Acta 14563
Acta 14563
Sébastien Cazalas
Résumé - Saluons pour commencer l’ampleur de la palette pédagogique et savante d’Alain Corbellari,
qui se révèle en homme des grands écarts. Il publie en effet au même moment deux ouvrages qui
paraissent aux antipodes l’un de l’autre : une Petite histoire de la littérature médiévale à la manière de
Pierre Desproges, que d’aucuns regarderont comme la récréation du médiéviste, et ce nouvel opus qui
se propose de « résumer et de synthétiser tout ce que l’on sait aujourd’hui sur
Oton III de Grandson ». Un point rassemble pourtant les deux volumes : le lecteur retrouvera dans le
second, par touches délicates, notamment dans les notes de bas de page, l’alacrité de ton et la
malice discrète d’Alain Corbellari, dont l’enthousiasme pour son poète de prédilection apporte ce
qu’il faut de sel à une étude qui demeure fidèle aux canons académiques. Il s’agit du dernier volume
en date de la monumentale collection de l’« Histoire littéraire de la France » fondée par les
Bénédictins de Saint‑Maur en 1733.
Sébastien Cazalas, « Oton de Grandson, knight "de hault prix et gentil cueur" »
Summary - Let's begin by acknowledging the breadth of Alain Corbellari's pedagogical and scholarly
palette, which reveals him as a man of great differences. Indeed, at the same time he published two
works that appeared at the opposite ends of the spectrum: a Petite histoire de la littérature médiévale
à la manière de Pierre Desproges, which some will regard as the recreation of the medievalist, and this
new opus which sets out to "summarise and synthesise all that is known today about Oton III of
Grandson". One point, however, unites the two volumes: the reader will find in the second, in
delicate touches, notably in the footnotes, the alacrity of tone and the discreet malice of Alain
Corbellari, whose enthusiasm for his favourite poet brings just the right amount of salt to a study
that remains faithful to academic canons. This is the latest volume in the monumental collection of
the "Literary History of France" founded by the Benedictines of Saint-Maur in 1733.
Sébastien Cazalas
1 …suivie de deux textes médiévaux retrouvés et édités selon l’antique protocole des grands éditeurs scientifiques, Prilly,
Presses Inverses, 2021.
2 Son prénom (Oton, Othon, Ode, Othe, etc.) comme son nom (Grandson, Granson, Gransson, Granzon, etc.) sont fluctuants
selon l’usage choisi par les savants ou les auteurs qui parlent de lui. Alain Corbellari tranche ici en faveur d’« Oton de Grandson »
(ailleurs il a cependant pu écrire « Othon de Grandson ») car il s’agit tout simplement de la graphie la plus couramment observée
dans les travaux récents. Précisons que Grandson n’écrit jamais lui‑même son patronyme que « Granson » ou « Gransson », ce
qui donne une idée de la prononciation de son nom en moyen français.
3
Oton, dont la carrière fut internationale, se définirait plutôt comme un « européen », à l’instar de Philippe de Mézières ou de
Philippe de Commynes.
4 Oton de Grandson. Sa vie et ses poésies, Lausanne, Payot, coll. « Mémoires et documents publiés par la Société d’histoire de
Suisse romande », 1941. Mais Piaget fit paraître dès 1890, dans la Romania, deux articles visant à signaler l’importance du poète.
5
La Complainte de Vénus telle que l’a faite Sire Othon de Grandson célèbre savoisien sous ce titre : Les Cinq Ballades ensuivans et
telle que l’a translatée le grand Jauffroy Chaucer, enrichie de gloses marginales de Charles-Albert Cingria, Porrentruy, Les Portes de
France, 1943, repris dans Ch.‑A. Cingria, Œuvres complètes, Lausanne, L’Âge d’homme, t. IV, coll. « Essais II », 2016, p. 416-428.
6 Signalons le plus récent : « Exil d’amour et exil réel chez Othon de Grandson », L’Exil au Moyen Âge, entre tourment et plénitude,
actes du colloque des 7-8 nov. 2019 à l’Université Catholique de l’Ouest, Angers, dir. Carole Bauguion, à paraître dans Études
médiévales anglaises.
7 Othon de Grandson, Poésies choisies, éd. et préface d’A. Corbellari, Gollion, Infolio, coll. « Microméga », 2017.
8
Sur ce personnage, voir en dernier lieu Othon Ier de Grandson (vers 1240‑1328). Le parcours exceptionnel d’un grand seigneur
vaudois, dir. Bernard Andenmatten, Lausanne, Cahiers Lausannois d’histoire médiévale, vol. 58, 2020.
9
Il existe un troisième frère, Guillaume (1263‑1335), qui partit vivre en Angleterre où il donna la lignée des Grandisson : son fils
John Grandisson (1292‑1369) fut évêque d’Exeter.
tentent de le lyncher : Oton escorte celui‑ci pour l’arracher aux mains de ses
agresseurs. Aussitôt, Grandson est accusé d’avoir voulu protéger le meurtrier du
Comte Rouge. Ne serait‑il pas même le commanditaire du crime ? Les historiens ont
longtemps débattu de la question, A. Corbellari explique qu’aucune preuve
définitive tendant à charger Grandson d’un tel forfait ne peut être avancée et
dénonce les « romans historiques les plus abracadabrants » qui n’ont manqué de
fleurir sur cette affaire, en particulier dans les travaux de l’historien chartiste Max
Bruchet (Le Château de Ripaille, 1907). La vérité est sans doute que le Comte Rouge
serait tout bêtement mort du tétanos, contracté suite à sa blessure, mais la
médecine du temps l’ignorait ; cela n’exclut cependant pas absolument une piste
criminelle. Le scandale se leste d’une affaire politique lorsque les liens du médecin
avec le duc de Bourbon furent découverts. Les soupçons se portent alors sur la
sœur du duc, Bonne de Bourbon, la propre mère du Comte Rouge. Bonne de
Bourbon était en conflit avec sa bru, Bonne de Berry, veuve d’Amédée VII : par un
testament dicté in articulo mortis, le Comte écartait son épouse du gouvernement
de la Savoie et de la tutelle de ses enfants au profit de sa mère. Le duc de Berry,
frère de Charles V, dénonce un déni de justice et lance une campagne de
diffamation contre Bonne de Bourbon. L’affaire est complexe et alourdit la
présomption de culpabilité qui pèse sur Oton, d’autant plus qu’une fois le médecin
arrêté et torturé, il charge sous la contrainte Bonne de Bourbon et fait d’Oton son
complice (ainsi que l’apothicaire Pierre Fabre – ou Fabri – de Lompnes). Ces aveux
provoquèrent une réunion de tous les seigneurs savoyards à Chambéry le 27 avril
1393, lesquels confirmèrent cependant le testament du Comte Rouge et leur
soutien à Bonne de Bourbon. Mais cette décision eut notamment pour
conséquence un regain d’acharnement sur les prétendus complices. Les terres de
Grandson sont saisies par Amédée de Savoie‑Achaïe. Voilà Oton contraint à l’exil : il
finit par retourner à Londres où Richard II l’accueille les bras ouverts et le gratifie
d’une pension qui n’aura de cesse d’augmenter, trop heureux de s’attacher de
nouveau les services d’un capitaine d’une telle valeur. Grandson court alors le
monde, de la Prusse à la Palestine, au service de son maître. À telle enseigne que
ses voyages vers l’Est attirèrent l’attention de Philippe de Mézières qui fera de lui un
des quatre chevaliers principaux de la confrérie qu’il imagine pour reconquérir la
Terre sainte10.
10
Signalons quelques erreurs d’A. Piaget et A. Molinier reproduites aux p. 46‑47 de la monographie d’A. Corbellari : d’abord il n’y
a pas quatre‑vingt‑douze mais quatre‑vingt‑treize noms dans la liste des chevaliers qui clôt le manuscrit 2551 (version française)
de l’Ordre imaginé par Mézières. Et parmi eux, dix-huit qui n’ont pas pris l’Ordre, mais se sont engagés à aider l’Ordre (« ceulx qui
se sont offers de aidier ladicte chevalerie et n’ont pas encores offert d’estre de la chevalerie »). D’autre part, ce n’est pas en 1395
qu’a été rédigée la version française, mais en 1396, avant et après la bataille de Nicopolis (25 septembre 1396). Enfin il ne s’agit
pas de l’« Ordre de la Passion de Jésus-Christ », mais de l’Ordre de la chevalerie de la Passion du Christ (la version latine est
encore plus précise : Nova religio milicie Passionis Ihesu Christi pro acquisicione sancte civitatis Iherusalem et Terre sancte). Voir Les
versions latine et française de l’Ordre de la Chevalerie de la Passion du Christ, éd. J. Blanchard et al., Genève, Droz, à paraître.
Mais le procès sur la mort du Comte Rouge rebondit en 1394. Le médecin Grandville
se rétracte et affirme n’avoir livré le nom de Grandson que sous la contrainte de la
torture. Entre temps, le roi de France avait très solennellement affirmé son soutien
à Oton (faut‑il y voir un acte de haute politique, pour ménager le roi d’Angleterre,
dont Grandson est l’homme lige, en pleine guerre de Cent Ans ?). Oton espère
recouvrer les terres savoyardes qui lui avaient été confisquées. C’était sans compter
sur la rapacité de quelques petits seigneurs vaudois (ces « gens ennuyeux »
dénoncés dans une de ses ballades ?) qui n’entendait pas rendre ce qui leur avait
été donné. Parmi ceux‑ci, Gérard d’Estavayer11 réitère les accusations pesant sur
Oton et charge en plus son cousin Hugues. Malheureusement pour Grandson,
l’affaire est prise au sérieux et le voilà encore une fois convoqué devant un tribunal
dès l’automne 1395. La solution d’un duel judiciaire (jusqu’à la mort) entre Gérard et
Oton, tenu à Bourg‑en‑Bresse, fut finalement adoptée en 1397. Les garants d’Oton
se trouvent parmi les plus grands seigneurs savoyards et bourguignons, alors que
Gérard fédère la petite noblesse et la bourgeoisie vaudoise qui bénéficiait à plein
des fiefs qu’Oton avait été contraint d’abandonner. A. Corbellari reproduit, à la suite
d’autres éditeurs, le mémoire en défense qui aurait probablement été rédigé par
Grandson lui‑même, où l’intéressé proteste avec la dernière vigueur contre les
accusations proférées à son encontre et se déclare prêt à se battre pour défendre
son honneur.
Le combat eut lieu le 7 août 1397. Il fut sans doute très bref, et nous ne savons rien
de l’état d’esprit des deux combattants (Gérard était sans doute un peu plus jeune
et en forme qu’Oton, mais leur écart d’âge ne devait pas excéder une dizaine
d’années12). Oton est tué au cours de ce duel judiciaire13. Le comte Amédée VIII, qui
n’avait que treize ans lorsqu’il assista au « spectacle » semble avoir été tellement
traumatisé qu’il en interdit plus tard la pratique, selon l’enquête — qui tient sans
doute davantage d’un sentiment personnel — de la princesse historienne Marie José
de Belgique (1906‑2001)14. Avec sa mort, Oton entre dans la légende : A. Corbellari
offre à son lecteur une enquête fort bien menée sur la postérité d’Oton chez les
chroniqueurs suisses tout d’abord (Konrad Justinger en 1420, Diebold Schilling15 en
1483 et 1485, Aegidius Tschudi en 1571) puis chez Olivier de la Marche (c. 1494),
plus connu mais assez inexact sur certains faits, n’hésitant pas à réécrire les détails
11 Sur ce personnage et sa famille, on peut consulter le Dictionnaire historique de la Suisse (DHS) en ligne : https://hls-dhs-dss.ch/
fr/articles/019561/2017-05-04/ (consulté le 18.06.2022).
12
C’est essentiellement le chroniqueur Tschudi qui fit de Grandson un vieillard cacochyme au moment du duel, ce qui était
pour le moins exagéré.
13 Lequel est loin d’être le dernier au Moyen Âge, contrairement à ce qui se lit un peu partout, A. Corbellari en renouvelle la
démonstration.
14 Marie José [de Saxe-Cobourg-Gotha], La Maison de Savoie. Les origines. Le Comte Vert - Le Comte rouge, Paris, Albin Michel,
1956.
15
C’est chez lui qui se trouvent les deux représentations iconographiques connues du duel entre Oton et Gérard.
du duel, sans surprise, de manière très topique. L’auteur étudie ensuite la manière
dont les historiens de l’époque moderne (xviie-xviiie siècles) ont relaté la vie de
Grandson, notamment dans l’Histoire des Suisses (publiée en allemand à partir de
1780) de celui qui est considéré comme le père de l’histoire d’esprit patriotique, Jean
de Müller. La littérature sentimentale féminine (notamment Marie‑Louise-Françoise
de Pont‑Wullyamoz16, 1751‑1814) s’est également emparée de la figure du chevalier
dans des textes à mi‑chemin entre le roman et l’histoire, mêlant des accents
mélodramatiques à une documentation abondante mais mal maîtrisée, dont
l’ouvrage d’A. Corbellari propose d’amusants et édifiants extraits. C’est elle,
essentiellement, qui mit à la mode la métamorphose élégiaque d’Oton de Grandson
et qui popularisa l’idée, que l’on trouve antérieurement, que Grandson fut l’amant
de Catherine, l’épouse de Gérard d’Estavayer17. Citons aussi l’écrivain romantique
savoyard Jacques Replat qui en 1840, dans son roman Le Sanglier de la forêt de
Lonnes. Esquisse du comté de Savoie à la fin du xive siècle, reprend l’issue du duel de
Bourg‑en‑Bresse imaginé par la baronne de Pont‑Wullyamoz : au moment fatidique,
Gérard crie à Oton le nom de sa femme, Catherine. Celui‑ci en perd ses moyens,
reçoit le coup fatal (un coup de poignard dans le cœur !) et « expire en prononçant
le nom de sa bien‑aimée ». Mais pareilles extravagances ne sont rien à côté du
roman de Charles Buet, qui prend pour titre la devise de la famille d’Oton, À petite
cloche, grand son (1874), la plus longue et la plus ouvertement romanesque reprise
de la légende, non dénuée de mérites littéraires, mais où l’affabulation triomphe en
dépit des protestations de l’auteur qui n’hésitait pas à affirmer que son récit était
« en tout point historique ». Il reprend notamment à J. Replat le mythe (absolument
infondé) de la mort brutale de Gérard au lendemain du duel. En 1978, c’est encore
Henri‑Charles Tauxe qui donna un Chevalier de Grandson au Théâtre du Jorat, aux
accents shakespeariens assumés : on y vit non sans un certain étonnement
Christine de Pizan… toute éprise d’amour pour Oton. Mais surtout cette pièce
fournit l’occasion d’entendre quelque chose de bien plus rare que les inventions
romanesques autour du personnage d’Oton : une mise en musique inspirée de ses
poèmes18, notamment à travers le chant des chœurs imaginés pour la pièce.
Poursuivant l’étude de la fortune historiographique et romanesque du
chevalier‑poète, A. Corbellari consacre un chapitre spécial à un écrivain qui lui est
très cher, Charles‑Albert Cingria. Celui-ci œuvra avec zèle à faire revivre les grandes
16 Vie mémorable et mort funeste de messire Oton de Grandson tirée d’une ancienne chronique du Pays-de-Vaud, notamment,
figurant dans le premier tome de ses Anecdotes tirées de l’histoire et des chroniques suisses (1796). Précisons que la baronne
ignorait le chroniqueur La Marche, et aussi qu’Oton fut poète.
17 L’idée sort de l’esprit du chroniqueur Domenico Della Bella, dit Macchanée (ou Macaneus), né en 1438 et mort en 1520, suite
à une mélecture de la chronique d’Olivier de la Marche : il fait même d’Oton le violeur de la femme de Gérard d’Estavayer.
18
Les interventions chorales brodent aussi sur des textes de François Villon et de Christine de Pizan. Le Genevois Henri
Gagnebin avait cependant déjà mis en musique quelques pièces d’Oton en 1941, à la suite de la publication de l’édition Piaget.
19 « Machaut est un personnage considérable qui domine tout le xive siècle et qui a joui d’une immense réputation. […] [Il]
rencontra le succès le plus décisif ; et la plupart des genres qu’il avait élus demeurèrent en faveur jusqu’à la fin du Moyen Âge. Il
fut, bien avant Boileau, le “législateur du Parnasse”, le chef d’école de qui des générations de poètes reconnurent l’autorité »,
Georges Lote, Histoire du vers français, t. II, Première partie : Le Moyen Âge, II, Paris, Boivin et Cie, 1951, p. 242-243.
20 Alain Chartier, « Le Débat de Réveille Matin », dans Le Cycle de la Belle Dame sans Mercy, éd. David F. Hult avec la collab. de
Joan E. McRae, Paris, Champion Classiques, 2003, p. 458, v. 231.
21
Le Discours sur la lecture en France aux xive et xve siècles : pratiques, poétique, imaginaire, Paris, Honoré Champion,
coll. « Bibliothèque du xve siècle », 2008, p. 43.
22 Voir notamment Jacqueline Cerquiglini‑Toulet, « À la recherche des pères : la liste des auteurs illustres à la fin du Moyen
Âge », Modern Language Notes, 116/4, 2001, p. 630‑643.
23
On en trouve dix ans plus tôt dans L’Hôpital d’Amour d’Achille Caulier.
24 Le Cœur d’Amour épris, éd. F. Bouchet, Paris, LGF, coll. « Lettres gothiques », 2003, p. 354‑368.
25 Notons que Clément Marot, excellent éditeur lui-même, ne s’y était pas trompé et avait bien remarqué que les œuvres de
Grandson (qu’il trouvait mauvaises !) attribuées à Chartier ne pouvaient être de la plume de l’auteur de la Belle Dame sans Mercy.
26
L’un comme l’autre, indépendamment, confondaient d’ailleurs Oton de Grandson avec un autre personnage.
n’ait jamais songé à faire collecter l’ensemble de ses textes dans un unique volume.
Il n’est pas possible de dire si Grandson n’a pas cherché à superviser des copies de
ses textes, mais l’hypothèse n’est pas à exclure absolument. Il va sans dire qu’une
partie de la production du poète est perdue, là encore cela n’a rien d’étonnant : les
œuvres de Jean de Werchin ou Jean de Garencières, en leur temps presque aussi
renommés que Grandson, connaissent le même sort. Si Oton n’est pas autant
prolixe que Machaut ou Deschamps, il demeure tout de même le plus productif de
tous les chevaliers‑poètes de la fin du xive et du début du xve siècle : on peut au
total lui attribuer entre 5922 et 7182 vers, soit tout de même le double de toute
l’œuvre d’un Villon27.
Le principal écueil auquel se heurte le philologue est la question de la constitution
du corpus et de la chronologie de sa composition, d’autant plus que nombre de
poèmes sont d’attribution incertaine. A. Corbellari discute les formules et choix
différents adoptés par l’éd. Piaget et par l’éd. Joan Grenier‑Winther28, cette dernière
n’est pas exempte de problèmes mais peut être considérée comme l’actuelle édition
de référence. Il propose une nouvelle catégorisation possible du corpus en quatre
catégories : les œuvres d’attribution non contestée (77 textes29) ; les œuvres
d’attribution douteuses mais qui n’ont pas été attribuées à d’autres
auteurs (10 textes) ; les œuvres attribuées également à d’autres auteurs (13 textes) ;
en annexe les versions alternatives d’œuvres déjà présentes ailleurs (3 textes).
Enfin, A. Corbellari discute de la possibilité d’attribuer à Oton La Belle dame qui eut
mercy (poème qui serait antérieur à La Belle Dame sans Mercy d’Alain Chartier) : une
enquête de stylométrie tendrait à faire pencher la balance du côté d’une attribution
à Oton (ou du moins à un de ses imitateurs) mais le critique reste prudent et espère
pouvoir pousser son enquête plus loin dans une étude à venir30. Il émet également
des doutes sur l’attribution d’autres textes, qui figurent dans l’éd. Grenier‑Winther
au titre des poèmes « douteux », alors qu’ils ne sont très probablement pas
d’Oton (notamment la Balade de la Court et la Balade de sens, peut‑être attribuables
à Deschamps). C’est aussi le cas de la « Pastourelle » (pièce XCIX, p. 500‑507 de
l’éd. Grenier‑Winther), fort probablement de la plume de Jean de Garencières,
contrairement à ce qui a parfois été avancé.
27
Précisons encore, à titre de comparaison, que le chiffre de 7500 vers représente l’intégralité de l’œuvre poétique connue
d’Alain Chartier (qui a aussi composé en prose). Le Livre du Voir Dit de Guillaume de Machaut compte à lui seul 9000 vers.
28 Parue sous le simple titre de Poésies, Paris, Honoré Champion, coll. « Classiques français du Moyen Âge », 2010.
29 C’est donc plutôt sur ces textes d’attribution certaine qu’A. Corbellari fonde prioritairement son étude littéraire de la poésie
d’Oton.
30
Signalons l’étude actuellement la plus importante sur ce poème : J. Grenier‑Winther « On the authorship of La belle dame qui
eut mercy », Othon de Grandson, chevalier et poète, éd. Jean‑François Kosta‑Théfaine, Orléans, Paradigme, coll. « Medievalia », 2007,
p. 43‑74. Et son édition : La Belle Dame qui eust mercy and Le Dialogue d’amoureux et de sa dame. A Critical Edition and English
Translation of Two Anonymous Late-Medieval French Amorous Debate Poems, éd. J. Grenier-Winther, Cambridge, Modern Humanities
Research Association, 2018.
31 Aucun des lais d’Oton, cependant, ne respecte strictement les critères exigés par l’Art de dictier de Deschamps, notamment
l’obligation de variation des strophes.
32
Poésies, éd. Grenier-Winther, pièce XXXIX, v. 161.
33 À l’exception, peut‑être, de la tendance du vers d’Oton au hiatus du e féminin, qui si remarque en franco‑provençal.
34 Une de figures préférées, encore, d’Alain Chartier.
35
Le langage de l’amour et ses figures imposées, de même que les situations topiques de l’amant et de la dame, ont peu évolué
entre le xiie siècle, lorsque les troubadours les mettent en place, et la toute fin du Moyen Âge.
plus présent chez Grandson, qui a plutôt tendance à faire intervenir les allégories
dans ses poèmes brefs (ainsi il ne s’en trouve que dans le prologue du Livre Messire
Ode et il n’y en aucune dans Le Songe de Saint Valentin). La culture littéraire d’Oton
n’est cependant pas comparable à celle d’un Machaut ; il ne sait probablement pas
le latin et ses allusions littéraires demeurent limités « à quelques héros arthuriens
et à une poignée de personnages mythologiques ».
Grandson fait intervenir quelques personnages réels dans ses poèmes : des
chevaliers amis, probablement. On croit voir aussi dans ses œuvres des allusions à
ses déboires judiciaires (dans la ballade « Froit estomac et pommon eschauffé36 ») :
A. Corbellari produit une belle démonstration en ce sens. Se pose aussi le problème
de l’identité de la (ou des) dame(s) chantée(s) par Oton. A. Piaget voyait en
Grandson l’homme fidèle à une seule dame, en s’appuyant sur le Livre Messire Ode.
Mais la Complainte de Saint Valentin tend à laisser penser qu’Oton est veuf d’un
premier amour. L’acrostiche ISABEL se lit à trois reprises dans l’œuvre otonienne :
dans le Songe Saint Valentin, le Souhait Saint Valentin et dans le Lay en complainte (en
initiale du premier vers des six premières strophes). Il ne peut pas s’agir d’Isabelle
de Portugal (la troisième épouse de Philippe le Bon), contrairement à une idée trop
répandue : A. Corbellari la réfute tout en explorant les diverses hypothèses
avancées par les savants. Il ne peut non plus s’agir d’Isabeau de Bavière, comme a
pu le proposer A. Piaget, ni d’Isabelle fille d’Édouard III. A. Corbellari conclut — sans
doute avec sagesse — qu’« aucune des identification proposées ne s’avère […]
concluante » et propose à la suite de Peter Nicholson et Joan Grenier‑Winther un
nom un peu plus probable, sans prétendre tarir le débat : Isabelle de
Neuchâtel (c. 1335‑1395)37. La place de la femme est quoi qu’il en soit capitale dans
la poésie d’Oton et si l’auteur fait alterner une voix féminine avec le je lyrique, dans
certains poèmes, c’est peut‑être une stratégie, dans la construction du recueil, pour
dénoncer sur un ton assez vivement polémique la perte des valeurs courtoises. En
ce sens, la poésie de Grandson préfigure la crise de la courtoisie qui éclatera à plein
dans La Belle Dame sans Mercy d’Alain Chartier.
La poésie médiévale a quelque chose à voir avec le rituel social, bien plus — selon
nous — qu’avec le pacte autobiographique : chanter une dame, quand on verse
dans la lyrique amoureuse et que l’on se situe en héritier des troubadours est un
phénomène ressortissant d’un tel rituel. La référentialité est ténue. Cette
ritualisation s’observe de même à l’occasion des fameux poèmes de la
***
L’ouvrage d’Alain Corbellari offre en fin de compte une efficace introduction à
l’univers de la lyrique amoureuse de la fin du Moyen Âge, tout en répondant
parfaitement à la promesse à laquelle il s’était engagé : dire tout ce que nous savons
aujourd’hui sur Oton de Grandson, dresser à la fois le bilan scientifique de plusieurs
décennies de recherche, corriger quelques erreurs et proposer une boussole pour
des travaux à venir. L’auteur ne ménage pas toujours ses prédécesseurs mais il a
38
Notons que la Saint‑Valentin est également redécouverte un peu plus tardivement par Charles d’Orléans dans sa période
post-carcérale. Voir son Livre d’amis : Poésies à la cour de Blois (1440-1465), éd. V. Minet-Mahy et J.-C. Mühlethaler, Paris, Champion
Classiques, 2010. Mais le prince est loin d’user du thème valentinien avec l’assiduité de Grandson, chez qui la Saint-Valentin
occupe a minima un sixième de l’œuvre. D’autres poètes français reprennent cette tradition (et A. Corbellari a raison de refuser de
la réduire à une pratique anglaise) : Christine de Pizan ou René d’Anjou parmi les plus connus ; il est cependant spécieux d’établir
une filiation directe entre ceux‑ci et la poésie otonienne. Voir l’anthologie bilingue de Nathalie Koble, Drôles de Valentines : la
tradition poétique de la Saint-Valentin du Moyen Âge à aujourd’hui, Genève, Héros‑Limite, 2016.
39 « La tâche des poètes courtois semble avoir été la même en amour et en politique : ils ont voulu célébrer l’homme courageux,
fidèle, prêt à tous les sacrifices », Daniel Poirion, Le Poète et le Prince, Paris, PUF, 1965, p. 525.
40 On pourrait y ajouter, plus tard, les amants vêtus de noir qui se rencontrent dans bien des poèmes d’Alain Chartier.
41
Poésies, éd. Grenier-Winther, pièce XCI, p. 398, v. 421.
42 Sur la postérité des chevaliers-poètes, A. Corbellari fournit quelques pistes dans Prismes de l’Amour courtois, Dijon, Éditions
Universitaires de Dijon, 2018, p. 97‑98.
43
Poésies, éd. Grenier‑Winther, pièce IV, p. 156, v. 21‑23.
PLAN
AUTEUR
Sébastien Cazalas
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