“Vénus Anadyomène”
TEXTE 2 Arthur Rimbaud
Introduction
Comme son titre l'indique, « Vénus Anadyomène » renvoie à la figure mythologique
de Vénus sortant des eaux, représentée par de nombreux peintres tels que Raphael et
Botticelli au XVI" siècle, mais aussi par Ingres et Cabanel au XIX siècle. On sait que
Rimbaud a écrit ce poème dans sa jeunesse aux alentours des années 1870 et que le
recueil des Cahiers de Douai exprime son désir de liberté physique, morale, mais aussi
poétique. En effet, ce sonnet irrégulier dans la disposition de ses rimes (composé
de deux quatrains et de deux tercets d'alexandrins aux rimes
croisées/embrassées/suivies/croisées) témoigne de sa volonté de rompre avec une
tradition poétique et de bousculer ses représentations, notamment en suscitant la
surprise par le traitement qu'il fait du mythe. Le texte emprunte au blason, genre
littéraire qui désigne la description élogieuse des parties du corps de la femme, pour
mieux le détourner en mettant l'accent sur la laideur du modèle décrit. Il s'agira de voir
comment Rimbaud parodie' le mythe de Vénus. On pourra dès lors décomposer
l'étude du texte en trois mouvements. Nous étudierons dans un premier mouvement,
correspondant au premier quatrain, l'apparition effrayante de Vénus, puis nous
analyserons le développement du portrait de la « déesse » sous la forme d'un contre-
blason. Enfin, nous mettrons en évidence ce qui caractérise la « chute » du sonnet
présentée comme une provocation.
Premier mouvement : l'apparition effrayante de Vénus
• Le poème débute par une comparaison entre la « baignoire » et un « cercueil »
connotant la mort alors que dans le mythe, Vénus est associée à la mer, élément vital.
La conque' est désacralisée en devenant une vulgaire « baignoire » caractérisée par un
adjectif péjoratif « vieille ». Les couleurs « vert » et « en fer blanc » renvoient à la
version picturale du mythe comme si le poète cherchait à rivaliser avec le peintre en
évoquant l'écume de la mer souillée et les matériaux bon marché.
• L'apparition de Vénus s'effectue par le surgissement d'un corps tronqué mis en
valeur par le contrerejet du mot « tête » créant un effet d'attente chez le lecteur. La
description se poursuit par l'enjambement au vers suivant pour porter sur sa chevelure.
Le poète ne décrit pas une déesse aux cheveux blonds, mais une Vénus noire. Le
participe passé adjectivisé « pommadés » et l'adverbe « fortement » font ressortir le
caractère graisseux de ses cheveux sales ou des gestes de beauté maladroits pour
dissimuler les ravages du temps.
1 Une parodie est l'imitation satirique d'un texte ou d'une image qui les détourne de
leurs intentions initiales afin de produire un effet comique.
2 Conque est une coquille.
• Le verbe « émerge » au présent de narration et l'adjectif « lente » suggèrent que la
sortie de la baignoire se fait de manière disgracieuse. De plus, l'adjectif « bête »
apporte un jugement de valeur de la part du poète connotant aussi l'animalité de la
figure féminine développée dans le reste du sonnet.
• L'adjectif « ravaudés » évoque d'habitude le raccommodage des vêtements usés,
mais il est ici rattaché à la description des imperfections physiques liées à la
vieillesse que la femme essaie de cacher en vain par un maquillage outrancier.
Bilan de partie : la Vénus rimbaldienne s'apparente davantage à une figure diabolique
et infernale qu'à une divinité céleste. Le cadre prosaïque de son apparition participe
aussi de la parodie.
Deuxième mouvement : le développement du contre-blason
• Dans ce quatrain, la description passe de la tête au cou et poursuit sa descente pour
détailler la laideur du sujet observé. La lourdeur et la grosseur de son « col » sont
soulignées par les adjectifs « gras » et « gris » dont l'allitération en (gr) accentue le
sens.
• La disproportion de ses « omoplates » marquée par l'adjectif « larges » contrastant
avec la petitesse du « dos court » et le rejet de la subordonnée « qui saillent » mettent
en évidence un corps peu harmonieux.
• La gestuelle de la femme n'a rien d'élégant si l'on observe les verbes « rentre » et «
ressort » créant une antithèse confirmée par la rime avec « essor ».
• « La rondeur des reins » renvoie à un embonpoint peu gracieux confirmé par la
description de « la graisse sous la peau » et par la métaphore « feuilles plates »
évoquant la cellulite.
• L'animalité de la femme transparait à travers le terme « échine » pour désigner la
colonne vertébrale, la présentant comme une créature mi-bête, mi-femme.
• La référence aux différents sens : la vue avec « rouge », l'odorat avec « sent » mêlé
au « goût » créent une synesthésie surprenante dans sa recherche formelle et dans
l'effet d'écœurement recherché.
• L'oxymore « Horrible étrangement » résume la conception de la poésie pour le
poète qui cherche par une nouvelle poésie à sublimer le laid pour faire de tout sujet,
même le plus prosaïque, un thème
• Le tour impersonnel « qu'il faut voir » invite le lecteur à se rapprocher, comme le
suggèrent les points de suspension, de ces « singularités ». Par antiphrase, le poète
met en valeur le dégoût généralisé qui se dégage de cette description.
Bilan de partie : la description de chaque partie du corps est rythmée par la répétition
de l'adverbe « puis » qui additionne en détail les laideurs dans une forme de crescendo
aboutissant à la chute du poème
Troisième mouvement : une chute provocatrice
• Si la description suit depuis le début un mouvement ascendant à la manière des
blasons traditionnels, le poète parodie le genre en prenant pour sujet anatomique une
partie intime et de surcroit en renvoyant à une description médicale.
• La transition s'effectue entre le haut du corps et le bas de son dos par l'inscription
polysémique « Clara Vénus ». En effet, ces deux mots renvoient au tatouage de la
prostituée et à son identité, mais aussi au caractère célèbre et lumineux de la déesse : «
illustre » ou « claire » Vénus.
• À la place de la pose classique de Vénus idéalisant la nudité féminine, le poète met
en scène sa « croupe » tel un animal qui exhibe son corps. Cette posture rappelle le
racolage de la prostituée sous les yeux du lecteur devenu voyeur dans une mise en
scène perverse créant le malaise.
• L'exhibition de cette Vénus rompt totalement avec la posture chaste de la Vénus de
Botticelli, protégeant son sexe avec sa chevelure, une main sur sa poitrine, tandis
qu'une de ses compagnes lui apporte un vêtement destiné à masquer sa nudité
• Ici, la chute du poème insiste sur son manque de pudeur. La rime « Vénus »/ « anus
» souligne donc un érotisme scandaleux en exhibant la partie du corps la plus triviale
dégradée par la maladie avec le terme « ulcère ». La désignation crue de la partie du
corps concernée par cette infirmité accroît le dégoût du spectateur :
•L'expression « belle hideusement » est un oxymore qui résume l'esthétique poétique
de Rimbaud : mêler le laid avec le beau qui rompt avec l'idéal des parnassiens.
Conclusion
Pour conclure, le poète se livre dans ce sonnet à une violente caricature du mythe
initial. Ce sonnet parodique est la manifestation de son émancipation de la poésie
classique en parodiant l'un des plus grands mythes. Mais plus que la prostituée, c'est
donc le texte lui-même qui suscite l'étrangeté par sa beauté. Rimbaud s'inscrit dans
l'héritage baudelairien incarné par le recueil des Fleurs du Mal.