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Internet et démocratie : complément ou alternative ?

L'article examine le rôle d'Internet dans la démocratie représentative, en confrontant les visions de deux auteurs, Marilena Macaluso et Dominique Cardon. Macaluso voit Internet comme un outil d'inclusion citoyenne et de consultation publique, tandis que Cardon le considère comme une menace pour l'ordre établi, favorisant une participation spontanée. Cette divergence illustre les tensions entre participation institutionnalisée et contre-démocratie dans le contexte actuel de crise démocratique.

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Internet et démocratie : complément ou alternative ?

L'article examine le rôle d'Internet dans la démocratie représentative, en confrontant les visions de deux auteurs, Marilena Macaluso et Dominique Cardon. Macaluso voit Internet comme un outil d'inclusion citoyenne et de consultation publique, tandis que Cardon le considère comme une menace pour l'ordre établi, favorisant une participation spontanée. Cette divergence illustre les tensions entre participation institutionnalisée et contre-démocratie dans le contexte actuel de crise démocratique.

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Internet : complément ou alternative à la démocratie

représentative ?
Ewa Krzatala-Jaworska
Dans Participations 2012/1 (N° 2), pages 181 à 191
Éditions De Boeck Supérieur
ISSN 2034-7650
ISBN 9782804170035
DOI 10.3917/parti.002.0181
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Lecture critique
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182 participations

Internet : complément ou alternative


à la démocratie représentative ?
›› Ewa Krzątała-Jaworska

Lecture critique des ouvrages suivants : Marinela Macaluso, Democrazia e consulta-


zione on line, Milan, Franco Angeli, 2007 ; Dominique Cardon, Démocratie Internet.
Promesses et limites, Paris, Seuil, 2010.
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L
e thème de la crise de la démocratie représentative, récurrent en science
politique, a pris une actualité nouvelle avec l’avènement d’Internet et plus
récemment du Web social (Millerand, Proulx, Rueff, 2010). La question la
plus souvent posée dans les divers travaux est de savoir dans quelle mesure
la production, la diffusion et la consommation massives d’informations par une
multitude d’acteurs influent sur les régimes démocratiques du point de vue de
la participation politique des citoyens (Wojcik, 2011). Les premières recherches
sur les liens entre Internet et la démocratie étaient marquées par un caractère
performatif et présentaient le Web comme un outil susceptible de revivifier la
démocratie (Rodotà, 1999) à travers une rupture avec des pratiques antérieures
unilatérales et un renouveau fondamental du mode d’action publique. Les études
qui ont suivi, davantage appuyées sur des données empiriques, ne s’intéressent
plus aux potentialités mais aux pratiques des dispositifs numériques. D’un côté,
elles ont apporté un regard critique par rapport aux premières thèses enchan-
tées sur Internet (Loiseau, Wojcik, 2004). De l’autre, elles invitent à relativiser
certains constats pessimistes sur le (faible) niveau d’engagement politique des
citoyens (Monnoyer-Smith, 2011). Plusieurs chercheurs ont en effet souligné que
les pratiques des dispositifs numériques de participation pouvaient permettre
une participation politique des citoyens désintéressés des modes de participa-
tion dits classiques (Grunberg, Mayer, Sniderman, 2002).
Internet : complément ou alternative à la démocratie représentative ? 183

Ce nouveau contexte médiatique de la participation a conduit les études à la


frontière entre la science politique et les sciences de l’information et de la com-
munication. En effet, de nombreuses recherches de ces deux disciplines soulèvent
le problème du médium qui dans le contexte de l’érosion de la participation dite
conventionnelle engendrerait de nouvelles formes de participation politique. La
participation en ligne est-elle un instrument de la démocratie représentative ou
bien une forme alternative à ce type de démocratie ? C’est la question soulevée
par la lecture croisée de deux ouvrages qui présentent des visions radicalement
différentes.

Le premier livre intitulé Democrazia e consultazione on line et publié en 2007 en


italien est resté, faute de traduction en français, très peu connu en France. Son
auteur, Marilena Macaluso, est une jeune sociologue de l’Université de Palerme
dont les recherches portent sur la « démocratie électronique » promue par les
institutions publiques. Récemment, elle a étudié la participation électronique
comme moyen d’inclusion des immigrés (Macaluso, Tumminelli, 2011). La seconde
publication, Démocratie Internet. Promesses et limites de Dominique Cardon, parue
en 2010, a atteint un public bien plus large grâce à une couverture médiatique
importante. Dominique Cardon, lui aussi sociologue, s’intéresse davantage aux
transformations de l’espace public sous l’effet des Technologies de l’Information
et de la Communication (TIC). Il est auteur de plusieurs articles sur les réseaux
sociaux (Cardon, 2011) et a récemment (co)signé un livre intitulé Médiactivistes
(Cardon, Granjon, 2010). Outre que la lecture de ces ouvrages permet de faire
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le point sur l’évolution des connaissances et sur l’orientation des recherches
concernant la participation politique sur Internet, elle permet d’identifier deux
conceptions de la participation politique en ligne.

Internet : outil de la participation « institutionnalisée »


ou réalisation de la « contre-démocratie » ?
Les relations entre Internet et la crise de la démocratie représentative constituent
le point commun des deux livres. Bien qu’ils le formulent différemment, les deux
auteurs partent du même constat initial. Macaluso, comme de nombreux autres
chercheurs, constate un déclin des formes traditionnelles de la participation poli-
tique (l’abstentionnisme électoral, l’affaiblissement des mouvements sociaux et
des partis politiques) et souhaite examiner de façon critique une réponse techno-
logique possible à ce fait (p. 13). Cardon ne mentionne pas explicitement la « crise
de la représentation » ; néanmoins cette vision sous-tend sa réflexion quand il
prône Internet comme « un laboratoire, à l’échelle planétaire, des alternatives à
la démocratie représentative » (p. 7).

Au-delà de ce constat commun, chaque auteur propose une vision radicalement


différente de ce qu’est Internet et donc de rapports entre Internet et la crise de
la démocratie représentative. Pour Marilena Macaluso, Internet est un nou-
184 participations

veau canal de communication, une technologie susceptible d’être utilisée dans


le processus de la consultation publique ou bien de la construction des politi-
ques publiques. Dominique Cardon entre en polémique avec ce type de discours
qu’il trouve « trop simple » (p. 8) en arguant que ce n’est pas « un média comme
les autres » (p.8). Pour lui, appréhender Internet seulement comme l’aboutis-
sement naturel de l’évolution des médias de masse mène à une transposition
erronée, à Internet, des modèles développés dans le système des médias tra-
ditionnels. Du reste, les deux auteurs ne s’intéressent pas aux mêmes outils.
Selon Macaluso, Internet constituerait une réponse à la crise en rendant possi-
ble une participation citoyenne dans le processus décisionnel. Elle étudie donc
les dispositifs télématiques de type institutionnel. À l’inverse, Cardon laisse les
consultations électroniques de côté et s’intéresse en premier lieu à la place des
TIC dans l’espace public, notamment aux dispositifs numériques tels que Wikipé-
dia ou Facebook, dispositifs qui n’intéressent que peu Macaluso.

En ce sens, chaque auteur mobilise une conception différente de la notion de par-


ticipation. Ce clivage est également présent dans la littérature sur la démocratie
participative hors ligne. La participation « institutionnalisée » (Blondiaux, 2008),
instaurée par le haut, qui englobe l’accès élargi à l’information et la participa-
tion à l’élaboration des normes à l’initiative des institutions publiques s’oppose
souvent à une participation spontanée, portée par le bas, que Pierre Rosanvallon
appelle « contre-démocratie », caractérisée par une participation permanente
à travers un contrôle informel des représentants de la part des représentés
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(Rosanvallon, 2006). Très discutées, ces deux visions de la participation portent
des appellations diverses selon les auteurs et selon les traits caractéristiques
mis en avant. À titre d’exemple, Laurent Mermet distingue les débats publics
d’« élevage », c’est-à-dire suscités, organisés, institués par les institutions, et les
débats « sauvages », donc autonomes, spontanés, « ingérables » (Mermet, 2007).
Il étudie les fonctions de chacune de ces formes du débat public. Le premier type
de dispositifs serait mis en place, pour permettre au public de s’exprimer mais
également pour rendre moins audibles certaines contestations de la politique
menée par les institutions. Par opposition, le second donnerait aux citoyens la
possibilité de prendre la parole de façon moins encadrée. Nous retrouvons ces
deux conceptions et ces deux fonctions dans la vision que Macaluso et Cardon ont
de la participation en ligne.

Macaluso affirme le rôle positif joué par Internet dans l’inclusion citoyenne,
considéré comme le garant du renforcement de l’ordre établi par la démocratie
représentative. Elle démontre que les dispositifs participatifs en ligne permettent
l’absorption des tensions et des conflits sociaux, le partage des risques entre les
institutions politiques et les citoyens ainsi qu’une légitimation des actions poli-
tiques (p. 256). Cardon, au contraire, perçoit Internet comme une menace pour
l’ordre établi, non seulement politique, mais aussi médiatique. Il affirme que
« son développement bouleverse notre conception et pratique de la démocra-
tie » (p. 7) en élargissant l’espace public qui incorpore désormais une partie de
conversations privées. L’invention d’Internet et la massification de son usage sont
Internet : complément ou alternative à la démocratie représentative ? 185

considérées par le chercheur comme l’élément principal permettant la partici-


pation citoyenne. Pour Macaluso, au contraire, c’est moins l’invention d’Internet
que la politique volontariste des institutions publiques qui conditionne la partici-
pation citoyenne en ligne.

Quelle participation ?
Ces conceptions différentes se traduisent dans la délimitation de l’objet des
deux recherches et dans les choix méthodologiques et épistémologiques des
auteurs. Marilena Macaluso et Dominique Cardon ont construit de manière très
différente leur grille analytique. La recherche de Macaluso est basée sur un
corpus empirique important composé de 2075 cas de consultations publiques
en ligne en Grande-Bretagne, pays-leader dans le domaine, comparé à 56 pro-
jets de ce genre en Italie, où ce type de procédures est beaucoup plus rare. Le
cadre théorique de référence englobe des théories de la démocratie délibérative
mobilisées pour expliquer le passage de l’e-gouvernement à l’e-gouvernance 1.
La sociologue italienne s’appuie sur deux méthodes : l’analyse des documents
officiels et l’ethnographie des sites web des meilleures pratiques. Cet attache-
ment à la recherche empirique s’explique par le fait que Macaluso écrit son
ouvrage à un moment où l’usage des TIC, ou plus particulièrement d’Internet
pour la participation des citoyens dans les processus décisionnels publics, n’est
que modestement étudié en Italie 2. Le travail de Macaluso ne contribue cepen-
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dant à combler cette lacune que de façon partielle, du fait de la faiblesse de la
base empirique de sa recherche. Même si elle prend en compte 2075 procédures
consultatives en Grande-Bretagne et 56 projets en Italie, elle ne dresse fina-
lement qu’un bref panorama du phénomène. Au lieu d’exploiter le corpus, elle
se limite à un compte rendu systématique de l’existence de ces procédures en
ligne. De plus, elle ne met pas en question la documentation officielle fournie par
les institutions publiques. De même, en étudiant les sites web des consultations
électroniques, Macaluso n’analyse guère les usages réels faits des consultations
par les institutions ou bien par les citoyens.

De ce point de vue, l’ouvrage de Cardon illustre une posture différente. Le sociolo-


gue analyse les pratiques variées de prise de parole par les « citoyens ordinaires »
dans l’espace public élargi par l’invention et la massification d’Internet. Il étudie la
participation en ligne dans la perspective historique, en comparant les dispositifs

[1] Macaluso rappelle que si les termes « e-gouvernement » (des services en ligne pour les
citoyens) et « e-gouvernance » (l’intégration des citoyens dans les processus de décision à travers
Internet) sont souvent utilisés comme synonymes, ils ne le sont guère. Le passage de l’e-gouver-
nement à l’e-gouvernance serait, selon l’auteur, conditionné par les mutations des institutions
publiques et l’évolution de la figure du citoyen qui ne serait plus perçu comme consommateur des
services administratifs mais comme coproducteur des politiques publiques.
[2] Les travaux d’Anna Carola Freschi, Anna Fici, Fiorella De Cindio ou bien Stefano Rodotà en
constituent une exception.
186 participations

médiatiques de participation actuels aux modalités traditionnelles d’interven-


tion dans l’espace public à travers les médias (des rubriques de lecteurs dans la
presse, des auditions radio avec la participation de l’audience). Il étudie ainsi deux
types de pratiques. D’un côté, il commente les pratiques citoyennes en ligne qui
pourraient être sans doute qualifiées de « politiques » : la gestion des données
publiques open data, le suivi d’activités des représentants politiques à travers
les dispositifs de la « démocratie coopérative » (ex. [Link], theyworkfo-
[Link]) et la mise en place des procédures de surveillance et de sanction
mutualisées dont l’exemple majeur est pour lui Wikipédia (p. 87). De l’autre, il fait
référence aux conversations ordinaires qui, de prime abord, n’ont rien en com-
mun avec la participation politique. Souvent éloignées en forme et en contenu de
la politique, elles sont d’habitude interprétées comme indicateurs du désengage-
ment politique. Toutefois, l’un des intérêts de l’ouvrage de Cardon est qu’il replace
ces conversations dans l’espace public, ce qui selon lui illustre que l’espace public
élargi par Internet n’est pas limité à un cercle restreint de citoyens éclairés. Car-
don affirme que les sujets de conversation les plus banals sont en effet plus ou
moins directement liés à des problèmes politiques comme par exemple l’égalité
homme-femme ou bien les politiques locales. Mais bien que sa démonstration soit
riche en exemples, on peut regretter qu’elle ne soit pas appuyée sur un protocole
de recherche prédéfini ; ce que le caractère dispersé et anonyme des pratiques
politiques en ligne n’explique qu’en partie. De ce point de vue, la rigueur scientifi-
que du protocole de recherche est davantage respectée par Macaluso qui, dans la
mesure où elle étudie des dispositifs institutionnels, bénéficie des archives et de
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la documentation mises à disposition par les institutions publiques.

Ces choix de nature méthodologique sont sans doute également déterminés par
le caractère du public visé par chaque auteur. Macaluso s’adresse aussi bien au
milieu scientifique qu’aux professionnels de la consultation politique en vue de
définir les conditions qui déterminent une consultation électronique réussie. Par
conséquent, une analyse scientifique se mélange dans ce livre avec une posture
normative et un ton pédagogique, chers aux cabinets de consultants et aux manuels
de participation publique. En revanche, l’ouvrage de Cardon a pour objectif une
vulgarisation des résultats scientifiques concernant Internet et la participation. Il
s’adresse donc à un public plus large, plutôt non initié et peut-être même scep-
tique quant aux liens entre Internet et démocratie. Différence de public qui se
traduit aussi dans le volume des ouvrages ; celui de Dominique Cardon étant trois
fois moins long de celui de Macaluso.

Ces différences méthodologiques traduisent une conception différente de la notion


de « participation ». Macaluso s’appuie sur la définition sociologique classique de
Verba, Nie et Kim (1972) et entend la participation comme « activité des citoyens
privés dans le but d’influencer le choix du gouvernement ou les décisions qui sont
prises par le gouvernement » (p. 80). En adoptant cette définition restreinte, elle
se focalise nettement sur les formes institutionnalisées de la participation. Selon
cette auteure, une consultation des citoyens via le web ainsi que d’autres initiati-
ves en amont de l’inclusion sociale et technologique (diffusion des infrastructures
Internet : complément ou alternative à la démocratie représentative ? 187

et de l’accès à de nouvelles technologies) pourraient se révéler un instrument


utile pour la co-construction des politiques publiques. Tout en gardant une appro-
che critique, elle cherche à identifier les obstacles cognitifs et méthodologiques
qui émergent de cette pratique politique. D’ailleurs, la consultation électronique
est définie par Macaluso comme stratégie de recherche qui permet d’élargir la
base informative sur laquelle les décisions publiques sont prises et qui engage
les citoyens ainsi que d’autres porteurs d’intérêts dans le processus de la co-
construction des politiques publiques à travers la communication directe avec les
représentants politiques et avec l’administration (p. 96). L’inclusion n’est cepen-
dant pas le but en soi de cette pratique. Elle vise plutôt la réduction des conflits
sociaux autour des problèmes définis et leurs solutions et l’augmentation de la
transparence des décisions politiques. La consultation électronique devient ainsi
une forme de participation permettant de manifester la désapprobation sans
mettre en danger la structure administrative ou représentative (p. 15).

Par opposition à ce type de posture, Cardon affirme que « les internautes débat-
tent rarement sur commande. La manière dont ils se saisissent d’informations
pour créer des controverses reste le plus souvent imprévisible » (p. 83). Il adopte
une définition large de la participation qui ne se limite pas aux tentatives des ins-
titutions publiques pour élargir les possibilités d’expression citoyenne ; initiatives
qu’il qualifie d’ailleurs de « décevantes ». Selon lui, leurs effets sont mineurs
puisqu’ « elles ne parviennent à mobiliser qu’une fraction minime de citoyens très
concernés » (p. 84). Or, à l’inverse, selon lui, la participation en ligne est caractéri-
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sée par l’auto-organisation des internautes qui prend la forme d’une gouvernance
décentralisée et horizontale (p. 77) et mène à une coproduction des données alter-
natives aux processus décisionnels classiques. Wikipédia en est pour lui l’exemple
par excellence. Toutefois en prônant le caractère indépendant et alternatif de la
participation électronique, Cardon ne prend pas en considération l’émergence
de nouveaux acteurs d’Internet comme par exemple Apple ou Google qui tentent
d’imposer leur domination en créant de nouveaux rapports de forces.

Comme les deux auteurs définissent différemment la participation en ligne, ils


désignent également deux figures différentes des participants. Dans le cas de
la consultation électronique étudiée par Macaluso, il est possible de distinguer
deux groupes d’acteurs. Le premier est constitué des acteurs institutionnels qui
mettent en place les dispositifs de consultation. Puisque l’ouvrage s’adresse en
partie à ce type d’acteurs, Macaluso consacre le chapitre 3, c’est-à-dire un quart
de son livre, aux conditions d’une consultation électronique réussie, et notam-
ment à la dimension technique de la conception des dispositifs. Sur ce point,
l’auteure affirme clairement son point de vue en se focalisant, parmi bien d’autres
conditions, sur les compétences que doivent posséder les organisateurs des
consultations électroniques pour qu’elles soient efficaces. Selon elle, ils doivent
employer des instruments adaptés à la consultation électronique, s’appuyer sur
les modes de recherches flexibles et définir une structure contrôlable et renou-
velable de la consultation. En ce sens, elle plaide, plus ou moins explicitement,
pour une professionnalisation des acteurs publics en charge de la participation
188 participations

des citoyens. Le second groupe d’acteurs étudié par Macaluso est constitué des
citoyens amenés à la fois à co-construire les politiques publiques et à en béné-
ficier. En s’appuyant principalement sur la notion de « fracture numérique » qui
évoque les compétences différenciées des citoyens à utiliser Internet, Macaluso
constate que l’accès des citoyens aux procédures de la consultation en ligne est
inégalitaire. Or la notion de « fracture numérique » ne doit pas occulter le fait que
ces inégalités dans la capacité des individus et des groupes à participer n’est pas
spécifique à Internet, mais qu’elles constituent une caractéristique principale de
la participation politique – le « cens caché » évoqué par Daniel Gaxie (1978).

De façon remarquable, cette distinction entre acteurs institutionnels et citoyens ordi-


naires est absente de l’ouvrage de Dominique Cardon. Les participants constituent
pour lui un seul groupe homogène d’individus actifs, compétents en informatique,
capables de s’auto-organiser et de créer sur Internet leurs propres espaces de
participation. Ce présupposé d’égalité parmi les internautes est un des principes
d’Internet où, selon l’auteur, les participants ne seraient pas jugés en fonction de
leurs caractéristiques socio-économiques mais sur ce qu’ils produisent et disent
(p.  78-80). Est ainsi évacuée la question des inégalités qu’Internet fait émerger
entre les individus capables de participer en ligne et les autres (la « fracture numé-
rique »). La « démocratie Internet » apparait ainsi comme une « démocratie des
actifs qui risque toujours de laisser sur le bord de la route les silencieux et les non-
connectés » (p. 100) ; on pourrait d’ailleurs arguer que, de ce point de vue, Internet
ne fait pas disparaitre la représentation politique mais qu’elle tend à substituer aux
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représentants élus des geeks installés derrière leur ordinateur.

Dans les deux ouvrages, la société civile est clairement séparée de l’État. Chez
Macaluso, les consultations en ligne visent à réduire cette séparation, mais ne
conduisent jamais à sa négation complète. Dans le cas de la « démocratie Inter-
net » étudiée par Cardon, cet écart est accru. Les citoyens sont présentés comme
un groupe homogène où tous agiraient de la même façon et pour les mêmes
raisons. La « démocratie Internet » donne l’image d’une société désireuse de
participer à la construction des politiques publiques ou de s’émanciper et de se
libérer de la domination des centres de pouvoirs étatique, économique et média-
tique. Au final, concentrés sur l’étude générale des pratiques, les deux ouvrages
ne prennent en considération ni les motifs de la participation en ligne ni le sens
que les participants donnent à cette pratique ni les caractéristiques sociologiques
des individus engagés ou non.

Internet : de la modernisation de l’action publique


à la transformation démocratique ?
Si les deux auteurs voient ainsi dans les nouvelles formes de participation électro-
nique une réponse possible au déclin de la participation citoyenne traditionnelle,
ils ne sont d’accord ni sur leur place ni sur leur nature. Selon Marilena Macaluso,
Internet : complément ou alternative à la démocratie représentative ? 189

ces nouveaux modes de participer (limités pour elle aux consultations électroni-
ques) sont créés à l’intérieur des institutions politiques par elles-mêmes. Certes,
elles élargissent l’accès des citoyens aux processus décisionnels mais, avant
tout, elles se révèlent utiles pour les institutions publiques qui décident de s’en
servir. Elles permettent donc aux institutions de légitimer davantage les déci-
sions prises et partager le risque de la mise en place des politiques publiques.
De ce point de vue, Internet permet d’élargir l’espace de participation institution-
nalisé et sert les intérêts aussi bien des citoyens que des institutions publiques.

Dominique Cardon perçoit la place et l’usage d’Internet autrement. Selon lui,


Internet dépasse l’espace politique institutionnalisé, puisqu’il permet une éman-
cipation des publics jadis sous contrôle du pouvoir centralisé. De fait, il ne peut se
révéler efficace dans le cadre indiqué par Macaluso car il constitue lui-même une
expérience de la démocratie comme autogestion, incompatible, selon l’auteur,
avec les structures de la démocratie représentative. Mais Internet peut-il être
toujours présenté de manière aussi nette comme un contre-pouvoir ? Les travaux
portant sur la participation électronique dans le contexte autoritaire (Arsène,
2011) montrent que les formes de participation « spontanées » sont à analyser en
relation au type de régime, au contexte judiciaire et au statut des dispositifs ins-
titutionnalisés de participation. De plus, comme le démontre par exemple Scott
Wright, l’usage et le statut d’un dispositif de participation sont fortement condi-
tionnés par son design et sa configuration (Wright, Street, 2007) et donc le choix
de certaines fonctionnalités plutôt que d’autres représente déjà un facteur de la
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canalisation des pratiques « sauvages ». La participation électronique du point de
vue de Macaluso est donc entendue comme inclusion des citoyens dans la mise
en place de politiques publiques. Internet y est réduit à un instrument au service
de la démocratie représentative tandis que, pour Cardon, il n’est pas seulement
un nouveau médium de communication mais également un facteur crucial d’élar-
gissement de l’espace public qui transformerait la nature de la démocratie.

Somme toute, avec le développement du web 2.0 et le regain d’intérêt de la par-


ticipation en ligne comme objet de recherche, Internet est d’un côté vu comme
un simple assemblage d’instruments participatifs et de l’autre comme un uni-
vers de nouvelles formes de la participation. Sont-elles vraiment deux visions
incompatibles ? Comme l’affirme à juste titre Laurent Mermet (2007) à propos
du débat public, dans un pays où la parole est libre, les deux types de partici-
pation coexistent. Les cadres de la participation organisée par des institutions
publiques spécialisées cohabitent avec les formes de participation qui se déve-
loppent de façon spontanée : prises de parole, protestations, mais aussi forums
internet, discussions sur les réseaux sociaux, etc. Par conséquent, étudier les
formes de participation de type top-down n’a de sens que lorsqu’on les replace
dans le contexte de la vie publique qui prévoit la place pour d’autres dispositifs
de participation, qui peuvent, certes, paraître alternatifs, mais qui jusqu’à pré-
sent fonctionnent dans le cadre de la démocratie représentative. Comme l’écrit
Catherine Neveu, « il est tout aussi nécessaire de ne pas limiter la question de la
“participation” aux seuls dispositifs constitués par les institutions, qu’elles soient
190 participations

locales et nationales ; en effet, celle-ci se déploie aussi dans d’autres espaces et


selon d’autres modalités, y compris au sein de mouvements ou de collectifs peu
visibles ou se tenant volontairement à distance des dites institutions » (Neveu,
2011, p. 205). La prise au sérieux des deux types de participation est d’autant plus
nécessaire qu’ils entrent en relation dialectique les uns avec les autres car le
développement des formes de participation en ligne est incité par les formes de
participation « sauvage » et vice versa. Cette dialectique de l’instituant et l’ins-
titué, déjà abordée dans le cadre de la participation politique hors ligne (Blatrix,
2007), reste un enjeu à développer dans le champ de la démocratie électronique.

Bibliographie
Arsène S., 2011, « De l’autocensure aux mobilisations. Prendre la parole en ligne
en contexte autoritaire », Revue française de science politique, 61 (5), p. 893-915.
Blatrix C., 2007, « Scènes, coulisses et interstices du débat public » in Revel M.,
Blatrix C., Blondiaux L., Fourniau J.M., Hériard-Dubreuil B., Lefebvre R. (dir.),
Le débat public : une expérience française de démocratie participative, Paris, La
Découverte, p. 149-154.
Blondiaux L., 2008, Le nouvel esprit de la démocratie : actualité de la démocratie
participative, Paris, Seuil.
Cardon D., 2010, Démocratie Internet. Promesses et limites, Paris, Seuil.
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Ewa Krzątała-Jaworska est doctorante en science politique à l’Université Paris 1


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Panthéon-Sorbonne, membre du Centre européen de sociologie et de science
politique de la Sorbonne (CESSP) et du Réseau « Démocratie Electronique »
(DEL). Ses travaux de recherche concernent les conditions d’émergence de la
démocratie électronique au niveau local en France et en Italie ainsi que l’usa-
ge des dispositifs électroniques de médiation et de participation citoyenne
par les institutions publiques. Ses travaux ont fait l’objet de communica-
tions et publications dont un récent chapitre « Debate on e-Debate. Between
Acceptance and Refusal », in Manoharan A., Holzer M. (dir.), Active Citizen Par-
ticipation in E-Gouvernment: A Global Perspective, New York, IGI Global, 2012.

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