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Acta 14563

L'article de Sébastien Cazalas présente l'ouvrage d'Alain Corbellari sur Oton de Grandson, un poète et chevalier du XIVe siècle, soulignant la diversité de ses publications. Corbellari, en tant qu'expert, synthétise les connaissances actuelles sur Oton tout en ajoutant une touche personnelle et humoristique. Le volume fait partie d'une collection prestigieuse et comprend des annexes utiles pour mieux comprendre la vie et l'œuvre de Grandson.

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Acta 14563

L'article de Sébastien Cazalas présente l'ouvrage d'Alain Corbellari sur Oton de Grandson, un poète et chevalier du XIVe siècle, soulignant la diversité de ses publications. Corbellari, en tant qu'expert, synthétise les connaissances actuelles sur Oton tout en ajoutant une touche personnelle et humoristique. Le volume fait partie d'une collection prestigieuse et comprend des annexes utiles pour mieux comprendre la vie et l'œuvre de Grandson.

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Acta fabula

Revue des parutions


vol. 23, n° 6, Juin-Juillet 2022
DOI : https://doi.org/10.58282/acta.14563

Oton de Grandson, chevalier de hault prix et


gentil cueur
Oton de Grandson, knight "de hault prix et gentil cueur"

Sébastien Cazalas

Alain Corbellari, Oton de Grandson, Paris : Académie des


Inscriptions et Belles-Lettres, coll. « Histoire littéraire de la
France », vol. 47, 2021, 214 p., EAN 9782877546775.

Pour citer cet article

Sébastien Cazalas, « Oton de Grandson, chevalier de hault prix et


gentil cueur », Acta fabula, vol. 23, n° 6, Essais critiques, Juin-
Juillet 2022, URL : https://www.fabula.org/revue/
document14563.php, article mis en ligne le 13 Juin 2022, consulté
le 07 Mars 2024, DOI : 10.58282/acta.14563

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Sébastien Cazalas, « Oton de Grandson, chevalier de hault prix et gentil cueur »

Résumé - Saluons pour commencer l’ampleur de la palette pédagogique et savante d’Alain Corbellari,
qui se révèle en homme des grands écarts. Il publie en effet au même moment deux ouvrages qui
paraissent aux antipodes l’un de l’autre : une Petite histoire de la littérature médiévale à la manière de
Pierre Desproges, que d’aucuns regarderont comme la récréation du médiéviste, et ce nouvel opus qui
se propose de « résumer et de synthétiser tout ce que l’on sait aujourd’hui sur
Oton III de Grandson ». Un point rassemble pourtant les deux volumes : le lecteur retrouvera dans le
second, par touches délicates, notamment dans les notes de bas de page, l’alacrité de ton et la
malice discrète d’Alain Corbellari, dont l’enthousiasme pour son poète de prédilection apporte ce
qu’il faut de sel à une étude qui demeure fidèle aux canons académiques. Il s’agit du dernier volume
en date de la monumentale collection de l’« Histoire littéraire de la France » fondée par les
Bénédictins de Saint‑Maur en 1733.

Mots-clés - chevalier, duel, lyrisme, Oton de Grandson, poète, Saint-Valentin

Sébastien Cazalas, « Oton de Grandson, knight "de hault prix et gentil cueur" »

Summary - Let's begin by acknowledging the breadth of Alain Corbellari's pedagogical and scholarly
palette, which reveals him as a man of great differences. Indeed, at the same time he published two
works that appeared at the opposite ends of the spectrum: a Petite histoire de la littérature médiévale
à la manière de Pierre Desproges, which some will regard as the recreation of the medievalist, and this
new opus which sets out to "summarise and synthesise all that is known today about Oton III of
Grandson". One point, however, unites the two volumes: the reader will find in the second, in
delicate touches, notably in the footnotes, the alacrity of tone and the discreet malice of Alain
Corbellari, whose enthusiasm for his favourite poet brings just the right amount of salt to a study
that remains faithful to academic canons. This is the latest volume in the monumental collection of
the "Literary History of France" founded by the Benedictines of Saint-Maur in 1733.

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Oton de Grandson, chevalier de hault prix et gentil cueur

Oton de Grandson, chevalier de hault prix et gentil


cueur

Oton de Grandson, knight "de hault prix et gentil cueur"

Sébastien Cazalas

Saluons pour commencer l’ampleur de la palette pédagogique et savante d’Alain


Corbellari, qui se révèle en homme des grands écarts. Il publie en effet au même
moment deux ouvrages qui paraissent aux antipodes l’un de l’autre : une Petite
histoire de la littérature médiévale à la manière de Pierre Desproges1, que d’aucuns
regarderont comme la récréation du médiéviste, et ce nouvel opus qui se propose
de « résumer et de synthétiser tout ce que l’on sait aujourd’hui sur
Oton III de Grandson ». Un point rassemble pourtant les deux volumes : le lecteur
retrouvera dans le second, par touches délicates, notamment dans les notes de bas
de page, l’alacrité de ton et la malice discrète d’Alain Corbellari, dont l’enthousiasme
pour son poète de prédilection apporte ce qu’il faut de sel à une étude qui demeure
fidèle aux canons académiques. Il s’agit du dernier volume en date de la
monumentale collection de l’« Histoire littéraire de la France » fondée par les
Bénédictins de Saint‑Maur en 1733.
Oton de Grandson2, que l’on regarde traditionnellement comme le premier poète
suisse romand (A. Corbellari démontre largement l’anachronisme de cette captation
helvétique3) et le plus illustre représentant des chevaliers‑poètes du xive siècle, né
vers 1340 et mort en 1397, souffrit longtemps de mésestime, au profit de
contemporains mieux connus tels Eustache Deschamps (avec lequel Grandson était
ami), Alain Chartier, Charles d’Orléans, Christine de Pizan ou Geoffrey Chaucer qu’il
fréquenta sans doute en Angleterre. Arthur Piaget le tira de l’oubli en 1941
seulement4, rapidement suivi par les travaux enthousiastes de l’écrivain suisse

1 …suivie de deux textes médiévaux retrouvés et édités selon l’antique protocole des grands éditeurs scientifiques, Prilly,
Presses Inverses, 2021.
2 Son prénom (Oton, Othon, Ode, Othe, etc.) comme son nom (Grandson, Granson, Gransson, Granzon, etc.) sont fluctuants
selon l’usage choisi par les savants ou les auteurs qui parlent de lui. Alain Corbellari tranche ici en faveur d’« Oton de Grandson »
(ailleurs il a cependant pu écrire « Othon de Grandson ») car il s’agit tout simplement de la graphie la plus couramment observée
dans les travaux récents. Précisons que Grandson n’écrit jamais lui‑même son patronyme que « Granson » ou « Gransson », ce
qui donne une idée de la prononciation de son nom en moyen français.
3
Oton, dont la carrière fut internationale, se définirait plutôt comme un « européen », à l’instar de Philippe de Mézières ou de
Philippe de Commynes.

Acta fabula, vol. 23, n° 6, 2022


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Oton de Grandson, chevalier de hault prix et gentil cueur

Charles‑Albert Cingria (1883‑1954)5. Depuis, les études abondent, et l’ouvrage


d’A. Corbellari vient en offrir une heureuse synthèse. Précisons qu’il est lui‑même un
artisan de cette redécouverte et un éminent spécialiste de l’auteur, auquel il a déjà
consacré de nombreux travaux6 ainsi qu’une édition bilingue d’un choix d’œuvres7
représentant la moitié environ de la production de Grandson. Comme il se doit, le
volume s’achève par une série d’annexes fort utiles : une généalogie simplifiée des
Grandson (d’autant plus importante qu’Oton III a longtemps été confondu avec son
arrière‑grand‑oncle, Othon Ier, dont on peut admirer le gisant à la cathédrale de
Lausanne), un tableau des rimes les plus fréquentes dans les poèmes d’Oton, un
plan du Livre Messire Ode, le plus célèbre recueil du poète, une bibliographie
exhaustive des travaux portant sur Oton III, sa famille, sa vie et son œuvre poétique.
A. Corbellari justifie le plan de son ouvrage en deux sections qui ne sont que les
revers d’une même médaille : le chevalier tout d’abord, puis le poète, tant la
compréhension des poèmes d’Oton demeure intrinsèquement liée à « sa posture
existentielle d’homme de cour et d’honneur ».

Le chevalier, la mort mystérieuse du Comte


Rouge, le duel de Bourg‑en‑Bresse et la
légende
Nous sommes bien mieux renseignés sur la carrière chevaleresque
d’Oton de Grandson que sur son parcours poétique et son apprentissage des
Lettres. Il est issu d’une illustre famille vaudoise, alliée indéfectible et de longue date
des comtes de Savoie. C’est tout d’abord Oton Ier (c. 1240‑1328), qui fait parler de
lui8, le fils de Pierre de Grandson. Il fut page à la cour du roi d’Angleterre et se lia
d’amitié avec Édouard Ier, fit bâtir le célèbre château de Grandson, l’un des plus
grands et encore aujourd’hui des plus célèbres de Suisse, à partir de 1276. Oton Ier
laisse surtout la réputation d’un grand diplomate, d’un homme d’affaires madré et

4 Oton de Grandson. Sa vie et ses poésies, Lausanne, Payot, coll. « Mémoires et documents publiés par la Société d’histoire de
Suisse romande », 1941. Mais Piaget fit paraître dès 1890, dans la Romania, deux articles visant à signaler l’importance du poète.
5
La Complainte de Vénus telle que l’a faite Sire Othon de Grandson célèbre savoisien sous ce titre : Les Cinq Ballades ensuivans et
telle que l’a translatée le grand Jauffroy Chaucer, enrichie de gloses marginales de Charles-Albert Cingria, Porrentruy, Les Portes de
France, 1943, repris dans Ch.‑A. Cingria, Œuvres complètes, Lausanne, L’Âge d’homme, t. IV, coll. « Essais II », 2016, p. 416-428.
6 Signalons le plus récent : « Exil d’amour et exil réel chez Othon de Grandson », L’Exil au Moyen Âge, entre tourment et plénitude,
actes du colloque des 7-8 nov. 2019 à l’Université Catholique de l’Ouest, Angers, dir. Carole Bauguion, à paraître dans Études
médiévales anglaises.
7 Othon de Grandson, Poésies choisies, éd. et préface d’A. Corbellari, Gollion, Infolio, coll. « Microméga », 2017.
8
Sur ce personnage, voir en dernier lieu Othon Ier de Grandson (vers 1240‑1328). Le parcours exceptionnel d’un grand seigneur
vaudois, dir. Bernard Andenmatten, Lausanne, Cahiers Lausannois d’histoire médiévale, vol. 58, 2020.

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d’un artisan de la croisade : ambassadeur à Rome et dans diverses cours


européennes, ainsi qu’en Terre sainte où il assiste à l’évacuation de Saint‑Jean
d’Acre en 1291. Oton Ier meurt célibataire et sans enfant : c’est donc de son frère
cadet, Jacques (c. 1250‑1290) que démarre la tige qui mène à Oton III9. Jacques
épouse Blanche de Savoie, l’arrière‑grand‑mère d’Oton, unique cas de mariage
entre la famille comtale et les Grandson. Jacques engendre Pierre II, qui lui‑même a
deux fils : Oton II (c. 1305‑1374, qui mène à la souche de la branche de Pesmes) et
Guillaume, surnommé « Le Grand » car il fut un célèbre chevalier croisé mort vers
1386, seigneur de Sainte‑Croix, Cudrefin, Grandcour et Aubonne, qui s’est distingué
à la bataille de Saint‑Omer en 1340. Guillaume épouse Jeanne de Vienne (fille du
seigneur de Pollans et de Rothelangues), ils sont les parents d’Oton III.
La date de naissance précise d’Oton III est inconnue. A. Corbellari discute diverses
hypothèses : le chevalier‑poète ne peut être né qu’entre 1338 et 1351. L’empan est
large mais il semble raisonnable de penser qu’Oton est né plutôt dans les
années 1340 que 1350 : il appartient exactement à la même génération que
Froissart (né en 1337), Chaucer (né en 1340) et Deschamps (né en 1346) et il est le
plus âgé du groupe identifié comme celui des « chevaliers‑poètes » à côté de
Wenceslas de Luxembourg (1337‑1462) : Jean de Garancières (1371‑1415), Jean de
Werchin (mort en 1415), Gillebert de Lannoy (1386‑1462) ou encore Jean II le
Meingre, dit Boucicaut (1366‑1415). On retrouve très vite Oton en Angleterre
puisqu’il se bat à La Rochelle (opposant les Anglais aux Espagnols) en 1372 aux
côtés du comte de Pembroke, gendre du roi Édouard III : selon Froissart, c’est le roi
d’Angleterre qui aurait spécialement choisi Grandson pour participer à cette bataille
navale ; il payera sa rançon lors de sa capture. Retenu en otage pendant deux ans
en Espagne, il est probable qu’Oton noua dans la péninsule des amitiés littéraires. Il
est également en Angleterre en 1379 aux côtés de Jean d’Arundel et il semble
beaucoup se plaire à Londres. Il rencontre (ou retrouve ?) Eustache Deschamps en
1384 à Calais, ville anglaise, où une complicité amicale semble les lier. Mais la mort
de Guillaume de Grandson en 1386 ramène son fils en Savoie où, après avoir
recueilli son héritage, il devient conseiller et homme d’armes d’Amédée VII
(1360‑1391), le Comte Rouge. Oton peut à bon droit être considéré comme un
acteur des plus importants dans l’administration politique et militaire des États de
Savoie ; par exemple Oton accompagne son suzerain lors de la prise de Nice en
1388.
Mais la mort (suspecte) du Comte Rouge, suite à une blessure à la cuisse mal
soignée après une partie de chasse à l’automne 1391, fait basculer le destin d’Oton.
Le médecin, Jean de Grandville, est accusé d’incompétence et les gens du Comte

9
Il existe un troisième frère, Guillaume (1263‑1335), qui partit vivre en Angleterre où il donna la lignée des Grandisson : son fils
John Grandisson (1292‑1369) fut évêque d’Exeter.

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Oton de Grandson, chevalier de hault prix et gentil cueur

tentent de le lyncher : Oton escorte celui‑ci pour l’arracher aux mains de ses
agresseurs. Aussitôt, Grandson est accusé d’avoir voulu protéger le meurtrier du
Comte Rouge. Ne serait‑il pas même le commanditaire du crime ? Les historiens ont
longtemps débattu de la question, A. Corbellari explique qu’aucune preuve
définitive tendant à charger Grandson d’un tel forfait ne peut être avancée et
dénonce les « romans historiques les plus abracadabrants » qui n’ont manqué de
fleurir sur cette affaire, en particulier dans les travaux de l’historien chartiste Max
Bruchet (Le Château de Ripaille, 1907). La vérité est sans doute que le Comte Rouge
serait tout bêtement mort du tétanos, contracté suite à sa blessure, mais la
médecine du temps l’ignorait ; cela n’exclut cependant pas absolument une piste
criminelle. Le scandale se leste d’une affaire politique lorsque les liens du médecin
avec le duc de Bourbon furent découverts. Les soupçons se portent alors sur la
sœur du duc, Bonne de Bourbon, la propre mère du Comte Rouge. Bonne de
Bourbon était en conflit avec sa bru, Bonne de Berry, veuve d’Amédée VII : par un
testament dicté in articulo mortis, le Comte écartait son épouse du gouvernement
de la Savoie et de la tutelle de ses enfants au profit de sa mère. Le duc de Berry,
frère de Charles V, dénonce un déni de justice et lance une campagne de
diffamation contre Bonne de Bourbon. L’affaire est complexe et alourdit la
présomption de culpabilité qui pèse sur Oton, d’autant plus qu’une fois le médecin
arrêté et torturé, il charge sous la contrainte Bonne de Bourbon et fait d’Oton son
complice (ainsi que l’apothicaire Pierre Fabre – ou Fabri – de Lompnes). Ces aveux
provoquèrent une réunion de tous les seigneurs savoyards à Chambéry le 27 avril
1393, lesquels confirmèrent cependant le testament du Comte Rouge et leur
soutien à Bonne de Bourbon. Mais cette décision eut notamment pour
conséquence un regain d’acharnement sur les prétendus complices. Les terres de
Grandson sont saisies par Amédée de Savoie‑Achaïe. Voilà Oton contraint à l’exil : il
finit par retourner à Londres où Richard II l’accueille les bras ouverts et le gratifie
d’une pension qui n’aura de cesse d’augmenter, trop heureux de s’attacher de
nouveau les services d’un capitaine d’une telle valeur. Grandson court alors le
monde, de la Prusse à la Palestine, au service de son maître. À telle enseigne que
ses voyages vers l’Est attirèrent l’attention de Philippe de Mézières qui fera de lui un
des quatre chevaliers principaux de la confrérie qu’il imagine pour reconquérir la
Terre sainte10.

10
Signalons quelques erreurs d’A. Piaget et A. Molinier reproduites aux p. 46‑47 de la monographie d’A. Corbellari : d’abord il n’y
a pas quatre‑vingt‑douze mais quatre‑vingt‑treize noms dans la liste des chevaliers qui clôt le manuscrit 2551 (version française)
de l’Ordre imaginé par Mézières. Et parmi eux, dix-huit qui n’ont pas pris l’Ordre, mais se sont engagés à aider l’Ordre (« ceulx qui
se sont offers de aidier ladicte chevalerie et n’ont pas encores offert d’estre de la chevalerie »). D’autre part, ce n’est pas en 1395
qu’a été rédigée la version française, mais en 1396, avant et après la bataille de Nicopolis (25 septembre 1396). Enfin il ne s’agit
pas de l’« Ordre de la Passion de Jésus-Christ », mais de l’Ordre de la chevalerie de la Passion du Christ (la version latine est
encore plus précise : Nova religio milicie Passionis Ihesu Christi pro acquisicione sancte civitatis Iherusalem et Terre sancte). Voir Les
versions latine et française de l’Ordre de la Chevalerie de la Passion du Christ, éd. J. Blanchard et al., Genève, Droz, à paraître.

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Mais le procès sur la mort du Comte Rouge rebondit en 1394. Le médecin Grandville
se rétracte et affirme n’avoir livré le nom de Grandson que sous la contrainte de la
torture. Entre temps, le roi de France avait très solennellement affirmé son soutien
à Oton (faut‑il y voir un acte de haute politique, pour ménager le roi d’Angleterre,
dont Grandson est l’homme lige, en pleine guerre de Cent Ans ?). Oton espère
recouvrer les terres savoyardes qui lui avaient été confisquées. C’était sans compter
sur la rapacité de quelques petits seigneurs vaudois (ces « gens ennuyeux »
dénoncés dans une de ses ballades ?) qui n’entendait pas rendre ce qui leur avait
été donné. Parmi ceux‑ci, Gérard d’Estavayer11 réitère les accusations pesant sur
Oton et charge en plus son cousin Hugues. Malheureusement pour Grandson,
l’affaire est prise au sérieux et le voilà encore une fois convoqué devant un tribunal
dès l’automne 1395. La solution d’un duel judiciaire (jusqu’à la mort) entre Gérard et
Oton, tenu à Bourg‑en‑Bresse, fut finalement adoptée en 1397. Les garants d’Oton
se trouvent parmi les plus grands seigneurs savoyards et bourguignons, alors que
Gérard fédère la petite noblesse et la bourgeoisie vaudoise qui bénéficiait à plein
des fiefs qu’Oton avait été contraint d’abandonner. A. Corbellari reproduit, à la suite
d’autres éditeurs, le mémoire en défense qui aurait probablement été rédigé par
Grandson lui‑même, où l’intéressé proteste avec la dernière vigueur contre les
accusations proférées à son encontre et se déclare prêt à se battre pour défendre
son honneur.
Le combat eut lieu le 7 août 1397. Il fut sans doute très bref, et nous ne savons rien
de l’état d’esprit des deux combattants (Gérard était sans doute un peu plus jeune
et en forme qu’Oton, mais leur écart d’âge ne devait pas excéder une dizaine
d’années12). Oton est tué au cours de ce duel judiciaire13. Le comte Amédée VIII, qui
n’avait que treize ans lorsqu’il assista au « spectacle » semble avoir été tellement
traumatisé qu’il en interdit plus tard la pratique, selon l’enquête — qui tient sans
doute davantage d’un sentiment personnel — de la princesse historienne Marie José
de Belgique (1906‑2001)14. Avec sa mort, Oton entre dans la légende : A. Corbellari
offre à son lecteur une enquête fort bien menée sur la postérité d’Oton chez les
chroniqueurs suisses tout d’abord (Konrad Justinger en 1420, Diebold Schilling15 en
1483 et 1485, Aegidius Tschudi en 1571) puis chez Olivier de la Marche (c. 1494),
plus connu mais assez inexact sur certains faits, n’hésitant pas à réécrire les détails

11 Sur ce personnage et sa famille, on peut consulter le Dictionnaire historique de la Suisse (DHS) en ligne : https://hls-dhs-dss.ch/
fr/articles/019561/2017-05-04/ (consulté le 18.06.2022).
12
C’est essentiellement le chroniqueur Tschudi qui fit de Grandson un vieillard cacochyme au moment du duel, ce qui était
pour le moins exagéré.
13 Lequel est loin d’être le dernier au Moyen Âge, contrairement à ce qui se lit un peu partout, A. Corbellari en renouvelle la
démonstration.
14 Marie José [de Saxe-Cobourg-Gotha], La Maison de Savoie. Les origines. Le Comte Vert - Le Comte rouge, Paris, Albin Michel,
1956.
15
C’est chez lui qui se trouvent les deux représentations iconographiques connues du duel entre Oton et Gérard.

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du duel, sans surprise, de manière très topique. L’auteur étudie ensuite la manière
dont les historiens de l’époque moderne (xviie-xviiie siècles) ont relaté la vie de
Grandson, notamment dans l’Histoire des Suisses (publiée en allemand à partir de
1780) de celui qui est considéré comme le père de l’histoire d’esprit patriotique, Jean
de Müller. La littérature sentimentale féminine (notamment Marie‑Louise-Françoise
de Pont‑Wullyamoz16, 1751‑1814) s’est également emparée de la figure du chevalier
dans des textes à mi‑chemin entre le roman et l’histoire, mêlant des accents
mélodramatiques à une documentation abondante mais mal maîtrisée, dont
l’ouvrage d’A. Corbellari propose d’amusants et édifiants extraits. C’est elle,
essentiellement, qui mit à la mode la métamorphose élégiaque d’Oton de Grandson
et qui popularisa l’idée, que l’on trouve antérieurement, que Grandson fut l’amant
de Catherine, l’épouse de Gérard d’Estavayer17. Citons aussi l’écrivain romantique
savoyard Jacques Replat qui en 1840, dans son roman Le Sanglier de la forêt de
Lonnes. Esquisse du comté de Savoie à la fin du xive siècle, reprend l’issue du duel de
Bourg‑en‑Bresse imaginé par la baronne de Pont‑Wullyamoz : au moment fatidique,
Gérard crie à Oton le nom de sa femme, Catherine. Celui‑ci en perd ses moyens,
reçoit le coup fatal (un coup de poignard dans le cœur !) et « expire en prononçant
le nom de sa bien‑aimée ». Mais pareilles extravagances ne sont rien à côté du
roman de Charles Buet, qui prend pour titre la devise de la famille d’Oton, À petite
cloche, grand son (1874), la plus longue et la plus ouvertement romanesque reprise
de la légende, non dénuée de mérites littéraires, mais où l’affabulation triomphe en
dépit des protestations de l’auteur qui n’hésitait pas à affirmer que son récit était
« en tout point historique ». Il reprend notamment à J. Replat le mythe (absolument
infondé) de la mort brutale de Gérard au lendemain du duel. En 1978, c’est encore
Henri‑Charles Tauxe qui donna un Chevalier de Grandson au Théâtre du Jorat, aux
accents shakespeariens assumés : on y vit non sans un certain étonnement
Christine de Pizan… toute éprise d’amour pour Oton. Mais surtout cette pièce
fournit l’occasion d’entendre quelque chose de bien plus rare que les inventions
romanesques autour du personnage d’Oton : une mise en musique inspirée de ses
poèmes18, notamment à travers le chant des chœurs imaginés pour la pièce.
Poursuivant l’étude de la fortune historiographique et romanesque du
chevalier‑poète, A. Corbellari consacre un chapitre spécial à un écrivain qui lui est
très cher, Charles‑Albert Cingria. Celui-ci œuvra avec zèle à faire revivre les grandes

16 Vie mémorable et mort funeste de messire Oton de Grandson tirée d’une ancienne chronique du Pays-de-Vaud, notamment,
figurant dans le premier tome de ses Anecdotes tirées de l’histoire et des chroniques suisses (1796). Précisons que la baronne
ignorait le chroniqueur La Marche, et aussi qu’Oton fut poète.
17 L’idée sort de l’esprit du chroniqueur Domenico Della Bella, dit Macchanée (ou Macaneus), né en 1438 et mort en 1520, suite
à une mélecture de la chronique d’Olivier de la Marche : il fait même d’Oton le violeur de la femme de Gérard d’Estavayer.
18
Les interventions chorales brodent aussi sur des textes de François Villon et de Christine de Pizan. Le Genevois Henri
Gagnebin avait cependant déjà mis en musique quelques pièces d’Oton en 1941, à la suite de la publication de l’édition Piaget.

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Oton de Grandson, chevalier de hault prix et gentil cueur

figures du légendaire roman, parmi lesquelles Oton de Grandson. Il rédigea un


compte rendu enthousiaste de l’édition Piaget et procura une édition glosée de « La
Complainte de Vénus » en 1943. Cingria s’efforça essentiellement de rapprocher
Grandson des troubadours qu’il connaissait fort bien — son esprit aboutait
d’instinct la culture des pays romans, dont il entretenait une vision unitaire —, et
avec le Canzoniere de Pétrarque. Cingria insiste sur la remarquable continuité entre
les troubadours, Grandson, Pétrarque et Dante, qu’il regarde comme les derniers
des troubadours : leur point commun est le lyrisme chanté. On sait que Cingria était
lui‑même un remarquable historien de la musique.

Le poète, le corpus poétique, Saint‑Valentin


et valentine(s), l’homme vêtu de noir
A. Corbellari rappelle tout d’abord que la notoriété d’Oton de Grandson est grande,
dès son vivant, en sa qualité de chevalier. Mais il cherche à montrer que les mérites
poétiques de Grandson n’avaient guère échappé à ses contemporains car, après
tout, ces derniers concourent à fonder sa réputation littéraire. Le témoignage de
Christine de Pizan (c. 1364‑1430) en atteste dans son Epistre au dieu d’Amour et dans
Le Débat de deux amants, de même que celui de Martin le Franc (c. 1410‑1461) qui a
vécu en Savoie. Chaucer (c. 1340-1400), quant à lui, traduisit trois de Cinq balades
ensuivans, sous le titre La Complainte de Vénus, et Iñigo López de Mendoza, marquis
de Santillane (1398‑1458), contribua également à établir la réputation d’Oton poète,
le plaçant aux côtés des auteurs du Roman de la Rose, de Guillaume de Machaut et
d’Alain Chartier, rien moins. Chartier d’ailleurs, qui n’a pas pu connaître Oton
puisqu’il ne naît que vers 1385‑1390, place dans le même vers le nom de
Machaut (le maître incontesté de toute cette génération19) et Messire Ode, le grand
recueil poétique d’Oton20 : le secrétaire de Charles VII n’avait‑il pas la volonté de
faire de Messire Ode le pendant du Voir Dit ? L’hypothèse est séduisante et bien
défendue dans l’ouvrage, elle inscrit Oton dans cette tendance de la poésie lyrique
de la fin du Moyen Âge à « la mise en recueil » et à l’« esthétique du continu » bien
analysée par ailleurs par Florence Bouchet21.

19 « Machaut est un personnage considérable qui domine tout le xive siècle et qui a joui d’une immense réputation. […] [Il]
rencontra le succès le plus décisif ; et la plupart des genres qu’il avait élus demeurèrent en faveur jusqu’à la fin du Moyen Âge. Il
fut, bien avant Boileau, le “législateur du Parnasse”, le chef d’école de qui des générations de poètes reconnurent l’autorité »,
Georges Lote, Histoire du vers français, t. II, Première partie : Le Moyen Âge, II, Paris, Boivin et Cie, 1951, p. 242-243.
20 Alain Chartier, « Le Débat de Réveille Matin », dans Le Cycle de la Belle Dame sans Mercy, éd. David F. Hult avec la collab. de
Joan E. McRae, Paris, Champion Classiques, 2003, p. 458, v. 231.
21
Le Discours sur la lecture en France aux xive et xve siècles : pratiques, poétique, imaginaire, Paris, Honoré Champion,
coll. « Bibliothèque du xve siècle », 2008, p. 43.

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A. Corbellari perçoit cependant un effacement de la notoriété de Grandson dès le


xve siècle : il n’est significativement pas cité dans la scène du cimetière du Cœur
d’Amour épris (1457), où le roi s’adonne à une sorte d’entreprise de légitimation des
grands auteurs modernes22. René d’Anjou avait en effet relancé la mode des
épitaphes d’écrivains23 dans cette œuvre où le personnage allégorique Cœur,
visitant le cimetière d’Amour, lisait les inscriptions funéraires en vers sur les tombes
d’Ovide, Machaut, Boccace, Jean de Meung, Pétrarque et Alain Chartier24. Point
d’Oton. Par ailleurs les œuvres de Grandson ne semblent plus recopiées, et il est
parfois confondu avec Chartier qui tend à le phagocyter car parfois les éditeurs
mêlent leurs œuvres (on trouve par exemple un intitulé tel que La Complainte de
Saint Valentin Gransson compilée par M. Alain Ch., comme si Grandson était réduit à
n’être qu’un personnage au lieu d’un auteur véritable25).
L’auteur rectifie une erreur de Piaget qui affirmait que les deux premiers érudits
modernes à avoir redécouvert Grandson poète furent, en 1834, Louis‑Bénigne
Baudot et l’abbé de la Rue26. L’Allemand Gotthilf Heinrich von Schubert les précède,
en 1804, dans sa Bibliotheca castellana (où il suit, sans surprise, l’avis élogieux du
marquis de Santillane). Mais c’est surtout par Chaucer que Grandson fut
véritablement redécouvert par le monde savant, suscitant l’article fameux de Piaget
en 1890 dans la Romania : « Oton de Grandson et ses poésies », qu’A. Corbellari
n’hésite pas à qualifier de « véritable base de notre connaissance positive de
l’écrivain ». À partir de là les études fleurissent dans le monde entier (en particulier
dans l’université anglo‑saxonne et ibérique) ; il ne faut pas méconnaître à cet égard
le rôle séminal que joua le maître‑ouvrage de Daniel Poirion, Le Poète et le
Prince (1965), qui consacre de longues pages à Oton.

A. Corbellari brosse une étude codicologique rapide des vingt‑quatre manuscrits


connus à ce jour contenant des poèmes d’Oton de Grandson (trois seulement sont
de la fin du xive siècle), ainsi que sept imprimés (datés de 1484 à 1617). Le témoin le
plus riche est le ms. 350 de Lausanne (c. 1430), car il recueille soixante‑dix‑sept
poèmes. La majorité des manuscrits contient moins de dix pièces. Comme Alain
Chartier, Oton n’était pas un écrivain professionnel (au sens où la diffusion de ses
œuvres aurait représenté une source de revenus pour lui), contrairement à
Guillaume de Machaut ou Christine de Pizan. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’il

22 Voir notamment Jacqueline Cerquiglini‑Toulet, « À la recherche des pères : la liste des auteurs illustres à la fin du Moyen
Âge », Modern Language Notes, 116/4, 2001, p. 630‑643.
23
On en trouve dix ans plus tôt dans L’Hôpital d’Amour d’Achille Caulier.
24 Le Cœur d’Amour épris, éd. F. Bouchet, Paris, LGF, coll. « Lettres gothiques », 2003, p. 354‑368.
25 Notons que Clément Marot, excellent éditeur lui-même, ne s’y était pas trompé et avait bien remarqué que les œuvres de
Grandson (qu’il trouvait mauvaises !) attribuées à Chartier ne pouvaient être de la plume de l’auteur de la Belle Dame sans Mercy.
26
L’un comme l’autre, indépendamment, confondaient d’ailleurs Oton de Grandson avec un autre personnage.

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n’ait jamais songé à faire collecter l’ensemble de ses textes dans un unique volume.
Il n’est pas possible de dire si Grandson n’a pas cherché à superviser des copies de
ses textes, mais l’hypothèse n’est pas à exclure absolument. Il va sans dire qu’une
partie de la production du poète est perdue, là encore cela n’a rien d’étonnant : les
œuvres de Jean de Werchin ou Jean de Garencières, en leur temps presque aussi
renommés que Grandson, connaissent le même sort. Si Oton n’est pas autant
prolixe que Machaut ou Deschamps, il demeure tout de même le plus productif de
tous les chevaliers‑poètes de la fin du xive et du début du xve siècle : on peut au
total lui attribuer entre 5922 et 7182 vers, soit tout de même le double de toute
l’œuvre d’un Villon27.
Le principal écueil auquel se heurte le philologue est la question de la constitution
du corpus et de la chronologie de sa composition, d’autant plus que nombre de
poèmes sont d’attribution incertaine. A. Corbellari discute les formules et choix
différents adoptés par l’éd. Piaget et par l’éd. Joan Grenier‑Winther28, cette dernière
n’est pas exempte de problèmes mais peut être considérée comme l’actuelle édition
de référence. Il propose une nouvelle catégorisation possible du corpus en quatre
catégories : les œuvres d’attribution non contestée (77 textes29) ; les œuvres
d’attribution douteuses mais qui n’ont pas été attribuées à d’autres
auteurs (10 textes) ; les œuvres attribuées également à d’autres auteurs (13 textes) ;
en annexe les versions alternatives d’œuvres déjà présentes ailleurs (3 textes).
Enfin, A. Corbellari discute de la possibilité d’attribuer à Oton La Belle dame qui eut
mercy (poème qui serait antérieur à La Belle Dame sans Mercy d’Alain Chartier) : une
enquête de stylométrie tendrait à faire pencher la balance du côté d’une attribution
à Oton (ou du moins à un de ses imitateurs) mais le critique reste prudent et espère
pouvoir pousser son enquête plus loin dans une étude à venir30. Il émet également
des doutes sur l’attribution d’autres textes, qui figurent dans l’éd. Grenier‑Winther
au titre des poèmes « douteux », alors qu’ils ne sont très probablement pas
d’Oton (notamment la Balade de la Court et la Balade de sens, peut‑être attribuables
à Deschamps). C’est aussi le cas de la « Pastourelle » (pièce XCIX, p. 500‑507 de
l’éd. Grenier‑Winther), fort probablement de la plume de Jean de Garencières,
contrairement à ce qui a parfois été avancé.

27
Précisons encore, à titre de comparaison, que le chiffre de 7500 vers représente l’intégralité de l’œuvre poétique connue
d’Alain Chartier (qui a aussi composé en prose). Le Livre du Voir Dit de Guillaume de Machaut compte à lui seul 9000 vers.
28 Parue sous le simple titre de Poésies, Paris, Honoré Champion, coll. « Classiques français du Moyen Âge », 2010.
29 C’est donc plutôt sur ces textes d’attribution certaine qu’A. Corbellari fonde prioritairement son étude littéraire de la poésie
d’Oton.
30
Signalons l’étude actuellement la plus importante sur ce poème : J. Grenier‑Winther « On the authorship of La belle dame qui
eut mercy », Othon de Grandson, chevalier et poète, éd. Jean‑François Kosta‑Théfaine, Orléans, Paradigme, coll. « Medievalia », 2007,
p. 43‑74. Et son édition : La Belle Dame qui eust mercy and Le Dialogue d’amoureux et de sa dame. A Critical Edition and English
Translation of Two Anonymous Late-Medieval French Amorous Debate Poems, éd. J. Grenier-Winther, Cambridge, Modern Humanities
Research Association, 2018.

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A. Corbellari se livre ensuite à une étude littéraire minutieuse des principales


formes et thématiques qui se rencontrent chez le poète : ballades (au nombre de
74), rondeaux (19) et virelai (1), lais (3)31, complaintes (au moins 13, la forme avec
laquelle Oton est le plus à l’aise ; il est probablement l’inventeur de la strophe
« carrée » de huit octosyllabes à rimes ababbcbc, d’une « économie et d’une
simplicité parfaite », elle se retrouvera plus tard dans la Belle Dame sans Mercy ainsi
que dans le Testament de Villon). Il faut remarquer qu’après le Voir Dit de « Maistre
Guillaume de Machaut32 », Oton de Grandson semble bien le seul chevalier‑poète à
avoir entretenu l’ambition de composer un très long poème narratif (2500 vers) à
insertions lyriques : le Livre Messire Ode. L’autre exemple est le Livre du Duc des vrais
amants de Christine de Pizan. La question de savoir si l’œuvre doit être considérée
dans son ensemble ou bien comme un simple cadre‑prétexte à des insertions
lyriques demeure posée.
Sans prétendre fournir une étude exhaustive de la langue d’Oton (laquelle n’a
jamais vraiment été menée de façon satisfaisante jusqu’à présent), A. Corbellari
fournit à son lecteur quelques pistes suggestives. On note d’abord chez lui l’absence
de coloration régionale (la langue d’Oton est le moyen français standard), ce qui
pourra décevoir les amateurs d’antiquités romano‑helvétiques33. De plus, Grandson
s’exprime — comme on peut s’y attendre chez un auteur du xive siècle — dans une
langue mixte mêlant des traits morphologiques d’ancien français classique avec des
tournures plus neuves. Une telle situation est plutôt avantageuse en ce qu’elle
donne certaines marges de manœuvres quant à la métrique et à la versification,
Oton ayant la liberté de choisir entre des formes survivantes et des innovations. Les
principales figures de style repérables chez Oton sont relevées : l’anaphore est très
fréquente (comme chez Machaut, Deschamps ou Christine de Pizan) avec des belles
originalités, l’annominatio34, les figures d’accumulation, de nombreux oxymores et
antithèses (appartenant souvent au « fonds roulant de la poésie lyrique depuis les
premiers troubadours35 »), quelques images plus originales (l’enclume d’Amour et le
marteau de Soupir, par exemple). Mais c’est surtout l’allégorie dont Grandson est un
fervent adepte, à l’instar de son maître Machaut et à l’exemple d’un des ouvrages
préférés de la fin du Moyen Âge, le Roman de la Rose : A. Corbellari, complétant la
liste établie dans l’éd. Grenier‑Winther, en donne un relevé complet de
soixante‑quatre items ; sans surprise Amour est de loin le personnage allégorique le

31 Aucun des lais d’Oton, cependant, ne respecte strictement les critères exigés par l’Art de dictier de Deschamps, notamment
l’obligation de variation des strophes.
32
Poésies, éd. Grenier-Winther, pièce XXXIX, v. 161.
33 À l’exception, peut‑être, de la tendance du vers d’Oton au hiatus du e féminin, qui si remarque en franco‑provençal.
34 Une de figures préférées, encore, d’Alain Chartier.
35
Le langage de l’amour et ses figures imposées, de même que les situations topiques de l’amant et de la dame, ont peu évolué
entre le xiie siècle, lorsque les troubadours les mettent en place, et la toute fin du Moyen Âge.

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plus présent chez Grandson, qui a plutôt tendance à faire intervenir les allégories
dans ses poèmes brefs (ainsi il ne s’en trouve que dans le prologue du Livre Messire
Ode et il n’y en aucune dans Le Songe de Saint Valentin). La culture littéraire d’Oton
n’est cependant pas comparable à celle d’un Machaut ; il ne sait probablement pas
le latin et ses allusions littéraires demeurent limités « à quelques héros arthuriens
et à une poignée de personnages mythologiques ».
Grandson fait intervenir quelques personnages réels dans ses poèmes : des
chevaliers amis, probablement. On croit voir aussi dans ses œuvres des allusions à
ses déboires judiciaires (dans la ballade « Froit estomac et pommon eschauffé36 ») :
A. Corbellari produit une belle démonstration en ce sens. Se pose aussi le problème
de l’identité de la (ou des) dame(s) chantée(s) par Oton. A. Piaget voyait en
Grandson l’homme fidèle à une seule dame, en s’appuyant sur le Livre Messire Ode.
Mais la Complainte de Saint Valentin tend à laisser penser qu’Oton est veuf d’un
premier amour. L’acrostiche ISABEL se lit à trois reprises dans l’œuvre otonienne :
dans le Songe Saint Valentin, le Souhait Saint Valentin et dans le Lay en complainte (en
initiale du premier vers des six premières strophes). Il ne peut pas s’agir d’Isabelle
de Portugal (la troisième épouse de Philippe le Bon), contrairement à une idée trop
répandue : A. Corbellari la réfute tout en explorant les diverses hypothèses
avancées par les savants. Il ne peut non plus s’agir d’Isabeau de Bavière, comme a
pu le proposer A. Piaget, ni d’Isabelle fille d’Édouard III. A. Corbellari conclut — sans
doute avec sagesse — qu’« aucune des identification proposées ne s’avère […]
concluante » et propose à la suite de Peter Nicholson et Joan Grenier‑Winther un
nom un peu plus probable, sans prétendre tarir le débat : Isabelle de
Neuchâtel (c. 1335‑1395)37. La place de la femme est quoi qu’il en soit capitale dans
la poésie d’Oton et si l’auteur fait alterner une voix féminine avec le je lyrique, dans
certains poèmes, c’est peut‑être une stratégie, dans la construction du recueil, pour
dénoncer sur un ton assez vivement polémique la perte des valeurs courtoises. En
ce sens, la poésie de Grandson préfigure la crise de la courtoisie qui éclatera à plein
dans La Belle Dame sans Mercy d’Alain Chartier.
La poésie médiévale a quelque chose à voir avec le rituel social, bien plus — selon
nous — qu’avec le pacte autobiographique : chanter une dame, quand on verse
dans la lyrique amoureuse et que l’on se situe en héritier des troubadours est un
phénomène ressortissant d’un tel rituel. La référentialité est ténue. Cette
ritualisation s’observe de même à l’occasion des fameux poèmes de la

36 Poésies, pièce IV, éd. Grenier-Winther, p. 156‑157.


37
Voir leur édition bilingue (moyen français/anglais) d’Oton de Granson, Poems, Kalamazoo, TEAMS, Medieval Institute
Publications, Western Michigan University, coll. « Middle English Texts Series », 2015, qui précise : « Granson was in her service in
1376 […], shortly after her husband’s death, and though he parted from her soon after to return to England, he was evidentaly in
her company again in 1382, and they would have had another chance to become reacquainted upon his return to Savoy in
1386 », p. 36.

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Saint‑Valentin. A. Corbellari a le mérite de tenter de cerner les raisons pour


lesquelles Grandson, mille ans après la mort du martyr italien du iiie siècle, eut l’idée
(sans doute le premier, avant Chaucer) de réactiver le souvenir de cet évêque fêté le
14 février38. Il voit même dans le thème valentinien la « toile de fond sur laquelle se
détache la quasi‑totalité de l’œuvre d’Oton », sa « marque distinctive ». Le
phénomène ne laisse pas de surprendre chez un poète qui revendique la filiation
courtoise : la Saint‑Valentin ne récompense‑t‑elle pas l’inconstance (le chevalier
servant choisit sa valentine pour une année), à rebours de la fidélité à la dame
courtoise prêchée par la fin’amor ?39 C’était sans compter sur l’inflexion qu’Oton fit
subir à la tradition : dans la Ballade de Saint‑Valentin double, le poète avoue aimer sa
dame depuis longtemps et jure qu’il l’aimera toujours.
Il y a au moins deux hommes vêtus de noir, à la fin du Moyen Âge : Charles
d’Orléans bien sûr, mais avant lui Oton de Grandson40. A. Corbellari s’agace des
approximations de certains critiques qui omettent de lui accorder cette primauté et
étudie la place de la couleur noire, des « noircissements du cœur » et des
personnifications négatives dans l’œuvre du poète, en un mot de la mélancolie.
Cette thématique de l’homme « vestu de noir41 », véritable leitmotiv chez Grandson,
sera reprise par Christine de Pizan, Alain Chartier mais aussi par les poètes
ibériques (catalans, espagnols, portugais), ce qui fournit l’occasion à A. Corbellari de
brosser un tableau de la riche réception de la poésie otonienne dans ces pays du
sud de l’Europe. Son influence en Espagne comme en Angleterre a assurément été
profonde.

***
L’ouvrage d’Alain Corbellari offre en fin de compte une efficace introduction à
l’univers de la lyrique amoureuse de la fin du Moyen Âge, tout en répondant
parfaitement à la promesse à laquelle il s’était engagé : dire tout ce que nous savons
aujourd’hui sur Oton de Grandson, dresser à la fois le bilan scientifique de plusieurs
décennies de recherche, corriger quelques erreurs et proposer une boussole pour
des travaux à venir. L’auteur ne ménage pas toujours ses prédécesseurs mais il a

38
Notons que la Saint‑Valentin est également redécouverte un peu plus tardivement par Charles d’Orléans dans sa période
post-carcérale. Voir son Livre d’amis : Poésies à la cour de Blois (1440-1465), éd. V. Minet-Mahy et J.-C. Mühlethaler, Paris, Champion
Classiques, 2010. Mais le prince est loin d’user du thème valentinien avec l’assiduité de Grandson, chez qui la Saint-Valentin
occupe a minima un sixième de l’œuvre. D’autres poètes français reprennent cette tradition (et A. Corbellari a raison de refuser de
la réduire à une pratique anglaise) : Christine de Pizan ou René d’Anjou parmi les plus connus ; il est cependant spécieux d’établir
une filiation directe entre ceux‑ci et la poésie otonienne. Voir l’anthologie bilingue de Nathalie Koble, Drôles de Valentines : la
tradition poétique de la Saint-Valentin du Moyen Âge à aujourd’hui, Genève, Héros‑Limite, 2016.
39 « La tâche des poètes courtois semble avoir été la même en amour et en politique : ils ont voulu célébrer l’homme courageux,
fidèle, prêt à tous les sacrifices », Daniel Poirion, Le Poète et le Prince, Paris, PUF, 1965, p. 525.
40 On pourrait y ajouter, plus tard, les amants vêtus de noir qui se rencontrent dans bien des poèmes d’Alain Chartier.
41
Poésies, éd. Grenier-Winther, pièce XCI, p. 398, v. 421.

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soin de charpenter son argumentation à l’appui de ses thèses et de proposer,


systématiquement, de nouvelles pistes de recherche. Surtout, il ne se ménage pas
lui‑même, n’hésitant jamais à revenir sur quelques‑unes de ses interprétations
passées que cette étude lui a fourni l’occasion d’améliorer voire de réfuter.
L’enthousiasme d’Alain Corbellari pour son poète favori est communicatif et il faut
espérer que son ouvrage inspire de nouveaux travaux sur les chevaliers‑poètes, en
particulier Jean de Werchin et Jean de Garencières qui, comme Oton, influencent
certainement les très grands maîtres de la lyrique du xve siècle42. Si le critique
compare tout au long du parcours, de manière approfondie, les poèmes
d’Oton de Grandson avec ceux des troubadours, de Rutebeuf, Gautier de Coinci,
Guillaume de Machaut, Eustache Deschamps, Christine de Pizan, Alain Chartier,
Charles d’Orléans (mais aussi Baudelaire ou Éluard), s’il revient opiniâtrement sur
les avanies et diffamations qui, dans la vie du chevalier, ont pu ternir son honneur,
c’est pour rendre à Oton de Grandson sa juste place dans son siècle et devant la
postérité. Sans aucun doute l’ouvrage d’A. Corbellari contribue‑t‑il de façon
déterminante à accomplir le vœu du poète pour lui‑même :

Dieu qui est juge de toute loiaulté,

Juste, piteux et par tout cler voyant,

En vueille tost monstrer la verité.43

42 Sur la postérité des chevaliers-poètes, A. Corbellari fournit quelques pistes dans Prismes de l’Amour courtois, Dijon, Éditions
Universitaires de Dijon, 2018, p. 97‑98.
43
Poésies, éd. Grenier‑Winther, pièce IV, p. 156, v. 21‑23.

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PLAN

• Le chevalier, la mort mystérieuse du Comte Rouge, le duel de Bourg‑en‑Bresse et la légende


• Le poète, le corpus poétique, Saint‑Valentin et valentine(s), l’homme vêtu de noir

AUTEUR

Sébastien Cazalas
Voir ses autres contributions
[email protected]

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