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Souk et souvenirs d'Omar en 1945

Le récit suit Omar, un jeune garçon de dix ans, qui se rend seul au souk pour vendre des produits de la ferme, tout en rêvant d'aller à l'école et de porter de nouveaux souliers. Le contexte historique de l'Algérie coloniale et les conséquences de la guerre sur sa famille, notamment l'absence de son frère Ali, sont présents tout au long de son chemin vers le marché. La narration évoque également les traditions et les interactions entre les villageois et les colons français, ainsi que les souvenirs d'Omar liés à sa mère et à son oncle Henri.

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Souk et souvenirs d'Omar en 1945

Le récit suit Omar, un jeune garçon de dix ans, qui se rend seul au souk pour vendre des produits de la ferme, tout en rêvant d'aller à l'école et de porter de nouveaux souliers. Le contexte historique de l'Algérie coloniale et les conséquences de la guerre sur sa famille, notamment l'absence de son frère Ali, sont présents tout au long de son chemin vers le marché. La narration évoque également les traditions et les interactions entre les villageois et les colons français, ainsi que les souvenirs d'Omar liés à sa mère et à son oncle Henri.

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Abdennour Nouiri

Des jours
Nouvelles
Jour de souk

« Ces marchands vendeurs sans espoirs, ces badauds acheteurs sans


illusions »
Farid Mammeri in La fièvre et le délire

En hommage aux victimes du 08 mai 1945 dans l’Est algérien


8 mai 1945
Omar se glisse à pas de loup hors de la chaumière. Il ne tient pas à
réveiller sa mère et le bébé. En l’absence de son papa, c’est lui qui
emmènera fruits, légumes et œufs au marché hebdomadaire. Il a pris soin,
la veille, avant d’aller se coucher, de charger la brouette et, maintenant,
alors que le soleil commence à darder ses premiers rayons, il est temps
d’entamer la longue descente qui le mènera de leur dechra à la place du
village.
Ce souk, Omar le connaît fort bien, son père Da Moh tient à ce qu’il
l’accompagne chaque mardi pour tenir avec lui le maigre stand où ils
exposent leurs produits.
Mais cette fois le garçonnet va y aller seul et le souk drainera
beaucoup plus de monde comme le lui a dit M. Henri : « Pour fêter la
victoire sur les Allemands, le maire du village colonial de Saint Jean avait
tenu que le souk se pare de ses plus beaux atours et il avait battu le
rappel de tous les commerçants de la région. »
Pour l’enfant d’à peine dix ans, c’est plutôt risqué de s’aventurer de
si bon matin sur un chemin cahoteux, parsemé de cailloux et de nids de
poules. Un faux pas et ce sera le dérapage assuré pour la brouette, il se
retrouverait dans le fossé, lui et toute sa cargaison. Et les œufs… ! Quelle
catastrophe, s’ils venaient à se briser, car les œufs, c’est son argent à lui,
l’argent des souliers dont il rêve depuis si longtemps.
Hé oui, quand on rejoint une classe pour la première fois, on se doit
de porter de beaux souliers. Lui n’a qu’une méchante paire de sabots en
bois qui lui martyrisaient les orteils.
L’école, il en rêve depuis toujours. Mais elle lui était interdite. Du
moins tant que son frère ne reviendrait pas de la guerre. Son père a
besoin de bras pour l’aider dans ce travail harassant de petit fellah sans
moyens. Et puis, à qui d’autre confier cette tâche de garder les trois
chèvres et la brebis… ?
Ali, son demi-frère avait été enrôlé de force dans l’armée française.
Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il avait manqué de chance.
Omar conduit la brouette en bois avec beaucoup de doigté, pour son
âge, elle qui crisse à fendre l’âme. Il arrive bientôt en vue du haouch de Si
Moussa, le caïd de la dechra. L’enfant redouble d’attention pour faire le
moins de bruit possible, le caïd n’est pas commode. Il tolère à peine que
ceux d’en haut traversent, une fois par semaine, ses terres pour se rendre
au souk. Et encore, s’il ne tenait qu’à lui, ce serait une interdiction ferme !
Mais voilà, il y avait monsieur Henri… ! Monsieur Henri, l’instituteur, qui
venait souvent chez le petit Omar quand son père était au champ.
De chaque côté du chemin, les arbres respirent la vie ! Tout est en
fleurs en ce joli mois de mai, tout appelle à l’enchantement, à l’allégresse.
L’enfant se sent revigoré, il respire à pleins poumons cet air matinal et
regarde avec espérance le village qu’on devine plus bas. Le clocher se
dessine déjà et la girouette a enjambé la brume et se montre tel un phare
sécurisant pour l’enfant.
Avant l’arrivée des Français, son père le lui avait dit, toutes les
terres du bas, à partir de celles de Si Moussa, le caïd, jusque celles des
colons qui entouraient le village de St Jean, toutes ces terres
appartenaient à leur tribu, la tribu des Ouled Moussa. Et même que
l’arrière-arrière-grand-père du caïd était lui-même un membre de cette
tribu. Et les gens vivaient heureux sur ces terres qui appartenaient à tous,
et à aucun en particulier. Ils les cultivaient tous ensemble, en bonne
entente. Mais alors que s’était-il passé… ?
En dépassant la maison de Si Moussa qui se profile à une centaine
de mètres sur sa droite, l’enfant se remémore cette question à laquelle, un
jour, Monsieur Henri, l’instituteur, lui a donné une réponse. Le père
d’Omar, Da Mohamed (que tout le monde appelle Da Moh), lui, ne pouvait
connaître ce genre d’informations. Son père maîtrisait bien le travail de la
terre, mais il ignorait tout de l’histoire, il n’avait jamais été à l’école. C’est
un inculte, comme le lui a révélé sa mère Khadidja. Mais Omar aime Da
Moh et ça lui importe peu que son père ne brille pas en histoire.
À mi-chemin du village de Saint-Jean, l’enfant s’accorde une pause.
Le tronc d’un énorme figuier lui sert de siège et il tire de sa poche un
morceau de galette qu’il grignote avec plaisir. Sa mère cuisine si bien.
Da Moh s’est déplacé vers la grande ville pour rendre visite à un
grand oncle revenu du pèlerinage du hadj. Ce parent, le seul qui leur
reste, lui enverra comme à son habitude un petit cadeau. Omar ne l’a
jamais rencontré. Cette fois, l’enfant espère recevoir un couteau, si
pratique quand on mène une vie de montagnard. Si son frère Ali avait été
là, il lui aurait certainement bricolé un objet tranchant pour transformer
ses roseaux en flutes.
Mais Ali est à la guerre !
Parfois Omar entend ses parents en parler.
Son père regrettait le marché passé avec leur voisin Si M’hand. Le
fils de ce dernier, Rezki, venait d’être mobilisé. Si M’hand avait graissé la
patte au caïd. Si Moussa avait accepté que quelqu’un d’autre prenne la
place de Rezki.
Omar reprend sa route. Le soleil est maintenant assez haut et il lui
réchauffe le visage. Il est revigoré. Dans la brouette, il y a toutes sortes de
légumes qu’il remettra à Amar, un autre voisin qui les vendra avec les
siens. De plus Amar mettra la brouette sur sa propre mule pour la ramener
chez Da Moh. C’est qu’il est serviable Amar et si gentil ! Il lui donne
toujours une figue sèche quand il le croise avec son petit troupeau.
L’argent de la vente sera remis à Da Moh à son retour à la dechra.
Sauf pour les œufs !
Omar s’occupait des poules et l’argent lui reviendra à lui
directement. Il a économisé, assez, le pense-t-il, pour pouvoir s’acheter
une paire de sandales. Des sandales pour aller à l’école !
Da Moh accepta d’envoyer son fils Ali à la place de Rezki. Ce dernier,
un peu plus âgé, devait se marier deux mois plus tard. Rezki était déjà
dans la grande ville où il devait embarquer sur un navire pour la France. Il
fallait faire vite, le temps était compté ! Comme compensation, Da Moh
recevrait une mule, bien utile pour remplacer Ali.
C’est ainsi qu’un jour, le paysan pauvre, son fils et leur voisin
s’étaient présentés au centre de recrutement, avec en main une
recommandation de Si Moussa. Sur place, on leur apprit que le navire
venait juste d’appareiller. Trop tard pour la substitution ! Ali fut quand
même enrôlé.
« La France avait besoin de tous ses fils ! »
Omar repense à son frère Ali qui lui manque tellement. Ali le mettait
sur ses épaules et il le promenait à travers la forêt qui jouxtait leur
chaumière. Et depuis son départ, Omar n’allait plus en forêt, son père le
lui avait interdit. On pouvait facilement s’y perdre et on n’était pas à l’abri
d’une mauvaise rencontre, les chacals y étaient nombreux de même que
les sangliers.
Quand son père avait appris que les jeunes gens avaient été tous
deux mobilisés, il avait demandé à Si M’hand ce qu’il adviendrait de leur
accord. Bien sûr, il n’était plus question de troc : Rezki n’étant plus là, son
père aurait besoin de la mule. Da Moh le comprenait bien. Les deux chefs
de famille vont demander aux sages de la djemaa de trancher.
Et les sages, une trentaine de vieux de la dechra, coupèrent la poire
en deux : la mule serait prêtée à Da Moh deux jours par semaine, pour
compenser l’absence de son fils Ali. Les deux hommes acceptèrent la
décision des anciens, s’embrassèrent devant l’assemblée, l’affaire était
réglée.
Cela faisait quatre ans que la mule faisait le va-et-vient entre les
deux familles.
Omar longe bientôt un véritable champ de lentisque annonciateur de
la proximité de la placette. Le marché hebdomadaire, le souk, n’est plus
très loin. Le grand marché des Français, le marché couvert, lui, est de
l’autre côté de la placette. C’est là que débute véritablement le village de
Saint-Jean. Le marché des colons est ouvert tous les jours sauf le
dimanche. Cela n’empêche pas certains d’entre eux de se rendre au souk
pour y dénicher quelque herbe aromatique ou des volailles vivantes.
Maintenant, le clocher se dessine nettement à l’horizon. Omar sait,
sans jamais y avoir mis les pieds, comment se présentent les différents
édifices du village colonial. C’est que Khadidja, sa maman, qui y avait vécu
jusqu’à son mariage, lui avait tellement décrit tous les bâtiments depuis
son plus jeune âge qu’il les connaissait par cœur.
Elle les avait même représentés par de petits cailloux de différentes
formes et de différentes couleurs.
Il y avait là la mairie qui trônait au centre du village. Face à elle, une
placette ombragée avec des bancs et un petit boulodrome. Adossée à la
mairie, l’école communale de filles à gauche et celle des garçons à droite.
L’église était sur le même trottoir et à ses côtés l’orphelinat géré par les
Sœurs blanches de même que l’infirmerie. Les magasins ainsi que le
marché couvert se trouvaient tous derrière la mairie. Les dizaines de
maisonnettes s’accrochaient à la colline qui surplombait la place du
village. C’est dans l’infirmerie que les parents d’Omar s’étaient rencontrés
pour la première fois. Et pour parachever ce tableau, le café de la placette
« Chez Jojo » où tous les joueurs de pétanque avaient l’habitude de se
retrouver pour prendre l’anisette.
Omar avait parfois surpris quelques bribes de phrases dans les
échanges entre sa mère et monsieur Henri et sans en comprendre un
traître mot. Mais il sentait qu’il était question de ce village. Sa mère lui
apprenait le français, mais il en était tout au début et il déchiffrait à peine
les lettres qu’elle lui traçait dans la poussière. Certes, il ne saisissait pas
tout ce qui se disait entre ce maître d’école gaouri (Français) et sa
maman, mais il n’en prêtait pas moins l’oreille.
Et puis un jour, sa mère qui ne s’adressait à monsieur Henri qu’en
français, avait dit sous le coup de l’émotion : « lala, ya khouya, lala » (non,
mon frère, non).
L’enfant s’en était ouvert à son père qui avait fini par lâcher : « c’est
ton oncle » !
Omar vient de dépasser le champ de lentisques et maintenant il
arrive presque sur le plat. Il distingue nettement le va-et-vient précédant
l’ouverture du souk. Les paysans à 20 kilomètres à la ronde fréquentent ce
marché du pauvre où l’on peut trouver outre la viande et les fruits et
légumes, des herbes médicinales, des horz, sorte de talisman qu’on
accroche au vêtement et qui est censé protéger contre les djins, toutes
sortes d’animaux vivants, des tissus, des ustensiles de cuisine en terre,
des choses et d’autres faites de bric et de broc.
Da Moh a raconté à son fils que l’on y a même vu un charmeur de
serpents alors que le goual (conteur) s’y sent comme chez lui. Les
diseuses de bonne aventure, les gazanate, sont les seules femmes qu’on y
rencontre. Parmi les incontournables, il y a sur cette tahtaha (placette) le
coin des halkate où chacun peut narrer, à une assemblée qui boit ses
paroles, les faits et gestes des sohaba (compagnons du prophète).
Il y a aussi l’arracheur de dents et ses horribles ustensiles et qui est
aussi le scarificateur, le barbier et le « hadjam », celui qui circoncit les
garçonnets la veille du 27e jour de chaque Ramadhan. C’est à lui que
s’adressent les indigènes, en général, quand ils ont un bobo qui nécessite
une saignée ou quand ils désirent se faire une boule à zéro.
Il semble à Omar connaître déjà tout ce beau monde alors qu’il n’a
jamais rencontré aucun des animateurs de ce souk hebdomadaire.
Son père lui a aussi parlé des jours de fête comme le Mouloud ou
l’Aïd quand le souk se paraît de ses plus beaux atours. Omar avait hâte d’y
participer pour voir en particulier les jongleurs de feu, les acrobates et
autres contorsionnistes. Même les Français, ces jours-là, traversaient le
« no man’s land » pour venir assister au spectacle de ces « bahlaouane »
qui leur rappelaient les numéros de cirque de leur enfance et en profiter
pour déguster zalabia, makrout et autres cornes de gazelle.
L’enfant revient à ses pensées. Ainsi donc, monsieur Henri était le
frère de sa mère !
Ceci méritait explication.
Omar attendit d’être seul avec sa mère pour essayer d’en savoir
plus sur ce frère qui ne lui parlait qu’en français. Au début, Khadidja
prétexta qu’elle avait trop de travail. Elle était enceinte, et comme pour
son premier bébé, elle irait accoucher au village, chez les Sœurs.
Peu avant de descendre à l’orphelinat, Khadidja (craignant peut-être
de ne plus revoir son fils si l’accouchement se passait mal) leva une partie
du voile.
Elle avait six ans et son frère Kaci, un an de moins, quand leur mère
décéda. Leur père trop pauvre pour s’occuper d’eux les avait confiés aux
sœurs en promettant de revenir les chercher, un jour prochain. Il
s’engagea dans l’armée et alla combattre les Allemands à Verdun. Plus
jamais personne n’entendit parler de lui. La supérieure du couvent qui
gérait aussi l’orphelinat leur changea de prénoms : Khadidja devint Anne
et Kaci, Henri. Ils firent leur scolarité à l’école communale dirigée par M.
Julien Vidal qui devait devenir maire par la suite. Ils furent
particulièrement brillants et après leurs certificats de fin d’études, Henri
fut envoyé au collège dans la grande ville. Anne resta sur place et suivit
une formation, en interne, au sein du couvent pour devenir aide-
soignante.
Il n’y avait pas de médecin établi à Saint Jean et c’est celui de la
caserne située à une vingtaine de kilomètres qui venait deux fois par
semaine examiner les patients au sein de l’infirmerie. À ses côtés, Anne
apprit le métier d’infirmière et elle se montra si douée que c’est elle qui
recevait les malades pour les premiers soins en attendant la venue de
monsieur Charles le médecin militaire.
Omar arrive enfin sur la placette. Les étals sont déjà dressés. Il
retrouve assez vite Amar, le voisin à qui il doit confier ses fruits et
légumes. La vente débutera quand le caïd en donnera l’ordre. Bientôt l’on
voit arriver un homme à cheval, richement habillé et entouré d’une troupe
de musiciens utilisant bendir1 et ghaïta2 pour accompagner les éloges qui
pleuvaient sur son passage. Comme à son habitude, il est suivi d’une mule
et les gens ne se font pas prier pour mettre dans ses larges couffins qui
des légumes, qui de la viande, qui des œufs. Un chaouch suit le cortège et
note méthodiquement les noms des donateurs.
Omar est subjugué par le spectacle.
Un jour qu’elle était seule à l’infirmerie, Anne vit arriver un homme
bâti comme un hercule, une femme sur le dos. Un enfant le suivait de
près. Da Moh transportait, comme il le pouvait, son épouse, au seuil de la
mort. Il expliqua à Anne, comme il le pouvait, qu’elle souffrait de douleurs
abdominales et que les plantes en infusion n’avaient été d’aucun secours.
L’infirmière soupçonna vite une appendicite et elle en informa la
mère supérieure. Averti par téléphone, le médecin militaire arriva aussi
vite qu’il le put et opéra sur-le-champ la jeune femme. La maman du jeune
Ali sembla se remettre plutôt bien de cette intervention chirurgicale, mais
vu son état elle était intransportable.
Et Anne fut aux petits soins avec elle. Auprès de la jeune paysanne,
elle retrouva petit à petit des éléments de sa langue maternelle et elles
purent échanger quelques bribes. L’hercule, lui, était reparti accompagné
de son fils et il profita de sa venue au souk pour prendre des nouvelles de
son épouse.
Dans ce souk qu’il visite pour la première fois, le jeune Omar part à
la recherche d’une paire de souliers. Il les portera pour aller à l’école dès
que son frère Ali sera démobilisé. L’heure est proche d’après « tonton »
Henri qui le tenait lui-même de monsieur le maire en personne. Avec en
poche son argent, l’enfant avise le stand d’un marchand d’habits et il prie
le ciel d’y trouver une paire de souliers à sa taille. Et le Ciel exauce sa
prière : des mocassins certes usagés, mais qui lui vont à merveille.
Maintenant que la glace était brisée avec l’instituteur, monsieur
Henri retrouvait régulièrement Omar à l’orée d’un pré où l’enfant
1
Sortede tambour en peau sur cadre
2
Sorte de hautbois utilisé au Maghreb
emmenait paître son troupeau. Et là, c’était des cours de français en
accéléré. Henri apportait, aussi, souvent, de petits livres qu’il remettait à
son neveu avec promesse de les lire devant sa maman. Khadidja devenait
ainsi une aide-enseignante après avoir été une aide-soignante.
Anne qui allait bientôt retrouver son prénom de Khadidja veillait jour
et nuit sa malade. L’état de la mère d’Ali ne cessait de se dégrader. Le
médecin militaire la visitait souvent, mais il n’arrivait pas à détecter le mal
qui la rongeait. Et puis sentant ses forces la quitter, l’épouse de Da Moh fit
promettre à son infirmière qu’elle prendrait soin de son fils une fois qu’elle
se serait éteinte. Et Anne tint parole !
Elle fit admettre, après le décès de la mère, le jeune Ali à
l’orphelinat ; son père n’y vit aucun inconvénient. Il venait lui rendre visite,
une fois par quinzaine, quand il se rendait au souk pour y vendre ses
produits et faire ses emplettes. Seul, il éprouvait les plus grandes
difficultés à remplir toutes les tâches quotidiennes. Aussi pensa-t-il bientôt
à se remarier, il pourrait ainsi récupérer son fils et trouverait un appui
auprès d’une compagne.
Quand il s’en ouvrit à Anne, elle lui répondit : « si tu cherches une
femme, je suis là » !
Omar, ses mocassins noués autour du cou, s’apprête à remonter
vers le sentier. Soudain il voit le caïd s’emparer d’un drapeau tricolore et
se diriger, à bride abattue, vers le village français.
Amar lui explique qu’aujourd’hui est un jour de fête pour les gouars 3,
car ils venaient de battre l’Allemagne… D’ailleurs des hauts parleurs
commencent à diffuser de la musique militaire. Bientôt le caïd arrive à
l’entrée du village suivi de son chaouch à pied, mais sans la mule qui a été
dirigée vers le haouch de Si Moussa.
Et dire que ce caïd faisait partie de la grande tribu des Ouled Moussa
et ses aïeux, avant l’arrivée des Français cultivaient des terres arch
(communautaires) depuis des lustres. Son aïeul avait fait allégeance aux
occupants. Ils surent se montrer généreux à l’égard de sa famille. Celle-ci
reçut, pour service rendus et loyauté envers la France, toutes les terres du
piémont tandis que celles de la plaine étaient confisquées au profit des
colons qui ne cessaient d’affluer.
Les membres des Ouled Moussa furent dispersés entre plusieurs
localités, parfois assez loin les unes des autres et le plus souvent en
montagne.
Tout ça, Omar l’avait appris de la bouche de son oncle Henri.
Anne avait hébergé Ali pendant une année avec l’accord de la mère
supérieure et une complicité était née entre eux. Elle lui apprenait le
3
Nom donné aux Français par les autochtones
français, il lui rafraichissait la mémoire sur sa langue maternelle. Il lui
parlait de son père, de leur demeure, des arbres fruitiers qu’ils
possédaient entre oliviers, caroubiers, amandiers et autres figuiers, des
cultures, de leurs animaux et ça rappelait à la jeune femme sa vie d’enfant
dans les montagnes environnantes, du temps où elle s’appelait Khadidja.
Da Moh venait plus régulièrement pour « voir son fils ». Mais Anne était
toujours présente à ces rencontres familiales. Le paysan lui rapportait
toujours quelque chose dans une corbeille : légumes, œufs, figues de
barbarie, fleurs des champs et autres plantes médicinales dont la jeune
femme raffolait.
Anne s’était habituée à l’enfant et le papa ne lui était pas indifférent.
« Si tu cherches une femme, je suis là » !
Et Da Moh ne pouvait rêver mieux comme compagne.
Quand elle l’annonça à tous, ce fut comme un tremblement de terre
au sein de la petite communauté des religieuses. La mère supérieure eut
beau essayer de l’en dissuader arguant des difficultés qu’elle allait
rencontrer dans sa nouvelle vie, Anne tint bon. On fit venir son frère Henri
qui était en formation dans la grande ville pour devenir instituteur. Il
essuya le même refus. « Aimerais-tu me voir mariée à un Français… ? »
Deux mois plus tard, le mariage était célébré en toute discrétion et
Anne redevenait Khadidja.
Soudain une clameur s’élève au loin.
Omar tourne la tête vers ce brouhaha et il voit un nuage de
poussière qui grossit, puis peu à peu, il distingue une masse difforme et
compacte et enfin des gens de tous âges. Le mouvement venait vers le
souk.
Certaines des personnes brandissent des drapeaux vert et blanc
ornés d’une étoile et d’un croissant rouges en leur milieu.
Bientôt on entend distinctement ce que crie cette foule bigarrée.
« Istiqlal, istiqlal » (indépendance, indépendance).
Les manifestants ne sont plus qu’à deux cents mètres lorsque
l’enfant médusé voit le caïd faire demi-tour, se débarrasser de son
drapeau tricolore et se diriger au grand galop vers ses terres où il trouve
bientôt refuge.
La musique diffusée par les haut-parleurs s’interrompe net et l’on
voit bientôt des Français agglutinés de l’autre côté du terre-plein qui
sépare leur village du souk.
Omar se sent envahi d’une ferveur indicible, sa poitrine se gonfle,
une certaine ivresse lui emplit la tête : tout ce peuple le rend fier, fier de
son appartenance à cette terre, à ces gens, à ce drapeau qu’il découvre.
Il veut bientôt rejoindre les gens de son clan comme le font
marchands et badauds du souk.
Il prend son élan et est prêt à se fondre dans la foule quand une
main ferme l’agrippe par l’épaule :
« mazal ma djach waqtak » (ton temps n’est pas encore venu) dit
une voix.
Omar se retourne et voit son oncle Henri qui pour la première fois
l’apostrophe dans sa langue maternelle. Tous deux empruntent alors le
sentier qui grimpe vers la chaumière où les attend Khadidja.
Henri est soucieux ; son prénom Kaci est en train de le rattraper.

Abdennour Nouiri

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