Maladie du sommeil de la carpe : état des lieux des connaissances et situation épidémiologique en France
Maladie du sommeil de la Carpe : état des lieux des
connaissances et situation épidémiologique en France
Laurent Bigarré (1) (
[email protected]), Marine Baud (1), Laurane Pallandre (1), Emmanuel Meunier (2), Emmanuel Leguay (2)
(1) Anses, Laboratoire de Ploufragan-Plouzané, Unité de pathologie et virologie des poissons, Plouzané, France
(2) Vetofish, Châteauneuf-les-Martigues, France
Résumé Abstract
La maladie du sommeil semble avoir un impact économique Review of current knowledge on koi sleepy disease and its
croissant chez les populations de carpes communes et epidemiological status in France
ornementales (‘koï’) en France et dans nombres d’autres Koi sleepy disease (KSD) appears to be of increasing
pays. Depuis moins d’une dizaine d’année, les cas rapportés economic importance for common and koi carp populations
en France sont de plus en plus nombreux et sont associés à in France and many other countries. More and more cases
de fortes mortalités. Ils concernent notamment des carpes of massive mortality have been reported in France over
de grandes tailles en hiver suite à des empoissonnements the past decade. Adult carps in France are often affected
d’étangs. La maladie est fortement corrélée à la présence by the disease in winter following the restocking of their
d’un virus apparenté à la famille des Poxviridae, le Carp ponds. The disease is closely associated with a virus related
edema virus (CEV), dont on connaît encore mal la génétique to the poxviridae family, the Carp edema virus (CEV), whose
et la biologie. Les essais d’isolement du virus in vitro ont été genetics and biology are poorly known. To date, the virus has
infructueux à ce jour ce qui complexifie singulièrement never grown in vitro, seriously complicating research into its
les études de virulence et la mise au point d’outils de virulence and the development of diagnostic assays. A rapid
diagnostic variés. Néanmoins, depuis peu, la détection du and sensitive PCR test has nonetheless been developed
virus est possible grâce à un test moléculaire de type PCR, recently, a breakthrough that will facilitate diagnosis
sensible et rapide, ce qui devrait faciliter son diagnostic et and epidemiological studies. The numerous international
son étude épidémiologique. Les innombrables mouvements commercial transfers of fish without any health inspection,
commerciaux de carpes sans contrôle sanitaire, notamment particularly between Europe and non-member countries, are
entre les pays européens et tiers, font craindre une likely to lead to a rapid rise in the incidence of the disease in
augmentation rapide de l’incidence de CEV en France. Ce France. CEV is a new infectious threat to the oldest and one of
virus représente une nouvelle menace pour l’élevage de the most important fish species farmed worldwide.
la plus ancienne et de l’une des plus importantes espèces
piscicoles dans le monde. Keywords
Carp, virus, epidemiology, poxviridae
Mots-clés
Carpe, virus, épidémiologie, poxviridae
La maladie du sommeil de la carpe est connue au Japon depuis 1974, La maladie est fortement associée à la présence d’un poxvirus, le Carp
pays dans lequel elle a dès lors provoqué des mortalités importantes Edema Virus (CEV). Les poxvirus sont des virus enveloppés renfermant
(jusqu’à 100 %) dans des étangs et des bassins de carpes koï (Cyprinus un ADN de grande taille, par exemple 241 kbp pour le chordopoxvirus
carpio carpio), surtout chez les juvéniles, mais aussi chez les adultes récemment décrit chez le saumon (Gjessing et al., 2015). La visualisation
(Oyamatsu et al., 1997). Le poisson affecté montre des signes des particules virales dans les tissus a été un facteur clé pour proposer
de léthargie (pseudo-sommeil) et de perte d’appétit, ce qui peut une étiologie pour cette maladie. Malheureusement, le CEV n’est pas
s’expliquer par des lésions branchiales importantes entraînant une cultivable in vitro, ce qui complique l’étude de sa virulence et a freiné
hypoxie (Fig. 1a). Éventuellement, des œdèmes cutanés apparaissent, jusqu’à présent la caractérisation précise de son génome.
ainsi qu’une enophthalmie (enfoncement anormal de l’œil dans
l’orbite) et une accumulation de mucus sur la peau (Fig. 1b-d). À un
stade avancé de la maladie, le poisson souvent couché sur le flanc
Diagnostic
au fond ou en surface, peut se remettre à nager sur une courte La détection du virus se fait par des méthodes d’amplification
distance si on le stimule, avant de retomber au fond sur le côté. Dans moléculaire (PCR) ciblant l’ADN viral contenu dans les branchies, ou
les élevages japonais, cette maladie se manifeste souvent après un parfois dans le mucus de la peau. L’extraction d’ADN peut être réalisée à
stress important (capture, transport) à des températures comprises partir de matériel frais dès réception, ou après un cycle de congélation/
entre 15 et 25°C. Elle est transmissible horizontalement mais on décongélation, ce qui facilite grandement les opérations de prélèvement
ignore s’il existe une transmission verticale. Il n’est pas rare d’observer et le stockage. La méthode PCR proposée initialement par une équipe
des affections intercurrentes mettant surtout en cause des agents japonaise, et largement perfectionnée par les chercheurs anglais du
parasitaires (hirudinose, argulose, dactylogyrose, ichthyobodose, Centre for Environnent Fisheries and Aquaculture Science (https://
etc.) ou bactériens (Aeromonas sp.). Presque trois décennies après www.cefas.co.uk/), a été transmise à d’autres équipes européennes
sa découverte, la maladie est désormais signalée aux Etats-Unis, au avant même sa publication, ce qui a été un facteur décisif dans la
Brésil et dans huit pays européens, dont la France (Bigarré, non publié) mise en évidence quasi simultanée du virus dans plusieurs pays de
(Hesami et al., 2015). Cette large dispersion n’est pas une surprise l’Union européenne (Adamek et al., 2016). Des analyses rétrospectives
si l’on considère l’importance du commerce international de carpes ont même prouvé la présence du CEV en Europe depuis au moins
vivantes qui, jusqu’à récemment, ne faisait pratiquement pas l’objet de 2010. Outre leur rapidité, les méthodes PCR permettent de différencier
mesures de contrôle. Cependant, fait nouveau pour les cas européens, cette infection virale de deux autres maladies virales bien connues
la maladie touche également la carpe commune (C. carpio carpio), chez la carpe et cliniquement proches, l’herpesvirose des cyprinidés
parfois à des températures inférieures à 15°C et notamment en fin de type-3 (CyHV-3, maladie réglementée) et la virémie printanière de
d’hiver-début de printemps, dans des étangs entre 6 et 10 °C où elle la carpe (VPC, due à un rhabdovirus). Les méthodes PCR permettent
a été souvent rapportée dans les deux à trois semaines suivant un de trouver parfois le CEV chez des individus asymptomatiques mais
empoissonnement. Elle est vraisemblablement la cause de mortalités la phase clinique reste la plus favorable pour détecter le virus, car il
massives de carpes adultes jamais élucidées et signalées depuis une existe toujours un seuil en dessous duquel le virus n’est pas détectable.
dizaine d’années au début du printemps dans plusieurs pays européens, À ce jour, seule une infime partie du génome viral est connue et sert
en France notamment (Way and Stone, 2013). de cible pour la PCR. Le séquençage de cette portion génomique a
12 Bulletin épidémiologique, santé animale et alimentation no 76 – Décembre 2016
démontré l’existence d’au moins trois lignées génétiques, mais il en la production des cyprinidés dans le monde. Malgré l’importance
existe probablement davantage, et d’un nombre conséquent de variants croissante de la maladie en Europe, aucun programme de recherche n’a
(Matras et al., 2016). Initialement, il a été suggéré une spécificité de été financé, tant aux niveaux nationaux qu’à l’échelle communautaire.
chacune des lignées génétiques, soit pour la carpe koï, soit pour la À l’initiative de l’Institut central vétérinaire néerlandais, une réunion
carpe commune, mais cette observation pourrait résulter d’un biais de spécialistes européens a été organisée en 2015 à Copenhague pour
d’échantillonnage car les exceptions se multiplient au fur et à mesure partager les quelques données préliminaires acquises par différents
des cas analysés. Tout reste donc à faire au niveau de la génétique virale : laboratoires, franchissant une étape par rapport aux échanges sur
du séquençage complet du virus, permettant d’identifier des marqueurs l’état des connaissances relatives aux agents pathogènes des poissons
moléculaires, à leur utilisation pour des études épidémiologiques. qui s’entretiennent régulièrement au cours des congrès généralistes.
Cependant, les données génétiques acquises par les différentes
équipes devraient être méthodiquement comparées entre elles et
Contrôle de la maladie une uniformisation des méthodes de diagnostic et d’analyse serait
L’addition de sel à 0,5 % dans l’eau pendant plusieurs semaines souhaitable dans un objectif d’harmonisation entre les équipes.
permet de limiter fortement la maladie mais risque de contribuer à la
dissémination éventuelle du virus par des porteurs sains. De surcroît,
cette mesure ne peut pas être appliquée dans les espaces naturels Références bibliographiques
(étangs, lacs, etc.). Le contrôle de la dissémination du virus doit Adamek, M., Jung-Schroers, V., Hellmann, J., Teitge, F., Bergmann, S.M.,
Runge, M., Kleingeld, D.W., Way, K., Stone, D.M., Steinhagen, D., 2016.
donc se fonder sur la prévention, par la surveillance des cas cliniques Concentration of carp edema virus (CEV) DNA in koi tissues affected by
(déclaration de hausse de mortalité auprès des services vétérinaires), koi sleepy disease (KSD). Dis Aquat Organ 119, 245-251.
l’éradication des foyers dépistés quand le bassin le permet et par des Gjessing, M.C., Yutin, N., Tengs, T., Senkevich, T., Koonin, E., Ronning, H.P.,
analyses régulières menées dans les élevages. Une quarantaine d’au Alarcon, M., Ylving, S., Lie, K.I., Saure, B., Tran, L., Moss, B., Dale, O.B., 2015.
moins 30 jours à 15-25°C est recommandée lors d’arrivage de carpes, Salmon Gill Poxvirus, the Deepest Representative of the Chordopoxvirinae.
J Virol 89, 9348-9367.
en association avec les mesures prophylactiques habituelles. En cas
d’épisode avéré, l’élimination rapide des poissons symptomatiques, Hesami, S., Viadanna, P., Steckler, N., Spears, S., Thompson, P., Kelley, K.,
Yanong, R., Francis-Floyd, R., Shelley, J., Groff, J., Goodwin, A., Haenen, O.,
puis la mise en œuvre de mesures susceptibles de minimiser les causes Waltzek, T.B. 2015. Carp Edema Virus Disease (CEVD) / Koi Sleepy Disease
de stress pourraient réduire l’impact ultérieur de la maladie (Hesami et (KSD). http://edis.ifas.ufl.edu/fa189.
al., 2015). À l’heure actuelle, la maladie du sommeil n’est réglementée Matras, M., Borzym, E., Stone, D., Way, K., Stachnik, M., Maj-Paluch, J.,
ni en France, ni en Europe. Il reste vivement conseillé, dans des étangs Palusinska, M., Reichert, M., 2016. Carp edema virus in Polish aquaculture -
de pêche infectés, de limiter voire d’interdire momentanément la evidence of significant sequence divergence and a new lineage in common
carp Cyprinus carpio (L.). J Fish Dis.
pêche des carpes et, comme toujours, de bien nettoyer et désinfecter
le matériel de pêche après chaque usage. Oyamatsu, T., Hata, N., Yamada, K., Sano, T., Fukuda, H., 1997. An etiological
study on mass mortality of cultured colorcap juveniles showing edema.
Fish Pathology 32, 81-88.
Situation en France Way, K., Stone, D., 2013. Emergence of Carp edema virus-like (CEV-like)
disease in the UK. Fin Fish News 15, 32-34.
En France, le virus a été détecté pour la première fois en 2013 sur un
cas clinique de carpe koï, puis chaque année épisodiquement, soit sur a
carpe commune, soit sur carpe koï, jusqu’à atteindre un nombre de sept
cas pour le premier semestre 2016. Au moins deux lignées génétiques
et de multiples variants de chacune ont été trouvés sur le territoire,
suggérant des introductions multiples. En considérant que tous les
événements de mortalité ne sont pas signalés et que peu d’échantillons
sont envoyés dans les laboratoires compétents, le nombre réel de cas
réels est très certainement supérieur. On peut s’attendre à l’avenir à
une augmentation progressive des cas détectés, qui résultera aussi
bien de la propagation inéluctable de la maladie, faute de mesures de
contrôle, que d’un nombre croissant de demandes d’analyses si l’on
intensifie la communication sur le sujet auprès des acteurs de terrains.
b
Perspectives
La maladie du sommeil de la carpe et le virus associé restent très mal
connus à ce jour. Un défi majeur reste la mise en culture du virus, tentée
par beaucoup d’équipes, sans succès jusqu’à présent. Par ailleurs, des
questions demeurent, concernant le portage sain éventuel du virus par
d’autres cyprinidés que la carpe C. Carpio. D’autres espèces peuvent-
elles être vectrices ? Un autre point crucial sera d’estimer la prévalence
et la diversité génétique du virus en Europe, notamment dans le milieu
sauvage. Des outils moléculaires sont désormais disponibles mais les
études épidémiologiques sont encore bien trop rares. Les conditions
d’expression de la maladie doivent également être aussi mieux
c d
comprises, surtout l’effet de la température de l’eau, si l’on souhaite
pouvoir en réduire l’impact. Enfin, les efforts de communication auprès
des différents acteurs de la filière piscicole doivent être intensifiés pour
les sensibiliser à cette maladie encore trop méconnue.
La carpe commune représente à elle seule autour de 10 % de la
production mondiale de l’aquaculture d’eau douce avec environ quatre Figure 1. Carpes koi et carpe commune affectées par la maladie
Fig.
du 1. Carpes
sommeil. koi etkoicarpe
(a) Carpes commune
couchées affectées
sur le flanc par la
en phase de
millions de tonnes, soit près de 28 fois le total de la pêche de capture maladie du sommeil.
pseudo-sommeil (a) Carpes
(flèches rouges). koi couchées
(b-d) carpe sur le
commune morte.
(FAO 2014). Après l’herpesvirose qui a entraîné de lourdes pertes Noter
flanc l’accumulation
en phase dedepseudo-sommeil
mucus sur la peau (flèches blanches)
(flèches rouges).
dans les années 1990, le CEV est devenu un nouveau facteur limitant et la présence de lésions de télangiectasies (flèches noires)
(b-d) carpe commune morte. Noter l’accumulation de
mucus sur la peau (flèches blanches) et la présence
Bulletin épidémiologique, santéde
de lésions animale et alimentation(flèches
télangiectasies noires).2016 13
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