Togo 2005
Togo 2005
amnesty international
TOGO
L'Histoire va-t-elle se répéter ?
20 juillet 2005
Index AI : AFR 57/012/2005
INTRODUCTION
Au lendemain de la mort en février 2005, du Président Gnassingbé Eyadéma qui a
dirigé le pays durant trente-sept ans, son fils Faure Gnassingbé a été élu à la suite d'un
scrutin entaché d'irrégularités et de graves violences. En effet, dans les jours qui ont
suivi l'élection présidentielle du 24 avril 2005, les forces de sécurité togolaises aidées
par des milices proches du parti au pouvoir - le Rassemblement du peuple togolais
(RPT) - s'en sont violemment prises à des opposants présumés ou à de simples
citoyens en ayant recours à un usage systématique de la violence. Jamais, depuis
l'élection présidentielle de 1998, la répression n'a été aussi brutale. Cela montre la
détermination d'une famille aux commandes de l'État depuis près de quatre décennies
de se maintenir à tout prix au pouvoir.
Les forces de sécurité togolaises soutenues, dans la majorité des cas, par des milices
entraînées par les militaires ont commis de très graves atteintes aux droits humains
notamment des exécutions extrajudiciaires, des enlèvements, des actes de torture et de
mauvais traitements y compris des viols et des tentatives de viols ainsi que des
arrestations arbitraires. Toutes les informations recueillies par Amnesty International
montrent que, face à la contestation populaire des résultats de l'élection, la réaction
des forces de sécurité secondées par les milices a été totalement disproportionnée. En
effet, la population, y compris les partisans de l'opposition, ont dans la plupart des cas
manifesté de manière pacifique et n'étaient pas armés, à l'exception de certains
affrontements survenus durant la période électorale dans la ville d'Aného, dans la
région maritime non loin de la frontière béninoise, et dans certains quartiers de Lomé,
la capitale.
1
Témoignage d’un psychologue chargé de faire le suivi auprès des réfugiés togolais au Bénin.
Amnesty International n'a pas été en mesure d'établir un bilan exhaustif des morts et
des blessés de la répression qui a suivi l'élection présidentielle d'avril 2005. Au cours
de son enquête, Amnesty International a pu cependant recenser une liste de 150 noms
qu'elle tient à la disposition de toute commission d'enquête internationale,
indépendante et impartiale en mesure de garantir la sécurité des témoins et des
familles des victimes. L'organisation estime cependant que le bilan total est bien plus
élevé car de nombreux témoignages ont fait état de corps non identifiés déposés à la
morgue ainsi que de cadavres enterrés sans avoir été enregistrés au préalable dans les
hôpitaux ou à la morgue.
Vu la gravité des informations recueillies et les milliers de personnes qui ont trouvé
refuge au Ghana et au Bénin voisins sans espoir de retour dans l'immédiat, Amnesty
International appelle la communauté internationale à soutenir les initiatives du Haut
Commissariat aux droits de l'homme des Nations unies qui a déjà envoyé une
« mission d'établissement des faits » en juin 2005. L'organisation estime essentiel de
publier les conclusions de cette mission et de mettre en œuvre ses recommandations.
Cette mission devrait être suivie par la mise en place d'une commission d'enquête
internationale disposant des moyens adéquats pour mener à bien une enquête
exhaustive dans tout le pays. Amnesty International demande également aux pays qui
accordent une assistance militaire au Togo, notamment la France, de s'assurer que les
transferts en matière militaire, de sécurité et de police ne sont pas utilisés contre la
population civile et d'assortir toute aide dans ce domaine d'un programme de
formation en matière de droits humains.
Depuis plus de trois décennies, la population togolaise souffre d'une absence totale
d'état de droit. Des atteintes très graves aux droits fondamentaux ont été commises en
toute impunité par des forces de sécurité qui n'ont agi que pour soutenir le pouvoir en
place. La succession sanglante du Général Eyadéma par son fils, entérinée par la
communauté internationale plonge la population togolaise vivant à l'intérieur du pays
ou réfugiée dans les pays limitrophes dans un désespoir total. Elle est également
annonciatrice de biens sombres lendemains.
CONTEXTE
Dès l'annonce, le 5 février 2005, du décès du Président Gnassingbé Eyadéma [au
pouvoir depuis 1967], les Forces armées togolaises (FAT) ont proclamé Faure
Gnassingbé, fils du Chef de l'État défunt, président de la République togolaise. Le
lendemain, le président de l'Assemblée nationale, Fambaré Natchaba Ouattara, qui,
aux termes de la Constitution, devait assurer l'intérim avant la tenue d'une élection
présidentielle dans un délai de deux mois, a été destitué et remplacé par Faure
Gnassingbé. Dans le même temps, la Constitution a été modifiée afin de permettre au
nouveau chef de l'État de rester au pouvoir jusqu'à la fin du mandat de son père, en
2008.
2
L’article 62 de la constitution togolaise exige que tout candidat à l’élection présidentielle justifie
d’une résidence sur le territoire national pendant les 12 derniers mois au moins, ce qui empêche de
facto la candidature de Gilchrist Olympio qui vit en exil depuis la tentative d’assassinat dont il a fait
l’objet en mai 1992.
3 Voir le communiqué de la Coalition Togo publié le 20 avril 2005 : Togo. La libre participation au
processus électoral est rendue impossible (index AI : AFR 57/010/2005). La Coalition Togo regroupe
les associations suivantes : Amnesty International, ACAT-France, Agir ensemble pour les droits de
l'Homme, Franciscans International, la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme
(FIDH), FIACAT, Organisation Mondiale Contre la Torture (OMCT), Secours Catholique-Caritas
France, Survie.
« des militaires et des miliciens sont entrés dans ma maison, ils ont frappé et tué des
gens. J'ai fui, ils nous ont poursuivis, un ami a été atteint par balles. Ma maman a été
tuée dans sa fuite, je l'ai entendue crier, cela se passait à la hauteur de la raffinerie.
J'ai fui au Bénin. Je n'ai plus personne au Togo, mon père est décédé depuis
longtemps. »
Ces attaques contre des domiciles d'opposants présumés semblent avoir été décidées
à titre de représailles à la suite de manifestions spontanées d'opposants qui
protestaient contre les fraudes électorales. Ces attaques ont été particulièrement
violentes et meurtrières à Lomé et dans deux villes du pays, à Atakpamé, une des plus
grandes villes du pays située dans la région des Plateaux et à Aného.
Les violences commises par les militaires et les partisans du candidat du parti au
pouvoir, Faure Gnassingbé, ont commencé le jour du scrutin, le dimanche 24 avril
2005, avant même le début des opérations de dépouillement. Un agent commercial
travaillant au grand marché de Lomé a raconté qu'il se trouvait dans un bureau de vote
de l'école primaire catholique d'Ablogamé, quartier à l'est de la capitale, lorsqu'« en
fin d'après-midi, des militaires sont arrivés à bord de véhicules. Ils sont entrés dans
l'école pour prendre les urnes. Ils ont commencé à lancer des gaz lacrymogènes et à
tirer des balles réelles dans l'enceinte de l'école ». La scène décrite par ce témoin,
rencontré par la délégation d'Amnesty International lors de sa mission d'enquête au
Bénin, s'est reproduite dans de nombreux quartiers de Lomé, ce qui montre la volonté
du gouvernement togolais d'employer tous les moyens pour s'assurer de la victoire du
candidat du parti au pouvoir.
Le jour du scrutin, des membres des forces de sécurité ont fait irruption dans
plusieurs bureaux de vote en faisant usage d'armes réelles et de grenades
lacrymogènes. Un scrutateur de l'UFC affecté au bureau de vote de Bè Plage, un
quartier de Lomé, a raconté à Amnesty International :
« Alors que le dépouillement avait commencé, deux véhicules militaires de
bérets verts [membres du Régiment commando de la garde présidentielle] sont
arrivés à l'école. Ils ont tiré en l'air. Beaucoup de gens, paniqués, ont voulu
sortir, or il n'y avait qu'une seule issue. Les militaires sont entrés dans la salle.
Ils ont tiré des gaz lacrymogènes et des balles réelles et ont pris les urnes. J'ai
essayé de fuir en escaladant le mur. Mon ami, SP, qui tentait de fuir avec moi
n'a pas pu franchir le mur car il était trop petit. Je ne l'ai plus revu depuis.
J'ai dû marcher sur une trentaine de cadavres pour escalader le mur et
m'enfuir. »
« Les miliciens ont tiré dans la foule qui était spontanément sortie pour
protester »
Dans les jours qui ont suivi l'élection du 24 avril 2005, les forces de sécurité ont tiré à
balles réelles sur des manifestants à Lomé et dans plusieurs villes du Togo. La
proclamation des résultats provisoires, le mardi 26 avril 2005, qui annonçait la
victoire de Faure Gnassingbé avec plus de 60 pour cent des suffrages a provoqué la
colère des partisans de l'opposition qui estimaient qu'on leur avait « volé » la victoire.
Beaucoup d'entre eux sont descendus dans la rue, élevant des barricades et dans
certains cas ayant recours à la force.
À Atakpamé, des manifestants sont ainsi sortis dans la rue dès la proclamation des
résultats. Un témoin a raconté à Amnesty International : « On est sortis dans la rue
pour protester. Les soldats nous ont suivis jusqu'au quartier Zongo puis au quartier
Agnagnan. On est alors passés par le grand marché pour arriver à Djama. Arrivés au
niveau des la poste, les soldats nous ont barré la route. Ils ont lancé des gaz
lacrymogènes puis ont tiré à balles réelles. Des camarades sont tombés. J'ai appris
plus tard que certains étaient morts à l'hôpital. Tout le monde a alors fui et est rentré
chez lui. Il était 14 heures environ. »
Des manifestants, fuyant les tirs, affirment avoir laissé derrière eux de nombreux
morts et blessés. Un témoin, ayant manifesté ce jour-là à Atakpamé a raconté à
Amnesty International :
« Le jour de la proclamation, on est sortis dans la rue pour dénoncer le
résultat de l'élection présidentielle, les soldats ont tiré des gaz et des balles,
nous avons lancé des pierres, les militaires nous ont poussés dans la rivière
Kpakparakpati, mon frère a reçu une balle dans le dos, je voulais le sauver, il
perdait beaucoup de sang, quand je suis revenu, il était déjà mort, il s'appelait
Kogbe Koffi, 28 ans, tôlier. Il habitait à Lomé et il était venu à Atakpamé pour
les élections. Deux autres personnes dont je ne connais pas les noms ont été
également touchées dans le dos. J'ai laissé le corps de mon frère derrière moi,
je ne sais pas s'il a été enterré. »
Dans certains cas, les manifestants de l'opposition ont réagi de manière violente à la
proclamation des résultats. C'est ainsi qu'à Aného , des manifestants ont attaqué un
commissariat de police, le mardi 26 avril, et se sont emparés des armes qui s'y
trouvaient. Un habitant d'Aného qui a trouvé refuge au Bénin a raconté à Amnesty
International que dès la veille de l'élection présidentielle, soit le samedi 23 avril 2005,
un groupe de jeunes gens avaient érigé des barricades et enflammé des pneus
pour protester contre la tentative d'arrestation d'un jeune opposant. Cette personne a
ajouté que, le mardi 26 avril, « les gens sont allés au marché et attendaient les
résultats. En l'espace de vingt minutes, la ville a été envahie par les jeunes qui ont
monté des barricades partout. Un groupe s'est rendu au commissariat pour voir ce
qui s'était passé. Le commissariat a été attaqué vers 15 heures et la foule a pris les
armes.
Il y a eu des blessés ». L'un des manifestants a précisé à Amnesty International que
plus tard dans l'après-midi, « des jeunes avec des gourdins cloutés, des machettes et
des pierres se sont dirigés vers le ‘Pont péage' où se trouvaient quatre gendarmes.
Ceux-ci, nous voyant arriver, ont alors tiré sur nous. Un groupe a réussi à les
maîtriser et à prendre leurs armes qu'ils ont pointées sur eux. Nous les avons
emmenés dans le centre ville. Des échanges de coups de feu s'en sont suivis entre des
gendarmes venus en renfort et la population civile. » À la connaissance d'Amnesty
International, ces gendarmes ont réussi à s'échapper.
À la suite de ces événements, les autorités ont dépêché sur place des renforts en
hommes convoyés par hélicoptère. Très tôt, le mercredi matin, 27 avril, des tirs ont
été entendus dans la ville et des jeunes gens ont à nouveau dressé des barricades et
brûlé des pneus. Un témoin a raconté : « J'étais sorti pour rejoindre les manifestants
qui barraient la route avec des briques dans le quartier de Nylessi, d'autres brûlaient
des pneus et lançaient des cailloux. Des militaires nous ont poursuivis, certains
étaient en hélicoptère et ils nous tiraient dessus, ils lançaient également des grenades
lacrymogènes, j'ai reçu une balle, je suis tombé et j'ai été emmené avec sept
personnes à l'hôpital, cinq d'entre elles sont décédées des suites de leurs blessures. »
Le fait que de nombreuses blessures se situent dans les parties supérieures du corps
et en particulier à la tête montre bien l'intention délibérée de tuer des forces de
sécurité et des milices togolaises. Par ailleurs, des sources médicales béninoises ont
indiqué à Amnesty International que le centre de transit d'Hilacondji, à la frontière
avec le Togo, avait recensé, au 25 mai 2005, parmi les réfugiés togolais « environ 140
cas graves, tous blessés par balles, ou avec des fractures au fémur et des luxations.
La plupart des blessures concernaient des membres supérieurs et inférieurs. Il y a eu
un cas où une balle a traversé un poumon. Certains ont été blessés à la tête. Les gens
ont été tabassés avec des bâtons et des machettes ». Par ailleurs, un médecin béninois
travaillant à l'hôpital de Comé (près de la frontière avec le Togo) a indiqué à la
mission d'Amnesty International : « L'hôpital a reçu de nombreux patients dont une
vingtaine très graves. Les victimes souffraient de traumatisme des membres et du
thorax provoqués par des armes à feu. Les patients ont déclaré que les militaires leur
ont tiré dessus. » Cet hôpital a reçu des patients principalement originaires de la
région maritime. Certains ont pu rentrer chez eux mais d'autres blessés graves étaient
encore sous traitement à l'hôpital lorsque la délégation d'Amnesty International s'est
rendue sur les lieux.
Des personnes ont également été agressées chez elles. Un membre du CAR a perdu
connaissance après avoir été violemment passé à tabac à son domicile à Tokoin
Séminaire, un quartier de Lomé, le 26 avril 2005. Il a raconté à Amnesty
International :
« J'étais chez moi vers 15 heures quand une quinzaine de militaires ont
escaladé les murs, ils sont entrés dans la maison. Ils ont dit qu'ils cherchaient
des documents et ont commencé à me rouer de coups, ils m'ont traîné à
l'extérieur et m'ont couché sur la terrasse, quatre militaires ont tiré sur les
bras tandis que deux autres me tenaient les pieds. Pendant ce temps, d'autres
militaires me donnaient des coups, ils utilisaient une hache, des gourdins et
des cordelettes, ils m'ont donné une bonne correction, à un moment je me suis
évanoui. Lorsque j'ai repris connaissance, je suis monté sur une échelle pour
me réfugier sur la toiture. Ils ne m'ont pas vu. Ils sont partis en hurlant : ‘Il
faut le terminer'. Ils ont également battu deux de mes frères. »
La personne qui a soigné cette victime a confié à Amnesty International que « cet
homme était dans un coma léger quand nous l'avons reçu, il a eu un traumatisme
crânien, entraînant des blessures graves nécessitant six points de suture à la nuque. Il
a également une fracture à l'annulaire gauche, son corps était couvert d'ecchymoses.
Nous avons également soigné ses deux frères, nous avons eu également à faire des
points de suture suite à leurs blessures ».
Certaines personnes auraient été torturées et d'autres abattues dans un terrain situé
non loin de l'état-major des Forces armées togolaises. L'un des survivants a raconté à
Amnesty International :
« C'était le lendemain du scrutin du 24 avril, il était aux environs de 15 heures
quand nous avons été arrêtés par trois miliciens du RPT dans le quartier
d'Anagokomé. Ils nous ont menacés avec des armes pour que nous montions
dans une voiture qui n'avait pas de plaque d'immatriculation, ils nous ont
conduits dans un champ derrière l'état major à Agoué. Des personnes au
nombre de cinq en treillis noir et portant des cagoules nous ont réceptionnés,
d'autres personnes étaient également présentes. Ils nous ont attaché les mains
et les pieds à des poteaux, ils nous posaient des questions, ils nous
reprochaient de militer contre Faure et d'avoir milité pour un vieux au lieu de
faire campagne pour un jeune, nous avons imploré leur pardon. Ils nous ont
donné à boire et nous ont demandé de faire notre dernière prière. Ils ont
ensuite tiré sur l'un d'entre nous, il s'agit de Laïson Ayi, 31 ans, militant de
l'opposition. Nous avons encore pleuré et nous leur avons dit que nous
n'avions rien fait. Ils ont ensuite appelé quelqu'un, ils l'ont appelé capitaine,
ce dernier a dit qu'il ne fallait pas tuer des innocents. Ils nous ont détachés et
nous ont demandé de ne rien dire, autrement, ils viendraient nous tuer. Le
lendemain, nous avons appris que le corps de Laïson Ayi avait été retrouvé à
la morgue. »
Les forces de sécurité et les membres des milices se seraient également attaqués à
des collégiens. C'est ainsi que Koté Emedessi, un élève de 4e au Collège
d'enseignement général (CEG) de Nykonakpoe, près d'Atakpamé, âgé d'environ
19 ans est décédé dans les jours qui ont suivi l'élection présidentielle après avoir été
torturé par des miliciens. Un témoin a raconté à Amnesty International :
« [Le 24 avril 2005], le jeune Koté revenait des champs, il était un peu ivre.
Au niveau du collège CEG de Kossi-Kiti, il chantait ‘Ablodé, Ablodé Badja4.
C'était le chant de ralliement de l'opposition. Il a été arrêté par des miliciens
et emmené au siège du RPT à Agbonou. Il y a été torturé et on a retrouvé son
corps dans un fossé derrière le siège du RPT la tête molle et les testicules
broyées. Il avait des traces de coups sur le corps. Son frère a dû supplier pour
récupérer le corps qui devait être brûlé. Il a été enterré le 28 à Agbofon. »
Des personnes ont été battues à mort par des militaires sous les yeux de leurs
parents. Une femme originaire de Tsévié (ville au nord de Lomé) qui a trouvé refuge
au Bénin a raconté à la délégation d'Amnesty International : « Avec mon mari, nous
allions à Lomé pour rendre visite à nos enfants quand sur la route à la hauteur de la
lagune de Bé, les forces de sécurité ont attaqué mon mari, ils lui ont donné des coups
avec des gourdins, il a rendu son âme à Dieu, c'était le 27 avril. D'autres personnes
qui étaient sur la route ont également été battues. »
À Kpemé, non loin d'Aného , Soulagbo Kodjovi Agossou, âgé de 14 ans et collégien
en 4e est décédé après avoir été sévèrement battu par plusieurs militaires qui lui ont
fait respirer du gaz lacrymogène. Cet incident est survenu après la proclamation des
résultats lors de manifestations parfois violentes organisées par des partisans de
l'opposition dans les environs d'Aného. L'un de ces manifestants qui a trouvé refuge
au Bénin a raconté à Amnesty International :
« Nous étions à côté des rails de train, à côté de l'entrée de l'usine IFG
[International Fertilizer Group]. On enlevait les rails pour que les trains
n'emmènent plus de phosphate. Les militaires sont arrivés,
4
Ce slogan signifie « La liberté totale » en langue éwé, une langue parlée dans le sud du pays.
ils ont tabassé les gens. Deux soldats portant des bérets rouges ont donné des
coups de matraques. Kodjovi est tombé et ils ont joué avec lui comme un
ballon. Après, ils lui ont fait respirer du gaz. Il est mort à la clinique vers
13.00. »
« Ils l'ont arrêté et sept soldats l'ont emmené dans une jeep »
Les enlèvements de partisans de l'opposition ont débuté dans les jours qui ont
précédé l'élection présidentielle. Ainsi, selon les informations recueillies par Amnesty
International, Koffi Amouzou, un peintre en bâtiment, qui faisait campagne pour
l'opposition a été enlevé vers 8 heures du matin à son domicile par des militaires
portant des bérets rouges et emmené vers une destination inconnue. Un des membres
de sa famille, rencontré par la délégation d'Amnesty International au Bénin a indiqué
qu'il n'avait plus de nouvelles de Koffi Amouzou.
Une dizaine de jours après l'élection présidentielle, lors de la reprise des cours au
lycée d'Atakpamé, des membres du Haut conseil des associations et mouvements
estudiantins (HACAME), une milice du RPT, qui font partie du personnel enseignant
ont cherché à identifier les élèves blessés lors des manifestations post-électorales. Un
témoin a raconté à Amnesty International :
« Le lundi 9 mai [2005], après la levée du drapeau, des miliciens de l'HACAME
qui travaillaient au lycée ont invité les élèves blessés à se présenter. N'eût été
l'arrivée des gendarmes qui avaient été prévenus, les élèves auraient été emmenés
au siège du RPT. La gendarmerie a ensuite assuré la protection des élèves en les
gardant à la gendarmerie pendant au moins cinq jours. »
Le 26 avril 2005, à Clidji, un village proche d'Aného, une femme d'une trentaine
d'année a été agressée en compagnie de sa sœur plus jeune. Réfugiée depuis lors au
Bénin, elle a raconté à Amnesty International :
« Le jour de la proclamation des résultats, j'étais avec ma petite sœur sur la
route du cimetière et nous revenions de la pharmacie vers 11 heures quand un
militaire nous a appelées, il se trouvait avec d'autres militaires. Ma petite
sœur s'est enfuie, je me suis dirigée vers eux et celui qui nous avait appelées
m'a accusée d'avoir envoyé les enfants contre eux. Ils se sont jetés contre moi,
ils m'ont frappée avec des bâtons, le bâton était plus gros que mon bras, je me
lamentais. Une veille qui passait par là a été également battue, ils lui ont
demandé de se coucher par terre et ils l'ont battue. Des manifestants sont
arrivés et les militaires ont pris la fuite. »
Des femmes ont été touchées par balles alors qu'elles tentaient de fuir les forces de
l'ordre. Une apprentie coiffeuse vivant dans la région d'Aného a raconté à Amnesty
International :
« [Le mardi 26 avril 2005], j'étais avec un ‘zémidjan' [conducteur de taxi-moto]
et je revenais du marché, des manifestants barraient le pont, il y avait
également des militaires, je suis descendue de la moto pour courir me cacher
et j'ai été atteinte d'une balle au niveau des reins. J'ai été emmenée à l'hôpital
d'Aného où la balle a été enlevée. Il y avait beaucoup de blessés, deux
personnes sont décédées des suites de leurs blessures. Les médecins étaient
obligés d'envoyer certains patients à l'hôpital d'Afagnan. »
Plusieurs témoins ont raconté à Amnesty International qu'une femme a été violée
chez elle, à Atakpamé, dans l'après-midi du 26 avril 2005.
« Vers 15 heures 30, plus de 200 miliciens sont arrivés dans le quartier d'Oke
Ekpa pour faire des descentes dans les maisons après les premiers troubles
provoqués par la proclamation des résultats. Ils étaient en civil, certains
étaient torse nu avec la chemise nouée sur le pantalon ou le treillis. Certains
étaient armés de fusils ou de machettes, d'autres de gourdins au bout desquels
il y avait des clous. Ils sont rentrés dans la maison de V. qui donne sur la rue
et ils ont frappé son mari. Ils sont rentrés dans la chambre où elle se trouvait
avec ses trois enfants qu'ils ont frappés. Un des miliciens a tenu les bras de la
femme, un autre a tenu les pieds et un troisième l'a violée. »
Ce même jour, une autre femme a été violée après que son mari eut été abattu. « Les
miliciens sont arrivés dans la concession, tout le monde s'est sauvé, X. et son épouse
F. n'ont pas pu prendre la fuite, ils leur ont donné des coups de gourdin, X. a reçu des
coups de couteau et il a été achevé par balles, les miliciens ont mis du charbon sur
leur visage afin de ne pas être reconnus puis ils ont violé son épouse ». Après avoir
été violée, F. a fui la ville et a trouvé refuge chez des parents à qui elle a déclaré
qu'elle préférait « se laisser mourir plutôt que de voir des médecins qui constateront
une maladie ».
Les délégués d'Amnesty International ont rencontré la fille d'une dame âgée de plus
de 80 ans qui a été violée par des miliciens dans un village proche d'Atakpamé.
« Beaucoup de jeunes sont venus dans le quartier et ont mis le feu aux maisons. L'un
d'eux a demandé ce qu'il fallait faire de la vieille. Un a répondu : ‘On va s'amuser'.
Un milicien l'a violée, puis d'autres miliciens ont déclaré : ‘Ce n'est pas la peine de
continuer car elle est trop vieille'. Ma maman a été vue par un assistant médical qui
lui procure des soins. »
Dès l'annonce du décès du président Eyadéma, le 5 février 2005, les autorités ont
harcelé sans relâche les médias indépendants togolais et les journalistes étrangers qui
s'efforçaient de donner des informations sur la répression en cours.
Dès le soir du vote, les moyens de communication avec le Togo ont été coupés,
rendant très difficile la collecte et la vérification d'informations. Pendant plusieurs
jours, les lignes téléphoniques ont été hors service, empêchant non seulement
d'appeler ou de recevoir des appels de l'étranger mais aussi de communiquer à
l'intérieur du pays.
Les harcèlements et intimidations systématiques dont les médias privés avaient été
victimes depuis la mort du Général Eyadéma ont continué dans les jours qui ont
précédé et suivi le scrutin. C'est ainsi que, par exemple, la Haute Autorité de
l'Audiovisuel et des Communications (HAAC) s'en est prise à la station de radio Nana
FM accusée de vouloir diffuser les résultats du vote. Face à ces intimidations répétées,
cette radio a décidé, à partir du jour du scrutin, de ne diffuser que de la musique avant
de fermer pendant quelques jours à cause des violences perpétrées dans le quartier où
se trouve son siège.
Les militaires s'en sont notamment pris à la station locale de Radio Lumière à
Aného, le mardi 26 avril 2005 où des affrontements violents ont opposé des
manifestants et des forces de sécurité. Un journaliste de cette station de radio a
raconté à Amnesty International :
« Le mardi, après la proclamation des résultats, les militaires sont arrivés à la
station de radio Lumière et ils ont détruit les quatre ordinateurs en tirant à
balles réelles. La radio, continuait à fonctionner, ils sont revenus le lendemain
et ont détruit la pylône sur lequel se trouvait l'antenne de la radio. Ils ont mis
le feu à l'immeuble abritant la radio, ils ont également brûlé la voiture du
directeur. »
Depuis le 26 avril 2005, RFI et la BBC ne pouvaient plus être écoutées en bande
FM. Deux jours après, le ministre de la Communication et de la Formation civique, a
expliqué que ces suspensions avaient pour but « de préserver la cohésion nationale ».
En effet, selon lui, « un gouvernement, quel qu'il soit, a la responsabilité du maintien
de l'ordre public et le devoir de protéger la population et la cohésion nationale ». Au
30 juin 2005, RFI n'avait toujours pas été rétabli en FM.
Par ailleurs, les correspondants des médias internationaux ont également été la cible
d'attaques et d'intimidation : Thierry Tchukriel, journaliste d'une radio associative
Rd'Autan, qui s'était rendu à Lomé le 19 avril pour couvrir l'élection présidentielle a
été frappé par quatre militaires dans la nuit du 24 avril, après avoir été appréhendé par
la police togolaise. Sa carte de presse et son appareil photo ont été confisqués. Le
journaliste qui se trouvait dans un bureau de vote proche du grand marché de Lomé
voulait suivre les opérations de dépouillement des bulletins.
Par ailleurs, les autorités ont également tenté de museler les organisations locales
des droits humains. Ainsi, le 13 mai 2005, plusieurs jeunes gens proches du parti au
pouvoir ont empêché la Ligue Togolaise des Droits de l'Homme (LTDH) de tenir une
conférence de presse au cours de laquelle l'organisation devait annoncer notamment le
bilan des violations des droits humains depuis le 5 février 2005.
car ils portaient des vêtements jaunes ou arboraient un palmier, symboles choisis par
le candidat unique de la coalition des partis d'opposition, Bob Akitani. Un témoin a
ainsi indiqué que durant la campagne électorale, à Atakpamé, « un jeune élève portant
le jaune a été battu, on lui a déchiré le tricot et on l'a habillé en blanc avec un Tee-
shirt à l'effigie de Faure ».
Plusieurs informations indiquent que certaines personnes qui ont fui au Bénin ont
été arrêtées à leur retour au Togo après avoir été reconnues comme des partisans de
l'opposition. Cela a notamment été le cas d'un zémidjan [conducteur de taxi-moto],
Lawson Late rentré au pays après la Pentecôte et a été arrêté à son retour à la frontière.
Un réfugié togolais resté au Bénin à déclaré à Amnesty International : « Il a été
‘doigté' car durant la campagne électorale, il était habillé en jaune et il portait un
palmier sur sa moto. On ne sait pas où il est. »
Certains membres des partis de l'opposition qui ont agi en tant que scrutateurs dans
les bureaux de vote ont également été photographiés. Un réfugié togolais à déclaré à
la délégation d'Amnesty International au Bénin :
« J'ai représenté la coalition à Lomé, les militaires sont arrivés dans le bureau
de vote à l'école Anfamé, quartier de Bé Kpota. Ils ont tiré à balles réelles sur
des gens, certains sont tombés, j'ai échappé par miracle, d'autres personnes
ont été arrêtées et emmenées dans un camion. Les militaires sont partis avec
les urnes. Après le dépouillement, des pressions ont été exercées sur moi pour
que je signe le PV [procès verbal], j'ai refusé de le faire. Le 25 avril, en
rentrant chez moi vers 20 heures, j'ai vu un homme qui avait pris des photos
au bureau de vote, il était avec d'autres personnes devant ma maison. J'ai
décidé de quitter la capitale togolaise pour me réfugier au Bénin. »
Une autre scrutatrice a également été prise pour cible en raison de son engagement
en faveur de la coalition de l'opposition. Cette femme de 40 ans, revendeuse tresseuse
au quartier de Bè, à Lomé a raconté à Amnesty International :
« Le 24 avril, j'étais au bureau de vote No 1 à l'EPC [école primaire
catholique] d'Ablogamé. Les militaires sont arrivés vers 16 heures 30 et ont
brutalisé les gens qui se trouvaient dans le bureau de vote. Ils ont également
tiré des balles en caoutchouc et des balles réelles. Le lendemain de l'élection,
les militaires sont venus me chercher à la maison, ma sœur m'a téléphoné sur
mon portable pour me prévenir, je ne suis pas à l'aise, j'ai pris la décision de
me réfugier au Bénin. »
Dans certains cas, des blessés ont été contraints de fuir l'hôpital où ils se trouvaient
car ils aveint été identifiés comme partisans de l'opposition. C'est le cas d'un jeune
homme habitant Lomé qui a été blessé par balle dans le dos et à la cuisse lors d'une
des manifestations post-électorales. Il a raconté à Amnesty International : « On m'a
emmené à l'hôpital où j'ai eu les premiers soins, ils ont extrait la balle. J'ai dû quitter
l'hôpital car les militants du RPT nous ont doigtés, je suis arrivé au Bénin le 29, j'ai
eu d'autres soins à l'hôpital de Comé. »
Tous ces faits expliquent la peur exprimée par de très nombreux réfugiés à l'idée de
rentrer au Togo. Un instituteur d'Aného réfugié au Bénin a confié à la délégation
d'Amnesty International : « On ne peut plus rentrer au pays, on nous cherche à
gauche et à droite. S'il n'y a pas de changement, notre sécurité ne sera jamais assurée.
Les noms de plusieurs personnes ont été notés, trois d'entre elles qui sont rentrées ont
été arrêtées. » Le risque est donc grand de voir plusieurs milliers de réfugiés
contraints de demeurer au Bénin et au Ghana comme cela a été le cas pour d'autres
populations togolaises qui avaient trouvé refuge dans les pays voisins au début des
années 1990.
Le bilan des morts et des blessés de la répression qui a suivi l'élection présidentielle
d'avril 2005 est très difficile à établir et a fait l'objet de controverses. Le 13 mai 2005,
la LTDH estimait à 811 le bilan provisoire du nombre de décès. Six jours plus tard,
une organisation proche du gouvernement togolais, le Mouvement togolais de défense
des libertés et des droits de l'homme (MTDLDH) annonçait, quant à elle, un total de
58 morts5.
Au cours de son enquête, Amnesty International a pu établir une liste de 150 noms
qu'elle tient à la disposition de toute commission d'enquête internationale,
indépendante et impartiale en mesure de garantir la sécurité des témoins et des
familles des victimes. L'organisation estime cependant que le bilan total est bien plus
élevé car de nombreux témoignages ont fait état de corps déposés à la morgue et non
identifiés ainsi que de cadavres enterrés sans avoir été enregistrés au préalable à la
morgue6. Ainsi, un témoin a indiqué à Amnesty International que 27 corps auraient
été déposés à la morgue après la proclamation des résultats. « Ces 27 corps ont été
amenés à la morgue par la Croix-Rouge qui sillonnait la ville. L'administration de la
morgue n'a pas voulu donner d'informations et n'a pas voulu montrer le registre des
morts. »
Ainsi, la famille d'un adolescent âgé de 16 ou 17 ans (voir photo), tué le 26 avril 2005
par les forces de sécurité à Aného n'aurait pas été autorisée à récupérer son corps qui
avait été déposé à la morgue de la ville par la Croix-Rouge. Suite à ces consignes, le
directeur de l'hôpital d'Aného a refusé, le 28 avril 2005, de donner des informations
sur les morts et les blessés à la presse nationale et internationale.
Par ailleurs, le 27 avril 2005, une note a été placardée au Centre hospitalier
universitaire (CHU) de Tokoin à Lomé rappelant au personnel hospitalier que toute
demande d'information devait être adressée à la direction du CHU et interdisant
l'introduction de caméras ou d'appareil photos dans l'hôpital. Le même jour, la
ministre de la santé, Mme Suzanne Aho Assouma, est venue à l'hôpital avec le
directeur général de la Santé. Elle a interdit l'accès à la morgue et donné une consigne
orale de ne pas parler aux journalistes. Par ailleurs, le registre des urgences de cet
hôpital dans lequel figuraient les entrées de victimes des manifestations a été emporté
et remplacé par un nouveau.
Ces informations montrent la volonté des autorités d'effacer toute trace de l'identité
et du nombre des victimes conduites dans des centres de santé, ce qui rend impossible
tout bilan exhaustif des victimes de cette répression.
Au-delà des cadavres et des blessés emmenés dans des hôpitaux ou déposés dans
des morgues, un nombre indéterminé de corps ont été enterrés par des familles ou
abandonnés sur place. Plusieurs témoignages recueillis par Amnesty International
indiquent que des corps ont été retrouvés en décomposition sur la colline d'Oké Ekpa
(dans les environs de la ville d'Atakpamé) à partir du 27 avril 2005.
des droits humains à l'encontre d'opposants ou de simples citoyens qui dans la très
grande majorité des cas n'avaient pas utilisé la violence ou prôné son usage 7.
Depuis l'indépendance en 1960 cette armée a vu son nombre passer de 300 à plus de
13 000 membres. Cette consolidation s'est faite sur des bases purement régionalistes.
L'armée togolaise est composée à plus de 75 pour cent par des éléments recrutés dans
la partie nord du pays dont plus de deux tiers sont membres de l'ethnie Kabye, à
laquelle appartient la famille Eyadéma. Parmi ces hommes, la moitié est originaire de
Pya, le village natal du général Eyadéma. Par ailleurs, la majorité des garnisons et des
infrastructures militaires y compris le collège militaire de Tchichao se trouvent dans
le nord du pays.
Ainsi, tout au long de son règne, le général Eyadéma a tout mis en œuvre pour
opposer le nord du Togo au reste du pays en s'appuyant essentiellement sur des
militaires et des partisans originaires de sa région natale. Les forces de sécurité
togolaises ont ainsi réussi à maintenir un régime de terreur qui a survécu à la
Conférence nationale de 1991, aux pressions de l'Union européenne et à la disparition
de leur créateur. Lors de ses entretiens avec les Togolais qui venaient de trouver
refuge au Bénin à la suite de l'élection présidentielle d'avril 2005, la délégation
d'Amnesty International a pu constater la terreur qu'inspirent toujours les forces de
sécurité. L'un de ces réfugiés a dit à Amnesty International : « J'ai été doigté, je ne
peux plus rentrer chez moi, les militaires ne vont pas me rater cette fois. »
7
Au cours de la conférence nationale tenue en 1991, plusieurs participants dont des membres de la
Commission Défense et Sécurité ont rappelé que l’armée togolaise ne jouait plus le rôle traditionnel
d’une armée. Un des participants a déclaré que « l’armée togolaise est un corps professionnel allogène
au sein de la société tant elle est haïe et assimilée au pouvoir dictatorial et policier d’Eyadéma.
L’armée togolaise a renoncé à ses tâches traditionnelles pour se transformer en milice tribale privée
au service exclusif d’Eyadéma et d’un groupe d’officiers originaires de Pya [ville natale du Président
Eyadéma] ». Un autre document publié par la Conférence nationale de 1991 a conclu que l’armée
togolaise avait combattu « un ennemi intérieur qui n’est autre que le peuple ».
8
Amnesty International a détaillé la structure et le rôle des forces de sécurité togolaises dans plusieurs
documents. Voir notamment : Togo. Les forces armées tuent impunément (AFR 57/013/1993), 5
octobre 1993, et Togo. État de terreur (AFR 57/001/1999), 5 mai 1999.
Les milices
Les forces de sécurité ont parfois été soutenues dans leurs actions de répression par
des milices créées par le parti au pouvoir. La plus ancienne, HACAME, a été crée
dans les années 90, au lendemain de la Conférence nationale. Elle regroupe
principalement des étudiants et des militaires. Ce mouvement avait pour but de
provoquer les opposants durant la période de transition entre 1991 et 1994. Amnesty
International s'est publiquement inquiétée, à plusieurs reprises, des liens qui existaient
entre ces milices et les forces armées togolaises en estimant que leur existence posait
un grave problème de sécurité au Togo.
Chaque fois que le pouvoir en place s'est trouvé menacé, notamment lors de
l'élection présidentielle de 1998, des milices sont intervenues aux côtés des forces de
sécurité pour terroriser la population. Toutes les informations recueillies par Amnesty
International lors de sa récente mission au Bénin indiquent que le rôle des milices
dans la répression qui a suivi l'élection présidentielle d'avril 2005 a été déterminant.
Ces milices ont été particulièrement présentes et actives à Lomé et à Atakpamé.
De même qu'il est indispensable de mettre en cause les FAT et les milices
directement responsables des très nombreuses atteintes aux droits humains commises
dans le pays depuis des années, il est également important de réfléchir sur le rôle joué
par certains pays étrangers, notamment la France, qui fournissent une assistance
militaire au Togo.
La France maintient une coopération militaire avec le Togo depuis des décennies et
celle-ci a continué après la décision prise par l'Union européenne en 1993 de
suspendre sa coopération. Dans un document publié en 1999, Amnesty International
constatait que l'assistance militaire technique de la France au Togo s'apparentait à un
soutien tacite au Président Eyadéma9. Six ans plus tard, la France n'a toujours pas
réévalué l'assistance militaire technique avec le Togo et les tâches confiées
9
Voir le document d’Amnesty International : Togo. État de terreur (AFR 57/001/1999), 5 mai 1999.
aux assistants militaires français au sein de l'état-major togolais et des d'autres unités
militaires ne semblent pas avoir été modifiées. Les informations disponibles sur le site
de l'ambassade de France au Togo concernant la Mission de Coopération Militaire et
de Défense française, indiquent que 20 militaires sont actuellement détachés au titre
de la coopération militaire au Togo. L'aide directe en matériel s'élève à plus de
soixante millions de francs entre 1989 et 200210. Amnesty International estime que le
montant réel est supérieur aux chiffres communiqués dans les avis. À titre d'exemple,
en 1999, le montant d'aide directe au Togo s'élevait à 5 millions de francs selon les
rapports parlementaires de l'Assemblée et du Sénat. Or le ministre des affaires
étrangères a révélé en réponse à la question écrite d'un député que l'aide matérielle
pour le Togo s'élevait à 13,6 millions de francs11.
Par ailleurs, Amnesty International a fait analyser des balles en caoutchouc ainsi
qu'une grenade lacrymogène utilisées à Lomé lors de la répression d'avril. Il en ressort
que ces matériels sont de fabrication française.
Amnesty International estime que la France doit s'assurer que les matériels de
sécurité et de police qu'elle fournit et la formation qu'elle dispense ne sont pas utilisés
pour commettre des violations des droits fondamentaux. L'organisation ne s'est pas
prononcée sur la suspension de la coopération de l'UE avec le Togo. En revanche, elle
est opposée aux transferts d'équipements ou de compétences dans les domaines
militaire, de sécurité et de police lorsque l'on peut raisonnablement estimer qu'ils
serviront à commettre des violations des droits de l'homme, comme des mauvais
traitements, des actes de tortures, et des exécutions extrajudiciaires. Amnesty
International estime qu'il est temps que la France tire les leçons des récentes
violations des droits humains commises par les forces de sécurité togolaises et exige
que la promotion et la protection des droits humains deviennent une priorité dans les
relations entre la France et le Togo.
10
Voir les avis Lois de finance publiés entre 1989 et 2002.
11
La coopération militaire française en question, étude de l’observatoire des transferts d’armements,
Belkacem Elomari.
CONCLUSION ET RECOMMANDATIONS
Bien que, dans un premier temps, la communauté internationale ait réagi avec
vigueur au coup de force qui a installé le fils du président Eyadéma à la tête de l'État,
au fil des semaines et face à l'intransigeance du pouvoir togolais, cette détermination a
faibli. En dépit d'atteintes graves aux droits humains et d'allégations de fraudes
électorales, la victoire de Faure Gnassingbé a été avalisée par l'Union africaine et de
nombreux pays, notamment la France.
12
Togo. Il est temps de rendre des comptes (AFR 57/022/1999), 20 juillet 1999.
Libérer tous les prisonniers d'opinion et ouvrir une enquête sur les allégations
de torture et de mauvais traitements commis par les forces de sécurité lors de
l'arrestation et au cours de la détention des personnes arrêtées afin de traduire
les auteurs de ces actes en justice.
Libérer les personnes détenues sans inculpation à moins qu'elles ne soient
inculpées d'une infraction prévue par la loi.
Ouvrir une enquête sur les viols et les allégations de viols afin d'identifier les
auteurs de ces actes et de les traduire en justice conformément aux
engagements internationaux en matière de droits humains.
Fournir sur le long terme aux victimes de viol des soins médicaux et un
soutien psychologique gratuits et assurer la possibilité de réparation pour les
victimes de ces actes.
S'agissant plus particulièrement de l'armée.
Le gouvernement togolais devrait définir sans ambiguïté le rôle des FAT et
adresser des instructions claires aux responsables de l'application des lois leur
enjoignant de se conformer en toutes circonstances aux principes de base du droit
international en matière de droits de l'Homme ; et enfin, mettre en place un
mécanisme de contrôle du respect de ces directives ;
Le nombre de violations des droits humains diminuera si les organes chargés
de l'application des lois – armée, gendarmerie et forces de police – sont tenus de
répondre de leurs actes. Les forces de sécurité devraient recevoir des instructions
indiquant clairement qu'aucune violation des droits de l'Homme ne sera tolérée et que
les responsables seront systématiquement traduits en justice.
Les responsables de l'application des lois devraient avoir une connaissance
élémentaire des droits qu'il est de leur devoir de protéger. Au fil des années, les
Nations unies ont adopté un certain nombre de codes et de déclarations concernant les
arrestations arbitraires, la détention sans jugement, les mauvais traitements et la
torture, les exécutions extrajudiciaires et le recours excessif à la force et aux armes à
feu. Ces codes et déclarations comprennent :
- le Code de conduite pour les responsables de l'application des lois et les
Principes directeurs en vue d'une application efficace du Code de conduite pour les
responsables de l'application des lois ;
- les Principes de base relatifs au recours à la force et l'utilisation des armes à
feu par les responsables de l'application des lois ;
- les Principes relatifs à la prévention efficace des exécutions extrajudiciaires,
arbitraires et sommaires et aux moyens d'enquêter efficacement sur ces exécutions ;
- l'Ensemble de principes pour la protection de toutes les personnes soumises à
une forme quelconque de détention ou d'emprisonnement ;
- l'Ensemble de règles minima pour le traitement des détenus et les
Dispositions visant à assurer l'application effective de cet Ensemble de règles ;
- la Déclaration sur la protection de toutes les personnes contre la torture et
autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.
Veiller à ce que les demandeurs d'asile ne soient pas rapatriés de force au Togo,
s'ils risquent d'y être victimes de graves violations des droits humains, et veiller
à ce que les revendications formulées par les demandeurs d'asile, y compris en
détention, soient toutes examinées de façon approfondie et impartiale. Amnesty
International exhorte les gouvernements étrangers, notamment ceux d'Europe, à
examiner la requête des demandeurs d'asile en lien avec la situation des droits
humains au Togo.