Internet et démocratie : complément ou alternative ?
Internet et démocratie : complément ou alternative ?
représentative ?
Ewa Krzatala-Jaworska
Dans Participations 2012/1 (N° 2), pages 181 à 191
Éditions De Boeck Supérieur
ISSN 2034-7650
ISBN 9782804170035
DOI 10.3917/parti.002.0181
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Macaluso affirme le rôle positif joué par Internet dans l’inclusion citoyenne,
considéré comme le garant du renforcement de l’ordre établi par la démocratie
représentative. Elle démontre que les dispositifs participatifs en ligne permettent
l’absorption des tensions et des conflits sociaux, le partage des risques entre les
institutions politiques et les citoyens ainsi qu’une légitimation des actions poli-
tiques (p. 256). Cardon, au contraire, perçoit Internet comme une menace pour
l’ordre établi, non seulement politique, mais aussi médiatique. Il affirme que
« son développement bouleverse notre conception et pratique de la démocra-
tie » (p. 7) en élargissant l’espace public qui incorpore désormais une partie de
conversations privées. L’invention d’Internet et la massification de son usage sont
Internet : complément ou alternative à la démocratie représentative ? 185
Quelle participation ?
Ces conceptions différentes se traduisent dans la délimitation de l’objet des
deux recherches et dans les choix méthodologiques et épistémologiques des
auteurs. Marilena Macaluso et Dominique Cardon ont construit de manière très
différente leur grille analytique. La recherche de Macaluso est basée sur un
corpus empirique important composé de 2075 cas de consultations publiques
en ligne en Grande-Bretagne, pays-leader dans le domaine, comparé à 56 pro-
jets de ce genre en Italie, où ce type de procédures est beaucoup plus rare. Le
cadre théorique de référence englobe des théories de la démocratie délibérative
mobilisées pour expliquer le passage de l’e-gouvernement à l’e-gouvernance 1.
La sociologue italienne s’appuie sur deux méthodes : l’analyse des documents
officiels et l’ethnographie des sites web des meilleures pratiques. Cet attache-
ment à la recherche empirique s’explique par le fait que Macaluso écrit son
ouvrage à un moment où l’usage des TIC, ou plus particulièrement d’Internet
pour la participation des citoyens dans les processus décisionnels publics, n’est
que modestement étudié en Italie 2. Le travail de Macaluso ne contribue cepen-
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[1] Macaluso rappelle que si les termes « e-gouvernement » (des services en ligne pour les
citoyens) et « e-gouvernance » (l’intégration des citoyens dans les processus de décision à travers
Internet) sont souvent utilisés comme synonymes, ils ne le sont guère. Le passage de l’e-gouver-
nement à l’e-gouvernance serait, selon l’auteur, conditionné par les mutations des institutions
publiques et l’évolution de la figure du citoyen qui ne serait plus perçu comme consommateur des
services administratifs mais comme coproducteur des politiques publiques.
[2] Les travaux d’Anna Carola Freschi, Anna Fici, Fiorella De Cindio ou bien Stefano Rodotà en
constituent une exception.
186 participations
Ces choix de nature méthodologique sont sans doute également déterminés par
le caractère du public visé par chaque auteur. Macaluso s’adresse aussi bien au
milieu scientifique qu’aux professionnels de la consultation politique en vue de
définir les conditions qui déterminent une consultation électronique réussie. Par
conséquent, une analyse scientifique se mélange dans ce livre avec une posture
normative et un ton pédagogique, chers aux cabinets de consultants et aux manuels
de participation publique. En revanche, l’ouvrage de Cardon a pour objectif une
vulgarisation des résultats scientifiques concernant Internet et la participation. Il
s’adresse donc à un public plus large, plutôt non initié et peut-être même scep-
tique quant aux liens entre Internet et démocratie. Différence de public qui se
traduit aussi dans le volume des ouvrages ; celui de Dominique Cardon étant trois
fois moins long de celui de Macaluso.
Par opposition à ce type de posture, Cardon affirme que « les internautes débat-
tent rarement sur commande. La manière dont ils se saisissent d’informations
pour créer des controverses reste le plus souvent imprévisible » (p. 83). Il adopte
une définition large de la participation qui ne se limite pas aux tentatives des ins-
titutions publiques pour élargir les possibilités d’expression citoyenne ; initiatives
qu’il qualifie d’ailleurs de « décevantes ». Selon lui, leurs effets sont mineurs
puisqu’ « elles ne parviennent à mobiliser qu’une fraction minime de citoyens très
concernés » (p. 84). Or, à l’inverse, selon lui, la participation en ligne est caractéri-
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des citoyens. Le second groupe d’acteurs étudié par Macaluso est constitué des
citoyens amenés à la fois à co-construire les politiques publiques et à en béné-
ficier. En s’appuyant principalement sur la notion de « fracture numérique » qui
évoque les compétences différenciées des citoyens à utiliser Internet, Macaluso
constate que l’accès des citoyens aux procédures de la consultation en ligne est
inégalitaire. Or la notion de « fracture numérique » ne doit pas occulter le fait que
ces inégalités dans la capacité des individus et des groupes à participer n’est pas
spécifique à Internet, mais qu’elles constituent une caractéristique principale de
la participation politique – le « cens caché » évoqué par Daniel Gaxie (1978).
Dans les deux ouvrages, la société civile est clairement séparée de l’État. Chez
Macaluso, les consultations en ligne visent à réduire cette séparation, mais ne
conduisent jamais à sa négation complète. Dans le cas de la « démocratie Inter-
net » étudiée par Cardon, cet écart est accru. Les citoyens sont présentés comme
un groupe homogène où tous agiraient de la même façon et pour les mêmes
raisons. La « démocratie Internet » donne l’image d’une société désireuse de
participer à la construction des politiques publiques ou de s’émanciper et de se
libérer de la domination des centres de pouvoirs étatique, économique et média-
tique. Au final, concentrés sur l’étude générale des pratiques, les deux ouvrages
ne prennent en considération ni les motifs de la participation en ligne ni le sens
que les participants donnent à cette pratique ni les caractéristiques sociologiques
des individus engagés ou non.
ces nouveaux modes de participer (limités pour elle aux consultations électroni-
ques) sont créés à l’intérieur des institutions politiques par elles-mêmes. Certes,
elles élargissent l’accès des citoyens aux processus décisionnels mais, avant
tout, elles se révèlent utiles pour les institutions publiques qui décident de s’en
servir. Elles permettent donc aux institutions de légitimer davantage les déci-
sions prises et partager le risque de la mise en place des politiques publiques.
De ce point de vue, Internet permet d’élargir l’espace de participation institution-
nalisé et sert les intérêts aussi bien des citoyens que des institutions publiques.
Bibliographie
Arsène S., 2011, « De l’autocensure aux mobilisations. Prendre la parole en ligne
en contexte autoritaire », Revue française de science politique, 61 (5), p. 893-915.
Blatrix C., 2007, « Scènes, coulisses et interstices du débat public » in Revel M.,
Blatrix C., Blondiaux L., Fourniau J.M., Hériard-Dubreuil B., Lefebvre R. (dir.),
Le débat public : une expérience française de démocratie participative, Paris, La
Découverte, p. 149-154.
Blondiaux L., 2008, Le nouvel esprit de la démocratie : actualité de la démocratie
participative, Paris, Seuil.
Cardon D., 2010, Démocratie Internet. Promesses et limites, Paris, Seuil.
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