Signata 3554
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Édition électronique
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DOI : 10.4000/signata.3554
ISSN : 2565-7097
Éditeur
Presses universitaires de Liège (PULg)
Édition imprimée
ISBN : 978-2-87562-357-7
ISSN : 2032-9806
Référence électronique
Marion Colas-Blaise, « Mode d’existence, modalité et modalisation : les apports de la sémiotique »,
Signata [En ligne], 13 | 2022, mis en ligne le 01 juin 2022, consulté le 15 novembre 2023. URL : http://
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Mode d’existence, modalité et modalisation : les apports de la sémiotique 1
1. Introduction
1 La notion de modalité est une de ces notions-carrefours éclairées, simultanément, par
des disciplines différentes. D’entrée, adoptons la perspective de la linguistique. Les
demandes qui nous sont adressées sont plurielles et elles se font pressantes,
également : la modalité et la modalisation — notions multiformes et aux
embranchements nombreux — continuent à résister à l’analyse, malgré les nombreux
travaux qui y ont été consacrés. On considérera comme emblématique le constat de
Michèle Monte (2011), qui fait état d’une vraie perplexité : « Enracinée dans une longue
tradition grammaticale et linguistique […], la notion de modalité paraît à la fois
indispensable et chargée d’ambigüité. »
2 Un point critique concerne le classement des modalités. Robert Vion (2003, p. 214)
considère comme « fondamentalement disparate » l’inventaire proposé par Culioli
(1984), c’est-à-dire la distinction entre (i) les modalités de phrase (assertion,
interrogation, injonction ou « impératif » et assertion fictive ou « hypothétique »),
(ii) les modalités logiques (épistémiques, déontiques, aléthiques), (iii) les modalités
appréciatives (ou « affectives ») et (iv) la modalité intersubjective. On trouvera
confirmation de la nécessité de considérer les modalités au sens large, en incluant,
entre autres, les modalités appréciatives et axiologiques, dans les travaux de Laurent
Gosselin (2015). Cela sans faire l’impasse sur des distinctions fécondes, notamment
entre les modalités « allocutives » (Charaudeau 1992, pp. 574-575) et le « jugement
modal » (Monte 2011). Une des entrées de La grammaire du sens et de l’expression (1992)
de Charaudeau a ainsi trait au lien entre la relation inter-sujets, présente, par exemple,
dans l’ordre, dans la permission, dans l’interdiction, et les modalités énonciatives
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proprement dites. Dans ce cas, la réflexion sur la modalité ne peut faire l’économie de
l’interlocution et d’un espace interactionnel, la reconstruction des différentes
modalités et la validation du sens pouvant incomber à l’interlocuteur (par ex. dans « Je
reviendrai demain », où la modalisation se trouve « dans l’implicite du discours » [Ibid.,
p. 573]).
3 Dans ce qui suit, nous poserons au départ de notre réflexion linguistique le couple
modus vs dictum (Bally [1932] 1965), dont de nombreux chercheurs s’emploient à décrire
les manifestations plurielles et variées. Plus précisément, nous focaliserons notre
attention sur les oppositions entre l’intensification énonciative et l’intensité énoncive
(Perrin 2014-2015) ainsi qu’entre le modalisateur et la modalité (Vion 2003). On
scrutera, également, le couple montrer vs dire (Recanati 1979). Tout cela sans nous
cacher le fait que, sur la question de la modalité, il n’existe entre les linguistes « aucun
consensus », ceci en particulier en raison de la diversité des manifestations
linguistiques selon les langues (Badir 2020, p. 80).
4 Cependant, notre ancrage théorique sera fourni, principalement, par la sémiotique, qui
confirme l’acuité des notions de mode (d’existence), de modalité et de modalisation. Pour
résumer une longue tradition de recherche de manière cavalière : la sémiotique
greimassienne distingue le faire modalisant l’être, dans le cas de la performance, l’être
modalisant le faire, dans le cas de la compétence, l’être modalisant l’être, dans le cas des
modalités véridictoires, et le faire modalisant le faire, dans le cas des modalités
factitives. Dans Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage (1979), la
modalisation est conçue par Greimas et Courtés (1979, p. 230) comme la « production
d’un énoncé dit modal surdéterminant un énoncé descriptif ». D’où une hiérarchisation
possible entre énoncés « élémentaires (déclarés canoniques) » — qu’il s’agisse des
énoncés de faire ou des énoncés d’état — et énoncés modaux « hyperotaxiques » (idem).
Plus précisément, la question de la modalité est abordée sous l’angle de la narrativité et
sous celui des passions (Greimas & Fontanille 1991).
5 La sémiotique post-greimassienne n’est pas en reste : ainsi, la réflexion dégage des
modulations dans un espace tensif (Fontanille & Zilberberg 1998). Si, dans Sémiotique des
passions (Greimas & Fontanille 1991), le devoir, le vouloir, le pouvoir et le savoir sont dits
respectivement ponctualisant, ouvrant, cursif et clôturant, les motivations (vouloir et
devoir), les croyances (assumer et adhérer), les aptitudes (savoir et pouvoir) et les
effectuations (être et faire) sont mises en relation, dans Tension et signification (Fontanille
& Zilberberg 1998), avec les modes d’existence virtualisé, potentialisé, actualisé et
réalisé.
6 C’est ce que permet de vérifier un tableau emprunté à Fontanille ([1999] 2003, p. 179) :
Figure 1
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7 Pour résumer, (1) le mode virtualisé est dit caractériser le vouloir et le devoir ; (2) le mode
potentialisé caractérise les deux variétés du croire ; (3) le mode actualisé caractérise le
savoir et le pouvoir. Quant au faire et à l’être, qui renvoient au mode réalisé, ils ne sont
pas inclus dans le tableau, dans la mesure où « les énoncés du faire et de l’être […] ne
comportent pas de distance modale » (idem).
8 Il n’en va pas de même dans le tableau suivant :
Figure 2
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13 Notre objectif n’est pas de brasser large ni de proposer un panorama complet des
théorisations du mode (d’existence), de la modalité et de la modalisation,
particulièrement nombreuses et fouillées3.
14 Dans un premier temps, nous approcherons les différents statuts de la modalité —
avant tout comme condition présupposée et comme disposition — du point de vue de la
sémiotique. Nous nous autoriserons également une incursion dans les terres de la
linguistique, pour distinguer (i) l’« intensité conceptuelle » de l’« intensification
énonciative » (Perrin 2014-2015) et (ii) la modalité du modalisateur (Vion 2003). Enfin,
nous nous attarderons sur les notions d’attitude (« diathétique ») et de proto-modalité.
15 Dans un deuxième temps, nous mettrons les modalités (devoir, vouloir, croire, savoir,
pouvoir, etc.) en relation avec la « grammaire de l’existence » définie par Souriau ([1943]
2009) et avec les altérations. Nous nous demanderons en quoi la relation entre l’homme
et le monde est « suspendue » — pour utiliser un terme de Souriau — à un ensemble de
modalités régissant des altérations et, en fin de compte, des prépositions, des
conjonctions, des adverbes… (« grammaire de l’existence »).
16 Enfin, dans un troisième temps, nous nous interrogerons sur la fiction comme mode
d’existence de base, constituant ou constitutif. En quoi faut-il distinguer le fictionnel et
le fictif ? La fictionnalisation se hisse-t-elle au rang de surmodalisation ?
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sujet d’énonciation statue sur « la distance (spatiale ou temporelle […]) entre le procès
et son observateur ».
20 Sur ces bases, la discussion peut se développer dans deux directions, étroitement
interreliées. Nous pouvons imaginer une syntaxe modale, notamment passionnelle, avec
ses présuppositions et ses déterminations, mais aussi ses chevauchements de modalités,
ses excès, ses heurts et ses accrocs (vouloir faire bien que l’on sache que l’on ne peut pas,
le vouloir faire débordant le savoir faire, etc.) ; ensuite, la combinatoire modale peut
fonder l’identité modale d’un actant.
21 La visée syntagmatique déploie des enchaînements de modalités qui décrivent la
compétence des actants. Les prédicats modalisés traduisent, quant à eux,
l’accomplissement aspectuel de parcours sémiotiques, par exemple celui du sujet de
quête. Ainsi, la position initiale du vouloir est caractéristique du programme tourné vers
le futur. Enfin, des suites prédicatives peuvent être impliquées dans des processus de
transformation gérant le rapport au temps (acquisition, perte de la compétence… [Ibid.,
p. 175]).
22 Faisons un pas en direction de la mise à nu de combinaisons modales bénéficiant d’une
certaine récurrence. Caractérisant la compétence des actants impliqués dans des
transformations, elles peuvent sous-tendre un comportement typique. Le degré de
complétude de l’équipement modal et sa capacité à hisser des instances au rang non
seulement de non-sujet, mais de sujet, selon Coquet (2007), varient alors avec la nature
des modalités impliquées, avec leur hiérarchisation et leur nombre.
23 Dans ce cas, il ne suffit pas de parler de structure modale : le dispositif modal se conçoit à
l’intersection de plusieurs structures et se déplie en parcours monnayant le passage
d’une modalité à une autre et gérant leurs transformations.
24 Poursuivons en concentrant notre attention sur la « disposition passionnelle » que
Fontanille (1995) associe à la dimension affective du discours. Insérée, dans Sémiotique
des passions (Greimas & Fontanille 1991, p. 170), dans un schéma pathémique, elle
résulte d’une programmation discursive qui requiert la dynamisation et la sélection par
l’usage de dispositifs modaux. Elle peut être mise en relation avec une aspectualisation
de chaînes modales ainsi qu’avec des styles sémiotiques pourvus d’une dimension
pathémique. La disposition est ainsi logée entre la constitution (ou l’être du sujet) qu’elle
présuppose et la sensibilisation, dont elle constitue elle-même le présupposé. Cette
dernière, qui est elle-même présupposée par l’émotion, consiste dans la transformation
d’un sujet discursif en sujet réagissant. La séquence se clôt par la moralisation. D’où des
présuppositions en cascade qui accueillent la disposition et en font un des paliers où un
sujet passionné, avare, jaloux… se constitue à travers un certain nombre de
déterminations :
Figure 3
Le schéma pathémique
25 L’intéressant pour nous, c’est que la syntaxe intermodale, qui repose sur une
« trajectoire existentielle », peut être mise en relation avec un « primitif passionnel »
produit par l’association figée par l’usage d’une suite modale et d’une aspectualisation.
Deux points méritent une attention particulière. D’une part, nous avons affaire à des
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35 Or, cette capacité semble réservée à certaines formes d’expression modale. Opposons-y
l’aptitude générale des modalités au repli réflexif. Elles rendent attentif à la production
sémiosique comme événement. Cela est vrai pour la manifestation linguistique, mais
aussi, dirons-nous, pour les signes ou indices visibles accompagnant une séquence
passionnelle, par exemple dans le cas de la jalousie ou de l’avarice (pâleur, rougeur du
visage, troubles de l’élocution, gestes, mimique…). On se risquera alors à parler d’une
“mise en scène” modale qui attire l’attention sur la “traduction” possible entre les
sémiosis perceptive et langagière (syntaxe des gestes, etc.). La “mise en scène” modale
— en particulier quand elle est fictive ou fictionnelle16 — est intensifiante 17. Elle peut
être dite spectaculaire18.
36 Le cadre ayant été tracé, creusons la notion d’identité modale des actants. À cette fin,
interrogeons-nous, plus spécifiquement, sur la couche modale plus primitive qui
confère son soubassement à l’édifice modal. Nous avancerons que la proto-modalité
caractérise une attitude dite « diathétique ».
37 En effet, en sémiotique, la notion de disposition ou d’attitude n’a pas livré tous ses
secrets.
38 Selon Fontanille ([1999] 2003, p. 181), l’actant « non modalisé » est un « actant
immédiatement réalisé dans l’événement, un corps qui prend position ». Il se contente
de « réagir aux tensions, sensibles et affectives, qui traversent son champ de présence »
(idem). Prendre position au monde, en tant que corps et instance énonciative, n’est-ce
pas être déjà modalisé ? Sans doute est-on en droit de répondre par l’affirmative, à
condition de supposer, en amont ou à la base des modalités proprement dites, une
attitude que Jean-François Bordron (2012) appelle diathétique :
La diathèse n’est ni un état de chose, ni un événement, ni un processus défini. Elle
n’est pas non plus une simple modalité tout en relevant de l’ordre de la possibilité.
Tout son intérêt réside dans ce statut particulier de la qualité qu’elle exprime et
qu’il est difficile de traduire sans l’arrêter sur un état fixe qu’elle n’est pas. […] la
diathèse est une qualité propre à l’instance énonçante qui peut se réaliser de façon
multiple dans l’énoncé, celui-ci exprimant donc les possibilités de sens qui sont en
elle […]. La diathèse est une qualité de l’âme en tant qu’elle s’exprime dans l’énoncé.
39 Nous disons que l’attitude renvoie à une manière d’être (en faisant) : à la manière dont
une instance d’énonciation se situe par rapport à ce qu’elle exprime dans un énoncé.
L’attitude relève d’une orientation qui n’est plus celle de la narrativité, ni même celle
de la transitivité. Elle reste en amont des structures actantielles sous-jacentes aux
diathèses active, passive, réfléchie, réciproque et réciproque fusionnée 19. Selon
Bordron, elle est au contraire de l’ordre du pli et du dépli, d’après une image d’Henri
Michaux. Éminemment instable, l’« “état de l’âme” » à la base de l’inscription d’une
subjectivité dans l’énoncé constitue une énergétique, en relation avec ce que nous
appelons des styles d’existence. Notamment en relation avec des styles expérientiels
(Colas-Blaise 2012). Ensemble, les styles d’existence pourvoient une instance d’une
identité modale. Ils renvoient, en fin de compte, à une forme de vie, c’est-à-dire,
fondamentalement, à une manière de persévérer dans l’être.
40 Le geste d’énonciation permet de remonter vers cette strate d’organisation du sens que
Bordron (2011) appelle indicielle. Dans nos termes, une instance sort de l’inhérence à
soi-même ; une première rencontre avec le « monde » (on peut parler d’un être au
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dans « Les modes d’existence : Greimas et les ontologies sémiotiques » (2014). Dans De
l’imperfection, Greimas (1987, p. 9 et p. 99) note, en effet, que la modalité, le vouloir-être
et le devoir-être se construisent à partir d’un paraître imparfait, signalant une
« déviation du sens ». L’imaginaire est empli de « nostalgies » et d’« attentes », quand
« autre chose est peut-être possible ». D’où un décrochage au sein de l’expérience
sensible : « “la chose” » advient, « un autre “monde”, sous l’effet de l’imperfection, et
pour un sujet sensible qui advient à l’existence » (Fontanille 2014, p. 9).
53 Or, nous venons de voir que Souriau développe lui-même l’idée d’un accomplissement
imparfait. D’une part, avoir lieu, c’est viser une pleine existence, l’intensité de
l’accomplissement. L’instauration en est responsable :
Qu’est-ce que l’art ? S’il faut en dire quelque chose de général, l’art, c’est l’activité
instauratrice. C’est l’ensemble des démarches orientées et motivées, qui tendent
expressément à conduire un être […] du néant ou du chaos initial jusqu’à l’existence
complète, singulière, concrète, s’attestant en indubitable présence (Souriau [1947]
1969, p. 45).
54 À condition d’être instauré, l’être peut se manifester « en son entier accomplissement,
en sa vérité propre »20. D’autre part, l’accomplissement est à jamais reporté. L’œuvre
demeure imparfaite.
55 Continuons donc en confrontant la définition sourialienne des modes d’existence — que
nous appelons également “formes d’existence” — à celle des sémioticiens.
56 Dans le détail, Fontanille et Couégnas (2018, pp. 68-70) mettent les modalités selon
Greimas, imputées à l’imperfection de l’être, en résonance avec la « grammaire de
l’existence » développée par Souriau. Rappelons les termes d’une telle grammaire :
Pour ce qui concerne le monde du synaptique, ce monde qui communique mieux
avec le fait qu’avec tout autre mode d’existence, on sait quelle importance W. James
attachait, dans la description du courant de la conscience, à ce qu’il appelait « un
sentiment de ou, un sentiment de car ». Nous serions ici dans un monde où les ou
bien, ou les à cause de, les pour et avant tout les et alors, et ensuite, seraient les
véritables existences (Souriau [1943] 2009, pp. 153-154)21.
57 Les conséquences de ce rapprochement sont considérables. En effet, n’est-ce pas
considérer une dynamique incessamment relancée, dont témoignent des connecteurs,
des conjonctions, des adverbes de liaison, des prépositions, des articles ? Du point de
vue sémiotique, semble concerné prioritairement le « matériel grammatical » qui
traduit des relations, logiques ou temporelles, iréniques ou conflictuelles, entre l’homme
et le monde :
Les modulations d’existence pour, d’existence devant, d’existence avec, sont autant
d’espèces de ce mode général du synaptique. Et par ce moyen on peut aisément se
guérir du trop d’importance donné dans certaines philosophies au fameux homme-
dans-le-monde ; car l’homme devant le monde, et même l’homme contre le monde
(adversus : le contre en tant que conflit, que heurt et choc violent, qu’essai d’une
prise d’ascendant toute offensive) sont aussi réels. Et inversement il y a aussi le
monde dans l’homme, le monde devant l’homme, le monde contre l’homme.
L’essentiel est de bien sentir que l’existence dans toutes ces modulations s’investit,
non dans l’homme ou dans le monde, ni même dans leur ensemble, mais dans ce
pour, dans ce contre, où réside le fait d’un genre d’être, et auxquels, de ce point de
vue, sont suspendus aussi bien l’homme que le monde (Souriau [1943] 2009, p. 156).
58 On cerne mieux le défi qu’il s’agit de relever : comment passer du synaptique aux
modalités greimassiennes ? Grâce à la médiation de l’imperfection, avons-nous dit,
puisqu’elle est pensée à la fois par Greimas et par Souriau. Grâce à celle de l’altération,
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devoir, le vouloir, le pouvoir et le savoir …, qu’elle est altérée et qu’elle est modulée par la
« grammaire de l’existence » ; (ii) que cette relation est une relation d’entrepossession,
qui ne se réduit ni à une relation de possession de l’œuvre par l’artiste, ni à une relation
de possession de l’artiste par l’œuvre25.
65 Nous concevons l’entrepossession comme un rapport de possession réciproque
intrinsèque, par exemple entre l’artiste et l’œuvre d’art. Quand celle-ci est à faire, elle a
besoin de la « sollicitude »26 de l’artiste pour être pleinement instaurée, c’est-à-dire
pour advenir à une existence pleine (Colas-Blaise 2020, 2021). Quant à l’artiste, il rejoint
ce « nous » que l’œuvre en devenir « engage » (Latour 2012, p. 244).
66 L’entrepossession réside ainsi dans un couplage. Ce dernier consiste en une interaction
modalisée entre un sujet et un objet de sens à construire (instauration), qui fait valoir
ses propres demandes27. Le couplage modalisé est responsable du passage du pré-objet à
l’objet et du pré-sujet et au sujet. Nous parlons de cofondation du “sujet-en-tant-que-
relié-à-l’objet” et de l’“objet-en-tant-que-relié-au-sujet”.
67 Ainsi, au-delà de la simple conjonction réciproque d’entités préexistantes déjà
pleinement réalisées, l’instauration modalisante consiste à donner une forme de
“réalité” à certaines potentialités intrinsèques aux instances concernées, en tendant
vers leur accomplissement.
68 Essayons de mesurer les conséquences des déplacements d’accent que nous venons
d’opérer.
69 Nous ne nous contentons plus de considérer les modalités comme des valeurs à la base
de la définition de rôles, de dispositions et d’attitudes. Il ne suffit plus de dire que le
prédicat modal énonce les conditions de réalisation du prédicat principal 28. Qu’apporte,
au juste, l’hypothèse d’une configuration complexe unissant des modalités à des formes
d’altérité et au synaptique ? Nous venons de suggérer que le vouloir, par exemple, peut
modifier la relation non plus seulement entre un procès et son observateur, mais entre
une instance et le monde, en la soumettant à des altérations. Dans ce cas, franchira-t-
on un pas en disant que les modalités s’autonomisent, c’est-à-dire s’affranchissent, sous
certaines conditions, de leur lien avec un prédicat principal, qu’il s’agisse d’être ou de
faire ? Sans doute acquièrent-elles en tant qu’existences plénières un début
d’autonomie — à l’instar des prépositions, des adverbes, des connecteurs… selon
Souriau —, tout en restant tributaires, non sans paradoxe, de ce qui ou de celui qui
existe à travers elles. Ainsi, le vouloir ne modifie pas seulement le prédicat principal
danser. Il ne se conçoit pas isolément de ce qu’il contient — le sujet et le monde, le sujet
uni intimement à la danse… — « dans un même fait, qui est, lui, le véritable existant »
(Souriau [1943] 2009, p. 156). Il faut penser ensemble ce qui — une instance et le monde
— est, à lui, « suspendu ».
70 Résumons. Examinant les différents statuts de la modalité en sémiotique greimassienne
et mobilisant quelques approches linguistiques, nous avons proposé, dans la première
partie, de creuser la notion de modalité (au sens large) : (i) en réexaminant les notions
d’attitude (diathétique), de dispositif modal et de disposition ; (ii) en érigeant la “mise
en scène” (opacifiante) au rang d’un des critères distinctifs de la modalité. Dans la
deuxième partie, une incursion dans les terres sourialiennes a permis de creuser
davantage l’idée d’un rapprochement entre les modalités, l’altération et le synaptique,
en ce qu’ils font entrer l’homme et le monde dans un type de relation spécifique. Dans
ce cas, on ne se contentera pas de dire que les modalités représentent ou indiquent une
disposition passionnelle, une attitude, plus ou moins profonde. On avance que la
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modalité provoque des altérations, des conjonctions et des disjonctions, des élans vers
et des entrées en conflit ; ceci, en intervenant sur les relations que l’homme en quête
d’une identité modale noue avec le monde en l’instaurant.
71 Dans la troisième partie, nous retrouverons l’idée de la “mise en scène”. Nous
scruterons, en effet, le sort que Fontanille et Couégnas (2018) réservent au mode de la
fiction [FIC]29, selon Latour (2012). D’entrée, deux aspects méritent toute notre
attention :
72 i. L’imaginaire selon Souriau, dont le possible et l’impossible sont des variétés et qui est
lui-même une « variété du monde ontique ». Il s’agit de s’interroger sur les « êtres de
fiction », les « mock-existences » ou « pseudo-réalités » (2009 [1943], pp. 134-135).
73 ii. Les « êtres de fiction » [FIC] selon Latour. Nous serons attentive à la manière dont la
sémiotique intervient, au-delà de l’ontologie plurimodale de Souriau, sur la définition
des modes d’existence par Latour. Nous nous demanderons, ainsi, en quoi le mode de la
fiction [FIC] peut être conçu comme une « dynamique fondamentale de tous les autres
modes » (Fontanille et Couégnas 2018, p. 79)30.
78 D’abord, chez Souriau, les « êtres de fiction », c’est-à-dire les imaginaires, sont pourvus
d’un mode d’existence plénier, quel que soit leur degré d’accomplissement ou de
perfection. Il en va ainsi des rêves, mais aussi de « microcosmes », d’« univers du
discours » tels que Les Misérables de Hugo qui, nous l’avons vu, n’existent que dans
l’exacte mesure où, « sollicitudinaires », ils bénéficient de notre attention.
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79 Dans ce cas, l’imaginaire en tant que « variété du monde ontique » (Souriau [1943] 2009,
p. 134) compte le possible parmi les formes qu’il adopte. Le possible est rejoint par le
« pseudo-possible » (idem), qui repose « seulement sur les suggestions de la crainte ou
de l’espérance, sur les essais représentatifs de la prévision » 31. Il s’agit de rendre
compte d’un possible (pseudo-possible) ou d’un impossible « suspendu » à un
« phénomène de base souvent émotif » (Ibid., p. 133).
80 Ne retrouvons-nous pas, toutes précautions prises, l’idée du simulacre tel que le définit
la sémiotique des passions ? Dans la sémiotique des passions, la notion de simulacre se
décline sous trois formes : modale, passionnelle et existentielle. Dans un sens restreint,
le simulacre est une « configuration qui résulte seulement de l’ouverture d’un espace
imaginaire par l’effet des charges modales qui affectent le sujet » (Greimas & Fontanille
1991, p. 63). Des débrayages localisés donnent lieu à des scènes imaginaires ou
imaginées, l’imaginaire étant rapporté à ce qu’il n’est pas (« jugements de type
véridictoire et épistémique ») (idem). La scène imaginée peut aussi être pensée par
rapport au monde « actuel » (Ibid., p. 62). Dans un sens large, le simulacre « passionnel »
est mis en circulation et se conçoit dans le cadre d’une interaction. Enfin, le simulacre
« existentiel » recouvre le « mode d’existence du sujet », par exemple celui de l’avare
qui, eu égard à l’attachement qui le lie aux objets, est conjoint (réalisé) ou non conjoint
(virtualisé), disjoint (actualisé) ou non disjoint (potentialisé). Ainsi se dessinent une ou
plusieurs trajectoires « existentielles », c’est-à-dire des mises en perspective, par
l’imaginaire passionnel, des variétés de la jonction, en fonction d’une « image but »
(Ibid., pp. 141-143).
81 Ici et là, on note — mutatis mutandis — la volonté de conférer un mode d’existence : soit
à l’imaginaire, et donc au possible / impossible (nous l’avons dit, l’imaginaire est une
« variété du monde ontique » (Souriau [1943] 2009, p. 133 ; p. 135), soit au sujet
passionnel entrant dans un certain type de relation ou de jonction avec l’objet
(simulacre).
82 Dans ce cas, en quoi la distinction stricte entre la “réalité” et la fiction garde-t-elle sa
pertinence ? Comment repenser la frontière entre elles, sans rabattre le débat sur une
opposition et une tension que seule résoudrait la modélisation analogique argumentée
par Jean-Marie Schaeffer (1999)32 ? N’est-il pas avantageux d’opposer à une conception
mimétique et à une sémantique des mondes possibles la réalité de la fiction comme
construction d’une expérience humaine ? L’expérience, dirons-nous, est réelle et l’on
peut dépasser jusqu’à l’opposition entre le monde “actuel” et le monde “possible” 33.
83 Considérons également les apports de chercheurs venant d’autres horizons théoriques :
selon Lewis (1973, p. 85), « notre monde actuel » est « seulement un monde parmi
d’autres ». On peut également avancer avec Goodman (1985) que « tous les mondes
possibles font partie du monde réel » :
Le discours, même lorsqu’il traite des entités possibles, n’a nul besoin de
transgresser les frontières du monde réel. Ce que nous confondons souvent avec le
monde réel n’est qu’une description particulière de celui-ci. Et ce que nous prenons
pour des mondes possibles ne sont que des descriptions également vraies, énoncées
en d’autres termes (Goodman 1985, p. 74).
84 Sur ces bases, nous proposons de distinguer le fictionnel (au sens où l’entendent
Fontanille et Couégnas (2018), à la suite de Latour) du fictif.
85 Le fictif, que nous associons aux possibles, autorise-t-il, dans la “réalité”, une
expérience « par la pensée »34 ? Pour le dire avec Goodman (1985) : un énoncé
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5. Conclusion
95 Concluons en quelques mots. Nous avons cherché, au fil de ces étapes, à éclairer les
notions de mode (d’existence), de modalité, de modalisateur et de modalisation
diversement, à partir de points de vue théoriques concurrents qui n’excluent pas des
convergences ou, du moins, la possibilité de traductions d’un cadre théorique dans un
autre. Posant au départ de la réflexion l’association d’un mode d’existence (virtualisé,
actualisé, réalisé, potentialisé) et d’un mode d’expérience (devoir, vouloir, croire,
savoir, pouvoir, etc.) (Fontanille 1995), nous nous sommes tournée vers la linguistique
pour montrer comment la réaction à un contenu propositionnel, constitutive du modus,
peut être reformulée en commentaire sur le dit et le dire (Vion 2003), mais aussi en
indice d’une intensification énonciative renvoyant à une « émotion » (Perrin
2014-2015). La notion d’attitude a, pour sa part, été rapprochée de la disposition
passionnelle théorisée en sémiotique, mais aussi de l’attitude diathétique marquée par
un questionnement liminaire (proto-modalités). L’expérience du monde par une
instance énonciative qui entre avec une sémiotique-objet construite dans un rapport
que nous avons qualifié d’entrepossession est alors suspendue à une trajectoire, au trajet
que constitue le processus de l’instauration qui non seulement permet de passer de la
virtualisation à l’actualisation et à la réalisation, mais qui — selon notre hypothèse —
est placée sous le signe de configurations modales complexes, où les modalités (devoir,
vouloir, pouvoir, savoir, croire…) déterminent les formes d’altérité, déterminant à leur
tour le synaptique. Nous nous sommes penchée, enfin, sur le mode d’existence de la
fiction, en en réinterrogeant le caractère constituant ou constitutif, du point de vue de
l’énonciation d’un « monde » signifiant. Il est apparu, notamment, que parler de
fictionnalisation, c’est mettre l’accent sur les instances d’énonciation qui en sont
responsables ; des instances dont les proto-modalités et les modalités forgent une
identité modale toujours provisoire.
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96 Pour finir, nous invitons à considérer que tant l’instance d’énonciation que le
« monde » signifiant instauré et la relation d’entrepossession qui les unit sont affectés
par des modalités ou des modes d’existence, cela de manières différentes. On peut
retenir cinq points majeurs :
97 i. La fictionnalisation comme surmodalisation fournit son soubassement à
l’instauration sémiosique par une instance d’énonciation. Cela implique une conception
élargie de la sémiosis41 et de l’énonciation, qui englobe la prise de position subjective,
l’attitude (diathétique) et la disposition (passionnelle) d’une instance énonçante
appréhendant un il y a, percevant et articulant le monde autour d’elle.
98 ii. L’attention se déplace de la suspension de la réalisation du prédicat principal par le
prédicat modal sur l’attribution de modes d’existence au prédicat principal, voire au
« monde » signifiant. Ce dernier est porté à un degré d’accomplissement.
99 iii. Plus largement, énoncer, c’est construire un « monde » signifiant en faisant
l’expérience sensible de la relation d’entrepossession. L’homme et le « monde »
signifiant sont suspendus aux genres d’être des modalités (la relation est voulue,
nécessaire, possible…), des formes d’altérité et du synaptique (en particulier de la
préposition comme indiquant la tonalité dans laquelle le monde signifiant est énoncé).
Une trajectoire suppose des prises et des reprises, des antécédences et des
subséquences qui confèrent à l’énonciation un caractère pluriel.
100 iv. Énoncer, c’est opérer une délégation ou un débrayage fictionnels. Le « monde »
signifiant peut être considéré comme “fictif” sous certaines conditions (par exemple,
dans le cadre de l’énoncé contrefactuel).
101 v. Dire que les bases de l’énonciation sont modales, c’est insister sur la possibilité d’une
réflexivité (la fictionnalisation se montre comme telle), voire de l’accès à un niveau
méta- (commentaire sur le processus).
102 Ainsi, parler de “surmodalisation” permet de cibler des aspects nodaux. Au moment du
façonnement d’un “monde” signifiant, il s’agit de déterminer la manière dont le
“monde” est construit, la clé ou la tonalité selon lesquelles il faut l’interpréter (au sens
musical du terme, mobilisé notamment par Goodman), en engageant des valeurs. Il
incombe à la surmodalisation fictionnelle, constitutive ou constituante, de moduler les
valeurs et de leur attribuer, de ce fait, une profondeur sémantique.
103 À cet effet, elle inscrit les modulations et les (proto-)modalités dans une même
perspective, c’est-à-dire elle veille à mettre une attitude diathétique, une disposition,
un dispositif modal et une syntaxe modale au service de l’énonciation de « mondes »
signifiants, dont les modalités affichent la profondeur sémantique. Ainsi, la
fictionnalisation gère l’instauration de ces « mondes » par une instance d’énonciation à
laquelle le processus de la fabrication fictionnelle et l’interaction avec un objet de sens
en devenir (un couplage qui prend la forme de l’entrepossession) confèrent un surcroît
de subjectivité. Dans le processus, les « mondes » sont pourvus d’un mode d’existence.
104 Mais la surmodalisation ne se résume pas à l’instauration de « mondes » signifiants.
Grâce à un repli réflexif, le processus de l’énonciation-instauration modalisante est mis
en évidence. Il est exhibé, donné à voir. En ce sens, toute énonciation-instauration donne
lieu à une mise en scène fictionnelle, peut-être fictive, intense et intensifiante, singulière
ou collective. Elle est fondée sur une mise en perspective organisée autour d’un procès
et d’actants qui tiennent à la faveur d’une dynamique : autour de l’instance
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NOTES
1. L’entreprise n’est pas sans risques, en raison de la distance que la sémiotique a prise, de proche
en proche, par rapport aux approches linguistiques et logiques de la modalité.
2. Au sujet du dialogue que la sémiotique entame avec les travaux de Souriau et/ou de Latour,
cf. surtout Greimas (1966), Parret (2006), Fontanille (2014), Couégnas et Fontanille (2017),
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Fontanille et Couégnas (2018). On pourra consulter Colas-Blaise (2020, 2021). Au sujet de Latour,
voir également le no 120 d’Actes Sémiotiques (2017), dont une partie est intitulée « Sémiotique et
Anthropologie des Modernes ».
3. Ainsi, nous ne prenons pas en considération les travaux des logiciens, même si ces travaux ont
compté dans l’élaboration d’une sémiotique des modalités. Voir en particulier l’adoption d’un
point de vue déductif et la coexistence des perspectives logique et sémiotique (en plus de
l’approche linguistique) dans un numéro de Langages (1976), coordonné par Ivan Darrault-Harris.
Pour un bilan sur les modalités et une refonte de leur système, on se reportera à Badir (2020).
Pour une réflexion en profondeur, cf. également le texte de Pierluigi Basso Fossali dans ce
volume (« Le circuit entre modulations et modalisations »).
4. Voir aussi Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage (Greimas & Courtés 1979).
5. À propos de cette notion, voir aussi Benveniste (1966, p. 174).
6. Cf. Greimas & Fontanille (1991, p. 142) : réalisé (conjoint) → virtualisé (non conjoint ) →
actualisé (disjoint). Nous ajoutons “potentialisé (non disjoint)”.
7. C’est précisément sur ce point que la sémiotique, qui s’intéresse aux modalités narratives sans
prendre en compte, nécessairement, les manifestations linguistiques, notamment celles des
verbes modaux, se distingue de la linguistique.
8. Par exemple, « Chic ! » est considéré comme un « indice conventionnel de la joie de celui qui
l’énonce » (Perrin 2012).
9. L’ inventaire des expressions se chargeant de la monstration à l’intérieur du sens comprend,
outre les interjections et autres formules (ouf, enfin, tant mieux…), les adverbes de phrase
(naturellement, certainement, probablement…), différents modalisateurs de proposition centrés sur
des verbes de parole et d’attitude propositionnelle à la première personne (je dis que, je dois dire
que, je veux dire que, je peux te dire que, disons que, mais aussi on peut dire que), certains connecteurs
(c’est-à-dire, pour ainsi dire, on a beau dire), les emplois performatifs de verbes (j’hésite, j’avoue, j’y
renonce) (Perrin 2008).
10. Cf. Ducrot & Schaeffer (1972, p. 733], qui se demandent, à propos de tournures comme « Ce
qu’il fait chaud ! », « Il fait une de ses chaleurs » et « Il fait tellement chaud ! », comment
« décrire l’effet sémantique de ces tournures, plus précisément, comment le distinguer de la
simple indication d’un degré élevé de chaleur (celui que marque très dans “D’après la météo, il
fait très chaud à Lyon”) ». Reprenant la distinction entre les expressions classifiantes et non
classifiantes selon Milner, Ducrot et Schaeffer (Ibid., p. 735) soulignent la spécificité de « très »,
qui oscille entre l’attribution à l’objet d’une propriété et l’expression d’un « haut degré absolu »,
« hors échelle ».
11. Notamment du point de vue peircien, l’assimilation de la « fonction symbolique » à une
fonction « conceptuelle » ou « propositionnelle », la définition des « formules énonciatives » dites
« dépourvues de sens descriptif symbolique » (Perrin 2012) ou encore l’opposition stricte du sens
« symbolique, c’est-à-dire dénotatif, conceptuel, et donc propositionnel » et d’un sens
« exclusivement indiciaire et énonciatif » mériteraient d’être interrogées. On peut, entre autres,
réfléchir au bien-fondé d’une conception plus large de l’énonciation comme acte de production
de l’énoncé, comme acte sémiosique.
12. Cf. Colas-Blaise (2011).
13. Si Perrin distingue différents stades de conventionnalisation qui, de proche en proche, font
perdre aux expressions leur force « descriptive » ou « dénotative », on peut considérer, du point
de vue sémiotique, l’entrée en concurrence des valeurs, qui confère à la phrase son épaisseur. En
témoigne l’énoncé « Enfin, la dernière marche ! » : l’adverbe « enfin » traduit le soulagement ; se
transforme-t-il pour autant en indice « conventionnel » « pour ainsi dire sans rapport à une
quelconque inférence associée à l’idée de fin » (Perrin 2012) ? Il nous semble que l’adverbe garde
l’aspectualisation terminative qui motive l’émotion ressentie, comme par contraste. Il serait sans
doute avantageux de considérer un cadre du dire où l’appréciation positive (soulagement) entre
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Mode d’existence, modalité et modalisation : les apports de la sémiotique 23
en résonance sinon en conflit avec une appréciation négative potentialisée ou virtualisée : l’effort
demandé par l’action de gravir les marches jusqu’au bout. Voir également Pierre Ouellet (1992,
p. 140).
14. D’où l’idée, développée par bien d’autres linguistes, de places réservées, dans l’énoncé, à
l’expression des modalités. Même si des désaccords persistent quant à la nature des éléments que
la marge peut accueillir : pour Alain Berrendonner (1981, p. 121), « l’énonciation est geste […]. Le
geste, lui, est capable de montrer sans raconter. Je n’accepterais de voir nulle part ailleurs du
“montré”, et surtout pas dans les verbes performatifs, ni dans le contenu des incidentes à
signification métadiscursive ; ces éléments, comme tout élément interne au contenu
propositionnel, dénotent, banalement ».
15. Voir Parret (1983, p. 90) au sujet de la complémentarité de la modalisation opacificante et de
la déictisation. On peut développer l’idée de la modalisation appelant un regard réflexif quand
l’attention se porte sur le processus de l’énonciation, sur le dire, en se détournant du contenu du
dire.
16. Voir infra.
17. On notera que la question de l’intensification est délicate : d’une part, elle est liée à l’« attente
d’accomplissement » ; d’autre part, quand l’accumulation des modalités creuse la distance avec le
centre de référence et fait peser une incertitude sur la réalisation du procès, l’intensité s’affaiblit
(Fontanille [1999] 2003, p. 177).
18. L’idée sera développée plus loin, en relation avec le mode d’existence de la fiction (Latour
2012).
19. Voir Bordron (2012) pour un rapprochement avec Tesnière.
20. Cf. Souriau (1938, p. 25) : « D’une façon générale, on peut dire que pour savoir ce qu’est un
être, il faut l’instaurer, le construire même, soit directement (heureux à cet égard ceux qui font
des choses !) soit indirectement et par représentation. » Il tend alors vers le moment où il est
« soulevé jusqu’à son plus haut point de présence réelle, et entièrement déterminé pour ce qu’il
devient alors » (idem).
21. Souriau ([1943] 2009, p. 154) entend par « synaptique » le « matériel grammatical » formé de
conjonctions, de prépositions, d’articles, etc. Il est opposé au verbe, qui est à mettre en relation
avec l’événement, c’est-à-dire avec le fait : le « il y a le fait ; il y a le ceci est, le ceci advient »
(Ibid., p. 152).
22. Fontanille (2014, p. 12) a en vue l’expérience, qualifiée par Souriau d’anaphorique, qui advient
entre le même et l’autre. L’autre reprend le même.
23. Voir aussi Colas-Blaise (2020).
24. Cf. Latour (2012, pp. 240-241) au sujet de la préposition : « […] chaque proposition définit
donc une façon de faire sens qui va différer des autres […] S’il existe un métalangage un tant soit
peu général, c‘est au mode des prépositions [PRE] qu’il faudra le confier. Définir le sens d’un
existant, c’est repérer ce qui n’est pas là et qu’il faut rajouter pour le traduire, le reprendre, le
ressaisir, l’interpréter. Dans cette enquête, par conséquent, trajectoire, être et sens sont
synonymes. »
25. À propos de la possession de l’artiste par l’œuvre, cf. David Lapoujade (2011, p. 194), lecteur
de Souriau : « L’œuvre commence par être le fantôme qui hante l’âme de l’artiste avant que le
rapport ne s’inverse et que l’artiste ne devienne le pâle fantôme d’une œuvre bien autonome,
éclatante et pleinement réelle. C’est là le signe d’une profonde pensée de la possession. Avoir une
âme, c’est se posséder ou aspirer à la possession de soi-même, à la possession des virtualités qui
nous accomplissent et nous rendent autonome. Mais c’est aussi bien être possédé par cette
perspective au sens cette fois où l’on est hanté par une âme autre. » Voir aussi Lapoujade (2017).
26. Ainsi, les « êtres de fiction », par exemple Jean Valjean des Misérables de Victor Hugo, sont liés
à leur « polygone de sustentation » (Souriau [1943] 2009, p. 134). « Sollicitudinaires », ils
bénéficient de notre attention : « Leur caractère essentiel est toujours que la grandeur ou
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l’intensité de notre attention ou de notre souci est la base, le polygone de sustentation de leur
monument, le pavois sur lequel nous les élevons ; sans autres conditions de réalité que cela »
(idem).
27. Donner vie à une œuvre ne consiste pas à appliquer une forme sur un matériau qui
l’accueillerait, comme le prévoit une conception hylémorphique. Au contraire, le matériau dicte
ses propres contraintes, comme le souligne l’image du potier. À l’artiste de préparer et
d’inventer, mais aussi d’« accueillir », de « recueillir » (Latour 2015, p. 25), en tenant compte des
demandes de l’objet. Le sujet doit entrer dans le point de vue de l’œuvre.
28. Commentant les modes d’existence de Souriau, Latour (2015, p. 27) critique la conception
traditionnelle de la modalité : « La notion de mode est aussi ancienne que la philosophie, mais,
jusque-là, on considérait, dans le discours, le modus comme une modification du dictum, lequel
avait justement le privilège de demeurer semblable à lui-même. Dans la succession de phrases :
“il danse”, “il veut danser”, “il aimerait bien pouvoir danser”, “il aimerait tellement bien savoir
danser”, le “danser” ne change pas, malgré l’emboîtement, parfois vertigineux, des séries de
modalisations. C’est sur ce même modèle du discours que l’on a d’abord pensé la modalisation de
l’être, en faisant varier par exemple le degré d’existence de la puissance à l’acte mais sans jamais
aller jusqu’à modaliser aussi le “ce qui” passait à l’acte. » Il s’agit, plutôt, d’attribuer des modes
d’existence différents au procès principal.
29. Pour cette abréviation, cf. Latour (2012).
30. Voir aussi Couégnas et Fontanille (2017) : si le mode de la Fiction [FIC] constitue une
condition de tous les autres modes d’existence, cela vaut également pour le mode du Réseau
[RES], celui de la Métamorphose [MET], celui de la Technique [TEC] et celui de la Répétition [REP].
Nous notons toutefois que la fiction et le réseau constituent le soubassement, les modes [MET],
[TEC] et [REP] intervenant directement dans l’instauration-énonciation.
31. Cf. Souriau ([1943] 2009, p. 133) : « […] il faut donc les [les imaginaires] ranger dans une classe
existentielle beaucoup plus vaste : celle des êtres qui sont présents et existent pour nous d’une
existence à base de désir, ou de souci, ou de crainte ou d’espérance, aussi bien que de fantaisie et
de divertissement. De ces êtres on pourrait dire qu’ils existent à proportion de l’importance qu’ils
ont pour nous — soit que nous nous inquiétions de beaucoup de choses, soit qu’une seule nous
soit nécessaire. »
32. Pour Schaeffer (1999), l’immersion mimétique porte à prendre une chose « comme » une
autre chose, sur le fond de l’éventail des possibles. Ensuite, la « feintise ludique partagée »
développe le « comme » en « comme si ». Ce dernier est signalé par des marqueurs spécifiques
qui entraînent une « neutralisation » du « leurre mimétique pré-attentionnel ». Enfin, la
modélisation analogique résout, d’une certaine manière, la tension créée à travers la production
d’« isomorphismes de second degré » établissant une relation entre l’objet représenté (par
exemple photographié) et l’objet perçu (plutôt qu’avec l’objet « réel »).
33. Si l’on veut poursuivre le débat à partir d’un autre cadre théorique, celui de
l’interactionnisme, on peut se rappeler que Goffman ([1974] 1991, p. 52) entend par « mode »
(key) un « ensemble de conventions par lequel une activité donnée, déjà pourvue d’un sens par
l’application d’un cadre primaire, se transforme en une activité qui prend la première pour
modèle mais que les participants considèrent comme sensiblement différente ». L’intéressant
pour nous, c’est que le « réel » et l’« effectif » sont considérés comme « des catégories de nature
hybride composées à la fois d’événements perçus dans un cadre primaire et d’événements
transformés, identifiés comme tels par chacun » (Ibid., p. 56).
34. Voir aussi Badir (2020). Suite à Souriau, on pourra ajouter le désir, le souci, la crainte,
l’espérance…
35. Nous n’abordons pas, ici, la délicate question de la vérité et de la véridiction. On sait, en
revanche, combien les logiciens attachent d’importance aux degrés de véridiction. En sémiotique,
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Mode d’existence, modalité et modalisation : les apports de la sémiotique 25
on se reportera plus particulièrement à Fontanille (2020) pour la distinction entre des « mondes
de vérité ».
36. Selon Le Gaffiot, « fictĭō, ōnis, f. (fingo) » se définit comme l’« action de façonner, façon,
formation, création ». Au sens figuré, le lexème désigne l’« action de feindre, fiction ». Ainsi, la
fiction relève d’abord de la fabrication, dont l’artifice peut constituer une propriété. Nous
remercions Pierluigi Basso Fossali qui, à la lecture du présent article, nous a rendue attentive à ce
glissement.
37. Cf. David Lapoujade (2017, p. 29) au sujet des microcosmes sourialiens comme « quasi-
mondes ».
38. Fontanille et Couégnas rejoignent Souriau sur la volonté de se démarquer de la
phénoménologie au sens strict, c’est-à-dire d’abandonner la dualité sujet connaissant — monde
sensible objet de la connaissance.
39. En 2020, Fontanille (2020, pp. d 7-d 8) définit le monde de manière très large, par rapport à
l’univers de sens : comme un « processus d’actualisation d’un univers de sens hétérogène, mais
cohérent — au moins congruent —, un ensemble de manières de pratiquer la connaissance, la
vérité, la subjectivité, l’espace et le temps, les relations à autrui, parmi bien d’autres
composantes ».
40. Une telle proposition peut susciter des débats. Pour prolonger la réflexion dans une autre
direction, on peut lire Schaeffer (2005, p. 25 et pp. 31-32), qui discute l’idée de la fictionnalité de
toute représentation, avant de distinguer les représentations « à prétentions factuelles » des
représentations « fictionnelles » et d’asseoir la fiction artistique sur le fond de la feintise ludique.
On voit l’importance de la distinction entre le fictif et le fictionnel. Nous nous demandons si la
feintise ludique — qui, selon Schaeffer, n’engage pas la problématique de la vérité référentielle —
ne constitue pas une modalité parmi d’autres, qui pourrait entrer dans l’énonciation des
« mondes » tels que les conçoit la sémiotique à la suite de Souriau et de Latour.
41. La perception relève-t-elle de l’énonciation, comme le propose Bordron (2011) ? Celle-ci est-
elle à la base de la sémiosis ? Selon Fontanille ([1999] 2003, p. 269), l’« acte sémiotique en général,
relève d’abord de la sensibilité proprioceptive » ; « dans cette perspective, les deux opérations
élémentaires, la visée et la saisie, sont d’abord des opérations perceptives, avant d’être prises en
charge par une énonciation qui déictise, localise, mesure et évalue ». Pour Greimas et Courtés
(1979, p. 219), la sémiosis constitue un « acte sémiotique ».
RÉSUMÉS
D’abord, souhaitant croiser le point de vue de la sémiotique et de la linguistique, nous
réfléchissons aux différents statuts de la modalité, tels qu’ils sont définis en sémiotique (condition
présupposée à laquelle un procès est soumis, dispositif modal et disposition (passionnelle)). Nous
convoquons ensuite quelques oppositions chères à la linguistique (modalité vs modalisateur,
intensité conceptuelle vs intensification énonciative). Afin de préciser la notion de disposition,
d’une part, celle d’« émotion » ou d’« attitude » (Perrin), d’autre part, nous tentons une remontée
vers les premiers balbutiements de la quête du sens. Ainsi, nous définissons une attitude
(diathétique) au monde primitive, caractérisée par des proto-modalités, en relation avec des
modulations. Dans une deuxième partie, il s’agit de réexaminer la notion de modalité à partir de la
« grammaire de l’existence » selon Souriau. Nous nous demandons en quoi la modalité et la
modalisation agissent sur les relations que l’instance en quête d’une identité modale noue avec le
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Mode d’existence, modalité et modalisation : les apports de la sémiotique 26
monde ou avec des objets de sens à instaurer. Nous cherchons à montrer que la modalité et la
modalisation provoquent des altérations, des conjonctions et des disjonctions. L’élan vers
quelque chose se heurte à des conflictualités. Enfin, une réflexion sur les dimensions fictive et
fictionnelle, à la suite de Souriau et de Latour, conduit à placer la « surmodalisation fictionnelle »
— constitutive ou constituante — à la base de la modulation des valeurs et, plus largement, de la
construction énonciative de « mondes signifiants ».
First, in order to cross the points of view of semiotics and of linguistics, we reflect on the
different statuses of modality, as they are defined in semiotics (presupposed condition to which a
process is subjected, modal device and [passionate] disposition). We then call upon some
oppositions dear to linguistics (modality vs. modalizer, conceptual intensity vs. enunciative
intensification). In order to clarify the notion of disposition, on the one hand, and the notion of
“emotion” or “attitude” (Perrin), on the other hand, we try to go back to the very beginnings of
the quest for meaning. Thus, we define an attitude (diathetic) towards the primitive world,
characterized by proto-modalities, in relation to modulations. In a second part, we re-examine the
notion of modality from the “grammar of existence” according to Souriau. We ask ourselves in
what way modality and modalization act on the relations that the instance in search of a modal
identity has with the world or with objects of meaning to be established. We try to show that
modality and modalization provoke alterations, conjunctions and disjunctions. The impulse
towards something comes up against conflictualities. Finally, a reflection on the fictive and
fictional dimensions, following Souriau and Latour, leads us to place “fictional overmodalization”
— constitutive or constituting — at the basis of the modulation of values and, more broadly, of
the enunciative construction of “signifying worlds”.
INDEX
Mots-clés : modulation, modalité, modalisation, expérience, altérité, fiction
Keywords : odulation, modality, modalization, experience, alterity, fiction
AUTEUR
MARION COLAS-BLAISE
Professeur émérite à l’Université du Luxembourg, Marion Colas-Blaise a publié seule ou en
collaboration de nombreux ouvrages collectifs et articles en sémiotique littéraire et visuelle, en
linguistique de l’énonciation, en stylistique, en pragmatique et en analyse des discours. L’accent
est mis sur les notions d’énonciation et de ré-énonciation, de créativité et d’invention, en
relation avec l’art, l’environnement naturel, les institutions et les collectifs. Elle codirige la revue
de sémiotique Signata – Annales des sémiotiques. Annals of Semiotics et elle est dans le comité
éditorial de la collection « Sigilla » (Presses de l’Université de Liège). Parmi ses publications
récentes : Les Déictiques à l’épreuve des discours et des pratiques (codir. A. Biglari), Paris, Classiques
Garnier, 2021 ; « Re- » : répétition et reproduction dans les arts et les médias (codir. G.M. Tore), Paris,
Mimésis, 2021.
Courriel : marion.colas[at]uni.lu
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