"Mon enfance" est une chanson poignante de Jacques Brel, écrite et interprétée en 1969.
Dans ce
titre, Brel se livre à une introspection sur son enfance en Belgique, marquée par la monotonie, la
rigueur et une certaine mélancolie. Les paroles évoquent les souvenirs d'une jeunesse vécue dans un
milieu bourgeois et conservateur, souvent synonyme de contrainte et d’austérité pour l’artiste.
Brel décrit une enfance sans éclat, évoquant des images de rues grises et de visages fermés, avec des
références à la religion et à une éducation stricte. Il utilise une série de métaphores pour souligner
l'étouffement qu'il ressentait : les "dimanches pluvieux," les "prières qui s'ennuient," et les "silences
habillés de drap noir." Ces expressions traduisent son mal-être et son sentiment d'enfermement dans
un univers sans liberté ni passion.
Cette chanson reflète aussi la force de son désir d'évasion, qui finira par se concrétiser lorsqu’il
quittera son pays pour poursuivre ses rêves ailleurs. Brel dépeint ainsi un portrait amer de son
enfance, mais aussi de la jeunesse de ceux qui grandissent dans des environnements où les
aspirations individuelles semblent étouffées par les traditions et les conventions sociales.
Explication de chaque vers
1. "Mon enfance passa de grisailles, en silence"
Brel décrit une enfance terne et silencieuse, sans couleur ni éclat, évoquant une monotonie
pesante. La "grisailles" reflète cette atmosphère d'ennui et de contraintes, symbolique d'une
vie encadrée et sans aventures.
2. "De fausses révérences, en manque de batailles"
L’enfance de Brel était marquée par les conventions, les politesses superficielles (fausses
révérences) et le manque de passion ou de rébellion ("manque de batailles"), illustrant une
enfance étouffée par les normes sociales.
3. "L'hiver j'étais au ventre de la grande maison"
L'hiver, symbolisant le froid et la réclusion, enfermait l'enfant Brel dans la "grande maison,"
métaphore d’une demeure opulente, mais aussi d'une prison protectrice.
4. "Qui avait jeté l'ancre au nord parmi les joncs"
La maison familiale, solidement installée "au nord parmi les joncs," suggère la Belgique, terre
natale de Brel, enracinée dans la tradition, sans ouverture ni liberté.
5. "L'été à moitié nu, mais tout à fait modeste"
Avec l’été, la saison du relâchement, Brel se découvre libre et plus naturel, mais toujours
emprisonné par la modestie imposée par son éducation stricte.
6. "Je devenais indien, pourtant déjà certain"
Enfant, il se projetait dans le rôle de l’indien, symbole de liberté et d’aventure, même si au
fond de lui, il savait que cette échappatoire n'était qu’un jeu.
7. "Qu'mes oncles repus m'avaient volé le Far West"
Ses oncles, symboles de la génération adulte, bien installée et conformiste ("repus"), lui ont
volé son rêve de liberté, son "Far West," c’est-à-dire sa possibilité d’évasion et d’aventure.
8. "Mon enfance passa les femmes aux cuisines"
Brel montre ici le rôle traditionnel des femmes, assignées aux cuisines, sans espoir d’un autre
destin. Cette phrase illustre le quotidien conservateur et genré dans lequel il grandit.
9. "Où je rêvais de Chine, vieillissaient en repas"
Alors que lui rêvait de lointains horizons comme la Chine, les femmes autour de lui se
perdaient dans des tâches répétitives, comme la préparation des repas, symbole de routine et
de sacrifice personnel.
10. "Les hommes au fromage s'enveloppaient de tabac"
Brel décrit les hommes de sa famille avec réalisme, assis autour du fromage, une tradition
belge, et fumant, symbolisant leur enfermement dans des habitudes immuables.
11. "Flamands taiseux et sages, et ne me savaient pas"
Les hommes, "Flamands taiseux et sages," sont fermés, peu bavards, et ne se préoccupent pas
de lui, l’enfant qui ne se sent pas compris ni accepté.
12. "Moi qui toutes les nuits, agenouillé pour rien"
Chaque nuit, Brel se met à genoux, sans savoir pourquoi, dans une prière mécanique,
illustrant la rigidité religieuse sans foi véritable qui régnait dans sa famille.
13. "Arpégeais mon chagrin au pied du trop grand lit"
Brel exprime ici sa solitude et son chagrin, à travers cette image d’un lit trop grand pour lui,
symbole d’une enfance où il manque d’affection et de chaleur.
14. "Je voulais prendre un train que je n'ai jamais pris"
Brel exprime ici son désir d'évasion, de partir vers l’inconnu, mais ce rêve est resté inassouvi.
15. "Mon enfance passa de servante en servante"
Son enfance est marquée par la succession de domestiques, une image qui suggère l'ennui et
la froideur de son milieu familial.
16. "Je m'étonnais déjà qu'elles ne fussent point plantes"
Les servantes semblent déshumanisées, comparées à des plantes, tant elles mènent une vie
soumise et sans éclat.
17. "Je m'étonnais encore de ces ronds de famille"
Brel observe les réunions familiales, "ronds de famille," qui sont pour lui sans intérêt,
monotones et fermées.
18. "Flânant de mort en mort, et que le deuil habille"
Brel souligne la morosité des siens, comme si leur existence tournait seulement autour des
décès et des funérailles.
19. "Je m'étonnais surtout d'être de ce troupeau"
Il est surtout surpris de faire partie de cette famille (le "troupeau"), dans laquelle il ne se
reconnaît pas.
20. "Qui m'apprenait à pleurer que je connaissais trop"
Brel apprend ici les pleurs, le chagrin et la tristesse de ses aînés, mais il sent déjà qu’il en
connaît trop sur ce registre sombre.
21. "J'avais l'œil du berger, mais le cœur de l'agneau"
Il se voit comme un "berger," observateur et conscient de sa famille, mais il se sent vulnérable
et sensible comme un "agneau."
22. "Mon enfance éclata, ce fut l'adolescence"
L’adolescence marque une rupture pour Brel, un moment où son enfance éclate, symbolisant
une libération et une ouverture vers d'autres expériences.
23. "Et le mur du silence un matin se brisa"
Le silence qui l’entourait se brise, symbolisant la fin de l'oppression familiale et l'éveil de ses
propres sentiments et passions.
24. "Ce fut la première fleur et la première fille"
La "première fleur" et la "première fille" représentent les premières amours de son
adolescence, qui lui permettent de découvrir la beauté et les émotions nouvelles.
25. "La première gentille et la première peur"
Avec cette première relation vient aussi la première peur, celle de l’inconnu et des émotions
intenses.
26. "Je volais, je le jure, je jure que je volais"
Il se sent libéré, comme s’il volait, symbolisant l’épanouissement personnel qu’il éprouve en
s’éloignant du carcan de son enfance.
27. "Mon cœur ouvrait les bras, je n'étais plus barbare"
Brel découvre l’amour et la tendresse, son cœur "ouvre les bras," il se débarrasse de la dureté
apprise durant son enfance.
28. "Et la guerre arriva, et nous voilà ce soir"
La guerre (la Seconde Guerre mondiale), remet tout en question, l’amenant à retrouver le
public pour partager ce récit poignant de son enfance et adolescence.