Le siècle des Lumières
1-Généralités
Mouvement philosophique qui domina le monde des idées en Europe au XVIIIe s.
Le mouvement des Lumières tire son nom de la volonté des philosophes
européens du XVIIIe siècle de combattre les ténèbres de l'ignorance par la
diffusion du savoir. L'Encyclopédie, dirigée par Diderot et d'Alembert, est le
meilleur symbole de cette volonté de rassembler toutes les connaissances
disponibles et de les répandre auprès du public – d’un public éclairé.
Ce mouvement, qui connut une intensité plus marquée en France, en Angleterre
et en Allemagne est né dans un contexte technique, économique et social
particulier : ascension de la bourgeoisie, progrès des techniques, progrès
de l'organisation de la production et notamment des communications,
progrès des sciences souvent appliquées au travail des hommes.
Confiants en la capacité de l'homme de se déterminer par la raison, les
philosophes des Lumières exaltent aussi la référence à la nature et témoignent
d'un optimisme envers l'histoire, fondé sur la croyance dans le progrès de
l'humanité. L'affirmation de ces valeurs les conduit à combattre l'intolérance
religieuse et l’absolutisme politique.
Certains philosophes interviennent dans des affaires judiciaires (Voltaire défend
entre autres Calas, un protestant injustement accusé d'avoir tué son fils) et
militent pour l'abolition des peines infamantes, de la torture et de
l’esclavage. Diffusées dans les salons, les cafés et les loges maçonniques, les
idées des Lumières sont consacrées par les œuvres des philosophes, des
écrivains et des savants. Les principaux représentants des Lumières sont, en
Grande-Bretagne, J. Locke, D. Hume, I. Newton ; en Allemagne, C. Wolff, Lessing,
Herder ; en France, Montesquieu, Voltaire, Diderot, J.-J. Rousseau, tous les
Encyclopédistes, Condillac et Buffon.
La pensée du siècle des Lumières se développe autour de deux thèmes majeurs :
le retour à la nature, la recherche du bonheur. Les philosophes dénoncent
dans les religions et les pouvoirs tyranniques des forces obscurantistes
responsables de l'apparition du mal, dans un monde où l'homme aurait dû être
heureux. Ils réhabilitent donc la nature humaine, qui n'est plus entachée par un
péché originel ou une tare ontologique ; ils substituent à la recherche chrétienne
du salut dans l'au-delà la quête ici-bas du bonheur individuel. À la
condamnation des passions succède leur apologie : l'homme doit les
satisfaire, à condition qu'elles ne s'opposent pas au bonheur d'autrui.
En matière politique, les Lumières mettent en cause l'absolutisme et érigent
le despotisme éclairé en modèle de gouvernement. Il s'agit de subordonner
les intérêts privilégiés et les coutumes au système rationnel d'un État censé
représenter le bien public, de favoriser le progrès économique et la
diffusion de l'enseignement, de combattre tous les préjugés pour faire
triompher la raison. Ce despotisme éclairé inspira Frédéric II en
Prusse, Catherine II en Russie, Joseph II en Autriche. Mais les philosophes qui
croyaient jouer un rôle positif en conseillant les princes, comme Voltaire auprès
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de Frédéric II et Diderot auprès de Catherine II, perdirent vite leurs illusions. Ce
qu'ils avaient pris pour l'avènement de la raison et de l'État rationnel était
en réalité celui de la raison d'État, cynique et autoritaire.
Montesquieu, lui, est favorable à une monarchie modérée, de type anglais, où
la liberté est assurée par la séparation des trois pouvoirs, exécutif,
législatif et judiciaire. L'Angleterre est pour lui le royaume le mieux gouverné
de l'Europe, parce que le citoyen y est protégé par la loi contre tout arbitraire et
parce que le roi respecte la loi qu'il n'a pas élaborée lui-même, prérogative qui
appartient aux représentants élus de la nation.
Pour autant, le rôle prééminent de la noblesse dans la nation et au Parlement
n'est pas remis en cause. Montesquieu propose qu'en France les « pouvoirs
intermédiaires » (clergé, noblesse, parlements judiciaires) exercent une forme de
contrôle, comme représentants naturels de la nation, sur la monarchie : son
libéralisme politique est donc limité aux élites.
Le fonds commun des Lumières réside dans un rejet de la métaphysique, selon
laquelle la transcendance (Dieu) précède la réalité (le monde). Les termes en
sont inversés : la transcendance est ce qui reste, ce qui résiste à toute analyse
rationnelle, scientifique, historique. Par-delà leur diversité, les hommes des
Lumières ont en commun cette attitude d'esprit inspirée de la méthode
scientifique, de l'expérimentalisme de Newton et de Locke : chercher dans
l'investigation empirique des choses les rapports, les corrélations, les
lois qui les régissent, et qui ont été jusqu'à présent masqués par les
préjugés.
Du coup, la vérité est recherchée du côté du monde physique, de l'univers
pratique. Avec les Lumières, le regard intellectuel curieux se détourne du ciel au
profit du monde concret des hommes et des choses. Les dogmes et les vérités
révélées sont rejetés. Les Lumières refusent la prétention de la religion à
tout expliquer, à fournir les raisons ultimes ; elles veulent distinguer entre les
différentes sphères de la réalité : le naturel, le politique, le domestique, le
religieux, chacun ayant son domaine de pertinence et ses lois, chacun exigeant
des savoirs et des méthodes de connaissance différents.
Rejet des dogmes mais pas rejet de Dieu. La plupart des intellectuels
éclairés restent néanmoins déistes : pour eux, l'Univers est une mécanique
admirablement réglée, dont l'ordre implique une intelligence ordonnatrice. « Je
ne puis imaginer, dit Voltaire, que cette horloge marche et n'ait pas d'horloger. »
Source : [Link]
2-Figures des Lumières en France
a- François Marie Arouet, dit Voltaire (1694-1778)
Écrivain français, auteur de poèmes, de récits, de tragédies, d’ouvrages
historiques et philosophiques, Voltaire combat le cléricalisme et l’intolérance
religieuse, et défend le droit des hommes au bonheur.
"Écrasez l’Infâme"
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La célèbre formule conclut les lettres de Voltaire au fidèle Damilaville (1723-
1768) à l’époque de l’affaire Calas. Pour le philosophe, "l’Infâme", désigne aussi
bien les calvinistes que les catholiques : n’a-t-il pas été en butte aux tracasseries
du consistoire de Genève à propos des représentations théâtrales des Délices ?
Et le sort du pasteur Rochette, pendu à Toulouse en février 1762, ne l’a pas
particulièrement ému. Pourtant il a pris fait et cause, après un examen attentif
des faits, pour la "malheureuse famille Calas", victime emblématique d’un
fanatisme qu’il n’a cessé de dénoncer depuis son séjour en Angleterre. De ce
combat qui passionne l’Europe éclairée, et qui ne sera relayé dans l’inconscient
collectif que par l’affaire Dreyfus, naît le Traité sur la tolérance, qui commence
alors à circuler et dont Voltaire écrit : "Ce sera un secret entre les adeptes. Il y a
des viandes que l’estomac du peuple ne peut pas digérer, et qu’il ne faut servir
qu’aux honnêtes gens." Au même moment paraissait, en réponse aux
condamnations de l’Émile, la Lettre à Mgr Christophe de Beaumont de Rousseau,
ennemi déclaré de Voltaire depuis 1759.
b- Denis Diderot (1713-1784)
Ce qui caractérise le philosophe et le distingue du vulgaire, c'est qu'il n'admet
rien sans preuve, qu'il n'acquiesce point à des notions trompeuses et qu'il pose
exactement les limites du certain, du probable et du douteux. Cet ouvrage
produira sûrement avec le temps une révolution dans les esprits, et j'espère que
les tyrans, les oppresseurs, les fanatiques et les intolérants n'y gagneront pas.
Nous aurons servi l'humanité.
Lettre à Sophie Volland, 26 septembre 1762.
Voltaire le surnommait Pantophile, "l'ami de toutes choses", cet encyclopédiste
qui se piquait de tout. S'intéressant à tout, curieux, insatiable, ce fils de maître
coutelier de Langres va devenir le grand encyclopédiste des Lumières.
On a beaucoup glosé sur la complexité de Diderot, son esprit contradictoire, sa
personnalité paradoxale. L'auteur du Paradoxe sur le comédien s'avoue lui-même
soumis à cette dualité de caractère, "dogmatique pour, le matin, dogmatique
contre, l'après-midi".
Sa formation dénote déjà une grande curiosité intellectuelle : le jeune Diderot
suit les études qui lui plaisent, depuis la philosophie jusqu'aux mathématiques et
à l'anatomie.
C'est en 1746, le libraire Le Breton lui confie la codirection avec d'Alembert de
l'Encyclopédie dont les travaux vont absorber pendant vingt ans une grande
partie de son activité. Finalement, malgré de nombreux obstacles, il conduira
l'entreprise au succès, tout en trouvant le temps de se consacrer parallèlement à
d'autres travaux personnels : romans, essais philosophiques, drames, critiques
littéraires et théâtrales, etc.
Dans son approche méthodologique, Diderot garde de l'idéal de "l'honnête
homme" le rejet de la scolastique, l'amour des idées claires, le goût des lettres, la
méfiance à l'égard de toute proposition que ne garantit pas l'expérience. À
l'évidence cartésienne, il préfère la certitude expérimentale. À l'esprit de
système du XVIIe siècle, Diderot fait succéder l'esprit de l'Encyclopédie, qui
cherche à dresser l'inventaire des connaissances humaines et à offrir "un tableau
général des efforts de l'esprit humain dans tous les genres et dans tous les
siècles".
Le choix d'un classement alphabétique, qui met tous les savoirs scientifiques,
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intellectuels et pratiques sur un plan d'égale légitimité, donne la liberté au
lecteur d'opérer tous les rapprochements qu'il désire. La tactique prudente des
renvois d'un article à l'autre permet, par ailleurs, l'expression d'idées jugées
subversives.
Diderot souhaite avoir servi l'humanité en s'attelant à une telle entreprise :
investie sur tous les fronts pour les libertés et contre l'intolérance, l'Encyclopédie,
diffusée à vingt-cinq mille exemplaires avant 1789, aura été le plus puissant
véhicule de la propagande philosophique des Lumières.
c- Charles-Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu
(1689-1755)
Écrivain et philosophe français, Montesquieu est l'auteur des Lettres persanes et
de L'Esprit des lois. On doit tenir compte de l'infinie variété des climats et des
mœurs, mais la tyrannie est à condamner sous tous les cieux et l'idée de justice
est commune à tous les hommes.
-Observateur critique de la société de son temps
En 1721, Montesquieu publie, sous l'anonymat, les Lettres persanes. C'est le récit
épistolaire de la découverte de l'Occident par deux Persans, Usbek et Rica, le
récit de leurs surprises, leurs étonnements qui peu à peu s'effacent pour faire
place à une critique moins systématique des mœurs et des institutions politiques
et religieuses.
Parsemé d'allusions à la vie de l'auteur, ce roman revêt avant tout un aspect
politique dont le "libéralisme" découle de la condamnation du "despotisme" de
Louis XIV. Si l'absolutisme constitue une menace contre le statut social de
l'aristocratie, les Lettres persanes révèlent aussi les formes nouvelles de la
puissance économique et le rêve d'une solution de compromis conduisant à un
accord souhaité entre la terre et l'argent, le mérite et le sang.
Entre 1728 et 1731, Montesquieu voyage en Autriche, en Italie, en Allemagne,
aux Pays-Bas et en Angleterre. Recueillant des observations sur les constitutions
des pays où il réside, sur les mœurs des habitants, rencontrant des personnalités
intellectuelles, politiques et religieuses, il accumule notes de lectures et de
conversations. De retour en France, il écrit les Considérations sur les causes de la
grandeur des Romains et de leur décadence (1734) et se consacre à la
préparation de son grand œuvre : De l'Esprit des lois (1748).
- Fondateur de la science politique moderne
Travail d'une trentaine d'années, De l'Esprit des lois recense les lois de toutes les
sociétés connues et les situe par rapport aux "causes physiques et morales" :
climat, terrain, population, formes de commerce et de religion. L'ensemble, où
tout se tient, forme "l'esprit général" de chaque nation.
Montesquieu distingue trois formes de gouvernement, selon les degrés de liberté
qu'ils comportent : la république (démocratie et aristocratie), la monarchie et le
despotisme. L'opposition entre tyrannie et modération fonde cette nouvelle
typologie des régimes politiques, la modération étant définie par le maintien du
pluralisme : "Il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le
pouvoir." Seuls les régimes modérés protègent la liberté des individus :
Montesquieu apporte ainsi une contribution décisive à la doctrine du libéralisme
politique.
Malgré son succès, De l'Esprit des lois, après une longue querelle où
interviennent le fermier général Dupin, les jésuites et les jansénistes, est mis à
l'Index le 29 novembre 1751 et condamné par la Sorbonne
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Source : [Link]
3- L’Affaire Calas : De L’intolérance religieuse à l’erreur
judiciaire :
Erreur judiciaire due à l'intolérance religieuse et dont la victime
fut Jean Calas (Lacabarède, Tarn, 1698-Toulouse 1762), négociant à Toulouse, de
religion protestant. En 1761, Jean Calas, marchand d'indiennes à Toulouse,
découvre son fils aîné Marc-Antoine, âgé de 29 ans, pendu dans son magasin.
Pour sauvegarder l'honneur de sa famille, il dissimule le suicide. La calomnie,
attisée par le fanatisme religieux, accuse Calas d'avoir tué son fils pour
l'empêcher de se convertir au catholicisme. L'affaire est portée devant le
parlement de Toulouse : condamné au supplice de la roue, Calas est exécuté le
10 mars 1762. Instruit de l'affaire, Voltaire intervient avec succès : il recueille à
Ferney la veuve de Calas et deux de ses enfants, et lance une grande campagne
pour sensibiliser l'opinion : il élabore son Traité sur la tolérance (1763), fait appel
à Mme de Pompadour, à Choiseul et aux grands. Le 4 juin 1764, le Conseil du roi
casse l'arrêt du parlement de Toulouse et réhabilite Calas (1765 ).
Voltaire et son Traité sur la tolérance
En vingt cinq chapitres d’une grande diversité de ton et de forme, Voltaire
présente une « défense et illustration »de l’idée de tolérance et dresse un
réquisitoire contre le fanatisme. Le traité commence par un récit rapide du
procès et de la mort de Jean Calas ; Voltaire en tire une première conclusion en
forme de dilemme : ou bien Calas est coupable, et il est criminel par fanatisme,
ou il est innocent et il a été condamné par fanatisme. Le philosophe plaide
ensuite pour les protestants-dont le retour enrichirait la France sans susciter le
moindre danger-, démontre que l’intolérance de relève pas du droit naturel et
rappelle les atrocités des guerres de religion : « Si vous voulez ressembler à
Jésus- Christ, soyez martyrs et non pas bourreaux.» Après avoir pris le ton
l’adjuration oratoire en visant les païens et les chrétiens, il adopte celui de la
prière dans la Prière à Dieu (qui couronne l’ouvrage et où se dégage clairement
le déisme de Voltaire : sa foi est celle d’un philosophe rationaliste et humanitaire
pour qui l’idée de Dieu devrait servir les hommes au lieu de leur nuire). A partir
de l’édition de 1765, l’écrivain conclut de la révision du procès Calas à une
victoire de l’humanité et un à espoir pour l’avenir : « Je sème un grain qui pourra
un jour produire une moisson »
Source : Dictionnaire de grandes œuvres de la littérature française sous
la direction de Henri Mitterand, Le Robert, 1992
Textes à analyser
Texte 1
Regrettera qui veut le bon vieux temps,
Et l'âge d'or, et le règne d'Astrée,
Et les beaux jours de Saturne et de Rhée,
5
Et le jardin de nos premiers parents;
Moi je rends grâce à la nature sage
Qui, pour mon bien, m'a fait naître en cet âge
Tant décrié par nos tristes frondeurs :
Ce temps profane est tout fait pour mes mœurs.
J'aime le luxe, et même la mollesse,
Tous les plaisirs, les arts de toute espèce,
La propreté, le goût, les ornements :
Tout honnête homme a de tels sentiments.
Il est bien doux pour mon cœur très immonde
De voir ici l'abondance à la ronde,
Mère des arts et des heureux travaux,
Nous apporter, de sa source féconde,
Et des besoins et des plaisirs nouveaux.
L'or de la terre et les trésors de l'onde,
Leurs habitants et les peuples de l'air,
Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde.
O le bon temps que ce siècle de fer !
Le superflu, chose très nécessaire,
A réuni l'un et l'autre hémisphère.
Voyez-vous pas ces agiles vaisseaux
Qui, du Texel, de Londres, de Bordeaux,
S'en vont chercher, par un heureux échange,
De nouveaux biens, nés aux sources du Gange,
Tandis qu'au loin, vainqueurs des musulmans,
Nos vins de France enivrent les sultans ?
Quand la nature était dans son enfance,
Nos bons aïeux vivaient dans l'ignorance ...
Voltaire, Le Mondain, 1736
Questions
Présentez brièvement l’auteur.
Quel est le thème central du poème ?
Que critique l’auteur et pourquoi ? Quelle est sa visée?
Texte 2
Ricca à Ibben
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A Smyrne
Nous sommes à Paris depuis un mois, et nous avons toujours été dans un mouvement
continuel. Il faut bien des affaires avant qu'on soit logé, qu'on ait trouvé les gens à qui on est
adressé, et qu'on se soit pourvu des choses nécessaires, qui manquent toutes à la fois.
Paris est aussi grand qu'Ispahan : les maisons y sont si hautes, qu'on jugerait qu'elles ne
sont habitées que par des astrologues. Tu juges bien qu'une ville bâtie en l'air, qui a six ou sept
maisons les unes sur les autres, est extrêmement peuplée; et que, quand tout le monde est
descendu dans la rue, il s'y fait un bel embarras.
Tu ne le croirais pas peut-être, depuis un mois que je suis ici, je n'y ai encore vu marcher
personne. Il n'y a pas de gens au monde qui tirent mieux partie de leur machine que les
Français; ils courent, ils volent : les voitures lentes d'Asie, le pas réglé de nos chameaux, les
feraient tomber en syncope. Pour moi, qui ne suis point fait à ce train, et qui vais souvent à
pied sans changer d'allure, j'enrage quelquefois comme un chrétien : car encore passe qu'on
m'éclabousse depuis les pieds jusqu'à la tête; mais je ne puis pardonner les coups de coude
que je reçois régulièrement et périodiquement. Un homme qui vient après moi et qui me passe
me fait faire un demi-tour; et un autre qui me croise de l'autre côté me remet soudain où le
premier m'avait pris; et je n'ai pas fait cent pas, que je suis plus brisé que si j'avais fait dix
lieues.
Ne crois pas que je puisse, quant à présent, te parler à fond des mœurs et des coutumes
européennes : je n'en ai moi-même qu'une légère idée, et je n'ai eu à peine que le temps de
m'étonner.
Le roi de France est le plus puissant prince de l'Europe. Il n'a point de mines d'or comme le
roi d'Espagne son voisin; mais il a plus de richesses que lui, parce qu'il les tire de la vanité de
ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir de grandes
guerres, n'ayant d'autres fonds que des titres d'honneur à vendre; et, par un prodige de l'orgueil
humain, ses troupes se trouvaient payées, ses places munies, et ses flottes équipées.
D'ailleurs ce roi est un grand magicien : il exerce son empire sur l'esprit même de ses
sujets; il les fait penser comme il veut. S'il n'a qu'un million d'écus dans son trésor et qu'il en
ait besoin de deux, il n'a qu'à leur persuader qu'un écu en vaut deux, et ils le croient. S'il a une
guerre difficile à soutenir, et qu'il n'ait point d'argent, il n'a qu'à leur mettre dans la tête qu'un
morceau de papier est de l'argent, et ils en sont aussitôt convaincus. Il va même jusqu'à leur
faire croire qu'il les guérit de toutes sortes de maux en les touchant, tant est grande la force et
la puissance qu'il a sur les esprits.
Ce que je dis de ce prince ne doit pas t'étonner : il y a un autre magicien plus fort que lui,
qui n'est pas moins maître de son esprit qu'il l'est lui-même de celui des autres. Ce magicien
s'appelle le pape : tantôt il lui fait croire que trois ne sont qu'un; que le pain qu'on mange n'est
pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas du vin, et mille autres choses de cette espèce.
De paris le 4 de la lune de Rebiab, 1712
7
Montesquieu, Les lettres persanes, 1721, (lettre 24)
Questions ?
Présentez brièvement l’auteur et son œuvre0
Qui est le narrateur ? Que décrit -il ? Expliquez les raisons de son étonnement.
Quelle est la visée de l’auteur ? Justifiez votre réponse.
Texte 3
Prière à Dieu
Ce n’est donc plus aux hommes que je m’adresse ; c’est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous
les mondes et de tous les temps : s’il est permis à de faibles créatures perdues dans
l’immensité, et imperceptibles au reste de l’univers, d’oser te demander quelque chose, à toi
qui a tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels, daigne regarder en
pitié les erreurs attachées à notre nature ; que ces erreurs ne fassent point nos calamités.
Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger ; fais que
nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d’une vie pénible et passagère ; que les
petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages
insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos
opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales
devant toi ; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne
soient pas des signaux de haine et de persécution ; que ceux qui allument des cierges en plein
midi pour te célébrer supportent ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil ; que ceux
qui couvrent leur robe d’une toile blanche pour dire qu’il faut t’aimer ne détestent pas ceux
qui disent la même chose sous un manteau de laine noire ; qu’il soit égal de t’adorer dans un
jargon formé d’une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau ; que ceux dont l’habit
est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d’un petit tas de boue de
ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d’un certain métal, jouissent sans
orgueil de ce qu’ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie : car
tu sais qu’il n’y a dans ces vanités ni envier, ni de quoi s’enorgueillir.
Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères ! Qu’ils aient en horreur la
tyrannie exercée sur les âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force
le fruit du travail et de l’industrie paisible ! Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous
haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons
l’instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam jusqu'à la
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Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant.
Voltaire, Traité sur la tolérance, 1763
Questions
1-Quelle thématique des Lumières est abordée dans ce texte ?
2-Comment se manifeste le déisme de Voltaire ? Justifiez votre réponse.