TEXTE 8 : Commentaire de « Aperçu général des rues de Paris », Paris au XXème siècle, Jules Verne
Problématique : En quoi Jules Verne élabore-t-il une dichotomie amère entre les progrès fulgurants de la
science et la célérité industrielle des Hommes ?
Mouvement 1 : La science, ce puits d’énergies et d’améliorations. (L1 à 6 « de la machine ».)
De prime abord, la locution adverbiale « en effet » marque un constat, l’aboutissement d’une réflexion
initiée par le narrateur au sujet de l’abondance des voitures au XXème siècle. Cette abondance se distingue
par l’adj épithète antéposé « innombrables », le verbe « sillonnaient » (marquant ici l’habitude), le COD « la
chaussée des boulevards » (l’article indéfini pluriel « des » traduit ici une généralisation et évoque une presque
totalité des routes), le superlatif « le plus grand nombre » (à valeur collective) L1-2. Outre cette abondance,
le narrateur paraît subjugué ou intrigué par ces machines révolutionnaires. Cette facette presque
surnaturelle se repère à travers des expressions introduisant la manière : « marchait sans chevaux » L2 (le
CC de manière témoigne de la surprise), « se mouvaient par une force invisible » L2 (idem CC de manière
presque de l’ordre du divin, du magique), « au moyen d’un moteur à air dilaté par la combustion du gaz »
L2-3 (ce dernier CC de manière ramène le lecteur à une conception plus rationnelle et moins superstitieuse
ou craintive du fonctionnement de ces engins).
Par ailleurs, le narrateur paraît davantage omniscient ici puisqu’il utilise un vocabulaire relatif aux
sciences et à l’ingénierie. En effet, on relève des noms issus du champ lexical de la mécanique : « moteur »
(L2), « combustion », « gaz » (x2), « piston » L3. Le narrateur traite ensuite des techniques scientifiques
relatives au fonctionnement réel des voitures ; il dresse ce faisant le processus de l’avancée
(« mouvement » L4) par l’énergie électrique, vraisemblable pour nous mais fantaisiste pour les contemporains
de Verne. Par ailleurs, cette électricité, encore marginale du temps de Verne, est présentée comme divine
puisqu’elle est introduite par un adj épithète (« électrique ») qualifiant le nom « étincelle ». Ce nom paraît une
fois de plus divin ; c’est ce qu’on assimile fréquemment, en littérature, à la pensée ou au feu des dieux : elle
est insaisissable et magnifique en même temps. Le narrateur, aux L4-5 rend ces révolutions presque ordinaires
ou en tout cas atteste des changements environnementaux, urbains, afin d’inclure les voitures dans le
quotidien des habitants. Effectivement, le mot-valise et néologisme « bornes-gaz » aide à la construction de
ce monde de science-fiction en y donnant une logique car ces jalons (manifesté par « bornes ») soulèvent le
caractère omniprésent d’endroits dédiés à ces voitures : « établies aux diverses stations de voitures » L4-5
(l’adj épi antéposé confirme cette propagation). Or, ces balises semblent d’autant plus révolutionnaires
qu’elles sont capables de partager à tous les utilisateurs de l’hydrogène (L5) ; le terme scientifique appuie la
crédibilité d’une telle description tout en la rendant plus extravagante (car c’est un gaz très inflammable
qu’on ne savait pas manier à l’époque ; et c’est un gaz facile à obtenir... issu de l’eau, c’est donc une quasi-
utopie qui est décrite). Enfin, cette utopie décrite en filigrane est renforcée par presque pléonasme
« perfectionnements nouveaux ». On peut considérer que des améliorations sont forcément inédites. Cette
redondance a pour but d’accentuer cette multiplicité d’améliorations, celles-ci changent encore et encore
les machines et les transforment toujours plus. Ici, cette transformation, cette altération du passé, est surtout
utilitaire (« avaient permis » L5-6) et se perçoit essentiellement par l’adv de temps : « autrefois ». Il y a donc
rupture entre ce qui se faisait et ce qui se fait du temps de la narration.
➔ Le narrateur adopte une posture d’observateur, manifestée par l’usage de l’imparfait de description et/ou
d’habitude ; cela accentue davantage l’aspect de constatation du récit. Dans ce constat, il explique en fait au
lecteur le fonctionnement de machines révolutionnaires à travers un champ lexical scientifique.
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Mouvement 2 : Le progrès issu de la science : une révolution technologique (L7 à 14 « arrêt »).
Au second paragraphe, le narrateur poursuit dans la valorisation de ce monde à travers la voiture,
agissant comme une métonymie de toute la science de ce monde fictionnel par ses transformations. Il utilise
pour cela un groupe adjectival mélioratif (et encore une fois porté sur l’utilité des machines) : « facile »,
« simple », « maniable » L7. On relève ainsi une contradiction entre l’aspect révolutionnaire de ces voitures
(fonctionnant avec une énergie propre et illimitée) et la complexité d’utilisation ; cette contradiction encense
finalement les sciences de ce monde qui ont été capables de simplifier et de démocratiser des outils
autrement complexes. En cela, les atouts de la voiture sont indéniables et sont listés par trois propositions,
une juxtaposée et une coordonnée (L7-10). Premièrement, le narrateur reprend l’outil de comparaison qu’est
le cheval (L7 et 8, deux occurrences), moyen de locomotion majeur des derniers siècles : « la force d’un
cheval-vapeur ». L’usage du mot-valise est encore manifeste et permet de donner des mots à ce qui n’en avait
pas ; en somme, c’est un moyen de définir une réalité dont les contours s’esquissent à peine et cela permet
aux contemporains de donner la puissance du cheval inépuisable car mécanique (« vapeur ») à la voiture.
Qui plus est, le narrateur ébauche un paradoxe mélioratif en opposant cet atout à un autre : le prix. La
qualité ne monte plus le prix de l’objet, celui-ci reste abordable : « ne coûtaient pas par jour le prix d’un
huitième de cheval » L8. L’animal sert encore une fois à comparer la réalité et la fiction et la fraction
« huitième » diminue la valeur pécuniaire de ces biens, accessibles à tous (ce qui est encore un trait de l’utopie
décrite). La juxtaposée et la coordonnée suivantes précisent davantage les spécificités quant à ce prix ; on le
remarque via la présence d’un champ lexical du commerce : « dépense » L8 et « calculer » L9. Pour ce faire,
elles opposent ces nouveaux objets à une conjoncture qu’on pense contemporaine de Verne : l’escroquerie
humaine. Vraiment, la juxtaposée et la coordonnée entrent en concurrence. La juxtaposée traite davantage de
l’intérêt financier de la voiture : « contrôlée d’une façon précise » (les deux adj montrent cet intérêt via la
mainmise), « travail utile » L9 (l’adj rejette toute idée du superflu pour ne garder que le strict nécessaire).
Tandis que la coordonnée mentionne plutôt la fin de dérives humaines : « trompée » (l’adj évoque donc la
duplicité, le vol). Cette fin se traduit par une rupture (seconde fois) entre le monde d’avant, moins urbanisé,
et l’actuel, ce qui se remarque par l’adv de temps « autrefois » L10. L’ultime comparaison consolide l’idée et
accuse l’humain : « par ses cochers ». Cela sous-entend également que ces cochers sont désormais soumis à
la précision des machines ; le mensonge n’est plus permis, n’est plus possible. D’une certaine manière,
c’est encore un atout pour cette utopie.
À la ligne 10, on retrouve un néologisme vernien « gaz-cabs » ; l’inclusion du mot-valise permet
encore d’affirmer cette vision d’un monde qui a même créé des noms de métier inconnus. Ici, ces cochers
semblables aux taxis d’aujourd’hui accentuent cette facette d’une ville aux routes pleines de voitures.
Effectivement, à travers la consommation de carburant (« faisaient une grande consommation d’hydrogène »)
et surtout par l’adj « grande », le narrateur suggère que ces cochers modernes sillonnent les rues et les
emplissent. Un autre sous-entendu est que sans la précision des machines, ces travailleurs des compagnies
mentionnées ligne 9 pourraient tricher sur les coûts, ce qui n’est pas le cas et donc cela favorise la compagnie
qui, autrement, perdrait beaucoup. En outre, le narrateur suscite la fascination avec l’adj épi antéposé
« énormes » L11 qualifiant le nom « haquets » ainsi qu’avec la prop sub relative : « qui déployaient des forces
de vingt à trente chevaux » ; la relative réutilise le cheval comme référent de comparaison et donne une force
prodigieuse à ces nouveaux engins qui permettent de révolutionner le mode de transport de marchandises. La
prétérition « sans parler de ces énormes haquets » a pour fonction de soutenir le caractère mirifique de cette
société évoluée tout en dessinant une fois de plus le paysage d’une cité gorgée de ces véhicules modernes.
En dernier lieu, le narrateur reprend l’atout (« aussi l’avantage » L12, lui-même certifie que ces
machines sont spectaculaires) financier, ce qu’on distingue par un champ lexical commercial : « ne rien coûter
pendant les heures de repos », « économie » L13. Il y a donc un accent mis sur ce point précis puisqu’il
commence et finit l’éloge : la voiture est moins chère. Encore une fois, ce coût réduit est mis en opposition
(traduit par l’adj « impossible ») à ce qui se faisait avant et donc aux machines détrônées par la voiture :
« les machines à vapeur » ; la prop sub relative « qui dévorent leur combustible même aux temps d’arrêt »
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L13-14 est au présent de vérité générale et appelle donc les contemporains de Verne pour qu’ils comparent
les dires du narrateur avec leurs propres représentations du réel.
➔ Le narrateur décrit ainsi les voitures sous un angle mélioratif en vantant principalement la rigidité des
machines, empêchant les humains de duper leurs supérieurs, ainsi que les avantages économiques qu’elles
représentent : elles coûtent moins cher à entretenir qu’un cheval en plus d’être plus puissante que nombre
d’entre eux. Ainsi, le narrateur affirme que les moyens de locomotion d’auparavant, cheval et machine à
vapeur, sont obsolètes : l’hydrogène détrône tout.
Mouvement 3 : Deux époques qui s’opposent : le passé et l’avenir (15 à 29 « merci »)
Dès la L15, on retrouve la description méliorative à travers une conclusion de ce portrait via la conj
de coordination « donc ». Le narrateur ajoute un autre atout à la voiture à hydrogène en vantant principalement
leur rapidité (L15, ce qui va de pair avec la puissance plus avant). En cela, cette rapidité accrue s’avance
comme une révolution de l’urbanisme tout entier puisque si les voitures achèvent leur trajet plus rapidement,
logiquement les routes se désengorgent également plus vite : « les rues moins encombrées » (L15). On assiste
encore une fois à une comparaison, traduite par le comparatif « moins que », avec le modèle fictif et celui
d’avant, réel, toujours mentionné par l’adv « autrefois » (troisième occurrence). On remarque en effet que la
révolution est telle que même les institutions (« ministère de la police » L16) se plient aux changements
fulgurants et transforment la société à travers des lois (ce qu’on voit avec le champ lexical juridique :
« ordonnance », « interdisait »). Or ces changements se lient principalement à cette comparaison, à cette
époque révolue, laquelle est incarnée par des moyens de locomotion désuets : « charrette, fardier, ou
camion » (L16). Ces véhicules dépassés par leur temps sont même exclus par l’institution, donc destinés à
disparaître ou alors sont relégués, mis au ban (« après dix heures du matin » L17, le CC de temps agit ici
comme une condition, une restriction imposée à autrui ; « certaines voies réservées » L17, l’adj épithète
antéposé a ici une connotation relevant de l’euphémisme puisque le narrateur sous-entend que ces routes sont
peu nombreuses et sans doute dispersées). Ainsi, la société fait place au modernisme tout en supprimant peu
à peu ce qui était déjà là. Il y a donc opposition entre progrès et tradition (ou usage traditionnel).
En outre, le narrateur, à travers les yeux de Michel critique cette fracture des époques et des idées.
En effet, en reprenant l’intégralité de ces atouts (ici « diverses améliorations » L17, l’adj épithète antéposé
dévalorise ces atouts en les globalisant), le récit nous livre (par l’omniscience du narrateur ou, peut-être, le
constat de Michel) le ressenti d’une société entière (« convenaient » L18) qui est personnifiée par l’époque
dans laquelle elle s’ancre : « siècle fiévreux ». C’est donc un jugement axiologique qui est proposé ; la fièvre
ici est péjorative et synonyme de « malade » ou, figurativement, « agité » et « désordonné ». On peut
conserver néanmoins le second sens puisque la prop.sub.relative L18 exacerbe davantage l’aspect très
dynamique (et sens dessus dessous) du XXème siècle ; on relève en effet l’autoritarisme du capitalisme en
place (ce dernier est représenté par le GN « multiplicité des affaires » ; le commerce prime donc), et ce via un
champ lexical de la permission refusée : « ne laissait » L18 et « ne permettait ». De plus, la construction
syntaxique en parallélisme (« ne laissait aucun repos et ne permettait aucun retard » L18-19 ; verbe de
permission + paix/temps) accentue cette privation de liberté : les Hommes de ce siècle sont soumis à la
célérité des machines et ce siècle paraît donc très intolérant, focalisé sur le profit.
Pour justifier ces propos, le narrateur propose au lecteur la confrontation de deux visions à travers
une pensée imaginée d’un aïeul d’un siècle antérieur ; celle-ci est exprimée à travers un passé antérieur à
valeur de conditionnel : « qu’eut dit [...] à voir... », il interroge tout un chacun. Le narrateur inclut tout humain
avec l’adj possessif « nos » dans « un de nos ancêtres » ; il y a donc une portée universelle. Cette réflexion
se pose principalement autour d’une longue énumération (L19-25) construite d’une manière identique : adj
démonstratif « ces » + objet moderne + adj ou subordonnée élogieux. On distingue en effet une surenchère
par l’hyperbole, même dans les comparaisons : « comparable à celui du soleil » pour désigner l’éclairage
électrique (« boulevards illuminés » L19-20), « riches comme des palais » L21, « larges comme des places,
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ces places vastes comme des plaines » L22 (à cette ligne, il y a aussi une anadiplose). En outre, le narrateur
élargit sa vision de la société avec des propositions subordonnées relatives donnant des informations précises
sur l’ossature urbaine : « dans lesquels se logeaient somptueusement vingt mille voyageurs » L23 (le nombre
et l’adv entrent en contradiction : la qualité et la quantité sont respectées), « qui semblaient sillonner les airs »
L24. Ainsi, l’endroit et le siècle paraissent presque surnaturels (« fantastique » L25).
Cet aspect irréel accroît d’autant plus la stupeur que ressentirait l’un de ces ancêtres dont parlait
le narrateur, et intensifie cette pluralité de changements défigurant la société. Cette stupeur apparaît en
fait dans une conclusion au prochain paragraphe, mise à part pour mieux l’accentuer : « Il eût été fort surpris »
L26. Il oppose cependant cette stupeur à l’impassibilité, de l’ordre d’une apathie, et ce grâce une conj de
coordination provoquant une rupture nette : « mais les hommes de 1960 n’en étaient plus à l’admiration de
ces merveilles » L26. Il y a donc une antithèse entre les deux propositions. Une pour chaque vision du monde.
Cela dit, la vision des habitants du XXème siècle paraît austère, dénuée d’émotions (visible par la négation
totale « n’... plus » supprimant toute contemplation, « admiration »). Enfin, l’ultime phrase, juxtaposée
(sonnant ainsi comme une conclusion cynique), ajoute un oxymore (« profitaient tranquillement » L27, l’adv
semble incongru avec le verbe) dont l’étrangeté se mêle à un CC de manière supprimant toute joie dans ce
siècle : « sans être plus heureux ». Mais le narrateur en explique la cause avec la conj de coordination « car ».
Celle-ci est énumérée par trois CC de manière : « à leur allure pressée, à leur démarche hâtive, à leur fougue
américaine » L27-28 ; lesquels critiquent ce qui autrefois était valorisé : la vitesse des machines qui déteint
sur les Hommes ; en somme, on discerne une pique à l’encontre de la société américaine, modèle capitaliste
portant le profit au-dessus de tout. Le narrateur personnifie même la source de ces troubles et la rend aussi
menaçante à travers l’image du « démon de la fortune » ; la personnification biblique suggère que les Hommes
du XXème siècle ne s’intéressent qu’à l’argent et ne vivent que pour cela. Il s’agit donc d’une critique sur les
motivations d’un siècle régit par la vitesse et le progrès extrême (« les poussait » L28, on perçoit ainsi que les
Hommes n’ont pas le choix), celui-là même n’accorde que peu d’intérêt aux Hommes (ce qu’on constate ici
par le CC de manière « sans relâche ni merci », plaçant les Hommes de cette époque au tant que victimes
harassées, exploitées).
➔ Avec cette confrontation entre le passé et l’avenir, le narrateur précise davantage les défauts d’une telle
avancée technologique : la stagnation sociale. En effet, les Hommes semblent asservis par un modèle inspiré
de celui industriel de l’époque de Verne.
Conclusion :
Pour conclure, bien que la science apporte son lot de merveilles et de progrès dans la vie de tous les
jours, Jules Verne décrit par les yeux de Michel Dufrénoy une société gangrénée par l’appât du gain et la
vitesse des machines qui contraint les travailleurs à un rythme effréné où l’émotion est morte. Le passé est
banni et seul le progrès compte. En cela, cette perte d’humanité et de liberté rappelle le démon de l’électricité
(figure tant reprise dans l’œuvre) qui tuera le protagoniste. C’est donc, ici, un clin d’œil à la fin du héros.
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