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Cahiers de géographie du Québec
L’enseignement de la géographie et la culture générale
Fernand Grenier
Volume 2, numéro 4, 1958
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Éditeur(s)
Département de géographie de l'Université Laval
ISSN
0007-9766 (imprimé)
1708-8968 (numérique)
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Grenier, F. (1958). L’enseignement de la géographie et la culture générale.
Cahiers de géographie du Québec, 2(4), 273–276. [Link]
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CHRONIQUE PÉDAGOGIQUE
L'enseignement de la géographie et la culture générale *
La géographie occupe une place originale dans les programmes d'ensei-
gnement de nos écoles. Les parents, qui ont souvent gardé un souvenir pénible
de l'enseignement desséchant qu'on leur avait donné à l'école, ne comprennent
pas toujours le sens du renouveau actuel de l'enseignement géographique. De
leur côté, plusieurs éducateurs, plus tournés vers les études livresques que vers
l'observation directe de la nature et des hommes, formulent bien des réserves
lorsqu'on essaye de les convaincre de la valeur pédagogique et culturelle de la
géographie. II est pourtant bien évident qu'aucune discipline, mieux que la
discipline géographique, ne peut révéler à nos enfants la complexité et le visage
changeant du monde actuel tout en inculquant le sens profond de l'unité humaine
et en exaltant la richesse de l'humanité. Cette prise de conscience des problèmes
de l'humanité s'impose avec force de nos jours. Il fut un temps, en effet, où
l'on pouvait faire toute sa vie dans son village en ignorant éperdument ce qui se
passait dans le grand monde. Ce temps est révolu. La rapidité actuelle des
moyens de communications et l'éclatement des frontières économiques^ font que
l'homme moderne est avant tout un citoyen à la dimension même du monde.
Un enseignement qui oublie cette vérité fondamentale court le risque de rendre
de bien mauvais services à la communauté.
Notre entretien de ce soir a pour but d'aborder deux problèmes : 1 ° qu'est-
ce que la géographie? 2° quel est le rôle original de la géographie dans l'ensei-
gnement ?
1. Qu'est-ce que la géographie ?
La science qui se donne comme objet la connaissance de la surface terrestre
et des hommes qui l'habitent figure parmi les plus vieilles curiosités humaines.
II n'est pas sans intérêt, en effet, de noter que les plus vieux documents qui sont
à l'origine des grandes civilisations ont une portée géographique. Voyez, par
exemple, la Bible qui commence par décrire la mise en place de la terre et des eaux
et l'installation des plantes, des animaux et des hommes. Voyez également
l'intérêt géographique de V Iliade et de VOdyssée qui ne sont pas autre chose
qu'une description du monde connu des Grecs. À l'école, les jeunes grecs
utilisaient les textes d'Homère pour apprendre à lire et à écrire, sans doute aussi
pour apprendre l'histoire et la géographie. On peut donc affirmer que la géogra-
phie apparaît comme un des fondements de l'humanisme antique. On pourrait
ainsi mesurer toute la distance qui nous sépare de l'humanisme des Anciens
en considérant la médiocrité du rôle que notre enseignement des humanités
accorde à la géographie.
La première attitude des hommes en face de la réalité géographique a donc
été de décrire la terre. C'est l'attitude qui se rapproche le plus de la signification
étymologique du mot géographie. Evidemment, la description n'est pas par
elle-même une science mais plutôt un art. II n'en reste pas moins que la descrip-
tion est au départ de l'observation et qu'elle doit rester un des éléments essentiels
de l'enseignement géographique. La description utilise aujourd'hui des moyens
tels que le dessin, la photographie, le cinéma, dont on a toujours tort de se priver
* Texte d'une causerie [Link] prononcée à C.K.C.V. (Québec), le 21 janvier
1958.
274 CAHIERS DE GEOGRAPHIE
dans l'enseignement. La géographie descriptive est à Fhonneur dans un grand
nombre de publications comme le National Géographie Magazine, le Canadian
Geograpbical Journal, etc. Ce n'est sans doute pas là toute la géographie. Avant
de s'évader dans les théories abstraites et les explications compliquées, le profes-
seur de géographie devrait tout de même s'assurer qu'il a bien décrit les phéno-
mènes en cause. La description reste donc une attitude scientifique et pédagogique
fondamentale.
Une seconde attitude des hommes en face de la réalité géographique
a été de chercher à situer, à localiser les faits observés. Cette inquiétude remonte
au moins à Erathostène, ce poète, mathématicien, philosophe et, par surcroît,
géographe grec qui, dès le troisième siècle avant Jésus-Christ, effectua des re-
cherches encore valables aujourd'hui sur la mesure du méridien terrestre. La
cartographie sortit de ces recherches de géographie mathématique. Florissante
chez les Romains, la cartographie attendit cependant le xvi e siècle de notre ère
avant de connaître des progrès décisifs qui suivirent la découverte des océans et
des continents nouveaux. Les géographes utilisent aujourd'hui des cartes de
toutes sortes : géologiques, topographiques, pédologiques, démographiques,
économiques, etc. Les géographes s'expriment également par le moyen des
cartes qu'ils établissent à partir de levés effectués directement sur le terrain ou
bien à partir des photos aériennes. Celui qui enseigne la géographie doit bien
connaître les techniques cartographiques. II doit même entraîner ses étudiants
à dresser des cartes et des croquis simples mais précis. Ces travaux pratiques
remplacent avantageusement le verbalisme qui caractérise trop souvent notre
enseignement primaire et secondaire. La carte apprend aux élèves à observer.
Elle leur apprend également à traduire correctement leurs propres observations.
La carte est donc un instrument indispensable dans l'enseignement géographique.
On ne saurait trop insister sur ce point.
Nous avons, jusqu'à maintenant, signalé deux attitudes essentielles des
hommes envers la géographie : la description et la localisation des faits. Bien
entendu, les hommes ont également, et depuis toujours, attribué des noms aux
divers éléments du paysage. La richesse de la géographie toponymique a de quoi
séduire toutes les jeunes intelligences à condition que le maître sache s'arrêter
quelquefois, au cours de son enseignement, pour insister sur le sens de certains
noms de lieux descriptifs ou évocateurs, qui utilisent toutes les langues du
monde et même celles qui sont aujourd'hui disparues. Loin de moi l'idée de
prôner un retour à cette détestable géographie des sous-préfectures dont on nous
a trop longtemps gavés pendant notre jeunesse. Il s'agit de ne pas limiter l'en-
seignement de la géographie à la mémorisation d'interminables listes de noms de
lieux qui permettront peut-être, éventuellement, de gagner le gros lot à l'un des
nombreux quizz de la radio ou de la télévision. Cet objectif, trop limité, ne
saurait justifier une place importante accordée à la géographie dans un programme
d'études qui vise avant tout à la culture générale des élèves. La géographie
toponymique est humanisante et c'est pourquoi on doit s'y arrêter quelquefois
dans l'enseignement.
II me reste à vous signaler un dernier fait dans cette brève introduction
à l'histoire de la géographie. C'est l'apparition, depuis la fin du dernier siècle
seulement, d'une géographie scientifique, c'est-à-dire d'un corps de disciplines qui
cherchent à expliquer les relations complexes qui existent entre les sociétés hu-
maines et le milieu géographique, cadre de leurs activités. Dans ses recherches
sur les groupes humains, le géographe est ainsi amené à considérer des facteurs
physiques (comme la topographie, les sols et le sous-sol), des facteurs climatiques,
des facteurs biologiques et, enfin, des facteurs sociaux infiniment variés. Le
géographe peut étudier tous ces facteurs d'une manière systématique, sur toute
la surface de la terre : il fait alors de la géographie générale. Mais il peut aussi,
et il est très important qu'il le fasse, étudier ces facteurs combinés tous ensemble
CHRONIQUE PÉDAGOGIQUE 275
dans une région géographique, c'est-à-dire dans une portion plus ou moins
grande de la terre où un groupe d'hommes a réglé d'une manière originale et
distincte le problème de ses rapports avec l'ensemble des facteurs géographiques
énumérés plus haut. Ces régions se distinguent à la fois par des paysages bien
caractéristiques et par des modes de vie différents. On conçoit comment il peut
être passionnant pour nos jeunes gens et nos jeunes filles de découvrir petit à
petit l'étonnante variété du monde en même temps que ces liens profonds de
solidarité parmi tous ces hommes qui, sous tous les climats et à toutes les altitudes,
luttent pour assurer leur subsistance et celle de leur groupe.
Les éléments rassemblés jusqu'ici nous permettent de tenter une définition:
de la géographie envisagée dans ses rapports avec l'enseignement : la géographie
est la science de la description de la terre ; c'est une discipline qui s'attache à la
localisation ; c'est, enfin, une science explicative des rapports complexes qui exis-,
tent entre les sociétés humaines et le milieu. Il nous reste à exposer brièvement-
le rôle de cette discipline dans la formation générale des élèves.
2. La géographie et la formation générale
La réforme des programmes de l'enseignement primaire aussi bien que
des programmes de l'enseignement secondaire est un problème qui préoccupe
aujourd'hui bien des esprits. L'un des aspects les plus graves de cette question
est la surcharge qui caractérise déjà ces programmes beaucoup trop encyclo-
pédiques. Comment alors, me direz-vous, faire une plus large place à la géo-
graphie? Je reconnais volontiers que la question n'est pas facile à régler.
Un des avantages pédagogiques les plus évidents de la géographie est son
caractère synthétique. Située au carrefour de plusieurs sciences naturelles et
sociales, la géographie peut être utilisée, au moins jusque vers le milieu du cours
secondaire, pour l'initiation à des disciplines comme la géologie, la climatologie,
la biologie, la sociologie, la science économique et la politique. II ne s'agit pas
ici de confondre toutes ces sciences avec la géographie puisque chacune a*, ses
méthodes propres et une valeur indiscutable. Mais il nous paraît peu utile,
comme on le fait présentement, de distraire les élèves par l'étude de ce que l'on
appelle généralement les « petites sciences )> quitte à reprendre, dans les dernières
années du cours secondaire, un exposé plus complet de quelques-unes de ces
sciences. La géographie, intelligemment enseignée au moyen de classes prome-
nades, de projections, de films, d'examen de cartes et de photos, pourrait s'orienter
vers l'étude du milieu où se rencontrent des problèmes géologiques, botaniques,
sociaux, etc. Une somme étonnante d'observations précises pourrait ainsi
préparer à une meilleure étude des sciences naturelles et sociales dans les degrés
plus avancés de nos écoles et collèges. Cela suppose, bien entendu, toute une
série de modifications à des habitudes que je sais profondément ancrées. Mais, si
l'objectif en vaut la peine, pourquoi ne pas se donner le mal d'étudier la suggestion ?
L'étude de la géographie présente un autre avantage indiscutable, c'est
sa portée pratique. De nos jours, il est important d'être renseigné sur les diverses
parties du monde, important aussi de bien connaître les ressources et les possibi-
lités de mise en valeur de notre vaste pays. Nous nous plaignons toujours, et
spécialement nous du Canada français, que nos ressources sont exploitées surtout
au bénéfice des étrangers. Or, il est grand temps de cesser de gémir. Commen-
çons par faire l'inventaire de notre ignorance coupable. Nous comprendrons
ensuite pourquoi il est nécessaire d'étudier la géographie . . . Le professeur de
géographie peut constamment utiliser quelques faits de l'actualité mondiale ou
nationale pour éveiller l'intérêt de ses élèves. C'est une ressource qu'il faut
exploiter au bénéfice d'un meilleur enseignement géographique.
Nous signalerons, enfin, que la géographie contribue au développement
des facultés intellectuelles et des qualités morales des enfants. Et tout d'abord
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l'esprit d'observation qui fait si cruellement défaut à la plupart des touristes et des
gens cultivés. Amener notre élève à noter les aspects caractéristiques d'un
paysage ou d'une région pour ensuite les décrire avec clarté et précision, voilà
un entraînement intellectuel d'une valeur incontestable.
L'enseignement de la géographie développe aussi la mémoire. Rassurez-
vous, il ne s'agit pas ici uniquement ni surtout de la mémoire des mots et des
chiffres à quoi se limitait malheureusement un enseignement trop à l'honneur il
n'y a pas encore si longtemps. II s'agit bien plutôt de la mémoire visuelle qui
fait suite à l'observation et ouvre de larges avenues à l'imagination. La curiosité
intellectuelle ainsi éveillée chez les enfants les portera à se documenter sur les
diverses régions du monde par le moyen de lectures intéressantes et profitables.
Un des efforts les plus acharnés du professeur de géographie sera d'exercer
le jugement et le raisonnement de ses élèves par la recherche des causes, l'analyse
des faits géographiques, leur comparaison nuancée. En somme, il s'agit d'appren-
dre aux enfants à penser. La géographie s'y prête merveilleusement. Et ce
n'est pas un mince mérite quand on sait que l'enseignement s'évertue générale-
ment à faire apprendre par cœur des théories toutes faites et des jugements bien
cristallisés dans les manuels.
Disons, pour finir, qu'un enseignement objectif de la géographie peut
éclairer et développer des vertus civiques fondamentales : le patriotisme et la
compréhension internationale. Est-il nécessaire d'insister sur l'importance de
ces vertus pour assurer la paix dont le monde a tant besoin ?
Conclusion
Les efforts entrepris il y a quelques années dans notre province pour
améliorer l'enseignement de la géographie ont déjà porté des fruits. Plus de
cent étudiants-pédagogues ont jusqu'à maintenant suivi les cours d'été spéciale-
ment organisés par l'Institut de géographie de Québec. II est vrai que les
étudiants réguliers de nos Instituts n'ont pas encore franchi en grand nombre le
seuil des séminaires et des collèges. Mais il faut espérer que cela viendra.
L'enseignement des disciplines géographiques est actuellement bien établi au
niveau universitaire. C'est maintenant au tour des séminaires, des collèges et
de toutes les écoles publiques d'entreprendre les réformes qui s'imposent avec
force.
Fernand GRENIER