INTRODUCTION
Au milieu du XIXe siècle, des théologiens Allemands croient trouver le moyen de concilier la
préexistence divine du Christ avec les limitations de son humble humanité. Pour eux, « il
suffit de penser que le fils s’est vidé de ses attributs incompatibles avec une vie
authentiquement humaine »1 . Alors, naît la théorie dite de la kénose christologique. Plusieurs
théologiens de renom dont Soren Kierkegaard vont plancher sur cette question avec des
points de vue et perspectives différents selon leur compréhension et courant de pensée. De
toutes ces perspectives, celles de ce dernier va retenir notre intérêt .Nous serons donc amenés,
dans ce travail, à évaluer sa contribution au débat de la kénose christologique. Mais avant,
nous tenterons de comprendre premièrement ce qu’est la kénose, en second lieu, ensuite l es
conséquences de cette théorie, et enfin l’auteur et son interprétation.
I. L A THEORIE DE LA KENOSE CHRISTOLOGIQUE
Nous envisagerons d’abord son approche définitionnelle et ensuite, ses auteurs ou
coryphées.
A. DEFINITION DE LA KENOSE CHRISTOLOGIQUE
La théorie de la kénose christologique tire son origine de philpiens 2 :7 et se situe dans le
cadre global de l’incarnation. Le terme « kénose » vient du Grec ancien « kenosis », qui
renvoie à l’action de vider, se dépouiller de toute chose. Et l’expression qui fait l’objet de
cette interprétation est « il s’est dépouillé lui-même… ».Selon cette théorie, « Christ a
1
Henri Blocher, La Doctrine du Christ. France :( EDIFAC, 2002) P 115
1
renoncé à certains de ses attributs divins pendant qu’il était sur terre en tant qu’homme »2 ,
lesquels attributs sont l’omniscience, l’omnipotence et l’omniprésence. Daniel J Treier et
Walter A Elwell renchérissent pour dire que « la théologie kenotique met en avant une
certaine forme d’autolimitation du fils préexistant lorsqu’il est devenu un être humain »3.
Cette notion a suscité de nombreux développements avec diverses interprétations
B.LES AUTEURS OU CORIPHEES
Deux théologiens Allemands de renom vont se faire distinguer par leur
interprétation.
1. Wolfang Friedrich Gess
Wolfang Gess est connu comme le principal représentant de la kénose christologique. Son
œuvre principale, c’est La doctrine biblique de la personne du Christ (1878-1887). Rejetant
la déclaration de Chalcedoine, il voit l’incarnation du Christ comme une transition de l’état
d’être « posé sur lui-même » à l’état d'« être posé »4. Pour lui, lors de la conception,
le Logos a été uni au corps de Jésus, au lieu que Dieu ait créé une âme humaine, comme il le
fait avec les autres hommes. Le Logos s’est réduit à ce qui était compatible avec l’existence
en tant qu’âme humaine. De manière controversée, Gess pense que « l’humanité de Jésus l’a
obligé à permettre à sa conscience de soi de s’éteindre à la naissance, pour commencer à se
manifester à un certain stade de sa maturité physique, puis se développer dans le but de la
sanctification, qui est réalisée étape par étape dans les choix qu’il fait librement »5. De plus,
Gess soutient qu’un changement a eu lieu dans la Trinité pendant la durée de la vie terrestre
du Logos incarné. Le Fils ne procède plus du Père, et l’Esprit procède du Père seul, plutôt
2
Wayne Grudem, théologie systématique. Paris : (Excelsis, 2007) 603.
3
Daniel J Treier & Walter A. Elwell, Le grand dictionnaire de théologie. Paris : (Excelsis, 2021).P 730
4
David R Law, Le kénotisme luthérien et anglican : les christologies de Gottfried Thomasius et Frank Weston,
ÉTUDES THÉOLOGIQUES ET RELIGIEUSES, 89e année – 2014/3 – P. 313 à 340
5
Ibid.110
2
que du Père et du Fils. On assiste selon Henri Blocher à « une incarnation par suicide
divin »6 .Ce qui revient à dire que du fait de son incarnation, Christ a renoncé à sa divinité et
le sera plus tard après son ascension.
2.. THOMASSIUS ou le dépouillement des attributs relatifs
Selon lui, outre le fait qu’elle révèle les attributs immanents, l’incarnation est dans le même
temps une kénose des attributs relatifs d’omnipotence, d’omniscience et d’omniprésence.
Comme l’écrit Thomasius, « l’humiliation est en même temps un dépouillement, un
dépouillement continu du mode divin d’être et d’agir, mode qu’il abandonne avec
l’incarnation, et précisément pour cette raison, l’humiliation est un dépouillement des soi-
disant attributs divins relatifs au sein desquels les attributs immanents se manifestent vers
l’extérieur et deviennent visibles : l’omnipotence, l’omniscience, l’omniprésence » 7.
Le dépouillement de l’omnipotence signifie que le Christ ne pouvait pas exercer son pouvoir
cosmique pendant sa vie incarnée, pas plus qu’il n’était en possession de ce pouvoir. Pour lui,
le Christ « n’était pas un être humain omnipotent »8.
L’omniscience également disparaît du fait que le Christ assume la nature humaine. Les
intuitions qui sont celles du Christ incarné ne sont pas des signes d’omniscience, mais des
perceptions prophétiques. Le Christ n’a aucune connaissance de l’univers dans sa totalité,
mais seulement ce qu’il faut comme connaissance divine pour réaliser son objectif
rédempteur. Par conséquent, « le médiateur n’était pas un être humain omniscient »9. Enfin, le
Fils se dépouille lui-même de son omniprésence, car s’il ne l’avait pas fait, il n’aurait pu
exister en tant qu’être humain, car l’être humain n’est pas omniprésent mais limité dans le
temps et l’espace. La kénose consiste donc dans le renoncement par le Fils lui-même à ses
attributs relatifs que sont l’omnipotence, l’omniprésence et l’omniscience. C’est parce qu’il se
6
ibid. P116
7
Ibid.323
8
Ibid 323
9
Ibid 324
3
dépouille lui-même de ces attributs qu’il est en mesure de vivre une vie authentiquement
humaine. Mais le Christ ne se dépouille pas lui-même des attributs immanents que sont la
puissance absolue, la vérité, la sainteté et l’amour. Bien au contraire, l’un des objectifs de
l’incarnation est de les révéler à l’humanité et par là, de dévoiler la nature essentielle de Dieu.
Christ reste toujours pleinement divin, car il n’a renoncé à aucun des attributs essentiels à sa
divinité (puissance absolue, vérité, sainteté et amour), mais seulement à ceux qui se rapportent
à la relation de Dieu avec le monde (omnipotence, omniscience et omniprésence).
II. LES CONSEQUENCES DE CETTE THEORIE
A. SUR L’HUMANITE DE CHRIST
Selon Augustus Hopkigns, Gess et Beecher soutiennent que la partie immatérielle dans
l’humanité du Christ est une « divinité contractée et métamorphosée »10.Cela signifie que le
logos divin s’est réduit lui-même et est littéralement devenu une âme humaine. Au contraire
de l’apollinarisme qui ne présuppose pas nécessairement une vue trichotomiste de la nature
humaine, cette théorie étend le reniement de toute sa partie immatérielle. Selon eux, seul son
corps est dérivé de la jeune fille vierge. Cela met en péril d’abord son omniscience,
l’omnipotence et sa conscience dans son unité avec le père. En second lieu, on assiste à la
négation de sa pleine humanité, laquelle tire sa dérivation du reste d’Israël et la semence
d’Abraham.
B. SUR LA DIVINITE DE CHRIST
La théorie kénotique contredit l’enseignement plus large de la doctrine du nouveau sur la
divinité du Christ. Pour Wayne Grudem , « s’il est vrai que le fils éternel de Dieu ait
10
Ibid , 686
4
renoncé pour un temps d’être omniscient, omnipotent et omniprésent, on devrait s’attendre
à ce qu’un tel évènement soit clairement enseigné et ne repose pas sur une interprétation
incertaine d’un seul mot figurant dans une seule épitre »11.Ce qui suppose que nous ne
pouvons plus affirmer que Jésus était pleinement Dieu quand il était sur terre. Cette
théorie vient détruire toute la doctrine de la divinité affirmée depuis le début par les pères
de l’église et inscrite dans tous les conciles, et qui a été l’un des socles du christianisme
jusqu’à nos jours. Cela nous amène à la conclusion selon laquelle Christ n’est pas Dieu
éternellement si pour un temps, il ne l’a pas été. Ainsi, pour Grudem, nous devons insister
sur la pleine divinité du Christ parce que « seul quelqu’un qui est Dieu pouvait porter les
péchés de tous ceux qui croiraient en lui »12 . Le salut ne pouvant venir que Dieu, toute
l’écriture tend à montrer qu’aucun homme, aucune créature ne pourrait le faire et servir de
médiateur entre Dieu et l’homme si lui, ne l’était pas.
C. SUR LA TRINITE
La trinité, l’une des doctrines les plus importantes du christianisme établit que Dieu
existe éternellement en trois personnes, le père, le fils, le saint Esprit, et chacune de
ces personnes est pleinement Dieu, et il a un seul Dieu. Si chacune de ces personnes
est pleinement Dieu et que, la théorie kénotique soutient Jésus, pour un temps, ne l’a
pas été, cela a alors pour conséquence de créer un déséquilibre. Cela fait de Jésus
moins Dieu que les deux autres personnes et, par ricochet, met en péril la solidité de
cette doctrine. Car il y a trinité parce qu’il y a égalité entre les trois personnes
III. SOREN KIERKEGAARD ET SA COMPREHENSION DE LA THEORIE DE
KENOSE CHRISTOLOGIQUE
11
Ibid, 105
12
Ibid, 608
5
A. BIOGRAPHIE
Soren Aabye Kierkegaard, né le 5 mai 1813 et mort le 11 novembre 1855 à Copenhague, est
un théologien, philosophe, écrivain et poète Danois, protestant de confession, dont l’œuvre est
considérée comme une première forme de l'existentialisme chrétien.
Son œuvre est constituée de textes critiques sur la religion organisée, le christianisme, la
morale, l'éthique, la psychologie, la philosophie religieuse. Il montre également un goût pour
la métaphore, l'ironie et les paraboles. Une grande partie de son travail traite de la manière
dont on vit en tant qu'individu unique, donnant la priorité à la réalité humaine concrète sur la
pensée abstraite et, soulignant l'importance du choix et de l'engagement personnel.
Les premiers travaux de Kierkegaard ont été publiés sous différents pseudonymes qu'il
utilisait pour présenter des points de vue différents. Il explorait les questions sous différents
angles, chacun sous un pseudonyme différent. Il a également publié de nombreux discours
d'édification sous son propre nom.
Parmi les idées clés de Kierkegaard figurent le concept de vérités subjectives et objectives, le
souvenir et la reprise, l'angoisse, la distinction qualitative infinie, la foi comme passion, les
trois étapes de la vie.
Kierkegaard a écrit en Danois. Ce qui a eu pour conséquence la limitation de son travail à la
Scandinavie. Mais au début du xxe siècle, ses écrits ont été traduits en français, allemand et
autres langues européennes majeures. De ses nombreux écrits, nous pouvons citer « crainte et
tremblement », écrit en 1843, dans lequel il explore le sentier étroit de la foi et montre que
celle-ci peut constituer un 3e stade, distinct de l’éthique et de l’esthétique. Ensuite, vient
« Ecole du christianisme » en 1849. Il répond implicitement à Feuerbach et à son essence du
christianisme. Enfin, il a écrit « la maladie à la mort » en 1849, un traité sur les moyens
d’atteindre le bonheur. Au milieu du xxe siècle, sa pensée a exercé une influence considérable
6
sur la philosophie, la théologie et la culture occidentale. Elle se poursuit jusqu'à nos jours.
Auteur prolifique, ses écrits touchent tous les aspects existentiels de l’homme, tout en utilisant
des pseudonymes.
B. SA COMPREHENSION DE LA KENOSE
En tant que théologien protestant, il n’a pas manqué de réagir au sujet théologique de son
temps qu’est la kénose christologique. Kierkegaard déclare : « Et maintenant, l’Homme-Dieu
! Il est Dieu, mais choisit de devenir l’homme particulier. C’est, nous l’avons dit, l’incognito
le plus profond ; le plus impénétrable possible ; car la contradiction entre les conditions divine
et humaine est la plus grande possible, la contradiction qualitative infinie. Mais cet incognito
résulte de sa volonté, de sa libre résolution, et il est par suite gardé avec toute-puissance.
Certes, en un sens, en acceptant de naître, il s’est lié une fois pour toutes »13. Kierkegaard voit
dans la kénose, non un dépouillement des attributs mais plutôt un abaissement volontaire de
Dieu.
Selon Antier G14, Kierkegaard interprète la kénose comme un abaissement de Dieu, lequel est
vu comme une chute de l’éternel dans le temps. Le Dieu éternel s’est abaissé au point de
devenir un homme particulier. Il vient rencontrer l’homme dans l’épaisseur du temps
historique. Pour lui, Dieu a renoncé à sa toute puissance. Il se rend captif de son propre
abaissement au point de plus s’y soustraire même s’il le souhaitait. Le Dieu éternel manifeste
son éternité en y renonçant. La kénose consiste bien à penser que Dieu se laisse affecter,
altérer dans le réel de son être. Pour Kierkegaard, « Christ était vraiment Dieu, et par suite
Dieu à ce point qu’il était dans l’incognito »15
13
Soren Kierkegaard, école du christianisme. Trad : Paris : (Editions YVETOT, 1963) P 121.
14
Antier, G. (2011). La chute de l’éternel dans le temps chez Kierkegaard : kénose et temporalité. Laval
théologique et philosophique, 67(1), 57–67.https://doi.org/10.7202/1005488ar
15
Ibid. P118
7
IV. QUELLES CONTRIBUTIONS ?
La contribution de Soren Kierkegaard au débat de la kénose christologique peut être
appréhendée à deux niveaux à savoir un abaissement non radical du logos et l’introduction du
discipleship kénotique.
A. L’ABAISSEMENT NON RADICAL DU LOGOS
A l’opposé de ses confrères qui ont interprété la kénose comme un dépouillement de ses
attributs ou encore un vidage de sa divinité ou « dédivinisation »16 , selon Henri Blocher,
Kierkegaard voit dans la kénose un abaissement de Dieu, mais pas un abaissement radical. Ce
qui suppose que Christ, Dieu devenu homme, n’a rien perdu de sa divinité. Il est devenu
homme en rapport avec le projet de rédemption de l’homme mais demeure Dieu dans son
essence et ses attributs. Cette interprétation n’édulcore pas le dogme de la trinité mais la
renforce au contraire. Christ, dans tous ses états, demeure omniscient, omnipotent et
omniscient. Avec lui, on n’assiste pas à une dislocation de la trinité, aboutissant à une
hiérarchisation, mais au renforcement de leur relation.
B. L’INTRODUCTION DU DISCIPLESHIP KENOTIQUE
Kierkegaard introduit pour la première fois, la notion de discipolat kénotique. Dans son
livre L’École du Christianisme17, il met l’accent sur la condition nécessaire à la foi, à savoir
16
Ibid, 115.
17
søren KIERKEGAARD, Œuvres complètes, trad. par Paul-Henri Tisseau et else-Marie Jacquet-
Tisseau. Paris :( Éditions de l'orante, 1966-1986) (en vingt-huit pages).
8
que l'individu marche à la suite de Jésus et voie l'Absolu dans le christianisme. Kierkegaard
qualifie comme scandale, le refus par l'être humain de croire à la parole du Christ, en raison
de l'incapacité dans laquelle se trouve l'individu d'admettre qu'un Dieu éternel s'incarne dans
le temps pour le sauver. Ainsi donc, le fait de suivre implique le renoncement,
le sacrifice personnel et la souffrance .C’est cela qui correspond à l’exigence de la foi. Le
Christ est le Modèle à imiter, et le fait de Le suivre, d'être son contemporain dans le
vocabulaire de Kierkegaard, est la forme authentique du christianisme. De même que le
Modèle a vécu et est mort méprisé et humilié, de même le chrétien devra souffrir pour sa foi.
Ce qui l’a amené à opérer une distinction claire entre d’une part, l’église triomphante et
installée dans son confort (ce qui est l’image de l’église du Danemark) et l’église authentique,
engagée à la suite Du Christ.
CONCLUSION
La théorie kénotique ou de l’abaissement de Dieu ou suicide divin, apparue au XIXe siecle, en
dépit du fait que ses auteurs étaient mus par la volonté de mieux comprendre les écritures, a
eu une influence négative sur l’humanité, la divinité de Christ et sur la doctrine de la trinité.
Finalement, elle n’a apporté que le déséquilibre et la confusion. C’est pourquoi, toutes les
formes d’orthodoxie classique rejettent explicitement cette théologie. La contribution de
9
Soren Kierkegaard à la théorie kénotique est sans appel car non seulement, elle nous ramène
au point de convergence de l’orthodoxie relative à la divinité de Christ mais aussi à la
réaffirmation de la trinité. Par ailleurs, le discipolat kénotique est une indication qui conduira
le chrétien à marcher à la suite de son maitre.
BIBLIOGRAPHIE
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et temporalité. Laval théologique et philosophique, 67(1), 57–67.
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else-Marie Jacquet-Tisseau, Paris, Éditions de l'orante, 1966-1986 (en vingt.
McDowell, Josh. Le verdict, complément enquête trad. NIMES : éditions
Vida, 2007
R, Law David. Le kénotisme luthérien et anglican : les christologies de
Gottfried Thomasius et Frank Weston, ÉTUDES THÉOLOGIQUES
ET RELIGIEUSES, 89e année – 2014/3
11