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Memoire de Maitrise

Le document traite de la voie de fait en droit administratif sénégalais, en explorant son identification, ses conditions et caractéristiques. Il souligne l'importance de la responsabilité de l'administration face aux dommages causés aux citoyens et la nécessité d'agir dans le cadre légal. La jurisprudence sénégalaise a intégré la notion de voie de fait, la définissant comme une action administrative manifestement illégale portant atteinte aux libertés fondamentales ou à la propriété privée.

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Memoire de Maitrise

Le document traite de la voie de fait en droit administratif sénégalais, en explorant son identification, ses conditions et caractéristiques. Il souligne l'importance de la responsabilité de l'administration face aux dommages causés aux citoyens et la nécessité d'agir dans le cadre légal. La jurisprudence sénégalaise a intégré la notion de voie de fait, la définissant comme une action administrative manifestement illégale portant atteinte aux libertés fondamentales ou à la propriété privée.

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La voie de fait en droit administratif sénégalais

REMERCIEMENTS
TOUT D’ABORD, JE RENDS GRACE A DIEU, LE TOUT PUISSANT, LE
MISERICORDIEUX.

Je tiens à remercier le Professeur M. M. AIDARA d’avoir bien voulu accepter d’être mon
encadreur.

Je témoigne aussi toute ma gratitude au Professeur BABACAR KANTE qui, de par ses
conseils et explications, m’a éclairé la voie.

Je remercie également tous ceux qui, de près ou de loin, ont participé à la réussite de ce projet
de recherche. Je veux spécialement citer mes amis et frères SOULEYE FAYE et MALICK
DIA dont l’aide m’a été précieuse dans le cadre de ce travail.

Le chemin était pavé d’embuches mais, avec votre soutien, j’ai pu les surmonter.
MERCI ENCORE !!!!!

1
La voie de fait en droit administratif sénégalais

DEDICACES
JE DEDIE CE MODESTE TRAVAIL :

-A toute ma famille (sans votre soutien moral et matériel je n’y arriverais pas---Oon
njaraama bandam en!!!)

-A mes amis : ABDOU KA (petit model), ELHADJ KA, ALIOU KA, OUSMANE BA, ISSA
BA, GUELADIO BA, MAHAM BA, VIEUX KA, SAMBA DEMBA KA, AMADOU SOW,
HAMET KA, ALIOU BA, ISSAGA SY, SIDY, MOUHAMED ALY BA, MOUSSA
BOCOUM, MAIRAME KA, OUSSEYNOU FAYE, AWA KA, ABSATOU TOURE,
MARIAMA CISSE, MOUSSA DEH (doyen), TAMSIR NDIAYE, MOUHAMADOU
COBAR, ALASSANE BEYE, SALIF SANE, MALICK KA, ALIOUNE MBODJ, MALAL
SOW, OUSMANE NDOYE, MAME DIARRA FAYE (ma jumelle), YACINE BIRAM
DIOP, SAWDIATOU DIOP, NGOR NDOUR, PAPE MALICK SECK, DIODIO LAYE
DIOP, ARDO, SERIGNE BOUSSO, AMADOU NGOM, ARTHUR DIATTA, PAPIS
DIAW, ADOUM GUELEMINE DELWA, ISSA FALL, NIGGER MOR, PAPE BIRAME
NICOLAS NDIAYE, MASS THIOBANE, BARA THIAM, MAKANY MBATHIE, BALLA
KANE, BOUBACAR BA.

-A l’ensemble de mes camarades de classe

-A l’ensemble des résidents du BLOC C du Village K (spécialement WA ROUKHOU)

2
La voie de fait en droit administratif sénégalais

TABLE DES ABREVIATIONS


AJDA Actualité Juridique de Droit Administratif

Ann. Afr. Annales Africaines

Ass. Assemblée

CA Cour d’Appel

CC Conseil Constitutionnel

CE Conseil d’Etat

Chron. Chronique

CREDILA Centre de recherche et études du droit des institutions et de la

Législation africaine

CS Cour Suprême

EDJA Editions Juridiques Africaines

Ed. Edition

E.J.A Encyclopédie Juridique de l’Afrique

GAJA Grands Arrêts de la Jurisprudence Administrative

JCP Jurisclasseur Périodique

LGDJ Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence

PUF Presses Universitaires de France

Op.cit. Opus citatum (ouvrage cité)

RBSJA Revue Béninoise de Sciences Juridiques et Administrative

RDP Revue de Droit Public

REMALD Revue Marocaine d’Administration Locale et du Développement

RFDA Revue Française de Droit Administratif

RDLF Revue de Droits et Libertés Fondamentaux

RIPAS Revue des Institutions Politiques et Administratives du Sénégal

3
La voie de fait en droit administratif sénégalais

RJAS Revue Juridique et Administrative du Sénégal

RMD Revue Marocaine de Droit

TC Tribunal des conflits

TPI Tribunal de première instance

TR Tribunal régional

Sect. Section

4
La voie de fait en droit administratif sénégalais

SOMMAIRE

REMERCIEMENTS .................................................................................................................. 1

DEDICACES ............................................................................................................................. 2

TABLEAU DES ABREVIATIONS .......................................................................................... 3

SOMMAIRE .............................................................................................................................. 5

INTRODUCTION ...................................................................................................................... 7

PREMIERE PARTIE : L’IDENTIFICATION DE LA VOIE DE FAIT ................................. 15

CHAPITRE1 : LES CONDITIONS DE LA VOIE DE FAIT ................................................................ 17


CHAPITRE2 : LES CARACTERISTIQUES DE LA VOIE DE FAIT .................................................... 31

DEUXIEME PARTIE : LE DROIT APPLICABLE A LA VOIE DE FAIT


.................................................................................................................................................. 44

CHAPITRE 1 : LA NATURE DU DROIT APPLICABLE A LA VOIE DE FAIT ..................................... 46


CHAPITRE 2 : LA PORTEE DE LA SOLUTION SENEGALAISE ...................................................... 60

CONCLUSION ........................................................................................................................ 74

BIBLIOGRAPHIE ................................................................................................................... 77

5
La voie de fait en droit administratif sénégalais

« Et par le pouvoir d’un mot,

Je recommence ma vie,

Je suis né pour te connaître,

Pour te nommer,

Liberté ».

Paul Eluard

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La voie de fait en droit administratif sénégalais

Introduction

7
La voie de fait en droit administratif sénégalais

L’administration occupe une place centrale au sein de la société. Elle a en charge


l’intérêt général et, de ce fait, dispose de moyens exorbitants dans le cadre de son action.
Toutefois, la mise en œuvre des prérogatives dont dispose l’appareil administratif pour la
satisfaction de l’intérêt général pose la question, d’abord, du seuil à ne pas franchir pour
l’action administrative, mais aussi, de la responsabilité de l’administration pour les dommages
qu’auraient à subir les administrés du fait de l’activité juridique et matérielle de celle-ci.
D’une part, l’administration doit agir conformément au principe de légalité. Elle est tenue
d’inscrire strictement son action dans le cadre juridique fixé par la loi ou le règlement.
D’autre part, elle doit répondre devant le juge des actes qu’elle aura posé dans le cadre de son
action. En effet, longtemps considérée comme irresponsable pour les actes qu’elle prend car
étant le bras séculier de l’Etat, l’administration n’échappe plus à cette obligation de réparation
des dommages qu’elle cause aux particuliers dans son action. La célèbre formule de
LAFFERIERE selon laquelle « le roi ne peut mal faire » est devenue obsolète. Ainsi, sur le
fondement de l’égalité des citoyens devant les charges publiques, la responsabilité de la
puissance est consacrée dans pratiquement tous les systèmes juridiques contemporains. Au
Sénégal, la jurisprudence administrative, dans l’arrêt Seybatou Ndiour1, a admis ce principe
d’égalité des citoyens devant les charges publiques comme le fondement de la responsabilité
publique c’est-à-dire l’idée explicative de cette responsabilité rompant ainsi avec la
conception selon laquelle le fondement de la responsabilité de l’administration devait être
recherché au niveau de la faute ou du risque qui constituent des conditions d’engagement de
celle-ci. En tout état de cause, aussi bien en France qu’au Sénégal, il est admis que la
responsabilité de la puissance publique doit obéir à des règles autonomes par rapport aux
règles qui gouvernent la responsabilité des particuliers. C’est ainsi qu’au sens de l’arrêt
Blanco 2 , « la responsabilité, qui peut incomber à l'État pour les dommages causés aux
particuliers par le fait des personnes qu'il emploie dans le service public, ne peut être régie
par les principes qui sont établis dans le code civil, pour les rapports de particulier à
particulier ; que cette responsabilité n'est ni générale, ni absolue ; qu'elle a ses règles
spéciales qui varient suivant les besoins du service et la nécessité de concilier les droits de
l'Etat avec les droits privés ». Au Sénégal, l’autonomie de la responsabilité administrative est
affirmée par le Code des Obligations de l’Administration et par la jurisprudence dans le cadre

1
CS, 02 Décembre 1979, Seybatou Ndiour, Annales africaines, 1989-1991, p.168, note D. Sy : à propos d’une
détention provisoire suivie d’une décision de relaxe.
2
TC, 08 Février 1873, Blanco, GAJA 2009, p.1 : à propos d’une enfant renversée et blessée par un wagonnet
d’une manufacture de tabac gérée en régie par l’Etat.

8
La voie de fait en droit administratif sénégalais

de l’arrêt Cheikh Mohamed Fadel Kane et autres1. Cependant, en France, le juge administratif
a imaginé une théorie assez originale qui tempère cette règle de l’autonomie de la
responsabilité publique et, partant, déroge au principe de séparation des autorités
administratives et judiciaires posé par la loi des 16-24 Août 17902 et rappelé par le Décret 16
Fructidor An III3 devant l’indocilité manifeste des juges. Il s’agit de la théorie de la voie de
fait qui a été évoquée pour la première fois avec l’arrêt Duc d’Aumale4. Dans cet arrêt, le
commissaire du gouvernement Léon AUCOC affirmait que lorsque l’autorité publique, « sous
le couvert, sous prétexte de ses pouvoirs, fait un acte qui en excède manifestement les limites
et qui porte atteinte à la propriété et à la liberté des citoyens, cet acte n’est plus qu’une voie
de fait ». En effet, l’idée qui sous-tend cette théorie est que les pouvoirs de l’administration
n’étant pas des fins en soi, mais au service de l’intérêt général, doivent être exercés dans le
respect absolu du dispositif légal qui régit l’action administrative. Autrement, l’administration
n’est pas légitimée à outrepasser la sphère de compétence dans le cadre de laquelle elle exerce
sa mission. Ainsi, si elle se risque à agir au-delà de ses attributions, elle doit être déchue de
ses privilèges et, partant, sanctionnée comme un simple particulier. L’administration ne
dispose de pouvoirs exorbitants que parce qu’elle est dépositaire de la mission de satisfaire
l’intérêt général. Dans cette perspective, si elle en abuse en agissant manifestement en dehors
du cadre légal qui régit et encadre son action, l’application des règles de la responsabilité
publique ne trouve plus sa raison d’être en ce sens qu’elle n’a pas agi en tant
qu’administration ; mais son action s’apparente plutôt à une action arbitraire. En d’autres
termes, en matière de voie de fait, l’action de l’administration se trouve dénaturée et, de ce
fait, les règles qui régissent la responsabilité publique ne sont pas applicables car l’action a
perdu son caractère administratif. Par ailleurs, sur le fondement de l’article 66 de la
constitution française, l’autorité judiciaire est la gardienne de la liberté individuelle. Donc,
elle est censée avoir plénitude de compétence dans le domaine de l’exercice de cette liberté.

1
CA de Dakar, 09 Avril 1989, Cheikh Mohamed Fadel Kane et autres, Ann. Afr., 1989-1991, p.200 : à propos
d’une intervention brutale des services de police en l’absence d’une difficulté particulière dans l’exécution de la
mission en cause
2
Article 13 de la loi 16-24 Aout 1790 : « Les fonctions judiciaires sont distinctes et demeureront toujours
séparées des fonctions administratives. Les juges ne pourront, à peine de forfaiture, troubler de quelque manière
que ce soit les opérations des corps administratives, ni citer devant eux les administrateurs pour raisons de leurs
fonctions ».
3
Décret 16 Fructidor An III, Article unique : « Défenses itératives sont faites aux tribunaux de connaitre des
actes d’administration de quelque espèce qu’ils soient, aux peines de droit ».
4
TC, 09 Mai 1867, Duc d’Aumale et Michel Levy, Sirey, 1867 2èmepartie, p.124

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La voie de fait en droit administratif sénégalais

De plus, le juge constitutionnel français a récemment vu dans le principe du juge judiciaire


gardien du droit de propriété un principe fondamental reconnu par les lois de la République1.
Cette théorie a été reprise par le juge sénégalais après les indépendances malgré l’adoption du
système d’unité de juridiction au rebours de la logique française de dualisme juridictionnel.
Ainsi, ayant eu une histoire particulière en France autour du principe de séparation des
autorités administratives et judiciaires, la voie de fait ne saurait avoir les mêmes fondements
au Sénégal. En effet, du fait de l’unité de juridiction, le principe du juge judicaire gardien de
la liberté individuelle et du droit de propriété n’était pas opérant dans le contexte sénégalais.
De même, la thèse de la dénaturation de l’action administrative comme fondement de la voie
de fait qui s’apparente dans le contexte français à un contournement du principe de séparation
des autorités administratives et judiciaires parait non pertinente dans le cadre sénégalais. Dès
lors, le seul fondement qui pouvait être trouvé à la voie de fait en droit sénégalais était une
volonté d’aggraver la sanction de l’action administrative qui entraverait de manière drastique
l’exercice par les administrés des droits et libertés les plus fondamentaux. Tout compte fait, il
convient de dire que la voie de fait est devenue une réalité juridique du système juridictionnel
sénégalais. Le juge sénégalais a entendu consacrer cette notion juridique indépendamment des
constructions théoriques dont elle fait l’objet dans d’autres pays notamment en France en en
donnant une définition plus ou moins satisfaisante. En effet, au sens de l’arrêt Abdoulaye
Wade 2 , la voie de fait renvoie à une action matérielle de l’administration manifestement
illégale portant atteinte à une liberté fondamentale ou à une propriété privée. Cette définition
appelle quelques précisions. D’abord, il est nécessaire que l’acte à l’origine de la voie de fait
réponde à la qualification d’acte matériel. Ensuite, il doit être d’une illégalité tellement
extrême qu’il soit réputé n’avoir plus le caractère d’acte administratif. Enfin, il faut
nécessairement que soit mis en cause une liberté fondamentale ou une propriété privée. Dans
cette logique, prenant en considération les critères dégagés par la jurisprudence pour définir la
voie de fait, la doctrine a tenté de conceptualiser cette notion. Certes, les définitions
doctrinales foisonnent en la matière, mais il reste que la qualité de concept est discutable pour
la voie de fait. Un concept renvoie à une « représentation intellectuelle permettant de viser le
réel suivant des déterminations abstraites et générales et non dans sa singularité »3. Dans

1
CC, DC, 25 juillet 1989, Loi portant dispositions diverses en matière d’urbanisme et d’agglomérations
nouvelles, RJC 1989, p.355
2
CS, 29 Janvier 1986, Abdoulaye Wade (inédit)
3
Dictionnaire de philosophie, Amand colin 3èmeedition, 2007

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La voie de fait en droit administratif sénégalais

cette perspective, Il est possible de s’accorder avec Claude Leclercq 1 et dire que voie de fait
est plus une notion fonctionnelle que conceptuelle. En d’autres termes, elle se définit plus par
la fonction qu’elle remplit au sein du système juridique que par une hypothétique cohérence
conceptuelle. Après avoir analysé ce qu’est la voie de fait, il reste maintenant à déterminer ce
qu’elle n’est pas.

Tout d’abord, il convient de distinguer la voie de fait en droit administratif de la voie


de fait telle qu’elle est connue en droit privé notamment en droit pénal. En effet, en droit
pénal, la voie de fait évoque l’idée de violence, coups et blessures portés à un individu. Elle
constitue une infraction pénale au sens de l’article 294 du Code pénal sénégalais. Au-delà de
toutes ces considérations, il apparait, aussi bien en droit pénal qu’en droit administratif, que la
notion de voie de fait reflète l’idée de violence et d’arbitraire. Pour Michel Debary, « le choix
de cette expression imagée, qui date du XIXème siècle, pour qualifier un comportement où
l’administration se situe complètement en dehors du droit, reflète la volonté de ses
utilisateurs de mettre en relief l’idée que l’administration recourt délibérément à des moyens
extra-juridiques, elle est dans la situation de quelqu’un qui s’adonne à des actes de
violence »2.

Ensuite, en droit administratif, une assimilation quelque peu abusive3 est faite entre
voie de fait et faute personnelle. Une voie de fait ne constitue pas nécessairement une faute
personnelle, notamment lorsque son auteur a commis une erreur juridique, certes grave, mais
de bonne foi, ou en poursuivant ce qu’il pensait être un intérêt public. Toutefois, il ne faudrait
pas non plus assimiler la voie de fait à une faute de service. En effet, pour reprendre les
propos de Michel Rousset et Mohammed Amine Benabdallah, « l’assimilation de la voie de
fait à la faute de service peut avoir pour conséquence de banaliser en quelque sorte la voie de
fait et d’effacer l’extrême gravité des actes dont l’auteur s’est rendu coupable, gravité qui
exige qu’on réserve à l’indemnisation de ses conséquences un traitement spécial »4.

Du reste, La voie de fait coexiste avec des notions voisines telles que l’emprise
irrégulière et l’inexistence juridique. L’emprise irrégulière est une construction

1
Claude Leclercq, « Le déclin de la voie de fait », RDP 1963, p.657
2
Michel Debary, La voie de fait en droit administratif français, Paris, LGDJ, 1960, p.04
3
Alain Bockel, « La responsabilité publique », E. J. A., Tome IX, p.397
4
M. Rousset et M. A. Benabdallah, « Peut-on assimiler une voie de fait à une faute de service ? », REMALD,
n°94, Septembre-Octobre 2010

11
La voie de fait en droit administratif sénégalais

jurisprudentielle qui renvoie à la dépossession temporaire ou définitive, partielle ou totale,


d’une propriété immobilière privée, effectuée par une personne publique ou un entrepreneur
de travaux publics. Ainsi, la voie de fait est plus large que l’emprise irrégulière en ce sens
qu’elle couvre les violations portées à une propriété privée mobilière mais aussi celles faites à
une liberté fondamentale. De plus, seuls les actes manifestement illégaux sont susceptibles de
constituer une voie de fait alors qu’une simple illégalité suffit pour caractériser l’emprise.
L’inexistence, pour sa part, est une création de la doctrine 1 reprise par la jurisprudence.
L’inexistence juridique frappe les actes de l’administration d’une illégalité tellement grave
qu’ils puissent être considérés comme ne se rattachant à aucun pouvoir de l’administration 2 ;
ce qui la rapproche de la voie de fait. Toutefois, ces deux notions ne se recouvrent pas
exactement. Un acte inexistant n’est pas toujours constitutif de voie de fait même si l’acte
juridique à l’origine d’une voie de fait peut être déclaré nul et non avenu devant le juge de la
légalité. Pour reprendre les propos de Maurice Hauriou, la voie de fait a pour effet de rendre
un acte « inexistant au point de vue administratif, ne lui laissant que la valeur qu’il peut
avoir, soit au point de vue civil, soit au point de vue pénal »3.

Dans cette logique, la présente étude revêt des intérêts certains. La pertinence de
l’étude de la voie de fait en droit administratif sénégalais peut être appréciée aussi bien au
niveau théorique qu’au plan pratique.

D’abord, du point de vue théorique, l’analyse de la voie de fait permet de cerner le


débat sur la pertinence du maintien de celle-ci en tant que théorie juridique. En effet, pour
certains auteurs comme le Professeur Babacar Kanté 4 , il ne s’agit pas de rompre avec la
théorie de la voie de fait mais de l’adapter au contexte juridictionnel sénégalais. Pour d’autres,
elle ne se justifie pas dans le contexte sénégalais, partant, elle doit reléguée à la place d’un
simple souvenir. En des termes assez péremptoires, Olivier Le Bot soutient que « la voie de
fait administrative ne repose sur aucune justification juridique, et en droit strict, ne devrait

1
Jean Marie Auby, La théorie de l’inexistence des actes administratifs, thèse, Paris, Pédone, 1951
2
CE, 31 Mai 1957, Rosan Girard, Lebon 1957, p.335 : à propos de l’annulation d’élections municipales par un
Préfet
3
Maurice Hauriou, Précis de droit administratif et de droit public, 12ème éd., 1933, Dalloz, p.25
4
Babacar Kanté, Unité de juridiction et droit administratif : l’exemple du Sénégal, Thèse, Orléans, 1983,
pp.220-228

12
La voie de fait en droit administratif sénégalais

donc pas exister »1. Pour lui, en matière de voie de fait, les considérations pratiques à savoir
la garantie des libertés ont toujours eu plus de force que les données juridiques c’est-à-dire le
respect des compétences juridictionnelles. De même, le commissaire du gouvernement
Fournier dans ses conclusions sur l’arrêt Voskresensky2 n’invite-t-il pas à se débarrasser de
cette construction juridique si controversée. Toutefois, le juge n’est pas encore déterminé à
sonner le glas de cette ancestrale théorie même si elle continue à semer le trouble dans la
répartition des compétences, en France notamment, entre les juridictions administratives et
judiciaires.

Au plan pratique, cette étude amène à s’interroger sur le régime juridique de la voie de
fait en tant que pratique de l’administration. Il s’agira d’appréhender, tout au long de cette
étude, la nature du contentieux de la voie de fait et de s’interroger sur les pouvoirs du juge en
cette matière. En effet, née dans un contexte de dualité de juridictions et dans des conditions
assez particulières, la théorie de la voie de fait soulève un ensemble de questions quant à son
application dans le contexte sénégalais caractérisé par une unité de juridiction à dualité du
contentieux et irrigué de plein fouet par des réalités locales quelque peu particulières.

Ainsi, pour mieux cerner le présent sujet, il apparait opportun de se poser la question
de savoir quel sort le droit sénégalais réserve-t-il à la voie de fait ? Autrement, comment le
juge sénégalais traite-t-il la voie de fait du point de vue de son identification et par rapport à
son régime juridique ? Répondre à cette question pose énormément de difficultés. Tout
d’abord, l’état de la jurisprudence sénégalaise n’est pas de nature à faciliter l’étude de la voie
de fait. En effet, du point de vue quantitatif, les décisions rendues à propos de la voie de fait
sont relativement faibles. Du point de vue qualitatif, il est à noter un manque de cohérence et
de clarté dans la rédaction des arrêts. De plus, tout autant que la jurisprudence, la doctrine
sénégalaise sur la voie de fait reste très marginale. Toutefois, il est possible d’aborder cette
question par rapport à deux points essentiels.

D’une part, il convient d’analyser et d’apprécier les éléments de définition dégagés par
le juge sénégalais pour identifier la voie de fait. Autrement, à travers les quelques arrêts
rendus sur la question, il échoit de définir les contours de la notion de voie de fait afin de

1
Olivier Le Bot, « maintenir la voie de fait ou la supprimer ? Considérations juridiques et d’opportunité »,
RDLF, Novembre 2012
2
CE, Sect., 09 Juillet 1965, Sieur Voskresensky, AJDA 1965, p.607

13
La voie de fait en droit administratif sénégalais

mieux cerner cette notion si complexe. La voie de fait se définit généralement par référence à
des critères matériel et formel. Du point de vue formel, elle renvoie à un acte de
l’administration grossièrement illégal. Matériellement, la voie de fait consiste en une violation
du droit de propriété ou d’une liberté fondamentale.

D’autre part, il s’agira de se pencher sur le régime juridique applicable à la voie de fait
en droit sénégalais. En effet, la nature du droit applicable pose problème. Même si, au regard
de la jurisprudence, il est possible de dire que le juge sénégalais semble rattacher la voie de
fait à la matière administrative, il reste que l’interrogation subsiste en ce domaine. Par
ailleurs, la question du droit applicable à la voie de fait est loin d’être neutre. Elle amène à se
pencher sur la pertinence et même l’avenir de la théorie de la voie de fait dans le contexte
sénégalais.

Dans cette dynamique, il parait intéressant de se pencher, dans une première partie, sur
l’identification de la voie de fait (Première partie) et, dans une deuxième partie, sur le droit
applicable à la voie de fait (Deuxième partie).

14
La voie de fait en droit administratif sénégalais

PREMIERE PARTIE

L’identification de la
voie de fait

15
La voie de fait en droit administratif sénégalais

La voie de fait se définit comme une action matérielle de l’administration


manifestement illégale portant gravement atteinte au droit de propriété ou à une liberté
fondamentale. A partir de cette définition, il apparait qu’une action de l’administration n’est
qualifiable de voie de fait que si certaines conditions sont réunies. D’abord, il est nécessaire
qu’il y ait une opération matérielle. Ensuite, l’acte constitutif de voie de fait doit être
manifestement illégal. Enfin, il faut qu’il ait une atteinte grave au droit de propriété ou à une
liberté fondamentale. Ainsi définie, la voie de fait revêt un ensemble de caractéristiques. Elle
est d’origine jurisprudentielle, ce qui la rend quelque peu élastique. Du reste, elle se
caractérise par une certaine imprécision du point de vue de son contenu. Dans cette logique, il
convient d’envisager, d’abord, les conditions de la voie de fait (Chap. 1) avant de se pencher
sur ses caractéristiques (Chap. 2).

16
La voie de fait en droit administratif sénégalais

Chapitre1 : Les conditions de la voie de fait


Pour que l’action de l’administration puisse être censurée pour voie de fait, deux
conditions doivent être réunies. D’abord, il est nécessaire que soit mis en cause un acte
matériel de l’administration manifestement illégal (Section 1). Ensuite, il faut que soit établie
une atteinte grave au droit de propriété ou à une liberté fondamentale (Section 2).

Section1 : Un acte matériel de l’administration


manifestement illégal
L’administration en action est tenue de respecter le principe de légalité. Ainsi, elle
commet une voie de fait dans tous les cas où, par un acte matériel (§ 1), elle viole
manifestement la légalité (§ 2).

§1: Un acte matériel de l’administration


A l’origine de la voie de fait, il y’a nécessairement un acte imputable à
l’administration (A). Cependant, en principe, elle n’est invocable qu’à propos d’un acte
matériellement exécuté (B).

A- Un acte imputable à l’administration

La voie de fait, définie au sens trivial du terme, renvoie à l’idée d’une action de
l’administration, en dehors du droit. L’acte constitutif de voie de fait doit ainsi nécessairement
être imputable à l’administration. Elle ne peut donc être invoquée à propos des actes
législatifs ou juridictionnels qui ne sauraient être imputables à l’administration active.
Toutefois, les actes pris par le parlement ou par l’autorité judiciaire dans l’organisation de
leur service peuvent donner lieu à une action en responsabilité pour voie de fait dans la
mesure où ces actes sont réputés être des actes pris par une administration gérant son service
malgré le statut de leur auteur. Dans une autre logique, les actes de gouvernement, bien qu’ils
puissent être imputables à l’administration, bénéficient d’une immunité juridictionnelle et, de
ce fait, la victime d’une voie de fait trouvant son origine dans de tels actes ne peut se
prévaloir d’une quelconque réparation du préjudice subi. Par acte de gouvernement, il
convient d’entendre tout acte pris par l’exécutif dans ses rapports avec le Parlement, d’une
part, et, d’autre part, ceux qui sont relatifs aux relations extérieures. Ainsi, pour la plupart du
temps, le juge administratif français assimile les actes de gouvernement à des actes motivés

17
La voie de fait en droit administratif sénégalais

par des « considérations purement politiques1 ». C’est pourquoi, le juge français a toujours
rejeté les demandes tendant à annuler un acte de gouvernement ou à engager la responsabilité
de la puissance publique sur la base de celui-ci même dans l’hypothèse d’une voie de fait.
C’est ce qui ressort de la jurisprudence Duc d’Aumale et Michel Levy 2 . Il s’agissait en
l’espèce de la saisie d’un ouvrage du Duc d’Aumale et le refus de restituer les exemplaires
saisis. Le juge a considéré ces actes comme des « actes politiques qui ne sont pas de nature à
être déférés pour excès de pouvoir devant le Conseil d’Etat par voie contentieuse ». Il est
possible également de citer, l’affaire Radiodiffusion française rendue par le Tribunal des
conflits à propos du brouillage par le gouvernement français des émissions de Radio-Andorre.
Les premiers juges, en l’occurrence le juge des référés et, en appel, la chambre des référés de
la Cour d’Appel de Paris, avaient décidé qu’une telle action constituait une voie de fait. Le
Tribunal des conflits jugea, au contraire, que l’acte reproché au Gouvernement français était
relatif aux relations extérieures et, à ce titre, constituait un acte de gouvernement, dont aucune
juridiction administrative ou judiciaire n’était compétente pour connaitre3. Dans ce registre, le
juge sénégalais, pour sa part, a décidé, dans l’affaire Papa Diouf4, qu’un dommage causé par
un acte de gouvernement ne donnait pas droit à réparation. En l’espèce, le requérant attaque
l’Etat du Sénégal en réparation pour le fait de l’avoir fait quitté son poste fixe à l’ONU sans
lui offrir en retour l’emploi promis. Le juge estime que la position du requérant est dépourvue
de conséquences juridiques en ce sens que « l’acte attaqué est pris dans le cadre des relations
internationales ».

En outre, une illégalité d’un acte administratif qui, en temps normal, peut être constitutive
de voie de fait est ravalée au rang d’une simple illégalité dans certaines circonstances par le
jeu de la théorie des circonstances exceptionnelles. C’est le sens de l’arrêt Dame de la
Murette5 rendu à propos de l’arrestation et de l’internement administratif de la requérante en
circonstance de troubles graves à l’ordre public. De plus, l’urgence peut justifier qu’une
illégalité grave constitutive, en temps normal, d’une voie de fait soit sanctionnée en tant que
simple illégalité. C’est ainsi que, dans l’affaire Office publicitaire de France6, le juge des
conflits estima que la menace qui pouvait résulter pour l’ordre public de l’affichage de
1
CE, 18 Février 1875, Prince Napoléon, Dalloz 1875, p.18
2
TC, 09 Mai 1867, Duc d’Aumale et Michel Levy, Sirey, 1867, 2èmepartie, p.124
3
TC, 02 Février 1960, Radiodiffusion française, GAJA, 3ème éd., 1962, p.323
4
TR de Dakar, 26 Janvier 1986, Papa Diouf (non publié)
5
CE, 27 Mars 1952, Dame de la murette, Dalloz 1954, p.291, note Einsenmann
6
TC, 19 Mai 1954, Office publicitaire de France, JCP 1954, Tome II, p.8382, note Rivero

18
La voie de fait en droit administratif sénégalais

certains placards politiques était d’une gravité suffisante pour que l’autorité de police ait pu,
sans commettre de voie de fait, ordonner leur lacération par voie d’exécution d’office.

Dans tous les cas, la voie de fait n’est invocable qu’à propos d’un acte pris par une
autorité administrative. Toutefois, il est nécessaire que l’acte ait fait l’objet d’une exécution
matérielle.

B- L’exécution matérielle de l’acte


La voie de fait est, le plus fréquent des cas, invoquée à propos d’un « agissement
administratif »1. Ainsi, il n’y a voie de fait que, lorsque dans l’accomplissement d’un acte
matériel, l’administration commet une irrégularité grossière portant atteinte à une liberté
fondamentale ou à une propriété privée. Par acte matériel, il est possible d’entendre une
opération d’exécution d’une décision prise par l’autorité administrative. En effet, l’activité
administrative emprunte généralement deux voies. D’une part, l’administration agit par la
voie de la règlementation et, d’autre part, par la voie de l’opération.

Dans tous les cas, les activités sont généralement liées. En effet, l’activité matérielle
de l’administration est, en principe, engagée sur la base d’une décision. L’administration
décide et puis agit dans la plupart des cas même si l’inverse est concevable dans une certaine
mesure. Ainsi, si la décision à l’origine de l’acte matériel est entachée d’une illégalité d’un
seuil de gravité tel qu’il est possible de la considérer comme insusceptible d’être rattachée à
l’action administrative, l’acte peut dès lors être attaqué pour voie de fait. Toutefois,
indépendamment de la légalité de la décision exécutée l’acte matériel d’exécution peut être à
l’origine d’une voie de fait du fait des irrégularités qui y sont afférentes.

Tout compte fait, il est nécessaire qu’il y ait un acte matériel d’exécution pour qu’une
voie de fait puisse être invoquée. Dès lors, l’inexécution matérielle de l’acte de
l’administration suspecté d’une voie de fait permet généralement à l’autorité administrative de
se soustraire à la sanction par le juge d’un tel acte. De ce fait, même si l’acte porte un
préjudice grave et anormal à un droit de propriété ou à une liberté fondamentale, la victime
d’un tel préjudice est appelée à attendre sa mise en exécution pour pouvoir attaquer l’acte
pour une éventuelle voie de fait. Cet état du droit est défavorable aux administrés dans la
mesure où ils ne disposent pas des moyens juridiques nécessaires pour se prémunir contre
d’éventuelles atteintes à leurs droits et libertés par des opérations matérielles de l’autorité

1
Yves Gaudemet, Droit administratif, LGDJ, 19ème éd., 2010

19
La voie de fait en droit administratif sénégalais

administrative en anticipant sur le contentieux par un recours contre les décisions


administratives qui, une fois exécutées, peuvent être, à l’origine d’une voie de fait. Face à
cette insécurité juridique des administrés et dans un intérêt pratique des justiciables, le juge
français a admis, à propos des réquisitions, qu’ « une menace précise d’exécution » 1 peut
suffire pour constituer la voie de fait.

Toutefois, le juge sénégalais ne semble pas suivre son homologue français dans cette
voie au regard de l’arrêt Abdoulaye Wade2 rendu par la cour suprême à propos d’une décision
ministérielle sur la base de laquelle un commissaire de police avait convoqué le requérant, en
l’espèce le secrétaire général du Parti démocratique sénégalais, pour l’interroger en sa qualité
de chef de parti politique. En effet, selon le juge la voie de fait ne saurait être invoquée qu’à
propos d’un acte de l’administration ayant fait l’objet d’une exécution effective. Ainsi, dans le
cas d’espèce, le requérant avait estimé que l’administration avait commis une voie de fait en
le convoquant au commissariat illégalement. En conclusion, le juge rappelle que la voie de
fait ne peut résulter que d’une opération matérielle de l’administration.

En définitive, il est possible de dire que la voie de fait procède toujours d’un acte
imputable à l’administration ayant fait l’objet d’une exécution matérielle. Du reste, l’acte à
l’origine de la voie de fait doit nécessairement être entaché d’une illégalité manifeste.

§2 : Un acte manifestement illégal


La voie de fait peut avoir pour origine une décision administrative illégale (A) mais elle
peut aussi résulter de l’irrégularité de ses conditions d’exécution (B).

A- l’illégalité de la décision administrative

Selon le doyen Maurice Hauriou, la voie de fait peut avoir pour origine une décision
administrative insusceptible d’être rattachée à un quelconque pouvoir appartenant à
l’administration. C’est ce qu’il appelle « voie de fait par manque de droit ». Dans cette
perspective, pour reprendre les propos de M. Desgranges la voie de fait renvoie à « un acte
matériel qui a perdu la nature administrative par violation objective de la légalité »3. Dès
lors, la voie de fait renverrait à un acte dénaturé. Ainsi, pour le doyen Georges Vedel, « à

1
TC, 18 Décembre 1947, Hilaire, JCP, 1948, p.4087, note de Georges Vedel
2
CS, 29 Janvier 1986, Abdoulaye Wade (non publié), Op.cit.
3
M. Desgranges, Essai sur la notion de voie de fait en droit administratif français, Thèse, Poitiers, 1937, p 70 et
s

20
La voie de fait en droit administratif sénégalais

partir d’un certain degré de gravité, privée de tout support légal, l’action des agents publics
ne peut même plus se couvrir d’une apparence de légitimité et dégénère en un acte de pure
force, sans justification possible, c’est-à-dire précisément en voie de fait »1. L’administration
est dès lors considérée comme déchue de son piédestal et peut être poursuivie au niveau des
juridictions judiciaires comme le serait un simple particulier car son action s’est dénaturée, a
donc perdu sa spécificité et, partant, elle ne saurait se prévaloir d’un quelconque privilège de
juridiction. En effet, pour le doyen Maurice Hauriou, la compétence administrative était « un
véritable privilège » de l’administration et que ce privilège devait lui être retiré lorsqu’elle
avait méconnu trop gravement le droit. C’est pour cette raison que Jean Bernard Auby pense
que ne devraient être générateurs de voie de fait que les actes résultant d’une « incompétence
absolue »2 de l’administration. D’ailleurs, les actes constitutifs de voie de fait sont regardés
comme nuls et non avenus. En d’autres termes, ils sont inexistants. C’est le sens de l’arrêt
Guigon rendu par le juge français à propos de l’apposition de scellés, sur décision de
l’autorité militaire, à l’entrée du logement d’un officier3. Partant de là, il est possible de dire
que la voie de fait est un acte d’une illégalité extrême. C’est ainsi que le juge sénégalais, dans
l’arrêt Abdoulaye Wade précité, a considéré qu’il n’y avait pas, en l’espèce, voie de fait étant
donné que l’acte attaqué « entrait dans les attributions de l’officier de police ». Ce qui veut
dire qu’il était susceptible d’être rattaché à une loi ou à un règlement.

Toutefois, la notion d’acte manifestement illégal a subi une évolution remarquable


notamment dans la jurisprudence administrative française. Le juge français s’est, dans un
premier temps, rangé derrière une conception, quelque peu, extensive de la notion d’illégalité
manifeste. En effet, sous l’empire de la jurisprudence Action française4 qui concernait une
saisie de journaux faite en l’absence de toute menace à l’ordre public, il faisait référence à la
formule d’une mesure « insusceptible de se rattacher à l’application d’un texte législatif ou
règlementaire » pour caractériser la voie de fait. Avec l’arrêt Carlier5 rendu à propos d’une
saisie de plaques photographiques appartenant à un visiteur à la cathédrale de Chartres, le juge
a parlé de « mesure insusceptible de se rattacher à un pouvoir appartenant à

1
G.Vedel, « La juridiction compétente pour prévenir, faire cesser ou réparer la voie de fait », JCP 1950, Tome I,
p.851
2
J. B. Auby, « Emprise irrégulière et voie de fait », JCP 1955, Tome I, p.1259
3
TC, 27 Juin 1966, Guigon, AJDA 1966, p. 547, note André de Laubadère
4
TC, 08 Avril 1935, Action française, GAJA, 3ème éd., 1962, p.211
5
CE, 18 Novembre 1949, Carlier, RDP 1950, p.172, conclusions F. Gazier, note M. Waline

21
La voie de fait en droit administratif sénégalais

l’administration ». Plus tard, avec l’affaire Eucat1, il a semblé assouplir la condition tenant à
ce que l’acte incriminé soit insusceptible d’être rattaché à l’exercice d’un pouvoir appartenant
à l’administration. En effet, pour le juge, pour qu’il y ait voie de fait, il est nécessaire que
l’acte en cause soit insusceptible de se rattacher non plus à un pouvoir quelconque de
l’administration mais à celui-là même que l’autorité publique a, en l’espèce, mis en œuvre. Il
s’agissait du retrait, manifestement dépourvu de base légale, du passeport de l’impresario
d’une vedette du showbiz qui n’était pas en règle avec le fisc pour l’empêcher de sortir du
territoire national ; ce qui, en l’espèce, était une atteinte à la liberté fondamentale d’aller et de
venir. Cependant, le juge français semble renouer avec la tradition jurisprudentielle de l’arrêt
Carlier au regard notamment de l’affaire M. Boussadar c/ Ministre des affaires étrangères2.
Tout en confirmant l’arrêté de conflit, il réaffirme sa jurisprudence sur le sujet par le
considérant de principe suivant : « il n’y a voie de fait justifiant , par exception au principe de
séparation des autorités administratives et judiciaires, la compétence des juridictions de
l’ordre judiciaire, que dans la mesure où l’administration, soit a procédé à l’exécution
forcée, dans des conditions irrégulières d’une décision, même régulière, portant une atteinte
grave au droit de propriété ou à une liberté fondamentale, soit a pris une décision ayant l’un
ou l’autre de ces effets à la condition toutefois que cette dernière décision soit elle-même
manifestement insusceptible d’être rattachée à un pouvoir appartenant à l’autorité
administrative ». En l’espèce, il s’agissait d’un refus de visa, de court séjour, opposé à un
ressortissant marocain qui souhaitait comparaitre en personne à l’audience au cours de
laquelle la Cour d’Appel de Paris devait statuer sur l’opposition qu’il avait formée contre un
arrêt de cette même Cour ayant confirmé le jugement par lequel le Tribunal de Grande
Instance de Créteil l’avait condamné à une peine complémentaire d’interdiction du territoire
durant 03 ans.

Au-delà des variations terminologiques, l’administration commet une voie de fait dans
tous les cas où elle agit en dehors de sa sphère de compétence naturelle. De plus, son action
est constitutive de voie de fait dans tous les cas où elle procède à une exécution forcée
irrégulière d’une décision administrative.

B- L’irrégularité de la procédure d’exécution de la décision

1
TC, 09 Juin 1986, Eucat, AJDA 1986, p.428 ; RFDA 1987, p.53, conclusions M. A. Latournerie
2
TC, 23 Octobre 2000, M. Boussadar c/Ministre des affaires étrangères, AJDA 2001, p.143, conclusions
Mathias Guyomar et Pierre Collin

22
La voie de fait en droit administratif sénégalais

Pour Jean Romieu, dans ses conclusions sur l’affaire société immobilière de saint Just1,
« il importe que l’exécution forcée de l’acte administratif soit réservée strictement aux cas où
elle est indispensable, que son domaine soit net et circonscrit, que les conditions de son
existence même soient fixées avec précision, afin qu’elle ne dégénère pas en simple voie de
fait ». Dans cette logique, une voie de fait peut naitre de l’exécution irrégulière d’un acte
administratif même légal. Si dans l’exécution de l’acte administratif, l’autorité administrative
s’écarte des voies de droit établies à cet effet, il peut verser dans la voie de fait. C’est ainsi
que le doyen Maurice Hauriou va parler de « voie de fait par manque de procédure » dans sa
note dans l’affaire précitée. De manière générale, l’exécution irrégulière s’assimile à
l’exécution forcée d’un acte administratif. L’exécution forcée est irrégulière si elle n’est ni
autorisée par la loi ni justifiée par l’urgence. Pour reprendre les propos de Jean Romieu, dans
ses conclusions sur l’affaire précitée, « il est de l’essence du rôle De l’administration d’agir
immédiatement et d’employer la force publique sans délai ni procédure, lorsque l’intérêt
immédiat de la conservation publique l’exige ; quand la maison brule, on ne va pas demander
au juge l’autorisation d’y envoyer les pompiers ». Dans tous les cas, l’administration a une
marge de manœuvre réduite quant à l’exécution forcée des actes administratifs. En effet,
même s’il est un principe général du droit que les actes administratifs bénéficient du privilège
du préalable et, partant, du privilège de l’exécution d’office, il n’en demeure moins que la
procédure d’exécution obéit à des conditions très strictes. C’est ce qui a fait dire au doyen
Maurice Hauriou, dans sa note dans l’affaire susmentionnée, qu’« il n’y a opération
administrative que l’exercice d’un droit qui a été règlementé au profit de l’administration
avec emploi de la procédure réglementée » et que « la sanction de ce principe consiste dans
ce qu’on appelle voie de fait ». Sous ce rapport, l’exécution forcée d’une réquisition civile a
pu être considérée par le juge des conflits comme une voie de fait dans l’affaire Flavigny2. On
peut également citer l’affaire Préfet de police c/ TGI de Paris3. En l’espèce, il s’agissait de la
confiscation d’un passeport à une personne suspectée de falsifier son identité et son placement
en zone d’attente. Ces actes constituent une voie de fait dès lors qu’aucun acte de procédure
pénale n’a été dressé et que n’a pas été opposé à l’intéressé un refus d’entrer sur le territoire
national.

1
TC, 02 Décembre 1902, Société immobilière saint Just c/ Préfet du Rhône, Sirey 1904, IIIème partie, p.17,
conclusions Romieu, note Hauriou
2
TC, 27 Novembre 1952, Flavigny, JCP 1953, p.643
3
TC, 19 Novembre 2001, Préfet de police c/ TGI de Paris, AJDA 2002, p.234

23
La voie de fait en droit administratif sénégalais

Toutefois, le juge sénégalais ne semble pas abonder dans le même sens que le juge
français. En effet, en analysant de plus près l’arrêt Abdoulaye Wade précité, on se rend
compte que le juge sénégalais semble ignorer ce que le doyen Maurice Hauriou appelle « voie
de fait par manque de procédure ». Il n’est pas acquis à l’idée que même un acte administratif
légal peut être à l’origine d’une voie de fait s’il avait fait l’objet d’une exécution forcée
irrégulière. Ainsi, tandis que le requérant à savoir en l’espèce Abdoulaye Wade en sa qualité
de chef de Parti politique l’invitait à se pencher sur la régularité de la procédure usitée par le
commissaire de police mis en cause dans cette affaire pour le convoquer au commissariat, le
juge lui s’est limité à reprendre la litanie traditionnelle employée notamment par le doyen
Georges Vedel et fréquemment utilisée par le juge français c’est-à-dire que l’acte était
« susceptible de se rattacher à un pouvoir appartenant à l’administration » pour fonder sa
décision. De même, dans l’arrêt Dame Doye Nekh Diop c/ Dakar et EEOA1, le juge avait
refusé de considérer comme une voie de fait l’implantation d’un poste de transformation de
courant électrique sur la propriété d’un particulier, alors que la procédure d’expropriation était
illégale.

En tout état de cause, la voie de fait renvoie à une ignorance absolue de la part de
l’administration de la légalité aussi bien au niveau de la prise de décision qu’au niveau de son
exécution. Cela démontre, à bien des égards l’unité de la notion de voie de fait, au-delà, de ses
diverses manifestations. Toutefois, il ne suffit pas seulement que l’administration ait
objectivement violée la légalité de manière grossière pour que soit caractérisée la voie de fait,
il est nécessaire aussi que soit mis en cause des droits subjectifs à savoir le droit de propriété
ou une liberté fondamentale.

Section2 :Un acte portant gravement atteinte au droit de


propriété ou à une liberté fondamentale
La voie de fait est invoquée à propos d’un acte de l’administration manifestement
illégal portant atteinte à une propriété privée (§ 1) ou à une liberté fondamentale (§ 2).

1
CA de Dakar, 15 Janvier 1971, Dame Doye Nekh Diop c/ Commune de Dakar et EEAO, RJAS, 1960-1974,
p.122

24
La voie de fait en droit administratif sénégalais

§1 : La violation du droit de propriété


Pour mieux appréhender la voie de fait par violation du droit de propriété, il convient
d’analyser, d’abord, la valeur juridique de ce droit (A) avant de se pencher sur le degré de
gravité de l’atteinte qui est susceptible d’y être portée (B).

A- La valeur du droit de propriété

Le droit de propriété se définit généralement en référence à ses trois éléments constitutifs


à savoir l’usus, le fructus et l’abusus au sens de l’article 544 du Code civil français. L’usus
renvoie au droit d’user de la chose, le fructus au droit de la fructifier et l’abusus au droit d’en
disposer librement. Ainsi défini suivant la tradition juridique du Code civil, le droit de
propriété a connu ses moments de gloire même si de plus en plus il est encadré pour des
raisons liées notamment à l’intérêt général. En effet, considéré comme un droit sacré
inaliénable et imprescriptible par les révolutionnaires en France, le droit de propriété fait
l’objet d’une protection renforcée dans les régimes démocratiques contemporains irrigués de
plein fouet par la pensée libérale. Aux termes de l’article 17 de la déclaration des droits de
l’homme et du citoyen de 1789, « la propriété étant un droit sacré et inviolable, nul ne peut
en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige
évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité ». Intégrée dans le
préambule de la constitution française de 1958, la déclaration de 1789 a acquis valeur
constitutionnelle avec la décision rendue par le Conseil constitutionnel à propos de la liberté
d’association 1 . Par voie de conséquence, le droit de propriété avaleur constitutionnelle et,
partant, bénéficie d’une protection renforcée. Le Conseil constitutionnel français n’a pas
manqué d’apporter sa pierre à l’édifice. En effet, dans sa décision relative à la loi de
nationalisation2, il réaffirme la valeur constitutionnelle du droit de propriété même si toutefois
il considère qu’il ne s’agit pas d’un « droit absolu ». De manière quasi-similaire que
l’ancienne métropole, le constituant sénégalais a repris la déclaration des droits de l’homme et
du citoyen au niveau du préambule de la Constitution du 22 janvier 2001. D’ailleurs, il est allé
plus loin que son homologue français en consacrant le titre II de la constitution aux droits et
libertés fondamentaux des citoyens. Ainsi, l’article 15 de la Constitution de 2001 dispose :
« le droit de propriété est garanti par la présente constitution. Il ne peut y être porté atteinte

1
CC, DC, 16 Juillet 1971, Liberté d’association, AJDA 1971, p.537, note J. Rivero
2
CC, DC, 16 Janvier 1982, Loi de la nationalisation, Grandes décisions du conseil constitutionnel, Dalloz 11 eme
édition, 2001, n°34

25
La voie de fait en droit administratif sénégalais

que dans le cas de nécessité publique légalement constatée, sous réserve d’une juste et
préalable indemnité ». Dans cette logique, il est clair que le droit de propriété est de plus en
plus protégé contre les empiètements de la puissance publique. Ainsi le juge constitutionnel,
le juge administratif et le juge judiciaire, en France, sont aujourd’hui appelés à jouer leur
partition dans la protection du droit de propriété. Dans cette perspective, la réforme de 2008
en France relative à la question prioritaire de constitutionnalité a permis au juge
constitutionnel de s’illustrer dans un élan de protection renforcée des droits et libertés des
citoyens en général et du droit de propriété en particulier. De même, avec la loi de 2000 sur
les référés administratifs, on a assisté à une revalorisation de la situation du juge administratif
français dans la protection des droits fondamentaux qui était un domaine de prédilection du
juge judiciaire. Toutefois, l’intervention de plusieurs juges dans la protection du droit de
propriété ne va pas sans inconvénients liés notamment au risque de chevauchement entre
compétences concurrentes.

Tout compte fait, le droit de propriété se trouve efficacement protégé contre les excès des
autorités administratives dans l’exercice de leurs compétences. Ainsi, la gravité de l’atteinte
portée au droit de propriété est interprétée dans le sens du renforcement de la protection de ce
droit contre les prérogatives exorbitantes de l’administration.

B- Le degré de gravité de l’atteinte au droit de propriété

L’atteinte au droit de propriété constitutive de voie de fait a été pendant longtemps


assimilée à la violation grave d’une propriété privée immobilière ou mobilière. C’est ainsi que
le juge sénégalais a eu souvent d’énormes difficultés à distinguer la voie de fait de l’emprise
irrégulière. Dans l’affaire Fadiour Gueye1, le juge de première instance a semblé tergiverser
dans son raisonnement avant finalement de conclure au caractère régulier de l’emprise. En
l’espèce, le requérant demandait une indemnisation justifiée par l’emprise de voirie qui
frappait son titre foncier. Le juge avait estimé que l’emprise était régulière en ce sens qu’il
s’agissait d’une expropriation pour cause d’utilité publique effectuée dans les normes
requises. Ce qui fait que même les litiges en matière de voie de fait ont principalement été
relatifs à la violation du droit de propriété. Il n’en demeure pas moins que le juge s’est montré
quelque peu exigeant par rapport à l’établissement de la preuve de celui-ci. Il exigeait que la
personne invoquant une voie de fait à son encontre soit titulaire de l’abusus c’est-à-dire du

1
TPI de Dakar, 10 Février 1982, Fadiour Gueye (non publié)

26
La voie de fait en droit administratif sénégalais

droit de disposer du bien. Dans ce sillage, le juge s’est montré, de manière constante, réticent
à condamner l’administration pour voie de fait par rapport à des atteintes à des occupations
privatives du domaine public car il considérait que les titulaires de ses « franchises » sur les
dépendances domaniales n’avaient pas de titre de propriété sur celles-ci. C’est ainsi que dans
l’arrêt Commune d’Aix-les-Thermes 1 , le conseil d’Etat considère que « l’atteinte au droit
d’occupation n’étant pas une atteinte au droit de propriété immobilier ne pouvait constituer,
quelle que soit sa gravité une voie de fait ».

Cependant, l’atteinte au droit de propriété semble être interprétée de manière de plus en


plus extensive. Le juge des conflits, en France, a admis dans l’affaire Curé de Réalmont2
l’existence d’une voie de fait à propos d’une atteinte à un droit d’usage. En l’espèce, il
s’agissait de l’atteinte au droit d’occupation laissé sur les églises aux ministres du culte et aux
fidèles par l’article 05 de la loi du 02 janvier 1905 sur la laïcité. Dans cette logique, la Cour
de Cassation française a admis que l’atteinte à une propriété publique pouvait être constitutive
de voie de fait si elle dépassait un certain seuil de gravité dans l’arrêt Commune de Saint-
Maur-des-Fossés c/ Conseil général du Val-de-Marne 3 . En l’espèce, des gens du voyage
s’installent dans la commune de Saint-Maur-des-Fossés sur un terrain appartenant au
Département du Val-de-Marne. Le Département veut les accueillir tandis que la Commune
souhaite les déloger. Elle interdit le séjour des nomades, installe à l’entrée du terrain divers
engins destinés à en obstruer l’accès et suspend le raccordement aux réseaux d’eau,
d’électricité et d’évacuation. Saisi par le Département, le juge judiciaire ordonne qu’il soit
mis fin au siège. Pour le juge, en restreignant le libre accès au terrain, la commune a porté
atteinte à un droit de propriété ; cette atteinte résulte « d’actes insusceptibles de se rattacher
aux pouvoirs de police générale ou spéciale dévolus à la commune ». Cette jurisprudence
malgré l’apparente normalité du raisonnement a laissé plus d’un auteur pantois4 du fait de la
nature de la propriété que le juge judiciaire a entendu protéger dans le cas d’espèce.

En définitive, il est possible de dire qu’à travers la théorie de la voie de fait, il est
recherché une protection renforcée du droit de propriété même si au plan pratique un certain

1
CE, 20 Juin 1980, Commune-d ’Aix-les-Thermes, AJDA 1980, p 551, chron M. A. Fetter et M Pinault ; RDP
1980, p 1730, conclusions Rougevin-Baville
2
TC, 04 Juillet 1934, Curé de Réalmont, Sirey 1935 3èmepartie, p.99, note Laroque
3
Cour de Cassation, 28 Novembre 2006, Commune de Saint-Maur-des-Fossés c/ Conseil général du Val-de-
Marne, RDP 2007, p.1355
4
Camille Broyelle, « La voie de fait et la protection de la propriété publique », RDP, n°5, 2007, p.1355

27
La voie de fait en droit administratif sénégalais

seuil de gravité est parfois exigé pour que l’atteinte à ce droit soit constitutive d’une voie de
fait. En outre, la voie de fait peut trouver son fondement dans une atteinte à une liberté
fondamentale.

§2 :L’atteinte à une liberté fondamentale


La voie de fait peut résulter d’une atteinte à une liberté fondamentale. Ainsi, il est
nécessaire de cerner la notion de liberté fondamentale (A) avant d’analyser le phénomène
actuel d’extension du champ des libertés fondamentales (B).

A- La notion de liberté fondamentale

Initialement, pour qu’il ait voie de fait il fallait juste une atteinte à une liberté publique
mais depuis l’arrêt Dame Klein1, le juge exige une atteinte à une liberté fondamentale. Dans
cet arrêt, le Conseil d’Etat a estimé qu’en exécutant d’office de manière irrégulière une
décision prescrivant à un particulier de remettre sa clôture à la limite de sa propriété et de
cesser d’empiéter sur un sentier communal le maire n’a porté « aucune atteinte soit au droit
de propriété de la requérante, soit à une liberté fondamentale, et n’a par suite, commis
aucune voie de fait ». Tout compte fait, il faut que soit mis en cause une liberté fondamentale
en l’état actuel du droit pour que puisse être invoquée une voie de fait. Cependant, la notion
de liberté fondamentale est une notion qui se prête mal à une définition précise. C’est une
notion fuyante et pour ce difficilement saisissable. Ainsi, une clarification conceptuelle
s’impose même si la notion de liberté fondamentale est plus une notion fonctionnelle que
conceptuelle. En effet, les notions conceptuelles sont celles qui peuvent recevoir une
définition précise selon les critères logiques habituels et leur contenu est abstraitement
déterminé une fois pour toutes alors que les notions fonctionnelles procèdent elles directement
d’une fonction qui leur confère seule une véritable unité. Toutefois, au-delà de toutes les
prises de position doctrinales, il est possible de s’accorder avec le doyen Louis Favoreu et de
définir les libertés fondamentales comme « les droits et libertés constitutionnellement
protégés »2. Dans cette perspective, la « fondamentalité » d’une liberté se mesure à l’aune du
degré de protection dont elle fait l’objet dans le droit positif indépendamment de sa nature.
Ainsi, les libertés fondamentales se distinguent des libertés publiques proprement dites et des
droits de l’homme. D’abord, les libertés fondamentales se distinguent des libertés publiques
1
CE, 08 Avril 1961, Dame Klein, AJDA 1961, p.332
2
Louis Favoreu, « La notion de liberté fondamentale devant le juge administratif des référés », Dalloz 2001,
Chron, p.1739

28
La voie de fait en droit administratif sénégalais

du fait de leur régime juridique. En effet, les libertés fondamentales font l’objet d’une
protection constitutionnelle tandis que les libertés publiques sont exercées dans un cadre
législatif. Ensuite, elles se distinguent des droits de l’homme en raison de leurs sources. Les
droits de l’homme « procèdent du droit naturel alors que les libertés fondamentales relèvent
elles du droit positif »1.

Certes, la notion de liberté fondamentale est une notion abstraite aux contours imprécis
mais il n’en demeure moins que cette catégorie juridique est en constante extension.

B- L’extension progressive du champ des libertés fondamentales

Avec l’émergence de la justice constitutionnelle et sous l’influence des principes issus du


droit international en matière de protection des droits de l’homme, les libertés fondamentales
ont vu leur champ s’étendre de manière exponentielle. Ainsi, en France avec l’avènement de
la cinquième République beaucoup de droits et libertés ont reçu une consécration
constitutionnelle. Tantôt c’est l’œuvre du constituant lui-même, tantôt c’est celle du juge
constitutionnel. C’est dans cette logique que le Conseil constitutionnel a admis la
constitutionnalité de la liberté de circulation ou d’aller et de venir dans sa décision du 12
juillet 19792. De même, la liberté de disposer de ses biens a été érigée au rang de liberté
fondamentale par le juge constitutionnel dans sa décision relative au statut de la Polynésie
française3.

Par ailleurs, le juge administratif n’a pas été du reste quant à la protection des droits et
libertés des citoyens. En effet, dans l’arrêt Commune de Venelles 4, le juge administratif a
admis que la libre administration des collectivités était une liberté fondamentale. D’ailleurs, la
Cour d’Appel judiciaire de Papeete, dans l’arrêt, Vernaudon5 a pu décider que la fermeture
des portes de l’Assemblée territoriale, prescrite par son président pour l’empêcher de siéger,
était constitutive de voie de fait car portant une atteinte manifestement illégale au principe de
libre administration des collectivités locales. De plus, avec l’avènement de la loi de 2000 sur
les référés administratifs, il a semblé interpréter de manière plus en plus extensive le champ

1
Patrick Fraissex, « Les droits fondamentaux, prolongement ou dénaturation des droits de l’homme? », RDP
2001, p. 531
2
CC, DC, 12 Juillet 1979, AJDA 1979, p.46, chron André de Laubadère
3
CC DC, 09 Avril 1996, Statut de la Polynésie française, AJDA 1996, p.373
4
CE, 18 Janvier 2001, Commune de Venelles, RFDA 2001, p.378
5
CA de Papeete, 26 Février 1992, Vernaudon, JCP 1992

29
La voie de fait en droit administratif sénégalais

des libertés fondamentales. Dans cette dynamique, le Conseil d’Etat français, dans
l’ordonnance de référé Commune de Hyères-Les-Palmiers1, n’a pas hésité à déclarer que le
droit de propriété avait le caractère d’une liberté fondamentale contrairement à la solution de
l’ordonnance Société Brink’s France2 du Tribunal administratif de Paris au sens de laquelle
« si le droit de propriété a parfois pu être considéré comme étant la condition de l’exercice de
certaines libertés , il n’a pas pour autant été regardé comme constituant lui-même une des
libertés publiques ».

En définitive, pour identifier la voie de fait, il est généralement fait recours à un ensemble
de critères d’origine jurisprudentielle liés à la nature de l’acte en cause mais aussi à ses effets.
Sous ce rapport, la voie de fait renvoie globalement à une action de l’administration
manifestement illégale portant atteinte à une liberté fondamentale ou au droit de propriété.
Ainsi, l’examen des conditions de la voie de fait permet de dégager un ensemble de
caractéristiques propres à cette notion.

1
CE, 31 Mai 2001, Commune d’Hyères-Les-Palmiers, AJDA 2003, p.653
2
TA de Paris, 09 Novembre 2002, Société Brink’s France, AJDA 2003, p.653

30
La voie de fait en droit administratif sénégalais

Chapitre 2 : Les caractéristiques de la voie


de fait
La voie de fait est une notion à manier avec prudence. En effet, tout d’abord, elle se
présente comme une notion élastique (Sect. 1). De plus, elle parait imprécise dans ses
contours (Sect. 2).

Section 1 : L’élasticité de la notion de voie de fait


L’élasticité de la notion de la voie de fait est liée à son caractère prétorien (§ 2). Ainsi,
elle apparait comme une notion évolutive (§ 1).

§1 : La nature prétorienne de la notion de voie de fait


La voie de fait n’a pas fait l’objet d’une consécration textuelle dans le contexte
sénégalais (A). Par voie de conséquence, le juge dispose d’une large liberté dans son
appréciation (B).

A- L’absence de consécration textuelle de la voie de fait

La voie de fait est une notion d’origine prétorienne. Elle ne se retrouve dans aucun
texte dans le droit sénégalais. En effet, la notion de voie de fait est une parfaite illustration de
la volonté du juge de protéger les administrés contre l’arbitraire que peut, dans certains cas,
revêtir l’action de l’administration. Elle a fait irruption dans l’univers juridique pour freiner la
propension naturelle des autorités administratives à accroitre leur emprise sur l’espace privé.
Elle a pour fondement, d’abord, la dénaturation de l’action administrative. L’exercice de la
fonction administrative doit s’inscrire dans un cadre légal dans la logique juridique de l’Etat
de droit. Ainsi, si l’administration se risque à outrepasser ses compétences légales elle doit
être ravie de ses privilèges justifiés par sa mission qui commande la mise en œuvre de moyens
exorbitants et, par suite, sanctionnée comme telle. Ensuite, la théorie de la voie de fait trouve
son fondement dans le souci de protéger efficacement le droit de propriété et les libertés
fondamentales. Dans cette perspective, le juge en consacrant la notion de voie de fait n’a fait
que tirer les conséquences du principe de légalité et réitérer sa ferme volonté de préserver
l’espace de liberté dont doit bénéficier les citoyens contre l’arbitraire du pouvoir notamment
par le biais d’une protection renforcée des droits « sacrés » que constituent les droits
fondamentaux. Il constitue un rempart non moins essentiel contre les éventuels abus des
autorités administratives et a, à sa disposition, un arsenal de moyens juridiques pour mener à

31
La voie de fait en droit administratif sénégalais

bien son office. C’est ainsi que, pour le doyen Alain Bockel, « le juge de l’administration a
pour raison d’être d’assurer la soumission de l’administration au droit, d’amener à respecter
la règle des autorités administratives, peut-être plus tentées que les autres autorités à prendre
quelques libertés avec la norme, mais surtout dont les écarts éventuels sont susceptibles
d’avoir une portée plus vaste du fait des importantes prérogatives dont elles jouissent »1. De
même, pour Samson Dossoumon, l’évolution du contrôle de l’administration « est le fruit de
l’audace du juge administratif qui, comme une taupe, creuse doucement sous le temple de
l’illégalité ou, comme une souris, grignote imperceptiblement les amarres qui maintiennent
en place le navire de l’arbitraire »2. Dès lors, même si la notion de voie de fait n’a pas reçu
une consécration textuelle aussi bien en droit sénégalais qu’en droit français, il n’en demeure
pas moins qu’elle occupe une place non négligeable dans l’univers juridique. Loin s’en faut,
elle fait partie des acquis juridiques de notre temps. Toutefois, l’absence de consécration
textuelle de la voie de fait peut être source d’imprécision de la notion. Le contenu de la notion
de voie de fait est malléable et, partant, difficile à cerner dans une perspective de
conceptualisation qui serait plus envisageable dans le cadre d’une définition textuelle. Ainsi,
dans sa note sous l’arrêt Action française Marcel Waline écrivait : « la notion de voie de fait,
faute de définition et de construction doctrinale, demeure encore dans certains de ses
éléments bien imprécise ; la voie de fait des agents administratifs reste à étudier »3. Ainsi,
faute de consécration textuelle, le juge dispose d’une large latitude dans l’appréciation de la
voie de fait.

B- Une large liberté du juge dans l’appréciation de la voie de fait

Reprise du droit français, la notion de voie de fait a fait l’objet d’une consécration
jurisprudentielle dans les Etats africains francophones nouvellement indépendants. En effet, à
l’image de son homologue français, le juge sénégalais a admis que l’autorité administrative
pouvait agir en dehors du droit et, partant, emprunter « une voie de fait ». Il en est ainsi dans
tous les cas où son acte perd la nature administrative par violation objective de la légalité.
Dans cette perspective, dans l’arrêt Société Lattes c/SERAS 4 rendu par la Cour d’appel de

1
Alain Bockel, « le juge et l’administration en Afrique Noire francophone », Ann. Afr. 1971-1972
2
Samson Dossoumon, « Le juge administratif : un cheval de Troie dans l’enceinte administrative.», R.B.S.J.A,
n°11, Décembre 1988, p.36
3
TC, 08 Avril 1935, Action française, Dalloz 1935, p.25, conclusions Josse, note Waline
4
CA de Dakar, 19 février 1971, Société Lattes c/ SERAS, RJAS, 1960-1974, p.126

32
La voie de fait en droit administratif sénégalais

Dakar, le juge évoque la notion de voie de fait même si c’est pour ensuite rejeter la requête.
En l’espèce, il lui était échu d’apprécier si l’interdiction faite à des agents de la société
requérante c’est-à-dire la société Lattes de pénétrer à l’intérieur de la SERAS et d’y mener
leur activité commerciale était constitutive de voie de fait. Le juge estime qu’ « est
extrêmement discutable la notion de voie de fait à laquelle se réfère la requérante » et que
« cette position est dépourvue de conséquence juridique ». Tout compte fait, le juge a une
large latitude quant à l’appréciation de la voie de fait. Cela se justifie par le fait qu’il n’existe
pas de cadre textuel encadrant l’office du juge en cette matière contentieuse. Cette liberté du
juge dans la caractérisation de la voie de fait se manifeste de manière constante dans la
jurisprudence en ce sens qu’il apprécie souverainement les conditions de la voie de fait. Ainsi,
dans l’arrêt susmentionné même si toutes les conditions étaient réunies pour la condamnation
de l’administration pour voie de fait, le juge a préféré rejeter la requête. En effet, la liberté
d’entreprendre est une liberté fondamentale et que l’interdiction faite aux requérants, par
l’autorité administrative, d’entrer dans les locaux considérés s’apparentait plutôt à une
interdiction générale et absolue qui, à coup sûr, ne relève d’aucun pouvoir de l’administration.
Dans tous les cas, le juge n’est pas lié par ses décisions. Il a une très grande marge de
manœuvre par rapport au processus d’évolution de sa jurisprudence. Dans cette logique, il est
possible de dire que la question de l’identification de la voie de fait se règle au cas d’espèce
selon la technique de la casuistique. La notion de voie de fait n’est pas alors une notion figée
mais elle évolue et est en continuelle adaptation. Dans le contexte sénégalais, le juge dans un
élan d’adaptation des grandes institutions juridiques aux réalités socio-économiques doit
prendre la mesure de la situation et façonner la voie de fait dans le sens d’une meilleure
intelligibilité de cette notion aux contours imprécis du fait de son histoire particulière. En
effet, une décision de justice doit refléter les réalités dominantes dans le cadre d’une société
donnée. Dans cette dynamique, pour Samson Dossoumon, « le juge administratif est une
charpente et selon qu’il aura une philosophie dynamique ou classique du rôle du prétoire, la
société avancera ou non vers un Etat de droit »1. Dès lors, le juge sénégalais est appelé à
jouer un rôle primordial dans l’essor d’une justice administrative qui soit en résonnance avec
les réalités locales même s’il est possible, mutatis mutandis, qu’il s’inspire du système
français sans pour autant verser dans un mimétisme inconsidéré et, partant, non souhaitable.
Cette élasticité de la notion de voie de fait même si elle est source d’adaptabilité, il n’en

1
Samson Dossoumon, « Le juge administratif : un cheval de Troie dans l’enceinte administrative.», R.B.S.J.A,
n°11, Décembre 1988, p.36, Op.cit.

33
La voie de fait en droit administratif sénégalais

demeure pas moins qu’elle constitue dans une certaine mesure une marque de fragilité. Sous
ce rapport, Jean Rivero affirme : « la théorie de la voie de fait est purement jurisprudentielle.
Elle ne s’appuie sur aucun texte. Il en résulte qu’elle est fragile, le juge l’a créée peut y
renoncer, une décision du Tribunal des conflits suffirait à la rayer du droit français ».1 Au-
delà de toutes ces considérations, la notion de voie de fait revêt un caractère évolutif qui
conduit à s’interroger sur son avenir.

§2: Le caractère évolutif de la notion de voie de fait


L’évolution de la notion de voie de fait se matérialise par un rétrécissement progressif de
son domaine (A). Toutefois, malgré la réduction de son domaine, il reste qu’elle résiste et
survie à tous les soubresauts jurisprudentiels (B).

A- Le rétrécissement progressif de la notion de voie de fait

La théorie de la voie de fait a connu son âge d’or dans la jurisprudence française. En effet,
tout acte administratif insusceptible d’être rattaché à l’application d’une loi ou d’un acte
règlementaire pouvait être constitutif de voie de fait. Toutefois, avec l’arrêt Carlier
susmentionné le juge administratif a semblé porter un coup dur à la notion de voie de fait.
Pour le juge, la voie de fait renverrait à un acte administratif « insusceptible d’être rattaché à
un pouvoir appartenant à l’administration ». Ainsi, prenant acte de l’émergence du pouvoir
règlementaire autonome, le juge français semble, par cette formule, « dresser la folle du
logis » au sens du Professeur René Chapus2. De manière subséquente, la tendance actuelle est
au rétrécissement de la notion de voie de fait. Même si les tribunaux judiciaires, cherchant à
accroitre leur champ de compétence vis-à-vis de l’action administrative, ont semblé
interpréter de manière extensive la voie de fait, il n’en demeure pas moins que le juge des
conflits reste un rempart solide contre les éventuels excès de ceux-ci dans l’appréciation de
celle-là. Dans cette logique le Tribunal des conflits, dans l’affaire Gaudino3, a jugé que la
suspension d’un fonctionnaire dans l’intérêt du service n’était pas constitutive d’une voie de
fait désavouant, par-là, le juge de première instance. Tout compte fait, il est possible de dire
que l’attitude du juge des conflits par rapport aux abus des juges judiciaires dans
l’appréciation de la voie de fait se justifie par un souci de protection de la compétence du juge
administratif qui serait réduite en une peau de chagrin si la qualification de voie de fait était
1
Jean Rivero, Les libertés publiques, Paris, PUF, 1984, Tome I, p.28
2
René Chapus, Droit administratif général, Paris, Montchrestien 15èmeedition, 2001, Tome I, p.868 et s
3
TC, 04 juillet 1991, Gaudino, AJDA 1991, p.697

34
La voie de fait en droit administratif sénégalais

admise pour beaucoup de cas d’illégalité de l’action administrative. Pour le Professeur René
Chapus, « admettre qu’une illégalité simple puisse être à l’origine d’une voie de fait,
susceptible d’être sanctionnée même par le juge judiciaire, conduit à rien de moins que
remettre en cause la légitimité et, par suite, la raison d’être de la justice administrative »1.

Dans un autre registre, le juge sénégalais n’a pas été du reste par rapport au fait de
recadrer la notion de voie de fait. En effet, dans l’affaire Adama Gaye et autres2, le juge du
Tribunal régional de Dakar déclara que « la voie de fait correspond bien souvent,
objectivement et subjectivement à un mépris profond de l’administration pour les droits des
citoyens ». En l’espèce, les requérants, enseignants en grève, avaient fait l’objet d’une
suspension de salaire. Ils soutenaient qu’il y avait voie de fait parce que les conditions
d’exécution de la décision de suspension étaient irrégulières, même si celle-ci était régulière
dans son principe. Le juge considéra, en conclusion, que toutes les conditions requises pour
caractériser la voie de fait n’étaient pas réunies et rejeta la requête. Pour le juge, l’Agent
comptable n’a fait qu’exécuter une mesure administrative en procédant aux retenues de
salaires. De plus, même s’il ne fait aucun doute que le droit à rémunération est une garantie
fondamentale accordée aux fonctionnaires, il reste qu’il peut y être porté atteinte si les
intéressés cessent volontairement le travail comme dans le cas d’espèce.

B- La survivance de la notion de voie de fait

Pour le Professeur René Chapus, « il est temps que ce premier rôle de la scène juridique
soit admis à la retraite »3. En effet, au regard de la fragilité qui caractérise ses fondements
aussi bien théoriques que pratiques, des auteurs comme Gregory Marchesini voyaient en la
voie de fait « une survivance d’un passé révolu n’ayant plus aucune véritable raison d’être à
l’époque contemporaine »4. D’ailleurs, pour certains, avec la loi du 30 juin 2000 en France
sur les référés administratifs, le législateur a semblé sonner le glas de la théorie de la voie de
fait. L’instauration du référé-liberté qui permet au juge administratif d’ordonner « toutes les
mesures nécessaires à la sauvegarde d’une liberté fondamentale, lorsqu’il y a été porté, du

1
René Chapus, Droit administratif général, Paris, Montchrestien, 15ème éd., 2001, Tome I, Op.cit., p.939
2
TR, 24 Avril 1989, Adama Gaye et autres c/ Trésorier général du Sénégal et Agent comptable de l’université
de Dakar (non publié)
3
René Chapus, Droit administratif général, Paris, Montchrestien, 15ème éd., 2001, Tome I, Op.cit., p.937
4
Gregory Marchesini, « A propos de la compétence du juge administratif de l’urgence : l’application de l’article
L522-3 du CJA dans le contentieux de la voie de fait », AJDA 2005, p.1663

35
La voie de fait en droit administratif sénégalais

fait de l’administration, une atteinte grave et manifestement illégale » au sens de l’article


521-2 du Code de justice administrative a constitué un véritable tournant dans l’avenir de la
voie de fait. Toutefois, dans l’affaire Boussadar c/Ministre des affaires étrangères précitée, le
juge des conflits considère que le référé-liberté ne couvrait pas les cas de voie fait c’est-à-dire
de « l’acte administratif insusceptible d’être rattaché à un pouvoir appartenant à
l’administration ». Ainsi, H. Moutouh a parlé, à propos de la voie de fait, de la « folle du logis
dressée » mais « préservée »1. En tout état de cause, il faut se garder de tirer une conclusion
hâtive sur l’avenir de la voie de fait. En effet, pour reprendre les propos du Professeur Alain
Bockel, « ce n’est pas la première fois qu’une notion vénérable de notre droit administratif,
jugée défunte par des auteurs trop pressés, renait de ses cendres ; toutefois, à l’instar du
service public, elle en ressort généralement très affaiblies »2. La notion de voie de fait résiste
encore malgré les coups de boutoirs lancés contre elle par une très grande partie de la
doctrine. Dans cette logique, pour le Professeur René Chapus, à propos de la loi du 30 juin
2000 précitée, « les parlementaires ont rivalisé pour préserver la voie de fait, ce cas le plus
archaïque de compétence judiciaire, alors que se présentait l’occasion, sinon de lui tordre le
cou, du moins de commencer d’en finir avec lui »3. Dans le contexte sénégalais, malgré la
fragilité de la construction théorique qui peut être trouvée à la voie de fait, il reste qu’elle est
devenue un acquis juridique qu’il est difficile de se départir sans bouleverser tout le système
de contrôle de l’action administrative. En effet, même si les cas de jurisprudence sont rares en
la matière, il n’en demeure pas moins que le juge sénégalais n’a pas entendu sonner le glas de
la voie de fait. Pour Mohammed Amine Benabdallah, « la voie de fait est de ces notions dont
on ne peut plus raisonnablement se débarrasser sans que cela n’occasionne une sorte de vide
juridique dans le système à la trame fortement inspirée d’une logique étrangère devenue pour
lui une partie d’un tout qui, abandonnée, le rendrait lacunaire et presque sans âme »4. En
résumé, il apparait que, malgré le rétrécissement dont elle fait l’objet et les diverses
condamnations qu’elle a reçu de la part de la doctrine, il reste que la voie de fait n’a pas
encore rendu l’âme et continue à être l’une des constructions juridiques les plus ancrées dans
les esprits. Toutefois, elle demeure imprécise dans son contenu.

1
H. Moutouh, « La voie de fait dans le projet de loi relatif au juge administratif des référés : la folle du logis
enfin domestiquée », Dalloz 1999, Chron., p.1
2
Alain Bockel, « La voie de fait : mort et résurrection d’une notion discutable », Dalloz 1970, Chron, p.29
3
René Chapus, Droit du contentieux administratif, Paris, Montchrestien, 11ème éd., 2004, p.1256
4
M. A. Benabdallah, « Vers la fin de la théorie de la voie de fait », REMALD, n°17, 1996, p.17

36
La voie de fait en droit administratif sénégalais

Section 2 : L’imprécision de la notion de voie de fait


La voie de fait se caractérise par une certaine imprécision. Du point de vue conceptuel,
il règne un certain flou autour de la notion de voie de fait (§ 1). Du point de vue pratique, il
est à noter que les conditions de la voie de fait se caractérisent par une relative ambiguïté (§
2).

§ 1 : Le flou conceptuel entourant la notion de voie de fait


Comme une réalité jurisprudentielle, la voie de fait, dans le cadre de sa conceptualisation,
pose d’énormes difficultés (A). Par ailleurs, elle se présente comme une notion relativement
complexe (B).

A- Une difficile conceptualisation de la notion de voie de fait

Le Doyen Maurice Hauriou distingue deux types de voie de fait1. D’abord, pour lui, la
voie de fait peut provenir de l’illégalité d’une décision administrative. Il parle dans ce cas de
voie de fait par manque de droit. En effet, l’administration commet une voie de fait dans tous
les cas où elle prend une décision insusceptible de se rattacher à un quelconque des pouvoirs
lui appartenant. Autrement, la décision administrative verse dans l’arbitraire et, partant, est
constitutive de voie de fait, si elle ne rentre pas dans la sphère de compétence naturelle de
l’administration. Les pouvoirs détenus par l’autorité administrative ne se justifient que parce
qu’elle a une mission à remplir dans la société qui est la satisfaction de l’intérêt général.
Ainsi, dans la mesure où elle se risque à outrepasser ses prérogatives et à agir dans une voie
totalement hors du cadre légal qui régit son action, elle doit être ravie de sa qualité de
puissance publique et condamner aussi sévèrement que possible. Dans cette perspective, le
juge administratif, dans l’arrêt Ministre de l’intérieur c/ Peltier2, a considéré que le retrait du
passeport à une personne ayant fait l’objet d’une condamnation pénale était constitutif d’une
voie de fait. Ensuite, au sens du même auteur, la voie de fait peut trouver son origine dans
l’irrégularité des conditions d’exécution d’une décision de l’administration même légale. Il
parle de voie de fait par manque de procédure pour caractériser une telle irrégularité. En effet,
pour l’exécution de ses décisions, l’administration bénéficie du privilège de l’exécution
d’office. Elle n’a pas besoin de solliciter le juge en vue de l’obtention d’un titre exécutoire.

1
TC, 02 Décembre 1902, Société immobilière saint Just c/ Préfet du Rhône, Sirey 1904, IIIème partie, p.17, note
M. Hauriou, Op.cit.
2
C.E Ass, 08 Avril 1987, Ministre de l’intérieur c/ Peltier, AJDA 1987, p.327

37
La voie de fait en droit administratif sénégalais

D’ailleurs, elle peut recourir à la force dans certaines conditions pour assurer l’effectivité de
son action. Toutefois, l’exécution forcée des décisions administratives est strictement
encadrée. Dans cette logique, le juge retient généralement la voie de fait en cas d’exécution
forcée en l’absence d’urgence et sans habilitation législative d’une décision administrative
même légale. Dans l’affaire Beladjimi1, le juge des conflits considère que la destruction d’un
véhicule en stationnement irrégulier et transporté à la fourrière, en l’absence d’urgence, est
constitutive de voie de fait. Par ailleurs, l’administration peut être condamnée pour voie de
fait dans l’hypothèse où elle agit sans titre juridique valable. Sur cette base, le juge
administratif français, dans l’arrêt Mme Brousse2, a décidé que l’hospitalisation d’office dans
un service psychiatrique sans décision la prescrivant était constitutive de voie de fait. Tout
compte fait, il apparait que la voie de fait recouvre diverses réalités juridiques. L’existence
d’une variété de voie de fait remet en cause l’unité de la notion. Elle se présente comme une
notion qui se prête mal à une tentative de conceptualisation. En d’autres termes, la voie de fait
se présente moins comme une notion conceptuelle que comme une notion fonctionnelle. Pour
Michel Debary, « il est frappant de constater que la doctrine tente de définir la voie de fait
comme une notion conceptuelle a priori, sans rechercher si vraiment la jurisprudence
accorde à la voie de fait la valeur de concept » 3 . Toutefois, au-delà de ses diverses
manifestations, la voie de fait renvoie à une action administrative manifestement en dehors de
la légalité. C’est ce que laisse entrevoir la rédaction de l’arrêt Auger4. Dans cet arrêt, le juge
retient la voie de fait à propos de l’exécution par le Préfet de police d’un arrêté ordonnant la
fermeture d’un local en en faisant murer la porte. Somme toute, il convient de dire que la
qualité de concept de la voie de fait est discutable. Cette absence d’unité conceptuelle qui
caractérise la notion de voie de fait la rend, par voie de conséquence, relativement complexe.

B- Une relative complexité de la notion de voie de fait

La voie de fait est une notion complexe. Cette complexité peut être perçue tant du point de
vue de sa définition que du point de vue de ses rapports avec les notions voisines.

Par rapport à sa définition, la voie de fait est d’une complexité notoire. En effet, elle est
rebelle à toute appréhension simplificatrice et, de surcroit, renferme des réalités juridiques

1
T.C, 04 Novembre 1991, Beladjimi, Dalloz 1992, p.34
2
C.E, 18 Octobre 1989, Mme Brousse, AJDA 1990, p.54
3
Michel Debary, La voie de fait en droit administratif français, thèse, LGDJ, 1960, Op.cit., p.04,
4
C.E, 11 Mars 1958, Mme Auger, JCP 1958

38
La voie de fait en droit administratif sénégalais

diverses dans ses manifestations. C’est ainsi que, pour Prosper Weil, dans ses conclusions sur
l’arrêt Werquin1, la voie de fait doit disparaitre dans la mesure où elle ne répond plus à sa
finalité et est de nature à verser dans des confusions non souhaitables pour un contrôle
efficace de l’action administrative. De plus, cette complexité de la notion de voie de fait a
conduit le juge sénégalais à observer une certaine prudence dans l’appréciation de celle-ci.
C’est sans doute ce qui justifie qu’il ait refusé de retenir la voie de fait dans des cas où
pourtant elle paraissait être fragrante. Dans cette logique, il est possible de citer l’arrêt Pierre
Faye 2 . En l’espèce, il s’agissait de l’expulsion, par la voie administrative de l’exécution
forcée, d’un ancien militaire logé par l’Etat pendant qu’il était en activité mais qui, après avoir
quitté l’armée, avait décidé de prendre en charge le contrat de location conclu à son compte.
Le requérant saisit le juge des référés pour faire constater la voie de fait et pour la réparation
du dommage qui lui a été causé. Le juge, par un raisonnement peu convaincant, conclut à
l’absence de voie de fait. En effet, dans cette affaire, l’administration ne pouvait se prévaloir
d’aucun titre juridique pour fonder son action. L’expulsion du requérant du local qu’il
occupait s’apparentait plutôt à une violation du domicile car l’administration ne pouvait pas
légalement intervenir dans les relations contractuelles qui le liaient au propriétaire de
l’immeuble concerné. Par ailleurs, cette complexité de la notion de voie de fait rend la tâche
difficile au requérant dans la qualification de son litige. C’est ce que semble démontrer le
juge, dans l’arrêt Dieynaba Diallo, en soutenant qu’il n’« est que prématuré avant tout
examen au fond de vouloir établir l’existence ou non d’une voie de fait »3. Pour le doyen
Alain Bockel, « étant donné la complexité de la notion de voie de fait, il arrive fréquemment
qu’un particulier, saisissant à tort les tribunaux administratifs, se heurte, après de longue
procédure, à une décision d’incompétence »4. En tout état de cause, il apparait que la voie de
fait est une de ces notions dont la complexité empêche parfois le juge de la saisir dans toute sa
portée.

Par ailleurs, du point de vue des rapports qu’entretiennent la voie de fait avec des
notions voisines telles que l’emprise irrégulière et l’inexistence juridique, il est à noter une
certaine complexité. D’abord, par rapport à la notion d’emprise irrégulière, malgré le fait
qu’elle soit différente, de par son origine et de par son objet, de la voie de fait, il reste qu’une

1
CE, 15 Février 1961, Werquin, AJDA 1961, p.212, conclusions P. Weil
2
CA de Dakar, 09 Janvier 1976, Pierre Faye c/ Etat du Sénégal, Ann. Afr. 1977, p.57
3
TR, 17 Octobre 1986, Dieynaba Diallo (non publié)
4
Alain Bockel, « La responsabilité publique », E. J. A., Tome IX, p.397 et S., Op.cit.

39
La voie de fait en droit administratif sénégalais

confusion est à craindre entre ces deux notions. Ensuite, par rapport à la notion d’inexistence,
il faut dire que ses rapports avec la notion de voie de fait sont caractérisés par une certaine
porosité. En effet, au sens de l’arrêt Plante1, tout acte de l’administration constitutif de voie
de fait peut être considéré comme nul et non avenu c’est-à-dire inexistant. En l’espèce, il
s’agissait du rejet d’une demande de renouvellement de passeport fondé sur les dettes fiscales
du demandeur. Toutefois, pour Pierre Le Mire, « l’inexistence serait une notion doctrinale
adoptée par la jurisprudence alors que la voie de fait correspondrait à une réalité
jurisprudentielle dont la doctrine aurait tenté une conceptualisation »2.

En définitive, il est possible de dire que la voie de fait est une notion difficile à
appréhender dans une perspective de conceptualisation. Dès lors, elle est caractérisée par une
certaine complexité dans sa définition qui est de nature à rendre ambigus ses rapports avec
des notions voisines. Du reste, les conditions de la voie de fait se caractérisent elles-mêmes
par une certaine ambiguïté.

§2 :L’ambiguïté caractérisant les conditions de la voie de fait


Les conditions de la voie de fait sont caractérisées par une certaine imprécision dans le
cadre de leur définition par le juge (A). De plus, elles sont fluctuantes au niveau de leur
application (B).

A- L’imprécision dans la définition des conditions de la voie de fait

Les conditions de la voie de fait se caractérisent par une certaine imprécision. Elles
manquent de netteté dans leur définition. Cette imprécision des conditions de la voie de fait
est dans une certaine mesure liée à l’origine jurisprudentielle de la notion. En effet, le juge en
consacrant une notion adopte le plus souvent une attitude prudente. Il détermine les critères
d’identification de la notion dans une relative généralité ; ce qui lui permet de garder une
certaine marge de manœuvre dans l’appréciation concrète de celle-ci. Autrement, il se refuse à
s’enfermer dans un carcan très rigide dans une perspective de garantir une certaine
adaptabilité à la notion en cause. Dès lors, maitre de sa jurisprudence, il se réserve le pouvoir
de l’interpréter de la manière la plus en phase avec les réalités du moment. Ainsi, dans la
jurisprudence aussi bien française que sénégalaise les conditions de la voie de fait sont
déterminées à travers des formulations quelque peu vagues. D’abord, par rapport à la

1
CE, 04 Mai 1988, Plante, RFDA 1989 p.194, note Bernard Pacteau
2
Pierre Le Mire, « Inexistence et voie de fait », RDP 1978, p.1219

40
La voie de fait en droit administratif sénégalais

condition relative à la matérialité de l’acte, il est à noter une absence de précision en ce sens
que le juge ne détermine pas le seuil de matérialité à partir duquel une action de
l’administration est susceptible d’être constitutive de voie de fait. D’ailleurs, la question s’est
posé, en France, s’il est nécessaire qu’il y ait une exécution définitive ou si une menace
d’exécution précise suffisait pour considérer la condition remplie. Le juge, après de longues
tergiversations, a fini par accepter, dans l’affaire Hilaire1, qu’une menace d’exécution précise
était suffisante pour que la voie de fait puisse être invoquée à l’encontre d’une action de
l’administration. Ensuite, la condition afférente à l’illégalité de l’action de l’administration est
définie dans des termes assez ambigus. En effet, il n’est pas facile de déterminer le moment à
partir duquel l’action de l’administration est réputée en dehors de sa sphère de compétence.
Pour le juge sénégalais dans l’arrêt Abdoulaye Wade2, la voie de fait n’est constituée que si
l’administration procède à l’exécution « d’un acte manifestement insusceptible de se rattacher
à l’application d’un texte législatif ou règlementaire… ». Toutefois, cette solution parait être
dépassée dans la mesure où le pouvoir réglementaire a pris son autonomie par rapport au
pouvoir législatif dans beaucoup de domaines. Donc, une autre interprétation de cette
condition est nécessaire pour permettre une meilleure adaptation de la notion de voie de fait
aux circonstances nouvelles. Du reste, même par rapport à la condition relative à l’atteinte au
droit de propriété ou à une liberté fondamentale, il est possible de dire que la formule utilisée
par le juge parait vague et ne renseigne rien sur la nature de l’atteinte et son degré de gravité.
Au regard de la protection accrue dont bénéficient le droit de propriété et les libertés
fondamentales, il est tentant de dire que cette condition doit être interprétée de la manière la
plus extensive possible. Par ailleurs, même au niveau de l’application des conditions de la
voie de fait par le juge, une certaine fluctuation est perceptible.

B- L’application fluctuante des conditions de la voie de fait

Les conditions de la voie de fait sont fluctuantes dans leur application par le juge. La
jurisprudence sur la voie de fait est dans une valse perpétuelle. Elle n’est pas figée et évolue
au gré des circonstances. Ces fluctuations de la jurisprudence sur la voie de fait sont surtout
fonction de l’évolution des rapports entre le juge et l’administration. En effet, plus il aura
tendance à enfermer l’action de l’administration dans un carcan solide, plus il interprètera de
manière extensive les conditions de la voie de fait. A contrario, il est tenté, parfois, par une

1
TC, 18 Décembre 1947, Hilaire, JCP, 1948, p.4087, note de Georges Vedel, Op.cit.
2
CS, 29 Janvier 1986, Abdoulaye Wade, (non publié), Op.cit.

41
La voie de fait en droit administratif sénégalais

interprétation restrictive des conditions de la voie de fait dans certaines circonstances pour ne
pas trop heurter les velléités interventionnistes de l’administration. C’est ainsi que le juge
sénégalais, pour ne pas verser dans un contrôle tatillon de l’action de l’administration s’est
refusé à retenir la voie de fait même dans des où elle paraissait pourtant clairement établie.
Dans cette perspective, il est possible d’évoquer l’affaire Modou Diop et autres1. Dans ce cas
d’espèce, il s’agissait de la démolition par l’Etat des constructions appartenant à des
particuliers à la suite d’une procédure d’expropriation pour cause d’utilité publique qui
manifestement s’apparentait à une voie de fait. Le juge écarte la voie de fait en considérant
que « le terrain juridique du litige n’était pas celui de la voie de fait mais celui du
fonctionnement défectueux du service public». Pour lui, « le contentieux des démolitions
relevant des activités naturelles de service public, la procédure reste dès lors celle de l’article
729 du Code de procédure civile…; son fondement ne saurait être l’article 118 du COCC qui
régit de façon les relations entre particuliers ». Par ailleurs, en France, la tendance à une
application restrictive des conditions de la voie de fait s’explique en partie par le souci de
préserver le domaine de compétence de la jurisprudence administrative. En effet, le juge des
conflits reste très sensible à une extension inconsidérée de la notion de voie de fait. Ainsi,
face à l’obstination du juge judiciaire à étendre le domaine de la voie de fait, il est souvent
intervenu pour recadrer celle-ci. Dans cette logique, il a refusé de considérer comme une voie
de fait la suspension d’un abonnement téléphonique en arguant du fait qu’aucune liberté
fondamentale n’était en cause dans l’affaire Préfet de la Région Loraine 2. De même, il a
écarté la voie de fait en matière de refus de restituer un permis de chasse dans l’affaire Préfet
de la Gironde3. Toutefois, malgré le fait que le juge des conflits soit très sensible à l’extension
de la voie de fait, il n’en demeure pas moins qu’il continue à l’accorder une certaine
importance. En effet, il a admis récemment que le juge judicaire avait plénitude de
juridictions même si l’atteinte au droit de propriété est la conséquence de l’implantation d’un
ouvrage public remettant ainsi en cause l’adage selon lequel « un ouvrage public même mal
implanté ne se détruit pas ». C’est le sens de l’arrêt Epoux Binet c/ EDF4 qui est rendu à

1
TR de Dakar, 18 Aout 1989, Modou Diop, Dieynaba Diallo et Aminata Tandine (non publié) : après avoir été
déboutés de leur action, les requérants avaient saisi de nouveau le juge ; cette fois par la voie de la procédure
spéciale.
2
TC, 15 Avril 1991, Préfet de Région Loraine, AJDA 1991, p.736
3
TC, 24 Février 1992, Préfet de la Gironde, RFDA 1992, p.766
4
TC, 06 Mai 2002, Epoux Binet c/ EDF, AJDA 2002, p.1229

42
La voie de fait en droit administratif sénégalais

propos de l’installation par EDF d’un poste de transformation de courant électrique sur une
propriété privée en vertu d’une convention qui s’est avérée, ultérieurement, irrégulière. En
somme, aussi bien du point de vue conceptuel que du point de vue pratique, la voie de fait est
une notion imprécise.

En définitive, l’identification de la voie de fait pose deux sortes de problèmes.


D’abord, il s’agit de déterminer ses diverses conditions et, ensuite, de dégager ses différents
éléments caractéristiques. Toutefois, identifier la voie de fait ne suffit pas pour l’appréhender,
il convient aussi de s’intéresser à son régime juridique.

43
La voie de fait en droit administratif sénégalais

DEUXIEME PARTIE

Le droit applicable à
la voie de fait

44
La voie de fait en droit administratif sénégalais

En droit français, le juge judiciaire a une plénitude de compétence pour connaitre de la


voie de fait. Il peut la constater, la réparer et la faire cesser. Cependant, au Sénégal, du fait de
l’adoption du système de l’unité de juridiction, il s’est posé avec acuité la question de la
nature du droit applicable à la voie de fait (Chap. 1). Par ailleurs, il convient dans le cadre de
cette étude de se pencher sur la portée de la solution sénégalaise en matière de droit applicable
à la voie de fait (Chap. 2).

45
La voie de fait en droit administratif sénégalais

Chapitre 1 : La
nature du droit applicable à
la voie de fait
A l’état actuel de la jurisprudence, il semble que le juge sénégalais retient l’application
du droit administratif à la voie de fait (Sect. 1). Toutefois, cette solution jurisprudentielle est
devenue relativement ambiguë au regard de l’évolution de la jurisprudence en matière
administrative (Sect. 2).

Section 1 : L’application du droit administratif à la voie de


fait
En matière de voie de fait, le juge sénégalais exige que soit mise en œuvre la
procédure spéciale (§ 1). De plus, il a entendu lier la procédure au fond (§ 2).

§1: La mise en œuvre de la procédure spéciale en matière de voie


de fait
Devant une requête tendant à la condamnation de l’Etat pour voie de fait, le juge vérifie si
la règle de la demande administrative préalable a été respectée (A) et que le recours est
introduit dans le délai légal de deux mois (B).

A- La règle de la demande administrative préalable

Aux termes de l’alinéa premier de l’article 729 du Code de procédure civile, « toute action
en justice doit être précédée d’une demande adressée à l’autorité administrative désignée
pour recevoir l’assignation ». Sur cette base, le requérant doit provoquer la décision de
l’administration. Autrement dit, il doit lier le contentieux en invitant par une demande dûment
formulée l’autorité administrative à se décider par rapport au litige qui les oppose. Il s’agit de
s’assurer que l’administration a déjà pris position sur la question litigieuse par une décision.
En effet, il est constamment admis, dans la tradition juridique française, que le juge de
l’administration ne se prononce qu’à l’égard d’une décision administrative. C’est ce que
traduit, en termes assez clairs, l’article R-421-1 du Code français de justice administrative
« sauf en matière de travaux publics, la juridiction administrative ne peut être saisie que par
voie de recours formé contre une décision ». Certains auteurs comme le professeur René
Chapus y voit une « survivance de la théorie du ministre-juge »1 qui pourtant a reçu une

1
René Chapus, Droit administratif général, Paris, Montchrestien 15èmeedition, 2001, Tome I, p.939, Op.cit.

46
La voie de fait en droit administratif sénégalais

condamnation ferme de la part de la jurisprudence administrative à travers l’arrêt Cadot 1.


Tout compte fait, la règle de la demande administrative préalable, outre la liaison du
contentieux, présente l’avantage d’offrir à l’administration et au particulier de procéder à une
tentative de conciliation. Toutefois, elle doit intervenir dans le délai de prescription applicable
aux personnes publiques à savoir le délai de la déchéance quadriennale. Ainsi, face à une
action administrative qualifiable de voie de fait, le requérant doit d’abord sacrifier à cette
condition pour ne pas voir le cas échéant, sa requête déclarer irrecevable par le juge. C’est
ainsi que, dans l’arrêt Dieynaba Diallo2, le juge déclare irrecevable la requête tendant à la
condamnation de l’Etat pour voie de fait au motif que la règle de la demande administrative
préalable n’a pas été respectée. En l’espèce, suite à un décret déclaratif d’utilité publique,
l’Etat avait détruit des immeubles touchant ainsi à celui de la requérante. Celle-ci intente un
recours en responsabilité contre la puissance publique estimant qu’il a été portée atteinte de
façon grave à sa propriété privée et, partant, elle avait suivi la procédure ordinaire, mais le
juge déclare la requête irrecevable au motif qu’elle devait respecter les principes de l’article
729. Il soutient que, même s’il avait été établi dès l’origine que l’Etat avait commis une voie
de fait, ce seul fait n’aurait pas suffi pour écarter l’application du droit administratif qui
entraine l’obligation de respecter la procédure spéciale pour l’introduction de l’instance. De
même, dans l’affaire Aminata Tandiné3, le juge, fidèle à sa logique jurisprudentielle, déclare
irrecevable la requête pour non-respect de la procédure spéciale. Dans cette affaire, il
s’agissait de la démolition des constructions de la requérante par l’Etat dans le cadre d’une
procédure d’expropriation pour cause d’utilité publique. La requérante avait emprunté la voie
ordinaire pour attaquer l’Etat sur le terrain de la responsabilité civile pour violation grave de
sa propriété privée. Au regard de cette jurisprudence, il est possible d’affirmer que le juge
sénégalais semble rattacher la voie de fait à la matière administrative.

Par ailleurs, le recours contentieux doit être introduit dans un délai de deux mois à
compter de la date à la laquelle l’administration s’est prononcé sur la demande administrative
préalable.

B- L’introduction du recours contentieux dans un délai de deux mois

1
CE, 13 Décembre 1889, Cadot, Dalloz 1891, 3ème partie, p.41
2
TR, 17 Octobre 1986, Dieynaba Diallo (non publié), Op.cit.
3
TR, 12 Novembre 1986, Aminata Tandiné (non publié)

47
La voie de fait en droit administratif sénégalais

Aux termes de l’alinéa 2 de l’article 729 du Code de procédure civile, « l’assignation, doit
à peine d’irrecevabilité être servie dans le délai de deux mois qui suit, soit l’avis donné de la
décision de l’administration, soit l’expiration du délai de quatre mois valant décision
implicite de rejet ». Autrement, après que l’administration ait pris une décision explicite ou
implicite, le requérant est tenu d’introduire son recours dans un délai de deux mois s’il
compte porter le litige devant le juge. Au-delà de ce délai, la décision administrative est
réputée définitive et, partant, inattaquable par voie contentieuse. Cette règle se justifie par le
souci de garantir une certaine stabilité des relations juridiques nées de l’acte. En effet, pour
préserver la sécurité juridique des administrés, érigée au rang de principe général du droit au
sens de l’arrêt KPMG 1 , il est préférable que l’action contentieuse ne soit pas ouverte
indéfiniment. Ainsi, le juge sénégalais a déclaré irrecevables beaucoup de recours tendant à la
condamnation de l’administration pour voie de fait pour non-respect du délai. Toutefois, cette
solution parait contestable dans la mesure où, au regard de la gravité de l’illégalité en cause en
matière de voie de fait, l’action administrative devrait être imprescriptible afin de permettre
au particulier de faire respecter ses droits les plus fondamentaux indépendamment d’un
quelconque délai pour l’introduction du recours contentieux. Au-delà de toutes ces
considérations et au regard de l’état de la jurisprudence sur la question, le délai de deux mois
doit être respecté sous peine de forclusion. Il se pose dès lors la question du point de départ du
délai. De manière générale, le point de départ du délai est fixé à la date à laquelle l’acte en
cause a fait l’objet d’une publicité de la part de l’autorité administrative. Pour les actes
règlementaires, la publicité se matérialise par sa publication et pour les actes individuels, par
sa notification aux intéressés. Dans tous les cas, les mesures de publicité servent à porter à la
connaissance des administrés le contenu de la décision de l’administration. La publicité est de
ce fait nécessaire pour donner effectivement son sens au célèbre adage « nul n’est censé
ignorer la loi ». Toutefois, il est des cas où même sans publicité le destinataire est réputé
ayant eu suffisamment connaissance de l’acte pour que le délai commence à courir à son
encontre en vertu de la théorie de la connaissance acquise. En effet, par le comportement du
requérant, le juge peut conclure qu’il avait eu pleinement connaissance de l’acte litigieux au
sens de la jurisprudence Madicke Ba2. Au sens de cet arrêt, le juge détermine le point de
départ du délai à partir du jour où le requérant a effectivement manifesté sa connaissance de
l’acte litigieux. En l’espèce, le ministre de la santé publique avait radié, par arrêté, l’agent

1
CE, 24 Mars 2006, Sociétés KPMG et autres, RFDA 2006, p.463
2
CE, 22 Décembre 1993, Madicke Ba c/ Etat du Sénégal, Bulletins des arrêts du CE 1993-1997, p.45

48
La voie de fait en droit administratif sénégalais

d’hygiène Madicke Ba pour mauvaise manière. Pour le juge, en dépit de l’absence de


notification, la production par le requérant d’un document constatant sa radiation prouvait
qu’il avait eu connaissance de la décision attaquée. Cependant, il n’applique pas en principe
cette théorie aux actes règlementaires. Du reste, la mise en œuvre de la théorie de la
connaissance est soumise à des conditions sinon restrictives du moins assez contraignantes
afin de protéger les requérants des abus de l’administration dans l’invocation de cette théorie
en cours d’instance.

Tout compte fait, en matière de voie de fait, le requérant doit introduire son recours dans
le respect de la procédure spéciale. En plus de l’exigence du respect de la procédure spéciale
en matière de voie de fait, le juge s’est prononcé en faveur de la liaison de la procédure et du
fond.

§ 2 : La liaison de la procédure et du fond


Pour appréhender la règle de liaison de la procédure et du fond, il convient d’analyser
ses fondements, d’abord, (A) avant de se pencher, ensuite, sur ses implications dans le
système juridictionnel sénégalais (B).

A- Les fondements de la liaison de la procédure et du fond

En France, suivant la tradition jurisprudentielle de l’arrêt Blanco 1 , l’étendue de la


compétence de la juridiction administrative est largement fonction du champ d’application du
droit administratif. En d’autres termes, le fond suit la compétence ou vice versa. Cette règle
ne pouvait pas s’appliquer dans le système juridictionnel sénégalais du fait de l’unité de
juridiction. Toutefois, afin de garantir une certaine autonomie du contentieux administratif par
rapport au contentieux judiciaire, il a été aménagé une sorte de réplique du système français.
En effet, même si c’est le même juge qui statue que ce soit en matière administrative ou en
matière judiciaire, il convenait d’aménager des procédures de saisine du juge qui soient
différentes selon la nature du litige. C’est ainsi qu’à côté de la procédure de droit commun
applicable en matière civile et pénale, il a été institué une procédure spéciale en matière
administrative. Ainsi la nature du litige et, partant, du droit applicable est
consubstantiellement liée à la nature de la procédure suivie. En matière de plein contentieux,
dans tous les cas où la solution du litige dépend de l’application du droit administratif, le
requérant doit saisir le juge selon la procédure spéciale prévue à l’article 729 du Code de

1
TC, 08 Février 1873, Blanco, GAJA 2009, p.01, Op.cit.

49
La voie de fait en droit administratif sénégalais

procédure civile. A l’inverse, si le litige relève du droit privé la procédure spéciale est exclue
au sens de l’arrêt Demba Baidy Gaye1. Dans cet arrêt, le juge de la Cour Suprême, dans le
souci d’harmoniser sa jurisprudence sur l’application de la procédure spéciale, décide que
l’article 729 n’était pas applicable lorsque le contentieux est régi par le droit privé. En
l’espèce, un élève avait été blessé par un autre élève dans l’enceinte d’une école publique.
Le juge estime que, étant donné que l’action en responsabilité est fondée sur l’article 146 du
COA consacrant la responsabilité des membres de l’enseignement public qui est régi par le
droit privé, le requérant n’était pas fondé à introduire sa requête par la voie de la procédure
spéciale. Ainsi affirmée, la règle de la liaison de la procédure et du fond a principalement
deux fondements.

D’abord, du point de vue historique, il est possible de dire qu’elle constitue une sorte de
vestige tiré de la colonisation. En effet, étant une ancienne colonie de la France, le Sénégal
pouvait difficilement se démarquer totalement du système français. C’est ainsi que malgré
l’adoption du système de l’unité juridiction dès les indépendances des procédures différentes
de saisine du juge ont été aménagées selon la nature du litige du fait de la dualité du
contentieux. Dans cette logique, il est possible de dire que la règle de la liaison de la
procédure et du fond répond à la même finalité que le système français de liaison de la
compétence et du fond sans pourtant relevait de la même technique juridique.

Ensuite, du point de vue pratique, afin de garantir une certaine autonomie du contentieux
administratif par rapport au contentieux régi par le droit privé, il était souhaitable de prévoir
pour chaque type de litige une procédure particulière. En effet, du fait, de plus en plus, de
l’existence d’une certaine capillarité entre le contentieux administratif et le contentieux régi
par le droit privé l’office du juge s’est trouvé très complexe. Dès lors, il fallait aménager une
procédure particulière pour chaque type de litige dans la perspective de simplifier le droit du
point de vue des rapports entre deux contentieux essentiellement distincts et, partant, de
permettre au juge d’exercer pleinement sa fonction de contrôle de l’action administrative.

En somme, il apparait que la règle de la liaison de la procédure et du fond est une


survivance du passé colonial même si elle peut trouver un fondement dans le souci de
préserver la spécificité du contentieux administratif par rapport au contentieux régi par le droit
privé. De cette règle découle énormément de conséquences dans le contexte sénégalais.

1
CS, 28 Mai 1980, Demba Baidy Gaye, RIPAS, n°9, p.35

50
La voie de fait en droit administratif sénégalais

B- Les implications de la liaison de la procédure et du fond

La mise en œuvre de la procédure spéciale dans le cadre d’une action en justice est
nécessaire pour les litiges de nature administrative. A contrario, un requérant qui
n’emprunterait pas la voie de la procédure spéciale en matière administrative verrait, le cas
échéant, sa requête déclarée irrecevable par le juge. De cet état du droit résulte deux
conséquences majeures.

D’une part, le requérant doit avant de saisir le juge qualifier son litige. De ce fait, il est
confronté à l’épineuse question de la détermination du champ d’application du droit
administratif. Il se trouve ainsi dans une situation très difficile. En effet, la question du champ
d’application du droit administratif est une question tellement délicate que le requérant s’en
trouverait désorienté. Cela constitue un risque de découragement des administrés qui,
confrontés à des actions dommageables de l’administration, se sentent impuissants pour
redresser le tort qui leur a été causé. Cette situation du requérant parait précaire d’autant plus
que, principalement, l’effet qui était escompté par rapport à l’adoption du système de l’unité
de juridiction était d’éviter aux administrés toutes les tracasseries quelque peu inutiles pour
une bonne administration de la justice liées à l’existence d’une juridiction spéciale pour les
litiges administratifs. En France, du fait de la règle de la liaison de la compétence et du fond,
chaque juge ayant naturellement en charge l’application d’un droit bien défini, le requérant est
tiraillé par la question du juge compètent. Toutefois, cette règle de la liaison de la compétence
et fond fait l’objet de beaucoup de critiques par une grande partie de la doctrine. Pour J. F.
Lachaume, la formule « la compétence suit le fond » « est un raccourci d’un raisonnement
plus complexe et occulte l’élément déterminant de cette compétence » 1 . Cette formule est
fausse et dangereuse. Elle est fausse parce que le juge administratif applique dans certains
litiges le droit privé. Il fait fréquemment application des articles 1153 et suivants du Code
civil relatifs aux intérêts moratoires. Elle est dangereuse en ce sens qu’elle fournit une recette
facile, voire un alibi, à ceux qui estiment que le juge administratif est systématiquement
incompétent dès lors que la règle de fond applicable au litige relève du droit privé. Dans cette
perspective, la règle de la liaison de la procédure et du fond est de nature à poser un problème
d’accès au prétoire du juge.

1
J. F. Lachaume, « La compétence suit la notion… », AJDA 2002, p.77

51
La voie de fait en droit administratif sénégalais

D’autre part, la règle de la liaison de la procédure et fond est de nature à rendre complexe
le système sénégalais de l’unité de juridiction. En effet, cette règle entraine une difficulté
d’accès au juge du fait des risques d’erreurs considérables de la part des requérants. De même,
lorsque le juge est saisi, il se retrouve dans une situation contraignante dans la mesure où pour
se prononcer sur la recevabilité de la requête, il est donc obligé de déterminer au préalable le
droit applicable au litige. Ainsi, en examinant l’affaire au fond, il peut se trouver devant un
risque de contradiction sur le droit applicable.

En tout état de cause, la règle de la liaison de la procédure et du fond est source de


complexité dans le système juridictionnel sénégalais. Ainsi, elle doit être sinon abandonnée
du moins aménagée dans le sens d’en amoindrir les effets pervers. Au-delà de toutes ces
considérations, en exigeant le respect de l’article 729 du Code de procédure civile en matière
de voie de fait et en liant la procédure au fond, le juge sénégalais s’est vraisemblablement
déterminé pour une appartenance de celle-ci à la matière administrative et, partant, de
l’application du droit administratif. Toutefois, cette solution contentieuse apparait, au regard
de l’évolution de la jurisprudence, relativement ambiguë.

Section 2 : Une solution jurisprudentielle devenue


relativement ambiguë
Aucun précèdent jurisprudentiel n’est intervenu, à proprement parler, remettre en
cause la solution retenue par le juge sénégalais en matière de droit applicable à la voie de fait.
Toutefois, l’évolution de la jurisprudence en matière administrative peut porter à penser le
contraire. La position du juge par rapport à l’application du droit administratif à la voie de fait
devient de plus en plus ambiguë (§ 1). Ainsi, au regard de toutes les difficultés que pose cette
situation aux administrés, une clarification de l’état du droit s’impose en cette matière de la
part du juge (§ 2).

§ 1:L’imprécision actuelle de la position du juge


L’imprécision actuelle de la position du juge est grandement due à l’incertitude
caractérisant la notion de matière administrative (A). En tout état de cause, cette situation est
préjudiciable au requérant victime d’une voie de fait (B).

A- L’incertitude caractérisant la notion de matière administrative

52
La voie de fait en droit administratif sénégalais

La matière administrative fait l’objet d’une double conception. Du point de vue organique,
elle renvoie à l’ensemble des litiges auxquels une personne publique est partie. Au sens
matériel, un litige relève de la matière administrative dès lors que les prétentions des parties
se fondent sur un acte de puissance publique, sont relatives à des problèmes de droit
administratif. Autrement, pour reprendre les propos du doyen Alain Bockel, « relèvent de la
matière administrative, l’ensemble des litiges dont la solution doit être trouvée dans
l’application d’une règle du droit administratif »1.

Au-delà de toutes ces considérations d’ordre théorique, La jurisprudence sénégalaise


semble, a priori, opter pour la conception matérielle de la matière administrative. En effet,
dans l’affaire Abdourahmane Ndoye2, le juge déclare, à propos de la deuxième branche de la
requête, que soulevant des questions de droit administratif, elle ne pouvait être introduite
qu’en respectant la procédure spéciale prévue à l’article 729 du code de procédure civile. A la
lumière de cette jurisprudence, la conception matérielle de la matière administrative met
surtout l’accès sur la nature du droit applicable au litige indépendamment de la qualité des
parties. Cette conception de la matière administrative s’apparente à celle connue en France,
même si elle en diffère quelque peu. Pour Marcel Waline, « les litiges administratifs se
limitent aux litiges se rattachant à l’exercice par les personnes de Droit public de la fonction
administrative » 3 . Tout compte fait, la conception matérielle est restrictive et pose
énormément de difficultés aux administrés du fait de la règle de la liaison de la procédure et
du fond.

Toutefois, l’évolution de la jurisprudence tend vers une remise en cause de la conception


matérielle de la matière administrative. En effet, dans l’arrêt Mark c/Municipalité de Nioro4,
la Cour d’Appel de Dakar infirme une décision du Tribunal de première instance qui s’était
prononcé sur le fond d’une affaire en admettant que la décision d’une Commune de détruire
un souk est un acte administratif prise par une personne de droit public et que, par conséquent,
l’action en responsabilité devrait être introduite suivant la procédure spéciale. Dans ce même
élan et de manière plus explicite, dans le cadre de l’affaire Dieynaba Diallo précédemment

1
Alain Bockel, « Sur la difficile gestation d’un droit administratif sénégalais », Ann. Afr., 1973, p.137
2
TPI de Dakar, 23 mai 1970, Abdourahmane Ndoye, Ann. Afr., 1973, p.243
3
Marcel Waline, « A propos du rapport entre la règle de droit applicable au jugement d’un procès et l’ordre de
juridictions compètent », RDP 1961, p.09
4
CA de Dakar, 14 juillet 1978, Mark c/Municipalité de Nioro, Code des obligations de l’administration annoté,
publications EDJA, p.103

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La voie de fait en droit administratif sénégalais

évoquée, le juge déclare irrecevable, pour non-respect de la procédure spéciale, une action
fondée sur une voie de fait. Dans tous les cas, malgré les quelques fluctuations de la
jurisprudence sur la question, il reste que le juge sénégalais rattache la voie de fait à la matière
administrative en liant la procédure au fond. Cependant, l’arrêt Ibrahima Dieng1 rendu par le
Conseil d’Etat, en cassation, fait planer le doute sur la position du juge sénégalais par rapport
à la question de l’appartenance de la voie de fait à la matière administrative et, partant, de
l’application du droit administratif. En l’espèce, le requérant avait saisi le Conseil d’Etat aux
fins de casser et d’annuler l’arrêt en date du 10 février 1995 par lequel la Cour d’Appel de
Dakar a confirmé le jugement lui ayant débouté de sa demande en réparation du préjudice
qu’il aurait subi du fait de l’action intentée par l’Etat contre sa personne pour cause de
détournement de deniers publics, laquelle action a été suivie d’une ordonnance de non-lieu.
Pour le juge, à propos du second moyen de la requête et reprenant à son compte le
raisonnement de la Cour d’Appel, « considérant que le requérant soutient que l’arrêt attaqué
encourt l’annulation en ce qu’il est énoncé que la preuve du fonctionnement défectueux du
service public de la justice n’a pas été rapportée pour engager la responsabilité de la
puissance publique, que même si cela avait été établi, la responsabilité de l’Etat ne saurait
être engagée sur le fondement des articles 118 et 112 du COCC, aux motifs que l’Etat n’est
pas un justiciable ordinaire et ne perd ses prérogatives exorbitantes du droit commun qu’en
cas de voie de fait ». Dans tous les cas, par rapport à l’application du droit administratif à la
voie de fait, il est possible de s’accorder avec Ndeye Madjiguene Diagne pour qui
« l’évolution du principe de liaison du fond et de la procédure rend cette solution discutable
même s’il est possible de classer cette notion, pour le moment, dans la matière
administrative » 2 . Par ailleurs, ces fluctuations de la jurisprudence sur la question de
l’appartenance de la voie de fait à la matière administrative sont préjudiciables au requérant
victime d’une voie de fait.

B- Une situation préjudiciable au requérant victime d’une voie de fait

Devant l’ambiguïté qui caractérise actuellement la position du juge sur l’appartenance de


la voie de fait à la matière administrative, le requérant victime d’une voie de fait se trouve
perdu et sans repères. Cette gangue qui entoure la question de l’appartenance de la voie de fait

1
CE, 26 Octobre 2000, Ibrahima Dieng c/Etat du Sénégal, Bulletins des arrêts du CE 2000, p.50
2
Nd. M. F. Diagne, Les techniques et les méthodes du juge administratif en droit administratif sénégalais,
Thèse, UCAD, 1995, pp.82-90

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La voie de fait en droit administratif sénégalais

à la matière administrative pose deux sortes de difficultés au requérant. Il est confronté à un


problème de détermination de la procédure applicable et plus globalement à un problème de
l’accès au juge. D’abord, par rapport à la question de la recherche de la procédure applicable,
il convient de souligner l’embarras du requérant victime d’une voie de fait de la part de
l’administration. En effet, du fait de l’ambigüité perceptible dans la position du juge par
rapport à l’application du droit administratif à la voie de fait avec l’évolution de la
jurisprudence, il aura du mal à déterminer la procédure applicable. Le risque est ainsi grand
qu’il voit sa requête déclarée irrecevable par le juge. Dans cette perspective, il est possible de
citer l’affaire Madame Diaw1, le juge déclare irrecevable l’action en justice pour violation de
la procédure spéciale là où le requérant, pensant que le terrain du litige n’était pas celui de la
matière administrative, avait emprunté la procédure de droit commun en matière civile. En
France, la question du droit applicable à la voie de fait semble tranchée de manière assez nette
même si l’avenir parait quelque peu incertain en la matière. En effet, de plus en plus, le juge
administratif français tend à s’immiscer dans ce bloc de compétence relevant
traditionnellement du juge judiciaire que constitue le contentieux de la voie de fait. Ensuite,
du point de vue de l’accessibilité du juge, le droit sénégalais est en reste. Le requérant, du fait
des contraintes liées notamment à la recherche de la procédure applicable, est tenté de
renoncer à l’exercice de son droit à un procès. En effet, au lieu de gaspiller tout son temps et
son énergie à engager des actions en justice à l’issue incertaine, il préfère tout simplement
rester dans l’inaction même à ses dépens. En France, c’est plutôt la question du juge
compètent qui se pose au requérant même si, par ailleurs, elle soulève moins de problème par
rapport au contentieux de la voie de fait du fait de la plénitude de compétence dont dispose le
juge judiciaire en la matière. Tout compte fait, il reste qu’elle est loin d’être surmontée et pose
aussi la problématique de l’accès au juge. C’est ce qui fait dire à Jacques Robert que « la
détermination de la juridiction compétente est un casse-tête singulièrement dissuasif »2. Il
ajoute que « devant un monde solennel et froid dont il imagine mal les rites et qui suscite plus
la crainte que la sympathie, l’éventuel plaideur se sent, parfois, saisi d’effroi ». Partant de ce
constat, il est légitime de se demander s’il n’est pas temps de clarifier l’état du droit en
matière de voie de fait dans l’intérêt du justiciable.

1
TPI de Dakar, 10 janvier 1981, Madame Diaw c/ Commune de Dakar (non publié)
2
Jacques Robert, « La bonne administration de la justice », AJDA 1995, numéro spécial, p.117

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La voie de fait en droit administratif sénégalais

§ 2 : Une souhaitable clarification de l’état du droit


La clarification de l’état du droit en matière de voie de fait passe nécessairement par
une définition précise de la notion administrative (A). Toutefois, dans l’intérêt des
administrés, il doit faire preuve d’un certain pragmatisme dans l’appréhension de cette notion
(B).

A- La nécessité d’une définition précise de la notion de matière


administrative
Au regard des différentes fluctuations que connait la conception de la notion de matière
administrative, il est nécessaire que le juge sénégalais ait une position claire par rapport à la
définition de cette notion aux contours quelque peu imprécis. Le débat sur la conception
retenue par le juge sénégalais est posé par la doctrine de manière récurrente. Certains auteurs
se sont prononcés pour une conception organique de la matière administrative, d’autres pour
une conception matérielle. D’ailleurs, une partie de la doctrine avait même parlé de
conception organico-matérielle au regard du raisonnement du juge dans l’affaire Dieynaba
Diallo déjà citée. Dans tous les cas, la position du juge devient de plus en plus ambiguë sur la
question et il est aujourd’hui plus que jamais souhaitable qu’il règle clairement ce point si
essentiel dans le système juridictionnel sénégalais. En effet, la notion de matière
administrative du fait qu’elle est énormément complexe pose beaucoup de problème dans le
contexte sénégalais. En effet, tout d’abord le juge est principalement confronté à la question
du champ d’application du droit administratif et il ne la résoudra que s’il arrive à bien cerner
cette notion et en fasse une bonne application au regard des réalités de son contexte
juridictionnel. Ce qui conduit à dire qu’il ne s’agit pas pour le juge de reprendre dans son
essence et dans sa forme le système français sans l’adapter au contexte sénégalais ; mais au
contraire, pour reprendre les propos de Gérard Conac, « à lui d’interpréter les principes
importés de façon qu’ils soient adaptés au contexte culturel et au niveau de développement
économique des sociétés locales » 1 . Autrement, ce n’est pas parce que le juge français
privilégie une conception matérielle de la matière administrative qu’il doit en être ainsi dans
le cadre sénégalais. Donc, le juge sénégalais est appelé au tournant. Il doit essayer, tout en
prenant en considération les réalités locales, de définir une politique jurisprudentielle claire
par rapport à la conception de la notion de la matière administrative. C’est à partir de là

1
Gérard Conac, « Le juge et la construction de l’Etat de droit en Afrique francophone » in Mélanges Guy
Braibant, L’Etat de droit, Dalloz, p.105

56
La voie de fait en droit administratif sénégalais

seulement que la question de l’appartenance de la voie de fait à la matière administrative peut


être définitivement résolue. Malgré le fait que le juge n’est pas encore revenu sur sa position,
il reste qu’avec la jurisprudence récente le doute est permis. En effet, avec l’évolution de la
règle de la liaison de la procédure et du fond, la position du juge sur cette question a perdu de
sa netteté. En France, avec l’avènement de la loi de 2000 sur les référés administratifs un
débat semblable s’était posé. Il s’agissait de savoir au regard de la formulation de l’article 521
qui dispose que le juge administratif peut ordonner « toutes mesures nécessaires à la
sauvegarde d’une liberté fondamentale, lorsqu’il y a été porté, du fait de l’administration,
une atteinte grave et manifestement illégale », si la théorie de la voie de fait n’avait pas été
supplantée par la procédure du référé-liberté. Le juge des conflits est toutefois intervenu pour
remettre de l’ordre dans cet imbroglio qui caractérisait les rapports entre la voie de fait et le
référé-liberté. Dans le cadre de l’arrêt Boussadar, en affirmant qu’ « une mesure prise par
l’administration dans l’exercice de ses pouvoirs ne saurait constituer une voie de fait »1, il a
entendu limiter le champ d’application du référé-liberté aux seuls actes pris par
l’administration dans l’exercice de ses fonctions à l’exclusion des actes dénaturés c’est-à-dire
qui sont pris en dehors de la sphère de compétence naturelle de l’administration. Il met ainsi
un terme à un vif débat qui a opposé les auteurs les plus avisés en ce domaine. Dans cette
logique, le juge sénégalais doit faire le point de manière tout à fait claire et nette par rapport à
l’appartenance de la voie de fait à la matière administrative. Cependant, au-delà de la simple
clarification de sa position par rapport à la notion de matière administrative, un certain
pragmatisme du juge est indispensable.

B. Un indispensable pragmatisme du juge

Tout autant le juge sénégalais se doit d’être précis dans la définition des notions de voie
de fait et de matière administrative, tout autant il doit faire montre d’un certain pragmatisme
dans le maniement de ces notions. Le pragmatisme est souvent nécessaire dans l’office du
juge pour concilier les notions dans leur formulation avec la finalité qu’elles sont censées
véhiculer. Par rapport à la notion de matière administrative, il convient de définir ses contours
et de fixer le régime juridique qui lui est applicable de manière à ce que cela ne contrevienne
pas aux règles de bonne administration de la justice et aux aspirations du justiciable en quête
d’un juge. En d’autres termes, même s’il est nécessaire que, du point de vue conceptuel, la
position du juge soit claire et précise, il n’en demeure pas moins que, dans l’appréciation

1
TC, 23 octobre 2000, Boussadar c/Ministre des affaires étrangères, AJDA 2001, p.143, Op.cit.

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La voie de fait en droit administratif sénégalais

concrète des notions, il doit veiller à ce qu’elles s’accommodent à la finalité recherchée c’est-
à-dire permettre une meilleure accessibilité au juge, rendre plus commode l’exercice de
l’office du juge et globalement de favoriser une justice opérationnelle au service des
administrés. C’est ce qui justifie les propos de Jacques Robert qui affirme qu’ « une justice,
quelle qu’elle soit, n’est jamais faite pour les juges ou les auxiliaires de la justice, pour leur
propre confort ou leur propre sécurité », qu’ « elle est faite pour les justiciables » et que
« c’est donc de leur côté qu’il faut se placer pour apprécier les critères d’une justice bien
administrée »1. Prenant la mesure de la situation, le juge sénégalais a semblé faire un pas
décisif dans cette voie notamment dans l’arrêt CBAO c/ FPE et Etat du Sénégal2rendu tout
récemment par la Cour d’Appel de Dakar. En l’espèce, la société CBAO demandait au juge
d’appel, sans pour autant emprunter la voie de la procédure spéciale, de condamner la FPE et
l’Etat du Sénégal conjointement et solidairement de payer la somme correspondant au
montant auquel la FPE s’était portée caution pour la société Nouvelles Brasseries Africaines
dite NBA qui, par la suite, est tombée sous le coup d’une liquidation. Selon le juge,
« considérant que selon l’article 729 du code de procédure civile, toute action en justice , en
matière administrative, doit être précédée d’une demande adressée à l’autorité administrative
désignée pour recevoir l’assignation ; que cette autorité administrative, selon l’article 39 du
même code, est l’Agent judiciaire de l’Etat ; considérant que cette procédure, ainsi que l’a
relevé avec pertinence le premier juge, est à respecter toutes les fois que l’Etat ou ses
démembrements sont en cause, indépendamment du droit applicable au fond du litige ;… ».
Dans cette logique, devant un litige où est partie une personne publique, le requérant n’a pas
besoin de sacrifier à la recherche du droit applicable mais doit juste se contenter de mettre en
œuvre la procédure spéciale indépendamment du fond. Toutefois, il n’est pas sûr que le juge
continue dans cette logique jurisprudentielle. Donc, la prudence doit être de mise. Tout
compte fait, il est nécessaire que le requérant puisse être préservé des tracasseries inutiles que
pose le problème de la procédure applicable surtout en matière de voie de fait. Certes, le débat
se pose sur le fait de savoir si l’application du droit administratif à la voie de fait dans le
contexte sénégalais s’inscrit dans une véritable politique jurisprudentielle ou simplement le
fruit d’une supposée maladresse du juge sénégalais qui s’est laissé embarquer dans des
considérations liées à la conception de la matière administrative. Dans tous les cas, s’il se
trouve que c’était un véritable choix jurisprudentiel au lieu d’une solution jurisprudentielle

1
Jacques Robert, « La bonne administration de la justice », AJDA 1995, numéro spécial, p.117
2
CA de Dakar, 18 Février 2011, CBAO c/FPE et Etat du Sénégal (non publié)

58
La voie de fait en droit administratif sénégalais

qui friserait le tâtonnement, il doit se prononcer clairement et de la manière la plus explicite


possible sur la question dans l’intérêt du justiciable qui éprouve tous les problèmes du monde
à faire porter son litige devant le juge.

En définitive, il apparait que le juge sénégalais s’est plutôt porté vers une application du
droit administratif à la voie de fait, malgré les réserves qu’il est possible de faire en cette
matière notamment avec l’évolution de la jurisprudence sur la notion de matière
administrative. Contrairement à son homologue français, il s’est constamment refusé à
exclure la voie de fait de la matière administrative. Dès lors, se pose la question de la portée
d’une telle solution jurisprudentielle au regard de la théorie de la voie de fait.

59
La voie de fait en droit administratif sénégalais

Chapitre 2 : La portée de la solution sénégalaise


L’application du droit administratif à la voie de fait peut être perçue comme une
solution participant du renouveau de cette théorie dans le contexte sénégalais (Sect. 1). Par
ailleurs, ce choix jurisprudentiel parait opportun au regard de la nature du système
juridictionnel sénégalais (Sect. 2).

Section 1 : Le renouveau de la théorie de la voie de fait


L’application du droit administratif à la voie de fait par le juge sénégalais participe du
renouveau de celle-ci en tant que théorie juridique. En effet, cette solution jurisprudentielle
marque un dépassement de ses fondements traditionnels (§ 1). De plus, elle amène à
s’interroger sur le nouveau fondement de la voie de fait (§ 2).

§1: Le dépassement des fondements traditionnels de la voie de


fait
L’application du droit administratif à la voie de fait constitue un dépassement des
fondements traditionnels de la voie de fait en ce sens que cette solution jurisprudentielle
rompt avec la thèse de la dénaturation de l’action administrative comme fondement de la voie
de fait (A). De plus, le juge sénégalais, en se prononçant pour l’application du droit
administratif à la voie de fait, remet en cause le principe de l’autorité judiciaire gardienne de
la liberté individuelle et du droit de propriété (B).

A- Une rupture avec la thèse de la dénaturation de l’action


administrative comme fondement de la voie de fait
Traditionnellement, la voie de fait est assimilée à un acte dénaturé. Elle renvoie à acte qui
a perdu sa nature administrative par violation grave et manifeste de la légalité. Ainsi,
l’administration, en sortant de sa sphère de compétence naturelle, est réputée déchue de ses
privilèges et, partant, le principe de la séparation des autorités administratives et judiciaires ne
couvre plus la compétence naturelle de la juridiction administrative par rapport à l’action
administrative. C’est ce qui justifiait, en France, que les tribunaux judiciaires soient admises à
connaitre du contentieux de la voie de fait. En effet, l’application d’un droit dérogatoire à
l’administration se justifie par la nature de la mission qu’elle a en charge et des moyens
exorbitants qu’elle met en œuvre dans le cadre de son action. Dès lors, si elle outrepasse ses
prérogatives et verse dans l’arbitraire, l’application du droit administratif et, par conséquent,
la compétence du juge administratif ne se justifie plus. Pour Jacques-Henri Stahl, « le juge

60
La voie de fait en droit administratif sénégalais

administratif ne constitue pas une garantie pour l’administration, son intervention ne fait pas
de l’administration un justiciable protégé, mais que l’existence de la juridiction
administrative constitue une garantie pour conserver un régime de droit public comme cadre
à l’action administration »1. Au regard de toutes ces considérations, le juge sénégalais, en
appliquant le droit administratif à la voie de fait, a entendu remettre en cause la thèse de la
dénaturation de l’action administrative comme fondement de la voie de fait. De manière plus
radicale, Mohammed Amine Benabdallah considère que l’application du droit administratif à
la voie de fait constitue « une négation de la voie de fait en tant que théorie du droit
administratif mais, malheureusement, pas en tant que pratique de l’administration »2 . Par
ailleurs, en France, même si la voie de fait relève toujours du droit privé, il reste que la
compétence du juge administratif est, de plus en plus, entendue de manière
extensive notamment en matière de protection de la liberté individuelle et du droit de
propriété ; ce qui réduit à coup sûr l’étendue de la voie de fait. D’ailleurs, la dénaturation de
l’action administrative comme fondement de la voie de fait est une construction juridique
fragile. En effet, le juge ne décide pas de la voie de fait dans tous les cas où l’action
administrative est dénaturée ; il faut que soit mis en cause une liberté fondamentale ou une
propriété privée. Selon Ronny Abraham, cette construction juridique représente « une
intéressante vue de l’esprit, qui n’est pas dépourvue d’une certaine qualité poétique, mais qui
ne correspond guère à la réalité » 3 . De manière plus radicale, P. Duez, qualifiant
« d’inadmissible subtilité » l’engagement de la responsabilité de l’administration pour un acte
réputé non administratif, se demandait « par quel mystère l’acte, qui par hypothèse, a perdu
le caractère administratif, pourrait-il engager la responsabilité de l’administration »4. Ainsi,
pour une très grande partie de la doctrine, seules des considérations d’ordre historique
justifieraient le maintien de la plénitude de juridiction en matière de contentieux de la voie de
fait au profit du juge judiciaire. Pour reprendre les propos de Gregory Marchesini, « la théorie
de la voie de fait est donc, bel et bien, une survivance d’un passé révolu n’ayant plus aucune

1
Jacques-Henri Stahl, « Le juge administratif, une garantie pour l’administration ? », AJDA 1999, numéro
spécial, p.59
2
M.A. Benabdallah, « Vers la fin de la théorie de la notion de voie de fait ? », REMALD, n°17, 1996, Op.cit.,
p.17 et s
3
Ronny Abraham, « L’avenir de la voie de fait et du référé administratif » in Mélanges Guy Braibant, L’Etat de
droit, Dalloz 1996, p.12
4
P. Duez, La responsabilité de la puissance publique en dehors du contrat, 2èmeed, Librairie Dalloz, 1938, p.146

61
La voie de fait en droit administratif sénégalais

véritable raison d’être à l’époque contemporaine » 1 . Tout compte fait, actuellement la


plénitude de compétence au profit du juge judiciaire ne se justifie pas et, partant, est de plus
en plus remise en cause. Pour Jacques Robert, « si nous admettons volontiers que la notion de
voie de fait puisse avoir encore une utilité en permettant d’aggraver les conditions de la
censure de l’action administrative, nous ne voyons pas pourquoi on réserverait cette besogne
salvatrice aux seules juridictions judiciaires »2.

De même, l’application du droit administratif à la voie de fait enlève tout son sens au
principe du juge judiciaire gardien de la liberté individuelle et du droit de propriété.

B- La remise en cause du principe de l’autorité judiciaire gardienne de


la liberté individuelle et du droit de propriété
Aux termes de l’article 66 de la Constitution française de 1958, « l’autorité judiciaire,
gardienne de la liberté individuelle, assure le respect de ce principe dans les conditions
prévues par la loi ». Sur ce fondement, la compétence du juge judiciaire a été admise dans
tous les cas où une liberté individuelle est en cause. D’ailleurs, face aux fluctuations
jurisprudentielles sur l’interprétation qu’il convenait de faire des dispositions de l’article
66, l’article 136 du Code de procédure pénale est venue régler la question de la portée de
ces dites dispositions. En effet, il rompt avec la jurisprudence et accorde une exclusivité
totale de compétence aux tribunaux judiciaires pour connaitre de l’instance civile fondée
sur des atteintes à la liberté individuelle, quelle que soit la personne contre laquelle
l’action est dirigée. Toutefois, dans le cadre de l’affaire Clément3, le Tribunal des conflits
retient la compétence de la juridiction administrative en matière d’atteinte à la liberté
individuelle en dehors des cas de voie de fait dérogeant, par-là, aux dispositions de
l’article 136 précité. Pour le juge des conflits, la règle édictée par l’article ainsi évoqué
« déroge au principe de séparation des pouvoirs posé par l’article 13 de la loi des 16 et
24 Aout 1790 et par le Décret du 16 Fructidor An III ; qu’elle doit donc être interprétée
strictement ».

1
Gregory Marchesini, « A propos de la compétence du juge administratif de l’urgence : l’application de l’article
522-3 du code de justice administrative dans le contentieux de la voie de fait », AJDA 2005, p.1663, Op.cit.
2
Jacques Robert, « Le juge administratif et la liberté individuelle », in Mélanges Marcel Waline, Le juge et le
droit public, Paris, LGDJ, 1974, Tome II, p.719
3
TC, 16 Novembre 1964, Clément, AJDA 1975, p.581

62
La voie de fait en droit administratif sénégalais

En outre, la théorie jurisprudentielle de la voie de fait peut trouver comme fondement le


principe selon lequel le juge judiciaire est le gardien de la propriété privée même s’il est,
d’abord, nécessaire de lever les doutes sur cette affirmation. En effet, pendant longtemps la
doctrine a semblé fonder ce principe sur les dispositions de l’article 66 précédemment évoqué.
Cependant, le Conseil constitutionnel, dans sa décision relative à la loi relative à la définition
et à la mise en œuvre de principes d’aménagement, semble lever les ambiguïtés sur la
question en affirmant que « qu’elle que soit l’importance du rôle des tribunaux judiciaires en
matière de protection de la propriété, il résulte des termes de l’article 66 de la constitution
que celui-ci concerne la liberté individuelle et non le droit de propriété »1. Il a ainsi mis fin à
une assimilation abusive. Tout de même, dans sa décision dite TGV-Nord 2 , le Conseil
constitutionnel pose le principe du juge judiciaire gardien du droit de propriété comme
principe fondamental reconnu par les lois de la République indépendamment des dispositions
de l’article 66 de la constitution. Dans cette logique, il était fort envisageable que le juge
sénégalais applique le droit privé à la voie de fait. Dès lors, en appliquant le droit
administratif à la voie de fait, il a entendu rompre avec la tradition juridique française. Au
rebours de toute logique de mimétisme, il s’est frayé une voie originale remettant, de ce fait,
en cause le principe du juge judiciaire gardien de la liberté individuelle et du droit de
propriété comme fondement de la voie de fait. Tout compte fait, même, en France, ce principe
n’en finit pas d’être battu en brèche au regard de la jurisprudence administrative sur ce
contentieux et des positions doctrinales sur la question. Pour Jacques Robert, « gardien de la
liberté individuelle, censeur de la voie de fait : on pensera que le juge administratif n’est
point indigne de cette double qualité »3.

Tout compte fait, la solution retenue par le juge sénégalais s’apparente, a priori, à une
négation de la théorie de la voie de fait en ce sens qu’elle perdrait sa raison d’être en tant
qu’elle n’aurait plus de spécificité par rapport au régime général de la responsabilité
administrative. Toutefois, un nouveau fondement de la voie de fait est envisageable.

1
CC, DC, 17 juillet 1985, Loi relative à la définition et à la mise en œuvre de principes d’aménagement, RJC
1985, p.224
2
CC, DC, 25 juillet 1989, Loi portant dispositions diverses en matière d’urbanisme et d’agglomérations
nouvelles, RJC 1989, p.355, Op.cit.
3
Jacques Robert, « Le juge administratif et la liberté individuelle », in Mélanges Marcel Waline, Le juge et le
droit public, Paris, LGDJ, 1974, Tome II, p.719, Op.cit.

63
La voie de fait en droit administratif sénégalais

§2:A la recherche d’un nouveau fondement à la voie de fait


Le nouveau fondement de la voie de fait s’articule autour de la recherche d’efficacité
dans la protection des droits et libertés fondamentaux (A). Cette recherche d’efficacité
nécessite le renforcement des pouvoirs du juge de l’administration (B).

A- La recherche d’efficacité dans la protection des droits et libertés


fondamentaux
Les fondements traditionnels de la voie de fait sont difficilement conciliables. Pour le
Professeur René Chapus, les deux fondements de la voie de fait paraissent inconciliables à
moins de considérer que « la compétence de l’autorité judiciaire trouve son principe dans sa
qualité de gardienne de la propriété privée et des libertés fondamentales, l’étendue de cette
compétence s’expliquant par l’idée de la dénaturation de l’action administrative »1 . Dans
cette optique, il était souhaitable de trouver un nouveau fondement de la voie de fait au vu de
la fragilité des justifications aussi bien théoriques que pratiques qui pouvaient lui être
trouvées. Ainsi, une recherche d’efficacité dans la protection des administrés dans le cadre de
l’exercice de leurs droits et libertés, les plus fondamentaux, pouvait être excipée pour justifier
le maintien de la voie de fait. Dominique Rousseau pense que le principe du juge judiciaire
gardien de la liberté individuelle comme fondement de la voie de fait doit être remplacé par
celui du « recours juridictionnel, garantie et sauvegarde de la liberté individuelle »2. De plus,
avec la loi du 30 juin 2000, il est réalisé une « véritable mutation des règles et des esprits dont
le contentieux administratif avait besoin, pour faire du juge administratif un juge aussi sur,
aussi efficace que le juge civil »3. Dès lors, il n’était plus concevable de continuer à ignorer
les progrès de la justice administrative en matière de protection des libertés individuelles. En
effet, le juge administratif a démontré, au fil du temps, son aptitude à exercer un contrôle
efficace sur l’action administrative particulièrement dans les cas où celle-ci porte atteinte à
des libertés fondamentales. Dans cette perspective, son incompétence en matière de voie de
fait ne se justifiait plus. D’ailleurs, dans l’arrêt Ministre de l’intérieur c/ Témoignage
chrétien4, le Conseil d’Etat a accepté de statuer sur la réparation du préjudice causé par une

1
René Chapus, Droit administratif général, Paris, Montchrestien, 15ème éd., Tome 1, Op. Cit., p.854
2
Dominique Rousseau, Droit du contentieux constitutionnel, Montchrestien, 5 éd., 1999, p.262
3
M.Fouletier, « La loi du 30 juin 2000 relative au référé devant les juridictions administratives », RFDA 2000,
pp. 963-988
4
CE, 04 Novembre 1966, Ministre de l’intérieur c/ Témoignage chrétien, AJDA 1966, p. 32, conclusions
Questiaux

64
La voie de fait en droit administratif sénégalais

saisie de journaux qui manifestement se présentait comme une voie de fait. A la suite de cette
jurisprudence, une grande partie de la doctrine a parlé de l’avènement du parallélisme des
deux compétences, judiciaires et administratives, en matière de voie de fait. Cependant, dans
l’arrêt Consorts Muselier1, le juge administratif a semblé faire machine arrière. Dans cet arrêt,
le Conseil d’Etat a considéré comme une voie de fait par manque de procédure, la saisie par
des autorités maritimes, peu après sa mort, à son domicile personnel, de certains documents
appartenant à un Amiral, leur réunion dans une caisse sur laquelle les scellés ont été apposés
hors de la présence d’un juge et le transport de cette caisse à la Préfecture maritime. Pour le
juge du palais royal, il appartient aux tribunaux judiciaires de connaitre de l’action en
responsabilité intentée par les requérants que constituent, en l’espèce, les héritiers de la
victime.

Malgré le fait que la voie de fait soit véritablement admise dans le contexte sénégalais, il
reste qu’elle y trouve un autre fondement qui est de permettre une protection efficace des
administrés contre l’arbitraire administratif. Toutefois, cette volonté de protéger efficacement
les administrés dans l’exercice de leurs droits et libertés nécessite un renforcement des
pouvoirs du juge de l’administration.

B- Un nécessaire renforcement des pouvoirs du juge de l’administration

Pour une protection renforcée des libertés fondamentales, une reconfiguration des
pouvoirs du juge de l’administration est plus qu’indispensable. Cette reconfiguration des
pouvoirs du juge de l’administration passe nécessairement par la redéfinition des règles qui
gouvernent aussi bien l’instance devant le juge que l’exécution des décisions de justice.

Du point de vue de l’instance, il se pose principalement au juge de l’administration, le défi


de l’urgence. En effet, le souci d’efficacité commande que le juge de l’administration puisse
prendre, dans un délai raisonnable, les mesures nécessaires à la sauvegarde d’une liberté.
Dans cette optique, la loi du 30 juin 2000 sur les référés administratifs, en France, est venue
pallier les insuffisances de la justice administrative par rapport à la question de l’urgence.
Dans le même sillage, il serait souhaitable que le législateur sénégalais emprunte la même
voie que son homologue français en consacrant un tel mécanisme. Le juge ne peut
effectivement protéger la victime d’une voie de fait que s’il est en mesure de la faire cesser et
la prévenir à condition de le faire dans un délai raisonnable. Pour Mohammed Amine

1
CE, 10 Octobre 1969, Consorts Muselier, RDP 1970, p.774, note M.Waline

65
La voie de fait en droit administratif sénégalais

Benabdallah, « lorsque la voie de fait échappe à une justice rapide, qu’elle n’est pas
constatée à temps et ne cesse pas avant d’entrainer un préjudice irréparable, le droit n’est
plus valable que pour être étudié »1. En effet, pour lui, « comparable à un incendie, la voie de
fait, si elle est établie, doit être éteinte dans les plus brefs délais, sinon plus le temps
s’écoulera, plus l’efficacité du jugement s’en ressentira ». Ainsi, même si ce pouvoir lui est
reconnu en cette matière, il n’en demeure pas moins que la justice sénégalaise est en reste par
rapport à la procédure du référé et qu’il urge de corriger cette tare pour un contrôle plus
efficace de l’action administrative.

Du point de vue de l’exécution des décisions de justice, même si des progrès énormes ont
été accomplis par le juge surtout dans le contentieux de la voie de fait, il reste que le juge
sénégalais est appelé au tournant pour un contrôle effectif de l’action administrative. En effet,
dans l’affaire Madame Diaw c/Commune de Dakar 2 , pour rétablir la requérante dans ses
droits, le juge a adressé de véritables injonctions à l’administration, lui ordonnant de
réintégrer l’intéressé et de payer des astreintes en cas de retard. Pour le doyen Alain Bockel,
le juge sénégalais s’est comporté comme un « juge administratif » en ce qui concerne le droit
applicable et la procédure à suivre et comme un « juge judiciaire » en ce qui concerne les
pouvoirs d’injonction et d’astreinte dont il est doté. Dans la même veine, le Professeur
Babacar Kanté soutient qu’ « il ne manque plus que le pouvoir d’injonction en droit
administratif pour faire jeu égal avec le droit privé »3. Ainsi, pour un contrôle plus efficace
de l’action administrative, une consécration législative des pouvoirs d’injonction du juge
serait salutaire. Dans ce registre, le législateur français avec la loi du 08 février 1995 a
entendu rompre avec une vielle coutume qui interdisait au juge administratif d’adresser des
injonctions à l’administration. Pour David Bailleul, « après être longtemps resté en deçà de sa
fonction juridictionnelle dans le domaine de la légalité, et en particulier en excès de pouvoir,
le juge administratif redéfinit son rôle sur les bases que lui a conférées le législateur »4. Il
ajoute que, « devenu un véritable juge plus qu’un simple censeur des irrégularités, il est

1
M. A. Benabdallah, « La voie de fait et le droit : à propos de deux arrêts récents de la cour suprême
marocaine », REMALD 1996, n°14-15, p.45
2
TPI de Dakar, 17 Mars 1982, Madame Diaw (non publié) : le requérant, après avoir vu sa requête déclarée
irrecevable pour non-respect de l’article 729, était revenu devant le juge en introduisant cette fois-ci l’action en
justice par la voie de la procédure spéciale.
3
Babacar Kanté, Unité de juridiction et droit administratif : l’exemple du Sénégal, Thèse, Orléans, 1983, Op.cit.,
pp.220-228
4
David Bailleul, « Les nouvelles méthodes du juge administratif », AJDA 2004, pp.1626-1630

66
La voie de fait en droit administratif sénégalais

désormais en mesure d’ordonner et, ainsi, d’enjoindre à l’administration de suspendre


l’exécution d’un acte dont la légalité est douteuse, de prendre toute mesure nécessaire à faire
cesser une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale et, in fine,
d’appliquer, en agissant si besoin est dans un sens déterminé, la décision qu’il prononce ».

En définitive, il apparait que le juge sénégalais, sans pourtant rompre avec la théorie de la
voie de fait, a tenté de redéfinir ses contours. Ainsi, l’application du droit administratif à la
voie de fait semble répondre de ce souci et, partant, se présente comme une solution
opportune.

Section 2 : Un choix jurisprudentiel opportun


L’application du droit administratif à la voie de fait dans le contexte sénégalais est une
solution opportune en ce sens que c’est une originalité du droit sénégalais, d’une part, (§ 1) et,
d’autre part, dans la mesure où elle orientée vers l’avenir (§ 2).

§ 1 : Une originalité du système juridictionnel sénégalais


La solution sénégalaise en matière de droit applicable à la voie de fait est originale en
ce sens qu’elle reflète une volonté d’adaptation du contentieux de la voie de fait au contexte
sénégalais (A). Toutefois, il est possible de s’intéresser sur l’avenir de ce contentieux en droit
sénégalais (B).

A- Une adaptation du contentieux de la voie de fait au système


juridictionnel sénégalais

La théorie jurisprudentielle de la voie de fait est perçue, en France, comme une exception
au principe de la séparation des autorités administratives et judiciaires. En vertu de cette
théorie, le juge judiciaire est compètent pour réparer, faire cesser et prévenir la voie de fait
même si, pour sa constatation, les compétences des deux ordres de juridictions sont
concurrentes. Toutefois, du fait de l’adoption du système de l’unité de juridiction dès les
indépendances par le Sénégal, un seul juge connait à la fois des litiges administratifs et des
litiges privés. Ainsi, l’adaptation du contentieux de la voie de fait aux réalités du système
juridictionnel sénégalais était nécessaire. Pour le Professeur Babacar Kanté, si le juge
sénégalais rompt avec la solution française, « cela lui permettrait non pas de sonner le glas de
la notion de voie de fait, mais d’aménager son régime juridique dans le sens de l’application

67
La voie de fait en droit administratif sénégalais

du droit administratif, plus conforme au contexte de son système juridictionnel »1. En effet,
pour lui « la voie de fait reste la manifestation par excellence de la puissance publique,
malgré sa très grave irrégularité ». Au regard de toutes ces considérations, il est possible de
dire que la solution adoptée par le juge sénégalais en matière de droit applicable était
opportune en ce sens qu’elle est en phase avec les réalités du système juridictionnel.
D’ailleurs, même en France, l’application du droit privé à la voie de fait ne se justifie,
aujourd’hui, que par des considérations d’ordre historique. Par conséquent, pour reprendre les
propos de Babacar Kanté, « dans le système juridictionnel sénégalais, le juge serait très
inspiré de corriger les imperfections du régime juridique de la voie de fait en France en la
soumettant au droit administratif ». Dans cette logique, il ne s’agit nullement d’opérer une
rupture par rapport à la théorie de la voie de fait dans son principe, mais de redéfinir son
régime juridique afin de la concilier avec le nouveau contexte dans lequel elle est reçue. Pour
reprendre les propos du professeur Alain Bockel, même si le droit administratif français
« peut être considéré comme une source virtuelle considérable, où législateur, autorités
administratives, juges et praticiens puisent et puiseront tout ce qui est nécessaire aussi
longtemps que les normes nationales n’auront pas comblé l’essentiel des lacunes »2, il reste
que le juge sénégalais, s’il reprend les principes issus de ce droit, doit les adaptés aux réalités
locales. Dans cette perspective, la position du juge sénégalais est pertinente en ce sens que,
sans remettre en cause fondamentalement la théorie de la voie de fait, il a rompu avec la
solution traditionnelle qui voudrait que la voie de fait relève du droit privé ; ce qui apparait
plus conforme avec l’esprit du système juridictionnel sénégalais. Cependant, l’avenir apparait
incertain en cette matière même s’il est peu probable que le juge sénégalais sacrifie son
originalité au profit d’un mimétisme qui ne trouve pas sa raison d’être.

B- L’avenir du contentieux de la voie de fait en droit sénégalais

A la lecture de la jurisprudence récente en matière de voie de fait, il est possible de se


demander si le juge sénégalais continue de suivre la voie originale qu’il s’est frayé lui-même
ou s’il tend plutôt à s’aligner sur la position de son homologue français par rapport à la nature
du droit applicable à la voie de fait. Tout compte fait, même si quelques arrêts ont jeté le
doute sur l’application du droit administratif à la voie de fait, notamment l’arrêt Ibrahima

1
Babacar Kanté, Unité de juridiction et droit administratif : l’exemple du Sénégal, Thèse, Orléans, 1983, Op.cit.
pp.220-228
2
Alain Bockel, « Recherche d’un droit administratif en Afrique francophone », Ethiopique, numéro 16, 1978

68
La voie de fait en droit administratif sénégalais

Dieng évoqué plus haut, il reste qu’il est très prématuré de parler de revirement
jurisprudentiel à propos de la question de la nature du droit applicable à la voie de fait. En
effet, le juge sénégalais n’est pas encore explicitement revenu sur sa position réaffirmée
notamment dans l’affaire Modou Diop1. Dans cette affaire, le juge soutient que « si l’Etat a
commis une voie de fait, cela ne saurait être qu’une manière de créer une situation
préjudiciable aux intérêts ou aux droits des tiers, manière qui ne saurait déterminer ni la
compétence, ni la procédure à suivre ; …d’ailleurs même peut relever du contentieux
administratif, donc de la matière administrative, la voie de fait qui pourrait être commise par
la puissance publique ; qu’en l’espèce, outre la présence de la puissance publique à
l’instance, il y’a que la matière elle-même est administrative ». Dans cette logique, il est
difficilement envisageable que le juge sénégalais puisse rebrousser chemin car de ce fait
aucune logique ne pourrait être trouvée à sa politique jurisprudentielle sur ce point du droit. Il
a fait un choix en rattachant la voie de fait à la matière et il serait incohérent de sa part de
changer de position d’un coup sans crier gare. Pour Dominique Darbon, « dans la vie de tout
système juridique il vient un moment où les vielles coutumes et les préceptes anciens doivent
être modifiés pour suivre l’évolution des idées légales et répondre aux exigences de nouvelles
conditions » et que « c’est la tâche des juges de décider si ces modifications confirmées par
le temps doivent être légalisées par une décision judiciaire ou si leur importance est telle
qu’elles nécessitent l’intervention du législateur » 2 . Ainsi, le juge sénégalais est appelé à
remplir pleinement son office de juge en adaptant les vieux concepts et techniques juridiques
aux réalités de son monde. Il l’a fait avec virtuosité en rompant avec la position du juge
français qui est resté sur sa position originelle malgré les récents soubresauts de la
jurisprudence sur la question. Il doit maintenir sa position pour ne pas sombrer de nouveau
dans un mimétisme aveugle qui n’a pas lieu d’être. On soutient souvent qu’en appliquant le
droit administratif à la voie de fait, on condamne celle-ci au déclin mais il ne faut perdre de
vue que la voie de fait est une notion fonctionnelle c’est-à-dire qu’elle ne se définit que par la
fonction qu’elle remplit dans l’univers juridique. Dès lors, rattacher la voie de fait à la matière
administrative au lieu d’être une condamnation pour celle pourrait être perçu comme un
moyen de l’adapter à des circonstances différentes de son contexte de naissance et, partant, de
permettre son renouveau. En dépit de l’incertitude qui mine l’avenir du contentieux de la voie
de fait dans le contexte sénégalais, il reste que le juge sénégalais a fait preuve d’originalité et
1
TR de Dakar, 23 Juillet 1986, Modou Diop (non publié)
2
Dominique Darbon, « Le juge africain et son miroir : la glace déformante du transfert de la jurisprudence
administrative en Afrique », Afrique contemporaine, n°156, 1990, numéro spécial

69
La voie de fait en droit administratif sénégalais

d’audace en rattachant la voie de fait là où les plus avisés auteurs prédisaient le contraire.
D’ailleurs, la solution retenue en droit sénégalais en matière de droit applicable à la voie de
fait semble être une solution d’avenir.

§ 2 : Une solution contentieuse orientée vers l’avenir


L’application du droit administratif à la voie de fait est une solution orientée vers
l’avenir aussi bien par rapport à la protection des administrés contre la puissance publique (A)
qu’au niveau de l’efficacité de l’action administrative (B).

A- Par rapport à la protection des administrés contre la puissance

publique

Pendant longtemps, en France, le juge administratif était considéré comme


congénitalement inapte à protéger efficacement le citoyen contre l’arbitraire que peut revêtir
dans certaines hypothèses l’exercice de la puissance publique. D’ailleurs, en grande partie,
c’est ce qui justifie que sa compétence soit exclue en matière de réparation de la voie de fait.
Cependant, de plus en plus, un glissement du point d’équilibre du droit administratif est
constaté. Autrement, le droit administratif, naguère considéré par d’aucuns comme un droit de
privilège pour l’appareil administratif, est devenu plus protecteur des citoyens contre
l’exorbitance de l’action administrative. Pour Jean Marie Pontier, « le droit administratif ne
peut plus être ce qu’il fut parce que, entre autres raisons, l’Etat et, par voie de conséquence,
l’administration n’ont plus l’incontestabilité, la légitimité, la lisibilité qu’ils eurent » et que
ce droit « tend à ne plus être seulement un droit de l’administration mais à devenir un droit
des citoyens, parce que protecteur de ces derniers »1.Ainsi en appliquant le droit administratif
à la voie de fait, le juge sénégalais n’a fait qu’entériner une évolution des rapports juridiques.
D’ailleurs, sur ce point, il est suivi par son homologue marocain qui a entendu rompre avec sa
position séculaire en consacrant la compétence du juge administratif pour la réparation de la
voie de fait avec l’arrêt Ammouri2. En l’espèce, pour le juge marocain, « considérant que si
l’article 8 de la loi 41-90 instituant les tribunaux administratifs a fixé limitativement la
compétence matérielle de ces tribunaux, ce qui importe précisément, c’est la compétence de
statuer sur les recours en réparation des préjudices que causent les actes et les activités des

1
J.M.Pontier, « Qu’est-ce que le droit administratif ?», AJDA 2006, p.1937
2
CSA, 20 Mai 1996, Ammouri, REMALD, n°17, 1996, p.17 : à propos de l’occupation sans titre d’une propriété
privée par l’administration.

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La voie de fait en droit administratif sénégalais

personnes de droit public et que dans ces recours figurent les demandes en réparation des
préjudices causés aux particuliers dus à la voie de fait exercée par l’administration sur leur
terrain sans qu’elle ne dispose d’un appui justifiant son activité ». Dans tous les cas, le droit
administratif est en perpétuelle mutation et intègre de plus en plus le défi de la protection des
administrés contre une administration aux moyens d’intervention quelque peu exorbitants. En
effet, pour Jean Marie Pontier, « si l’image d’une balance est celle qui représente
traditionnellement la justice, le juge administratif est celui qui met en balance des droits
respectivement des administrés et de l’administration, qui corrige le mouvement d’une
balance penchant autrefois nettement du côté de l’Etat et que certains, aujourd’hui,
voudraient voir pencher du côté des citoyens »1. Tout compte fait, il est illusoire de penser
actuellement que le droit administratif est inadapté à une protection efficace des administrés
contre l’action administrative. D’ailleurs, pour reprendre les propos de Michel Verpeaux, il
est légitime, aujourd’hui, de reconnaitre au juge administratif la qualité de gardien de la
liberté individuelle et du droit de propriété2. La justice administrative a fait ses preuves dans
ce domaine et donc il n’est plus justifié que sa compétence soit écartée en matière de voie de
fait. Dans le contexte sénégalais, le juge de l’administration est appelé à être plus vigilant par
rapport à l’arbitraire que peut revêtir l’action administrative dans certains domaines comme
celui notamment des libertés fondamentales. Il doit davantage faire ses preuves dans la
protection des droits et libertés des administrés malgré les considérables progrès accomplis en
ce domaine. De manière corrélative, l’application du droit administratif à la voie de fait peut
être envisagée comme une solution de nature à favoriser une certaine efficacité dans
l’accomplissement des missions administratives.

B- Du point de vue de l’efficacité de l’action administrative

Dans le contexte sénégalais, l’administration occupe une place centrale dans la vie
économique. Elle constitue la cheville ouvrière du développement économique. Ainsi, tout en
assurant aux administrés la protection la plus efficace possible, le juge doit veiller aussi à ne
pas trop entraver l’action de l’administration. Il doit maintenir un équilibre entre, d’une part,
l’espace de liberté que réclament, à cor et à cri, les administrés et, d’autre part, l’efficacité de
l’action administrative particulièrement nécessaire dans les pays sous-développés comme le
Sénégal. De ce fait, par rapport au contentieux de la voie de fait, il est possible de dire que le

1
J.M.Pontier, « Qu’est-ce que le droit administratif ?», AJDA 2006, p.1937, Op.cit.
2
Michel Verpeaux, « le juge administratif, gardien du droit de propriété », RFDA 2003, p.1096

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La voie de fait en droit administratif sénégalais

juge sénégalais a été très avisé en appliquant le droit administratif à cette matière. En effet,
jugé plus adapté à l’action administrative que le droit privé, le droit administratif doit
s’appliquer à des matières telle que la voie de fait où se manifeste le mieux la puissance
publique pour que l’équilibre tant souhaité soit maintenu. D’ailleurs, la voie de fait est
invoquée le plus souvent à propos de violations de la propriété privée et l’on sait comment
sont menés les grands investissements de l’Etat en terme notamment de travaux publics. De
manière fréquente, l’administration fait recours à la procédure d’expropriation pour cause
d’utilité publique pour ces travaux avec le risque qu’une telle opération juridique ne se
transforme en voie de fait. Donc, pour permettre à la puissance publique d’entreprendre ses
travaux d’intérêt général dans la plus grande commodité tout en préservant les droits des
administrés, appliquer le droit administratif à la voie parait être sinon une panacée du moins
une solution adéquate. En effet, en vertu de la règle de la demande administrative, le
requérant doit saisir l’autorité administrative avant de porter son action devant le juge.
L’administration pourrait dès lors négocier son sort ; ce qui permet d’éviter des procès
interminables peu favorables à une action administrative efficace. Tout compte fait,
actuellement au regard de l’importance de la demande sociale, l’administration doit pouvoir
agir dans la plus grande célérité et avec efficacité. Pour Charles Debbasch, « autant il était
légitime d’entourer d’un réseau de barbelés les actions traditionnelles de l’administration,
plus la machine à vapeur grinçait moins elle agissait plus cela était favorable à l’intérêt des
citoyens, autant il apparait aujourd’hui nécessaire de permettre à l’administration d’agir
avec la rapidité de l’engin spatial, la force du bulldozer, la liberté de l’oiseau »1. Ainsi, le
droit administratif a su se restructurer pour faire face aux nouvelles réalités de la gestion
administrative. Pour Eberhard Schmidt-Assman, « le droit doit donner une réponse stable aux
attentes sociales qui se forment en liaison avec les conduites et les actes des différents sujets ;
en d’autres termes, il doit remplir une fonction d’orientation » 2 . Dès lors, le droit
administratif doit opérer, pour reprendre les propos de V. G. Braibant, « une destruction
créatrice »3 c’est-à-dire se renouveler pour mieux être en phase avec les nouveaux défis que
pose l’exercice de la puissance publique.

1
Charles Debbasch, « Le droit administratif face à l’évolution de l’administration française », in Mélanges M.
Waline Le juge et le droit public, Paris, LGDJ, 1974, tome II, p.343
2
Eberhard Schmidt-Assman, « Principes de base d’une réforme du droit administratif », RFDA 2008, n°3, p.425
et s
3
V. G. Braibant, « Penser le droit sous la Vème République : cohérence et codification », RDP 1998, p.1171

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La voie de fait en droit administratif sénégalais

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La voie de fait en droit administratif sénégalais

Conclusion

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La voie de fait en droit administratif sénégalais

La théorie de la voie de fait, imaginée par le juge français, dans un contexte particulier
a été exportée et intégrée dans les systèmes juridictionnels de presque tous les pays africains
anciennement colonisés par la France. C’est ainsi que la notion de voie de fait a été reçue en
droit sénégalais. Dès lors, du fait de l’adoption du système de l’unité de juridiction à dualité
du contentieux par le Sénégal nouvellement indépendant dans une logique de rupture avec
l’ancienne métropole, était-il possible de reprendre la théorie de la voie de fait dans son
acception française ou convenait-il de se frayer un chemin original ? La solution sénégalaise
se trouve à mi-chemin entre ces deux voies.

Du point de vue de la définition de la notion de voie de fait, le juge sénégalais n’a fait
que reprendre, essentiellement, celle consacrée par son homologue français. Il l’a définie
comme une action matérielle de l’administration manifestement illégale portant atteinte à une
propriété privée ou à une liberté fondamentale. Toutefois, il est à noter une certaine
parcimonie du juge sénégalais, plus que son homologue français, dans l’appréciation des
conditions de la voie de fait. De plus, du fait de la rareté des précédents jurisprudentiels en
matière de voie de fait, il est apparu très difficile d’appréhender la notion de voie de fait dans
le contexte sénégalais. Dans tous les cas, il est possible de dire que le juge sénégalais s’est
rangé derrière la définition donnée à la voie de fait en droit français même s’il a semblé l’a
définir de manière tronquée dans quelques précédents jurisprudentiels.

Par rapport au droit applicable à la voie de fait, le juge sénégalais, loin de tout
mimétisme aveugle, s’est prononcé pour l’application du droit administratif à la voie de fait.
Là où la doctrine prédisait la reprise de la solution française, il a entendu observer la rupture.
Est-ce une volonté d’adapter la théorie de la voie de fait à un système juridictionnel diffèrent
de son contexte d’origine ou une maladresse qu’il convient de corriger ? Dans le cadre de
cette étude, la première hypothèse semble être celle retenue. En effet, loin d’être un concept,
la notion de voie de fait reste une notion fonctionnelle ; dès lors, il est légitime de se
demander si elle ne peut pas remplir une autre fonction différente de celle qu’elle a rempli ou
qu’elle remplit dans l’ancienne métropole ? La réponse parait être positive. En droit
sénégalais, le fondement de la voie de fait doit être trouvé dans la recherche d’efficacité dans
la protection des administrés dans l’exercice de leurs droits les plus essentiels et les plus
fondamentaux. Les fondements avancés en France pour expliquer la théorie de la voie de fait
ne sont pas opérationnels dans le contexte juridictionnel sénégalais dans la mesure où elle y
est élaborée autour du principe de séparation des autorités administratives et judiciaires,
principe qui n’est pas connu en droit sénégalais. D’ailleurs, ces fondements même sont battus

75
La voie de fait en droit administratif sénégalais

en brèche actuellement, d’abord, du fait qu’ils sont inconciliables et, ensuite, parce qu’ils sont
une construction fragile, qui ne résistent pas l’analyse. Dans tous les cas, en reprenant la
théorie de la voie de fait, le juge sénégalais devait lui trouver un autre fondement. Ainsi, ce
fondement ne pouvait être que la recherche d’une certaine sévérité dans la sanction des
agissements de l’administration frisant avec l’arbitraire. Dans cette perspective, il faut qu’un
mécanisme de contrôle plus efficace et plus sur soit mis en place pour permettre au juge de
garantir l’effectivité de son office surtout en matière de protection des droits et libertés des
citoyens. Toutefois, au regard des fluctuations de la jurisprudence autour de la notion de
matière administrative, le doute est permis par rapport à la volonté du juge sénégalais de
rompre avec la tradition juridique française en matière de voie de fait. S’il décide dans
l’avenir de soumettre le contentieux de la voie de fait au droit privé, il donnerait raison aux
tenants de la thèse du tâtonnement. En effet, pour certains, le juge sénégalais n’a pas
véritablement une politique jurisprudentielle bien définie en matière de voie de fait. Pour eux,
l’application du droit administratif à la voie de fait n’a été qu’une erreur et que le juge devait
au plus vite revoir sa position. A l’état actuel de la jurisprudence, il est très difficile de se
prononcer sur cette question. Somme toute, il convient de dire qu’en appliquant le droit
administratif à la voie de fait, le juge sénégalais s’était montré très pragmatique. Il est allé
dans le sens d’une adaptation aux réalités du système juridictionnel sénégalais de cette théorie
qui a posé tant de problème en France par rapport à la répartition des compétences entre les
deux ordres de juridictions. Il serait ainsi déplorable qu’il fasse machine arrière en si bon
chemin. Dans l’intérêt des administrés et d’une bonne administration de la justice, il convient
d’aménager le régime de la voie de fait de manière à ce qu’elle ne complique pas davantage
l’office du juge et ne décourage les requérants dans le cadre de l’exercice de l’action en
justice.

Au-delà de toutes ces interrogations, le débat se pose sur la pertinence même de la


théorie de la voie de fait dans le contexte sénégalais. A priori, la réponse semble être négative
du fait de son histoire assez particulière en France. Cependant, à y regarder de plus près, il
apparait qu’elle est pertinente en ce sens qu’elle permet d’aggraver la sanction d’une action
matérielle de l’administration manifestement illégale qui a de manière drastique violé les
droits les plus fondamentaux des citoyens. Mais, pour qu’elle puisse remplir ce rôle, il faudra
l’adapter au contexte juridictionnel sénégalais. Le juge sénégalais est-il arrivé à dresser la
voie de fait dans le sens d’un contrôle plus adapté et plus efficace de l’action administrative ?

76
La voie de fait en droit administratif sénégalais

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TR, 17 Octobre 1986, Dieynaba Diallo (non publié)

TR de Dakar, 23 Juillet 1986, Modou Diop (non publié)

84
La voie de fait en droit administratif sénégalais

TABLES DES MATIERES

REMERCIEMENTS .................................................................................................................. 1

DEDICACES ............................................................................................................................. 2

TABLEAU DES ABREVIATIONS .......................................................................................... 3

SOMMAIRE .............................................................................................................................. 5

INTRODUCTION ...................................................................................................................... 7

PREMIERE PARTIE L’IDENTIFICATION DE LA VOIE DE FAIT ................................... 15

CHAPITRE1 : LES CONDITIONS DE LA VOIE DE FAIT ................................................................ 17


Section1 :Un acte matériel de l’administration manifestement illégal ............................ 17
§ 1 :Un acte matériel de l’administration ...................................................................... 17
A- Un acte imputable à l’administration ................................................................. 17
B- L’exécution matérielle de l’acte ........................................................................ 19
§2 :Un acte manifestement illégal ................................................................................. 20
A- l’illégalité de la décision administrative............................................................. 20
B- L’irrégularité de la procédure d’exécution de la décision .................................. 22
Section2 : Un acte portant gravement atteinte au droit de propriété ou à une liberté
fondamentale ..................................................................................................................... 24
§1 :La violation du droit de propriété............................................................................ 25
A- La valeur du droit de propriété ........................................................................... 25
B- Le degré de gravité de l’atteinte au droit de propriété ....................................... 26
§2 :L’atteinte à une liberté fondamentale ...................................................................... 28
A- La notion de liberté fondamentale ...................................................................... 28
B- L’extension progressive du champ des libertés fondamentales ......................... 29
CHAPITRE2 : LES CARACTERISTIQUES DE LA VOIE DE FAIT .................................................... 31
Section 1 : L’élasticité de la notion de voie de fait ........................................................... 31
§1 : La nature prétorienne de la notion de voie de fait .................................................. 31
A- L’absence de consécration textuelle de la voie de fait ....................................... 31
B- Une large liberté du juge dans l’appréciation de la voie de fait ......................... 32
§ 2 :Le caractère évolutif de la notion de voie de fait ................................................... 34
A- Le rétrécissement progressif de la notion de voie de fait ................................... 34
B- La survivance de la notion de voie de fait .......................................................... 35

85
La voie de fait en droit administratif sénégalais

Section 2 : L’imprécision de la notion de voie de fait ...................................................... 37


§ 1 : Le flou conceptuel entourant la notion de voie de fait .......................................... 37
A- Une difficile conceptualisation de la notion de voie de fait ............................... 37
B- Une relative complexité de la notion de voie de fait .......................................... 38
§2 :L’ambiguïté caractérisant les conditions de la voie de fait ..................................... 40
A- L’imprécision dans la définition des conditions de la voie de fait ..................... 40
B- L’application fluctuante des conditions de la voie de fait .................................. 41

DEUXIEME PARTIE : LE DROIT APPLICABLE A LA VOIE DE FAIT ........................... 44

CHAPITRE 1 : LA NATURE DU DROIT APPLICABLE A LA VOIE DE FAIT ..................................... 46


Section 1 : L’application du droit administratif à la voie de fait ..................................... 46
§ 1 : La mise en œuvre de la procédure spéciale en matière de voie de fait ................. 46
A- La règle de la demande administrative préalable ........................................... 46
B- L’introduction du recours contentieux dans un délai de deux mois ............... 47
§ 2 : La liaison de la procédure et du fond .................................................................... 49
A- Les fondements de la liaison de la procédure et du fond ................................... 49
B- Les implications de la liaison de la procédure et du fond .................................. 51
Section 2 : Une solution jurisprudentielle devenue relativement ambiguë ...................... 52
§ 1:L’imprécision actuelle de la position du juge ......................................................... 52
A- L’incertitude caractérisant la notion de matière administrative ......................... 52
B- Une situation préjudiciable au requérant victime d’une voie de fait .................. 54
§ 2 : Une souhaitable clarification de l’état du droit ..................................................... 56
A- La nécessité d’une définition précise de la notion de matière administrative .... 56
B. Un indispensable pragmatisme du juge .............................................................. 57
CHAPITRE 2 : LA PORTEE DE LA SOLUTION SENEGALAISE ...................................................... 60
Section 1 : Le renouveau de la théorie de la voie de fait .................................................. 60
§ 1 :Le dépassement des fondements traditionnels de la voie de fait ........................... 60
A- Une rupture avec la thèse de la dénaturation de l’action administrative comme
fondement de la voie de fait ...................................................................................... 60
B- La remise en cause du principe de l’autorité judiciaire gardienne de la liberté
individuelle et du droit de propriété .......................................................................... 62
§ 2 : A la recherche d’un nouveau fondement à la voie de fait ..................................... 64
A- La recherche d’efficacité dans la protection des droits et libertés fondamentaux
64

86
La voie de fait en droit administratif sénégalais

B- Un nécessaire le renforcement des pouvoirs du juge de l’administration .......... 65


Section 2 : Un choix jurisprudentiel opportun ................................................................. 67
§ 1 : Une originalité du système juridictionnel sénégalais ............................................ 67
A- Une adaptation du contentieux de la voie de fait au système juridictionnel
sénégalais ................................................................................................................... 67
B- L’avenir du contentieux de la voie de fait en droit sénégalais ........................... 68
§ 2 : Une solution contentieuse orientée vers l’avenir .................................................. 70
A- Par rapport à la protection des administrés contre la puissance publique .......... 70
B- Du point de vue de l’efficacité de l’action administrative ................................. 71

CONCLUSION ........................................................................................................................ 74

BIBLIOGRAPHIE ................................................................................................................... 77

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