Activité de lecture : D J C, Chapitre 2
Rachid HAMMOUMI
Nous traversâmes une cour intérieure. L'air vif du matin me ranima. Je levai la tête. Le ciel était bleu, et les rayons chauds du
soleil, découpés par les longues cheminées, traçaient de grands angles de lumière au faîte des murs hauts et sombres de la prison.
Il faisait beau en effet. ……………………………………………………………………………………………………………..
Nous montâmes un escalier tournant en vis ; nous passâmes un corridor, puis un autre, puis un troisième ; puis une porte basse
5 s'ouvrit. Un air chaud, mêlé de bruit, vint me frapper au visage ; c'était le souffle de la foule dans la salle des assises. J'entrai.[…]
Alors il se fit un grand silence. J'étais parvenu à ma place. Au moment où le tumulte cessa dans la foule, il cessa aussi dans mes
idées. Je compris tout à coup clairement ce que je n'avais fait qu'entrevoir confusément jusqu'alors, que le moment décisif était venu,
et que j'étais là pour entendre ma sentence. …………………………………………………………………………………………
L'explique qui pourra, de la manière dont cette idée me vint elle ne me causa pas de terreur. Les fenêtres étaient ouvertes ; l'air et
10 le bruit de la ville arrivaient librement du dehors ; la salle était claire comme pour une noce ; les gais rayons du soleil traçaient
çà et là la figure lumineuse des croisées tantôt allongée sur le plancher, tantôt développée sur les tables, tantôt brisée à l'angle des
murs, et de ces losanges éclatants aux fenêtres chaque rayon découpait dans l'air un grand prisme de poussière d'or. ……………
Les juges, au fond de la salle, avaient l'air satisfait, probablement de la joie d'avoir bientôt fini. Le visage du président, doucement
éclairé par le reflet d'une vitre, avait quelque chose de calme et de bon, et un jeune assesseur causait presque gaiement en
15 chiffonnant son rabat avec une jolie dame en chapeau rose, placée par faveur derrière lui. …………………………………………
Les jurés seuls paraissaient blêmes et abattus, mais c'était apparemment de fatigue d'avoir veillé toute la nuit. Quelques-uns
bâillaient. Rien, dans leur contenance, n'annonçait des hommes qui viennent de porter une sentence de mort, et sur les figures
de ces bons bourgeois je ne devinais qu'une grande envie de dormir.[…] ……………………………………………………………
Comment une idée sinistre aurait-elle pu poindre parmi tant de gracieuses sensations ? Inondé d'air et de soleil, il me fut
20 impossible de penser à autre chose qu'à la liberté ; l'espérance vint rayonner en moi comme le jour autour de moi ; et, confiant,
j'attendis ma sentence comme on attend la délivrance et la vie. ……………………………………………………………………
Cependant mon avocat arriva. On l'attendait. Il venait de déjeuner copieusement et de bon appétit. ………………………………
Parvenu à sa place, il se pencha vers moi avec un sourire. …………………………………………………………………………
- J'espère, me dit-il. ………………………………………………………………………………………………………………
25 - N'est-ce pas ? répondis-je, léger et souriant aussi. …………………………………………………………………………
-Oui, reprit-il ; je ne sais rien encore de leur déclaration, mais ils auront sans doute écarté la préméditation, et alors ce ne sera que
les travaux forcés à perpétuité. …………………………………………………………………………………………………
- Que dites-vous là, monsieur ? répliquai-je, indigné ; plutôt cent fois la mort ! ……………………………………………………
Oui, la mort ! […] ………………………………………………………………………………………………………………
30 Tout à coup le président, qui n'attendait que l'avocat, m'invita à me lever. La troupe porta les armes ; comme par un mouvement
électrique, toute l'assemblée fut debout au même instant. Une figure insignifiante et nulle, placée à une table au-dessous du tribunal,
c'était, je pense, le greffier prit la parole, et lut le verdict que les jurés avaient prononcé en mon absence. Une sueur froide sortit de
tous mes membres ; je m'appuyai au mur pour ne pas tomber.[…] ………………………………………………………………
Il fallut que l'indignation fût bien forte, pour se faire jour à travers les mille émotions qui se disputaient ma pensée. Je voulus
35 répéter à haute voix ce que je lui avais déjà dit : Plutôt cent fois la mort ! ……………………………………………………………
Mais l'haleine me manqua, et je ne pus que l'arrêter rudement par le bras, en criant avec une force convulsive : Non ! …………
Le procureur général combattit l'avocat, et je l'écoutai avec une satisfaction stupide. Puis les juges sortirent, puis ils rentrèrent, et
le président me lut mon arrêt. …………………………………………………………………………………………………………
- Condamné à mort ! dit la foule ; et, tandis qu'on m'emmenait, tout ce peuple se rua sur mes pas avec le fracas d'un édifice qui
40 se démolit. Moi, je marchais, ivre et stupéfait. Une révolution venait de se faire en moi. Jusqu'à l'arrêt de mort, je m'étais senti
respirer, palpiter, vivre dans le même milieu que les autres hommes ; maintenant je distinguais clairement comme une clôture entre
le monde et moi. ………………………………………………………………………………………………………………………
Rien ne m'apparaissait plus sous le même aspect qu'auparavant. Ces larges fenêtres lumineuses, ce beau soleil, ce ciel pur cette
jolie fleur, tout cela était blanc et pâle, de la couleur d'un linceul. Ces hommes, ces femmes, ces enfants qui se pressaient sur mon
45 passage, je leur trouvais des airs de fantômes. …………………………………………………………………………………………
Questions : c- Sont-elles appréciatives ou dépréciatives ?
Mise en situation : 6- a- Quel connecteur logique maintient-il le passage entre l’avant
1-Complétez les données suivantes : a- la date de publication de et l’après sentence ?
l’œuvre ; b- le genre de l’œuvre : b- Quelle relation logique exprime-t-il ?
2- a- Où se trouve le narrateur au début du passage ? c- Pourquoi ce moment est-il décisif chez le condamné ?
b- Où l’a-t-on déplacé ? B- La société et la peine de mort :
c- Relevez les verbes de déplacement. 7- a- Relevez les mots et expressions qui caractérisent les
3-De quel jour s’agit-il ? a- d’arrestation ; b- de jugement ; responsables. b- Que pouvez-vous déduire ?
c- d’exécution. 8- a- Relevez les mots et expressions qui qualifient la société de
Analyse : l’époque.
A- L’avant et l’après le verdict : b- Que pouvez-vous déduire ?
4- a- Quelle description du temps (météo) et du milieu où il se 9-Quelle image le narrateur-personnage donne-t-il de la société et
trouve le narrateur a-t-il fait avant la sentence de mort ? (L.1 – des responsables de sa condamnation ?
L21). Réactions personnelles :
b- Est-elle péjorative ou méliorative ? 10-Dans une société qui s’habitue à la terreur et au terrorisme, la
mort devient comme un spectacle. Qu’en pensez-vous ?
5- a- Garde-t-il les mêmes sensations après le verdict ?
b- Précisez ce changement. (L.28 – 45).