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Services Documentaires Et Sciences de L'information: Yves Courrier

Cet article examine les relations entre la bibliothéconomie, la documentation et les sciences de l'information, en mettant en lumière l'impact des technologies modernes sur ces domaines. L'auteur souligne les similitudes entre bibliothéconomie et documentation tout en distinguant les sciences de l'information comme un champ plus vaste et interdisciplinaire. Enfin, il aborde les défis et les évolutions que ces transformations technologiques imposent aux bibliothécaires et aux documentalistes.

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Services Documentaires Et Sciences de L'information: Yves Courrier

Cet article examine les relations entre la bibliothéconomie, la documentation et les sciences de l'information, en mettant en lumière l'impact des technologies modernes sur ces domaines. L'auteur souligne les similitudes entre bibliothéconomie et documentation tout en distinguant les sciences de l'information comme un champ plus vaste et interdisciplinaire. Enfin, il aborde les défis et les évolutions que ces transformations technologiques imposent aux bibliothécaires et aux documentalistes.

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2025 18:48

Documentation et bibliothèques

Services documentaires et sciences de l’information


Yves Courrier

Volume 20, numéro 3, septembre 1974 Résumé de l'article


Le but de cet article est d’étudier les rapports entre la bibliothéconomie, la
URI : [Link] documentation et les sciences de l’information. L’auteur expose d’abord
DOI : [Link] l’impact de certaines techniques modernes sur la bibliothéconomie, en
particulier la reprographie et l’informatique. Puis un parallèle est fait entre la
Aller au sommaire du numéro bibliothéconomie et la documentation où l’on y souligne les points communs.
Enfin, les sciences de l’information sont étudiées de façon interdisciplinaire, en
abordant le concept d’information dans différentes sciences exactes et
humaines.
Éditeur(s)
Association pour l'avancement des sciences et des techniques de la
documentation (ASTED)

ISSN
0315-2340 (imprimé)
2291-8949 (numérique)

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Citer cet article


Courrier, Y. (1974). Services documentaires et sciences de l’information.
Documentation et bibliothèques, 20(3), 147–158.
[Link]

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Érudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif composé de
l’Université de Montréal, l’Université Laval et l’Université du Québec à
Montréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche.
[Link]
Services documentaires
et
sciences de l’information
Yves Courrier
École de bibliothéconom ie
Université de Montréal

Le but de cet article est d ’étudier les rapports entre la bibliothéconom ie, la documentation
et les sciences de l ’information. L'auteur expose d ’abord l ’im pact de certaines techniques
modernes sur la bibliothéconom ie, en particulier la reprographie et l ’informatique. Puis un
parallèle est fait entre la bibliothéconom ie et la documentation où l ’on y souligne les points
communs. Enfin, les sciences de l ’information sont étudiées de façon interdisciplinaire, en
abordant le concept d ’information dans différentes sciences exactes et humaines.

Parler des changements de la société est L’adoption de l’ordinateur, souvent trop


devenu un lieu commun. Des ouvrages de rapide, était d ’ailleurs favorisée par une su­
vulgarisation et des études spécialisées es­ renchère et un phénomène de mode auquel
saient d ’en déterminer l’impact sur les indivi­ les informaticiens se sont bien gardés de
dus, les groupes sociaux, les institutions1. s ’opposer. Mais, fait plus important, les déve­
Pourtant, si l’on suppose que le moteur de loppements proprement technologiques de
ces changements est la science et la techno­ l’informatique ont été confondus avec des
logie, ceux qui sont le plus concernés sem­ découvertes théoriques simultanées mais pas
blent parfois négliger d ’en tirer les consé­ nécessairement liées: théorie de l’information,
quences. cybernétique, théorie des systèmes, bionique,
recherche opérationnelle, etc. Cependant,
Si le progrès est dû aux innovations scien­ l’adoption de l’informatique n’a pu empêcher
tifiques et techniques, les organismes produc­ un défi: les bibliothécaires ont constaté q u ’ils
teurs de ce savoir en sont les premiers affec­ n’avaient plus le monopole de l’emmagasina­
tés. Puisque l’on fait des découvertes, que l’on ge et de la transmission de l’information. A
dépose des brevets, que l’on invente des côté des bibliothèques traditionnelles (scolai­
procédés, il faut diffuser ces nouveautés. En res, publiques, universitaires, spécialisées,
etc.) on a vu naître des centres de média, des
somme, les multiples transform ations de la
société résultent, pour beaucoup, de dévelop­ centres de documentation, des informathè-
pements intellectuels au point d ’aboutir à un ques, etc. On comprend que cette perte de
problème très grave, nommé et identifié de­ monopole ait parfois suscité des réactions
puis les années soixante: l’explosion de !’in­ vigoureuses. Car de plus, les bibliothécaires
formation. La multiplication de la documenta­ constataient souvent que, sous des noms
tion s’est accompagnée, de surcroît, d ’une nouveaux, bien des documentalistes se con­
diversification des supports et des circuits de tentaient de réinventer des méthodes fort tra­
l’information. Face à de tels bouleversements, ditionnelles; ou pire, restaient handicapés par
les bibliothèques sont-elles devenues des ins­ l’ignorance d ’un savoir-faire éprouvé depuis
titutions dynamiques? Les bibliothécaires ont- longtemps.
ils su renouveler leur méthode? Serons-nous
capables de suivre — et même de prévoir — Les apparences permettent de constater à
le changement? l’égard des nouveautés soit une confiance
immodérée, soit des critiques un peu envieu­
ses. Les deux attitudes posent en fait une
Superficiellement, les bibliothécaires ont question bien simple: quels sont les rapports
répondu à cette interrogation de façons diffé­ entre la bibliothéconomie, telle que nous la
rentes: soit par l’adoption enthousiaste de la connaissons, et !’ensemble des disciplines
technologie disponible la plus récente, l’infor­ liées à l’information? Or, si la question est
matique, soit par une constatation amère: l’in­ simple, la réponse ne l’est pas: car ces disci­
formation n'est plus entre leurs mains. plines, parfois groupées sous le terme généri­
que de Sciences de l ’information, forment un
1. Alvin Toeffler, Le Choc du futur, Paris, Denoël, ensemble assez confus. Pour disposer de
1971; Pierre Piganiol, Maîtriser le progrès, Paris, Gon- repères dans ce domaine, A. Rees a proposé,
thier/Laffont, 1968. en relation avec !’enseignement de la bi­
bliothéconomie, une distinction de fait2. Son collège, université, municipalité, parlement,
enquête lui permet de déterminer trois éti­ etc.)■ Pour réaliser cette fonction, il doit faire
quettes sous lesquelles on peut grouper les preuve de connaissances dans beaucoup de
domaines envisagés: l’informatique, les tech­ domaines: culture, édition, techniques de
niques documentaires, les sciences de l’infor­ communication, administration, éducation.
mation. Ce groupement, valable dans la me­ On commence aussi à se rendre compte qu’il
sure où il part d ’un état de fait, offre cependant a parfois besoin d'utiliser des sciences fonda­
un cadre insuffisant pour donner une idée mentales: psychologie, sociologie, linguisti­
exacte des transform ations récentes de la que, statistique, etc. Également, il doit maîtri­
bibliothéconomie. L’informatique, au sens ser un certain nombre de savoir-faire précis
étroit d ’une technologie, a eu un impact cer­ pour l’acquisition, le stockage, la recherche
tain sur la bibliothéconom ie, impact qui devra et la diffusion des documents dont il a la
être développé. Mais d ’autres techniques l’ont charge. Mais quels que soient le support et
aussi influencée et méritent que l’on s’y arrête: la nature de ces documents, quelle que soit
l’audio-visuel, les divers moyens de reproduc­ la modernité des techniques q u ’il utilise,
tion des documents écrits, les télécomm uni­ l’identité propre du blibliothécaire et la singu­
cations. larité de son rôle tiennent au service docu­
mentaire d ’une clientèle définie. La bi­
Le deuxième domaine — parfois appelé bliothéconomie est un savoir professionnel,
documentation — recouvre l’ensemble des au même titre que la médecine ou le droit,
techniques inventées dans les vingt ou trente et, comme ces derniers, elle exige une déon­
dernières années pour répondre à des besoins tologie3. En tant que tel, ce savoir peut se
d ’information plus urgents: l’ordinateur est fonder sur des sciences, mais il n ’est pas une
l’un de ces moyens; il est loin d ’être le seul science: c ’est un savoir-faire au service de
ni même le plus important. l’homme et de la société.
Bref, il s’agira d ’exposer d ’abord les im­
pacts des développements technologiques En ce sens, certaines critiques d ’usurpa­
sur la bibliothéconomie. Puis l’on esquissera tion que les bibliothécaires adressèrent aux
un historique des techniques documentaires. documentalistes sont compréhensibles. Com­
Alors, on pourra montrer que bibliothécono­ me pour le bibliothécaire, le rôle du do­
mie et documentation sont beaucoup plus cumentaliste est de satisfaire des besoins do­
proches qu’on ne l’a cru jusq u ’à présent: leur cumentaires et il est au service d’une popula­
unité se fonde même sur des raisons plus tion bien définie (entreprise, centre de
profondes que celles qui sont généralement recherche, laboratoire).
avancées.
Est-ce à dire que bibliothéconom ie et do­
Les sciences de l’information, au contraire, cumentation sont en tous points semblables:
recouvrent un ensemble beaucoup plus vaste certes non! Nul ne nie que la bibliothéconom ie
de connaissances. Elles sont loin d ’être un trouve ses origines dans le rôle de conserva­
domaine structuré et, en tant que recherche tion des documents. La documentation par
encore très hésitante, elles devraient être contre est née de besoins d ’informations ur­
mises à part. En d ’autres termes, la distinction gents. L’hétérogénéité des origines est évi­
de fait — proposée par A. Rees — issue du dente; de surcroît, on verra que le temps est
renouvellement de la bibliothéconom ie devra venu accentuer les oppositions. Pourtant, il
aboutir, et c ’est ce q u ’il faudra montrer, à une faudra dépasser ces divergences. Non seule­
distinction de droit entre bibliothéconom ie et ment, il sera possible de discerner un mouve­
documentation d ’une part et les sciences de ment de convergence, mais il s’agira de mon­
l’information d ’autre part. trer que ce ne peut être q u ’au bénéfice des
deux professions. Bien sûr, on risquera les
Mais auparavant, q u ’entend-on par bi­ critiques de ceux qui pensent que leur tâche
bliothéconomie? est unique: la conservation de livres précieux,
la restauration d ’ouvrages rares exigent des
Il est certes difficile de trouver un consen­ méthodes et des attitudes propres au bibliothé­
sus à ce sujet. Tout d’abord, l’image du bi­ caire. Inversement, la manipulation de l’infor­
bliothécaire a changé. Autrefois érudit-biblio- mation dans une entreprise exige des moyens
phile-conservateur, il est devenu l’agent au de contrôle certainement moins lourds que
service d ’une communauté (école, lycée ou dans une bibliothèque, ou encore des procé­
dés de diffusion plus agressifs. Et l’on pourrait
2. Alan Rees, «Influence de la technologie des ordina­
teurs sur la formation bibliothéconomique,» Bulletin de 3. Laurent Denis, Réflexions d ’un bibliothécaire sur sa
!'Unesco à l ’intention des bibliothèques, vol. 23, no 1 profession, Montréal, Université de Montréal, École de
(janvier-février 1969), 28-33. bibliothéconomie, 1970.
aisément m ultiplier les exemples. C’est ce­ être exclu d ’avoir sur microfilm les ouvrages
pendant la recherche d ’une unité qui nous rarement lus, les numéros de périodiques qui
arrêtera, car elle concerne la formation pro­ ont plus de cinq ou dix ans, même dans une
fessionnelle et le renouvellement de la bi­ bibliothèque universitaire.
bliothéconomie et de la documentation.
Les questions que soulèvent les procédés
rapides de reproduction sont sans doute pré­
Bibliothèques et technologie sentes à tous les esprits: droit d ’auteur, renta­
bilité de l’édition, avenir des formes tradition­
L’impact de la technologie sur la bibliothé­
nelles de diffusion du savoir. Mais l’attitude
conomie a pris quatre aspects principaux: les
des bibliothécaires face à ces questions de­
techniques audio-visuelles, les techniques de
vrait être clarifiée. Il ne suffit pas d ’installer
reproduction, l’informatique et les télécom ­ quelques machines à photocopier, ici et là,
munications.
entre les rayons de périodiques. Il faudrait
étudier dans quelle mesure l’acquisition, l’em­
Exposer le développement de l’audio-visuel
magasinage et la distribution — voire même
pourrait faire l’objet d ’une comm unication sé­
la transmission, puisqu’il existe déjà des ap­
parée. Sans même vouloir toucher à l’aspect
pareils à photocopier à distance — des docu­
des comm unications de masse, on doit ce­
ments pourraient en être révolutionnés.
pendant mentionner que les nouveaux sup­
ports de l’information ont obligé les bibliothé­
D’autre part, dans les débats juridiques du
droit d ’auteur et du copyright, il semble que
caires à considérer que la documentation ne
l’on ait mal réalisé que les bibliothécaires sont
se trouvait pas uniquement sur du papier:
vraiment les premiers accusés: aux États-Unis,
transparents, diapositives, fiches, films, ban­
c ’est la Bibliothèque nationale de médecine
des magnétiques ou magnétoscopiques, etc.
qui est en cause, et en France, le service de
Les bibliothèques, et plus particulièrem ent les
documentation du Centre national de la re­
bibliothèques liées à des institutions d ’ensei­
cherche scientifique.
gnement, devenaient des centres multi-média.
Ces transformations du matériel de base exi­ Le troisième impact technologique, proba­
geaient à leur tour une évolution des métho­ blement le plus connu, est l’informatique.
des: l’acquisition des documents se fait C’est un sujet brûlant qui suscite encore
d ’après d ’autres sources, les techniques l’enthousiasme ou le mépris. Devant !’animo­
d ’identification, de description se doivent sité des débats, certains ont alors préféré
d ’être plus précises, plus détaillées, plus près adopter l’attitude wait and see. Cependant, si
du contenu. L’emmagasinage exige des outils cette dernière attitude est justifiable humaine­
plus diversifiés et des techniques plus sou­ ment parlant, elle risque de provoquer un
ples. La recherche a fait naître des instruments retard irrécupérable à la fois pour l’efficacité
spécialisés et l’utilisation ne peut se faire des services techniques et la qualité des servi­
qu’avec la contribution de spécialistes. Inutile ces à l’usager. Face à l’explosion de l’infor­
de développer plus amplement ce point: il est mation, il est temps que les bibliothécaires
suffisamment bien traité dans une docum en­ recueillent au moins suffisamment d ’informa­
tation spécialisée.4 tions pour prendre des décisions sages.

De leur côté, de nouveaux moyens de re­ On pourrait objecter que dans cette opti­
production rapide ont fait naître différentes que, l’enthousiasme du milieu des années
sortes de problèmes, les uns liés à la m icrore­ soixante a provoqué des catastrophes, plus
production, les autres liés à la photocopie en particulièrement en Amérique: la docum enta­
masse. Pour ce qui est des premiers, on com ­ tion de cette époque fait état de nombreux
mence certes à voir dans les bibliothèques projets, avec beaucoup de verbes au futur!
des lecteurs de microfilms. Certains biblio­ On s’est vite aperçu que l’ordinateur n ’était
thécaires savent que pour obtenir des pas la solution miracle, et les échecs, plus ou
exemplaires épuisés de périodiques, la m icro­ moins bien camouflés, n ’en ont pas moins été
copie est leur meilleure chance, qu’il est moins douloureusement ressentis et ont servi d ’ar­
coûteux d ’obtenir des articles en réduction, guments aux partisans des méthodes tradi­
etc. Mais l’important est de noter que cette tionnelles. A un enthousiasme immodéré
technologie devrait changer complètement succède un scepticisme acerbe. Peut-être
l’attitude et les décisions administratives des sommes-nous témoins actuellement de la dé­
bibliothécaires à l’égard de l’acquisition, de couverte d ’un équilibre5? Car les débats, s’ils
l'emmagasinage et de la récupération des ont été éprouvants, n ’ont pas été inutiles; et
ouvrages autrefois imprimés. Il ne devrait plus
5. Henriette Avram, «Library Automation: a balanced
4. Voir par exemple W.B. Hicks et A.M. Tillin, Develop­ view», Library Resources and Technical Services, vol.
ing Multi-Media Libraries, New York, Bowker, 1970. 16, no. 1 (Winter 1972), 11-18.
l’on a su tirer des leçons d ’expériences mal­ qu’un quatrième aspect de l’impact technolo­
heureusement très coûteuses. gique vient s’y ajouter: la révolution des télé­
com m unications.7
L’automatisation des bibliothèques coûte
cher: les bibliothécaires ignoraient les exigen­ Les bibliothécaires ont été moins sensibles
ces de l’informatique et les informaticiens à ce dernier aspect. Il risque pourtant — mais
sous-estimaient les besoins des bibliothèques. sans doute à plus longue échéance — d ’être
Les premiers ont découvert que l’ordinateur aussi important que les deux premiers: depuis
est un instrument très difficile à manier; il est l’amélioration des circuits téléphoniques
difficile de lui faire rendre les services que l’on jusqu’aux satellites, en passant par la télévi­
voudrait. Les informaticiens, quant à eux, ont sion par câble et les micro-ondes, la transmis­
appris que mettre un catalogue sur ordinateur sion d ’énormes quantités de données est au­
n’est pas chose facile, que les règles d ’inter­ jo u rd ’ hui techniquem ent possible, sinon éco­
calation des fiches sont plus complexes q u ’un nomiquement rentable pour les bibliothè­
simple tri alphabétique, que la plupart des ques. En fait, la volonté politique de coopérer
données doivent être emmagasinées en et l’imagination administrative font plus sou­
champ variable, que le temps réel est la condi­ vent défaut que les ressources pécuniaires.
tion sine qua non pour certains services, etc. Le fonctionnem ent des bibliothèques doit être
une entreprise collective, tout en sachant que
Les leçons que l’on a tirées tiennent comp­
collaboration ne veut pas dire système centra­
te de toutes ces difficultés: l’automatisation
lisé où toute l’initiative vient d ’un organisme
doit être soigneusement planifiée, en tenant
tout‫־‬puissant.7a La coopération ne signifie pas
compte de l’ensemble des services et, surtout,
la négation des besoins locaux pas plus que
elle doit être faite en coopération. Les seules
l’écrasement des initiatives individuelles.8
expériences vraiment convaincantes sont des
tentatives collectives: OCLC pour les acquisi­
Que ce soit les techniques audio-visuelles,
tions et le catalogage, la distribution des ban­
les techniques de reproduction, l’informatique
des MARC. Un système de prêt automatisé
ou les télécommunications, on voit que la
dans une petite bibliothèque peut certes ren­
technologie devrait avoir des incidences très
dre quelques services (économie de person­
concrètes sur le travail des bibliothécaires:
nel, statistiques de circulation) mais ce ne peut
d ’un point de vue administratif, rationalisation
être q u ’une réalisation marginale sans grande
des tâches et établissement de structures de
incidence sur la bibliothéconomie.
coopération; d ’un point de vue technique,
Si donc l’automatisation des bibliothèques acquisition, description, emmagasinage et uti­
doit se faire, c ’est en coopération, et l’on lisation d ’un matériel plus hétéroclite et diffici­
commence à peine à réaliser les difficultés que le à traiter, et établissement des voies de
cela entraîne: difficultés psychologiques, poli­ comm unication. L’impact du progrès amène,
tiques, administratives et financières. Ainsi, la ou inéluctablement devra amener, une trans­
normalisation internationale du catalogage est formation importante de la bibliothéconomie.
devenue inéluctable. Mais il faut admettre que Il s’agira de m ontrer que ce renouvellement
les solutions nouvelles apportent des difficul­ ne se limite pas aux considérations pratiques
tés imprévisibles. Par exemple, si une bi­ qui viennent d ’être exposées.
bliothèque décide d ’organiser un réseau cen­
tralisé d ’acquisition et de catalogage, il faut Bibliothéconomie et documentation
non seulement prévoir le partage des respon­
sabilités administratives et financières, mais Si l’impact de la technologie sur la bi­
aussi inventer des mécanismes pour que les bliothéconomie est relativement récent (les
derniers venus assument le fardeau des frais années soixante), on peut dire au contraire
de recherche, évidemment très lourds, que le que les techniques documentaires — et elles
groupe initial a bien voulu porter. Sinon, il
7. H.C. Campbell, «Quelques incidences des commu­
suffirait d ’attendre que les autres se lancent! nications par satellites sur les bibliothèques», Bulletin
de !'Unesco à l'intention des bibliothèques, vol. 20, no
La concertation est donc exigeante: mais
3 (mai-juin 1966), 139-144.
c ’est là le véritable impact de !’informatique
7a. Au chapitre de la coopération et de la transmission
sur la bibliothéconomie, celui qui permettra
des données, mentionnons une expérience des plus
de faire face à l’explosion de l’information
intéressantes qui est en voie de réalisation, celle du
grâce à l’unification des procédures et des télécatalogage en coopération des universités du Qué­
normes.6 Et c ’est d ’autant plus la voie à suivre bec et de l’Ontario.
6. Rosario de Varennes, «Informatique 1971: principa­ 8. Yves Courrier, «Automatisation des bibliothèques et
les tendances dans le domaine de l’automatisation des projet MARC: le concept de format de communica­
fonctions bibliothéconomiques», Bulletin de l ’ACBLF, tion», Bulletin de l ’ACBLF, vol. 18, no 2 (juin 1972),
vol. 17, no 2 (juin 1971), 54-61. 97-106.
portent bien leur nom — ont suivi de très près tière, c ’est pour essayer d ’introduire un peu
l’innovation technologique. Jesse H. Shera de précision. A ce groupement des ouvrages,
mentionne que YAmerican Documentation le documentaliste veut ajouter une autre di­
Institute a pu être identifié, vers l~s années mension: faire ressortir les multiples concepts
trente, avec la m icrophotographie.” On pour­ ou aspects des documents en les indexant,
rait aussi citer l’adoption des divers autres en les signalant. Au-delà du genre, de la
procédés de stockage (cartes à perforation caractéristique commune qui permet de grou­
marginale ou totale) et l’utilisation, dès les per, il s’agit de trouver les différences spécifi­
années cinquante, des cartes perforées, con­ ques, à tel point que le documentaliste ignore­
temporaines des contributions très importan­ ra souvent le genre et s’abstiendra bien
tes de Mooers, Taube, Perry, Kent, Luhn, souvent de grouper les documents par sujets.
etc.10 Plus récemment encore, on constate Alors q u ’une bibliothèque exige l’utilisation de
l’exploitation des bandes magnétiques desti­ classifications encyclopédiques et bien sou­
nées aux photocomposeuses pour des servi­ vent hiérarchiques, un centre de documenta­
ces de diffusion sélective de l’information. tion a besoin de langages d ’indexation spé­
Enfin, comme lieu privilégié de l’utilisation de cialisés: classification à facettes, thésauri, etc.
la technologie, l’ordinateur se présente avec Distinguer indexation précoordonnée et post­
toutes ses possibilités: à toutes les étapes du coordonnée n ’est pas seulement un exercice
traitement de la documentation, il apporte sa scolaire11. En m ultipliant les accès possibles
souplesse et ses capacités énormes. Certes, aux documents, on prépare un repérage rapi­
tous les problèmes des techniques docum en­ de et efficace. Le documentaliste attribue ainsi
taires ne sont pas résolus. Mais prendre cons­ à l’information une valeur monétaire chiffra­
cience que de gros investissements sont ble. Le service de documentation devient une
nécessaires est souvent l’obstacle le plus im­ entreprise rentable. Les documentalistes ont
portant à franchir. peut-être senti plus rapidement que l’explo­
sion de l’information est devenue un problème
Ces différences d ’attitude à l’égard de la économique.
technologie perçue, d ’une part comme un
impact plutôt reçu, d ’autre part avec une at­ Ainsi, par suite de leurs origines diverses,
tention soutenue aux développements, recou­ bibliothéconom ie et documentation ont subi,
vrent une autre différence moins superficielle. chacune à sa façon, l’impact de la technolo­
Le documentaliste s’est toujours senti con­ gie. A cela s’ajoute une opposition assez
fronté à des besoins d ’information urgents et accentuée dans les attitudes. Cette opposition
précis. L’utilisation de moyens mécaniques, s’est résorbée ultérieurement dans une con­
photographiques ou électroniques est une vergence de plus en plus marquée due à
partie de la réponse. Il faut y ajouter un point l’identité des problèmes (explosion de !’infor­
de vue différent: la documentation, plutôt que mation) et des méthodes (nécessité d ’utiliser
d ’être emmagasinée et mise à la disposition des moyens techniques). On comprend pour­
de l’usager, doit être analysée et exploitée de quoi les liens et les contacts entre les deux
façon active. professions se renforcent et se m ultiplient.12
Il ne s'agit pas d ’une tentative de récupération
Un exemple pourrait éclairer cette différen­ de la part de l’une ou de l’autre. Il pourrait
ce. Depuis que les bibliothèques existent, on s’agir, bien au contraire, d ’un mouvement
classe les ouvrages. L’introduction du libre profond qui correspond sans doute à une
accès est venu renouveler les problèmes de meilleure compréhension, par chacune des
classification et les différents systèmes ont professions, de leur nature propre. On a vu
beaucoup évolué. Leur principe, cependant, plus haut que bibliothéconom ie et documen­
à l’exception peut-être des classifications à tation étaient, toutes deux, des professions de
facettes et de certaines classifications spécia­ service pour une population déterminée. On
lisées, est de grouper les ouvrages en fonction pourrait certes différencier des publics res­
d ’une caractéristique commune afin de réunir pectifs: d ’un côté un public assez vaste, «en­
ceux qui concernent le même sujet. Dans ce cyclopédique», avec des intérêts culturels ou
but, les classifications hiérarchiques sont scientifiques où le temps n ’est pas toujours
l’outil idéal. Si on y a ajouté les vedettes-ma-
11. F Lancaster, Vocabulary Control for Information
9. Jesse H. Shera, «Bibliothéconomie, documentation Retrieval, Washington, Information Resources Press,
et science de l’information», Bulletin de l'Unesco à 1972.
l ’intention des bibliothèques, vol. 19, no 1 (mars-avril 12. Ainsi l’Association canadienne des bibliothécaires
1968), 62-70. de langue française (ACBLF) a modifié sa raison socia­
10. Jacques Chaumier, Les techniques documentai­ le pour Association pour l’avancement des sciences
res, Paris, Presses Universitaires de France, 1971, et des techniques de la documentation (ASTED) après
p. 5-11; Gérard Salton, Automatic Information Organi- avoir changé le titre de son Bulletin pour Documenta­
zation and Retrieval, New York, McGraw-Hill, 1968. tion et bibliothèques.
un élément primordial; de l’autre côté, une et d ’utiliser des outils et des techniques de
clientèle restreinte, hautement spécialisée, recherche ayant des principes identiques15.
pour qui la rapidité et la valeur économique
de l’information sont cruciales. Mais ces diffé­ On pourrait évoquer mille autres possibili­
rences sont exagérées. Il serait facile de mon­ tés d ’enrichissement réciproque. G. Salton
trer q u ’il y a toute une gamme de services propose de nouvelles formes de manipulation
documentaires entre ces deux extrêmes; le et d ’exploitation de fichiers de bibliothèque
plus important n ’est pas la typologie des pu­ sur la base de l’expérience acquise en infor­
blics, mais la nature du service rendu. Dans matique docum entaire16. La notion de perti­
les deux cas, il s’agit d ’un service documen­ nence (anglais: relevance) pourrait également
taire dont le but est de procurer à une person­ être utilisée avec fruit dans tous les cas où
ne donnée, au moment voulu, une information il y a service documentaire. Fonctions identi­
pertinente. Bibliothécaires et documentalistes ques, intégrées pour le même service et em­
manipulent l’information enregistrée — quel ploi d ’une technologie très apparentée, la re­
q u ’en soit le support — pour q u ’elle soit utili­ cherche d ’une unité ne devrait plus être à
sée. faire. Les conséquences de cette unité de­
vraient plutôt être le véritable objet des préoc­
Alors, puisque le service est le même, on cupations actuelles. Comme il a déjà été
comprend que les fonctions soient commu­ suggéré, l’échange d ’idées devrait apporter
nes: collecte, analyse, emmagasinage, exploi­ des améliorations dans les pratiques profes­
tation et diffusion de l’information. Collecte sionnelles respectives et suggérer des domai­
des documents et service des acquisitions nes d ’investigation expérimentale. On pourrait
ne doivent-ils pas répondre aux mêmes exi­ aussi envisager, pour la formation des bi­
gences: capacité de choisir dans une masse bliothécaires et des documentalistes, un
toujours croissante de documents, rapidité du noyau commun assez important, même si
service et adéquation à une clientèle toujours l’utilisation de techniques particulières exige
plus exigeante? L’analyse documentaire (ce une spécialisation.
que les bibliothécaires appellent catalogage)
ne consiste-t-elle pas à décrire les éléments Les sciences de l’information
d ’origine et le contenu d ’un docum ent13? Les
différences d ’attitude au niveau de l’analyse Au-delà de ce rapprochement, identifiable
ont été soulignées par l’exemple de la classifi­ par la communauté de services et de fonc­
cation. Elles se résorbent actuellement car les tions, n'est-il pas possible de chercher un
bibliothécaires doivent être capables de dé­ savoir plus fondamental? Bibliothécaires et
crire de plus en plus précisément leurs docu­ documentalistes sont concernés par l’infor­
ments, alors que les documentalistes pour­ mation. Un certain nombre de connaissances
raient tirer profit de certains principes sur ce sujet sont acquises. L ’information, nous
généraux découverts à l’occasion de la cons­ le savons, est une entité multiforme. C’est un
titution de classifications encyclopédiques. phénomène individuel et collectif que certains
On pourrait même ajouter que, s’il est vrai que mesurent ou traitent; elle circule et elle est
l’analyse des documents se fera de plus en enregistrée. Elle est utilisée, absorbée, répan­
plus dans des grands centres14, la nécessité due, diffusée, manipulée, analysée, synthéti­
de vastes systèmes de classification va à nou­ sée. Cas rare dans l’économie: on peut la
veau se faire sentir. Pour ce qui est de l’em­ distribuer sans q u ’elle perde de sa valeur —
magasinage, il s agit évidemment de l’impact c ’est même souvent le contraire qui se produit.
des techniques de reproduction et de l’infor­ Et pourtant, il est extrêmement difficile de
matique, mentionné plus haut, où l’expérience contrôler ou de chiffrer sa productivité ou son
acquise par les documentalistes pourrait utilité. Les multiples facettes de l’information
être exploitée. justifieraient ainsi un savoir interdisciplinaire
et la contribution d ’un grand nombre de disci­
Enfin, au niveau de l’exploitation et de la plines: sciences pures, exactes ou humaines,
diffusion, on pourrait montrer comment la (mathématique, physique, chimie, biologie,
référence et la recherche documentaire sont, psychologie, sociologie, linguistique) scien­
finalement, deux fonctions très proches. Dans ces appliquées (cybernétique, statisti­
les deux cas, il s’agit d ’identifier des besoins que, recherche opérationnelle, informati­
que, théorie de l’information, économie,
13. «Analysis» in Encyclopedia of Library and Informa­
tion Science, Volume I, publié sous la direction de 15. Robert S. Taylor, «Question-Negotiation and Infor­
A. Kent et H. Lancour, New York, Marcel Dekker, 1968. mation Seeking in Libraries», College and Research
14. «Les Tendances actuelles de la documentation Libraries, vol. 29, no. 3 (May 1968), 178-194.
automatisée», in J. Péguet et G. Gasty, éd., Développe­ 16. Gérard Salton, «Proposais for a Dynamic Library»,
ments actuels de l ’informatique de gestion, Paris, En­ Second Révision, Information. Part 2 Reports — Bibli­
treprise Moderne d’Édition, 1970, p. 209-222. ographies, vol. 2, no. 3 (May 1973), 1-27.
politique) savoirs professionnels (biblio­ vantes et les publications spécialisées comme
théconomie, documentation, analyse des signes manifestes de ce paradigme. Actuelle­
systèmes, management, administration). L’im­ ment, il est clair que les sciences de l’informa­
portant n ’est pas tellement l’attribution dans tion, non seulement n’exhibent que très peu
les catégories qui pourrait être remaniée, mais des caractéristiques d ’une science qui a trou­
plutôt le fait que tous ces exemples sont réels vé son paradigme, mais encore peuvent se
et justifiables. Chacun de ces points de vue donner très aisément les attributs d ’une
est un apport potentiel, et seulement potentiel, science à un stage préparadigmatique: col­
à une étude de l’information. Car il faut bien lecte presque aléatoire des faits, multiplication
l’avouer, trop souvent, sous couvert d ’inter­ de vues divergentes sinon contradictoires sur
disciplinarité, les sciences de l’information ne l’objet même des sciences de l’information,
sont q u ’un fourre-tout. On ne sait ni ce sur les théories possibles, les méthodes à
qu elles sont, ni ce que l’on veut en faire, à envisager, les données à collecter, les phé­
tel point que certains les ont définies «une nomènes à observer. Et s’il existe quelques
maison bâtie sur le sable»17. revues spécialisées, le lecteur profane verra
rapidement que le contenu et la qualité des
Cet état de choses aurait des incidences
articles sont très inégaux; quant au chercheur,
positives si la diversité des points de vue
il sait très bien que ces revues couvrent très
permettait des découvertes fondamentales. Il
mal ses besoins. Encore une fois, quel que
semble que ce ne soit pas le cas: on assiste
soit le point de vue épistémologique adopté,
plutôt à une logomachie sur les définitions, il est clair q u ’il n ’existe actuellement aucune
les domaines pertinents, les méthodes de re­
entente sur ce qui fait l’unité des sciences de
cherche, etc. Un développement sensé de la
l’information.
recherche et de l’enseignement nécessite des
catégories plus claires, sinon plus rigides. Il ne saurait être question de présenter,
dans les lignes qui suivent, une structuration
Bien sûr, c ’est un phénomène courant dans des sciences de l’information qui n’existe pas
l’histoire des sciences q u ’ un domaine se défi­ encore. Pourtant, il faut bien présenter quel­
nisse lentement, qu’il cherche son objet pro­ ques tendances qui se dessinent de plus en
pre et q u ’il ne se structure que petit à petit. plus précisément et qui illustrent notre pro­
Fréquemment, des sciences exactes sont pos: la recherche en sciences de l’information
nées de savoirs professionnels: il y a eu des s’éloigne des réalités professionnelles du bi­
arpenteurs avant Euclide, des ingénieurs bliothécaire et du documentaliste. La situation
avant les physiciens, des médecins avant les actuelle suggère d ’ailleurs deux approches
biologistes et des apothicaires avant les chi­ pour une première investigation. D’une part,
mistes. L’analogie mériterait une étude plus puisque le point commun semble être l’infor­
approfondie, mais il ne serait pas irraisonnable mation, pourquoi ne pas jeter un coup d ’œil
de postuler que si une science de l’information sur quelques tentatives de définition? Même
doit se créer, c ’est probablement en se déta­ s’il apparaît que sous le même terme, des
chant des problèmes strictement profession­ phénomènes bien disparates sont mention­
nels tels q u ’ils ont été décrits plus haut. nés, au moins aura-t-on précisé la term inolo­
gie et les différences. D’autre part, puisque
On pourrait aussi examiner la situation à
autour de ce point commun gravite un grand
l’aide des descriptions que T. Kuhn a données
nombre de disciplines, pourquoi ne pas es­
pour le développement des sciences exactes sayer d ’aborder les sciences de l’information
et q u ’il croit valables également pour les
par ce qui semble être une de leurs caractéris­
sciences humaines18. Une science mûre se
tiques les plus saillantes, une des rares qui
reconnaît à son «paradigme», c ’est-à-dire un
obtiennent un consensus quasi-total: l’inter­
corpus de connaissances et de méthodes, un
disciplinarité? Cette recherche de définitions
consensus sur les résultats, les faits perti­
et de méthodes permettra, de surcroît, d ’évo­
nents, l’objet même de cette science. L’en­
quer quelques progrès notables des sciences
semble peut se trouver explicitement dans des
de l’information.
manuels ou rester implicite et transmis par des
pratiques professionnelles ou de laboratoire. L’étude du premier point — tentatives pour
On pourrait aussi mentionner les sociétés sa­ cerner la nature même de l’information — est
17. Louis Vagianos, «Information Science: a house loin d’être facile, car les définitions que l’on
built on sand», Library Journal, vol. 97, no. 2 (January trouve relèvent de disciplines absolument
15, 1972), 153-157 différentes: mathématique, physique, biologie.
18. Thomas S. Kuhn, The Structure of Scientific Révo­ Comment le même mot — information — peut-il
lutions, Chicago, The University of Chicago Press, référer à la même réalité?
1970. La traduction française de ce volume a paru chez
Flammarion sous le titre La structure des révolutions Du fait que l’information peut être codée,
scientifiques, 1972. certains l’ont réduite à une unité élémentaire
tout à fait abstraite. C’est la thèse que défen­ dire de l’information, d ’échapper à la loi fon­
dent les partisans de l’application ou de la théo­ damentale des phénomènes physiques qui est
rie mathématique de la comm unication (Shan- l’accroissement de désordre (ou entropie)20.
non-Weaver) à tous les phénomènes qui con­ La tendance vers un état statistiquement plus
cernent l’inform ation19. L’avantage évident de probable mais moins ordonné, loi inéluctable
cette attitude est qu’elle fournit une mesure du monde physique, serait contrebalancée par
précise. L’information est quantifiée en termes l’introduction d ’information ou d ’ordre. Il exis­
de probabilités: plus un événement ou son te déjà des tentatives où énergie (au sens
symbole est probable, moins son occurrence physique) et information (au sens strict de la
apporte d ’information. On ne saurait nier les théorie mathématique) sont mises directement
bénéfices que l’on peut tirer d ’une telle théorie en rapport dans le contexte d ’une utilisation
non seulement dans les applications concrè­ humaine de l’inform ation21. Il faut malheureu­
tes de manipulation de l’ information codée sement signaler que l’accord est loin d ’être
(transmission), mais aussi dans des domaines fait parmi les physiciens sur ces idées; même
tels que la psychologie ou la sociologie. Est-ce si le consensus n’est pas la condition néces­
à dire que la théorie mathématique donne une saire pour q u ’une vérité soit reconnue comme
description adéquate de la nature du phé­ étant d ’ordre scientifique, les divergences
nomène information? On conçoit que la théo­ sont encore telles q u ’il serait présomptueux,
rie mathématique s’applique précisément aux pour les non-spécialistes, de considérer
problèmes de codage: il s’agit d ’un objet phy­ comme acquise une définition de l’information
sique où toutes les variables du système de en termes purement physiques.
transmission, c ’est-à-dire tous les signes pos­
sibles, sont connues, même si leurs probabili­ En effet, les processus biologiques sem­
tés respectives sont seulement estimées. Il est blent capables de se soustraire au deuxième
facile dans ces conditions d ’attribuer une va­ principe de la thermodynamique, à savoir l’ac­
leur numérique précise à un signal. II n’est croissement nécessaire du désordre dans un
pas sûr que le modèle soit aussi strictement système fermé. Un être biologique peut non
valable lorsqu’on étudie des phénomènes où seulement maintenir sa structure, mais il peut
l’information est transmise de personne à per­ la reproduire et la multiplier. Il devient alors
sonne, entre individus humains, et le plus possible de suggérer que ces caractéristiques
souvent en utilisant le langage. Dans la plupart sont dues à une fonction créatrice d'ordre qui
des cas, la totalité des événements possibles serait précisément l’information:
n’est pas connue. Il ne s’agit pas de nier les
apports possibles d ’un modèle mathématique; «... toute acquisition d ’information suppose
on veut simplement souligner q u ’il n ’indique une interaction par elle-même consomma­
rien sur la nature même de l’information. La trice d ’énergie [...] Ce théorème nous inté­
théorie mathématique de l’information a sans resse ici en ce que les enzymes exercent
doute le même statut que les statistiques. On précisément, à l’échelle microscopique,
peut rappliquer à bien des domaines diffé­ une fonction créatrice d ’ordre»22.
rents, mais cette application ne peut pas servir
d ’argument quant à la nature de l’objet étudié. On pourrait alors remonter l’échelle de
Lorsqu’on utilise la théorie de Shannon - complexité des êtres. Ainsi, il est intéressant
Weaver, à l’extérieur du cadre dans lequel elle de noter que les récepteurs, à l’intérieur des
a été inventée, c ’est en tant que modèle, sans organes sensoriels, ne sont que des mécanis­
plus. On verra cependant plus loin que le mes qui transform ent l’énergie du monde
statut de modèle pourra être précisé. extérieur en signaux utilisables par l’organis­
me23. De là, la perception peut être abordée
Au-delà de la théorie purement mathémati­ comme une étape d ’intégration des phénomè-
que, d ’autres ont voulu définir l’information
par rapport à des phénomènes physiques, en 21. M. Tribas et E. Mclrvine, «Energy and Information»,
relation avec des concepts fondamentaux tels Scientific American, vol. 225, no. 3 (September 1971),
q u ’énergie ou entropie. Il s ’agit d ’ailleurs 179-184, 186, 188.
d ’une conséquence de la première attitude, 22. Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, Paris,
car beaucoup, constatant le parallélisme for­ Seuil, 1970, p. 73. Le débat, ici comme en physique,
mel, ont voulu voir un seul et même phénomè­ semble loin d ’être clos. Voir: Prirogine, lllya., «La
Thermodynamique de la vie», La Recherche, no.
ne dans la mesure mathématique de
24 (juin 1972), 547-562 et Schoffeniels, E., L'anti-ha-
l’information et la «néguentropie», ou la pos­ sard, Paris, Gauthier-Villars, 1973.
sibilité, en introduisant de !’ «ordre», c ’est-à-
23. Pour une optique interdisciplinaire (théorie de l’in­
formation, informatique, cybernétique, neurophysiolo­
19. Par exemple Abraham Moles, Roger Meetham, gie, linguistique) voir: Encyclopaedia of Linguistics,
Jack Belzer, B. Mandelbrot. Information and Control, Edited by A.R. Meetham,
20. Par exemple L. Brillouin, D. Mackay. Oxford, Pergamon Press, 1969.
nés sensoriels, sans doute rendue possible plexité exigent des concepts, des théories et
par une capacité d ’abstraction. Piaget a suffi­ des explications différentes. Le réductionnis­
samment bien démontré la continuité entre les me29, déjà invitant dans des domaines jouissant
phénomènes biologiques et l’intelligence hu­ d ’une longue histoire, devient un véritable
maine, cette dernière n ’étant que l’organe danger pour les sciences de l’information.
spécialisé et différencié de l’interaction de Certains concepts des sciences exactes (in­
l’individu et de l’environnement, l’instrument formation, entropie, codage) leur ont parfois
de l’adaptation24. été utiles; ils ne doivent en aucun cas les
mener au réductionnisme.
Il devient tentant alors d ’étudier comment
l’être humain peut passer de l’abstraction à Tout ceci risque de montrer une image peu
la symbolisation, et de la symbolisation au séduisante des sciences de l’information. Pré­
langage, par l’intermédiaire de la notion de sentées comme confuses, préparadigmati­
signification25. La linguistique, aidée de la psy­ ques, réductionnistes même, comment peut-
chophysiologie et de l’informatique, devient on les considérer? Pourquoi prétendre
ainsi un instrument privilégié pour l’étude de q u ’elles devraient se détacher nettement de
l’information. Ajoutons une dernière touche la bibliothéconom ie et de la documentation,
au tableau et mentionnons comment l’ infor­ si leur existence même peut être mise en
mation utilisée par les groupes sociaux, les question? Où chercher un fondement réel au
institutions ou les individus est liée à la déci­ noyau commun des deux professions qui nous
sion26 Cette façon de présenter les différents ont semblé si proches?
points de vue par lesquels on peut aborder
l’information est trop facile pour être enrichis­ Au lieu de plaquer, peut-être un peu trop
sante. La recherche sur la nature de l’informa­ rapidement, des concepts des sciences exac­
tion n’en est guère plus avancée; même si ce tes, il serait prudent d ’examiner de plus près
point de vue peut être un essai d ’organisation, les phénomènes auxquels on se réfère lors­
il risque aussi d ’être une tentative de réduc­ q u ’on parle d ’information. Si l’on veut bien
tion. accepter ce minimum de discipline intellec­
tuelle, on s'apercevra que les sciences de
L’histoire des sciences, là encore, incite à l’information ne se réduisent pas à la théorie
la prudence. On a cru pouvoir réduire tous de l’information, ni à aucune des sciences
les phénomènes biologiques à des réactions exactes que nous avons mentionnées.
physicochimiques élémentaires27. Pourtant, ce
n ’est pas parce que l’on connaît les mécanis­
mes fondamentaux nécessaires à la vie que Il est en effet difficile de nier — y compris
l’étude scientifique des phénomènes biologi­ pour bien des cas de manipulation informati­
ques n ’a besoin que des concepts des scien­ que de l’information — qu’ il s’agit d ’informa­
ces plus élémentaires. En d ’autres termes, un tion non numérique. Et même lorsque c ’est le
biologiste, pour décrire ou expliquer les phé­ cas, l’information n’est information que parce
nomènes q u ’il étudie, a besoin de concepts q u ’elle est utilisée. Bien q u ’elle se réduise
tels q u ’évolution, téléonomie, cellule et biolo­ parfois à des données, l’information est bien
gie. Reconnaître que «la phénoménale com ­ plus fréquemment une intégration de ces don­
plexité des systèmes vivants [...] défie toute nées; sans aller jusq u ’à considérer l’informa­
représentation intuitive globale»28 est plutôt un tion comme un savoir, il faut reconnaître
sophisme. Des niveaux différents de com ­ q u ’elle est, le plus souvent, sous une forme
symbolique qui nécessite ou appelle une in­
24. Jean Piaget, Biologie et connaissance, Paris, Galli­ terprétation: langage humain ou tout autre
mard, 1967. système de symboles. En d ’autres termes,
25. Jean Piaget, Le langage et la pensée chez l ’enfant, l’ information est générée par des êtres hu­
Neuchâtel, Delachaux, 1924. Pour des travaux plus mains, pour des êtres humains, dans un cadre
récents, Pierre Oléron, Langage et développement humain.
mental, Bruxelles, Dessart, 1972.
26. Voir par exemple M. Yovits, «Information Science: Cela peut paraître trivial, mais on néglige
toward the development of a true scientific discipline».
29. Pour une approche récente, scientifique plutôt que
American Documentation, vol. 20, no. 4 (October
philosophique et interdisciplinaire des problèmes du
1969), 369-376, ou A. Etzioni, The Active Society, New
réductionnisme, voir: Beyond Reductionism, Boston,
York, Free Press, 1968.
Beacon Press, 1971.
27. Si J. Monod est convaincant en rejetant l'anthropo­ Aucun des grands dictionnaires de langue ou de
centrisme, il l’est moins en montrant que, puisque la philosophie ne mentionne «réductionnisme», c'est-à-
biosphère serait compatible avec une théorie générale dire la tendance philosophique qui cherche à expliquer
de l’univers, elle n'en serait qu’un événement particu­ le supérieur par l’inférieur. Le terme est cependant
lier. employé par D. Dubarle et J. Piaget. J. Monod et J.
28. J. Monod, Le hasard et la nécessité, p. 156. Piaget se servent aussi de l’adjectif «réductionniste».
trop souvent que l’information naît d’ une sym­ incorpore directement ou indirectement
bolisation proprement humaine, le langage. Il plusieurs objectifs et concepts des scien­
est reconnu que les capacités verbales des ces de la communication, du comportement
primates sont très limitées; ce q u ’on appelle et d ’autres disciplines contributives. Elle
les langages animaux sont, en fait, des systè­ leur est parallèle [...] La science de l’infor­
mes sommaires de sym bolisation30. Le cadre mation, ainsi que la documentation et la
dans lequel l’information circule ou est utilisée recherche documentaire, s’est identifiée
est aussi proprement humain: les circuits de aux disciplines des communications. Les
l’information et les groupes sociaux liés par tentatives récentes pour définir la science
eux. L ’homme politique ou le journaliste, le de l’information suggèrent un lien avec la
chef d ’entreprise ou le chercheur scientifique, génération moderne des sciences de la
l’écrivain ou l’étudiant, en fait tout être humain communication et du comportement»32.
dans sa vie professionnelle ou privée, sont les
producteurs et les utilisateurs de l’information. Peut-être avons-nous déjà trop développé
De même, l’information ne circule que par cet aspect des sciences de l’information. Et
l’intermédiaire de groupes sociaux détermi­ pourtant, y insister oblige à examiner attenti­
nés; qu’il s’agisse de couvrir l’événement, la vement certaines caractéristiques propres aux
culture ou le savoir scientifique, la transmis­ sciences humaines. Piaget a démontré que les
sion de l’information est assurée par les sciences humaines se différencient des scien­
moyens les plus divers: moyens de comm uni­ ces exactes sur deux points essentiels33: l’ab­
cation de masse, mais aussi maisons d ’édition, sence d ’un ordre hiérarchique lié à la filiation
bibliothèques, sociétés scientifiques, institu­ des notions et l’absence du réductionnisme.
tions d ’enseignement. En essayant de préciser le statut des sciences
de l’information, il s’agit donc de se garder
Tout ceci n ’est pas très original et corres­ du réductionnisme, puisqu’aucun critère ne
pond à une définition, déjà ancienne et sou­ permet d ’organiser les différentes sciences, et
vent citée, de la science de l’information: surtout d ’accepter l’interdisciplinarité comme
état normal. Souligner l’interdisciplinarité des
«La science de l’information est cette dis­ sciences de l’information n’est pas chose
cipline qui étudie les propriétés et le com ­ nouvelle non plus. Mais il faut, là aussi, se
portement de l’information, les forces qui refuser à la confusion ou à la facilité. Et ceci
en gouvernent le flot, et les moyens de la n’est guère aisé, car l’interdisciplinarité, sans
traiter pour une accessibilité et un usage être une approche d ’invention récente, a été
optimum. Elle s’occupe de ce corps de étudiée en tant que telle depuis peu seule­
connaissances lié à la création, la collecte, ment34. On commence à peine à distinguer ses
l’organisation, l’emmagasinage, le repéra­ différentes formes et pourtant une étude sé­
ge, l’interprétation, la transmission, la rieuse permettrait bien des éclaircissements.
transformation et l’utilisation de l’informa­
tion»31. Une des formes les plus anciennes et les
plus connues d ’interdisciplinarité est proba­
On pourrait objecter que, par cette défini­ blement celle où une discipline est obligée de
tion, on risque une fusion avec les sciences faire appel à d ’autres domaines qui lui sont
de la communication. Ce risque n’est pas à marginaux. Très courants dans les sciences
exclure a priori; une telle fusion ne ferait que exactes (biochimie, chimie, physique, etc.),
confirmer ce dont il est question ici. S’il existe les exemples dans les sciences humaines
une science de l’information, c ’est une scien­ sont plus contestables: la psychologie sociale
ce humaine: n’est-elle pas très difficilement identifiable soit
à la psychologie, soit à la sociologie? C’est
probablement aussi le cas pour les sciences
«La science de l’information semble avoir
émergé non seulement comme une expan­ 32. Glynn Harmon, «On the Evolution of Information
sion et une métamorphose de la documen­ Science», Journal of the American Society for Informa­
tation et de la recherche documentaire: elle tion Science, vol. 22, no. 4 (July-August 1971), 240.

30. Voir les travaux classiques de Lorenz et Gardner. 33. Jean Piaget, Êpistémologie des sciences de
l ’homme, Paris, Gallimard, 1970, p. 254-256.
Un résumé récent: E.P. Wilson, «Animal Com­
munication», Scientific American, vol. 227, no. 3 (Sep- 34. L'interdisciplinarité. Problèmes d'enseignement et
tember 1972), 53-60, 66-69. de recherche dans les universités, OCDE, CERI, 1972.
31. H. Borko, «Information Science: What is it?», Tendances principales de la recherche dans les
American Documentation, vol. 19, no. 1 (January sciences sociales et humaines. Première Partie: Scien­
1968), 3. La traduction, ainsi que celles qui suivent, ces Sociales, Paris, Mouton/Unesco, 1970.
sont nôtres. G. Harmon (voir note 32) cite une définition Nous utiliserons surtout la synthèse proposée par
très proche, plus ancienne (1966), attribuée à C.A. F. Russo, «La pluridisciplinarité», Études, vol. 338, no
Cuadra. 5 (mai 1973), 763-780.
de l’information. Domaine encore mal structu­ Même si cette voie commence seulement à
ré, les rapports avec des domaines connexes être explorée, elle n’en fournit pas moins de
sont aussi très difficilement identifiables35! forts arguments pour une approche humaine
et interdisciplinaire de certains aspects des
Une autre forme d ’interdisciplinarité, par­ sciences de l’information.
fois nommée transdisciplinarité, pourrait être
plus éclairante. Il s’agit du cas où Les modes de l’interdisciplinarité ne sont
pourtant pas épuisés. Il reste celui où
«au sein de plusieurs disciplines, soit voisi­
nes, soit fort différentes, [...] une discipline «[...] les rapports entre les disciplines sont
de caractère général [...] procure une intel­ plus que des rapports de simple articula­
ligence plus profonde et plus exacte des tion, d ’échange d ’informations, de fourni­
objets, des processus, des phénomènes ture d ’instruments ou de subordination,
que visent ces disciplines»36. mais où plusieurs disciplines s’associent
dans une coopération étroite pour !,éluci­
A ce sujet, F. Russo cite, entre autres, dation d ’un thème, l’intelligence d ’un pro­
la théorie de l’information et la sémiologie. cessus, la compréhension d ’un ensemble
Envisager un tel rapport antre la théorie de de phénomènes»38.
l’information ou la sémiologie d ’une part, et
les sciences de l’information d ’autre part est Cette attitude pourrait, semble-t-il, caracté­
tentant, car cela mènerait à des conséquences riser les travaux où analyse documentaire et
intéressantes. En effet, ce point de vue s’ac­ linguistique sont étroitement associées39. Le
compagne d ’exigences assez strictes. Il obli­ problème linguistique des universaux, qui a
gerait d ’abord à admettre la spécificité des d ’ailleurs été pendant fort longtemps un
domaines, ce qui permettrait de se garder du problème philosophique, pourrait bien rejoin­
réductionnisme mentionné plus haut. Ensuite, dre l’analyse documentaire. Cette dernière
l’application de la «transdiscipline» ne serait exige que les concepts des sciences particu­
fructueuse que si elle ne se faisait q u ’avec lières et leurs relations deviennent manipula-
extrêmement de rigueur et de précision. Ceci bles. La linguistique, quant à elle, propose
devrait mener à une recherche de méthodes !’élucidation des relations syntagmatiques et
qui satisfasse cet aspect. Enfin, il faudrait que paradigmatiques des unités du langage. On
le modèle soit cohérent et q u ’il apporte des peut alors entrevoir une interdisciplinarité
vues vraiment nouvelles aux disciplines parti­ profonde entre linguistique et analyse docu­
culières. Ce serait l’aspect le moins contesta­ mentaire, interdisciplinarité qui s’orienterait
ble de l’introduction de la théorie de l’informa­ vers l’analyse des concepts spécifiques aux
tion aux sciences de l’information, alors que sciences et à leurs relations. L ’apport de la
les deux premières exigences semblent avoir linguistique serait très valable au plan des
fait défaut bien trop souvent. méthodes de description éprouvées depuis
beaucoup de temps déjà; l’apport des techni­
Plus rigoureusement sans doute, J.C. Gar­ ques d ’analyse documentaire consisterait
din a montré, bien q u ’il n ’emploie pas le terme, dans les connaissances déjà acquises empiri­
comment une sémiologie pourrait être la quement au niveau du contrôle du vocabulaire
transdiscipline de quatre domaines assez et de d ’autres aspects de l’analyse documen­
différents: l’analyse documentaire, l’anthro­ taire. On rejoindrait peut-être, par un autre
pologie structurale, l’analyse du contenu en biais et de façon plus rigoureuse, les tentatives
sociologie et l’analyse littéraire37. Ces discipli­ philosophiques d ’analyse componentielle du
nes utiliseraient pour des problèmes sembla­ langage40.
bles — !’élucidation d ’une signification cachée
— une démarche commune dont le modèle Un mode ancien d ’interdisciplinarité,
et les conditions de validation sont explicités. représenté de façon attirante en sciences de

35. Peut-être pourrions-nous envisager de ce point de 38. François Russo, «La pluridisciplinarité», 773.
vue la relation entre les sciences de l’information et 39. Voir par exemple Maurice Coyaud, Linguistique et
de la communication que nous évoquions plus haut. documentation, Paris, Larousse, 1972; C.A. Montgo­
Malgré les dangers de confusion et de superficialité mery, «Linguistics and Information Science», Journal
que nous dénoncions plus haut, on est obligé d'admet­ of the American Society for Information Science, vol.
tre que ces deux domaines sont encore trop neufs pour 23, no. 3 (May-June 1972), 195-219. Jean-Claude
être structurés et pour formaliser leurs liens récipro­ Gardin, «Document Analysis and Linguistic Theory»,
ques. The Journal of Documentation, vol. 29,no. 2 (June
36. François Russo, «La pluridisciplinarité», 770. 1973), 137-168.
37. Jean-Claude Gardin, «Semantic Analysis Procé­ 40. R. Carnap, Y. Bar-Hillel, entre autres. Voir New
dures in the Sciences of Man». Social Sciences Infor­ Horizons in Linguistics, édité par J. Lyons, Penguin
mation, vol. 8, no. 1 (February 1969), 17-42. Books, 1971, p. 166-184.
l’inform ation41, permettra de clore ce tour des d ’ investigation sont encore à trouver. Par
d ’horizon. Il s’agit de ce que F. Russo appelle conséquent, un savoir fondamental et directe­
la «pluridisciplinarité de synthèse»: ment exploitable est encore bien éloigné des
professions documentaires. L’unité de la bi­
«recherche d ’un principe qui rassemblerait bliothéconomie et de la documentation a été
[les savoirs] dans une vue globale où cha­ proposée comme le résultat d ’un état de fait,
cun serait exactement situé et où seraient d ’ailleurs très récent. Nous avons voulu mon­
clairement aperçues des relations avec les trer q u ’elle était plus: c ’était une identité de
autres»42. service et de fonctions. Elle n’est pas encore
Cette forme d ’interdisciplinarité serait peut- le fruit d ’une synthèse explicite ou d ’un savoir
être la meilleure façon de caractériser les scientifique constitué.
travaux de Churchman et de ses épigones
Ackoff, Mitroff, etc.43 On pourrait croire que Il a cependant été possible de suggérer que
l’on retrouve simplement le cas précédent, les sciences de l’information sont des scien­
c ’est-à-dire un lien étroit entre deux discipli­ ces humaines, par nature, interdisciplinaires.
nes, l’épistémologie et les sciences de l’infor­ Ceci devrait permettre de préciser l’éventail
mation. En fait, le projet est beaucoup plus des recherches à entreprendre si l’on veut
ambitieux: les différentes écoles épistémolo- mettre au service des professions documen­
giques (empirisme, rationalisme, rationalisme taires une compréhension scientifique du
critique, hégélianisme) représenteraient diffé­ phénomène information.
rentes méthodes pour recueillir, organiser et
utiliser l’information. En devenant des outils
précis de manipulation de l’information, les
systèmes philosophiques apportent en même
temps, aux sciences de l’ information, leur
propre capacité de synthèse44.

Conclusion
Notre exploration pourrait continuer long­
temps encore parmi les dédales des sciences
de l’ information. L’histoire des sciences, les
recherches de définitions et les études de
méthodes interdisciplinaires n’ont certaine­
ment pas suffi à débrouiller un domaine enco­
re très neuf. Il ne faut pas nécessairement s’en
plaindre. La multiplicité des approches est
peut-être aussi le signe d'une vigoureuse vita­
lité et d ’un avenir prometteur. Les sciences
de l’information ont sans doute beaucoup de
chemin à faire. L’essentiel était de montrer que
dans l’état présent, il faut bien distinguer les
professions de service documentaire et les
sciences de l’information. La distance qui les
sépare est encore grande puisque les premiè­
res, toujours pressées par des besoins ur­
gents, utilisent et améliorent des outils techni­
ques alors que les secondes, encore à l’état
de recherches balbutiantes, s’attaquent à des
phénomènes si fondamentaux que les métho­

41. lan Mitroff et al, «Dialectical Inquiring Systems: a


New Methodology for Information Science», Journal
of the American Society for Information Science, vol.
23, no. 6 (November-December 1972), 365-378.
42. F. Russo, «La pluridisciplinarité», 772.
43 C. West Churchman, The Design of Inquiring Sys­
tems, New York, Basic Books, 1971.
44. Ces développements n'auraient pas été possibles
sans l'optique résolument interdisciplinaire du pro­
gramme en sciences de l'information de l’université de
Pittsburgh.

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