ARTIÈRES, P. Le Livre Des Vies Coupables
ARTIÈRES, P. Le Livre Des Vies Coupables
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anne-emmanuelle Demartini
Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne
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Anne-Emmanuelle Demartini
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Comptes rendus
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situent au cœur du domaine capétien, à proximité de Paris et de Saint-Denis dont l’in-
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fluence patronale n’est pas négligeable. L’historienne, ensuite, fonde son choix sur l’en-
jambement chronologique tout à fait pertinent ici, puisqu’il lui permet d’observer la
naissance de la Réforme calviniste au nord et surtout au centre du territoire et de prendre
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la mesure de l’application des décisions tridentines. Enfin et surtout, peut-être, les cadres
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spatio-temporels conduisent l’auteure, un peu par la force des choses, à utiliser des
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sources moins fréquemment sollicitées en pareil cas. L’absence de procès-verbaux de
visites pastorales, de registres d’insinuations et d’ordinations, la contraint, avec bonheur,
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à exploiter à la fois les très riches fonds de l’officialité et, plus original, ceux des comptes
de fabrique ou des déclarations de franc-fief susceptibles d’offrir une connaissance du
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patrimoine fabricien.
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Mais toutes ces orientations archivistiques se trouvent bien sûr guidées par l’op-
tique générale de la thèse. Il s’agit, comme l’indique le sous-titre, d’étudier les multiples
relations des prêtres et de leurs paroissiens au cours de cette période de remise en cause
radicale, de combats puis de retours à l’ordre suivant de nouvelles références spirituelles.
- Université
- cairn convertisseurs
Deux évêques semblent illustrer clairement ce mouvement. Odet de Châtillon, frère de cairn convertisseurs
Coligny et cardinal, qui passera à la réforme sans avoir vraiment montré beaucoup d’in-
térêt pour sa charge; Augustin Potier (1617-1650), politique raté dont le long épisco-
pat favorise l’entrée du Beauvaisis dans la dynamique contre-réformée. Bénéficiant de
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montre l’intérêt critique des urbains au sujet des capacités morales et pastorales des
clercs. Progressivement, comme le traduisent les statuts synodaux entre 1531 et 1646
et leur analyse lexicale exemplaire, s’impose et se diffuse, à la ville et à la campagne,
l’image du bon prêtre. Au XVIIe siècle, il sera celui qui «surveille, contrôle, informe»
(p. 180), suscitant puis imposant avec plus ou moins de réussite une modélisation des
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plus tôt qu’ailleurs, se plient à la discipline nouvelle, sont autant de conditions en prin-
cipe favorables aux nécessités du changement désiré par l’Église et de réponses aux
attentes paroissiales.
Pourtant les catholiques ordinaires, tenants de certaines exigences, ne sont pas una-
nimes à ce propos. Les villages ici semblent se séparer dans un premier temps des gens
de la ville – Beauvais seulement? – au moins jusque dans les années 1630. Pour une
part, les ruraux tolèrent encore largement les incartades de leurs pasteurs tout en sou-
haitant clairement qu’ils soient extérieurement dignes de leur fonction. Mais donnent-
ils nécessairement le même sens à la sacralisation du sacerdoce que les membres de
l’Église enseignante? Un certain nombre d’entre eux intègreront pourtant lentement plu-
sieurs des modalités ecclésiologiques et spirituelles du concile. Le très bon chapitre VIII
montre comment peu à peu les marguilliers de village ou de bourg ont saisi la distinc-
tion entre le profane et le sacré dans leur culture religieuse et l’ont appliqué dans leur
administration fabricienne en engageant l’essentiel de leurs dépenses en faveur des œuvres
pies. Cette appropriation imposée n’empêchera pas le maintien de relations ambiguës et
souvent conflictuelles entre les hommes de la fabrique et leurs prêtres.
L’intelligence de ce travail, la précision de ses développements, la clarté de son exposi-
tion conduisent peut-être le lecteur à regretter que quelques passages de la dernière partie
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soient moins novateurs. Le chapitre IX, tout spécialement, ne nous dit pas grand chose des
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processions, des pèlerinages et moins encore du culte des morts. Pourtant, au terme de cette
enquête exemplaire et inventive, on ne peut que féliciter l’auteure d’avoir si bien mené cette
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recherche et souligné avec force les multiples contradictions qui accompagnèrent l’effort d’ac-
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culturation religieuse tant du côté des pasteurs que des laïcs. Les premiers, quasiment obsé-
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dés par la «logique de la séparation», pourfendeurs de la profanité du monde, mettent alors
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en valeur la place éminente qu’ils occupent désormais au service de Dieu. L’affirmation hié-
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rarchique de l’Église avait pourtant un prix: la réaction des communautés devant les ambi-
tions, les manquements, les transgressions des membres du premier ordre. Cet
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anticléricalisme plutôt rural parce qu’entretenu par les toute profanes ponctions dîmières,
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faisait bon ménage cependant avec le besoin de prêtres exprimé par les paroissiens sou-
cieux de sacrements mais peu enclins à s’organiser en confréries nouvelles. À terme donc
la complicité et la compréhension longtemps réciproque entre les hommes du sacré et les
peuples du profane se déliteront sous l’action impérative et légaliste des premiers. Est-ce là
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l’une des origines d’un détachement lent mais progressif de ces peuples chrétiens du
- cairn convertisseurs
cairn convertisseurs
Beauvaisis, où les comportements citadins et campagnards ne se confondent pas toujours
ici aussi, peut-être las d’être devenus dociles? C’est là une autre perspective, une autre
enquête pour un autre travail que cette thèse toute en finesse conduit à proposer.
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Alain CABANTOUS
breux graphiques et cartes. Il s’ouvre par une présentation générale du fait pèlerin
en Europe due à Dominique Julia. Au début de l’époque moderne, de nombreuses
critiques s’élèvent contre le pèlerinage. Elles proviennent des tenants de la devotio
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(G. Provost, B. Pellistrandi), l’hospice de Bari (S. Russo), l’Opera pia Germanica de
Lorette (A. Stannek), l’Hopital Santa Maria della Carità de Reggio Emilia (L. Artioli) ;
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Français (D. Julia, Ph. Boutry), Saint-Antoine-des-Portugais (M. de Lurdes Rosa),
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Saint-Claude-des-Bourguignons (I. Brian) ou Santa Maria dell’Anima (A. Stannek).
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Devant nous défilent alors des foules de pèlerins venus d’Allemagne, de Russie, de
France, de la Péninsule Ibérique, des Pays-Bas espagnols… Les itinéraires person-
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nels ne sont pas oubliés et surgissent des figures originales comme celle de Jacob
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Duflo parti de Bruges le 20 mars 1720 pour se rendre à Rome avec deux compa-
gnons.
Le phénomène pèlerin est trop souvent assimilé à un lent déclin qui commen-
cerait à la fin du XVIIe siècle. Certes des indicateurs prouvent cette baisse de fré-
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cairn convertisseurs
en 1701-1710, il n’en abrite annuellement plus que 460 en 1762-1770. Les guerres
ou les épidémies sont des facteurs essentiels pour expliquer le ralentissement ponc-
tuel du pèlerinage. Les États jouent un rôle capital. Néanmoins, la répétition des
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mesures prises par la monarchie française (1665, 1671, 1686, 1738…) prouve que
si les mesures restrictives freinent le mouvement pèlerin, elles ne le tuent pas pour
autant. Au sein même de l’Église, les mentalités changent et une certaine méfiance
s’installe, y compris parmi les communautés d’hospitaliers ; les responsables de Saint-
Antoine-des-Portugais reprochent ainsi à leurs visiteurs les vols commis dans les bâti-
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ments où ils sont hébergés. Dans les zones de départ, une hostilité se fait également
jour et des prédicateurs condamnent le pèlerinage comme c’est le cas en Flandre,
avec Fulgentius Hellynckx dont les textes sont publiés en 1742. Le déclin ne doit
cependant pas être assimilé à une inexorable et régulière baisse ; que survienne une
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un auteur mettant très justement en avant le « caractère très divers – et peut-être aléa-
toire – de la progression du pèlerin » (p. 300). Les pulsions personnelles ou les ren-
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contres de hasard entraînent les fidèles à prolonger leur errance. Jérôme De Snouck
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repart de Rome pour rejoindre ses Flandres natales en 1682 ; cependant un crochet
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par Livourne change le cours de son voyage et il s’engage comme marin avant de
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déserter.
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Le pèlerinage n’est pas seulement un fait chiffré, c’est avant tout la démarche
d’individus dont il faut saisir les attentes. Le pèlerin est surtout un homme, jeune
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de passage à l’âge adulte, dernière occasion de courir les routes avant de se fixer.
Mais c’est aussi une démarche spirituelle profonde. L’importance des convertis le
prouve ; en 1783, près de 9 % des pèlerins allemands accueillis à Rome sont d’an-
ciens protestants qui soutiennent leur croyance en la foi catholique par de longs
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cairn convertisseurs
temps et le début de l’été ; et la fin de l’année, bien que ce second moment perde
de son importance au cours du XVIIIe siècle. Mais derrière ce portrait général se
cachent des individualités et des évolutions. À partir de la fin du XVIIIe siècle, les
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desquels gravite une « population flottante » (p. 452). La marche pèlerine est parfois
une « stratégie de subsistance » (p. 354). Les registres font en effet apparaître des
« habitués » comme Claude Paulin, originaire du Jura, accueilli huit fois à Rome
entre 1687 et 1695. Les archives des États fournissent des renseignements concor-
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dants. Denis Verasquin est arrêté à Caen en 1788, occasion de découvrir qu’il court
les sanctuaires pour y acheter de petits objets pieux qu’il revend aux paysans nor-
mands. Ces marcheurs sont-ils des croyants en quête de spiritualité ou de pauvres
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BERNARD DOMPNIER,
MARIE-HÉLÈNE FROESCHLÉ-CHOPARD (ÉD.), À la suite de premières journées
Les religieux et leurs livres d’études antérieurement publiées en 1997
à l’époque moderne, dans un numéro spécial de la Revue d’his-
Clermont-Ferrand, Presses Universitaires toire de l’Église de France sous le titre
Blaise-Pascal, 2000, 296 p., 180 F. Livres et
culture du clergé à l’époque moderne, cette
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Charité de l’EHESS à Marseille apparaît exemplaire des résultats que peuvent obte-
nir des travaux menés dans la durée. Après le panorama général qui avait fait l’ob-
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communications autour du thème plus restreint des lectures des réguliers, dans un
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cadre français, à l’exception de la contribution de Roberto Rusconi consacrée à l’Italie.
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Les deux maîtres d’œuvre du volume cernent en introduction les apports et les
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rapport des religieux aux livres. Les contributions successives passent de l’étude de
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le plus extérieur des critères de différenciation est sexuel : il y a beaucoup moins de
livres dans les maisons féminines que dans leurs homologues masculins : 530
volumes, en 1790 dans la maison de Nancy de la Congrégation Notre-Dame étu-
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diée par Philippe Martin, ce qui la place en bon rang parmi les congrégations fémi-
nines du district, qui ont en moyenne moins de 300 volumes ; entre 600 et 1 200
volumes pour sept maisons du Maine. Dans les maisons d’hommes – Oratoriens,
Jésuites, Minimes, Capucins, Dominicains ou Carmes – les bibliothèques conven-
tuelles comprennent le plus souvent entre 1000 et 2500 volumes ; mais celles des
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1 730 la philosophie).
Le second critère est évidemment lié à la vocation particulière de chaque ordre. Il
explique l’importance de bibliothèques mauristes ou génovéfaines, alors que la plupart
des bibliothèques des Capucins étudiées par B. Dompnier se situent autour du millier
de volumes. Comme le rappelle Louis Châtellier dans sa conclusion, il faut distinguer
les bibliothèques très savantes d’une élite intellectuelle elle-même productrice – les
Mauristes ont publié plus de mille volumes (mais leurs auteurs ne représentent qu’un
peu plus de 2 % des membres de l’ordre) – et celles qui visent à maintenir une congré-
gation dans l’esprit de sa règle mais où la recherche, au-delà, est suspectée d’être dan-
gereuse curiosité.
Cette limitation est particulièrement nette dans les maisons de femmes, comme
celles de la Congrégation de Notre-Dame à Nancy, ou celle de Visitandines, d’Ursulines
et d’autres maisons mancelles. Le livre est pour la congrégation enseignante de Notre-
Dame un outil pédagogique, mais surtout le support d’une dévotion et d’une spiritua-
lité fortement encadrées, fondées sur quelques ouvrages, comme l’Imitation et les
Heures. Ce qui n’empêche pas cette autre forme d’appropriation, beaucoup plus spi-
rituelle qu’intellectuelle, que constitue la copie de recueils de prières et de méditation.
L’exemple manceau, développé par R. Bons, montre pourtant l’importance que l’écri-
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ture revêt pour ces filles, issues dans certaines maisons des meilleures familles, qui s’y
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raccrochent par le biais d’une littérature manuscrite à usage personnel, mais parfois
aussi collectif, qu’il s’agisse de cantiques, de manuels destinés aux élèves, voire de
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la composition des bibliothèques. Dans la plupart des maisons d’hommes, la théologie
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et les sciences ecclésiastiques représentent au moins 65 % à 80 % du fonds. Alors que
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chrétiennes, Préparations à la mort, qui nourrissent leur vie spirituelle et celle de leurs
dirigés). De même, les bibliothèques dominicaines décrites par B. Montagnes sont mar-
quées par la tradition thomiste, à l’exclusion des autres écoles théologiques, qui ne trou-
vent place que dans le cadre de controverses, ainsi que par un antijésuitisme qui les
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cairn convertisseurs
Cette diversité se nourrit d’autres facteurs. Chaque couvent dépend de l’aire cul-
turelle où il se situe, comme l’illustre la comparaison menée par L. Châtellier, excep-
tionnellement fondée sur des inventaires de l’époque de la guerre de Trente Ans entre
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ancrés dans la France de l’Est ou du Midi plaident en faveur d’une autre hypothèse,
qui lie l’ancienneté et la richesse d’une bibliothèque à l’intensité et à la précocité de la
diffusion de la Contre-Réforme et à celles du combat contre l’hérésie qui exige, selon
les termes mêmes de M.-H. Froeschlé-Chopard, « une plus grande étude et aussi une
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plus grande combativité » ; ce qui intègre dans la problématique les écarts géographiques
et chronologiques de la pénétration de l’écrit, vecteur de l’hérésie et de la controverse.
Quel est, cependant, le rapport entre la bibliothèque d’un couvent et la culture
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surtout, les règles de l’ordre, établies vers 1530, sont devenues obsolètes par rap-
port à la place prise par l’imprimé depuis la première moitié du XVIe siècle, ce qui
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a conduit de fait les Capucins comme sans doute d’autres ordres, à en réévaluer la
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L’incidence de l’environnement culturel pose à l’évidence le problème, complexe,
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de la modernité et de la vitalité même de ces bibliothèques au fil des décennies. La pre-
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mière grande vague d’acquisitions de ces bibliothèques, fin XVIe – début XVIIe siècle,
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correspond bien à l’époque, cernée par L. Châtellier dans sa conclusion, mais dont l’ob-
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servation est perturbée par le décalage de date de création des maisons, où un couvent
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se munit des ouvrages nécessaires pour répondre aux exigences de ses missions, garan-
tir son orthodoxie et lutter contre l’hérésie. Les vagues ultérieures, à l’époque de Louis
XIV, peuvent, me semble-t-il, correspondre soit à un changement de contexte politique
et culturel (ainsi à Perpignan après 1660), soit à un renouveau de la controverse dans
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les provinces marquées par l’hérésie, soit, plus généralement, à la nécessité pour les régu-
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cairn convertisseurs
liers de s’adapter à la constitution d’une couche plus stable et plus ample de laïcs issus
des collèges, aux bibliothèques très amplement fournies, et dont le niveau de culture reli-
gieuse est lui-même en forte progression. C’est, peut-être, autant du côté de la «consom-
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mation» générale du livre que de la production qu’il faut chercher alors l’explication du
gonflement des bibliothèques monastiques.
La généralisation d’un clergé séculier instruit, en particulier dans les villes, réduit
sans doute ensuite, comme le souligne L. Châtellier, le rôle de foyer culturel et spiri-
tuel des couvents. Est-ce, comme il l’écrit, « à la veille de la Révolution française » ? Il
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me semble que les graphiques – malheureusement trop rares – de classement des titres
par décennie d’édition sont l’indice d’une cassure bien antérieure, dans certains ordres.
Certes, les couvents n’en sont plus alors à s’équiper des titres nécessaires qui gonflent
les achats des premiers temps d’existence de chaque maison ; et bien entendu le repé-
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rage précis des dates d’édition laisse intact – mais cette objection n’empêche aucune-
ment les comparaisons entre les éléments des courbes – le problème des achats
ultérieurs, voire de seconde main, et celui des livres non datés. Les éditions du
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XVIIIe siècle, qu’elles soient d’ouvrages religieux ou profanes, n’occupent qu’une place
fort modeste dans la plupart des bibliothèques monastiques: 13,5%, soit 60 à 70 ouvrages
pour l’ensemble du siècle, chez les Minimes de Dole étudiés par M. Vernus; une dou-
zaine d’achats, entre 1730 et 1790, chez les Carmes de Toulon, et à peu près autant chez
ceux de Vic ou de Perpignan (à l’exception de 54 volumes d’un ouvrage édité en 1775
qui pourraient, selon l’hypothèse de M.-H. Froeschlé-Chopard, être destinés aux membres
d’une confrérie).
Il serait sans doute erroné de chercher à ce recul une cause unique. La réduction,
voire l’effondrement des effectifs – 6 religieux en 1723 chez les Carmes déchaux de
Perpignan, 4 en 1790, 4, également, chez ceux de Toulon – l’expliquent au moins par-
tiellement, car il y devient difficile d’y entretenir intellectuellement et matériellement
des structures collectives telles que les bibliothèques. Mais la disparition de l’hérésie,
suivie à une génération de distance de l’affaiblissement des polémiques pro- ou anti-
jansénistes, a sans doute également contribué à réduire la combativité de certaines mai-
sons. On peut aussi, en tout cas chez les ordres dont la vitalité reste indéniable, tels
que les Capucins, évoquer les progrès de l’appropriation personnelle du livre chez des
hommes et des femmes pour lesquels, en contrepoint des pratiques collectives, la lec-
ture est une étape ou un moyen vers la dévotion et la méditation. Cette interprétation
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règle – telle qu’on pouvait l’interpréter à la fin du règne de Louis XV – qui témoi-
gnent plus d’un besoin accru de confort que d’un souci de dévotion, les supérieurs des
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ment que la lecture des livres saints est extrêmement négligée, et ordonnons qu’on en
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reprenne l’usage ». Il s’agit là, bien entendu, d’un texte normatif que la loi du genre
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pousse à la dénonciation d’excès volontairement amplifiés ; il semble pourtant difficile
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de croire dans ce cas que l’avachissement de ces pratiques s’accompagne d’un progrès
de la dévotion individuelle des moines. La question de la vitalité – terme extrêmement
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ambigu – ou plus précisément de la vitalité intellectuelle des ordres religieux n’a pas
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de réponse générale ; elle dépend sans doute non seulement de la règle de chaque ordre,
mais aussi de sa pratique réelle et de son évolution au sein de sociétés régionales et
locales elles-mêmes différentes. Nous disposons désormais, grâce à ce passionnant
recueil, d’une batterie d’indicateurs qui nous incitent à nuancer notre analyse, et donc
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à de nouvelles recherches. Faire état des acquis, et nous permettre de faire évoluer un
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cairn convertisseurs
questionnement, c’est bien là le critère d’un ouvrage de grande qualité.
Jean QUÉNIART
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intègrent les perspectives historiographiques concurrentes dans les études des sciences
– histoire sociale, biographique, conceptuelle, disciplinaire; une iconographie de belle fac-
ture; des collaborateurs nombreux, de disciplines complémentaires; des entrées origi-
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nisme relativiste. Ainsi, pour la période moderne, les auteurs, qui saluent les voies ouvertes
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par le Centre de Synthèse, refusent-ils de considérer de manière critique les apports des
études sociales du savoir scientifique ou sociology of scientific knowledge, dont ils ne recon-
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Bien heureusement, les collaborateurs n’ont pas toujours suivi cette ligne édito-
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riale et nous livrent quelques articles passionnants, par la rigueur affichée, les pers-
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pectives souvent nouvelles qu’ils ouvrent, les sources et les compléments
depuis
depuis
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Françoise Waquet, comme les «Langues» d’Isabelle Pantin dressent un tableau synthé-
tique de ces questions encore mal connues. D’autres contributions laissent le lecteur
dubitatif, à l’instar de «Voyages et voyageurs» qui se limite aux déplacements effectués
par six personnalités de l’astronomie et des sciences physiques qui ont sillonné le conti-
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nent et souvent reçu des visites. Cette étude de cas, intéressante en soi, passe curieuse-
- cairn convertisseurs
cairn convertisseurs
ment sous silence les voyages d’exploration hors de l’Europe, sous l’influence de la
colonisation politique et commerciale de différentes parties du monde, étude qu’on était
en droit d’attendre dans cet article.
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Parmi les vingt-quatre «Acteurs» de cette science classique qui constituent la seconde
partie de l’ouvrage, aucune femme – ni même une contribution sur les «Femmes de
science» – deux physiologistes et un naturaliste. En effet, les auteurs ont préféré laisser
de côté les «fausses gloires, comme Vésale, que l’historiographie a isolé artificiellement
d’un mouvement qui fut d’abord collectif». Dans la mesure où l’approche biographique
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© Belin
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Science classique a préféré à une «bibliographie raisonnée ou à une typologie des
approches», un «parcours au pas de charge des divers champs de bataille intellectuels,
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historique, rigoureux et ambitieux, des sciences de la période moderne.
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depuis
Christelle RABIER
depuis
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Les Guides imprimés du XVIe au XXe siècle. trame des actes de ce colloque pluridiscipli-
Villes, paysages, voyages, naire. L’aspect foisonnant, qui peut déso-
Paris, Belin, 2000, 703 p. rienter le lecteur, a été pris en compte
puisque mieux qu’une rapide introduction,
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les auteurs nous ont offert un avant-propos constitué d’une présentation, des notes
- cairn convertisseurs
cairn convertisseurs
préliminaires au colloque, suivies d’une belle introduction de Jochen Hooch. En
somme, un guide pour la lecture des textes sur les guides. En dehors de quelques
problèmes de forme (absence de table des illustrations malgré sa numérotation ; nom-
Paris 13 - --[Link]
temps de certaines pratiques comme celle de la louange de la cité, qui ne cède que très
lentement la place aux indications topographiques, monumentales et fonctionnelles.
L’évolution des deux siècles suivants est celle du passage de la valorisation de la
culture passée (XIXe-mi XXe siècle) à celle des conditions de vie du présent (fin
XXe siècle), le mouvement s’effectuant par l’abandon d’un modèle élitiste au profit d’un
modèle plus démocratique, précédé de la mise en place de guides en séries au XIXe siècle.
Le deuxième thème sur la «porosité des guides avec d’autres genres» intègre les
guides à différentes pratiques. Ainsi on y apprend que les commerçants hanséates ne les
utilisent quasiment pas: à la culture livresque, ils préfèrent la pratique du terrain. Il est
vrai que le parti pris des guides est évident – leur objectif n’est pas d’être polyvalent:
au XVIIIe, les guides d’Italie d’un protestant ou d’un catholique sont dissemblables. Ils
dépeignent parfois des objets inaccessibles au commun des mortels comme dans le cas
des collections privées parfois inventoriées. Ils sous-entendent par ailleurs une culture et
parfois une érudition qui limitent leur usage à une élite. Une bonne partie de la culture
qu’ils dispensent atteint cependant un public plus large puisque des auteurs de guide
sont aussi ceux de géographies, et que les passerelles entre les genres sont nombreuses.
Le troisième ensemble relatif aux guides des villes d’eaux et des espaces monta-
gneux, porte sur des guides spécialisés du XIXe siècle, qu’ils concernent les établisse-
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ments thermaux, les bains de mer ou l’alpinisme. Ceux-ci sous-entendent des pratiques
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particulières et donc des formes propres qui évoluent conjointement. Il en est ainsi de
l’iconographie donnant un aperçu de la station thermale, qui disparaît progressivement
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se trouve écarté au profit de la science médicale (ce qui n’empêche pas l’aspect touris-
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tique des cures de se maintenir tout au long du siècle). Comme dans le cas des stations
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balnéaires, les guides – qui sont rédigés par des spécialistes – donnent donc à voir une
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élaboration conforme aux différents desiderata des touristes. D’ailleurs, la relation entre
ces attentes et ce qui est vécu sur le terrain est telle qu’elle finit par obliger les
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Le quatrième thème, qui touche à l’espace guidé, insiste finalement sur la sub-
jectivité des guides et sur le regard de leur rédacteur. L’ordre de la visite définit depuis
un point haut est le plus évident ; mais le point de vue peut aussi être idéologique,
qu’il valorise le gouvernement d’une ville ou la politique coloniale d’un État. Là se
- Université
trouve posée la question de la limite entre une lecture orientée – qui attribue telle ou
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telle qualité à un espace – et la description qui se veut objective mais qui n’échappe
jamais au contexte de l’observation : le voyageur ne regarde pas les mêmes choses à
pied ou en train.
Paris 13 - --[Link]
qui octroie à certains lieux le rôle de synthèse de l’ensemble décrit: à Paris, le rôle est
successivement tenu, par la Seine, par le Palais Royal, puis par les boulevards. Ce lent
glissement d’un objet à un autre entraîne la redéfinition progressive de ceux-ci, par réduc-
tion du registre ou par dévalorisation généralisée. Quoi qu’il en soit, le choix de ces lieux
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est limité puisque les guides ne s’appuient que sur des valeurs sûres, qu’il s’agisse de
monuments ou de commerces remarquables.
Le sixième thème pose la question de l’adéquation entre espaces régionaux et
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espaces touristiques. Celle-ci recouvre tant l’idée de la prescription des objets à regar-
der, plus ou moins pressante dans les approches géographiques, que celle de l’invention
de territoires touristiques. Dans ce dernier cas, deux processus semblent s’opposer: soit
le guide procède de la découverte d’un objet mal connu, soit il s’appuie sur un terri-
toire étudié depuis longtemps. Quoi qu’il en soit, ces deux processus permettent d’in-
sister sur la constante réélaboration par les auteurs – qu’ils représentent des éditeurs
nationaux ou des associations locales – du territoire touristique, c’est-à-dire de la
construction des espaces régionaux en tenant compte des critères touristiques de leur
époque. Ce qui les met plus ou moins en conformité avec ces espaces régionaux ou
urbains qu’ils n’hésitent pas à tordre, à restreindre, voire à étendre au profit d’itinéraires
pittoresques ou de spécificités ethnographiques.
Enfin, le septième thème recouvre la relation entre guides et identités nationales.
La question peut s’entendre comme interrogeant le lien entre guides de tourisme et
objets patrimoniaux identitaires, mais elle peut également porter sur l’identité natio-
nale accordée à l’autre dans les guides ; elle relève alors bien souvent des stéréotypes
qui traduisent l’idéologie et donc l’imaginaire, de leur époque qu’ils concernent des
pays proches, des zones ou des peuples colonisés voire alternativement les deux. Cela
à tel point que de nouvelles générations de guides, ou d’anti-guides, en viennent à
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populations.
À la simple évocation de ces thèmes, les questions foisonnent. À quelle logique
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comparaison, qui intéresse particulièrement les organisateurs du colloque, quelle est
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la relation véritable entre guide et récit de voyage ? Si pour les uns la différence ne
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réside que dans l’anecdote, pour d’autres elle sous-entend une approche ethnogra-
phique. De même, jusqu’à quel point peut-on parler d’évolution lorsque la variation
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semble, souvent, très liée aux auteurs ? Enfin, et c’est là l’une des questions majeures,
[Link]
comment ces textes sont-ils lus et utilisés ? Un livre qui aboutit donc à des questions,
mais comme le précisent trop modestement les auteurs, il ne s’agit là que d’un état
des lieux d’une recherche en cours.
Nicolas VERDIER
- Université
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DEJANIRAH COUTO,
Histoire de Lisbonne, Cette Histoire de Lisbonne fait partie
d’une collection, consacrée à l’histoire des
Paris, Fayard, 2000, 382 p, 150 F.
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XIIe siècle. Cet aspect, développé par l’auteur, mérite d’être souligné ; il est, ailleurs,
rarement mis en valeur. Cet héritage se manifeste diversement dans la ville de Lisbonne.
Il apparaît tout d’abord dans la topographie même de la ville. «Au XIVe siècle, les corps
de métiers comme les marchés consacrés à l’alimentation n’ont pas changé d’emplace-
ment depuis la période musulmane». Certains métiers exercés à Lisbonne, pendant la
période médiévale et moderne, sont eux aussi clairement liés à la tradition musulmane.
Cet héritage se manifeste encore dans la culture matérielle et les pratiques corporelles,
notamment dans l’hygiène. Enfin, l’existence à Lisbonne, jusqu’au XVe siècle, d’une com-
munauté mozarabe, longtemps après le départ des musulmans, confirme la prégnance
de cet héritage à travers le bas Moyen Âge portugais.
Si elle fut une ville de brassage de populations et de cultures, Lisbonne fut aussi
toujours ouverte aux influences extérieures, à celles d’outre-mer, mais également à celles
de l’Europe, ce que la longue période du salazarisme a sans doute fait oublier. Sa voca-
tion maritime et commerciale l’y disposait. Les Portugais sont présents en Méditerranée,
comme dans les mers du Nord. Avec les Découvertes, le paysage urbain se transforme,
et Lisbonne se revêt d’exotisme: de nouvelles marchandises apparaissent alors sur les
marchés de la ville, des esclaves sont débarqués là. Le visage de la capitale change, ses
mœurs aussi. Au XVIIIe siècle, les Lisboètes, acquis aux Lumières, la considéraient
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comme une « ville africaine indigne de l’Europe civilisée ». Mais de cette Europe aussi,
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elle reçoit l’influence. Ses relations politiques, commerciales et culturelles avec les pays
d’Europe, et pas seulement avec l’Espagne, sont évoquées par l’auteur au fil des siècles,
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XVIIIe, et se maintient par-delà le très tourmenté XIXe siècle portugais. Le pays vit alors
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au diapason de l’Europe, en connaît les remous, en partage les enthousiasmes. À
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Lisbonne, au début du XXe siècle, la fascination pour le cinéma, le goût des cafés,
côtoient la passion du Fado et celle des corridas. La naissance des banlieues indus-
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aussi… jusqu’à ce que Salazar vienne enfermer le pays dans son passé, auparavant revu
et corrigé par l’Estado Novo. La ville a depuis renoué avec l’Europe, retrouvé aussi son
métissage d’antan.
Le souci d’intégrer dans cette histoire les mythes qui entourent la ville depuis
- Université
cairn convertisseurs
de l’ouvrage qu’il convient de souligner. Cette dimension mythique est, selon l’au-
teure, inséparable de l’histoire même de Lisbonne, ville « où la mémoire et l’imagi-
naire se superposent », et sans doute aussi de celle du Portugal. Elle renvoie
Paris 13 - --[Link]
lieux et des figures historiques réappropriés par Salazar pour les besoins du régime.
L’auteure ne cède en rien aux lieux communs ; les mythes référés sont toujours
replacés dans leur cadre, déroulés dans le temps, déconstruits et confrontés à la
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outre le fait que l’historiographie sur Lisbonne reste à ce jour relativement parcellaire,
voire lacunaire, la ville reste bel et bien au centre du propos. En effet, « tous les grands
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travers leurs répercussions sur Lisbonne, et sur la vie quotidienne de ses habitants.
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Cette vision de l’histoire du Portugal, vue à travers sa capitale, est d’autant plus inté-
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ressante qu’elle lui donne une épaisseur, qu’elle n’a pas toujours dans les synthèses
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disponibles en français. Notre seul regret est de n’avoir pas retrouvé là davantage de
références aux textes nombreux de l’époque moderne, qui avaient Lisbonne pour objet.
Paris 13 - - - -[Link]
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Le livre se clôt sur un dernier chapitre, en forme d’épilogue, qui porte le titre de
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«Superpositions». L’auteure, née à Lisbonne, nous offre dans ces quelques pages une
évocation personnelle de la ville. Retournant sur les lieux familiers, ses souvenirs d’en-
fance, passée sous le salazarisme, se mêlent aux images du présent. Finalement, ce mot
de superposition, qui n’est nullement synonyme de confusion, apparaît comme le mot-
- Université
clé de cette histoire. Il rend compte aussi bien de la trame de cette histoire, et de sa
- cairn convertisseurs
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construction narrative, que de la relation de l’auteur avec son objet, et celle sans doute
de Lisbonne avec sa propre histoire. C’est une belle initiation à la ville – nous invitant
instamment à la (re)découvrir, autant qu’une solide introduction à l’histoire du Portugal,
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ments factuels peu connus du public français, les clefs pour les comprendre, ainsi
qu’un tableau des évolutions historiographiques en cours. La tâche est d’autant plus
vaste que l’histoire est une discipline en plein essor au Brésil depuis une quinzaine
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Bennassar est ensuite plus heureux quand il décrit le foisonnement de la société colo-
niale. La lecture de ces chapitres fait sentir combien les études sur le Brésil des XVIIe et
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XVIIIe siècles ont été longtemps dominées par deux genres: à la suprématie de l’histoire
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économique a succédé une série de travaux éclairant les ombres de la «vie privée».
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Bartolomé Bennassar insiste sur les multiples métissages de l’Amérique portugaise
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et attire l’attention sur la nécessité d’historiciser la notion. Il n’est pas inutile de rap-
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peler cette évidence : le métissage n’est toléré avant la seconde moitié du XXe siècle
que dans la mesure où l’inégalité raciale recoupe l’inégalité sexuelle. Il convient en
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à leur origine blanche plutôt qu’à leur sang mêlé. En revanche, l’Estado Novo (1937-
- cairn convertisseurs
cairn convertisseurs
1945) fait de la démocratie raciale et du métissage un des ressorts de sa propagande
au moment même où il favorise l’immigration portugaise, qu’il considère très offi-
ciellement comme « l’élément dominant de la nationalité ».
Paris 13 - --[Link]
Richard Marin fait un sort à l’aura qui entoure encore Gilberto Freyre. Il renvoie
avec raison le chantre du génie assimilateur luso-brésilien au magasin des pensées réac-
tionnaires au sens strict du terme, et cite pour notre plus grande édification (p. 563)
des propos antisémites (empruntée au très célèbre Maîtres et esclaves) du grand érudit
sympathisant du régime Salazar et du coup d’État militaire de 1964, ce qui devrait enfin
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sceller son tombeau sous nos latitudes. Cette salutaire mise au point ne remet évidem-
ment pas en cause le rôle fondamental qu’a joué l’œuvre de Gilberto Freyre dans l’his-
toire du Brésil, mais souligne les ambiguïtés de la philosophie du métissage.
Dans la seconde partie de l’ouvrage, la vision du système républicain d’avant la
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tant plus que la précipitation commémorative ait empêché de corriger les innombrables
coquilles – particulièrement sur les noms propres – qui déparent cet ouvrage de réfé-
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rence.
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Armelle ENDERS
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Paris, Fayard, 2000, 408 p., 150 F. une revue d’événements mettant en scène la
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s’agit pas de faire à travers Rio une histoire du Brésil et encore moins de générali-
ser à l’ensemble du pays la lecture que l’on peut faire à partir de la ville, des évé-
nements qui font l’histoire du pays. Comme l’affirme l’auteure, « Rio présente une
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relles, des fièvres sportives du Maracanã à la détresse des favelas en passant par
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l’incontournable carnaval. Le lecteur suivra avec intérêt l’origine et l’histoire des élé-
ments du décor carioca que rencontre forcément tout visiteur fraîchement débarqué
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à Galeão : la capoeira, aujourd’hui « art martial pacifié » mais manifestation d’une vio-
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lence plus ou moins organisée au XIXe siècle ; la feijoada, cassoulet aux haricots noirs
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inventé par les esclaves, promu au rang de plat national et dans lequel on peut lire
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les éléments du métissage brésilien ; le jogo de bicho, loto populaire destiné à l’origine
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à financer un zoo mais qui par la suite va servir de prétexte aux affaires les plus
douteuses ; les favelas, produits d’une industrialisation trop rapide et mal maîtrisée ;
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la bossa nova, révolution musicale des années 1960, née de la rencontre du pianiste
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Tom Jobim et du poète et diplomate Vinicius de Moraes ; sans oublier le samba carioca,
véritable synthèse, « inséparable du tâtonnement des artistes, de l’entrecroisement de
milieux culturels et sociaux distincts, du développement de nouveaux moyens de com-
munication, des transformations sociales et politiques de la capitale du Brésil ».
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cairn convertisseurs
initiatique se veut aussi ancré dans le présent, à la recherche, à travers le Rio d’au-
jourd’hui, des traces de son passé. En quelques lignes, l’auteure fait ainsi passer le
lecteur de la société coloniale à la société moderne. L’architecture urbaine sert de
Paris 13 - --[Link]
celui des favelas ou de ces plages, mondialement connues, mais aujourd’hui souillées
par les immondices d’une urbanisation anarchique.
Entre la petite « forteresse sur l’Atlantique sud » du temps de la colonisation et
la capitale moderne, témoin des grands événements qui ont marqué le pays, Rio a
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« toujours été un centre rayonnant, une ville décisive pour la politique, la culture, les
habitudes ». L’ouvrage se termine sur un constat de crise : crise pour le pays, mais
crise à laquelle la « ville merveilleuse » n’échappe pas. Entre le rôle difficile d’ancienne
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capitale et les problèmes liés à une urbanisation mal maîtrisée, Rio cherche à main-
tenir ce statut de « vitrine et de laboratoire » que lui confère fort judicieusement l’au-
teure. Témoins, le Sommet de la Terre de 1992 et le premier Sommet entre l’Union
européenne et les pays d’Amérique latine et des Caraïbes en 1999, deux événements
de portée planétaire qui viennent confirmer le rayonnement de la ville.
Sous une plume alerte, on a ici une belle synthèse qui se veut en fin de compte
une ouverture, une « invitation au voyage », tant à l’adresse de celui qui ne connaît
pas du tout la ville, qu’à celui qui va retrouver au fil du récit les images de ses propres
pas. En appui à la lecture, il convient de souligner un choix judicieux d’illustrations
de tableaux, de photos et de cartes, une chronologie détaillée et deux précieux index
des noms de personnes et de lieux.
Jacky BUFFET
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fort le droit à la particularité, le libéralisme
politique a une longue histoire. Cette histoire, Lucien Jaume l’avait contée
dans L’individu effacé ou le paradoxe du libéralisme français (Fayard, 1997). L’auteur y
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catholique. C’est le second qui prévalut sous la monarchie de Juillet : un libéralisme
autoritaire, qui laissait primer l’ordre et l’autorité sur les exigences libertaires. C’était
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donc un courant paradoxal, loin des rêves de liberté de Mme de Staël ou de Benjamin
Constant. Aujourd’hui, Lucien Jaume remonte plus loin encore, en quête des origines
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La pensée libérale est tout d’abord une pensée sur la liberté. Selon les auteurs,
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elle se déploie selon trois modalités, tantôt complémentaires, tantôt exclusives ; elle
vise à « soustraire la société à la domination du souverain » ; à « concilier l’universalité
de la loi avec la réalité et la légitimité de la particularité » ; à « conférer la garde des
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droits à un tiers pouvoir qui est le juge » (p. 9). Le libéralisme politique implique des
divergences, où se décèlent « une idée de la raison, une idée du droit, une idée de
l’homme et de sa liberté » (p. 10). L’ouvrage s’interroge ainsi sur les enjeux philoso-
phiques du libéralisme et sur ce qui affecte l’unité de cette pensée.
L’aspiration à un « gouvernement des hommes dans la liberté » ne date pas d’hier.
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Aristote l’évoque dans sa Politique, à propos des formes de gouvernement et, déjà, il le
fonde sur les lois. Mais, c’est surtout depuis la Renaissance – ou, mieux encore depuis
la Réforme – que naît l’exigence du gouvernement de la liberté pour la protection d’un
sujet moral et politique, habilité à juger les actes du pouvoir qu’il a institué.
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L’auteur entend ici se concentrer sur une configuration précise : celle de l’abso-
lutisme politique, contre lequel se façonnera peu à peu la philosophie libérale. Car
tout commence par la critique : critique de la souveraineté, incarnée en France par
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l’absolutisme de Louis XIV, lui-même légitimé par Bossuet. L’analyse s’amorce donc
sur ce qui va permettre à la pensée libérale de s’élaborer. Contre Bossuet et Louis
XIV se dressent en effet des penseurs, tels que Fénelon ou Bayle et Jurieu. Fénelon
propose une révision critique de la souveraineté et défend déjà le règne de la loi
contre l’arbitraire des hommes – et du Roi – obnubilés par l’illusion de la puissance.
Il fait sienne une maxime actualisée durant la Révolution anglaise, selon laquelle le
Roi est pour le peuple, et non le peuple pour le Roi. Plus féroces seront les attaques
huguenotes, qui prônent le jugement individuel, l’autonomie de la conscience, le libre
examen, le droit de résistance. Au moment où, de Hollande, Jurieu actualise contre
Bossuet l’idée de contrat, Locke, lui aussi exilé, poursuit sur une voie similaire et
rédige ses deux célèbres traités politiques. Avec lui naît réellement le libéralisme
moral et politique. Mais c’est encore une philosophie fondée sur la loi naturelle –
de Dieu. Par où il affine une réflexion ébauchée par les Niveleurs de 1640-1649,
pourrait-on ajouter. Entre Locke (règne de la nature) et Kant (règne de la raison),
se trouvent Montesquieu et la question incontournable de la constitution et des lois ;
lois qui devraient être établies par des pouvoirs pluriels et combinés et prendre en
compte les intérêts divers de la société. Ces lois sont elles-mêmes fondées sur la loi
naturelle.
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matif, apte à assurer l’émancipation durable de la société et de l’individu : ce sera
donc celui de la loi, rempart contre l’anarchie et l’arbitraire, sans lequel la liberté
15h39.
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Mais comment faire en sorte que l’obligation qu’implique la loi ne soit pas res-
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sentie comme contrainte ? Les philosophes proposent des solutions, fondées sur la
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primauté de la loi naturelle (Locke), d’où découlent les droits individuels – liberté,
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depuis
vie, propriété, égalité – ou sur l’universalité de la raison (Kant). La loi positive, qui
en est issue sera en principe universelle, valable pour tous les hommes, puisqu’elle
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émane de Dieu ou de la raison. Rares sont ceux comme Hume pour contester l’om-
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de l’État par une logique à la fois naturelle et artificielle […] » (p. 209). Par où Hume
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pose les fondements du libéralisme économique – à ne pas confondre avec le libé-
ralisme politique.
Inspirée à la fois par Montesquieu et par Rousseau, l’Assemblée Constituante
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opte en 1789 pour la prééminence de la loi, légitimée par la volonté générale, qui
paraît assurer la liberté bien mieux que ne sauraient le faire les droits naturels. En
d’autres termes, le légicentrisme dont on taxe l’entreprise révolutionnaire française,
résiderait dans le fait que la liberté naturelle s’envisage désormais du point de vue
de la loi – et non vice-versa. C’est la loi qui fixe le contenu et la limite des droits.
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Du coup, l’instance même de production de ces droits est ce qui en assure la garan-
tie, ce qui peut avoir de graves inconvénients. Contrairement à l’Amérique, la
Révolution refuse toute instance qui jugerait de la conformité de la loi par rapport
aux droits. Contrairement encore à l’Amérique, défiante à l’égard du pouvoir et atta-
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chée malgré tout à la Common Law anglaise dont elle hérite, la France affiche une
(trop) grande confiance dans le bien-fondé de la loi, « expression de la volonté géné-
rale » – qui ne saurait errer. Or, la volonté générale erra, et avec elle, la loi.
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Depuis, bien des choses ont changé. La loi est reconnue pour imparfaite et par-
fois néfaste à la liberté individuelle. Désormais, les citoyens peuvent au nom de leurs
droits contester la loi. Et c’est là que réside la crise de l’universel : dans la crise de
la loi, qui s’avère ne pas être si universelle, puisque contestée au nom des droits de
l’homme. Force est alors de faire appel à la figure du juge, seul habilité à dire le
droit. On comprend les dangers de cette dérive et l’aporie à laquelle se condamne
toute législation. De même, la haute responsabilité conférée au juge ne va pas sans
problème, car si le juge dit le droit, ne revient-on pas du même coup au « gouver-
nement des hommes » ? La loi saura-t-elle jamais être à l’image de la société contem-
poraine, plurielle et fragmentée ?
La liberté et les particularismes l’emportent donc au point de complexifier for-
tement la tâche de l’État de droit et de le fragiliser. Et Lucien Jaume de conclure sur
le risque de désagrégation de l’État, tandis que, d’autre part, il incite politiques et
citoyens à exercer leurs responsabilités morales vis-à-vis de l’humanité. Bien des ques-
tions actuelles sont posées sur un sujet vieux comme le monde : le problème de la
légitimité de la loi et ses rapports étroits avec la liberté, depuis Aristote jusqu’à
Dworkin et Rawls – qui invite à se demander s’il est vraiment avantageux pour
l’homme de répudier son universalité au profit de son individualité.
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Annie JOURDAN
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MONIQUE COTTRET, Ce livre prend à bras le corps les débats,
Jansénismes et Lumières. les échanges et le bouillonnement des idées
depuis
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en bout, sans l’égarer le long d’un parcours pourtant semé d’embûches. La problé-
matique posée consiste à explorer les linéaments de l’évolution des idées et des
croyances, de la fin du règne de Louis XIV jusqu’à la Révolution française. Pour ce
faire, l’auteure privilégie deux groupes qu’elle considère comme déterminants dans
- Université
l’évolution des idées : le cercle des Lumières et celui des amis de Port-Royal, disons
- cairn convertisseurs
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plus simplement celui des jansénistes. Les résultats obtenus par Monique Cottret vien-
nent de sa parfaite maîtrise des principales publications du panthéon des Lumières,
et d’une exploration minutieuse et fructueuse des sources jansénistes manuscrites et
Paris 13 - --[Link]
lumière se crée, s’invente, se fabrique, se diffuse, se répand ». Elle propose ensuite une
relecture du jansénisme, présenté comme un courant fabriqué à l’issue du jeu com-
plexe mené entre la monarchie française et Rome, devenant ensuite multiple et inti-
mement mêlé à toutes les grandes causes socio-politiques qui agitent la France du
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XVIIIe siècle. Elle souligne l’enchevêtrement de ces deux concepts, qui crée une situa-
tion à part, pleine de surprises, ce qui justifie de rechercher « les grandes lignes d’un
dialogue trop longtemps occulté » entre jansénismes et Lumières (p. 16).
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À première vue, ces deux forces vives du débat d’idées du XVIIIe siècle sont anti-
nomiques : les philosophes n’aimant pas les jansénistes, qui le leur rendent bien. Et,
de fait, cette opposition commence très tôt ; c’est Voltaire qui, dans les Lettres anglaises,
engage la polémique contre Pascal et la vision janséniste du monde. Le danger n’est
pas immédiatement identifié par les jansénistes, mais le sera seulement au cours de
la seconde moitié du siècle ; c’est alors qu’ils s’emploient à lui répondre vertement
dans les Nouvelles ecclésiastiques. Les relations avec Montesquieu sont aussi complexes.
L’auteur de l’Esprit des lois ménage les jansénistes et refuse de participer à leur per-
sécution. En revanche, ceux-ci entrent en guerre de façon durable contre lui dans les
Nouvelles ecclésiastiques. De leur côté, Diderot et Rousseau ont été marqués par le
courant janséniste : le premier par la dialectique janséniste, même s’il s’en éloigne
rapidement, et le second par la hantise du salut des milieux proches de Madame de
Warens. Mais les prises de position dans l’Émile achèvent de lever toute équivoque
et soulèvent la campagne janséniste contre sa conception de l’éducation. Mais force
est de constater que l’affrontement entre les deux courants n’est pas permanent, pas-
sant même par des alliances ponctuelles et fortuites. Bref, « la dénonciation du jan-
sénisme n’est pas constante ; elle oscille entre des périodes de forte intensité et des
moments d’indifférence, voire de relative sympathie » (p. 111). Jansénistes et philo-
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sophes ne demeurent pas toujours dans l’anathème qui ne « rend pas compte de rela-
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tions complexes, agitées, mouvementées » (p. 115). Et, à trois reprises au moins, les
deux camps se rencontrent à l’occasion de grands débats du temps. Déjà, une pre-
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mière fois, au début des années 1760, à l’occasion de la lutte contre les jésuites, les
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sance et des progrès de la compagnie de Jésus et analyse de ses constitutions et privilèges.
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Les philosophes apportent alors des touches spécifiques à ce florilège : Diderot, dans
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l’Encyclopédie, et Voltaire, dans Candide, qui contribuent ainsi à la chute d’un ennemi
devenu commun. En 1771, « le coup de Maupeou » constitue une seconde occasion
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cite une intense activité polémique chez les avocats jansénisants (tout spécialement
chez Adrien Le Paige) qui ainsi fondent et nourrissent la critique. Une fois encore,
ils travaillent dans la même direction que les Lumières. Enfin le thème de la tolé-
rance civile fournit une troisième occasion. Il est vrai que, depuis les appels, les jan-
- Université
sénistes ont une longue expérience de l’intolérance religieuse à leurs dépens. Et ainsi
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cairn convertisseurs
« appelants et protestants partagent une commune culture d’opposition à l’absolu-
tisme » les conduisant à « une rencontre inévitable » (p. 184). De fait, vers 1780, les
jansénistes rejoignent les Lumières dans le combat pour la tolérance des protestants.
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Bref, contre toute attente, des alliances ponctuelles se sont « tissées au point de
pouvoir constater une forme d’imprégnation des modes de pensées des Lumières par
l’ensemble de la société, les jansénistes y compris » (p. 214). Monique Cottret sou-
ligne à quel point l’histoire des idées ne peut se faire comme une juxtaposition de
mondes et de systèmes clos, redéfinis a posteriori. D’ailleurs, pour preuve, elle pré-
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sente plusieurs modes de savoir-faire employés par les jansénistes, prouvant les phé-
nomènes de « capillarité » existant entre les systèmes de pensée au XVIIIe siècle. Ainsi
philosophes et jansénistes s’intéressent au passé de façon similaire : non par amour
de l’érudition mais de façon globalisante. Les premiers aiment à penser l’histoire,
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pour étudier comment l’homme, guidé par la raison, finit par triompher de ses
errances cycliques. Les seconds la mobilisent pour nourrir leur opposition contre l’É-
glise et l’État. Autre similitude avec les philosophes, les jansénistes agissent dans la
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société du second XVIIIe siècle comme de véritables médiateurs culturels par un tra-
vail spécifique s’opérant dans le cadre des paroisses jansénistes. Ils « constituent une
minorité active et dans les paroisses qu’ils dominent, dans les écoles qu’ils tiennent,
le peuple chrétien apprend à critiquer et parfois même à résister » (p. 244). Bref, dans
ces cadres religieux, les jansénistes fabriquent des modèles de « christianisme com-
munautaire, populaire, volontiers contestataire (…) passant du militantisme chrétien
au militantisme tout court » (p. 270), prenant même le risque d’un journal d’opinion
avec les Nouvelles ecclésiastiques. Ainsi les jansénistes participent au combat des
Lumières, dans la mesure où ils utilisent des formes traditionnelles d’expression de
la France d’Ancien Régime progressivement réemployées avec un nouveau contenu,
selon des formes modernes d’appel à l’opinion.
Au total, le XVIIIe siècle français est innervé par les Lumières – et ceci avait déjà
été longuement démontré. Mais la richesse de l’apport de Monique Cottret consiste à
prouver que les ferments qui travaillent la société française d’Ancien Régime ne vien-
nent pas que des seuls philosophes. De fait, les « jansénistes sont un peu les oubliés de
notre histoire », en dépit des travaux d’Edmond Préclin et de René Taveneaux. Pourtant
ils ont joué un rôle de fond, rejoignant, souvent sous une autre forme, le travail effec-
tué par les Lumières. Et ces deux groupes « censés s’ignorer, se combattre, se haïr, se
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Marie-José MICHEL
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Révolution et sociabilité en Normandie l’échelle d’une des plus puissantes provinces
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au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, françaises, de l’histoire renouvelée de la socia-
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dans une bénéfique exigence de prendre en compte beaucoup d’autres dimensions, des
- cairn convertisseurs
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pratiques de sociabilité au geste philanthropique. Cet élargissement s’avère d’autant plus
fructueux qu’il s’inscrit dans une échelle chronologique elle-même étendue vers l’amont
de la fin de l’Ancien Régime et surtout vers l’aval, jusqu’au temps de l’affirmation de
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la sociabilité bourgeoise du cercle, telle que l’a mise en évidence Maurice Agulhon.
Cette investigation pluri-décennale donne à l’auteur le temps d’explorer la recomposi-
tion des structures maçonniques, une fois absorbé le choc révolutionnaire. Enfin, et ce
n’est pas son moindre mérite, Éric Saunier déploie une inlassable capacité à croiser des
sources très diverses qui permettent d’aller plus loin que les classiques séries maçon-
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nique dans bon nombre de localités. Éric Saunier montre avec beaucoup de finesse
la complexité et les enjeux de ces évolutions. Dans le même ordre d’idée, il met en
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une large partie des notables liés au régime, sous la monarchie constitutionnelle, se
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resserre un noyau de membres fidélisés, issus majoritairement de la petite et moyenne
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pose une série de diagnostics convaincants sur les rapports entre les engagements
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1780, affleurent des motivations et des sentiments d’appartenance aussi variés que
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des refoulements nombreux. L’auteur résume ainsi ses observations : « Les rencontres
sous les colonnes des temples se limitent souvent à un encellulement social repro-
duisant des liens tissés dans la société globale, les attitudes et les tensions qui carac-
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fondation d’un atelier des « Haches » en l’an II. Finalement, le seul lien fort entre
appartenance maçonnique et engagement politique marqué se trouve, non chez les
Jacobins, mais dans les manifestations dites « fédéralistes » de 1793, notamment à Caen
et Pont-Audemer. Autant dire qu’Éric Saunier confirme que s’il y a un rapport entre
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684 p., £ 45.00.
trente ans ensemble. Fidélité de l’école de
sociologie américaine qui, inlassablement, a poursuivi les travaux de Béatrice Hyslop.
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Fidélité à une méthode enfin : celle du quantitatif, explorée depuis trois décennies.
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proposer une base de données résumant le contenu des cahiers de doléances, capable
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à la fois de répondre à leurs propres interrogations et à celles de tous les chercheurs.
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Pour cela, les auteurs entreprirent d’appliquer les méthodes des sciences sociales au
passé. Ils souhaitaient mesurer la diversité régionale française en confrontant les
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demandes exprimées dans les cahiers de doléances, d’une part aux réalités sociales
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s’excusaient-ils auprès de leurs collègues sociologues de ne pas embrasser l’ensemble
des révolutions occidentales ! La tâche était rude mais l’alliance du « quantitativisme »
et des possibilités de l’ordinateur semblait prometteuse. G. Shapiro et J. Markoff
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fier à la machine dont les potentialités semblaient illimitées ou, au contraire, réserver à
l’homme la délicate mission de coder les cahiers ? G. Shapiro et J. Markoff ont, avec
sagesse, choisi la seconde et ils ont élaboré un judicieux système qu’aucune intelligence
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artificielle n’était en mesure de construire. Les auteurs ont retenu un système à deux
niveaux, le premier mesure la fréquence des doléances, des sujets évoqués, le second
s’attache aux actions suggérées (abolir, conserver, réduire etc.). Chaque doléance est
transcrite en un code suffisamment explicite et évocateur pour rester intelligible à
l’utilisateur. Le code présente d’abord le sujet de la doléance. Ces sujets sont classés
en huit catégories (divers, généralités, constitution, économie, gouvernement, judi-
ciaire, religieux, structure sociale). L’action demandée est également codée parmi un
répertoire de 90 propositions, elles-mêmes déclinées selon une palette de 34 nuances
répertoriées. Ainsi, si la doléance est locale, elle est notée « lo », si elle est soumise à
une condition, elle est notée « cond », etc. De nombreux exemples et la transcription
du cahier de Saint-Biez-en-Belin (p. 187-190) permettent de se familiariser avec une
procédure quelque peu abstraite. Une doléance réclamant l’abolition de la gabelle
devient ainsi G (Government) Ta (tax) In (indirecte) Ga (Gabelle) Ab (Abolish). La
demande d’abolition d’un impôt indirect indéterminé devient suivant la même pro-
cédé : G Ta In 0 Ab (Government, Tax, indirect, miscellaneous, abolish). Les portes
d’entrées sont alors multiples : on pourra, par exemple, repérer rapidement toutes les
doléances consacrées aux impôts, à la seule gabelle, au gouvernement ou encore au
système judiciaire. Une autre entrée permet d’identifier tout ce que l’on veut abolir
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ou au contraire garder.
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De la seconde partie consacrée à la présentation des documents, aux circons-
tances de leur rédaction et à la réunion des États généraux, on retiendra surtout le
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chapitre IX. Ces quarante pages concernant « les problèmes d’authenticité », déjà tra-
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représentativité des cahiers. Quel que soit le poids des intermédiaires, l’influence des
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modèles ou le titre du président, les assemblées paysannes gardent une marge d’au-
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tonomie, de pensée et de critique : les nombreux emprunts à des modèles sont tou-
jours sélectifs et réfléchis.
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et les cahiers généraux du Tiers, les auteurs ont avec raison retenu la totalité des
cahiers disponibles. Ils couvrent ainsi, comme le montrent les cartes p. 231 et 232,
la quasi-totalité du royaume. On regrettera en revanche que les auteurs aient choisi
d’écarter les cahiers du clergé, ils nous privent ainsi d’une possible comparaison des
- Université
cairn convertisseurs
la véritable nouveauté touche les cahiers de paroisses. Le nombre de cahiers conser-
vés interdit toute étude systématique. En effet, les différents services d’archives
conservent quelque 25 000 manuscrits. Même en ne retenant que les cahiers publiés
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dans les séries officielles, c’est-à-dire dans le cadre de la Commission d’histoire éco-
nomique et sociale de la Révolution française, les auteurs disposaient d’un corpus de
5 000 cahiers. Il leur fallait donc opérer une sélection. G. Shapiro et J. Markoff ont
choisi d’appliquer les techniques de l’échantillonnage et la méthode des quotas au
passé. L’opération délicate pour nos sociétés contemporaines demande courage, témé-
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rité et audace dès qu’il s’agit de mettre en œuvre une forme de « sociologie régres-
sive ». Les méthodes de quotas appliqués aux sociétés contemporaines reposent sur
une moisson de chiffres et de faits répertoriés et cohérents. Mais notre connaissance
du royaume à la veille de la Révolution reste en revanche largement fragmentaire.
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L’exercice était d’autant plus délicat que, pour répondre à la problématique de ses
promoteurs, l’échantillon devait représenter à la fois la diversité régionale de l’Ancien
Régime et la diversité des attitudes politiques adoptées durant la Révolution. Au total,
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les auteurs ont retenu 46 bailliages et, pour chacun d’eux, ils sélectionnent un échan-
tillon de dix à vingt paroisses pour obtenir un ensemble de 748 cahiers. Par consé-
quent, à l’inverse de la carte des cahiers généraux, la carte des bailliages étudiés pour
l’échantillon paroissial (p. 242) comporte plus de blanc et laisse de nombreux cas en
dehors de l’étude. En revanche l’échantillon reflète la diversité française, les auteurs
ont pris soin de constituer un échantillon représentatif et cohérent en retenant aussi
bien des paroisses de pays de grandes plaines que du bocage. Ils ont tenté de rendre
compte de l’enclavement en sélectionnant des bailliages bien desservis ou au contraire
à l’écart des grandes routes royales. L’urbanisation est prise en compte à partir du
nombre d’habitants de la plus grande ville de chaque circonscription électorale. Les
auteurs s’efforcent ainsi d’avoir une proportion de bailliages « urbains » et « ruraux »
conforme à la moyenne nationale. Le souci d’introduire les cultures politiques régio-
nales parmi les variables les a conduit à choisir des bailliages « contre-révolutionnaires »
définis à partir du nombre de victimes de la Terreur, de la proportion d’émigrés. Le
caractère « révolutionnaire » des bailliages est au contraire défini en fonction de la pro-
portion de députés Girondins et Montagnards, de la proportion de ceux qui furent
envoyés en « mission » par la Convention ou le Comité de Salut Public, de la parti-
cipation ou non aux Massacres de Septembre. Les élections de l’an IV et de l’an V,
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le nombre de clubs de Jacobins sont les autres variables retenues pour dresser la carte
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des attitudes politiques. Les auteurs ont donc cherché à réduire au minimum la part
du hasard dans leur proposition d’interprétation de la Révolution française.
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on dira peu de choses dans la mesure où elle est composée d’un recueil d’articles tota-
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lement ou partiellement publiés entre 1972 et 1990. Les analyses qui ne reposent pas
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toutes sur la base de données de J. Markoff et G. Shapiro montrent le parti que l’on
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peut tirer d’une analyse quantitative et offre des éléments de réponse à la probléma-
tique adoptée ici. G. Shapiro présente d’abord (chapitre XIV) une étude quantitative
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des doléances de 1789 et constate que la majorité des plaintes concerne l’État et en
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temps 1789. Là encore, les auteurs mesurent la diversité des situations et les diver-
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gences entre le niveau national et le niveau local. Partout cependant, les auteurs
constatent l’indépendance des paysans à l’égard des élites. Les attitudes politiques pay-
sannes ne sont pas calquées sur celles des élites. Timothy Tackett a rédigé le chapitre
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XVII, « l’Ouest dans la France de 1789. Le facteur religieux dans les origines de la
contre révolution », mais on préférera relire le texte dans la version originelle ou encore
dans sa traduction française : les cartes y sont de bien meilleure qualité que dans cette
réédition où elles sont à peine lisibles. J. Markoff et G. Shapiro tentent ensuite, sans
parvenir à des résultats probants, de mettre en corrélation radicalisme politique et mobi-
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lité sociale. J. Markoff reprend dans le chapitre suivant la classique question de l’image
du roi à la veille de la Révolution. Il souligne l’ambivalence des termes sujets et citoyens
dans les cahiers de doléances et montre que le glissement sémantique est encore à venir.
Le chapitre XX consacré à la protestation paysanne montre que les demandes d’abo-
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lition visent davantage l’Église et la seigneurie que l’État, que l’on souhaite plutôt réfor-
mer. À l’inverse de leurs ancêtres du XVIIe siècle, les paysans de 1789 ont intériorisé
l’irruption de l’État dans la communauté. Le fardeau fiscal qui l’accompagne n’est plus
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contesté, si ce n’est dans la modalité des perceptions. Enfin, le dernier chapitre com-
pare les doléances à la géographie des insurrections paysannes. Une fois encore, la
diversité des situations l’emporte et invite à s’interroger sur les « micro structures » et
les « micro conjonctures ». Dans tous les cas, le radicalisme ou la modération des
doléances ne préjugent en rien des attitudes ultérieures. Les 250 dernières pages ras-
semblent les appendices et pièces justificatives. Enfin, l’ouvrage se clôt par une abon-
dante bibliographie qui, cependant, ignore les derniers travaux sur la Révolution. On
ne trouvera par exemple aucune référence à Jean-Clément Martin qui, il est vrai, a
largement contribué à dénoncer les visions rétrospectives et téléologiques des événe-
ments pré-révolutionnaires.
Au total, voilà un ouvrage très attendu, qui a longtemps fait figure de serpent
de mer de l’historiographie. Né de l’alliance du quantitativisme emprunté aux lin-
guistes et de l’outil informatique, l’œuvre promettait d’être belle mais elle s’est faite
attendre, trop attendre pour ne pas décevoir. La banque de données a été exploitée
avant d’être achevée. Les auteurs nous avaient déjà trop dévoilé les conclusions pour
surprendre. Seul l’outil méthodologique, cette cuisine de l’historien, restait mysté-
rieux. Les voilà désormais réunis et le livre doit être considéré comme un livre-bilan,
bilan de trente années de recherches. Son principal apport a sans doute été de renou-
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titative et l’analyse exhaustive des cahiers de doléances promettaient de répondre à
la classique question des origines. Elle a failli. Mais comme toujours en histoire, la
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faillite n’est jamais vaine, elle est au contraire porteuse de renouveau. Les tentatives
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pour établir des corrélations entre les doléances et les événements révolutionnaires se
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sont montrées vaines parce que rien n’était joué encore. Le hasard et les circons-
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tances avaient encore leur place à tenir. L’impasse dans laquelle conduisait toute inter-
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conduit l’expérience à son terme. Personne n’ira plus loin qu’eux dans la voie de
l’exploitation quantitative des cahiers de doléances : la veine est épuisée. Certes, leur
base de données rendra d’utiles services aux historiens, et pas seulement à ceux des
cahiers. Tout historien, quelle que soit sa spécialité, y trouvera du grain à moudre :
- Université
les cahiers parlent de tout, de l’économie, de la société, des institutions, du réel comme
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cairn convertisseurs
de sa représentation. Néanmoins l’approche statistique des doléances montre vite ses
limites. Que la majorité des doléances soit consacrée à l’impôt ne surprendra pas.
Que pouvait-on attendre d’autre d’une réunion des États généraux convoquée dans
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l’espoir de faire face à l’une des plus graves crises financières qu’ait connu la monar-
chie ? Inversement, comment doit-on interpréter la faible proportion de doléances
éducatives ? Est-ce le reflet d’un désintérêt ou au contraire d’une situation jugée satis-
faisante ? Le plus grand mérite de l’ouvrage est sans doute d’avoir réaffirmé la vali-
dité d’une source exceptionnelle qui, exploitée autrement, a beaucoup à révéler sur
- [Link] -- 06/02/2015
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Carrier lors de son procès, pour se disculper des noyades de Nantes, ainsi que Collot
d’Herbois, mis en cause par les mitraillades de Lyon. Si la Convention entière est res-
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ponsable de telles atrocités, le peuple l’est aussi: car un peuple est toujours responsable,
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comme le prouve la pratique révolutionnaire de l’insurrection. Mais cette thèse est éga-
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lement plaidée par Goujon, chargé en l’an II de la gestion des subsistances, et elle conduit
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à assumer non une culpabilité collective, mais un système politique, celui du gouverne-
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prend à son compte l’économie dirigée de l’an II: si elle supprime le maximum, elle ne
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renonce pas pour autant à la police des grains, ni au rationnement du pain. Il est encore
plus difficile de sortir de la terreur économique que de la terreur politique.
Raymonde Monnier se penche sur le mouvement populaire, qui livre ici ses der-
niers combats avant d’entrer dans la clandestinité. L’échec du soulèvement de Prairial,
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médiatisée», mise en place en 1793. Pour Christine Le Bozec, les journées de Prairial
apportèrent à Babeuf la preuve que la spontanéité et l’impréparation privent les masses
de toute possibilité de peser sur le changement. Avis partagé par Claude Mazauric, qui
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estime que l’expérience de l’an III permit à Babeuf à la fois de réhabiliter le robespier-
risme et de concevoir le projet d’une «dictature» transitoire et provisoire, qui servira de
modèle aux révolutionnaires du XIXe siècle. Mais Prairial marque aussi le «retour à
l’ordre», permet à la bourgeoisie de mieux confisquer le pouvoir et d’en fixer les bases
dans la nouvelle constitution.1
- [Link] -- 06/02/2015
En province, le tournant de l’an III annonce non un retour à l’ordre mais l’en-
trée dans une ère de turbulences, surtout dans le Midi provençal, où les massacres se
multiplient. Mais dans quelle mesure la Terreur blanche est-elle orchestrée par la
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1. Voir à ce sujet le récent volume édité par G. CONAC et J.-P. MACHELON, La Constitution de
l’an III : Boissy d’Anglas et la naissance du libéralisme constitutionnel, Paris, PUF, 1999.
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majoritairement royaliste, même s’il y subsiste après 1795 des noyaux de républicains
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convaincus. Le Comtat, souligne Martine Lapied, n’est «ni la Vendée, ni la Bretagne».
À Marseille, où les anciens terroristes font les frais des représailles, notamment lors du
15h39.
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brutal massacre du Fort Saint-Jean, décrit par Stephen Clay, les réflexes républicains
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miaire an III non une émeute, mais une «marche civique», fin symbolique de la démo-
[Link] - 06/02/2015
cratie populaire face à l’autoritarisme naissant. En revanche, dans le pays niçois, tard
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venu dans la famille républicaine, où le jacobinisme n’a pas pu prendre racine, la Terreur
blanche s’accompagne d’une recrudescence du barbétisme et la contre-révolution paraît
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triompher. À Nice, «la société populaire disparaît d’elle-même» (Michel Bourrier), mais
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il est impossible de voir la naissance d’une «seconde Vendée dans ce département qui a
manqué son premier rendez-vous avec la République» (Michel Iafelice).
Les facteurs qui empêchent le Midi provençal de basculer dans la guerre civile
sont présents aussi dans le Massif Central. Selon Philippe Bourdin, qui consacre une
- Université
cairn convertisseurs
« l’anti-révolution » s’installe progressivement, la « mince couche d’humus républicain
subit toutes les érosions ». Il n’empêche que le Puy-de-Dôme ne souhaite pas la table
rase du passé révolutionnaire et ne se transforme pas, une fois encore, « en une
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Enfin, dans le Nord, la région lilloise, qui connaît une violente réaction antijacobine
et réhabilite les prêtres insermentés, se refuse à envisager un retour à l’Ancien Régime,
tout en admettant les réformes modérées de 1789 (Pierre Descamps).
En somme, la réaction en province se caractérise par un balancement entre le
désir de « faire payer » les terroristes et celui d’en finir avec la violence ; entre le souci
de « terminer la Révolution » et celui de conserver l’acquis révolutionnaire. Souci de
compromis (sinon de compromission), qui confère au tournant de l’an III toute son
ambiguïté. À la Convention, Thomas Paine essaya dans son ultime discours de faire
comprendre à ses collègues qu’en optant pour le suffrage censitaire, pour la propriété
à la place de l’égalité des droits, « vous éteindrez tout l’enthousiasme qui a jusqu’à
présent soutenu la révolution, et vous ne mettrez à sa place rien que le froid motif
du bas intérêt personnel ». Selon Yannick Bosc, la question de Paine n’est pas « com-
ment sortir de la Terreur ? », mais « comment fonder une société juste ? », car les choix
faits par les tenants de la limitation de la citoyenneté reviennent à préférer une injus-
tice à un désordre. Bien que le principe de l’égalité puisse avoir été « profané » par le
passé, c’est le refus de la Convention de penser l’égalité malgré la violence que stig-
matise Paine. Elle tente moins de sortir de la Terreur que de l’égalité.
Il convient néanmoins, à sa décharge, de souligner qu’en concluant que des
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tice et de l’humanité », la Convention proposait de mettre un terme à la violence
comme moyen d’action politique. La violence étant consubstantielle à la Révolution,
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elle « terminait » celle-ci à sa manière, quitte à jeter par-dessus bord l’acquis égalitaire,
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discrédité à ses yeux par les dérives de la Terreur. Jacques Dupâquier est d’avis que
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le procès Carrier marque une étape décisive avec l’émergence de la notion de « crime
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contre l’humanité », avis contesté par Michel Vovelle, qui estime une telle notion ana-
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chronique en l’an III. Il n’en reste pas moins que la Convention thermidorienne a
condamné l’abus de pouvoir et affirmé la priorité de la morale en politique. N’est-
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Jean-Pierre GROSS
- Université
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ANNICK LEMPÉRIÈRE (DIR.), l’histoire politique éclaire un premier
Los espacios pùblicos en Iberoamérica. XIX e siècle ibéro-américain, trop ignoré
Ambigûedades y problemas. Siglos XVIII-XX, (pour ne pas dire méprisé) en France. Les
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formé autour de lui à l’université de Paris-I une nouvelle génération, dont les travaux
donnent à l’école historique française une place éminente sur un champ de recherche
en pleine évolution. Le livre fait un bilan à mi-parcours. Le fait que la moitié des contri-
butions soient l’œuvre de F.-X. Guerra et de ses élèves lui confère une unité rare dans
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débat public. L’observation du droit commun, du concept de propriété, va dans le
même sens. L’indistinction du public et du privé asservit l’individu aux groupes identi-
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taires ; elle fonde une morale publique de nature religieuse, qui n’autorise aucun écart.
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culture à la fois juridique et catholique. La culture juridique n’est pas l’apanage des
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letrados ; elle est amplement diffusée dans la société entière. Tous corps ou communau-
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défendre leurs droits, par le canal d’avocats et de procureurs. Ils ne s’en privent pas,
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les caractéristiques traditionnelles de l’espace public lorsque surgit le mouvement des
indépendances. Beaucoup des équivoques de la révolution politique qui l’accompagne, à
propos de la liberté de la presse, du concept de peuple ou d’opinion publique, des céré-
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voirs publics, sources de l’autorité, du droit et de l’État, est parallèle à celle d’une nou-
velle conceptualisation des liens politiques. Mais cette dernière ne s’impose pas
d’emblée. R. Hocquellet souligne l’obligation pour la Junte Centrale espagnole de
conserver les attributs visibles de la royauté afin de convaincre les sujets de sa légitimité.
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La Junte oscille constamment entre la légitimité royale par procuration et celle qui est
issue du soulèvement populaire, qui conduit à la souveraineté nationale. À Caracas, étu-
diée par C. Leal, les clubs politiques pourtant fondés sur les principes du débat libre et
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de l’égalité, restent très respectueux des hiérarchies et des formes de la vie corporative.
Leur dignité ne dupe pas les élites modérées, effrayées par leurs idées radicales ; elles les
taxent de jacobinisme parce qu’elles prétendent représenter le peuple sans passer par la
médiation corporative.
La nature même de la représentation reste incohérente dans les discours et les pra-
tiques. Le premier congrès du Vénézuela, abordé par V. Hébrard, manifeste un autorita-
risme absolutiste. Se concevant lui-même comme un corps doté d’une autorité
collégiale, il ne sait trop s’il représente une nation (et laquelle ?) ou les corps et commu-
nautés du peuple. Il fait appel à l’opinion publique, mais oppose l’avis respectable des
élites instruites à la versatilité de la plèbe ignorante, l’opinion de la capitale « éclairée »
aux sentiments des provinces arriérées. Il impose dès le début des restrictions sévères à
la liberté d’expression. Le contexte particulièrement hostile du Pérou loyaliste entrave
l’expression moderne du débat politique. J. Chassin souligne la permanence des moda-
lités traditionnelles : libelles manuscrits, diffusés clandestinement par des réseaux
d’amis sûrs. Leurs auteurs deviennent pourtant les porte-parole d’une opinion
publique qu’ils s’efforcent de susciter et de mobiliser.
L’ensemble des communications précise les contours équivoques de l’espace
public moderne émergent. En premier lieu, l’exigence d’unanimité politique : la diver-
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gence d’opinion, l’opposition aux autorités établies, paraissent une pathologie du corps
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politique au lieu d’une modalité normale de son existence. Révolutionnaires et libéraux
ne tolèrent, comme l’ancienne monarchie catholique, que la soumission à l’orthodoxie
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veau, et l’impératif traditionnel de la tranquillité publique. Enfin, en lieu et place de
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l’égalité promise, la construction d’une hiérarchisation politique nouvelle, légitimée par
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dans la continuité élitiste du siècle des Lumières, tout en promouvant avec une inconsé-
quence paradoxale, l’engagement actif du citoyen-électeur.
Au lendemain des indépendances, on appelle « ignorance » la fidélité du peuple aux
modalités traditionnelles de communication héritées de la culture corporative de
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l’Ancien Régime, dont le concept moderne de loi comme expression de la volonté géné-
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rale nie la validité. Les gouvernants déploient tous leurs efforts pour corriger le peuple,
afin qu’il se conforme aux cadres normatifs nouveaux. C. Desramé montre que l’oppo-
sition entre l’opinion éclairée fondée sur la lecture et l’imprimé, et la communication
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populaire orale liée à la rumeur, contraint les dirigeants de la république chilienne à uti-
liser la seconde pour l’éducation politique des masses, à lui laisser un large espace de
liberté. Dans le Brésil impérial étudié par M. Morel, l’opinion publique dont la presse se
fait l’expression, acquiert une légitimité politique concurrente de celle de la couronne.
Elle reste l’opinion d’élites qui ne redoutent rien tant que de devoir partager les béné-
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former un peuple de citoyens n’est pas moins pesante que la contrainte collective des
corps de l’Ancien Régime sur les individus.
On le voit, sous l’apparence d’un petit livre, une riche réflexion. Elle doit beaucoup
à une distinction que fait la langue espagnole, mais qu’ignorent les langues et donc les
pensées anglaise et française, entre el pùblico : le public-vie sociale, et lo pùblico : le
public-vie politique.
Christian HERMANN
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sociale du pays. Pourtant, l’imaginaire national argentin s’est nourri d’une représenta-
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tion civile et civique du lien social dont le modèle s’est forgé au XIXe siècle à Buenos
Aires.
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pendante de fait dès 1810, s’avère incapable de se constituer politiquement, tant les
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aspirations autonomistes des provinces sont incompatibles avec les prétentions de
Buenos Aires à régenter l’ensemble au profit de ses seuls intérêts de ville-port. Buenos
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Aires sera donc, jusqu’en 1862, une cité-État commerçante appuyée sur un vaste
arrière-pays agricole. Alors que l’Argentine n’existe ni comme État souverain, ni
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comme marché, à Buenos Aires une petite minorité libérale et éclairée invente un
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modèle de nation fondé sur la conviction que la « sociabilité » est la principale caractéris-
tique de la « nationalité ». Voilà un point de départ ténu, en apparence. Le propos n’est
pas de rendre compte de la formation de la nation ; l’ouvrage n’aborde pas la question
des rapports de force et des alliances qui expliquent la naissance, en 1852, d’une
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Confédération Argentine à laquelle Buenos Aires refuse d’adhérer pendant dix ans,
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avant d’y être contrainte par un rapport de forces militaire qui lui est désormais défavo-
rable. Ce que montre l’ouvrage, c’est qu’à défaut de pouvoir s’articuler autour d’un État
souverain, la nation va se constituer dans l’imaginaire des élites porteñas à partir du
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de l’iconographie et du mobilier [Link] n’a pas été le choix de Pilar Gonzalez, pour qui
les identités collectives reposent sur des pratiques socio-culturelles très concrètes qu’elle
s’est chargée d’explorer dans toutes leurs dimensions.
L’auteure met au service de sa thèse une triple approche méthodologique. Elle étudie
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les identités culturelles et politiques à travers les pratiques de la sociabilité. Des graphiques,
très nombreux, font saisir la chronologie et la typologie d’un mouvement associatif dont
l’évolution connaît de brusques à-coups liés à la conjoncture politique. Un premier essor
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dans les années 1820, qui s’interrompt brusquement en 1838, laisse en place jusqu’au
milieu du siècle des modes de relation essentiellement traditionnels et communautaires. La
cartographie complète l’étude des sociabilités, car elle est utilisée comme instrument d’ana-
lyse pour cerner l’organisation de l’espace social urbain: les transformations de la concep-
tion du lien social transparaissent dans la répartition, qui évolue au cours de la période, des
diverses formes de sociabilité. Les associations de type contractuel s’autonomisent par rap-
port à l’ancrage traditionnel dans la paroisse et se concentrent dans des zones socio-cultu-
relles spécifiques. C’est dès lors toute une conception de l’individu et de ses modes de
relation, qui se modifie à travers le rapport à la spatialité. Enfin la prosopographie, qui
réunit les membres des associations, ceux de la classe dirigeante porteña et le monde des
publicistes, soit plusieurs milliers de personnes, fait déboucher l’étude des sociabilités sur le
politique. En croisant ces trois fichiers, l’auteur montre concrètement comment l’articula-
tion entre société et pouvoir a changé de nature au cours de la période.
Les conclusions qui résultent de cette méthodologie associée à une extrême rigueur
conceptuelle sont trop riches pour être résumées ici. Elles transparaissent dans le balance-
ment de l’ouvrage en deux parties. La première, «Les peuples sans nation (1829-1852)»
éclaire d’un jour nouveau le long régime de Juan Manuel de Rosas, personnage très contro-
versé dont les méthodes de gouvernement ont donné lieu à bien des interprétations ana-
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chroniques. P. Gonzalez ne laisse subsister aucun doute: malgré l’imagerie et les références
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révolutionnaires du régime, Rosas vide de son sens la notion de souveraineté du peuple
(c’est particulièrement clair dans le domaine des associations, qui sont placées sous la
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tutelle stricte du pouvoir, et dans le cas des représentants, qui émanent majoritairement des
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anciennes élites sociales sans ancrage dans la sphère publique constituée par l’opinion et
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l’association), tandis que l’absence de liberté de presse et de formes libres de sociabilité ins-
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taure «le divorce entre civilité et autorité», entre les générations libérales montantes (qui
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incarnent dans l’exil une «nation» civile idéale) et un régime rosiste qui repose encore sur la
conception ancienne du «corps politique».
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La deuxième partie, «La Nation au pouvoir», après la chute de Rosas en 1852, voit
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l’arrivée aux fonctions dirigeantes des libéraux bannis de la période antérieure. Pendant dix
ans la ville-port devient en quelque sorte une Cité-nation. La «sociabilité», dans laquelle les
publicistes libéraux avaient vu à la fois la condition du progrès et la définition de la nation,
devient un véritable mode de vie collectif tant augmentent, au cours de la décennie, le
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politiques. La «société civile» se constitue en une sphère publique qui devient l’anti-
chambre du pouvoir, puisque ce sont désormais, majoritairement, des hommes qui ont fait
l’expérience de la sociabilité moderne dans les associations qui accèdent au pouvoir. Le
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dans le cadre paroissial et permettent aux factions de s’appuyer sur des clientèles poli-
tiques. Cependant que des «clubs d’opinion» implantés par les grands journaux satisfont
davantage aux principes et aux exigences de la politique libérale moderne. À la politisation
intense de la société à travers clubs, associations et presse d’opinion correspond, logique-
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ment, comme il est démontré, la très faible participation des citoyens aux élections.
L’auteure dévoile ainsi les ressorts d’un modèle politique qui assure à l’oligarchie, jusqu’en
1914, voire jusqu’en 1940, une prépondérance à peu près sans partage dans la conduite
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JEAN-NOËL LUC,
L’invention du jeune enfant au XIXe siècle. Ce livre fait date : les salles d’asile, éta-
De la salle d’asile à l’école maternelle,blissements destinés à accueillir les petits de
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Paris, Belin, 1997, deux à six ans, qui ont précédé jusqu’en 1881
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512 p., 150 F. les écoles maternelles, ont enfin trouvé leur
historien scrupuleux, inventif et exhaustif.
On ne peut plus désormais se contenter d’à peu près ou d’idées reçues appuyées sur la
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seule lecture des textes normatifs, par ailleurs déjà publiés et étudiés par J.-N. Luc1.
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Rappelons rapidement les principales étapes de cette histoire : les premières salles d’asile
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françaises, imitant les infant schools anglaises, ouvrent à Paris en 1826, à l’initiative, d’une
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part de Mme Émilie Mallet, femme du banquier protestant Jules Mallet, et d’autre part
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financées par la charité privée et les municipalités, les salles d’asile se développent rapi-
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dement. En 1837, au nombre de 260, elles accueillent 30 000 jeunes enfants : l’État les
retire alors du patronage des dames et les place sous le contrôle du ministère de
l’Instruction publique. Cette mise en tutelle officielle entraîne la création d’un corps
d’inspectrices et la fondation d’une école normale des salles d’asile (1847). En 1855, le
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Second Empire édicte un nouveau règlement plus normatif, insistant sur la vocation sco-
laire des établissements. En 1859, une réforme atténue cette tentation de l’instruction
anticipée. En 1880, à la veille de leur remplacement par les écoles maternelles, 5 000
salles d’asile accueillent 650 000 enfants, soit environ 20 % de la classe d’âge des deux-six
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ans.
Le livre est construit selon un plan thématico-chronologique en quatre parties : la
première retrace la naissance et les finalités de la salle d’asile ; la deuxième étudie, en
contrepoint, les théories et pratiques éducatives du XIXe siècle qui concernent les enfants
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des classes privilégiées (qui ne fréquentent pas les nouveaux établissements) ; la troisième
s’intéresse à l’organisation et aux usages des salles d’asile ; la dernière nous montre la salle
d’asile au quotidien, avec son personnel de plus en plus professionnalisé, avant de termi-
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1. La Petite enfance à l’école, XIXe-XXe siè[Link] relatifs aux salles d’asile et aux écoles maternelles, pré-
sentés et annotés, Paris, Economica-INRP, 1982.
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ner sur les critiques qui ont précédé l’avènement de l’école maternelle en 1881.
Soulignons l’ampleur et la variété des sources utilisées : outre les 54 cartons de la
sous-série F17des Archives nationales, spécifiquement consacrés aux salles d’asile, dix
fonds départementaux ont été visités, de manière à constituer autant de monographies
approfondies ; dans les imprimés, outre la littérature philanthropique, médicale et péda-
gogique, des périodiques ont été vus de manière exhaustive (par exemple L’Ami des
enfants, journal officiel des salles d’asile depuis 1835), ainsi que 75 autobiographies et
11 journaux intimes et correspondances. Enfin, Jean-Noël Luc a eu la chance d’avoir
accès aux archives privées d’Émilie Mallet, ce qui lui permet de replacer cette grande
dame à la première place des promoteurs de la nouvelle institution, avant la Marquise de
Pastoret qui en était jusqu’alors reconnue comme l’initiatrice. Il nous donne de belles
pages sur cette femme sensible, née en 1794, fille de l’industriel Oberkampf, puis épouse
du banquier Mallet ; il nous décrit avec finesse les intentions, les démarches, les espoirs
et les déceptions de cette mère de famille responsable qui s’engage en 1826 au service
des enfants des classes défavorisées, à la suite d’une crise de conscience religieuse et qui
milite pour cette cause pendant trente ans jusqu’à sa mort en 1856.
Une des qualités du livre de Jean-Noël Luc est précisément de nous donner des por-
traits très vivants des initiateurs de la nouvelle institution, en particulier des dames patron-
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nesses qui l’ont tenue à bout de bras pendant les premières décennies, finançant les
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établissements, sollicitant des dons de leurs pairs, organisant le quotidien et faisant des
inspections bénévoles. Il importe de dire que cette philanthropie n’allait pas de soi, même
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dans les milieux catholiques, et que ces femmes ont été à leur manière des pionnières, dont
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trice2. Mais les chrétiens laïcs prêts à donner du temps et de l’argent pour secourir et
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christianiser les familles populaires ne sont pas les seuls promoteurs des salles d’asile : il
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faut aussi mentionner l’intérêt des patrons d’industrie, gros utilisateurs de main-d’œuvre
féminine, soucieux de voir les mères débarrassées du problème de la garde des petits
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enfants ; celui des notables, favorables à la moralisation précoce des classes populaires,
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des religieuses. Si l’on ajoute que 20 % de la classe d’âge des deux-six ans est déjà scolari-
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sée dans les petites classes des écoles primaires, elles-mêmes souvent tenues par des
congrégations, on voit l’étendue de l’emprise de l’Église sur la petite enfance.
Jean-Noël Luc ne croit pas aux explications traditionnellement avancées pour
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comme un petit animal fragile, maladroit, ignorant, qu’on peut abandonner à ses ins-
tincts. Peu à peu, médecins et pédagogues distinguent et valorisent davantage la période
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2. Sur ce point, le livre de Jean-Noël Luc complète utilement l’ouvrage de Catherine DUPRAT, Usage
et pratique de la philanthropie. Pauvreté, action sociale et lien social à Paris, au cours de premier XIXe siècle,
2 volumes, Paris, Comité d’histoire de la sécurité sociale, 1996 et 1997.
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de deux à six ans. Comme le dit A. Siry, médecin des salles d’asile, en 1873, si on le
compare au nouveau-né « sanguinolent » et « inerte », le jeune enfant est un être « ner-
veux, vif, souple et gai, dont les formes, les mouvements, le babil, ont un je ne sais quoi
de gracieux et de naïf qui est rempli de séduction » ; « à trois ans il devient intéressant »,
affirmait déjà le docteur Daignan en 1786. Il importe donc de ne pas laisser en friche
une nature enfantine si riche de promesses et si avide de savoirs. Jean-Noël Luc montre
très bien les effets de cette nouvelle perception du jeune enfant dans les familles aisées :
des mères aimantes décident de s’occuper elles-mêmes de l’éducation de leur progéni-
ture, en la retirant aux domestiques qui en étaient les gardiens habituels dans les
grandes maisons aristocratiques et bourgeoises ; les plus concernées d’entre elles tiennent
même un « journal d’observation », où elle notent jour après jour les menus épisodes du
développement physique, moral et intellectuel de leur enfant. Parmi ces familles qui ont
placé les jeunes enfants au centre de leurs préoccupations, on retrouve beaucoup de pro-
moteurs des salles d’asile. De nombreux textes théoriques sur les salles d’asile sont
incontestablement inspirés par cette nouvelle manière de voir le jeune enfant, qui
entraîne une attention accrue à ses besoins et un souci précoce d’instruction. Le para-
doxe, c’est que les milieux familiaux les plus avancés dans la découverte de la seconde
enfance ne sont pas ceux qui mettent leur enfant à la salle d’asile, même si certains des
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fondateurs auraient souhaité que la nouvelle institution puisse accueillir un jour tous les
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enfants. Il est dommage que Jean-Noël Luc n’ait pu compléter ses recherches sur la
découverte du jeune enfant par un travail sur les relations aux enfants dans les familles
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populaires, qui sont les usagères naturelles des salles d’asile : comment considèrent-elles
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leurs enfants ? Comme des gêneurs, les empêchant de travailler au dehors ? Comme des
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bouches à nourrir qui doivent être à charge le moins longtemps possible ? Ou comme des
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êtres à chérir et à éduquer ? La réponse à ces questions est sans doute plus difficile à
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nouvelle institution. En 1837, lorsqu’il enlève la direction des salles d’asile au patronage
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des dames pour les placer sous le contrôle direct du ministère de l’Instruction publique,
il s’agit d’une ingérence nouvelle de l’autorité publique dans le domaine de la prime
éducation, traditionnellement réservé aux familles. Cette mise en tutelle officielle
entraîne une professionnalisation de l’encadrement, avec la création d’un corps d’ins-
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pectrices et la fondation d’une école normale des salles d’asile (1847). Jean-Noël Luc
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souligne que la nouvelle profession d’inspectrice de salles d’asile représente une promo-
tion féminine importante : pour la première fois, des femmes, investies de fonctions offi-
cielles, traitent avec les autorités locales au nom de l’administration supérieure. Même
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si, au quotidien, elles restent inférieures à leurs collègues, tous masculins, des autres
inspections, il s’agit bien pour elles d’une étape décisive dans leur accès aux postes
d’autorité de la fonction publique. Parmi les figures féminines qui émergent à cette
époque, Marie Pape Carpentier (1815-1878), directrice de l’École normale des salles
d’asile à partir de 1848, est particulièrement exemplaire. Au cours de sa pratique quoti-
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dienne et au fil de ses nombreux ouvrages, elle met au point une véritable science des
enfants fondée sur une observation concrète : refusant la vision négative de l’enfant
marqué par la faute originelle (ce qui lui faut d’être critiquée par les catholiques conser-
vateurs qui réussissent à la faire temporairement révoquer en 1874), elle insiste sur la
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valeur naturelle de chaque enfant, sur la nécessité d’observer les tout-petits pour bien
connaître leur caractère. Avec sa grande maxime, « Aimez par-dessus tout », elle refuse le
dressage, les châtiments corporels, une discipline austère (« les enfants ne sont pas des
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lieux !), dessin linéaire et géométrie, chant, enseignement religieux et morale. Dans les
années 1860, de nouvelles orientations viennent réduire les programmes : il faut rac-
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Où sont implantées les salles d’asile ? Jean-Noël Luc a fouillé les archives pour éta-
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blir une belle série de cartes générales ou plus localisées (dans le Doubs, le Calvados, le
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Rhône). Comme on pouvait s’y attendre, il y a des salles d’asile nombreuses dans cer-
taines grandes villes, où les femmes occupent des emplois dans l’industrie et les services
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et où la scolarisation primaire est élevée. A contrario, il y en a peu dans les zones rurales
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avant tout de situations locales et du rôle des individus. De toute manière, même en
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1880, la salle d’asile n’est pas le mode de garde préférentiel des mères : elle n’accueille
que 20 % des deux-six ans ; 20 % sont déjà scolarisés à l’école primaire ; et 60 % échap-
pent aux statistiques : ils sont gardés à domicile par leur famille ou à l’extérieur dans des
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garderies, dont la plupart ont laissé peu de traces. Si dans certaines localités, l’offre de
garderies est importante, il est probable qu’elle rend moins nécessaire la création de salles
d’asile, d’autant plus qu’il semble avéré que les mères de milieux populaires préfèrent
souvent la garderie, plus souple et moins moralisatrice que la salle d’asile.
Un chapitre très vivant brosse un tableau nuancé de « la salle d’asile au quotidien ».
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Au niveau des locaux, elle comporte idéalement une grande salle d’exercice, un préau,
une cour de récréation et des lieux d’aisance. Le dispositif essentiel de la grande salle est
constitué par des gradins permettant de disposer les enfants par ordre de taille, afin que
la maîtresse les surveille tous et qu’ils voient bien les tableaux, images et bouliers des
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leçons magistrales ; sur les côtés, des bancs fixes permettent d’asseoir les petits pour
d’autres exercices. Cette salle unique peut accueillir dans certains lieux plus d’un cen-
taine d’enfants, sans que les plus grands soient nettement séparés des petits. Un calori-
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fère entouré d’une grille chauffe la pièce ; des hamacs ou lits de camp sont prévus pour
la sieste. Le préau, avec ses bancs mobiles et son lavabo, sert de vestiaire, de salle de net-
toyage, de réfectoire et de cour de récréation par mauvais temps. Pour faire régner
l’ordre sur un grand nombre d’enfants jeunes et turbulents, la maîtresse impose une
mécanique disciplinaire rythmée par le sifflet ou le claquoir : guidés par des élèves plus
âgés promus au rang de moniteurs, les petits doivent exécuter au son du claquoir, les
marches, montées du gradin, gestes d’imitation, récitations, lectures, chants demandés
par la maîtresse. Les inspectrices des salles d’asile, envoyées régulièrement en visite à
partir des années 1840, nous donnent des images contrastées de l’institution. Certains
locaux sont bien imparfaits : à Castillon, en 1881, l’inspectrice trouve « une salle petite et
malpropre où les enfants déjeunent en jetant par terre des débris de pain, de fruits, de
papier », un gradin encombré de pièces de bois et des poules circulant en liberté.
Beaucoup de salles n’ont pas l’eau courante et l’hygiène laisse à désirer : à Nemours en
1845, « la sœur avait fait ranger les enfants tout autour de la cour et passait une énorme
et grossière éponge sur chaque figure sans la plonger dans l’eau ; plus de cent enfants
ont subi devant moi, ce genre de nettoyage. » À Alès en 1847, « les enfants étaient placés
sans ordre des deux côtés de la maîtresse. Ils firent la prière de la plus triste manière. Ils
se rendirent ensuite au gradin sans qu’il fut question d’aucune marche ; les plus petits
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traînaient leur siège derrière eux. On ne peut donner l’idée des cris discordants qui
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tenaient lieu de chants. La montée au gradin fut un assaut où les plus forts l’empor-
taient. Les dispositions prises pour l’exercice de la lecture sont telles que les lettres
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exposées sont aperçues par seulement une quinzaine d’enfants […]. Les questions qui
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suivirent furent aussi peu satisfaisantes. Je renonce à dépeindre cet exercice où les hur-
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lements de la maîtresse couvraient à peine les bavardages et les disputes ». En revanche,
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à Moulins à la même époque, «la dame Rouër possède la méthode et la suit avec intelli-
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gence. Les exercices se font avec beaucoup d’ordre et d’intelligence […]. Le chant n’est pas
toujours juste, mais il est bien soutenu. Les questions faites sur le catéchisme étaient intelli-
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gentes; les enfants y répondaient bien et avec beaucoup de plaisir […]. Il y a une corres-
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pondance parfaite entre la directrice et ses enfants. elle les aime beaucoup et est fort aimée,
et les domine entièrement». Certaines salles d’asile utilisent du matériel pédagogique inno-
vant (comme les sept «dons» de l’enfance – cubes de construction de formes géométriques
élémentaires – du pédagogue allemand Friedrich Froebel); d’autres refusent le concept
- Université
même de jeu éducatif, comme l’expose très clairement en 1833 une des théoriciennes des
- cairn convertisseurs
cairn convertisseurs
salles d’asile, Mme de Champlouis: «Rien n’est plus dangereux que de prétendre enseigner
en jouant. Apprenez [à l’enfant] qu’il faut, à l’occasion, plier ses caprices à la règle, se sou-
mettre, obéir […].Vos leçons piqueront sa curiosité, l’amuseront… mais que le plaisir ne lui
Paris 13 - --[Link]
soit pas proposé comme but: encore un coup, il doit apprendre à faire son devoir pour faire
son devoir; celui qui l’attend à l’âge d’homme ne sera pas un jeu».
En 1877, à la fin de sa tournée, l’inspecteur général Émile Anthoine insiste sur l’ex-
trême disparité entre les établissements : « Il y a d’une salle d’asile à une autre salle d’asile
de telles différences que l’on comprend l’hésitation à les réunir sous une dénomination
- [Link] -- 06/02/2015
commune. Ici, une construction spacieuse, bien entendue, où tout est gai, riant […] ; là,
une pauvre maison, appropriée comme on a pu, d’aspect morne et misérable ; ici, une
directrice entourée d’aides et de femmes de service ; là, une brave fille réduite à ses
seules forces, plus dévouée qu’instruite. »
28/04/2020 15h39.
À partir de 1879, la salle d’asile est l’objet de condamnations virulentes de la part des
nouvelles inspectrices républicaines; la plus énergique est Pauline de Kergomard, nommée
inspectrice générale en 1879; elle dénonce l’enrégimentement des petits dans des locaux
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qui rappellent la caserne ou la prison, les exercices de discipline qui font ressembler les
enfants à des forçats : « Privé de la liberté de ses mouvements, […] l’enfant n’a plus eu,
à l’école, ni originalité, ni personnalité ; chacun n’a plus été que l’un des anneaux de la
chaîne ou l’un des rouages de la machine inconsciente. […] Ce n’est pas de la méthode,
c’est du dressage. » Elle conclut que la salle d’asile est coupable de « crime de lèse-
enfance ». Il faudrait au contraire, respecter la « dignité » du petit et sa « soif de liberté »,
bref lui laisser faire son « métier d’enfant ».
Les nouvelles écoles maternelles, fondées entre 1881 et 1887, prennent la place des
anciennes salles d’asile et répondent partiellement aux nouvelles attentes : le fameux gra-
din est supprimé, remplacé par des bancs et des tables ; les enfants sont répartis en sec-
tions en fonction de leur âge ; les programmes sont allégés au profit des jeux et des
exercices physiques ; on ne recherche plus une accumulation des connaissances, mais une
stimulation des sens et de la curiosité, « l’empressement à écouter, à voir, à observer, à imi-
ter, à questionner, à répondre ; une certaine faculté d’attention entretenue par la docilité, la
confiance et la bonne humeur; l’intelligence éveillée enfin et l’âme ouverte à toutes les
bonnes impressions morales.» Malgré la volonté de rupture avec les salles d’asile, la plupart
des écoles maternelles de la fin du XIXe gardent encore la double fonction d’assistance aux
classes laborieuses et de préscolarisation. Il faudra plusieurs décennies de recherches péda-
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gogiques pour que les règlements et les pratiques se démarquent plus clairement de l’école
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primaire, en favorisant par des méthodes nouvelles l’éveil et le développement de l’enfant.
L’école maternelle acquiert sa véritable originalité à partir de la deuxième moitié du
15h39.
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XXe siècle, quand elle n’attire plus seulement les enfants des familles nécessiteuses, mais
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aussi ceux des familles aisées, jusqu’alors favorables à la prime éducation à la maison.
- 28/04/2020
L’ouvrage de Jean-Noël Luc est une grande synthèse sur un beau sujet : plus qu’une
[Link] - 06/02/2015
recherche sur une institution scolaire jusqu’alors mal connue, c’est une reconstitution
depuis
depuis
Paris 13 - - - -[Link]
[Link]
cine, de la philanthropie, des relations entre classes sociales, et même de l’histoire politique
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cières et les faits divers s’inscrivaient dans le quotidien et l’imaginaire par l’intermé-
diaire des journaux populaires et des romans bon marché. Ici, il cherche à comprendre
comment naît le besoin d’une police du privé, complémentaire, et souvent concurrente,
de la police officielle. Cette police, on le voit tout au long du livre, devient à son tour une
- [Link] -- 06/02/2015
nouvelle source d’affaires et d’imaginaire pour les romanciers. La démarche noue ainsi
sociologie et histoire des représentations mais part du « réel », autant qu’on peut le
connaître, pour aller vers l’imaginaire, trajet inverse du livre précédent. C’est en effet le réel
qui est le plus difficile à saisir ici, faute d’archives adéquates1, parce qu’une grande partie de
28/04/2020 15h39.
1. La confidentialité exigerait même la destruction après enquête de la part des agences encore exis-
tantes, ce qui, comme le montre D. Kalifa, est en grande partie un mythe (p. 12).
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la documentation émane des intéressés – et n’est donc que de la publicité améliorée – ou,
à l’inverse, de leurs ennemis qui noircissent leurs travers. Cet objet, qui pourrait paraître
microscopique ou marginal (quelques centaines d’agences, quelques milliers de per-
sonnes impliquées), touche en fait au problème central des rapports de l’individu à l’É-
tat dans une société libérale, d’où des comparaisons permanentes entre la situation
française et celle des pays anglo-saxons.
D’entrée et en conclusion, D. Kalifa parle d’un échec de la police privée en France
par rapport à son succès dans les pays du « privé » roi (p. 19 et 273). Pourtant, la France
peut revendiquer l’antériorité, puisque le premier fondateur d’une agence de renseigne-
ments commerciaux n’est autre que Vidocq en 1832. Licencié de la Préfecture de
police, il songe à aider ses contemporains à se prémunir contre les chevaliers d’industrie
qui prolifèrent à la faveur de la fièvre spéculative de la Monarchie de Juillet (cf. la figure
contemporaine de Robert Macaire). Par rapport aux agents d’affaires déjà nombreux
sous la Restauration (une centaine), Vidocq ajoute la volonté de mettre en fiches les
escrocs et de traiter conjointement affaires commerciales et affaires familiales. Grâce à
son carnet d’adresses, à son expérience de la police et du « milieu », à son sens de la
publicité,Vidocq fait prospérer son agence, en dépit de deux procès et de collaborateurs
parfois douteux. Cette première tentative, imitée par d’autres, à Paris ou en province,
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montre cependant vite ses limites : les officines sont parfois le paravent d’autres escro-
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queries ou chantages sous couvert d’en dévoiler d’imaginaires aux clients naïfs, tandis
que les institutions déjà chargées du contrôle du domaine privé (police officielle, offi-
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ciers ministériels) y voient des intrusions inacceptables dans leur monopole de fait.
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multiplient parallèlement à l’essor des affaires et des formes de plus en plus complexes
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de l’économie industrielle et capitaliste en France et en Europe. Leurs activités mul-
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concurrence de plus en plus vive entre agences sérieuses et entreprises douteuses, les
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cairn convertisseurs
cés en permanence comme de honteux « mouchards » officieux de la vie privée et des
déclassés des « vraies » professions par la presse, la littérature (Ponson du Terrail) ou le
théâtre (Meilhac et Halévy et leur vaudeville Tricoche et Cacolet). Les intéressés se
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défendent tant bien que mal contre ce mauvais procès en montrant les limites néces-
saires de l’action de la police officielle, alors que le désir de secret domine désormais la
morale bourgeoise, parce que toute affaire privée peut devenir scandale quand elle est
traitée de façon conventionnelle avec l’écho croissant de la presse.
L’amélioration d’une image de marque aussi déplorable vint, au tournant du siècle,
- [Link] -- 06/02/2015
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l’image déclassée de cette profession qui n’en est toujours pas une et cultive les qualités
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supposées du self made man, faute de sélection et de formation rigoureuses : initiative,
vocation, liberté, expérience, sens pratique, flair. En fait, ces entreprises atypiques s’avè-
15h39.
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rent fragiles (la moitié ne dure pas trois ans) et assez peu lucratives. Le succès de
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quelques-uns tient le plus souvent au sens de la réclame ou à des liens privilégiés avec la
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presse, la littérature populaire ou des institutions officielles, paradoxe pour une profes-
[Link] - 06/02/2015
sion qui met en avant la discrétion. L’entre-deux-guerres voit la consolidation de
depuis
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d’autres catégories de fonctionnaires dont les salaires n’ont pas suivi l’inflation. Ce phé-
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nomène inquiète l’institution policière mais ne sera réglé par un texte qu’en 1942. Ce
sont les sociétés de surveillance et de gardiennage qui profitent le plus du nouveau cli-
mat d’inquiétude de l’entre-deux-guerres. L’image de la profession reste toutefois
médiocre en raison de divers scandales, chantages ou affaires douteuses, voire des acti-
- Université
cairn convertisseurs
droite.
La richesse du livre tient à la multiplicité des sources publiques ou semi-privées,
archivistiques ou fictionnelles mobilisées, que l’auteur a su exploiter finement, alors que
Paris 13 - --[Link]
l’objet semblait sans cesse se dérober. Les explications fournies de l’échec relatif d’une
activité qui prospère ailleurs mobilisent des données de longue durée (rôle de l’État,
culture catholique, poids de la police et des professions juridiques officielles, parti pris
littéraires nationaux) et des données spécifiques de l’époque étudiée (originalité du pro-
cessus libéral français, modèle familial bourgeois, influence de la presse et du modèle
- [Link] -- 06/02/2015
lecture très agréable, et devrait inciter Dominique Kalifa à poursuivre son enquête sur
une comparaison culturelle européenne des rapports privé/public.
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Lacassagne, gloire de la criminologie naissante et directeur des Archives d’anthropologie
criminelle. Dispersés dans le fonds Lacassagne de la bibliothèque municipale de Lyon,
15h39.
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ces manuscrits ont été rassemblés par Philippe Artières, qui propose de les considérer
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comme un seul et unique manuscrit, aux multiples scripteurs, comme l’indique le titre
- 28/04/2020
sous lequel il les publie. L’édition répond au souci d’offrir un accès à la fois direct et
[Link] - 06/02/2015
facile aux textes : pour chacun d’eux, le manuscrit, dont est reproduit un extrait, a été
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fidèlement retranscrit, mais l’orthographe et la ponctuation ont été corrigées ; une brève
depuis
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Mais Le livre des vies coupables est aussi un livre d’histoire. Car si les cris et les souf-
frances de vies brisées peuvent échapper à l’histoire, ces textes de l’infamie ordinaire
n’en apportent pas moins une pièce à la connaissance des procédures qui, à la fin du
XIXe siècle, ont fait entrer la déviance dans le champ du savoir. De façon claire et enle-
- Université
vée, Philippe Artières présente les protagonistes de l’expérience insolite dont ces textes
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cairn convertisseurs
sont le résultat. La prison, d’abord, où l’écrit fait l’objet d’un statut ambigu, écriture et
lecture y étant autorisées, voire encouragées, et strictement contrôlées. Les criminels,
ensuite, qui entrent par leur crime dans l’univers du discours, et qui sont présentés ici à
Paris 13 - --[Link]
travers une synthèse factuelle rapide, faisant le point sur les crimes commis et déga-
geant des constantes biographiques. Alexandre Lacassagne, enfin, maître d’œuvre de
l’expérience, en laquelle se conjuguent les deux passions de sa vie : le livre et le crime.
Constituer « une sorte d’encyclopédie vivante du crime » pour percer le mystère du cri-
minel, telle est l’ambition de Lacassagne. L’entreprise s’inscrit dans une pratique qui
- [Link] -- 06/02/2015
s’est développée à la fin du XIXe siècle, faisant entrer l’écriture personnelle dans le
champ du savoir médical, pratique à laquelle Philippe Artières avait consacré sa thèse
(Clinique de l’écriture. Une histoire du regard médical sur l’écriture, Synthélabo, 1998). À
l’instar des aliénistes qui incitent leurs patients à raconter leur vie ou l’histoire de leur
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vaut-il surtout par là, un livre sur l’histoire. Car la beauté du livre n’est pas exactement
dans la force de ces paroles autobiographiques, tenues après le crime et dans l’attente
du châtiment, par des criminels qui remplissent avec application et énergie le contrat
proposé par Lacassagne – écrire et être lu. Elle est précisément dans la manière même
avec laquelle Philippe Artières a su dégager cette force, par un travail d’édition nourri
d’une réflexion sur le rapport de l’historien à ses archives, sur la posture et la parole
qu’il lui est possible de tenir face à des textes qui résistent. Ainsi, le livre s’ouvre et se
clôt sur quelques pages autobiographiques, où Philippe Artières retrace l’histoire de sa
« plongée dans l’infâme ordinaire », la violence d’une rencontre et dix ans de recherche
avec ses errances et ses impasses. Au terme de ce voyage, une conviction : l’historien
n’est pas Lacassagne, qui interprète le discours criminel, pour percer son mystère. Loin
du viol ou du vol, car telle est l’image développée dans l’avant-propos, le travail de l’his-
torien est de « cheminer » avec ces vies violentes, de les « accompagner ». Non pas donc
interpréter ces voix sorties du « mitard de l’histoire », mais les entendre et les faire
entendre. « Capter » les émotions, être un « passeur », tel est le rôle de l’historien.
Ces réflexions pourraient laisser le lecteur dubitatif. Les belles formules ne disent-
elles pas la sacralisation de l’archive, et finalement, une forme de renoncement de l’his-
torien, qui contourne la question posée par ces textes en se mettant lui-même en scène
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à travers un discours autobiographique qui fait écho à ces récits de vie ordinaire ? Le
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livre est là tout entier pour dissiper la suspicion, attestant la finesse et la pertinence du
propos. Car fort d’une longue familiarité avec ces textes, qui ont pour ainsi dire travaillé
15h39.
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en lui, et d’une réflexion approfondie sur le statut et l’usage des autobiographies dans la
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Autobiographies et archives personnelles à l’épreuve de l’histoire (XIXe-XXe siècles), Paris VII,
[Link] - 06/02/2015
mai 2000), Philippe Artières a échappé au dilemme viol-vol ou renoncement, en suivant
depuis
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les voies frayées aujourd’hui par l’histoire culturelle : en lieu et place d’un système cri-
minel révélé, il livre au lecteur une histoire de la genèse, de la rédaction et de la récep-
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d’être incarcérés, restituant entre imaginaire et réel, l’existence que les contemporains
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leur ont composée. Peut-être le choix d’un récit au conditionnel, quoique habile, appa-
raîtra-t-il problématique : il contredit parfois le récit biographique fait au présent dans la
présentation, brouillant le partage des faits et des représentations. Les deux textes qui
Paris 13 - --[Link]
PHILIP NORD,
Impressionists and Politics. Art and Ce n’est pas la première fois que l’on
Democracy in Nineteenth Century, tente de réunir dans la même analyse l’his-
Londres, Routledge, 2000, 136 p. toire de l’impressionnisme et l’évolution
politique et culturelle de la société française,
entre le déclin du Second Empire et les débuts réels de la IIIe République. Dès les pre-
mières pages de ce livre, qui tient de l’essai et de la synthèse, Philip Nord prend soin de
situer son objet et sa méthode au regard de ceux qui ont cherché avant lui à inscrire une
telle mutation esthétique en son lieu et en son temps propres. Car il n’est pas possible
aujourd’hui d’ignorer l’ancrage du mouvement impressionniste – utilisons l’épithète
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dans un sens extensif qui a ses dangers – et de passer sous silence les liens multiples qui
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rattachent la génération de Manet et Monet à leurs aînés immédiats (Courbet, les
peintres de Barbizon, etc.) et au-delà, à un ensemble de modèles historiques qui ruinent
définitivement ce que nous pourrions appeler le mythe des origines pures de tout passé.
15h39.
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soudés par la même foi et le même refus des conventions et des institutions établies,
[Link] - 06/02/2015
n’encombre plus que la librairie de deuxième main, stimulée par le succès populaire de
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ces supposés peintres du bonheur. En 1994, une exposition qui fit date comme son
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catalogue, Les origines de l’impressionnisme mit fin aux dernières illusions entretenues
par l’historiographie issue des travaux de John Rewald1. Les commissaires, Henri
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L. Herbert et de Timothy J. Clark. Dès les années 1960 et par hostilité au formalisme
dominant, le premier tentait d’articuler en profondeur les thèmes récurrents de l’im-
pressionnisme et le renouvellement des pratiques et représentations culturelles qu’en-
Paris 13 - --[Link]
« populaire » et des différents plaisirs du citadin en mal de nature, l’histoire sociale que
pratiquait Herbert évacuait de son champ d’analyse d’autres facteurs historiques, ceux
qui précisément intéressent Ph. Nord.
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1. J. REWALD publiait en 1946 sa mythique History of Impressionism, qui fit longtemps autorité.
2. Robert L. HERBERT, Impressionism : Art, Leisure, and Parisian Society, New Haven,Yale University
Press, 1988.
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qu’affrontent alors les futurs impressionnistes et les changements qui se dessinent vers
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1868. La réforme de la presse, dont l’opposition de gauche profite aussitôt, va de pair
avec une libéralisation du Salon. Alors qu’en 1866, Zola, qui prend alors la défense de
15h39.
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Manet exclu de l’exposition officielle, en appelait par défi à un jury issu du suffrage uni-
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versel, deux ans plus tard ce dernier se composait largement d’artistes élus par leurs
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pairs. Nord insiste, non sans raison, sur la complicité qu’on constate alors entre ces
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peintres en mal de « publicité » et la presse républicaine qui exalte tout acte d’indépen-
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dance à l’égard des pouvoirs établis. À Burty, Duret, Zola – qui n’est pas présent dans
L’Atelier de la rue La Condamine de Bazille contrairement à ce que l’auteur affirme pour
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souligner l’idée d’alliance stratégique – il faudrait ajouter Astruc dont Manet fait le por-
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cairn convertisseurs
Maximilien, allusion négative à la politique extérieure de Napoléon III à travers l’évoca-
tion de la guerre de Sécession dans le Combat naval de 1870) et s’associe régulièrement
aux protestations qui visent l’Académie et l’administration impériale des arts. Cette dis-
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3. Timothy J. CLARK, The Painting of Modern Life. Paris in the Art of Manet and His Followers, New
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Manet s’en gaussait, y restait majoritairement hostile) et que les stratégies individuelles
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au sein du nouveau marché de l’art condamnent toute action collective, Degas,
Cézanne et Renoir s’écartent sensiblement des positions libérales, voire républicaines,
15h39.
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qui avaient été les leurs. Nord, insiste sur les manifestations d’antisémitisme (qui n’était
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pas, au reste, l’apanage de la droite) que suscitent chez les deux premiers l’Affaire
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Dreyfus, il montre, à l’inverse, qu’un Monet, un Pissarro, une Mary Cassatt radicalisent
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alors leur soutien aux idéaux de la gauche républicaine, voire de l’anarchisme. Sur le
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ger, sans généralisations hâtives, les attaches politiques des peintres impressionnistes et
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Suburb, 1870-1910, New York, 1974). La problématique est a priori engageante : abor-
der les politiques conduites par les autorités municipales et les débats auxquels elles
donnent lieu à travers quelques problèmes urbains majeurs (transports, voirie, éclai-
rage ou encore fourniture d’énergie domestique). Or, la question est épineuse en raison
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de la complexité des pouvoirs urbains. Tandis que le conseil municipal (concejo delibe-
rante) est un corps élu, l’Intendant (le « Lord Maire » des porteños), qui est nommé pour
deux, puis trois ans renouvelables, dispose d’un large droit de veto sur ses résolutions.
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En outre, en tant que capitale fédérale, Buenos Aires est également placée sous la
tutelle des pouvoirs nationaux. Le Congrès peut légiférer à son endroit ; quant au
Président, qui a un rôle décisif à travers la nomination de l’Intendant, il peut appuyer
les décisions prises par celui-ci contre le conseil, voire dissoudre ce dernier, comme
il le fait à deux reprises, en 1915 et en 1941, pour le remplacer par une commis-
sion nommée. Dans ces conditions, l’une des questions posées concerne la démo-
cratie municipale et ses retombées sur le sort des couches sociales les plus
nombreuses, disons la classe ouvrière multitudinaire d’une grande métropole qui
monopolise l’essentiel des richesses et du pouvoir politique du pays.
Jusqu’à un certain point, l’ouvrage atteint ses propres objectifs. Richard Walter
met surtout en évidence le poids considérable des intendants dans les grandes déci-
sions de la politique urbaine. Tous issus des vieilles familles de l’oligarchie argentine,
ils sont popriétaires fonciers, membres du Jockey Club et d’autres associations, les
plus fermées de la bonne société. L’auteur montre de manière convaincante que pour
l’essentiel, les désaccords surgis entre les intendants des années 1930, nommés par
un Éxécutif très conservateur, et le conseil, où la gauche radicale et socialiste rem-
porte constamment la majorité des sièges, concernent des choix cruciaux qui sont
autant urbanistiques que sociaux. Il s’agit par exemple des tarifs, de la qualité et de
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ville et des quartiers qui le bordent au nord, ensemble qui reste peuplé par la grande
bourgeoisie et occupé par ses magasins, ses banques, ses théâtres, ou bien terminer
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le pavage des rues dans les quartiers ouvriers, mieux financer les hôpitaux publics,
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subventionner les logements à bon marché ? L’étude des débats successifs et des réa-
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lisations les plus visibles révèle une mainmise de l’oligarchie sur la ville, qui se tra-
[Link] - 06/02/2015
duit par des choix systématiquement favorables aux réalisations de prestige (poursuite
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des années 1930). De tels choix expliqueraient la désaffection des masses populaires
[Link]
style d’un Baedeker. Les visistes guidées dans Buenos Aires, en 1910 et en 1940, sont
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de lecture plaisante et vivante. Mais l’ordre strictement chronologique des chapitres,
articulés autour de la figure des intendants successifs, conduit à de fastidieuses répé-
titions (les mêmes débats, toutes les cinquante pages, sur la voirie ou l’éclairage…),
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alors que des synthèses s’imposaient, par exemple pour mieux cerner l’évolution des
relations entre les pouvoirs (se produit-il un changement notable, en réalité, entre les
années 1920, où le pouvoir national est « démocratique », et la décennie qui suit le
coup d’État de 1930 ?), ou encore à propos des fameux contrats entre la ville et les
compagnies de gaz ou de tramway, qui impliquent toujours des risques (monopole,
- [Link] -- 06/02/2015
corruption des intermédiaires, baisse de qualité des services) et des controverses entre
les autorités, et entre celles-ci et les partis, les journaux, les centaines d’associations
de contribuables, de résidents, d’usagers, etc. L’ouvrage ne donne pas la place qui
lui revient à la politisation intense qui anime en permanence la société porteña et avec
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vrai dire sa source principale, qu’il utilise sans excès d’esprit critique pour la raison
qui vient d’être dite. Il ne prend pas souvent la peine de distinguer les opinions des
contemporains, toujours très polémiques, de ses propres investigations. Quant à la
démocratie urbaine, notamment les élections municipales, l’auteur suit l’opinion des
élus municipaux et des partis majoritaires au conseil, pour qui elles étaient plus res-
pectueuses des règles démocratiques que les élections législatives nationales, toujours
entachées de fraude. Qu’en est-il vraiment ? Pour Richard Walter, la dissolution du
conseil municipal élu, en 1941, à la suite de scandales et de délits de corruption,
serait une manœuvre politique destinée à en finir avec la seule institution vraiment
démocratique de la ville. En réalité, l’auteur a négligé l’étude de l’institution du conseil.
La corruption des élus municipaux, origine officielle de la dissolution, aurait dû être
traitée plus à fond. Enfin et surtout, une enquête prosopographique aurait donné une
idée précise de la composition de ce corps élu, dont la majorité des membres est
issue, durant toute la période, des partis Radical et Socialiste. Buenos Aires, selon
R. Walter, reste jusqu’en 1941 la chose des grands patriciens oligarques. Une histoire
urbaine moins impressionniste aurait permis de mieux étayer cette constatation, par
ailleurs décisive pour l’histoire de Buenos Aires, mais aussi pour celle de l’Argentine
dans son ensemble.
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Annick LEMPÉRIÈRE
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JEAN-MARIE GUILLON Voici les actes du colloque international
[Link] - 06/02/2015
et Robert MENCHERINI (dir.), tenu à Aix-en-Provence, du 20 au 22 mars
La Résistance et les Européens du Sud, 1997, dernier des six grands colloques de la
depuis
depuis
Paris, L’Harmattan, 1999, 420 p., 220 F. série intitulée « La Résistance et les Français »
dont les conclusions sont rassemblées dans
Paris 13 - - - -[Link]
[Link]
les objectifs de ces travaux, destinés à mettre en valeur les nouvelles orientations de
l’historiographie de la Résistance, assumées par une génération d’historiens qui n’ont
pas été les témoins directs de cette expérience : l’accent se porte aujourd’hui sur les
relations entre Résistance et société, afin de dégager les recherches des traditionnels
- Université
champs mythico-politique et militaire, pour les inscrire dans les problématiques anthro-
- cairn convertisseurs
cairn convertisseurs
pologiques de l’histoire sociale et culturelle contemporaines. Le parti pris du compa-
ratisme devant servir à élargir les champs d’investigation et de réflexion, il a été choisi
d’examiner l’aire géographique de la Méditerranée, à la suite du colloque de Bruxelles
Paris 13 - --[Link]
l’Italie, l’unité de la région est d’emblée soulignée : « C’est bien le positionnement péri-
phérique de la zone par rapport au(x) centre(s) plus au nord et la conscience de cette
marginalité qui marquent les engagements collectifs. »
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1. Robert FRANK, José GOTOVITCH (dir.) La Résistance et les Européens du Nord, Bruxelles, Centre
d’études et de recherches historiques de la Seconde Guerre mondiale/IHTP, 2 volumes, 1994-1996.
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guerre, ainsi que la pratique du double jeu envers le gouvernement de Vichy, qui
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permet à cette organisation, issue de la JOC-JOCF des années trente, de maintenir
une « présence » chrétienne conquérante et, sous couvert d’activités légales, de sub-
15h39.
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en place par le MPF d’Aix-Marseille se double dans les faits d’une résistance civile
- 28/04/2020
dont les valeurs essentielles restent l’esprit de solidarité. Cette présence légale permet
[Link] - 06/02/2015
d’aider les différents réseaux de résistance si bien que le MPF « devient dès 1941 et
depuis
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de façon renforcée après l’invasion de la zone libre, une couverture pour des opéra-
tions de lutte contre l’occupant et contre Vichy », diffusant Combat et Témoignage chré-
Paris 13 - - - -[Link]
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tien, fabriquant des faux papiers, collectant des renseignements et, à partir de 1943,
[Link]
locuteur au Commissariat général aux questions juives de Xavier Vallat et aux auto-
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cairn convertisseurs
rités d’occupation. Sa vocation d’assistance à la population juive persécutée,
marginalisée économiquement et socialement, se trouble d’une image d’entreprise de
collaboration, évoluant entre le légal et l’illégal. Renée Poznanski y voit l’expression
Paris 13 - --[Link]
des « rapports complexes souvent rivaux ou même conflictuels entre des stratégies de
type social ou politique ». L’UGIF, dès sa création, constitue l’organisation-otage obli-
gatoire souhaitée par les Allemands pour contraindre les Juifs à se regrouper en une
communauté qui n’avait jamais existé auparavant et qui, de fait, relevait surtout du
« regroupement racial ». L’oscillation entre social et politique se lit au travers des rela-
- [Link] -- 06/02/2015
tions entre l’UGIF et le Comité Amelot, qui considère celle-ci comme un paravent à
ses activités d’aide et d’assistance. Violemment condamnée par les communistes de
Solidarité, pour lesquels prime la lutte politique, puis armée, l’UGIF incarne l’une des
modalités d’accommodation sociale face au régime d’occupation. Quant aux actions
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de sauvetage des Juifs par les populations civiles, Liliana Picciotto Fargion montre
qu’elle a été spontanée à Rome lors de la grande rafle du 16 octobre 1943, même si
le phénomène reste exceptionnel. Du même coup, elle démontre, à l’encontre des idées
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reçues, qu’il y eut bien une politique antisémite préconçue, organisée et légale éma-
nant du gouvernement fasciste italien – on recense plus de 7 000 victimes en vingt
mois d’occupation allemande et de gouvernement fasciste – et que la relative pro-
tection des Juifs italiens s’écroule dès lors que le roi d’Italie signe en secret avec les
Alliés, en septembre 1943, un armistice rompant l’alliance avec l’Allemagne nazie.
De son côté, la population française, même résistante, demeure dans une situation
d’extrême ambivalence face aux persécutions juives, dont la spécificité raciale n’est
guère reconnue. Henri Moizet étudie le cas du département de l’Aveyron en mon-
trant la palette nuancée des diverses attitudes, de la « désapprobation » des rafles à
l’indifférence. Pourtant, note-t-il, « des individus isolés, des fonctionnaires, des orga-
nisations chrétiennes ont secouru des Juifs spontanément ou dans des structures orga-
nisées », dans une atmosphère d’antisémitisme ambiant. Mais le fait reste minoritaire.
L’assistance juive comme action prioritaire semble demeurer l’apanage des organisa-
tions juives spécifiques telles que l’ORT (Organisation, Reconstruction, Travail) et
l’OSE (Œuvre de Secours aux Enfants), nées avant la Grande Guerre en Russie pour
venir en aide aux réfugiés, dont Renée Dray-Bensousan détaille, l’implantation, de
Paris à Marseille, et les ressources.
La deuxième partie du colloque (« Résistance et sociétés ») s’attache à envisager
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la Résistance comme processus, dont les continuités et ruptures sont finement ana-
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lysées. Concernant l’Italie, Claudio Pavone établit une distinction dans les attitudes
résistantes, mettant en évidence la « zone grise » du conformisme « peuplée d’indivi-
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sphères individuelles et familiales, située entre Résistance civile, qui suppose un acte
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de désobéissance, et collaborationnisme passif. En Italie, berceau du fascisme, la zone
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grise prend des caractères particuliers. Dans un pays où les lois antisémites de 1938,
depuis
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attribuées aux pressions exercées par les Allemands, sont généralement accueillies
avec indifférence, les petite et moyenne bourgeoisies rejoignent la zone grise par refus
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l’Isère ou la Corse par exemple, où la mémoire des années noires est encore vive,
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permettent de penser la nécessaire articulation entre le local et le national, esquissant
d’éclairantes comparaisons entre les différentes régions qui constituent cette Europe
du Sud.
Paris 13 - --[Link]
H. Rod. Kedward, l’un des pionniers de l’histoire de la Résistance des gens ordi-
naires, donne une splendide contribution à ce volume, intitulée « La Résistance et la
polyvalence de la chasse ». Partant d’une analyse d’un extrait du film de Louis Malle
et de Patrick Modiano, Lacombe Lucien – qui, refusé comme maquisard, serait ainsi
devenu milicien « par hasard » et en vertu des mêmes qualités –, Kedward démontre
- [Link] -- 06/02/2015
film Lacombe Lucien. Le thème de la chasse se révèle alors central pour comprendre
la notion de choix, qui ne laisse aucune place à l’ambivalence ou à l’indécision,
puisque dès que s’engage « la chasse à l’homme », chacun se trouve sommé de choi-
sir son camp. « Pour de nombreux résistants, dit Kedward, (…) le premier acte de
résistance était d’échapper à la chasse. Cette idée n’a rien de nouveau, mais nous
sommes encore loin d’avoir compris à quel point elle élargit la sociologie, le genre
et la géographie de la Résistance », dans laquelle se trouvent englobés les aides aux
résistants, fournisseurs d’un « camouflage et d’un refuge ». De l’autre côté, Simon
Kitson réévalue la participation de la police marseillaise à la Résistance en reconsti-
tuant son évolution, ses limites et en cernant la nature spécifique d’une résistance
administrative, qui produit lenteurs volontaires et faux rapports, quand elle ne se
constitue pas en véritable organisation clandestine dans le cadre sélectif du NAP
(Noyautage des administrations publiques) – à partir d’octobre 1942 – ou du recru-
tement, plus vaste, de réseaux spécialisés comme Ajax ou Brutus. Ce sont les valeurs
spirituelles de la Résistance que s’attache à défendre la revue Fontaine, fondée par
Max-Pol Fouchet à Alger en 1939. Amy Smiley n’hésite pas à souligner les contra-
dictions internes qui émergent des prises de position de cette revue, en lutte contre
le fascisme, mais néanmoins témoin de l’oppression coloniale exercée par la France
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en Algérie. Les idéaux et valeurs portés par la Résistance semblent trouver une expres-
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sion idoine dans la vérité de la poésie – française, espagnole ou arabe – dans la réaf-
firmation de la permanence de la civilisation et des principes républicains traditionnels
15h39.
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De lutte contre un pouvoir jugé illégitime, la Résistance devient une lutte pour
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un pouvoir de type nouveau. La troisième partie interroge donc la dimension poli-
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tique du combat résistant. Paul Ivan Jukic décrit pour la Croatie la complexité de
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conquête parallèles pour investir à la Libération les lieux de pouvoir, comme les CDL
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et les CLL par exemple. Deux contributions ancrées dans l’histoire locale,
« Résistance, socialistes, communistes et pouvoirs vus de Marseille » de Robert
Mencherini, et « Communistes et pouvoir local dans les Alpes-Maritimes 1944-1945 »
de Dominique Olivesi, permettent d’enrichir la compréhension des stratégies natio-
- Université
nales d’union puis d’investissement, par les partis communiste et socialiste, des dif-
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férents organes qui incarnent « la nouvelle légalité » républicaine à la Libération. Ici,
les relations constamment ambivalentes entre mouvements de Résistance et partis
politiques expliquent le jeu des forces centrifuges de l’après-guerre. Là, une véritable
Paris 13 - --[Link]
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Moulin. Il s’agissait de dresser une sorte de bilan des connaissances accumulées sur
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le personnage, son histoire et son héroïsation. L’ensemble est inégal, comme toujours
dans une initiative de ce type, d’autant que les rapports introductifs font souvent
15h39.
doublon avec ce dont ils rendent compte. Sur les quatres parties qui organisent le
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propos, toutes n’offrent pas le même intérêt. Sur la partie centrale, consacrée à l’ac-
- 28/04/2020
tion du chef de la Résistance, il n’était pas possible d’apporter beaucoup plus à la
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connaisance du héros et de son temps que ce que les études ou colloques avaient
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déjà permis d’engranger ces dernières années. La journée organisée par Jean-Pierre
depuis
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Cordier avec les premiers tomes de son Jean Moulin publiés en 19891. Elle livrait
déjà les éléments de l’enquête approfondie que Dominique Veillon et Jean-Pierre
Azéma avaient menée sur Caluire et dont ce colloque-ci confirme les conclusions.
Plus que le troisième volume de l’inconnu du Panthéon, la synthèse que Daniel Cordier
- Université
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catacombes2, restitue d’une façon magistrale le contexte dans lequel se faisait la résis-
tance d’« en-haut », l’état des relations entre Délégation générale – Moulin et ses suc-
cesseurs – et les chefs des mouvements. Il était difficile d’aller plus loin. C’est d’ailleurs
Paris 13 - --[Link]
Daniel Cordier, qui était légitimement l’autre « héros » de ce colloque, qui revient ici
sur les missions de Jean Moulin à Londres et sur le rôle qu’il a joué en tant que
délégué général en France, en montrant bien, encore une fois, qu’il ne se conduisit
pas seulement en représentant du général de Gaulle, transmettant et exécutant les
orientations décidées ailleurs, mais qu’il fut aussi l’avocat de la Résistance intérieure
- [Link] -- 06/02/2015
auprès du chef de la France Libre et, par là, celui qui lui fit accepter les mouve-
ments, de préférence aux réseaux qui auraient eu sa préférence comme celle de ses
services, comme ils avaient celle des Anglais (à condition de les contrôler).
28/04/2020 15h39.
1. Les cahiers de l’IHTP, n° 27, juin 1994 ; et Paris, Jean-Claude Lattès, 1989.
2. Paris, Gallimard, 1999.
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Tout avait déjà été dit par le même sur la fermeté gaulliste de Jean Moulin, sur ses
réticences premières vis-à-vis des partis politiques et d’un conseil où ils auraient été
représentés, ou les liens qu’il a noués à Londres avec l’admirable Bingen. Le dossier est
complété par Jean-Louis Crémieux-Brilhac qui, à partir d’un point de départ finalement
assez mince – «De Gaulle et la mort de Moulin» – tire brillamment son épingle du jeu
en élargissant le propos à l’analyse des initiatives politiques qui furent prises après sa
disparition, dans la croyance à l’imminence d’un débarquement, pour étoffer l’État clan-
destin, mettre en place les cadres de la Libération, alors que les Britanniques poussaient
à la décentralisation. Dans ce cadre compliqué, instable, chaque héros trouve son par-
tisan qui l’a, par ailleurs, déjà bien défendu dans des ouvrages particuliers. Alya Aglan
prouve que Christian Pineau n’a pas fabulé: il a bien rasé un Jean Moulin agonisant;
Robert Belot présente un Frenay dont il arrondit tellement les angles pour le rendre
conforme à une image peut-être ultérieure qu’il le rend méconnaissable; Guillaume
Piketty prend la défense de Brossolette – auquel il a consacré une magnifique étude –
en réaffirmant, face à un Cordier qui en a tracé un portrait impitoyable, que ses diver-
gences avec Moulin portaient moins sur les objectifs que sur les méthodes.
Certaines contributions des première et dernière parties – Jean Moulin avant et
après Jean Moulin – apportent des éléments neufs et complètent le travail de Daniel
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milieu politique dans lequel le futur préfet a baigné; Sabine Jansen trace un portrait
précis, nuancé, du réseau Cot – ou plus exactement de sa «bande», au sens le plus
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Christine Lévisse-Touzé affine la connaissance que l’on pouvait avoir du préfet d’Eure-
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et-Loir, un préfet rigoureux, protecteur, auquel Charles Pomaret a songé un instant
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comme directeur de la Sûreté générale…
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qui manque ici sur la mémoire « officielle » de Moulin, celle de Michel Fratissier qui
remet en question quelques idées reçues sur l’« oubli » du héros après la Libération et
son émergence « soudaine » en 1964. En revanche, le colloque de Paris offre un paral-
lèle intéressant sur la mise en mémoire de Moulin et de Brossolette, ainsi que sur l’ins-
- Université
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scond, d’après Guillaume Piketty. Il est vrai que la carrière de Moulin, ses origines
politiques, la création du CNR, permettaient de rassembler autour de sa mémoire,
bien mieux que ne le pouvait le souvenir de Brossolette, porté après-guerre par ses
Paris 13 - --[Link]
seuls amis politiques, les socialistes, avec lesquels pourtant ses relations n’avaient pas
été simples. On retiendra de cette dernière partie également le point de vue de
Bénédicte Vergez-Chaignon sur la « révolution Cordier », une révolution à laquelle elle
a participé en tant que collaboratrice du témoin-historien dont on attend avec impa-
tience la suite du travail et tout particulirement la confrontation promise entre son
- [Link] -- 06/02/2015
souvenir et les documents. Pieter Lagrou souligne ce que la mémoire de Jean Moulin
en France a de particulier par rapport aux politiques mémorielles de pays voisins. Il
est vrai qu’elle renvoie à une particularité républicaine, le culte des grands hommes.
Le parallèle qu’il fait avec les Pays-Bas, où la volonté a été de célébrer une Résistance
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torienne – à la construction de l’un des derniers grands héros modernes de l’histoire de
France.
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Jean-Marie GUILLON
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Border Identities. Nation and State at des « analyses politiques postmodernes », les
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part des dix articles est donc de réfléchir à une « anthropologie des frontières internatio-
nales », caractérisées par la « confluence des frontières symboliques et juridico-politiques
entre les nations et les États ». Si l’objet frontière a peu suscité l’intérêt des historiens
Paris 13 - --[Link]
français, les anthropologues se penchent sur ces questions depuis les années 1960 et
surtout 1970, en particulier sur la fréquente dichotomie entre les frontières politiques,
économiques et culturelles. Le terme français de « frontière » rend insuffisamment la dis-
tinction anglaise entre boundary (ligne-frontière) et frontier (zone-frontière). Les fron-
tières sont en effet des zones territoriales d’amplitude variable, « à l’intérieur desquelles
- [Link] -- 06/02/2015
est ici posé avec une particulière acuité. En suivant la définition webérienne de l’État,
comme institution qui détient l’utilisation légitime de la force sur un territoire, les fron-
tières sont, par essence, des domaines de luttes, de conflits pour le pouvoir, négociés au
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dessiné par Sahlins, en Catalogne ou dans le Pays Basque, on observe ainsi fréquemment
une coopération, notamment pastorale, entre les communautés villageoises françaises et
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Espagne, montrant le rôle joué par les différences économiques ou la construction euro-
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péenne dans la modification des identités. Au total, la perspective « multilocale » vient rap-
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peler que les frontières internationales doivent être considérées tant dans leur épaisseur
que dans leur longitudinalité, et que les différences internes à la frontière sont parfois aussi
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Les frontières sont dynamiques, la signification que leur donnent leurs habitants et
l’État évoluent en permanence. La vie quotidienne des frontières, faite d’échanges écono-
miques ou culturels, licites ou illicites, montre la diversité des identifications possibles,
locales ou nationales, institutionnelles ou non. C’est donc le passage de la frontière lui-
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même, « pourquoi, comment et où les peuples traversent les frontières », qui devient le
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centre de l’analyse. Plusieurs articles analysent ainsi les migrations transfrontalières. Les
frontières internationales sont transformées par l’internationalisation du capitalisme. À
partir des années 1960-1970, tant à la frontière euro-africaine qu’à la frontière américano-
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1. Peter SAHLINS, Frontières et identités nationales. La France et l’Espagne dans les Pyrénées depuis le
XVIIe siècle, Paris, Belin, 1996 (éd. anglaise 1989).
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mie californienne, qui passe précisément par l’emploi de cette force de travail sous-
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payée. La dissociation de ces identités, travailleur et étranger, est permise par
l’ambiguité de l’alien. Déshumanisé par le passage de frontière, « région-liminaire », le
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migrant transnational recouvre un sentiment d’identité collective non pas par le recours
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L’anthropologie, par sa vocation interdisciplinaire, fait dialoguer des concepts peu
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souvent mis en rapport par l’histoire. Sont ainsi rapprochées de façon convaincante des
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tuelles de la citoyenneté entre les individus et l’État, à travers le cas des femmes com-
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individuels » (p. 197). La virulence de la réaction de l’État, qui voit dans le comporte-
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ment de ces femmes une trahison nationale, prend sa source à la fois dans l’histoire pré-
coloniale du pays et dans le modèle de société patriarcale qui règne encore au
Zimbabwe. On voit ici l’intérêt d’intégrer l’histoire du genre à l’histoire de la nation.
Paris 13 - --[Link]
Autre concept trop peu souvent lié à celui de nation, celui d’ethnicité. L’étude de la
frontière russo-turque entre l’Anatolie et le Caucase, cristallisée par un demi-siècle de
tensions diplomatiques et idéologiques, et finalement réouverte en 1988, permet d’ex-
pliquer le processus complexe d’identification à l’État-nation, venant peu à peu sup-
planter les solidarités interethniques, Chris Hanne et Idiko Bellér-Hann). Ainsi, bien
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que, de part et d’autre de cette frontière, les groupes ethniques georgiens et lazs soient
très proches, tant sur le plan du langage que de la culture, la migration massive, à partir
de 1991, de Georgiens, essentiellement pour des raisons économiques, montre l’éten-
due du gouffre qui sépare les deux sociétés. En se plaçant sur une frontière si longtemps
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fermée, c’est toute l’ambivalence du regard porté sur l’étranger qui apparaît. Les Turcs,
habitués à être les « barbares » des Européens de l’Ouest, renvoient à leur tour cette
image aux Georgiens, en particulier les femmes, assimilées à des prostituées. En arrière-
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plan, la crise économique qui touche cette région turque, traditionnellement très reli-
gieuse, à partir des années 1990, permet d’expliquer la construction d’une image para-
doxale de la femme Rus, incarnant à la fois la perversion occidentale et la corruption du
communisme (p. 256).
Tous ces articles abordent, plus ou moins directement, la question des identités,
sociales, sexuelles ou politiques. La frontière met en effet en contact avec l’autre, à l’inté-
rieur et à l’extérieur de la nation. On est amené à questionner les concepts les mieux éta-
blis, l’étranger n’étant que relatif à une situation et à un groupe donné. En Europe
occidentale, la construction de l’État-nation a emprunté une voie particulière, celle de la
territorialisation du pouvoir et du contrôle des périphéries, plus que jamais d’actualité à
l’heure de la construction européenne ou de la «mondialisation». Mais, comme le montre
P. Sahlins, ce modèle européen est plus complexe qu’il n’apparaît, les identités nationales
venant souvent se greffer sur des identités locales préexistantes, les frontaliers étant parfois
à l’origine de l’accentuation de l’autorité de l’État. À l’inverse, Dan Rabinowitz vient rap-
peler que les frontières, en l’espèce la frontière intérieure israélo-palestinienne, sont aussi
des «périphéries traversées par des inégalités, des dominations et des structures de pouvoir
émanant du centre» (p. 158). En traitant, dès la crèche, les enfants israéliens et palestiniens
de manière strictement égale, en les faisant tous participer aux célébrations d’unité natio-
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exclut de fait les Palestiniens, en ramenant leurs différences à une simple «culture». Exclure
l’étranger, inclure le citoyen, sont parfois deux aspects d’un même phénomène, celui de la
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La fonction des frontières est très différente dans des sociétés où l’État ne s’est pas
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construit sur le modèle occidental, comme le montre l’étude de Janet Carsten sur l’île
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malaisienne de Langakawi. Dans cette île, où une grande partie de la population est issue
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de l’immigration et a toujours des parents dans les pays voisins, les frontières ont histori-
quement été changeantes et perméables. L’anthropologie fournit la clef pour comprendre
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la tradition d’ouverture de cette île, au-delà des limites fixées par l’État-nation. Les struc-
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tures de parenté, la relation de frère à sœur (siblingship), s’appliquent en effet non seule-
ment aux rapports entre voisins, mais aussi, de proche en proche, aux co-villageois, aux
amis, et même aux étrangers, ce qui permet leur rapide intégration dans la communauté
villageoise. La frontière internationale n’est dès lors, pour les Malais, qu’une frontière
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parmi d’autres, la notion de frontière étant par elle-même constitutive de leur identité
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sociale.
Équipé d’un index, de références bibliographiques abondantes à la fin de chaque cha-
pitre ainsi que de nombreuses notes infrapaginales, cet ouvrage est, dans sa forme même,
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de qualité. Seul bémol sans doute, le nombre insuffisant des cartes (10), sans doute impu-
table à des raisons de coût éditorial. La lecture de ce livre sera fructueuse à plus d’un titre
pour les historiens intéressés par les débats actuels sur l’interdisciplinarité ou le compara-
tisme. Osant des rapprochements audacieux, conciliant des approches et des concepts jus-
qu’ici considérées comme ayant peu à voir, ou pis, antagonistes: État, gender, migrations ou
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éducation, autour d’un thème bien défini et riche comme l’est la frontière, ce livre montre
la voie à suivre pour un comparatisme historique constructif.
Renaud MORIEUX
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