0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
51 vues30 pages

Crecitethique

Le document explore l'hybridation entre discours scientifique et éthique appliquée, en se concentrant sur la bioéthique et les pratiques médicales et environnementales. Il discute des compétences narratives et déontologiques dans le discours éthique, ainsi que des implications de la narration dans la construction de la responsabilité individuelle. Enfin, il aborde les enjeux de l'autobiographie et de la responsabilité dans le contexte des choix génétiques, soulignant l'importance de la liberté biographique face aux décisions irréversibles.

Transféré par

plamedimangaka
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
51 vues30 pages

Crecitethique

Le document explore l'hybridation entre discours scientifique et éthique appliquée, en se concentrant sur la bioéthique et les pratiques médicales et environnementales. Il discute des compétences narratives et déontologiques dans le discours éthique, ainsi que des implications de la narration dans la construction de la responsabilité individuelle. Enfin, il aborde les enjeux de l'autobiographie et de la responsabilité dans le contexte des choix génétiques, soulignant l'importance de la liberté biographique face aux décisions irréversibles.

Transféré par

plamedimangaka
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

LE RECIT ETHIQUE

I/ PROPRIETES NARRATIVES DE L’ETHIQUE APPLIQUEE


INTRODUCTION

L’étude ici proposée concerne principalement l’éthique appliquée aux pratiques


scientifiques, notamment médicales et environnementales. Elle est susceptible de
généralisation, dans la mesure où les principes de l’analyse sont rarement spécifiques du
champ propre de la bioéthique ou de l’éthique environnementale, mais cette perspective de
généralisation ne sera pas ici abordée.
Elle s’intéresse donc, de fait, à l’intersection et à l’hybridation de deux types de
discours : le discours (et les pratiques) scientifiques, et le discours (et les pratiques) éthiques.
C’est dans le champ de la bioéthique, en effet, que cette hybridation est apparue massivement
depuis une trentaine d’années, et c’est aussi dans le champ de la médecine que les premières
déontologies ont été formulées (cf. le serment d’Hippocrate). On la rencontre aussi,
aujourd’hui, dans tous les domaines de la recherche et de la technologie, depuis celui de
l’environnement jusqu’aux nanotechnologies, et elle ne cesse de se développer, dans la
mesure où toutes les éthiques appliquées contemporaines doivent composer avec les discours
et pratiques savantes de leur domaine d’application (économie, politique, santé, société, etc.).
Cette hybridation est à maints égards intéressante pour la sémiotique :
- en tant qu’hybridation discursive, elle pose la question de l’enchâssement d’une forme
syntagmatique donnée (et réglée le plus souvent par des normes de genre) à l’intérieur
d’une autre ; il faut alors se demander quels sont les constituants communs qui autorisent
cet enchâssement, et quel est le type enchâssant et le type enchâssé ?
o les constituants communs sont ici de type cognitifs et axiologiques, et il s’agit
principalement des « savoirs » et des valeurs attachées à ces savoirs ;
o la dimension éthique se présente d’emblée comme enchâssante, en ce sens qu’elle
énonce et argumente à propos des discours et des pratiques scientifiques, et qu’elle
refuse même très clairement la hiérarchie inverse : l’éthique, en effet, se propose
de « dire le sens » de pratiques et de discours qui, de son point de vue, ne sont pas
supposés être guidés par la quête du sens pratique, mais par d’autres objectifs ;
- en tant que montage entre des formes syntagmatiques, elle pose la question du rapport
entre les discours et les pratiques ;
o le discours éthique ne prétend pas réguler le discours scientifique, mais les
pratiques scientifiques ; dans la perspective de l’éthique appliquée, la dimension

1
éthique des discours est donc une stratégie persuasive qui a pour objet une
pratique, et qui doit donc infléchir un cours d’action, et non un autre discours ;
o le discours scientifique enchâssé apparaît dans cette perspective sous deux formes
différentes, avec deux fonctions persuasives distinctes :
 comme témoignage de l’état de la science, pour une démonstration des
limites du discours sur les seuls « faits », avant d’engager la discussion
éthique sur les « valeurs » ;
 comme information technique, dont la vertu didactique vient conforter
l’action persuasive du discours éthique lui-même.

Mais l’objet de cette étude ne consiste pas à montrer quelle est la contribution du
discours scientifique à l’éthique contemporaine, et portera plus spécifiquement une des
propriétés de l’éthique appliquée, sa propension narrative. On partira en effet de l’hypothèse
suivante : il y a, dans la forme syntagmatique que nous appelons « discours éthique », un
principe narratif spécifique, comportant des propriétés modales et passionnelles tout aussi
spécifiques, comme par exemple les propriétés d’autonomie, de dignité, de vulnérabilité, de
responsabilité, qui caractérisent les actants éthiques. On pourrait considérer que globalement,
la dimension narrative joue ici le même rôle que dans tout récit persuasif, et que, comme le
fait de raconter des histoires est depuis très longtemps mis au compte des tactiques
rhétoriques, il n’est pas étonnant d’en rencontrer dans les discours d’éthique appliquée.
Cependant, le récit joue ici un rôle bien spécifique : ce n’est pas un argument parmi d’autres,
mais le moyen par lequel un discours éthique peut se déployer à partir des pratiques technico-
scientifiques.

DEONTOLOGIES ET TELEOLOGIES

Un des clivages majeurs entre les grands types éthiques repose sur cette alternative :
ou bien les éthiques normatives, qui prévoient et indiquent sur quels actes portent les devoir
faire et les devoir ne pas faire (déontologies), ou bien les éthiques axiologiques, qui
définissent les fins et les valeurs à viser et à atteindre (téléologies).
La téléologie englobe la déontologie, car un projet narratif et les valeurs qu’il vise
englobent et présupposent une compétence narrative, y compris, par conséquent, la
compétence déontique. La modalisation, y compris par le « devoir être », en effet, n’est
qu’une des dimensions de la compétence syntagmatique de l’actant engagé dans la production
du récit éthique.
Mais nous distingueront deux compétences, et deux niveaux de pertinence, constitutifs
du discours éthique : d’un côté, la compétence de l’actant narratif (par exemple le devoir

2
être), et de l’autre la compétence discursive de l’actant d’énonciation qui s’approprie
l’histoire du précédent pour l’évaluer et l’orienter. La déontologie ne concerne que la
première, la compétence narrative proprement dite ; la téléologie concerne d’abord la
seconde, la compétence discusive-narrative, mais seulement en ce qu’elle est susceptible
d’assumer, de contrôler et d’infléchir la première.
Il en ressort que, dans tous les cas de figure, la « conduite éthique » est toujours une
certaine manière de construire le récit de sa propre vie, que ce soit par contrainte modale ou
par visée axiologique.

LE DEVOIR-ETRE DERIVE-T-IL DE L’ETRE ? FAITS ET VALEURS


La finitude du savoir : des valeurs ou des faits éthiques ?
La première manière d’aborder la question déontologique, dans une perspective
narrative, est de se demander si la compétence actualisante, selon le savoir et le pouvoir faire
est suffisante pour conduire une action « bonne ». La discussion se focalise alors sur les
« limites du savoir », et la « finitude des connaissances ». Elle se poursuit dans des termes qui
seraient, du point de vue sémiotique, ceux de l’engendrement des séries modales : le « devoir
être » peut-il ou ne peut-il pas être dérivé de l’ « être », 1 peut-il ou ne peut-il pas être dérivé
du « savoir » et du « pouvoir » ?
Il en résulte une première position, notamment chez Hume, pour qui il est impossible
de faire dériver le « devoir-être » de l’ « être » ; les « faits » sont contrôlés par la raison et les
propositions factuelles ont un caractère logique ; les « valeurs » sont suscitées par les
sentiments et les affects, les propositions déontiques ont un caractère passionnel. On ne peut
donc pas déduire la proposition « Les femmes doivent être moins payées que les hommes » de
la proposition « Les femmes sont moins payées que les hommes ». 2

L’éthique en évolution avec l’espèce et le monde


Une deuxième position est apparue, avec le développement des techno-sciences, qui
considère que l’éthique elle-même, au même titre que toutes les manifestations culturelles
humaines, suit le mouvement du progrès des connaissances. En matière de bioétique, par
exemple, cette position est représentée par le modèle socio-biologiste (H. J. Heinsenk et E. O.
Wilson) 3 : si on fait l’hypothèse qu’une nouvelle situation de l’homme dans le cosmos et
dans le monde biologique doit entraîner le choix d’un nouveau système de valeurs adapté au
nouvel écosystème, l’éthique a alors pour fonction de maintenir l’équilibre évolutif,

1
On se rappellera que ce point est central dans le fonctionnement de l’ « esthésie » chez Greimas, notamment
dans De L’imperfection, puisque l’impression esthétique fondamentale est celle même qui nous donne
l’expérience de la « scission » dans l’être, à partir de laquelle l’être modalisé se constitue pour l’observateur, et
ainsi tout le processus sémiosique.
2
Op. cit., p. 119.
3
SGRECCIA, Elio, Manuel de Bioéthique. Les fondements et l’éthique biomédicale, Paris, Mame-Edifa, 2004, pp.
54-55.

3
l’équilibre de la mutation de l’adaptation et de l’écosystème. En somme, de réguler le récit de
l’évolution.
On rencontre cette même position, chez J. P. Changeux : pour accéder aux
« fondements naturels de l’éthique » (Changeux 1993), il faut, au préalable traiter les
« valeurs », au regard de l’évolution des espèces et de la structure génétique du vivant,
comme des « faits » en évolution : la génétique, notamment, repousse les limites de la
« finitude » du savoir, et la limite à partir de laquelle l’éthique doit faire appel aux valeurs et
non aux faits. 4
Cette conception, du point de vue axiologique, est dans le droit fil de celle de Vico,
pour qui « le fait vrai par lui-même » (verum ipsum factum) engendre « le fait bon par lui-
même » (bonum ipsum factum). Elle s’oppose à la conception selon laquelle la vérité d’un fait
ne peut pas engendrer sans hiatus la valeur de ce fait (cf. supra).

La négociation
Une troisième position se dessine plus récemment, celle de l’éthique de la discussion :
puisqu’il est impossible de passer des « faits » aux « valeurs » du seul point de vue d’un sujet
rationnel, sans faire l’économie de concepts flous et infalsifiables, ou de passions, il faut
imaginer un autre type de « passage » ; c’est alors la communication sociale et intersubjective
qui prend le relais, comme lieu possible d’élaboration d’une « vérité » partagée qui ne serait
pas directement ancrée dans les faits. Pour Habermas, la raison communicationnelle et
l’intercompréhension dynamique donnent accès à des « vérités éthiques » qui pourront
devenir des « devoir être » une fois stabilisées.

L’articulation des deux compétences


La position de Hume implique que la seule compétence narrative ne suffit pas, et que
la modalisation déontique doit être assumée par une autre instance, d’un ordre différent, qui
pourrait être une compétence discursive-narrative de nature subjective et passionnelle. Plus
généralement, la téléologie est une éthique fondée à la fois sur l’appréciation des
conséquences de l’action, sur la qualité de la visée engagée, et du point de vue du sujet, sur
une disposition à la vertu, y compris dans la relation à l’Autre (je/tu-bien).
La position « objectivisante », notamment celle des évolutionnistes en bioéthique,
distingue elle aussi ces deux compétences, mais en attribuant la seconde à un « ça » immanent
et mondain, dont le macro-récit motive et détermine le récit des actions individuelles (ça-
bien).
L’éthique de la discussion, enfin, assigne un lieu et un fonctionnement spécifique à la
compétence discursive-narrative : l’échange et la discussion collective (on-bien).

4
THIAW-PO-UNE, Ludivine, dir., Questions d’éthique contemporaine, Paris, Stock, 2006, p. 55.

4
La déontologie est une éthique fondée sur le devoir et centrée sur le sujet en action et
sur les normes à appliquer dans cette action, ayant en vue le « bonheur » (il-bien)
On voit donc apparaître, en fonction des relations entre les deux actants et leurs
compétences respectives, une distinction entre un « je/tu-bien », un « il-bien », un « on-bien »
et un « ça-bien ». Chacun de ces types est donc caractérisé par un type d’embrayage ou de
débrayage entre la compétence narrative et la compétence discursive de l’éthique.

NARRATIONS ETHIQUES : AUTO-BIOGRAPHIES


LA BIOGRAPHIE EN ACTE
La dimension éthique de la vie humaine, et le discours qui porte sur elle, visent la
construction d’une responsabilité actantielle dans ce qui ne se donne à saisir que sous forme
d’aléas contingents de chaque histoire individuelle. Cette « réappropriation » est la condition
qui permet de « parvenir à l’égalité de principe qui conditionne nos relations
interpersonnelles » 5 . La narration n’est donc pas seulement une manifestation des conduites
éthiques, elle en est une des conditions : il n’y a d’échange éthique possible qu’entre des
personnes qui s’assument également, et chacune ne peut s’assumer également que si elle
maîtrise le récit de sa propre vie. Cette construction biographique, rétrospective autant que
prospective, est la condition sine qua non de l’ « assomption en responsabilité » : les individus
responsables doivent posséder la double compétence : ce sont à la fois des actants narratifs
compétents et des narrateurs responsables.
Par exemple, quand il est question de la possibilité, pour les parents, de faire des choix
génétiques pour leurs futurs enfants, l’argumentation éthique va lui opposer la possibilité
d’une autobiographie : en effet, en cas de sélection génétique de l’embryon, la compétence
discursive-narrative du futur adolescent ne sera pas en mesure de retrouver le moment et les
conditions d’une origine qui devrait être entièrement contingente, à l’abri de toute
programmation intentionnelle, car elle ne rencontre alors que des choix effectués par d’autres
qui « disposent » en quelque sorte des ressorts originels de cette biographie. L’autobiographie
est impossible, elle ne retrouve pas son origine, elle ne parvient pas à l’assomption de
responsabilité. La manipulation est irrévocable, dans la mesure où elle affecte non seulement
la compétence et l’existence narrative de l’actant (le pouvoir être), mais aussi et surtout la
compétence discursive-narrative de l’auto-biographe (le pouvoir être soi) :
« Si une personne prend pour une autre personne une décision irréversible, touchant
profondément l’appareil organique de cette dernière, alors la symétrie de
responsabilité qui existe par principe entre des personnes libres et égales se trouve
nécessairement limitée » 6
5
HABERMAS, Jürgen, L’avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ?, Paris, Gallimard, 2002 [Die
zukunft der menschlichen natur. Auf dem weg zu einer liberalen eugenik ?, Frankfurt an Main, Suhrkamp Verlag,
2001.], p. 26.
6
Op. cit., p. 27.

5
La seule manière, pour parvenir à réinitialiser le récit autobiographique, est de
réinventer une origine, et par conséquent de remettre en cause le choix effectué par les
parents, de le considérer lui-même comme soumis à la contingence, et d’interpeler la
responsabilité de ses auteurs.
Le principe d’autobiographie responsabilisante implique que la signification de toutes
les interventions, interactions et bifurcations antérieures doit rester accessible à la
reconstruction narrative. Même (et surtout) les interventions éducatives des parents sont faites
pour être assumées ou remises en question, et sur cette possibilité se fonde la liberté
« biographique » de l’adolescent (au sens où la liberté de construire le récit de sa vie prend le
pas sur la contrainte factuelle vécue). Mais cette liberté biographique n’a en revanche aucune
prise sur les décisions eugéniques et génétiques qui auraient pu être prises pour l’enfant. Car
la remise en cause (voire la révolte) n’a plus dans ce cas le même sens qu’à l’égard des
interventions éducatives : elle devient alors une remise en cause de soi-même, en tant
qu’individu capable de remises en cause et programmé pour le faire, et cette tentative de
reconstruction biographique échoue, parce qu’elle est absurde.
La première précision concernant la compétence narrative éthique pourrait être
formulée ainsi : la première manifestation de l’autonomie responsable de la personne
humaine est sa capacité à raconter sa propre vie, et d’en maîtriser la signification narrative.

LA DIGNITE HUMAINE
La dignité de la personne humaine découle de l’évaluation de son « intégrité » en tant
que personne. Traiter dignement quelqu’un, c’est d’abord le traiter « tout entier », et de
manière à ce qu’il soit en mesure d’assumer de manière responsable le récit de la manière
dont il a été traité.
Une des dimensions fondamentales de la dignité est donc la contingence corporelle de
la naissance (cf. supra), le fait d’être né « sans réserve »7 , sans calcul de qui que ce soit,
puisque c’est la condition d’une auto-biographie conduisant à une responsabilité assumée. La
personne humaine « ne peut disposer du mode naturel qui préside à son incarnation
corporelle »8. La contingence corporelle est une condition du sens de la vie, et de la dignité de
la personne qui va avec ce sens.
D’un point de vue sémiotique, cette clause doit être rapprochée du rôle du corps et de
la prise de position originelle dans le fondement de la sémiosis ; le corps doit être « quelque
part », sa position est par nature contingente, et c’est du moment où cette position contingente
est assumée et vécue comme « propre » (corps propre), que la prise de position sémiotique est
possible. Par conséquent, c’est en raison du fait que le récit de vie doit être assumé par la
personne elle-même que son origine et son cours de vie doivent respecter les propriétés d’un

7
Op. Cit., p. 36.
8
Op. Cit., p. 37.

6
corps signifiant, un corps susceptible de fonder et légitimer une énonciation, grâce à une
« prise de position » contingente et assumée comme signifiante.
La « dignité » est alors une propriété modale élémentaire (contingence de la prise de
position initiale) pour un corps énonçant.

INTERSUBJECTIVITE ET EGALITE DES CHANCES


Le décentrement du Je à l’Autre
Un des grands partages entre les éthiques repose sur l’alternative suivante :
« Est-ce le sujet qui est le fondement de la morale, ou la relation entre sujets, la
relation intersubjective, voire l’appartenance à un ensemble de relations
intersubjectives – ce qu’on appelle par exemple une communauté éthique ou une
communauté morale, se définissant par un ensemble de valeurs partagées? » 9

C’est dire que la première condition narrative (supra) doit être au moins complétée : dans la
perspective d’un récit autobiographique en acte et assumé, son évaluation déontologique et
son orientation téléologique doivent être soumises à la condition d’intersubjectivité. La
compétence narrative de l’actant n’est pas remise en question, mais son énonciation narrative
doit participer à une « polyphonie » garante des valeurs. La condition polyphonique, en
l’occurrence, est une compensation implicite des défauts de l’auto-biographie, et elle résout la
difficulté qu’il y a, pour un seul acteur, à distinguer et à conjuguer à la fois les deux
compétences, la narrative et la discursive-narrative.
Cet horizon « polyphonique » implique l’égalité.
Une part importante des discussions éthiques porte sur la manière de maintenir cette
égalité dans la communication éthique. Sachant que celui qui prend la parole, ou qui adopte
son propre point de vue sur sa propre biographie se distingue d’autrui et donc contrevient ipso
facto au principe d’égalité, examinons deux des solutions proposées pour pallier cet
inconvénient.

Rawls, l’équilibre réfléchi et le « voile d’ignorance »


Dans une société donnée, les décisions des acteurs ne seront équitables que si aucun
d’entre eux ne connaît la position qu’il occupera dans la société, ce qui revient à admettre que
par défaut, chacun serait susceptible, au moment où il participe à la prise de décision,
d’imaginer qu’il occupera la position la plus basse et la plus vulnérable. 10
C’est en quelque sorte une condition de débrayage, qui permet de créer un écart entre
la compétence narrative de celui qui tient une conduite, et la compétence discursive-narrative
de celui qui la contrôle ou la guide.

9
THIAW-PO-UNE, Ludivine, dir., op. cit., p. 48.
10
THIAW-PO-UNE, Ludivine, op. cit.

7
Habermas et Appel, l’égalité communicationnelle
Si la discussion et susceptible de produire des vérités et des valeurs éthiques, c’est en
raison même de la structure égalitaire qu’elle impose : la discussion ne peut avoir lieu, en tant
que discussion, que si, dès lors qu’une argumentation est en cours, chacun est traité comme un
partenaire égal en droit (c’est le principe de coopération). S’engager dans une discussion, et
commencer à argumenter, c’est reconnaître ipso facto que ce qui compte, c’est le contenu de
l’argument, et non celui qui le profère. 11
On voit bien en quoi, là aussi, l’égalité de principe participe au débrayage entre les
deux compétences : alors même que les actants narratifs ne peuvent être qu’inégaux, les
participants de la discussion, dans l’élaboration de la compétence discursive-narrative, sont
égaux en raison même des conditions de toute argumentation.

LA VULNERABILITE
La vulnérabilité est une propriété modale et passionnelle de l’Autre en tant que
référent des conduites éthiques. Modale, parce qu’elle implique la possibilité permanente
d’une perte ou d’un dommage ; passionnelle, parce qu’elle induit l’inquiétude et la sollicitude
de l’actant éthique, comme c’est le cas chez Levinas.

Vulnérabilité, incomplétude et devenir


L’analyse du déterminant « modal » de la vulnérabilité met en évidence une propriété
décisive du récit éthique, et cette analyse est particulièrement facilitée dans le cas de la
bioéthique.
Toute entité en devenir étant par définition inaccomplie, elle est, tout au long de ce
devenir, soumise à des interactions, des péripéties et des aléas qui en font une entité
« vulnérable ». Le corps et la personne humaines sont « vulnérables » en ceci qu’ils naissent
incomplets, inachevés et en devenir, et que leur accomplissement ne peut se faire qu’en
interaction avec autrui et avec le monde. Toute intervention qui modifie les conditions de ces
interactions, notamment l’autonomie et la contingence des conditions de la naissance, met en
jeu la vulnérabilité et en modifie les conditions. 12
La vulnérabilité en tant que « possibilité » (pouvoir ne pas être) se fonde donc sur une
certaine conception du « profil narratif » typique de la personne humaine, et notamment sur sa
sensibilité aux péripéties et aux interactions. Elle exprime une forme syntagmatique, qui
s’applique à une figure incomplète et non stabilisée, à un actant dont la compétence est
inachevée et en construction. La fragilité narrative de cet actant humain tient au fait que, face
à un ensemble de péripéties prévisibles qui sont susceptibles à tout moment de déterminer des
bifurcations dans son devenir, face à une série d’interactions dont certaines peuvent être

11
Op. cit., pp. 314.
12
HABERMAS, Jürgen, op. cit., p. 56-57.

8
délétères, il ne peut pourtant se construire, se compléter et s’accomplir qu’en se livrant aux
interactions en question.
En tant que dispositif modal de l’histoire de vie, cette possibilité ne relève que de
l’aléas. Pour devenir vulnérabilité, elle doit être prise en charge par une compétence
discursive-narrative qui s’efforce de donner du sens à ces aléas.

La vulnérabilité du potentiel en bioéthique


L’embryon humain est une « personne humaine potentielle » (Comité consultatif
national d’éthique), ce qui implique un processus ultérieur d’actualisation et de réalisation. La
réalisation de ce potentiel est soumise à tous les effets des interactions ultérieures : là réside la
vulnérabilité.
En conséquence :
« ..la bioéthique est avant tout une responsabilité ressentie et raisonnée vis à vis du
plus faible, du plus démuni, du plus malade, du plus désespéré, (…) du plus
silencieux, du plus invisible. » 13

La vulnérabilité est aussi la mise à nu de la dignité humaine, son état de pure contingence en
quelque sorte. 14 Une des dimensions de la dignité éthique réside par conséquent dans le statut
de l’actant, pur et fragile potentiel, dans sa vulnérabilité absolue, mais saisie du point de vue
du « biographe » éthique, donc de la compétence discursive.

Autonomie et vulnérabilité : deux points de vue différents dans l’intersubjectivité éthique


La critique féministe et le récit de la sollicitude
Les féministes ont remis en question la prééminence de l’autonomie comme
fondement de l’éthique, et faisant valoir qu’il s’agissait d’une valeur principalement
masculine, et que la sollicitude occupait la même place dans les fondements d’une éthique
féminine. L’éthique fondée sur l’autonomie impliquerait (i) le respect des droits abstraits, (ii)
la séparation des intérêts individuels, (iii) la définition de règles du jeu impartiales entre
partenaires considérés comme égaux. L’éthique fondée sur la sollicitude impliquerait un sens
de la responsabilité dans le bonheur d’autrui et dans son bien-être, sans considération d’une
égalité et de règles du jeu de principe, et, au contraire, dans une assomption des inégalités, des
faiblesses, et de l’absence de règles du jeu préétablies.
Ce sont par conséquent non pas nécessairement deux récits de vie différents, deux
types d’histoires incompatibles, mais au moins deux manières différentes de raconter et de
motiver un parcours de vie advenu ou à venir. C’est donc bien la compétence discursive-
narrative qui est en question ici, mais essentiellement dans la mesure où elle reconstitue et
infléchit dans un sens où dans l’autre la compétence de l’actant narratif lui-même.

13
SICARD, Didier, L’alibi éthique, Paris, Plon, 2006, p. 36.
14
SICARD, Didier, op. cit., p. 115.

9
L’éthique professionnelle articule autonomie et vulnérabilité
Dans une relation professionnelle, entre un « acteur économique » et un « client », la
compétence confère au premier son autonomie responsable (sa « dignité » professionnelle
repose sur son autonomie), et la demande, le manque ou le besoin confèrent au second sa
« vulnérabilité » (sa « dignité » est d’être en demande, en manque, etc…).
La différence de compétence entre les deux partenaires fait la responsabilité de l’un et
la vulnérabilité de l’autre.
L’autonomie responsable du premier n’apparaît que de son propre point de vue, dans
sa propre « autobiographie » ; en effet, si la différence de compétence est identifiée par le
second, ce n’est que pour fonder la confiance qu’il lui accorde ; cela n’empêche pas, par
ailleurs, que le second puisse adopter le point de vue du premier sur lui-même, et lui
demander par exemple des comptes sur sa responsabilité.
La vulnérabilité du second se mesure aussi au différentiel de compétence, car il induit
une dépendance du second à l’égard du premier ; mais cette dépendance est saisie du point de
vue du premier sur le second, et la vulnérabilité du second n’appartient donc pas à son
propre récit auto-biographique, mais à celui de l’actant responsable ; cela n’empêche pas non
plus le second d’adopter encore une fois le point de vue du premier, et de faire valoir sa
propre dépendance et vulnérabilité à son égard.
Dans le récit éthique à deux actants, autonomie et vulnérabilité sont solidaires,
interdéfinies, et on peut de ce fait généraliser cette situation :
- toute relation éthique doit être pensée comme dissymétrique (JE / AUTRE), mais
réversible, et que c’est de cette dissymétrie fondamentale que découle la différence de
point de vue : soit celui de l’autonomie responsable, soit celui de la dépendance
vulnérable ;
- tout sujet éthique est donc susceptible d’être considéré soit sous l’angle de
l’autonomie, soit sous celui de la vulnérabilité : (i) est considéré comme autonome et
responsable tout sujet saisi de l’intérieur, de son propre point de vue, en situation
d’auto-biographie ; (ii) est considéré comme vulnérable tout sujet saisi de l’extérieur,
du point de vue d’un sujet qui se pose comme autonome, en situation d’hétéro-
biographie.
Le récit éthique typique se caractérise donc ainsi :
- la structure narrative comporte une interaction entre actants dont les compétences
narratives respectives sont différentes et qui, néanmoins, doivent être considérés à
égalité pour ce qui concerne la compétence discursive-narrative ;
- le point de vue organisateur est celui dont la compétence narrative est la plus complète
et la plus stable : de ce point de vue découlent solidairement, au niveau de la
compétence discursive-narrative, les effets d’autonomie et de dépendance, de
responsabilité et de vulnérabilité ;
- le changement de point de vue fait alterner l’auto- et l’hétéro-biographies éthiques.

10
NARRATIONS ETHIQUES : RETROSPECTIONS ET PROSPECTIONS

Le récit éthique se déploie dans les deux perspectives : il reconstruit rétrospectivement


le sens de la vie et aboutit à une assomption de responsabilité, et il projette par anticipation,
prospectivement, les développements et parcours potentiels qui sont susceptibles de réaliser
les valeurs qu’il assume maintenant, en raison du mouvement précédent. L’articulation entre
les deux mouvements, rétrospection et prospection, se fait autour de l’assomption de
responsabilité, qui est à la fois est le résultat du premier mouvement, et la condition de
possiblité du second mouvement.

L’ACTANT « RESPONSABLE » EST UN « AUTO-NARRATEUR » PAR RETROSPECTION


L’appropriation de sa propre biographie (cf. supra) permet de redonner au sujet
éthique une « conscience pleine », une épaisseur identitaire ; par exemple, les
communautariens considèrent cette conscience morale comme constituée de significations
partagées qui ne peuvent être accumulées que par une compétence narrative et un exercice
d’autocompréhension, et de biographie permanente.
« Au travers du récit, le moi est amené à classer par ordre causal et temporel les
intentions qui le poussent à agir. A l’issue de cet exercice narratif, il se découvre
comme appartenant à une histoire, à une tradition… » 15

Le récit est donc l’instrument de la découverte et de la construction d’un « moi éthique » à


partir d’un « il narratif », dans une perspective d’auto-compréhension. L’auto-biographie
éthique est donc principalement rétrospective.

L’ACTANT « CONSEQUENT » EST UN AUTO-NARRATEUR PAR PROSPECTION


Une première évidence s’impose : on ne peut apprécier les conséquences d’une action
que si on est capable de développer une série de scénarios du futur à partir des actes
d’aujourd’hui ; l’éthique de la conséquence impose donc une compétence discursive-narrative
spécifique, susceptible d’envisager des parcours alternatifs et concurrents. Comme elle met en
jeu au premier chef la vulnérabilité d’autrui, elle prendra en charge l’histoire prospective de
deux vies entremêlées : celle de l’actant responsable, et celle de l’actant vulnérable.

Les conséquences sacrificielles de l’utilitarisme


Dans sa version utilitariste, l’éthique conséquentialiste doit admettre que, dans le jeu à
somme positive qui définit l’utilité, où les bienfaits sont supérieurs aux méfaits, il y a
nécessairement des perdants, des souffrants, des « sacrifiés » ; or ces souffrances
momentanées et ces sacrifices locaux ne sont acceptables d’un point de vue éthique que si on

15
THIAW-PO-UNE, Ludivine, op. cit., pp. 266-267.

11
est en mesure de projeter le récit complet des conséquences, sous forme de parcours
parallèles, qui permettra à la fois d’apprécier la portée et la distribution des résultats
bénéfiques et maléfiques, et d’imaginer des scénarios de réparations ultérieurs, qui puissent
soulager les souffrances actuelles ou prévisibles, sans pour autant compromettre les bienfaits
attendus.
Le traitement du « sacrifice » est par conséquent un motif narratif essentiel des
éthiques appliquées fondées sur une téléologie utilitariste.

L’éthique des technosciences est narrative et prospective 16


L’éthique des technosciences se caractérise d’abord par une déontologie qui définit la
« scientificité » des pratiques ; elle s’est complétée plus récemment par une téléologie qui
détermine la déontologie en la soumettant aux conséquences calculables. Le récit éthique
qu’elle produit doit donc aussi intégrer une dimension prospective et anticipative, qui déploie
des scénarios du futur, qui doivent être soumis à évaluation, pour, en retour, motiver les
décisions présentes.
Il en va de même pour le « développement durable », qui implique l’ensemble des
récits anticipatifs découlant des décisions ou projets actuels, et le choix du récit qui comporte
le moins d’effets négatifs, et qui reste toujours, tout au long de son parcours, un récit de
« développement » et de progrès. Mais dans ce cas, l’ensemble de l’interaction éthique est
projetée sur une tension entre présent et avenir : l’autonomie responsable est celle des acteurs
du présent, et la dépendance vulnérable est celle des acteurs du futur, qui, à la limite,
n’existent pas encore et sont donc purement virtuels.
Une des dimensions remarquables du récit éthique consiste donc non seulement à
mettre en scène les différents modes d’existence, mais aussi et surtout à produire les parcours
qui conduisent du réalisé à l’actualisé, de l’actualisé au potentialisé, et du potentialisé au
virtualisé.

NARRATIONS ETHIQUES : LA CASUISTIQUE


LA CASUISTIQUE ETHIQUE EST UN ART DU RECIT
Toute éthique téléologique appliquée est donc nécessairement une casuistique
narrative. Si la mise en œuvre des principes éthiques suffisait pour régler toutes les situations
concrètes, alors il suffirait de disposer d’un corps de doctrines normatives et de les appliquer ;
mais cela ne vaut que pour les principes déontologiques, alors que l’application d’une
téléologie implique en outre un récit éthique au cas par cas, et une compétence discursive-
narrative spécifique.

16
THIAW-PO-UNE, Ludivine, op. cit.

12
Si l’application de l’éthique ne peut se limiter à la seule application des normes, c’est
parce que chaque situation particulière est une « configuration », c’est-à-dire une intersection
entre plusieurs directions, isotopies ou programmes, et que, par conséquent, elle est
susceptible de convoquer pour sa régulation plusieurs énoncés normatifs, éventuellement
contradictoires, et leur pondération ou leur sélection impose le déploiement des scénarios
concurrents qui les actualisent. En outre, l’éthique est supposée s’appliquer à l’action
humaine, qui est par définition créatrice de situations nouvelles, et donc non prévues dans le
répertoire normatif.
La casuistique est donc l’art de reconstituer la structure narrative de chaque situation
particulière, de « raconter » chaque cas sous plusieurs points de vue :
« La casuistique suppose un monde où l’on s’interroge sur la façon dont il faut se
conduire dans des situations dont la variété ne se laisse pas résorber dans l’autorité
d’une tradition. » 17

TOUT PROBLEME ETHIQUE PASSE PAR DES RECITS ALTERNATIFS


La casuistique éthique procède (i) par une caractérisation de la situation initiale, (ii) la
production de récits alternatifs, et (iii) la résolution des contradictions.
Soit une famille de deux enfants ; l’un heureux et en bonne santé, l’autre souffrant et
handicapé. Cette famille habite en un lieu qui ne permet ni la poursuite des études et
l’épanouissement du premier, ni la prise en charge médicale et sociale du second, et ils
envisagent donc de déménager. Ils ont le choix entre deux lieux éloignés l’un de l’autre : un
premier qui favorisera l’épanouissement du premier enfant, un second qui permettra la prise
en charge médico-sociale du second. Les chances d’épanouissement du premier sont
importantes, et les chances de guérison du second sont presque nulles.
La résolution de ce dilemme éthique (cf.. le « choix de Sophie ») passe apparemment
par un calcul et une comparaison des « chances » et des avantages et inconvénients entre les
deux solutions. Mais l’appréciation même prospective du poids respectif des avantages et des
inconvénients ne suffit pas à caractériser comparativement le profil éthique de chacune des
solutions. De fait, les parents ont besoin d’ « imaginer » les situations concurrentes, et, pour
cela, il est nécessaire de passer par une construction narrative, car seul cet exercice narratif
prospectif permettra de comparer l’« acceptabilité » éthique des deux solutions, car le
jugement d’acceptabilité éthique exige la concomitance de l’actant narratif et de l’actant
énonciatif : le narrateur actuel doit se projeter dans le futur, en coïncidence avec l’actant
narratif futur. Et seul l’exercice narratif prospectif autorise cette projection.
Le premier récit a pour système de valeurs l’ « utilité » et le jeu à somme positive :
dans ce nouveau lieu de séjour, le premier enfant s’épanouira et le second ne perdra rien
d’essentiel. L’éthique sous-jacente est de type « conséquentialiste » (c’est le poids respectif

17
THIAW-PO-UNE, Ludivine, op. cit., p. 442.

13
des conséquences pour chacun des enfants qui décide), et elle donne tout le poids à l’
« objectif » et au « résultat » du parcours narratif. Dans ce cas, les parents se projettent
comme des narrateurs « calculateurs » et utilitaristes, qui devront assumer dans le futur la
responsabilité de ce calcul, sans considération pour la nature des interactions avec leurs
enfants que ce calcul implique.
Le second récit a pour référent axiologique la « dignité » de l’enfant : dans cet autre
lieu de séjour, le second enfant sera pris en considération dans sa différence et ses besoins
spécifiques, il sera respecté, et le premier enfant le sera tout autant, même s’il aura moins
d’opportunités favorables. L’éthique sous-jacente est celle de la sollicitude, et ce récit donne
tout le poids à l’« horizon stratégique » : et, en prenant comme repère principal la
vulnérabilité de l’autre enfant, ce deuxième récit ménage prospectivement la nature des
interactions futures entre parents et enfants.
Chacun des deux récits implique des jeux de rôles actantiels spécifiques, ainsi que des
modalités et passions propres, autour de systèmes de valeurs différents. Mais ce qui emporte
la décision, finalement, ce n’est pas le choix d’un système de valeurs au détriment de l’autre,
car l’un et l’autre se justifient ; c’est le type de rôle actantiel, modal et passionnel que les
parents se voient jouer dans l’un et l’autre récit qui vont les décider dans un sens ou dans
l’autre. Car, encore une fois, ce sont ces rôles narratifs qui devront faire l’objet, au cours du
récit auto-biographique, de l’assomption de responsabilité, et la décision est prise dans un
sens ou dans l’autre, selon que la responsabilité de l’un ou de l’autre rôle peut être assumée ou
pas. La casuistique narrative a pour objectif, en somme, une comparaison des ethos virtuels.

18
LA MEREOLOGIE ETHIQUE
Dans tout raisonnement éthique, intervient nécessairement, à un moment donné, un
argument de type méréologique, portant sur les relations de la partie au tout, sur la divisibilité
ou l’indivisibilité du tout, sur la force solidaire qui unit les parties, etc.
Cet argument se présente en général sous la forme de scénarios alternatifs de division
ou d’indivision, de renforcement ou d’affaiblissement des liens méréologiques ; ces scénarios
concernent aussi bien les parties de l’actant (c’est alors une discussion sur l’unité de la
personne humaine, dans le domaine de la bioéthique notamment), que les parties d’une scène
pratique (c’est alors une discussion sur la consistance éthique de la pratique, et sur les liens
entre instances de la pratique).

L’exemple de la personne
La « personne humaine » est un motif récurrent des récits éthiques, et le statut
sémiotique de cette instance doit être précisé.

18
SGRECCIA, Elio, op. cit., pp. 126-127.

14
La tradition personnaliste en éthique définit en effet la « personne » comme « une
substance individuelle d’une nature raisonnable, centre dynamique d’une activité et de
tensions orientées vers des buts ». Cette définition indique déjà que la personne doit être
considérée comme une totalité indivisible, dans la mesure où elle est le centre organisateur
d’un ensemble de propriétés dynamiques.
La tradition linguistique, notamment chez Benveniste, fait de la personne l’instance de
discours proprement dite, en ce sens que même si la personne est un acteur représenté dans la
phrase, elle ne peut pas être traitée comme un acteur quelconque, car elle ne se définit, en tant
que personne, ni par ses rôles successifs, ni par ses propriétés figuratives accumulées, ni par
quelques traits identitaires que ce soit. La personne linguistique est indivisible et inanalysable,
et elle ne se définit que par l’actualité de la relation intersubjective dans l’énonciation.
En somme, pour la tradition personnaliste comme pour la tradition linguistique, la
personne humaine est une totalité intégrale. A quoi il faudrait ajouter : « incarnée ».
La question éthique consiste alors à se demander (i) d’abord sous quelles conditions
cette intégrité est respectée, et (ii) si cette totalité peut devenir à son tour une partie de
quelque chose (une communauté, une nation, etc.) : selon la réponse, on aura affaire à un
scénario éthique (a) de type « personnaliste » : la personne humaine ne peut être la partie
d’aucun tout de niveau supérieur, elle résume en elle-même toutes les totalités auxquelles elle
pourrait participer, ou (b) de type « sociologique » : il existe une éthique propre aux
communautés, qui s’impose aux personnes qui les composent ; mais dans ce cas, les
personnes sont ravalées au rang d’acteurs ou d’agents.
La « personne » est donc un type d’actant, caractérisé principalement par son rôle
dynamique dans les interactions, et par sa contingence corporelle, et non par son identité et les
traits thématico-figuratifs qui le caractérisent. Les seules propriétés descriptives qu’on puisse
lui reconnaître en propre sont de type méréologique-éthiques : la totalité individible et
l’indépendance (autonomie).

L’exemple du bien commun


Le bien commun peut être défini de deux manières contraires :
(i) le bien commun est une somme, une moyenne, ou une arithmétique quelconque
des biens pertinents pour tous les membres d’une communauté ;
(ii) le bien commun est une valeur propre à la totalité de la communauté, sans rapport
avec les biens propres aux individus qui la composent.
Le récit éthique peut s’emparer de l’une ou l’autre solution, ou des deux.
Pour la première, il déploiera la dialectique de l’utilité : la recherche des biens
pertinents individuels est en l’occurrence la seule qui puisse être directement racontée, et les
effets supposés de la « main invisible » qui les agence, et qui produit le bien commun, ne
pourra faire l’objet que de commentaires et d’évaluations méta-narratifs.

15
Pour la seconde, il mettra en scène l’imposition des normes et les différentes attitudes
individuelles à l’égard de ces normes collectives. La conjugaison des deux positions implique
une négociation permanente (cf. éthique de la discussion), et par conséquent une instabilité
qui ne permet pas de procurer des référents éthiques à long terme.

BIBLIOGRAPHIE

HABERMAS, Jürgen, L’avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ?, Paris, Gallimard,
2002 [Die zukunft der menschlichen natur. Auf dem weg zu einer liberalen eugenik ?, Frankfurt an
Main, Suhrkamp Verlag, 2001.]

SICARD, Didier, L’alibi éthique, Paris, Plon, 2006.

THIAW-PO-UNE, Ludivine, dir., Questions d’éthique contemporaine, Paris, Stock, 2006.

SGRECCIA, Elio, Manuel de Bioéthique. Les fondements et l’éthique biomédicale, Paris, Mame-Edifa,
2004.

16
II/ ETUDE DE CAS : LE RECIT ETHIQUE DANS LES
DISCOURS SOCIAUX
Les propriétés narratives de la dimension éthique seront étudiées dans un
corpus constitué de débats et discussions éthiques sur le Web. Il s’agit donc de discours
éthiques pris en charge par les médias, et les propriétés que nous recherchons pourront alors
être mises au compte de la « médiatisation de l’éthique ».

LA VERIDICTION ET LE DEVOIR D’INFORMATION

Le principe de base de la médiatisation de l’éthique est un principe d’information :


informer, c’est être utile, permettre à chacun de préparer ses choix en connaissance de cause.
Jusqu’alors, rien de nouveau : le public étant informé, il accède à l’égalité de principe qui
caractérise les « narrateurs-discutants » éthiques, et chacun peut alors assumer sa
responsabilité à l’égard de soi-même, des autres, et de la communauté.
Mais la nouveauté tient à la dissociation des rôles : le récit éthique n’est plus de type
auto-biographique, un médiateur est apparu. Pour comprendre le rôle de cette médiation, il
faut observer que nous ne sommes plus dans les limites d’une éthique « idéale » circonscrite
dans des textes, et que la médiatisation de l’éthique nous fait accéder aux pratiques et aux
stratégies sociales, à l’égard desquelles les textes ne sont que des instruments, à l’intérieur
d’une scène éthique qui les englobe. En l’occurrence, l’information textualisée et publiée est
l’instrument médiatique qui permet au public d’accéder à l’autonomie responsable dans ses
propres pratiques sociales.
Dans cette perspective, la réalité reprend ses droits : l’information est supposée faire
partie de ces « biens publics » auxquels tout le monde doit pouvoir accéder, dans une société
qui obéit aux principes éthiques élémentaires, c’est-à-dire organisée pour que chacun de ses
membres soit traité avec la même dignité. Mais dans cette société réelle, où se déploient des
pratiques réelles et concrètes, ce principe est régulièrement transgressé, et l’espace éthique
des médias est en quelque sorte par définition un espace polémique, où la divulgation de
l’information se heurte soit à un enfouissement antérieur de la vérité plus ou moins volontaire
et organisé, soit à une résistance active. Cet espace de divulgation éthique comprend donc
toutes les figures de la véridiction : secret, mensonge, révélation, etc.
Dans cet espace ouvert à tous les conflits, la médiation informative se substitue (par
subsidiarité, en quelque sorte) à la narration auto-biographique. Et c’est pourquoi
l’information y figure comme une méta-valeur éthique, la valeur qui permettra d’assumer les
valeurs. La scène éthique médiatique oppose alors, d’un côté, les acteurs éthiques, qui sont
capables de produire leur propre « récit éthique » et de l’assumer, et de l’autre, les acteurs

17
anti-éthiques, qui ne produisent pas un tel récit, ou qui en produisent un sans l’assumer, en
quelque sorte « de mauvaise foi ».

L’INTERACTION ETHIQUE
Dans cette nouvelle scène éthique, les rôles se redistribuent de manière canonique :
d’un côté, le manque et le besoin d’information, qui manifestent la dépendance et la
vulnérabilité du public, et de l’autre, la maîtrise et la manipulation de l’information, qui
manifestent l’autonomie et la responsabilité d’une partie des acteurs socio-économiques. Le
discours des médias exprime la solidarité structurelle entre ces deux rôles.
Par exemple, à propos des enquêtes de qualité et de la publication de classements
d’institutions de service :
« C’est ainsi qu’à l’initiative du gouvernement fédéral, une enquête a été menée pour
distinguer les bons hôpitaux des mauvais. L’objectif caché derrière cette interrogation
était surtout d’inviter les mauvais établissements à faire un effort pour améliorer leurs
performances.(…) Cette initiative a été prise dans le cadre d’un souhait croissant de la
population d'être mieux informée et rendre les établissements de soins plus conscients
de leur responsabilité en ce qui concerne la qualité de ceux qu’ils offrent. »

Globalement, la stratégie médiatique consiste donc, par l’acte d’information lui-même,


à installer une scène éthique complète, où l’intention éthique se manifeste par la distribution
des rôles : l’actant informateur (le maître des récits), l’actant informé (celui dont l’activité et
les décisions requièrent de l’information), et l’actant désinformateur (celui qui produit des
anti-récits). En outre, du fait même que l’information est publique et également accessible
pour tous, les conditions d’une interaction éthique sont établies à hauteur de la société toute
entière.
(i) D’un côté, la « dépendance vulnérable » du public est constituée à travers le besoin
d’information : pour décider et assumer ses décisions, il doit recevoir des
informations et comprendre les situations ; cette dépendance vulnérable a quelque
rapport avec la dépendance vulnérable propre à la relation didactique. En outre
cette vulnérabilité postulée est telle que, par exemple, il est recommandé d’éviter
de publier les informations qui pourraient perturber l’assomption de
responsabilité : par exemple, les statistiques de décès dans les hopitaux peuvent
comporter des biais, selon que les hopitaux prennent ou pas en charge les malades
gravement atteints, dont le pronostic de survie est faible ; mal présentée, une telle
information peut inquiéter, et surtout conduire à des choix irresponsables.
(ii) De l’autre côté, la publication de l’information permet à ce même public de faire
les « calculs d’imputation » qui conduisent à reconstituer, à partir des actes et de
leurs résultats, la responsabilité des opérateurs. Il en résulte que, sachant que ce
calcul d’imputation est public et partagé, les opérateurs sont au moins conduits à
débattre de cette responsabilité, sinon à l’assumer.

18
LA DESINFORMATION ET LE SECRET
Un classement des hopitaux a été établi, mais, au moment où le média en a
connaissance, il a seulement transmis aux hopitaux eux-mêmes :
« Pendant que les premiers ont ainsi reçu des informations sur leurs scores pour leur
permettre de les comparer avec ceux de la concurrence, le public lui, est resté plutôt
ignorant de cette procédure. »

Les enquêtes elles-mêmes sont faussées par la rétention d’information :


« L’agence qui a organisé cette enquête a refusé de dénombrer la mortalité par hôpital
en arguant du fait qu’un minuscule déplacement pendant la période de l’étude est
susceptible de modifier fortement les résultats et qu’une faible augmentation de la
mortalité dans les hôpitaux qui traitent un petit nombre de patients risque d’avoir un
fort impact sur cette donnée. »

Dans un autre article, qui dénonce la prétendue corrélation entre le coût de la medecine
et la qualité des soins reçus, un agent de désinformation est clairement identifié : ce sont les
compagnies d’assurance, qui fixent à la fois la nature des garanties et le montant de ces
garanties, et déterminent ainsi le prix des traitements et leurs limites qualitatives, mais sans
faire connaître publiquement les incidences de ces mesures commerciales :
« Quelle que soit la qualité des rapports mis à la disposition des couvertures
médicales et chirurgicales, les assureurs étaient déjà largement au courant du fait que
leurs pratiques de remboursement n’étaient pas suffisantes pour encourager les
hôpitaux à offrir des soins de meilleurs qualité. »

La rétention d’information peut aussi prendre la forme d’un retard :


« L’alerte d’une telle bévue n’a été donnée qu’un an après la survenue des accidents,
période pendant laquelle le secret a été trop bien gardé. La colère des patients lésés et
de leur famille est motivée par la fréquence et la continuité des mensonges provenant
des médecins et de la direction de l’hôpital. »

Ces différentes formes de désinformation contreviennent toutes au principe d’égalité


de principe des discutants, et par conséquent ajoutent à la vulnérabilité du public une atteinte
à sa dignité.
Les médias dénoncent aussi les formations de médecins assurées par les laboratoires
pharmaceutiques, qui sont des entreprises de « mystification » et de désinformation :
« C’est ainsi qu’une grande compagnie pharmaceutique s’est acquittée de la note pour
les cours flattant l’action de l’Avandia, en contrepartie de quoi elle insiste sur les
bénéfices et avantages de cette médication. Pendant ce temps, elle se garde bien de
mentionner les effets délétères du produit qui provoque une nette augmentation du
taux des lipides impliqués dans les cardiopathies ischémiques. La situation est d’autant
plus critique que le concurrent principal du premier produit, améliore lui la lipidémie
ce qui est totalement caché par l’enseignement qu’il offre à ses médecins. »

19
La mystification est une double distorsion de l’information : une distorsion intensive,
qui accentue et hiérarchise indûment une partie des faits, et une distorsion extensive, qui
ampute l’information d’une autre partie des faits. La divulgation médiatique consistera a
contrario à modifier les hiérarchies illégitimes, et à restituer les informations manquantes.

LA DIVULGATION-DEMYSTIFICATION
L’acte de divulgation éthique est donc tout autre chose qu’un acte d’information
ordinaire : il prend sa place dans un parcours de transformation syntagmatique, où il est
précédé par une dissimulation-mystification, qui lui donne son caractère de
« démystification ». Cette séquence typique de la médiatisation de l’éthique convertit de fait
toute information en « démystification ».
Pour commencer, le doute pèse par principe sur toute information trop ostentatoire, un
doute qui porte sur les motivations des énonciateurs :
« On ne sait si c’est pour attirer l’attention du public sur les besoins de personnel
hospitalier en France. En tout cas, une large publicité vient d’être donnée aux
accidents graves qui se sont produits à l’hôpital d’Epinal à la suite d’irradiations
ionisantes sur des malades atteints de cancer. »

Et même quand les informations délivrées sont déjà disponibles et accessibles, voire
de simples informations scientifiques, elles prennent le statut d’une démystification, sur le
fond implicite ou explicite de la rétention ou de la désinformation, postulées par principe. Par
exemple, à propos des effets des radiothérapies associées aux traitements du cancer, de
longues explications à contenu technique sont présentées ainsi :
« Pour ceux à qui les "rayons" font toujours peur, est présenté ce traité de
démystification de la radiothérapie. Depuis près d’un siècle, la radiothérapie fait partie
de l’arsenal thérapeutique des maladies. »

En regard de la mystification qui est une double distorsion, la démystification opère


par une double rectification :
(i) une rectification intensive, qui consiste à porter le doute sur toute information
anormalement insistante ou accentuée (cf. supra : la « large publicité médiatique »
serait motivée par l’intérêt d’un groupe de pression), doute qui consiste à actualiser
d’autres scénarios que celui de la stricte information éthique ;
(ii) une rectification extensive, qui consiste à restituer dans le détail des faits scientifiques
qui complètent l’information fournie, et qui lui procurent une tout autre perspective
narrative.

20
DILEMME, ETC. : LA PROBLEMATIQUE DU CHOIX TENSIF

La configuration centrale de tout récit éthique est une situation de choix contrainte par
des alternatives tensives.
Une « alternative tensive » est un montage de configurations narratives (notamment
prospectives) qui sont à la fois antagonistes (les unes ne pouvant se réaliser qu’au détriment
des autres, et donc impliquant un choix) et solidaires (et par conséquent interdisant un choix
exclusif). La solidarité entre les variations tensives est en général assurée par un principe de
totalité ou d’intégrité, qui est alors la méta-valeur éthique à préserver.

TRAITEMENTS MEDICAUX : EFFETS THERAPEUTIQUES ET EFFETS SECONDAIRES, LE


SEUIL D’EQUILIBRE
La discussion sur les effets de la radiothérapie expose longuement les conditions
techniques et scientifiques de l’action des divers rayonnements sur les cellules du corps, pour
parvenir à cerner finalement l’alternative tensive que voici :
« Si les cellules normales peuvent être affectées par ces radiations, leur taux de
réparation est supérieur à celui des cellules cancéreuses. Cet "effet différentiel"
explique le bénéfice de la radiothérapie. Mais la limite est parfois si ténue que ces
traitements sont souvent accompagnés d’effets secondaires. La mission du
radiothérapeute est de réussir à tuer les cellules cancéreuses et à préserver les cellules
saines. Cette double tâche comporte des risques, qui sont le prix à payer pour obtenir
la guérison. »

On doit ici choisir de détruire les cellules cancéreuses, et de préserver les cellules
saines. Mais on ne peut pas ne pas toucher les cellules saines ; donc l’efficacité du traitement
est « toxique », mais cette toxicité est sans effet à long terme si les cellules saines se réparent
en temps et quantité suffisante. Le « point d’équilibre » est la position éthique par excellence,
celle qui consiste à faire le choix qui respecte la solidarité entre les deux volets
de l’alternative. La solidarité entre les deux volets est assurée par l’intégrité du corps de la
personne, indivisible par principe.
Le récit éthique, dans une perspective de démystification (cf. supra), va donc
consister :
(i) en une patiente construction de l’antactant : à l’intérieur d’un récit canonique (celui du
traitement des cancers par l’exposition aux rayons ionisants), l’énonciateur éthique
accumule les indications et les propriétés figuratives d’un agent destructeur (taux de
pénétration des différents rayonnements, jusqu’aux rayonnements gamma qui
« passent facilement à travers une épaisseur de plomb ou de béton » ; évaluation de la
« toxicité » de chaque type de rayonnement ; formation de radicaux libres « très
toxiques », etc.) ;

21
(ii) en une recherche de la « situation d’équilibre » entre l’actant et l’antactant, qui peut
être appréciée en termes de « coût/bénéfice » : « c’est le prix à payer pour obtenir la
guérison »
(iii) en une méta-valorisation de cette situation d’équilibre, grâce à l’identification de la
figure sur laquelle repose la solidarité tensive (ici : l’intégrité corporelle).

CHOIX POLITICO-ECONOMIQUES : L’ETHIQUE ENVIRONNEMENTALE, LE CHOIX DU


SACRIFICE
En Orégon, dans la région du fleuve Klamath, une partie de l’électricité est fournie par
quatre barrages. Ces barrages compromettent la qualité de l’eau, la libre circulation et la
reproduction du saumon ; la pêche et le système de vie des Indiens s’en trouvent dégradés, et
deux positions sont alors en conflit : celle qui consiste à augmenter la capacité de production
hydro-électrique, au nom du développement des énergies « propres » (sans émission de gaz à
effet de serre), et celle qui consiste à supprimer les barrages, au nom du maintien d’une
acticité économique et culturelle autochtone.
Le dilemme est mis en scène et décliné dans l’article sur le Web sous la forme de
plusieurs alternatives : « barrages ou indiens ? », « barrages ou poissons ? », « qualité de l’eau
ou qualité de l’air ? » ; par exemple : « Certes on pourra sauver davantage de saumons en
enlevant des barrages mais on perdra aussi beaucoup d’électricité. »
La première chaîne de solidarité narrative est donc formée par l’homologation entre
toutes ces alternatives :
(i) d’un côté, la série « barrages/énergie propre/qualité de l’air/satisfaction du plus grand
nombre/ implique une série solidaire : « qualité de l’eau dégradée/développement des
saumons compromis/mode de vie des indiens en danger » ;
(ii) de l’autre, la série « fleuve libre/qualité de l’eau/poisson/satisfaction des Indiens/
implique une autre série solidaire « production électrique d’origine thermique /
pollution de l’air ».
Dans ce cas, le choix éthique se présente ainsi :
- chaque amélioration du point de vue de l’une des positions implique une dégradation du
point de vue de l’autre position, et réciproquement, et par conséquent les deux positions
sont à la fois antagonistes et solidaires ; la figure de manifestation de la solidarité est en
l’occurrence l’ « écosystème » ;
- cette structure tensive ne comporte pas de point d’équilibre, car il n’y a pas de processus
de régénération de l’un des deux systèmes, qui puisse compenser rapidement les
dommages causés par l’amélioration de l’autre ; l’alternative est donc exclusive ;

22
- à la différence du cas précédent, les deux positions correspondent à deux points de vue
d’acteurs différents : la position « avec barrages » concerne tous les habitants de la région,
alors que la position « sans barrages » concerne seulement les saumons et les Indiens.
Cette situation est typique, pour un choix éthique, de l’alternative du genre
« sacrifice » : le bien collectif de la communauté ne peut être obtenu qu’au prix du
« sacrifice » de celui d’une partie de cette communauté. Dans le cas de la radiothérapie, on
pourrait aussi parler du « sacrifice » des cellules saines si elles ne se régénéraient pas, et ce
sacrifice serait inacceptable en raison de l’indivisibilité de la personne et de son corps. Dans
le cas des barrages et des saumons, le « sacrifice » n’est acceptable que si on considère que la
« communauté » des habitants est une totalité divisible, et qu’une partie puisse en être
détachée pour être sacrifiée. Il serait aussi acceptable s’il pouvait être ramené à un dilemme
interne à la communauté indienne : cette dernière appartient elle aussi à la communauté
globale, et bénéficierait elle aussi de l’électricité ; elle devrait donc choisir entre les saumons
et l’électricité, mais cette question n’est pas envisagée.
Ces solutions sont elles-mêmes difficilement soutenables, car elles obligent à choisir
entre deux types de valeurs qui devraient être compatibles, et qui sont pourtant
incompatibles : d’un côté l’utilité et le bien collectif, et de l’autre la protection et le soutien
aux plus faibles et aux plus vulnérables.
C’est pourquoi la discussion éthique va déployer l’ensemble du récit économico-
social, non pas pour sortir d’une alternative sacrificielle, mais, comme on va le voir, pour
opposer deux sacrifices. Mais on commence par explorer des solutions de compensation à la
suppression des barrages, pour éviter le sacrifice :
« Les partisans des destructions de barrages plaident pour des mesures conservatrices
et le recours à des sources d’énergie comme le vent et le soleil pour remplacer
l’électricité perdue. La controverse continue car de nombreuses voix s’élèvent pour
affirmer que les nouvelles sources d’énergie propre ne sauraient remplacer les
barrages. Certes le vent gagne du terrain mais son efficacité dépend des disponibilités
des barrages et de la possibilité de disposer d’une énergie de replacement lorsque le
vent tombe. »

Comme les énergies renouvelables ne permettent pas de supprimer les barrages, la


discussion pose une nouvelle alternative : apparaît alors le motif de l’irrigation par les
retenues d’eau, qui actualise une autre chaîne de solidarité thématico-narrative : « irrigation /
élevage / économie agricole locale » :
« Le fleuve et ses barrages soutiennent aussi un système d’irrigation très élaboré qui a
été construit par le gouvernement il y a presque un siècle. L’eau du fleuve
approvisionne des hectares de pâturages ce qui contribue à préserver le cheptel. »

Dès lors, l’alternative se déplace, et chacune de ses configurations thématico-


narratives concerne maintenant une partie spécifique de la communauté : d’un côté les Indiens
pécheurs, et de l’autre les éleveurs. Autrement dit, chacune des solutions sacrifie une partie de

23
la communauté, et comme, devant le sacrifice, tous sont par principe égaux, c’est la solution
qui correspond au bien commun qui doit l’emporter. Le motif du sacrifice implique par
conséquent une dissymétrie entre acteurs, qui induit ipso facto une vulnérabilité des sacrifiés
potentiels, et la solution réside soit dans un scénario de compensation du sacrifice, soit dans
un scénario de sacrifice contraire, qui rétablit une symétrie, et neutralise l’effet du premier.

LA COMPETENCE NARRATIVE « ETHIQUE »

L’énonciateur médiatique qui engage une discussion éthique tire sa crédibilité d’une
compétence narrative spécifique, qui est qualifiée par quatre propriétés complémentaires :
(i) sur le plan thématique, elle s’exprime par une capacité à détailler techniquement les
faits et processus impliqués dans les choix éthiques ;
(ii) dans une perspective stratégique, elle doit pouvoir déjouer toutes les tactiques de
désinformation et de mystification et leur opposer la divulgation-démystification
éthique ;
(iii) sur le plan narratif, elle doit pouvoir, à partir d’une situation médiane et fixée en
référence à la déixis du moment du choix, déployer prospectivement et
rétrospectivement toutes les séquences narratives dont la situation médiane est le
résultat ou le point de départ potentiel ;
(iv) sur le plan figuratif, elle doit être en mesure d’identifier toutes les connexions
isotopiques, pour constituer les « lignes de solidarité » thématiques et figuratives qui
permettront d’établir la structure tensive caractéristique du choix éthique.

RETROSPECTION ET RECONSTRUCTION DES « MOTIVATIONS »


La reconstruction rétrospective vise à identifier les « motivations » originelles des
actes, et par conséquent à qualifier la relation entre l’acte et les objectifs de l’actant. Elle
intéresse donc la consistance de la « scène pratique-éthique », touchant aux liens
syntagmatiques entre les instances de cette scène (opérateur, acte, objectif, horizon
stratégique).
Dans l’exemple précédent, si les éleveurs de l’Orégon ont un « droit » à l’irrigation,
c’est, nous précise-t-on, parce que la décision d’immigrer et de s’installer dans la région était
inséparable de la perpective d’une disponibilité de l’eau pour l’élevage ; autrement dit, le lien
entre l’acte, l’objectif et cette condition stratégique était un lien nécessaire, d’une force telle
que l’absence de la condition aurait rendu la décision impossible.
Dans un autre article sur le Web, on évoque la mise en place d’un dispositif de
dénonciation des usages illicites d’internet et qui consiste, d’un côté, en une possibilité

24
ouverte à tous les internautes de déposer des informations sur un site dédié, et, de l’autre, en
une équipe d’analystes pour l’exploitation de ces informations :
« Policiers et gendarmes ont décidé de développer un portail virtuel inédit pour
recueillir les dénonciations des particuliers confrontés aux adeptes du hacking, aux
pirates bancaires, aux trafiquants d'armes ou de drogues ou aux pédo-pornographes du
Web en utilisant leurs ordinateurs. »

La discussion éthique porte alors sur le statut de cette information : délation ou


dénonciation. Comme la divulgation-démystification est le principe de base de l’éthique
médiatique, et la discussion porte donc sur les limites de cette règle énonciative, et elle prend
un tour « méta-éthique ».
La reconstruction des « motivations » de l’acte d’information peut viser n’importe
lequel des liens pratiques, mais principalement le lien entre l’objectif (informer) et l’horizon
stratégique. Pour les policiers, les dénonciateurs visent le « bien collectif » :
« Ceux qui nous informent le font pour éviter que trop de cochonneries ne traînent sur
la Toile et pervertissent leurs enfants ou leurs voisins… »

Pour l’auteur de l’article, l’ambivalence reste indécidable :


« Délation et dénonciation ne sont pas des termes synonymes. Le premier se réfère à la
transmission d’informations confidentielles et à une dénonciation motivée par des
raisons peu avouables comme celles de tirer bénéfice pour soi-même des effets de
cette dernière. La première serait une faute car elle n’est pas motivée par l’amour de
la justice ou sur l’intention de protéger les faibles et les victimes mais sur l’intérêt
personnel. »

Le motif de l’intérêt personnel vient donc disqualifier l’acte d’information, tout


comme il disqualifiait les informations fournies sur les accidents dans les hopitaux (cf. supra :
n’était-ce pas pour obtenir plus de moyens ?), tout comme il disqualifiait les informations
fournies en formation continue par les laboratoires pharmaceutiques.
Il faut alors se demander pourquoi l’intérêt des informateurs à informer serait un motif
de disqualification de l’information qu’ils proposent, alors que l’intérêt des éleveurs à
disposer d’une large disponibilité d’irrigation de leurs terres ne disqualifie pas leur « droit à
l’irrigation » ?

INTERET ALLOTOPE ET VULNERABILITE


La première réponse est fournie par la tradition rhétorique : dans le cas d’une
argumentation, si un lien quelconque apparaît entre l’argument et l’orateur, notamment un
lien d’intérêt, alors l’argument est disqualifié car l’orateur est considéré comme prévenu ;
cette disqualification résulte d’un principe éthique sous-jacent à toute discussion, et qui veut
que, dans la perspective d’une recherche commune de la vérité, la vérité qui se dégage de la
discussion ne soit en rien déterminée préalablement dans l’esprit des participants, et surtout

25
que, dans leur rapport respectif à la vérité, l’égalité de principe qui permet la discussion soit
préservé.
Cette règle ne s’applique pas aux éleveurs, dans la mesure où ils n’argumentent pas
eux-mêmes : un énonciateur « impartial », celui des médias, prend en charge la présentation
de leurs intérêts historiques : implicitement, cela signifie que la règle de « prévention », qui
demande que l’informateur ne soit pas personnellement intéressé à révéler l’information,
impose un débrayage énonciatif. Nous retrouvons ici la difficulté, pour l’actant éthique, à
tenir le double rôle d’actant narratif et d’actant énonciatif, ce qui, du même coup, justifie
l’intervention d’un médiateur supposé désintéressé, c’est-à-dire débrayé par rapport à
l’énoncé narratif.
Mais une explication supplémentaire est nécessaire, car le débrayage énonciatif peut
être lui-même une tactique de dissimulation de l’intérêt : l’informateur peut être un porte-
parole masqué, comme c’est le cas, dans un autre article déjà évoqué, pour les sociétés de
communication qui servent de paravent aux laboratoires pharmaceutiques pour l’organisation
de formations-promotions destinée aux médecins prescripteurs : le débrayage énonciatif est
effectif, il permet de contourner la règle, mais il ne satisfait pas à l’éthique. Pourquoi ?
Si l’on s’en tient à la seule reconstitution rétrospective des motivations, elle fait
nécessairement apparaître l’« intérêt » de l’actant pour son acte, son objectif, et/ou son
horizon stratégique, sans quoi la scène éthico-pratique serait inconsistante. Il faut donc ajouter
une autre clause discriminante : le rapport isotope ou allotope entre l’« intérêt », l’objectif, et
l’horizon stratégique de l’acte.
Dans le cas des éleveurs, il est nécessairement isotope : ils ont intérêt à la disponibilité
de l’eau car leur objectif est de nourrir leur cheptel. Mais si un énonciateur prend leur défense,
son propre intérêt peut ne pas être isotope avec celui des éleveurs. Dans le cas des laboratoires
pharmaceutiques et des sociétés de communication, l’intérêt des secondes, purs mandataires
des premiers, est isotope de l’intérêt de ceux-ci.
Si on revient à la dénonciation et la délation, la transmission d’information a pour
objectif de neutraliser les coupables. La dénonciation est fondée par un souci du bien collectif
qui ne coïncide pas strictement avec cette conséquence immédiate de l’information transmise
(la mise en examen des internautes coupables de pratiques illicites) ; en revanche la délation
impliquerait que l’intérêt du dénonciateur soit isotope, c’est-à-dire réside très précisément
dans cette conséquence immédiate, et non dans un souci du bien collectif.
Comme le rappelle le responsable du site de discussion :
« La délation, même pour intérêt personnel ou haine, peut parfois servir la justice ce
qui ne l’empêche pas d’être jugée moralement comme méprisable. »

En somme, ce n’est pas parce que la visée stratégique a été satisfaite (la préservation du bien
collectif) que l’acte est éthique : reste la possibilité d’un « conflit d’intérêt », cet intérêt
isotope avec l’objectif immédiat.

26
On peut maintenant préciser la nature de cette isotopie / allotopie.
L’intérêt de l’opérateur, dans la scène éthico-pratique, caractérise la thématique, la
force et la portée de son engagement : ce dernier peut porter sur l’acte lui-même, sur
l’objectif, ou sur l’horizon stratégique. Cette portée de l’engagement détermine les relations
d’isotopie/allotopie : si l’intérêt sur l’objectif, intérêt et objectif sont isotopes ; s’il porte sur
l’horizon stratégique, l’intérêt et l’horizon sont isotopes, mais l’intérêt et l’objectif sont
allotopes, à condition que l’horizon stratégique et l’objectif soient eux-mêmes allotopes. Par
conséquent, la discussion éthique médiatique vise indirectement l’isotopie ou l’allotopie entre
l’objectif et l’horizon stratégique.
Ce type de discussion éthique repose sur le postulat que ne seraient acceptables que les
actes d’information dont l’objectif et l’horizon stratégiques seraient allotopes. A la limite, la
vulnérabilité de l’une des parties suffit à installer l’allotopie : c’est ainsi que l’intérêt des
Indiens pour le saumon n’est pas strictement isotope de la demande de destruction des
barrages, car c’est leur mode de vie tout entier que les barrages dégradent ; c’est ainsi que
l’intérêt des parents pour la protection de leurs enfants n’est pas isotope de l’arrestation des
internautes coupables, car l’enjeu stratégique réside dans leur intégrité morale en général ;
c’est ainsi, enfin, que l’intérêt des éleveurs pour une large disponibilité de l’irrigation n’est
pas isotope du maintien des barrages, car au-delà du maintien d’un système d’irrigation, c’est
toute l’histoire de leurs familles, de leurs ascendants et de leur communauté d’immigrants qui
est en question.
Cette analyse met en évidence l’importance de la théorie du lien et du modèle de la
scène éthico-pratique : ce type de critère éthique (l’allotopie entre objectif et horizon
stratégique) n’est qu’une des possibilités offertes par la combinatoire, ce n’est qu’une des
structures tensives possibles. On peut donc caractériser cette éthique particulière, dans la
perspective d’une « casuistique » sémiotique, comme celle qui prône spécifiquement
l’affaiblissement du lien entre objectif et horizon stratégique, c’est-à-dire, en bref, l’allotopie
de l’intérêt de l’opérateur.
Cette solution éthique spécifique est typiquement « téléologique », en ce sens que,
pour être acceptable, l’acte d’information doit se donner un horizon stratégique qui dépasse
son objectif immédiat, et que cet horizon doit comporter à la fois des valeurs acceptables par
tous, et des acteurs vulnérables à protéger, dont l’intérêt déborde lui-même le « cas » en
discussion.

INTERET ISOTOPE ET DEONTOLOGIE


Cette hypothèse, où intérêt allotope et vulnérabilité apparaissent étroitement liés, doit
être confrontée à une autre discussion, portant au contraire sur la valorisation de l’intérêt
isotope.
Dans un autre article sur le Web, consacré à la guerre du Liban en 2006, la discussion
porte sur la question de la « proportionnalité » des attaques et ripostes de l’armée israélienne.
27
La nature de ces ripostes a fait l’objet d’un débat politico-médiatique qui dénonçait la
disproportion entre les premières attaques islamistes et les représailles israéliennes. En
témoigne cette intervention de Kofi Annan, Secrétaire Général de l’ONU :
« Les attaques menées contre les ponts et générateurs électriques par Israël pour
freiner le flux des transports de munitions et de communications entre terroristes
constituaient un usage disproportionné de la force. »

La disproportion est alors mesurée à l’importance de la « souffrance des populations civiles ».


Apparemment, on retrouve ici le même type de dilemme que dans le cas de la radiothérapie :
pour détruire un ennemi offensif, on doit utiliser des moyens qui détruisent aussi des biens
collectifs, et atteignent les populations civiles supposées non combattantes. Ce que les
militaires appellent, par euphémisation technique, les « dommages collatéraux ».
On pourrait dire qu’en l’occurrence, ce sont les programmes d’usage qui affectent les
populations civiles, et que le programme de base ne les vise pas. De fait, la radiothérapie vise
les cellules malignes (programme de base), et ne touche les cellules saines que par un effet
indirect, parce que celles-ci sont sensibles aux mêmes attaques que les autres (programme
d’usage) : c’est donc un véritable « dommage collatéral ».
Or, les attaques conduites contre les infrastructures (ponts et générateurs électriques)
visent, au-delà et délibérément, des biens publics, qui n’appartiennent pas en propre à
l’ennemi, et elles ne peuvent passer pour des « dommages collatéraux » consécutifs à des
attaques ciblées sur l’ennemi lui-même. Le programme de base s’attaque aux conditions de
vie de la population toute entière. La riposte dite « disproportionnée » prend donc pour cible
non pas l’ennemi en tant que tel, mais toute une communauté, au motif que l’ennemi est une
partie de cette communauté. C’est pourquoi les ripostes en question peuvent être qualifées
dans les médias de « punition collective » (Washington Post).
Par contraste, la riposte proportionnée ne prend pour cible que l’ennemi, tout en
sachant que les populations environnantes peuvent elles aussi être atteintes.
La discussion éthique se développe alors d’une part autour de l’application d’une
norme internationale (La Haye, 1907) : « Un état est légalement autorisé à se défendre à
condition que la réponse soit proportionnée à la souffrance infligée », et d’autre part autour du
« professionnalisme » de l’armée israélienne :
« La doctrine de la proportion constitue la pierre de touche du professionnalisme
militaire. Jamais un commandant responsable et conscient du droit ne prendra des
civils pour cibles. On peut considérer qu’Israël mène une politique très claire en ce qui
concerne ses décisions militaires et cherche constamment à éviter des pertes civiles. A
partir du moment où le but est de minimiser les pertes civiles, même si une attaque
déclenchée et organisée par l'armée provoque d’importants dommages, mais qu’elle
est dirigée sur un objectif militaire, on considère que la loi est respectée. »

S’agissant d’une « profession » et des normes qu’elle est sensée respecter, l’éthique
sollicitée est de type « déontologique ». Dans ce cas, si on se réfère aux liens entre instances

28
de la scène pratique, l’ « intérêt » de l’opérateur est clairement isotope, puisque son horizon
stratégique comprend nécessairement l’objectif, comme un des moyens pour y parvenir
directement (ce qui implique que la relation entre objectif et horizon stratégique est réduite à
un emboîtement d’un programme d’usage à l’intérieur du programme de base). Comme ce
type de lien isotope, propre à l’exercice d’une profession réglementée, est disqualifiant du
point de vue de l’éthique médiatique, il est donc soumis, principalement en vue de la
communication publique de l’armée (ce qui s’appelle, sans euphémisme, la « propagande ») à
une norme dite de « proportion ».
La proportion, en l’occurrence, consiste justement à contrôler le caractère strictement
isotope du lien : si l’horizon stratégique consiste à neutraliser l’ennemi, l’attaque ponctuelle
doit avoir pour objectif de neutraliser ponctuellement telle ou telle force de l’ennemi, et rien
d’autre. En revanche, pour le même horizon stratégique, si l’attaque ponctuelle vise
l’ensemble de la population, alors cette attaque « disproportionnée » sera dénoncée soit
comme une erreur, soit comme la manifestation d’un autre horizon stratégique, plus ample et
moins avouable : un horizon stratégique peut en cacher un autre !
La discussion éthique met en place une relation sémiotique casuelle, ad hoc, entre un
plan de l’expression constitué à partir du caractère « proportionné » des ripostes, et un plan du
contenu qui est le caractère isotope du lien entre objectif et horizon stratégique ; et elle lui
oppose la relation entre la disproportion et la duplicité de la stratégie. Elle se résume, de fait,
en un système semi-symbolique :
Ripostes (proportionnées : disproportionnées) :: Objectif/Horizon (isotopes : allotopes)
Mais on retrouve aussi, dans ce cas, la « vulnérabilité » : tout comme précédemment,
elle présuppose la solidarité entre une partie et une totalité ; le jugement éthique porte alors
sur le fait que l’acte qui est supposé viser une partie affecte la totalité entière, mais dans ce
cas, c’est la totalité qui est considérée comme « vulnérable » à travers l’une de ses parties,
dès lors que la visée s’est déplacée de la partie vers le tout.
La vulnérabilité peut en retour, en raison de son caractère canonique et de ses
incidences éthiques entièrement prévisibles, être exploitée comme contre-stratégie. Le motif
dit du « bouclier humain » est lui aussi évoqué dans les médias : en se mêlant étroitement aux
populations civiles, l’ennemi se protège, justement en raison de la déontologie de la
« proportionnalité ». Mais l’ennemi ne procède alors pas autrement que la riposte qui prend
pour cible les populations civiles : il implique en effet dans le cycle des attaques et des
ripostes la totalité non concernée, et il renforce la « vulnérabilité » de cette totalité en la
rendant inséparable de la partie combattante.

29
CONCLUSION
La vulnérabilité apparaît finalement comme le parangon des configurations narratives
de l’éthique appliquée, la forme syntagmatique canonique qui donne la clé de la plupart des
cas traités dans l’éthique médiatique.
Cette configuration conjugue à la fois le caractère contingent du devenir des actants
soumis aux aléas et à l’incomplétude, et la dépendance de ces actants à l’égard de leurs inter-
actants. Cette dépendance vulnérable a pour répondant une assomption de responsabilité, de la
part de ces mêmes inter-actants.
Dans les médias, elle procure la dissymétrie et l’allotopie requises pour déclencher les
discussions éthiques et les reconstructions narratives propres à la casuistique éthique ; en
même temps, elle fournit le critère d’allotopie que l’énonciation médiatique transpose pour
fonder son propre « désintéréssement ».
Dans tous les cas, et sous tous les points de vue, la vulnérabilité se résout en une
structure méréologique, dont s’emparent toutes les discussions casuelles. En ce sens, elle est
la propriété de n’importe quelle partie d’une totalité, suffisamment liée à cette totalité pour
être affectée par tout acte qui n’a pour objet déclaré qu’une autre partie spécifique. La
vulnérabilité est en somme la propriété éthique des totalités indivisibles.
Et les débats éthiques au cas par cas, que ce soit dans le domaine bioéthique ou dans le
domaine militaire, dans le domaine de l’économie sociale ou dans celui de l’écologie du
développement, portent sur la force et la faiblesse des liens méréologiques, sur la possibilité
ou l’impossibilité d’extraire ou de singulariser telle ou telle partie pour la traiter à part. Mais
la prise en charge de ces débats méréologiques dans les médias leur donne, presque ipso facto,
un tour politique : politique de la santé et des techno-sciences, politique de la défense, de
l’économie et de l’environnement. Tout se passe comme si, en chacun de ces domaines, le
traitement médiatique de la vulnérabilité convertissait les questions éthico-méréologiques en
problèmes politiques…

30

Vous aimerez peut-être aussi