Crecitethique
Crecitethique
1
éthique des discours est donc une stratégie persuasive qui a pour objet une
pratique, et qui doit donc infléchir un cours d’action, et non un autre discours ;
o le discours scientifique enchâssé apparaît dans cette perspective sous deux formes
différentes, avec deux fonctions persuasives distinctes :
comme témoignage de l’état de la science, pour une démonstration des
limites du discours sur les seuls « faits », avant d’engager la discussion
éthique sur les « valeurs » ;
comme information technique, dont la vertu didactique vient conforter
l’action persuasive du discours éthique lui-même.
Mais l’objet de cette étude ne consiste pas à montrer quelle est la contribution du
discours scientifique à l’éthique contemporaine, et portera plus spécifiquement une des
propriétés de l’éthique appliquée, sa propension narrative. On partira en effet de l’hypothèse
suivante : il y a, dans la forme syntagmatique que nous appelons « discours éthique », un
principe narratif spécifique, comportant des propriétés modales et passionnelles tout aussi
spécifiques, comme par exemple les propriétés d’autonomie, de dignité, de vulnérabilité, de
responsabilité, qui caractérisent les actants éthiques. On pourrait considérer que globalement,
la dimension narrative joue ici le même rôle que dans tout récit persuasif, et que, comme le
fait de raconter des histoires est depuis très longtemps mis au compte des tactiques
rhétoriques, il n’est pas étonnant d’en rencontrer dans les discours d’éthique appliquée.
Cependant, le récit joue ici un rôle bien spécifique : ce n’est pas un argument parmi d’autres,
mais le moyen par lequel un discours éthique peut se déployer à partir des pratiques technico-
scientifiques.
DEONTOLOGIES ET TELEOLOGIES
Un des clivages majeurs entre les grands types éthiques repose sur cette alternative :
ou bien les éthiques normatives, qui prévoient et indiquent sur quels actes portent les devoir
faire et les devoir ne pas faire (déontologies), ou bien les éthiques axiologiques, qui
définissent les fins et les valeurs à viser et à atteindre (téléologies).
La téléologie englobe la déontologie, car un projet narratif et les valeurs qu’il vise
englobent et présupposent une compétence narrative, y compris, par conséquent, la
compétence déontique. La modalisation, y compris par le « devoir être », en effet, n’est
qu’une des dimensions de la compétence syntagmatique de l’actant engagé dans la production
du récit éthique.
Mais nous distingueront deux compétences, et deux niveaux de pertinence, constitutifs
du discours éthique : d’un côté, la compétence de l’actant narratif (par exemple le devoir
2
être), et de l’autre la compétence discursive de l’actant d’énonciation qui s’approprie
l’histoire du précédent pour l’évaluer et l’orienter. La déontologie ne concerne que la
première, la compétence narrative proprement dite ; la téléologie concerne d’abord la
seconde, la compétence discusive-narrative, mais seulement en ce qu’elle est susceptible
d’assumer, de contrôler et d’infléchir la première.
Il en ressort que, dans tous les cas de figure, la « conduite éthique » est toujours une
certaine manière de construire le récit de sa propre vie, que ce soit par contrainte modale ou
par visée axiologique.
1
On se rappellera que ce point est central dans le fonctionnement de l’ « esthésie » chez Greimas, notamment
dans De L’imperfection, puisque l’impression esthétique fondamentale est celle même qui nous donne
l’expérience de la « scission » dans l’être, à partir de laquelle l’être modalisé se constitue pour l’observateur, et
ainsi tout le processus sémiosique.
2
Op. cit., p. 119.
3
SGRECCIA, Elio, Manuel de Bioéthique. Les fondements et l’éthique biomédicale, Paris, Mame-Edifa, 2004, pp.
54-55.
3
l’équilibre de la mutation de l’adaptation et de l’écosystème. En somme, de réguler le récit de
l’évolution.
On rencontre cette même position, chez J. P. Changeux : pour accéder aux
« fondements naturels de l’éthique » (Changeux 1993), il faut, au préalable traiter les
« valeurs », au regard de l’évolution des espèces et de la structure génétique du vivant,
comme des « faits » en évolution : la génétique, notamment, repousse les limites de la
« finitude » du savoir, et la limite à partir de laquelle l’éthique doit faire appel aux valeurs et
non aux faits. 4
Cette conception, du point de vue axiologique, est dans le droit fil de celle de Vico,
pour qui « le fait vrai par lui-même » (verum ipsum factum) engendre « le fait bon par lui-
même » (bonum ipsum factum). Elle s’oppose à la conception selon laquelle la vérité d’un fait
ne peut pas engendrer sans hiatus la valeur de ce fait (cf. supra).
La négociation
Une troisième position se dessine plus récemment, celle de l’éthique de la discussion :
puisqu’il est impossible de passer des « faits » aux « valeurs » du seul point de vue d’un sujet
rationnel, sans faire l’économie de concepts flous et infalsifiables, ou de passions, il faut
imaginer un autre type de « passage » ; c’est alors la communication sociale et intersubjective
qui prend le relais, comme lieu possible d’élaboration d’une « vérité » partagée qui ne serait
pas directement ancrée dans les faits. Pour Habermas, la raison communicationnelle et
l’intercompréhension dynamique donnent accès à des « vérités éthiques » qui pourront
devenir des « devoir être » une fois stabilisées.
4
THIAW-PO-UNE, Ludivine, dir., Questions d’éthique contemporaine, Paris, Stock, 2006, p. 55.
4
La déontologie est une éthique fondée sur le devoir et centrée sur le sujet en action et
sur les normes à appliquer dans cette action, ayant en vue le « bonheur » (il-bien)
On voit donc apparaître, en fonction des relations entre les deux actants et leurs
compétences respectives, une distinction entre un « je/tu-bien », un « il-bien », un « on-bien »
et un « ça-bien ». Chacun de ces types est donc caractérisé par un type d’embrayage ou de
débrayage entre la compétence narrative et la compétence discursive de l’éthique.
5
La seule manière, pour parvenir à réinitialiser le récit autobiographique, est de
réinventer une origine, et par conséquent de remettre en cause le choix effectué par les
parents, de le considérer lui-même comme soumis à la contingence, et d’interpeler la
responsabilité de ses auteurs.
Le principe d’autobiographie responsabilisante implique que la signification de toutes
les interventions, interactions et bifurcations antérieures doit rester accessible à la
reconstruction narrative. Même (et surtout) les interventions éducatives des parents sont faites
pour être assumées ou remises en question, et sur cette possibilité se fonde la liberté
« biographique » de l’adolescent (au sens où la liberté de construire le récit de sa vie prend le
pas sur la contrainte factuelle vécue). Mais cette liberté biographique n’a en revanche aucune
prise sur les décisions eugéniques et génétiques qui auraient pu être prises pour l’enfant. Car
la remise en cause (voire la révolte) n’a plus dans ce cas le même sens qu’à l’égard des
interventions éducatives : elle devient alors une remise en cause de soi-même, en tant
qu’individu capable de remises en cause et programmé pour le faire, et cette tentative de
reconstruction biographique échoue, parce qu’elle est absurde.
La première précision concernant la compétence narrative éthique pourrait être
formulée ainsi : la première manifestation de l’autonomie responsable de la personne
humaine est sa capacité à raconter sa propre vie, et d’en maîtriser la signification narrative.
LA DIGNITE HUMAINE
La dignité de la personne humaine découle de l’évaluation de son « intégrité » en tant
que personne. Traiter dignement quelqu’un, c’est d’abord le traiter « tout entier », et de
manière à ce qu’il soit en mesure d’assumer de manière responsable le récit de la manière
dont il a été traité.
Une des dimensions fondamentales de la dignité est donc la contingence corporelle de
la naissance (cf. supra), le fait d’être né « sans réserve »7 , sans calcul de qui que ce soit,
puisque c’est la condition d’une auto-biographie conduisant à une responsabilité assumée. La
personne humaine « ne peut disposer du mode naturel qui préside à son incarnation
corporelle »8. La contingence corporelle est une condition du sens de la vie, et de la dignité de
la personne qui va avec ce sens.
D’un point de vue sémiotique, cette clause doit être rapprochée du rôle du corps et de
la prise de position originelle dans le fondement de la sémiosis ; le corps doit être « quelque
part », sa position est par nature contingente, et c’est du moment où cette position contingente
est assumée et vécue comme « propre » (corps propre), que la prise de position sémiotique est
possible. Par conséquent, c’est en raison du fait que le récit de vie doit être assumé par la
personne elle-même que son origine et son cours de vie doivent respecter les propriétés d’un
7
Op. Cit., p. 36.
8
Op. Cit., p. 37.
6
corps signifiant, un corps susceptible de fonder et légitimer une énonciation, grâce à une
« prise de position » contingente et assumée comme signifiante.
La « dignité » est alors une propriété modale élémentaire (contingence de la prise de
position initiale) pour un corps énonçant.
C’est dire que la première condition narrative (supra) doit être au moins complétée : dans la
perspective d’un récit autobiographique en acte et assumé, son évaluation déontologique et
son orientation téléologique doivent être soumises à la condition d’intersubjectivité. La
compétence narrative de l’actant n’est pas remise en question, mais son énonciation narrative
doit participer à une « polyphonie » garante des valeurs. La condition polyphonique, en
l’occurrence, est une compensation implicite des défauts de l’auto-biographie, et elle résout la
difficulté qu’il y a, pour un seul acteur, à distinguer et à conjuguer à la fois les deux
compétences, la narrative et la discursive-narrative.
Cet horizon « polyphonique » implique l’égalité.
Une part importante des discussions éthiques porte sur la manière de maintenir cette
égalité dans la communication éthique. Sachant que celui qui prend la parole, ou qui adopte
son propre point de vue sur sa propre biographie se distingue d’autrui et donc contrevient ipso
facto au principe d’égalité, examinons deux des solutions proposées pour pallier cet
inconvénient.
9
THIAW-PO-UNE, Ludivine, dir., op. cit., p. 48.
10
THIAW-PO-UNE, Ludivine, op. cit.
7
Habermas et Appel, l’égalité communicationnelle
Si la discussion et susceptible de produire des vérités et des valeurs éthiques, c’est en
raison même de la structure égalitaire qu’elle impose : la discussion ne peut avoir lieu, en tant
que discussion, que si, dès lors qu’une argumentation est en cours, chacun est traité comme un
partenaire égal en droit (c’est le principe de coopération). S’engager dans une discussion, et
commencer à argumenter, c’est reconnaître ipso facto que ce qui compte, c’est le contenu de
l’argument, et non celui qui le profère. 11
On voit bien en quoi, là aussi, l’égalité de principe participe au débrayage entre les
deux compétences : alors même que les actants narratifs ne peuvent être qu’inégaux, les
participants de la discussion, dans l’élaboration de la compétence discursive-narrative, sont
égaux en raison même des conditions de toute argumentation.
LA VULNERABILITE
La vulnérabilité est une propriété modale et passionnelle de l’Autre en tant que
référent des conduites éthiques. Modale, parce qu’elle implique la possibilité permanente
d’une perte ou d’un dommage ; passionnelle, parce qu’elle induit l’inquiétude et la sollicitude
de l’actant éthique, comme c’est le cas chez Levinas.
11
Op. cit., pp. 314.
12
HABERMAS, Jürgen, op. cit., p. 56-57.
8
délétères, il ne peut pourtant se construire, se compléter et s’accomplir qu’en se livrant aux
interactions en question.
En tant que dispositif modal de l’histoire de vie, cette possibilité ne relève que de
l’aléas. Pour devenir vulnérabilité, elle doit être prise en charge par une compétence
discursive-narrative qui s’efforce de donner du sens à ces aléas.
La vulnérabilité est aussi la mise à nu de la dignité humaine, son état de pure contingence en
quelque sorte. 14 Une des dimensions de la dignité éthique réside par conséquent dans le statut
de l’actant, pur et fragile potentiel, dans sa vulnérabilité absolue, mais saisie du point de vue
du « biographe » éthique, donc de la compétence discursive.
13
SICARD, Didier, L’alibi éthique, Paris, Plon, 2006, p. 36.
14
SICARD, Didier, op. cit., p. 115.
9
L’éthique professionnelle articule autonomie et vulnérabilité
Dans une relation professionnelle, entre un « acteur économique » et un « client », la
compétence confère au premier son autonomie responsable (sa « dignité » professionnelle
repose sur son autonomie), et la demande, le manque ou le besoin confèrent au second sa
« vulnérabilité » (sa « dignité » est d’être en demande, en manque, etc…).
La différence de compétence entre les deux partenaires fait la responsabilité de l’un et
la vulnérabilité de l’autre.
L’autonomie responsable du premier n’apparaît que de son propre point de vue, dans
sa propre « autobiographie » ; en effet, si la différence de compétence est identifiée par le
second, ce n’est que pour fonder la confiance qu’il lui accorde ; cela n’empêche pas, par
ailleurs, que le second puisse adopter le point de vue du premier sur lui-même, et lui
demander par exemple des comptes sur sa responsabilité.
La vulnérabilité du second se mesure aussi au différentiel de compétence, car il induit
une dépendance du second à l’égard du premier ; mais cette dépendance est saisie du point de
vue du premier sur le second, et la vulnérabilité du second n’appartient donc pas à son
propre récit auto-biographique, mais à celui de l’actant responsable ; cela n’empêche pas non
plus le second d’adopter encore une fois le point de vue du premier, et de faire valoir sa
propre dépendance et vulnérabilité à son égard.
Dans le récit éthique à deux actants, autonomie et vulnérabilité sont solidaires,
interdéfinies, et on peut de ce fait généraliser cette situation :
- toute relation éthique doit être pensée comme dissymétrique (JE / AUTRE), mais
réversible, et que c’est de cette dissymétrie fondamentale que découle la différence de
point de vue : soit celui de l’autonomie responsable, soit celui de la dépendance
vulnérable ;
- tout sujet éthique est donc susceptible d’être considéré soit sous l’angle de
l’autonomie, soit sous celui de la vulnérabilité : (i) est considéré comme autonome et
responsable tout sujet saisi de l’intérieur, de son propre point de vue, en situation
d’auto-biographie ; (ii) est considéré comme vulnérable tout sujet saisi de l’extérieur,
du point de vue d’un sujet qui se pose comme autonome, en situation d’hétéro-
biographie.
Le récit éthique typique se caractérise donc ainsi :
- la structure narrative comporte une interaction entre actants dont les compétences
narratives respectives sont différentes et qui, néanmoins, doivent être considérés à
égalité pour ce qui concerne la compétence discursive-narrative ;
- le point de vue organisateur est celui dont la compétence narrative est la plus complète
et la plus stable : de ce point de vue découlent solidairement, au niveau de la
compétence discursive-narrative, les effets d’autonomie et de dépendance, de
responsabilité et de vulnérabilité ;
- le changement de point de vue fait alterner l’auto- et l’hétéro-biographies éthiques.
10
NARRATIONS ETHIQUES : RETROSPECTIONS ET PROSPECTIONS
15
THIAW-PO-UNE, Ludivine, op. cit., pp. 266-267.
11
est en mesure de projeter le récit complet des conséquences, sous forme de parcours
parallèles, qui permettra à la fois d’apprécier la portée et la distribution des résultats
bénéfiques et maléfiques, et d’imaginer des scénarios de réparations ultérieurs, qui puissent
soulager les souffrances actuelles ou prévisibles, sans pour autant compromettre les bienfaits
attendus.
Le traitement du « sacrifice » est par conséquent un motif narratif essentiel des
éthiques appliquées fondées sur une téléologie utilitariste.
16
THIAW-PO-UNE, Ludivine, op. cit.
12
Si l’application de l’éthique ne peut se limiter à la seule application des normes, c’est
parce que chaque situation particulière est une « configuration », c’est-à-dire une intersection
entre plusieurs directions, isotopies ou programmes, et que, par conséquent, elle est
susceptible de convoquer pour sa régulation plusieurs énoncés normatifs, éventuellement
contradictoires, et leur pondération ou leur sélection impose le déploiement des scénarios
concurrents qui les actualisent. En outre, l’éthique est supposée s’appliquer à l’action
humaine, qui est par définition créatrice de situations nouvelles, et donc non prévues dans le
répertoire normatif.
La casuistique est donc l’art de reconstituer la structure narrative de chaque situation
particulière, de « raconter » chaque cas sous plusieurs points de vue :
« La casuistique suppose un monde où l’on s’interroge sur la façon dont il faut se
conduire dans des situations dont la variété ne se laisse pas résorber dans l’autorité
d’une tradition. » 17
17
THIAW-PO-UNE, Ludivine, op. cit., p. 442.
13
des conséquences pour chacun des enfants qui décide), et elle donne tout le poids à l’
« objectif » et au « résultat » du parcours narratif. Dans ce cas, les parents se projettent
comme des narrateurs « calculateurs » et utilitaristes, qui devront assumer dans le futur la
responsabilité de ce calcul, sans considération pour la nature des interactions avec leurs
enfants que ce calcul implique.
Le second récit a pour référent axiologique la « dignité » de l’enfant : dans cet autre
lieu de séjour, le second enfant sera pris en considération dans sa différence et ses besoins
spécifiques, il sera respecté, et le premier enfant le sera tout autant, même s’il aura moins
d’opportunités favorables. L’éthique sous-jacente est celle de la sollicitude, et ce récit donne
tout le poids à l’« horizon stratégique » : et, en prenant comme repère principal la
vulnérabilité de l’autre enfant, ce deuxième récit ménage prospectivement la nature des
interactions futures entre parents et enfants.
Chacun des deux récits implique des jeux de rôles actantiels spécifiques, ainsi que des
modalités et passions propres, autour de systèmes de valeurs différents. Mais ce qui emporte
la décision, finalement, ce n’est pas le choix d’un système de valeurs au détriment de l’autre,
car l’un et l’autre se justifient ; c’est le type de rôle actantiel, modal et passionnel que les
parents se voient jouer dans l’un et l’autre récit qui vont les décider dans un sens ou dans
l’autre. Car, encore une fois, ce sont ces rôles narratifs qui devront faire l’objet, au cours du
récit auto-biographique, de l’assomption de responsabilité, et la décision est prise dans un
sens ou dans l’autre, selon que la responsabilité de l’un ou de l’autre rôle peut être assumée ou
pas. La casuistique narrative a pour objectif, en somme, une comparaison des ethos virtuels.
18
LA MEREOLOGIE ETHIQUE
Dans tout raisonnement éthique, intervient nécessairement, à un moment donné, un
argument de type méréologique, portant sur les relations de la partie au tout, sur la divisibilité
ou l’indivisibilité du tout, sur la force solidaire qui unit les parties, etc.
Cet argument se présente en général sous la forme de scénarios alternatifs de division
ou d’indivision, de renforcement ou d’affaiblissement des liens méréologiques ; ces scénarios
concernent aussi bien les parties de l’actant (c’est alors une discussion sur l’unité de la
personne humaine, dans le domaine de la bioéthique notamment), que les parties d’une scène
pratique (c’est alors une discussion sur la consistance éthique de la pratique, et sur les liens
entre instances de la pratique).
L’exemple de la personne
La « personne humaine » est un motif récurrent des récits éthiques, et le statut
sémiotique de cette instance doit être précisé.
18
SGRECCIA, Elio, op. cit., pp. 126-127.
14
La tradition personnaliste en éthique définit en effet la « personne » comme « une
substance individuelle d’une nature raisonnable, centre dynamique d’une activité et de
tensions orientées vers des buts ». Cette définition indique déjà que la personne doit être
considérée comme une totalité indivisible, dans la mesure où elle est le centre organisateur
d’un ensemble de propriétés dynamiques.
La tradition linguistique, notamment chez Benveniste, fait de la personne l’instance de
discours proprement dite, en ce sens que même si la personne est un acteur représenté dans la
phrase, elle ne peut pas être traitée comme un acteur quelconque, car elle ne se définit, en tant
que personne, ni par ses rôles successifs, ni par ses propriétés figuratives accumulées, ni par
quelques traits identitaires que ce soit. La personne linguistique est indivisible et inanalysable,
et elle ne se définit que par l’actualité de la relation intersubjective dans l’énonciation.
En somme, pour la tradition personnaliste comme pour la tradition linguistique, la
personne humaine est une totalité intégrale. A quoi il faudrait ajouter : « incarnée ».
La question éthique consiste alors à se demander (i) d’abord sous quelles conditions
cette intégrité est respectée, et (ii) si cette totalité peut devenir à son tour une partie de
quelque chose (une communauté, une nation, etc.) : selon la réponse, on aura affaire à un
scénario éthique (a) de type « personnaliste » : la personne humaine ne peut être la partie
d’aucun tout de niveau supérieur, elle résume en elle-même toutes les totalités auxquelles elle
pourrait participer, ou (b) de type « sociologique » : il existe une éthique propre aux
communautés, qui s’impose aux personnes qui les composent ; mais dans ce cas, les
personnes sont ravalées au rang d’acteurs ou d’agents.
La « personne » est donc un type d’actant, caractérisé principalement par son rôle
dynamique dans les interactions, et par sa contingence corporelle, et non par son identité et les
traits thématico-figuratifs qui le caractérisent. Les seules propriétés descriptives qu’on puisse
lui reconnaître en propre sont de type méréologique-éthiques : la totalité individible et
l’indépendance (autonomie).
15
Pour la seconde, il mettra en scène l’imposition des normes et les différentes attitudes
individuelles à l’égard de ces normes collectives. La conjugaison des deux positions implique
une négociation permanente (cf. éthique de la discussion), et par conséquent une instabilité
qui ne permet pas de procurer des référents éthiques à long terme.
BIBLIOGRAPHIE
HABERMAS, Jürgen, L’avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ?, Paris, Gallimard,
2002 [Die zukunft der menschlichen natur. Auf dem weg zu einer liberalen eugenik ?, Frankfurt an
Main, Suhrkamp Verlag, 2001.]
SGRECCIA, Elio, Manuel de Bioéthique. Les fondements et l’éthique biomédicale, Paris, Mame-Edifa,
2004.
16
II/ ETUDE DE CAS : LE RECIT ETHIQUE DANS LES
DISCOURS SOCIAUX
Les propriétés narratives de la dimension éthique seront étudiées dans un
corpus constitué de débats et discussions éthiques sur le Web. Il s’agit donc de discours
éthiques pris en charge par les médias, et les propriétés que nous recherchons pourront alors
être mises au compte de la « médiatisation de l’éthique ».
17
anti-éthiques, qui ne produisent pas un tel récit, ou qui en produisent un sans l’assumer, en
quelque sorte « de mauvaise foi ».
L’INTERACTION ETHIQUE
Dans cette nouvelle scène éthique, les rôles se redistribuent de manière canonique :
d’un côté, le manque et le besoin d’information, qui manifestent la dépendance et la
vulnérabilité du public, et de l’autre, la maîtrise et la manipulation de l’information, qui
manifestent l’autonomie et la responsabilité d’une partie des acteurs socio-économiques. Le
discours des médias exprime la solidarité structurelle entre ces deux rôles.
Par exemple, à propos des enquêtes de qualité et de la publication de classements
d’institutions de service :
« C’est ainsi qu’à l’initiative du gouvernement fédéral, une enquête a été menée pour
distinguer les bons hôpitaux des mauvais. L’objectif caché derrière cette interrogation
était surtout d’inviter les mauvais établissements à faire un effort pour améliorer leurs
performances.(…) Cette initiative a été prise dans le cadre d’un souhait croissant de la
population d'être mieux informée et rendre les établissements de soins plus conscients
de leur responsabilité en ce qui concerne la qualité de ceux qu’ils offrent. »
18
LA DESINFORMATION ET LE SECRET
Un classement des hopitaux a été établi, mais, au moment où le média en a
connaissance, il a seulement transmis aux hopitaux eux-mêmes :
« Pendant que les premiers ont ainsi reçu des informations sur leurs scores pour leur
permettre de les comparer avec ceux de la concurrence, le public lui, est resté plutôt
ignorant de cette procédure. »
Dans un autre article, qui dénonce la prétendue corrélation entre le coût de la medecine
et la qualité des soins reçus, un agent de désinformation est clairement identifié : ce sont les
compagnies d’assurance, qui fixent à la fois la nature des garanties et le montant de ces
garanties, et déterminent ainsi le prix des traitements et leurs limites qualitatives, mais sans
faire connaître publiquement les incidences de ces mesures commerciales :
« Quelle que soit la qualité des rapports mis à la disposition des couvertures
médicales et chirurgicales, les assureurs étaient déjà largement au courant du fait que
leurs pratiques de remboursement n’étaient pas suffisantes pour encourager les
hôpitaux à offrir des soins de meilleurs qualité. »
19
La mystification est une double distorsion de l’information : une distorsion intensive,
qui accentue et hiérarchise indûment une partie des faits, et une distorsion extensive, qui
ampute l’information d’une autre partie des faits. La divulgation médiatique consistera a
contrario à modifier les hiérarchies illégitimes, et à restituer les informations manquantes.
LA DIVULGATION-DEMYSTIFICATION
L’acte de divulgation éthique est donc tout autre chose qu’un acte d’information
ordinaire : il prend sa place dans un parcours de transformation syntagmatique, où il est
précédé par une dissimulation-mystification, qui lui donne son caractère de
« démystification ». Cette séquence typique de la médiatisation de l’éthique convertit de fait
toute information en « démystification ».
Pour commencer, le doute pèse par principe sur toute information trop ostentatoire, un
doute qui porte sur les motivations des énonciateurs :
« On ne sait si c’est pour attirer l’attention du public sur les besoins de personnel
hospitalier en France. En tout cas, une large publicité vient d’être donnée aux
accidents graves qui se sont produits à l’hôpital d’Epinal à la suite d’irradiations
ionisantes sur des malades atteints de cancer. »
Et même quand les informations délivrées sont déjà disponibles et accessibles, voire
de simples informations scientifiques, elles prennent le statut d’une démystification, sur le
fond implicite ou explicite de la rétention ou de la désinformation, postulées par principe. Par
exemple, à propos des effets des radiothérapies associées aux traitements du cancer, de
longues explications à contenu technique sont présentées ainsi :
« Pour ceux à qui les "rayons" font toujours peur, est présenté ce traité de
démystification de la radiothérapie. Depuis près d’un siècle, la radiothérapie fait partie
de l’arsenal thérapeutique des maladies. »
20
DILEMME, ETC. : LA PROBLEMATIQUE DU CHOIX TENSIF
La configuration centrale de tout récit éthique est une situation de choix contrainte par
des alternatives tensives.
Une « alternative tensive » est un montage de configurations narratives (notamment
prospectives) qui sont à la fois antagonistes (les unes ne pouvant se réaliser qu’au détriment
des autres, et donc impliquant un choix) et solidaires (et par conséquent interdisant un choix
exclusif). La solidarité entre les variations tensives est en général assurée par un principe de
totalité ou d’intégrité, qui est alors la méta-valeur éthique à préserver.
On doit ici choisir de détruire les cellules cancéreuses, et de préserver les cellules
saines. Mais on ne peut pas ne pas toucher les cellules saines ; donc l’efficacité du traitement
est « toxique », mais cette toxicité est sans effet à long terme si les cellules saines se réparent
en temps et quantité suffisante. Le « point d’équilibre » est la position éthique par excellence,
celle qui consiste à faire le choix qui respecte la solidarité entre les deux volets
de l’alternative. La solidarité entre les deux volets est assurée par l’intégrité du corps de la
personne, indivisible par principe.
Le récit éthique, dans une perspective de démystification (cf. supra), va donc
consister :
(i) en une patiente construction de l’antactant : à l’intérieur d’un récit canonique (celui du
traitement des cancers par l’exposition aux rayons ionisants), l’énonciateur éthique
accumule les indications et les propriétés figuratives d’un agent destructeur (taux de
pénétration des différents rayonnements, jusqu’aux rayonnements gamma qui
« passent facilement à travers une épaisseur de plomb ou de béton » ; évaluation de la
« toxicité » de chaque type de rayonnement ; formation de radicaux libres « très
toxiques », etc.) ;
21
(ii) en une recherche de la « situation d’équilibre » entre l’actant et l’antactant, qui peut
être appréciée en termes de « coût/bénéfice » : « c’est le prix à payer pour obtenir la
guérison »
(iii) en une méta-valorisation de cette situation d’équilibre, grâce à l’identification de la
figure sur laquelle repose la solidarité tensive (ici : l’intégrité corporelle).
22
- à la différence du cas précédent, les deux positions correspondent à deux points de vue
d’acteurs différents : la position « avec barrages » concerne tous les habitants de la région,
alors que la position « sans barrages » concerne seulement les saumons et les Indiens.
Cette situation est typique, pour un choix éthique, de l’alternative du genre
« sacrifice » : le bien collectif de la communauté ne peut être obtenu qu’au prix du
« sacrifice » de celui d’une partie de cette communauté. Dans le cas de la radiothérapie, on
pourrait aussi parler du « sacrifice » des cellules saines si elles ne se régénéraient pas, et ce
sacrifice serait inacceptable en raison de l’indivisibilité de la personne et de son corps. Dans
le cas des barrages et des saumons, le « sacrifice » n’est acceptable que si on considère que la
« communauté » des habitants est une totalité divisible, et qu’une partie puisse en être
détachée pour être sacrifiée. Il serait aussi acceptable s’il pouvait être ramené à un dilemme
interne à la communauté indienne : cette dernière appartient elle aussi à la communauté
globale, et bénéficierait elle aussi de l’électricité ; elle devrait donc choisir entre les saumons
et l’électricité, mais cette question n’est pas envisagée.
Ces solutions sont elles-mêmes difficilement soutenables, car elles obligent à choisir
entre deux types de valeurs qui devraient être compatibles, et qui sont pourtant
incompatibles : d’un côté l’utilité et le bien collectif, et de l’autre la protection et le soutien
aux plus faibles et aux plus vulnérables.
C’est pourquoi la discussion éthique va déployer l’ensemble du récit économico-
social, non pas pour sortir d’une alternative sacrificielle, mais, comme on va le voir, pour
opposer deux sacrifices. Mais on commence par explorer des solutions de compensation à la
suppression des barrages, pour éviter le sacrifice :
« Les partisans des destructions de barrages plaident pour des mesures conservatrices
et le recours à des sources d’énergie comme le vent et le soleil pour remplacer
l’électricité perdue. La controverse continue car de nombreuses voix s’élèvent pour
affirmer que les nouvelles sources d’énergie propre ne sauraient remplacer les
barrages. Certes le vent gagne du terrain mais son efficacité dépend des disponibilités
des barrages et de la possibilité de disposer d’une énergie de replacement lorsque le
vent tombe. »
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la communauté, et comme, devant le sacrifice, tous sont par principe égaux, c’est la solution
qui correspond au bien commun qui doit l’emporter. Le motif du sacrifice implique par
conséquent une dissymétrie entre acteurs, qui induit ipso facto une vulnérabilité des sacrifiés
potentiels, et la solution réside soit dans un scénario de compensation du sacrifice, soit dans
un scénario de sacrifice contraire, qui rétablit une symétrie, et neutralise l’effet du premier.
L’énonciateur médiatique qui engage une discussion éthique tire sa crédibilité d’une
compétence narrative spécifique, qui est qualifiée par quatre propriétés complémentaires :
(i) sur le plan thématique, elle s’exprime par une capacité à détailler techniquement les
faits et processus impliqués dans les choix éthiques ;
(ii) dans une perspective stratégique, elle doit pouvoir déjouer toutes les tactiques de
désinformation et de mystification et leur opposer la divulgation-démystification
éthique ;
(iii) sur le plan narratif, elle doit pouvoir, à partir d’une situation médiane et fixée en
référence à la déixis du moment du choix, déployer prospectivement et
rétrospectivement toutes les séquences narratives dont la situation médiane est le
résultat ou le point de départ potentiel ;
(iv) sur le plan figuratif, elle doit être en mesure d’identifier toutes les connexions
isotopiques, pour constituer les « lignes de solidarité » thématiques et figuratives qui
permettront d’établir la structure tensive caractéristique du choix éthique.
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ouverte à tous les internautes de déposer des informations sur un site dédié, et, de l’autre, en
une équipe d’analystes pour l’exploitation de ces informations :
« Policiers et gendarmes ont décidé de développer un portail virtuel inédit pour
recueillir les dénonciations des particuliers confrontés aux adeptes du hacking, aux
pirates bancaires, aux trafiquants d'armes ou de drogues ou aux pédo-pornographes du
Web en utilisant leurs ordinateurs. »
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que, dans leur rapport respectif à la vérité, l’égalité de principe qui permet la discussion soit
préservé.
Cette règle ne s’applique pas aux éleveurs, dans la mesure où ils n’argumentent pas
eux-mêmes : un énonciateur « impartial », celui des médias, prend en charge la présentation
de leurs intérêts historiques : implicitement, cela signifie que la règle de « prévention », qui
demande que l’informateur ne soit pas personnellement intéressé à révéler l’information,
impose un débrayage énonciatif. Nous retrouvons ici la difficulté, pour l’actant éthique, à
tenir le double rôle d’actant narratif et d’actant énonciatif, ce qui, du même coup, justifie
l’intervention d’un médiateur supposé désintéressé, c’est-à-dire débrayé par rapport à
l’énoncé narratif.
Mais une explication supplémentaire est nécessaire, car le débrayage énonciatif peut
être lui-même une tactique de dissimulation de l’intérêt : l’informateur peut être un porte-
parole masqué, comme c’est le cas, dans un autre article déjà évoqué, pour les sociétés de
communication qui servent de paravent aux laboratoires pharmaceutiques pour l’organisation
de formations-promotions destinée aux médecins prescripteurs : le débrayage énonciatif est
effectif, il permet de contourner la règle, mais il ne satisfait pas à l’éthique. Pourquoi ?
Si l’on s’en tient à la seule reconstitution rétrospective des motivations, elle fait
nécessairement apparaître l’« intérêt » de l’actant pour son acte, son objectif, et/ou son
horizon stratégique, sans quoi la scène éthico-pratique serait inconsistante. Il faut donc ajouter
une autre clause discriminante : le rapport isotope ou allotope entre l’« intérêt », l’objectif, et
l’horizon stratégique de l’acte.
Dans le cas des éleveurs, il est nécessairement isotope : ils ont intérêt à la disponibilité
de l’eau car leur objectif est de nourrir leur cheptel. Mais si un énonciateur prend leur défense,
son propre intérêt peut ne pas être isotope avec celui des éleveurs. Dans le cas des laboratoires
pharmaceutiques et des sociétés de communication, l’intérêt des secondes, purs mandataires
des premiers, est isotope de l’intérêt de ceux-ci.
Si on revient à la dénonciation et la délation, la transmission d’information a pour
objectif de neutraliser les coupables. La dénonciation est fondée par un souci du bien collectif
qui ne coïncide pas strictement avec cette conséquence immédiate de l’information transmise
(la mise en examen des internautes coupables de pratiques illicites) ; en revanche la délation
impliquerait que l’intérêt du dénonciateur soit isotope, c’est-à-dire réside très précisément
dans cette conséquence immédiate, et non dans un souci du bien collectif.
Comme le rappelle le responsable du site de discussion :
« La délation, même pour intérêt personnel ou haine, peut parfois servir la justice ce
qui ne l’empêche pas d’être jugée moralement comme méprisable. »
En somme, ce n’est pas parce que la visée stratégique a été satisfaite (la préservation du bien
collectif) que l’acte est éthique : reste la possibilité d’un « conflit d’intérêt », cet intérêt
isotope avec l’objectif immédiat.
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On peut maintenant préciser la nature de cette isotopie / allotopie.
L’intérêt de l’opérateur, dans la scène éthico-pratique, caractérise la thématique, la
force et la portée de son engagement : ce dernier peut porter sur l’acte lui-même, sur
l’objectif, ou sur l’horizon stratégique. Cette portée de l’engagement détermine les relations
d’isotopie/allotopie : si l’intérêt sur l’objectif, intérêt et objectif sont isotopes ; s’il porte sur
l’horizon stratégique, l’intérêt et l’horizon sont isotopes, mais l’intérêt et l’objectif sont
allotopes, à condition que l’horizon stratégique et l’objectif soient eux-mêmes allotopes. Par
conséquent, la discussion éthique médiatique vise indirectement l’isotopie ou l’allotopie entre
l’objectif et l’horizon stratégique.
Ce type de discussion éthique repose sur le postulat que ne seraient acceptables que les
actes d’information dont l’objectif et l’horizon stratégiques seraient allotopes. A la limite, la
vulnérabilité de l’une des parties suffit à installer l’allotopie : c’est ainsi que l’intérêt des
Indiens pour le saumon n’est pas strictement isotope de la demande de destruction des
barrages, car c’est leur mode de vie tout entier que les barrages dégradent ; c’est ainsi que
l’intérêt des parents pour la protection de leurs enfants n’est pas isotope de l’arrestation des
internautes coupables, car l’enjeu stratégique réside dans leur intégrité morale en général ;
c’est ainsi, enfin, que l’intérêt des éleveurs pour une large disponibilité de l’irrigation n’est
pas isotope du maintien des barrages, car au-delà du maintien d’un système d’irrigation, c’est
toute l’histoire de leurs familles, de leurs ascendants et de leur communauté d’immigrants qui
est en question.
Cette analyse met en évidence l’importance de la théorie du lien et du modèle de la
scène éthico-pratique : ce type de critère éthique (l’allotopie entre objectif et horizon
stratégique) n’est qu’une des possibilités offertes par la combinatoire, ce n’est qu’une des
structures tensives possibles. On peut donc caractériser cette éthique particulière, dans la
perspective d’une « casuistique » sémiotique, comme celle qui prône spécifiquement
l’affaiblissement du lien entre objectif et horizon stratégique, c’est-à-dire, en bref, l’allotopie
de l’intérêt de l’opérateur.
Cette solution éthique spécifique est typiquement « téléologique », en ce sens que,
pour être acceptable, l’acte d’information doit se donner un horizon stratégique qui dépasse
son objectif immédiat, et que cet horizon doit comporter à la fois des valeurs acceptables par
tous, et des acteurs vulnérables à protéger, dont l’intérêt déborde lui-même le « cas » en
discussion.
S’agissant d’une « profession » et des normes qu’elle est sensée respecter, l’éthique
sollicitée est de type « déontologique ». Dans ce cas, si on se réfère aux liens entre instances
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de la scène pratique, l’ « intérêt » de l’opérateur est clairement isotope, puisque son horizon
stratégique comprend nécessairement l’objectif, comme un des moyens pour y parvenir
directement (ce qui implique que la relation entre objectif et horizon stratégique est réduite à
un emboîtement d’un programme d’usage à l’intérieur du programme de base). Comme ce
type de lien isotope, propre à l’exercice d’une profession réglementée, est disqualifiant du
point de vue de l’éthique médiatique, il est donc soumis, principalement en vue de la
communication publique de l’armée (ce qui s’appelle, sans euphémisme, la « propagande ») à
une norme dite de « proportion ».
La proportion, en l’occurrence, consiste justement à contrôler le caractère strictement
isotope du lien : si l’horizon stratégique consiste à neutraliser l’ennemi, l’attaque ponctuelle
doit avoir pour objectif de neutraliser ponctuellement telle ou telle force de l’ennemi, et rien
d’autre. En revanche, pour le même horizon stratégique, si l’attaque ponctuelle vise
l’ensemble de la population, alors cette attaque « disproportionnée » sera dénoncée soit
comme une erreur, soit comme la manifestation d’un autre horizon stratégique, plus ample et
moins avouable : un horizon stratégique peut en cacher un autre !
La discussion éthique met en place une relation sémiotique casuelle, ad hoc, entre un
plan de l’expression constitué à partir du caractère « proportionné » des ripostes, et un plan du
contenu qui est le caractère isotope du lien entre objectif et horizon stratégique ; et elle lui
oppose la relation entre la disproportion et la duplicité de la stratégie. Elle se résume, de fait,
en un système semi-symbolique :
Ripostes (proportionnées : disproportionnées) :: Objectif/Horizon (isotopes : allotopes)
Mais on retrouve aussi, dans ce cas, la « vulnérabilité » : tout comme précédemment,
elle présuppose la solidarité entre une partie et une totalité ; le jugement éthique porte alors
sur le fait que l’acte qui est supposé viser une partie affecte la totalité entière, mais dans ce
cas, c’est la totalité qui est considérée comme « vulnérable » à travers l’une de ses parties,
dès lors que la visée s’est déplacée de la partie vers le tout.
La vulnérabilité peut en retour, en raison de son caractère canonique et de ses
incidences éthiques entièrement prévisibles, être exploitée comme contre-stratégie. Le motif
dit du « bouclier humain » est lui aussi évoqué dans les médias : en se mêlant étroitement aux
populations civiles, l’ennemi se protège, justement en raison de la déontologie de la
« proportionnalité ». Mais l’ennemi ne procède alors pas autrement que la riposte qui prend
pour cible les populations civiles : il implique en effet dans le cycle des attaques et des
ripostes la totalité non concernée, et il renforce la « vulnérabilité » de cette totalité en la
rendant inséparable de la partie combattante.
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CONCLUSION
La vulnérabilité apparaît finalement comme le parangon des configurations narratives
de l’éthique appliquée, la forme syntagmatique canonique qui donne la clé de la plupart des
cas traités dans l’éthique médiatique.
Cette configuration conjugue à la fois le caractère contingent du devenir des actants
soumis aux aléas et à l’incomplétude, et la dépendance de ces actants à l’égard de leurs inter-
actants. Cette dépendance vulnérable a pour répondant une assomption de responsabilité, de la
part de ces mêmes inter-actants.
Dans les médias, elle procure la dissymétrie et l’allotopie requises pour déclencher les
discussions éthiques et les reconstructions narratives propres à la casuistique éthique ; en
même temps, elle fournit le critère d’allotopie que l’énonciation médiatique transpose pour
fonder son propre « désintéréssement ».
Dans tous les cas, et sous tous les points de vue, la vulnérabilité se résout en une
structure méréologique, dont s’emparent toutes les discussions casuelles. En ce sens, elle est
la propriété de n’importe quelle partie d’une totalité, suffisamment liée à cette totalité pour
être affectée par tout acte qui n’a pour objet déclaré qu’une autre partie spécifique. La
vulnérabilité est en somme la propriété éthique des totalités indivisibles.
Et les débats éthiques au cas par cas, que ce soit dans le domaine bioéthique ou dans le
domaine militaire, dans le domaine de l’économie sociale ou dans celui de l’écologie du
développement, portent sur la force et la faiblesse des liens méréologiques, sur la possibilité
ou l’impossibilité d’extraire ou de singulariser telle ou telle partie pour la traiter à part. Mais
la prise en charge de ces débats méréologiques dans les médias leur donne, presque ipso facto,
un tour politique : politique de la santé et des techno-sciences, politique de la défense, de
l’économie et de l’environnement. Tout se passe comme si, en chacun de ces domaines, le
traitement médiatique de la vulnérabilité convertissait les questions éthico-méréologiques en
problèmes politiques…
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