davantage encore qu’une opposition philosophiques, à la vue des concessions que Mill semble faire par
là aux coteries théologiques et métaphysiques. Il condamne irrévocablement une telle tentative : « Faire
résoudre la question des causes premières dans un mode de philosopher qui partout en a constaté
expérimentalement l’insolution, […] c’est non pas concilier, mais juxtaposer les incompatibilités ».
Émile Littré, Auguste Comte et Stuart Mill, pp. 52-53.
Instauration de la religion positive 140
459
John Stuart Mill, Auguste Comte, pp. 77-78. (Renvoie au Système, t. VI)
460
Ibid., p. 75. Voir également John Stuart Mill, Autobiographie, Aubier, Paris, 1993, p. 180 : « Comte se
montre toujours précis et profond quant à ses méthodes d’investigation, mais il ne fait même pas mine
de donner une définition exacte des conditions de la preuve ; et ses écrits révèlent qu’il n’en a jamais eu
une conception correcte ».
461
Robert C. Scharff, Comte after Positivism, Cambridge University Press, Cambridge, 1995, p. 7.
Instauration de la religion positive 141
462
Emile Littré, Auguste Comte et Stuart Mill, p. 48. Tel est bien également l’esprit d’une phrase comme la
suivante : « Il est un grief que j’ai non pas contre la philosophie positive, mais contre M. Comte, car lui
aussi a quelquefois manqué contre cette philosophie qu’il a créée ». (Citation tirée de la page 46 dudit
ouvrage)
463
Ibid., p. 36.
464
Que l’on songe par exemple à la physique quantique, où la plupart des phénomènes observés, même
à un niveau élémentaire, sont tout à fait contraires à ce que l’on attendrait intuitivement. Tels sont par
exemple les cas d’électrons traversant une paroi par deux ouvertures à la fois, ou atteignant
simultanément un but par deux chemins distincts.
Instauration de la religion positive 142
avec le rejet par Comte d’un autre domaine scientifique fort important aux yeux de
Mill, à savoir la psychologie, et c’est là le second domaine, après l’épistémologie ci-
dessus mentionnée, dans lequel les opinions des deux penseurs sont irréconciliables.
Pour le fondateur du positivisme, la psychologie relève d’un stade métaphysique de la
pensée, et c’est la phrénologie qu’il convient de lui substituer, tandis que c’est là pour
son confrère anglo-saxon une aberration qu’il a « presque honte » de mentionner.465
(Cette controverse étant davantage développée dans la correspondance épistolaire des
deux philosophes, nous nous proposons d’y revenir plus longuement dans la section
spécialement consacrée à celle-ci.) Ce qu’il importe de retenir pour l’instant, c’est que
dans deux domaines relativement éloignés, Mill stigmatise le même défaut de la
pensée de Comte, à savoir la déconsidération, sinon le refus absolu, de l’observation
directe, des théories scientifiques, respectivement du fonctionnement de l’esprit
humain. Mill résume ainsi son jugement sur le sujet : « Cette notion de « destination »
de l’étude des lois naturelles est, à notre sens, une complète désertion des principes
essentiels qui forment la conception Positive de la science, et contenait le germe de la
perversion de sa propre philosophie qui a marqué ses dernières années ».466
Il importe néanmoins de mentionner, afin de donner une image un tant soit peu
fidèle de l’Auguste Comte, que ces critiques polies mais non moins acerbes de
l’inobjectivité ou de la faible rationalité de certaines conceptions comtiennes fait suite
à quelques dizaines de pages exposant le système de distinction des sciences entre
abstraites et concrètes, et leur classification par ordre de complexité, système qui fait
l’admiration de Mill et emporte son adhésion, et au sujet duquel il ne tarit pas
d’éloges, tandis qu’il attaque vertement ses contradicteurs (en particulier Herbert
Spencer, qu’il décrit par ailleurs comme « un homme plein du véritable esprit
scientifique).467 Des dissentiments, découlant des conceptions déjà évoquées de la
psychologie, ne se font jour que dans l’étude de la « Science Sociale », encore appelée
indifféremment statique sociale ou sociologie. Ainsi, nous dit Mill, « cette grave
méprise n’est pas une simple lacune dans le système de M. Comte, mais elle est la
source d’erreurs sérieuses dans la tentative de création d’une Science Sociale. […] dans
465
John Stuart Mill, Auguste Comte, p. 80.
466
Ibid., p. 78.
467
Ibid., pp. 53-64.
Instauration de la religion positive 143
son appréciation de l’influence qu’exercent les circonstances, par l’entremise des lois
psychologiques, sur la production des diversités de caractère collectives ou
individuelles, il est misérablement en défaut ».468 Il fait, à peine plus loin, une critique
plus fondamentale encore, en remettant sérieusement en doute que tout ce que Comte
avait classé dans le mode « Métaphysique » y soit effectivement à sa place.469 Il
l’exprime ainsi pour ce qui est de l’organisation sociale : « Toutes les théories qui ont
fait du bonheur du genre humain la loi ultime des institutions ainsi que des règles
d’action, et qui ont pris pour guides l’observation et l’expérience (et il y en a eu de
cette nature à toutes les époques de libre spéculation) ont droit au nom de Positives,
quelles que puissent être leurs imperfections à d’autres égards ».470
Cette mention du « bonheur du genre humain » nous amène à analyser cette
divergence de points de vue sur une nouvelle base ; si un tel concept n’est pas
fondamentalement propre à l’époque de Mill, les spéculations utilitaristes de la
génération précédente l’ont cependant remis à l’honneur, jusqu’à lui donner la
prépondérance dans toute réflexion, voire élaboration, sociale. Est-ce à dire que c’est
la situation intellectuelle et politique de leur pays respectif qui fait obstacle à une
convergence d’opinion entre les deux philosophes ? Il est en tout cas indubitable que
leurs positions en sont profondément influencées. Non seulement Mill considère que,
si l’analyse donnée par Comte de factions antagonistes uniquement partagées entre le
mode théologique et le mode métaphysique de penser convient plus ou moins à la
situation de la France, elle est tout à fait inadéquate en Angleterre, où, dit-il, « le droit
divin mourut avec les Jacobites et où la loi de nature, ainsi que les droits naturels,
n’ont jamais trouvé faveur. […] la critique la plus sévère ne pourrait rien trouver de
pire ou de meilleur, dans le mode de penser de notre parti conservateur ou de notre
parti libéral, qu’un positivisme d’une espèce particulièrement frêle et légère ».471 Mais
plus il critique l’analyse sociale que fait Comte, plus il en ressort que celui-ci devait
468
Ibid., p. 82.
469
Il y a une nette incompréhension de Mill de l’utilisation fréquente du mot « métaphysique ». Ainsi,
pour ce qui est de l’économie politique, par exemple, ce terme chez Comte ne vise nullement à indiquer
que les économistes feraient usage d’entités théorétiques devenues superflues par l’avènement du
positivisme, mais uniquement que leur base d’observation est trop restreinte pour faire des prédictions
fiables.
470
Ibid., p. 84.
471
Ibid., pp. 85-86.
Instauration de la religion positive 144
forcément avoir tort – du moins en grande partie – du fait qu’il n’adhère aucunement
au libéralisme (très répandu en Angleterre mais étranger à l’esprit français, comme
nous pouvons à nouveau le noter). Mill s’applique ainsi à défendre successivement :
« la doctrine de l’égalité », en tant qu’elle permet selon lui une répartition spontanée
des hommes à la place qui leur convient dans la société ; la « Souveraineté du
Peuple », car il considère qu’une participation du peuple à son gouvernement,
participation dûment contrôlée quant à ses conditions et à son étendue, est nécessaire
pour servir de garde-fou au pouvoir en place ; et surtout l’étude de l’économie
politique, nécessaire selon lui pour comprendre le fonctionnement de la société, mais
décriée par Comte, qui lui reproche, comme à un grand nombre de sciences, son
étroitesse de vue, et partant son manque d’intelligence globale.472
Julien Freund a très justement noté que la condamnation comtienne est
prononcée sur trois chefs d’accusation principaux : premièrement, la dimension
historique lui fait défaut, étant donné qu’elle se cantonne dans l’observation d’une
portion réduite du présent ; deuxièmement, et par suite de ce champ d’observation
trop restreint, elle n’a pas d’intelligence rationnelle de l’ensemble de la société d’un
point de vue philosophie – ces deux griefs se résument comme l’incapacité à faire des
liens, soit avec les systèmes sociaux passés et futurs, soit entre l’économie et le reste de
la société ; troisièmement et en dernier lieu, l’économie est même considérée comme
vicieuse, en ce sens qu’elle s’occupe uniquement des relations intéressées entre les
hommes, sans prendre en compte leurs relations intellectuelles – à ce titre, l’économie
manque de dimension morale, et devient donc un élément destructeur de l’ordre
472
Jean-Paul Enthoven note dans son commentaire d’un passage de la quarante-septième leçon du Cours
où Auguste Comte fustige justement de l’inanité des prétentions scientifiques des économistes : « C’est
par l’étude de l’économie politique qu’Auguste Comte aborda l’étude de la science sociale. En cette
matière, ses connaissances étaient fort limitées ; il ignorait l’essentiel de l’analyse physiocratique et,
parmi les classiques, sa lecture superficielle de Malthus ou d’Adam Smith ne fait pas oublier
l’indifférence dans laquelle il tient l’œuvre de Ricardo. En ce qui concerne ses contemporains, seuls J.
B. Say et Dunoyer semblent avoir retenu son amitié et son attention. F. Bastiat ou S. de Sismondi ne
sont jamais cités et J. Proudhon n’est qu’un « dangereux icarien ». Quant à A.-A. Cournot et L.-A.
Quétele, dont Auguste Comte méprisait les efforts destinés à mathématiser l’économie politique, il leur
est souvent reproché d’utiliser le « lourd verbiage algébrique des imitateurs secondaires ». Voir Pierre
Lafitte, Le positivisme et l’économie politique, Paris, 1876, l’ouvrage cité d’après Auguste Comte, Cours, 47e
Leçons, p. 93, dans la note 9.
Instauration de la religion positive 145
social.473 Ces dissensions entre les deux philosophes au sujet de l’économie politique
ont donné lieu à un article fort intéressant de Paul Weirich sur la question.474
Il constate tout d’abord qu’ils ne semblent pas s’opposer sur les termes dans
lesquels ils caractérisent ce que doit être cette science économique ; c’est donc que ces
mêmes termes renvoient chez l’un et chez l’autre à des concepts différents. L’un et
l’autre sont d’accord sur la méthode à adopter : il faut que l’économie politique soit
fondée sur l’observation directe, on ne peut la comprendre que par une étude globale
de la société, et l’adjonction d’une étude historique est nécessaire à la bonne
intelligence de ses développements sociaux ; ainsi en est-il surtout de l’idée de
« prédictions » que doivent être capables de fournir toutes les sciences prétendant avoir
atteint leur stade de développement positif.475 Mill peut à bon droit, selon son optique,
prétendre avoir trouvé des lois scientifiques régissant l’économie, car ses lois
s’occupent de phénomènes économiques précis, tels que salaires, prix, valeurs ou
bénéfices. Mais ces lois restreintes n’ont pour domaine d’application possible qu’un
système social déjà stable, et dont tous les paramètres sont définis. Comte cependant
ne nie pas l’existence et la validité de relations telles que celles que décrit Mill, mais il
ne leur accorde guère d’importance, car lui-même recherche les lois qui pourraient
expliquer et prévoir le développement de l’économie politique, dans le temps et par
rapport au reste de la société. Ainsi, conclut Weirich, Mill prend pour critère de
légitimité de l’économie politique sa capacité à faire des prédictions dans une société
déjà en équilibre, alors que Comte, plus exigeant, cherche des lois qui prédiraient ces
équilibres sociaux eux-mêmes, et dépasseraient donc le domaine de la seule économie
politique. Ensuite de cela, Mill s’attaque à la propre construction sociale de Comte,
telle qu’esquissée dans le Cours.
473
Julien Freund, « La Politique d’Auguste Comte », in Revue Internationale de Philosophie, n° 175, 1985,
pp. 461-487.
474
Paul Weirich, « Comte et Mill sur l’économie politique », in Revue Internationale de Philosophie, n°
203, mars 1998, pp. 79-93.
475
Mill est tout acquis à la vision historique de Comte, et à sa méthode sociologique qu’il qualifie de
« déductive inverse » ; il adhère également à la hiérarchie des sciences qu’a établie le fondateur du
positivisme, et qui place au sommet la sociologie. De par sa position, cette dernière science doit donc
être davantage déductive que toutes les autres ; mais la méthode qui lui est propre est particulière, et
consiste, dit-il, en : « l’accord de la déduction a priori et des données historiques ». John Stuart Mill,
System of Logic, Longmans, Londres, 1952, p. 597.
Instauration de la religion positive 146
Il est tout à fait remarquable que dès la première utilisation par le philosophe
anglais de l’expression « pouvoir spirituel », celle-ci soit immédiatement qualifiée
« d’idée catholique ». C’est en effet le « catholicisme » de Comte, et son mépris de la
doctrine protestante – lequel est bien plus à même, selon Mill, de développer l’esprit
critique – qui est considéré comme la source de toutes ses erreurs d’appréciations
sociales ou presque. On pourrait ici à la limite comprendre que Mill emploie le terme
de « catholicisme » vis-à-vis de Comte s’il le prenait dans son acception étymologique
d’ « universel », et considérer alors sa critique comme un échantillon supplémentaire
de son opposition à toute « unification » ou « systématisation » des idées, qu’il ne perd
pas une occasion de fustiger. Mais ce n’est absolument pas le cas ici, où l’on désigne
bien par ce terme une doctrine et une institution religieuses. Si l’explication
étymologique ne convient guère, il ne reste qu’à y voir une déformation idéologique de
la pensée du philosophe positiviste. Michel Bourdeau nous apprend dans sa préface
que « les représentants les plus éminents du positivisme avaient souvent appartenu au
clergé anglican, et, justifiant la boutade qui décrivait la nouvelle doctrine comme un
catholicisme sans christianisme, ils célébraient souvent le culte dans les divers lieux
créés à cet effet à Londres ou dans d’autres grandes villes ».476 S’il y a « boutade », il est
certes probable qu’elle a pris naissance dans un monde qui ne faisait pas de l’étude
systématique de la doctrine positiviste sa principale occupation quotidienne. Quoiqu’il
en soit, elle a dû pour se maintenir trouver dans la situation effective une apparence de
vérité suffisamment grande pour se maintenir en circulation. La faute en incombe
peut-être – partiellement du moins – à Comte lui-même, du fait de que la terminologie
qu’il emploie recoupe fréquemment celle en usage dans la liturgie477 ; on connaît aussi
la notoire estime que Comte accordait au système catholique et féodal mis en place au
Moyen Âge, dont l’organisation sociale positive se voulait la continuatrice ; mais nous
inclinerions à voir ici, plus qu’une réelle influence de la religion en usage ou de sa
gloire passée sur le développement de la sociologie comtienne, la réaffectation par le
fondateur du positivisme d’un système terminologique bien établi, et donc
476
John Stuart Mill, Auguste Comte, p. 6.
477
Comte avait même institué un calendrier liturgique, où les saints étaient remplacés par d’éminents
penseurs, littérateurs ou scientifiques des siècles passés, qui tous, à un titre ou à un autre, lui semblaient
avoir œuvré pour le bien de l’Humanité, et mériter pour cette raison une vénération particulière. Mill
remarque seulement, en évoquant ce calendrier liturgique, que Comte omet d’y insérer les réformateurs
protestants.
Instauration de la religion positive 147
478
Lucien Lévy-Bruhl, Correspondance, p. 37.
479
Ibid., p. 51.
480
Ibid., p. 148. Ces quelques exemples montrent assez que l’admiration de Comte pour le catholicisme
médiéval ne le conduit en aucun cas à faire preuve de mansuétude à l’égard de sa forme contemporaine,
rétrograde et donc « ennemie » de la nouvelle religion positiviste, seule qui doive régner désormais. Il est
vrai qu’à partir de 1843, son admiration pour cet état de la société prend une telle dimension
dithyrambique que la confusion de Mill et de ses successeurs est plus qu’excusable.
Instauration de la religion positive 148
peut fournir. Il écrit à ce propos : « les habitudes et les sentiments modernes sont
incompatibles avec la suite perpétuelle d’essais nouveaux qu’il redoutait. […]
L’expérience universelle témoigne que la régularité dans les relations domestiques est
presque en relation directe de la civilisation industrielle ».481 La nature humaine et son
mode de civilisation actuel étant en eux-mêmes des garanties suffisantes contre tout
abus du procédé, Mill n’envisage d’autre situation que rationnellement pesée et
somme toute exceptionnelle, de sorte qu’il ne voit de critère ni logique ni pratique
pour interdire ou condamner une séparation exigée par les circonstances.
En ce qui concerne le fond même de la conception comtienne de la statique
sociale, son exposition dans le Cours est si liée, chez l’un comme chez l’autre
philosophe, à ses développements ultérieurs dans le Système que nous préférons
logiquement les étudier ensemble ci-dessous, plutôt que de suivre strictement l’ordre
de l’ouvrage de John Stuart Mill.
481
John Stuart Mill, Auguste Comte, p. 105.
482
Ibid., p. 49.
483
Mill en était d’ailleurs conscient lui-même et le reconnaissait volontiers puisqu’il écrit dans son
autobiographie : « il n’y a rien d’étonnant à ce que nous ne pussions nous entendre plus avant en tant
que sociologues, même si nous restions alliés d’un point de vue logique ». John Stuart Mill,
Autobiographie, p. 182.
Instauration de la religion positive 149
toute espèce de service rendu à l’humanité ».484 De même encore, dans la seconde
partie de l’Auguste Comte, qui est plus nettement – sinon constamment – défavorable à
son objet d’étude, ne craint-il pas d’écrire, pour défendre l’idée que le « Grand-Être »
« dans sa plénitude » doive contenir non seulement tous les échantillons d’humanité
qui par leurs pensées et leurs actions furent dignes de vénération, mais également les
animaux supérieurs, qui participent d’une manière ou d’une autre à la vie sociale de
l’homme : « M. Comte a été indignement tourné en ridicule à ce sujet ; mais il n’y a
rien de plus beau ni de plus honorable pour lui dans tout l’ensemble de ses doctrines.
Le vif sentiment qu’il montre sans cesse de la valeur des animaux inférieurs et des
devoirs du genre humain envers eux est, en vérité, un des plus beaux traits de son
caractère ».485 Cette distinction fondamentale entre la doctrine et son application est un
point acquis pour Mill. Une telle attitude étant admise, on comprend mieux, même si
elle n’en demeure pas moins gênante, une flagrante contradiction comme celle qui se
fait jour au milieu du premier chapitre de son livre. Il s’irrite en effet de la position
scientifique adoptée par Comte, celle précisément que nous relevions dans le chapitre
précédent, à savoir la marge d’arbitraire prise avec les particularités des phénomènes
pour offrir à l’esprit une vision théorique cohérente dans l’ensemble. Citons pour
mémoire : « Nous craignons qu’il ne faille dire aussi […] que l’irrécusable objectivité,
comme il aurait dit, d’une conception – son exacte conformité aux réalités du fait
extérieur – n’était pas pour lui la condition indispensable de son adoption, si elle était
subjectivement utile ».486 Mais le philosophe anglais ne se prive pas de faire usage d’un
procédé tout à fait analogue, lorsqu’il lui faut critiquer le pouvoir spirituel tel que
défini par Comte. Il lui semble « subjectivement utile » de faire ressortir davantage les
risques que comporte un tel système, à savoir le dérapage, toujours possible et qu’il
juge inévitable, de l’autorité en dictature. De la vérité objective de la doctrine de base,
484
Ibid., p. 127.
485
Ibid., p. 146. On pourrait objecter que Mill s’offre une bonne conscience à peu de frais par de
semblables déclarations, qui semblent à première vue avoir trait à des sujets en quelque sorte
« périphériques » par rapport à ses objections critiques centrales. Cependant, ce n’est pas son adhésion
sur des points de doctrine quantitativement développés chez Comte qui nous semble significatif ; plus
fondamentale est à notre avis la distinction très nette qui apparaît dans ses avis suivant qu’il s’agit de
questions de principe ou de questions pratiques. Et c’est bien un accord de ce premier type que nous
rencontrons dans les phrases citées ci-dessus.
486
John Stuart Mill, Auguste Comte, p. 75.
Instauration de la religion positive 150
il n’est plus question, du moment qu’entrent en jeu les conséquences néfastes qu’elle
pourrait avoir sur la société et sur les individus qui la composent. « Tout ceci est vrai,
en un sens ; mais nous confessons que nous sympathisons avec ceux dont le sentiment
à cet égard ressemble à celui de l’homme de certaine histoire, à qui l’on demandait s’il
reconnaissait que six et cinq fissent onze, et qui refusa de donner une réponse avant de
savoir quel usage on voulait en faire. Cette doctrine appartient à une classe de vérités
qui, à moins d’être complétées par d’autres vérités, sont tellement sujettes à être
perverties, que nous pouvons très-bien refuser d’en tenir compte, si ce n’est en
connexion avec quelque application définie ».487
Remarquons pour commencer, avant d’aborder les questions hautement
problématiques de la religion et de la morale, trois points d’accord entre les deux
philosophes, que Mill souligne d’ailleurs lui-même avec une telle abondance d’éloges
qu’il semble vouloir faire momentanément oublier son opposition à peu près
systématique à tout le reste. Il s’agit de trois idées distinctes, toutes liées à la théorie de
la famille.
Tout d’abord, le père ne devrait avoir envers son fils d’autre obligation qu’ « une
bonne éducation et un secours pécuniaire suffisant pour lui permettre de débuter
avantageusement dans la vie », et nullement celle de lui léguer tout ou partie de son
patrimoine, s’il en est jugé indigne. Le corollaire de cette affirmation, et c’est le
deuxième point que le philosophe anglais met en évidence, est la nécessaire
réintroduction du principe de l’adoption, qui peut pallier tant à un manque d’enfant
qu’aux problèmes qui surviendraient forcément si la progéniture se révélait incapable
ou imméritante à un égard ou à un autre. Troisièmement, il est impératif, tant selon
Comte que selon Mill, de procéder le plus rapidement possible à « l’incorporation des
domestiques à la famille en qualité de membres véritables ». Cette mesure est
préconisée tant en raison du caractère « essentiellement vicieux » d’une situation dans
laquelle une partie importante de la population se retrouve dans une position de
servitude jugée humiliante, que par la nécessité de conserver cette institution. C’est
ainsi que Mill peut écrire : « comme l’observe M. Comte, il y a beaucoup de familles
qui ne peuvent d’aucune autre manière servir l’humanité aussi utilement qu’en veillant
487
Ibid., p. 90.
Instauration de la religion positive 151
aux besoins corporels d’autres familles appelées à des fonctions qui exigent que toutes
leurs pensées s’y dévouent ».488 Le philosophe utilitariste note également que la
majorité des tâches ménagères – une fois ôtée toute idée de flétrissure qui s’y
attacherait – pourrait grandement profiter aux jeunes membres de la famille, car elle
leur fournirait un exercice physique qu’ils sont forcés, sans elles, d’aller chercher dans
des occupations subalternes tels que les sports, pratiques dont le profit global pour
l’humanité est bien moindre, si tant est qu’il existe.489 En dehors de l’institution de la
religion proprement dite, quoique s’en distinguant somme toute difficilement, l’autre
domaine de désaccord est l’importance accordée à la morale, ou plutôt au pouvoir
coercitif dont Comte veut l’investir. Le pouvoir temporel étant concentré dans les
mains d’un très petit nombre de dirigeants (trois pour chaque état, suivant la nouvelle
distribution géographique des provinces), il est nécessaire qu’une forte autorité soit
présente pour le contrebalancer ; c’est en effet la tâche dévolue au pouvoir spirituel,
mais celui-ci n’ayant qu’une voix consultative, et donc aucun moyen pratique
d’imposer ses vues, il est nécessaire que son avis moral soit égal en puissance à une
force exécutive civile ; cela n’est envisageable qu’à l’intérieur d’un cadre moral très
fortement déterminé, dans lequel d’une part tous les citoyens sont intimement pénétrés
du caractère parfaitement juste et nécessaire des règles spirituelles qui leur sont
imposées, et où conséquemment, d’autre part, le blâme moral a un effet aussi
important, voire davantage, qu’une punition émanant du pouvoir temporel. Cette
morale se résume fort simplement dans l’affirmation que toute force vive, soit
physique, soit intellectuelle surtout, doit uniquement tendre au bien commun, et à lui
seul. « Tout autre emploi de l’entendement doit être réputé non seulement vain et
frivole, mais moralement coupable ».490
Nous ne nous appesantirons pas ici sur la critique que fait Mill du pouvoir
temporel, car celle-ci sera facilement condensée dans les quelques lignes qui suivent.
Outre qu’il considère que le fait que le pouvoir soit confié à trois personnes seulement,
488
Ibid., p. 172.
489
Quelle que soit la portée pratique qu’auraient pu avoir de tels changements, certainement bien
supérieure à une importance théorique qui dépasse difficilement le niveau du détail, il est important de
garder à l’esprit qu’une telle convergence extérieure, sans accord sur les principes, n’eût semblé à Comte
ni suffisante ni significative.
490
John Stuart Mill, Auguste Comte, p. 175. Il va sans dire que Mill rapporte ici l’idée de Comte, et que la
phrase citée ne représente nullement son opinion personnelle.
Instauration de la religion positive 152
auquel s’adjoint l’unique Pontife, comme une pure et simple dictature, il soulève un
problème pratique bien embarrassant pour le système de Comte ; le fondateur du
positivisme voulait en effet que les fonctions politiques soient dépourvues de toute
rémunération – de telle sorte que ceux qui en ont la charge devraient pour survivre
cumuler leurs emplois de banquiers et de ministres, situation dont on ne peut manquer
d’apercevoir la flagrante impossibilité. De plus, ce système ne lui semble pas offrir de
garantie suffisante contre une déviation autocratique ; en effet, en dehors de l’influence
du clergé, le seul autre garde-fou serait la voix consultative du peuple. On retrouve ici,
bien que Comte se soit toujours et sincèrement défendu de s’inspirer de « l’école
métaphysique allemande », une idée analogue à celle qui apparaît chez Kant, pour qui
l’individu a une totale liberté de conscience et d’expression, mais doit se plier dans les
faits à la règle des institutions dont il fait partie ; à la différence que, Comte établissant
son système de manière bien plus méthodique et détaillée, et prenant en compte aussi
et surtout l’aspect spirituel et moral de l’être humain, son individu se retrouve en
position de devoir se conformer à l’ordre établi non seulement dans le domaine public,
comme chez Kant, mais également dans le domaine privé.
La destination de la science au bien de l’Humanité a conduit Comte à repousser
l’étude de tous les domaines scientifiques dont on ne peut tirer une immédiate utilité
pratique, position unanimement condamnée, par Mill bien sûr, qui y voit un danger
d’obscurantisme et la mise en péril de connaissances que l’on atteint rarement, voire
jamais, par le chemin le plus direct491 ; mais sa condamnation est clairement partagée
par Littré, et le silence à cet égard des disciples même les plus consciencieux du
positivisme comtien ne peut guère équivaloir à une défense. Cependant, ce serait faire
preuve d’une grave exagération, quoi que prétende Mill à cet égard, que de parler
de « haine véritable pour toutes les recherches scientifiques et purement
intellectuelles ».492 Reste que Mill considère comme injustifiable un enseignement qui
préconise l’obéissance à l’autorité enseignante – qui rappelons-le est en même temps
491
Mill cite notamment les découvertes électriques, respectivement magnétiques de Franklin et
d’Ampère, qui bien qu’ayant été faites entièrement séparément, n’en ont pas moins été toutes deux
nécessaires à l’invention du télégraphe. Il serait impensable de citer de manière exhaustive les
découvertes, surtout dans les domaines de la chimie et de la biologie, qui se sont réalisées par hasard.
Mentionnons seulement, par plaisir, celle de la pénicilline et celle des polymères (famille de molécules
dont font entre autres partie tous les plastiques) ; on jugera facilement, rien que d’après ces exemples, de
l’utilité potentielle de telles découvertes « fortuites ».
492
Ibid., p. 181.
Instauration de la religion positive 153
493
John Stuart Mill, Autobiographie, p. 180.
Instauration de la religion positive 154
grande part, celle-ci puisse être considérablement réduite par la discipline morale, Mill
voit cependant une grave exagération dans la doctrine de Comte. Il est certes bien
entendu pour lui que l’intérêt de l’individu doit être subordonné à celui de la
communauté, mais il ne s’ensuit pas logiquement que l’exaltation de la première
attitude doive se faire au détriment total de la seconde. C’est là une exagération
bizarrement « calviniste », qui voudrait que « tout ce qui n’est pas devoir [soit] péché ».
Mill propose au contraire de placer entre ces deux extrémités de l’altruisme et de
l’égoïsme le domaine du « mérite positif ». Selon lui : « Il y a un type d’altruisme
jusqu’auquel on doit exiger que tous s’élèvent ; et le degré qui se trouve au delà est,
non pas obligatoire, mais méritoire ».494 Il oppose ainsi l’idée en quelque sorte arriérée
d’un blâme moral sanctionnant le refus du sacrifice à la conception d’une science
morale encourageant l’abnégation. Car la spontanéité est tout à fait nécessaire à
l’établissement et au maintien de relations harmonieuses entre les hommes.
La notion de progrès est également mieux sauvegardée dans le système de Mill. Il
émet en effet l’hypothèse que, les hommes profitant toujours davantage des services
qu’ils peuvent se rendre réciproquement, le domaine de la morale s’étend co-
extensivement à celui des engagements contractés. De telle sorte que des vertus rares à
une certaine époque sont amenées à devenir de plus en plus répandues ; et lorsqu’une
vertu est devenue tout à fait commune, elle est mise au rang des obligations, tandis
que c’est un degré moral supérieur qui sera désormais considéré comme « méritoire ».
Le désaccord fondamental avec Comte sur la question de savoir jusqu’à quel point
doit être poussée l’abnégation conduit l’utilitariste anglais à ne point faire usage du
terme d’altruisme, dont la signification est trop vague et peut mener à des positions
exagérées. Il préfère préconiser le point de vue objectif, ou comme il le dit une certaine
« impartialité » grâce à laquelle chaque élément social envisage, dans toute situation,
son intérêt propre ni plus favorablement ni plus sévèrement que celui des autres parties
concernées, en adoptant tout de même, au final, le comportement qu’exige le plus
grand bien de l’institution sociale.495
494
Ibid., p. 151.
495
Voir Jean-Claude Wolf, John Stuart Mills « Utilitarismus ». Ein kritischer Kommentar, Karl Alber Verlag,
München, 1992, p. 89.
Instauration de la religion positive 155
498
Mill ne ressent guère le besoin de concilier explicitement, et nous serions bien empruntés pour le faire
à sa place, son jugement général défavorable sur ce principe de subordination de l’esprit au cœur, ou
plus généralement de l’esprit critique à l’autorité spirituelle, et des déclarations comme la suivante :
« avec l’ample diffusion de l’éducation scientifique parmi le peuple, demandée par M. Comte, la foi de
la masse, bien qu’implicite, ne serait pas celle de l’ignorance : ce ne serait pas la soumission aveugle de
sots à des hommes de science, mais la déférence intelligente d’hommes sachant beaucoup pour ceux qui
savent plus encore. » Ibid., pp. 108-109.
499
Ibid., p. 174.
500
Ibid., p. 185. Nous ne résistons pas au plaisir de signaler que Mill résume sa position sur la question
par une magnifique « version XIXe siècle » de l’allégorie platonicienne de la diligence, qui se transforme
sous sa plume en bateau à vapeur : « Dire que les croyances intellectuelles des hommes ne déterminent
pas leur conduite, équivaut à dire que le vaisseau est mû par la vapeur et non par le pilote. La vapeur est
en vérité la force motrice, et abandonné à lui-même, le pilote ne pourrait pas faire avancer le vaisseau
d’un seul pouce ; cependant c’est la volonté du pilote et la science du pilote qui décident de la direction
dans laquelle le vaisseau doit se mouvoir et où il doit aller. » Ibid., p. 116.
Instauration de la religion positive 157
déboucher que sur « le système le plus complet de despotisme spirituel et temporel qui
soit jamais sorti d’un esprit humain ».501
En ce qui concerne la religion elle-même, Mill conseille, tout comme son confrère,
une religion civile, et dépourvue de dieu. Cependant le facteur d’unité en sera selon sa
conception non la gratitude envers l’Humanité, mais le sentiment de dépendance face
à la civilisation, ainsi que la conscience qu’aura chaque individu de la communauté
d’intérêts qui le lie à ses concitoyens. Si sa conception de la religion est ainsi très
proche de celle de l’auteur du positivisme dans le principe, elle en diffère néanmoins
beaucoup à l’arrivée, premièrement parce qu’il ne fait guère de description détaillée de
ce que sera la société dans cet état de responsabilité et de conscience personnelles, et
surtout parce que son système ne prévoit nulle autorité centrale contraignante. Le
philosophe qui attaque vertement les « influences catholiques » chez Comte se retrouve
finalement à rêver d’une société où ne règnerait, suivant strictement le
commandement christique, que le plus pur et le plus complet amour fraternel.502
John Stuart Mill prit l’initiative, en 1841, d’écrire à Auguste Comte, de huit ans
son aîné, pour lui témoigner de l’admiration avec laquelle il avait accueilli les cinq
premiers volumes du Cours de philosophie positive503, ainsi que de son accord sur les
points de doctrine les plus importants qui y sont évoqués, à savoir la nécessité de la
séparation des pouvoirs spirituel et temporel, et la loi d’évolution de l’esprit par les
trois états théologique, métaphysique et positif. Le fondateur du positivisme se trouva
très agréablement touché d’une telle démarche ; il lui sembla en effet capital, en même
501
Friedrich von Hayek, The Counter Revolution in Science, Indianapolis, Liberty Press, 1979, p. 258.
Citation d’après l’Autobiographie, p. 182. Nous ne prétendons pas déterminer quelle aurait été la réponse
de Mill si on lui avait objecté le fait suivant, à savoir que les rayons d’une roue, bien que convergeant
tous vers un même centre, n’en ont pas moins chacun une direction et un sens (au sens mathématique
des termes) propres.
502
Voir Jean-Claude Wolf, John Stuart Mills « Utilitarismus », pp. 126-129.
503
Il sera amené à tempérer cette affirmation dans son autobiographie, où il note : «Au fur et à mesure
de la parution des livres suivants [les deux premiers], je les lus avec avidité, puis avec des sentiments
mitigés quand il atteignit le sujet de la science sociale. Son quatrième volume me déçut ; il contenait
celles de ses opinions sur les questions sociales contre lesquelles je suis le plus opposé. Mais le
cinquième, qui comprend la vision d’ensemble de l’histoire, ralluma mon enthousiasme ; le sixième
volume (le dernier) ne l’affaiblit pas matériellement. » John Stuart Mill, Autobiographie, p. 180.
Instauration de la religion positive 158
temps que de fort bon augure, que deux éminents esprits soient arrivés presque
indépendamment à un tel concord. On ne peut douter non plus que cette expression
de sympathie fut d’autant plus sensible à Comte qu’il traversait d’une part une crise
grave dans sa vie privée, que d’autre part il ne retirait nulle satisfaction de son activité
professionnelle, et que nonobstant son travail acharné d’élaboration mentale
systématique, il n’avait acquis à l’époque aucune reconnaissance dans le domaine
philosophique proprement dit.504
Enthousiasme d’un côté et gratitude de l’autre fondent une relation dont il faut
bien convenir qu’elle n’est véritablement rationnelle qu’en intention. Les deux
philosophes se confient presque dès l’abord des éléments de leur vie privée,
s’inquiètent pour la santé l’un de l’autre, se font mutuellement des offres d’hospitalité,
bref se lient d’une amitié vive, mais n’ont guère de conversation suivie sur quelque
sujet que ce soit. Si un certain commerce directement philosophique s’instaure
effectivement au bout d’un certain temps entre Comte et Mill, la part qui lui est
réservée dans la correspondance est extrêmement restreinte, et lorsqu’elle est
véritablement présente, elle dégénère rapidement en controverse. Tel sera d’ailleurs
bien l’avis du philosophe anglais, qui constate à la fin de sa vie : « Tout cela n’eût pas
justifié l’interruption de nos rapports si les différences entre nous n’avaient résulté que
504
En témoignent des expressions comme la suivante, souvent reprise avec plus ou moins de variations :
« Une adhésion générale aussi précieuse et aussi complète que celle que vous m’annoncez en résultat
d’une dernière appréciation totale, lente et approfondie, constitue, à tous égards, pour moi, la principale
récompense de ma longue et pénible élaboration philosophique, et la plus sûre garantie de son efficacité
finale, ou même prochaine. Deux esprits indépendants ne sympathisent pas à un tel degré sans être
essentiellement tous deux dans la véritable voie ». Lucien Lévy-Bruhl, Correspondance, p. 144
On remarque un état d’esprit similaire chez Mill, même s’il est moins souvent exprimé directement,
comme c’est le cas dans les lignes suivantes, qui contiennent des éléments sur son état psychologique de
manière assez dense pour que nous nous soyons permis de les citer tout au long : « il est presque
superflu de vous dire avec quelle satisfaction profonde j’ai appris l’accueil que vous avez donné à mon
travail philosophique, et la haute approbation que vous en témoignez, approbation propre à remplir mes
désirs les plus ambitieux, et qui dépasse de beaucoup mes espérances. Vous devez bien sentir que votre
opinion, sur la valeur de cet écrit, est la seule qui pouvait notablement influer sur la mienne propre,
tandis que celle-ci n’était et ne pouvait être que provisoire, tant que la partie vraiment positive et
dogmatique de l’ouvrage n’avait pas reçu la sanction du juge le plus compétent, et même jusqu’ici le
seul compétent, dans les questions quelconques de méthodologie systématique. Maintenant que cette
sanction si précieuse lui est acquise, il m’est permis de me féliciter de l’assurance désormais inébranlable
que je possède, d’être pour quelque chose, non seulement dans la propagation initiale, mais même dans
la fondation de la philosophie finale, quelque modeste que soit la part qui m’appartienne dans cette
noble œuvre. Nous pouvons aussi nous réjouir ensemble de l’heureux augure à retirer pour cette
philosophie d’un tel accord spontané entre deux esprits, qui seuls jusqu’ici se sont sérieusement occupés
d’organiser la méthode positive, après une préparation convenable, ou même passable, et qui, partant
de points très éloignés l’un de l’autre, et ne se réunissant qu’à deux tiers du chemin, se trouvent pourtant
en harmonie sur tous les points essentiels ». Ibid., pp. 206-207.
Instauration de la religion positive 159
de questions doctrinales. Mais elle se situaient surtout dans ces domaines qui se
mêlaient à nos sentiments les plus forts et qui déterminaient absolument la direction
de nos aspirations ».505 Mill n’est pas d’une bonne foi absolue dans cette déclaration ;
si ses sentiments personnels ont eu en effet à pâtir, en une occasion bien particulière506,
de l’attitude en l’occurrence aussi passionnelle que philosophiquement rigide de
Comte, c’est avant tout ses attentes personnelles, avant l’expectative philosophique,
qui ont à notre avis été déçues.
Mill voulait en effet être considéré – et il y a de sa part aussi un certain désir de
reconnaissance – comme un collaborateur à part entière du positivisme, qui dans son
esprit restait encore en majeure partie à construire. Or, lorsqu’après avoir été plus
enthousiasmé que jamais507 par la lecture du sixième volume du Cours, il veut entamer
directement le débat de certaines questions sociales restées sans réponse définitive
dans ce premier grand ouvrage de l’auteur positiviste, il se fait assez sèchement
remettre en place : « Vous me connaissez trop franc et trop conséquent pour pouvoir
vous étonner beaucoup, et surtout vous choquer aucunement, que je refuse nettement
505
Ibid., p. 181.
506
Voir Lucien Lévy-Bruhl, Correspondance, pp. 449-519 pour le développement complet de cette affaire.
Celle-ci, quelque élément révélateur de la constitution psychique de Comte qu’elle doive apporter, nous
semble de trop peu d’importance philosophique, en même temps qu’elle fait entrer en jeu de part et
d’autre une petitesse, sinon une vraie mesquinerie, excessive selon notre goût pour être exposée tout au
long. Nous la mentionnons uniquement parce qu’elle a déterminé dans les faits la rupture entre les deux
philosophes. Le fait est que Comte, privé en 1844 de son poste à l’école polytechnique, bénéficia durant
un an de la protection pécuniaire, due en grande partie aux bons offices de Mill auprès de ses
compatriotes, de MM. Grote, Molesworth et Currie. Sa situation ne s’étant pas améliorée au bout de
l’année, il crut que le subside lui serait naturellement renouvelé, ce qui n’était pourtant nullement
l’intention de ses mécènes, situation sur laquelle son correspondant dut bien finir par attirer son
attention. Comte prit fort mal cette décision, ce d’autant plus qu’il l’interpréta, non sans outrance grave,
comme une désertion de disciples insuffisamment acquis aux principes de la philosophie nouvelle, ce
qui lui sembla toujours impardonnable, malgré la reconnaissance personnelle qu’il veut toujours avoir
envers ses bienfaiteurs, ainsi qu’il l’écrit dans son pénible réquisitoire du 18 décembre 1845 :
« L’ensemble de la conduite tenue envers moi en Angleterre n’a donc été digne finalement ni du haut
intérêt général qui s’y rattachait, ni du noble élan qui semblait d’abord en indiquer une juste
appréciation », et un peu plus loin : « M. Auguste Comte, ancien examinateur pour l’Ecole
polytechnique, doit à cette double influence une intime gratitude personnelle, qu’il lui sera toujours
doux de proclamer ; mais l’auteur du Système de philosophie positive ne pourra se dispenser de signaler
convenablement au public impartial un double abandon qui devient aujourd’hui le complice
involontaire d’une iniquité notoire ». Ibid., pp. 492 et 497. Mill – très fortement critiqué lui-même pour
s’être opposé à la création d’une revue positiviste en France, opération qu’il jugeait alors prématurée,
ainsi que pour son adhésion partielle seulement à la doctrine positive, réticence mentale à cause de
laquelle il ne voudrait pas engager ses écrits sous cette bannière – ayant tenté en vain de faire entendre
raison à son correspondant, réduit à partir de ce moment drastiquement la cadence de ses lettres – il ne
lui écrira plus qu’à quatre reprises en dix-sept mois.
507
Cette lettre est la seule que Mill signe avec la formule « tout à vous, et pour toujours ». Les autres
lettres ne comportent que la première partie de la salutation.
Instauration de la religion positive 160
de suivre aujourd’hui la discussion nouvelle que vous me proposez sur deux hautes
questions d’ordre temporel, puisque j’ai démontré que de telles déterminations étaient
actuellement prématurées, et par suite oiseuses, ou même nuisibles autant
qu’interminables ».508 Mill ne peut se contenter indéfiniment de la place qui lui est
ainsi assignée, à lui qui, comme le note Lucien Lévy-Bruhl, « arrive trop tard pour
modifier une doctrine qui est arrêtée ne varietur ».509 De même, Comte se retrouve déçu
dans une proportion égale, ayant cherché en Mill, comme il le fera d’ailleurs en toute
personne professant l’admiration de son œuvre, un disciple complètement acquis à ses
doctrines, et non un collaborateur éclairé ayant ses idées propres.
On a un indice clair de cette double attente dans le fait suivant : la correspondance
est de part et d’autre cordiale et chaleureuse, attentionnée au point que nous la
qualifierions presque de flatteuse – sans que nous mettions pour autant en doute la
franchise des sentiments qui y sont exprimés – à peu près jusqu’à la parution des
articles de Littré résumant la philosophie de Comte dans le National. L’appui de Littré,
savant reconnu, diminue nettement l’importance de l’adhésion précautionneuse de
celui qui était jusque là « le plus éminent penseur » avec Comte lui-même, « le seul » à
être conscient de la valeur de la nouvelle philosophie. Cette époque est également celle
où son System of Logic commence à attirer à Mill une reconnaissance européenne ; tous
deux, ayant trouvé des appuis philosophiques en-dehors l’un de l’autre, sont donc plus
confiants en leurs propres théories et moins portés à faire des concessions, ce qui
aurait peut-être suffi, à terme, et même sans la crise sus-mentionnée, à faire péricliter
une correspondance vite devenue superflue.
Le lien étroit, mis en évidence plus haut, entre doctrine et affections présidant à
l’élaboration philosophique, semble suffisant à Mill pour lui permettre de faire une
critique de l’œuvre de Comte, et principalement du Système, dont la rédaction
commença au milieu de la période de correspondance épistolaire, à partir d’éléments
biographiques. Il stigmatise principalement l’influence, indubitablement décisive, de la
passion de Comte pour Mme Clotilde de Vaux, sur la direction finalement plus morale
qu’intellectuelle que prendra le système politique et surtout religieux du positivisme. Il
n’est pas loin de penser que toute la « seconde carrière » du fondateur de la nouvelle
508
Ibid., p. 129.
509
Ibid., p. XII (L’Introduction est celle de la publication de 1899).
Instauration de la religion positive 161
510
John Stuart Mill, Auguste Comte, pp. 150-151.
511
Émile Littré, Auguste Comte et Stuart Mill, p. 30.
Instauration de la religion positive 162
positivisme, elle ne s’occupe que des facultés, et doit comme telle faire partie
intégrante de la science biologique – mais Mill semble vouloir y inclure également
l’étude des produits de ces facultés, et il est alors évident que celle-ci n’est plus du
ressort de la biologie. Cependant, on ne peut reprocher à Comte de l’avoir fait, étant
donné qu’il se fondait sur la première définition, et qu’en ce qui concerne l’idéologie,
la logique, ou l’esthétique, brièvement dit tous les produits de l’esprit, il « n’en a point
traité dans sa philosophie ».
Le philosophe anglais, comme il l’exprime, entre autres, dans une lettre de 1846,
est également convaincu que : « Une connaissance plus établie de ces lois [de la nature
humaine] me paraît une condition nécessaire d’une théorie sociologique
rationnelle ».512 Littré répond ici à moitié, à savoir que, se basant sur la classification
des sciences de son maître, il prétend qu’une science « inférieure » n’a besoin d’être
développée qu’un minimum pour que l’échelon suivant puisse à son tour être fondé ;
de la sorte, la sociologie n’a pas besoin, pour que son existence soit valable, d’attendre
que la biologie – ou plus particulièrement la part de la biologie qu’est la psychologie –
soit constituée de manière satisfaisante dans tous les détails. Mais si l’éminent
scientifique français ne fait nulle part mention de la constitution sociale telle que
prévue par le Système, son attitude personnelle face à la nouvelle philosophie dans ses
extensions politiques et religieuses indique clairement qu’il n’y adhère pas, sans que
cela remette en cause pour lui le bien-fondé de la doctrine sociologique de base.
L’autre élément qui incline Littré à penser que la psychologie n’est pas absolument
nécessaire à la sociologie a déjà été mentionné dans le sous-chapitre précédent : il
s’agit du fait que, pour Comte, il faut expliquer l’homme par l’humanité, et non la
société par les individus. Plus concrètement, le problème de la psychologie est surtout
celui des caractères innés ou acquis. L’exemple autour duquel se querellent les deux
philosophes – ce qui nous permet d’effectuer la transition vers le second point de
divergence fondamental – est celui de l’(in)égalité de la femme.513
Comte, partant des données biologiques, constate ou croit constater (ce qui revient
au même) chez la femme un moindre volume du cerveau, et à l’intérieur de celui-ci un
développement accru de la partie affective au détriment de la partie rationnelle de
512
Lucien Lévy Bruhl, Correspondance, p. 503.
513
Cette controverse se développe entre les pages 222 et 281 de la Correspondance.
Instauration de la religion positive 163
l’organe, une moindre force physiologique, etc… tous éléments à partir desquels il
trouve justifiée leur fonction sociale essentiellement passive, ainsi que leur
subordination intellectuelle, laquelle a pour corollaire la suprématie affective qui fait
d’elles des intermédiaires entre les hommes et l’Humanité.514 Mill rejette ces
explications comme insuffisamment prouvées scientifiquement, et prétend que même
si les découvertes biologiques devaient jamais les confirmer, il n’en faudrait pas moins
chercher à savoir ce qui, dans les influences extérieures – à savoir celles du milieu de
vie et surtout de l’éducation515, ainsi que dans les préjugés qui la gouvernent – a pu
induire de tels changements physiologiques, en ralentissant, voire en atrophiant
certaines facultés chez les femmes, qui n’ont du fait de leur position pas eu l’occasion
de les exercer. Il considère finalement comme une faute philosophique découlant
d’une impardonnable paresse spirituelle que l’on se contente de cette théorie des
caractères innés. Comme il en fait déjà la remarque dans son System of Logic, qui paraît
au milieu du temps de correspondance : « La plupart de ceux qui spéculent sur la
nature humaine aiment mieux prendre dogmatiquement pour accordé que les
différences mentales observées entre les êtres humains sont des faits ultimes, non
susceptibles d’être expliqués ou modifiés, plutôt que de prendre la peine de se mettre
en état de rapporter ces différences aux causes extérieures par lesquelles elles sont
produites, pour la plupart, et dont la disparition les ferait disparaître aussi ».516 Nous
voyons donc que si cette controverse semble tout à fait insoluble, cela ne provient pas
du fait que l’un et l’autre auraient des arguments absolument imparables ; il serait plus
faux encore de croire que la situation aurait subi de telles métamorphoses depuis un
siècle et demi que nous n’aurions plus guère d’intérêt à nous pencher sur ce débat, ou
514
C’est ce que remarque aussi George Chabert, lorsqu’il dit, mettant en parallèle la philosophie de
Comte et celle de l’époque médiévale occidentale, à savoir surtout le système chevaleresque et son
aboutissement dans le concept de fin’amor : « La femme, être moralement pur, était l’échelle qui
permettait à l’homme de s’élever par l’amour à la contemplation de Dieu. Cet amour, […] devenait un
voyage spirituel de la temporalité à l’éternité, achevé par un détachement de l’âme partie à la recherche
de Dieu », c’est-à-dire, suivant la terminologie comtienne, l’Humanité. George Chabert, Un nouveau
pouvoir spirituel. Auguste Comte et la religion scientifique au XIXe siècle, p. 234.
515
Car selon lui, même les éléments les moins rationnels, les instincts, « peuvent être modifiés dans une
mesure indéfinie, et même entièrement vaincus, au moins dans l’espèce humaine, soit par d’autres
forces mentales, soit surtout par l’éducation ». Admettons que cela soit vrai ; l’épanouissement de
l’individu, qui se plierait à une telle discipline et atteindrait par là un tel résultat, serait-il plus complet
pour autant ? John Stuart Mill, System of Logic, livre IV, chapitre 4, t. II, p. 431. Citation à partir de la
Correspondance, p. XXVIII de l’Introduction.
516
John Stuart Mill, System of Logic, 430. Citation à partir de la Correspondance, p. XXX de l’Introduction.
Instauration de la religion positive 164
que notre mentalité serait trop éloignée de celle de la seconde moitié du XIXe siècle
pour que nous puissions comprendre cette dernière de manière satisfaisante : quels que
soient les changements, et le nombre de changements, que nous pouvons constater,
l’état actuel de la société ne diffère pas essentiellement de celui qu’ont connu Comte et
Mill.
Le problème ne résidant pas dans notre appréciation du débat, ni dans un manque
d’arguments rationnels d’une part ou d’une autre, il ne nous reste guère qu’à observer
à quoi se rapportent les uns et les autres des arguments logiques en présence. À ce
moment-là, on ne peut manquer de se rendre compte que les considérations de Comte
et celles de Mill suivent en quelque sorte des trajectoires parallèles, de sorte qu’elles ne
peuvent ni se confronter ni interagir en aucune façon. Nous voulons dire par là que
leurs conceptions se placent à des niveaux différents, tous deux légitimes mais
impliquant chacun une tout autre optique. La prétention de Comte à une différence
ontologique et irréductible entre l’homme et la femme est aussi fondée que la
réclamation de Mill à une égalité sociale. Mais les domaines de l’ontologie517 et de la
socialité sont bien superposés, non confondus, et il est évident que les arguments qui
sont pertinents dans un domaine ne le sont guère dans le second. Ainsi, lorsque
l’auteur du positivisme parle de différence de conformation cérébrale, induisant une
altérité constitutive dans le mode de penser autant que dans les tâches journalières,
Mill comprend-il que les femmes n’ont ni la capacité ni par conséquent le droit
d’exécuter quelque travail que ce soit, aussi bien physique qu’intellectuel, de manière
très rationnelle et durable, ce que son expérience l’empêche d’admettre. Mais de
même, lorsque le philosophe anglais revendique une égalité de traitement social pour
la femme, son homologue français y voit-il une confusion d’essence, la négation
insupportable d’une complémentarité spirituelle dont il a pour sa part constaté la
517
Nous avons utilisé par commodité le terme d’« ontologie », car il nous semble être conforme en esprit
au discours comtien, en tout cas en l’occurrence, et cela en toute probabilité contre la volonté de
l’auteur positiviste lui-même. Il est clair en effet que c’est là un mot banni du système de pensée
positiviste, et que, comme nous l’avons remarqué, Comte justifie toutes ses affirmations sur le sujet par
des considérations biologiques ; c’est le fait qu’il finisse par poser des différences biologiques a priori qui
nous incline pourtant encore plus à penser qu’il faut essentiellement qu’il y ait une différence, et non que
l’établissement de celle-ci découlerait de l’observation scientifique. L’honnêteté intellectuelle nous
oblige à noter que pour ne rien clarifier, Comte lui-même emploie le terme de « sociologiques » pour
qualifier ses opinions sur cette question ; mais il n’en est pas moins évident que ce terme a une
résonance beaucoup plus large chez lui que chez Mill.
Instauration de la religion positive 165
nécessité. Il est dès lors aisé de comprendre pourquoi cette controverse épistolaire est
en réalité un dialogue de sourds, qui ne peut qu’irriter rapidement l’intelligence des
deux correspondants. Nous constatons ici une dernière fois, quelque éloigné que soit
cet exemple de celui de l’économie politique étudié plus haut, que l’utilitariste cherche
des lois d’une validité restreinte où le penseur positiviste veut établir une loi
universellement valable. De sorte que le premier peut se contenter de justifier
l’intégration des femmes au corps actif et productif de la société – non d’ailleurs sans
justifier cette évolution par l’étude historique de leur condition sociale – tandis que
pour le second, il est nécessaire de considérer la question sous toutes ses facettes
simultanément, à savoir que sont indispensablement et indissolublement liés les
aspects relevant de l’intellect et de l’affect, les considérations tirées de la biologie et les
exigences spirituelles de la nouvelle religion, les « cerveaux d’enfants » et les « anges
gardiens ».
Conclusions
Cette étude comparative nous permet à présent de mieux discerner les points de
concordance et de divergence entre le propre système philosophique de Comte et les
idées de Mill surtout quant au sujet qui font la trame thématique de l’œuvre du
fondateur du positivisme. Tout d’abord, pour tous ce qui est de semblable à l’intérieur
des ces deux systèmes élaborés par les deux philosophes, il est très évident que la
méthode de la science sociale du penseur anglais se forge indubitablement à l’instar
des avancées théoriques de Comte, et qu’elle se constitue chez lui, comme le remarque
à juste titre G. Davy, « en vue de préciser le rôle de l’observation historique dans
l’explication sociologique en général ».518 Ensuite, dans la constitution de la nature
humaine, et plus précisément dans les systèmes de morale et des sentiments naturels
de l’individu social, qui se trouvent aux antipodes du progrès de la civilisation, Mill
conçoit, également comme son homologue français, les fondements de la formation et
de la manifestation du véritable témoignage de l’histoire de l’humanité. En passant
ainsi par le schéma inductif en matière des lois générales de la nature humaine, et en
518
Georges Davy, « L’explication sociologique et le recours à l’histoire d’après Comte, Mill et
Durkheim », in Revue de Métaphysique et de Morale, 54 (1949), nos 3-4, p. 337.
Instauration de la religion positive 166
leur application à celles de l’histoire, Mill rejoint parfaitement l’exemple des « lois des
trois états » de l’auteur du Système. C’est aussi, le recours à la science morale au profit
d’une psychologie, la science de laquelle Comte tâche de s’abstenir conséquemment,
mène les deux penseurs, malgré les divergences d’approches méthodologiques ;
sociologiques pour l’un, et psychologiques pour l’autre, de redonner la place
prépondérante aux êtres humains historiques et aux lois naturelles desquels dépendent
entièrement les faits de l’histoire et de la société humaine en cours de leur permanent
progrès. La ferme position de Mill concernant le rôle associatif des sentiments sociaux
de l’humanité en faveur du progrès de la civilisation – avec pour l’objectif le principe
d’utilité et la promotion de la morale utilitariste liés intrinsèquement aux sanctions
« extérieures » et « intérieures » du devoir et de l’obligation morale, aussi bien visible
dans le sentiment d’amour et de crainte que dans le sentiment religieux –, véhicule,
comme c’est aussi le cas chez Comte, le désir fondamental de garder le sentiment
d’unité des liens sociaux des individus dont l’intérêt des uns cohabitent avec les
sentiments du bien-être des autres. Ce dépassement de l’égoïsme, tant pour l’auteur du
Système que pour l’auteur de L’Utilitarisme, trouve sa mise en pratique dans un système
d’éducation, où le développement de ce sentiment, comme le souligne doublement ce
dernier « est assuré par la contagion de la sympathie et l’influence de l’éducation », et
qui est « fortifié encore par le réseau serré d’associations qui est tissé autour de lui par
l’action puissante des sanctions extérieures ».519 Ce caractère bienveillant du
« sentiment du lien », renforcé lorsque l’esprit humain se trouve en progrès,
s’apparente sous l’aspect de l’éducation à caractère religieux à la proposition de
l’instauration par Comte du « nouveau pouvoir spirituel » dont le facteur éducatif
représente un corollaire substantiel de la « morale du bonheur » prônée par Mill, qui
conduit des individus vers le développement de l’altruisme.520
Nous avons bien vu que dans la vision comtienne l’harmonie morale s’établit dans le
processus de subordination de l’égoïsme à l’altruisme, et que la cohérence intellectuelle
519
John Stuart Mill, L’Utilitarisme, trad. par Georges Tanesse, Flammarion, Paris, 1988, p. 96. La
problématique des sanctions extérieures qui sont selon Mill : « l’espoir de se concilier la bienveillance,
ou la crainte de provoquer le mécontentement de nos semblables ou du Maître de l’Univers », sanctions
qui engendrent le sentiment de la sympathie et de l’affection envers l’autrui sans un calcul égoïste des
conséquences, et n’ayant pas non plus de caractère de punition, est exposée dans le chapitre III dudit
ouvrage à la page 87 et 88.
520
Ibid., pp. 96-97.
Instauration de la religion positive 167
521
Auguste Comte, Système, t. II, p. 18.
522
John Stuart Mill, L’Utilitarisme, p. 97.
523
Ibid.
524
Ibid.
525
John Stuart Mill, De la liberté, ch. I, Presses Pocket, Paris, 1990, p. 27.
Instauration de la religion positive 168
526
Ibid., pp. 31-32. Mill, en étant influencé par Tocqueville, considère que : « le peuple peut par
conséquence désirer opprimer une partie de ses membres », et l’imposition des précautions « sont aussi
nécessaire contre cet abus de pouvoir que contre n’importe quel autre ». Ibid. p. 31. C’est pour cette
raison, soutien encore Mill que limiter le pouvoir de la société sur les individus ne l’affaiblie
aucunement, car l’imposition de l’opinion de la majorité corollaire aussi bien à l’« intelligence des
penseurs qu’aux penchant des classes importantes de la société ». Ibid. Quant à l’expression de la
« tyrannie de la majorité » employée par Mill, voir Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique,
vol. II, Gosselin, Paris, 1835-1840, en particulier à la page 142. (L’ouvrage ci-mentionné est cité par
Mill dans son opuscule De la liberté, à la page 32.) Pour notre usage nous nous référons à l’édition
Pagnerre, Paris, 1848, t. II, à la page 135.
Instauration de la religion positive 169
dont la pensée de Mill a subi une influence considérable527, met celui-ci dans une
orientation bien différente vis-à-vis de celle de Comte.
Deuxièmement, l’homme-individu comtien se forme dans une double dimension
d’existence, à la fois spirituelle et réelle, et en étant envisagé comme un « être positif »,
réalise son unité personnelle et sociale, autrement que celles de Mill, ultimement dans
la religion positive. Sa liberté se manifeste donc en vue de sauvegarder son existence
individuelle afin de consolider son être social au sein de la collectivité pour que le
progrès de l’Humanité soit assuré. L’individu spirituel et social se réalise finalement
par l’histoire et par la dynamique sociale. Si l’homme de Mill a besoin de condition
différente pour son développement spirituel, l’homme de Comte a besoin au contraire
des bases morales stables de la conduite, comme un système d’idées générales, qui est
placé sous la garantie et la protection du nouveau pouvoir spirituel. On pourrait se
demander si une telle hégémonie spirituelle, n’engendrait-elle pas une dictature
doctrinale voire idéologique, dictature religieuse imposée en conséquence comme une
seule et unique destination de l’homme à l’intérieur de la société ? Il nous semble que
dans ce débat, il est bien important de porter un jugement sur l’application du principe
d’utilité par rapport aux exigences morales auxquelles l’individu doit se prosterner,
soit envers lui-même, égoïstement, soit envers l’autrui, à savoir la communauté des
individus. C’est finalement une discussion autour de la problématique de la morale
universelle, à laquelle nos deux philosophes restent sensibles. Pour Comte, comme
nous l’avons déjà constater lors de notre exposé, une première systématisation de la
morale universelle apparaît dans la transition vers le troisième régime religieux
(monothéisme), une morale qui s’avère comme une substitution des droits sociales aux
devoirs moraux afin de préserver la diminution de l’influence de la morale sur les
527
Mill reste redevable au concept de l’individualité établi par Wilhelm von Humboldt, en redonnant à
l’espèce humaine une forme d’autonomie et la capacité d’être à l’origine de ses propres activités. La
doctrine de l’émanation et de la valorisation de l’individualité humaine trouve précisément son
développement surtout dans le IIIe chapitre de De la liberté, Ibid., pp.106-132, et en particulier à la page
109. Quant à W. von Humboldt, Mill se réfère à l’ouvrage De la sphère et des devoirs du gouvernements
(s.éd., s.l.), respectivement aux pages 11 et 13 (voir De la liberté, note 1, p. 109). Il s’agit de l’ouvrage
traduit en anglais, intitulé : The Sphere and Duties of Gouvernment, (The Limits of State Action) [1792], trad.
par Joseph Coulthard, Jun., John Chapman, London 1854. Voir également Wilhelm von Humboldt,
« Considérations sur les causes motrices dans l’histoire mondiale » in G. de Humboldt, coll.
« Opuscules », dir. par André Laks et Jean Quillien, Presses Universitaires de Lille III, Lille, 1985 ; pp.
59-65.
Instauration de la religion positive 170
528
Voir Auguste Comte, Système, t. II, p. 103.
529
John Stuart Mill, L’Utilitarisme, ch. II, p. 81.
530
Ibid., p. 82. Pourrait-on suspecter Mill d’un hédonisme ? « Le bonheur reste toujours la seule finalité
de la vie », confirme John Skorupski dans son étude sur l’utilitarisme de Mill. Mais dans le System of
Logic, remarque le critique, nous trouvons une formulation surprenante qui laisse entendre qu’il existe
deux niveaux du bonheur, un immédiat qui consiste en absence de douleur, et un autre qui se réalise par
l’exploitation de nos plus hautes facultés humaines. (Voir John Stuart Mill, A System of Logic
Ratiocinative and Inductive (1843), in J. M. Robson (éd.) Collected Works of John Stuart Mill, Vols. VII-VIII,
University of Toronto Press, Toronto, 1973, p. 952. La référence d’après J. Skorupski). John Skorupski
prétend que Mill abandonne justement ici une conception hédoniste du bonheur puisque celle-ci n’en
forme plus qu’une partie. Cependant, ajoute Skorupski, dans L’Utilitarisme, l’auteur présente cette
même idée de manière à rendre caduque la distinction précédente, car il ne distingue plus que des
différentes qualités de plaisirs. John Skorupski, « The Place of Utilitarianism in Mill’s Philosophy », in
The Blackwell Guide to Mill’s Utilitarianism, éd. par Henry R. West, Blackwell Publishing, Malden,
Oxford, [etc.], 2006, p. 56.
Instauration de la religion positive 171
pas laissé leurs œuvres sans en être entièrement préoccupés. Cette problématique, si
considérablement élaborée par l’auteur du Système, ne se trouve pas non plus négliger
par l’auteur des Essais, surtout en l’étant bien présente dans la description de la nature
et de l’utilité de la religion. Pourrait-on, vue déjà notre exhaustif exposé des arguments
en faveur de la religion de l’Humanité prônée par Comte, trouver au sein de sa
doctrine les points comparables ou peut-être même inexistantes, au moins sur certains
aspects, avec les thèses démontrées autour du débat mené par Mill concernant les
attributs de la religion naturelle et la religion révélée au profit d’un certain théisme ?
Est-ce que la nouvelle religion positive, la religion du « Grand-Être », à savoir la
religion au dépit d’un Dieu transcendant à l’avantage d’une harmonie totale et d’un
culte de l’Humanité, elle laisse pressentir quelconque prémisse en faveur des éléments
d’un théisme comtien semblable à celui de Mill, envisagé comme une « attitude
religieuse », que nous la verrons dévoilée à l’instant ? À l’objection que l’utilitarisme
constitue une morale fondée sans Dieu, Mill, – en liant directement cette
problématique au caractère moral de la Divinité dont la constitution morale de
l’individu en fait partie intégrale, et en affirmant qu’en définitive les hommes ne
désirent que le bonheur –, donne sa réponse de la manière suivante (mettons la en
exergue) : « Si l’on est fondé à croire que Dieu désire par-dessus tout le bonheur de Ses créatures
et qu’en les créant Il s’est proposé ce but, l’utilitarisme, bien loin d’être une doctrine sans Dieu,
est une doctrine plus profondément religieuse que toute autre* ».531
En faisant par là une allusion au théologien utilitariste anglais de la fin du XVIIIe
siècle, William Paley532 – selon laquelle, le bonheur et la vertu des créatures divines
tant désirés par leur Créateur, ne peuvent se réaliser que dans la vie future, et devraient
consister en l’obéissance à la volonté de Dieu en travaillant pour l’humanité –, Mill
reprend son argumentation en précisant ainsi : « Si l’on veut dire que l’utilitarisme ne
reconnaît pas la volonté révélée de Dieu comme la loi suprême de la morale, je
réponds qu’un utilitariste qui croit à la bonté et à la sagesse parfaites de Dieu croit
nécessairement que tout ce que Dieu a jugé à propos de révéler en matière de morale
ne peut que satisfaire au plus haut degré aux exigences du principe de l’utilité ».533
Cette quête de la « loi transcendante », un chemin ouvert aussi bien aux utilitaristes
qu’aux tout autre moraliste, place visiblement la doctrine religieuse de Mill dans une
perspective théiste, même plus, puisque, comme nous le démontre l’auteur des Essais,
la théologie naturelle ne manifeste au fond que l’existence de Dieu, le Dieu unique,
qui à cause de son degré d’abstraction exige « une grande culture intellectuelle »
acquise à la suite « d’une longue culture des sciences » qui avaient contribué
effectivement à substituer le monothéisme au polythéisme naturel.534 Combien de fois
Comte avait accentué le rôle privilégié du caractère rationnel du monothéisme
occidental quant à la préparation de l’esprit scientifique dont Mill voit le fondement de
tout théisme valable et capable de donner une réponse à l’esprit scientifique curieux de
résoudre la causalité des phénomènes de la nature y compris l’existence d’un Être
unique comme leur cause première.535 Outre, dans l’affirmation de Mill, selon laquelle
la nature représente « un système bien lié » à l’instar « de l’unité de la texture de
l’homme ou de l’animal » – faisant marcher toutes les parties de leurs constitutions
vers l’accomplissement dans l’esprit qui par le besoin d’évidence cherche le
commencement de chaque phénomène, n’excluant pas également une possibilité d’un
commencement due à la création, la théorie de l’unité humaine basée sur la notion
fondamentale de la biologie, on trouve incontestablement un fort parallèle avec l’idée-
mère de toute position de Comte.536 Cette subordination de l’organisme envers le
milieu où l’existence végétale forme et subordonne en effet toute vie spirituelle donc
intellectuelle, en stimulant ainsi l’activité vitale de l’homme, permet à l’unité humaine,
qui devrait être selon Comte purement intellectuelle, de garantir l’unité morale et en
définitive conduire vers le positivisme religieux.537 C’est sur ce dernier point que nous
venons évoquer commence justement la polémique fondamentale entre la position dite
« théiste » de Mill par rapport à l’explication des lois de la nature, et par conséquence
533
Ibid., pp. 74-75.
534
John Stuart Mill, Three Essays on Religion, (3. Theism), Longmans, Green, Reader, and Dyer,
London, 1874, pp. 130-132. Pour la version française voir John Stuart Mill, Essais sur la Religion (3. Le
Théisme), trad. de l’anglais par M. E. Cazelles, Félix Alcan, Paris, 1884, pp. 117-241 (sur ce point pp.
121-123).
535
Ibid., Three Essays, p. 132.
536
Ibid., p. 133.
537
Voir Auguste Comte, Système, t. II, p. 13 ; ainsi que le Système, t. I, p. 53.
Instauration de la religion positive 173
538
Voir John Stuart Mill, Three Essays, pp. 134-135.
539
Mill formule sa conviction de manière suivante (gardons la citation exceptionnellement en anglais) :
« At the same time I entertain a strong conviction that one of the two modes of argument is in its nature
scientific, the other not only unscientific but condemned by science ». Ibid., p. 139.
Instauration de la religion positive 174
l’univers dans l’unique but d’assurer ce bonheur ».540 Pour sa part, Comte paraît d’être
affranchi d’une telle investigation intellectuelle à laquelle le philosophe anglais s’est
investi admirablement.
L’auteur du positivisme, en laissant de côté les aspects ontologiques de la
théologie naturelle, et en reculant consciemment les éléments divins au profit des
attributs sociaux de la religion, se prosterna avant tout à voir dans cette dernière le
caractère salutaire de l’homme sur terre, avec pour l’objectif l’existence des relations
entre les hommes.541 Pourrait-on néanmoins conclure, dans cette perspective religieuse
à laquelle les systèmes doctrinaux de nos deux auteurs en comparaison disposent
d’une véritable méthodologie, qu’une vision d’une religion à caractère post-chrétienne,
tant chez Comte que chez Mill, trouve de telle présomption ? Mill, conduit par sa
quête inductive en vue des preuves rationnelles à l’égard du théisme et celles de la
religion révélée, se prononce finalement en faveur d’un scepticisme, une attitude, qui
« n’est ni une croyance en Dieu, ni l’athéisme ».542 Le rejet par Mill de l’argument
concernant le rôle « providentiel » de l’Être suprême vis-à vis de la création ainsi que
de l’attribut de l’omnipotence, ne prive pas malgré tout l’auteur des Essais, abstraction
faite de l’impossibilité de fournir une démonstration rationnelle valable quant à la
preuve contraire, de mettre en exergue l’argument résultant d’ordre d’anthropologie
religieuse, d’après laquelle Mill constate que l’homme en tant que créature divine,
reste toutefois en corrélation intrinsèque avec la bonté de son Créateur, qui veille sans
cesse sur le bonheur de l’homme. Mill prétend ainsi que cette liaison avec le surnaturel
n’est pas un résultat d’une croyance mais qu’elle est de l’ordre de l’espérance.543 De
telles convictions, il nous serait bien difficile de présumer si Mill plaide
fondamentalement pour une nouvelle religion, si c’est n’est que plutôt que pour une
attitude morale compatible avec celle prônée par le christianisme par laquelle
l’individu, en étant sensible à atteindre son bonheur sans également entraver celui de
l’autre, éprouve un fort sentiment religieux. En définitive, aux yeux du philosophe,
cette attitude religieuse n’exclut pas en aucune manière la connaissance des
540
Ibid., p. 194. La citation provient de la traduction de M. E. Cazelles, in Essais sur la Religion, 3. Le
Théisme, 2e partie : Les attributs, p. 181.
541
Voir à ce propos le travail déjà mentionné de George Chabert, Un nouveau pouvoir spirituel. Auguste
Comte et la religion scientifique au XIXe siècle, pp. 259-274, en particulier la page 261.
542
John Stuart Mill, Three Essays, p. 242.
543
Ibid., pp. 228-229.
Instauration de la religion positive 175
544
Ibid., p. 241.
545
René Gallet, Romantisme et postromantisme de Wordsworth à Pater, L’Harmattan, Paris – Budapest –
Torino, 2004, p. 80. Voir en particulier le chapitre IV : « Un utilitariste chez les poètes : J. S. Mill et le
romantisme », Ibid., pp. 75-90.
546
Henri de Lubac, Le drame de l’humanisme athée, in Œuvres complètes, II, Éditions du Cerf, Paris, 1998,
Deuxième partie : « Auguste Comte et le christianisme », p. 139.
547
Voir aussi George Chabert, Un nouveau pouvoir spirituel, p. 265.
Instauration de la religion positive 176
548
Voir Henri de Lubac, Le drame de l’humanisme athée, p. 159.
549
Ibid., p. 162.
550
Ibid., pp. 162-170.
Instauration de la religion positive 177
Suite aux étendues des doctrines comtiennes par ses représentants du positivisme
anglais, qui combinent – d’une part, l’associationnisme avec l’aspect critériologique de
la théorie positiviste, à savoir la réalité suprasensible, que Comte déclare inexistante
donc inconnaissable, et, l’association fondée sur la succession, la contiguïté et la
ressemblance des états psychiques, qui forment la loi qui préside à la formation des
états conscients, d’autre part – notre étude devrait pencher maintenant vers la critique
du caractère unitaire de l’épistémologie de Comte. Cependant, et ce qu’il convient de
signaler dès le présent, cette démonstration n’englobera pas hélas l’ensemble des
avancements critiques, et des théories exhaustives élaborées par les épistémologues
contemporains à l’égard de la théorie de Comte. Néanmoins, ce qui vaut la peine de
mentionner, c’est que l’épistémologie positive, celle dont nous trouvons trace dans le
système comtien, a fait objet de plusieurs études critiques, tant dans le monde
philosophique que dans celui de la science. La vraie critique commence déjà autour de
la problématique de l’unité de la « loi historique », qui a résulté de la merveilleuse
découverte par Comte de la loi des trois états, et qui a permis au fondateur du
positivisme d’octroyer un statut quo à sa philosophie de l’histoire, et en conséquence
d’établir sa conception de la religion positive. La contribution considérable à ce propos
venait, entre autres, de la part de l’épistémologue français que fut Émile Meyerson.
Puisque vue les circonstances dans lesquels l’épistémologie de Meyerson
forgeaient ces prémisses, et le caractère souvent purement scientifique de ses
significations, ce bref commentaire ne pourra pas s’attaquer à une si vaste entreprise,
qui dépasserait par son contenu l’objectif du présent travail.551 Cependant, ce que nous
551
Émile Meyerson dans sa critique du positivisme de Comte, à part ses arguments de base concernant
la théorie de la connaissance historique à l’opposition de celle de Comte, théorie qui nous intéresse ici
en particulier, il s’est intéressé tout au long de sa démonstration critique du comtisme surtout aux
Instauration de la religion positive 178
voulons juste tirer de cette critique préalable du positivisme, c’est la façon par laquelle
Meyerson a su présenter les points culminants de l’épistémologie de Comte, et les
confronter à son propre système, qui ne faisait en effet, comme le souligne pour sa part
dans sa thèse Georges Mourélos, qu’ « une sorte d’introduction à sa propre
philosophie ».552 En outre, la démonstration de l’objet et de la méthode de
l’épistémologie meyersonienne ne pourrait malheureusement pas non plus entrer en
ligne de compte de cette présentation.553 Puisque, en ayant pu constaté, lors de
l’exposé systématique des arguments en faveur de la loi des trois états, qu’élaboration
parties relevées de la science physique en comparaisons, entre autres, avec les théories de
thermodynamique de Poincaré, des principes de Carnot ou des théories des lois physiques de Planck, de
Lorentz ou de la théorie de la relativité d’Einstein. Meyerson trace son système philosophique par la
reconstruction des lois fondamentales de la nature cherchant à expliquer la causalité des phénomènes à
l’appuie des constats des sciences naturelles. Passant successivement par la théorie de la déduction
rattachée aux travaux de Lavoisier, Cavendish, Scheele et Priestley, en puisant dans les lois optiques de
Maxwell et Hertz, il arrive à voir, tout d’abord, grâce aux précisions mathématiques de Goblot, les
mérites de l’épistémologie de Comte. Cependant cette première marche de l’explication n’a pas su
satisfaire pleinement l’ambition de Meyerson tâchant de trouver la justification causale des choses par la
science. Il se met par la suite à l’étude de la rationalité du réel par l’analyse de l’emploi du concept de
probabilité en physique, surtout par le biais des considérations théoriques de Sophie Germain, et des
calculs de Perrin. Parcourant ainsi les travaux du P. Duhem, une grande autorité en matière de la
théorie physique, Meyerson cherche inlassablement à comprendre sur quoi étaient fondées finalement
les croyances épistémologiques de Comte. En reprenant encore pour une fois les théorèmes logiques de
Leibniz ainsi que la théorie de l’antinomie de Kant, notre critique se penche sur les éventuelles
applications des mathématiques à la pensée de Hegel. Vue cependant que ce dernier, non seulement
n’est pas partie de considérations mathématiques, mais a affirmé au contraire que ses observations sur
la marche du raisonnement ne s’appliquent pas au raisonnement mathématique, Meyerson cherche la
résolution dans une « cascade d’équations » de Poincaré, qu’il lui ont aidé en conséquence à trouvé
l’identité des choses, qu’il reconnaîtra en effet en les considérant à un point de vue déterminé. Une fois
abouti à de telles confirmations, Meyerson est conduit malgré son gré à poser un doute épistémologique
concernant l’existence d’un élément irrationnel qui a exercé dans l’évolution de la science une profonde
influence. Faisant ainsi recours au modèle euclidien et aux attitudes atomistes des philosophes de
l’Antiquité, l’étude meyersonienne reçoit une nouvelle direction de recherche. Tenant compte aux
phénomènes biologiques, Meyerson pénètre scrupuleusement dans les sciences de la nature afin d’y
reconnaître les causes finales des choses. N’ayant malheureusement pas encore déterminé le caractère
ultime de l’identification causale des choses, grâce aux sciences biologiques, la dernière démarche de
Meyerson consiste à scruter les nombreuses modalités de l’explication spatiale au travers des
conceptions élaborées une fois de plus chez les philosophes anciens (Aristote, Lucrèce), allant jusqu’à la
théorie de la relativité d’Einstein. Telle est, en bref aperçue, le parcours méthodologique de l’immense
exploration analytique de l’explication causale dans les sciences entrepris par l’épistémologue français,
que nous avons jugé sinon pertinent d’insérer dans cette partie du travail. Quant aux travaux de
Meyerson il est utile de voir en particulier son ouvrage principal intitulé De l’explication dans les sciences,
que nous l’avons ici étudie en partie, paru chez Payot à Paris en 1927 ainsi que d’autres travaux d’une
importance majeure surtout en lien avec le statut épistémologique de la théorie positiviste de Comte.
Consulter également : La déduction relativiste, Payot, Paris, 1925 ; Identité et réalité, 4e éd., Alcan, Paris,
1932 ; Essais, avec la préface de Louis de Broglie et l’avertissement de Lucien Lévy-Bruhl, J. Vrin, Paris,
1936.
552
Georges Mourélos, L’épistémologie positive et la critique meyersonienne, p. 66. Nous devons à Georges
Mourélos cette excellente étude consacrée en particulier au dialogue de l’expérience et de la raison dans
l’épistémologie française contemporaine.
553
Nous vous renvoyions à ce propos au Chapitre V de L’épistémologie positive de Georges Mourélos.
Instauration de la religion positive 179
554
Ibid.
555
Émile Meyerson, De l’explication dans les sciences, Payot, Paris, 1927, p. 19.
556
Ibid., p. 20.
Instauration de la religion positive 180
557
Émile Meyerson, Identité et réalité, Librairie Félix Alcan, Paris, 1931, p. VIII de la Préface de la
seconde édition.
558
Ibid.
559
Émile Meyerson, De l’explication dans les sciences, p. 20.
560
Ibid.
Instauration de la religion positive 181
561
George W.F. Hegel, Philosophie der Geschichte, in Werke, vol. IX, Berlin, 1827, p. 13. Cité d’après
Émile Meyerson in De l’explication dans les sciences, p. 18.
562
Meyerson se réfère aux ouvrages suivants. Quant à James Ward voir The Realm of Ends, Cambridge,
1911, p. 101. À propos des theories de la préformation, consulter William Wallace, Prolegomena to the
Study of Hegel’s Philosophy and especially of his Logic, 2e éd., Oxford, 1894, p. 152. Concernant la définition
du terme « expliquer » Meyerson puise dans le Vocabulaire philosophique d’André Lalande, Bulletin de la
Société française de philosophie, Juillet, 1905, p. 244.
Instauration de la religion positive 182
peuvent êtres séparées du concept, voire des règles qui se manifestent surtout dans les
théories assignées à la science historique, ne trouve pas la même correspondance
d’objectifs à atteindre. Meyerson vise directement par cette intromission de
l’historicisme de Comte et indirectement, l’omission d’ontologie dans la fondation de
la loi des « trois états ». Comte prétendait d’avoir fixé définitivement le statut
épistémologique de cette loi par la transition successive d’un état à l’autre, qui, comme
nous le résume excellemment Laurent Fédi, pouvait s’opérer « grâce à la perception et
à l’abstraction de caractères communs à des êtres qu’on a alors classés dans une même
espèce ».567 Cependant, l’homme de Comte, étant ainsi prédisposé naturellement à la
recherche de causes, ne trouve sur son chemin que des anomalies et des faits insolites.
En résultat, il ne trouve nulle part « un Dieu de la pesanteur ».568 Est-ce que de telles
attitudes pourraient dispenser ultimement l’individu comtien de ne plus scruter dans
les fonds de son libre arbitre, indépendamment de la course de l’évolution de l’esprit
humain « condamné » au modèle de l’expérience et de l’observation des phénomènes
ordinaires ? Pourquoi un glissement d’ontologie et du singulier a fait peur au fondateur
du positivisme ? Meyerson censé de trouver une réponse cherche des explications par
le biais des analogies médiévales.
Fidèle à sa démarche logique établie sur la distinction entre le phénomène réel et
le fait scientifique, l’auteur De l’explication dans les sciences, évoque pour appuyer son
argument la théorie du libre arbitre et la loi universelle de Gersonide, théorie selon
laquelle, il existe une forme de complicité entre le libre arbitre et la prévoyance divine.
Parce que Dieu ne possède pas de connaissance du particulier comme tel, mais
seulement s’il est soumis à la loi universelle, il connaît l’ordre universel et le particulier
qui est uni dans cet ordre. De là, résulte, dit Gersonide que « Dieu prévoit les éléments
déterminés par cet ordre ».569 Cependant, l’explication du philosophe juif inclut encore
un autre trait caractéristique du phénomène du libre arbitre de l’homme, qui peut
également agir dans un sens contraire de celui de l’ordre universel, et, dès lors,
conclut-il « les événements prédits peuvent ne pas s’accomplir ».570 Autrement dit, la
méconnaissance divine du particulier s’apparente au caractère contingent de ce
567
Laurent Fédi, Comte, Les Belles Lettres, Paris, 2000, p. 117.
568
Ibid.
569
Émile Meyerson, De l’explication dans les sciences, p. 27.
570
Ibid.
Instauration de la religion positive 184
dernier. Husik, à qui Meyerson confie la pointe finale de son exposé, parle ici de la
« monstruosité théologique », une doctrine « hardie », qui montre jusqu’à quelle
mesure cette distinction joua un rôle prépondérant à l’époque de la pensée
médiévale.571 Ce que Meyerson prétend d’avoir obtenu dans cette confrontation avec
l’esprit théologique du Moyen Âge, c’est, avant tout, la confirmation, au moins
partielle, de « l’existence ontologique des lois »572, auxquelles Comte ne paraît pas
avoir attribué à aucun moment, un sens réel. De plus, à l’aide de la proposition
thomasienne – de ce qui existe véritablement, c’est non pas le général, mais le
particulier –, Meyerson trace au travers du préposé, existentia est singularium, le chemin
vers la classification des sciences qui ne peuvent, à l’instar de la conséquence logique
de saint Thomas, d’ailleurs une précisions de la conception fondamentale d’Aristote,
que s’occuper du général, ce qui les disqualifie en même temps de régir directement le
phénomène réel.573 En effet, il s’agit dans ce débat de la formulation et la perception
des « lois ultimes » auxquelles la science parviendrait dans l’avenir, donc la science par
excellence de Comte. Ces lois pourraient en réalité se rapprocheraient aux sensations
qualificatives et ainsi elles seront en nombre égal à celui des sensations. Cette
constatation de John Stuart Mill qui se trouve à contre courant de celle de Comte, il ne
fait, résume parfaitement Meyerson, « qu’énoncer une conséquence que les
fondements de la théorie comtiste entraînent inéluctablement ».574 Le phénomène aura
pour synonyme sensation, et ce qu’on doit chercher à élucider, c’est d’établir la
véritable hiérarchie entres les sensations, c’est que Comte a voulu faire à l’intérieure de
sa théorie de la connaissance en dépit de toute ontologie. L’« abstention
métaphysique » ne constitue naturellement pas le seul reproche adressé à
571
Husik, A History of Medieval Jewish Philosophy, New-York, 1916, p. 388,et sq. Voir également É.
Meyerson, De l’explication dans les sciences, p. 28.
572
Émile Meyerson, De l’explication dans les sciences, p. 28.
573
La formule thomasienne, scientia est de universalibus montre la « véritable haecceité des choses », ce qui
se rejoigne aux yeux de Meyerson à la formule de Roustan : “tout ce qui est perçu par nos sens se
morcelle en sensations particulières” alors que “tout ce qui est conçu par notre entendement prend la
forme d’idée générale”. D. Roustan, Leçons de Philosophie, vol. I, Psychologie, 3e éd., Paris, [s.d.], p. 349,
cité d’après É. Meyerson, De l’explication dans les sciences, p. 28. Par rapport à l’apport argumentatif de
saint Thomas, notre auteur se réfère à Gonzales, Histoire de la Philosophie médiévale, t. II, Paris, 1890, p.
254 en particulier ; tandis que les formulations aristotéliciennes sont dues à la lecture de Zeller, Die
Philosophie der Griechen, 3e éd., vol. II, Leipzig, 1875, aux pages 306, 309 et 348, ainsi qu’à P. Duhem,
Le système du monde, vol. I, Paris, 1913, pp. 132 et 146.
574
Émile Meyerson, De l’explication dans les sciences, p. 31. Comparer avec John Stuart Mill, Système of
Logic, 3e, vol. II, Longmans, Londres, 1851, p. 4.
Instauration de la religion positive 185
575
Émile Meyerson, De l’explication dans les sciences, p. 58.
576
Ibid.
577
Ibid.
Instauration de la religion positive 186
cessera d’exister le jour où elle sera fondue dans une loi plus générale. Et qu’on le
remarque bien, très souvent la loi disparaîtra non parce qu’elle constituera dorénavant
le cas particulier d’une règle plus générale, mais parce qu’elle se trouvera
véritablement abolie, et qu’elle sera reconnue comme n’étant qu’une première et
grossière approximation, démentie par des déterminations plus précises ».578
578
Émile Meyerson, De l’explication dans les sciences, p. 29.
579
Karl Popper, The Poverty of Historicism, ch. II, Routledge, London-New York,1991, pp. 35-54.
580
Voir en particulier à ce propos l’étude de Michel Bourdeau, Les trois états, en particulier le chapitre
premier : « Loi des trois états et philosophie de l’histoire », pp. 27-42.
Instauration de la religion positive 187
l’arbitraire pour origine. Mais cette conclusion n’a pas épargné non plus la validité des
théories psychologiques a priori de Kant, mais également des physiciens comme par
exemple Einstein ou Carnap. Cependant, le problème de falsifiabilité des théories, soit
philosophiques soit scientifiques, sur lequel entre autres Popper insista avec tant de
rigueur, rejoint d’une certaine manière le souci de se démarquer radicalement de la
métaphysique éprouvé par le fondateur du positivisme dans sa marche vers l’état
positif. Tant pour Popper que pour Comte, l’absence de testabilité d’une théorie
métaphysique la rend déjà inférieure à une quelconque théorie scientifique,
susceptible, elle, d’être rationalisée au sein du processus de la vérification. Outre le
positivisme passe également, sous son aspect de recouvrir la démarche comtienne
concernant l’instauration de la nouvelle religion couverte d’une nouvelle morale,
n’échappe pas non plus à la critique du néo-positivisme, encore une fois à cause de son
relativisme. Il s’agirait certainement dans le présent litige de la polémique autour de la
notion de vérité, qui selon Popper, voire Kuhn, touche à nouveau l’arbitraire. Chez
Comte, la religion scientifique, c’est-à-dire le stade ultime de la science, doit avoir
pour pendant la morale, mais cette dernière pourrait être soumise à la subjectivité, et
par conséquent à un certain relativisme par rapport aux vérités révélées. La morale
comtienne, autrement dit la religion positive de l’Humanité, ne constitue donc au fond
qu’un relativisme intellectuel, lié à une forme d’incommunicabilité, puisque tout le
système établi par Comte pour arriver à la phase finale, l’état positif, n’est nullement
en concurrence avec d’autres théories philosophiques, soit similaires soit divergentes,
ce qui le conduit finalement à rejeter toute autorité scientifique. Les néo-positivistes
voient précisément dans un tel itinéraire scientifique solitaire le risque de favoriser le
recours à la violence comme seule manière d’imposer la construction philosophique
dérivée d’une telle construction théorique même idéologie.
Nous pouvons encore explorer une autre objection, cette fois-ci de type social, à
laquelle la théorie comtienne pourrait être en butte. L’idée de totaliser tout le savoir
humain ainsi que les connaissances globales de la réalité sociale, à laquelle Comte
aspirait tant, n’est aux yeux de Popper qu’illusion. Pour le philosophe anglais, l’idéal
social de Comte ne serait qu’un « totalisme » complètement privé de conscience de la
réalité, étant donné qu’il n’a aucun recul critique. On pourrait avoir l’impression que
l’auteur du positivisme essaie de s’approprier une réalité sociale encore inexistante.
Instauration de la religion positive 188
D’après Popper, une telle tentative d’imposer son propre système au monde réel
priverait la théorie d’une quelconque possibilité de rectification des idées préétablies.
À supposer une véritable insertion de la théorie de la nouvelle religion dans un
contexte déterminé, comme ce fut le cas de la proposition de Comte de changer de
paradigme religieux envoyée aux pères jésuites à Paris, la tentative apparaîtrait
irréalisable, puisque le processus de la « planification » idéaliste se heurterait à des
facteurs humains qui se révéleraient imprévisibles et impossibles à maîtriser. En
conséquence, le triomphe religieux projeté par Comte s’avèrerait purement utopiste.581
Dans une orientation bien différente à celle que nous venons d’entreprendre dans
les paragraphes précédents, nous voulons s’apprêter à présent, en contraste avec le
caractère épistémologique de ce dernier, à la portée d’un tout autre champ
d’investigation philosophique, à savoir, à la critique voegelinienne de la Modernité, et
par conséquence du positivisme comtien, par la désignation du sociologue austro-
américain de la « nature de la modernité » sous le terme du « gnosticisme ». En sachant
quel carrefour de pensée constitue le Cours de philosophie positive suivi du Système, un tel
rebondissement sur la présence d’un système de philosophie politique à titre bien
opposé ne devrait se heurter à une désapprobation d’esprit quelconque. Mais tout au
contraire, nous allons démontrer que le but de cette confrontation d’idées est de
susciter un intérêt encore plus grand afin de mieux connaître d’autres questions
nullement secondaires dans l’édifice philosophique d’Auguste Comte entreprises à la
lumière de la critique contemporaine. Mais, avant d’essayer de rendre compte du sens
que prend la philosophie comtienne lorsqu’on la rattache à des notions comme celle
de « gnosticisme », il sera fort utile de procéder dans cette partie introductive à une
mise au point des thèmes fondamentaux de l’œuvre d’Eric Voegelin.
Le professeur de science politique et de sociologie, successivement aux universités
de Vienne, de Baton Rouge en Louisiane, et de Munich, influencé par les grands
débats constitutionnalistes et juridiques de son époque nés autour des écrits surtout de
581
Renée Bouveresse, Karl Popper ou le rationalisme critique, Librairie philosophique J. Vrin, Paris, 1978,
en particulier ch. VI, pp. 143-163.
Instauration de la religion positive 189
Max Weber, Carl Schmitt, George Jellinek et Hans Kelsen, Eric Voegelin (1901-
1985), construit son œuvre, d’abord la science politique, au-delà des systèmes
idéologiques qui ont traversé son époque.582 Cet objectif de retracer l’histoire
universelle des idées politiques sans s’être empêtré directement dans les débats
idéologiques des systèmes autoritaire du XXe siècle, trouve bien son affirmation dès sa
New Science of Politics, publié à Chicago en 1952.583 La Nouvelle Science du politique, ou
autrement intitulé Vérité et Représentation (les six Conférences Walgreen a prononcé à
Chicago en 1951) se met dans la perspective de réhabiliter la science politique dans sa
signification classiciste, par opposition à la prépondérance des théories positivistes, qui
selon Voegelin, ont été la cause primordiale « du déclin de la philosophie politique ».584
À la suite dudit ouvrage, Voegelin développe sa vision de l’Histoire occidentale et de
la Modernité tout au long des cinq volumes de Order and History (1956-1987), où
l’auteur se trouve à la quête de la reconstruction du « symbolisme politique » retracé
successivement depuis les civilisations mésopotamiennes jusqu’à l’époque moderne.
L’attentive analyse des rapports entre l’« ordre politique » et le « progrès de
l’homme », appuyée sur la démarche épistémologique de représentation d’un « certain
ordre de vérité » imposé graduellement à l’individu tout au long de son expérience
dans l’histoire, a fait conduire indubitablement le penseur à la recherche d’un « lien
ontologique », qui gît entre l’existence de l’homme et l’ordre de la société. S’opposant
ainsi à la construction de la « science politique » ancrée fondamentalement dans les
présupposés du positivisme et du matérialisme scientifique, Voegelin entame son
propre itinéraire philosophique vers la fondation « du nouveau politique » basée sur
des catégories métaphysiques et théologiques.585 Sa marche méthodologique
582
Pour plus de détails concernant la formation universitaire et les influences doctrinales des années 30
du XXe siècle, voir la traduction française de Die politischen Religionen (1938) de Jacob Schmutz aux
pages 7 à 22 de l’avant-propos du traducteur, in Eric Voegelin, Les religions politiques, Éditions du Cerf,
Paris, 1994.
583
Eric Voegelin, The New Science of Politics. An Introduction, The University of Chicago Press, Chicago –
London, 1952.
584
Eric Voegelin, La Nouvelle Science du politique, Éditions du Seuil, Paris, 2000, p. 8 de la préface par
Sylvie Courtine-Denamy.
585
Quant à l’usage de notre présente étude, nous avons pris surtout en considération le 5e volume de The
Collected Works of Eric Voegelin, vol. 5 : Modernity without restraint. The Political Religions, the New Science of
Politics, and Science, Politics, and Gnosticism, éd. et introd. par Manfred Henningsen, University of
Missouri Press, Columbia – London, 2000. Tandis que la question de l’ordre chez E. Voegelin nous a
fait revoir en particulier, l’article de Jacob Schmutz, « La philosophie de l’ordre d’Eric Voegelin », in
Revue philosophique de Louvain, 93 (1995), 3, pp. 255-284.
Instauration de la religion positive 190
586
« The order of history emerges from the history of order », in Eric Voegelin, Order and History, vol. I:
Israel and Revelation, Louisiana State University Press, Baton Rouge, 1956, p. IX de la Préface.
587
Jacob Schmutz, « La philosophie de l’ordre d’Eric Voegelin », p. 258.
588
Eric Voegelin, Order and History, vol. IV : The Ecumenic Age, Louisiana State University Press, Baton
Rouge, 1974, p. 315. Dans l’ouvrage consacré à la « théorie de l’histoire » et « du politique » (Anamnesis.
Zur Theorie der Geschichte und der Politik, R. Piper, Munich, 1966). Eric Voegelin étudie la conscience
moderne à partir des différenciations introduites par les deux événements théophaniques qui constituent
le fondement de toute pensée occidentale, à savoir, la noèse grecque et la révélation chrétienne. Cette
interprétation oscille autour de la prétention de détenir la « vérité absolue », c’est-à-dire, dans la
description d’une « tension » qui demeure dans la réalité politique entre la « noêsis » et la « conscience »
de la société elle-même. Autrement dit, l’ambition philosophique de Voegelin est de saisir, comme il le
souligne, la « tension entre philosophie et mythe ou philosophie et sophistique, ou entre philosophie et
théologie, enfin entre philosophie et idéologie dans la société contemporaine ». Eric Voegelin, La
Nouvelle Science du politique, p. 9.
589
Eric Voegelin, Order and History, vol. IV : The Ecumenic Age, p. 315.
590
Ibid.
Instauration de la religion positive 191
produire l’histoire dans le sens qui permette non seulement de rendre compte du
présent, mais surtout de le justifier comme nécessaire ».591
Selon Voegelin, ce type de « spéculations historiogénétiques » est propre aux
philosophes de l’histoire modernes, comme par exemple pour celles de Condorcet, de
Hegel ou de Marx. Leur interprétation personnalisée de l’« âge œcuménique », ne
forment aux yeux de Voegelin qu’un « symbolisme le plus inventé » afin de réécrire
pour leur part le cours de l’histoire humaine de manière aussi cohérente.592 Cette
vision « historiogénétique » des Modernes, ne prouve finalement pour Voegelin qu’une
« faiblesse humaine consistant à élever son propre présent en finalité de l’histoire ».593
En somme, la quête de l’auteur d’Order and History, se résume en établissement
d’un lien d’ontologie avec, d’une part, la conscience découvrante de l’homme et
l’ordre politico-religieux, et d’autre part, avec le développement constant de
l’histoire.594 En affirmant ainsi son opposition aux spéculations « historiogénétiques »,
qui reconstruisent l’histoire en déclarant la supériorité des « sociétés modernes » sur les
« sociétés classiques », la pensée critique de Voegelin s’oriente clairement contre la
pensée des modernes et avant tout contre ses présupposés gnostiques. C’est la vision
de l’histoire de Hegel, de Condorcet et de Comte, que l’auteur d’Order and History,
prend sous sa loupe analytique afin de dévoiler la nature gnostique de leur justification
de l’histoire. Chez ce premier, Voegelin trouve en particulier, comme le dirait
Schmutz, « cette velléité de justification totale du réel par la pensée », ayant son
apogée dans le « savoir absolu », comme une volonté de s’acquitter de la nature
tensionnelle de l’existence, l’expérience par laquelle Hegel tend vers l’explication du
591
Jacob Schmutz, « La philosophie de l’ordre d’Eric Voegelin », p. 258. Jacob Schmutz nous renvoie
également à un très intéressant débat autour de la problématique de la « historiogenèse » et la critique de
la civilisation occidentale, discussion engagée par Voegelin et reprise dans L’Histoire et ses interprétations.
Entretiens autour de Arnold Toynbee, s.dir. de Raymond Aron, Mouton & Co., Paris – La Haye, 1961,
surtout dans le chapitre : « Les perspectives d’avenir de la civilisation occidentale »), pp. 133-151. Entre
autres, Eric Voegelin se met à analyser, sur la base de la lecture de l’ouvrage d’A. Toynbee, Prospects of
Western Civilisation, les « devenirs » de la civilisation occidentale en y remarquant que « l’unité
d’observation n’est plus la civilisation, mais plutôt la religion, et le classement des civilisations paraît se
constituer selon leur contribution au développement de la religion universelle », et il en ajoute, qu’« à
cet égard, il est certain que la troisième génération civilisationnelle, singulièrement notre civilisation
occidentale, ne joue qu’un rôle médiocre ». Ibid., p. 133.
592
Jacob Schmutz, « La philosophie de l’ordre d’Eric Voegelin », p. 258.
593
Eric Voegelin, Order and History, vol. IV : The Ecumenic Age, p. 331. Voir également Jacob Schmutz,
« La philosophie de l’ordre d’Eric Voegelin », p. 258.
594
Ibid., pp. 258-259.
Instauration de la religion positive 192
595
Jacob Schmutz, « La philosophie de l’ordre d’Eric Voegelin », p. 276. Dans The Ecumenic Age,
Voegelin part du présupposé que la réalité de l’histoire, comme il l’appelle, « théophanique » se fait
éclipser par une « histoire « égophanique » qui est supposée culminer dans l’auto-réalisation
apocalyptique du penseur. C’est dans la « révolte égophanique » (The Egophanic Revolt), l’humanité se
retrouve contracter avec l’homme emprisonné en un soi et dans son ipséité, à savoir dans le principe du
Ich fichtéen de la conscience de soi présumé englober la totalité du réel. Voegelin observe que dans cette
« expérience de la tension existentielle à l’égard du fondement du divin, les deux pôles de la tension sont
symbolisés comme “Dieu” et “homme”, et l’entre-les-deux de l’existence est exprimé par des symboles
comme methexis, metalepsis, ou metaxy. Dans l’existence close du spéculateur aliéné, la structure du
Metaxy reste la même, mais le penseur doit maintenant, d’après la phrase de Nietzsche, étendre la grâce
à lui-même. Il doit développer un soi divisé, avec une partie jouant le rôle de l’“homme”, qui souffre sa
condition humaine, et l’autre partie qui joue le rôle de “Dieu” qui en amène le salut. Le Metaxy devient,
dans le langage de Hegel, un état de Zerrissenheit (déchirure), ou Entfremdung (aliénation) ; l’élaboration
de systèmes spéculatifs devient un acte salvatrice Versoehnung (réconciliation) ; et l’homme qui tient à ce
jeu, (ré)unit dans sa personne les deux natures, de Dieu et de l’homme, dans le sens de la définition de
Chalcédoine ; il est le nouveau Dieu-homme, le nouveau Messie. La structure de la réalité ne disparaît
pas, cependant, car quelqu’un l’engage dans la révolte libidineuse. Pendant que la structure reste
maintenue, la révolte qui en résulte, personnellement, elle tend vers la destruction de l’ordre existentiel,
et socialement, elle aboutit à l’anéantissement des masses […]. Certainement, cette comparaison jette
une lumière sur le phénomène, qu’on peut conventionnellement nommé l’“immanentisme” ». Eric
Voegelin, The Ecumenic Age, p. 255. Voir également Jacob Schmutz, « La philosophie de l’ordre d’Eric
Voegelin », pp. 276-277.
596
Jacob Schmutz, « La philosophie de l’ordre d’Eric Voegelin », p. 277.
597
Eric Voegelin, Die Krise. Zur Pathologie des modernen Geistes, éd. par Peter J. Opitz, Wilhelm Fink,
München, 2008, voir en particulier les pages 275 et 279.
Instauration de la religion positive 193
598
Eric Voegelin, La Nouvelle Science du politique, p. 181. Voegelin reprend dans son analyse des
fondements de la nature de la Modernité la conception de l’histoire de l’humanité proposée par le
mystique italien du XIIe siècle Joachime de Flore. Ce dernier avait décomposé le cours de l’histoire en
trois périodes, et chacune d’elles en ayant ainsi correspondu aux trois personnes de la Trinité : (1) l’âge
du Père, (2) l’âge du Fils, (3) l’âge du Saint-Esprit. Cette périodisation d’eschatologie trinitaire a crée,
d’après Voegelin, « l’ensemble des symboles qui préside à l’auto-interprétation de la société politique
moderne jusqu’à nos jours ». Ibid., p. 165.
599
Ibid. Quant à problématique de l’influence des phénomènes gnostiques à l’époque moderne, Voegelin
nous renvoie dans dudit ouvrage à la lecture de Hans Urs von Balthasar, Prometheus, Heilderberg, 1947,
à la page 6 en particulier. Cependant, aux questions apparentées à l’immanentisation joachimite voir
Hans Urs von Balthasar, La Théologie de l’histoire, Fayard, Paris, 1970.
600
Eric Voegelin, La Nouvelle Science du politique, p. 184. Dans Die Krise. Zur Pathologie des modernen
Geistes, l’auteur se demande pourquoi dans le passé, à savoir dans les temps du Moyen Âge, le
développement de la civilisation n’a pas pu être perçu, et en quoi finalement pouvait consister le génie
de Comte d’en donner autant d’importance pour le cours de la civilisation Moderne. Voegelin considère
que l’aperçu dans lequel Comte propose d’ailleurs une vision très personnalisé de l’évolution politique
du Moyen Âge jusqu’à l’époque lui contemporaine, et complétée par un douteux de l’histoire de la
science et parfait par un morceau de rêve, n’a pas été entièrement objectif. Aussi la justification et la
légitimité de l’évolution future, n’ont pas non plus été atteintes. Selon Voegelin il faut connaître d’abord
le passé afin d’avoir la « sécurité » de concevoir l’avenir. Et ce manque de « garantie » de la
connaissance objective du passé entrave en effet la véritable démarche historique de Comte, et en lui
pose de grands problèmes. Cependant, constate Voegelin, Comte avait réussit à trouver un lien crucial
entre l’avenir et le passé dans sa réflexion sur l’évolution de la communauté européenne au Moyen Âge
et la société industrielle de son temps. D’après Voegelin il est nécessaire d’étudier soigneusement le
raisonnement de Comte puisqu’il a y peu de pièces dans l’histoire des idées qui avait si admirablement
et de manière si intellectuelle laissé s’identifier avec la pensée apocalyptique. Ibid.
Instauration de la religion positive 194
601
Ibid., p. 185. Concernant l’idée de l’unité de l’humanité voir Condorcet, Esquisses d’un tableau
historique des progrès de l’esprit humain, Flammarion, Paris, 1998.
602
Ibid.
603
Friedrich Nietzsche, Pensées sur les préjugées moraux. Fragments posthumes (1879-1881), Aurore, § 79,
« Une proposition », trad. par J. Hervier, Gallimard, Paris, 1970, p. 68. Voir également Eric Voegelin,
La Nouvelle Science du politique, p. 187.
Instauration de la religion positive 195
604
Quant à la question de la « mort de Dieu » et ses origines théoriques à travers l’histoire voir Henri de
Lubac, Le drame de l’humanisme athée, en particulier le chapitre I, § III : Nietzsche et la « mort de Dieu »,
pp. 40-54.
605
Eric Voegelin, La Nouvelle Science du politique, p. 187.
606
Ibid., p. 188.
Instauration de la religion positive 196
607
Ibid., pp. 188-190.
608
Eric Voegelin, Die Krise. Zur Pathologie des modernen Geistes, § 3 : « Die Apokalypse des Menschen », p.
219.
609
Ibid., p. 220. Voir également P. Gruber, Auguste Comte. Fondateur du positivisme, p. 289.
Instauration de la religion positive 197
610
Eric Voegelin, Die Krise. Zur Pathologie des modernen Geistes, p. 220.
Instauration de la religion positive 198
616
Max Scheler, L’Homme et l’Histoire, p. 35.
617
Ibid., p. 37.
618
Ibid., p. 53.
619
Ibid. Voir à ce propos la thèse de Roger Repplinger, Auguste Comte und die Entstehung der Soziologie aus
dem Geist der Krise, Campus Verlag, Frankfurt – New York, 1999, en particulier le ch. II : « Comtes
Krisendiagnosen und die Dynamik ihrer Entwicklung / §2. Comtes Diagnose der Krise des Übergangs
und die Geschichtsphilosophie der Aufklärung », pp. 79-118. Concernant l’apport de Scheler quant à la
non-validité de la loi des trois états, voir également R. Repplinger, pp. 87-88.
620
Max Scheler, « Über die positivistische Geschichtsphilosophie des Wissens (Dreistadiengesetz) » in
Gesammelte Werke, Band 6, Francke Verlag, Bern – München, 1963, p. 30.
Instauration de la religion positive 200
621
Ibid.
622
Ibid.
623
Ibid. Scheler trouve dans ce contexte comtien de Entwicklungsstadium de la métaphysique par rapport
à la religion un parallèle avec une semblable tentative chez W. Dilthey (« Einleitung in die
Geisteswissenschaften », Leipzig, 1883.), d’après lequel le système métaphysique de penser peut être
envisagé comme une catégorie historique.
624
Ibid., p. 31.
Instauration de la religion positive 201
626
Ibid., p. 82.
627
Ibid., p. 83.
628
Ibid.
629
Ibid.
630
Ibid., 84.
Instauration de la religion positive 203
631
Ibid.
632
Ibid., p. 85.
Instauration de la religion positive 204
633
Auguste Comte, Système, t. II, p. 382.
Instauration de la religion positive 205
entièrement réalisée dans les choses ».634 Mais Meyerson semble oublier ici que Comte
a su se défendre contre de telles supputations appauvrissant sa théorie de la
connaissance. Il était le premier à reconnaître, à la suite de Leibniz, l’importance du
rôle de l’intellectus ipse, car comme le formule ce dernier : « nihil est in intellectu quod non
prius fuerit in sensu, nisi intellectus ipse ».635 Pourrait-on voir dans une telle inclination de
Comte envers son prédécesseur allemand, précisément l’amorce du « gnosticisme » qui
lui est attribué avec tant d’assurance par Eric Voegelin ? Comment, dans une telle
perspective, à la fois épistémologique et gnostique, fortement négative à l’égard de
Comte, le positiviste se défend-il ? N’avons-nous pas vu justement, à la lecture de son
œuvre, que le philosophe insistait sur le rôle actif de l’intellect dans la connaissance ?
La réponse nous serait peut-être fournie grâce la perspicacité de Christian Rutten, pour
qui la méconnaissance de ce rôle conduirait selon Comte à négliger l’« importance
vitale » d’envisager le phénomène humain dans sa totalité, à savoir tant dans ce qui
ressort de l’intellect que de la vie affective.636
De plus, nous avons bien constaté que c’est la biologie comtienne qui nous a
démontré justement qu’il y avait une interaction réciproque entre l’être et le milieu.
Puisqu’il nous est apparu clairement que séparer l’extérieur et l’intérieur ne ferait aux
yeux du positiviste que prolonger l’opposition entre les deux modes de pensée aussi
valables qu’incomplets que sont, selon sa formule, le « platonisme » et
l’« aristotélisme », autrement dit l’ « idéalisme » et le « sensualisme », la connaissance
constitue donc pour Comte, comme l’ajouterait Ch. Rutten à juste titre, « la relation
fondamentale entre l’organisme et le milieu, celui-ci affectant celui-là, qui réagit ».637
Et Comte dirait simultanément, « toutes nos spéculations quelconques sont donc à la
fois profondément affectées, aussi bien que tous les autres phénomènes de la vie, par la
constitution extérieure qui règle mode d’action, et par la constitution intérieure qui en
détermine le résultat personnel ».638 L’adage comtien « tout est relatif » pourrait-il
encore être soutenu ? Sans doute, l’auteur du Système avait reconnu le mérite de la
634
Émile Meyerson, Du cheminement de la pensée, t. II, Alcan, Paris, 1931, p. 650. Voir également
Christian Rutten, « L’intellectus ipse chez Auguste Comte », in Archiv für Geschichte der Philosophie, B. 47,
H. 1, 1965, pp. 39-40.
635
Citation d’après Emile Meyerson, Du cheminement de la pensée, t. II, Alcan, Paris, 1931, p. 574.
636
Voir Christian Rutten, « L’intellectus ipse chez Auguste Comte », p. 41.
637
Ibid., p. 42
638
Auguste Comte, Cours, t. VI, p. 726.
Instauration de la religion positive 206
639
Quant à la valorisation de la philosophie d’Aristote par Auguste Comte voir l’article de Laurent
Fédi, « Le prince des philosophes. Aristote vu par Auguste Comte et Pierre Laffitte », in Aristote au XIXe
siècle, éd. par Denis Thouard, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, 2004, pp. 209-
229.
640
Christian Rutten, « L’intellectus ipse chez Auguste Comte », p. 43
641
Voir Thomas S. Kuhn, La structure des Révolutions Scientifiques, Flammarion, Paris, 1970.
Instauration de la religion positive 207
Notre étude nous a dévoilé à plusieurs reprises que la spéculation auquel l’homme
de Comte s’est livré le ramenait constamment aux prépondérances des résultats
scientifiques de l’observation avant un quelconque jugement moral venant de la part
de l’individu. Cela dit que la théorie de la connaissance menait toujours à la
découverte des phénomènes naturels et a fortiori à l’exclusion de toute connaissance
subjective puisque cette dernière devait, d’après Comte, passer par la procédure de
l’objectivation. Sans doute, une telle action manquait le principe néopositiviste de la
falsification ! Mais, l’imperfection du sujet connaissant et de l’objet connaissable, ne
garantissait au positiviste aucune mesure parfaite pour saisir idéalement la réalité
historique qui la rendait en même temps caduque. D’où la volonté de trouve une loi
générale qui saurait englober l’évolution de l’humanité de façon irréfutable.
Cependant, le prétendu avancement en trois phases successives, principal élément
d’explication de la nature humaine au cours de l’histoire, a valu à Comte une forte
intervention de la part des ses adversaires, qui ont rapporté définitivement la
construction de cette loi générale à une simple erreur d’un relativisme historique
imprégné tout à la fois d’un caractère moral. Kolakowski n’avait sans doute pas tort de
voir en la loi des trois états une utopie systémique, voire un mythe de projection du
passé, visant à la consolidation des fondements infaillibles du présent et surtout de
l’avenir inextricable de l’espèce humaine. Si le reproche de Kolakowski s’arrêtait
seulement à accuser la théorie positive de Comte de succomber au relativisme
historique, son interrogation finale sur l’existence d’une frontière entre la science et la
philosophie, encore bien invisible chez le fondateur du positivisme, n’aurait
probablement pas été préméditée, n’eût été l’arrière-plan moral qui s’est certainement
révélé aux penseurs actuels au cours du déroulement de l’histoire de la pensée du XXe
siècle.
Si il y bien un problème avec la philosophie de Comte, c’est avant tout celui de la
conscience de soi. Max Scheler, à qui revient l’objection de la réfutation de la
métaphysique dans tout le système de Comte, ne voulait pas non plus admettre que le
salut pourrait se réaliser par le biais du corps social et dans l’Humanité, où peut-être la
connaissance de l’être, la contemplation et enfin la religion atteindraient leur
accomplissement au stade de l’état positif comme le plus parfait épanouissement des
individus. La querelle d’anthropologie à laquelle s’est prêté si vigoureusement la
Instauration de la religion positive 208
Kotarbinski), en Russie (Piotr Lavrov, Dimitri Pissarev), ou bien même aux États-
Unis (Lester Frank Ward), sans oublier au Brésil (surtout pour la fondation de l’État).
Après tout cela, nous pouvons sans doute constater, mise à part la discipline
qu’imposait en soi la lecture de Comte, comme l’avait noté, entre autres, Raymond
Aron dans ses Mémoires, que la « postérité positiviste », même si elle a souvent été
opposée à la pure doctrine de Comte, a su malgré tout demeurer d’actualité jusqu’à
nos jours, et cela à travers certaines théories physiques et systèmes logiques dans
lesquelles la présence de l’esprit positif préserva son statut scientifique. Même si la plus
grave erreur du positivisme comtien a donc été d’envisager un développement de
faible durée – du terme du Moyen Âge à la fin des Lumières, dont le système de la
philosophie positive représente la phase finale – et géographiquement strictement
limité à l’ouest de l’Europe, tirant ainsi par une extrapolation abusive les lois qui
étaient censées régir l’évolution humaine dans sa totalité, le patrimoine intellectuel
d’Auguste Comte et avant tout son immense savoir universel, transmis au travers de
ses écrits, devrait sans conteste susciter toujours un grand intérêt d’études.
***
Instauration de la religion positive 211
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