LE TRAUMA COMPLEXE
Auteur : Pr Guillaume Vaiva et Pr Thierry Baubet, co-porteurs scientifique du Cn2r
En collaboration avec la communauté de personnes à l’épreuve du psychotrauma
Définition
« Trauma » est une racine grecque signifiant « rupture de la continuité ». Un psychotraumatisme peut
survenir des suites d’une l’exposition à une situation de violence majeure, soudaine et imprévue, pouvant
aller jusqu’à une confrontation à la mort. Il s’agit alors d’une rupture de la continuité de la vie psychique.
Quand la confrontation est isolée et unique dans l’existence du sujet – par exemple un accident de voiture
ou l’implication comme otage dans une attaque de banque –, le psychotraumatisme est qualifié de
« simple » ou « isolé » (trauma simplex). Dans les autres cas, et il est difficile d’en préciser le pourcentage, le
psychotrauma est qualifié de « complexe ».
La définition du trauma complexe intègre deux composantes :
- la première, quantitative, implique la répétition des traumas ;
- la seconde, qualitative, touche à la structuration de l’individu.
Le trauma complexe est un trauma répété
Les confrontations traumatiques peuvent être répétées sur un temps long ; c’est souvent le cas des
violences infantiles – physiques, sexuelles ou morales – ou des violences conjugales chez l’adulte. Ces
confrontations peuvent parfois aussi être répétées sur un temps « court », à l’image des situations de
conflits armés, tant pour les acteurs militaires que pour les victimes civiles.
Les traces psychiques du trauma sont généralement des perceptions gardées en mémoire et qui ne
prennent pas de sens pour l’individu dans la circonstance vécue : souvent une image, mais aussi un bruit,
une odeur, une sensation physique… On parle alors de reviviscence.
La répétition des traumas peut alors aller jusqu’à l’altération plus profonde du sens des perceptions
en général, du sens symbolique de l’existence même. Des traumas répétés dans l’enfance altèrent le
développement de l’individu, de la perception et de l’image de son corps, jusqu’aux déclinaisons du sens
de l’humanité, des autres humains et donc de la société dans laquelle le sujet évolue.
Des traumas conjugaux répétés connotent évidemment le sens donné au couple, mais influent au-delà sur
l’ensemble de la sexualité, sur le rapport à l’autre genre, sur l’altérité même des humains…
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Le trauma complexe touche à la structuration de l’individu
Un trauma complexe engendre toujours un trouble de l’identité, des interactions interpersonnelles
et sociales, et des troubles du contrôle des émotions et des impulsions ; les éléments de dissociation
psychique et d’altération des perceptions de la réalité sont plus fréquents ; les sujets décrivent beaucoup
de pensées négatives sur eux-mêmes, et plus de moments d’agressivité contre eux et contre les autres.
Cette dimension « qualitativement » complexe explique qu’une confrontation traumatique limitée dans
le temps puisse prendre valeur de trauma complexe : le viol en est malheureusement l’exemple le plus
fréquent dans nos sociétés occidentales, les périodes d’épuration ethnique font des ravages ailleurs. Sans
compter les situations qui empêchent l’adulte de se soustraire à la situation traumatique : dépendance,
emprise, captivité…
Ces aspects qualitativement complexes engendrent parfois des confusions ou des chevauchements
diagnostiques : on retrouve des signes cliniques communs avec le trouble borderline de la personnalité,
certains troubles déficitaires de l’attention (TADH), les troubles bipolaires, des troubles dépressifs
résistants, etc.
Le traitement d’un trauma complexe nécessite du temps
Le traitement des traumas complexes est moins bien codifié que pour le trouble de stress postraumatique
simple. Ils sont plus difficiles à prendre « en soin » ; le temps pour aller mieux est plus long... Sans doute
parce qu’ils mobilisent plus globalement l’ensemble de l’existence du sujet, mais aussi car ils comportent
plus de comorbidités.
Il est fréquent qu’un sujet en mal de mettre du sens dans ce qu’il vit, ayant le sentiment d’absence de
contrôle sur les phénomènes qu’il ressent, souffrant des conséquences relationnelles de son changement
d’être au monde… ait recours à des addictions qui court-circuitent ainsi sa pensée : L’alcool le plus souvent,
les anxiolytiques et les somnifères, ou encore la boulimie ou des addictions aux supports numériques. Pour
d’autres, les comorbidités seront plus « fonctionnelles » et prendront la forme de multiples souffrances
corporelles ou d’altération de fonctionnement des organes.
La place des thérapies à médiation corporelle est pourtant encore largement sous-estimée dans les
protocoles de soins des traumas complexes. Afin de traiter au mieux les traumas complexes, il est donc
essentiel de chercher ces comorbidités et d’adapter les thérapies aux vécus de chacun.
Pour aller plus loin
La notion de Trauma Complexe, théorisée par Judith Herman en 1992, a mis près de trois dé-
cennies à s’imposer (CIM-11, juin 2019). Quant aux enfants, le Dr Bessel Van Der Kolk pro-
pose une distinction diagnostique déjà prise en compte par de nombreux thérapeutes.
« Chez l’enfant, pour lequel la situation de dépendance est normale, on parle aussi de trouble post-traumatique
complexe, et pour certains auteurs de « traumatisme développemental », pour souligner l’impact durable des
traumatismes répétés sur le développement encore non acquis de l’enfant », confirme le Pr Thierry Baubet.
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