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Parti 006 0215

L'article de Juliette Roussin examine les ouvrages de Jürg Steiner et de Jane Mansbridge sur la démocratie délibérative, mettant en lumière le fossé entre les idéaux théoriques et la réalité des délibérations démocratiques. Il souligne les défis pratiques rencontrés dans la mise en œuvre de la délibération et propose que les données empiriques peuvent enrichir la théorie normative, tout en appelant à une réforme des pratiques délibératives pour respecter l'idéal d'égalité. Roussin questionne également la possibilité de déduire des normes à partir des observations empiriques sans compromettre l'intégrité de l'idéal délibératif.

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Parti 006 0215

L'article de Juliette Roussin examine les ouvrages de Jürg Steiner et de Jane Mansbridge sur la démocratie délibérative, mettant en lumière le fossé entre les idéaux théoriques et la réalité des délibérations démocratiques. Il souligne les défis pratiques rencontrés dans la mise en œuvre de la délibération et propose que les données empiriques peuvent enrichir la théorie normative, tout en appelant à une réforme des pratiques délibératives pour respecter l'idéal d'égalité. Roussin questionne également la possibilité de déduire des normes à partir des observations empiriques sans compromettre l'intégrité de l'idéal délibératif.

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Délibérer à l'épreuve de la démocratie

Juliette Roussin
Dans Participations 2013/2 (N° 6), pages 215 à 226
Éditions De Boeck Supérieur
ISSN 2034-7650
ISBN 9782804183363
DOI 10.3917/parti.006.0215
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Lecture critique
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Délibérer à l’épreuve de la démocratie 217

Délibérer à l’épreuve de la démocratie

›› Juliette ROUSSIN

Lecture critique des ouvrages suivants :


Jürg Steiner, The Foundations of Deliberative Democracy: Empirical Research and
Normative Implications, Cambridge, Cambridge University Press, 2012.
Jane Mansbridge, John Parkinson (dir.), Deliberative Systems: Deliberative Demo-
cracy at the Large Scale, Cambridge, Cambridge University Press, 2012.

L
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a violence de la controverse sur l’ouverture du mariage aux couples du
même sexe en France a assez montré que la démocratie ne se conformait
pas à l’idéal délibératif : non seulement les débats parlementaires ont pris la
forme d’invectives plutôt que d’une réflexion commune, mais surtout les diverses
actions des opposants à la loi depuis son vote en février 2013 rappellent que la libre
expression d’un désaccord passe parfois par une démonstration de force plutôt
que par un échange de raisons. Face à ce constat, le théoricien de la démocratie
délibérative doit-il déplorer les piètres performances des démocraties existantes
et tâcher d’en réformer certaines institutions et pratiques ? Doit-il prendre acte
au contraire des contraintes qui entourent toute délibération réelle et produire
une théorie de la démocratie délibérative plus raffinée, dans sa conception de
la démocratie comme dans les normes de la délibération ? Dans des registres
fort différents, c’est cette alternative qu’explorent deux ouvrages consacrés à la
démocratie délibérative et parus chez Cambridge University Press en 2012, The
Foundations of Deliberative Democracy: Empirical Research and Normative Impli-
cations, de Jürg Steiner, et l’œuvre collective Deliberative Systems: Deliberative
Democracy at the Large Scale, dirigée par Jane Mansbridge et John Parkinson.

Tandis que J. Steiner analyse, à travers une série d’enquêtes empiriques, le


décalage entre les normes idéales de la théorie délibérative et les aléas des
délibérations réelles, l’approche des auteurs de Deliberative Systems relève plus
explicitement de la philosophie politique et conçoit la délibération comme le prin-
cipal vecteur de légitimation des institutions et des pratiques démocratiques. Les
218 participations

deux ouvrages partagent néanmoins une même préoccupation fondamentale,


celle des conditions de réalisation de la délibération dans le contexte démocra-
tique contemporain. En réfléchissant aux diverses difficultés qui s’opposent à la
mise en œuvre d’une délibération pleinement démocratique, et en s’efforçant de
les intégrer à la théorie, ces deux ouvrages s’attachent à penser à nouveaux frais
ce que peut signifier pour la démocratie que d’être délibérative. On verra que
l’entreprise, ambitieuse et nécessaire, s’opère peut-être au prix d’une compré-
hension affaiblie, à force d’être large, du concept même de délibération.

La délibération entre description et prescription


L’idéal délibératif est un idéal exigeant : chaque participant doit aborder la
discussion avec la bonne volonté et l’ouverture d’esprit nécessaires pour consi-
dérer avec respect tous les arguments, en peser sérieusement les raisons, et
s’efforcer de produire une justification valable à l’appui de ses propres posi-
tions, afin que les opinions de chacun se forment ou se transforment, au cours
de la discussion, sous l’influence exclusive du meilleur argument. Les multiples
expérimentations de la dernière décennie (sondages délibératifs, jurys citoyens,
budgets participatifs, etc.), pressées d’exploiter les riches potentialités démo-
cratiques que recèle la théorie de la délibération, ont néanmoins montré que les
normes délibératives contraignantes peinent à trouver une traduction pratique :
le temps limité de la discussion, la difficulté à identifier ce qui vaut comme jus-
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tification, la taille forcément réduite des groupes délibérants et la délégation
conséquente de la délibération et de la décision à des représentants, sont autant
de défis matériels posés à l’idéal délibératif quand il se veut démocratique. Dès
lors, quelle stratégie convient-il d’adopter lorsque la pratique délibérative ne
colle visiblement pas aux idéaux normatifs ? Le parti pris de Jürg Steiner n’est
pas plus de désespérer de la théorie que de réprouver la pratique, mais de déter-
miner ce que le déroulement concret de délibérations observées ou organisées
peut apporter à la théorie de la délibération.

Les données empiriques importantes sur lesquelles s’appuie l’ouvrage sont le


fruit de travaux portant sur le déroulement des débats parlementaires dans divers
régimes démocratiques d’abord (cf. Steiner et al., 2005), et sur la comparaison
de délibérations organisées par plusieurs équipes de recherche dans différents
pays ensuite. Chaque expérimentation réunit un groupe plus ou moins restreint
de « citoyens ordinaires » (p. 14) pour les faire discuter ensemble d’une question
relative à leur avenir commun. Le projet vise spécifiquement à étudier les modali-
tés de la délibération entre des participants en situation de conflit et à déterminer
dans quelles conditions la délibération permet, éventuellement, de surmonter ce
conflit préexistant. Hors de là, les modalités de la délibération varient grande-
ment d’une expérimentation à une autre, en partie afin de comparer les résultats
auxquels aboutissent différentes configurations et procédures délibératives, et
en partie parce que les chercheurs se sont, dans certains cas, greffés à des pro-
jets politiques préexistants dont ils ne contrôlaient pas les protocoles.
Délibérer à l’épreuve de la démocratie 219

Les objections méthodologiques que pourrait soulever cet éclectisme sont en


partie balayées par le fait qu’en comparant ces données, J. Steiner cherche
moins à dégager les caractéristiques constantes de la délibération (ce à quoi
s’opposerait immédiatement la grande diversité culturelle et démographique
des groupes étudiés) qu’à éclairer certaines controverses normatives liées à la
théorie de la délibération, portant par exemple sur la place qu’il faut accorder
aux citoyens ordinaires dans une délibération démocratique (chapitre 1), l’autori-
sation de récits personnels au titre de justification (chapitre 2), ou l’exclusion de
principe des arguments insultants ou racistes hors de la discussion (chapitre 4).
La thèse de J. Steiner est que l’on peut tirer d’utiles « implications normatives »
(p. 3) des données empiriques recueillies. Non pas que les observations permet-
traient telles quelles de résoudre les controverses énumérées ; mais leur analyse
révèle certaines relations de causalité entre les différents éléments empiriques
qui contribuent à produire une bonne délibération, à la lumière desquelles il est
possible de réviser quelques-uns des présupposés de la théorie normative. Sans
mettre en cause l’idéal de la délibération, on pourrait donc en faciliter la réalisa-
tion en identifiant un certain nombre de facteurs empiriques favorables.

Les données expérimentales révèlent par exemple que le recours au témoi-


gnage plutôt qu’à une pure argumentation logique pour justifier son opinion tend
à favoriser certaines composantes d’une délibération réussie, comme le res-
pect mutuel ou l’inclusion de personnes moins habiles à manier la technique
argumentative. Steiner peut donc déduire des données empiriques que la théo-
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rie normative ne courrait guère de risques à admettre à titre de justification
les récits personnels en marge de l’échange de raisons. Plus généralement, il
observe que la nature d’une « bonne justification » n’est pas la même selon les
contextes : ainsi il serait vain et contre-productif de plier d’anciens guérilleros
colombiens, peu éduqués et traumatisés par leur rôle dans la guerre civile, à
l’idéal strict de l’argumentation rationnelle. Dans ce cas précis, le simple fait
que les ennemis de la veille soient parvenus à engager une discussion respec-
tueuse sur les moyens de sortir la Colombie de la guerre est le signe d’une
délibération réussie. De même, J. Steiner invite à affiner le concept de publicité à
la lumière des données empiriques, en soulignant que selon l’objectif assigné à
la délibération – le respect mutuel ou la justification des arguments –, on optera
de préférence pour un débat à huis clos ou pour une discussion publique (p. 128).
Les conditions de la bonne délibération ne sont donc pas fixées idéalement une
fois pour toutes, mais doivent dans une certaine mesure s’adapter au contexte et
aux finalités de la délibération (p. 70).

Ce n’est cependant pas toujours la théorie normative qui doit être corrigée à la
lumière des pratiques délibératives réelles. Bien souvent, quand la pratique non
réglée ne répond pas aux critères de la bonne délibération, J. Steiner enjoint au
contraire de réformer la pratique elle-même. Les enquêtes empiriques révèlent
ainsi que les participants interviennent très inégalement dans la discussion :
quand elles ne sont pas incitées à prendre la parole par des modérateurs, les
femmes et les personnes socialement défavorisées gardent le plus souvent le
220 participations

silence. L’auteur n’en conclut pas que la théorie normative de la délibération


doive s’adapter à l’inégalité de fait entre les interlocuteurs : une délibération
n’est bonne que si elle respecte l’idéal d’égalité de parole et de statut entre les
parties délibérantes, et l’école, via des entraînements réguliers à la délibéra-
tion, doit contribuer à conformer la pratique à l’idéal.

Malgré la finesse avec laquelle J. Steiner articule données empiriques et considé-


rations normatives, on peut se demander si l’idée même de déduire des normes
à partir d’observations ne contredit pas parfois le propos de la théorie normative
de la délibération, soit celui de définir une pratique normée, qui tire son sens et
son utilité de sa normativité. Si les données empiriques assouplissent avantageu-
sement la théorie quand il s’agit de décider si la délibération doit de préférence
être privée ou publique, dans certains cas, l’adaptation de l’idéal délibératif au
contexte pratique met en question cet idéal lui-même : si, comme dans l’expéri-
mentation colombienne, l’entrée en dialogue suppose qu’on renonce à l’échange
argumenté de raisons comme base de la délibération, ne risque-t-on pas de tra-
hir l’idéal délibératif sous prétexte de favoriser sa réalisation ? Certes, de même
qu’il refuse de voir l’inégalité dans la prise de parole comme un donné indé-
passable de la délibération, J. Steiner veille à maintenir la justification par des
raisons au cœur de la délibération ; il considère néanmoins que les exigences de
justification doivent être modulées selon les dispositions des participants et les
relations qui préexistent à leur délibération. Il en résulte parfois que le simple
fait d’engager une conversation suffit à qualifier l’interlocution de délibération :
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comme si le contexte de forte polarisation entre d’anciens ennemis autorisait à
réduire l’objet de la délibération à la seule réconciliation des parties.

La conviction que l’enquête empirique peut venir informer la théorie norma-


tive est sans aucun doute liée à l’idée, très présente dans The Foundations of
Deliberative Democracy, que la délibération, quelle que soit son issue, est douée
d’une valeur intrinsèque (p. 245), en tant notamment que son processus même
favorise l’entrée en dialogue de parties auparavant divisées, et les incite au
respect mutuel. En effet, s’il s’agit seulement de rendre possible un échange
respectueux de vues sur des préoccupations politiques ou sociales communes,
on comprend que la théorie normative admette dans la pratique certains aména-
gements quand ceux-ci sont susceptibles de favoriser des échanges apaisés et
respectueux. Mais la grande attention que J. Steiner porte au concept de respect
occulte une visée pourtant classiquement assignée à la délibération : la qualité
de la décision qui doit en résulter. On peut contester à l’auteur que le simple fait
de délibérer soit un bien en soi et une expérience enrichissante, quelle que soit
la décision à laquelle on aboutit et même qu’on aboutisse ou non à une décision :
aux yeux d’un grand nombre de théoriciens (e.g., Habermas, 2012, p. 214), la déli-
bération est au contraire en partie justifiée par sa visée « épistémique », i.e. par
la détermination d’une bonne décision collective ; et toute la procédure qui définit
la délibération idéale (participation égale, sincérité, justification par des raisons,
force du meilleur argument, etc.) est déterminée par cette visée. Par consé-
quent, l’écart par rapport aux procédures et aux normes fixées par la théorie
Délibérer à l’épreuve de la démocratie 221

idéale, quand bien même il faciliterait le dialogue et éveillerait un sentiment de


respect mutuel, expose la délibération au risque d’une mauvaise décision. Si la
fin de la délibération, c’est la bonne décision, on ne peut altérer les conditions
normatives de la délibération sans affecter par là même la valeur de la décision
qui doit en résulter. Il est donc regrettable que J. Steiner ne s’attarde pas plus
sur la « qualité des résultats politiques » (p. 220), qu’il assimile immédiatement
à la « légitimité des décisions politiques » sans saisir la portée distinctement
épistémique de l’expression, ne serait-ce que pour en interroger le bien-fondé.
Certaines des disputes normatives examinées par J. Steiner ne peuvent en vérité
se comprendre qu’à la lumière de l’objectif épistémique : ainsi, le choix que font
certains théoriciens d’exclure des types de justifications comme l’appel aux
émotions ou aux récits découle uniquement de cette conception téléologique de
la délibération. Mais l’absence intentionnelle dans The Foundations of Deliberative
Democracy de tout critère qui permettrait d’évaluer la rationalité des arguments
(p. 65-66) empêche dès l’abord de concevoir qu’une décision acceptable n’est
pas nécessairement une décision correcte. Sans en faire la seule fin de la déli-
bération, les auteurs de Deliberative Systems vont pour leur part insister bien
davantage sur la dimension épistémique de la délibération.

Diviser pour mieux délibérer


Le respect mutuel qui fait de la délibération une pratique intrinsèquement bonne
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aux yeux de J. Steiner, ne relève en effet pour les auteurs de Deliberative Sys-
tems que d’une fonction de la délibération. À côté de la fonction « éthique » que
lui assigne J. Steiner, il faut reconnaître à la délibération une fonction « épisté-
mique », i.e. de production d’opinions et de décisions informées, rationnelles et
raisonnables, et une fonction « démocratique » consistant à favoriser l’inclusion
égale de toutes les personnes affectées par la délibération (p. 11-12). Alors que
la réalisation conjointe de ces trois fonctions confère sa « légitimité » à la déli-
bération, il n’est pas rare que leurs exigences respectives entrent en conflit et
ne puissent toutes être également réalisées ; il faut donc établir entre elles des
priorités qui sont elles-mêmes sujettes à controverse.

La solution originale que proposent les auteurs de Deliberative Systems à cette


tension entre les différentes fonctions ou visées de la délibération est de chan-
ger d’échelle et de concevoir la délibération comme se déployant toujours dans
un « système délibératif ». L’introduction du volume, cosignée par l’ensemble
des contributeurs, s’ouvre sur la reconnaissance d’une difficulté récurrente :
quelles que soient les vertus de la délibération, aucun forum délibératif isolé ne
peut à soi seul légitimer l’ensemble des décisions politiques d’une démocratie.
Dans une démocratie de masse, et a fortiori un réseau transnational ou globa-
lisé de relations politiques et économiques, les lieux de la délibération que sont
les parlements ou les jurys citoyens se trouvent nécessairement débordés par
la multitude d’instances décisionnelles, exécutives, et de manifestations infor-
melles qui font de la politique sans se plier aux règles strictes de la délibération.
222 participations

Face à ce constat, les auteurs de Deliberative Systems préconisent une « approche


systémique de la démocratie délibérative » (p. 2) qui, au lieu de réduire celle-
ci à quelques institutions individuelles et de les mettre par là en porte-à-faux
avec le reste des institutions démocratiques, s’attache au contraire à penser les
différentes instances et institutions qui composent une société et un État démo-
cratiques comme les parties complémentaires, différenciées et interdépendantes
d’un « système délibératif » complexe. Cette approche a pour avantage d’apaiser
la tension entre les fonctions de la délibération, puisque celles-ci sont prises en
charge, selon un principe de « division du travail » (p. 4), par différentes parties
du système dont chacune a ses forces et ses faiblesses délibératives : l’approche
systémique montre par exemple que l’organisation en partis politiques, a priori
faiblement propice à la délibération en ce qu’elle prédétermine les positions et
substitue la rhétorique partisane à l’échange respectueux d’arguments, remplit
en fait une fonction d’inclusion essentielle à la légitimité de la délibération. La
médiocre performance des partis en termes épistémiques est compensée par
leur fonction démocratique, et par l’efficacité épistémique d’autres parties du
système politique (celle d’une cour constitutionnelle délibérante, par exemple) ;
ce qui pris isolément semble contraire à la délibération contribue finalement à
la servir, une fois réinscrit dans le système général. En tant qu’elle a vocation à
résoudre le problème d’échelle auquel se heurte depuis toujours la démocratie
délibérative, l’intégration du concept de division fonctionnelle du travail dans la
théorie de la délibération est donc certainement l’innovation majeure de Delibe-
rative Systems.
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Le concept permet notamment de penser un statut des experts dans le processus
délibératif et décisionnel qui ne soit pas une pure exception à la règle démo-
cratique. Le recours politique aux experts – scientifiques, économistes, voire
« éthiciens » – a beau être inévitable au vu de la complexité et de la spécialisation
croissante des questions politiques, il n’en demeure pas moins « coûteux » pour
une démocratie, dont il menace au premier chef l’exigence égalitaire (p. 14). Pour
compenser le coût démocratique de l’expertise tout en en conservant les béné-
fices épistémiques, les contributeurs avancent des solutions diverses : Thomas
Christiano défend une « conception normative de la division du travail » (p. 33)
entre citoyens et experts, selon laquelle l’ensemble des citoyens délibèrent sur
les fins de l’association politique, les experts ayant pour tâche exclusive d’identi-
fier, au terme d’une autre délibération, les moyens les plus efficaces de réaliser
les objectifs fixés. D’autres, comme Michael MacKenzie et Mark Warren, mettent
en avant le rôle correcteur des « mini-publics », ces forums de citoyens convoqués
par tirage au sort pour délibérer sur un problème politique particulier, et dont les
conclusions peuvent venir heureusement contrebalancer la perspective parfois
partielle et partiale des experts consultés par les décideurs politiques (p. 95).

Les mini-publics peuvent par ailleurs jouer le rôle de « mandataires de confiance »


(« trusted proxies », p. 15) pour le public dans son ensemble. L’une des conditions
pour pouvoir parler de « système » délibératif est en effet que ses parties com-
muniquent entre elles et s’influencent mutuellement, de façon à former un tout
Délibérer à l’épreuve de la démocratie 223

cohérent : si les médias représentent à ce titre une « défaillance systémique »


(p. 22) majeure puisqu’ils échouent, en l’état, à relayer auprès du public les
délibérations entre experts ou représentants politiques, en revanche les mini-
publics font des médiateurs prometteurs entre les citoyens ordinaires et les
instances politiques de décision. Les citoyens, qui manquent de temps pour
réfléchir suffisamment à l’ensemble des sujets politiques complexes sur les-
quels leurs gouvernants décident pourtant en leur nom, éprouveraient en effet
une confiance raisonnée envers les délibérations des mini-publics lorsque ceux-
ci satisfont aux conditions de délibération et de représentativité (p. 114). James
Bohman va jusqu’à considérer que les membres des mini-publics peuvent agir
en « représentants » du vaste public (p. 86). De même, la « traduction », au moins
partielle, des recommandations techniques d’experts en un langage commun
permet que les termes de la délibération politique soient connus de l’ensemble
des citoyens (T. Christiano, p. 39). Quoique tous les citoyens ne prennent pas part
à la délibération, il existe donc, selon les auteurs, des liens de confiance légitime
et des moyens de contrôle effectif entre les différents éléments qui assurent la
nature démocratique de la division du travail délibératif.

La démocratie sera-t-elle délibérative ?


Il nous semble cependant que ni les leçons normatives que J. Steiner tire de la
recherche empirique, ni le concept pourtant fécond de système délibératif, ne
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parviennent tout à fait à résoudre les tensions inhérentes à l’idéal de la démo-
cratie délibérative, dont l’extension exacte ne cesse de faire problème. Les deux
ouvrages prétendent affronter un même défi : éviter la réduction de la démo-
cratie délibérative à certaines instances de décision douées d’une forte capacité
délibérative au détriment de la masse des citoyens ordinaires, et « remettre de
la démocratie dans la délibération » (J. Parkinson, p. 152). J. Steiner rappelle à
ce propos que la consultation de mini-publics de citoyens n’est pas en soi fac-
teur de légitimité démocratique, étant donné leur absence de responsabilité et
de représentativité électorales (p. 34) ; c’est même un des grands risques de
la démocratie délibérative que de prendre l’avis délibéré des mini-publics pour
un substitut avantageux du « jugement public » (p. 259). Dans Deliberative Sys-
tems, Simone Chambers renchérit et considère comme « démocratiquement
suspecte » la tendance de la théorie délibérative à « éluder autant que possible
la masse du public en raison de la faible qualité de la délibération de masse »
(p. 66) par un usage généralisé des mini-publics. L’article de S. Chambers pose
bien le dilemme dans lequel est prise la démocratie délibérative, qui en choisis-
sant de privilégier la délibération, finit par perdre la démocratie : la « démocratie
délibérative » ne dépasse pas alors le cadre étroit de ces quelques institutions
spécifiquement délibérantes que sont les mini-publics. De fait, dans l’analyse
de M. MacKenzie et M. Warren, la « confiance » que sont censés éprouver les
citoyens ordinaires envers les membres des mini-publics ne change rien au fait
que seuls ces derniers délibèrent, les citoyens ordinaires ne faisant que tirer les
bénéfices de la délibération sans y prendre part. Le système délibératif, tel du
224 participations

moins que l’envisagent M. MacKenzie et M. Warren, ne garantit pas la systéma-


tisation de la délibération.

On peut douter plus généralement que l’ensemble des systèmes décrits dans
l’ouvrage dirigé par J. Mansbridge et J. Parkinson soient délibératifs : comme
le démontre Yannis Papadopoulos dans une contribution aussi convaincante
que pessimiste, les innovations délibératives et participatives des dernières
décennies doivent être replacées dans le contexte global d’une marginalisa-
tion progressive des logiques décisionnelles démocratiques : hormis le recours
ponctuel à des jurys citoyens, les décisions politiques effectives, nationales et
supranationales, sont de plus en plus le fait de comités d’experts, d’agences
indépendantes de régulation, de cours constitutionnelles ou d’acteurs de la
« gouvernance » mondiale. De façon remarquable, ces corps se caractérisent
par un haut degré d’expertise et une forte capacité délibérative, comme si l’exo-
nération de tout contrôle démocratique et l’absence de participation de masse
étaient les conditions de la qualité et de la légitimité des décisions politiques
(p. 137). En d’autres termes, les innovations les plus importantes en matière
de policymaking sont certes « délibératives, mais non démocratiques » (p. 129).
L’idée de division fonctionnelle du travail qui fonde l’approche systémique vient
par conséquent se heurter au fait que la délibération n’est pas distribuée à
l’ensemble des éléments du système, dont seuls certains – ceux qui sont peu
nombreux, ou ceux qui sont experts – délibèrent en réalité, de surcroît selon un
mode démocratiquement douteux. Comme le signale S. Chambers, ce serait une
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répartition des tâches éminemment « dysfonctionnelle » que celle qui réserve-
rait la fonction épistémique aux institutions représentatives et aux mini-publics,
chargés de mener une délibération en bonne et due forme pour parvenir à de
bons résultats politiques, tandis que la tenue régulière d’élections assurerait la
fonction démocratique, participative, du système (p. 65). Cette « entière division
du travail » ne résout pas la tension entre les différentes fonctions de la déli-
bération, mais relaie seulement l’opposition entre participation et délibération,
selon un schéma classique mis au jour par James Fishkin (1995).

Pour sortir du dilemme, S. Chambers propose de comprendre la délibération


d’une manière considérablement élargie : c’est seulement ainsi qu’on pourra
concevoir une démocratie véritablement délibérative, une délibération systé-
mique, de masse, et non pas simplement reléguée à quelques institutions isolées
(p. 57). S’inspirant des derniers travaux de Jürgen Habermas (2012), elle défi-
nit la délibération de masse par la formation d’une opinion publique réfléchie.
La délibération démocratique prend alors la forme d’une discussion politique
informelle entre les citoyens, dont la fin n’est pas nécessairement la prise de
décision contraignante, et au cours de laquelle les raisons échangées n’ont pas
à être de nature logique ni argumentative, mais peuvent prendre la forme de
récits, voire de « pentamètres iambiques » : pour S. Chambers, la délibération
dépend moins de la forme de ses raisons que de l’absence de coercition et de
manipulation (p. 59). Cette compréhension large de la délibération est égale-
ment celle de J. Steiner et de la plupart des auteurs de Deliberative Systems.
Délibérer à l’épreuve de la démocratie 225

J. Steiner est ainsi favorable à une compréhension « générique » de la délibé-


ration, de façon à y inclure les débats télévisés et les conversations informelles
des citoyens, dans des associations mais aussi en famille ou entre voisins (p. 8).
John Parkinson de même considère qu’il est possible de raisonner en commun à
l’échelle d’une société démocratique entière, dès lors que l’on entend par « rai-
son » l’affirmation d’une position en vue d’une décision, et que l’on considère que
l’appartenance à un même système de communication rend possible un raison-
nement « commun » (p. 154).

Cette extension du concept de délibération pose deux problèmes. Un premier


problème ressort à l’articulation du prescriptif et du descriptif : en élargissant
ainsi le concept de délibération aux conversations entre citoyens et en allant
jusqu’à redéfinir le concept de « raisons » pour coller au plus près des pratiques
conversationnelles quotidiennes, les auteurs cherchent-ils à démontrer que la
démocratie est toujours déjà délibérative, que le modèle délibératif, loin d’être
irréaliste comme le prétendent ses détracteurs, adhère au contraire parfaite-
ment à l’existant ? Il est probable que les auteurs considèrent plutôt que les
citoyens « devraient » participer à ces délibérations informelles (p. 9) ; mais
par quels moyens exactement prétendent-ils les y encourager ? Après tout, les
citoyens engagent entre eux des conversations politiques, ou pas, sans que la
théorie normative ait ici un quelconque pouvoir prescriptif. Le second problème
est celui de la dilution du sens : en étendant le concept de délibération à des
pratiques conversationnelles informelles, non strictement codifiées, entre les
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citoyens, les démocrates délibératifs ne sacrifient-ils pas, à présent, la délibé-
ration à la démocratie ? Comme le relève J. Parkinson, « si tout est délibération,
alors la délibération ne signifie plus rien » (p. 154). L’idéal de la démocratie déli-
bérative perd beaucoup de sa valeur distinctive, si la délibération qui donne leur
rationalité et leur légitimité aux décisions politiques en vient à avoir une accep-
tion suffisamment lâche pour recouvrir toute forme de communication politique
qui affirme quelque chose sans recourir à la force ou à la manipulation.

Même en admettant cette conception large de la délibération, il n’est pas sûr


qu’il soit justifié de parler de « système délibératif ». Dans le chapitre introductif
de Deliberative Systems, la portée du concept est définie de façon à recouvrir
non seulement tout ce qu’un régime démocratique peut contenir en matière
d’institutions et de procédures, mais également l’intégralité des phénomènes
sociopolitiques : un système délibératif comprend ainsi les institutions politiques,
mais aussi les multinationales, les communautés épistémiques, les fondations,
les partis, les églises, les écoles et universités, les ONG, les mouvements sociaux,
les moyens de communication (des médias aux livres), les conversations infor-
melles entre individus enfin (p. 10). N’est-ce pas là encore étirer démesurément
la portée de la délibération ? On a vu que selon l’approche systémique, l’esprit
de parti ou encore les pressions exercées par les mouvements de protestation
pour faire valoir certains droits ou intérêts injustement négligés, qui semblent
a priori opposés à l’idéal de la délibération, s’insèrent néanmoins dans un sys-
tème globalement délibératif en remplissant certaines fonctions délibératives
226 participations

précises – en l’occurrence, une fonction démocratique d’inclusion et une fonc-


tion épistémique de révélation des préférences (p. 19). Mais, s’il est évident que
les mouvements sociaux et les campagnes électorales partisanes jouent un rôle
essentiel en démocratie, reste à montrer en quoi ce rôle est « délibératif ». Ne
peut-on pas penser que la dynamique contestataire n’est pas délibérative, même
si elle contribue effectivement à l’émergence de points de vue utiles à la délibé-
ration future ? La position de J. Steiner est à cet égard conceptuellement plus
claire, et politiquement plus modeste, quand il admet que la délibération n’est
pas le tout de la démocratie, et que celle-ci dépend aussi de la tenue d’élections
libres, de votes, de négociations et de compromis, enfin de ces refus de négocier
et de délibérer que sont les manifestations populaires (p. 1). Les manifestations
et les élections sont des phénomènes démocratiques, non des moments de la
délibération politique. À cet égard, il serait sans doute plus exact de parler de
système démocratique (voire, à l’échelle globale, de système politique ou socio-
politique), que de système délibératif ; mais cela supposerait d’admettre que
la délibération, quoiqu’elle constitue une part importante de l’activité politique
démocratique, ne l’épuise pas, et que d’autres vecteurs de légitimation démo-
cratique existent dont elle ne parvient pas à rendre raison.

Bibliographie
Fishkin J. S., 1995, The Voice of the People: Public Opinion and Democracy, New
Haven, Conn., Yale University Press.
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Habermas J., 2012, « La démocratie a-t-elle encore une dimension épisté-
mique ? Recherche empirique et théorie normative », Participations, 2012/3,
p. 209-2301.
Steiner J. et al., 2005, Deliberative Politics in Action: Analyzing Parliamentary Dis-
course, Cambridge, Cambridge University Press.

Juliette Roussin est doctorante en philosophie à l’Université Paris 1 Panthéon-


Sorbonne, rattachée à l’équipe d’accueil PHICO-Nosophi, et collaboratrice
scientifique au Centre de théorie politique de l’Université Libre de Bruxelles. Ses
travaux de recherche portent sur la tension entre les conceptions majoritaires,
substantielles et épistémiques de la démocratie dans la théorie nord-américaine
contemporaine. Elle a notamment publié « Le désaccord des égaux : justifier la
démocratie », Raison publique, n° 15, 2011, et « La république au secours de la
démocratie », La Vie des Idées, avril 2013.

[1] [N.D.L.R.] La seconde partie de cet article, traduit de l’allemand (première parution alle-
mande en 2008), est parue dans Participations, 2013/1, p. 151-176.

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