Raymond Aron - Wikipédia
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Raymond Aron, né le 14 mars 1905 dans le 6e arrondissement de Paris et mort le 17 octobre 1983 dans le
4e arrondissement de Paris2, est un philosophe, sociologue, politologue, historien et journaliste français.
Raymond Aron
Fonctions
Directeur
Centre européen de sociologie historique (d)
1969-1983
Président
Société française de sociologie (d)
1962-1964
Gabriel Le Bras Jean-Daniel
Reynaud
Président
Institut français de sociologie
1961-1962
Gabriel Le Bras
Directeur
Centre de sociologie européenne
1960-1968
Biographie
Œuvres principales
D'abord ami et condisciple de Jean-Paul Sartre et Paul Nizan à l'École normale supérieure, il devient un ardent
promoteur du libéralisme lors de la montée des totalitarismes, à contre-courant du milieu intellectuel pacifiste et
de gauche qui dominait. Il dénonce ainsi dans son ouvrage le plus célèbre, L'Opium des intellectuels, l'aveuglement
et la bienveillance des intellectuels à l'égard des régimes communistes.
Pendant trente ans, Aron est éditorialiste au quotidien Le Figaro. Durant ses dernières années, il travaille à
L'Express. En 1978, il fonde la revue intellectuelle Commentaire pour défendre et éclairer les principes qui devraient
régir une société libérale.
Il enseigne pendant trente ans, notamment à l'Institut d'études politiques de Paris et à l'École des hautes études
en sciences sociales et devient titulaire de la chaire de « Sociologie de la civilisation moderne » au Collège de
France en 1970. Il est un commentateur reconnu de Marx, Clausewitz, Kojève et Sartre.
Grâce à des compétences et des centres d'intérêt multiples (en économie, sociologie, philosophie, relations
internationales, géopolitique), il se distingue et acquiert une grande réputation auprès des intellectuels. Ses
convictions libérales et atlantistes lui attirent de nombreuses critiques venant des partisans de la gauche et de la
droite. Il garde néanmoins tout au long de sa vie un ton modéré3.
Jeunesse et études
Famille
Raymond Claude Ferdinand Aron est issu d'une famille juive et d'un milieu aisé des deux côtés. Ses parents sont
Gustave Émile Aron (1870-1934) et Suzanne Levy (1877-1940). Son grand-père maternel, Léon Levy, possédait une
usine de textile dans le nord de la France5. Sa famille paternelle venait de Lorraine où elle était établie depuis la fin
du xviiie siècle6. Son grand-père paternel, Isidore (dit Ferdinand) Aron, était grossiste en textile à Rambervillers,
puis Nancy (Lorraine)6. Un de ses grand-oncles paternels, Paul Aron, était le père de Max Aron, médecin biologiste
à la faculté de médecine de Strasbourg. Ferdinand, le grand-père paternel de Raymond, prédit à celui-ci à sa
naissance une grande carrière6. Gustave Aron refusa de prendre la suite de l'affaire familiale et fit de brillantes
études de droit5 ; il publia des travaux juridiques, mais n'étant reçu que deuxième à l'agrégation de droit alors qu'un
seul poste était attribué, il abandonna la perspective d'enseigner à l'université et devint professeur de droit à
l'École normale supérieure de l'enseignement technique5. Il arrêta de travailler au début du xxe siècle, vécut dès
lors de l'héritage familial7 et fit construire une maison à Versailles en 1913-1915 avec un court de tennis. La
famille Aron retourna ensuite à Paris6. Après la guerre, Gustave Aron investit en bourse7, mais sa fortune fut
perdue du fait de la crise économique de 19298 et il fut obligé de reprendre un emploi8. Il mourut en 1934 d'une
crise cardiaque8,9. La mère de Raymond mourut en juin 1940 à Vannes10.
Cette fortune familiale disparue avait permis aux trois enfants Aron de mener une vie aisée et de faire de bonnes
études. Le frère aîné de Raymond, Adrien Aron (1902-1969), a étudié au lycée Hoche et poursuit par une classe de
mathématiques supérieures et une licence en droit8, mais il était plus attiré par une vie facile et devint un grand
joueur de tennis et de bridge et mena une vie de « flambeur », à l'opposé de Raymond et au grand dam de leur
père11. Avant la naissance d'Adrien, la mère avait accouché d'un enfant mort-né11. Après Raymond vint un
troisième garçon, Robert Aron, qui obtint une licence en droit et en philosophie, publia une étude sur Descartes et
Pascal12 et après son service militaire entra dans l'administration de la Banque de Paris et des Pays-Bas (devenue
en 1982 Paribas, qui fut ensuite rachetée en 2000 par la BNP pour former BNP Paribas), selon certains grâce à
Raymond, qui jouait régulièrement au tennis avec son directeur10.
Raymond Aron épouse en 1933 Suzanne Gauchon (1907-1997), d'ascendances dauphinoise et lyonnaise. Ils
auront trois filles : Dominique Schnapper, sociologue et membre du Conseil constitutionnel de 2001 à 2010,
Emmanuelle et Laurence.
Études
Il étudie au lycée Hoche à Versailles, où il obtient son baccalauréat en 1922. Il est élève en khâgne au lycée
Condorcet (Paris) d'octobre 1922 à 192413,14, puis est reçu à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm. Ses
camarades sont alors Pierre-Henri Simon, Paul Nizan, Georges Canguilhem et Jean-Paul Sartre. Paul Nizan est un
véritable ami pour lui, au moins pendant ses années à l'École normale supérieure. Il admire aussi bien Paul Nizan
que Jean-Paul Sartre pour leur intelligence et juge le premier meilleur écrivain (il admire Aden Arabie mais aime
moins Les Chiens de garde15), le second meilleur philosophe16. Il est alors influencé par les idées pacifistes du
philosophe Alain, dont il se détachera à partir des années 1930. Engagé politiquement, Aron milite quelque temps
à la SFIO17. En 1927, il signe avec ses condisciples la pétition, parue le 15 avril dans la revue Europe, contre la loi
sur l'organisation générale de la nation pour le temps de guerre, qui abroge toute indépendance intellectuelle et
toute liberté d’opinion. Son nom côtoie ceux d'Alain, Lucien Descaves, Louis Guilloux, Henry Poulaille, Jules
Romains et Séverine.
En 1928, Aron est reçu premier à l'agrégation de philosophie alors que Sartre est recalé à l'écrit avant d'être à son
tour reçu premier l'année suivante et avec un total de points supérieur à Aron l'année précédente18. Emmanuel
Mounier est second. Il effectue son service militaire à l'Office national de la météorologie au fort de Saint-Cyr19,20.
Aron se rend à partir de 1930 en Allemagne, où il étudie un an à l'université de Cologne, puis de 1931 à 1933 à
Berlin, où il est pensionnaire de l'Institut français créé en 193021 et fréquente l'université de Berlin. Il observe alors
la montée du totalitarisme nazi et relate le phénomène dans ses Mémoires.
En 1938, il obtient son doctorat ès lettres avec la thèse Introduction à la philosophie de l'histoire. Sa thèse
complémentaire est l'Essai sur la théorie de l'histoire dans l'Allemagne contemporaine22.
Carrière professionnelle
Parcours professoral
Il revient en France en 1933 tandis que Sartre est à son tour pensionnaire à l'Institut français de Berlin23. Il
enseigne un an la philosophie au lycée du Havre (le lycée François-Ier, où Sartre lui succédera également) et vit à
Paris jusqu'en 1940. Il est alors secrétaire du Centre de documentation sociale de l'École normale supérieure et
professeur à l'École normale supérieure d'enseignement primaire à Paris24.
Le 24 juin 1940, il embarque sur un navire britannique transportant une division polonaise, le HMS Ettrick, à Saint-
Jean-de-Luz et rejoint Londres, où il reste jusqu'en 1945. Engagé dans les Forces françaises libres, il devient
rédacteur de La France Libre26, une revue créée par André Labarthe, indépendante de la France libre et souvent
critique vis-à-vis du général de Gaulle. Il fait ainsi sa première expérience de l'écriture journalistique, qu'il
n'abandonnera plus jusqu'à sa mort. Il côtoie Stéphane Hessel et Daniel Cordier durant leur entraînement
militaire27.
En 1944, le doyen de l'université de Bordeaux lui propose la chaire de sociologie, mais il refuse puisqu'il veut
s'orienter vers le journalisme (il regrettera ce choix plus tard)28.
Une fois la guerre achevée, il s'installe à Paris et devient professeur à l'École nationale d'administration, où il
donne des cours entre 1945 et 1947. De 1948 à 1954, il est professeur à l'Institut d'études politiques de Paris, et il
y enseignera encore en 1958 ; ce dernier cours fera l'objet d'une publication sous le nom de Démocratie et
Totalitarisme29. Aron s'implique dans la vie de l'établissement en jouant un rôle clef dans la création de
l'Association française de science politique avec des enseignants de l'école, et en devenant membre du Conseil de
perfectionnement de l'IEP en 1957, poste qu'il conserve jusqu'en 1968. Il donne des cours également au début des
années 1960 et donne son dernier cours, appelé « Théorie des crises internationales », en 1965-1966. Lorsque
Sciences Po crée son école doctorale, il assure des enseignements, notamment avec Jean-Baptiste Duroselle30.
Il est chargé d'enseignement dès 1955 et, à partir de 1958, professeur à la faculté des lettres et sciences
humaines de l'université de Paris. En 1960, il est élu directeur d'études à l'École pratique des hautes études, et
conserve cette fonction jusqu'en 1983. En 1970, il devient professeur au Collège de France, titulaire de la chaire
« Sociologie de la civilisation moderne » ; il quitte le Collège en 197831.
Il crée en 1960 le Centre de sociologie européenne avec pour assistant Pierre Bourdieu, qui en est alors le
secrétaire et en prendra la direction en 196832.
En 1978, il fonde avec notamment Alain Ravennes le CIEL (Comité des intellectuels pour l'Europe des libertés)33
et, avec l'aide de Jean-Claude Casanova, il crée la revue Commentaire. Un Centre d'études de philosophie politique
porte le nom de Centre Raymond-Aron à l'École des hautes études en sciences sociales, boulevard Raspail à Paris
(EHESS).
Il est élu en 1963 à l'Académie des sciences morales et politiques au fauteuil de Gaston Bachelard34. Il fait graver
sur son épée une citation d’Hérodote : « nul homme n’est assez dénué de raison pour préférer la guerre à la
paix »35.
Journalisme
À la suite de son expérience de rédaction dans la revue La France libre et Combat, il se lance après la guerre dans
le journalisme, qu'il ne quittera plus jusqu'en 1983. En 1945, il fonde avec Sartre la revue Les Temps modernes. De
1946 à 1947, il collabore au journal Combat avec Albert Camus.
En 1947, en désaccord avec Sartre, Aron quitte la rédaction des Temps modernes et rejoint Le Figaro comme
éditorialiste, poste qu'il occupe jusqu'en 1977. De 1965 à 1966, il est président de la société des rédacteurs. De
1975 à 1976, il est membre du directoire de la société. De 1976 à 1977, il est directeur politique du journal.
Il quitte le journal en 1977 et rejoint le magazine L'Express comme président du comité directeur, poste qu'il
occupe jusqu'à sa mort. Parallèlement, il est chroniqueur à la radio Europe 1 de 1968 à 1972.
Mort
Le 17 octobre 1983, il meurt d'une crise cardiaque à l'âge de 78 ans, alors qu'il quitte le palais de justice de Paris,
situé dans le 4e arrondissement, après avoir témoigné en faveur de Bertrand de Jouvenel lors du procès qui
oppose ce dernier à Zeev Sternhell36.
Engagement politique
Élève à l'École normale supérieure, Raymond Aron s'inscrit à la SFIO38. Séjournant à Berlin, Aron assiste aux
autodafés organisés par le régime nazi en mai 1933. Cette catastrophe politique lui inspire une profonde aversion
pour les régimes totalitaires, qu'il ne cessera de dénoncer dans ses écrits. Ses convictions de gauche, pacifistes
et socialistes, évoluent. En 1938, il participe au colloque Walter Lippmann, qui réunit des intellectuels et
économistes libéraux venus débattre à Paris de l'avenir de la démocratie face au totalitarisme39.
Mobilisé en septembre 1939 dans un poste météorologique des Ardennes, il rejoint Bordeaux pendant la débâcle.
Séparé de son détachement au début de juin pour aller voir sa mère mourante à Vannes, il le retrouve brièvement à
Toulouse, où il décide de gagner l'Angleterre pour s'engager auprès du général de Gaulle. Il part à Bayonne et
embarque à Saint-Jean-de-Luz pour le 23 juin 1940. Sur le bateau, L'Ettrick, un transatlantique britannique
transportant une division polonaise, il fait la rencontre de René Cassin40. À Londres, il s'engage dans les Forces
françaises libres et retrouve Robert Marjolin, qui travaille pour Jean Monnet. Il adopte une opinion paradoxale à
propos de Philippe Pétain : bien que le choix de celui-ci mise de fait sur la victoire de l'Allemagne nazie, il indique
également que la décision a le mérite d'avoir épargné le sang et les camps de travail à des millions de Français ;
de plus, il n'accorde pas un soutien sans faille à de Gaulle dont il redoute le césarisme. Au Reform Club, il fait la
connaissance de Lionel Robbins et de Friedrich Hayek41. Envoyé à Aldershot, il est brièvement engagé dans la
1re compagnie des chars de combat au sein des Forces françaises libres, où il est affecté aux écritures. Le
22 juillet, il rencontre à Carlton Gardens André Labarthe, qui le convainc d'abandonner son unité en août, quelques
jours avant l'embarquement pour l'opération Menace, pour devenir rédacteur en chef de la revue La France Libre
(Londres), qu'il est en train de créer. Il écrit sous le nom de René Avord. Son premier article s'intitule « Le
machiavélisme, doctrine des tyrannies modernes42 ». En 1943, l'article « L'ombre des Bonaparte », paru dans La
France libre, est considéré comme une attaque contre le chef de la France combattante43, qui ne se voit pas sans
agacement comparé à Badinguet44.
Dans ses Mémoires45, il écrit : « Dans mon milieu, imprégné de hégélianisme et de marxisme, l’adhésion au
communisme ne faisait pas scandale, l’adhésion au fascisme ou au PPF était simplement inconcevable. De tous,
dans ce groupe, j’étais le plus résolu dans l’anticommunisme, dans le libéralisme, mais ce n’est qu’après 1945 que
je me libérai une fois pour toutes des préjugés de la gauche. » Il conçoit néanmoins pour le philosophe Karl Marx
une admiration qui n'a d'égale que son mépris pour le courant « marxiste-léniniste ».
Le paradoxe est bien le maître-mot de cet intellectuel controversé, qui développe un sens critique toujours en éveil
face au politique. À la Libération, il accepte un poste de conseiller au ministère de l'Information, dirigé par André
Malraux. Il s'engage au sein du RPF dès 194746 et anime la revue intellectuelle du Rassemblement, La Liberté de
l'esprit.
Dénonçant pendant les années 1950 et les années 1960 le « conformisme marxisant » de l'intelligentsia française,
il devient l'intellectuel de droite de l'époque face à Sartre, qui symbolise l'intellectuel de gauche. Ils se rejoindront
bien plus tard, en 1979, pour déplorer le sort réservé aux boat-people fuyant le régime communiste vietnamien sur
la mer de Chine dans des embarcations de fortune26.
Dans L'Opium des intellectuels, paru en 1955, il traite des « mythes » que constituent à ses yeux la révolution ou le
prolétariat et écrit notamment : « La fin sublime excuse les moyens horribles. Moraliste contre le présent, le
révolutionnaire est cynique dans l’action, il s'indigne contre les brutalités policières, les cadences inhumaines de la
production, la sévérité des tribunaux bourgeois, l'exécution de prévenus dont la culpabilité n'est pas démontrée au
point d'éliminer tous les doutes. Rien, en dehors d'une « humanisation » totale, n'apaisera sa faim de justice. Mais
qu'il se décide à adhérer à un parti aussi intransigeant que lui contre le désordre établi, et le voici qui pardonnera,
au nom de la Révolution, tout ce qu'il dénonçait infatigablement. Le mythe révolutionnaire jette un pont entre
l'intransigeance morale et le terrorisme. […] Rien n'est plus banal que ce double-jeu de la rigueur et de
l'indulgence. »
Esprit indépendant, il n'hésite pas à prendre le contre-pied d'une partie de la droite. Ainsi, il préconise de renoncer
à l'Algérie française dès avril 1957 (La Tragédie algérienne47) et se rallie à l'indépendance de l'Algérie avant 1962. Il
s'oppose à la politique anti-atlantiste du général de Gaulle après 1966. Il soutient le coup d’État du général
Pinochet au Chili en 1973 en estimant que celui-ci permettrait de prévenir une guerre civile48.
Il soutient Georges Pompidou, puis Valéry Giscard d'Estaing, et combat François Mitterrand après 1981. Avant son
élection, il estime que le candidat socialiste créerait « une situation redoutable pour le pays et pour la garantie de
nos libertés »49.
Peu avant sa mort, en octobre 1983, il estime que la percée électorale du Front national est « moins grave que
d’accepter quatre communistes au conseil des ministres »49.
Aron et la CIA
En juin 1950 à Berlin, est fondé le Congrès pour la liberté de la culture. Jusqu'en 1967, lors de la révélation du
financement de cette organisation par la CIA, Aron, cofondateur, est membre suppléant de son comité exécutif. La
revue Preuves, elle aussi secrètement financée par la CIA, est une tribune pour Aron50. Dans ses Mémoires, il
affirme avoir ignoré le financement par la CIA et souligne qu'il ne l'aurait probablement pas toléré s'il l'avait su,
mais il ne veut pas renier sa participation et oppose la liberté dont il profitait à la discipline des membres des
organisations communistes51. Aron était invité à l'université Harvard pour donner un cours et percevait à ce titre
un salaire de 10 000 $52. En 1966, de Gaulle s'oppose à sa nomination au Comité des 12 sages52.
Pensée philosophique
Aron et Marx
Aron a longtemps étudié et enseigné Karl Marx, notamment à la Sorbonne. Aron l'estime, mais réfute ce qu’il
considère être « ses prophéties ». Marxologue reconnu, il se qualifiait volontiers, non sans ironie, de marxien55.
Le marxisme est présenté par Aron succinctement dans Dix-huit leçons sur la société industrielle, de manière un
peu plus développée dans Les étapes de la pensée sociologique dans un ouvrage publié à titre posthume, Le
Marxisme de Marx55.
Aron et le totalitarisme
Rejoignant la théorie d'Hannah Arendt sur le totalitarisme, il en propose la définition opératoire suivante :
« Il me semble que les cinq éléments principaux sont les suivants :
1. Le phénomène totalitaire intervient dans un régime qui accorde à un parti
le monopole de l'activité politique.
3. Pour répandre cette vérité officielle, l'État se réserve à son tour un double
monopole, le monopole des moyens de force et celui des moyens de
persuasion. L'ensemble des moyens de communication, radio, télévision,
presse, est dirigé, commandé par l'État et ceux qui le représentent.
Aron et Sartre
On a souvent opposé Sartre et Aron. Le premier serait toujours à la pointe des événements, « progressiste » et
inséré dans la « lutte révolutionnaire ». Le second, analysant en retrait le déroulement de l'histoire sans sacrifier
aux modes, avec le recul d'un sociologue ou d'un historien qui ne se veut ni doctrinaire, ni moraliste, mais libre et
sans lien avec aucune « école de pensée »58. Politiquement, Sartre a rejoint le camp de l'antiaméricanisme et du
soutien (non sans critiques) du PCF et de l'URSS, alors qu'Aron se rapproche de celui de la démocratie libérale et
de l'anticommunisme26.
Alors qu'ils étaient amis dans leur jeunesse, ils se brouillent à partir de 1947, lors d'un débat radiophonique où
Sartre, opposé à l'ancien résistant Pierre de Bénouville, compare de Gaulle à Hitler. Il demande alors à Aron de les
départager, ce qu'il refuse, sans pour autant soutenir Bénouville. Par la suite, les désaccords iront grandissants.
Aron rejoint le RPF gaulliste, quand Sartre co-fonde le Rassemblement démocratique révolutionnaire, un nom que
l'intellectuel libéral juge oxymorique, estimant que la révolution souhaitée par Sartre ne peut pas être
démocratique. Lors des évènements de Mai 68, Aron a d'abord un élan de sympathie pour les étudiants révoltés,
avant de critiquer les débordements qu'il juge pseudo-révolutionnaires. Sartre, qui soutient le mouvement, étrille
violemment son ancien ami : « Je mets ma main à couper qu'Aron ne s'est jamais mis en cause et c'est pour cela
qu'il est, à mes yeux, indigne d’être professeur. Il faut, maintenant que la France entière a vu de Gaulle tout nu, que
la France entière pût regarder Aron tout nu ». Aron répond calmement à ces attaques, dénonçant des arguments
que « même un démagogue de bas étage n'aurait pas utilisés »26.
Ils se réconcilient en 1979, lors de leur soutien aux boat people, un an avant la mort de Sartre, qu'Aron appelle
« mon petit camarade ». Il lui rendra ensuite hommage dans ses Mémoires26.
Dans l'ouvrage intitulé La Blessure, récit autobiographique de l'écrivain et journaliste Jean Daniel, publié chez
Grasset en 1992, on trouve l'origine de l'aphorisme Plutôt avoir tort avec Sartre que raison avec Aron : Jean Daniel,
excédé par une réaction de Raymond Aron, avait dit à Claude Roy qu'il était « plus facile d'avoir tort avec Sartre qui
"trucule, exubère et effervesce" (Claudel) que d'avoir raison dans la morosité avec Aron. »59.
Aron est un théoricien des relations internationales. Il est fortement influencé par Clausewitz et Max Weber.
Pour Aron, les relations internationales sont spécifiques et distinctes de la politique interne aux États. Dans les
relations internationales, il y a « légitimité et légalité du recours à la force armée de la part des acteurs » : « Max
Weber définissait l'État par le monopole de la violence légitime. Disons que la société internationale est
caractérisée par l'absence d'une instance qui détienne le monopole de la violence légitime. » (Qu'est-ce qu'une
théorie des relations Internationales ?, RFSP, 1967).
Il considère qu'il ne peut y avoir de théorie générale des relations internationales, et refuse la conception causale
(explicative) pour choisir une conception compréhensive à travers l'analyse sociologique des buts que peuvent
poursuivre les États. C'est cette « praxéologie » des relations internationales qu'Aron tentera d'élaborer dans Paix
et guerre entre les nations (1962)60. Il décrit les relations internationales comme dominées symboliquement par
deux acteurs, le soldat et le diplomate61.
la puissance ;
la sécurité ;
la gloire.
Aron définit les systèmes internationaux comme des « ensembles d'unités en interactions régulières susceptibles
d'être impliquées dans une guerre générale ». « La caractéristique d'un système international est la configuration
des rapports de force ».
Il faut distinguer les systèmes homogènes (ceux dans lesquels les États appartiennent au même type, obéissent à
la même conception du politique), et les systèmes hétérogènes (ceux dans lesquels les États sont organisés
selon des principes autres et se réclament de valeurs contradictoires).
En effet, la conduite d'un État n'est pas commandée par le seul rapport de force. Les intérêts nationaux ne peuvent
pas être définis sans tenir compte du régime intérieur d'un État, de son idéal politique. Le système international
est déterminé par des valeurs qui existent au sein des États, et ces valeurs influencent la stabilité du système.
Aron s'inscrit ici dans la tradition du réalisme « classique » en relations internationales, celui de Edward Hallett
Carr, Hans Morgenthau ou Henry Kissinger. Cette orientation sera remise en cause lors de l'avènement des
théories systémiques comme le néo-réalisme de Kenneth Waltz (Theory of international politics, 1979).
La contribution de Raymond Aron à la théorie des relations internationales est originale. Si une interprétation
conventionnelle de Paix et guerre entre les nations place Aron dans la catégorie des auteurs réalistes, avec Edward
Hallett Carr, Hans Morgenthau, ou encore Henry Kissinger qui revendique l'influence d'Aron62, il faut remarquer que
sa conception des relations internationales est assez différente de celles de ces auteurs. Ses réflexions sur la
guerre et la stratégie à l'âge nucléaire ont eu une influence importante aussi bien dans le domaine de la recherche
universitaire que dans le domaine de l'action diplomatico-stratégique63. Il développe de manière précoce une
pensée du nucléaire et des modifications que les armes atomiques introduisent dans la compétitions entre
grandes puissances64.
Il est donc difficile de classer Aron dans une école particulière, puisque sa pensée même est hostile à une telle
catégorisation. Pour certains auteurs, elle constitue plutôt une approche sociologique des relations
internationales qui s'inscrit dans une tradition libérale65,66. Ainsi, des similitudes remarquables existent entre la
pensée de Raymond Aron et l'École anglaise (représentée notamment par Hedley Bull, Adam Watson, etc.) : dans
les deux cas, les institutions communes, les valeurs et les normes sont reconnues comme la marque de
l'existence d'une « société internationale » qui bien qu'anarchique possède un certain degré de régulation dans les
relations entre ses membres67.
Influence
De nombreuses figures suivent son enseignement : Jean Baechler68, Alain Besançon69,70, Raymond Boudon71,72,
Pierre Bourdieu (leur relation se rompt cependant en raison d'un différent sur Mai 68)73,74, Jean-Claude
Casanova75, Julien Freund76,77, André Glucksmann78, Pierre Hassner79, Stanley Hoffmann80,81, Henry
Kissinger82,83, Pierre Manent84, Albert Palle85, Jean-Jacques Salomon75.
Beaucoup de figures participent ou ont participé à la revue Commentaire, qui peut être qualifiée de « revue
aronienne »86. À travers elle existe ainsi une école de pensée aronienne, d'un libéralisme tempéré, teinté de
conservatisme, tourné vers le monde anglo-saxon.
Aron est également, avec François Furet, l'un de ceux qui ont contribué à faire redécouvrir Alexis de Tocqueville,
auquel il consacre un chapitre dans Les Étapes de la pensée sociologique (1967)87.
Œuvres
Les œuvres complètes de Raymond Aron ont été établies par Perrine Simon et Élisabeth Dutartre aux éditions
Julliard - Société des amis de R. Aron en 1989.
Introduction à la philosophie de l'histoire. Essai sur les limites de l'objectivité historique, Paris, Gallimard, 1938
Essai sur la théorie de l'histoire dans l'Allemagne contemporaine. La philosophie critique de l'histoire, Paris, Vrin,
1938
Chroniques de guerre. « La France Libre », 1940-1945 (rassemble les trois précédents), Gallimard, 1945, nouvelle
édition avec introduction de Jean-Marie Soutou et appareil critique de Christian Bachelier, Gallimard, 1990,
Les Français devant la Constitution (en collab. avec F. Cleirens), Paris, Défense de la France, 1946
La Coexistence pacifique. Essai d'analyse, Paris, Monde nouveau, 1953 (sous le pseudonyme de « François
Houtisse », signalé par Boris Souvarine88)
La Société industrielle et la Guerre suivi d'un Tableau de la diplomatie mondiale en 1958, Paris, Plon, 1959
La Révolution introuvable. Réflexions sur les événements de mai, Paris, Fayard, 1968
D'une sainte famille à l'autre. Essai sur le marxisme imaginaire, Paris, Gallimard, 1969
Critique de la pensée sociologique: Cours au Collège de France (1970-1971 et 1971-1972), 2023, Édition Odile
Jacob, (ISBN 978-2738157652),
Leçons sur l'histoire : Cours au Collège de France (1972-1973 et 1973-1974), 2023, Éditions De Fallois.
République impériale. Les États-Unis dans le monde (1945–1972), Paris, Calmann-Lévy, 1973
Histoire et dialectique de la violence, Paris, Gallimard, 1973 (Ce livre, qui est un commentaire de la Critique de la
raison dialectique de Sartre, fait l'objet d'une analyse par son ancien éditeur Pierre Verstraeten, professeur à
l'ULB : L'Anti-Aron, Éditions de la Différence, 2008)
Mémoires. 50 ans de réflexion politique, 2 volumes, Paris, Éditions Julliard, 1983, 1082 p.
Raymond Aron et Louis Séchan, Introduction à la philosophie de l'histoire, Paris, Éditions de Fallois, 1997, 254 p.
(ISBN 2-253-90536-4)
Le Marxisme de Marx, Paris, Fallois, 2002 (ISBN 2-87706-423-9) ; rééd. poche, 1082 p., Paris, 2004
(ISBN 2-253-10800-6)
De Giscard à Mitterrand : 1977-1983, éditoriaux parus dans L'Express, préface de Jean-Claude Casanova, Paris,
Fallois, 2005, 895 p. (ISBN 2-87706-570-7)
Aron et de Gaulle, recueil d'articles de Raymond Aron, textes choisis et préfacés par Jean-Claude Casanova,
Calmann-Lévy, 2022.
L'Europe selon Aron, recueil de textes de Raymond Aron, textes choisis et préfaces par Joël Mouric, Paris,
Clamann-Lévy, Bibliothèque Raymond Aron, 2024.
Film d'entretiens
Raymond Aron, spectateur engagé, entretien avec Raymond Aron, durée : 2 h 30, DVD - Montparnasse, 2005
Décorations
Notes et références
3. Perrine Simon, « Raymond Aron dans l'histoire du siècle », Vingtième Siècle : Revue d'histoire, vol. 9,1986,
p. 124-126 (lire en ligne (https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1986_num_9_1_1460) [archive]).
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44. Selon Alain Peyrefitte, le général de Gaulle aurait affirmé : « Raymond Aron me traitait de Badinguet. Il a
contribué à répandre aux États-Unis l'idée que je n'étais qu'un général de pronunciamiento de type latino-
américain. » Voir Nicolas Baverez, « Aron et de Gaulle » (http://www.parutions.com/pages/1-4-7-1598.htm
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Voir aussi
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Elias Forneris, "Raymond Aron's Sociology of Collaborators (1940–1944)", International Journal of Politics,
Culture and Society (2024): 1-23.
Articles connexes
Liens externes
Raymond Aron « Paix et guerre entre les nations », un demi-siècle plus tard (http://www.diploweb.com/R-Aron-P
aix-et-guerre-entre-les.html) [archive], présentation critique par le professeur émérite Serge Sur.